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+The Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de la Haute-Bretagne, by
+Paul Sébillot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
+
+Author: Paul Sébillot
+
+Release Date: October 5, 2008 [EBook #26780]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***
+
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+
+Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+PETITE BIBLIOTHÈQUE BRETONNE
+
+PAUL SÉBILLOT
+
+PETITE LÉGENDE DORÉE
+
+DE LA HAUTE-BRETAGNE
+
+[Illustration]
+
+NANTES
+
+SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE
+
+M.DCCC.XCVII
+
+[Illustration]
+
+TIRÉ À 400 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+
+Pour la _Société des Bibliophiles bretons_
+
+Exemplaire nº
+
+SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_La sainte marchant sur les eaux_, frontispice, dessin
+de Paul Chardin_
+
+PRÉFACE I.
+
+_Croix du Morbihan_ (XVIe siècle) VIII
+
+Sources IX
+
+I.--Sainte Blanche et les Anglais 1
+
+_Sainte Blanche marchant sur les eaux_, dessin de Paul Chardin 3
+
+II.--La statue de sainte Blanche 5
+
+III.--Les taches de la mer et les saints 9
+
+IV.--Saint Riowen marchant sur les eaux 12
+
+V.--Saint Clément 14
+
+VI.--Saint Clément et les vents 16
+
+VII.--Saint Clément et la tempête 21
+
+VIII.--Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île 24
+
+IX.--Saint Cieux 28
+
+_Ancienne statue de saint Briac_,
+dans l'église de ce nom, dessin d'Auguste Lemoine 29
+
+X.--Le pied de saint Cast 31
+
+XI.--Saint Lunaire 34
+_Saint Lunaire et la colombe_ 35
+_Tombeau de saint Lunaire_ 37
+
+XII.--Saint Goustan 38
+
+XIII.--Les pas de la Vierge 40
+
+XIV.--Le saut de saint Valay 43
+
+XV.--Les saints et les mégalithes 45
+
+XVI.--Saint Guillaume 52
+
+XVII.--Pierre Morin 54
+
+XVIII.--Le grés saint Méen 55
+
+_Statue de Saint-Méen_, église de Paimpont 55
+
+_Saint Méen_, statuette à Notre-Dame du Haut 57
+
+XIX.--La chasse saint Hubert 58
+
+XX.--La pierre de saint Lyphard 60
+
+XXI.--Saint Convoyon et la roche aboyante 62
+
+XXII.--Saint Roch 64
+
+XXIII.--La fontaine du Pas de Saint 67
+
+XXIV.--Saint Maudez, saint André et saint Fiacre 70
+
+XXV.--Pourquoi on offre des clous à saint Maudez 72
+
+XXVI.--Pourquoi on offre du chanvre à saint André 74
+
+XXVII.--Le cochon de saint Antoine 75
+
+XXVIII.--Saint Jean, saint Antoine et les cochons 77
+
+XXIX.--Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur 79
+
+_Saint Mathurin_, image populaire 80
+
+_Ancien plomb de saint Mathurin_ 81
+
+_Ancienne médaille de saint Mathurin, en plomb_ 82
+
+XXX.--Sainte Anne et sainte Pitié 83
+
+XXXI.--Le départ de saint Pabu 85
+
+XXXII.--Saint Robert d'Arbrissel 88
+
+XXXIII.--La chapelle du Bois-Picard 89
+
+XXXIV.--La croix des sept loups 91
+
+XXXV.--Les chapelles de Champeaux 93
+
+XXXVI.--Les Notre-Dame de l'Épine 95
+
+XXXVII.-- Notre-Dame du Nid de Merles 100
+
+XXXVIII.--La chapelle de Notre-Dame à Bovel 103
+
+XXXIX.--Le prieuré de Notre-Dame à Montreuil 104
+
+_Pierre sculptée_ de la façade du prieuré 105
+
+XL.--La statue qu'on ne peut emmener 106
+
+XLI.--Saint Samson et la cathédrale de Dol 107
+
+XLII.--Saint Benoît de Macerac 109
+
+_Tombeau de saint Benoît_ 110
+
+_Fontaine de saint Benoît_ 111
+
+XLIII.--Saint Lin 113
+
+XLIV.--Notre-Dame du Pont d'Ars 114
+
+XLV.--La cane de sainte Brigitte 115
+
+_La cane et ses canetons_, ancienne verrière de Montfort 121
+
+XLVI.--Les fées chrétiennes 122
+
+XLVII.--La croix des fées 125
+
+XLVIII.--Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées 126
+
+XLIX.--Les fées et les chapelles 129
+
+L.--Les canonisations populaires 132
+
+LI.--La fosse à Gendrot 138
+
+LII.--Saint Lénard 141
+
+LIII.--Saint Méloir 144
+
+LIV.--Les sept saints 146
+
+LV.--Saint Mauron 152
+
+LVI.--Les saints et les Corbeaux 156
+
+LVII.--Pourquoi les veuves de Landebla ne se remarient pas 158
+
+LVIII.--Le fossé de saint Aaron 162
+
+LIX.--Saint Jugon 164
+
+_Statuette de saint Jugon_, à Carentoir 167
+
+LX.--Légende de Rieux 171
+
+LXI.--Saint Guillaume au Chemin-Chaussée 174
+
+_Le tombeau de saint Guillaume_ à Saint-Brieuc 176
+
+LXII.--Les aboyeuses de Josselin 177
+
+LXIII.--Les vengeances de saint Yves 179
+
+LXIV.--Saint Yves et les couturiers 182
+
+_Saint Yves_, image populaire 183
+
+LXV.--Pourquoi les gars de Saint-Servan n'ont plus de fesses 185
+
+_Statuette de saint Gobrien_ 186
+
+LXVI.--Saint Guyomard 188
+
+LXVII.--Saint Quay et les femmes 189
+
+LXVIII.--Saint Melaine 195
+
+_Saint Melaine et les prisonniers_, dessin de Busnel 198
+
+LXIX.--Saint Marcoul 200
+
+LXX.--Saint Suliac et les ânes 202
+
+LXXI.--La submersion d'Herbauge 205
+
+LXXII.--Le voleur puni 208
+
+LXXIII.--Saint Eustache 210
+
+LXXIV.--Saint Georges 214
+
+LXXV.--La Vierge sauve Lamballe 216
+
+LXXVI.--La Vierge de la Grand'Porte à Saint-Malo 220
+
+LXXVII.--La Vierge du Temple et les Anglais..... 224
+
+Table alphabétique des personnages sacrés
+qui figurent dans la Petite Légende
+dorée 225
+
+
+
+
+PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+CONTES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE, 1re série. _Paris_,
+Bibliothèque Charpentier, 1880, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES PAYSANS ET DES PÊCHEURS, 2e série des contes populaires
+de la Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothèque Charpentier,
+1881, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES MARINS, 3e série des contes populaires de la
+Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothèque Charpentier, 1882,
+in-18. 3 fr. 50
+
+LITTÉRATURE ORALE DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
+1881, pet. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+TRADITIONS ET SUPERSTITIONS DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_,
+Maisonneuve, 1882, 2 vol. petit in-12 elzévir. 10 fr.
+
+CONTES DE TERRE ET DE MER, légendes de la Haute-Bretagne,
+illustrations de G. Bellenger, Léonce Petit et Sahib. _Paris_,
+Charpentier, 1883, in-8 (épuisé).
+
+LE BLASON POPULAIRE DE LA FRANCE (en collaboration avec
+H. Guidoz). _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES PROVINCES DE FRANCE. _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18.
+3 fr. 50
+
+GARGANTUA DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. _Paris_, Maisonneuve,
+1883, p. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+LÉGENDES CROYANCES ET SUPERSTITIONS DE LA MER. _Paris_, Bibliothèque
+Charpentier, 1886-1887, 2 in-18. 7 fr.
+
+COUTUMES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
+1886, pet. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+LES TRAVAUX PUBLICS ET LES MINES DANS LES LÉGENDES ET LES
+SUPERSTITIONS DE TOUS LES PAYS. _Paris_, Rothschild, 1894,
+in-8 illustré. 40 fr.
+
+LÉGENDES ET CURIOSITÉS DES MÉTIERS. _Paris_, E. Flammarion,
+1895, gr. in-8 illustré. 12 fr.
+
+ANNUAIRE DE BRETAGNE pour 1897 (en collaboration avec René
+Kerviler). _Rennes_, Plihon et Hervé, 1897, in-8 illustré. 4 fr.
+
+CONTES ESPAGNOLS. _Paris_, Charavay, Mantoux et Martin, 1897,
+in-8 illustré. 1 fr. 50
+
+[Illustration: Les «sentes» de la mer, dessin de PAUL CHARDIN.]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les légendes qui figurent dans ce petit recueil ont un caractère très
+nettement déterminé: elles sont avant tout locales, ou tout au moins
+localisées par les conteurs, qui ne manquent pas d'indiquer les lieux où
+se sont passés les actes, dont le souvenir n'a souvent survécu qu'à
+l'état fragmentaire: la mer conserve la trace des saints qui l'ont
+parcourue, les rochers portent à jamais les empreintes qu'ils y ont
+laissées; des fontaines ont jailli sous leurs pas, et la piété populaire
+a jalonné leur passage en construisant des chapelles ou en érigeant des
+croix. Leurs sanctuaires sont le centre d'un culte qui est particulier à
+une région et auxquels ses fidèles, parfois assez rares, demeurent très
+attachés.
+
+Parmi ces saints que l'on pourrait appeler nationaux en raison de leur
+naturalisation populaire, il en est que l'Église ne reconnaît pas,
+d'autres qui ne sont même pas mentionnés dans la _Vie des saints de
+Bretagne_, pourtant si profondément légendaire; parfois le clergé du
+diocèse où se trouve la petite chapelle placée sous leur vocable, la
+petite croix qui leur est dédiée, ou la fontaine qui porte leur nom, ne
+leur rend aucun culte et ignore même presque leur existence.
+
+Le peuple, lui, les connaît, et jusqu'à ces derniers temps il a conservé
+dans sa mémoire leur petite légende dorée, souvent plus intéressante au
+point de vue des traditions que celle de beaucoup de bienheureux
+célèbres. Mais elle n'est guère racontée que dans le voisinage du petit
+monument qui porte le nom du saint obscur, mais pourtant aimé, que l'on
+regarde dans le pays comme une sorte de divinité locale. Toutefois si le
+culte persiste encore, la légende va s'effaçant un peu tous les jours,
+comme ces pierres tombales des églises, jadis sculptées en relief, dont
+le pied des passants a rongé peu à peu les ornements et les
+inscriptions. Celles qu'on peut encore retrouver aujourd'hui,--j'allais
+dire déchiffrer,--sont généralement courtes; au lieu d'une vie entière,
+il ne subsiste plus que des épisodes, ou une sorte d'abrégé d'une
+tradition, sans doute mieux sue jadis et plus développée.
+
+J'ai fait de mon mieux pour sauver tout au moins les débris qui en
+subsistent encore. Les quelques récits qui ont paru en 1885 dans la
+_Revue de l'histoire des religions_ m'ont attiré de précieuses
+communications; j'ai continué à enquêter autour de moi, et en réunissant
+aux récits ainsi recueillis ceux puisés par divers auteurs dans la
+tradition orale, je suis parvenu à réunir environ quatre-vingts
+légendes.
+
+Comme beaucoup de ces saints sont souvent à peu près inconnus dès qu'on
+s'éloigne du lieu qui leur est consacré, leur légende n'est sue que de
+bien peu de gens, dont le nombre va en diminuant tous les jours; ce sont
+surtout les vieillards qui la connaissent: la jeune génération l'ignore
+ou la traite avec dédain. Il faut beaucoup de patience et un peu de
+bonheur pour arriver à rencontrer la personne, peut-être unique, qui la
+conserve encore avec quelque précision. Il m'a été relativement plus
+facile de recueillir en Haute-Bretagne près d'un millier de contes
+populaires que de trouver le demi-cent de courtes légendes de ce volume
+qui sont dues à mon enquête personnelle. Sans que j'aie fait porter
+spécialement sur elles l'effort de mon exploration, je puis dire sans
+exagérer que je m'en suis occupé pendant une vingtaine d'années. Mais
+les conteurs sont, en ce qui regarde ces légendes, assez défiants; ils
+ne les disent pas volontiers, craignant sans doute qu'on ne se moque des
+récits naïfs, transmis de génération en génération, qui racontent des
+épisodes de la vie des petits saints. Presque toujours ils s'expriment
+avec un certain respect, même quand ils rapportent des traits, assez
+rares d'ailleurs, qui n'ont pas toute la gravité qui convient à la
+légende dorée. Mais il n'est que juste de remarquer que tel passage,
+qui nous paraît vulgaire ou bizarre, semble tout naturel au conteur,
+qui n'y entend pas malice. Dans deux ou trois récits seulement
+intervient la note comique, et même un peu irrévérencieuse en apparence;
+mais il ne faudrait pas y voir une idée de moquerie ou de scepticisme à
+l'égard des bienheureux populaires. Presque toujours ceux qui leur ont
+manqué de respect sont, ainsi qu'on le verra dans toute une série de
+récits, trop punis, même pour des fautes assez vénielles, pour que les
+conteurs se permettent autre chose qu'une plaisanterie, qui ne leur
+semble pas déplacée.
+
+Dans les légendes que j'ai recueillies moi-même comme dans celles que
+j'ai empruntées à divers auteurs, il en est qui forment des récits à peu
+près complets, le plus souvent assez courts, où l'on rencontre des
+épisodes poétiques ou gracieux dans leur naïveté, qui ne dépareraient
+pas une Vie des Saints de Bretagne; d'autres ne présentent plus guère
+que des fragments assez frustes: en historien fidèle, je les ai
+rapportés sans essayer de les restaurer. Ce sont en quelque sorte des
+pièces d'un musée hagiographique de la Haute-Bretagne: à côté de
+statuettes entières ou à peu près, il en est d'autres qui ont gravement
+souffert des outrages du temps, et dont il ne reste guère que des
+tronçons.
+
+Si mutilées qu'elles soient, quelques-unes de ces légendes ont conservé
+des détails qui méritent d'être notés. Plusieurs se retrouvent dans ce
+fonds de merveilleux antérieur au christianisme, qui a fini par se mêler
+au merveilleux chrétien. Parfois le saint paraît avoir emprunté des
+épisodes entiers de sa vie à d'anciennes et obscures divinités locales,
+de même qu'aux yeux du peuple, il a gardé les vertus de protection, de
+bonheur ou de guérison, que les petits dieux inconnus auxquels il a
+succédé passaient pour posséder il y a deux mille ans.
+
+Dans mes notes j'ai relevé, aussi exactement que je l'ai pu, les
+particularités physiques qui se trouvent dans le voisinage des lieux où
+l'on rend à ces saints locaux un culte, soit public, soit clandestin; là
+où il existe on constate presque toujours la présence d'une fontaine,
+parfois elle est dans le sanctuaire lui-même; peut-être quelques-unes
+cachent-elles encore dans leur couche séculaire de vase, des témoignages
+des offrandes variées qui leur ont été faites aux différents âges.
+
+J'aurais voulu pouvoir donner, à côté des récits, des représentations
+iconographiques; je n'ai guère pu en trouver plus d'une douzaine. Cela
+tient sans doute à ce que les petits saints sont surtout honorés dans de
+modestes chapelles, et que ceux qui les ont bâties étaient plus riches
+de piété que d'écus. Peut-être aussi n'a-t-on pas recherché avec assez
+de soin les statuettes, les vieux tableaux ou les vitraux qui ont eu
+pour but d'honorer ces humbles bienheureux. C'est un peu dans l'espoir
+de provoquer des recherches que j'ai accompagné les récits de quelques
+images; en cherchant bien il est probable qu'on en rencontrera plusieurs
+qui ont jusqu'ici échappé aux investigations de l'auteur ou des
+écrivains dont il a consulté les livres.
+
+La _Petite Légende dorée_, telle que je la présente aujourd'hui, est
+loin de contenir tout ce que le peuple raconte dans cet ordre d'idées.
+Les lecteurs que ces récits intéresseront, s'ils ont la patience de
+rechercher autour d'eux, en trouveront sans doute bien d'autres,
+peut-être même de très jolis. Je m'estimerais très heureux si ce petit
+volume devenait le point de départ d'un supplément d'enquête sur les
+saints, pour ainsi dire nationaux, de la Haute-Bretagne.
+
+[Illustration: Partie supérieure d'une croix du XVIe siècle, partie
+française du Morbihan, d'après ROSENZWEIG.]
+
+
+
+
+SOURCES ET OUVRAGES CITÉS
+
+ALBERT LE GRAND. _La vie des saints de Bretagne_,
+édition Kerdanet, 1837, in-4.
+
+AMÉZEUIL (Ce d'). _Légendes bretonnes._ Dentu, 1863,
+in-18.
+
+_Annuaire de Bretagne_, par René Kerviler et Paul
+Sébillot. Rennes, Plihon et Hervé, 1897, in-8.
+
+(Pour les fêtes des saints et leurs patronages).
+
+BÉZIER (P.). _Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine._
+Rennes, H. Caillière, 1883, in-8.
+
+--_Supplément à l'inventaire des mégalithes de
+l'Ille-et-Vilaine._ Rennes, H. Caillière, 1884, in-8.
+
+A. DE LA BORDERIE. _Saint-Lunaire, son histoire, ses
+monuments._ Rennes, Plihon, 1881, in-8.
+
+--_Histoire de Bretagne_, t. I. Rennes, Plihon, 1896,
+in-4.
+
+CAYOT-DELANDRE. _Le Morbihan._ Vannes, Cauderan,
+1847, in-8.
+
+CERNY (Elvire de). _Saint-Suliac et ses traditions._
+Dinan, Huart, 1861, in-18.
+
+(DUCREST DE VILLENEUVE). _Le château et la commune._
+Rennes, 1842, in-18.
+
+DULAURENS DE LA BARRE. _Nouveaux fantômes bretons._
+Paris, Dillet, 1881, in-18.
+
+ERNOUL DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des monuments
+mégalithiques des Côtes-du-Nord._ Saint-Brieuc,
+1881, in-8.
+
+ESTOURBEILLON (Comte Régis de l'). _Légendes du
+pays d'Avessac_, 1882, in-18.
+
+----_Saint Benoît de Macerac et ses légendes_, 1883,
+in-8.
+
+----_Itinéraire des moines de Landévennec._ Saint-Brieuc,
+1889, in-8.
+
+FOUQUET (Docteur). _Légendes du Morbihan._ Vannes,
+Cauderan, 1857, in-12.
+
+(GOUDÉ: Le chanoine). _Histoires et légendes du pays
+de Châteaubriant._ Châteaubriant, 1879, in-8.
+
+GUILLOTIN DE CORSON. _Récits historiques, traditions
+et légendes de la Haute-Bretagne._ Rennes, Gaillet,
+1870, in-12.
+
+----_Statistique des cantons de Bains, Redon, etc._
+(Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine, 1878).
+
+HABASQUE. _Notions historiques sur le littoral des
+Côtes-du-Nord._ Saint-Brieuc, Guyon, 1832-1836,
+3 in-8.
+
+HERPIN (Eugène). _La Côte d'Emeraude._ Rennes, II.
+Caillière, 1894, in-8.
+
+JOLLIVET (B.). _Les Côtes-du-Nord, Histoire et Géographie._
+Guingamp, B. Jollivet, 1854 et suiv.,
+in-8.
+
+JOÜON DES LONGRAIS. _Jacques Doremet_, suivi de la
+Cane de Montfort. Rennes, Plihon, 1894, in-18.
+
+KERBEUZEC (Henri de). _La légende de saint Rou._
+Rennes, Simon, 1894, in-18.
+
+LE CLAIRE (abbé). _L'ancienne paroisse de Carentoir._
+Vannes, Lafolye, 1895, in-8.
+
+OGÉE. _Dictionnaire de Bretagne_, éd. Marteville.
+Rennes, 1843-1853, 2 in-8.
+
+OHEIX (Robert). _Bretagne et Bretons._ Saint-Brieuc,
+1886, in-18.
+
+ORAIN (A.). _Curiosités, Croyances, etc. de l'Ille-et-Vilaine_,
+Rennes, p. in-12.
+
+PITRE DE L'ISLE DU DRENEUC. _Dictionnaire archéologique
+de la Loire-Inférieure._ (Saint-Nazaire), Nantes,
+1884, in-8.
+
+_Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou_ (passim).
+
+_Revue des Traditions populaires_ (passim).
+
+SÉBILLOT (Paul). _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
+1re série. Paris, Charpentier, 1880, in-18.
+
+--_Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne._
+Paris, Maisonneuve, 1882, 2 in-12 elzévir.
+
+--_Petites légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne._
+Paris, Leroux, 1885, in-8. (Extr. de la Revue
+de l'histoire des Religions).
+
+Légendes I, II, V, IX, X, XI, XXII, XXIV-XXIX.
+
+--_Légendes, croyances et superstitions de la Mer._
+Paris, Charpentier, 1886-1887, 2 in-18.
+
+--_Coutumes populaires de la Haute-Bretagne._
+Paris, Maisonneuve, 1880, in-12 elzévir.
+
+_Semaine religieuse du diocèse de Rennes._
+
+_Société d'émulation des Côtes-du-Nord._
+
+_Société polymathique du Morbihan._
+
+
+
+
+I
+
+Sainte Blanche et les Anglais
+
+
+Il était une fois un petit garçon dont la mère mourut; son père, qui
+était capitaine de navire, resta avec lui et cessa de naviguer pour
+l'élever de son mieux. Mais quand ses économies eurent été mangées, il
+recommença à naviguer, après avoir mis son fils au collège. Celui-ci,
+qui apprenait tout ce qu'il voulait, entra à l'école navale, en sortit
+officier, et, en se battant contre les Anglais, il devint capitaine de
+vaisseau.
+
+Cependant les Anglais débarquèrent en France; partout où ils passaient,
+ils dévastaient tout, brûlaient les églises et les châteaux, éventraient
+les couettes pour mettre les plumes au vent, et quand ils ne pouvaient
+plus boire, ils défonçaient les tonneaux pour s'amuser à voir le cidre
+courir dans les ruisseaux.
+
+Il y avait dans ce temps-là, au village de l'Isle en Saint-Cast, une
+jeune fille, nommée Blanche, qui était un modèle de sainteté. Plusieurs
+fois ce pays avait été envahi par les Anglais, qui prenaient aux pauvres
+pêcheurs leurs bateaux et leurs filets. Un jour qu'ils étaient débarqués
+à l'Isle, ils surprirent Blanche qui disait ses prières du soir dans une
+vieille chapelle. Ses voisins eurent beaucoup de chagrin de la voir
+ainsi emmenée, car elle était aimée de tout le monde; mais elle leur dit
+de ne pas pleurer, parce que dans huit jours elle serait de retour à
+Saint-Cast.
+
+Blanche fut conduite à bord d'un des vaisseaux, et l'escadre anglaise
+mit à la voile; quand elle fut arrivée dans le port de Londres, tous les
+Bretons qui avaient été enlevés furent désignés pour être _guillotinés_.
+L'exécution devait avoir lieu devant le Palais du roi, et on embarqua
+les condamnés dans des chaloupes pour les y conduire. Blanche, qui était
+avec les autres, s'écria tout d'un coup, en sautant à la mer:
+
+--Je ne suis plus en votre pouvoir, Dieu m'appelle, et je retourne en
+Bretagne.
+
+Un des Anglais essaya de la retenir, et il lui coupa même deux doigts de
+la main gauche; mais Blanche se dégagea, et elle se mit à marcher sur
+l'eau, où sa trace reste marquée par un ruban de mer plus blanc que
+l'eau voisine. Quelques heures après elle était de retour dans son pays.
+
+[Illustration: Le chemin de sainte Blanche, dessin de PAUL CHARDIN]
+
+Les habitants furent bien étonnés de la voir revenir sur l'eau, et tous
+les journaux du temps (_sic_) racontèrent comment Blanche s'était sauvée
+des mains des Anglais. Le capitaine de vaisseau, qui était aussi du
+pays, vint pour la voir, et s'apercevant que c'était une sainte, il lui
+demanda comment faire pour battre les Anglais; car il devait
+prochainement prendre le commandement d'une expédition contre eux:
+Blanche lui donna des conseils, et lui assura que dans quinze jours il
+reviendrait vainqueur.
+
+Le capitaine suivit les avis de la jeune fille, et quand, après avoir
+battu les Anglais, il revint pour la remercier, il tomba amoureux
+d'elle, et Blanche consentit à l'épouser. Elle suivait son mari partout,
+même à la guerre. Un jour leur navire fut entouré d'ennemis; le
+capitaine fut tué à son poste, et le découragement se mit parmi
+l'équipage. Mais Blanche sauta à la mer, et, marchant sur les eaux, elle
+se dirigea vers les Anglais. Ceux-ci eurent tant de peur qu'ils
+s'enfuirent. Alors Blanche revint à bord, et ramena le vaisseau en
+France.
+
+Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait
+eus de son mariage, elle se retira dans son village, où elle continua la
+vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle où
+elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous
+le nom de sainte Blanche.
+
+Ses enfants furent tous les sept des évêques et des saints, et s'ils ne
+sont pas morts ils vivent encore.
+
+(_Conté en 1884, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+Dans cette légende, où l'on trouve un singulier mélange
+d'anachronismes et d'emprunts à l'histoire populaire
+des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un
+personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc
+maritime: dans le récit suivant, ce n'est plus une sainte,
+c'est la statue elle-même, qui est funeste aux Anglais et
+opère des miracles.
+
+
+
+
+II
+
+La statue de sainte Blanche
+
+
+Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient
+les pêcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient
+les saints dans les églises, la statue de sainte
+Blanche, qui se trouvait à sa chapelle de l'Isle en
+Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour
+être transportée en Angleterre.
+
+Pendant la traversée, les Anglais lui firent mille
+affronts, et même ils lui coupèrent deux doigts,
+au moment où le navire entrait dans le port de
+Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et
+elle se mit à marcher sur l'eau comme une personne
+vivante. À cette vue, les Anglais furent saisis
+d'épouvante, et ils firent feu sur elle; mais au
+même instant le tonnerre tomba sur le vaisseau,
+qui fut mis en pièces, et les hommes qui le montaient
+furent brûlés ou noyés. C'est alors que les
+Anglais crurent que sainte Blanche était vraiment
+puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer
+d'elle.
+
+Cependant la statue continua sa route pour
+retourner à sa chapelle, et partout où ses pieds
+ont touché la mer, les traces sont restées sur l'eau,
+qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce
+qu'on appelle encore aujourd'hui le «Chemin de
+sainte Blanche».
+
+Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que
+leur sainte avait échappé aux Anglais, ils coururent
+à la chapelle, et furent bien heureux de la
+retrouver à la place même où elle était avant
+d'avoir été enlevée.
+
+Mais les Anglais étaient furieux contre elle,
+parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur
+leurs compagnons, et ils revinrent à Saint-Cast
+pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brûler.
+Alors, la statue qui connaissait leurs projets,
+se cacha dans une cheminée, et ils ne purent la
+trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit
+de sa cachette et alla se remettre à sa place; mais
+la fumée l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui
+croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre
+disaient: «Ce n'est plus sainte Blanche, mais
+sainte Noire».
+
+(_Conté en 1883 par François Marquer_).
+
+* * *
+
+D'après une autre version, dès que la sainte eut
+mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement
+qu'on ne sut ce qu'elle était devenue. Elle
+traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la
+vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle
+n'avait point les pieds mouillés, et elle alla d'elle-même
+se replacer dans sa niche, qui était alors
+dans une vieille maison. Celle-ci s'écroula, mais
+la statue n'eut d'autre mal qu'une égratignure au
+doigt. Depuis le lieu de la côte anglaise d'où elle
+partit jusqu'à Saint-Cast, il y a sur la mer une
+trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.
+
+* * *
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ fait mention d'une sainte
+Blanche, épouse de saint Fracan, qui vivait à Ploufragan
+au Ve siècle, et qui est fêtée le 30 octobre; aucun des
+épisodes de notre légende n'y figure.
+
+On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, étant
+tombé dangereusement malade, fit un vœu à sainte
+Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la
+fumée avait toute noircie. Dès qu'il fut guéri, il porta la
+statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son
+vœu. Le peintre lui dit que ce n'était pas difficile, et il
+assura à son client que dans huit jours la statue serait
+aussi fraîche que lorsqu'elle était neuve. Le lendemain il
+se mit à l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture
+rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de
+la faire tenir; après avoir essayé à plusieurs reprises, il
+vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne
+voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.
+
+La statuette de sainte Blanche est encore à l'Isle de
+Saint-Cast; elle se trouve dans une maison située auprès
+de l'endroit où était sa chapelle. Elle a soixante centimètres
+environ de hauteur, et elle tient à la main une petite
+baguette. On voit souvent à côté, de petits bonnets que les
+mères offrent pour que leurs enfants soient préservés des
+croûtes à la tête.
+
+Sainte Blanche est invoquée à Saint-Cast pour la guérison
+du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche;
+il consiste en une infinité de petits boutons qui couvrent
+entièrement le corps. On vient tremper les chemises des
+malades à une fontaine dite de sainte Blanche, au bas
+de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont
+dédiées à cette sainte, se trouvent près de l'abbaye en
+ruine de Lantenac, dans la forêt de Loudéac. Elle a tous
+les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin,
+tellement l'eau est réputée favorable à la guérison de cette
+maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une
+chemise qui ait été trempée dans la fontaine, et toujours
+séchée à l'ombre: il ne faut pas oublier une prière et
+l'offrande à la bienheureuse. Il est recommandé aussi
+de ne pas négliger le culte de saint Froumi et de saint
+Pontin dont les images se trouvent aux côtés de sainte
+Blanche. (_Revue des Traditions populaires_, t. IV, p. 164).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+Les taches de la mer et les saints
+
+
+Les légendes qui attribuent à des épisodes de
+la vie des saints les taches qui se voient sur
+la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne.
+Aux environs de Saint-Malo on appelle «Sentes de
+la Vierge», des espèces de sentiers d'une couleur
+plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur
+le bleu de la mer; quand on les voit distinctement,
+les pêcheurs se réjouissent, parce que l'on croit
+que c'est la trace du passage de la bonne Vierge,
+qui descend sur les flots agités, et passe rapidement
+un peu partout pour les calmer.
+
+* * *
+
+M. E. Herpin a inséré dans son livre la _Côte
+d'Emeraude_, une légende qui se rattache au fait
+historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie
+longtemps séjourné à Saint-Cast, je ne l'y ai
+jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y
+soit inconnue.
+
+Au moment de la bataille, une belle dame
+blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits
+de Saint-Cast; c'était la sainte Vierge qui jusqu'alors
+avait vécu sous la forme d'une petite statue
+dans la niche étroite creusée dans la pierre du
+vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si
+vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on eût
+dit un long voile de mousseline qui se déroulait
+sans fin, une étrange traînée de brouillard planant
+au ras du flot, mystérieuse, indécise, impalpable.
+Et à distance, ce long voile de mousseline, cette
+étrange traînée de brouillard semblait être la crête
+des dunes. Voilà pourquoi tous les canons anglais
+tirèrent trop haut, durant la bataille.
+
+Les longues traînées blanches qui se croisent,
+s'entrelacent et se déroulent sont, dit la légende,
+l'ineffaçable sillage qu'a laissé sur l'azur du flot la
+robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait
+comme une céleste apparition, au long des vaisseaux
+anglais, pour leur voiler nos gars embusqués
+dans les dunes.
+
+* * *
+
+Dans la baie de Fresnaye (Côtes-du-Nord),
+quand le temps est calme et la mer haute, on voit
+une marque blanche qu'on appelle le «Sillon de
+saint Germain». Voici son origine: au temps jadis la
+statue de ce saint, auquel est dédiée, à l'extrémité
+de la commune de Matignon, une chapelle, débris
+d'une ancienne église paroissiale et but d'un pèlerinage
+annuel, se trouvait à Plévenon, le jour où
+devait avoir lieu le pèlerinage; il faisait si mauvais
+temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur
+la mer. Pour ne pas contrarier les fidèles qui
+étaient venus à sa chapelle, la statue du saint se
+mit en mouvement, et traversa la mer toute seule.
+Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la
+même baie une autre raie se nomme «Chemin de
+saint Jean».
+
+À Frégéac, vers l'embouchure de la Vilaine, est
+la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois,
+lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivière de
+Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'écumes
+que les habitants du pays appellent le «Chemin de
+saint Jacques»: c'est la route que suivit le saint
+lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les
+eaux, il voulut s'arrêter à Rieux.
+
+(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la mer_, t. I, p. 184).
+
+On trouvera un peu plus loin une version de cette légende
+plus détaillée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+Saint Riowen marchant sur les eaux
+
+
+Saint Riowen, moine du monastère de Redon,
+vers l'an 837, est devenu depuis une époque
+très reculée, patron de la frairie de la Haye, en
+Avessac, où son souvenir est encore conservé
+dans la dénomination du village de _Rozrion_ (tertre
+de Rion ou Riowen) et dans celle du _Domaine
+de saint Riowen_ (matrice cadastrale, section B,
+nº 1593).
+
+Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout
+particulièrement Avessac et surtout les bords de
+la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir
+soulager ou soigner les malheureux.
+
+Un jour que les eaux, grossies par la marée et la
+tempête, avaient emporté sa petite barque pendant
+qu'il était à soigner un pauvre, on le vit, après
+une courte prière, marcher sur les eaux à pied
+sec, et, s'avançant sur les flots, gagner ainsi sans
+crainte son monastère de Redon. Aussi, est-il
+souvent invoqué, dans les mauvais temps, par les
+bateliers du Don et de la Vilaine et les pêcheurs
+d'anguilles de Murain.
+
+(_Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+* * *
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ relate plusieurs miracles
+de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de
+Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant
+pas trouvé de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint
+Guénolé frappe la mer avec son bourdon et elle devient
+solide comme un chemin.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+V
+
+Saint Clément
+
+
+Un jour saint Clément, portant son ancre au
+cou, voulut traverser la grève entre Saint-Servan
+et Saint-Malo; mais la grande marée le
+surprit, et comme le poids de son ancre l'empêchait
+de se sauver, il se noya.
+
+Un an après, la mer se retira plus que d'habitude,
+et une femme, qui pêchait au bas de l'eau, vit le
+corps de saint Clément étendu auprès d'un rocher,
+et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut
+qu'il était saint, et posant son enfant, qu'elle
+avait amené avec elle, elle s'agenouilla auprès du
+cadavre et pria jusqu'à ce que la mer vint mouiller
+ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en
+toute hâte, oubliant son enfant près du corps du
+saint.
+
+L'année suivante la mer se retira encore, et la
+femme vint au bas de l'eau, à l'endroit où elle
+avait vu le corps de saint Clément. Lorsqu'elle y
+arriva, son fils dormait à la place où elle l'avait
+laissé un an auparavant; bientôt il se réveilla, se
+frotta les yeux et se mit à appeler sa mère.
+
+On assure aussi que lorsque saint Clément fut
+noyé il surgit une chapelle auprès de son corps.
+
+* * *
+
+Ce récit, qui a été recueilli dans les environs de Saint-Malo,
+diffère, par les détails seulement, d'un épisode de la
+vie de saint Clément qu'on peut lire dans la _Légende dorée_
+(éd. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de
+Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est
+jeté à la mer par un persécuteur. Le miracle de la mer qui
+se retire a disparu du récit populaire, qui l'a remplacé par
+le phénomène beaucoup plus naturel des marées d'équinoxe
+qui découvrent de si vastes espaces; l'épisode de l'enfant
+est, aux détails près, semblable à celui de la légende du
+littoral, qui pourrait bien avoir été empruntée à la vie de
+saint Clément, très populaire comme on le sait parmi les
+gens de la mer. Peut-être aussi a-t-il circulé un livret de
+colportage où la vie du saint, extraite de la _Légende dorée_,
+aura surtout reproduit les épisodes de la vie de saint
+Clément qui sont en relation avec la mer.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+VI
+
+Saint Clément et les vents
+
+
+Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast
+qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre
+à Terre-Neuve. Comme il passait près du Légeon, il
+vit sur le rocher un homme qui appelait au secours.
+Il fit aussitôt mettre la chaloupe a l'eau et le
+naufragé fut amené à bord.
+
+En ce temps-là il n'y avait pas de vent sur la mer,
+et les navires étaient obligés d'aller dans le sens
+du courant, ou bien on les faisait marcher à force
+de rames. On avait jeté l'ancre pour recueillir le
+naufragé, et le capitaine dit à ses matelots d'aller
+se coucher en attendant que la marée permît
+de recommencer la route. Il se trouva alors seul
+avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui
+dit:
+
+--Où allez-vous, capitaine?
+
+--À Terre-Neuve.
+
+--À Terre-Neuve! je ne vous vois pas arrivé.
+
+--J'arriverai avec le temps, et j'espère faire
+une bonne année.
+
+--Je puis vous porter chance, dit le naufragé;
+mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au
+voyage de Terre-Neuve.
+
+--Quelle idée avez-vous là! s'écria le capitaine,
+si je ne vais pas au banc, que deviendront ma
+femme et mes enfants?
+
+--Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi
+à Saint-Malo et je vous enseignerai
+mon secret.
+
+Le capitaine fit lever l'ancre et revint à Saint-Malo.
+Le naufragé lui dit alors:
+
+--Vous avez entendu parler des vents, capitaine?
+
+--Oui, et j'ai même ouï dire que le roi donnerait
+son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les
+amener sur l'Océan.
+
+--Hé bien! si vous voulez m'écouter, c'est
+vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez
+partir pour le pays des vents, et ils vous suivront;
+mais auparavant, il faut que je vous dévoile mon
+secret. Lorsque j'étais sur le rocher, je me serais
+bien sauvé tout seul si j'avais voulu, car je suis un
+saint puissant et je m'appelle saint Clément; mais
+j'ai voulu voir si vous aviez bon cœur, et, puisque
+vous m'avez secouru, il est juste que je vous récompense.
+Approchez votre bouche de la mienne.
+
+Le capitaine obéit, le saint lui souffla dans la
+bouche et lui dit:
+
+--Depuis que les vents sont vents, c'est moi
+qui les gouverne et ils m'obéissent. Quand vous
+serez en leur présence, vous n'aurez qu'à siffler,
+et il vous obéiront comme à moi. Vous les ferez
+monter à votre bord, et quand ils seront sur
+l'Océan, vous aurez le beau navire du roi.
+
+Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitôt.
+Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps
+à aller, car les marées n'étaient pas toujours
+favorables et les matelots se lassaient de ramer
+sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le
+capitaine descendit à terre, et quand il fut en
+présence des vents, il dit à Nord, leur chef:
+
+--Capitaine, il y a longtemps que vous êtes
+dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reçu
+l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens
+vous chercher.
+
+Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se
+mit en colère, et lui et tous ses matelots
+soufflèrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient
+tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il
+se rappela alors le pouvoir que lui avait donné
+saint Clément, et il siffla de toute sa force; aussitôt
+les vents s'apaisèrent, devinrent doux comme des
+moutons, et le suivirent à bord.
+
+Le navire ne mit pas grand temps à se rendre
+en France, car les vents soufflèrent constamment
+sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que
+de jusant, et les matelots étaient joliment contents
+de n'avoir plus à tirer sur les avirons.
+
+Le capitaine débarqua les vents à terre; ils se
+dispersèrent sur l'Océan, où depuis ils ont toujours
+soufflé, et grâce à eux les matelots n'ont plus
+besoin de ramer pour faire avancer les navires.
+
+Le roi de France était bien content; il fit venir
+le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau.
+Le capitaine cessa de naviguer peu de temps
+après, et il resta à vivre à Saint-Cast, avec sa
+femme et ses enfants. En reconnaissance du
+service que saint Clément lui avait rendu, il fit
+placer sa statue dans l'église paroissiale où elle
+est toujours restée depuis.
+
+(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la Mer_, t. II, p. 136).
+
+* * *
+
+Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la
+Haute-Bretagne invoquent souvent
+
+ Saint Clément
+Qui gouverne la mer et le vent.
+
+et ils lui disent:
+
+ Bien heureux saint Clément
+ Donnez-nous du vent.
+
+Après avoir sifflé, ils lui font une petite prière; s'il ne se hâte pas
+de faire souffler la brise, ils se mettent à jurer, l'insultant et
+l'appelant Pierrot.
+
+Autrefois à Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pêche, ou
+s'ils n'avaient pas été contrariés dans leur voyage, ils allaient porter
+de la raie à saint Clément. Cette coutume est tombée en désuétude.
+
+On racontait naguère à Saint-Cast que les marins avaient acheté une
+ancre à saint Clément, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant
+dans l'église, s'aperçut que l'ancre était tombée des mains du saint. Il
+cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint
+abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le
+priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont
+pris pour leur patron définitif et ne cessent de l'invoquer dans les
+plus grands périls. Saint Clément a sa statue dans plusieurs églises de
+la côte: celle qu'on voit à Saint-Cast a environ un mètre de hauteur;
+elle est en bois, le saint est représenté en costume de pape; il a une
+croix dans la main droite et une ancre à la main gauche.
+
+
+
+
+VII
+
+Saint Clément et la tempête
+
+
+Au temps jadis, saint Clément résolut de traverser la mer pour aller
+chez les infidèles prêcher la religion chrétienne. Il se fit construire
+un petit bateau, à bord duquel il s'embarqua.
+
+Pendant qu'il était sur mer, il s'éleva une violente tempête. Saint
+Clément tint vaillamment tête à l'ouragan et continua son voyage sans
+s'émouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le
+montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que
+c'était un naufragé; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent à
+portée, le capitaine proposa au marin de le prendre à son bord. Saint
+Clément accepta, à la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le
+petit bateau fut hissé à bord et saint Clément monta sur le navire qui,
+revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les côtes de France.
+
+Ce n'était pas la France que saint Clément désirait visiter; mais comme
+le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'étaient pas
+chrétiens, il résolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se
+fit d'abord connaître à eux en leur racontant la mission qu'il avait
+reçu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots
+pensèrent qu'ils avaient affaire à un vieux marin que la tempête qu'il
+avait essuyée à bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le
+vent continuait à souffler avec rage et qu'ils avaient fort à faire, ils
+le laissèrent et ne firent plus attention à lui.
+
+Le lendemain l'homme de vigie aperçut la terre, et le capitaine reconnut
+qu'il longeait la côte de Bretagne. La mer à cet endroit était plus
+houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que
+jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots
+exécutèrent la manœuvre; mais le navire manqua à virer: ils essayèrent
+une seconde fois, puis une troisième; mais ce fut en vain. Le capitaine
+voyant qu'il était impossible de lutter contre la tempête, fit jeter les
+ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas à
+grand'chose, car le navire une fois mouillé traînait ses ancres, et la
+mer et le vent le poussaient violemment vers la côte. Tout le monde à
+bord se considérait déjà comme perdu; seul saint Clément ne paraissait
+même pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui
+était toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze
+a vingt livres qu'il étalingua (attacha) à un bout de corde et lança à
+la mer; les matelots le regardèrent avec pitié, car ils croyaient
+réellement avoir affaire à un fou; mais un moment après, à leur grande
+surprise, ils s'aperçurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de
+saint Clément avait mordu le fond, et de plus la tempête était calmée,
+et la mer, d'agitée qu'elle était, était devenue droite comme un papier.
+Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombèrent à genoux
+devant saint Clément et lui demandèrent pardon de s'être moqués de lui.
+Ils se convertirent tous à la foi chrétienne, et aussitôt débarqués, le
+capitaine emmena saint Clément à sa maison et le pria de rester avec
+lui, mais il refusa et quitta le pays.
+
+Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit bâtir une chapelle en son
+honneur.
+
+(_Conté en 1892 par François Marquer_).
+
+
+
+
+VIII
+
+Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île
+
+
+Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer était une île, et le principal
+village, qui porte encore le nom de l'Isle, était de tous côtés entouré
+par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient
+communiquer avec la terre ferme et ils en étaient bien marris.
+
+Un jour que la mer était grosse, un pêcheur de Saint-Jacut essaya
+d'aller en bateau à Trégon; mais il ne put y réussir, et il ramena son
+embarcation dans le havre. Après l'avoir solidement amarrée, il se
+disposait à s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine
+d'un ancien pécheur, et qui lui demanda la charité.
+
+--Je ne sé (suis) pas riche, répondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain
+sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec
+moi), tu mangeras des patates.
+
+Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son
+mieux: au bout de ce temps, l'homme se disposa à partir, et il demanda
+à son hôte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couché.
+
+--Je ne vous demande ren, répondit le pêcheur, car vous n'ez (n'avez)
+pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.
+
+--Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous récompensera, répondit le
+bonhomme.
+
+Et comme le pêcheur partait pour la pêche, le saint toucha un de ses
+filets, et lui dit:
+
+--Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tâchez de prendre
+beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.
+
+Le saint disparut, et le pêcheur alla à la mer, en maugréant un peu, car
+on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance à ceux qui vont à la
+pêche.
+
+Pourtant à cette marée, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en
+prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou
+mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il
+était bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient
+toujours dans les mêmes filets--ceux que le saint avait touchés,--et
+qu'ils n'avaient jamais besoin de réparation.
+
+Bientôt il fut à l'aise, et il devint même l'homme le plus riche du
+pays. Il attendait toujours la visite du bonhomme, qui avait promis de
+venir le voir.
+
+Un jour il le trouva à sa porte et il fut bien content; il lui offrit de
+demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il était. Le
+saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prêcher
+la religion aux infidèles.
+
+--Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui répondit le Jaguen;
+car, à coup sûr, vous serez persécuté.
+
+Le lendemain saint Jacut commença ses prédications; mais les Jaguens ne
+voulurent pas l'écouter, et ils le dénoncèrent au seigneur du pays, qui
+envoya des soldats pour se saisir de lui.
+
+Le saint, en voyant cette troupe de gens armés, eut peur, et il
+s'enfuit; mais comme la mer était haute et qu'elle entourait l'île, il
+ne savait comment s'échapper. Arrivé sur le bord, il se mit en prière,
+et posant la main sur l'eau, il dit: «Je désire qu'une terre relie cette
+île au continent.»
+
+Aussitôt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma
+une sorte de route, sur laquelle le saint marcha à pied sec.
+
+Quand il fut passé sur la terre ferme, il se retourna et dit:
+
+--Tant que le monde sera monde, ceci existera.
+
+C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une
+presqu'île.
+
+À la vue de ce miracle, les Jaguens cessèrent de persécuter le saint,
+et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis à la foi
+chrétienne.
+
+(_Recueilli à Saint-Cast par François Marquer._)
+
+* * *
+
+On m'a montré à Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher
+isolé qui, vers son milieu, avait une dépression, et l'on disait que
+c'était la marque de la corde du bateau de saint Jacut.
+
+Saint Jacut, prince de Domnonée, premier abbé du monastère qui porte son
+nom, Ve siècle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Mené, de
+Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de
+Gicquelleau, il a des chapelles à Dirinon et à Plestin.
+
+Ce saint figure aussi dans une légende du Morbihan, intitulée les Sept
+Saints, qu'on trouvera plus loin.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IX
+
+Saint Cieux
+
+
+On trouva saint Cieux dans un rocher, où l'on montre encore son berceau
+et l'empreinte de son premier pas. Il était en effet tout petit, et
+personne ne savait d'où il venait.
+
+Quand il fut en âge de gagner sa vie, il devint pêcheur, et tout en
+faisant son métier, il se mit à prêcher la religion chrétienne, mais il
+rencontra de mauvaises gens qui le tuèrent sur la falaise vis-à-vis la
+pointe Saint-Martin.
+
+À l'endroit où tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang,
+et l'on y voit encore une traînée rouge; on dit dans le pays que c'est
+le sang de saint Cieux.
+
+Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la
+falaise, on la transporta plus haut, à l'endroit où on la voit
+actuellement, et qui est un peu plus éloigné du rivage.
+
+(_Tradition orale de Lancieux_)
+
+
+D'après Jollivet (_Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 338), on montre
+près du rocher appelé Berceau de saint Cieux, le sentier
+qu'il gravit, sur le bord duquel est placée une croix qui
+porte son nom. Tout près sont un port et une fontaine,
+dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi
+«mine d'eau», et comme l'eau qui s'en échappe tombe
+en gouttes ressemblant à des pleurs,
+on a nommé celles-ci «les larmes de
+saint Cieux».
+
+On raconte à Lancieux une autre légende
+assez différente:
+
+Il y avait une fois huit frères
+qui vinrent d'Angleterre en Bretagne,
+pour y prêcher la religion
+chrétienne: c'étaient saint Cast,
+saint Jacut, saint Cieux, saint
+Briac, saint Lunaire, saint Enogat,
+saint Malo et saint Servan.
+Saint Cieux débarqua à l'endroit
+qu'on appelle le port Saint-Cieux.
+
+[Illustration: Ancienne statue
+de saint Briac.]
+
+Il bâtit l'église de Lancieux,
+qui était jadis sur une butte, auprès du moulin de
+la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque
+temps après la mort de saint Cieux, on transporta
+son corps dans l'église qu'il avait bâtie; mais le
+lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise.
+On le rapporta plusieurs fois dans l'église, mais
+comme on le retrouvait toujours le lendemain au
+bord de la mer, on comprit qu'il voulait que
+l'église fût à l'endroit où on la voit aujourd'hui;
+dès que le corps du saint eut été mis dans l'église
+neuve, il resta tranquille dans sa tombe.
+
+Pendant la Révolution, toutes les statues des
+saints qui ornaient l'église furent brûlées, mais on
+eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux
+qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir à
+la brûler.
+
+* * *
+
+Les récits relatifs à saint Cieux et à saint Lunaire, ont
+été recueillis en 1884, à Lancieux, par Mlle Marthe Gesnys,
+ma nièce, alors âgée de treize ans.
+
+L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu
+qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses
+de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer
+pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la
+paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont
+exactement dans l'ordre qu'occupent--en partant de
+Saint-Cast--les paroisses qui portent leur nom. Le nom
+de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne;
+comme dans les légendes similaires les saints
+devaient être au nombre de sept.
+
+Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe siècle
+(26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est
+le patron de Lancieux.
+
+
+
+
+X
+
+Le pied de saint Cast
+
+
+Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande
+en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne.
+Il débarqua au pays qui porte maintenant le
+nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant
+pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les
+rassura et se fit connaître à eux.
+
+Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:
+
+--Puisque tu es saint et que tu te prétends
+envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons
+en toi.
+
+--Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la
+vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur
+le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.
+
+Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit
+la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel
+il était sauté en abordant, il frappa du pied,
+et la marque resta empreinte sur le rocher.
+
+--Tant que le monde sera monde, dit saint Cast,
+mes pieds resteront marqués ici.
+
+Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il
+emmena saint Cast à son château, et lui donna un
+terrain sur lequel il fit bâtir l'église.
+
+(_Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast
+au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte
+longue de cinquante centimètres environ, dont la
+forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le
+Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, VIe siècle (1er novembre),
+a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu
+près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle
+est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix;
+c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour
+empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.
+
+La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de
+saint Cast une origine moins élevée.
+
+* * *
+
+Un jour saint Cast se promenait sur les rochers
+de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami.
+Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers,
+qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent
+et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:
+
+--Il faudra me faire une paire de souliers,
+prends-moi mesure avant de me quitter.
+
+Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de
+la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car
+il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier
+ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint
+Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça
+comme de la vase mouillée, et il dit:
+
+--Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la
+longueur et la largeur de mon pied; car, tant que
+le monde sera monde, sa marque restera ici.
+
+(_Conté en 1888 par François Marquer_).
+
+* * *
+
+Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque.
+Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast,
+le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte
+le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le
+deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est
+une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser
+de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux.
+Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait
+peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de
+la paroisse.
+
+
+
+
+XI
+
+Saint Lunaire
+
+
+Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour
+venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua
+seul sur un petit navire, et mit le cap sur la
+côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux
+comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré
+d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus
+reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère
+contre la brume qui lui barrait la route, et,
+prenant son sabre, il le lui lança comme à une
+ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire
+put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son
+nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où
+l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.
+
+Depuis ce temps les marins le nomment le
+patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les
+incommode.
+
+(_Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast_).
+
+Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:
+
+Brume, disparais de la mer,
+Ou tu seras coupée par la moitié,
+Avec un couteau d'acier.
+
+Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une
+pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint
+évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu,
+au-dessus du village des Landes, passe pour avoir
+servi au même usage. (P. BÉZIER. _Inventaire des mégalithes
+de l'Ille-et-Vilaine_, p, 70-71).
+
+* * *
+
+Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant
+de la vie du saint:
+
+Au temps jadis, quand saint
+Lunaire vint prêcher la religion
+chrétienne sur les côtes
+de Bretagne, il apportait avec
+lui une pierre sacrée, pour la
+placer sur l'autel qu'il voulait
+ériger. Mais il la perdit, et
+comme il ne pouvait la retrouver,
+il était chagrin et se tourmentait
+beaucoup. Alors il se
+mit à prier Dieu, et une colombe
+la lui rapporta. C'est alors qu'il commença
+à construire une église.
+
+[Illustration: Partie supérieure
+de la pierre tombale
+de saint Lunaire]
+
+* * *
+
+Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi,
+avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit
+son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la
+mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif.
+Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre,
+en Armorique, deux colombes plus blanches que neige
+arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel
+qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor
+de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et
+pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment
+fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort
+du jureur.
+
+M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de:
+_Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments_, une
+monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il
+fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle
+que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage
+que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui
+ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures
+représentant, vu de face et de profil, le tombeau
+de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons
+reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie
+supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe
+rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la
+gueule d'un monstre.
+
+D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de
+soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si
+lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.
+
+Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne;
+lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux
+passage du Décollé, ils récitent un _Pater_ et un _Ave_,
+et disent:
+
+ Saint Lunaire,
+Préservez-nous du naufrage en mer.
+
+Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët,
+Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il
+a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un
+ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été
+récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en
+général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et
+il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à
+Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des
+fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se
+servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.
+
+Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le
+pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme,
+qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le
+saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans
+sa niche où il était retourné de lui-même. (_Revue des Traditions
+populaires_, t. VII, p. 91, 105).
+
+[Illustration: Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans l'ancienne
+église paroissiale.]
+
+
+
+
+XII
+
+Saint Goustan
+
+
+Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu
+d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui
+supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.
+
+On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à
+cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait
+le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui
+n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors
+qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de
+façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en
+dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.
+
+On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint
+a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.
+
+Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages
+voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie
+extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le
+tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention
+du saint leurs enfants se mettent à marcher.
+
+Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux
+pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet
+d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du
+premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année,
+sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire
+passer l'épingle.
+
+(_Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées
+au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler_).
+
+* * *
+
+Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu
+construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que
+chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait
+la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic
+avait laissé l'empreinte de son corps.
+
+Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien
+qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent
+obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand,
+au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du
+nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette
+chapelle a été démolie l'an dernier.
+
+Saint Goustan, solitaire, VIIe siècle (28 novembre), est le
+patron d'Auray, d'Hœdic, de Saint-Gildas de Ruys.
+
+
+
+
+XIII
+
+Les pas de la Vierge
+
+
+Après avoir franchi la chaussée de l'étang
+Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit,
+pour atteindre le haut de la colline sur laquelle
+est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un
+sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent
+tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la
+colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre
+en Egypte, et elle y a laissé des traces de son
+passage; sur le premier rocher on remarque une
+empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge,
+fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un
+instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est
+restée gravée.
+
+Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue
+sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte;
+la marque toutefois affecte la forme d'une
+cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les
+vieillards se mettaient à genoux dans ces deux
+endroits, et après avoir nettoyé les deux empreintes,
+ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans
+mon enfance, été maintes fois témoin de cette
+scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en
+désuétude. Du reste un exhaussement du chemin
+a enfoui cette empreinte.
+
+À quelques pas de là on voit une pierre en
+forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y
+donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait
+qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle
+qui a produit la tache blanche que l'on remarque
+sur la paroi du rocher.
+
+(_Recueilli par M. J. Carlo_).
+
+* * *
+
+À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier
+pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre
+jamais et par lequel la mère de notre Seigneur
+gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue,
+et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une
+chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait:
+«Nous avons bien assez monté, cessons»,
+d'où le nom de la commune de Cesson.
+
+(HABASQUE. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, t. II,
+p. 313).
+
+* * *
+
+Habasque ajoute que de son temps cette tradition était
+connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc
+m'ont assuré qu'elle était encore populaire.
+
+À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds
+de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et,
+quand les petits enfants tardent trop à marcher,
+on leur met les pieds dans ce creux.
+
+(MAHÉ, _Antiquités du Morbihan_, p. 445.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XIV
+
+Le saut de saint Valay
+
+
+Un jour que le bienheureux saint Valay était
+venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo
+leur mauvaise langue et leur conduite légère,
+celles-ci se mirent en colère et elles prirent des
+pierres pour les lui jeter.
+
+Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les
+femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient
+sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le
+bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le
+bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond
+la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un
+rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses
+pieds.
+
+Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors
+il prit un autre élan, et, traversant la vallée où
+coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la
+rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut
+que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord
+l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que
+le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.
+
+(_Recueilli à Dinan en 1885._)
+
+Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint
+Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se
+recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée;
+des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir
+éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore
+marqué.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
+t. I, p. 335).
+
+* * *
+
+Saint Valay, religieux de Landévennec, Ve siècle (12 juillet),
+est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un
+village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay.
+Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin
+de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay,
+près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie
+donnée par le premier conte est fantaisiste.
+
+La légende attribue à saint Michel un saut encore plus
+miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour
+savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire
+l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir
+d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du
+Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange,
+soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur
+le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte
+du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la
+marque du pied fourchu de Satan.
+
+
+
+
+XV
+
+Les saints et les mégalithes
+
+
+Plusieurs des nombreux mégalithes ou des
+pierres à légendes de la Haute-Bretagne portent
+des noms de saints, et des récits populaires
+attribuent à l'intervention des bienheureux les
+circonstances merveilleuses de leur érection, les
+particularités remarquables qu'ils présentent, ou
+les empreintes naturelles ou artificielles que l'on
+y remarque.
+
+J'ai personnellement recueilli peu de ces légendes;
+la plupart de celles qui figurent ici ont été
+relevées au cours de leurs investigations par les
+auteurs des Inventaires des mégalithes des Côtes-du-Nord,
+de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure,
+qui leur ont, avec beaucoup de raison,
+donné place dans leurs publications. Les deux
+principaux saints qui figurent dans les fragments
+que je réunis ici sont saint Michel et saint Martin.
+
+La beauté et l'importance du Mont Saint-Michel
+ont assez frappé les esprits, pour que, sur les deux
+rives du Couesnon, on en ait attribué la construction,
+soit au diable, soit à la collaboration de
+l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui représentent
+le dualisme du bien et du mal, du ciel et
+de l'enfer. Suivant une légende très connue en
+Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont
+aurait été bâti par le diable à la suite d'une
+gageure avec saint Michel, où chacun d'eux devait
+montrer sa puissance; saint Michel bâtit en une
+nuit un merveilleux palais de glace, le diable
+construit le Mont; saint Michel trompe le diable,
+soit en lui proposant un échange, comme dans la
+légende normande, soit en dessinant avec le bras
+une croix qui chasse à jamais le démon de l'édifice
+qu'il avait bâti[1].
+
+Pour construire sa merveilleuse bâtisse, Satan
+avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrières;
+c'est pour cela que l'on rencontre un assez
+grand nombre de pierres qui étaient destinées au
+Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point
+été transportées à pied d'œuvre.
+
+À Bazouges-sous-Hédé et à Dingé, des menhirs
+passent pour être des matériaux que le diable y
+portait. Les empreintes sont celles de la sangle
+qui se rompit et le força à les laisser où on les
+voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; à
+Plerguer, un rocher présente des creux qui sont
+les marques laissées par le diable lorsqu'il essaya
+de l'emporter; à Vieuxviel un menhir est tombé
+de son bissac; à Mellé, à Saint-Étienne-en-Coglès,
+à Parigné, des pierres ont été laissées par
+le diable lorsqu'il bâtissait le Mont Saint-Michel,
+et qu'on lui eut crié qu'il n'en fallait plus; une
+pierre du diable, à Louvigné-du-Désert, porte l'empreinte
+des efforts inutiles que le démon fit alors
+pour la détacher.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Villaine_,
+p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).
+
+* * *
+
+En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse
+popularité dont il jouit encore dans une
+grande partie de la France, surtout vers le centre;
+on rencontre toutefois son nom, associé à certains
+mégalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne
+saint Martin de Vertou est très connu, il
+est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier
+saint et non du grand apôtre des Gaules.
+
+La pierre du diable, à Orgères d'après une
+légende, très suspecte en ce qui concerne tout au
+moins le nom du discobole, fut lancée par la druidesse
+Irmanda contre saint Martin évangélisant le
+pays et les creux que l'on remarque sur la pierre
+sont l'empreinte des mains de la druidesse.
+
+À Iffendic une pierre à bassin, située à la queue
+de l'étang de Tromelin, est connue sous le nom de
+Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prétendent
+que l'excavation que l'on voit dans sa partie
+médiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint.
+On s'y rend en pèlerinage pour la guérison de la
+fièvre, et l'on dépose dans le pas des pièces de
+monnaie et de petites croix de bois.
+
+(P. BÉZIER, l. c., p. 9, 222).
+
+* * *
+
+Entre le Clion et Pornic, se trouve une vallée
+très agréable, où l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin,
+lieu de pèlerinage pour beaucoup de gens
+de la région. On lui attribue des propriétés merveilleuses
+et multiples. Une quantité considérable
+de petites croix de bois entoure la source qui sort
+du rocher.
+
+D'après la légende, saint Martin vint visiter le
+pays, monté sur son cheval; celui-ci frappa la
+terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le
+choc.
+
+(_Revue des Traditions populaires_, t. IX, p. 619).
+
+À Mégrit, une pierre posée à la surface du sol
+porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est
+percée dans toute sa longueur. C'est dans ce trou
+que, d'après la légende, saint Patrice s'est caché
+pendant longtemps.
+
+(E. DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des Mégalithes des Côtes-du-Nord_,
+p. 3).
+
+* * *
+
+À Noyal-sous-Bazouges, une pierre, située à six
+cents mètres du village de Saint-Léger, dans le
+champ de l'Autel, est connue dans le pays sous le
+nom d'Autel de saint Léger. La face supérieure
+présente, à quelques centimètres du bord extérieur,
+une rainure encadrant la partie centrale,
+sur laquelle sont ébauchées à coups de ciseaux, de
+petites croix.
+
+Une tradition locale rapporte que c'est sur cette
+pierre que saint Léger, patron de la paroisse voisine,
+célébrait la messe.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 86).
+
+* * *
+
+La sainte Vierge se promenait sur les landes de
+Pléchâtel, filant sa quenouille, et portant sur sa
+tête Pierre-Longue et dans son tablier les Pierres
+Blanches, lorsque son fuseau tomba à terre. Elle
+se baissa pour le relever et, dans le mouvement
+qu'elle fit, la pierre qu'elle portait sur la tête
+glissa et se ficha en terre dans la place même où
+était tombé le fuseau, puis celles du tablier «s'envolèrent»
+et allèrent former dans le champ des
+Meules, un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue.
+Telle est l'origine légendaire d'un alignement
+autrefois considérable, dont il ne reste plus que
+quelques fragments.
+
+(P. BÉZIER, l. c., p. 179).
+
+* * *
+
+À quelque distance du bourg de Saint-Viaud est
+un rocher dans lequel on montre une grotte qu'on
+assure avoir été la demeure de saint Viau; cet
+endroit nommé Pierre Cantin et aussi la «Pierre
+qu'a nom» est en grande vénération dans le pays
+et l'on y vient en pèlerinage pour les maux de
+reins; les habitants s'imaginent y voir, tracée sur
+la pierre, l'empreinte des pieds du saint, de son
+bâton, de son livre, de son bonnet, etc. On y fait
+de pieux pèlerinages.
+
+(GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. _Géographie de la Loire-Inférieure_,
+1829.--OGÉE. _Dictionnaire de Bretagne_).
+
+* * *
+
+En la paroisse de Bains (Ille-et-Vilaine), sur le
+sommet de la colline de _Guerchomin_, appelée
+peut-être jadis: _Guerc'h er men_, la pierre de la
+Vierge, se voient quatre gros blocs de quartz, dont
+l'un mesure plus de deux mètres de haut et qui
+proviennent d'un cromlech ruiné.
+
+Chaque année, pendant la nuit de Noël, quatre
+évêques venus des quatre points de l'horizon, s'y
+réunissent au coup de minuit et officient sur cette
+pierre toujours respectée. Puis, aussitôt leur office
+terminé, ils s'en vont ensemble vers l'occident,
+après avoir fait par trois fois le tour d'une autre
+grosse pierre celtique située non loin de là et nommée
+la _Roche-Aboyante_[2]. Ils sont désignés parfois
+sous le nom de: «Saints des quatre saisons»
+auxquelles chacun doit présider pour sa part au
+cours de l'année nouvelle.
+
+(DERMARS, _Redon et ses environs_, 1860, et _traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+
+
+
+XVI
+
+Saint Guillaume
+
+
+À Louvigné-du-Désert sont des pierres à bassins
+dites Roches Saint-Guillaume; les bassins
+et les entailles ont, d'après la légende, été à
+l'usage de saint Guillaume qui fit pendant quelque
+temps son séjour en ce lieu. L'un était son douet
+(lavoir), l'autre sa fontaine, une autre plus petite
+son écuelle; deux autres qui se touchent sont
+l'empreinte de ses genoux; une entaille à quatre
+branches est celle où il déposait sa croix. Les intervalles
+qui séparent ces blocs portent le nom de
+rues du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Le lit
+du saint qu'on montre est une sorte de grotte formée
+par l'éboulement d'un bloc qui, dans sa chute,
+a été retenu en avant, à une petite distance du sol,
+par d'autres blocs.
+
+Saint Guillaume vécut fort pauvrement en cet
+endroit pendant sept années, nourri par la charité
+des gens du pays. Il envoyait à la quête son âne,
+qui par un instinct surnaturel, allait se présenter
+dans tous les villages des environs: on lui donnait
+du pain, qu'il portait ensuite au saint. Un jour les
+habitants, trouvant peut-être qu'il était trop onéreux
+de le nourrir, chargèrent l'animal quêteur
+d'une telle quantité de pierres qu'il ne pouvait plus
+marcher. Le solitaire n'ayant plus rien pour subsister,
+s'en alla, dit-on, à Mortain, où il trouva, à ce
+qu'on assure, «plus de roches que de pain».
+
+Les habitants du village de la Loriais, qui avaient
+chargé l'âne de pierres, ne tardèrent pas à être
+punis. Ils furent pris par la soif, toutes les sources
+ayant tari; aujourd'hui encore, on n'en saurait
+trouver une, quoique le lieu soit bas et humide.
+
+(P. BÉZIER. _Inventaire_, p. 90-91).
+
+* * *
+
+M. Jules Louail a publié dans le _Vieux Corsaire_, mars
+1802, sous une forme non populaire, une version de cette
+légende qui ne diffère pas beaucoup de celle qu'a rapportée
+M. Bézier; le dénouement seul est changé: le saint ayant
+rencontré à Mortain «plus de beurre que de pain», revint à
+son ermitage; les gens de Louvigné lui demandèrent pardon
+et le saint implora la clémence divine: la pluie tomba
+et la campagne redevint fertile.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XVII
+
+Pierre Morin
+
+
+À l'époque où l'on construisait l'ancienne église
+de Guiguen, un moine allait chercher, assez
+loin du pays, la pierre nécessaire à la construction
+et l'amenait à l'aide d'un attelage composé de deux
+petits bœufs et d'un âne.
+
+Un jour que son attelage, suant et soufflant,
+transportait la plus grosse pierre dont on l'eût encore
+chargé, il entendit, en passant devant le village
+de la Perchère, une voix céleste qui lui criait
+que l'église était achevée, et qu'on n'avait plus besoin
+de matériaux. Pierre Morin saisit la pierre
+d'une main, et la lança sur le pâtis où elle est encore.
+Sa main s'enfonça dans la roche comme dans
+un bloc d'argile, et y laissa une empreinte ineffaçable.
+
+(P. BÉZIER. _Supplément_, p. 87).
+
+
+
+
+XVIII
+
+Le grès saint Méen
+
+
+À la lisière de la forêt de Talensac, près du
+hameau de la Chapelle-ès-Oresve, se trouve
+un bloc de schiste ferrugineux
+ayant la forme d'un affiloir. Sa
+face supérieure porte un certain
+nombre de perforations cylindriques
+et de rayures transversales
+incontestablement dues à
+l'industrie humaine. Les rayures
+sont analogues à celles que l'on
+obtiendrait en frappant vigoureusement,
+du tranchant d'une
+forte hache, et perpendiculairement
+à la direction des feuillets,
+la surface d'une masse
+schisteuse. On dit dans le pays
+que les gravures dont cette pierre
+est ornée sont dues à saint Méen,
+qui était charpentier et aiguisait
+ses outils sur cette roche.
+
+[Illustration: Statue de saint Méen,
+église de Paimpont
+XVe siècle.]
+
+Un jour saint Méen, après avoir aiguisé sa
+hache sur son grès, et l'avoir balancée dans l'espace,
+dit:
+
+Où ma hache tombera
+Méen bâtira.
+
+La hache tomba à Talensac, à deux kilomètres de cet endroit. L'église de
+cette paroisse est dédiée à saint Méen.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 223).
+
+* * *
+
+Cette légende avait été rapportée sous une forme très
+voisine par Theuvenot. _Notes sur quelques monuments
+anciens de l'Ille-et-Vilaine_, etc. Congrès de la Soc. française
+d'archéologie. Laval, 1878; qui ajoute ce détail: les bûcherons
+du voisinage ne se font pas faute encore aujourd'hui
+d'imiter saint Méen; la rouille et les traces du fer sont très
+apparentes, sans avoir rien de commun avec les traces
+primitives.
+
+Saint Méen, abbé, VIe siècle (21 juin), est invoqué contre
+la fièvre, la gale dite aussi «Mal saint Méen» et les maladies
+des yeux; sa fontaine la plus renommée est près de
+Gaël; le saint la fit jaillir d'une terre jusque-là aride. Il
+est patron de la ville de ce nom, de Cancale, la Fresnaye,
+Lanvallay, Plélan, Talensac, etc. Il a de nombreuses chapelles,
+entre autres à Bains, Beignon et à Cancale. À
+Rennes un hôpital porte son nom; il y a à Bourseul et
+à Monteneuf, des villages de Saint-Méen, à la Chapelle-sous-Ploërmel,
+une lande est dite Lande de Saint-Méen.
+
+La statue que nous reproduisons est dans l'église de
+Paimpont, abbaye qui dépendait de celle de saint Méen;
+elle porte sur sa base les armoiries de l'abbé Olivier Guiho
+qui est agenouillé aux pieds du saint. Dans la sacristie un
+reliquaire d'argent renferme des reliques du saint: il a
+la forme d'une main avec l'avant-bras, tenant un livre à
+fermoirs dont les sculptures sont dorées. L'autre statuette
+que l'on voit ci-dessous en compagnie de celles de saint
+Lubin et de saint Mamère est dans la chapelle de N.-D. du
+Haut prés Moncontour.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XIX
+
+La chasse saint Hubert
+
+
+À Guémené-Penfao un monument bizarre composé
+d'une longue série de pierres alignées
+du nord-ouest au sud-ouest, est connu sous le nom
+de Chasse de Saint Hubert. Cette chasse débouche
+d'un vallon sauvage, puis elle se lance à travers
+les landes du Lugançon, les bois du Luc et du Pont.
+Le cerf, très en avant de la meute, est arrivé jusqu'aux
+bords de l'Isac, c'est le menhir de Lau-sé.
+J'ai suivi cette chasse fantastique, toujours guidé
+par les gens du pays, qui l'avaient connue autrefois,
+toujours déçu dans mes recherches, grâce au
+défrichement des landes. Plus loin, de l'autre côté
+du bois du Luc, on m'indiqua, dans la forêt du Pont,
+un monument formé de plusieurs blocs maintenant
+brisés que les gens du pays appellent la Voiture de
+la chasse.
+
+(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 67).
+
+Suivant une tradition recueillie par M. J. Desmars,
+_Redon et ses environs_, citée par Bézier, _Inv._ p. 181,
+les menhirs qui composaient l'alignement, aujourd'hui
+très mutilé, de la Chasse Saint Hubert
+dans les landes de Lugançon (Loire-Inférieure)
+avaient eu vie, et rappelaient la punition infligée
+par saint Hubert à un chasseur du pays, qui avait
+juré de forcer un cerf avant la grand'messe le jour
+de Pâques. Emporté par l'ardeur de la chasse, il
+n'avait pas entendu sonner l'office, et au moment
+de l'élévation, il avait été pétrifié avec ses compagnons,
+sa meute et la bête qu'il poursuivait.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XX
+
+La Pierre de saint Lyphard
+
+
+Au temps où saint Lyphard habitait le bord de
+la Brière, un dragon monstrueux désolait la
+contrée; déjà onze jeunes filles avaient été dévorées,
+lorsque que le monstre réclama la fille du
+saint. Lyphard saisit alors son épée, et pour en
+essayer la trempe, il asséna un coup sur une pierre
+plantée près de là, et qui devint la pierre fendue,
+puis dégageant la lame prise dans cette fente, il
+court au monstre et lui tranche la tête.
+
+On voyait encore, il y a peu d'années, cette roche
+fendue dont l'ouverture béante était assez large
+pour qu'un homme pût y passer; sur la paroi nord
+étaient marqués les quatre doigts et le pouce du
+saint qui s'étaient enfoncés, dans l'effort qu'il fit
+pour dégager sa lame.
+
+(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 131).
+
+* * *
+
+La chapelle de saint Lyphard en Thourie était jadis le
+lieu de réunion d'une assemblée le Vendredi-Saint de chaque
+année. Elle a été détruite vers 1830. On venait de fort
+loin prier saint Lyphard, ou comme on le prononce saint
+Liphord, «pour la vie ou pour la mort,» c'est-à-dire que
+l'on invoquait le saint, pour qu'il obtint une guérison immédiate
+du malade ou une prompte mort, afin d'abréger
+les souffrances du moribond.
+
+(P. BÉZIER, _Supplément_, p. 74).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XX
+
+Saint Convoyon
+et la roche aboyante
+
+
+La roche aboyante est un menhir à demi-renversé
+que l'on voit dans la commune de
+Bains. On dit que c'est en cet endroit que saint
+Convoyon, abbé de Redon, et saint Fiacre, qui
+habitait Trobert, village de Renac, aimaient à se
+reposer et à converser lorsqu'ils se visitaient. Un
+jour qu'ils étaient importunés par les aboiements
+d'un chien de berger du voisinage et qu'ils ne
+pouvaient obtenir son silence, ils le maudirent,
+et aussitôt l'animal fut changé en la Roche
+Aboyante.
+
+Près de là se trouve un sentier sur lequel Dieu,
+dit-on, n'a pas voulu qu'il poussât un brin d'herbe
+qui pût effacer la trace du passage des saints.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 159).
+
+Voici sur ce dernier sentier d'autres récits:
+
+Entre la Lande de Guerchomin et le village de
+Trobert, en Carentoir, se trouve un sentier toujours
+dénudé qui se dirige vers la limite de Renac en
+passant par le village de Boëd'hors en Bains.
+«Jamais de mémoire d'hommes un brin d'herbe
+n'y a poussé et cela, disent les gens du pays, par
+la permission toute spéciale de Dieu, qui n'a pas
+voulu que, même un brin d'herbe, pût effacer les
+traces du grand saint Convoyon qui passait toujours
+par là pour aller visiter saint Fiacre dans
+son ermitage de Trobert.»
+
+Il n'y a plus aucune trace de l'ermitage de
+saint Fiacre, mais sur la limite de Renac, près
+d'une source réputée miraculeuse, se voit encore
+la chapelle de saint Fiacre d'où l'on vient de fort
+loin pour se guérir de la colique et de la dyssenterie.
+
+(DESMARS, _Redon et ses environs_, 1869, et _traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+* * *
+
+Saint Victor de Campbon passe pour avoir eu des rapports
+fréquents avec un autre solitaire voisin, saint Laumer,
+en l'honneur duquel fut élevée une chapelle encore
+subsistante. Chaque jour ils se rencontraient pour converser
+et prier, à une fontaine toujours vénérée. On montre le
+sentier qu'ils suivaient, et tout ce qu'on sème des deux
+côtés de la _voyette_, pousse, prétend-on, plus vigoureusement
+que dans le reste du champ.
+
+(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 53).
+
+
+
+
+XXII
+
+Saint Roch
+
+
+Un jour saint Roch se promenait dans la forêt
+de Bosquen; un homme de la Ville-Heu[3] le
+rencontra, qui avait son petit chien auprès de lui.
+Il avait l'air si malheureux que le bonhomme l'invita
+à venir chez lui.
+
+Le saint accepta, et il se plut tant dans ce pays,
+qu'il voulut s'y faire bâtir une petite maison. Mais
+les maçons ne trouvaient point d'eau aux environs,
+ce qui les incommodait beaucoup, car pour faire du
+mortier ils étaient obligés d'aller en chercher à
+plus d'une demi-lieue. Saint Roch eut pitié d'eux,
+et il fit jaillir une source auprès de leur chantier;
+elle tarit quand les travaux furent terminés, et
+alors il dit aux maçons qui il était.
+
+Depuis ce temps, saint Roch est fêté tous les ans
+dans la chapelle qui porte son nom. Il a la vertu
+de guérir la dyssenterie. Lorsque dernièrement
+une épidémie se déclara à Langourla, beaucoup de
+gens allèrent se recommander à sa chapelle.
+
+(_Conté en 1884 par J. M. Comault, du Gouray_).
+
+Saint Roch, ou saint Ro', est un saint très populaire en
+Haute-Bretagne; nombre de chapelles sont placées sous
+son invocation; voici deux autres récits où il figure:
+
+Un jour un pauvre voyageur, les habits en lambeaux
+et couvert de poussière, s'arrêta dans le village
+de la Baillerie en Chelun et demanda un verre
+d'eau pour apaiser sa soif. Il n'y en avait pas une
+goutte à la ferme; mais une femme s'empressa
+d'en aller chercher à plusieurs kilomètres de là, à
+la Fontaine d'Anjou, dans la Mayenne. Après s'être
+désaltéré, le voyageur, voulant remercier la paysanne
+de son acte charitable, piqua la terre de
+l'extrémité de son bâton, et une source intarissable
+jaillit aussitôt. Ce voyageur était saint Roch.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 130-1).
+
+* * *
+
+Jadis on alla chercher la statue de saint Roch
+et on la plaça dans l'église du Gouray; mais peu
+de temps après les prêtres et la plupart des habitants
+furent atteints de dyssenterie: on comprit
+que le saint voulait être dans sa chapelle; dès qu'il
+y fut, la maladie cessa.
+
+Un jour un habitant d'une paroisse voisine du
+Gouray rencontra un de ses amis qui allait au
+pardon de saint Roch, et il lui donna deux sous
+pour les remettre comme offrande en son nom,
+parce qu'il les lui avait promis étant malade. L'ami
+s'amusa bien au pardon, et but un bon coup; au
+moment de partir, il se ressouvint des deux sous
+de son camarade, et il alla à la chapelle, où il les
+jeta à saint Roch en disant: «Tiens, saint Roch,
+voilà pour le derrière de X.» En s'en retournant,
+il fut atteint de dyssenterie, et il ne fut guéri
+qu'après être retourné faire un pèlerinage à la
+chapelle du saint auquel il avait mal parlé.
+
+(_Conté en 1892 par Ange Rault, de Saint-Glen._)
+
+Il y a une fontaine miraculeuse auprès de la chapelle de
+saint Roch; la statue de saint Fiacre est dans cette chapelle;
+quand on va quêter, on demande toujours pour saint
+Fiacre et pour saint Roch.
+
+On affirme dans plusieurs pays que le choléra et les
+autres épidémies de même nature ne peuvent régner dans
+les paroisses qui ont une chapelle dédiée à saint Roch.
+Ogée dit que vers la fin du XVIIe siècle, Dinan ayant été affligée
+de la peste, le corps politique, se voua à saint Roch,
+jusqu'à la Révolution, il se fit tous les ans une procession
+suivie d'une messe à l'autel de ce patron en l'église
+Saint-Sauveur. Dans beaucoup d'églises on voit saint Roch
+en costume de pèlerin, montrant une plaie à sa jambe; à
+côté de lui est son chien fidèle.
+
+
+
+
+XXIII
+
+La fontaine du pas de saint
+
+
+Saint Guingalois, disent nos paysans, a passé
+par Pierric, non pendant sa vie, mais après sa
+mort. Son corps, renfermé dans une châsse très
+lourde et portée par des hommes tout noirs, vint du
+côté du soleil couchant et traversa la paroisse en
+suivant à peu près une ancienne route qui côtoyait
+la rive gauche de la Chère.
+
+Ceci se passait dans la saison d'été, car les arbres
+étaient entièrement feuillés et il faisait très chaud.
+Le corps arriva avec de grandes fatigues pour les
+porteurs à une suite de rochers élevés et de difficile
+accès, situés sur le territoire de Pierric, loin de
+toute habitation et de toute eau potable. Les
+bons moines qui le portaient éprouvèrent un besoin
+pressant de se désaltérer et ne le pouvant faire, le
+religieux qui dirigeait la marche, un saint, pria
+saint Guingalois d'obtenir du bon Dieu qu'il leur
+procurât de l'eau, et aussitôt après, animé de la foi
+la plus vive, il frappa le rocher de son pied qui,
+en s'enfonçant, forma un pas profond, un creux,
+d'où sortit une eau claire et fraîche qui permit aux
+porteurs et à ceux qui les accompagnaient d'étancher
+leur soif.
+
+Il n'y avait alors qu'une chapelle à Pierric, dont
+une grande partie du territoire était en landes et
+en bois; mais plus tard, on y bâtit une église, à
+laquelle on donna saint Guingâ ou Guingalois
+pour patron, en mémoire du miracle qui avait eu
+lieu aux rochers de Pengré, dont le creux, devenu
+une petite fontaine, avait pris le nom de Fontaine
+du Pas du Saint, ou plutôt de Pas de Saint, qu'il
+porte encore aujourd'hui.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON. _Itinéraire des moines de
+Landévennec_, 1889, p. 7, d'après des notes de l'abbé Picou et
+la tradition orale).
+
+* * *
+
+Dans un de ces rochers, ajoute l'_Itinéraire_, on trouve un
+pas parfaitement moulé, de grande dimension, qui présente
+toutes les parties d'un pied, dont la direction est orientée
+du côté du bourg. Cette cavité, qui peut avoir de 20 à 25 centimètres
+de profondeur, contient toujours de l'eau, même à
+l'époque des plus grandes sécheresses.
+
+Saint Guingalois est populaire dans les environs de Pierric,
+dont il est le patron; les membres de la frairie de Nillac,
+en la paroisse de Derval, limitrophe de Pierric, vont prier
+au pied de la croix de saint Guingalois, située à l'un des
+carrefours, et les petits pâtours de Luzanger et Derval,
+chantent encore en gardant leurs bestiaux:
+
+Saint Guingalois
+Du fond des bois,
+Veille sur nous
+Et sur nos toits.
+
+Saint Guingalois, en latin _Guingaloëns_ ou _Winwaloëus_, est le même
+que saint Gwenole, premier abbé de Landévennec, Ve siècle (3 mars),
+et il est invoqué par les femmes des marins pour les maris absents. Il
+est le patron du Bourg-de-Batz, du Croisic, de Pierric, en
+Haute-Bretagne; de Concarneau, de Landévennec, de l'île de Sein, de
+Loeguénolé. Il a de nombreuses chapelles en pays bretonnant, où beaucoup
+de fontaines portent son nom.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXIV
+
+Saint Maudez, saint André et saint Fiacre
+
+
+Quand saint Maudez, saint André et saint Fiacre eurent fini de bâtir
+leur chapelle, ils résolurent de faire un grand dîner; ils envoyèrent
+une femme des environs leur chercher de la viande, puis il lui dirent de
+préparer le repas.
+
+Pendant qu'il cuisait, les trois saints allèrent faire un tour de
+promenade, chacun de son côté, en attendant le moment de se mettre à
+table.
+
+Les ouvriers qui venaient de finir leur ouvrage, aperçurent de beaux
+plats de viande dans la maison, et, profitant de ce que la cuisinière
+s'était un peu éloignée, ils convinrent entre eux de les prendre et de
+les manger. Ils les dévorèrent en peu de temps.
+
+Quand les saints revinrent de leur promenade, ils furent bien surpris de
+ne rien trouver pour dîner; ils s'accusèrent les uns les autres d'avoir
+mangé la viande, et il s'éleva même une dispute entre eux à ce sujet.
+
+Saint Maudez et saint André sortirent de la chapelle pour aller se
+promener encore; saint Fiacre y resta seul et s'endormit profondément
+dans un coin. Les ouvriers qui revenaient pour ramasser leurs outils,
+ayant aperçu le saint, qui ronflait comme un bienheureux qu'il était,
+lui _embeurrèrent_ la bouche avec du jus de viande et des petits
+morceaux, puis ils s'en allèrent sans faire de bruit.
+
+Quand les deux saints furent de retour, et qu'ils virent saint Fiacre,
+ils l'accusèrent de nouveau d'avoir mangé toute la viande pendant que la
+cuisinière avait le dos tourné, et ils l'accablèrent de reproches.
+
+Saint Fiacre, qui n'aimait pas le bruit, s'avoua coupable pour avoir la
+paix, et les autres saints le laissèrent tranquille.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramel, du Gouray, âgé de 50 ans_).
+
+* * *
+
+Cette légende, assez irrespectueuse, a emprunté un des
+traits de la fin à un épisode, très populaire en Bretagne et
+ailleurs, des tours joués au loup par le renard. Celui-ci,
+ayant mangé les provisions qui appartenaient à tous deux,
+on convient que le coupable sera celui qui aura autour de
+la bouche des traces du larcin; le loup s'endort et le renard
+lui embeurre aussi la bouche pendant son sommeil.
+
+
+
+
+XXV
+
+Pourquoi on offre des clous
+à saint Maudez
+
+
+Quand saint Maudez voulut attacher les ardoises
+sur la couverture de sa chapelle, il
+n'avait pas de clous, et il se désolait, parce qu'il
+ne savait comment s'en procurer.
+
+Un homme du pays, ayant appris que le pauvre
+saint Maudez n'avait pas de clous, lui en porta
+tout ce qui lui en fallait. Or, cet homme avait des
+_clous_ (furoncles) dans une fesse, qui le faisaient
+beaucoup souffrir et l'empêchaient de travailler;
+saint Maudez pour le récompenser du service qu'il
+lui avait rendu, lui guérit aussitôt ses clous.
+
+C'est depuis ce temps qu'on s'adresse à saint
+Maudez quand on a des clous aux membres, et
+qu'on lui offre des clous de fer en mémoire du
+miracle qu'il fit en guérissant le bonhomme.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans_).
+
+Une commune de l'arrondissement de Dinan porte le
+nom de saint Maudez. D'après Kerdanet, ce saint est, avec
+saint Yves, celui auquel on a élevé le plus de chapelles en
+Bretagne, au moins trente, dit-il; la seule de la Haute-Bretagne
+qu'il cite est celle de Trébry, à laquelle précisément
+se rattache la petite légende ci-dessus. C'était un
+édifice du XVIe siècle, situé près d'un dolmen dit de saint
+Maudez. Elle a été démolie il y a une quinzaine d'années;
+mais on a mis de côté toutes les pierres qui portaient des
+sculptures. Le pardon avait lieu le jour de la Trinité.
+Auprès de la chapelle est une fontaine où l'on va en pèlerinage
+pour les clous (furoncles); l'offrande consiste en une
+poignée de clous à lattes qui ne doivent avoir été ni comptés
+ni pesés. La statue de saint Maudez est maintenant dans
+l'église de Trébry, ainsi que celles de saint André, et de
+sainte Mamère qui se trouvaient dans l'ancienne chapelle;
+cette dernière était implorée pour les maux de tête.
+
+D'autres chapelles sont dédiées à saint Maudez, à Plérin,
+à Plourhau, à la limite des deux langues, où a lieu un
+pardon, et au Mottay en Evron. À la Croix-Helléan une foire
+a lieu au village de Saint-Maudez. Il avait une chapelle
+qui est maintenant convertie en ferme à Saint-Pôtan, près
+de la Ville-Even; tout près est une fontaine, dite aussi
+de saint Maudez; l'eau en est excellente, mais elle n'est
+actuellement l'objet d'aucun culte. Elle doit la bonté de son
+eau, non à un saint, mais à une fée qui y habite sous la
+forme d'une anguille.
+
+Je ne connais en Haute-Bretagne aucune représentation
+iconographique de saint Maudez qui soit digne d'intérêt; à
+Plogonnec, sa vie est représentée sur des volets sculptés.
+(_Soc. arch. du Finistère_, t. XIII, p. 338).
+
+
+
+
+XXVI
+
+Pourquoi on offre du chanvre
+à saint André
+
+
+Lorsque saint André eut terminé sa chapelle,
+il vit qu'il ne lui manquait rien, si ce n'est
+une corde pour mettre à la cloche. Il en demanda
+une à une bonne femme, mais celle-ci la lui refusa.
+
+Alors il se mit à genoux et appela Dieu à son
+aide. Sa prière fut exaucée, car en arrivant à la
+porte de la chapelle, il y trouva assez de chanvre
+pour faire une belle corde.
+
+C'est depuis ce temps qu'on offre du chanvre à
+saint André, afin que par ses prières le chanvre
+devienne beau.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans_).
+
+* * *
+
+Cette coutume subsiste encore. Saint André avait autrefois
+en Trébry, canton de Moncontour, une chapelle; les cordes
+des cloches étaient tressées avec le chanvre des offrandes.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Coutumes_, p. 210).
+
+
+
+
+XXVII
+
+Le cochon de saint Antoine
+
+
+Un jour que saint Antoine se promenait dans
+le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre
+d'un cochon, en vous respectant. Comme il
+n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en
+avoir un et il dit à son compagnon:
+
+--Il faut que je transforme ce cochon en Breton;
+c'est lui qui sera mon domestique.
+
+Il prit le cochon par les jambes de devant et le
+fit se planter sur ses jambes de derrière, puis il récita
+une prière, et aussitôt le cochon devint semblable
+aux Bretons qui viennent en pèlerinage à
+Saint-Mathurin de Moncontour.
+
+C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine
+le patron des cochons, et c'est aussi depuis
+cette époque qu'on dit en sobriquet en parlant des
+Bas-Bretons:
+
+Bretons
+Cochons.
+
+(_Conté en 1883, par J.-M. Comault_).
+
+En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagné
+de son cochon; on y dit en proverbe: «Tu vas de porte
+en porte comme le pourcé de saint Antoine», ce n'est
+qu'une forme patoisée d'un dicton très usité au moyen-âge.
+
+Leroux de Lincy, _Livre des Proverbes_, cite un dicton
+apparenté à celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:
+
+Breton, cochon,
+Français, polisson.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Saint Jean, saint Antoine
+et les cochons
+
+
+Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast
+avaient coutume de vouer leurs cochons à
+saint Jean, lui promettant un morceau d'échine, si
+leur bête n'avait pas d'accident.
+
+Mais il arriva qu'une année, presque tous les
+cochons qui avaient été ainsi voués, furent enlevés
+par une épidémie, et les Câtins se dirent:
+
+--Saint Jean a laissé crever nos cochons; il
+paraît qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tombé
+en enfance, ce qui ne serait pas étonnant, car il
+est bien vieux. Nous vouerons les premiers que
+nous achèterons au bienheureux saint Antoine; il
+ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec
+lui son petit cochon.
+
+Qui fut dit fut fait: ils achetèrent d'autres cochons
+et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident,
+de porter à saint Antoine un pied et une oreille. Les
+cochons profitèrent cette année-la, et ils venaient
+comme la pâte dans la met (huche). Aussi les Câtins
+étaient joyeux, et ils portèrent des pieds et
+des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se
+trouve à la chapelle de Saint-Sébastien en Pléhérel.
+
+Cependant saint Jean était bien navré; car il
+ne recevait plus un seul morceau d'échine; il se
+_colèra_ bien fort, et il envoya une maladie sur les
+cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les
+gens virent que le saint était fâché, il lui promirent
+de nouveau des échines, et maintenant il en a plus
+que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.
+
+(_Conté en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger_).
+
+* * *
+
+Ce récit constate une coutume encore en vigueur: pour
+que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast
+et Erquy, on offre un morceau de lard à saint Jean (Saint-Cast),
+à saint Antoine (Plurien).
+
+En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine),
+ont lieu des pèlerinages et des assemblées de saint Antoine
+très fréquentés.
+
+Dans l'ancienne église de Bédée on voyait une statue de
+saint Antoine entourée de fers à cheval; les gens du pays
+venaient invoquer le saint quand leurs animaux étaient
+malades, et lui offraient un fer à cheval, une motte de
+beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient
+la guérison.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Saint Mathurin, saint Eutrope
+et saint Amateur
+
+
+Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur
+étaient frères, et depuis longtemps ils voyageaient
+ensemble sans avoir jamais eu envie de se
+séparer. Mais ils arrivèrent à Bréhand-Moncontour
+vers minuit; ils virent des _linceux_ (draps de lit)
+étendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne
+savait ce que c'était, eut tellement peur qu'il
+s'enfuit et alla jusqu'à Lamballe sans s'arrêter, et
+sans oser regarder derrière lui. Saint Eutrope
+s'évanouit, et il resta à Bréhand où il fit sa résidence,
+et saint Mathurin retourna tranquillement
+à Moncontour où il s'établit, et où il est toujours
+resté depuis.
+
+(_Recueilli aux environs de Moncontour_).
+
+* * *
+
+Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des églises
+dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un
+des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son
+principal sanctuaire est à Moncontour, et sa légende est
+retracée sur les belles verrières de cette église. On pourra
+consulter pour les détails de son pardon la _Revue des Traditions
+populaires_, t. III, p. 278, et la monographie de M. E.
+Thoison. _Saint Mathurin_, étude historique et iconographique.
+Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 églises
+ou chapelles qui sont consacrées à saint Mathurin dans
+la partie française de la Bretagne. Malgré ce culte si étendu
+et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de légende,
+et le court récit qui précède est le seul qui le fasse voyager
+corporellement en Bretagne.
+
+[Illustration: Saint Mathurin, image populaire
+de la fabrique de Pierret à Rennes
+(Collection Lucien Decombe)]
+
+Un pèlerinage moins célèbre, mais pourtant assez fréquenté,
+a lieu à la chapelle de saint Mathurin, à Maure; on
+l'y invoque pour obtenir la cessation des épidémies et en
+particulier du choléra. Une ancienne croyance, rapportée
+par M. E. Thoison, affirme que le choléra ne peut exister
+dans un pays qui possède soit une chapelle de saint Mathurin,
+soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empêche
+d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).
+
+[Illustration: Plomb de saint Mathurin
+Il est représenté vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,
+c'est le modèle ancien et il n'est plus en usage.]
+
+Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles à Saint-Brandan,
+à Noyal-sur-Vilaine et à Malensac; il ne jouit pas d'une bien
+grande popularité en Haute-Bretagne; cependant il guérit
+de l'_enfle_ (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec
+une motte de terre prise au-dessous de sa statue à Bréhand.
+
+Saint Amateur n'est honoré à Lamballe que depuis le
+siècle dernier (1762), époque à laquelle ses reliques furent
+envoyées de Rome. À la procession de saint Amateur (11
+juillet), dont le culte est très populaire à Lamballe, beaucoup
+de pèlerins portent des imitations de membres humains en
+cire. Le membre choisi correspond naturellement à celui
+dont souffre le pèlerin, ou la personne pour laquelle il est
+venu en pèlerinage. On trouve à acheter ces objets chez
+les ciriers de la ville; après la procession, ils sont offerts
+à l'église. (_Revue des Trad. pop._, t. IV, p. 166).
+
+Saint Amateur guérit aussi les enfants du mal Saint-Aragon.
+On voit dans l'église de Bléruais (Ille-et-Vilaine) une
+statue de saint Amateur, à laquelle on fait des pèlerinages
+le 15 août; il guérit des rhumatismes.
+
+[Illustration: Ancienne médaille de saint Mathurin en plomb.
+(Pèlerinage de la Pentecôte à Moncontour).]
+
+
+
+
+XXX
+
+Sainte Anne et sainte Pitié
+
+
+Les habitants de Merléac, canton d'Uzel,
+assurent que sainte Anne est née chez eux,
+au village du Vau-Gaillard. Elle avait une sœur
+qui s'appelait Pitié. Toutes les deux vivaient dans
+la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement
+ses commandements. Alors il n'en était
+pas de même de la plupart des habitants du voisinage,
+qui avaient en particulier la mauvaise
+habitude de jurer.
+
+Sainte Anne et sa sœur essayèrent de les convertir
+et de les empêcher de blasphémer; mais
+voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles
+résolurent d'aller vivre dans un pays où leurs
+oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.
+
+Elles se mirent en route, et elles marchèrent
+longtemps: un jour l'une d'elles épuisée de fatigue
+déclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'était
+Pitié. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa
+sœur, continua sa route, mais elle ne tarda pas à
+ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue,
+puis elle vit qu'il lui était impossible de continuer.
+
+Voilà pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame
+de Pitié sont dans le Morbihan; voilà pourquoi
+leurs chapelles sont peu éloignées l'une de
+l'autre.
+
+(_Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour_)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXI
+
+Le départ de saint Pabu
+
+
+Saint Pabu étant venu un jour visiter sa
+chapelle, qui est près de Kerganton en
+Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se
+disputait avec sa mère, fermière du Port-Thomas,
+et elle finit par traiter sa mère de «bougresse»,
+tant elle était en colère.
+
+Saint Pabu se montra alors, et après avoir
+reproché à la jeune fille les mauvaises paroles
+qu'elle avait adressées à sa mère, il ajouta:
+
+--Ta race sera maudite. Je voulais venir
+habiter dans ma chapelle, mais après ce que je
+viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai
+qu'après que Port Thomas aura brûlé trois fois,
+que le _paillu_ (seuil) de la porte des femmes sera
+usé, et que la dernière personne de ta race aura
+disparu.
+
+(_Recueilli à Saint-Guen par M. Émile Enaud, notaire_).
+
+* * *
+
+D'après cette prédiction, m'écrit M. Enaud, le bienheureux
+saint Pabu ne tardera pas à revenir, car le Port-Thomas
+a brûlé deux fois, le paillu de la porte réservé pour les
+femmes est presque coupé en deux par l'usure, et la
+dernière survivante de la fille qui appela sa mère irrévérencieusement
+est très âgée et vieille fille.
+
+Rober Oheix a, de son côté, recueilli une curieuse
+variante qu'il a donnée dans son livre _Bretagne et Bretons_,
+p. 26.
+
+* * *
+
+En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu,
+qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a
+un intéressant jubé et des fragments de verrières.
+Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen
+ce qu'était saint Pabu, ils vous répondront qu'il
+fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la
+chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire
+indigné de voir une fille battre sa mère dans
+une maison située tout près de là, et que caché
+dans un arbre des environs (un gros if) il attend
+pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement
+de quatre évènements: le complet anéantissement
+de la famille, l'incendie trois fois répété de
+la maison où le scandale s'est produit, l'arrivée de
+la mer à Saint-Guen, et enfin l'usure complète du
+seuil de sa chapelle par les pieds des pèlerins.
+L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en
+vous contant cela: le seuil est usé, Saint-Guen
+n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire
+du canal de Nantes à Brest y passe, et
+c'est tout comme; la maison en question a déjà
+été brûlée deux fois, la famille n'est plus représentée
+que par une vieille fort âgée. Saint Pabu ne
+peut donc tarder à revenir.
+
+Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, évêque de Tréguier,
+VIe siècle (30 novembre), invoqué pour les maladies
+de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne
+bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual
+(Ille-et-Vilaine). Il y a à Erquy une chapelle de saint
+Tudual; à Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de
+Pontual.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXII
+
+Saint Robert d'Arbrissel
+
+
+Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ
+qui ne porte pas de fougère, chose rare dans
+le pays. Cependant, au temps du bienheureux
+Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes
+gens, et même beaucoup plus qu'ailleurs, si
+bien que la fermière ne se gênait pas pour la couper
+le dimanche.
+
+--Eh quoi! s'écriait le saint, vous violez le jour
+du Seigneur!
+
+--Hélas, monsieur Robert, j'en ai grand regret,
+mais les six jours de la semaine ne suffisent point
+à détruire cette malheureuse plante.
+
+--Voyons, si vous me promettez d'observer les
+commandements, la fougère ne vous embarrassera
+plus.
+
+La paysanne jura d'être fidèle à la loi de Dieu et
+depuis ce jour son champ fut délivré des mauvaises
+herbes.
+
+(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. IX,
+p. 618).
+
+
+
+
+XXXIII
+
+La chapelle du Bois-Picard
+
+
+Lorsque l'on va de Montauban à Boisgervilly,
+à mi-route, on trouve une petite chapelle.
+Sans aucune architecture, cette humble construction
+ne ressemble point à ses voisines: aux chapelles
+de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la
+légende que me conta un jour une personne pour
+qui cette histoire était une tradition de famille.
+
+Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly
+qui s'appelait Giau[4]. Une après-midi, il s'en
+fut comme d'habitude chercher son troupeau dans
+la lande; après avoir regardé de tous côtés, il ne
+trouva aucune de ses bêtes. Le lendemain il en fut
+de même, celui d'après aussi. Désespéré, Giau
+promit alors à saint Antoine de lui sculpter une
+statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans
+son jardin. À peine avait-il fait ce vœu, qu'il lui
+sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, à
+son grand ébahissement, il vit son troupeau
+broutant paisiblement autour de lui.
+
+Giau se rappela sa promesse et fit faire une
+statue à saint Antoine avec son poirier et la fit
+placer dans l'endroit témoin de ce prodige. Un
+jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter
+à l'église de Boisgervilly. Mais arrivé à
+moitié route, il fut impossible d'aller plus loin: la
+statue devint tout à coup tellement pesante que
+sept chevaux ne purent même la remuer. À cette
+vue, les habitants du Boisgervilly résolurent de
+ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit
+et saint Antoine revint dans sa lande.
+
+Depuis on bâtit une chapelle et ce lieu devint un
+pèlerinage.
+
+(_Recueilli à Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis
+de Villers_).
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Les croix des sept loups
+
+
+Par une froide nuit en mois de décembre, un
+voyageur cheminait sur la route en Médréac.
+C'était un riche filassier des environs. Depuis
+quelque temps déjà, il regardait avec inquiétude
+autour de lui.
+
+Soudain, il s'imagine entendre derrière lui un
+léger craquement sur la neige. D'abord il croit
+se tromper, mais le même bruit s'étant reproduit,
+notre homme se retourne: une bande de sept
+loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute
+arme il n'a qu'un bâton. Cependant il ne perd point
+courage, il s'adresse au Ciel et fait vœu d'élever
+une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain
+et sauf à Médréac.
+
+À peine notre filassier a-t-il fait cette promesse,
+qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'élance
+vers lui. Rassemblant toute son énergie il l'abat
+d'un vigoureux coup de bâton. Aussitôt les
+autres loups se mettent à dévorer leur camarade.
+
+Pendant ce moment de répit, notre voyageur
+continue sa route, disant toutes les prières qu'il
+savait et s'adressant à tous les saints du Paradis.
+Mais les affreuses bêtes ne tardent pas à le
+rejoindre. De nouveau il promet une seconde
+croix et un second loup tombe par terre. Il en fut
+ainsi jusqu'au près du bourg de Médréac où le
+septième loup fut abattu, après la promesse de la
+septième croix.
+
+Il existe encore de nos jours quelques-unes de
+ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement
+peu respectées.
+
+(_Recueilli à Médréac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de
+Villers_).
+
+
+
+
+XXXV
+
+Les chapelles de Champeaux
+
+
+Lorsqu'on va de Champeaux au château de
+l'Espinay, qui n'est qu'à un kilomètre du
+bourg, on longe une vallée encaissée entre deux
+coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent,
+en face l'une de l'autre, deux petites chapelles
+dédiées l'une à saint Job et l'autre à saint Abraham.
+Elles sont dans le pays l'objet de la légende
+suivante:
+
+En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un
+de ses voisins, fut un jour poursuivi de si près
+qu'il se vit sur le point d'être prisonnier. Cerné de
+tous côtés, il ne lui restait plus qu'à franchir
+l'immense espace compris entre les deux collines.
+Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit vœu
+de leur élever à chacun une chapelle, s'il échappait
+à son ennemi. Aussitôt, éperonnant son
+cheval, il le fit s'élancer du haut du rocher de
+saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent
+la distance du saut accompli par le coursier
+de Guy d'Espinay.
+
+On ajoute que les deux maçons chargés de la
+construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un
+marteau et qu'une truelle, qu'ils se lançaient de
+l'un à l'autre quand ils en avaient besoin.
+
+(AD. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1884, p. 9).
+
+Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXVI
+
+Les Notre-Dame de l'Épine
+
+
+Une pauvre femme, pleine de piété, gardait un
+jour son troupeau dans un champ de Hirel,
+voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant,
+elle adressait une fervente prière à la bonne Vierge,
+lorsqu'elle aperçut devant elle une minuscule
+statuette de la mère de Dieu, au milieu d'un buisson
+d'épines fleuries. Elle continua sa prière avec
+encore plus de dévotion, mais lorsque vint la nuit,
+elle se dit à elle-même: «Vais-je laisser là cette jolie
+petite Vierge? Si mal logée qu'elle soit chez moi,
+elle y sera mieux pourtant qu'ici, exposée sur son
+épine aux injures de l'air et de la saison.» Alors
+elle s'approcha de l'aubépine, prit avec dévotion
+la statuette et l'emporta dans sa chaumière.
+
+La statue revint d'elle-même dans le buisson
+d'aubépine, et l'on fut forcé de construire dans ce
+lieu béni la chapelle d'Hirel.
+
+(_Journal de Rennes_, 20 février 1802).
+
+On a emporté plusieurs fois la statuette de Notre-Dame
+de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son épine, et
+toujours elle y est revenue d'elle-même.
+
+* * *
+
+Un jour des paysans apportèrent, au seigneur de
+Laillé une statue de la Vierge qu'ils avaient trouvée
+dans un buisson d'aubépine sur la Lande du
+Désert.
+
+Le seigneur de Laillé voulut qu'on la déposât
+dans sa chapelle dédiée à saint Michel, et qui se
+trouvait située à la porte du château.
+
+Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous
+en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la
+chapelle de Laillé. À quelques jours de là, des pâtres
+la virent de nouveau sur la lande et sous le même
+buisson. Lorsque le seigneur de Laillé eut connaissance
+de ce miracle, il ne douta pas que la sainte
+Vierge voulût une chapelle sur la Lande du Désert,
+et il fit édifier celle qu'on voit aujourd'hui et qui
+occupe la place de l'aubépine abritant la statue.
+
+(A. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1800).
+
+* * *
+
+Il y avait à Saint-Briac une statue de la Vierge
+placée dans une épine, et qui faisait des miracles.
+Le recteur la fit enlever et transporter en son
+église, parce que les Briacais ne voulaient pas lui
+faire bâtir une chapelle. Mais dès le lendemain la
+statue se retrouva sur son épine, et les Briacais
+lui élevèrent une chapelle à l'endroit où elle se
+plaisait.
+
+Un fermier du même pays, en labourant son
+champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta
+à la maison et l'enferma dans son coffre. Le
+lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperçut qu'elle
+avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas
+été ouverte, et il en avait la clé dans sa poche. Il
+se mit à chercher dans les environs et finit par la
+découvrir dans le haut d'une épine; il l'emporta
+de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le
+lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de
+l'épine.
+
+(_Recueilli à Saint-Briac par M. Charles Sébillot_).
+
+* * *
+
+Dans les légendes populaires, ainsi qu'on l'a déjà vu, et
+on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont
+des endroits de prédilection dont ils n'aiment pas à être
+dérangés.
+
+Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'être
+paroisse on chargea sur une charrette la statue du
+saint pour l'emporter à Matignon; quand on arriva
+au Pont-au-Prouvoire, le saint s'échappa et retourna
+à travers champs jusqu'à sa chapelle; dans
+ceux par où il a passé la récolte est plus belle que
+dans les autres.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 324).
+
+À côté du Pont-Ruellan, en la commune de
+Hénanbihen, se voit une statuette dite de saint
+Mirli. Elle est en pierre et présente cette particularité
+que la tête, ayant été séparée du tronc, y
+était autrefois réunie par une tige. Celle-ci n'était
+pas fixe, et on pouvait faire tourner la tête. Si on
+peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se
+marie dans l'année. La tête de saint Mirli a été
+plusieurs fois emportée, soit par des incrédules,
+soit par des personnes désireuses d'avoir chez eux
+ce saint: elle est toujours revenue d'elle-même à
+sa place.
+
+Dans ses _Légendes du Morbihan_, le docteur Fouquet a
+raconté la découverte de la statue miraculeuse à laquelle
+Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien
+que son récit ne soit pas emprunté directement à la tradition
+populaire, je le donne ici, en l'abrégeant un peu,
+parce qu'il se rattache à un ordre d'idées voisin des Notre-Dame
+de l'Épine.
+
+Longtemps avant que Josselin fût une ville, des
+paysans avaient remarqué, là même où dans les
+XIVe et XVe siècles fut élevée son église collégiale,
+une ronce que les neiges et les verglas des plus
+rudes hivers ne pouvaient dépouiller de ses feuilles
+toujours fraîches et toujours vertes. Surpris de ce
+phénomène et guidés par un pressentiment religieux,
+ils fouillèrent le sol sous cette ronce et
+amenèrent au jour une statue de la Vierge qu'ils
+reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition
+du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une
+ancienne statue.
+
+À la nouvelle de cette découverte, des flots de
+fidèles accoururent, les mains pleines d'offrandes,
+pour obtenir les grâces et la protection de Notre-Dame
+du Roncier, qui dans ce lieu d'élection, opérait
+chaque jour des merveilles. Alors une sainte
+chapelle fut construite pour y déposer la statue
+vénérée et bientôt des maisons s'élevèrent dans ce
+lieu béni.
+
+L'ancienne édition d'Ogée reproduit des passages d'un
+livre, probablement du XVIIe siècle, intitulé _Le Lis fleurissant
+parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante
+dans la ville de Josselin_, par le P. I. de I. M.
+
+Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu même
+où l'on a bâti l'église de Notre-Dame, et coupant des ronces
+avec un faucillon que l'on voit encore suspendu à la voûte
+de l'autel, y déterra l'image consacrée. Le P. I. assure que
+rien n'extirperait les ronces attachées à l'un des pignons
+de l'église, et que le faucillon, suspendu au-dessus de
+l'image miraculeuse, paraît neuf comme s'il sortait de la
+main du maréchal. Il y a aussi à Rostronen une église de
+Notre-Dame du Roncier.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Notre-Dame du Nid de Merle
+
+
+La forêt de Rennes portait au XIIe siècle le
+nom de forêt du Nid de Merle. Il y a bien
+longtemps un jeune garçon qui gardait son troupeau
+dans la forêt, aperçut une lumière dans le
+feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrête étonné; il
+regarde plus attentivement et reconnaît que cette
+lueur sort d'un nid construit là par un merle; il
+écarte les branches, et trouve couchée sur un lit
+de mousse une toute petite statue de la sainte
+Vierge jetant autour d'elle une céleste clarté. Il
+l'enlève doucement et va la porter chez le curé de
+la paroisse, qui la place dans son église. Le lendemain,
+il n'y trouve plus la statue. Le pâtre s'enfonça
+dans la forêt et la retrouva dans le nid de
+merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois
+il rapporta au curé ce précieux trésor, trois fois la
+Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le
+parti d'y construire une chapelle qui reçut le nom
+de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de là
+s'éleva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bénédictins
+conservèrent avec soin la petite statue.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON. _Semaine religieuse_ du 31 mai 1873).
+
+M. le chanoine Guillotin de Corson m'écrit que cette
+légende lui a été racontée dans le pays; il y avait à Rennes,
+dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui
+retraçait ce miracle.
+
+* * *
+
+À Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, où l'on parle
+français, alors que dans le reste de la commune le breton
+est usité, est une chapelle dont la légende raconte ainsi
+l'origine:
+
+Un croisé rapportant un fragment de la vraie
+croix s'arrêta à cet endroit et y perdit sa relique;
+il la rechercha vainement, et partit. Peu après, on
+vit au haut d'une aubépine un nid de pie qui jetait
+pendant la nuit une vive clarté. La pie avait volé
+le fragment de la vraie croix. On fit construire une
+chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique
+retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre
+qu'elle voulait y rester. Alors on bâtit une
+seconde chapelle, de façon à ce que le fragment de
+la vraie croix fût placé à la hauteur même où
+était le nid.
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 384).
+
+Voici encore une autre légende qui se rattache aux emplacements
+préférés par les saints pour les édifices qu'on
+leur élève:
+
+Très anciennement, dit une tradition reléguée
+dans la mémoire des vieillards, l'église de Vieux-Bourg
+Quintin étant venue à tomber de vétusté,
+les habitants résolurent de la reconstruire sur le
+même emplacement. Mais, la nuit, les travaux
+exécutés pendant le jour étaient renversés par
+une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne
+voulait pas qu'on reconstruisit l'église dans l'endroit
+où elle était primitivement; mais où la
+placer? L'embarras était grand quand on vit des
+pies s'abattre sur les murs, en détacher la chaux
+et la porter à l'endroit où se trouve actuellement
+l'église de Vieux-Bourg, c'est-à-dire à environ
+quatre kilomètres de distance.
+
+(B. JOLLIVET, _Géographie des Côtes-du-Nord_, t. I, p. 384).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+La chapelle de Notre-Dame à Bovel
+
+
+À Bovel, on raconte qu'on aperçut un jour sur
+les vastes landes d'Anast une statue de la
+sainte Vierge posée sur la bruyère. Quelqu'un la
+plaça sur une charrette traînée par des bœufs, se
+promettant de la conduire à l'église de sa paroisse.
+Mais à peine l'attelage se fut-il engagé dans la
+vallée marécageuse dominée par le manoir du
+Bois-Denart que les bœufs s'arrêtent subitement,
+et ni les menaces ni les coups ne purent les faire
+avancer. On comprit que Notre-Dame voulait être
+honorée en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine
+jaillit à côté de l'endroit choisi par la sainte Vierge.
+On éleva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et
+l'on y posa dévotement la statue que l'on y vénère
+encore maintenant.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON. _Récits historiques_, p. 144).
+
+Le jour de la Nativité, les pèlerins vont boire de l'eau à
+la fontaine, jettent une pièce de monnaie dans la source,
+vont prier aux pieds de la statue, puis déposent une seule
+offrande dans le tronc béni.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Le prieuré de Notre-Dame de Montreuil
+
+
+Il y avait une fois un riche seigneur qui avait
+fait vœu de bâtir une chapelle dédiée à la
+sainte Vierge dans un endroit appelé Montreuil,
+sur la lisière de la forêt de Montauban. Bientôt
+les matériaux furent à pied d'œuvre et on jeta les
+fondements. Le soir de la première journée, les
+ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres
+pour asseoir solidement les fondations. Quel ne
+fut pas leur étonnement, le lendemain matin,
+lorsqu'ils virent leur travail défait et les matériaux
+transportés quelques champs plus loin.
+
+Ils se remirent pourtant à l'ouvrage avec une
+nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui était un malin,
+dit à ses compagnons:
+
+--Il y a quelque sorcellerie là-dessous, m'attends
+je; si vous voulez m'en croire, vous autres,
+nous veillerons cette nuit.
+
+Le soir venu, ils se cachèrent dans les broussailles;
+vers le milieu de la nuit, ils aperçurent
+deux anges resplendissants de lumière, qui enlevaient
+les pierres et les transportaient dans
+l'endroit où la veille les ouvriers les avaient
+retrouvés.
+
+Le seigneur comprit que c'était le lieu choisi par
+la sainte Vierge, et c'est là qu'il fit construire la
+chapelle. Des moines vinrent s'établir auprès et
+construisirent un prieuré qui s'appela le Prieuré
+de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus
+aujourd'hui que quelques vestiges.
+
+(_Recueilli au village de Montreuil, près Montauban, en
+1891, par M. Louis de Villers_).
+
+[Illustration: Pierre sculptée sur la façade du prieuré
+actuellement converti en ferme,
+d'après un croquis de M. L. de Villers.]
+
+
+
+
+XL
+
+La statue qu'on ne peut emmener
+
+
+Il y avait autrefois, non loin de l'antique
+église de Guiguen (XIIe siècle) une chapelle
+que l'on prétendait avoir été bâtie par le P. Morin,
+célèbre prédicateur du XVe siècle, né à Guiguen.
+Les gens du pays appelaient ce petit oratoire «la
+Chapelle du bon Père Pierre Morin». Voici une
+légende qu'on raconte encore aujourd'hui à son
+sujet. Un jour quelques mauvais garnements du
+bourg volèrent un fromage de cochon, et, le soir
+venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg
+pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle,
+il vint à l'idée de l'un d'eux d'inviter Pierre
+Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la
+statue sur son épaule, il lui dit:
+
+--Tu vas v'ni quanté nous, Pierrot, tu vas manger
+du fricot.
+
+Mais au moment où les jeunes gens allaient
+entamer le plat de fromage, la statue se démena
+tant et si bien, qu'ils furent obligés de la rapporter
+dans la chapelle et de la remettre à la place où ils
+l'avaient prise.
+
+(L. DECOMBE, dans Bézier. _Supplément à l'Inventaire_, p. 87).
+
+
+
+
+XLI
+
+Saint Samson et la cathédrale de Dol
+
+
+Un puissant seigneur ayant rencontré le
+thaumaturge Samson lui dit: «Homme de
+Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant
+d'espace elle parcourra, autant de terrain je le
+concéderai.»
+
+Alors le saint, s'étant placé à l'extrémité de la
+chapelle qui porte encore son nom, projeta la
+pierre vers l'Occident. Elle tomba juste à l'endroit
+où se termine aujourd'hui la cathédrale.
+
+Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le
+pieux évêque construisit sa basilique avec un âne
+et un bœuf.
+
+Cependant, si actif que fût le fondateur de la
+cité doloise, il ne put achever la tour imposante
+du Nord. Depuis, l'on a bien essayé de poursuivre
+l'œuvre du saint, mais c'est inutile, car une main
+mystérieuse fait tomber toutes les pierres que
+l'on est tenté de placer sur la tant vieille tour.
+
+L'église possède un souterrain merveilleux. Il
+part de la tour du sud, fait trois kilomètres sous les
+marais et débouche à Mont-Dol, au bas du tertre.
+
+(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. VIII,
+p. 36).
+
+Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possèdent
+chacun une fontaine à laquelle est attaché le nom de
+saint Samson. Il n'existe pas d'autre _tradition orale_ sur le
+célèbre thaumaturge dans le pays même qu'il a évangélisé.
+
+Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes,
+l'imagination populaire a poétisé les explications prosaïques
+de l'histoire. Cette tour du Nord fut commencée au XVe siècle
+sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant
+plusieurs années les travaux s'effectuèrent vigoureusement,
+mais les fonds ne tardèrent pas à manquer et l'entreprise
+est demeurée dès lors dans l'abandon le plus complet. Il
+ne faut voir là qu'une traduction hyperbolique de la
+réalité. Jadis demi-forteresse, la vieille cathédrale de Dol
+possédait nécessairement des communications dérobées
+avec les fortifications et les palais de l'antique cité.
+
+Samson, évêque de Dol, VIe siècle, (28 juillet) est le
+patron de Bobital, Cadélac, Dol, Illifaut, La Fontenelle,
+Kerity, Lanvellec, Lanvézéac, Saint-Samson, Saint-Ideuc,
+et on lui a élevé de nombreuses chapelles.
+
+Saint Samson était invoqué pour guérir de la folie. Encore
+aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour
+leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle
+absidale. La raison de ces pèlerinages particuliers tient aux
+détails de la vie du célèbre thaumaturge. Tous ses anciens
+biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire
+d'exorcisme. Aussi au XIIIe siècle, dans la splendide
+verrière de la cathédrale, l'artiste peignait «un prince
+et une princesse couronnés, qui implorent le saint pour
+une jeune fille, vêtue d'une robe jaune, dont les yeux
+hagards et les mains liées indiquent assez une possédée.»
+
+
+
+
+XLII
+
+Saint Benoît de Macerac
+
+
+Saint Benoît, disent les paroissiens, voulut
+construire une église près de son héritage
+favori, au village de Pen-Bu; mais bientôt, il ne
+put donner suite à son pieux désir. À peine les
+fondations commençaient-elles à sortir de terre,
+que des milliers de grenouilles commencèrent à
+coasser sans relâche dans les marais voisins et
+troublèrent grandement les prières et les méditations
+de notre saint. Néanmoins, confiant en la
+bonté de Dieu, il supporta ce contre-temps avec
+patience et se mit en devoir de continuer son
+œuvre. Mais bientôt, les eaux étant devenues plus
+grandes, les grenouilles poussèrent l'audace jusqu'à
+venir établir leur demeure dans les constructions
+destinées à devenir l'église, malgré saint
+Benoît qui ne put les chasser et les détruire complètement.
+Alors, croyant voir un avertissement
+dans ce fait de la Providence, il se résigna à bâtir
+plus loin son oratoire, et alla en poser les premières
+pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu
+qui, dit-on, n'était alors que forêt, et près de l'endroit
+où avaient été construites tout d'abord les
+cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent
+naissance le prieuré et le bourg de Macerac.
+
+[Illustration: Tombeau de saint Benoît, dans la cimetière de Macerac.]
+
+[Illustration: Cette fontaine a été reconstruite l'an dernier
+par le curé de Saint-Benoît,
+et la statuette haute de quarante centimètres environ
+a été remplacée par une autre plus moderne.]
+
+Dans son intéressante monographie _Saint Benoît
+de Macerac_, M. de l'Estourbeillon relate encore
+d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac,
+sur un coteau qui domine la vallée de la Vilaine,
+on voit une masse de rochers, appelés dans le
+pays la chaire de saint Benoît: «C'est là, disent
+les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre
+monde, et disait à nos anciens de tant si belles
+chaouses sur noutre divin seigneur Dieu.» Une
+procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs
+champs de la paroisse aux environs du bourg
+s'appellent la Benoîterie. Non loin de l'ancienne
+église, au nord de la paroisse et au bord du marais,
+existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benoît;
+elle est construite en gros appareil, dans le genre du
+XIIIe siècle; et, est surmontée d'une croix de granit.
+Au centre de son excavation existe encore une
+antique statue de saint Benoît en bois peint, de
+trente centimètres de hauteur environ. Elle représente
+un moine imberbe, vêtu de bure, la tête
+recouverte du capuce; la main droite retient,
+appuyé sur la poitrine, un livre peint en rouge, la
+gauche brisée au poignet, est tendue en avant, et
+semble avoir tenu une crosse. On vient prier
+devant cette petite statue, et plus d'un ancien,
+après avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse
+la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau
+est dans le cimetière, il est composé d'un
+seul bloc de granit posé sur un massif de maçonnerie;
+le couvercle en partie brisé, porte les
+empreintes d'une sorte d'étole gravée sur la
+pierre, et en tête une croix de saint André très
+distincte entre les deux bras de l'étole. C'est près
+de ce tombeau que les habitants viennent en pèlerinage
+«et l'on a jamais oueï prescheu, disent les
+anciens, qu'aôcun de ceulx qui'taint venüs besouëgner
+près de ly en preieres s'en fut retourné mécontent
+et marri.»
+
+Saint-Benoît de Masserac ou Macerac (23 octobre, _aliàs_
+22 octobre), pénitent, XIe siècle, a son tombeau à Masserac,
+dont il est le patron.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Saint Lin
+
+
+Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il était
+monté sur une charrette attelée de quatre
+bœufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas
+dit au conducteur où il voulait s'arrêter; mais
+quand on arriva à l'endroit où est bâtie la chapelle
+de saint Lin, les bœufs refusèrent d'avancer; le
+conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils
+ne bougèrent pas de place, et les bœufs de limon
+opposèrent une telle résistance, que maintenant
+on montre encore sur le rocher l'empreinte de
+leurs pieds.
+
+(_Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour_).
+
+La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une
+chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a été reconstruite
+il y a quelques années. C'est à elle que se rapporte
+cette légende. On voit auprès une fontaine, à laquelle on
+se rend pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
+
+
+
+
+XLIV
+
+Notre-Dame du Pont d'Ars
+
+
+De son temps le grand saint Martin était chait
+en amour de sa vésine, et par un biau jou,
+i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du
+Pont d'Ars li répondit:
+
+--Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous
+faire offense, mais vey'ous, je tiens à demeurer
+comme je sai, et à mourir vierge; recevez-en ben
+mes excuses.
+
+Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge
+du Pont d'Ars li dit:
+
+--Je ne saurais épouser personne, mon bonhomme,
+et j'vous l'dis sans feinte, car sans ça
+j's'rais la vot', ben sûr:... vous m'plaisez ben, m'est
+avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage
+de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.
+
+(Dr FOCQUET. _Bulletins de la Société polymathique du
+Morbihan_, 1860-61, p. 127).
+
+Cette courte légende sert à un conteur à expliquer la
+dévotion particulière des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame
+du Pont d'Ars, à qui ils vont processionnellement
+demander la cessation de la pluie.
+
+
+
+
+XLV
+
+La cane de sainte Brigitte
+
+
+Il était une fois une princesse qui s'appelait
+Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant
+qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui
+les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant
+sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la
+supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte
+exauça sa prière et ils furent changés en cane et
+en canetons.
+
+Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et,
+quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur
+apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre
+leur forme première qu'au bout d'un certain
+temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage
+à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour
+des Rogations, pour demander à Dieu le pardon
+de tous leurs péchés.
+
+Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte
+Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine,
+et c'est depuis cette époque que l'on ne
+voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze
+canetons.
+
+(_Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+Il était une fois une princesse que poursuivait
+un méchant capitaine qui en voulait à son honneur.
+Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta
+à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua
+sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée,
+et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte
+qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.
+
+La sainte ne borna pas là sa protection: un peu
+plus loin la princesse rencontra un génie des eaux,
+qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y
+redevint femme et plus tard, il l'épousa.
+
+En reconnaissance de cette miraculeuse intervention,
+chaque année, le jour anniversaire de celui
+où elle avait été sauvée, la princesse venait avec
+ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle.
+Mais pour éviter toute relation avec les hommes,
+elle se montrait alors sous la forme de cane, que
+la sainte lui avait donnée quand elle était en danger
+de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement
+des canetons.
+
+(_Recueilli par Mme Lucie de V. H._)
+
+La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les
+conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique
+pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps
+une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine
+irrespectueuse:
+
+Du temps des fées, on voyait tous les ans, à
+l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane
+suivie de douze canetons, qui se rendait à sa
+chapelle.
+
+Elle y vint plusieurs années de suite; mais un
+jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un
+coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne
+reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre
+en fut puni, car à partir de ce moment lui et les
+siens n'éprouvèrent que du malheur.
+
+Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte.
+Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage
+à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant
+la statue:
+
+--Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du
+monde, je ne voudrais pas l'embrasser!
+
+À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la
+permission de la sainte sa tête fut changée de côté.
+
+(_Conté en 1885, par J. M. Comault_).
+
+La cane et les canetons suivaient aussi la procession des
+Rogations.
+
+D'après une autre version, le jeune homme qui
+avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé
+en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de
+fusil, au moment où il se disposait à enlever un
+poulet dans la cour d'une ferme.
+
+D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et
+qu'il se mit à suivre la procession en grognant.
+Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement
+de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup
+de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.
+
+* * *
+
+Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe siècle
+(8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en
+Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux
+nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch,
+Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de
+nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais
+que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se
+rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la
+commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte
+est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant
+l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de
+sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle
+sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très
+abondante, qui portent le nom des deux saintes.
+
+Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices
+pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une
+fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de
+l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations
+d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner
+du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
+
+Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla
+qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui
+il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache
+laitière.
+
+On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne
+sont plus connues de tout le monde dans le voisinage,
+ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai
+faite. Les deux premières versions sont assez étroitement
+apparentées avec la célèbre légende de la cane de
+Montfort.
+
+Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout
+au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais,
+qui a réimprimé le «_Recit veritable de la venue d'une Canne
+sauvage en la ville de Montfort_», composé en 1652 par le
+père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de
+cette légende[5], qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction.
+Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson
+populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses
+_Mémoires d'outre-tombe_ et que sa mère lui chantait, il y a
+plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux
+versions qui sont reproduites dans les _Chansons populaires
+d'Ille-et-Vilaine_ de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré
+plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du
+Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a
+donné dans ses _Antiquités historiques et monumentales_, une
+chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs
+de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous,
+et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma
+connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.
+
+Une fille du bourg de Saint-Gilles,
+Des plus belles et des plus gentilles,
+Un dimanche la matinée
+Par des soldats fut enlevée.
+
+Lui ont lié si dur les veines
+Qu'elle ne peut avoir son haleine,
+Et l'ont malgré tous ses efforts,
+Conduite au château de Montfort.
+
+L'officier la voyant venir
+De joie ne pouvait se tenir:
+«Faites-la monter dans ma chambre,
+Nous dînerons tantôt ensemble.»
+
+À chaque marche qu'elle montait,
+Son pauvre cœur (il) soupirait.
+«C'est donc ici la belle chambre
+Où il faut que mon Dieu j'offense.»
+
+Le capitaine assura bien
+Que son Dieu n'offenserait point,
+Qu'il lui donnait son cœur pour gage
+Et la prendrait en mariage.
+
+«Oh! monsieur, permettez-moi donc
+Que je fasse mon oraison.»
+Elle a prié Dieu, Notre-Dame
+Et Saint-Nicolas d'être cane.
+
+Quand la prière fut achevée,
+En cane elle a pris sa volée,
+Elle s'envola par une grille
+Dans un étang plein de lentilles.
+
+Quand le capitaine vit cela,
+Tous ses soldats il appela,
+Ont bien douné cinq cent coups d'armes
+N'ont jamais pu toucher la cane.
+
+Le capitaine au désespoir,
+Ne veut rien entendre ni voir,
+Ne veut plus être capitaine,
+Dans un couvent se fera moine.
+
+[Illustration: La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de
+l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait
+été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la
+gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)]
+
+
+
+
+XLVI
+
+Les fées chrétiennes
+
+
+Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables
+par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et
+même les maisons, ne sont pas tous vus du même œil par les gens de
+campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des
+lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des
+égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un
+rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent
+contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux,
+qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux
+pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des
+vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.
+
+Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter
+de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions
+qui témoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les
+bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles
+aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs--en Haute-Bretagne
+du moins--espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les
+reverra le siècle prochain.
+
+Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le
+peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la
+religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames
+bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour
+elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur
+mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les
+conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles[6], et,
+comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême,
+il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles
+peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des
+mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait
+païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en
+Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une
+pénitence qui doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils
+reprendront leur rang dans le paradis.
+
+Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et,
+ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute
+elles font œuvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.
+
+Les légendes qui suivent montrent des fées--ce sont toujours des fées
+auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées
+innommées des contes--qui touchent de près au christianisme; parfois
+même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain
+de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce
+rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question
+que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très
+petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLVII
+
+La croix des fées
+
+
+Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à
+ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois
+barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le
+jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à
+minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un
+bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit,
+elle revient à sa place.
+
+(_Recueilli par M. Charles Sébillot._)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLVIII
+
+Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées
+
+
+Le chœur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves
+s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté
+nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au
+sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu
+s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un
+souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec
+ramification jusqu'à la Caillibotière[7].
+
+Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le chœur de
+l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du chœur
+conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement
+au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces
+dernières années sa quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre.
+Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux
+de pièces de six francs.
+
+Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant
+gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques
+gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont
+bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de
+cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain
+avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour
+éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais,
+avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de _guibettes_ (variété
+de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en
+si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut
+bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte
+et il est défendu d'y entrer.
+
+Quant aux galeries du chœur, c'est une vraie chance qu'elles soient
+finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts
+de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand
+nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir:
+c'est la dernière _devantelée_ (charge d'un tablier) de Margot apportant
+des pierres à ses sœurs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de
+Cesson.
+
+Quand elle arriva, ses sœurs donnaient le dernier coup de truelle, ce
+qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et
+elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment
+Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à
+Margot.
+
+(_Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc_).
+
+Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien
+longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame,
+au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines
+_toujours_ fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée
+dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse.
+Les habitants la portèrent inutilement dans leur église
+paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit
+suivante, la statue retournait invariablement sur son
+rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait
+une chapelle en ce lieu.
+
+Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux
+étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout
+dans une seule nuit, sans oublier la tour.
+
+D'après un autre récit (SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70), c'est
+après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le
+Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait
+faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de
+Lamballe.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLIX
+
+Les fées et les chapelles
+
+
+La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord)
+a été bâtie par les fées en une seule nuit.
+Elles avaient l'intention de la faire plus grande et
+de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante,
+elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres
+qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant
+avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie
+morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa
+à une bonne femme qui passait sur la route.
+
+--Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?
+
+--'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.
+
+La fée surprise demanda:
+
+--Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?
+
+--Vère, ben sûr.
+
+Quand la fée entendit cela, elle dénoua son
+tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis
+elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne
+pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes
+comme la pie.
+
+Les énormes pierres que l'on voit auprès du
+moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa
+tomber de sa devantière.
+
+(_Recueilli par M. Charles Sébillot_).
+
+* * *
+
+À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca,
+se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur,
+intéressante au point de vue architectural. Son
+portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes
+du voisinage, élevé par l'enchantement des
+fées; mais elles ne le terminèrent point, parce
+qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.
+
+(_Notions historiques_, t. III, p. 70.)
+
+Suivant une autre légende, pendant qu'elles
+ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles
+virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban,
+en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus
+puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent
+leur ouvrage inachevé.
+
+Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle
+de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70. _Revue des Trad. pop._,
+t. II, p. 438.)
+
+* * *
+
+À Pleslin les anciens racontent que les fées
+portant les pierres du Champ-des-Roches pour la
+construction du grand Mont Saint-Michel, et les
+trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et
+les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents
+mètres.
+
+(ERNOUL DE LA CHENELIÈRE, _Inventaire_, p. 10).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L
+
+Les canonisations populaires
+
+
+Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté
+les légendes ont été canonisés régulièrement,
+ou ont une possession d'état de sainteté
+qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres
+en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été
+béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé,
+quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un
+culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une
+sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les
+rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous
+avons réunis dans cette section.
+
+* * *
+
+Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au
+milieu des landes se nomme le Vallon de saint
+Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est
+une grotte naturelle formée d'énormes quartiers
+de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand
+je demandai ce que c'était que saint Couturier, on
+me répondit que c'était un pauvre homme qui
+allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette
+grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant
+dans l'eau du ruisseau, pour faire plus
+rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier
+a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques
+villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps
+à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques
+pas de là, on voit les débris d'une roche aux
+fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 305).
+
+Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
+
+En se rendant du château du Bois-de-la-Roche
+au bourg de Néant, on passe près d'une source
+appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut
+donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit
+où ceux qui portaient du château au bourg Mlle de
+Volvire se reposèrent un instant[8]. C'est un lieu de
+pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes
+voisines en grande dévotion.
+
+(CAYOT-DELANDRE, l. c., p. 308.)
+
+[Illustration]
+
+À une petite distance du bourg de Péaule
+(Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement
+gravée dans la pierre cette inscription:
+
+ Croix de saint Carapibo
+ mort le 1er novembre 1793
+
+Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule
+tomba sous les balles des bleus.
+
+(C. D'AMEZEUIL, _Légendes bretonnes_, p. 85.)
+
+Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou
+du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve
+la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille
+ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient
+dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de
+Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et
+les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par
+les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en
+ce lieu où se voit encore sa tombe.
+
+Les paysans des environs viennent parfois y
+prier. Elle est connue sous le nom de sainte
+Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement
+par les royalistes. On sait que pendant la période
+révolutionnaire les chouans désignaient les républicains
+par le sobriquet de Pataud.
+
+(GOUDÉ, _Histoires et légendes du pays de Châteaubriant_,
+p. 352; P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, p. 22).
+
+[Illustration]
+
+Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré,
+qui était autour de l'église, est un petit
+tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en
+faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au
+tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne
+ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté
+vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant
+l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier.
+On se rappela que jadis on avait enterré en cet
+endroit une femme qui avait supporté avec une
+résignation exemplaire les mauvais traitements de
+son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant
+pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions_, t. I p. 331.)
+
+Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva
+dans une lutte contre une troupe de sangliers que
+son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine.
+On y montre au fond sur une pierre énorme
+l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes,
+on y entend des hennissements effroyables. Le
+cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint,
+l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.
+
+(HENRI DE KERBEUZEC, _La Légende de saint Rou_, Rennes
+1891).
+
+Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes,
+vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé
+en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni,
+se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée
+d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier.
+On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les
+pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils
+oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent
+même quelquefois à des barrières, mais le lendemain
+on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans
+l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même
+dans sa niche auprès de sa fontaine.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 322).
+
+D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou,
+ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
+
+* * *
+
+Les paysans des environs de Rennes vont demander
+la guérison de la fièvre sur une tombe du
+cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement
+de «tombe de la sainte aux pochons». Une
+croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle
+sont suspendus de petits sacs remplis de terre,
+distingue seulement cet emplacement funéraire.
+Les croyants se rendent à cette sépulture qui est,
+d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille
+de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée
+à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au
+pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la
+poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration
+de ce laps de temps, ils viennent le suspendre
+à la croix, le mal a dû les quitter.
+
+La tombe de la sœur Nativité, religieuse urbaniste,
+du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet,
+reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est
+l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau
+de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le
+cimetière de cette paroisse en 1792.
+
+(P. BÉZIER, _La Forêt du Theil_, p. 24).
+
+* * *
+
+À Lamballe on porte les enfants au tombeau de
+M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec
+les mères viennent exercer leurs enfants
+à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur,
+mort en odeur de sainteté en 1747.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Trad. pop._, t. 1, p. 52).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LI
+
+La fosse à Gendrot
+
+
+Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit
+ruisseau dont l'eau passe pour avoir des
+vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage
+pour les fiévreux, et qui est connu sous le
+nom de la «Fosse à Gendrot».
+
+D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot
+ou Gendrin devait être un enfant du pays qui,
+à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme
+domestique dans la Mayenne. Les évènements de
+1793 le décidèrent à revenir à son village natal,
+et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou
+deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à
+la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent
+sur eux, les prenant pour des espions des chouans.
+Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que
+ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se
+traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain
+il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau
+à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à
+boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut
+ainsi, dit-on, pendant trois jours.
+
+La première personne qui le rencontra mort fut
+une femme qui creusa légèrement le sol, au bord
+du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un
+peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la
+hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé
+replié sur lui-même. Quelques semaines après la
+femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la
+quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent
+comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.
+
+On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à
+l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte
+en dehors du trou, en manière de protestation.
+Il y a une soixantaine d'années on creusa le
+ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement
+n'était pas décomposé.
+
+Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la
+crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue
+particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas
+tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre,
+puisque Gendrot était mort enfiévré.
+
+Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises,
+mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques
+superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un
+recteur qui avait fait enlever par sa domestique les
+_ex-voto_ appendus au tombeau voisin, fut atteint de
+la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent
+guéris qu'après avoir remis en place les pieux
+objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la
+tombe.
+
+À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix
+de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans
+la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier
+maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une
+ou deux petites grottes abritant une statuette de la
+Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les
+autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de
+l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé
+dans le sol des pièces de menue monnaie, que le
+premier pauvre venu peut s'approprier, à charge
+de réciter des prières. Dans les hameaux voisins,
+on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas
+de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement
+à la fosse ou qui enleveraient du trou
+les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation
+de la prière.
+
+(P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, 1888, p. 99 et suiv.)
+
+
+
+
+LII
+
+Saint Lénard
+
+
+Lénard était un bandit de la pire espèce, ne
+vivant que de vols, de pillages, tuant par
+plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les
+rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande
+entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez
+nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne
+quittait pas ces parages.
+
+Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de
+ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans
+le pays poire d'étranglard, tellement âcre que
+Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin
+de lui.
+
+Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit
+arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur,
+en passant par le même endroit, la retrouva; par
+curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur
+qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
+
+La poire amère qu'il avait dédaignée était
+devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait,
+Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite,
+et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout
+s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus
+en plus criminel. Eh bien! je changerai; et
+Lénard le criminel deviendra désormais Lénard
+l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions,
+lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant
+de retirer son attelage d'une des nombreuses
+ornières qui remplissaient le chemin.
+
+Lénard vola au secours du charretier, qui
+trompé par sa mauvaise réputation, et croyant
+avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et
+l'assomme d'un coup de garrot.
+
+Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de
+l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès
+lors la pitié populaire en fit un saint.
+
+* * *
+
+Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on
+aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses
+crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé
+cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il
+a été réédifié par les soins des habitants qui y
+voient une source de profit pour le pays. Le
+vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but
+d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison
+des douleurs rhumatismales.
+
+(ORAIN, _Géographie d'Ille-et-Vilaine_, p. 465.)
+
+J'ai donné dans mes _Contes populaires de la
+Haute-Bretagne_, t. I, p. 343, une version de cette
+légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle
+saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un
+brigand; il se contentait de jouer des tours aux
+rouliers en creusant des ornières ou en plaçant
+sur la route d'énormes pierres; il se cachait
+derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue.
+L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage)
+qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi,
+ainsi que la mort tragique de Lénard converti.
+D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par
+un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux
+à l'égard de saint Lénard, qui se vengea
+en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales.
+On raconte dans le pays nombre de punitions
+analogues, ou de guérisons miraculeuses
+obtenues par l'intercession de saint Lénard.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LIII
+
+Saint Méloir
+
+
+Saint Méloir naquit dans un château de la
+Cornouaille; son père était un chef qui fut
+tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le
+tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge
+de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce;
+l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son
+neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et
+lui mit un pied d'argent et une main d'or.
+
+Le petit Méloir errait dans les bois, quand il
+rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son
+monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié,
+voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son
+disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit
+saint Méloir et le tua.
+
+(_Recueilli aux environs de Dinan._)
+
+* * *
+
+Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint
+Mélar rapportée par Albert Le Grand.
+
+Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec
+mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa
+attendrir par les prières et les présents de la mère du saint,
+et se contenta de lui couper le pied gauche et la main
+droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent
+dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses
+membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même
+temps que les autres parties du corps. Un poète breton,
+cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent
+du ciel.
+
+Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que
+saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la
+fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler
+ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre
+orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
+
+Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VIIe siècle
+(2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants.
+Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar,
+Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir,
+diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la.
+Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LIV
+
+Les sept saints
+
+
+Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui,
+devenue mère de sept garçons tous vivants, et
+étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la
+femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau.
+Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants
+dans un panier couvert et s'achemina vers la
+rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée
+de ces enfants qui devaient tous un jour être des
+saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une
+guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le
+chemin de cette femme.
+
+Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait
+à cacher des vagissements plaintifs, il lui
+demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La
+gardienne épouvantée, se précipita, les larmes
+aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu
+complet du crime dont elle était chargée, elle le
+supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle
+n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle
+était forcée d'obéir.
+
+Dans le premier moment de son indignation, le
+roi songea à punir de mort cette malheureuse
+femme, mais touché de son repentir et de sa
+douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant
+d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime
+était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept
+bonnes nourrices.
+
+Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept
+garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent
+élevés dans la sagesse et grandirent en force, en
+beauté et en vertus.
+
+Quand ils furent assez grands et assez forts pour
+n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de
+leur mère, le roi voulut les reconnaître et les
+élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous
+habiller de neuf et commanda de les amener au
+palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi
+manda la reine et lui dit:
+
+--Examinez bien ces jeunes gens, madame, et
+dites-moi si vous en avez souvenir.
+
+--Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est
+connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
+
+--Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est
+le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants
+et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la
+cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu
+sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et
+vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants,
+continua le roi, non seulement je vous reconnais
+et vous replace au rang qui vous appartient, mais
+encore je fais le serment solennel de satisfaire au
+premier vœu que vous voudrez bien exprimer.
+
+--Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes
+gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne
+changez pas en un jour d'amertume ce jour de
+bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre
+présence n'éveille pas en son cœur le remords éternel
+d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous
+retirions du monde pour nous donner à Dieu.
+
+Lié par son serment, le roi, qui était très bon et
+très miséricordieux, voulut bien pardonner à la
+reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de
+ses fils, au moment où il venait de les rapprocher
+de lui. Cependant, touché de leurs instances, il
+consentit à les laisser partir, mais à la condition
+qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.
+
+Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint
+Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent
+alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent
+ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut
+restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla
+d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le
+força d'épouser une jeune et belle princesse.
+
+Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à
+Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa
+jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir,
+par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de
+ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de
+promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit
+à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui
+dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous
+vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi
+en vous trempant les mains dans cette fontaine».
+
+La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans
+cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans
+l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri
+de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette
+épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes
+coupable: ne soyez donc point surprise si je
+vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur
+le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme
+ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il
+se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une
+immense forêt.
+
+Mais dans cette forêt existait une retraite de
+bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était
+établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui
+beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le
+dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent
+donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité
+de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint
+Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde
+rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent,
+ainsi que son ermitage, et furieux d'être
+trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur
+lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la
+peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui,
+comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres
+et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les
+plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa
+tous.
+
+Fouquet, _Légendes du Morbihan_, p. 63-66, dit qu'il
+a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin.
+Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée
+à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan
+existait autrefois une fontaine dans laquelle les
+paysans de la contrée allaient plonger leurs
+enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces
+mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du
+conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes
+à détruire cet usage barbare, il a fallu pour
+y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la
+légende locale, cette funeste immersion avait pour
+origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses
+six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à
+l'eau par ordre de leur mère.
+
+Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept
+Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte
+ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués
+dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se
+trouvaient sur une des routes du _Tro-Breiz_ ou tour de
+Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs
+des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson,
+Patern et Corentin. (Cf. _Revue archéologique du Finistère_,
+t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
+
+De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut,
+dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint
+Maudez, abbé, VIe siècle (18 novembre), qui est invoqué
+contre les enflures (v. p. 70 et 72).
+
+Saint Perreux, moine, VIe siècle, est le patron de Châteaulin,
+de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint
+Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont
+moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints
+ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes
+des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la
+Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay,
+la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie
+de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé
+comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères
+de huit patrons d'églises--probablement aussi sept à
+l'origine--toutes situées au bord de la mer.
+
+* * *
+
+JOLLIVET, _Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 73, parle aussi, sans
+citer sa source, de trois sœurs et de sept frères qui débarquèrent
+à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient
+Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran
+et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de
+Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de
+Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de
+Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse
+et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse
+de Vannes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LV
+
+Saint Mauron
+
+
+Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et
+il se faisait remarquer par sa piété et son
+zèle à se rendre aux offices.
+
+Un dimanche matin, il désirait assister à la première
+messe; mais son maître lui commanda
+d'aller mener paître les vaches et les moutons dans
+une lande qui n'était pas entourée de clôture.
+
+--J'irai bien tout de même à la messe, dit saint
+Mauron.
+
+Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand
+il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât
+partout où passerait la bêche qu'il avait apportée,
+et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant
+le contour du champ qui appartenait à son maître.
+À mesure que son outil touchait la terre, un talus
+bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait
+derrière lui, et en peu d'instants, le champ
+qui contenait douze jours de terre se trouva entouré
+d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est
+situé dans la commune de Livré.
+
+Saint Mauron arriva à la messe en même temps
+que les gens de la maison, qui furent bien surpris
+de le voir. Il leur dit que le troupeau était en
+sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré
+de haies, et, après la messe, son maître alla par
+ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait
+l'enfant.
+
+Au temps de la moisson, on avait battu le grain
+le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à
+saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe
+basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune
+pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria
+Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain.
+À peine avait-il achevé sa prière, que tous les
+oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange
+dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit
+plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la
+porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de
+la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il
+leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils
+furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les
+oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils
+faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la
+porte.
+
+Saint Mauron fit encore de nombreux miracles,
+et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années,
+on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la
+chapelle qui a depuis été convertie en grange.
+
+Un jour que le fermier avait battu son grain, il
+le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les
+restes d'un autel surmonté de la statue du saint.
+
+Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des
+batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que
+quelque voleur vint lui dérober son grain.
+
+--Saint Mauron le gardera, répondit-il.
+
+La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans
+la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait
+apporté. Pour le charger plus aisément sur ses
+épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il
+présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni
+sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position,
+où le fermier le trouva en entrant.
+
+--Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron
+garderait mon grain? dit le fermier; maintenant
+je le prie de te laisser aller.
+
+Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud
+de son aventure.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
+1re série, n. LIV).
+
+* * *
+
+L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se
+retrouve dans la _Vie de saint Convoyon_, où un voleur ne
+peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux.
+Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la
+parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure
+dans la _Vie de saint Pol de Léon_; mais ils ne sont pas
+enfermés dans une grange. (ALBERT LE GRAND, § 83).
+
+Il y a en Livré un village appelé Saint-Modéran; à Chevaigné,
+canton de Saint-Aubin d'Aubigné, existe une fontaine
+sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent
+saint Marôn, dont les eaux guérissent de la fièvre ceux
+qui s'y rendent à jeun et sans parler. (SÉBILLOT, _Trad._, t. I,
+p. 67).
+
+Saint Mauron est peut-être le même que saint Modéran,
+évêque de Rennes, VIIIe siècle (22 octobre), patron d'un
+ancien prieuré à Rennes, qui était situé contre la tour Saint-Moran,
+entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui
+s'appelait aussi Saint-Moran.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LVI
+
+Les saints et les corbeaux
+
+
+Lorsque saint Lambert était jeune, il voulut
+un jour accompagner ses parents qui allaient
+aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le
+chargèrent de garder leur froment que les corneilles
+auraient pu manger. Saint Lambert fit un
+miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent
+dans la grange, dont il ferma la porte.
+
+Il alla aux noces sans en prévenir personne. Ses
+parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui
+demandèrent pourquoi il n'était pas resté à garder
+le froment:
+
+--Je n'ai pas besoin de le garder, répondit-il;
+toutes les corneilles sont dans la grange.
+
+Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert,
+commune de Saint-Vran, assurent que
+les corneilles ne causent aucun dégât sur le territoire
+de la commune.
+
+(_Recueilli à Penguilly vers 1880_).
+
+La chapelle de saint Lambert existe encore à Saint-Vran,
+on y dit la messe une fois par an, lors de la fête du saint;
+aux environs de Moncontour, ce saint est invoqué pour la
+santé des cochons.
+
+* * *
+
+Un jour, saint Maurice étudiait en plein champ.
+On était en automne et les cris des corbeaux
+importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur
+parle, les appelle, les réunit, leur ordonne de le
+suivre et les conduit à la grange de son père. Il
+ferme la grange, se remet à l'étude, et ne délivre
+les corbeaux qu'après avoir fini sa tâche du jour.
+Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a
+plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice,
+dans les champs que cultivaient ses parents.
+
+(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 60).
+
+Saint Maurice, abbé de Carnoët, XIIe siècle (5 octobre),
+invoqué pour la guérison de la fièvre, est le deuxième patron
+de Loudéac, et il a des chapelles à Clohars-Carnoët et à
+Plédran.
+
+* * *
+
+On raconte à Pleurtuit que dans sa jeunesse
+saint Guillaume allait aux champs travailler avec
+son père; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le
+grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur
+et commandait en son nom à ces bêtes rapaces de
+se retirer, ce qu'elles faisaient aussitôt.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Semaine religieuse de Rennes_, 6
+mai 1871).
+
+
+
+
+LVII
+
+Pourquoi les veuves de Landebia
+ne se remarient pas
+
+
+Il y avait une fois à Landebia une jeune veuve
+qui avait un petit garçon d'une dizaine d'années.
+Elle était recherchée en mariage par un jeune
+homme qui souvent venait lui faire la cour. Son
+enfant lui faisait des reproches et lui disait:
+
+--Si tu te maries à cet homme-là, jamais je ne
+l'appellerai mon père et quand je serai grand, je te
+quitterai.
+
+Mais la veuve continuait à recevoir les visites de
+son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir,
+elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possédait
+à quelques centaines de mètres de chez elle,
+et elle lui dit qu'il fallait empêcher les corbeaux de
+manger le blé qui s'y trouvait.
+
+Il y avait à peu près une demi-heure que le petit
+garçon y était, lorsqu'un homme se présenta tout
+à coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce
+qu'il était occupé à surveiller les corbeaux; aussi
+eut-il bien peur en l'apercevant.
+
+L'homme lui dit d'un air doux:
+
+--Que fais-tu là, mon petit gars?
+
+--Je suis à garder mon blé pour que les corbeaux
+ne viennent pas le manger.
+
+--Tu es surpris de ma présence, dit l'homme;
+mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie
+pour empêcher les corbeaux de faire aucun
+dégât sur le territoire de Landebia; je vais garder
+ton blé, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi,
+va-t'en bien vite pour préserver ta mère de celui
+qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y
+perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout
+ton blé. Si tu arrives à la maison avant que le
+galant de ta mère soit parti, tu peux être sûr qu'il
+ne se mariera pas avec elle.
+
+Après avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant
+courut à la maison, et y trouva sa mère en compagnie
+de son bon ami. Elle n'était pas contente
+de le voir rentrer, et elle lui dit:
+
+--Tu reviens de bien bonne heure, je croyais
+t'avoir envoyé garder notre blé!
+
+--J'y suis allé aussi, répondit l'enfant; j'ai vu
+dans notre champ un homme qui m'a dit être un
+saint envoyé par Dieu pour empêcher les corbeaux
+de ravager la récolte sur notre paroisse; il m'a
+promis de veiller à notre blé, et que les corbeaux
+ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de
+revenir à la maison pour te garder de celui qui
+voudrait te ravir à mon affection.
+
+À ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur
+se contenta de hausser les épaules, puis il s'en
+alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il
+mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle
+ne chercha pas à se remarier et elle resta avec son
+enfant.
+
+Son exemple a été suivi par les autres veuves de
+cette paroisse qui, à ce qu'on assure, ne se remarient
+jamais. Les corbeaux quittèrent depuis lors
+Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns,
+on ne les voit jamais endommager la récolte;
+c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:
+
+À Landebia jamais
+Veuve ne s'est remariée,
+Ni corbeau n'a gratté.
+
+Ou bien:
+
+ Jamais corbeau ne grattera,
+ Ni veuve ne remariera
+ Dans la commune de Landebia.
+
+(_Recueilli en 1893_, _par M. F. Marquer_).
+
+* * *
+
+M. l'abbé Fouéré-Macé, recteur de Léhon, ancien vicaire à Saint-Pôtan,
+paroisse voisine de Landebia, me communique la note suivante: la
+tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu évêque de
+Saint-Brieuc, arrivant à Landebia, rencontra dans son chemin le petit
+enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda
+le sujet de son chagrin; l'enfant répondit dans son naïf langage: «Maman
+veut se remarier; elle est à dire des contes à son amoureux. Pendant ce
+temps, elle m'envoie garder les corneilles qui défont notre blé
+nouvellement ensemencé.» Saint Guillaume lui dit: «Mon enfant, ne pleure
+pas, va trouver ta mère; moi, je vais garder pour toi. Elle va
+t'embrasser tendrement dès qu'elle va te voir et congédier son galant;
+car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le
+champ de blé, corneille dégât ne fera.»
+
+Cette prédiction de saint Guillaume s'est réalisée: depuis un temps
+immémorial aucune veuve ne s'est remariée; les plus vieux registres, lus
+attentivement pour vérifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que
+les corneilles ne ravagent jamais les blés récemment confiés à la terre.
+
+Dans mes _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
+t. II, p. 168, j'avais parlé de la croyance d'après laquelle les
+corbeaux ne ravagent pas les récoltes de Landebia; suivant
+le fragment de légende qui l'accompagnait, c'était à la
+veuve qui voulait se remarier qu'il était arrivé malheur.
+
+
+
+
+LVIII
+
+Le fossé de saint Aaron
+
+
+Une demi-enceinte, formée par un talus angulaire,
+sur la lande de Bruc, est appelée fossé
+de saint Aaron. Quel était ce saint, dont la légende
+raconte les premières années? Petit enfant, il faisait
+paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les
+protéger contre le loup qu'il avait tracé merveilleusement
+cette sorte d'enceinte au milieu des
+bruyères.
+
+Naguère on allait fréquemment en pèlerinage
+aux pieds de la statue de saint Aaron placée dans
+la chapelle du très vieux manoir de Noyal en Sixt.
+Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on
+n'y voit plus la statue du saint, mais sa mémoire
+est toujours vénérée dans la paroisse de Bruc.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Statistique de l'arrondissement de
+Redon et récits historiques, légendes de la Haute-Bretagne_,
+p. 200).
+
+M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en
+Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que
+saint Malo rencontra sur le bord de la mer en débarquant
+dans notre pays; d'après les Bollandistes, ce saint était
+armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance,
+inconnu des savants, de ce bienheureux?
+
+* * *
+
+Il y a dans les Côtes-du-Nord une commune qui s'appelle
+Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait à un
+enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas.
+Il y a des chapelles dédiées à ce saint à Pleumeur-Gautier
+et à Saint-Malo.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LVIX
+
+Saint Jugon
+
+
+Un enfant était né au village de Haudiard en
+La Gacilly. C'était le fils d'une pauvre veuve.
+Sa mère était tout pour lui après Dieu. À l'âge où
+l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le
+petit Jugon cultivait déjà son jardin et son champ
+avec un tel succès, qu'il en tirait un produit plus
+grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain
+quatre fois plus étendu. Quand il avait labouré,
+Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio
+garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques
+chétifs moutons et une bonne vache nourricière,
+la compagne de son enfance; aussi aimait-il
+sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle à son tour.
+
+Cependant le petit berger se mit à penser qu'il
+serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son
+jardin et deviendrait plus agréable au seigneur s'il
+pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses
+moutons paissaient, il courait à deux lieues de là,
+près du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il était
+allé recevoir les leçons de son maître, après avoir
+recommandé aux autres pâtres de veiller sur son
+troupeau, le loup survint, et voyant les enfants très
+occupés de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon.
+Il se préparait à la déchirer, quand sa mère survint
+et jeta les hauts cris, en appelant son fils.
+
+Celui-ci, qui étudiait dans le jardin du recteur,
+lui dit tout à coup:
+
+--On m'appelle, messire!
+
+--Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?
+
+--Placez votre pied sur le mien, répliqua l'enfant:
+vous allez entendre comme moi.
+
+Le recteur fit ce que désirait l'enfant, et aussitôt
+il entendit une voix désolée qui appelait, et cette
+voix était celle de la mère de Jugon. Alors le prêtre,
+touché d'un tel prodige, serra affectueusement
+l'enfant dans ses bras et lui dit:
+
+--Va, mon ami, retrouver ta mère: tu en sais
+plus que moi: tu as la grâce de Dieu.
+
+Jugon partit à l'instant; arrivé sur la lande où
+il avait laissé son troupeau, il s'approcha de sa
+vache morte, traça de sa houlette blanche un cercle
+à l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il
+toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain,
+se mit à bondir joyeusement et à paître, comme si
+elle n'avait jamais eu affaire au loup.
+
+Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion,
+le saint enfant rencontra une troupe de
+jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de
+désespoir.
+
+--Qu'avez-vous à vous affliger ainsi? demanda-t-il.
+
+--Notre amie, la pauvre Annette se meurt,
+répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine
+à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre
+a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à
+un fil.
+
+--Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il
+faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne
+pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la
+première prière. Récitons ensemble cinq fois le _Pater_
+et l'_Ave_, et invoquons la patronne de la malade,
+la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent
+sur le gazon au pied de la croix de
+pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent
+ensuite auprès de la malade, qui après une
+crise heureuse, venait de recouvrer connaissance.
+Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée
+du saint enfant s'accrut dans le pays.
+
+À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de
+seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et
+amis réunis autour de son chevet, il leur dit que
+sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire
+son corps à la sépulture par les bœufs blancs
+de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient
+d'eux-mêmes.
+
+Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il
+avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le
+laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses
+troupeaux. On alla en procession baigner dans la
+fontaine voisine le pied de la croix pour implorer
+la pluie par les grandes sécheresses, et les malades
+vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs
+souffrances, en passant avec foi au-dessus de la
+pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus
+du sol.
+
+[Illustration]
+
+(E. D. V. (E. DUCREST DE VILLENEUVE), _Le château et la
+commune_, p. 143).
+
+Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que
+j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire;
+mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la
+première moitié de ce siècle. Dans ses _Légendes du Morbihan_,
+p. 42-45, le Dr Fouquet a donné une autre version dont voici
+l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
+
+Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et
+dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour
+il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant
+qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint
+Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.
+
+Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait
+deux heures par jour prendre les leçons du recteur
+de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau
+il traçait autour un cercle avec une branche
+de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne
+pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup
+tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer.
+Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes
+de sa mère, et quand le recteur eut posé son
+pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour.
+Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa
+branche de houx, et la vache ressuscita.
+
+Peu après, il dit à son oncle:
+
+--C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes
+bœufs qui n'ont point encore subi le joug qui
+me porteront en terre, et vous désigneront le lieu
+où doit reposer mon corps.
+
+La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle
+bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en
+être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il
+tomba mort; on mit son corps sur une charrette
+traînée par les bœufs et on le conduisit au cimetière
+où il fut enterré. Le lendemain on trouva un
+bras qui sortait de terre. Les bœufs furent attelés
+et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait
+paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa
+chapelle.
+
+* * *
+
+M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende
+qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche
+d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y
+retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue
+au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute
+que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son
+corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins
+nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place
+même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle
+de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
+
+La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un
+menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait
+vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume
+traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les
+Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours
+avec le plus grand plaisir. (ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne
+paroisse de Carentoir_, p. 34).
+
+Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué
+contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les
+moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La
+Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription
+publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un
+grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les
+semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un
+des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine
+de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits
+sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces
+semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux
+sillons. (_Le château et la commune_, p. 148).
+
+* * *
+
+M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la
+monographie de cette ancienne paroisse quelques détails
+intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le
+pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
+
+La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la
+tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en
+perpétuer la mémoire; au XVIIe siècle «l'assemblée sainct
+Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave
+du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La
+Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui
+y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la
+vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole
+promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés.
+Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la
+chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et
+après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la
+tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux
+pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement
+sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (ABBÉ LE
+CLAIRE, l. c. p. 70).
+
+
+
+
+LX
+
+Légende de Rieux
+
+
+Il existe une courte légende dont le récit a
+souvent charmé mon enfance et qui a rapport
+à la ville de Rieux.
+
+Rieux, me disait ma mère, était autrefois une
+cité importante quand Redon n'était qu'un village;
+mais les habitants de la ville étaient durs et inhospitaliers,
+tandis que ceux du petit village étaient
+doux et compatissants.
+
+Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant
+demi-nu, abandonné dans une nacelle, aborda
+sous les murs du château de Rieux, où plusieurs
+femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine
+de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui
+donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques
+linges pour se couvrir.
+
+Les laveuses, sans pitié, repoussèrent la nacelle
+que la marée montante porta jusqu'au village de
+Redon, où d'autres laveuses plus humaines accueillirent
+le petit suppliant, qu'elles nourrirent, réchauffèrent
+et vêtirent. Saint Sauveur, touché des
+soins et des bontés des Redonnais, leur prédit que
+chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que
+Rieux s'appauvrirait. «Vois, me disait ma mère,
+combien la noble seigneurie est déchue et combien
+le pauvre village a grandi et prospéré. Aussi les
+habitants de Redon, reconnaissants envers saint
+Sauveur, ont bâti une bien belle église, qu'ils lui
+ont dédiée».
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 276.)
+
+Cette version, est, croyons-nous, la première en date qui
+ait été écrite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis
+dont il reproduit la lettre, où elle est, dit-il, rapportée avec
+toute la naïve simplicité qu'on mettait à la lui raconter
+dans ses premières années. Dans ce récit, qui se rattache à
+fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un
+saint, ou plutôt un des qualificatifs de Jésus-Christ, dont
+on a fait une entité. Dans la légende racontée sous une
+forme littéraire dans le _Conteur breton_, 2e année, p. 213,
+c'est Jésus-Christ lui-même, qui après avoir prédit l'appauvrissement
+de Rieux et la prospérité de Redon, disparaît.
+
+Voici en résumé le récit de Fouquet: _Légendes du Morbihan_,
+p. 19-20.
+
+Des lavandières de Rieux, qui était alors une
+grande ville, refusent tout secours à un enfant qui
+était dans une barque qui venait de s'échouer; la
+marée la reporte à Redon où des laveuses compatissantes
+le soignent. L'enfant grandit, c'est Jésus-Christ
+qui dit: «Rieux s'appauvrira tous les jours
+d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un
+sou.»
+
+D'après les _Notes sur la châtellenie de la Touche en Frégéac_,
+imprimées à Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu
+sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu'à l'incendie de
+1787.
+
+On raconte encore une autre légende:
+
+De Redon à son embouchure, la Vilaine se couvre
+à certains moments et surtout à la suite des
+tempêtes, d'un large ruban d'écume qui occupe
+tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot
+vers l'amont de la rivière. Les habitants de Rieux
+voient ce phénomène avec une sorte de terreur,
+car ce ruban d'écume est, disent-ils, le chemin de
+saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine
+en marchant sur les eaux; il était fatigué et voulait
+s'arrêter à Rieux qui était une grande ville;
+mais cette ville était pleine de huguenots, et ces
+mécréants ne permirent point à saint Jacques de
+se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint,
+irrité, s'écria d'un ton prophétique: «Ô ville de
+Rieux! tu seras détruite!» et, continuant sa route,
+il alla fonder la ville de Redon.
+
+Ce fut, ajoute-t-on, pour apaiser saint Jacques
+et détourner le mauvais présage qu'on lui éleva la
+petite chapelle qui porte son nom.
+
+(CAYOT-DELANDRE, l. c. p. 276).
+
+
+
+
+LXI
+
+Saint Guillaume et le Chemin-Chaussée
+
+
+Guillaume Pinchon venait voir des parents
+qu'il avait dans les environs du Chemin-Chaussée.
+Il faisait chaud, et, se trouvant altéré, il
+entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir, après
+quoi il donna sa bénédiction à l'hôte, et se disposa
+à sortir. «De l'argent, lui dit cet homme intraitable;
+je veux de l'argent.» Guillaume n'en ayant
+pas, on saisit son bréviaire.
+
+Le saint continua sa route et alla coucher à
+l'Hôtellerie de l'Abraham, où l'on eut pour lui
+toutes sortes d'égard. On les poussa au point de lui
+remettre, avant son départ, le bréviaire qu'on
+avait été dégager et prendre au Chemin-Chaussée.
+Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume proféra
+ces paroles, dont on y garde le souvenir:
+
+«Quiconque habitera l'Abraham y vivra à l'aise,
+pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chaussée,
+jamais il ne prendra d'accroissement,
+et a mesure qu'on y bâtira une maison, il
+en tombera une autre.» Cette prédiction, disent
+les habitants, s'est réalisée jusqu'à ce jour.
+
+(HABASQUE, _Notions historiques,_ t. II, p. 91).
+
+* * *
+
+Cette légende qui fut racontée à Habasque par les habitants
+du village, ne diffère pas beaucoup du récit d'Albert
+Le Grand:
+
+Il fut surpris de la nuict à son retour de Pleurtuis,
+près d'un bourg nommé le Chemin-Chaussée,
+de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain
+il se leva de bon matin et se disposa de se remettre
+en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu
+de le récompenser. Cet hoste envers qui telle
+monnoie n'avoit point de cours, se mit en colère,
+le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses,
+et pour un pauvre escot retint son bréviaire.
+Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet
+affront, mais marri que son bréviaire lui avoit esté
+osté avant d'avoir dit son service, s'en alla en une
+noblesse voysine, nommée l'Hostellerie Abraham,
+où il fut reçu à bras ouverts par le seigneur de la
+maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce
+qui estoit arrivé au Chemin-Chaussée, envoyent
+dégager son bréviaire... Le saint ayant dit la
+messe et disné, s'en retourna à Saint-Brieuc et
+pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions
+ses bons hôtes et leur posterité, et l'on a remarqué
+que les possesseurs de cette terre ont eu
+abondance de biens... En punition de cette ingratitude
+et inhospitalité, Dieu a voulu punir non
+seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le
+bourg du Chemin-Chaussée, voulant que la mémoire
+demeurast à la posterité, veu que depuis ce
+temps-là toutes les maisons de ce bourg n'ont peu
+estre conservées en leur entier et sont toujours
+ruineuses: on a beau les bastir tout à neuf et les
+réparer, quand on les refait d'un costé, elles tombent
+de l'autre...
+
+Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, XIIIe siècle (29 juillet),
+est invoqué dans les calamités publiques. Il est le patron
+du diocèse de Saint-Brieuc, de Collinée, de Langolen.
+
+[Illustration: Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,
+dans la chapelle Saint-Guillaume à Saint-Brieuc
+(d'après une gravure du _Vieux Saint-Brieuc_).]
+
+
+
+
+LXII
+
+Les aboyeuses de Josselin
+
+
+Un jour des lavandières étaient réunies à la
+source connue aujourd'hui sous le nom de
+Fontaine de la Vierge, pour y _essanger_ une lessive
+et en sécher les pièces sur les buissons voisins,
+près desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne
+garde, quand tout à coup une pauvre femme en
+haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles
+la main tendue, sollicitant un faible secours, un
+petit morceau de pain. Mais les lavandières, loin
+de prendre en pitié sa misère, la traitèrent de voleuse,
+et poussèrent la brutalité jusqu'à lancer
+leurs chiens après elle. Alors, au lieu et place de
+la mendiante, se dresse, pleine d'une majesté céleste,
+la sainte Vierge, qui dit à ces méchantes
+femmes:
+
+--Je vous ai suppliées et vous m'avez outragée;
+je vous ai tendu la main et vous avez excité vos
+chiens après moi; eh bien, soyez maudites, et que
+votre châtiment serve d'exemple et de leçon à tous
+les cœurs peureux qui méprisent et insultent les
+pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront
+de vous, seront sur mes terres, au jour
+qui m'est spécialement consacré, vous aboierez
+comme des chiens, et vous vous tordrez dans des
+convulsions!
+
+À ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors,
+quand les descendants de ces lavandières, ignorants
+de leur origine, viennent assister le lundi de
+la Pentecôte aux offices et à la procession de Notre-Dame
+du Roncier, ils sont, aux abords de l'église,
+saisis d'affreuses convulsions, jettent des
+cris inarticulés et des aboiements qui ne cessent
+que lorsque, portés de force au tronc de Notre-Dame,
+ils ont touché de leurs lèvres écumantes les
+saintes reliques exposées à la vénération des
+fidèles.
+
+(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 58).
+
+C. Jeannel a publié à Rennes, en 1855, un petit livre sur
+les _Aboyeuses de Josselin_, où il dit avoir vu lui-même des
+aboyeuses amenées de force à l'autel, et il décrit les scènes
+qui s'ensuivent. Il déclare croire à la bonne foi des malades.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Les petites vengeances
+de monsieur saint Yves
+
+
+En la paroisse de Guémené-Penfaö, sur le bord
+de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce
+bourg à Masserac, existe encore une vieille chapelle
+dédiée au bienheureux saint Yves, en grande
+vénération dans le pays. Saint Yves est un puissant
+protecteur et, se souvenant sans doute de
+son ancien métier d'avocat, il plaide volontiers en
+Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec
+piété et confiance; mais, aussi digne que compatissant,
+il tient par contre à ce qu'on ne lui manque
+pas de respect. Telle est du moins l'opinion
+qu'ont de lui les habitants de Guémené-Penfaö,
+qui racontent à ce propos plusieurs légendes.
+
+* * *
+
+Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a jà
+nombre d'années, un homme du village de Pussac,
+situé, comme chacun sait, tout proche de la chapelle
+Saint-Yves, et que ses nombreux tours
+avaient fait surnommer _le grand farçou_ (le grand
+farceur) déblatérait sans cesse contre le saint patron
+de la frairie, au grand scandale de ses voisins,
+et ne manquait pas de dire souvent entre
+autres _museries_ (plaisanteries) aux gens dévotieux
+que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent
+à sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien
+lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire.
+Mais notre homme était un fanfaron et son essai
+ne lui réussit guère. À quelque temps de là, en
+effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir
+de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus pressé,
+passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgré
+ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort:
+«Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien à faire, amuse
+_te_ (toi) donc _o_ (avec) cela!» Mais à peine le _grand
+farçou_ avait-il prononcé son blasphème, que ses
+jambes refusèrent de le mener plus loin et que,
+saisi d'une fièvre ardente, il dut se faire porter
+chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut
+guéri qu'en promettant réparation à saint Yves, et
+lorsqu'il lui porta en pèlerinage un oiseau de cire,
+qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.
+
+* * *
+
+Au village de la Landezais, tout proche la chapelle
+de monsieur saint Yves, était une jeune _chambrière_
+(servante), la plus _accorte_ (dégourdie) de
+tous les environs. Raffolant de la toilette et ne
+songeant qu'à paraître la plus belle aux assemblées
+d'alentour, sa maîtresse lui avait souvent
+dit qu'elle vendrait son âme pour un bout de ruban.
+À coup sûr, elle ne pensait point dire si vrai,
+car cela arriva comme elle l'avait prédit. Un soir
+de _filerie_ (assemblée des gens d'un village réunis
+pour filer le lin à la veillée d'hiver), un de ses
+prétendus lui ayant demandé si elle était peureuse,
+elle ne craignit pas de dire qu'assurément
+elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui
+donner une _davantière_ (un tablier) de soie pour la
+prochaine assemblée, elle promettait d'aller dès le
+soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la
+statue de saint Yves dans sa chapelle, distante
+d'un kilomètre environ, pour la rapporter au village
+de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent
+la gageure et lui promirent la davantière demandée,
+si elle voulait exécuter sa promesse.
+Hélas! mal en prit à notre chambrière; elle partit
+au coup de minuit, comme elle s'y était engagée,
+mais elle ne revint pas; le diable l'avait emportée
+et son _bourgeois_ (son maître), la cherchant le lendemain,
+ne trouva dans le chemin de la chapelle
+que sa chevelure pendue à un arbre et la statue
+du saint qu'elle avait volée, entre ses deux sabots.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
+populaires_, t. IV, p. 340).
+
+
+
+
+LXIV
+
+Pourquoi les couturiers
+sont généralement boiteux
+
+
+Un jour que monsieur saint Yves revenait de
+Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le
+_tard_ (le soir) dans les grandes landes de Montnoël
+entre Guémené et Masserac. Le saint était fort
+ennuyé, car les chemins étaient mauvais et sa
+monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu
+chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un
+tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journée.
+Notre saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre
+dans son chemin en lui indiquant le bourg
+le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa
+bête. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur
+qui n'avait guère de religion, se mit à le
+railler et lui dit que «puisque les moines allaient
+_deschaux_, sa bête pouvait bien faire de même, car
+il était juste que le valet manquât de souliers du
+moment que le maître n'en portait point.» Mais
+saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant
+punir aussitôt ce gouailleur, il lui déclara qu'à
+l'avenir, lui et tous ses confrères qui n'auraient
+pas plus de religion que lui, auraient comme son
+cheval une jambe défectueuse. Et voilà pourquoi
+la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
+populaires_, t. IV, p. 350).
+
+[Illustration: Saint-Yves
+Réduction d'une image populaire, gravée par PIXANET, de Rennes,
+(Collection Paul Sébillot)]
+
+Saint Yves, prêtre official de Tréguier, XIIe siècle, fêté
+le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et
+du diocèse de Tréguier, du Huelgoat, de la Motte, de la
+Poterie, de Louannec, du Minihy-Tréguier, de Plougonver,
+de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trédrez,
+etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant;
+dans le pays gallo, il en a à Quintin, à Caro, à Saint-Helen,
+etc. et il y est l'objet d'un culte assez répandu,
+surtout dans la partie centrale des Côtes-du-Nord.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXV
+
+Pourquoi les gars de Saint-Servant
+n'ont plus de fesses
+
+
+C'est à une punition céleste que les gars de
+Saint-Servant dans le canton de Josselin,
+doivent d'être privés de leurs _sietons_, racontent
+ceux de Campénéac et des paroisses voisines.
+Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
+paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
+évangéliser le pays, les gens de Saint-Servant
+le virent arriver d'un mauvais œil, comme cela a
+lieu souvent pour tout _hors venu_ qui se mêle de déranger
+les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
+fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
+de bâtir une chapelle (qui lui fut consacrée depuis),
+dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.
+Aussitôt, chacun de crier et répéter partout qu'en
+construisant un nouvel édifice, le pieux évêque
+voulait _réduire à rien_ leur ancien bourg, dont les
+habitants, ne voyant plus venir la même quantité
+de monde à l'office de leur église, seraient bientôt
+réduits à la mendicité. Ils résolurent donc de s'en
+venger, et un jour que le saint évêque était occupé
+à charroyer de la pierre pour la construction de sa
+chapelle, ils profitèrent de ce que, accablé par la
+chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
+bœufs à se reposer à l'ombre et s'était endormi à
+côté d'eux, pour lui jouer un mauvais
+tour. S'approchant en sourdine
+des pauvres animaux, avec leurs
+faulx à la main, ils tranchèrent
+d'un seul coup les fesses des bœufs
+de saint Gobrien. Mais le saint fut
+réveillé aussitôt par les mugissements
+de son attelage, et, indigné
+de la méchanceté d'un peuple auquel
+il ne voulait que du bien, il
+montra aux coupables l'iniquité de
+leur action et leur prédit que la Providence
+à sa prière priverait à l'avenir
+tous les descendants des paroissiens
+de Saint-Servant de la
+partie du corps qu'ils avaient voulu
+retrancher à ses bœufs. Saint Gobrien remit alors
+en place _le fessier_ à ses animaux, mais depuis ce
+temps, tous les Servantais durent se passer du
+leur.
+
+[Illustration: Statue de saint
+Gobrien à l'intérieur
+de la chapelle
+à Saint-Servan:
+elle forme le
+couronnement
+d'un contrefort.]
+
+(_Raconté en février 1894 par un paysan de Campénéac, et
+recueilli par le marquis Régis de l'Estourbeillon_, «_Revue des
+Traditions populaires_», t. IX, p, 401).
+
+FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 67-68, raconte que
+saint Gobrien, chassé de Vannes, alla dans un pays écarté,
+mais que personne ne voulut l'aider à construire son ermitage;
+il fabriqua une charrue, à laquelle il attela un
+bœuf; mais un jour que le saint était en prière, les paysans
+enlevèrent un morceau de chair à la cuisse du bœuf. Le
+saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent,
+comme le bœuf, une plaie au même endroit et, si
+l'on en croit la légende, leurs descendants ont un côté
+moins formé que l'autre.
+
+Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village
+de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne
+fresque peinte sur le mur et maladroitement retouchée
+et rajeunie représente un chariot rempli de malades
+auxquels le saint donne sa bénédiction. Ces malades seraient
+les Vannetais qui, après avoir chassé leur pasteur, furent
+accablés de maux et vinrent lui demander pardon et guérison.
+
+Saint Gobrien, évêque de Vannes, VIIe siècle, que le calendrier
+breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron
+de Morieux et de Rohan; il a des chapelles à Camors, Mordelles,
+Saint-Servant, etc.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXVI
+
+La malédiction de saint Guyomard
+
+
+Lorsque les gens de Sérent voulurent choisir
+saint Guyomard pour leur patron, il n'obtint
+pas, tant s'en faut, l'unanimité des suffrages, et
+les habitants du village de Botqueret entre autres
+s'opposèrent énergiquement au choix qu'on en
+voulait faire et dirent de lui pis que pendre. Aussi,
+après son élection, le saint se vengea en lançant
+sur eux cette malédiction:
+
+Tant que Botqueret sera
+Borgne ou boiteux y aura.
+
+(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 50.)
+
+Saint-Guyomard est le nom d'une paroisse du Morbihan,
+formée d'une trêve de Sérent.
+
+
+
+
+LXVII
+
+Saint Quay et les femmes curieuses
+
+
+Saint Quai avait été faire son tour du monde
+du côté de Jérusalem, si bien qu'en passant,
+au retour, du côté de Lanvollon, il avait des ampoules
+tout plein ses pauvres pieds; le temps était
+chaud en diable, et quand le voyageur, qui était né
+natif de Plouba, arriva en vue de la mer, il avait
+une soif, une soif à vider un puits, s'il y en avait
+eu un par là.
+
+Un peu plus loin, sur la côte, saint Quay aperçut
+un village et mit le cap dessus. Il y avait là sur
+le placis, huit ou dix femmes en train de baliverner,
+et le bonhomme leur demanda à boire. Faut
+vous dire que le vieux pèlerin avait une barbe
+rousse de trois pieds de long, et une figure jaune
+et maigre à faire peur; pas bonne mine du tout.
+En sus, vu le jeûne et les ampoules, il donnait de
+la bande comme un particulier qu'aurait pris plus
+d'un quart de vin à la cambuse.
+
+--Et que tu vas filer, vieux gabelou! lui dit une
+commère qui tenait un balai vert à la main.
+
+--Oh! que j'ai soif! dit saint Quay.
+
+--Tiens, voilà la mer, dit une autre, tu peux
+aller boire à ton aise....
+
+Alors le bonhomme se mit à genoux; il enfonça
+son petit doigt, comme un _fiferlin_, dans le milieu
+d'une roche; et aussitôt voilà qu'une belle source
+se mit à couler, et saint Quay de boire, de boire à
+sa soif, et puis les femmes de regarder la chose
+avec un tremblement de stupéfaction, que cela
+leur parut louche en diable, si bien se qu'elles mirent
+à crier toutes à la fois:
+
+--C'est un sorcier, c'est un sorcier! à l'eau, le
+renégat!
+
+--Oui, à l'eau, le Bédouin! mais faut le fouetter
+avant, et de la bonne façon.
+
+Là-dessus, elles jetèrent le grappin sur le pauvre
+bonhomme échoué sur le sable comme un cancre,
+et, ma foi, elles le mirent sans dessus dessous et te
+lui flanquèrent une ration de filin, ou plutôt de genêt
+vert, que cela devait lui cuire après, naturellement
+parlant...
+
+Quand les commères furent lassées de jouer du
+balai et de rire, voyant que le pauvre fatigué pouvait
+à peine virer sur sa quille, deux ou trois effrontées
+s'en allèrent prendre une vieille maie à pâte,
+on y plaça le bonhomme, et toutes les femmes se
+mirent à la manœuvre pour lancer à la mer ce
+navire d'un genre nouveau.
+
+La falaise était très haute à cet endroit; n'importe,
+la maie et son matelot tombèrent d'aplomb
+sur la mer.
+
+--Que le diable te conduise! dit une méchante
+harpie, en se penchant sur la falaise, pour voir si
+l'embarcation n'allait pas sombrer, et toutes les
+autres, tendant aussi le cou à gauche, se mirent à
+regarder.
+
+Mais le petit canot filait tranquillement, avec
+bonne brise, et vent arrière, tandis que les commères
+regardaient toujours, le cou tendu comme
+une chaîne de cabestan.
+
+À la fin pourtant, deux ou trois se retournèrent,
+éclatèrent de rire en considérant les autres.
+
+--Voyez donc, voyez donc, mes amies, comme
+leur cou est devenu long!
+
+--Oh! voyez donc, voyez donc, ripostaient celles-ci,
+en riant à se tordre, comme leur tête est de
+travers: elles ont attrapé le torticolis, pour sûr.
+
+Naturellement tout ce branle-bas de combat
+avait attiré toutes les commères du pays. Les
+curieuses tendaient un cou demesuré pour voir,
+et aussitôt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient,
+s'allongeaient et restaient virés à
+gauche...
+
+Depuis cette fameuse aventure les femmes du
+pays ont conservé le cou long et de travers. Si
+vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on
+dit en outre, que le genêt ne pousse plus dans la
+contrée, sans doute parce qu'il fut employé, contre
+le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous
+savez.
+
+(DU LAURENS DE LA BARRE, _Nouveaux Fantômes bretons_,
+p. 37-46).
+
+À partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la
+légende: une chaloupe noire accoste le petit canot où est
+saint Quay, et un grand matelot, qui n'était autre que le
+diable, le prend avec une fourche et le hisse à bord; il lui
+propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en
+oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son
+chapeau à trois cornes, la bénit et en asperge le diable et
+la chaloupe qui disparaît: saint Quay reste seul dans son
+petit risque-tout, et vient tranquillement aborder à la
+côte.
+
+* * *
+
+Bien que Du Laurens de la Barre eût l'habitude de prendre
+du grandes libertés à l'égard des récits populaires, j'ai
+donné place à celui-ci, parce qu'il réunit des éléments que
+l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre légende que
+rapporte B. Jollivet, _Les Côtes-du-Nord_, t. I, p. 107.
+
+La grève des Fontaines en Saint-Quay tire son
+nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent
+de la falaise. C'est là, d'après la légende, que
+débarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent
+très mal et voulurent le chasser à coups de genêt:
+aussi depuis cette époque, cette plante a cessé de
+croître dans la commune.
+
+Un homme d'armes étant venu le sommer de la
+part du seigneur de la Ville-Mario, de s'éloigner,
+le saint répondit qu'il était prêt à obéir, à la condition
+qu'on lui rendît son bâton qu'il avait planté
+dans la falaise, à l'endroit d'où jaillit la première
+source. Mais le bâton, quelque effort qu'on fit, ne
+put être arraché. Saint Quay demeura donc et ses
+compagnons se répandirent aussitôt dans la contrée
+pour y prêcher la foi.
+
+* * *
+
+Le Dr Paul Aubry me communique la note suivante
+qui se rattache à l'un des traits rapportés par Du Laurens.
+
+Saint Quay était sur une des plages de la commune
+qui porte aujourd'hui son nom. Là il se
+trouvait en butte aux avanies des infidèles. Un
+groupe de femmes prenait grand plaisir à suivre
+les péripéties de ce drame, qui se passait tout à
+fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur
+le bord du précipice, elles étaient encore obligées
+d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui,
+en cela tout au moins, semble n'avoir pas été d'une
+grande charité chrétienne, leur dit: «En punition
+de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera
+toujours allongé, il en sera de même de vos filles.»
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ ne contient aucun de ces
+deux épisodes; elle fait saint Ké débarquer sur la côte du
+Léon, et elle ne mentionne aucunement le séjour du saint
+aux environs de Saint-Brieuc.
+
+Saint Ké ou Quay, évêque et confesseur, (7, _alias_ 5 novembre),
+Ve siècle, est invoqué pour les bestiaux. Il est le
+patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau,
+Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a
+de nombreuses chapelles.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Saint Melaine
+
+
+On raconte à Avessac que saint Melaine aimait
+dès sa jeunesse à se rendre à l'école à
+Rennes, au grand désespoir de sa mère qui eût
+de beaucoup préféré en faire un laboureur qu'un
+grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches
+de son peu d'attrait pour les travaux des
+champs et de sa négligence pour la culture de leur
+petit domaine. Or, un jour que notre saint avait
+encore quitté ses bestiaux pour aller à l'école à
+Rennes, malgré les défenses de sa mère, et la
+grande distance qui séparait cette ville de sa petite
+chaumière de Brain, il entendit tout à coup, au
+milieu de la classe, sa mère qui l'appelait: Melaine!
+Melaine! Il en prévint aussitôt son maître qui
+d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire,
+disant qu'à une pareille distance il était impossible
+qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint
+insista, et ayant fait mettre au professeur sa main
+droite dans la sienne, son pied gauche sur le
+sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu
+alors de la vérité, laissa à l'enfant toute liberté de
+s'en aller.
+
+Melaine, à son retour, trouva sa mère fort en
+colère, et celle-ci, non contente de l'injurier durement,
+sortit pour ramasser des genêts et en
+fouetta longtemps notre saint.
+
+À partir de ce jour, saint Melaine quitta son
+pays, et sur sa demande, par la permission de
+Dieu, il n'y eut plus de genêts dans la paroisse.
+Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue
+dans la contrée:
+
+D'empeï que sa mère le reprint,
+ Genêt en Brain,
+ Melaine à Brain,
+ Jamais ne vint.
+
+Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous
+les membres ont sept et huit doigts à chaque main. La tradition locale
+prétend que cette difformité héréditaire n'est qu'une punition infligée
+par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu
+la queue de son cheval arrachée par une personne de cette famille.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Légendes du pays d'Avessac_, p. 21).
+
+Cette légende a été rapportée par Guillotin de Corson,
+_Récits historiques_, p. 19, sous une forme plus succinte et
+moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.
+
+Ces épisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que
+la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable
+qu'elle ne connaît plus celui qui a inspiré l'image que nous
+reproduisons d'après l'_Histoire de Bretagne_, de M. A. de la
+Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.
+
+* * *
+
+Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite
+chérie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse
+de Brain près Redon, où il allait se reposer
+avec bonheur, des fatigues de son épiscopat. Le
+bruit de sa mort promptement répandu attira à
+Plaz les évêques des diocèses voisins, liés d'affection
+avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto
+de Coutances (saint Lô), Victurius du Mans et une
+foule de prêtres, entre autres Marcus, disciple
+cher à saint Melaine.
+
+«Après la veillée funèbre solennellement célébrée
+à Plaz par les évêques et le clergé, on déposa
+le lendemain matin le corps du pieux pontife
+dans une grande barque, où entrèrent les trois
+évêques et le prêtre Marcus. D'autres barques
+suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres,
+chargées des moines de Plaz chantant des psaumes
+et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta
+la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre
+au sud de l'agglomération qui formait alors cette
+ville, vers le point aujourd'hui occupé par l'escalier
+du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.
+
+[Illustration: Saint Melaine et les prisonniers
+dessin de BUSNEL.]
+
+«Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine,
+avec sa base et ses neufs cordons de briques
+qui avaient valu à Rennes le nom de _Ville
+Rouge_. Là, contre cette muraille se dressait une
+tour; dans cette tour douze voleurs attendant la
+mort se lamentaient.--Au bruit des chants et de
+la procession funèbre, informés que cette pompe
+solennelle se déploie autour du corps du bon évêque
+Melanius, ces malheureux lui adressent une
+ardente prière, sollicitant de sa miséricorde--en
+ce jour où il triomphait au ciel--leur délivrance.
+Tout à coup, un bruit sourd et fort comme un
+coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la
+tour se frange du haut en bas, par cette brèche les
+voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le
+cortège funèbre de leur libérateur.»
+
+Saint Melaine, évêque de Rennes, VIe siècle (6 novembre),
+invoqué dans les calamités publiques, est le patron du diocèse
+de Rennes et des paroisses d'Andouillé, Brain, Châtillon-sur-Seiche,
+Cintré, Cornillé, Domalain, Lieuron, Moëlan,
+Moigné, Montoir, Morlaix, Mouazé, Pacé, Rieux, Saint-Melaine,
+Broons, Sion, Thorigné, Les Touches. On prononce
+à Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.
+
+En Basse-Bretagne, il a une chapelle à Plélauf, où quelques-uns
+prétendent qu'il est né. Saint Melaine avait d'autres
+chapelles: deux à Carentoir, et une à Maroué, où existait
+un prieuré.
+
+Dans la commune de Pléchâtel on découvre sur les bords
+d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine,
+curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet,
+au-dessous même de l'ancien autel. Les paysans de la contrée
+vont en pèlerinage à saint Melaine pour avoir de la pluie.
+Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un
+des pèlerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau
+de bois, dernier débris du saint, en disant:
+
+Saint Melaine, mon bon saint Melaine,
+Arrose-nous comme je t'arrose.
+
+(AD. ORAIN, _Curiosités, etc. de l'Ille-et-Vilaine_, 1885, p. 5).
+
+
+
+
+LXIX
+
+Saint Marcoul
+
+
+La tradition carentorienne qui s'est conservée jusqu'à nous affirme que
+saint Marcoul vint un jour frapper à la porte du château de la Ballue,
+situé sur la voie Ahès, pour demander à y loger pendant la nuit. Le
+seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les
+nombreux habitants du village.
+
+Alors le saint se retira, après avoir prédit aux villageois que la
+Ballue perdrait de son importance, et que son château s'engloutirait, ce
+qui est arrivé, au dire des habitants actuels de la Ballue.
+
+De là, l'apôtre s'achemina vers un lieu où se trouvait une petite maison
+habitée par un pauvre couvreur. Il frappa à la porte et demanda
+l'hospitalité pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.
+
+Dès le lendemain, il se mit à prêcher l'évangile à son hôte et le
+convertit sans peine; il en fut de même des habitants des villages
+voisins.
+
+Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il
+avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre placée à
+l'endroit où nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, à
+l'entrée du bourg.
+
+Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reçu, Marcoul les
+remercia et dit à son hôte que la bénédiction de Dieu serait sur lui et
+sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village,
+qui s'appellerait le village du Couvreur. La prédiction du saint ne
+tarda pas à se réaliser: en quelques années la maison du couvreur devint
+le village, puis le bourg de Kerentouer.
+
+(ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne paroisse de Carentoir_, 1895, p. 19-20).
+
+À Carentoir le pré de Saint-Marcoul est près du village
+de la Touche Marcadé; la croix et la fontaine de saint
+Marcoul se trouvaient à une petite distance de l'ancienne
+église. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaçait
+une plus vieille.
+
+Saint Marcoulff, abbé de Nanteuil (VIe siècle), est le patron
+de Carentoir; sa fête anciennement célébrée le 7 juillet l'est
+actuellement le 1er mai. Pour honorer leur patron, les
+chapelles tréviales avaient coutume d'offrir à l'église une
+certaine quantité de grain, avec lequel on faisait les tourteaux
+de saint Marcoul, qui étaient vendus à la porte de
+la chapelle.
+
+
+
+
+LXX
+
+Saint Suliac et les ânes
+
+
+Saint Suliac avait établi un monastère, au lieu
+qui porte maintenant son nom; il y avait
+planté des vignes et semé du blé. La Rance n'était
+alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur
+deux mâchoires d'ânes, et en face de Garot se
+voyait la métairie de Rigourden, dont les ânes
+vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci
+au bout de quelque temps s'en aperçurent et les
+chassèrent.
+
+L'abbé alla reprocher au fermier sa négligence;
+mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin
+l'abbé les trouva broutant sa vigne, et les frappa
+de sa crosse en les maudissant.
+
+Le propriétaire alla à la recherche de ses ânes,
+qu'il trouva immobiles, près de l'enclos des moines,
+la tête retournée sur le dos; saint Suliac les
+délivra de cette position incommode, et les ânes
+s'en allèrent, mais ils firent un tel bruit que le
+saint pour ne plus en être incommodé, élargit la
+Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.
+
+On voyait naguère dans les caves du presbytère
+un tableau sculpté en relief, fort vieux d'après la
+grossièreté du travail, et représentant les ânes, la
+tête retournée sur le dos.
+
+La tradition populaire ajoutait qu'une ligne tracée
+à l'entour du jardin et quatre petites houssines
+plantées aux quatre angles avaient suffi
+pour rendre immobiles, comme devant un mur de
+clôture, le ânes de Rigourden.
+
+(Mme DE CERNY, _Saint-Suliac et ses Traditions_ (abrégé), p. 13).
+
+* * *
+
+Dans la _Vie des saints de Bretagne_, éd. Kerdanet, la légende
+de saint Suliac est assez développée. Ce n'est qu'à
+partir du § 8 que l'on trouve des ressemblances entre elle
+et la légende ci-dessus:
+
+«Ayant labouré une pièce de terre, il y sema du
+bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui
+d'ordinaire, passoit ès prochains marets se jeta une
+nuit dans ce champ qui n'estoit pas fermé et en
+gasta une partie; le matin on vint en avertir saint
+Suliac; il se mit en prière, et puis prit son baston,
+dont il traça une ligne à l'entour du champ, et
+aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines
+pour toute haye et fossé.... la nuit suivante,
+les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages
+se voulurent jetter sur ledit champ; mais
+si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint
+avoit tracée, ils devinrent tous immobiles, sans se
+mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent
+esté de marbre ou de bronze; le saint abbé s'en
+alla devers le champ, donna sa bénediction à ces
+animaux, et leur deffendit désormais de venir ravager
+son blé: ce qu'ils observerent invariablement
+et se retirerent dans les marets.»
+
+Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant été
+paître malgré la défense dans les prairies appartenant aux
+religieux, sont changés en boucs hideux.
+
+(ALBERT LE GRAND, § 21).
+
+Saint Suliac (1er octobre), abbé, VIe siècle, est le patron de
+la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de
+Tressigneaux; il a une chapelle à Plomodiern. Dans l'église
+de Saint-Suliac il est, dit-on, enterré au bas de l'épître:
+au-dessus est un autel où sont exposés dans des reliquaires
+les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les
+fièvres. Il préserve aussi les animaux des épizooties, et est
+invoqué pour la guérison des plaies.
+
+Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'après la tradition
+avait été bâtie par saint Suliac lui-même, a été plusieurs
+fois vendue et déplacée, et est toujours revenue à la place
+que le saint lui avait assignée; aujourd'hui qu'elle a disparu
+sans qu'on sache où elle est, le peuple assure que le
+patron l'a cachée et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une
+église sera réédifiée là où elle était jadis. (Mme DE CERNY, l.
+c. p. 6, 11).
+
+
+
+
+LXXI
+
+La submersion d'Herbauge
+
+Quand Herbauge la grande ville
+Sur les eaux reparaîtra,
+Nantes, Nantes la vieille sibylle
+De ses bords disparaîtra.
+
+
+Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et
+qui se trouvait à la place où sont les eaux. Les gens de là étaient
+riches, riches, mais très mauvais; ils menaient une vie de païens et
+adoraient une espèce de diable tout d'or.
+
+Voilà que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne
+trouva personne pour le loger, excepté Romain et sa femme. Il prêchait
+tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient
+tous à croire à la bête d'or.
+
+Un soir que tout le monde était en fête, qu'on dansait et chantait dans
+les rues, voilà que le saint fut averti que le bon Dieu était lassé de
+tous ces païens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir, il
+allait les faire périr en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin
+courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de
+les emmener, mais à la condition qu'ils ne se retourneraient pas et
+qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.
+
+La femme de Romain venait justement de faire cuire une fournée; elle mit
+trois tourteaux sur sa tête, et avec son homme, elle suivit le saint. Il
+faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas à un pas
+devant eux. Voilà qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la
+terre était en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et
+tout aussitôt elle fut changée en pierre avec ses tourteaux. Romain ne
+l'entendant plus marcher, se retourna de même, et fut aussi lui changé
+en pierre. On les voit encore dans une prée au bord de l'eau à Saint
+Martin. Tous les ans, la veille de Noël, ceux qui pêchent en barque
+entendent les cloches sonner sous l'eau.
+
+(_Conté par Nannon La Racine, à la Haye Fouassière et recueilli par M.
+Pitre de l'Isle du Dreneuc_).
+
+* * *
+
+À six cents mètres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'après la
+tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme pétrissait
+son pain; elle se sauva en emportant dans une grêle ses «tourons», qui
+sont auprès de la grosse pierre et sont de moyenne dimension. Une autre
+pierre dans la même prée est le fils de la bonne femme, nommé Pierrot,
+qu'elle avait prié Dieu de lui laisser emmener; mais s'étant détournée,
+elle fut changée en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.
+
+(BIZEUL, _De Rezay et du pays de Rais_, p. 50).
+
+Dans la _Vie des saints de Bretagne_, saint Martin va pour
+détourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge;
+mais il les prêche en vain, et ne trouve bon accueil que
+chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant révélé
+qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de
+sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder
+derrière soi. «Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin
+s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement
+de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses
+tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances
+qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur
+lieu se fit un grand lac qui s'appelle à présent le lac de
+Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et
+le tintamarre que causoient la cheute des édifices, les cris
+et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour
+regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du
+saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant été
+convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).
+
+Saint Martin de Vertou, abbé, VIe siècle (27 octobre), est
+le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon,
+du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.
+
+
+
+
+LXXII
+
+Le voleur puni
+
+
+À la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre,
+près Rohan, une fenêtre est murée; voici ce
+que racontent à ce sujet les habitants du pays.
+
+Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des
+richesses dans la chapelle, résolut de s'y introduire;
+mais il avait compté sans la patronne du lieu.
+Lorsqu'il eut brisé le vitrail d'une des fenêtres, il
+fut bien surpris, une fois monté sur la muraille,
+de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de
+descendre d'un côté ou d'un autre, impossible de
+remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre
+depuis lors, et vous le voyez pétrifié et blotti dans
+la maçonnerie qui remplace la verrière défoncée par
+lui; il est à genoux et semble demander grâce.
+
+Telle est la légende; voici la réalité: au XVIIIe
+siècle, on démolit un oratoire où se trouvait le
+tombeau d'un chevalier surmonté d'une statue
+tumulaire. La mode était alors de boucher les fenêtres
+avec du moellon, pour éviter l'entretien des
+vitraux; on employa ce pauvre chevalier à fermer
+en partie l'une des baies, et voilà, comme quoi il
+figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la
+fenêtre. Intérieurement un badigeon recouvre cette
+profanation; mais du dehors on distingue si bien
+dans la maçonnerie le personnage agenouillé, que
+le peuple a inventé le récit qui précède.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Journal de Rennes_, 13 décembre 80).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXIII
+
+Saint Eustache
+
+
+Il y avait une fois un monsieur qui était grand
+chasseur, et il n'était pas chrétien. Il s'appelait
+Eustache. Un jour il fut à la chasse, et, ayant
+vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y
+réussir, et le cerf s'approcha et lui dit:
+
+--Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens
+te prévenir que si tu veux être heureux, il faut te
+faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants,
+sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et
+dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras
+privé de tous les biens de ce monde, tu perdras
+ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez
+réunis tous les quatre, et heureux à jamais.
+
+Le chasseur raconta à sa femme ce qui lui était
+arrivé, et elle consentit à recevoir le baptême,
+ainsi que ses enfants.
+
+Peu après, ils devinrent pauvres comme les
+mendiants des chemins, et ils résolurent de quitter
+le pays. Comme ils étaient sur le point de s'embarquer,
+et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le
+passage, le capitaine dit au mari:
+
+--Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai
+le passage à toi et à tes deux fils.
+
+Comme Eustache savait qu'il était destiné à
+perdre sa femme, il la laissa au capitaine et
+s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordèrent en
+pays étranger, et se trouvèrent au milieu d'une
+petite forêt, où ils s'endormirent tous les trois. À
+son réveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux
+fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait
+pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans
+une ferme, où on l'employa aux besognes les plus
+grossières.
+
+Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant
+été reconnu pour un guerrier de mérite, devint
+capitaine; ses fils étaient soldats dans son armée.
+
+Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne,
+ils rencontrèrent leur mère qui ne les reconnut
+pas; ils lui demandèrent qui elle était. Elle leur
+dit son nom, et leur raconta comment elle avait
+perdu son mari et ses petits garçons, puis, qu'ayant
+été retenue à bord d'un navire, le capitaine, qui
+avait voulu lui faire violence, avait été tué d'un
+coup de tonnerre. «Maintenant, dit-elle, je cherche
+mon mari et mes petits enfants, car je crois
+qu'ils ne sont pas morts».
+
+--C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent
+les deux soldats. Nous avons perdu notre père
+lorsque nous étions endormis dans un petit bois,
+après avoir traversé la mer. Quelqu'un nous avait
+enlevés sans nous réveiller.
+
+La mère était si contente qu'elle alla se jeter aux
+pieds du capitaine, pour lui demander de laisser
+ses fils aller avec elle.
+
+--Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre
+histoire.
+
+Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut
+que c'était sa femme, et il l'embrassa en lui
+disant:
+
+--Je suis Eustache, ton mari.
+
+Plus tard, on sut qu'ils étaient chrétiens: les
+païens les jetèrent tous les quatre dans une
+fournaise ardente, et ils moururent au milieu du
+feu, en chantant des cantiques.
+
+(_Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par Mlle Elodie
+Bernard_).
+
+* * *
+
+Cette légende reproduit en, les abrégeant beaucoup et en
+y ajoutant quelques traits, les principaux épisodes de la vie
+de saint Eustache telle qu'elle est racontée dans la Légende
+Dorée (cf. JACQUES DE VORAGINE, t. I, p. 335, éd. Brunet). Si je
+lui ai donné place parmi les Légendes dorées de la Haute-Bretagne,
+c'est parce que à Saint-Cast, pays assez voisin de
+Dinan, on la raconte à peu près de cette façon et que l'on
+montre sur la grève de La Mare, l'endroit où le saint débarqua
+avec ses enfants. Il me semble probable que cette
+légende vient du livre cité plus haut, qui a été si populaire
+au moyen âge.
+
+Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M.
+Guillotin de Corson, _Récits historiques_, p. 56, une grande
+dévotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton
+populaire:
+
+Saint Eustache
+De tous maux détache.
+
+Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien château du Teillay;
+sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse; à ses pieds
+se trouve son chien fidèle, devant lui se montre le cerf mystérieux
+présentant la croix au-dessus de sa tête. À saint Etienne en Coglès a
+lieu un pèlerinage à la chapelle de saint Eustache, près de laquelle est
+un beau rocher à bassin; il est surtout fréquenté par les femmes qui
+désirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre
+pèlerinage à Ercé en La Mée près d'une chapelle de Saint-Eustache.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXIV
+
+Saint Georges
+
+
+On raconte a Châtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un
+pieux laboureur voulant débarrasser les pierres, dites la Roche-Aride,
+des sorciers et des sorcières qui les hantaient s'était mis en prières
+sous un hêtre, au lieu appelé depuis Saint-Georges, et là suppliait ce
+grand et valeureux saint de venir avec son armée purger le pays des
+malins esprits qui le désolaient.
+
+Saint Georges, à la fin se laissa toucher et vint à la tête d'une légion
+de cavaliers, livrer un assaut aux suppôts du diable, qui furent battus
+et mis en déroute.
+
+La mêlée avait été si longue, et si rude, que les chevaux de la légion
+de saint Georges tarirent, tellement ils étaient altérés, une source qui
+coulait au pied de la Roche-Aride.
+
+Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au
+Paradis, vinrent se reposer à l'ombre du hêtre sous lequel priait le
+laboureur.
+
+Ce serait en mémoire du passage du saint guerrier et pour le remercier
+de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait été érigée et
+placée sous son vocable dans l'emplacement même du hêtre.
+
+(BÉZIER, _Supplément à l'Inventaire_, p. 49).
+
+Châtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron,
+et son église lui est dédiée; au XIe siècle il y avait un
+prieuré, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Florent.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXV
+
+La Vierge sauve Lamballe
+
+
+Le souterrain qui part de dessous l'église
+Notre-Dame, à Lamballe, va jusqu'à la mer;
+il a été creusé par les Anglais, qui voulaient s'emparer
+de la ville. Les habitants furent avertis du
+danger par un des saints de l'église; son doigt,
+qui était primitivement élevé, se baissa un peu
+tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant
+creusé dans la direction que montrait le saint, on
+trouva le souterrain.
+
+Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant,
+qu'il y avait, dans la rue Bario, un _moulant_ de
+sang assez fort pour faire tourner la roue d'un
+moulin. Pour atteindre ceux qui étaient restés
+dans le fond du souterrain, on attacha des faux à
+deux bœufs, dans l'oreille desquels on mit de
+l'argent-vif (du mercure), et on les lâcha dans le
+souterrain, où ils mirent en pièces ce qui restait
+des Anglais.
+
+C'est depuis cette défaite que les Anglais appellent
+Lamballe: «le traître Lamballe».
+
+(_Recueilli à Saint-Gien en 1880_).
+
+Il circule une autre version de cette prétendue défaite
+des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite à la
+suite de la précédente dans les _Mémoires de la Société
+d'émulation des Côtes-du-Nord_, 1887.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée de Notre-Dame,
+côté ouest, à l'intérieur, le visiteur aperçoit une
+statue en bois, haute de deux mètres, dont la pose
+ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.
+
+La tête est légèrement renversée en arrière et
+nue; le bras droit est levé au-dessus de la tête; la
+main, un peu tendue, supporte un emblème indéchiffrable,
+mais pouvait aussi bien, dans le principe,
+agiter les grelots d'une _Folie_ que jeter le
+bonnet phrygien d'une Raison par dessus les
+moulins; le pied cambré, le bras gauche arrondi
+et un peu éloigné du corps ont l'air d'esquisser
+une figure de carmagnole.
+
+Les vieux conteurs vous chuchotent à l'oreille
+que c'est une statue de la Liberté ou de la Raison,
+qui fut substituée a celle de la Vierge miraculeuse,
+pendant la grande Révolution[9]. Leurs pères ont
+parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit
+de modèle au sculpteur, quand elle était jeune.
+En les poussant un peu, ils vous disent même son
+nom.
+
+Toujours est-il que cette statue est restée au-dessus
+du maître-autel jusqu'à ces dernières
+années: quand on a refait les boiseries du chœur,
+on a remis la statue miraculeuse à sa place et on a
+reporté la grande aussi près que possible de la
+porte, sans oser la mettre dehors.
+
+Quand on en fit la Foi, à la Restauration, on lui
+appuya le bras gauche sur une croix qu'elle paraît
+tenir malgré elle, et on substituait l'emblème qu'elle
+devait avoir dans la main droite celui qu'elle
+porte aujourd'hui.
+
+Si l'on en croit la légende, cette statue serait le
+saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.
+
+Les Anglais avaient pénétré dans la place et se
+préparaient au pillage, après avoir mis une bonne
+garde à l'entrée du souterrain. Ils descendaient en
+ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus
+serrés que la foule qui suit le Saint-Sacrement à
+la Fête-Dieu. Dans leur précipitation, ils oublièrent
+deux énormes coulevrines chargées à mitraille,
+chacune contenant plus de quatre barriques de
+projectiles, et qu'ils avaient braquées sur la ville
+pour effrayer les habitants.
+
+Une pauvre veuve, femme du peuple, priait
+toute seule à Notre-Dame, avec son petit enfant,
+quand elle vit cette grande statue lever son bras
+droit et tenir dans sa main une torche allumée.
+
+Saisie de frayeur, elle sort en toute hâte, aperçoit
+la mèche qui fume auprès des coulevrines
+restées sans gardiens et la rue pleine d'assiégeants
+se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais
+c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse
+de faire. On entendit alors une détonation épouvantable
+et tous les Anglais furent massacrés, un
+peu par la mitraille et beaucoup par une puissance
+surnaturelle qui profita du nuage de fumée produite
+pour tuer le reste.
+
+Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqué
+le souterrain aux défenseurs de la place,
+avant l'entrée des Anglais.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXVI
+
+La Vierge de la Grand'Porte à St-Malo
+et la Vierge de Rennes
+
+
+Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers
+les Indes aperçut un jour un objet volumineux
+qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le
+chercher; c'était une caisse cerclée de fer dans
+laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et
+l'équipage fut bien étonné de voir qu'une telle
+masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit
+disposer une place convenable dans l'entrepont
+pour y placer la statue, faisant le vœu de l'offrir à
+la ville de Saint-Malo, aussitôt après son retour. Il
+voulut alors continuer sa route, mais il eut à subir
+une telle série d'ouragans extraordinaires, qu'il
+finit par comprendre que la Madone de pierre ne
+voulait pas aller aux Indes et avait hâte de se
+trouver à Saint-Malo. Aussitôt le beau brick vira de
+bord, bout pour bout, et grand vent arrière, fila
+vers le Clos-Poulet où il arrive après une très
+rapide traversée.
+
+La Vierge fut portée triomphalement dans le
+chœur de la cathédrale où elle resta exposée plusieurs
+mois à la dévotion des fidèles. Ensuite, elle
+fut placée au-dessus de la Grand'Porte, à la place
+où elle est encore aujourd'hui.
+
+(E. HERPIN, _La côte d'Emeraude_, p. 1).
+
+* * *
+
+On attribua à cette statue plusieurs miracles:
+c'est elle qui arrêta jadis l'incendie qui menaçait
+de détruire Saint-Malo, et une pieuse croyance
+raconte que jamais une calamité publique ne frappera
+la ville tant qu'une bougie brillera aux pieds
+de Notre-Dame de la Grand'Porte.
+
+M. Harvut me communique la légende qui suit:
+
+En 1693 et 1695 les Anglais bombardèrent la ville
+de Saint-Malo, mais sans résultat appréciable;
+dans ce même temps, on s'aperçut un jour que la
+Vierge de la Grand'Porte avait étendu le bras
+droit, et semblait, du doigt, indiquer un point de
+la place qui s'étend devant sa niche. Comme on
+craignait toujours les embûches des ennemis de la
+France, on fit des recherches sur le point qu'indiquait
+la Vierge, et on découvrit à une certaine
+profondeur un dépôt de matières inflammables et
+explosibles, munies d'une mèche se profilant au
+dehors, et destinées évidemment à faire sauter le
+quartier. Aussitôt cette découverte faite, la Vierge
+reprit sa position habituelle.
+
+Dans son livre sur les rues de Saint-Malo, M. Harvut
+donne quelques détails sur cette statue:
+
+Au-dessus de la porte, du côté intérieur des fortifications,
+existe une niche dans laquelle le Père Vincent Huby, jésuite,
+fit placer solennellement, en 1663, à la suite de l'incendie
+de 1661, une statue de la Vierge de grandeur plus que
+naturelle, pour mettre la ville sous l'invocation de
+Notre-Dame-de-Bon-Secours.
+
+* * *
+
+Lorsque la statue de Notre-Dame-des-Miracles fut solennellement
+remise en son premier et ancien autel, le P.
+Georges Fautrel écrivit la relation de cette cérémonie, que
+M. de Kerdanet a réimprimée dans son édition de la _Vie
+des saints de Bretagne_.
+
+On y trouve ce passage, où il rapproche le miracle de Saint-Malo,
+d'un prodige plus ancien arrivé dans une autre ville
+de Bretagne: «Il n'est presque personne à Rennes qui ne
+sçache que depuis plus de trois cents ans, la ville doit sa
+délivrance à la sainte image de Notre-Dame des Miracles.
+On ne peut entrer dans Saint-Sauveur, qu'au centre et au
+cœur de cette église, il ne s'y remarque aussitôt une pierre
+assez visible qui s'élève un peu de terre et semble fermer
+un puits: qui ne sait ce qu'elle fait là, ne se peut empêcher
+d'en demander la raison. Mais la tradition apprend à
+tous ceux qui s'en informent que cette pierre est là pour
+boucher l'ouverture d'une mine que firent autrefois les
+Anglais ayant dessein sur la ville, dans le désespoir où ils
+étoient de l'emporter autrement que par surprise. De plus
+elle nous dit que Rennes en fut miraculeusement délivrée
+par la faveur de la sainte Vierge, dont l'image qui est
+encore la même et sur le même autel qu'elle étoit alors,
+par un sensible mouvement de main, montra distinctement
+le lieu de la mine et l'endroit par où l'ennemi prétendoit
+faire irruption. Et ce qui lui en ôta le moyen ce fut que la
+propre nuit qu'il avoit arrêtée pour l'exécution de son
+dessein, le peuple appelé en l'église de Saint-Sauveur, au
+bruit extraordinaire des cloches qui sonnèrent d'elles-mêmes
+à plusieurs reprises, au grand étonnement de tout
+le monde, deux cierges ayant apparu sur l'autel où cette
+sainte image est honorée, on s'aperçut aussitôt du danger
+où l'on étoit, et il ne fut pas difficile aux braves qui
+défendoient la ville de repousser ces aventuriers, qui, pour
+s'être engagés en cette occasion, furent ensevelis en la
+propre fosse qu'ils avaient faite».
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXVII
+
+La Vierge du Temple et les Anglais
+
+
+En 1758, au moment du débarquement des
+Anglais en Bretagne, la statue de la Vierge du
+Temple suait tellement que deux hommes étaient
+constamment occupés à l'essuyer. On dut à son
+intercession de voir les Anglais rétrograder. Jamais
+en effet, à ce que les paysans racontèrent à Habasque
+vers 1832, ils ne purent dépasser le Temple,
+bien qu'on ne leur opposât pas de troupes. Suivant
+une autre légende que j'ai recueillie, la Vierge pour
+arrêter l'ennemi, fit grossir de telle sorte le ruisseau
+qui passe à cet endroit, que les Anglais ne
+purent le franchir.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions de la Haute-Bretagne_, t. I,
+p. 369).
+
+La chapelle du Temple, qui est fort ancienne, est située
+au village de ce nom, en la paroisse de Pléboulle.
+
+
+
+
+PERSONNAGES SACRÉS
+QUI FIGURENT DANS LA PETITE LÉGENDE DORÉE
+
+
+Aaron, 162.
+
+Abraham, 93, 151.
+
+Amateur, 79.
+
+André, 74.
+
+Anne (sainte), 83.
+
+Antoine, 75, 77, 90.
+
+Arbrissel, 88.
+
+
+Benoît de Macerac, 109.
+
+Blanche (sainte), 1, 5.
+
+Briac, 29.
+
+Brigitte (sainte), 115.
+
+
+Cado, 32.
+
+Carapibo, 133.
+
+Cast, 29, 31.
+
+Chasné (sainte de), 135.
+
+Cieux, 28.
+
+Clément, 14, 16, 21.
+
+Congard, 148.
+
+Convoyon, 62, 154.
+
+Corentin, 144.
+
+Couturier, 132.
+
+
+Dolay, 148.
+
+
+Enogat, 29.
+
+Eustache, 211.
+
+Eutrope, 79.
+
+
+Fiacre, 62, 65, 70.
+
+Froumi, 8.
+
+
+Gendrot, 138.
+
+Georges, 214.
+
+Germain, 10, 97, 151.
+
+Gobrien, 185.
+
+Gorgon, 148.
+
+Goustan, 38.
+
+Gravé, 148.
+
+Guénolé, 13, 69.
+
+Guillaume, 52.
+
+Guillaume Pinchon, 157, 161, 174.
+
+Guingalois, 67.
+
+Guyomard, 188.
+
+
+Hubert, 58.
+
+
+Jacques, 11, 173.
+
+Jacut, 24, 148.
+
+Jean, 77.
+
+Jésus, 172.
+
+Job, 93.
+
+Jugon, 164.
+
+
+Lambert, 156.
+
+Léger, 49.
+
+Lénard, 141.
+
+Lin, 113.
+
+Lunaire, 29, 33, 34.
+
+Lyphard, 60.
+
+
+Malo, 29.
+
+Marcoul, 200.
+
+Martin, 48.
+
+Martin de Vertou, 48, 204.
+
+Mathurin, 79.
+
+Maudez, 70, 72, 148.
+
+Maurise, 157.
+
+Mauron, 152.
+
+Méen, 55.
+
+Melaine, 195.
+
+Méloir, 144.
+
+Michel, 45.
+
+Mirli, 98.
+
+Morin (Pierre), 54, 106.
+
+
+Notre-Dame, 95, 100, 103, 106, 114, 127, 129, 208, 216, 220, 224.
+
+
+Pabu, 85.
+
+Pataude (sainte), 134.
+
+Patrice, 49.
+
+Perreux, 148.
+
+Pitié (sainte), 83.
+
+Pontin, 8.
+
+
+Quay, 189.
+
+
+Riowen, 12.
+
+Roch, 64.
+
+Rou, 135.
+
+
+Sainte aux pochons, 136.
+
+Samson, 107, 204.
+
+Sauveur, 171.
+
+Servan, 29.
+
+Suliac, 202.
+
+Syphorien, 41.
+
+
+Tudual, 85.
+
+
+Valay, 43.
+
+Viau, 50.
+
+Victor de Campbon, 63.
+
+Vierge (la sainte), 9, 40, 49, 95, 177, 216, 220, 224.
+
+Volvire (Mlle de), 133.
+
+Vran, 151.
+
+
+Yves, 179, 182.
+
+[Illustration: Croix de la partie française du Morbihan, d'après
+ROSENZWEIG, _Les Croix de pierre du Morbihan_.]
+
+_Achevé d'imprimer_
+le dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt-dix-sept
+
+PAR
+H. DALOUX
+
+14 _bis_--RUE LOFFICIAL--14. _bis_
+BAUGÉ
+(Maine-et-Loire)
+
+
+NOTES:
+
+[1] Cf. SÉBILLOT. _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_, t.
+1, p. 326; en Berry une légende substitue saint Martin à saint Michel,
+et lui fait bâtir en hiver un moulin tout de glace, que le diable troque
+contre un moulin de pierre qu'il avait construit.
+
+[2] Voir p. 62, une légende qui se rattache à cette roche.
+
+[3] Village du Gouray, peu distant de la colline où se trouve la
+chapelle de saint Roch.
+
+À Ménéne, au milieu d'un ancien retranchement est la chapelle en ruine
+de saint Roch. (CAYOT-DELANDRE, p. 340).
+
+[4] Guillaume.
+
+[5] Il mentionne le récit qui se faisait dans le peuple de Montfort
+d'une empreinte laissée par la cane sur le manteau de la cheminée de la
+grande salle du château.
+
+[6] La mort des fées. _Contes populaires de la Haute-Bretagne_, 2e
+série, nº XX.
+
+[7] Village de Saint-Aaron, à six kilomètres de Notre-Dame, où l'on
+prétend voir les ruines d'un vieux château.
+
+[8] Voir la légende de la page 68; Mlle de Volvire mouru en odeur de
+sainteté, l'an 1694.
+
+[9] D'après une communication de M. Jules Lemoine, cette statue, qui lui
+semble du XVIIe siècle, vient de l'abbaye de Saint-Aubin-des-Bois.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de
+a Haute-Bretagne, by Paul Sébillot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,7400 @@
+The Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de la Haute-Bretagne, by
+Paul Sébillot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
+
+Author: Paul Sébillot
+
+Release Date: October 5, 2008 [EBook #26780]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+PETITE BIBLIOTHÈQUE BRETONNE
+
+PAUL SÉBILLOT
+
+PETITE LÉGENDE DORÉE
+
+DE LA HAUTE-BRETAGNE
+
+[Illustration]
+
+NANTES
+
+SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE
+
+M.DCCC.XCVII
+
+[Illustration]
+
+TIRÉ À 400 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+
+Pour la _Société des Bibliophiles bretons_
+
+Exemplaire nº
+
+SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+_La sainte marchant sur les eaux_, frontispice, dessin
+de Paul Chardin_
+
+PRÉFACE I.
+
+_Croix du Morbihan_ (XVIe siècle) VIII
+
+Sources IX
+
+I.--Sainte Blanche et les Anglais 1
+
+_Sainte Blanche marchant sur les eaux_, dessin de Paul Chardin 3
+
+II.--La statue de sainte Blanche 5
+
+III.--Les taches de la mer et les saints 9
+
+IV.--Saint Riowen marchant sur les eaux 12
+
+V.--Saint Clément 14
+
+VI.--Saint Clément et les vents 16
+
+VII.--Saint Clément et la tempête 21
+
+VIII.--Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île 24
+
+IX.--Saint Cieux 28
+
+_Ancienne statue de saint Briac_,
+dans l'église de ce nom, dessin d'Auguste Lemoine 29
+
+X.--Le pied de saint Cast 31
+
+XI.--Saint Lunaire 34
+_Saint Lunaire et la colombe_ 35
+_Tombeau de saint Lunaire_ 37
+
+XII.--Saint Goustan 38
+
+XIII.--Les pas de la Vierge 40
+
+XIV.--Le saut de saint Valay 43
+
+XV.--Les saints et les mégalithes 45
+
+XVI.--Saint Guillaume 52
+
+XVII.--Pierre Morin 54
+
+XVIII.--Le grés saint Méen 55
+
+_Statue de Saint-Méen_, église de Paimpont 55
+
+_Saint Méen_, statuette à Notre-Dame du Haut 57
+
+XIX.--La chasse saint Hubert 58
+
+XX.--La pierre de saint Lyphard 60
+
+XXI.--Saint Convoyon et la roche aboyante 62
+
+XXII.--Saint Roch 64
+
+XXIII.--La fontaine du Pas de Saint 67
+
+XXIV.--Saint Maudez, saint André et saint Fiacre 70
+
+XXV.--Pourquoi on offre des clous à saint Maudez 72
+
+XXVI.--Pourquoi on offre du chanvre à saint André 74
+
+XXVII.--Le cochon de saint Antoine 75
+
+XXVIII.--Saint Jean, saint Antoine et les cochons 77
+
+XXIX.--Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur 79
+
+_Saint Mathurin_, image populaire 80
+
+_Ancien plomb de saint Mathurin_ 81
+
+_Ancienne médaille de saint Mathurin, en plomb_ 82
+
+XXX.--Sainte Anne et sainte Pitié 83
+
+XXXI.--Le départ de saint Pabu 85
+
+XXXII.--Saint Robert d'Arbrissel 88
+
+XXXIII.--La chapelle du Bois-Picard 89
+
+XXXIV.--La croix des sept loups 91
+
+XXXV.--Les chapelles de Champeaux 93
+
+XXXVI.--Les Notre-Dame de l'Épine 95
+
+XXXVII.-- Notre-Dame du Nid de Merles 100
+
+XXXVIII.--La chapelle de Notre-Dame à Bovel 103
+
+XXXIX.--Le prieuré de Notre-Dame à Montreuil 104
+
+_Pierre sculptée_ de la façade du prieuré 105
+
+XL.--La statue qu'on ne peut emmener 106
+
+XLI.--Saint Samson et la cathédrale de Dol 107
+
+XLII.--Saint Benoît de Macerac 109
+
+_Tombeau de saint Benoît_ 110
+
+_Fontaine de saint Benoît_ 111
+
+XLIII.--Saint Lin 113
+
+XLIV.--Notre-Dame du Pont d'Ars 114
+
+XLV.--La cane de sainte Brigitte 115
+
+_La cane et ses canetons_, ancienne verrière de Montfort 121
+
+XLVI.--Les fées chrétiennes 122
+
+XLVII.--La croix des fées 125
+
+XLVIII.--Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées 126
+
+XLIX.--Les fées et les chapelles 129
+
+L.--Les canonisations populaires 132
+
+LI.--La fosse à Gendrot 138
+
+LII.--Saint Lénard 141
+
+LIII.--Saint Méloir 144
+
+LIV.--Les sept saints 146
+
+LV.--Saint Mauron 152
+
+LVI.--Les saints et les Corbeaux 156
+
+LVII.--Pourquoi les veuves de Landebla ne se remarient pas 158
+
+LVIII.--Le fossé de saint Aaron 162
+
+LIX.--Saint Jugon 164
+
+_Statuette de saint Jugon_, à Carentoir 167
+
+LX.--Légende de Rieux 171
+
+LXI.--Saint Guillaume au Chemin-Chaussée 174
+
+_Le tombeau de saint Guillaume_ à Saint-Brieuc 176
+
+LXII.--Les aboyeuses de Josselin 177
+
+LXIII.--Les vengeances de saint Yves 179
+
+LXIV.--Saint Yves et les couturiers 182
+
+_Saint Yves_, image populaire 183
+
+LXV.--Pourquoi les gars de Saint-Servan n'ont plus de fesses 185
+
+_Statuette de saint Gobrien_ 186
+
+LXVI.--Saint Guyomard 188
+
+LXVII.--Saint Quay et les femmes 189
+
+LXVIII.--Saint Melaine 195
+
+_Saint Melaine et les prisonniers_, dessin de Busnel 198
+
+LXIX.--Saint Marcoul 200
+
+LXX.--Saint Suliac et les ânes 202
+
+LXXI.--La submersion d'Herbauge 205
+
+LXXII.--Le voleur puni 208
+
+LXXIII.--Saint Eustache 210
+
+LXXIV.--Saint Georges 214
+
+LXXV.--La Vierge sauve Lamballe 216
+
+LXXVI.--La Vierge de la Grand'Porte à Saint-Malo 220
+
+LXXVII.--La Vierge du Temple et les Anglais..... 224
+
+Table alphabétique des personnages sacrés
+qui figurent dans la Petite Légende
+dorée 225
+
+
+
+
+PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+CONTES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE, 1re série. _Paris_,
+Bibliothèque Charpentier, 1880, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES PAYSANS ET DES PÊCHEURS, 2e série des contes populaires
+de la Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothèque Charpentier,
+1881, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES MARINS, 3e série des contes populaires de la
+Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothèque Charpentier, 1882,
+in-18. 3 fr. 50
+
+LITTÉRATURE ORALE DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
+1881, pet. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+TRADITIONS ET SUPERSTITIONS DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_,
+Maisonneuve, 1882, 2 vol. petit in-12 elzévir. 10 fr.
+
+CONTES DE TERRE ET DE MER, légendes de la Haute-Bretagne,
+illustrations de G. Bellenger, Léonce Petit et Sahib. _Paris_,
+Charpentier, 1883, in-8 (épuisé).
+
+LE BLASON POPULAIRE DE LA FRANCE (en collaboration avec
+H. Guidoz). _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18. 3 fr. 50
+
+CONTES DES PROVINCES DE FRANCE. _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18.
+3 fr. 50
+
+GARGANTUA DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. _Paris_, Maisonneuve,
+1883, p. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+LÉGENDES CROYANCES ET SUPERSTITIONS DE LA MER. _Paris_, Bibliothèque
+Charpentier, 1886-1887, 2 in-18. 7 fr.
+
+COUTUMES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
+1886, pet. in-12 elzévir. 5 fr.
+
+LES TRAVAUX PUBLICS ET LES MINES DANS LES LÉGENDES ET LES
+SUPERSTITIONS DE TOUS LES PAYS. _Paris_, Rothschild, 1894,
+in-8 illustré. 40 fr.
+
+LÉGENDES ET CURIOSITÉS DES MÉTIERS. _Paris_, E. Flammarion,
+1895, gr. in-8 illustré. 12 fr.
+
+ANNUAIRE DE BRETAGNE pour 1897 (en collaboration avec René
+Kerviler). _Rennes_, Plihon et Hervé, 1897, in-8 illustré. 4 fr.
+
+CONTES ESPAGNOLS. _Paris_, Charavay, Mantoux et Martin, 1897,
+in-8 illustré. 1 fr. 50
+
+[Illustration: Les «sentes» de la mer, dessin de PAUL CHARDIN.]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les légendes qui figurent dans ce petit recueil ont un caractère très
+nettement déterminé: elles sont avant tout locales, ou tout au moins
+localisées par les conteurs, qui ne manquent pas d'indiquer les lieux où
+se sont passés les actes, dont le souvenir n'a souvent survécu qu'à
+l'état fragmentaire: la mer conserve la trace des saints qui l'ont
+parcourue, les rochers portent à jamais les empreintes qu'ils y ont
+laissées; des fontaines ont jailli sous leurs pas, et la piété populaire
+a jalonné leur passage en construisant des chapelles ou en érigeant des
+croix. Leurs sanctuaires sont le centre d'un culte qui est particulier à
+une région et auxquels ses fidèles, parfois assez rares, demeurent très
+attachés.
+
+Parmi ces saints que l'on pourrait appeler nationaux en raison de leur
+naturalisation populaire, il en est que l'Église ne reconnaît pas,
+d'autres qui ne sont même pas mentionnés dans la _Vie des saints de
+Bretagne_, pourtant si profondément légendaire; parfois le clergé du
+diocèse où se trouve la petite chapelle placée sous leur vocable, la
+petite croix qui leur est dédiée, ou la fontaine qui porte leur nom, ne
+leur rend aucun culte et ignore même presque leur existence.
+
+Le peuple, lui, les connaît, et jusqu'à ces derniers temps il a conservé
+dans sa mémoire leur petite légende dorée, souvent plus intéressante au
+point de vue des traditions que celle de beaucoup de bienheureux
+célèbres. Mais elle n'est guère racontée que dans le voisinage du petit
+monument qui porte le nom du saint obscur, mais pourtant aimé, que l'on
+regarde dans le pays comme une sorte de divinité locale. Toutefois si le
+culte persiste encore, la légende va s'effaçant un peu tous les jours,
+comme ces pierres tombales des églises, jadis sculptées en relief, dont
+le pied des passants a rongé peu à peu les ornements et les
+inscriptions. Celles qu'on peut encore retrouver aujourd'hui,--j'allais
+dire déchiffrer,--sont généralement courtes; au lieu d'une vie entière,
+il ne subsiste plus que des épisodes, ou une sorte d'abrégé d'une
+tradition, sans doute mieux sue jadis et plus développée.
+
+J'ai fait de mon mieux pour sauver tout au moins les débris qui en
+subsistent encore. Les quelques récits qui ont paru en 1885 dans la
+_Revue de l'histoire des religions_ m'ont attiré de précieuses
+communications; j'ai continué à enquêter autour de moi, et en réunissant
+aux récits ainsi recueillis ceux puisés par divers auteurs dans la
+tradition orale, je suis parvenu à réunir environ quatre-vingts
+légendes.
+
+Comme beaucoup de ces saints sont souvent à peu près inconnus dès qu'on
+s'éloigne du lieu qui leur est consacré, leur légende n'est sue que de
+bien peu de gens, dont le nombre va en diminuant tous les jours; ce sont
+surtout les vieillards qui la connaissent: la jeune génération l'ignore
+ou la traite avec dédain. Il faut beaucoup de patience et un peu de
+bonheur pour arriver à rencontrer la personne, peut-être unique, qui la
+conserve encore avec quelque précision. Il m'a été relativement plus
+facile de recueillir en Haute-Bretagne près d'un millier de contes
+populaires que de trouver le demi-cent de courtes légendes de ce volume
+qui sont dues à mon enquête personnelle. Sans que j'aie fait porter
+spécialement sur elles l'effort de mon exploration, je puis dire sans
+exagérer que je m'en suis occupé pendant une vingtaine d'années. Mais
+les conteurs sont, en ce qui regarde ces légendes, assez défiants; ils
+ne les disent pas volontiers, craignant sans doute qu'on ne se moque des
+récits naïfs, transmis de génération en génération, qui racontent des
+épisodes de la vie des petits saints. Presque toujours ils s'expriment
+avec un certain respect, même quand ils rapportent des traits, assez
+rares d'ailleurs, qui n'ont pas toute la gravité qui convient à la
+légende dorée. Mais il n'est que juste de remarquer que tel passage,
+qui nous paraît vulgaire ou bizarre, semble tout naturel au conteur,
+qui n'y entend pas malice. Dans deux ou trois récits seulement
+intervient la note comique, et même un peu irrévérencieuse en apparence;
+mais il ne faudrait pas y voir une idée de moquerie ou de scepticisme à
+l'égard des bienheureux populaires. Presque toujours ceux qui leur ont
+manqué de respect sont, ainsi qu'on le verra dans toute une série de
+récits, trop punis, même pour des fautes assez vénielles, pour que les
+conteurs se permettent autre chose qu'une plaisanterie, qui ne leur
+semble pas déplacée.
+
+Dans les légendes que j'ai recueillies moi-même comme dans celles que
+j'ai empruntées à divers auteurs, il en est qui forment des récits à peu
+près complets, le plus souvent assez courts, où l'on rencontre des
+épisodes poétiques ou gracieux dans leur naïveté, qui ne dépareraient
+pas une Vie des Saints de Bretagne; d'autres ne présentent plus guère
+que des fragments assez frustes: en historien fidèle, je les ai
+rapportés sans essayer de les restaurer. Ce sont en quelque sorte des
+pièces d'un musée hagiographique de la Haute-Bretagne: à côté de
+statuettes entières ou à peu près, il en est d'autres qui ont gravement
+souffert des outrages du temps, et dont il ne reste guère que des
+tronçons.
+
+Si mutilées qu'elles soient, quelques-unes de ces légendes ont conservé
+des détails qui méritent d'être notés. Plusieurs se retrouvent dans ce
+fonds de merveilleux antérieur au christianisme, qui a fini par se mêler
+au merveilleux chrétien. Parfois le saint paraît avoir emprunté des
+épisodes entiers de sa vie à d'anciennes et obscures divinités locales,
+de même qu'aux yeux du peuple, il a gardé les vertus de protection, de
+bonheur ou de guérison, que les petits dieux inconnus auxquels il a
+succédé passaient pour posséder il y a deux mille ans.
+
+Dans mes notes j'ai relevé, aussi exactement que je l'ai pu, les
+particularités physiques qui se trouvent dans le voisinage des lieux où
+l'on rend à ces saints locaux un culte, soit public, soit clandestin; là
+où il existe on constate presque toujours la présence d'une fontaine,
+parfois elle est dans le sanctuaire lui-même; peut-être quelques-unes
+cachent-elles encore dans leur couche séculaire de vase, des témoignages
+des offrandes variées qui leur ont été faites aux différents âges.
+
+J'aurais voulu pouvoir donner, à côté des récits, des représentations
+iconographiques; je n'ai guère pu en trouver plus d'une douzaine. Cela
+tient sans doute à ce que les petits saints sont surtout honorés dans de
+modestes chapelles, et que ceux qui les ont bâties étaient plus riches
+de piété que d'écus. Peut-être aussi n'a-t-on pas recherché avec assez
+de soin les statuettes, les vieux tableaux ou les vitraux qui ont eu
+pour but d'honorer ces humbles bienheureux. C'est un peu dans l'espoir
+de provoquer des recherches que j'ai accompagné les récits de quelques
+images; en cherchant bien il est probable qu'on en rencontrera plusieurs
+qui ont jusqu'ici échappé aux investigations de l'auteur ou des
+écrivains dont il a consulté les livres.
+
+La _Petite Légende dorée_, telle que je la présente aujourd'hui, est
+loin de contenir tout ce que le peuple raconte dans cet ordre d'idées.
+Les lecteurs que ces récits intéresseront, s'ils ont la patience de
+rechercher autour d'eux, en trouveront sans doute bien d'autres,
+peut-être même de très jolis. Je m'estimerais très heureux si ce petit
+volume devenait le point de départ d'un supplément d'enquête sur les
+saints, pour ainsi dire nationaux, de la Haute-Bretagne.
+
+[Illustration: Partie supérieure d'une croix du XVIe siècle, partie
+française du Morbihan, d'après ROSENZWEIG.]
+
+
+
+
+SOURCES ET OUVRAGES CITÉS
+
+ALBERT LE GRAND. _La vie des saints de Bretagne_,
+édition Kerdanet, 1837, in-4.
+
+AMÉZEUIL (Ce d'). _Légendes bretonnes._ Dentu, 1863,
+in-18.
+
+_Annuaire de Bretagne_, par René Kerviler et Paul
+Sébillot. Rennes, Plihon et Hervé, 1897, in-8.
+
+(Pour les fêtes des saints et leurs patronages).
+
+BÉZIER (P.). _Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine._
+Rennes, H. Caillière, 1883, in-8.
+
+--_Supplément à l'inventaire des mégalithes de
+l'Ille-et-Vilaine._ Rennes, H. Caillière, 1884, in-8.
+
+A. DE LA BORDERIE. _Saint-Lunaire, son histoire, ses
+monuments._ Rennes, Plihon, 1881, in-8.
+
+--_Histoire de Bretagne_, t. I. Rennes, Plihon, 1896,
+in-4.
+
+CAYOT-DELANDRE. _Le Morbihan._ Vannes, Cauderan,
+1847, in-8.
+
+CERNY (Elvire de). _Saint-Suliac et ses traditions._
+Dinan, Huart, 1861, in-18.
+
+(DUCREST DE VILLENEUVE). _Le château et la commune._
+Rennes, 1842, in-18.
+
+DULAURENS DE LA BARRE. _Nouveaux fantômes bretons._
+Paris, Dillet, 1881, in-18.
+
+ERNOUL DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des monuments
+mégalithiques des Côtes-du-Nord._ Saint-Brieuc,
+1881, in-8.
+
+ESTOURBEILLON (Comte Régis de l'). _Légendes du
+pays d'Avessac_, 1882, in-18.
+
+----_Saint Benoît de Macerac et ses légendes_, 1883,
+in-8.
+
+----_Itinéraire des moines de Landévennec._ Saint-Brieuc,
+1889, in-8.
+
+FOUQUET (Docteur). _Légendes du Morbihan._ Vannes,
+Cauderan, 1857, in-12.
+
+(GOUDÉ: Le chanoine). _Histoires et légendes du pays
+de Châteaubriant._ Châteaubriant, 1879, in-8.
+
+GUILLOTIN DE CORSON. _Récits historiques, traditions
+et légendes de la Haute-Bretagne._ Rennes, Gaillet,
+1870, in-12.
+
+----_Statistique des cantons de Bains, Redon, etc._
+(Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine, 1878).
+
+HABASQUE. _Notions historiques sur le littoral des
+Côtes-du-Nord._ Saint-Brieuc, Guyon, 1832-1836,
+3 in-8.
+
+HERPIN (Eugène). _La Côte d'Emeraude._ Rennes, II.
+Caillière, 1894, in-8.
+
+JOLLIVET (B.). _Les Côtes-du-Nord, Histoire et Géographie._
+Guingamp, B. Jollivet, 1854 et suiv.,
+in-8.
+
+JOÜON DES LONGRAIS. _Jacques Doremet_, suivi de la
+Cane de Montfort. Rennes, Plihon, 1894, in-18.
+
+KERBEUZEC (Henri de). _La légende de saint Rou._
+Rennes, Simon, 1894, in-18.
+
+LE CLAIRE (abbé). _L'ancienne paroisse de Carentoir._
+Vannes, Lafolye, 1895, in-8.
+
+OGÉE. _Dictionnaire de Bretagne_, éd. Marteville.
+Rennes, 1843-1853, 2 in-8.
+
+OHEIX (Robert). _Bretagne et Bretons._ Saint-Brieuc,
+1886, in-18.
+
+ORAIN (A.). _Curiosités, Croyances, etc. de l'Ille-et-Vilaine_,
+Rennes, p. in-12.
+
+PITRE DE L'ISLE DU DRENEUC. _Dictionnaire archéologique
+de la Loire-Inférieure._ (Saint-Nazaire), Nantes,
+1884, in-8.
+
+_Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou_ (passim).
+
+_Revue des Traditions populaires_ (passim).
+
+SÉBILLOT (Paul). _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
+1re série. Paris, Charpentier, 1880, in-18.
+
+--_Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne._
+Paris, Maisonneuve, 1882, 2 in-12 elzévir.
+
+--_Petites légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne._
+Paris, Leroux, 1885, in-8. (Extr. de la Revue
+de l'histoire des Religions).
+
+Légendes I, II, V, IX, X, XI, XXII, XXIV-XXIX.
+
+--_Légendes, croyances et superstitions de la Mer._
+Paris, Charpentier, 1886-1887, 2 in-18.
+
+--_Coutumes populaires de la Haute-Bretagne._
+Paris, Maisonneuve, 1880, in-12 elzévir.
+
+_Semaine religieuse du diocèse de Rennes._
+
+_Société d'émulation des Côtes-du-Nord._
+
+_Société polymathique du Morbihan._
+
+
+
+
+I
+
+Sainte Blanche et les Anglais
+
+
+Il était une fois un petit garçon dont la mère mourut; son père, qui
+était capitaine de navire, resta avec lui et cessa de naviguer pour
+l'élever de son mieux. Mais quand ses économies eurent été mangées, il
+recommença à naviguer, après avoir mis son fils au collège. Celui-ci,
+qui apprenait tout ce qu'il voulait, entra à l'école navale, en sortit
+officier, et, en se battant contre les Anglais, il devint capitaine de
+vaisseau.
+
+Cependant les Anglais débarquèrent en France; partout où ils passaient,
+ils dévastaient tout, brûlaient les églises et les châteaux, éventraient
+les couettes pour mettre les plumes au vent, et quand ils ne pouvaient
+plus boire, ils défonçaient les tonneaux pour s'amuser à voir le cidre
+courir dans les ruisseaux.
+
+Il y avait dans ce temps-là, au village de l'Isle en Saint-Cast, une
+jeune fille, nommée Blanche, qui était un modèle de sainteté. Plusieurs
+fois ce pays avait été envahi par les Anglais, qui prenaient aux pauvres
+pêcheurs leurs bateaux et leurs filets. Un jour qu'ils étaient débarqués
+à l'Isle, ils surprirent Blanche qui disait ses prières du soir dans une
+vieille chapelle. Ses voisins eurent beaucoup de chagrin de la voir
+ainsi emmenée, car elle était aimée de tout le monde; mais elle leur dit
+de ne pas pleurer, parce que dans huit jours elle serait de retour à
+Saint-Cast.
+
+Blanche fut conduite à bord d'un des vaisseaux, et l'escadre anglaise
+mit à la voile; quand elle fut arrivée dans le port de Londres, tous les
+Bretons qui avaient été enlevés furent désignés pour être _guillotinés_.
+L'exécution devait avoir lieu devant le Palais du roi, et on embarqua
+les condamnés dans des chaloupes pour les y conduire. Blanche, qui était
+avec les autres, s'écria tout d'un coup, en sautant à la mer:
+
+--Je ne suis plus en votre pouvoir, Dieu m'appelle, et je retourne en
+Bretagne.
+
+Un des Anglais essaya de la retenir, et il lui coupa même deux doigts de
+la main gauche; mais Blanche se dégagea, et elle se mit à marcher sur
+l'eau, où sa trace reste marquée par un ruban de mer plus blanc que
+l'eau voisine. Quelques heures après elle était de retour dans son pays.
+
+[Illustration: Le chemin de sainte Blanche, dessin de PAUL CHARDIN]
+
+Les habitants furent bien étonnés de la voir revenir sur l'eau, et tous
+les journaux du temps (_sic_) racontèrent comment Blanche s'était sauvée
+des mains des Anglais. Le capitaine de vaisseau, qui était aussi du
+pays, vint pour la voir, et s'apercevant que c'était une sainte, il lui
+demanda comment faire pour battre les Anglais; car il devait
+prochainement prendre le commandement d'une expédition contre eux:
+Blanche lui donna des conseils, et lui assura que dans quinze jours il
+reviendrait vainqueur.
+
+Le capitaine suivit les avis de la jeune fille, et quand, après avoir
+battu les Anglais, il revint pour la remercier, il tomba amoureux
+d'elle, et Blanche consentit à l'épouser. Elle suivait son mari partout,
+même à la guerre. Un jour leur navire fut entouré d'ennemis; le
+capitaine fut tué à son poste, et le découragement se mit parmi
+l'équipage. Mais Blanche sauta à la mer, et, marchant sur les eaux, elle
+se dirigea vers les Anglais. Ceux-ci eurent tant de peur qu'ils
+s'enfuirent. Alors Blanche revint à bord, et ramena le vaisseau en
+France.
+
+Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait
+eus de son mariage, elle se retira dans son village, où elle continua la
+vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle où
+elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous
+le nom de sainte Blanche.
+
+Ses enfants furent tous les sept des évêques et des saints, et s'ils ne
+sont pas morts ils vivent encore.
+
+(_Conté en 1884, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+Dans cette légende, où l'on trouve un singulier mélange
+d'anachronismes et d'emprunts à l'histoire populaire
+des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un
+personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc
+maritime: dans le récit suivant, ce n'est plus une sainte,
+c'est la statue elle-même, qui est funeste aux Anglais et
+opère des miracles.
+
+
+
+
+II
+
+La statue de sainte Blanche
+
+
+Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient
+les pêcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient
+les saints dans les églises, la statue de sainte
+Blanche, qui se trouvait à sa chapelle de l'Isle en
+Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour
+être transportée en Angleterre.
+
+Pendant la traversée, les Anglais lui firent mille
+affronts, et même ils lui coupèrent deux doigts,
+au moment où le navire entrait dans le port de
+Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et
+elle se mit à marcher sur l'eau comme une personne
+vivante. À cette vue, les Anglais furent saisis
+d'épouvante, et ils firent feu sur elle; mais au
+même instant le tonnerre tomba sur le vaisseau,
+qui fut mis en pièces, et les hommes qui le montaient
+furent brûlés ou noyés. C'est alors que les
+Anglais crurent que sainte Blanche était vraiment
+puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer
+d'elle.
+
+Cependant la statue continua sa route pour
+retourner à sa chapelle, et partout où ses pieds
+ont touché la mer, les traces sont restées sur l'eau,
+qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce
+qu'on appelle encore aujourd'hui le «Chemin de
+sainte Blanche».
+
+Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que
+leur sainte avait échappé aux Anglais, ils coururent
+à la chapelle, et furent bien heureux de la
+retrouver à la place même où elle était avant
+d'avoir été enlevée.
+
+Mais les Anglais étaient furieux contre elle,
+parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur
+leurs compagnons, et ils revinrent à Saint-Cast
+pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brûler.
+Alors, la statue qui connaissait leurs projets,
+se cacha dans une cheminée, et ils ne purent la
+trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit
+de sa cachette et alla se remettre à sa place; mais
+la fumée l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui
+croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre
+disaient: «Ce n'est plus sainte Blanche, mais
+sainte Noire».
+
+(_Conté en 1883 par François Marquer_).
+
+* * *
+
+D'après une autre version, dès que la sainte eut
+mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement
+qu'on ne sut ce qu'elle était devenue. Elle
+traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la
+vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle
+n'avait point les pieds mouillés, et elle alla d'elle-même
+se replacer dans sa niche, qui était alors
+dans une vieille maison. Celle-ci s'écroula, mais
+la statue n'eut d'autre mal qu'une égratignure au
+doigt. Depuis le lieu de la côte anglaise d'où elle
+partit jusqu'à Saint-Cast, il y a sur la mer une
+trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.
+
+* * *
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ fait mention d'une sainte
+Blanche, épouse de saint Fracan, qui vivait à Ploufragan
+au Ve siècle, et qui est fêtée le 30 octobre; aucun des
+épisodes de notre légende n'y figure.
+
+On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, étant
+tombé dangereusement malade, fit un voeu à sainte
+Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la
+fumée avait toute noircie. Dès qu'il fut guéri, il porta la
+statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son
+voeu. Le peintre lui dit que ce n'était pas difficile, et il
+assura à son client que dans huit jours la statue serait
+aussi fraîche que lorsqu'elle était neuve. Le lendemain il
+se mit à l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture
+rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de
+la faire tenir; après avoir essayé à plusieurs reprises, il
+vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne
+voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.
+
+La statuette de sainte Blanche est encore à l'Isle de
+Saint-Cast; elle se trouve dans une maison située auprès
+de l'endroit où était sa chapelle. Elle a soixante centimètres
+environ de hauteur, et elle tient à la main une petite
+baguette. On voit souvent à côté, de petits bonnets que les
+mères offrent pour que leurs enfants soient préservés des
+croûtes à la tête.
+
+Sainte Blanche est invoquée à Saint-Cast pour la guérison
+du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche;
+il consiste en une infinité de petits boutons qui couvrent
+entièrement le corps. On vient tremper les chemises des
+malades à une fontaine dite de sainte Blanche, au bas
+de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont
+dédiées à cette sainte, se trouvent près de l'abbaye en
+ruine de Lantenac, dans la forêt de Loudéac. Elle a tous
+les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin,
+tellement l'eau est réputée favorable à la guérison de cette
+maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une
+chemise qui ait été trempée dans la fontaine, et toujours
+séchée à l'ombre: il ne faut pas oublier une prière et
+l'offrande à la bienheureuse. Il est recommandé aussi
+de ne pas négliger le culte de saint Froumi et de saint
+Pontin dont les images se trouvent aux côtés de sainte
+Blanche. (_Revue des Traditions populaires_, t. IV, p. 164).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+Les taches de la mer et les saints
+
+
+Les légendes qui attribuent à des épisodes de
+la vie des saints les taches qui se voient sur
+la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne.
+Aux environs de Saint-Malo on appelle «Sentes de
+la Vierge», des espèces de sentiers d'une couleur
+plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur
+le bleu de la mer; quand on les voit distinctement,
+les pêcheurs se réjouissent, parce que l'on croit
+que c'est la trace du passage de la bonne Vierge,
+qui descend sur les flots agités, et passe rapidement
+un peu partout pour les calmer.
+
+* * *
+
+M. E. Herpin a inséré dans son livre la _Côte
+d'Emeraude_, une légende qui se rattache au fait
+historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie
+longtemps séjourné à Saint-Cast, je ne l'y ai
+jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y
+soit inconnue.
+
+Au moment de la bataille, une belle dame
+blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits
+de Saint-Cast; c'était la sainte Vierge qui jusqu'alors
+avait vécu sous la forme d'une petite statue
+dans la niche étroite creusée dans la pierre du
+vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si
+vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on eût
+dit un long voile de mousseline qui se déroulait
+sans fin, une étrange traînée de brouillard planant
+au ras du flot, mystérieuse, indécise, impalpable.
+Et à distance, ce long voile de mousseline, cette
+étrange traînée de brouillard semblait être la crête
+des dunes. Voilà pourquoi tous les canons anglais
+tirèrent trop haut, durant la bataille.
+
+Les longues traînées blanches qui se croisent,
+s'entrelacent et se déroulent sont, dit la légende,
+l'ineffaçable sillage qu'a laissé sur l'azur du flot la
+robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait
+comme une céleste apparition, au long des vaisseaux
+anglais, pour leur voiler nos gars embusqués
+dans les dunes.
+
+* * *
+
+Dans la baie de Fresnaye (Côtes-du-Nord),
+quand le temps est calme et la mer haute, on voit
+une marque blanche qu'on appelle le «Sillon de
+saint Germain». Voici son origine: au temps jadis la
+statue de ce saint, auquel est dédiée, à l'extrémité
+de la commune de Matignon, une chapelle, débris
+d'une ancienne église paroissiale et but d'un pèlerinage
+annuel, se trouvait à Plévenon, le jour où
+devait avoir lieu le pèlerinage; il faisait si mauvais
+temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur
+la mer. Pour ne pas contrarier les fidèles qui
+étaient venus à sa chapelle, la statue du saint se
+mit en mouvement, et traversa la mer toute seule.
+Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la
+même baie une autre raie se nomme «Chemin de
+saint Jean».
+
+À Frégéac, vers l'embouchure de la Vilaine, est
+la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois,
+lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivière de
+Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'écumes
+que les habitants du pays appellent le «Chemin de
+saint Jacques»: c'est la route que suivit le saint
+lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les
+eaux, il voulut s'arrêter à Rieux.
+
+(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la mer_, t. I, p. 184).
+
+On trouvera un peu plus loin une version de cette légende
+plus détaillée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+Saint Riowen marchant sur les eaux
+
+
+Saint Riowen, moine du monastère de Redon,
+vers l'an 837, est devenu depuis une époque
+très reculée, patron de la frairie de la Haye, en
+Avessac, où son souvenir est encore conservé
+dans la dénomination du village de _Rozrion_ (tertre
+de Rion ou Riowen) et dans celle du _Domaine
+de saint Riowen_ (matrice cadastrale, section B,
+nº 1593).
+
+Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout
+particulièrement Avessac et surtout les bords de
+la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir
+soulager ou soigner les malheureux.
+
+Un jour que les eaux, grossies par la marée et la
+tempête, avaient emporté sa petite barque pendant
+qu'il était à soigner un pauvre, on le vit, après
+une courte prière, marcher sur les eaux à pied
+sec, et, s'avançant sur les flots, gagner ainsi sans
+crainte son monastère de Redon. Aussi, est-il
+souvent invoqué, dans les mauvais temps, par les
+bateliers du Don et de la Vilaine et les pêcheurs
+d'anguilles de Murain.
+
+(_Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+* * *
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ relate plusieurs miracles
+de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de
+Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant
+pas trouvé de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint
+Guénolé frappe la mer avec son bourdon et elle devient
+solide comme un chemin.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+V
+
+Saint Clément
+
+
+Un jour saint Clément, portant son ancre au
+cou, voulut traverser la grève entre Saint-Servan
+et Saint-Malo; mais la grande marée le
+surprit, et comme le poids de son ancre l'empêchait
+de se sauver, il se noya.
+
+Un an après, la mer se retira plus que d'habitude,
+et une femme, qui pêchait au bas de l'eau, vit le
+corps de saint Clément étendu auprès d'un rocher,
+et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut
+qu'il était saint, et posant son enfant, qu'elle
+avait amené avec elle, elle s'agenouilla auprès du
+cadavre et pria jusqu'à ce que la mer vint mouiller
+ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en
+toute hâte, oubliant son enfant près du corps du
+saint.
+
+L'année suivante la mer se retira encore, et la
+femme vint au bas de l'eau, à l'endroit où elle
+avait vu le corps de saint Clément. Lorsqu'elle y
+arriva, son fils dormait à la place où elle l'avait
+laissé un an auparavant; bientôt il se réveilla, se
+frotta les yeux et se mit à appeler sa mère.
+
+On assure aussi que lorsque saint Clément fut
+noyé il surgit une chapelle auprès de son corps.
+
+* * *
+
+Ce récit, qui a été recueilli dans les environs de Saint-Malo,
+diffère, par les détails seulement, d'un épisode de la
+vie de saint Clément qu'on peut lire dans la _Légende dorée_
+(éd. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de
+Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est
+jeté à la mer par un persécuteur. Le miracle de la mer qui
+se retire a disparu du récit populaire, qui l'a remplacé par
+le phénomène beaucoup plus naturel des marées d'équinoxe
+qui découvrent de si vastes espaces; l'épisode de l'enfant
+est, aux détails près, semblable à celui de la légende du
+littoral, qui pourrait bien avoir été empruntée à la vie de
+saint Clément, très populaire comme on le sait parmi les
+gens de la mer. Peut-être aussi a-t-il circulé un livret de
+colportage où la vie du saint, extraite de la _Légende dorée_,
+aura surtout reproduit les épisodes de la vie de saint
+Clément qui sont en relation avec la mer.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+VI
+
+Saint Clément et les vents
+
+
+Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast
+qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre
+à Terre-Neuve. Comme il passait près du Légeon, il
+vit sur le rocher un homme qui appelait au secours.
+Il fit aussitôt mettre la chaloupe a l'eau et le
+naufragé fut amené à bord.
+
+En ce temps-là il n'y avait pas de vent sur la mer,
+et les navires étaient obligés d'aller dans le sens
+du courant, ou bien on les faisait marcher à force
+de rames. On avait jeté l'ancre pour recueillir le
+naufragé, et le capitaine dit à ses matelots d'aller
+se coucher en attendant que la marée permît
+de recommencer la route. Il se trouva alors seul
+avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui
+dit:
+
+--Où allez-vous, capitaine?
+
+--À Terre-Neuve.
+
+--À Terre-Neuve! je ne vous vois pas arrivé.
+
+--J'arriverai avec le temps, et j'espère faire
+une bonne année.
+
+--Je puis vous porter chance, dit le naufragé;
+mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au
+voyage de Terre-Neuve.
+
+--Quelle idée avez-vous là! s'écria le capitaine,
+si je ne vais pas au banc, que deviendront ma
+femme et mes enfants?
+
+--Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi
+à Saint-Malo et je vous enseignerai
+mon secret.
+
+Le capitaine fit lever l'ancre et revint à Saint-Malo.
+Le naufragé lui dit alors:
+
+--Vous avez entendu parler des vents, capitaine?
+
+--Oui, et j'ai même ouï dire que le roi donnerait
+son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les
+amener sur l'Océan.
+
+--Hé bien! si vous voulez m'écouter, c'est
+vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez
+partir pour le pays des vents, et ils vous suivront;
+mais auparavant, il faut que je vous dévoile mon
+secret. Lorsque j'étais sur le rocher, je me serais
+bien sauvé tout seul si j'avais voulu, car je suis un
+saint puissant et je m'appelle saint Clément; mais
+j'ai voulu voir si vous aviez bon coeur, et, puisque
+vous m'avez secouru, il est juste que je vous récompense.
+Approchez votre bouche de la mienne.
+
+Le capitaine obéit, le saint lui souffla dans la
+bouche et lui dit:
+
+--Depuis que les vents sont vents, c'est moi
+qui les gouverne et ils m'obéissent. Quand vous
+serez en leur présence, vous n'aurez qu'à siffler,
+et il vous obéiront comme à moi. Vous les ferez
+monter à votre bord, et quand ils seront sur
+l'Océan, vous aurez le beau navire du roi.
+
+Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitôt.
+Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps
+à aller, car les marées n'étaient pas toujours
+favorables et les matelots se lassaient de ramer
+sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le
+capitaine descendit à terre, et quand il fut en
+présence des vents, il dit à Nord, leur chef:
+
+--Capitaine, il y a longtemps que vous êtes
+dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reçu
+l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens
+vous chercher.
+
+Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se
+mit en colère, et lui et tous ses matelots
+soufflèrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient
+tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il
+se rappela alors le pouvoir que lui avait donné
+saint Clément, et il siffla de toute sa force; aussitôt
+les vents s'apaisèrent, devinrent doux comme des
+moutons, et le suivirent à bord.
+
+Le navire ne mit pas grand temps à se rendre
+en France, car les vents soufflèrent constamment
+sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que
+de jusant, et les matelots étaient joliment contents
+de n'avoir plus à tirer sur les avirons.
+
+Le capitaine débarqua les vents à terre; ils se
+dispersèrent sur l'Océan, où depuis ils ont toujours
+soufflé, et grâce à eux les matelots n'ont plus
+besoin de ramer pour faire avancer les navires.
+
+Le roi de France était bien content; il fit venir
+le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau.
+Le capitaine cessa de naviguer peu de temps
+après, et il resta à vivre à Saint-Cast, avec sa
+femme et ses enfants. En reconnaissance du
+service que saint Clément lui avait rendu, il fit
+placer sa statue dans l'église paroissiale où elle
+est toujours restée depuis.
+
+(PAUL SÉBILLOT. _Légendes de la Mer_, t. II, p. 136).
+
+* * *
+
+Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la
+Haute-Bretagne invoquent souvent
+
+ Saint Clément
+Qui gouverne la mer et le vent.
+
+et ils lui disent:
+
+ Bien heureux saint Clément
+ Donnez-nous du vent.
+
+Après avoir sifflé, ils lui font une petite prière; s'il ne se hâte pas
+de faire souffler la brise, ils se mettent à jurer, l'insultant et
+l'appelant Pierrot.
+
+Autrefois à Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pêche, ou
+s'ils n'avaient pas été contrariés dans leur voyage, ils allaient porter
+de la raie à saint Clément. Cette coutume est tombée en désuétude.
+
+On racontait naguère à Saint-Cast que les marins avaient acheté une
+ancre à saint Clément, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant
+dans l'église, s'aperçut que l'ancre était tombée des mains du saint. Il
+cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint
+abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le
+priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont
+pris pour leur patron définitif et ne cessent de l'invoquer dans les
+plus grands périls. Saint Clément a sa statue dans plusieurs églises de
+la côte: celle qu'on voit à Saint-Cast a environ un mètre de hauteur;
+elle est en bois, le saint est représenté en costume de pape; il a une
+croix dans la main droite et une ancre à la main gauche.
+
+
+
+
+VII
+
+Saint Clément et la tempête
+
+
+Au temps jadis, saint Clément résolut de traverser la mer pour aller
+chez les infidèles prêcher la religion chrétienne. Il se fit construire
+un petit bateau, à bord duquel il s'embarqua.
+
+Pendant qu'il était sur mer, il s'éleva une violente tempête. Saint
+Clément tint vaillamment tête à l'ouragan et continua son voyage sans
+s'émouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le
+montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que
+c'était un naufragé; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent à
+portée, le capitaine proposa au marin de le prendre à son bord. Saint
+Clément accepta, à la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le
+petit bateau fut hissé à bord et saint Clément monta sur le navire qui,
+revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les côtes de France.
+
+Ce n'était pas la France que saint Clément désirait visiter; mais comme
+le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'étaient pas
+chrétiens, il résolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se
+fit d'abord connaître à eux en leur racontant la mission qu'il avait
+reçu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots
+pensèrent qu'ils avaient affaire à un vieux marin que la tempête qu'il
+avait essuyée à bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le
+vent continuait à souffler avec rage et qu'ils avaient fort à faire, ils
+le laissèrent et ne firent plus attention à lui.
+
+Le lendemain l'homme de vigie aperçut la terre, et le capitaine reconnut
+qu'il longeait la côte de Bretagne. La mer à cet endroit était plus
+houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que
+jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots
+exécutèrent la manoeuvre; mais le navire manqua à virer: ils essayèrent
+une seconde fois, puis une troisième; mais ce fut en vain. Le capitaine
+voyant qu'il était impossible de lutter contre la tempête, fit jeter les
+ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas à
+grand'chose, car le navire une fois mouillé traînait ses ancres, et la
+mer et le vent le poussaient violemment vers la côte. Tout le monde à
+bord se considérait déjà comme perdu; seul saint Clément ne paraissait
+même pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui
+était toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze
+a vingt livres qu'il étalingua (attacha) à un bout de corde et lança à
+la mer; les matelots le regardèrent avec pitié, car ils croyaient
+réellement avoir affaire à un fou; mais un moment après, à leur grande
+surprise, ils s'aperçurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de
+saint Clément avait mordu le fond, et de plus la tempête était calmée,
+et la mer, d'agitée qu'elle était, était devenue droite comme un papier.
+Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombèrent à genoux
+devant saint Clément et lui demandèrent pardon de s'être moqués de lui.
+Ils se convertirent tous à la foi chrétienne, et aussitôt débarqués, le
+capitaine emmena saint Clément à sa maison et le pria de rester avec
+lui, mais il refusa et quitta le pays.
+
+Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit bâtir une chapelle en son
+honneur.
+
+(_Conté en 1892 par François Marquer_).
+
+
+
+
+VIII
+
+Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île
+
+
+Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer était une île, et le principal
+village, qui porte encore le nom de l'Isle, était de tous côtés entouré
+par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient
+communiquer avec la terre ferme et ils en étaient bien marris.
+
+Un jour que la mer était grosse, un pêcheur de Saint-Jacut essaya
+d'aller en bateau à Trégon; mais il ne put y réussir, et il ramena son
+embarcation dans le havre. Après l'avoir solidement amarrée, il se
+disposait à s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine
+d'un ancien pécheur, et qui lui demanda la charité.
+
+--Je ne sé (suis) pas riche, répondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain
+sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec
+moi), tu mangeras des patates.
+
+Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son
+mieux: au bout de ce temps, l'homme se disposa à partir, et il demanda
+à son hôte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couché.
+
+--Je ne vous demande ren, répondit le pêcheur, car vous n'ez (n'avez)
+pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.
+
+--Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous récompensera, répondit le
+bonhomme.
+
+Et comme le pêcheur partait pour la pêche, le saint toucha un de ses
+filets, et lui dit:
+
+--Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tâchez de prendre
+beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.
+
+Le saint disparut, et le pêcheur alla à la mer, en maugréant un peu, car
+on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance à ceux qui vont à la
+pêche.
+
+Pourtant à cette marée, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en
+prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou
+mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il
+était bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient
+toujours dans les mêmes filets--ceux que le saint avait touchés,--et
+qu'ils n'avaient jamais besoin de réparation.
+
+Bientôt il fut à l'aise, et il devint même l'homme le plus riche du
+pays. Il attendait toujours la visite du bonhomme, qui avait promis de
+venir le voir.
+
+Un jour il le trouva à sa porte et il fut bien content; il lui offrit de
+demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il était. Le
+saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prêcher
+la religion aux infidèles.
+
+--Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui répondit le Jaguen;
+car, à coup sûr, vous serez persécuté.
+
+Le lendemain saint Jacut commença ses prédications; mais les Jaguens ne
+voulurent pas l'écouter, et ils le dénoncèrent au seigneur du pays, qui
+envoya des soldats pour se saisir de lui.
+
+Le saint, en voyant cette troupe de gens armés, eut peur, et il
+s'enfuit; mais comme la mer était haute et qu'elle entourait l'île, il
+ne savait comment s'échapper. Arrivé sur le bord, il se mit en prière,
+et posant la main sur l'eau, il dit: «Je désire qu'une terre relie cette
+île au continent.»
+
+Aussitôt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma
+une sorte de route, sur laquelle le saint marcha à pied sec.
+
+Quand il fut passé sur la terre ferme, il se retourna et dit:
+
+--Tant que le monde sera monde, ceci existera.
+
+C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une
+presqu'île.
+
+À la vue de ce miracle, les Jaguens cessèrent de persécuter le saint,
+et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis à la foi
+chrétienne.
+
+(_Recueilli à Saint-Cast par François Marquer._)
+
+* * *
+
+On m'a montré à Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher
+isolé qui, vers son milieu, avait une dépression, et l'on disait que
+c'était la marque de la corde du bateau de saint Jacut.
+
+Saint Jacut, prince de Domnonée, premier abbé du monastère qui porte son
+nom, Ve siècle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Mené, de
+Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de
+Gicquelleau, il a des chapelles à Dirinon et à Plestin.
+
+Ce saint figure aussi dans une légende du Morbihan, intitulée les Sept
+Saints, qu'on trouvera plus loin.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IX
+
+Saint Cieux
+
+
+On trouva saint Cieux dans un rocher, où l'on montre encore son berceau
+et l'empreinte de son premier pas. Il était en effet tout petit, et
+personne ne savait d'où il venait.
+
+Quand il fut en âge de gagner sa vie, il devint pêcheur, et tout en
+faisant son métier, il se mit à prêcher la religion chrétienne, mais il
+rencontra de mauvaises gens qui le tuèrent sur la falaise vis-à-vis la
+pointe Saint-Martin.
+
+À l'endroit où tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang,
+et l'on y voit encore une traînée rouge; on dit dans le pays que c'est
+le sang de saint Cieux.
+
+Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la
+falaise, on la transporta plus haut, à l'endroit où on la voit
+actuellement, et qui est un peu plus éloigné du rivage.
+
+(_Tradition orale de Lancieux_)
+
+
+D'après Jollivet (_Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 338), on montre
+près du rocher appelé Berceau de saint Cieux, le sentier
+qu'il gravit, sur le bord duquel est placée une croix qui
+porte son nom. Tout près sont un port et une fontaine,
+dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi
+«mine d'eau», et comme l'eau qui s'en échappe tombe
+en gouttes ressemblant à des pleurs,
+on a nommé celles-ci «les larmes de
+saint Cieux».
+
+On raconte à Lancieux une autre légende
+assez différente:
+
+Il y avait une fois huit frères
+qui vinrent d'Angleterre en Bretagne,
+pour y prêcher la religion
+chrétienne: c'étaient saint Cast,
+saint Jacut, saint Cieux, saint
+Briac, saint Lunaire, saint Enogat,
+saint Malo et saint Servan.
+Saint Cieux débarqua à l'endroit
+qu'on appelle le port Saint-Cieux.
+
+[Illustration: Ancienne statue
+de saint Briac.]
+
+Il bâtit l'église de Lancieux,
+qui était jadis sur une butte, auprès du moulin de
+la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque
+temps après la mort de saint Cieux, on transporta
+son corps dans l'église qu'il avait bâtie; mais le
+lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise.
+On le rapporta plusieurs fois dans l'église, mais
+comme on le retrouvait toujours le lendemain au
+bord de la mer, on comprit qu'il voulait que
+l'église fût à l'endroit où on la voit aujourd'hui;
+dès que le corps du saint eut été mis dans l'église
+neuve, il resta tranquille dans sa tombe.
+
+Pendant la Révolution, toutes les statues des
+saints qui ornaient l'église furent brûlées, mais on
+eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux
+qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir à
+la brûler.
+
+* * *
+
+Les récits relatifs à saint Cieux et à saint Lunaire, ont
+été recueillis en 1884, à Lancieux, par Mlle Marthe Gesnys,
+ma nièce, alors âgée de treize ans.
+
+L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu
+qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses
+de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer
+pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la
+paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont
+exactement dans l'ordre qu'occupent--en partant de
+Saint-Cast--les paroisses qui portent leur nom. Le nom
+de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne;
+comme dans les légendes similaires les saints
+devaient être au nombre de sept.
+
+Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe siècle
+(26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est
+le patron de Lancieux.
+
+
+
+
+X
+
+Le pied de saint Cast
+
+
+Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande
+en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne.
+Il débarqua au pays qui porte maintenant le
+nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant
+pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les
+rassura et se fit connaître à eux.
+
+Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:
+
+--Puisque tu es saint et que tu te prétends
+envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons
+en toi.
+
+--Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la
+vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur
+le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.
+
+Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit
+la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel
+il était sauté en abordant, il frappa du pied,
+et la marque resta empreinte sur le rocher.
+
+--Tant que le monde sera monde, dit saint Cast,
+mes pieds resteront marqués ici.
+
+Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il
+emmena saint Cast à son château, et lui donna un
+terrain sur lequel il fit bâtir l'église.
+
+(_Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast
+au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte
+longue de cinquante centimètres environ, dont la
+forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le
+Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, VIe siècle (1er novembre),
+a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu
+près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle
+est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix;
+c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour
+empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.
+
+La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de
+saint Cast une origine moins élevée.
+
+* * *
+
+Un jour saint Cast se promenait sur les rochers
+de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami.
+Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers,
+qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent
+et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:
+
+--Il faudra me faire une paire de souliers,
+prends-moi mesure avant de me quitter.
+
+Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de
+la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car
+il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier
+ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint
+Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça
+comme de la vase mouillée, et il dit:
+
+--Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la
+longueur et la largeur de mon pied; car, tant que
+le monde sera monde, sa marque restera ici.
+
+(_Conté en 1888 par François Marquer_).
+
+* * *
+
+Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque.
+Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast,
+le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte
+le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le
+deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est
+une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser
+de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux.
+Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait
+peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de
+la paroisse.
+
+
+
+
+XI
+
+Saint Lunaire
+
+
+Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour
+venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua
+seul sur un petit navire, et mit le cap sur la
+côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux
+comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré
+d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus
+reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère
+contre la brume qui lui barrait la route, et,
+prenant son sabre, il le lui lança comme à une
+ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire
+put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son
+nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où
+l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.
+
+Depuis ce temps les marins le nomment le
+patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les
+incommode.
+
+(_Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast_).
+
+Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:
+
+Brume, disparais de la mer,
+Ou tu seras coupée par la moitié,
+Avec un couteau d'acier.
+
+Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une
+pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint
+évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu,
+au-dessus du village des Landes, passe pour avoir
+servi au même usage. (P. BÉZIER. _Inventaire des mégalithes
+de l'Ille-et-Vilaine_, p, 70-71).
+
+* * *
+
+Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant
+de la vie du saint:
+
+Au temps jadis, quand saint
+Lunaire vint prêcher la religion
+chrétienne sur les côtes
+de Bretagne, il apportait avec
+lui une pierre sacrée, pour la
+placer sur l'autel qu'il voulait
+ériger. Mais il la perdit, et
+comme il ne pouvait la retrouver,
+il était chagrin et se tourmentait
+beaucoup. Alors il se
+mit à prier Dieu, et une colombe
+la lui rapporta. C'est alors qu'il commença
+à construire une église.
+
+[Illustration: Partie supérieure
+de la pierre tombale
+de saint Lunaire]
+
+* * *
+
+Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi,
+avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit
+son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la
+mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif.
+Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre,
+en Armorique, deux colombes plus blanches que neige
+arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel
+qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor
+de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et
+pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment
+fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort
+du jureur.
+
+M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de:
+_Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments_, une
+monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il
+fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle
+que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage
+que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui
+ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures
+représentant, vu de face et de profil, le tombeau
+de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons
+reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie
+supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe
+rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la
+gueule d'un monstre.
+
+D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de
+soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si
+lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.
+
+Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne;
+lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux
+passage du Décollé, ils récitent un _Pater_ et un _Ave_,
+et disent:
+
+ Saint Lunaire,
+Préservez-nous du naufrage en mer.
+
+Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët,
+Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il
+a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un
+ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été
+récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en
+général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et
+il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à
+Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des
+fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se
+servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.
+
+Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le
+pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme,
+qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le
+saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans
+sa niche où il était retourné de lui-même. (_Revue des Traditions
+populaires_, t. VII, p. 91, 105).
+
+[Illustration: Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans l'ancienne
+église paroissiale.]
+
+
+
+
+XII
+
+Saint Goustan
+
+
+Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu
+d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui
+supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.
+
+On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à
+cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait
+le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui
+n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors
+qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de
+façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en
+dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.
+
+On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint
+a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.
+
+Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages
+voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie
+extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le
+tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention
+du saint leurs enfants se mettent à marcher.
+
+Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux
+pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet
+d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du
+premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année,
+sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire
+passer l'épingle.
+
+(_Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées
+au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler_).
+
+* * *
+
+Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu
+construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que
+chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait
+la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic
+avait laissé l'empreinte de son corps.
+
+Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien
+qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent
+obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand,
+au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du
+nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette
+chapelle a été démolie l'an dernier.
+
+Saint Goustan, solitaire, VIIe siècle (28 novembre), est le
+patron d'Auray, d'Hoedic, de Saint-Gildas de Ruys.
+
+
+
+
+XIII
+
+Les pas de la Vierge
+
+
+Après avoir franchi la chaussée de l'étang
+Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit,
+pour atteindre le haut de la colline sur laquelle
+est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un
+sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent
+tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la
+colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre
+en Egypte, et elle y a laissé des traces de son
+passage; sur le premier rocher on remarque une
+empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge,
+fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un
+instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est
+restée gravée.
+
+Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue
+sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte;
+la marque toutefois affecte la forme d'une
+cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les
+vieillards se mettaient à genoux dans ces deux
+endroits, et après avoir nettoyé les deux empreintes,
+ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans
+mon enfance, été maintes fois témoin de cette
+scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en
+désuétude. Du reste un exhaussement du chemin
+a enfoui cette empreinte.
+
+À quelques pas de là on voit une pierre en
+forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y
+donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait
+qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle
+qui a produit la tache blanche que l'on remarque
+sur la paroi du rocher.
+
+(_Recueilli par M. J. Carlo_).
+
+* * *
+
+À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier
+pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre
+jamais et par lequel la mère de notre Seigneur
+gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue,
+et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une
+chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait:
+«Nous avons bien assez monté, cessons»,
+d'où le nom de la commune de Cesson.
+
+(HABASQUE. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, t. II,
+p. 313).
+
+* * *
+
+Habasque ajoute que de son temps cette tradition était
+connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc
+m'ont assuré qu'elle était encore populaire.
+
+À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds
+de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et,
+quand les petits enfants tardent trop à marcher,
+on leur met les pieds dans ce creux.
+
+(MAHÉ, _Antiquités du Morbihan_, p. 445.)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XIV
+
+Le saut de saint Valay
+
+
+Un jour que le bienheureux saint Valay était
+venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo
+leur mauvaise langue et leur conduite légère,
+celles-ci se mirent en colère et elles prirent des
+pierres pour les lui jeter.
+
+Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les
+femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient
+sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le
+bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le
+bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond
+la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un
+rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses
+pieds.
+
+Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors
+il prit un autre élan, et, traversant la vallée où
+coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la
+rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut
+que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord
+l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que
+le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.
+
+(_Recueilli à Dinan en 1885._)
+
+Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint
+Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se
+recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée;
+des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir
+éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore
+marqué.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
+t. I, p. 335).
+
+* * *
+
+Saint Valay, religieux de Landévennec, Ve siècle (12 juillet),
+est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un
+village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay.
+Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin
+de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay,
+près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie
+donnée par le premier conte est fantaisiste.
+
+La légende attribue à saint Michel un saut encore plus
+miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour
+savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire
+l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir
+d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du
+Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange,
+soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur
+le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte
+du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la
+marque du pied fourchu de Satan.
+
+
+
+
+XV
+
+Les saints et les mégalithes
+
+
+Plusieurs des nombreux mégalithes ou des
+pierres à légendes de la Haute-Bretagne portent
+des noms de saints, et des récits populaires
+attribuent à l'intervention des bienheureux les
+circonstances merveilleuses de leur érection, les
+particularités remarquables qu'ils présentent, ou
+les empreintes naturelles ou artificielles que l'on
+y remarque.
+
+J'ai personnellement recueilli peu de ces légendes;
+la plupart de celles qui figurent ici ont été
+relevées au cours de leurs investigations par les
+auteurs des Inventaires des mégalithes des Côtes-du-Nord,
+de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure,
+qui leur ont, avec beaucoup de raison,
+donné place dans leurs publications. Les deux
+principaux saints qui figurent dans les fragments
+que je réunis ici sont saint Michel et saint Martin.
+
+La beauté et l'importance du Mont Saint-Michel
+ont assez frappé les esprits, pour que, sur les deux
+rives du Couesnon, on en ait attribué la construction,
+soit au diable, soit à la collaboration de
+l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui représentent
+le dualisme du bien et du mal, du ciel et
+de l'enfer. Suivant une légende très connue en
+Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont
+aurait été bâti par le diable à la suite d'une
+gageure avec saint Michel, où chacun d'eux devait
+montrer sa puissance; saint Michel bâtit en une
+nuit un merveilleux palais de glace, le diable
+construit le Mont; saint Michel trompe le diable,
+soit en lui proposant un échange, comme dans la
+légende normande, soit en dessinant avec le bras
+une croix qui chasse à jamais le démon de l'édifice
+qu'il avait bâti[1].
+
+Pour construire sa merveilleuse bâtisse, Satan
+avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrières;
+c'est pour cela que l'on rencontre un assez
+grand nombre de pierres qui étaient destinées au
+Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point
+été transportées à pied d'oeuvre.
+
+À Bazouges-sous-Hédé et à Dingé, des menhirs
+passent pour être des matériaux que le diable y
+portait. Les empreintes sont celles de la sangle
+qui se rompit et le força à les laisser où on les
+voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; à
+Plerguer, un rocher présente des creux qui sont
+les marques laissées par le diable lorsqu'il essaya
+de l'emporter; à Vieuxviel un menhir est tombé
+de son bissac; à Mellé, à Saint-Étienne-en-Coglès,
+à Parigné, des pierres ont été laissées par
+le diable lorsqu'il bâtissait le Mont Saint-Michel,
+et qu'on lui eut crié qu'il n'en fallait plus; une
+pierre du diable, à Louvigné-du-Désert, porte l'empreinte
+des efforts inutiles que le démon fit alors
+pour la détacher.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Villaine_,
+p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).
+
+* * *
+
+En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse
+popularité dont il jouit encore dans une
+grande partie de la France, surtout vers le centre;
+on rencontre toutefois son nom, associé à certains
+mégalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne
+saint Martin de Vertou est très connu, il
+est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier
+saint et non du grand apôtre des Gaules.
+
+La pierre du diable, à Orgères d'après une
+légende, très suspecte en ce qui concerne tout au
+moins le nom du discobole, fut lancée par la druidesse
+Irmanda contre saint Martin évangélisant le
+pays et les creux que l'on remarque sur la pierre
+sont l'empreinte des mains de la druidesse.
+
+À Iffendic une pierre à bassin, située à la queue
+de l'étang de Tromelin, est connue sous le nom de
+Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prétendent
+que l'excavation que l'on voit dans sa partie
+médiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint.
+On s'y rend en pèlerinage pour la guérison de la
+fièvre, et l'on dépose dans le pas des pièces de
+monnaie et de petites croix de bois.
+
+(P. BÉZIER, l. c., p. 9, 222).
+
+* * *
+
+Entre le Clion et Pornic, se trouve une vallée
+très agréable, où l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin,
+lieu de pèlerinage pour beaucoup de gens
+de la région. On lui attribue des propriétés merveilleuses
+et multiples. Une quantité considérable
+de petites croix de bois entoure la source qui sort
+du rocher.
+
+D'après la légende, saint Martin vint visiter le
+pays, monté sur son cheval; celui-ci frappa la
+terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le
+choc.
+
+(_Revue des Traditions populaires_, t. IX, p. 619).
+
+À Mégrit, une pierre posée à la surface du sol
+porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est
+percée dans toute sa longueur. C'est dans ce trou
+que, d'après la légende, saint Patrice s'est caché
+pendant longtemps.
+
+(E. DE LA CHENELIÈRE. _Inventaire des Mégalithes des Côtes-du-Nord_,
+p. 3).
+
+* * *
+
+À Noyal-sous-Bazouges, une pierre, située à six
+cents mètres du village de Saint-Léger, dans le
+champ de l'Autel, est connue dans le pays sous le
+nom d'Autel de saint Léger. La face supérieure
+présente, à quelques centimètres du bord extérieur,
+une rainure encadrant la partie centrale,
+sur laquelle sont ébauchées à coups de ciseaux, de
+petites croix.
+
+Une tradition locale rapporte que c'est sur cette
+pierre que saint Léger, patron de la paroisse voisine,
+célébrait la messe.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 86).
+
+* * *
+
+La sainte Vierge se promenait sur les landes de
+Pléchâtel, filant sa quenouille, et portant sur sa
+tête Pierre-Longue et dans son tablier les Pierres
+Blanches, lorsque son fuseau tomba à terre. Elle
+se baissa pour le relever et, dans le mouvement
+qu'elle fit, la pierre qu'elle portait sur la tête
+glissa et se ficha en terre dans la place même où
+était tombé le fuseau, puis celles du tablier «s'envolèrent»
+et allèrent former dans le champ des
+Meules, un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue.
+Telle est l'origine légendaire d'un alignement
+autrefois considérable, dont il ne reste plus que
+quelques fragments.
+
+(P. BÉZIER, l. c., p. 179).
+
+* * *
+
+À quelque distance du bourg de Saint-Viaud est
+un rocher dans lequel on montre une grotte qu'on
+assure avoir été la demeure de saint Viau; cet
+endroit nommé Pierre Cantin et aussi la «Pierre
+qu'a nom» est en grande vénération dans le pays
+et l'on y vient en pèlerinage pour les maux de
+reins; les habitants s'imaginent y voir, tracée sur
+la pierre, l'empreinte des pieds du saint, de son
+bâton, de son livre, de son bonnet, etc. On y fait
+de pieux pèlerinages.
+
+(GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. _Géographie de la Loire-Inférieure_,
+1829.--OGÉE. _Dictionnaire de Bretagne_).
+
+* * *
+
+En la paroisse de Bains (Ille-et-Vilaine), sur le
+sommet de la colline de _Guerchomin_, appelée
+peut-être jadis: _Guerc'h er men_, la pierre de la
+Vierge, se voient quatre gros blocs de quartz, dont
+l'un mesure plus de deux mètres de haut et qui
+proviennent d'un cromlech ruiné.
+
+Chaque année, pendant la nuit de Noël, quatre
+évêques venus des quatre points de l'horizon, s'y
+réunissent au coup de minuit et officient sur cette
+pierre toujours respectée. Puis, aussitôt leur office
+terminé, ils s'en vont ensemble vers l'occident,
+après avoir fait par trois fois le tour d'une autre
+grosse pierre celtique située non loin de là et nommée
+la _Roche-Aboyante_[2]. Ils sont désignés parfois
+sous le nom de: «Saints des quatre saisons»
+auxquelles chacun doit présider pour sa part au
+cours de l'année nouvelle.
+
+(DERMARS, _Redon et ses environs_, 1860, et _traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+
+
+
+XVI
+
+Saint Guillaume
+
+
+À Louvigné-du-Désert sont des pierres à bassins
+dites Roches Saint-Guillaume; les bassins
+et les entailles ont, d'après la légende, été à
+l'usage de saint Guillaume qui fit pendant quelque
+temps son séjour en ce lieu. L'un était son douet
+(lavoir), l'autre sa fontaine, une autre plus petite
+son écuelle; deux autres qui se touchent sont
+l'empreinte de ses genoux; une entaille à quatre
+branches est celle où il déposait sa croix. Les intervalles
+qui séparent ces blocs portent le nom de
+rues du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Le lit
+du saint qu'on montre est une sorte de grotte formée
+par l'éboulement d'un bloc qui, dans sa chute,
+a été retenu en avant, à une petite distance du sol,
+par d'autres blocs.
+
+Saint Guillaume vécut fort pauvrement en cet
+endroit pendant sept années, nourri par la charité
+des gens du pays. Il envoyait à la quête son âne,
+qui par un instinct surnaturel, allait se présenter
+dans tous les villages des environs: on lui donnait
+du pain, qu'il portait ensuite au saint. Un jour les
+habitants, trouvant peut-être qu'il était trop onéreux
+de le nourrir, chargèrent l'animal quêteur
+d'une telle quantité de pierres qu'il ne pouvait plus
+marcher. Le solitaire n'ayant plus rien pour subsister,
+s'en alla, dit-on, à Mortain, où il trouva, à ce
+qu'on assure, «plus de roches que de pain».
+
+Les habitants du village de la Loriais, qui avaient
+chargé l'âne de pierres, ne tardèrent pas à être
+punis. Ils furent pris par la soif, toutes les sources
+ayant tari; aujourd'hui encore, on n'en saurait
+trouver une, quoique le lieu soit bas et humide.
+
+(P. BÉZIER. _Inventaire_, p. 90-91).
+
+* * *
+
+M. Jules Louail a publié dans le _Vieux Corsaire_, mars
+1802, sous une forme non populaire, une version de cette
+légende qui ne diffère pas beaucoup de celle qu'a rapportée
+M. Bézier; le dénouement seul est changé: le saint ayant
+rencontré à Mortain «plus de beurre que de pain», revint à
+son ermitage; les gens de Louvigné lui demandèrent pardon
+et le saint implora la clémence divine: la pluie tomba
+et la campagne redevint fertile.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XVII
+
+Pierre Morin
+
+
+À l'époque où l'on construisait l'ancienne église
+de Guiguen, un moine allait chercher, assez
+loin du pays, la pierre nécessaire à la construction
+et l'amenait à l'aide d'un attelage composé de deux
+petits boeufs et d'un âne.
+
+Un jour que son attelage, suant et soufflant,
+transportait la plus grosse pierre dont on l'eût encore
+chargé, il entendit, en passant devant le village
+de la Perchère, une voix céleste qui lui criait
+que l'église était achevée, et qu'on n'avait plus besoin
+de matériaux. Pierre Morin saisit la pierre
+d'une main, et la lança sur le pâtis où elle est encore.
+Sa main s'enfonça dans la roche comme dans
+un bloc d'argile, et y laissa une empreinte ineffaçable.
+
+(P. BÉZIER. _Supplément_, p. 87).
+
+
+
+
+XVIII
+
+Le grès saint Méen
+
+
+À la lisière de la forêt de Talensac, près du
+hameau de la Chapelle-ès-Oresve, se trouve
+un bloc de schiste ferrugineux
+ayant la forme d'un affiloir. Sa
+face supérieure porte un certain
+nombre de perforations cylindriques
+et de rayures transversales
+incontestablement dues à
+l'industrie humaine. Les rayures
+sont analogues à celles que l'on
+obtiendrait en frappant vigoureusement,
+du tranchant d'une
+forte hache, et perpendiculairement
+à la direction des feuillets,
+la surface d'une masse
+schisteuse. On dit dans le pays
+que les gravures dont cette pierre
+est ornée sont dues à saint Méen,
+qui était charpentier et aiguisait
+ses outils sur cette roche.
+
+[Illustration: Statue de saint Méen,
+église de Paimpont
+XVe siècle.]
+
+Un jour saint Méen, après avoir aiguisé sa
+hache sur son grès, et l'avoir balancée dans l'espace,
+dit:
+
+Où ma hache tombera
+Méen bâtira.
+
+La hache tomba à Talensac, à deux kilomètres de cet endroit. L'église de
+cette paroisse est dédiée à saint Méen.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 223).
+
+* * *
+
+Cette légende avait été rapportée sous une forme très
+voisine par Theuvenot. _Notes sur quelques monuments
+anciens de l'Ille-et-Vilaine_, etc. Congrès de la Soc. française
+d'archéologie. Laval, 1878; qui ajoute ce détail: les bûcherons
+du voisinage ne se font pas faute encore aujourd'hui
+d'imiter saint Méen; la rouille et les traces du fer sont très
+apparentes, sans avoir rien de commun avec les traces
+primitives.
+
+Saint Méen, abbé, VIe siècle (21 juin), est invoqué contre
+la fièvre, la gale dite aussi «Mal saint Méen» et les maladies
+des yeux; sa fontaine la plus renommée est près de
+Gaël; le saint la fit jaillir d'une terre jusque-là aride. Il
+est patron de la ville de ce nom, de Cancale, la Fresnaye,
+Lanvallay, Plélan, Talensac, etc. Il a de nombreuses chapelles,
+entre autres à Bains, Beignon et à Cancale. À
+Rennes un hôpital porte son nom; il y a à Bourseul et
+à Monteneuf, des villages de Saint-Méen, à la Chapelle-sous-Ploërmel,
+une lande est dite Lande de Saint-Méen.
+
+La statue que nous reproduisons est dans l'église de
+Paimpont, abbaye qui dépendait de celle de saint Méen;
+elle porte sur sa base les armoiries de l'abbé Olivier Guiho
+qui est agenouillé aux pieds du saint. Dans la sacristie un
+reliquaire d'argent renferme des reliques du saint: il a
+la forme d'une main avec l'avant-bras, tenant un livre à
+fermoirs dont les sculptures sont dorées. L'autre statuette
+que l'on voit ci-dessous en compagnie de celles de saint
+Lubin et de saint Mamère est dans la chapelle de N.-D. du
+Haut prés Moncontour.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XIX
+
+La chasse saint Hubert
+
+
+À Guémené-Penfao un monument bizarre composé
+d'une longue série de pierres alignées
+du nord-ouest au sud-ouest, est connu sous le nom
+de Chasse de Saint Hubert. Cette chasse débouche
+d'un vallon sauvage, puis elle se lance à travers
+les landes du Lugançon, les bois du Luc et du Pont.
+Le cerf, très en avant de la meute, est arrivé jusqu'aux
+bords de l'Isac, c'est le menhir de Lau-sé.
+J'ai suivi cette chasse fantastique, toujours guidé
+par les gens du pays, qui l'avaient connue autrefois,
+toujours déçu dans mes recherches, grâce au
+défrichement des landes. Plus loin, de l'autre côté
+du bois du Luc, on m'indiqua, dans la forêt du Pont,
+un monument formé de plusieurs blocs maintenant
+brisés que les gens du pays appellent la Voiture de
+la chasse.
+
+(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 67).
+
+Suivant une tradition recueillie par M. J. Desmars,
+_Redon et ses environs_, citée par Bézier, _Inv._ p. 181,
+les menhirs qui composaient l'alignement, aujourd'hui
+très mutilé, de la Chasse Saint Hubert
+dans les landes de Lugançon (Loire-Inférieure)
+avaient eu vie, et rappelaient la punition infligée
+par saint Hubert à un chasseur du pays, qui avait
+juré de forcer un cerf avant la grand'messe le jour
+de Pâques. Emporté par l'ardeur de la chasse, il
+n'avait pas entendu sonner l'office, et au moment
+de l'élévation, il avait été pétrifié avec ses compagnons,
+sa meute et la bête qu'il poursuivait.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XX
+
+La Pierre de saint Lyphard
+
+
+Au temps où saint Lyphard habitait le bord de
+la Brière, un dragon monstrueux désolait la
+contrée; déjà onze jeunes filles avaient été dévorées,
+lorsque que le monstre réclama la fille du
+saint. Lyphard saisit alors son épée, et pour en
+essayer la trempe, il asséna un coup sur une pierre
+plantée près de là, et qui devint la pierre fendue,
+puis dégageant la lame prise dans cette fente, il
+court au monstre et lui tranche la tête.
+
+On voyait encore, il y a peu d'années, cette roche
+fendue dont l'ouverture béante était assez large
+pour qu'un homme pût y passer; sur la paroi nord
+étaient marqués les quatre doigts et le pouce du
+saint qui s'étaient enfoncés, dans l'effort qu'il fit
+pour dégager sa lame.
+
+(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 131).
+
+* * *
+
+La chapelle de saint Lyphard en Thourie était jadis le
+lieu de réunion d'une assemblée le Vendredi-Saint de chaque
+année. Elle a été détruite vers 1830. On venait de fort
+loin prier saint Lyphard, ou comme on le prononce saint
+Liphord, «pour la vie ou pour la mort,» c'est-à-dire que
+l'on invoquait le saint, pour qu'il obtint une guérison immédiate
+du malade ou une prompte mort, afin d'abréger
+les souffrances du moribond.
+
+(P. BÉZIER, _Supplément_, p. 74).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XX
+
+Saint Convoyon
+et la roche aboyante
+
+
+La roche aboyante est un menhir à demi-renversé
+que l'on voit dans la commune de
+Bains. On dit que c'est en cet endroit que saint
+Convoyon, abbé de Redon, et saint Fiacre, qui
+habitait Trobert, village de Renac, aimaient à se
+reposer et à converser lorsqu'ils se visitaient. Un
+jour qu'ils étaient importunés par les aboiements
+d'un chien de berger du voisinage et qu'ils ne
+pouvaient obtenir son silence, ils le maudirent,
+et aussitôt l'animal fut changé en la Roche
+Aboyante.
+
+Près de là se trouve un sentier sur lequel Dieu,
+dit-on, n'a pas voulu qu'il poussât un brin d'herbe
+qui pût effacer la trace du passage des saints.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 159).
+
+Voici sur ce dernier sentier d'autres récits:
+
+Entre la Lande de Guerchomin et le village de
+Trobert, en Carentoir, se trouve un sentier toujours
+dénudé qui se dirige vers la limite de Renac en
+passant par le village de Boëd'hors en Bains.
+«Jamais de mémoire d'hommes un brin d'herbe
+n'y a poussé et cela, disent les gens du pays, par
+la permission toute spéciale de Dieu, qui n'a pas
+voulu que, même un brin d'herbe, pût effacer les
+traces du grand saint Convoyon qui passait toujours
+par là pour aller visiter saint Fiacre dans
+son ermitage de Trobert.»
+
+Il n'y a plus aucune trace de l'ermitage de
+saint Fiacre, mais sur la limite de Renac, près
+d'une source réputée miraculeuse, se voit encore
+la chapelle de saint Fiacre d'où l'on vient de fort
+loin pour se guérir de la colique et de la dyssenterie.
+
+(DESMARS, _Redon et ses environs_, 1869, et _traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon_).
+
+* * *
+
+Saint Victor de Campbon passe pour avoir eu des rapports
+fréquents avec un autre solitaire voisin, saint Laumer,
+en l'honneur duquel fut élevée une chapelle encore
+subsistante. Chaque jour ils se rencontraient pour converser
+et prier, à une fontaine toujours vénérée. On montre le
+sentier qu'ils suivaient, et tout ce qu'on sème des deux
+côtés de la _voyette_, pousse, prétend-on, plus vigoureusement
+que dans le reste du champ.
+
+(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 53).
+
+
+
+
+XXII
+
+Saint Roch
+
+
+Un jour saint Roch se promenait dans la forêt
+de Bosquen; un homme de la Ville-Heu[3] le
+rencontra, qui avait son petit chien auprès de lui.
+Il avait l'air si malheureux que le bonhomme l'invita
+à venir chez lui.
+
+Le saint accepta, et il se plut tant dans ce pays,
+qu'il voulut s'y faire bâtir une petite maison. Mais
+les maçons ne trouvaient point d'eau aux environs,
+ce qui les incommodait beaucoup, car pour faire du
+mortier ils étaient obligés d'aller en chercher à
+plus d'une demi-lieue. Saint Roch eut pitié d'eux,
+et il fit jaillir une source auprès de leur chantier;
+elle tarit quand les travaux furent terminés, et
+alors il dit aux maçons qui il était.
+
+Depuis ce temps, saint Roch est fêté tous les ans
+dans la chapelle qui porte son nom. Il a la vertu
+de guérir la dyssenterie. Lorsque dernièrement
+une épidémie se déclara à Langourla, beaucoup de
+gens allèrent se recommander à sa chapelle.
+
+(_Conté en 1884 par J. M. Comault, du Gouray_).
+
+Saint Roch, ou saint Ro', est un saint très populaire en
+Haute-Bretagne; nombre de chapelles sont placées sous
+son invocation; voici deux autres récits où il figure:
+
+Un jour un pauvre voyageur, les habits en lambeaux
+et couvert de poussière, s'arrêta dans le village
+de la Baillerie en Chelun et demanda un verre
+d'eau pour apaiser sa soif. Il n'y en avait pas une
+goutte à la ferme; mais une femme s'empressa
+d'en aller chercher à plusieurs kilomètres de là, à
+la Fontaine d'Anjou, dans la Mayenne. Après s'être
+désaltéré, le voyageur, voulant remercier la paysanne
+de son acte charitable, piqua la terre de
+l'extrémité de son bâton, et une source intarissable
+jaillit aussitôt. Ce voyageur était saint Roch.
+
+(P. BÉZIER, _Inventaire_, p. 130-1).
+
+* * *
+
+Jadis on alla chercher la statue de saint Roch
+et on la plaça dans l'église du Gouray; mais peu
+de temps après les prêtres et la plupart des habitants
+furent atteints de dyssenterie: on comprit
+que le saint voulait être dans sa chapelle; dès qu'il
+y fut, la maladie cessa.
+
+Un jour un habitant d'une paroisse voisine du
+Gouray rencontra un de ses amis qui allait au
+pardon de saint Roch, et il lui donna deux sous
+pour les remettre comme offrande en son nom,
+parce qu'il les lui avait promis étant malade. L'ami
+s'amusa bien au pardon, et but un bon coup; au
+moment de partir, il se ressouvint des deux sous
+de son camarade, et il alla à la chapelle, où il les
+jeta à saint Roch en disant: «Tiens, saint Roch,
+voilà pour le derrière de X.» En s'en retournant,
+il fut atteint de dyssenterie, et il ne fut guéri
+qu'après être retourné faire un pèlerinage à la
+chapelle du saint auquel il avait mal parlé.
+
+(_Conté en 1892 par Ange Rault, de Saint-Glen._)
+
+Il y a une fontaine miraculeuse auprès de la chapelle de
+saint Roch; la statue de saint Fiacre est dans cette chapelle;
+quand on va quêter, on demande toujours pour saint
+Fiacre et pour saint Roch.
+
+On affirme dans plusieurs pays que le choléra et les
+autres épidémies de même nature ne peuvent régner dans
+les paroisses qui ont une chapelle dédiée à saint Roch.
+Ogée dit que vers la fin du XVIIe siècle, Dinan ayant été affligée
+de la peste, le corps politique, se voua à saint Roch,
+jusqu'à la Révolution, il se fit tous les ans une procession
+suivie d'une messe à l'autel de ce patron en l'église
+Saint-Sauveur. Dans beaucoup d'églises on voit saint Roch
+en costume de pèlerin, montrant une plaie à sa jambe; à
+côté de lui est son chien fidèle.
+
+
+
+
+XXIII
+
+La fontaine du pas de saint
+
+
+Saint Guingalois, disent nos paysans, a passé
+par Pierric, non pendant sa vie, mais après sa
+mort. Son corps, renfermé dans une châsse très
+lourde et portée par des hommes tout noirs, vint du
+côté du soleil couchant et traversa la paroisse en
+suivant à peu près une ancienne route qui côtoyait
+la rive gauche de la Chère.
+
+Ceci se passait dans la saison d'été, car les arbres
+étaient entièrement feuillés et il faisait très chaud.
+Le corps arriva avec de grandes fatigues pour les
+porteurs à une suite de rochers élevés et de difficile
+accès, situés sur le territoire de Pierric, loin de
+toute habitation et de toute eau potable. Les
+bons moines qui le portaient éprouvèrent un besoin
+pressant de se désaltérer et ne le pouvant faire, le
+religieux qui dirigeait la marche, un saint, pria
+saint Guingalois d'obtenir du bon Dieu qu'il leur
+procurât de l'eau, et aussitôt après, animé de la foi
+la plus vive, il frappa le rocher de son pied qui,
+en s'enfonçant, forma un pas profond, un creux,
+d'où sortit une eau claire et fraîche qui permit aux
+porteurs et à ceux qui les accompagnaient d'étancher
+leur soif.
+
+Il n'y avait alors qu'une chapelle à Pierric, dont
+une grande partie du territoire était en landes et
+en bois; mais plus tard, on y bâtit une église, à
+laquelle on donna saint Guingâ ou Guingalois
+pour patron, en mémoire du miracle qui avait eu
+lieu aux rochers de Pengré, dont le creux, devenu
+une petite fontaine, avait pris le nom de Fontaine
+du Pas du Saint, ou plutôt de Pas de Saint, qu'il
+porte encore aujourd'hui.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON. _Itinéraire des moines de
+Landévennec_, 1889, p. 7, d'après des notes de l'abbé Picou et
+la tradition orale).
+
+* * *
+
+Dans un de ces rochers, ajoute l'_Itinéraire_, on trouve un
+pas parfaitement moulé, de grande dimension, qui présente
+toutes les parties d'un pied, dont la direction est orientée
+du côté du bourg. Cette cavité, qui peut avoir de 20 à 25 centimètres
+de profondeur, contient toujours de l'eau, même à
+l'époque des plus grandes sécheresses.
+
+Saint Guingalois est populaire dans les environs de Pierric,
+dont il est le patron; les membres de la frairie de Nillac,
+en la paroisse de Derval, limitrophe de Pierric, vont prier
+au pied de la croix de saint Guingalois, située à l'un des
+carrefours, et les petits pâtours de Luzanger et Derval,
+chantent encore en gardant leurs bestiaux:
+
+Saint Guingalois
+Du fond des bois,
+Veille sur nous
+Et sur nos toits.
+
+Saint Guingalois, en latin _Guingaloëns_ ou _Winwaloëus_, est le même
+que saint Gwenole, premier abbé de Landévennec, Ve siècle (3 mars),
+et il est invoqué par les femmes des marins pour les maris absents. Il
+est le patron du Bourg-de-Batz, du Croisic, de Pierric, en
+Haute-Bretagne; de Concarneau, de Landévennec, de l'île de Sein, de
+Loeguénolé. Il a de nombreuses chapelles en pays bretonnant, où beaucoup
+de fontaines portent son nom.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXIV
+
+Saint Maudez, saint André et saint Fiacre
+
+
+Quand saint Maudez, saint André et saint Fiacre eurent fini de bâtir
+leur chapelle, ils résolurent de faire un grand dîner; ils envoyèrent
+une femme des environs leur chercher de la viande, puis il lui dirent de
+préparer le repas.
+
+Pendant qu'il cuisait, les trois saints allèrent faire un tour de
+promenade, chacun de son côté, en attendant le moment de se mettre à
+table.
+
+Les ouvriers qui venaient de finir leur ouvrage, aperçurent de beaux
+plats de viande dans la maison, et, profitant de ce que la cuisinière
+s'était un peu éloignée, ils convinrent entre eux de les prendre et de
+les manger. Ils les dévorèrent en peu de temps.
+
+Quand les saints revinrent de leur promenade, ils furent bien surpris de
+ne rien trouver pour dîner; ils s'accusèrent les uns les autres d'avoir
+mangé la viande, et il s'éleva même une dispute entre eux à ce sujet.
+
+Saint Maudez et saint André sortirent de la chapelle pour aller se
+promener encore; saint Fiacre y resta seul et s'endormit profondément
+dans un coin. Les ouvriers qui revenaient pour ramasser leurs outils,
+ayant aperçu le saint, qui ronflait comme un bienheureux qu'il était,
+lui _embeurrèrent_ la bouche avec du jus de viande et des petits
+morceaux, puis ils s'en allèrent sans faire de bruit.
+
+Quand les deux saints furent de retour, et qu'ils virent saint Fiacre,
+ils l'accusèrent de nouveau d'avoir mangé toute la viande pendant que la
+cuisinière avait le dos tourné, et ils l'accablèrent de reproches.
+
+Saint Fiacre, qui n'aimait pas le bruit, s'avoua coupable pour avoir la
+paix, et les autres saints le laissèrent tranquille.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramel, du Gouray, âgé de 50 ans_).
+
+* * *
+
+Cette légende, assez irrespectueuse, a emprunté un des
+traits de la fin à un épisode, très populaire en Bretagne et
+ailleurs, des tours joués au loup par le renard. Celui-ci,
+ayant mangé les provisions qui appartenaient à tous deux,
+on convient que le coupable sera celui qui aura autour de
+la bouche des traces du larcin; le loup s'endort et le renard
+lui embeurre aussi la bouche pendant son sommeil.
+
+
+
+
+XXV
+
+Pourquoi on offre des clous
+à saint Maudez
+
+
+Quand saint Maudez voulut attacher les ardoises
+sur la couverture de sa chapelle, il
+n'avait pas de clous, et il se désolait, parce qu'il
+ne savait comment s'en procurer.
+
+Un homme du pays, ayant appris que le pauvre
+saint Maudez n'avait pas de clous, lui en porta
+tout ce qui lui en fallait. Or, cet homme avait des
+_clous_ (furoncles) dans une fesse, qui le faisaient
+beaucoup souffrir et l'empêchaient de travailler;
+saint Maudez pour le récompenser du service qu'il
+lui avait rendu, lui guérit aussitôt ses clous.
+
+C'est depuis ce temps qu'on s'adresse à saint
+Maudez quand on a des clous aux membres, et
+qu'on lui offre des clous de fer en mémoire du
+miracle qu'il fit en guérissant le bonhomme.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans_).
+
+Une commune de l'arrondissement de Dinan porte le
+nom de saint Maudez. D'après Kerdanet, ce saint est, avec
+saint Yves, celui auquel on a élevé le plus de chapelles en
+Bretagne, au moins trente, dit-il; la seule de la Haute-Bretagne
+qu'il cite est celle de Trébry, à laquelle précisément
+se rattache la petite légende ci-dessus. C'était un
+édifice du XVIe siècle, situé près d'un dolmen dit de saint
+Maudez. Elle a été démolie il y a une quinzaine d'années;
+mais on a mis de côté toutes les pierres qui portaient des
+sculptures. Le pardon avait lieu le jour de la Trinité.
+Auprès de la chapelle est une fontaine où l'on va en pèlerinage
+pour les clous (furoncles); l'offrande consiste en une
+poignée de clous à lattes qui ne doivent avoir été ni comptés
+ni pesés. La statue de saint Maudez est maintenant dans
+l'église de Trébry, ainsi que celles de saint André, et de
+sainte Mamère qui se trouvaient dans l'ancienne chapelle;
+cette dernière était implorée pour les maux de tête.
+
+D'autres chapelles sont dédiées à saint Maudez, à Plérin,
+à Plourhau, à la limite des deux langues, où a lieu un
+pardon, et au Mottay en Evron. À la Croix-Helléan une foire
+a lieu au village de Saint-Maudez. Il avait une chapelle
+qui est maintenant convertie en ferme à Saint-Pôtan, près
+de la Ville-Even; tout près est une fontaine, dite aussi
+de saint Maudez; l'eau en est excellente, mais elle n'est
+actuellement l'objet d'aucun culte. Elle doit la bonté de son
+eau, non à un saint, mais à une fée qui y habite sous la
+forme d'une anguille.
+
+Je ne connais en Haute-Bretagne aucune représentation
+iconographique de saint Maudez qui soit digne d'intérêt; à
+Plogonnec, sa vie est représentée sur des volets sculptés.
+(_Soc. arch. du Finistère_, t. XIII, p. 338).
+
+
+
+
+XXVI
+
+Pourquoi on offre du chanvre
+à saint André
+
+
+Lorsque saint André eut terminé sa chapelle,
+il vit qu'il ne lui manquait rien, si ce n'est
+une corde pour mettre à la cloche. Il en demanda
+une à une bonne femme, mais celle-ci la lui refusa.
+
+Alors il se mit à genoux et appela Dieu à son
+aide. Sa prière fut exaucée, car en arrivant à la
+porte de la chapelle, il y trouva assez de chanvre
+pour faire une belle corde.
+
+C'est depuis ce temps qu'on offre du chanvre à
+saint André, afin que par ses prières le chanvre
+devienne beau.
+
+(_Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans_).
+
+* * *
+
+Cette coutume subsiste encore. Saint André avait autrefois
+en Trébry, canton de Moncontour, une chapelle; les cordes
+des cloches étaient tressées avec le chanvre des offrandes.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Coutumes_, p. 210).
+
+
+
+
+XXVII
+
+Le cochon de saint Antoine
+
+
+Un jour que saint Antoine se promenait dans
+le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre
+d'un cochon, en vous respectant. Comme il
+n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en
+avoir un et il dit à son compagnon:
+
+--Il faut que je transforme ce cochon en Breton;
+c'est lui qui sera mon domestique.
+
+Il prit le cochon par les jambes de devant et le
+fit se planter sur ses jambes de derrière, puis il récita
+une prière, et aussitôt le cochon devint semblable
+aux Bretons qui viennent en pèlerinage à
+Saint-Mathurin de Moncontour.
+
+C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine
+le patron des cochons, et c'est aussi depuis
+cette époque qu'on dit en sobriquet en parlant des
+Bas-Bretons:
+
+Bretons
+Cochons.
+
+(_Conté en 1883, par J.-M. Comault_).
+
+En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagné
+de son cochon; on y dit en proverbe: «Tu vas de porte
+en porte comme le pourcé de saint Antoine», ce n'est
+qu'une forme patoisée d'un dicton très usité au moyen-âge.
+
+Leroux de Lincy, _Livre des Proverbes_, cite un dicton
+apparenté à celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:
+
+Breton, cochon,
+Français, polisson.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Saint Jean, saint Antoine
+et les cochons
+
+
+Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast
+avaient coutume de vouer leurs cochons à
+saint Jean, lui promettant un morceau d'échine, si
+leur bête n'avait pas d'accident.
+
+Mais il arriva qu'une année, presque tous les
+cochons qui avaient été ainsi voués, furent enlevés
+par une épidémie, et les Câtins se dirent:
+
+--Saint Jean a laissé crever nos cochons; il
+paraît qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tombé
+en enfance, ce qui ne serait pas étonnant, car il
+est bien vieux. Nous vouerons les premiers que
+nous achèterons au bienheureux saint Antoine; il
+ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec
+lui son petit cochon.
+
+Qui fut dit fut fait: ils achetèrent d'autres cochons
+et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident,
+de porter à saint Antoine un pied et une oreille. Les
+cochons profitèrent cette année-la, et ils venaient
+comme la pâte dans la met (huche). Aussi les Câtins
+étaient joyeux, et ils portèrent des pieds et
+des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se
+trouve à la chapelle de Saint-Sébastien en Pléhérel.
+
+Cependant saint Jean était bien navré; car il
+ne recevait plus un seul morceau d'échine; il se
+_colèra_ bien fort, et il envoya une maladie sur les
+cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les
+gens virent que le saint était fâché, il lui promirent
+de nouveau des échines, et maintenant il en a plus
+que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.
+
+(_Conté en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger_).
+
+* * *
+
+Ce récit constate une coutume encore en vigueur: pour
+que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast
+et Erquy, on offre un morceau de lard à saint Jean (Saint-Cast),
+à saint Antoine (Plurien).
+
+En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine),
+ont lieu des pèlerinages et des assemblées de saint Antoine
+très fréquentés.
+
+Dans l'ancienne église de Bédée on voyait une statue de
+saint Antoine entourée de fers à cheval; les gens du pays
+venaient invoquer le saint quand leurs animaux étaient
+malades, et lui offraient un fer à cheval, une motte de
+beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient
+la guérison.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Saint Mathurin, saint Eutrope
+et saint Amateur
+
+
+Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur
+étaient frères, et depuis longtemps ils voyageaient
+ensemble sans avoir jamais eu envie de se
+séparer. Mais ils arrivèrent à Bréhand-Moncontour
+vers minuit; ils virent des _linceux_ (draps de lit)
+étendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne
+savait ce que c'était, eut tellement peur qu'il
+s'enfuit et alla jusqu'à Lamballe sans s'arrêter, et
+sans oser regarder derrière lui. Saint Eutrope
+s'évanouit, et il resta à Bréhand où il fit sa résidence,
+et saint Mathurin retourna tranquillement
+à Moncontour où il s'établit, et où il est toujours
+resté depuis.
+
+(_Recueilli aux environs de Moncontour_).
+
+* * *
+
+Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des églises
+dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un
+des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son
+principal sanctuaire est à Moncontour, et sa légende est
+retracée sur les belles verrières de cette église. On pourra
+consulter pour les détails de son pardon la _Revue des Traditions
+populaires_, t. III, p. 278, et la monographie de M. E.
+Thoison. _Saint Mathurin_, étude historique et iconographique.
+Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 églises
+ou chapelles qui sont consacrées à saint Mathurin dans
+la partie française de la Bretagne. Malgré ce culte si étendu
+et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de légende,
+et le court récit qui précède est le seul qui le fasse voyager
+corporellement en Bretagne.
+
+[Illustration: Saint Mathurin, image populaire
+de la fabrique de Pierret à Rennes
+(Collection Lucien Decombe)]
+
+Un pèlerinage moins célèbre, mais pourtant assez fréquenté,
+a lieu à la chapelle de saint Mathurin, à Maure; on
+l'y invoque pour obtenir la cessation des épidémies et en
+particulier du choléra. Une ancienne croyance, rapportée
+par M. E. Thoison, affirme que le choléra ne peut exister
+dans un pays qui possède soit une chapelle de saint Mathurin,
+soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empêche
+d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).
+
+[Illustration: Plomb de saint Mathurin
+Il est représenté vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,
+c'est le modèle ancien et il n'est plus en usage.]
+
+Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles à Saint-Brandan,
+à Noyal-sur-Vilaine et à Malensac; il ne jouit pas d'une bien
+grande popularité en Haute-Bretagne; cependant il guérit
+de l'_enfle_ (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec
+une motte de terre prise au-dessous de sa statue à Bréhand.
+
+Saint Amateur n'est honoré à Lamballe que depuis le
+siècle dernier (1762), époque à laquelle ses reliques furent
+envoyées de Rome. À la procession de saint Amateur (11
+juillet), dont le culte est très populaire à Lamballe, beaucoup
+de pèlerins portent des imitations de membres humains en
+cire. Le membre choisi correspond naturellement à celui
+dont souffre le pèlerin, ou la personne pour laquelle il est
+venu en pèlerinage. On trouve à acheter ces objets chez
+les ciriers de la ville; après la procession, ils sont offerts
+à l'église. (_Revue des Trad. pop._, t. IV, p. 166).
+
+Saint Amateur guérit aussi les enfants du mal Saint-Aragon.
+On voit dans l'église de Bléruais (Ille-et-Vilaine) une
+statue de saint Amateur, à laquelle on fait des pèlerinages
+le 15 août; il guérit des rhumatismes.
+
+[Illustration: Ancienne médaille de saint Mathurin en plomb.
+(Pèlerinage de la Pentecôte à Moncontour).]
+
+
+
+
+XXX
+
+Sainte Anne et sainte Pitié
+
+
+Les habitants de Merléac, canton d'Uzel,
+assurent que sainte Anne est née chez eux,
+au village du Vau-Gaillard. Elle avait une soeur
+qui s'appelait Pitié. Toutes les deux vivaient dans
+la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement
+ses commandements. Alors il n'en était
+pas de même de la plupart des habitants du voisinage,
+qui avaient en particulier la mauvaise
+habitude de jurer.
+
+Sainte Anne et sa soeur essayèrent de les convertir
+et de les empêcher de blasphémer; mais
+voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles
+résolurent d'aller vivre dans un pays où leurs
+oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.
+
+Elles se mirent en route, et elles marchèrent
+longtemps: un jour l'une d'elles épuisée de fatigue
+déclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'était
+Pitié. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa
+soeur, continua sa route, mais elle ne tarda pas à
+ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue,
+puis elle vit qu'il lui était impossible de continuer.
+
+Voilà pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame
+de Pitié sont dans le Morbihan; voilà pourquoi
+leurs chapelles sont peu éloignées l'une de
+l'autre.
+
+(_Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour_)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXI
+
+Le départ de saint Pabu
+
+
+Saint Pabu étant venu un jour visiter sa
+chapelle, qui est près de Kerganton en
+Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se
+disputait avec sa mère, fermière du Port-Thomas,
+et elle finit par traiter sa mère de «bougresse»,
+tant elle était en colère.
+
+Saint Pabu se montra alors, et après avoir
+reproché à la jeune fille les mauvaises paroles
+qu'elle avait adressées à sa mère, il ajouta:
+
+--Ta race sera maudite. Je voulais venir
+habiter dans ma chapelle, mais après ce que je
+viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai
+qu'après que Port Thomas aura brûlé trois fois,
+que le _paillu_ (seuil) de la porte des femmes sera
+usé, et que la dernière personne de ta race aura
+disparu.
+
+(_Recueilli à Saint-Guen par M. Émile Enaud, notaire_).
+
+* * *
+
+D'après cette prédiction, m'écrit M. Enaud, le bienheureux
+saint Pabu ne tardera pas à revenir, car le Port-Thomas
+a brûlé deux fois, le paillu de la porte réservé pour les
+femmes est presque coupé en deux par l'usure, et la
+dernière survivante de la fille qui appela sa mère irrévérencieusement
+est très âgée et vieille fille.
+
+Rober Oheix a, de son côté, recueilli une curieuse
+variante qu'il a donnée dans son livre _Bretagne et Bretons_,
+p. 26.
+
+* * *
+
+En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu,
+qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a
+un intéressant jubé et des fragments de verrières.
+Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen
+ce qu'était saint Pabu, ils vous répondront qu'il
+fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la
+chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire
+indigné de voir une fille battre sa mère dans
+une maison située tout près de là, et que caché
+dans un arbre des environs (un gros if) il attend
+pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement
+de quatre évènements: le complet anéantissement
+de la famille, l'incendie trois fois répété de
+la maison où le scandale s'est produit, l'arrivée de
+la mer à Saint-Guen, et enfin l'usure complète du
+seuil de sa chapelle par les pieds des pèlerins.
+L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en
+vous contant cela: le seuil est usé, Saint-Guen
+n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire
+du canal de Nantes à Brest y passe, et
+c'est tout comme; la maison en question a déjà
+été brûlée deux fois, la famille n'est plus représentée
+que par une vieille fort âgée. Saint Pabu ne
+peut donc tarder à revenir.
+
+Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, évêque de Tréguier,
+VIe siècle (30 novembre), invoqué pour les maladies
+de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne
+bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual
+(Ille-et-Vilaine). Il y a à Erquy une chapelle de saint
+Tudual; à Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de
+Pontual.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXII
+
+Saint Robert d'Arbrissel
+
+
+Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ
+qui ne porte pas de fougère, chose rare dans
+le pays. Cependant, au temps du bienheureux
+Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes
+gens, et même beaucoup plus qu'ailleurs, si
+bien que la fermière ne se gênait pas pour la couper
+le dimanche.
+
+--Eh quoi! s'écriait le saint, vous violez le jour
+du Seigneur!
+
+--Hélas, monsieur Robert, j'en ai grand regret,
+mais les six jours de la semaine ne suffisent point
+à détruire cette malheureuse plante.
+
+--Voyons, si vous me promettez d'observer les
+commandements, la fougère ne vous embarrassera
+plus.
+
+La paysanne jura d'être fidèle à la loi de Dieu et
+depuis ce jour son champ fut délivré des mauvaises
+herbes.
+
+(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. IX,
+p. 618).
+
+
+
+
+XXXIII
+
+La chapelle du Bois-Picard
+
+
+Lorsque l'on va de Montauban à Boisgervilly,
+à mi-route, on trouve une petite chapelle.
+Sans aucune architecture, cette humble construction
+ne ressemble point à ses voisines: aux chapelles
+de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la
+légende que me conta un jour une personne pour
+qui cette histoire était une tradition de famille.
+
+Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly
+qui s'appelait Giau[4]. Une après-midi, il s'en
+fut comme d'habitude chercher son troupeau dans
+la lande; après avoir regardé de tous côtés, il ne
+trouva aucune de ses bêtes. Le lendemain il en fut
+de même, celui d'après aussi. Désespéré, Giau
+promit alors à saint Antoine de lui sculpter une
+statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans
+son jardin. À peine avait-il fait ce voeu, qu'il lui
+sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, à
+son grand ébahissement, il vit son troupeau
+broutant paisiblement autour de lui.
+
+Giau se rappela sa promesse et fit faire une
+statue à saint Antoine avec son poirier et la fit
+placer dans l'endroit témoin de ce prodige. Un
+jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter
+à l'église de Boisgervilly. Mais arrivé à
+moitié route, il fut impossible d'aller plus loin: la
+statue devint tout à coup tellement pesante que
+sept chevaux ne purent même la remuer. À cette
+vue, les habitants du Boisgervilly résolurent de
+ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit
+et saint Antoine revint dans sa lande.
+
+Depuis on bâtit une chapelle et ce lieu devint un
+pèlerinage.
+
+(_Recueilli à Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis
+de Villers_).
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Les croix des sept loups
+
+
+Par une froide nuit en mois de décembre, un
+voyageur cheminait sur la route en Médréac.
+C'était un riche filassier des environs. Depuis
+quelque temps déjà, il regardait avec inquiétude
+autour de lui.
+
+Soudain, il s'imagine entendre derrière lui un
+léger craquement sur la neige. D'abord il croit
+se tromper, mais le même bruit s'étant reproduit,
+notre homme se retourne: une bande de sept
+loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute
+arme il n'a qu'un bâton. Cependant il ne perd point
+courage, il s'adresse au Ciel et fait voeu d'élever
+une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain
+et sauf à Médréac.
+
+À peine notre filassier a-t-il fait cette promesse,
+qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'élance
+vers lui. Rassemblant toute son énergie il l'abat
+d'un vigoureux coup de bâton. Aussitôt les
+autres loups se mettent à dévorer leur camarade.
+
+Pendant ce moment de répit, notre voyageur
+continue sa route, disant toutes les prières qu'il
+savait et s'adressant à tous les saints du Paradis.
+Mais les affreuses bêtes ne tardent pas à le
+rejoindre. De nouveau il promet une seconde
+croix et un second loup tombe par terre. Il en fut
+ainsi jusqu'au près du bourg de Médréac où le
+septième loup fut abattu, après la promesse de la
+septième croix.
+
+Il existe encore de nos jours quelques-unes de
+ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement
+peu respectées.
+
+(_Recueilli à Médréac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de
+Villers_).
+
+
+
+
+XXXV
+
+Les chapelles de Champeaux
+
+
+Lorsqu'on va de Champeaux au château de
+l'Espinay, qui n'est qu'à un kilomètre du
+bourg, on longe une vallée encaissée entre deux
+coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent,
+en face l'une de l'autre, deux petites chapelles
+dédiées l'une à saint Job et l'autre à saint Abraham.
+Elles sont dans le pays l'objet de la légende
+suivante:
+
+En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un
+de ses voisins, fut un jour poursuivi de si près
+qu'il se vit sur le point d'être prisonnier. Cerné de
+tous côtés, il ne lui restait plus qu'à franchir
+l'immense espace compris entre les deux collines.
+Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit voeu
+de leur élever à chacun une chapelle, s'il échappait
+à son ennemi. Aussitôt, éperonnant son
+cheval, il le fit s'élancer du haut du rocher de
+saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent
+la distance du saut accompli par le coursier
+de Guy d'Espinay.
+
+On ajoute que les deux maçons chargés de la
+construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un
+marteau et qu'une truelle, qu'ils se lançaient de
+l'un à l'autre quand ils en avaient besoin.
+
+(AD. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1884, p. 9).
+
+Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXVI
+
+Les Notre-Dame de l'Épine
+
+
+Une pauvre femme, pleine de piété, gardait un
+jour son troupeau dans un champ de Hirel,
+voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant,
+elle adressait une fervente prière à la bonne Vierge,
+lorsqu'elle aperçut devant elle une minuscule
+statuette de la mère de Dieu, au milieu d'un buisson
+d'épines fleuries. Elle continua sa prière avec
+encore plus de dévotion, mais lorsque vint la nuit,
+elle se dit à elle-même: «Vais-je laisser là cette jolie
+petite Vierge? Si mal logée qu'elle soit chez moi,
+elle y sera mieux pourtant qu'ici, exposée sur son
+épine aux injures de l'air et de la saison.» Alors
+elle s'approcha de l'aubépine, prit avec dévotion
+la statuette et l'emporta dans sa chaumière.
+
+La statue revint d'elle-même dans le buisson
+d'aubépine, et l'on fut forcé de construire dans ce
+lieu béni la chapelle d'Hirel.
+
+(_Journal de Rennes_, 20 février 1802).
+
+On a emporté plusieurs fois la statuette de Notre-Dame
+de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son épine, et
+toujours elle y est revenue d'elle-même.
+
+* * *
+
+Un jour des paysans apportèrent, au seigneur de
+Laillé une statue de la Vierge qu'ils avaient trouvée
+dans un buisson d'aubépine sur la Lande du
+Désert.
+
+Le seigneur de Laillé voulut qu'on la déposât
+dans sa chapelle dédiée à saint Michel, et qui se
+trouvait située à la porte du château.
+
+Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous
+en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la
+chapelle de Laillé. À quelques jours de là, des pâtres
+la virent de nouveau sur la lande et sous le même
+buisson. Lorsque le seigneur de Laillé eut connaissance
+de ce miracle, il ne douta pas que la sainte
+Vierge voulût une chapelle sur la Lande du Désert,
+et il fit édifier celle qu'on voit aujourd'hui et qui
+occupe la place de l'aubépine abritant la statue.
+
+(A. ORAIN. _Curiosités de l'Ille-et-Vilaine_, 1800).
+
+* * *
+
+Il y avait à Saint-Briac une statue de la Vierge
+placée dans une épine, et qui faisait des miracles.
+Le recteur la fit enlever et transporter en son
+église, parce que les Briacais ne voulaient pas lui
+faire bâtir une chapelle. Mais dès le lendemain la
+statue se retrouva sur son épine, et les Briacais
+lui élevèrent une chapelle à l'endroit où elle se
+plaisait.
+
+Un fermier du même pays, en labourant son
+champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta
+à la maison et l'enferma dans son coffre. Le
+lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperçut qu'elle
+avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas
+été ouverte, et il en avait la clé dans sa poche. Il
+se mit à chercher dans les environs et finit par la
+découvrir dans le haut d'une épine; il l'emporta
+de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le
+lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de
+l'épine.
+
+(_Recueilli à Saint-Briac par M. Charles Sébillot_).
+
+* * *
+
+Dans les légendes populaires, ainsi qu'on l'a déjà vu, et
+on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont
+des endroits de prédilection dont ils n'aiment pas à être
+dérangés.
+
+Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'être
+paroisse on chargea sur une charrette la statue du
+saint pour l'emporter à Matignon; quand on arriva
+au Pont-au-Prouvoire, le saint s'échappa et retourna
+à travers champs jusqu'à sa chapelle; dans
+ceux par où il a passé la récolte est plus belle que
+dans les autres.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 324).
+
+À côté du Pont-Ruellan, en la commune de
+Hénanbihen, se voit une statuette dite de saint
+Mirli. Elle est en pierre et présente cette particularité
+que la tête, ayant été séparée du tronc, y
+était autrefois réunie par une tige. Celle-ci n'était
+pas fixe, et on pouvait faire tourner la tête. Si on
+peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se
+marie dans l'année. La tête de saint Mirli a été
+plusieurs fois emportée, soit par des incrédules,
+soit par des personnes désireuses d'avoir chez eux
+ce saint: elle est toujours revenue d'elle-même à
+sa place.
+
+Dans ses _Légendes du Morbihan_, le docteur Fouquet a
+raconté la découverte de la statue miraculeuse à laquelle
+Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien
+que son récit ne soit pas emprunté directement à la tradition
+populaire, je le donne ici, en l'abrégeant un peu,
+parce qu'il se rattache à un ordre d'idées voisin des Notre-Dame
+de l'Épine.
+
+Longtemps avant que Josselin fût une ville, des
+paysans avaient remarqué, là même où dans les
+XIVe et XVe siècles fut élevée son église collégiale,
+une ronce que les neiges et les verglas des plus
+rudes hivers ne pouvaient dépouiller de ses feuilles
+toujours fraîches et toujours vertes. Surpris de ce
+phénomène et guidés par un pressentiment religieux,
+ils fouillèrent le sol sous cette ronce et
+amenèrent au jour une statue de la Vierge qu'ils
+reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition
+du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une
+ancienne statue.
+
+À la nouvelle de cette découverte, des flots de
+fidèles accoururent, les mains pleines d'offrandes,
+pour obtenir les grâces et la protection de Notre-Dame
+du Roncier, qui dans ce lieu d'élection, opérait
+chaque jour des merveilles. Alors une sainte
+chapelle fut construite pour y déposer la statue
+vénérée et bientôt des maisons s'élevèrent dans ce
+lieu béni.
+
+L'ancienne édition d'Ogée reproduit des passages d'un
+livre, probablement du XVIIe siècle, intitulé _Le Lis fleurissant
+parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante
+dans la ville de Josselin_, par le P. I. de I. M.
+
+Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu même
+où l'on a bâti l'église de Notre-Dame, et coupant des ronces
+avec un faucillon que l'on voit encore suspendu à la voûte
+de l'autel, y déterra l'image consacrée. Le P. I. assure que
+rien n'extirperait les ronces attachées à l'un des pignons
+de l'église, et que le faucillon, suspendu au-dessus de
+l'image miraculeuse, paraît neuf comme s'il sortait de la
+main du maréchal. Il y a aussi à Rostronen une église de
+Notre-Dame du Roncier.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Notre-Dame du Nid de Merle
+
+
+La forêt de Rennes portait au XIIe siècle le
+nom de forêt du Nid de Merle. Il y a bien
+longtemps un jeune garçon qui gardait son troupeau
+dans la forêt, aperçut une lumière dans le
+feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrête étonné; il
+regarde plus attentivement et reconnaît que cette
+lueur sort d'un nid construit là par un merle; il
+écarte les branches, et trouve couchée sur un lit
+de mousse une toute petite statue de la sainte
+Vierge jetant autour d'elle une céleste clarté. Il
+l'enlève doucement et va la porter chez le curé de
+la paroisse, qui la place dans son église. Le lendemain,
+il n'y trouve plus la statue. Le pâtre s'enfonça
+dans la forêt et la retrouva dans le nid de
+merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois
+il rapporta au curé ce précieux trésor, trois fois la
+Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le
+parti d'y construire une chapelle qui reçut le nom
+de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de là
+s'éleva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bénédictins
+conservèrent avec soin la petite statue.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON. _Semaine religieuse_ du 31 mai 1873).
+
+M. le chanoine Guillotin de Corson m'écrit que cette
+légende lui a été racontée dans le pays; il y avait à Rennes,
+dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui
+retraçait ce miracle.
+
+* * *
+
+À Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, où l'on parle
+français, alors que dans le reste de la commune le breton
+est usité, est une chapelle dont la légende raconte ainsi
+l'origine:
+
+Un croisé rapportant un fragment de la vraie
+croix s'arrêta à cet endroit et y perdit sa relique;
+il la rechercha vainement, et partit. Peu après, on
+vit au haut d'une aubépine un nid de pie qui jetait
+pendant la nuit une vive clarté. La pie avait volé
+le fragment de la vraie croix. On fit construire une
+chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique
+retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre
+qu'elle voulait y rester. Alors on bâtit une
+seconde chapelle, de façon à ce que le fragment de
+la vraie croix fût placé à la hauteur même où
+était le nid.
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 384).
+
+Voici encore une autre légende qui se rattache aux emplacements
+préférés par les saints pour les édifices qu'on
+leur élève:
+
+Très anciennement, dit une tradition reléguée
+dans la mémoire des vieillards, l'église de Vieux-Bourg
+Quintin étant venue à tomber de vétusté,
+les habitants résolurent de la reconstruire sur le
+même emplacement. Mais, la nuit, les travaux
+exécutés pendant le jour étaient renversés par
+une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne
+voulait pas qu'on reconstruisit l'église dans l'endroit
+où elle était primitivement; mais où la
+placer? L'embarras était grand quand on vit des
+pies s'abattre sur les murs, en détacher la chaux
+et la porter à l'endroit où se trouve actuellement
+l'église de Vieux-Bourg, c'est-à-dire à environ
+quatre kilomètres de distance.
+
+(B. JOLLIVET, _Géographie des Côtes-du-Nord_, t. I, p. 384).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+La chapelle de Notre-Dame à Bovel
+
+
+À Bovel, on raconte qu'on aperçut un jour sur
+les vastes landes d'Anast une statue de la
+sainte Vierge posée sur la bruyère. Quelqu'un la
+plaça sur une charrette traînée par des boeufs, se
+promettant de la conduire à l'église de sa paroisse.
+Mais à peine l'attelage se fut-il engagé dans la
+vallée marécageuse dominée par le manoir du
+Bois-Denart que les boeufs s'arrêtent subitement,
+et ni les menaces ni les coups ne purent les faire
+avancer. On comprit que Notre-Dame voulait être
+honorée en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine
+jaillit à côté de l'endroit choisi par la sainte Vierge.
+On éleva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et
+l'on y posa dévotement la statue que l'on y vénère
+encore maintenant.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON. _Récits historiques_, p. 144).
+
+Le jour de la Nativité, les pèlerins vont boire de l'eau à
+la fontaine, jettent une pièce de monnaie dans la source,
+vont prier aux pieds de la statue, puis déposent une seule
+offrande dans le tronc béni.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Le prieuré de Notre-Dame de Montreuil
+
+
+Il y avait une fois un riche seigneur qui avait
+fait voeu de bâtir une chapelle dédiée à la
+sainte Vierge dans un endroit appelé Montreuil,
+sur la lisière de la forêt de Montauban. Bientôt
+les matériaux furent à pied d'oeuvre et on jeta les
+fondements. Le soir de la première journée, les
+ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres
+pour asseoir solidement les fondations. Quel ne
+fut pas leur étonnement, le lendemain matin,
+lorsqu'ils virent leur travail défait et les matériaux
+transportés quelques champs plus loin.
+
+Ils se remirent pourtant à l'ouvrage avec une
+nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui était un malin,
+dit à ses compagnons:
+
+--Il y a quelque sorcellerie là-dessous, m'attends
+je; si vous voulez m'en croire, vous autres,
+nous veillerons cette nuit.
+
+Le soir venu, ils se cachèrent dans les broussailles;
+vers le milieu de la nuit, ils aperçurent
+deux anges resplendissants de lumière, qui enlevaient
+les pierres et les transportaient dans
+l'endroit où la veille les ouvriers les avaient
+retrouvés.
+
+Le seigneur comprit que c'était le lieu choisi par
+la sainte Vierge, et c'est là qu'il fit construire la
+chapelle. Des moines vinrent s'établir auprès et
+construisirent un prieuré qui s'appela le Prieuré
+de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus
+aujourd'hui que quelques vestiges.
+
+(_Recueilli au village de Montreuil, près Montauban, en
+1891, par M. Louis de Villers_).
+
+[Illustration: Pierre sculptée sur la façade du prieuré
+actuellement converti en ferme,
+d'après un croquis de M. L. de Villers.]
+
+
+
+
+XL
+
+La statue qu'on ne peut emmener
+
+
+Il y avait autrefois, non loin de l'antique
+église de Guiguen (XIIe siècle) une chapelle
+que l'on prétendait avoir été bâtie par le P. Morin,
+célèbre prédicateur du XVe siècle, né à Guiguen.
+Les gens du pays appelaient ce petit oratoire «la
+Chapelle du bon Père Pierre Morin». Voici une
+légende qu'on raconte encore aujourd'hui à son
+sujet. Un jour quelques mauvais garnements du
+bourg volèrent un fromage de cochon, et, le soir
+venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg
+pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle,
+il vint à l'idée de l'un d'eux d'inviter Pierre
+Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la
+statue sur son épaule, il lui dit:
+
+--Tu vas v'ni quanté nous, Pierrot, tu vas manger
+du fricot.
+
+Mais au moment où les jeunes gens allaient
+entamer le plat de fromage, la statue se démena
+tant et si bien, qu'ils furent obligés de la rapporter
+dans la chapelle et de la remettre à la place où ils
+l'avaient prise.
+
+(L. DECOMBE, dans Bézier. _Supplément à l'Inventaire_, p. 87).
+
+
+
+
+XLI
+
+Saint Samson et la cathédrale de Dol
+
+
+Un puissant seigneur ayant rencontré le
+thaumaturge Samson lui dit: «Homme de
+Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant
+d'espace elle parcourra, autant de terrain je le
+concéderai.»
+
+Alors le saint, s'étant placé à l'extrémité de la
+chapelle qui porte encore son nom, projeta la
+pierre vers l'Occident. Elle tomba juste à l'endroit
+où se termine aujourd'hui la cathédrale.
+
+Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le
+pieux évêque construisit sa basilique avec un âne
+et un boeuf.
+
+Cependant, si actif que fût le fondateur de la
+cité doloise, il ne put achever la tour imposante
+du Nord. Depuis, l'on a bien essayé de poursuivre
+l'oeuvre du saint, mais c'est inutile, car une main
+mystérieuse fait tomber toutes les pierres que
+l'on est tenté de placer sur la tant vieille tour.
+
+L'église possède un souterrain merveilleux. Il
+part de la tour du sud, fait trois kilomètres sous les
+marais et débouche à Mont-Dol, au bas du tertre.
+
+(Abbé F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. VIII,
+p. 36).
+
+Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possèdent
+chacun une fontaine à laquelle est attaché le nom de
+saint Samson. Il n'existe pas d'autre _tradition orale_ sur le
+célèbre thaumaturge dans le pays même qu'il a évangélisé.
+
+Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes,
+l'imagination populaire a poétisé les explications prosaïques
+de l'histoire. Cette tour du Nord fut commencée au XVe siècle
+sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant
+plusieurs années les travaux s'effectuèrent vigoureusement,
+mais les fonds ne tardèrent pas à manquer et l'entreprise
+est demeurée dès lors dans l'abandon le plus complet. Il
+ne faut voir là qu'une traduction hyperbolique de la
+réalité. Jadis demi-forteresse, la vieille cathédrale de Dol
+possédait nécessairement des communications dérobées
+avec les fortifications et les palais de l'antique cité.
+
+Samson, évêque de Dol, VIe siècle, (28 juillet) est le
+patron de Bobital, Cadélac, Dol, Illifaut, La Fontenelle,
+Kerity, Lanvellec, Lanvézéac, Saint-Samson, Saint-Ideuc,
+et on lui a élevé de nombreuses chapelles.
+
+Saint Samson était invoqué pour guérir de la folie. Encore
+aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour
+leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle
+absidale. La raison de ces pèlerinages particuliers tient aux
+détails de la vie du célèbre thaumaturge. Tous ses anciens
+biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire
+d'exorcisme. Aussi au XIIIe siècle, dans la splendide
+verrière de la cathédrale, l'artiste peignait «un prince
+et une princesse couronnés, qui implorent le saint pour
+une jeune fille, vêtue d'une robe jaune, dont les yeux
+hagards et les mains liées indiquent assez une possédée.»
+
+
+
+
+XLII
+
+Saint Benoît de Macerac
+
+
+Saint Benoît, disent les paroissiens, voulut
+construire une église près de son héritage
+favori, au village de Pen-Bu; mais bientôt, il ne
+put donner suite à son pieux désir. À peine les
+fondations commençaient-elles à sortir de terre,
+que des milliers de grenouilles commencèrent à
+coasser sans relâche dans les marais voisins et
+troublèrent grandement les prières et les méditations
+de notre saint. Néanmoins, confiant en la
+bonté de Dieu, il supporta ce contre-temps avec
+patience et se mit en devoir de continuer son
+oeuvre. Mais bientôt, les eaux étant devenues plus
+grandes, les grenouilles poussèrent l'audace jusqu'à
+venir établir leur demeure dans les constructions
+destinées à devenir l'église, malgré saint
+Benoît qui ne put les chasser et les détruire complètement.
+Alors, croyant voir un avertissement
+dans ce fait de la Providence, il se résigna à bâtir
+plus loin son oratoire, et alla en poser les premières
+pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu
+qui, dit-on, n'était alors que forêt, et près de l'endroit
+où avaient été construites tout d'abord les
+cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent
+naissance le prieuré et le bourg de Macerac.
+
+[Illustration: Tombeau de saint Benoît, dans la cimetière de Macerac.]
+
+[Illustration: Cette fontaine a été reconstruite l'an dernier
+par le curé de Saint-Benoît,
+et la statuette haute de quarante centimètres environ
+a été remplacée par une autre plus moderne.]
+
+Dans son intéressante monographie _Saint Benoît
+de Macerac_, M. de l'Estourbeillon relate encore
+d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac,
+sur un coteau qui domine la vallée de la Vilaine,
+on voit une masse de rochers, appelés dans le
+pays la chaire de saint Benoît: «C'est là, disent
+les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre
+monde, et disait à nos anciens de tant si belles
+chaouses sur noutre divin seigneur Dieu.» Une
+procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs
+champs de la paroisse aux environs du bourg
+s'appellent la Benoîterie. Non loin de l'ancienne
+église, au nord de la paroisse et au bord du marais,
+existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benoît;
+elle est construite en gros appareil, dans le genre du
+XIIIe siècle; et, est surmontée d'une croix de granit.
+Au centre de son excavation existe encore une
+antique statue de saint Benoît en bois peint, de
+trente centimètres de hauteur environ. Elle représente
+un moine imberbe, vêtu de bure, la tête
+recouverte du capuce; la main droite retient,
+appuyé sur la poitrine, un livre peint en rouge, la
+gauche brisée au poignet, est tendue en avant, et
+semble avoir tenu une crosse. On vient prier
+devant cette petite statue, et plus d'un ancien,
+après avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse
+la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau
+est dans le cimetière, il est composé d'un
+seul bloc de granit posé sur un massif de maçonnerie;
+le couvercle en partie brisé, porte les
+empreintes d'une sorte d'étole gravée sur la
+pierre, et en tête une croix de saint André très
+distincte entre les deux bras de l'étole. C'est près
+de ce tombeau que les habitants viennent en pèlerinage
+«et l'on a jamais oueï prescheu, disent les
+anciens, qu'aôcun de ceulx qui'taint venüs besouëgner
+près de ly en preieres s'en fut retourné mécontent
+et marri.»
+
+Saint-Benoît de Masserac ou Macerac (23 octobre, _aliàs_
+22 octobre), pénitent, XIe siècle, a son tombeau à Masserac,
+dont il est le patron.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Saint Lin
+
+
+Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il était
+monté sur une charrette attelée de quatre
+boeufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas
+dit au conducteur où il voulait s'arrêter; mais
+quand on arriva à l'endroit où est bâtie la chapelle
+de saint Lin, les boeufs refusèrent d'avancer; le
+conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils
+ne bougèrent pas de place, et les boeufs de limon
+opposèrent une telle résistance, que maintenant
+on montre encore sur le rocher l'empreinte de
+leurs pieds.
+
+(_Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour_).
+
+La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une
+chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a été reconstruite
+il y a quelques années. C'est à elle que se rapporte
+cette légende. On voit auprès une fontaine, à laquelle on
+se rend pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
+
+
+
+
+XLIV
+
+Notre-Dame du Pont d'Ars
+
+
+De son temps le grand saint Martin était chait
+en amour de sa vésine, et par un biau jou,
+i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du
+Pont d'Ars li répondit:
+
+--Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous
+faire offense, mais vey'ous, je tiens à demeurer
+comme je sai, et à mourir vierge; recevez-en ben
+mes excuses.
+
+Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge
+du Pont d'Ars li dit:
+
+--Je ne saurais épouser personne, mon bonhomme,
+et j'vous l'dis sans feinte, car sans ça
+j's'rais la vot', ben sûr:... vous m'plaisez ben, m'est
+avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage
+de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.
+
+(Dr FOCQUET. _Bulletins de la Société polymathique du
+Morbihan_, 1860-61, p. 127).
+
+Cette courte légende sert à un conteur à expliquer la
+dévotion particulière des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame
+du Pont d'Ars, à qui ils vont processionnellement
+demander la cessation de la pluie.
+
+
+
+
+XLV
+
+La cane de sainte Brigitte
+
+
+Il était une fois une princesse qui s'appelait
+Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant
+qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui
+les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant
+sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la
+supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte
+exauça sa prière et ils furent changés en cane et
+en canetons.
+
+Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et,
+quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur
+apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre
+leur forme première qu'au bout d'un certain
+temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage
+à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour
+des Rogations, pour demander à Dieu le pardon
+de tous leurs péchés.
+
+Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte
+Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine,
+et c'est depuis cette époque que l'on ne
+voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze
+canetons.
+
+(_Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast_).
+
+* * *
+
+Il était une fois une princesse que poursuivait
+un méchant capitaine qui en voulait à son honneur.
+Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta
+à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua
+sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée,
+et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte
+qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.
+
+La sainte ne borna pas là sa protection: un peu
+plus loin la princesse rencontra un génie des eaux,
+qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y
+redevint femme et plus tard, il l'épousa.
+
+En reconnaissance de cette miraculeuse intervention,
+chaque année, le jour anniversaire de celui
+où elle avait été sauvée, la princesse venait avec
+ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle.
+Mais pour éviter toute relation avec les hommes,
+elle se montrait alors sous la forme de cane, que
+la sainte lui avait donnée quand elle était en danger
+de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement
+des canetons.
+
+(_Recueilli par Mme Lucie de V. H._)
+
+La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les
+conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique
+pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps
+une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine
+irrespectueuse:
+
+Du temps des fées, on voyait tous les ans, à
+l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane
+suivie de douze canetons, qui se rendait à sa
+chapelle.
+
+Elle y vint plusieurs années de suite; mais un
+jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un
+coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne
+reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre
+en fut puni, car à partir de ce moment lui et les
+siens n'éprouvèrent que du malheur.
+
+Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte.
+Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage
+à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant
+la statue:
+
+--Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du
+monde, je ne voudrais pas l'embrasser!
+
+À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la
+permission de la sainte sa tête fut changée de côté.
+
+(_Conté en 1885, par J. M. Comault_).
+
+La cane et les canetons suivaient aussi la procession des
+Rogations.
+
+D'après une autre version, le jeune homme qui
+avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé
+en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de
+fusil, au moment où il se disposait à enlever un
+poulet dans la cour d'une ferme.
+
+D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et
+qu'il se mit à suivre la procession en grognant.
+Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement
+de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup
+de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.
+
+* * *
+
+Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe siècle
+(8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en
+Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux
+nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch,
+Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de
+nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais
+que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se
+rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la
+commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte
+est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant
+l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de
+sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle
+sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très
+abondante, qui portent le nom des deux saintes.
+
+Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices
+pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une
+fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de
+l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations
+d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner
+du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
+
+Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla
+qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui
+il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache
+laitière.
+
+On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne
+sont plus connues de tout le monde dans le voisinage,
+ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai
+faite. Les deux premières versions sont assez étroitement
+apparentées avec la célèbre légende de la cane de
+Montfort.
+
+Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout
+au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais,
+qui a réimprimé le «_Recit veritable de la venue d'une Canne
+sauvage en la ville de Montfort_», composé en 1652 par le
+père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de
+cette légende[5], qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction.
+Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson
+populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses
+_Mémoires d'outre-tombe_ et que sa mère lui chantait, il y a
+plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux
+versions qui sont reproduites dans les _Chansons populaires
+d'Ille-et-Vilaine_ de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré
+plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du
+Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a
+donné dans ses _Antiquités historiques et monumentales_, une
+chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs
+de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous,
+et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma
+connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.
+
+Une fille du bourg de Saint-Gilles,
+Des plus belles et des plus gentilles,
+Un dimanche la matinée
+Par des soldats fut enlevée.
+
+Lui ont lié si dur les veines
+Qu'elle ne peut avoir son haleine,
+Et l'ont malgré tous ses efforts,
+Conduite au château de Montfort.
+
+L'officier la voyant venir
+De joie ne pouvait se tenir:
+«Faites-la monter dans ma chambre,
+Nous dînerons tantôt ensemble.»
+
+À chaque marche qu'elle montait,
+Son pauvre coeur (il) soupirait.
+«C'est donc ici la belle chambre
+Où il faut que mon Dieu j'offense.»
+
+Le capitaine assura bien
+Que son Dieu n'offenserait point,
+Qu'il lui donnait son coeur pour gage
+Et la prendrait en mariage.
+
+«Oh! monsieur, permettez-moi donc
+Que je fasse mon oraison.»
+Elle a prié Dieu, Notre-Dame
+Et Saint-Nicolas d'être cane.
+
+Quand la prière fut achevée,
+En cane elle a pris sa volée,
+Elle s'envola par une grille
+Dans un étang plein de lentilles.
+
+Quand le capitaine vit cela,
+Tous ses soldats il appela,
+Ont bien douné cinq cent coups d'armes
+N'ont jamais pu toucher la cane.
+
+Le capitaine au désespoir,
+Ne veut rien entendre ni voir,
+Ne veut plus être capitaine,
+Dans un couvent se fera moine.
+
+[Illustration: La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de
+l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait
+été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la
+gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)]
+
+
+
+
+XLVI
+
+Les fées chrétiennes
+
+
+Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables
+par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et
+même les maisons, ne sont pas tous vus du même oeil par les gens de
+campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des
+lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des
+égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un
+rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent
+contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux,
+qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux
+pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des
+vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.
+
+Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter
+de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions
+qui témoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les
+bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles
+aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs--en Haute-Bretagne
+du moins--espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les
+reverra le siècle prochain.
+
+Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le
+peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la
+religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames
+bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour
+elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur
+mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les
+conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles[6], et,
+comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême,
+il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles
+peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des
+mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait
+païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en
+Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une
+pénitence qui doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils
+reprendront leur rang dans le paradis.
+
+Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et,
+ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute
+elles font oeuvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.
+
+Les légendes qui suivent montrent des fées--ce sont toujours des fées
+auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées
+innommées des contes--qui touchent de près au christianisme; parfois
+même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain
+de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce
+rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question
+que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très
+petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLVII
+
+La croix des fées
+
+
+Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à
+ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois
+barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le
+jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à
+minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un
+bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit,
+elle revient à sa place.
+
+(_Recueilli par M. Charles Sébillot._)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLVIII
+
+Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées
+
+
+Le choeur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves
+s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté
+nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au
+sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu
+s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un
+souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec
+ramification jusqu'à la Caillibotière[7].
+
+Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le choeur de
+l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du choeur
+conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement
+au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces
+dernières années sa quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre.
+Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux
+de pièces de six francs.
+
+Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant
+gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques
+gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont
+bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de
+cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain
+avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour
+éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais,
+avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de _guibettes_ (variété
+de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en
+si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut
+bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte
+et il est défendu d'y entrer.
+
+Quant aux galeries du choeur, c'est une vraie chance qu'elles soient
+finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts
+de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand
+nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir:
+c'est la dernière _devantelée_ (charge d'un tablier) de Margot apportant
+des pierres à ses soeurs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de
+Cesson.
+
+Quand elle arriva, ses soeurs donnaient le dernier coup de truelle, ce
+qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et
+elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment
+Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à
+Margot.
+
+(_Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc_).
+
+Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien
+longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame,
+au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines
+_toujours_ fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée
+dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse.
+Les habitants la portèrent inutilement dans leur église
+paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit
+suivante, la statue retournait invariablement sur son
+rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait
+une chapelle en ce lieu.
+
+Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux
+étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout
+dans une seule nuit, sans oublier la tour.
+
+D'après un autre récit (SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70), c'est
+après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le
+Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait
+faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de
+Lamballe.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XLIX
+
+Les fées et les chapelles
+
+
+La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord)
+a été bâtie par les fées en une seule nuit.
+Elles avaient l'intention de la faire plus grande et
+de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante,
+elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres
+qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant
+avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie
+morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa
+à une bonne femme qui passait sur la route.
+
+--Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?
+
+--'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.
+
+La fée surprise demanda:
+
+--Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?
+
+--Vère, ben sûr.
+
+Quand la fée entendit cela, elle dénoua son
+tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis
+elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne
+pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes
+comme la pie.
+
+Les énormes pierres que l'on voit auprès du
+moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa
+tomber de sa devantière.
+
+(_Recueilli par M. Charles Sébillot_).
+
+* * *
+
+À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca,
+se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur,
+intéressante au point de vue architectural. Son
+portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes
+du voisinage, élevé par l'enchantement des
+fées; mais elles ne le terminèrent point, parce
+qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.
+
+(_Notions historiques_, t. III, p. 70.)
+
+Suivant une autre légende, pendant qu'elles
+ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles
+virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban,
+en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus
+puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent
+leur ouvrage inachevé.
+
+Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle
+de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Gargantua_, p. 70. _Revue des Trad. pop._,
+t. II, p. 438.)
+
+* * *
+
+À Pleslin les anciens racontent que les fées
+portant les pierres du Champ-des-Roches pour la
+construction du grand Mont Saint-Michel, et les
+trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et
+les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents
+mètres.
+
+(ERNOUL DE LA CHENELIÈRE, _Inventaire_, p. 10).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L
+
+Les canonisations populaires
+
+
+Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté
+les légendes ont été canonisés régulièrement,
+ou ont une possession d'état de sainteté
+qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres
+en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été
+béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé,
+quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un
+culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une
+sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les
+rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous
+avons réunis dans cette section.
+
+* * *
+
+Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au
+milieu des landes se nomme le Vallon de saint
+Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est
+une grotte naturelle formée d'énormes quartiers
+de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand
+je demandai ce que c'était que saint Couturier, on
+me répondit que c'était un pauvre homme qui
+allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette
+grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant
+dans l'eau du ruisseau, pour faire plus
+rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier
+a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques
+villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps
+à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques
+pas de là, on voit les débris d'une roche aux
+fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 305).
+
+Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
+
+En se rendant du château du Bois-de-la-Roche
+au bourg de Néant, on passe près d'une source
+appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut
+donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit
+où ceux qui portaient du château au bourg Mlle de
+Volvire se reposèrent un instant[8]. C'est un lieu de
+pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes
+voisines en grande dévotion.
+
+(CAYOT-DELANDRE, l. c., p. 308.)
+
+[Illustration]
+
+À une petite distance du bourg de Péaule
+(Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement
+gravée dans la pierre cette inscription:
+
+ Croix de saint Carapibo
+ mort le 1er novembre 1793
+
+Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule
+tomba sous les balles des bleus.
+
+(C. D'AMEZEUIL, _Légendes bretonnes_, p. 85.)
+
+Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou
+du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve
+la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille
+ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient
+dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de
+Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et
+les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par
+les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en
+ce lieu où se voit encore sa tombe.
+
+Les paysans des environs viennent parfois y
+prier. Elle est connue sous le nom de sainte
+Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement
+par les royalistes. On sait que pendant la période
+révolutionnaire les chouans désignaient les républicains
+par le sobriquet de Pataud.
+
+(GOUDÉ, _Histoires et légendes du pays de Châteaubriant_,
+p. 352; P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, p. 22).
+
+[Illustration]
+
+Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré,
+qui était autour de l'église, est un petit
+tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en
+faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au
+tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne
+ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté
+vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant
+l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier.
+On se rappela que jadis on avait enterré en cet
+endroit une femme qui avait supporté avec une
+résignation exemplaire les mauvais traitements de
+son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant
+pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions et superstitions_, t. I p. 331.)
+
+Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva
+dans une lutte contre une troupe de sangliers que
+son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine.
+On y montre au fond sur une pierre énorme
+l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes,
+on y entend des hennissements effroyables. Le
+cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint,
+l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.
+
+(HENRI DE KERBEUZEC, _La Légende de saint Rou_, Rennes
+1891).
+
+Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes,
+vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé
+en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni,
+se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée
+d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier.
+On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les
+pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils
+oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent
+même quelquefois à des barrières, mais le lendemain
+on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans
+l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même
+dans sa niche auprès de sa fontaine.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 322).
+
+D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou,
+ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
+
+* * *
+
+Les paysans des environs de Rennes vont demander
+la guérison de la fièvre sur une tombe du
+cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement
+de «tombe de la sainte aux pochons». Une
+croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle
+sont suspendus de petits sacs remplis de terre,
+distingue seulement cet emplacement funéraire.
+Les croyants se rendent à cette sépulture qui est,
+d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille
+de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée
+à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au
+pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la
+poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration
+de ce laps de temps, ils viennent le suspendre
+à la croix, le mal a dû les quitter.
+
+La tombe de la soeur Nativité, religieuse urbaniste,
+du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet,
+reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est
+l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau
+de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le
+cimetière de cette paroisse en 1792.
+
+(P. BÉZIER, _La Forêt du Theil_, p. 24).
+
+* * *
+
+À Lamballe on porte les enfants au tombeau de
+M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec
+les mères viennent exercer leurs enfants
+à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur,
+mort en odeur de sainteté en 1747.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Trad. pop._, t. 1, p. 52).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LI
+
+La fosse à Gendrot
+
+
+Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit
+ruisseau dont l'eau passe pour avoir des
+vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage
+pour les fiévreux, et qui est connu sous le
+nom de la «Fosse à Gendrot».
+
+D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot
+ou Gendrin devait être un enfant du pays qui,
+à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme
+domestique dans la Mayenne. Les évènements de
+1793 le décidèrent à revenir à son village natal,
+et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou
+deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à
+la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent
+sur eux, les prenant pour des espions des chouans.
+Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que
+ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se
+traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain
+il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau
+à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à
+boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut
+ainsi, dit-on, pendant trois jours.
+
+La première personne qui le rencontra mort fut
+une femme qui creusa légèrement le sol, au bord
+du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un
+peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la
+hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé
+replié sur lui-même. Quelques semaines après la
+femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la
+quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent
+comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.
+
+On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à
+l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte
+en dehors du trou, en manière de protestation.
+Il y a une soixantaine d'années on creusa le
+ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement
+n'était pas décomposé.
+
+Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la
+crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue
+particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas
+tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre,
+puisque Gendrot était mort enfiévré.
+
+Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises,
+mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques
+superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un
+recteur qui avait fait enlever par sa domestique les
+_ex-voto_ appendus au tombeau voisin, fut atteint de
+la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent
+guéris qu'après avoir remis en place les pieux
+objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la
+tombe.
+
+À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix
+de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans
+la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier
+maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une
+ou deux petites grottes abritant une statuette de la
+Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les
+autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de
+l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé
+dans le sol des pièces de menue monnaie, que le
+premier pauvre venu peut s'approprier, à charge
+de réciter des prières. Dans les hameaux voisins,
+on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas
+de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement
+à la fosse ou qui enleveraient du trou
+les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation
+de la prière.
+
+(P. BÉZIER, _La forêt du Theil_, 1888, p. 99 et suiv.)
+
+
+
+
+LII
+
+Saint Lénard
+
+
+Lénard était un bandit de la pire espèce, ne
+vivant que de vols, de pillages, tuant par
+plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les
+rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande
+entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez
+nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne
+quittait pas ces parages.
+
+Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de
+ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans
+le pays poire d'étranglard, tellement âcre que
+Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin
+de lui.
+
+Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit
+arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur,
+en passant par le même endroit, la retrouva; par
+curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur
+qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
+
+La poire amère qu'il avait dédaignée était
+devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait,
+Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite,
+et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout
+s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus
+en plus criminel. Eh bien! je changerai; et
+Lénard le criminel deviendra désormais Lénard
+l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions,
+lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant
+de retirer son attelage d'une des nombreuses
+ornières qui remplissaient le chemin.
+
+Lénard vola au secours du charretier, qui
+trompé par sa mauvaise réputation, et croyant
+avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et
+l'assomme d'un coup de garrot.
+
+Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de
+l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès
+lors la pitié populaire en fit un saint.
+
+* * *
+
+Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on
+aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses
+crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé
+cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il
+a été réédifié par les soins des habitants qui y
+voient une source de profit pour le pays. Le
+vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but
+d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison
+des douleurs rhumatismales.
+
+(ORAIN, _Géographie d'Ille-et-Vilaine_, p. 465.)
+
+J'ai donné dans mes _Contes populaires de la
+Haute-Bretagne_, t. I, p. 343, une version de cette
+légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle
+saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un
+brigand; il se contentait de jouer des tours aux
+rouliers en creusant des ornières ou en plaçant
+sur la route d'énormes pierres; il se cachait
+derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue.
+L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage)
+qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi,
+ainsi que la mort tragique de Lénard converti.
+D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par
+un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux
+à l'égard de saint Lénard, qui se vengea
+en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales.
+On raconte dans le pays nombre de punitions
+analogues, ou de guérisons miraculeuses
+obtenues par l'intercession de saint Lénard.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LIII
+
+Saint Méloir
+
+
+Saint Méloir naquit dans un château de la
+Cornouaille; son père était un chef qui fut
+tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le
+tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge
+de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce;
+l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son
+neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et
+lui mit un pied d'argent et une main d'or.
+
+Le petit Méloir errait dans les bois, quand il
+rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son
+monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié,
+voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son
+disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit
+saint Méloir et le tua.
+
+(_Recueilli aux environs de Dinan._)
+
+* * *
+
+Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint
+Mélar rapportée par Albert Le Grand.
+
+Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec
+mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa
+attendrir par les prières et les présents de la mère du saint,
+et se contenta de lui couper le pied gauche et la main
+droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent
+dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses
+membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même
+temps que les autres parties du corps. Un poète breton,
+cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent
+du ciel.
+
+Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que
+saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la
+fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler
+ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre
+orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
+
+Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VIIe siècle
+(2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants.
+Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar,
+Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir,
+diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la.
+Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LIV
+
+Les sept saints
+
+
+Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui,
+devenue mère de sept garçons tous vivants, et
+étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la
+femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau.
+Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants
+dans un panier couvert et s'achemina vers la
+rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée
+de ces enfants qui devaient tous un jour être des
+saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une
+guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le
+chemin de cette femme.
+
+Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait
+à cacher des vagissements plaintifs, il lui
+demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La
+gardienne épouvantée, se précipita, les larmes
+aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu
+complet du crime dont elle était chargée, elle le
+supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle
+n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle
+était forcée d'obéir.
+
+Dans le premier moment de son indignation, le
+roi songea à punir de mort cette malheureuse
+femme, mais touché de son repentir et de sa
+douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant
+d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime
+était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept
+bonnes nourrices.
+
+Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept
+garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent
+élevés dans la sagesse et grandirent en force, en
+beauté et en vertus.
+
+Quand ils furent assez grands et assez forts pour
+n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de
+leur mère, le roi voulut les reconnaître et les
+élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous
+habiller de neuf et commanda de les amener au
+palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi
+manda la reine et lui dit:
+
+--Examinez bien ces jeunes gens, madame, et
+dites-moi si vous en avez souvenir.
+
+--Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est
+connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.
+
+--Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est
+le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants
+et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la
+cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu
+sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et
+vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants,
+continua le roi, non seulement je vous reconnais
+et vous replace au rang qui vous appartient, mais
+encore je fais le serment solennel de satisfaire au
+premier voeu que vous voudrez bien exprimer.
+
+--Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes
+gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne
+changez pas en un jour d'amertume ce jour de
+bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre
+présence n'éveille pas en son coeur le remords éternel
+d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous
+retirions du monde pour nous donner à Dieu.
+
+Lié par son serment, le roi, qui était très bon et
+très miséricordieux, voulut bien pardonner à la
+reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de
+ses fils, au moment où il venait de les rapprocher
+de lui. Cependant, touché de leurs instances, il
+consentit à les laisser partir, mais à la condition
+qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.
+
+Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint
+Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent
+alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent
+ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut
+restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla
+d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le
+força d'épouser une jeune et belle princesse.
+
+Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à
+Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa
+jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir,
+par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de
+ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de
+promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit
+à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui
+dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous
+vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi
+en vous trempant les mains dans cette fontaine».
+
+La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans
+cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans
+l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri
+de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette
+épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes
+coupable: ne soyez donc point surprise si je
+vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur
+le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme
+ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il
+se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une
+immense forêt.
+
+Mais dans cette forêt existait une retraite de
+bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était
+établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui
+beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le
+dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent
+donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité
+de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint
+Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde
+rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent,
+ainsi que son ermitage, et furieux d'être
+trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur
+lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la
+peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui,
+comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres
+et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les
+plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa
+tous.
+
+Fouquet, _Légendes du Morbihan_, p. 63-66, dit qu'il
+a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin.
+Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée
+à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan
+existait autrefois une fontaine dans laquelle les
+paysans de la contrée allaient plonger leurs
+enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces
+mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du
+conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes
+à détruire cet usage barbare, il a fallu pour
+y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la
+légende locale, cette funeste immersion avait pour
+origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses
+six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à
+l'eau par ordre de leur mère.
+
+Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept
+Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte
+ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués
+dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se
+trouvaient sur une des routes du _Tro-Breiz_ ou tour de
+Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs
+des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson,
+Patern et Corentin. (Cf. _Revue archéologique du Finistère_,
+t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
+
+De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut,
+dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint
+Maudez, abbé, VIe siècle (18 novembre), qui est invoqué
+contre les enflures (v. p. 70 et 72).
+
+Saint Perreux, moine, VIe siècle, est le patron de Châteaulin,
+de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint
+Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont
+moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints
+ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes
+des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la
+Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay,
+la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie
+de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé
+comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères
+de huit patrons d'églises--probablement aussi sept à
+l'origine--toutes situées au bord de la mer.
+
+* * *
+
+JOLLIVET, _Les Côtes-du-Nord_, t. II, p. 73, parle aussi, sans
+citer sa source, de trois soeurs et de sept frères qui débarquèrent
+à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient
+Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran
+et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de
+Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de
+Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de
+Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse
+et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse
+de Vannes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LV
+
+Saint Mauron
+
+
+Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et
+il se faisait remarquer par sa piété et son
+zèle à se rendre aux offices.
+
+Un dimanche matin, il désirait assister à la première
+messe; mais son maître lui commanda
+d'aller mener paître les vaches et les moutons dans
+une lande qui n'était pas entourée de clôture.
+
+--J'irai bien tout de même à la messe, dit saint
+Mauron.
+
+Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand
+il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât
+partout où passerait la bêche qu'il avait apportée,
+et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant
+le contour du champ qui appartenait à son maître.
+À mesure que son outil touchait la terre, un talus
+bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait
+derrière lui, et en peu d'instants, le champ
+qui contenait douze jours de terre se trouva entouré
+d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore
+aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est
+situé dans la commune de Livré.
+
+Saint Mauron arriva à la messe en même temps
+que les gens de la maison, qui furent bien surpris
+de le voir. Il leur dit que le troupeau était en
+sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré
+de haies, et, après la messe, son maître alla par
+ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait
+l'enfant.
+
+Au temps de la moisson, on avait battu le grain
+le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à
+saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe
+basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune
+pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria
+Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain.
+À peine avait-il achevé sa prière, que tous les
+oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange
+dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit
+plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la
+porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de
+la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il
+leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils
+furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les
+oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils
+faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la
+porte.
+
+Saint Mauron fit encore de nombreux miracles,
+et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années,
+on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la
+chapelle qui a depuis été convertie en grange.
+
+Un jour que le fermier avait battu son grain, il
+le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les
+restes d'un autel surmonté de la statue du saint.
+
+Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des
+batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que
+quelque voleur vint lui dérober son grain.
+
+--Saint Mauron le gardera, répondit-il.
+
+La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans
+la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait
+apporté. Pour le charger plus aisément sur ses
+épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il
+présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni
+sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position,
+où le fermier le trouva en entrant.
+
+--Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron
+garderait mon grain? dit le fermier; maintenant
+je le prie de te laisser aller.
+
+Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud
+de son aventure.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
+1re série, n. LIV).
+
+* * *
+
+L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se
+retrouve dans la _Vie de saint Convoyon_, où un voleur ne
+peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux.
+Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la
+parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure
+dans la _Vie de saint Pol de Léon_; mais ils ne sont pas
+enfermés dans une grange. (ALBERT LE GRAND, § 83).
+
+Il y a en Livré un village appelé Saint-Modéran; à Chevaigné,
+canton de Saint-Aubin d'Aubigné, existe une fontaine
+sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent
+saint Marôn, dont les eaux guérissent de la fièvre ceux
+qui s'y rendent à jeun et sans parler. (SÉBILLOT, _Trad._, t. I,
+p. 67).
+
+Saint Mauron est peut-être le même que saint Modéran,
+évêque de Rennes, VIIIe siècle (22 octobre), patron d'un
+ancien prieuré à Rennes, qui était situé contre la tour Saint-Moran,
+entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui
+s'appelait aussi Saint-Moran.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LVI
+
+Les saints et les corbeaux
+
+
+Lorsque saint Lambert était jeune, il voulut
+un jour accompagner ses parents qui allaient
+aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le
+chargèrent de garder leur froment que les corneilles
+auraient pu manger. Saint Lambert fit un
+miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent
+dans la grange, dont il ferma la porte.
+
+Il alla aux noces sans en prévenir personne. Ses
+parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui
+demandèrent pourquoi il n'était pas resté à garder
+le froment:
+
+--Je n'ai pas besoin de le garder, répondit-il;
+toutes les corneilles sont dans la grange.
+
+Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert,
+commune de Saint-Vran, assurent que
+les corneilles ne causent aucun dégât sur le territoire
+de la commune.
+
+(_Recueilli à Penguilly vers 1880_).
+
+La chapelle de saint Lambert existe encore à Saint-Vran,
+on y dit la messe une fois par an, lors de la fête du saint;
+aux environs de Moncontour, ce saint est invoqué pour la
+santé des cochons.
+
+* * *
+
+Un jour, saint Maurice étudiait en plein champ.
+On était en automne et les cris des corbeaux
+importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur
+parle, les appelle, les réunit, leur ordonne de le
+suivre et les conduit à la grange de son père. Il
+ferme la grange, se remet à l'étude, et ne délivre
+les corbeaux qu'après avoir fini sa tâche du jour.
+Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a
+plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice,
+dans les champs que cultivaient ses parents.
+
+(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 60).
+
+Saint Maurice, abbé de Carnoët, XIIe siècle (5 octobre),
+invoqué pour la guérison de la fièvre, est le deuxième patron
+de Loudéac, et il a des chapelles à Clohars-Carnoët et à
+Plédran.
+
+* * *
+
+On raconte à Pleurtuit que dans sa jeunesse
+saint Guillaume allait aux champs travailler avec
+son père; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le
+grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur
+et commandait en son nom à ces bêtes rapaces de
+se retirer, ce qu'elles faisaient aussitôt.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Semaine religieuse de Rennes_, 6
+mai 1871).
+
+
+
+
+LVII
+
+Pourquoi les veuves de Landebia
+ne se remarient pas
+
+
+Il y avait une fois à Landebia une jeune veuve
+qui avait un petit garçon d'une dizaine d'années.
+Elle était recherchée en mariage par un jeune
+homme qui souvent venait lui faire la cour. Son
+enfant lui faisait des reproches et lui disait:
+
+--Si tu te maries à cet homme-là, jamais je ne
+l'appellerai mon père et quand je serai grand, je te
+quitterai.
+
+Mais la veuve continuait à recevoir les visites de
+son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir,
+elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possédait
+à quelques centaines de mètres de chez elle,
+et elle lui dit qu'il fallait empêcher les corbeaux de
+manger le blé qui s'y trouvait.
+
+Il y avait à peu près une demi-heure que le petit
+garçon y était, lorsqu'un homme se présenta tout
+à coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce
+qu'il était occupé à surveiller les corbeaux; aussi
+eut-il bien peur en l'apercevant.
+
+L'homme lui dit d'un air doux:
+
+--Que fais-tu là, mon petit gars?
+
+--Je suis à garder mon blé pour que les corbeaux
+ne viennent pas le manger.
+
+--Tu es surpris de ma présence, dit l'homme;
+mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie
+pour empêcher les corbeaux de faire aucun
+dégât sur le territoire de Landebia; je vais garder
+ton blé, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi,
+va-t'en bien vite pour préserver ta mère de celui
+qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y
+perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout
+ton blé. Si tu arrives à la maison avant que le
+galant de ta mère soit parti, tu peux être sûr qu'il
+ne se mariera pas avec elle.
+
+Après avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant
+courut à la maison, et y trouva sa mère en compagnie
+de son bon ami. Elle n'était pas contente
+de le voir rentrer, et elle lui dit:
+
+--Tu reviens de bien bonne heure, je croyais
+t'avoir envoyé garder notre blé!
+
+--J'y suis allé aussi, répondit l'enfant; j'ai vu
+dans notre champ un homme qui m'a dit être un
+saint envoyé par Dieu pour empêcher les corbeaux
+de ravager la récolte sur notre paroisse; il m'a
+promis de veiller à notre blé, et que les corbeaux
+ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de
+revenir à la maison pour te garder de celui qui
+voudrait te ravir à mon affection.
+
+À ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur
+se contenta de hausser les épaules, puis il s'en
+alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il
+mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle
+ne chercha pas à se remarier et elle resta avec son
+enfant.
+
+Son exemple a été suivi par les autres veuves de
+cette paroisse qui, à ce qu'on assure, ne se remarient
+jamais. Les corbeaux quittèrent depuis lors
+Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns,
+on ne les voit jamais endommager la récolte;
+c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:
+
+À Landebia jamais
+Veuve ne s'est remariée,
+Ni corbeau n'a gratté.
+
+Ou bien:
+
+ Jamais corbeau ne grattera,
+ Ni veuve ne remariera
+ Dans la commune de Landebia.
+
+(_Recueilli en 1893_, _par M. F. Marquer_).
+
+* * *
+
+M. l'abbé Fouéré-Macé, recteur de Léhon, ancien vicaire à Saint-Pôtan,
+paroisse voisine de Landebia, me communique la note suivante: la
+tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu évêque de
+Saint-Brieuc, arrivant à Landebia, rencontra dans son chemin le petit
+enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda
+le sujet de son chagrin; l'enfant répondit dans son naïf langage: «Maman
+veut se remarier; elle est à dire des contes à son amoureux. Pendant ce
+temps, elle m'envoie garder les corneilles qui défont notre blé
+nouvellement ensemencé.» Saint Guillaume lui dit: «Mon enfant, ne pleure
+pas, va trouver ta mère; moi, je vais garder pour toi. Elle va
+t'embrasser tendrement dès qu'elle va te voir et congédier son galant;
+car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le
+champ de blé, corneille dégât ne fera.»
+
+Cette prédiction de saint Guillaume s'est réalisée: depuis un temps
+immémorial aucune veuve ne s'est remariée; les plus vieux registres, lus
+attentivement pour vérifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que
+les corneilles ne ravagent jamais les blés récemment confiés à la terre.
+
+Dans mes _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
+t. II, p. 168, j'avais parlé de la croyance d'après laquelle les
+corbeaux ne ravagent pas les récoltes de Landebia; suivant
+le fragment de légende qui l'accompagnait, c'était à la
+veuve qui voulait se remarier qu'il était arrivé malheur.
+
+
+
+
+LVIII
+
+Le fossé de saint Aaron
+
+
+Une demi-enceinte, formée par un talus angulaire,
+sur la lande de Bruc, est appelée fossé
+de saint Aaron. Quel était ce saint, dont la légende
+raconte les premières années? Petit enfant, il faisait
+paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les
+protéger contre le loup qu'il avait tracé merveilleusement
+cette sorte d'enceinte au milieu des
+bruyères.
+
+Naguère on allait fréquemment en pèlerinage
+aux pieds de la statue de saint Aaron placée dans
+la chapelle du très vieux manoir de Noyal en Sixt.
+Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on
+n'y voit plus la statue du saint, mais sa mémoire
+est toujours vénérée dans la paroisse de Bruc.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Statistique de l'arrondissement de
+Redon et récits historiques, légendes de la Haute-Bretagne_,
+p. 200).
+
+M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en
+Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que
+saint Malo rencontra sur le bord de la mer en débarquant
+dans notre pays; d'après les Bollandistes, ce saint était
+armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance,
+inconnu des savants, de ce bienheureux?
+
+* * *
+
+Il y a dans les Côtes-du-Nord une commune qui s'appelle
+Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait à un
+enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas.
+Il y a des chapelles dédiées à ce saint à Pleumeur-Gautier
+et à Saint-Malo.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LVIX
+
+Saint Jugon
+
+
+Un enfant était né au village de Haudiard en
+La Gacilly. C'était le fils d'une pauvre veuve.
+Sa mère était tout pour lui après Dieu. À l'âge où
+l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le
+petit Jugon cultivait déjà son jardin et son champ
+avec un tel succès, qu'il en tirait un produit plus
+grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain
+quatre fois plus étendu. Quand il avait labouré,
+Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio
+garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques
+chétifs moutons et une bonne vache nourricière,
+la compagne de son enfance; aussi aimait-il
+sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle à son tour.
+
+Cependant le petit berger se mit à penser qu'il
+serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son
+jardin et deviendrait plus agréable au seigneur s'il
+pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses
+moutons paissaient, il courait à deux lieues de là,
+près du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il était
+allé recevoir les leçons de son maître, après avoir
+recommandé aux autres pâtres de veiller sur son
+troupeau, le loup survint, et voyant les enfants très
+occupés de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon.
+Il se préparait à la déchirer, quand sa mère survint
+et jeta les hauts cris, en appelant son fils.
+
+Celui-ci, qui étudiait dans le jardin du recteur,
+lui dit tout à coup:
+
+--On m'appelle, messire!
+
+--Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?
+
+--Placez votre pied sur le mien, répliqua l'enfant:
+vous allez entendre comme moi.
+
+Le recteur fit ce que désirait l'enfant, et aussitôt
+il entendit une voix désolée qui appelait, et cette
+voix était celle de la mère de Jugon. Alors le prêtre,
+touché d'un tel prodige, serra affectueusement
+l'enfant dans ses bras et lui dit:
+
+--Va, mon ami, retrouver ta mère: tu en sais
+plus que moi: tu as la grâce de Dieu.
+
+Jugon partit à l'instant; arrivé sur la lande où
+il avait laissé son troupeau, il s'approcha de sa
+vache morte, traça de sa houlette blanche un cercle
+à l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il
+toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain,
+se mit à bondir joyeusement et à paître, comme si
+elle n'avait jamais eu affaire au loup.
+
+Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion,
+le saint enfant rencontra une troupe de
+jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de
+désespoir.
+
+--Qu'avez-vous à vous affliger ainsi? demanda-t-il.
+
+--Notre amie, la pauvre Annette se meurt,
+répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine
+à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre
+a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à
+un fil.
+
+--Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il
+faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne
+pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la
+première prière. Récitons ensemble cinq fois le _Pater_
+et l'_Ave_, et invoquons la patronne de la malade,
+la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent
+sur le gazon au pied de la croix de
+pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent
+ensuite auprès de la malade, qui après une
+crise heureuse, venait de recouvrer connaissance.
+Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée
+du saint enfant s'accrut dans le pays.
+
+À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de
+seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et
+amis réunis autour de son chevet, il leur dit que
+sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire
+son corps à la sépulture par les boeufs blancs
+de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient
+d'eux-mêmes.
+
+Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il
+avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le
+laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses
+troupeaux. On alla en procession baigner dans la
+fontaine voisine le pied de la croix pour implorer
+la pluie par les grandes sécheresses, et les malades
+vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs
+souffrances, en passant avec foi au-dessus de la
+pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus
+du sol.
+
+[Illustration]
+
+(E. D. V. (E. DUCREST DE VILLENEUVE), _Le château et la
+commune_, p. 143).
+
+Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que
+j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire;
+mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la
+première moitié de ce siècle. Dans ses _Légendes du Morbihan_,
+p. 42-45, le Dr Fouquet a donné une autre version dont voici
+l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
+
+Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et
+dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour
+il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant
+qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint
+Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.
+
+Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait
+deux heures par jour prendre les leçons du recteur
+de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau
+il traçait autour un cercle avec une branche
+de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne
+pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup
+tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer.
+Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes
+de sa mère, et quand le recteur eut posé son
+pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour.
+Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa
+branche de houx, et la vache ressuscita.
+
+Peu après, il dit à son oncle:
+
+--C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes
+boeufs qui n'ont point encore subi le joug qui
+me porteront en terre, et vous désigneront le lieu
+où doit reposer mon corps.
+
+La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle
+bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en
+être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il
+tomba mort; on mit son corps sur une charrette
+traînée par les boeufs et on le conduisit au cimetière
+où il fut enterré. Le lendemain on trouva un
+bras qui sortait de terre. Les boeufs furent attelés
+et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait
+paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa
+chapelle.
+
+* * *
+
+M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende
+qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche
+d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y
+retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue
+au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute
+que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son
+corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins
+nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place
+même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle
+de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
+
+La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un
+menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait
+vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume
+traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les
+Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours
+avec le plus grand plaisir. (ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne
+paroisse de Carentoir_, p. 34).
+
+Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué
+contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les
+moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La
+Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription
+publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un
+grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les
+semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un
+des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine
+de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits
+sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces
+semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux
+sillons. (_Le château et la commune_, p. 148).
+
+* * *
+
+M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la
+monographie de cette ancienne paroisse quelques détails
+intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le
+pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
+
+La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la
+tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en
+perpétuer la mémoire; au XVIIe siècle «l'assemblée sainct
+Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave
+du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La
+Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui
+y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la
+vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole
+promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés.
+Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la
+chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et
+après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la
+tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux
+pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement
+sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (ABBÉ LE
+CLAIRE, l. c. p. 70).
+
+
+
+
+LX
+
+Légende de Rieux
+
+
+Il existe une courte légende dont le récit a
+souvent charmé mon enfance et qui a rapport
+à la ville de Rieux.
+
+Rieux, me disait ma mère, était autrefois une
+cité importante quand Redon n'était qu'un village;
+mais les habitants de la ville étaient durs et inhospitaliers,
+tandis que ceux du petit village étaient
+doux et compatissants.
+
+Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant
+demi-nu, abandonné dans une nacelle, aborda
+sous les murs du château de Rieux, où plusieurs
+femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine
+de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui
+donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques
+linges pour se couvrir.
+
+Les laveuses, sans pitié, repoussèrent la nacelle
+que la marée montante porta jusqu'au village de
+Redon, où d'autres laveuses plus humaines accueillirent
+le petit suppliant, qu'elles nourrirent, réchauffèrent
+et vêtirent. Saint Sauveur, touché des
+soins et des bontés des Redonnais, leur prédit que
+chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que
+Rieux s'appauvrirait. «Vois, me disait ma mère,
+combien la noble seigneurie est déchue et combien
+le pauvre village a grandi et prospéré. Aussi les
+habitants de Redon, reconnaissants envers saint
+Sauveur, ont bâti une bien belle église, qu'ils lui
+ont dédiée».
+
+(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 276.)
+
+Cette version, est, croyons-nous, la première en date qui
+ait été écrite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis
+dont il reproduit la lettre, où elle est, dit-il, rapportée avec
+toute la naïve simplicité qu'on mettait à la lui raconter
+dans ses premières années. Dans ce récit, qui se rattache à
+fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un
+saint, ou plutôt un des qualificatifs de Jésus-Christ, dont
+on a fait une entité. Dans la légende racontée sous une
+forme littéraire dans le _Conteur breton_, 2e année, p. 213,
+c'est Jésus-Christ lui-même, qui après avoir prédit l'appauvrissement
+de Rieux et la prospérité de Redon, disparaît.
+
+Voici en résumé le récit de Fouquet: _Légendes du Morbihan_,
+p. 19-20.
+
+Des lavandières de Rieux, qui était alors une
+grande ville, refusent tout secours à un enfant qui
+était dans une barque qui venait de s'échouer; la
+marée la reporte à Redon où des laveuses compatissantes
+le soignent. L'enfant grandit, c'est Jésus-Christ
+qui dit: «Rieux s'appauvrira tous les jours
+d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un
+sou.»
+
+D'après les _Notes sur la châtellenie de la Touche en Frégéac_,
+imprimées à Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu
+sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu'à l'incendie de
+1787.
+
+On raconte encore une autre légende:
+
+De Redon à son embouchure, la Vilaine se couvre
+à certains moments et surtout à la suite des
+tempêtes, d'un large ruban d'écume qui occupe
+tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot
+vers l'amont de la rivière. Les habitants de Rieux
+voient ce phénomène avec une sorte de terreur,
+car ce ruban d'écume est, disent-ils, le chemin de
+saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine
+en marchant sur les eaux; il était fatigué et voulait
+s'arrêter à Rieux qui était une grande ville;
+mais cette ville était pleine de huguenots, et ces
+mécréants ne permirent point à saint Jacques de
+se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint,
+irrité, s'écria d'un ton prophétique: «Ô ville de
+Rieux! tu seras détruite!» et, continuant sa route,
+il alla fonder la ville de Redon.
+
+Ce fut, ajoute-t-on, pour apaiser saint Jacques
+et détourner le mauvais présage qu'on lui éleva la
+petite chapelle qui porte son nom.
+
+(CAYOT-DELANDRE, l. c. p. 276).
+
+
+
+
+LXI
+
+Saint Guillaume et le Chemin-Chaussée
+
+
+Guillaume Pinchon venait voir des parents
+qu'il avait dans les environs du Chemin-Chaussée.
+Il faisait chaud, et, se trouvant altéré, il
+entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir, après
+quoi il donna sa bénédiction à l'hôte, et se disposa
+à sortir. «De l'argent, lui dit cet homme intraitable;
+je veux de l'argent.» Guillaume n'en ayant
+pas, on saisit son bréviaire.
+
+Le saint continua sa route et alla coucher à
+l'Hôtellerie de l'Abraham, où l'on eut pour lui
+toutes sortes d'égard. On les poussa au point de lui
+remettre, avant son départ, le bréviaire qu'on
+avait été dégager et prendre au Chemin-Chaussée.
+Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume proféra
+ces paroles, dont on y garde le souvenir:
+
+«Quiconque habitera l'Abraham y vivra à l'aise,
+pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chaussée,
+jamais il ne prendra d'accroissement,
+et a mesure qu'on y bâtira une maison, il
+en tombera une autre.» Cette prédiction, disent
+les habitants, s'est réalisée jusqu'à ce jour.
+
+(HABASQUE, _Notions historiques,_ t. II, p. 91).
+
+* * *
+
+Cette légende qui fut racontée à Habasque par les habitants
+du village, ne diffère pas beaucoup du récit d'Albert
+Le Grand:
+
+Il fut surpris de la nuict à son retour de Pleurtuis,
+près d'un bourg nommé le Chemin-Chaussée,
+de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain
+il se leva de bon matin et se disposa de se remettre
+en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu
+de le récompenser. Cet hoste envers qui telle
+monnoie n'avoit point de cours, se mit en colère,
+le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses,
+et pour un pauvre escot retint son bréviaire.
+Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet
+affront, mais marri que son bréviaire lui avoit esté
+osté avant d'avoir dit son service, s'en alla en une
+noblesse voysine, nommée l'Hostellerie Abraham,
+où il fut reçu à bras ouverts par le seigneur de la
+maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce
+qui estoit arrivé au Chemin-Chaussée, envoyent
+dégager son bréviaire... Le saint ayant dit la
+messe et disné, s'en retourna à Saint-Brieuc et
+pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions
+ses bons hôtes et leur posterité, et l'on a remarqué
+que les possesseurs de cette terre ont eu
+abondance de biens... En punition de cette ingratitude
+et inhospitalité, Dieu a voulu punir non
+seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le
+bourg du Chemin-Chaussée, voulant que la mémoire
+demeurast à la posterité, veu que depuis ce
+temps-là toutes les maisons de ce bourg n'ont peu
+estre conservées en leur entier et sont toujours
+ruineuses: on a beau les bastir tout à neuf et les
+réparer, quand on les refait d'un costé, elles tombent
+de l'autre...
+
+Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, XIIIe siècle (29 juillet),
+est invoqué dans les calamités publiques. Il est le patron
+du diocèse de Saint-Brieuc, de Collinée, de Langolen.
+
+[Illustration: Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,
+dans la chapelle Saint-Guillaume à Saint-Brieuc
+(d'après une gravure du _Vieux Saint-Brieuc_).]
+
+
+
+
+LXII
+
+Les aboyeuses de Josselin
+
+
+Un jour des lavandières étaient réunies à la
+source connue aujourd'hui sous le nom de
+Fontaine de la Vierge, pour y _essanger_ une lessive
+et en sécher les pièces sur les buissons voisins,
+près desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne
+garde, quand tout à coup une pauvre femme en
+haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles
+la main tendue, sollicitant un faible secours, un
+petit morceau de pain. Mais les lavandières, loin
+de prendre en pitié sa misère, la traitèrent de voleuse,
+et poussèrent la brutalité jusqu'à lancer
+leurs chiens après elle. Alors, au lieu et place de
+la mendiante, se dresse, pleine d'une majesté céleste,
+la sainte Vierge, qui dit à ces méchantes
+femmes:
+
+--Je vous ai suppliées et vous m'avez outragée;
+je vous ai tendu la main et vous avez excité vos
+chiens après moi; eh bien, soyez maudites, et que
+votre châtiment serve d'exemple et de leçon à tous
+les coeurs peureux qui méprisent et insultent les
+pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront
+de vous, seront sur mes terres, au jour
+qui m'est spécialement consacré, vous aboierez
+comme des chiens, et vous vous tordrez dans des
+convulsions!
+
+À ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors,
+quand les descendants de ces lavandières, ignorants
+de leur origine, viennent assister le lundi de
+la Pentecôte aux offices et à la procession de Notre-Dame
+du Roncier, ils sont, aux abords de l'église,
+saisis d'affreuses convulsions, jettent des
+cris inarticulés et des aboiements qui ne cessent
+que lorsque, portés de force au tronc de Notre-Dame,
+ils ont touché de leurs lèvres écumantes les
+saintes reliques exposées à la vénération des
+fidèles.
+
+(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 58).
+
+C. Jeannel a publié à Rennes, en 1855, un petit livre sur
+les _Aboyeuses de Josselin_, où il dit avoir vu lui-même des
+aboyeuses amenées de force à l'autel, et il décrit les scènes
+qui s'ensuivent. Il déclare croire à la bonne foi des malades.
+
+
+
+
+LXIII
+
+Les petites vengeances
+de monsieur saint Yves
+
+
+En la paroisse de Guémené-Penfaö, sur le bord
+de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce
+bourg à Masserac, existe encore une vieille chapelle
+dédiée au bienheureux saint Yves, en grande
+vénération dans le pays. Saint Yves est un puissant
+protecteur et, se souvenant sans doute de
+son ancien métier d'avocat, il plaide volontiers en
+Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec
+piété et confiance; mais, aussi digne que compatissant,
+il tient par contre à ce qu'on ne lui manque
+pas de respect. Telle est du moins l'opinion
+qu'ont de lui les habitants de Guémené-Penfaö,
+qui racontent à ce propos plusieurs légendes.
+
+* * *
+
+Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a jà
+nombre d'années, un homme du village de Pussac,
+situé, comme chacun sait, tout proche de la chapelle
+Saint-Yves, et que ses nombreux tours
+avaient fait surnommer _le grand farçou_ (le grand
+farceur) déblatérait sans cesse contre le saint patron
+de la frairie, au grand scandale de ses voisins,
+et ne manquait pas de dire souvent entre
+autres _museries_ (plaisanteries) aux gens dévotieux
+que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent
+à sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien
+lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire.
+Mais notre homme était un fanfaron et son essai
+ne lui réussit guère. À quelque temps de là, en
+effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir
+de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus pressé,
+passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgré
+ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort:
+«Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien à faire, amuse
+_te_ (toi) donc _o_ (avec) cela!» Mais à peine le _grand
+farçou_ avait-il prononcé son blasphème, que ses
+jambes refusèrent de le mener plus loin et que,
+saisi d'une fièvre ardente, il dut se faire porter
+chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut
+guéri qu'en promettant réparation à saint Yves, et
+lorsqu'il lui porta en pèlerinage un oiseau de cire,
+qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.
+
+* * *
+
+Au village de la Landezais, tout proche la chapelle
+de monsieur saint Yves, était une jeune _chambrière_
+(servante), la plus _accorte_ (dégourdie) de
+tous les environs. Raffolant de la toilette et ne
+songeant qu'à paraître la plus belle aux assemblées
+d'alentour, sa maîtresse lui avait souvent
+dit qu'elle vendrait son âme pour un bout de ruban.
+À coup sûr, elle ne pensait point dire si vrai,
+car cela arriva comme elle l'avait prédit. Un soir
+de _filerie_ (assemblée des gens d'un village réunis
+pour filer le lin à la veillée d'hiver), un de ses
+prétendus lui ayant demandé si elle était peureuse,
+elle ne craignit pas de dire qu'assurément
+elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui
+donner une _davantière_ (un tablier) de soie pour la
+prochaine assemblée, elle promettait d'aller dès le
+soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la
+statue de saint Yves dans sa chapelle, distante
+d'un kilomètre environ, pour la rapporter au village
+de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent
+la gageure et lui promirent la davantière demandée,
+si elle voulait exécuter sa promesse.
+Hélas! mal en prit à notre chambrière; elle partit
+au coup de minuit, comme elle s'y était engagée,
+mais elle ne revint pas; le diable l'avait emportée
+et son _bourgeois_ (son maître), la cherchant le lendemain,
+ne trouva dans le chemin de la chapelle
+que sa chevelure pendue à un arbre et la statue
+du saint qu'elle avait volée, entre ses deux sabots.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
+populaires_, t. IV, p. 340).
+
+
+
+
+LXIV
+
+Pourquoi les couturiers
+sont généralement boiteux
+
+
+Un jour que monsieur saint Yves revenait de
+Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le
+_tard_ (le soir) dans les grandes landes de Montnoël
+entre Guémené et Masserac. Le saint était fort
+ennuyé, car les chemins étaient mauvais et sa
+monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu
+chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un
+tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journée.
+Notre saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre
+dans son chemin en lui indiquant le bourg
+le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa
+bête. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur
+qui n'avait guère de religion, se mit à le
+railler et lui dit que «puisque les moines allaient
+_deschaux_, sa bête pouvait bien faire de même, car
+il était juste que le valet manquât de souliers du
+moment que le maître n'en portait point.» Mais
+saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant
+punir aussitôt ce gouailleur, il lui déclara qu'à
+l'avenir, lui et tous ses confrères qui n'auraient
+pas plus de religion que lui, auraient comme son
+cheval une jambe défectueuse. Et voilà pourquoi
+la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
+populaires_, t. IV, p. 350).
+
+[Illustration: Saint-Yves
+Réduction d'une image populaire, gravée par PIXANET, de Rennes,
+(Collection Paul Sébillot)]
+
+Saint Yves, prêtre official de Tréguier, XIIe siècle, fêté
+le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et
+du diocèse de Tréguier, du Huelgoat, de la Motte, de la
+Poterie, de Louannec, du Minihy-Tréguier, de Plougonver,
+de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trédrez,
+etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant;
+dans le pays gallo, il en a à Quintin, à Caro, à Saint-Helen,
+etc. et il y est l'objet d'un culte assez répandu,
+surtout dans la partie centrale des Côtes-du-Nord.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXV
+
+Pourquoi les gars de Saint-Servant
+n'ont plus de fesses
+
+
+C'est à une punition céleste que les gars de
+Saint-Servant dans le canton de Josselin,
+doivent d'être privés de leurs _sietons_, racontent
+ceux de Campénéac et des paroisses voisines.
+Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
+paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
+évangéliser le pays, les gens de Saint-Servant
+le virent arriver d'un mauvais oeil, comme cela a
+lieu souvent pour tout _hors venu_ qui se mêle de déranger
+les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
+fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
+de bâtir une chapelle (qui lui fut consacrée depuis),
+dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.
+Aussitôt, chacun de crier et répéter partout qu'en
+construisant un nouvel édifice, le pieux évêque
+voulait _réduire à rien_ leur ancien bourg, dont les
+habitants, ne voyant plus venir la même quantité
+de monde à l'office de leur église, seraient bientôt
+réduits à la mendicité. Ils résolurent donc de s'en
+venger, et un jour que le saint évêque était occupé
+à charroyer de la pierre pour la construction de sa
+chapelle, ils profitèrent de ce que, accablé par la
+chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
+boeufs à se reposer à l'ombre et s'était endormi à
+côté d'eux, pour lui jouer un mauvais
+tour. S'approchant en sourdine
+des pauvres animaux, avec leurs
+faulx à la main, ils tranchèrent
+d'un seul coup les fesses des boeufs
+de saint Gobrien. Mais le saint fut
+réveillé aussitôt par les mugissements
+de son attelage, et, indigné
+de la méchanceté d'un peuple auquel
+il ne voulait que du bien, il
+montra aux coupables l'iniquité de
+leur action et leur prédit que la Providence
+à sa prière priverait à l'avenir
+tous les descendants des paroissiens
+de Saint-Servant de la
+partie du corps qu'ils avaient voulu
+retrancher à ses boeufs. Saint Gobrien remit alors
+en place _le fessier_ à ses animaux, mais depuis ce
+temps, tous les Servantais durent se passer du
+leur.
+
+[Illustration: Statue de saint
+Gobrien à l'intérieur
+de la chapelle
+à Saint-Servan:
+elle forme le
+couronnement
+d'un contrefort.]
+
+(_Raconté en février 1894 par un paysan de Campénéac, et
+recueilli par le marquis Régis de l'Estourbeillon_, «_Revue des
+Traditions populaires_», t. IX, p, 401).
+
+FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 67-68, raconte que
+saint Gobrien, chassé de Vannes, alla dans un pays écarté,
+mais que personne ne voulut l'aider à construire son ermitage;
+il fabriqua une charrue, à laquelle il attela un
+boeuf; mais un jour que le saint était en prière, les paysans
+enlevèrent un morceau de chair à la cuisse du boeuf. Le
+saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent,
+comme le boeuf, une plaie au même endroit et, si
+l'on en croit la légende, leurs descendants ont un côté
+moins formé que l'autre.
+
+Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village
+de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne
+fresque peinte sur le mur et maladroitement retouchée
+et rajeunie représente un chariot rempli de malades
+auxquels le saint donne sa bénédiction. Ces malades seraient
+les Vannetais qui, après avoir chassé leur pasteur, furent
+accablés de maux et vinrent lui demander pardon et guérison.
+
+Saint Gobrien, évêque de Vannes, VIIe siècle, que le calendrier
+breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron
+de Morieux et de Rohan; il a des chapelles à Camors, Mordelles,
+Saint-Servant, etc.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXVI
+
+La malédiction de saint Guyomard
+
+
+Lorsque les gens de Sérent voulurent choisir
+saint Guyomard pour leur patron, il n'obtint
+pas, tant s'en faut, l'unanimité des suffrages, et
+les habitants du village de Botqueret entre autres
+s'opposèrent énergiquement au choix qu'on en
+voulait faire et dirent de lui pis que pendre. Aussi,
+après son élection, le saint se vengea en lançant
+sur eux cette malédiction:
+
+Tant que Botqueret sera
+Borgne ou boiteux y aura.
+
+(FOUQUET, _Légendes du Morbihan_, p. 50.)
+
+Saint-Guyomard est le nom d'une paroisse du Morbihan,
+formée d'une trêve de Sérent.
+
+
+
+
+LXVII
+
+Saint Quay et les femmes curieuses
+
+
+Saint Quai avait été faire son tour du monde
+du côté de Jérusalem, si bien qu'en passant,
+au retour, du côté de Lanvollon, il avait des ampoules
+tout plein ses pauvres pieds; le temps était
+chaud en diable, et quand le voyageur, qui était né
+natif de Plouba, arriva en vue de la mer, il avait
+une soif, une soif à vider un puits, s'il y en avait
+eu un par là.
+
+Un peu plus loin, sur la côte, saint Quay aperçut
+un village et mit le cap dessus. Il y avait là sur
+le placis, huit ou dix femmes en train de baliverner,
+et le bonhomme leur demanda à boire. Faut
+vous dire que le vieux pèlerin avait une barbe
+rousse de trois pieds de long, et une figure jaune
+et maigre à faire peur; pas bonne mine du tout.
+En sus, vu le jeûne et les ampoules, il donnait de
+la bande comme un particulier qu'aurait pris plus
+d'un quart de vin à la cambuse.
+
+--Et que tu vas filer, vieux gabelou! lui dit une
+commère qui tenait un balai vert à la main.
+
+--Oh! que j'ai soif! dit saint Quay.
+
+--Tiens, voilà la mer, dit une autre, tu peux
+aller boire à ton aise....
+
+Alors le bonhomme se mit à genoux; il enfonça
+son petit doigt, comme un _fiferlin_, dans le milieu
+d'une roche; et aussitôt voilà qu'une belle source
+se mit à couler, et saint Quay de boire, de boire à
+sa soif, et puis les femmes de regarder la chose
+avec un tremblement de stupéfaction, que cela
+leur parut louche en diable, si bien se qu'elles mirent
+à crier toutes à la fois:
+
+--C'est un sorcier, c'est un sorcier! à l'eau, le
+renégat!
+
+--Oui, à l'eau, le Bédouin! mais faut le fouetter
+avant, et de la bonne façon.
+
+Là-dessus, elles jetèrent le grappin sur le pauvre
+bonhomme échoué sur le sable comme un cancre,
+et, ma foi, elles le mirent sans dessus dessous et te
+lui flanquèrent une ration de filin, ou plutôt de genêt
+vert, que cela devait lui cuire après, naturellement
+parlant...
+
+Quand les commères furent lassées de jouer du
+balai et de rire, voyant que le pauvre fatigué pouvait
+à peine virer sur sa quille, deux ou trois effrontées
+s'en allèrent prendre une vieille maie à pâte,
+on y plaça le bonhomme, et toutes les femmes se
+mirent à la manoeuvre pour lancer à la mer ce
+navire d'un genre nouveau.
+
+La falaise était très haute à cet endroit; n'importe,
+la maie et son matelot tombèrent d'aplomb
+sur la mer.
+
+--Que le diable te conduise! dit une méchante
+harpie, en se penchant sur la falaise, pour voir si
+l'embarcation n'allait pas sombrer, et toutes les
+autres, tendant aussi le cou à gauche, se mirent à
+regarder.
+
+Mais le petit canot filait tranquillement, avec
+bonne brise, et vent arrière, tandis que les commères
+regardaient toujours, le cou tendu comme
+une chaîne de cabestan.
+
+À la fin pourtant, deux ou trois se retournèrent,
+éclatèrent de rire en considérant les autres.
+
+--Voyez donc, voyez donc, mes amies, comme
+leur cou est devenu long!
+
+--Oh! voyez donc, voyez donc, ripostaient celles-ci,
+en riant à se tordre, comme leur tête est de
+travers: elles ont attrapé le torticolis, pour sûr.
+
+Naturellement tout ce branle-bas de combat
+avait attiré toutes les commères du pays. Les
+curieuses tendaient un cou demesuré pour voir,
+et aussitôt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient,
+s'allongeaient et restaient virés à
+gauche...
+
+Depuis cette fameuse aventure les femmes du
+pays ont conservé le cou long et de travers. Si
+vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on
+dit en outre, que le genêt ne pousse plus dans la
+contrée, sans doute parce qu'il fut employé, contre
+le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous
+savez.
+
+(DU LAURENS DE LA BARRE, _Nouveaux Fantômes bretons_,
+p. 37-46).
+
+À partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la
+légende: une chaloupe noire accoste le petit canot où est
+saint Quay, et un grand matelot, qui n'était autre que le
+diable, le prend avec une fourche et le hisse à bord; il lui
+propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en
+oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son
+chapeau à trois cornes, la bénit et en asperge le diable et
+la chaloupe qui disparaît: saint Quay reste seul dans son
+petit risque-tout, et vient tranquillement aborder à la
+côte.
+
+* * *
+
+Bien que Du Laurens de la Barre eût l'habitude de prendre
+du grandes libertés à l'égard des récits populaires, j'ai
+donné place à celui-ci, parce qu'il réunit des éléments que
+l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre légende que
+rapporte B. Jollivet, _Les Côtes-du-Nord_, t. I, p. 107.
+
+La grève des Fontaines en Saint-Quay tire son
+nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent
+de la falaise. C'est là, d'après la légende, que
+débarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent
+très mal et voulurent le chasser à coups de genêt:
+aussi depuis cette époque, cette plante a cessé de
+croître dans la commune.
+
+Un homme d'armes étant venu le sommer de la
+part du seigneur de la Ville-Mario, de s'éloigner,
+le saint répondit qu'il était prêt à obéir, à la condition
+qu'on lui rendît son bâton qu'il avait planté
+dans la falaise, à l'endroit d'où jaillit la première
+source. Mais le bâton, quelque effort qu'on fit, ne
+put être arraché. Saint Quay demeura donc et ses
+compagnons se répandirent aussitôt dans la contrée
+pour y prêcher la foi.
+
+* * *
+
+Le Dr Paul Aubry me communique la note suivante
+qui se rattache à l'un des traits rapportés par Du Laurens.
+
+Saint Quay était sur une des plages de la commune
+qui porte aujourd'hui son nom. Là il se
+trouvait en butte aux avanies des infidèles. Un
+groupe de femmes prenait grand plaisir à suivre
+les péripéties de ce drame, qui se passait tout à
+fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur
+le bord du précipice, elles étaient encore obligées
+d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui,
+en cela tout au moins, semble n'avoir pas été d'une
+grande charité chrétienne, leur dit: «En punition
+de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera
+toujours allongé, il en sera de même de vos filles.»
+
+La _Vie des saints de Bretagne_ ne contient aucun de ces
+deux épisodes; elle fait saint Ké débarquer sur la côte du
+Léon, et elle ne mentionne aucunement le séjour du saint
+aux environs de Saint-Brieuc.
+
+Saint Ké ou Quay, évêque et confesseur, (7, _alias_ 5 novembre),
+Ve siècle, est invoqué pour les bestiaux. Il est le
+patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau,
+Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a
+de nombreuses chapelles.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXVIII
+
+Saint Melaine
+
+
+On raconte à Avessac que saint Melaine aimait
+dès sa jeunesse à se rendre à l'école à
+Rennes, au grand désespoir de sa mère qui eût
+de beaucoup préféré en faire un laboureur qu'un
+grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches
+de son peu d'attrait pour les travaux des
+champs et de sa négligence pour la culture de leur
+petit domaine. Or, un jour que notre saint avait
+encore quitté ses bestiaux pour aller à l'école à
+Rennes, malgré les défenses de sa mère, et la
+grande distance qui séparait cette ville de sa petite
+chaumière de Brain, il entendit tout à coup, au
+milieu de la classe, sa mère qui l'appelait: Melaine!
+Melaine! Il en prévint aussitôt son maître qui
+d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire,
+disant qu'à une pareille distance il était impossible
+qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint
+insista, et ayant fait mettre au professeur sa main
+droite dans la sienne, son pied gauche sur le
+sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu
+alors de la vérité, laissa à l'enfant toute liberté de
+s'en aller.
+
+Melaine, à son retour, trouva sa mère fort en
+colère, et celle-ci, non contente de l'injurier durement,
+sortit pour ramasser des genêts et en
+fouetta longtemps notre saint.
+
+À partir de ce jour, saint Melaine quitta son
+pays, et sur sa demande, par la permission de
+Dieu, il n'y eut plus de genêts dans la paroisse.
+Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue
+dans la contrée:
+
+D'empeï que sa mère le reprint,
+ Genêt en Brain,
+ Melaine à Brain,
+ Jamais ne vint.
+
+Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous
+les membres ont sept et huit doigts à chaque main. La tradition locale
+prétend que cette difformité héréditaire n'est qu'une punition infligée
+par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu
+la queue de son cheval arrachée par une personne de cette famille.
+
+(Comte RÉGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Légendes du pays d'Avessac_, p. 21).
+
+Cette légende a été rapportée par Guillotin de Corson,
+_Récits historiques_, p. 19, sous une forme plus succinte et
+moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.
+
+Ces épisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que
+la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable
+qu'elle ne connaît plus celui qui a inspiré l'image que nous
+reproduisons d'après l'_Histoire de Bretagne_, de M. A. de la
+Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.
+
+* * *
+
+Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite
+chérie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse
+de Brain près Redon, où il allait se reposer
+avec bonheur, des fatigues de son épiscopat. Le
+bruit de sa mort promptement répandu attira à
+Plaz les évêques des diocèses voisins, liés d'affection
+avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto
+de Coutances (saint Lô), Victurius du Mans et une
+foule de prêtres, entre autres Marcus, disciple
+cher à saint Melaine.
+
+«Après la veillée funèbre solennellement célébrée
+à Plaz par les évêques et le clergé, on déposa
+le lendemain matin le corps du pieux pontife
+dans une grande barque, où entrèrent les trois
+évêques et le prêtre Marcus. D'autres barques
+suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres,
+chargées des moines de Plaz chantant des psaumes
+et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta
+la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre
+au sud de l'agglomération qui formait alors cette
+ville, vers le point aujourd'hui occupé par l'escalier
+du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.
+
+[Illustration: Saint Melaine et les prisonniers
+dessin de BUSNEL.]
+
+«Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine,
+avec sa base et ses neufs cordons de briques
+qui avaient valu à Rennes le nom de _Ville
+Rouge_. Là, contre cette muraille se dressait une
+tour; dans cette tour douze voleurs attendant la
+mort se lamentaient.--Au bruit des chants et de
+la procession funèbre, informés que cette pompe
+solennelle se déploie autour du corps du bon évêque
+Melanius, ces malheureux lui adressent une
+ardente prière, sollicitant de sa miséricorde--en
+ce jour où il triomphait au ciel--leur délivrance.
+Tout à coup, un bruit sourd et fort comme un
+coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la
+tour se frange du haut en bas, par cette brèche les
+voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le
+cortège funèbre de leur libérateur.»
+
+Saint Melaine, évêque de Rennes, VIe siècle (6 novembre),
+invoqué dans les calamités publiques, est le patron du diocèse
+de Rennes et des paroisses d'Andouillé, Brain, Châtillon-sur-Seiche,
+Cintré, Cornillé, Domalain, Lieuron, Moëlan,
+Moigné, Montoir, Morlaix, Mouazé, Pacé, Rieux, Saint-Melaine,
+Broons, Sion, Thorigné, Les Touches. On prononce
+à Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.
+
+En Basse-Bretagne, il a une chapelle à Plélauf, où quelques-uns
+prétendent qu'il est né. Saint Melaine avait d'autres
+chapelles: deux à Carentoir, et une à Maroué, où existait
+un prieuré.
+
+Dans la commune de Pléchâtel on découvre sur les bords
+d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine,
+curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet,
+au-dessous même de l'ancien autel. Les paysans de la contrée
+vont en pèlerinage à saint Melaine pour avoir de la pluie.
+Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un
+des pèlerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau
+de bois, dernier débris du saint, en disant:
+
+Saint Melaine, mon bon saint Melaine,
+Arrose-nous comme je t'arrose.
+
+(AD. ORAIN, _Curiosités, etc. de l'Ille-et-Vilaine_, 1885, p. 5).
+
+
+
+
+LXIX
+
+Saint Marcoul
+
+
+La tradition carentorienne qui s'est conservée jusqu'à nous affirme que
+saint Marcoul vint un jour frapper à la porte du château de la Ballue,
+situé sur la voie Ahès, pour demander à y loger pendant la nuit. Le
+seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les
+nombreux habitants du village.
+
+Alors le saint se retira, après avoir prédit aux villageois que la
+Ballue perdrait de son importance, et que son château s'engloutirait, ce
+qui est arrivé, au dire des habitants actuels de la Ballue.
+
+De là, l'apôtre s'achemina vers un lieu où se trouvait une petite maison
+habitée par un pauvre couvreur. Il frappa à la porte et demanda
+l'hospitalité pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.
+
+Dès le lendemain, il se mit à prêcher l'évangile à son hôte et le
+convertit sans peine; il en fut de même des habitants des villages
+voisins.
+
+Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il
+avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre placée à
+l'endroit où nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, à
+l'entrée du bourg.
+
+Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reçu, Marcoul les
+remercia et dit à son hôte que la bénédiction de Dieu serait sur lui et
+sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village,
+qui s'appellerait le village du Couvreur. La prédiction du saint ne
+tarda pas à se réaliser: en quelques années la maison du couvreur devint
+le village, puis le bourg de Kerentouer.
+
+(ABBÉ LE CLAIRE, _L'ancienne paroisse de Carentoir_, 1895, p. 19-20).
+
+À Carentoir le pré de Saint-Marcoul est près du village
+de la Touche Marcadé; la croix et la fontaine de saint
+Marcoul se trouvaient à une petite distance de l'ancienne
+église. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaçait
+une plus vieille.
+
+Saint Marcoulff, abbé de Nanteuil (VIe siècle), est le patron
+de Carentoir; sa fête anciennement célébrée le 7 juillet l'est
+actuellement le 1er mai. Pour honorer leur patron, les
+chapelles tréviales avaient coutume d'offrir à l'église une
+certaine quantité de grain, avec lequel on faisait les tourteaux
+de saint Marcoul, qui étaient vendus à la porte de
+la chapelle.
+
+
+
+
+LXX
+
+Saint Suliac et les ânes
+
+
+Saint Suliac avait établi un monastère, au lieu
+qui porte maintenant son nom; il y avait
+planté des vignes et semé du blé. La Rance n'était
+alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur
+deux mâchoires d'ânes, et en face de Garot se
+voyait la métairie de Rigourden, dont les ânes
+vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci
+au bout de quelque temps s'en aperçurent et les
+chassèrent.
+
+L'abbé alla reprocher au fermier sa négligence;
+mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin
+l'abbé les trouva broutant sa vigne, et les frappa
+de sa crosse en les maudissant.
+
+Le propriétaire alla à la recherche de ses ânes,
+qu'il trouva immobiles, près de l'enclos des moines,
+la tête retournée sur le dos; saint Suliac les
+délivra de cette position incommode, et les ânes
+s'en allèrent, mais ils firent un tel bruit que le
+saint pour ne plus en être incommodé, élargit la
+Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.
+
+On voyait naguère dans les caves du presbytère
+un tableau sculpté en relief, fort vieux d'après la
+grossièreté du travail, et représentant les ânes, la
+tête retournée sur le dos.
+
+La tradition populaire ajoutait qu'une ligne tracée
+à l'entour du jardin et quatre petites houssines
+plantées aux quatre angles avaient suffi
+pour rendre immobiles, comme devant un mur de
+clôture, le ânes de Rigourden.
+
+(Mme DE CERNY, _Saint-Suliac et ses Traditions_ (abrégé), p. 13).
+
+* * *
+
+Dans la _Vie des saints de Bretagne_, éd. Kerdanet, la légende
+de saint Suliac est assez développée. Ce n'est qu'à
+partir du § 8 que l'on trouve des ressemblances entre elle
+et la légende ci-dessus:
+
+«Ayant labouré une pièce de terre, il y sema du
+bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui
+d'ordinaire, passoit ès prochains marets se jeta une
+nuit dans ce champ qui n'estoit pas fermé et en
+gasta une partie; le matin on vint en avertir saint
+Suliac; il se mit en prière, et puis prit son baston,
+dont il traça une ligne à l'entour du champ, et
+aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines
+pour toute haye et fossé.... la nuit suivante,
+les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages
+se voulurent jetter sur ledit champ; mais
+si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint
+avoit tracée, ils devinrent tous immobiles, sans se
+mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent
+esté de marbre ou de bronze; le saint abbé s'en
+alla devers le champ, donna sa bénediction à ces
+animaux, et leur deffendit désormais de venir ravager
+son blé: ce qu'ils observerent invariablement
+et se retirerent dans les marets.»
+
+Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant été
+paître malgré la défense dans les prairies appartenant aux
+religieux, sont changés en boucs hideux.
+
+(ALBERT LE GRAND, § 21).
+
+Saint Suliac (1er octobre), abbé, VIe siècle, est le patron de
+la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de
+Tressigneaux; il a une chapelle à Plomodiern. Dans l'église
+de Saint-Suliac il est, dit-on, enterré au bas de l'épître:
+au-dessus est un autel où sont exposés dans des reliquaires
+les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les
+fièvres. Il préserve aussi les animaux des épizooties, et est
+invoqué pour la guérison des plaies.
+
+Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'après la tradition
+avait été bâtie par saint Suliac lui-même, a été plusieurs
+fois vendue et déplacée, et est toujours revenue à la place
+que le saint lui avait assignée; aujourd'hui qu'elle a disparu
+sans qu'on sache où elle est, le peuple assure que le
+patron l'a cachée et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une
+église sera réédifiée là où elle était jadis. (Mme DE CERNY, l.
+c. p. 6, 11).
+
+
+
+
+LXXI
+
+La submersion d'Herbauge
+
+Quand Herbauge la grande ville
+Sur les eaux reparaîtra,
+Nantes, Nantes la vieille sibylle
+De ses bords disparaîtra.
+
+
+Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et
+qui se trouvait à la place où sont les eaux. Les gens de là étaient
+riches, riches, mais très mauvais; ils menaient une vie de païens et
+adoraient une espèce de diable tout d'or.
+
+Voilà que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne
+trouva personne pour le loger, excepté Romain et sa femme. Il prêchait
+tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient
+tous à croire à la bête d'or.
+
+Un soir que tout le monde était en fête, qu'on dansait et chantait dans
+les rues, voilà que le saint fut averti que le bon Dieu était lassé de
+tous ces païens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir, il
+allait les faire périr en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin
+courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de
+les emmener, mais à la condition qu'ils ne se retourneraient pas et
+qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.
+
+La femme de Romain venait justement de faire cuire une fournée; elle mit
+trois tourteaux sur sa tête, et avec son homme, elle suivit le saint. Il
+faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas à un pas
+devant eux. Voilà qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la
+terre était en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et
+tout aussitôt elle fut changée en pierre avec ses tourteaux. Romain ne
+l'entendant plus marcher, se retourna de même, et fut aussi lui changé
+en pierre. On les voit encore dans une prée au bord de l'eau à Saint
+Martin. Tous les ans, la veille de Noël, ceux qui pêchent en barque
+entendent les cloches sonner sous l'eau.
+
+(_Conté par Nannon La Racine, à la Haye Fouassière et recueilli par M.
+Pitre de l'Isle du Dreneuc_).
+
+* * *
+
+À six cents mètres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'après la
+tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme pétrissait
+son pain; elle se sauva en emportant dans une grêle ses «tourons», qui
+sont auprès de la grosse pierre et sont de moyenne dimension. Une autre
+pierre dans la même prée est le fils de la bonne femme, nommé Pierrot,
+qu'elle avait prié Dieu de lui laisser emmener; mais s'étant détournée,
+elle fut changée en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.
+
+(BIZEUL, _De Rezay et du pays de Rais_, p. 50).
+
+Dans la _Vie des saints de Bretagne_, saint Martin va pour
+détourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge;
+mais il les prêche en vain, et ne trouve bon accueil que
+chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant révélé
+qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de
+sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder
+derrière soi. «Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin
+s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement
+de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses
+tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances
+qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur
+lieu se fit un grand lac qui s'appelle à présent le lac de
+Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et
+le tintamarre que causoient la cheute des édifices, les cris
+et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour
+regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du
+saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant été
+convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).
+
+Saint Martin de Vertou, abbé, VIe siècle (27 octobre), est
+le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon,
+du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.
+
+
+
+
+LXXII
+
+Le voleur puni
+
+
+À la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre,
+près Rohan, une fenêtre est murée; voici ce
+que racontent à ce sujet les habitants du pays.
+
+Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des
+richesses dans la chapelle, résolut de s'y introduire;
+mais il avait compté sans la patronne du lieu.
+Lorsqu'il eut brisé le vitrail d'une des fenêtres, il
+fut bien surpris, une fois monté sur la muraille,
+de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de
+descendre d'un côté ou d'un autre, impossible de
+remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre
+depuis lors, et vous le voyez pétrifié et blotti dans
+la maçonnerie qui remplace la verrière défoncée par
+lui; il est à genoux et semble demander grâce.
+
+Telle est la légende; voici la réalité: au XVIIIe
+siècle, on démolit un oratoire où se trouvait le
+tombeau d'un chevalier surmonté d'une statue
+tumulaire. La mode était alors de boucher les fenêtres
+avec du moellon, pour éviter l'entretien des
+vitraux; on employa ce pauvre chevalier à fermer
+en partie l'une des baies, et voilà, comme quoi il
+figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la
+fenêtre. Intérieurement un badigeon recouvre cette
+profanation; mais du dehors on distingue si bien
+dans la maçonnerie le personnage agenouillé, que
+le peuple a inventé le récit qui précède.
+
+(GUILLOTIN DE CORSON, _Journal de Rennes_, 13 décembre 80).
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXIII
+
+Saint Eustache
+
+
+Il y avait une fois un monsieur qui était grand
+chasseur, et il n'était pas chrétien. Il s'appelait
+Eustache. Un jour il fut à la chasse, et, ayant
+vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y
+réussir, et le cerf s'approcha et lui dit:
+
+--Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens
+te prévenir que si tu veux être heureux, il faut te
+faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants,
+sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et
+dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras
+privé de tous les biens de ce monde, tu perdras
+ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez
+réunis tous les quatre, et heureux à jamais.
+
+Le chasseur raconta à sa femme ce qui lui était
+arrivé, et elle consentit à recevoir le baptême,
+ainsi que ses enfants.
+
+Peu après, ils devinrent pauvres comme les
+mendiants des chemins, et ils résolurent de quitter
+le pays. Comme ils étaient sur le point de s'embarquer,
+et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le
+passage, le capitaine dit au mari:
+
+--Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai
+le passage à toi et à tes deux fils.
+
+Comme Eustache savait qu'il était destiné à
+perdre sa femme, il la laissa au capitaine et
+s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordèrent en
+pays étranger, et se trouvèrent au milieu d'une
+petite forêt, où ils s'endormirent tous les trois. À
+son réveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux
+fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait
+pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans
+une ferme, où on l'employa aux besognes les plus
+grossières.
+
+Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant
+été reconnu pour un guerrier de mérite, devint
+capitaine; ses fils étaient soldats dans son armée.
+
+Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne,
+ils rencontrèrent leur mère qui ne les reconnut
+pas; ils lui demandèrent qui elle était. Elle leur
+dit son nom, et leur raconta comment elle avait
+perdu son mari et ses petits garçons, puis, qu'ayant
+été retenue à bord d'un navire, le capitaine, qui
+avait voulu lui faire violence, avait été tué d'un
+coup de tonnerre. «Maintenant, dit-elle, je cherche
+mon mari et mes petits enfants, car je crois
+qu'ils ne sont pas morts».
+
+--C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent
+les deux soldats. Nous avons perdu notre père
+lorsque nous étions endormis dans un petit bois,
+après avoir traversé la mer. Quelqu'un nous avait
+enlevés sans nous réveiller.
+
+La mère était si contente qu'elle alla se jeter aux
+pieds du capitaine, pour lui demander de laisser
+ses fils aller avec elle.
+
+--Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre
+histoire.
+
+Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut
+que c'était sa femme, et il l'embrassa en lui
+disant:
+
+--Je suis Eustache, ton mari.
+
+Plus tard, on sut qu'ils étaient chrétiens: les
+païens les jetèrent tous les quatre dans une
+fournaise ardente, et ils moururent au milieu du
+feu, en chantant des cantiques.
+
+(_Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par Mlle Elodie
+Bernard_).
+
+* * *
+
+Cette légende reproduit en, les abrégeant beaucoup et en
+y ajoutant quelques traits, les principaux épisodes de la vie
+de saint Eustache telle qu'elle est racontée dans la Légende
+Dorée (cf. JACQUES DE VORAGINE, t. I, p. 335, éd. Brunet). Si je
+lui ai donné place parmi les Légendes dorées de la Haute-Bretagne,
+c'est parce que à Saint-Cast, pays assez voisin de
+Dinan, on la raconte à peu près de cette façon et que l'on
+montre sur la grève de La Mare, l'endroit où le saint débarqua
+avec ses enfants. Il me semble probable que cette
+légende vient du livre cité plus haut, qui a été si populaire
+au moyen âge.
+
+Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M.
+Guillotin de Corson, _Récits historiques_, p. 56, une grande
+dévotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton
+populaire:
+
+Saint Eustache
+De tous maux détache.
+
+Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien château du Teillay;
+sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse; à ses pieds
+se trouve son chien fidèle, devant lui se montre le cerf mystérieux
+présentant la croix au-dessus de sa tête. À saint Etienne en Coglès a
+lieu un pèlerinage à la chapelle de saint Eustache, près de laquelle est
+un beau rocher à bassin; il est surtout fréquenté par les femmes qui
+désirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre
+pèlerinage à Ercé en La Mée près d'une chapelle de Saint-Eustache.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXIV
+
+Saint Georges
+
+
+On raconte a Châtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un
+pieux laboureur voulant débarrasser les pierres, dites la Roche-Aride,
+des sorciers et des sorcières qui les hantaient s'était mis en prières
+sous un hêtre, au lieu appelé depuis Saint-Georges, et là suppliait ce
+grand et valeureux saint de venir avec son armée purger le pays des
+malins esprits qui le désolaient.
+
+Saint Georges, à la fin se laissa toucher et vint à la tête d'une légion
+de cavaliers, livrer un assaut aux suppôts du diable, qui furent battus
+et mis en déroute.
+
+La mêlée avait été si longue, et si rude, que les chevaux de la légion
+de saint Georges tarirent, tellement ils étaient altérés, une source qui
+coulait au pied de la Roche-Aride.
+
+Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au
+Paradis, vinrent se reposer à l'ombre du hêtre sous lequel priait le
+laboureur.
+
+Ce serait en mémoire du passage du saint guerrier et pour le remercier
+de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait été érigée et
+placée sous son vocable dans l'emplacement même du hêtre.
+
+(BÉZIER, _Supplément à l'Inventaire_, p. 49).
+
+Châtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron,
+et son église lui est dédiée; au XIe siècle il y avait un
+prieuré, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Florent.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXV
+
+La Vierge sauve Lamballe
+
+
+Le souterrain qui part de dessous l'église
+Notre-Dame, à Lamballe, va jusqu'à la mer;
+il a été creusé par les Anglais, qui voulaient s'emparer
+de la ville. Les habitants furent avertis du
+danger par un des saints de l'église; son doigt,
+qui était primitivement élevé, se baissa un peu
+tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant
+creusé dans la direction que montrait le saint, on
+trouva le souterrain.
+
+Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant,
+qu'il y avait, dans la rue Bario, un _moulant_ de
+sang assez fort pour faire tourner la roue d'un
+moulin. Pour atteindre ceux qui étaient restés
+dans le fond du souterrain, on attacha des faux à
+deux boeufs, dans l'oreille desquels on mit de
+l'argent-vif (du mercure), et on les lâcha dans le
+souterrain, où ils mirent en pièces ce qui restait
+des Anglais.
+
+C'est depuis cette défaite que les Anglais appellent
+Lamballe: «le traître Lamballe».
+
+(_Recueilli à Saint-Gien en 1880_).
+
+Il circule une autre version de cette prétendue défaite
+des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite à la
+suite de la précédente dans les _Mémoires de la Société
+d'émulation des Côtes-du-Nord_, 1887.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée de Notre-Dame,
+côté ouest, à l'intérieur, le visiteur aperçoit une
+statue en bois, haute de deux mètres, dont la pose
+ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.
+
+La tête est légèrement renversée en arrière et
+nue; le bras droit est levé au-dessus de la tête; la
+main, un peu tendue, supporte un emblème indéchiffrable,
+mais pouvait aussi bien, dans le principe,
+agiter les grelots d'une _Folie_ que jeter le
+bonnet phrygien d'une Raison par dessus les
+moulins; le pied cambré, le bras gauche arrondi
+et un peu éloigné du corps ont l'air d'esquisser
+une figure de carmagnole.
+
+Les vieux conteurs vous chuchotent à l'oreille
+que c'est une statue de la Liberté ou de la Raison,
+qui fut substituée a celle de la Vierge miraculeuse,
+pendant la grande Révolution[9]. Leurs pères ont
+parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit
+de modèle au sculpteur, quand elle était jeune.
+En les poussant un peu, ils vous disent même son
+nom.
+
+Toujours est-il que cette statue est restée au-dessus
+du maître-autel jusqu'à ces dernières
+années: quand on a refait les boiseries du choeur,
+on a remis la statue miraculeuse à sa place et on a
+reporté la grande aussi près que possible de la
+porte, sans oser la mettre dehors.
+
+Quand on en fit la Foi, à la Restauration, on lui
+appuya le bras gauche sur une croix qu'elle paraît
+tenir malgré elle, et on substituait l'emblème qu'elle
+devait avoir dans la main droite celui qu'elle
+porte aujourd'hui.
+
+Si l'on en croit la légende, cette statue serait le
+saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.
+
+Les Anglais avaient pénétré dans la place et se
+préparaient au pillage, après avoir mis une bonne
+garde à l'entrée du souterrain. Ils descendaient en
+ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus
+serrés que la foule qui suit le Saint-Sacrement à
+la Fête-Dieu. Dans leur précipitation, ils oublièrent
+deux énormes coulevrines chargées à mitraille,
+chacune contenant plus de quatre barriques de
+projectiles, et qu'ils avaient braquées sur la ville
+pour effrayer les habitants.
+
+Une pauvre veuve, femme du peuple, priait
+toute seule à Notre-Dame, avec son petit enfant,
+quand elle vit cette grande statue lever son bras
+droit et tenir dans sa main une torche allumée.
+
+Saisie de frayeur, elle sort en toute hâte, aperçoit
+la mèche qui fume auprès des coulevrines
+restées sans gardiens et la rue pleine d'assiégeants
+se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais
+c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse
+de faire. On entendit alors une détonation épouvantable
+et tous les Anglais furent massacrés, un
+peu par la mitraille et beaucoup par une puissance
+surnaturelle qui profita du nuage de fumée produite
+pour tuer le reste.
+
+Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqué
+le souterrain aux défenseurs de la place,
+avant l'entrée des Anglais.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXVI
+
+La Vierge de la Grand'Porte à St-Malo
+et la Vierge de Rennes
+
+
+Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers
+les Indes aperçut un jour un objet volumineux
+qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le
+chercher; c'était une caisse cerclée de fer dans
+laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et
+l'équipage fut bien étonné de voir qu'une telle
+masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit
+disposer une place convenable dans l'entrepont
+pour y placer la statue, faisant le voeu de l'offrir à
+la ville de Saint-Malo, aussitôt après son retour. Il
+voulut alors continuer sa route, mais il eut à subir
+une telle série d'ouragans extraordinaires, qu'il
+finit par comprendre que la Madone de pierre ne
+voulait pas aller aux Indes et avait hâte de se
+trouver à Saint-Malo. Aussitôt le beau brick vira de
+bord, bout pour bout, et grand vent arrière, fila
+vers le Clos-Poulet où il arrive après une très
+rapide traversée.
+
+La Vierge fut portée triomphalement dans le
+choeur de la cathédrale où elle resta exposée plusieurs
+mois à la dévotion des fidèles. Ensuite, elle
+fut placée au-dessus de la Grand'Porte, à la place
+où elle est encore aujourd'hui.
+
+(E. HERPIN, _La côte d'Emeraude_, p. 1).
+
+* * *
+
+On attribua à cette statue plusieurs miracles:
+c'est elle qui arrêta jadis l'incendie qui menaçait
+de détruire Saint-Malo, et une pieuse croyance
+raconte que jamais une calamité publique ne frappera
+la ville tant qu'une bougie brillera aux pieds
+de Notre-Dame de la Grand'Porte.
+
+M. Harvut me communique la légende qui suit:
+
+En 1693 et 1695 les Anglais bombardèrent la ville
+de Saint-Malo, mais sans résultat appréciable;
+dans ce même temps, on s'aperçut un jour que la
+Vierge de la Grand'Porte avait étendu le bras
+droit, et semblait, du doigt, indiquer un point de
+la place qui s'étend devant sa niche. Comme on
+craignait toujours les embûches des ennemis de la
+France, on fit des recherches sur le point qu'indiquait
+la Vierge, et on découvrit à une certaine
+profondeur un dépôt de matières inflammables et
+explosibles, munies d'une mèche se profilant au
+dehors, et destinées évidemment à faire sauter le
+quartier. Aussitôt cette découverte faite, la Vierge
+reprit sa position habituelle.
+
+Dans son livre sur les rues de Saint-Malo, M. Harvut
+donne quelques détails sur cette statue:
+
+Au-dessus de la porte, du côté intérieur des fortifications,
+existe une niche dans laquelle le Père Vincent Huby, jésuite,
+fit placer solennellement, en 1663, à la suite de l'incendie
+de 1661, une statue de la Vierge de grandeur plus que
+naturelle, pour mettre la ville sous l'invocation de
+Notre-Dame-de-Bon-Secours.
+
+* * *
+
+Lorsque la statue de Notre-Dame-des-Miracles fut solennellement
+remise en son premier et ancien autel, le P.
+Georges Fautrel écrivit la relation de cette cérémonie, que
+M. de Kerdanet a réimprimée dans son édition de la _Vie
+des saints de Bretagne_.
+
+On y trouve ce passage, où il rapproche le miracle de Saint-Malo,
+d'un prodige plus ancien arrivé dans une autre ville
+de Bretagne: «Il n'est presque personne à Rennes qui ne
+sçache que depuis plus de trois cents ans, la ville doit sa
+délivrance à la sainte image de Notre-Dame des Miracles.
+On ne peut entrer dans Saint-Sauveur, qu'au centre et au
+coeur de cette église, il ne s'y remarque aussitôt une pierre
+assez visible qui s'élève un peu de terre et semble fermer
+un puits: qui ne sait ce qu'elle fait là, ne se peut empêcher
+d'en demander la raison. Mais la tradition apprend à
+tous ceux qui s'en informent que cette pierre est là pour
+boucher l'ouverture d'une mine que firent autrefois les
+Anglais ayant dessein sur la ville, dans le désespoir où ils
+étoient de l'emporter autrement que par surprise. De plus
+elle nous dit que Rennes en fut miraculeusement délivrée
+par la faveur de la sainte Vierge, dont l'image qui est
+encore la même et sur le même autel qu'elle étoit alors,
+par un sensible mouvement de main, montra distinctement
+le lieu de la mine et l'endroit par où l'ennemi prétendoit
+faire irruption. Et ce qui lui en ôta le moyen ce fut que la
+propre nuit qu'il avoit arrêtée pour l'exécution de son
+dessein, le peuple appelé en l'église de Saint-Sauveur, au
+bruit extraordinaire des cloches qui sonnèrent d'elles-mêmes
+à plusieurs reprises, au grand étonnement de tout
+le monde, deux cierges ayant apparu sur l'autel où cette
+sainte image est honorée, on s'aperçut aussitôt du danger
+où l'on étoit, et il ne fut pas difficile aux braves qui
+défendoient la ville de repousser ces aventuriers, qui, pour
+s'être engagés en cette occasion, furent ensevelis en la
+propre fosse qu'ils avaient faite».
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LXXVII
+
+La Vierge du Temple et les Anglais
+
+
+En 1758, au moment du débarquement des
+Anglais en Bretagne, la statue de la Vierge du
+Temple suait tellement que deux hommes étaient
+constamment occupés à l'essuyer. On dut à son
+intercession de voir les Anglais rétrograder. Jamais
+en effet, à ce que les paysans racontèrent à Habasque
+vers 1832, ils ne purent dépasser le Temple,
+bien qu'on ne leur opposât pas de troupes. Suivant
+une autre légende que j'ai recueillie, la Vierge pour
+arrêter l'ennemi, fit grossir de telle sorte le ruisseau
+qui passe à cet endroit, que les Anglais ne
+purent le franchir.
+
+(PAUL SÉBILLOT, _Traditions de la Haute-Bretagne_, t. I,
+p. 369).
+
+La chapelle du Temple, qui est fort ancienne, est située
+au village de ce nom, en la paroisse de Pléboulle.
+
+
+
+
+PERSONNAGES SACRÉS
+QUI FIGURENT DANS LA PETITE LÉGENDE DORÉE
+
+
+Aaron, 162.
+
+Abraham, 93, 151.
+
+Amateur, 79.
+
+André, 74.
+
+Anne (sainte), 83.
+
+Antoine, 75, 77, 90.
+
+Arbrissel, 88.
+
+
+Benoît de Macerac, 109.
+
+Blanche (sainte), 1, 5.
+
+Briac, 29.
+
+Brigitte (sainte), 115.
+
+
+Cado, 32.
+
+Carapibo, 133.
+
+Cast, 29, 31.
+
+Chasné (sainte de), 135.
+
+Cieux, 28.
+
+Clément, 14, 16, 21.
+
+Congard, 148.
+
+Convoyon, 62, 154.
+
+Corentin, 144.
+
+Couturier, 132.
+
+
+Dolay, 148.
+
+
+Enogat, 29.
+
+Eustache, 211.
+
+Eutrope, 79.
+
+
+Fiacre, 62, 65, 70.
+
+Froumi, 8.
+
+
+Gendrot, 138.
+
+Georges, 214.
+
+Germain, 10, 97, 151.
+
+Gobrien, 185.
+
+Gorgon, 148.
+
+Goustan, 38.
+
+Gravé, 148.
+
+Guénolé, 13, 69.
+
+Guillaume, 52.
+
+Guillaume Pinchon, 157, 161, 174.
+
+Guingalois, 67.
+
+Guyomard, 188.
+
+
+Hubert, 58.
+
+
+Jacques, 11, 173.
+
+Jacut, 24, 148.
+
+Jean, 77.
+
+Jésus, 172.
+
+Job, 93.
+
+Jugon, 164.
+
+
+Lambert, 156.
+
+Léger, 49.
+
+Lénard, 141.
+
+Lin, 113.
+
+Lunaire, 29, 33, 34.
+
+Lyphard, 60.
+
+
+Malo, 29.
+
+Marcoul, 200.
+
+Martin, 48.
+
+Martin de Vertou, 48, 204.
+
+Mathurin, 79.
+
+Maudez, 70, 72, 148.
+
+Maurise, 157.
+
+Mauron, 152.
+
+Méen, 55.
+
+Melaine, 195.
+
+Méloir, 144.
+
+Michel, 45.
+
+Mirli, 98.
+
+Morin (Pierre), 54, 106.
+
+
+Notre-Dame, 95, 100, 103, 106, 114, 127, 129, 208, 216, 220, 224.
+
+
+Pabu, 85.
+
+Pataude (sainte), 134.
+
+Patrice, 49.
+
+Perreux, 148.
+
+Pitié (sainte), 83.
+
+Pontin, 8.
+
+
+Quay, 189.
+
+
+Riowen, 12.
+
+Roch, 64.
+
+Rou, 135.
+
+
+Sainte aux pochons, 136.
+
+Samson, 107, 204.
+
+Sauveur, 171.
+
+Servan, 29.
+
+Suliac, 202.
+
+Syphorien, 41.
+
+
+Tudual, 85.
+
+
+Valay, 43.
+
+Viau, 50.
+
+Victor de Campbon, 63.
+
+Vierge (la sainte), 9, 40, 49, 95, 177, 216, 220, 224.
+
+Volvire (Mlle de), 133.
+
+Vran, 151.
+
+
+Yves, 179, 182.
+
+[Illustration: Croix de la partie française du Morbihan, d'après
+ROSENZWEIG, _Les Croix de pierre du Morbihan_.]
+
+_Achevé d'imprimer_
+le dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt-dix-sept
+
+PAR
+H. DALOUX
+
+14 _bis_--RUE LOFFICIAL--14. _bis_
+BAUGÉ
+(Maine-et-Loire)
+
+
+NOTES:
+
+[1] Cf. SÉBILLOT. _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_, t.
+1, p. 326; en Berry une légende substitue saint Martin à saint Michel,
+et lui fait bâtir en hiver un moulin tout de glace, que le diable troque
+contre un moulin de pierre qu'il avait construit.
+
+[2] Voir p. 62, une légende qui se rattache à cette roche.
+
+[3] Village du Gouray, peu distant de la colline où se trouve la
+chapelle de saint Roch.
+
+À Ménéne, au milieu d'un ancien retranchement est la chapelle en ruine
+de saint Roch. (CAYOT-DELANDRE, p. 340).
+
+[4] Guillaume.
+
+[5] Il mentionne le récit qui se faisait dans le peuple de Montfort
+d'une empreinte laissée par la cane sur le manteau de la cheminée de la
+grande salle du château.
+
+[6] La mort des fées. _Contes populaires de la Haute-Bretagne_, 2e
+série, nº XX.
+
+[7] Village de Saint-Aaron, à six kilomètres de Notre-Dame, où l'on
+prétend voir les ruines d'un vieux château.
+
+[8] Voir la légende de la page 68; Mlle de Volvire mouru en odeur de
+sainteté, l'an 1694.
+
+[9] D'après une communication de M. Jules Lemoine, cette statue, qui lui
+semble du XVIIe siècle, vient de l'abbaye de Saint-Aubin-des-Bois.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de la
+Haute-Bretagne, by Paul Sébillot
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+The Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de la Haute-Bretagne, by
+Paul Sébillot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Petite légende dorée de la Haute-Bretagne
+
+Author: Paul Sébillot
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+Release Date: October 5, 2008 [EBook #26780]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***
+
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+Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<p class="c">PETITE BIBLIOTHÈQUE BRETONNE</p>
+
+<p class="c aut top5"><b>PAUL SÉBILLOT</b></p>
+
+<h3 class="top5">PETITE</h3>
+
+<h1 class="aut">LÉGENDE DORÉE</h1>
+
+<p class="c">DE LA</p>
+<h2>HAUTE-BRETAGNE</h2>
+
+<p class="image"><img src="images/001.png" alt="image pas disponible"
+width="117" /></p>
+
+<p class="c">NANTES</p>
+
+<p class="c">SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS<br />
+ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+M.DCCC.XCVII</p>
+
+<p class="image"><img src="images/002.png" alt="image pas disponible"
+width="169" /></p>
+
+<p class="c">TIRÉ À 400 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS</p>
+
+<p class="c">Pour la <i>Société des Bibliophiles bretons</i></p>
+
+<p class="c">Exemplaire nº</p>
+
+<p class="image top5"><img src="images/003.png" alt="image pas disponible"
+width="278"
+style="border:2px solid black;" /><br />Les «sentes» de la mer, dessin de <span class="smcap">Paul Chardin</span>.</p>
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+
+<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="0">
+
+
+<tr>
+<td colspan="3" align="left"><i>La sainte marchant sur les eaux</i>, frontispice, dessin de Paul Chardin</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr>
+<td colspan="3" align="left"><span class="smcap">Préface</span></td>
+<td align="right"><a href="#Page_i"><span class="smcap">i</span>.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td colspan="3" align="left"><i>Croix du Morbihan</i> (<span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle)</td>
+<td align="right"><a href="#Page_viii"><span class="smcap">viii</span>.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td colspan="3" align="left">Sources</td>
+<td align="right"><a href="#Page_ix"><span class="smcap">ix</span>.</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#I">I.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Sainte Blanche et les Anglais</td>
+<td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Sainte Blanche marchant sur les eaux</i>, dessin de Paul Chardin</td>
+<td align="right"><a href="#Page_3">3</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#II">II.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La statue de sainte Blanche</td>
+<td align="right"><a href="#Page_5">5</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#III">III.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les taches de la mer et les saints</td>
+<td align="right"><a href="#Page_9">9</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Riowen marchant sur les eaux</td>
+<td align="right"><a href="#Page_12">12</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#V">V.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Clément</td>
+<td align="right"><a href="#Page_14">14</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Clément et les vents</td>
+<td align="right"><a href="#Page_16">16</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Clément et la tempête</td>
+<td align="right"><a href="#Page_21">21</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île</td>
+<td align="right"><a href="#Page_24">24</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Cieux</td>
+<td align="right"><a href="#Page_28">28</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Ancienne statue de saint Briac</i>, dans l'église de ce nom, dessin d'Auguste Lemoine</td>
+<td align="right"><a href="#Page_29">29</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#X">X.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le pied de saint Cast</td>
+<td align="right"><a href="#Page_31">31</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XI">XI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Lunaire</td>
+<td align="right"><a href="#Page_34">34</a></td></tr>
+
+
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Saint Lunaire et la colombe</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_35">35</a></td></tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Tombeau de saint Lunaire</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_37">37</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XII">XII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Goustan</td>
+<td align="right"><a href="#Page_38">38</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIII">XIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les pas de la Vierge</td>
+<td align="right"><a href="#Page_40">40</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIV">XIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le saut de saint Valay</td>
+<td align="right"><a href="#Page_43">43</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XV">XV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les saints et les mégalithes</td>
+<td align="right"><a href="#Page_45">45</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVI">XVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Guillaume</td>
+<td align="right"><a href="#Page_52">52</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVII">XVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pierre Morin</td>
+<td align="right"><a href="#Page_54">54</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le grés saint Méen</td>
+<td align="right"><a href="#Page_55">55</a></td></tr>
+
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Statue de Saint-Méen</i>, église de Paimpont</td>
+<td align="right"><a href="#Page_55">55</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Saint Méen</i>, statuette à Notre-Dame du Haut</td>
+<td align="right"><a href="#Page_57">57</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIX">XIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La chasse saint Hubert</td>
+<td align="right"><a href="#Page_58">58</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XX">XX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La pierre de saint Lyphard</td>
+<td align="right"><a href="#Page_60">60</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXI">XXI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Convoyon et la roche aboyante</td>
+<td align="right"><a href="#Page_62">62</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXII">XXII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Roch</td>
+<td align="right"><a href="#Page_64">64</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La fontaine du Pas de Saint</td>
+<td align="right"><a href="#Page_67">67</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Maudez, saint André et saint Fiacre</td>
+<td align="right"><a href="#Page_70">70</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXV">XXV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pourquoi on offre des clous à saint Maudez</td>
+<td align="right"><a href="#Page_72">72</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pourquoi on offre du chanvre à saint André</td>
+<td align="right"><a href="#Page_74">74</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le cochon de saint Antoine</td>
+<td align="right"><a href="#Page_75">75</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Jean, saint Antoine et les cochons</td>
+<td align="right"><a href="#Page_77">77</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur</td>
+<td align="right"><a href="#Page_79">79</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Saint Mathurin</i>, image populaire</td>
+<td align="right"><a href="#Page_80">80</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Ancien plomb de saint Mathurin</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_81">81</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Ancienne médaille de saint Mathurin, en plomb</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXX">XXX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Sainte Anne et sainte Pitié</td>
+<td align="right"><a href="#Page_83">83</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le départ de saint Pabu</td>
+<td align="right"><a href="#Page_85">85</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Robert d'Arbrissel</td>
+<td align="right"><a href="#Page_88">88</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La chapelle du Bois-Picard</td>
+<td align="right"><a href="#Page_89">89</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La croix des sept loups</td>
+<td align="right"><a href="#Page_91">91</a></td></tr>
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+<td>Les chapelles de Champeaux</td>
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+<td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les Notre-Dame de l'Épine</td>
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+<td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td>
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+<td> Notre-Dame du Nid de Merles</td>
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+<td>La chapelle de Notre-Dame à Bovel</td>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le prieuré de Notre-Dame à Montreuil</td>
+<td align="right"><a href="#Page_104">104</a></td></tr>
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+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Pierre sculptée</i> de la façade du prieuré</td>
+<td align="right"><a href="#Page_105">105</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XL">XL.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La statue qu'on ne peut emmener</td>
+<td align="right"><a href="#Page_106">106</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLI">XLI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Samson et la cathédrale de Dol</td>
+<td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr>
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+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLII">XLII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Benoît de Macerac</td>
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+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Tombeau de saint Benoît</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_110">110</a></td></tr>
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+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
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+<tr>
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+<td>Saint Lin</td>
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+<td>&mdash;</td>
+<td>Notre-Dame du Pont d'Ars</td>
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+<tr>
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+<td>&mdash;</td>
+<td>La cane de sainte Brigitte</td>
+<td align="right"><a href="#Page_115">115</a></td></tr>
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+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>La cane et ses canetons</i>, ancienne verrière de Montfort</td>
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+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les fées chrétiennes</td>
+<td align="right"><a href="#Page_122">122</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La croix des fées</td>
+<td align="right"><a href="#Page_125">125</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées</td>
+<td align="right"><a href="#Page_126">126</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les fées et les chapelles</td>
+<td align="right"><a href="#Page_129">129</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#L">L.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les canonisations populaires</td>
+<td align="right"><a href="#Page_132">132</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LI">LI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La fosse à Gendrot</td>
+<td align="right"><a href="#Page_138">138</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LII">LII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Lénard</td>
+<td align="right"><a href="#Page_141">141</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LIII">LIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Méloir</td>
+<td align="right"><a href="#Page_144">144</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LIV">LIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les sept saints</td>
+<td align="right"><a href="#Page_146">146</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LV">LV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Mauron</td>
+<td align="right"><a href="#Page_152">152</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LVI">LVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les saints et les Corbeaux</td>
+<td align="right"><a href="#Page_156">156</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LVII">LVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pourquoi les veuves de Landebla ne se remarient pas</td>
+<td align="right"><a href="#Page_158">158</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LVIII">LVIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le fossé de saint Aaron</td>
+<td align="right"><a href="#Page_162">162</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LIX">LIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Jugon</td>
+<td align="right"><a href="#Page_164">164</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Statuette de saint Jugon</i>, à Carentoir</td>
+<td align="right"><a href="#Page_167">167</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LX">LX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Légende de Rieux</td>
+<td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXI">LXI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Guillaume au Chemin-Chaussée</td>
+<td align="right"><a href="#Page_174">174</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Le tombeau de saint Guillaume</i> à Saint-Brieuc</td>
+<td align="right"><a href="#Page_176">176</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXII">LXII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les aboyeuses de Josselin</td>
+<td align="right"><a href="#Page_177">177</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXIII">LXIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Les vengeances de saint Yves</td>
+<td align="right"><a href="#Page_179">179</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXIV">LXIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Yves et les couturiers</td>
+<td align="right"><a href="#Page_182">182</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Saint Yves</i>, image populaire</td>
+<td align="right"><a href="#Page_183">183</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXV">LXV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Pourquoi les gars de Saint-Servan n'ont plus de fesses</td>
+<td align="right"><a href="#Page_185">185</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Statuette de saint Gobrien</i></td>
+<td align="right"><a href="#Page_186">186</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXVI">LXVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Guyomard</td>
+<td align="right"><a href="#Page_188">188</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXVII">LXVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Quay et les femmes</td>
+<td align="right"><a href="#Page_189">189</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Melaine</td>
+<td align="right"><a href="#Page_195">195</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td><i>Saint Melaine et les prisonniers</i>, dessin de Busnel</td>
+<td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXIX">LXIX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Marcoul</td>
+<td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXX">LXX.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Suliac et les ânes</td>
+<td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXI">LXXI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La submersion d'Herbauge</td>
+<td align="right"><a href="#Page_205">205</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXII">LXXII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Le voleur puni</td>
+<td align="right"><a href="#Page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Eustache</td>
+<td align="right"><a href="#Page_210">210</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>Saint Georges</td>
+<td align="right"><a href="#Page_214">214</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXV">LXXV.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La Vierge sauve Lamballe</td>
+<td align="right"><a href="#Page_216">216</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La Vierge de la Grand'Porte à Saint-Malo</td>
+<td align="right"><a href="#Page_220">220</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td>
+<td>&mdash;</td>
+<td>La Vierge du Temple et les Anglais.....</td>
+<td align="right"><a href="#Page_224">224</a></td></tr>
+
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td align="left">Table alphabétique des personnages sacrés qui<br />figurent dans la Petite Légende dorée</td>
+<td align="right" valign="bottom"><a href="#Page_225">225</a></td></tr>
+</table>
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+
+<p>Les légendes qui figurent dans ce petit recueil ont un caractère très
+nettement déterminé: elles sont avant tout locales, ou tout au moins
+localisées par les conteurs, qui ne manquent pas d'indiquer les lieux où
+se sont passés les actes, dont le souvenir n'a souvent survécu qu'à
+l'état fragmentaire: la mer conserve la trace des saints qui l'ont
+parcourue, les rochers portent à jamais les empreintes qu'ils y ont
+laissées; des fontaines ont jailli sous leurs pas, et la piété populaire
+a jalonné leur passage en construisant des chapelles ou en érigeant des
+croix. Leurs sanctuaires sont le centre d'un culte qui est particulier à
+une région et auxquels ses fidèles, parfois assez rares, demeurent très
+attachés.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
+<p>Parmi ces saints que l'on pourrait appeler nationaux en raison de leur
+naturalisation populaire, il en est que l'Église ne reconnaît pas,
+d'autres qui ne sont même pas mentionnés dans la <i>Vie des saints de
+Bretagne</i>, pourtant si profondément légendaire; parfois le clergé du
+diocèse où se trouve la petite chapelle placée sous leur vocable, la
+petite croix qui leur est dédiée, ou la fontaine qui porte leur nom, ne
+leur rend aucun culte et ignore même presque leur existence.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
+
+<p>Le peuple, lui, les connaît, et jusqu'à ces derniers temps il a conservé
+dans sa mémoire leur petite légende dorée, souvent plus intéressante au
+point de vue des traditions que celle de beaucoup de bienheureux
+célèbres. Mais elle n'est guère racontée que dans le voisinage du petit
+monument qui porte le nom du saint obscur, mais pourtant aimé, que l'on
+regarde dans le pays comme une sorte de divinité locale. Toutefois si le
+culte persiste encore, la légende va s'effaçant un peu tous les jours,
+comme ces pierres tombales des églises, jadis sculptées en relief, dont
+le pied des passants a rongé peu à peu les ornements et les
+inscriptions. Celles qu'on peut encore retrouver aujourd'hui,&mdash;j'allais
+dire déchiffrer,&mdash;sont généralement courtes; au lieu d'une vie entière,
+il ne subsiste plus que des épisodes, ou une sorte d'abrégé d'une
+tradition, sans doute mieux sue jadis et plus développée.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p>
+
+<p>J'ai fait de mon mieux pour sauver tout au moins les débris qui en
+subsistent encore. Les quelques récits qui ont paru en 1885 dans la
+<i>Revue de l'histoire des religions</i> m'ont attiré de précieuses
+communications; j'ai continué à enquêter autour de moi, et en réunissant
+aux récits ainsi recueillis ceux puisés par divers auteurs dans la
+tradition orale, je suis parvenu à réunir environ quatre-vingts
+légendes.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p>
+<p>Comme beaucoup de ces saints sont souvent à peu près inconnus dès qu'on
+s'éloigne du lieu qui leur est consacré, leur légende n'est sue que de
+bien peu de gens, dont le nombre va en diminuant tous les jours; ce sont
+surtout les vieillards qui la connaissent: la jeune génération l'ignore
+ou la traite avec dédain. Il faut beaucoup de patience et un peu de
+bonheur pour arriver à rencontrer la personne, peut-être unique, qui la
+conserve encore avec quelque précision. Il m'a été relativement plus
+facile de recueillir en Haute-Bretagne près d'un millier de contes
+populaires que de trouver le demi-cent de courtes légendes de ce volume
+qui sont dues à mon enquête personnelle. Sans que j'aie fait porter
+spécialement sur elles l'effort de mon exploration, je puis dire sans
+exagérer que je m'en suis occupé pendant une vingtaine d'années. Mais
+les conteurs sont, en ce qui regarde ces légendes, assez défiants; ils
+ne les disent pas volontiers, craignant sans doute qu'on ne se moque des
+récits naïfs, transmis de génération en génération, qui racontent des
+épisodes de la vie des petits saints. Presque toujours ils s'expriment
+avec un certain respect, même quand ils rapportent des traits, assez
+rares d'ailleurs, qui n'ont pas toute la gravité qui convient à la
+légende dorée. Mais il n'est que juste de remarquer que tel passage,
+qui nous paraît vulgaire ou bizarre, semble tout naturel au conteur,
+qui n'y entend pas malice. Dans deux ou trois récits seulement
+intervient la note comique, et même un peu irrévérencieuse en apparence;
+mais il ne faudrait pas y voir une idée de moquerie ou de scepticisme à
+l'égard des bienheureux populaires. Presque toujours ceux qui leur ont
+manqué de respect sont, ainsi qu'on le verra dans toute une série de
+récits, trop punis, même pour des fautes assez vénielles, pour que les
+conteurs se permettent autre chose qu'une plaisanterie, qui ne leur
+semble pas déplacée.</p>
+
+<p>Dans les légendes que j'ai recueillies moi-même comme dans celles que
+j'ai empruntées à divers auteurs, il en est qui forment des récits à peu
+près complets, le plus souvent assez courts, où l'on rencontre des
+épisodes poétiques ou gracieux dans leur naïveté, qui ne dépareraient
+pas une Vie des Saints de Bretagne; d'autres ne présentent plus guère
+que des fragments assez frustes: en historien fidèle, je les ai
+rapportés sans essayer de les restaurer. Ce sont en quelque sorte des
+pièces d'un musée hagiographique de la Haute-Bretagne: à côté de
+statuettes entières ou à peu près, il en est d'autres qui ont gravement
+souffert des outrages du temps, et dont il ne reste guère que des
+tronçons.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span></p>
+
+<p>Si mutilées qu'elles soient, quelques-unes de ces légendes ont conservé
+des détails qui méritent d'être notés. Plusieurs se retrouvent dans ce
+fonds de merveilleux antérieur au christianisme, qui a fini par se mêler
+au merveilleux chrétien. Parfois le saint paraît avoir emprunté des
+épisodes entiers de sa vie à d'anciennes et obscures divinités locales,
+de même qu'aux yeux du peuple, il a gardé les vertus de protection, de
+bonheur ou de guérison, que les petits dieux inconnus auxquels il a
+succédé passaient pour posséder il y a deux mille ans.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_vii" id="Page_vii">[vii]</a></span></p>
+
+<p>Dans mes notes j'ai relevé, aussi exactement que je l'ai pu, les
+particularités physiques qui se trouvent dans le voisinage des lieux où
+l'on rend à ces saints locaux un culte, soit public, soit clandestin; là
+où il existe on constate presque toujours la présence d'une fontaine,
+parfois elle est dans le sanctuaire lui-même; peut-être quelques-unes
+cachent-elles encore dans leur couche séculaire de vase, des témoignages
+des offrandes variées qui leur ont été faites aux différents âges.</p>
+
+<p>J'aurais voulu pouvoir donner, à côté des récits, des représentations
+iconographiques; je n'ai guère pu en trouver plus d'une douzaine. Cela
+tient sans doute à ce que les petits saints sont surtout honorés dans de
+modestes chapelles, et que ceux qui les ont bâties étaient plus riches
+de piété que d'écus. Peut-être aussi n'a-t-on pas recherché avec assez
+de soin les statuettes, les vieux tableaux ou les vitraux qui ont eu
+pour but d'honorer ces humbles bienheureux. C'est un peu dans l'espoir
+de provoquer des recherches que j'ai accompagné les récits de quelques
+images; en cherchant bien il est probable qu'on en rencontrera plusieurs
+qui ont jusqu'ici échappé aux investigations de l'auteur ou des
+écrivains dont il a consulté les livres.</p>
+
+<p>La <i>Petite Légende dorée</i>, telle que je la présente aujourd'hui, est
+loin de contenir tout ce que le peuple raconte dans cet ordre d'idées.<span class='pagenum'><a name="Page_viii" id="Page_viii">[viii]</a></span></p>
+<p>Les lecteurs que ces récits intéresseront, s'ils ont la patience de
+rechercher autour d'eux, en trouveront sans doute bien d'autres,
+peut-être même de très jolis. Je m'estimerais très heureux si ce petit
+volume devenait le point de départ d'un supplément d'enquête sur les
+saints, pour ainsi dire nationaux, de la Haute-Bretagne.</p>
+
+<p class="c"><img src="images/004.png" alt="Partie supérieure d'une croix du..."
+width="188" /><br />
+Partie supérieure d'une croix du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,<br />partie
+française du Morbihan, d'après <span class="smcap">Rosenzweig</span>.</p>
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_ix" id="Page_ix">[ix]</a></span></p>
+
+
+<h3>SOURCES ET OUVRAGES CITÉS</h3>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Albert le Grand.</span> <i>La vie des saints de Bretagne</i>,
+édition Kerdanet, 1837, in-4.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Amézeuil</span> (C<sup>e</sup> d'). <i>Légendes bretonnes.</i> Dentu, 1863,
+in-18.</p>
+
+<p class="hang"><i>Annuaire de Bretagne</i>, par René Kerviler et Paul
+Sébillot. Rennes, Plihon et Hervé, 1897, in-8.</p>
+
+<p class="c">(Pour les fêtes des saints et leurs patronages).</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Bézier</span> (P.). <i>Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine.</i>
+Rennes, H. Caillière, 1883, in-8.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Supplément à l'inventaire des mégalithes de
+l'Ille-et-Vilaine.</i> Rennes, H. Caillière, 1884, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">A. de la Borderie.</span> <i>Saint-Lunaire, son histoire, ses
+monuments.</i> Rennes, Plihon, 1881, in-8.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Histoire de Bretagne</i>, t. I. Rennes, Plihon, 1896,
+in-4.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_x" id="Page_x">[x]</a></span></p>
+<p class="hang"><span class="smcap">Cayot-Delandre.</span> <i>Le Morbihan.</i> Vannes, Cauderan,
+1847, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Cerny</span> (Elvire de). <i>Saint-Suliac et ses traditions.</i>
+Dinan, Huart, 1861, in-18.</p>
+
+<p class="hang">(<span class="smcap">Ducrest de Villeneuve</span>). <i>Le château et la commune.</i>
+Rennes, 1842, in-18.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Dulaurens de la Barre.</span> <i>Nouveaux fantômes bretons.</i>
+Paris, Dillet, 1881, in-18.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Ernoul de la Chenelière.</span> <i>Inventaire des monuments
+mégalithiques des Côtes-du-Nord.</i> Saint-Brieuc,
+1881, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Estourbeillon</span> (Comte Régis de l'). <i>Légendes du
+pays d'Avessac</i>, 1882, in-18.</p>
+
+<p class="hang">----<i>Saint Benoît de Macerac et ses légendes</i>, 1883,
+in-8.</p>
+
+<p class="hang">----<i>Itinéraire des moines de Landévennec.</i> Saint-Brieuc,
+1889, in-8.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_xi" id="Page_xi">[xi]</a></span></p>
+<p class="hang"><span class="smcap">Fouquet</span> (Docteur). <i>Légendes du Morbihan.</i> Vannes,
+Cauderan, 1857, in-12.</p>
+
+<p class="hang">(<span class="smcap">Goudé</span>: Le chanoine). <i>Histoires et légendes du pays
+de Châteaubriant.</i> Châteaubriant, 1879, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Guillotin de Corson.</span> <i>Récits historiques, traditions
+et légendes de la Haute-Bretagne.</i> Rennes, Gaillet,
+1870, in-12.</p>
+
+<p class="hang">----<i>Statistique des cantons de Bains, Redon, etc.</i>
+(Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine, 1878).</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Habasque.</span> <i>Notions historiques sur le littoral des
+Côtes-du-Nord.</i> Saint-Brieuc, Guyon, 1832-1836,
+3 in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Herpin</span> (Eugène). <i>La Côte d'Emeraude.</i> Rennes, II.
+Caillière, 1894, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Jollivet</span> (B.). <i>Les Côtes-du-Nord, Histoire et Géographie.</i>
+Guingamp, B. Jollivet, 1854 et suiv.,
+in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Joüon des Longrais.</span> <i>Jacques Doremet</i>, suivi de la
+Cane de Montfort. Rennes, Plihon, 1894, in-18.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Kerbeuzec</span> (Henri de). <i>La légende de saint Rou.</i>
+Rennes, Simon, 1894, in-18.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Le Claire</span> (abbé). <i>L'ancienne paroisse de Carentoir.</i>
+Vannes, Lafolye, 1895, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Ogée.</span> <i>Dictionnaire de Bretagne</i>, éd. Marteville.
+Rennes, 1843-1853, 2 in-8.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Oheix</span> (Robert). <i>Bretagne et Bretons.</i> Saint-Brieuc,
+1886, in-18.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Orain</span> (A.). <i>Curiosités, Croyances, etc. de l'Ille-et-Vilaine</i>,
+Rennes, p. in-12.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Pitre de l'Isle du Dreneuc.</span> <i>Dictionnaire archéologique
+de la Loire-Inférieure.</i> (Saint-Nazaire), Nantes,
+1884, in-8.</p>
+
+<p class="hang"><i>Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou</i> (passim).</p>
+
+<p class="hang"><i>Revue des Traditions populaires</i> (passim).</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Sébillot</span> (Paul). <i>Contes populaires de la Haute-Bretagne</i>,
+1<sup>re</sup> série. Paris, Charpentier, 1880, in-18.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne.</i>
+Paris, Maisonneuve, 1882, 2 in-12 elzévir.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Petites légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne.</i>
+Paris, Leroux, 1885, in-8. (Extr. de la Revue
+de l'histoire des Religions).</p>
+
+<p class="c">Légendes I, II, V, IX, X, XI, XXII, XXIV-XXIX.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Légendes, croyances et superstitions de la Mer.</i>
+Paris, Charpentier, 1886-1887, 2 in-18.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_xii" id="Page_xii">[xii]</a></span></p>
+
+<p class="hang">&mdash;<i>Coutumes populaires de la Haute-Bretagne.</i>
+Paris, Maisonneuve, 1880, in-12 elzévir.</p>
+
+<p class="hang"><i>Semaine religieuse du diocèse de Rennes.</i></p>
+
+<p class="hang"><i>Société d'émulation des Côtes-du-Nord.</i></p>
+
+<p class="hang"><i>Société polymathique du Morbihan.</i></p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<p class="head">Sainte Blanche et les Anglais</p>
+
+
+<p>Il était une fois un petit garçon dont la mère mourut; son père, qui
+était capitaine de navire, resta avec lui et cessa de naviguer pour
+l'élever de son mieux. Mais quand ses économies eurent été mangées, il
+recommença à naviguer, après avoir mis son fils au collège. Celui-ci,
+qui apprenait tout ce qu'il voulait, entra à l'école navale, en sortit
+officier, et, en se battant contre les Anglais, il devint capitaine de
+vaisseau.</p>
+
+<p>Cependant les Anglais débarquèrent en France; partout où ils passaient,
+ils dévastaient tout, brûlaient les églises et les châteaux, éventraient
+les couettes pour mettre les plumes au vent, et quand ils ne pouvaient
+plus boire, ils défonçaient les<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> tonneaux pour s'amuser à voir le cidre
+courir dans les ruisseaux.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce temps-là, au village de l'Isle en Saint-Cast, une
+jeune fille, nommée Blanche, qui était un modèle de sainteté. Plusieurs
+fois ce pays avait été envahi par les Anglais, qui prenaient aux pauvres
+pêcheurs leurs bateaux et leurs filets. Un jour qu'ils étaient débarqués
+à l'Isle, ils surprirent Blanche qui disait ses prières du soir dans une
+vieille chapelle. Ses voisins eurent beaucoup de chagrin de la voir
+ainsi emmenée, car elle était aimée de tout le monde; mais elle leur dit
+de ne pas pleurer, parce que dans huit jours elle serait de retour à
+Saint-Cast.</p>
+
+<p>Blanche fut conduite à bord d'un des vaisseaux, et l'escadre anglaise
+mit à la voile; quand elle fut arrivée dans le port de Londres, tous les
+Bretons qui avaient été enlevés furent désignés pour être <i>guillotinés</i>.
+L'exécution devait avoir lieu devant le Palais du roi, et on embarqua
+les condamnés dans des chaloupes pour les y conduire. Blanche, qui était
+avec les autres, s'écria tout d'un coup, en sautant à la mer:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus en votre pouvoir, Dieu m'appelle, et je retourne en
+Bretagne.</p>
+
+<p>Un des Anglais essaya de la retenir, et il lui coupa même deux doigts de
+la main gauche; mais Blanche se dégagea, et elle se mit à marcher sur<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
+l'eau, où sa trace reste marquée par un ruban de mer plus blanc que
+l'eau voisine. Quelques heures après elle était de retour dans son pays.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/005.png" alt="image: Le chemin de sainte Blanche"
+width="267" /><br />
+Le chemin de sainte Blanche, dessin de <span class="smcap">Paul Chardin</span></p>
+
+<p>Les habitants furent bien étonnés de la voir revenir sur l'eau, et tous
+les journaux du temps (<i>sic</i>) racontèrent comment Blanche s'était sauvée
+des mains des Anglais. Le capitaine de vaisseau, qui était aussi du
+pays, vint pour la voir, et s'apercevant que c'était une sainte, il lui
+demanda comment faire pour battre les Anglais; car il devait
+prochainement prendre le commandement d'une expédition contre eux:
+Blanche lui donna des conseils, et lui assura que dans quinze jours il
+reviendrait vainqueur.</p>
+
+<p>Le capitaine suivit les avis de la jeune fille, et<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> quand, après avoir
+battu les Anglais, il revint pour la remercier, il tomba amoureux
+d'elle, et Blanche consentit à l'épouser. Elle suivait son mari partout,
+même à la guerre. Un jour leur navire fut entouré d'ennemis; le
+capitaine fut tué à son poste, et le découragement se mit parmi
+l'équipage. Mais Blanche sauta à la mer, et, marchant sur les eaux, elle
+se dirigea vers les Anglais. Ceux-ci eurent tant de peur qu'ils
+s'enfuirent. Alors Blanche revint à bord, et ramena le vaisseau en
+France.</p>
+
+<p>Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait
+eus de son mariage, elle se retira dans son village, où elle continua la
+vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle où
+elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous
+le nom de sainte Blanche.</p>
+
+<p>Ses enfants furent tous les sept des évêques et des saints, et s'ils ne
+sont pas morts ils vivent encore.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1884, par François Marquer, de Saint-Cast</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Dans cette légende, où l'on trouve un singulier mélange
+d'anachronismes et d'emprunts à l'histoire populaire
+des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un
+personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc
+maritime: dans le récit suivant, ce n'est plus une sainte,
+c'est la statue elle-même, qui est funeste aux Anglais et
+opère des miracles.<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p class="head">La statue de sainte Blanche</p>
+
+
+<p>Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient
+les pêcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient
+les saints dans les églises, la statue de sainte
+Blanche, qui se trouvait à sa chapelle de l'Isle en
+Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour
+être transportée en Angleterre.</p>
+
+<p>Pendant la traversée, les Anglais lui firent mille
+affronts, et même ils lui coupèrent deux doigts,
+au moment où le navire entrait dans le port de
+Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et
+elle se mit à marcher sur l'eau comme une personne
+vivante. À cette vue, les Anglais furent saisis
+d'épouvante, et ils firent feu sur elle; mais au
+même instant le tonnerre tomba sur le vaisseau,
+qui fut mis en pièces, et les hommes qui le montaient
+furent brûlés ou noyés. C'est alors que les
+Anglais crurent que sainte Blanche était vraiment
+puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer
+d'elle.<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p>
+
+<p>Cependant la statue continua sa route pour
+retourner à sa chapelle, et partout où ses pieds
+ont touché la mer, les traces sont restées sur l'eau,
+qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce
+qu'on appelle encore aujourd'hui le «Chemin de
+sainte Blanche».</p>
+
+<p>Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que
+leur sainte avait échappé aux Anglais, ils coururent
+à la chapelle, et furent bien heureux de la
+retrouver à la place même où elle était avant
+d'avoir été enlevée.</p>
+
+<p>Mais les Anglais étaient furieux contre elle,
+parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur
+leurs compagnons, et ils revinrent à Saint-Cast
+pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brûler.
+Alors, la statue qui connaissait leurs projets,
+se cacha dans une cheminée, et ils ne purent la
+trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit
+de sa cachette et alla se remettre à sa place; mais
+la fumée l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui
+croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre
+disaient: «Ce n'est plus sainte Blanche, mais
+sainte Noire».</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1883 par François Marquer</i>).</p>
+
+<p class="top5">D'après une autre version, dès que la sainte eut
+mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement
+<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>qu'on ne sut ce qu'elle était devenue. Elle
+traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la
+vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle
+n'avait point les pieds mouillés, et elle alla d'elle-même
+se replacer dans sa niche, qui était alors
+dans une vieille maison. Celle-ci s'écroula, mais
+la statue n'eut d'autre mal qu'une égratignure au
+doigt. Depuis le lieu de la côte anglaise d'où elle
+partit jusqu'à Saint-Cast, il y a sur la mer une
+trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.</p>
+
+<p class="top5">La <i>Vie des saints de Bretagne</i> fait mention d'une sainte
+Blanche, épouse de saint Fracan, qui vivait à Ploufragan
+au V<sup>e</sup> siècle, et qui est fêtée le 30 octobre; aucun des
+épisodes de notre légende n'y figure.</p>
+
+<p>On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, étant
+tombé dangereusement malade, fit un v&#339;u à sainte
+Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la
+fumée avait toute noircie. Dès qu'il fut guéri, il porta la
+statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son
+v&#339;u. Le peintre lui dit que ce n'était pas difficile, et il
+assura à son client que dans huit jours la statue serait
+aussi fraîche que lorsqu'elle était neuve. Le lendemain il
+se mit à l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture
+rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de
+la faire tenir; après avoir essayé à plusieurs reprises, il
+vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne
+voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.</p>
+
+<p>La statuette de sainte Blanche est encore à l'Isle de<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
+Saint-Cast; elle se trouve dans une maison située auprès
+de l'endroit où était sa chapelle. Elle a soixante centimètres
+environ de hauteur, et elle tient à la main une petite
+baguette. On voit souvent à côté, de petits bonnets que les
+mères offrent pour que leurs enfants soient préservés des
+croûtes à la tête.</p>
+
+<p>Sainte Blanche est invoquée à Saint-Cast pour la guérison
+du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche;
+il consiste en une infinité de petits boutons qui couvrent
+entièrement le corps. On vient tremper les chemises des
+malades à une fontaine dite de sainte Blanche, au bas
+de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont
+dédiées à cette sainte, se trouvent près de l'abbaye en
+ruine de Lantenac, dans la forêt de Loudéac. Elle a tous
+les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin,
+tellement l'eau est réputée favorable à la guérison de cette
+maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une
+chemise qui ait été trempée dans la fontaine, et toujours
+séchée à l'ombre: il ne faut pas oublier une prière et
+l'offrande à la bienheureuse. Il est recommandé aussi
+de ne pas négliger le culte de saint Froumi et de saint
+Pontin dont les images se trouvent aux côtés de sainte
+Blanche. (<i>Revue des Traditions populaires</i>, t. IV, p. 164).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p class="head">Les taches de la mer et les saints</p>
+
+
+<p>Les légendes qui attribuent à des épisodes de
+la vie des saints les taches qui se voient sur
+la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne.
+Aux environs de Saint-Malo on appelle «Sentes de
+la Vierge», des espèces de sentiers d'une couleur
+plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur
+le bleu de la mer; quand on les voit distinctement,
+les pêcheurs se réjouissent, parce que l'on croit
+que c'est la trace du passage de la bonne Vierge,
+qui descend sur les flots agités, et passe rapidement
+un peu partout pour les calmer.</p>
+
+<p class="top5">M. E. Herpin a inséré dans son livre la <i>Côte
+d'Emeraude</i>, une légende qui se rattache au fait
+historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie
+longtemps séjourné à Saint-Cast, je ne l'y ai
+jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y
+soit inconnue.<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p>
+
+<p>Au moment de la bataille, une belle dame
+blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits
+de Saint-Cast; c'était la sainte Vierge qui jusqu'alors
+avait vécu sous la forme d'une petite statue
+dans la niche étroite creusée dans la pierre du
+vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si
+vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on eût
+dit un long voile de mousseline qui se déroulait
+sans fin, une étrange traînée de brouillard planant
+au ras du flot, mystérieuse, indécise, impalpable.
+Et à distance, ce long voile de mousseline, cette
+étrange traînée de brouillard semblait être la crête
+des dunes. Voilà pourquoi tous les canons anglais
+tirèrent trop haut, durant la bataille.</p>
+
+<p>Les longues traînées blanches qui se croisent,
+s'entrelacent et se déroulent sont, dit la légende,
+l'ineffaçable sillage qu'a laissé sur l'azur du flot la
+robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait
+comme une céleste apparition, au long des vaisseaux
+anglais, pour leur voiler nos gars embusqués
+dans les dunes.</p>
+
+<p class="top5">Dans la baie de Fresnaye (Côtes-du-Nord),
+quand le temps est calme et la mer haute, on voit
+une marque blanche qu'on appelle le «Sillon de
+saint Germain». Voici son origine: au temps jadis la
+statue de ce saint, auquel est dédiée, à l'extrémité<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
+de la commune de Matignon, une chapelle, débris
+d'une ancienne église paroissiale et but d'un pèlerinage
+annuel, se trouvait à Plévenon, le jour où
+devait avoir lieu le pèlerinage; il faisait si mauvais
+temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur
+la mer. Pour ne pas contrarier les fidèles qui
+étaient venus à sa chapelle, la statue du saint se
+mit en mouvement, et traversa la mer toute seule.
+Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la
+même baie une autre raie se nomme «Chemin de
+saint Jean».</p>
+
+<p>À Frégéac, vers l'embouchure de la Vilaine, est
+la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois,
+lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivière de
+Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'écumes
+que les habitants du pays appellent le «Chemin de
+saint Jacques»: c'est la route que suivit le saint
+lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les
+eaux, il voulut s'arrêter à Rieux.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot.</span> <i>Légendes de la mer</i>, t. I, p. 184).</p>
+
+<p>On trouvera un peu plus loin une version de cette légende
+plus détaillée.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p class="head">Saint Riowen marchant sur les eaux</p>
+
+
+<p>Saint Riowen, moine du monastère de Redon,
+vers l'an 837, est devenu depuis une époque
+très reculée, patron de la frairie de la Haye, en
+Avessac, où son souvenir est encore conservé
+dans la dénomination du village de <i>Rozrion</i> (tertre
+de Rion ou Riowen) et dans celle du <i>Domaine
+de saint Riowen</i> (matrice cadastrale, section B,
+nº 1593).</p>
+
+<p>Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout
+particulièrement Avessac et surtout les bords de
+la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir
+soulager ou soigner les malheureux.</p>
+
+<p>Un jour que les eaux, grossies par la marée et la
+tempête, avaient emporté sa petite barque pendant
+qu'il était à soigner un pauvre, on le vit, après
+une courte prière, marcher sur les eaux à pied
+sec, et, s'avançant sur les flots, gagner ainsi sans
+crainte son monastère de Redon. Aussi, est-il
+souvent invoqué, dans les mauvais temps, par les<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
+bateliers du Don et de la Vilaine et les pêcheurs
+d'anguilles de Murain.</p>
+
+<p class="para">(<i>Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon</i>).</p>
+
+<p class="top5">La <i>Vie des saints de Bretagne</i> relate plusieurs miracles
+de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de
+Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant
+pas trouvé de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint
+Guénolé frappe la mer avec son bourdon et elle devient
+solide comme un chemin.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p class="head">Saint Clément</p>
+
+
+<p>Un jour saint Clément, portant son ancre au
+cou, voulut traverser la grève entre Saint-Servan
+et Saint-Malo; mais la grande marée le
+surprit, et comme le poids de son ancre l'empêchait
+de se sauver, il se noya.</p>
+
+<p>Un an après, la mer se retira plus que d'habitude,
+et une femme, qui pêchait au bas de l'eau, vit le
+corps de saint Clément étendu auprès d'un rocher,
+et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut
+qu'il était saint, et posant son enfant, qu'elle
+avait amené avec elle, elle s'agenouilla auprès du
+cadavre et pria jusqu'à ce que la mer vint mouiller
+ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en
+toute hâte, oubliant son enfant près du corps du
+saint.</p>
+
+<p>L'année suivante la mer se retira encore, et la
+femme vint au bas de l'eau, à l'endroit où elle
+avait vu le corps de saint Clément. Lorsqu'elle y
+arriva, son fils dormait à la place où elle l'avait<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
+laissé un an auparavant; bientôt il se réveilla, se
+frotta les yeux et se mit à appeler sa mère.</p>
+
+<p>On assure aussi que lorsque saint Clément fut
+noyé il surgit une chapelle auprès de son corps.</p>
+
+<p class="top5">Ce récit, qui a été recueilli dans les environs de Saint-Malo,
+diffère, par les détails seulement, d'un épisode de la
+vie de saint Clément qu'on peut lire dans la <i>Légende dorée</i>
+(éd. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de
+Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est
+jeté à la mer par un persécuteur. Le miracle de la mer qui
+se retire a disparu du récit populaire, qui l'a remplacé par
+le phénomène beaucoup plus naturel des marées d'équinoxe
+qui découvrent de si vastes espaces; l'épisode de l'enfant
+est, aux détails près, semblable à celui de la légende du
+littoral, qui pourrait bien avoir été empruntée à la vie de
+saint Clément, très populaire comme on le sait parmi les
+gens de la mer. Peut-être aussi a-t-il circulé un livret de
+colportage où la vie du saint, extraite de la <i>Légende dorée</i>,
+aura surtout reproduit les épisodes de la vie de saint
+Clément qui sont en relation avec la mer.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+<p class="head">Saint Clément et les vents</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast
+qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre
+à Terre-Neuve. Comme il passait près du Légeon, il
+vit sur le rocher un homme qui appelait au secours.
+Il fit aussitôt mettre la chaloupe a l'eau et le
+naufragé fut amené à bord.</p>
+
+<p>En ce temps-là il n'y avait pas de vent sur la mer,
+et les navires étaient obligés d'aller dans le sens
+du courant, ou bien on les faisait marcher à force
+de rames. On avait jeté l'ancre pour recueillir le
+naufragé, et le capitaine dit à ses matelots d'aller
+se coucher en attendant que la marée permît
+de recommencer la route. Il se trouva alors seul
+avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;À Terre-Neuve.</p>
+
+<p>&mdash;À Terre-Neuve! je ne vous vois pas arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;J'arriverai avec le temps, et j'espère faire
+une bonne année.<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous porter chance, dit le naufragé;
+mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au
+voyage de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée avez-vous là! s'écria le capitaine,
+si je ne vais pas au banc, que deviendront ma
+femme et mes enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi
+à Saint-Malo et je vous enseignerai
+mon secret.</p>
+
+<p>Le capitaine fit lever l'ancre et revint à Saint-Malo.
+Le naufragé lui dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu parler des vents, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'ai même ouï dire que le roi donnerait
+son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les
+amener sur l'Océan.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! si vous voulez m'écouter, c'est
+vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez
+partir pour le pays des vents, et ils vous suivront;
+mais auparavant, il faut que je vous dévoile mon
+secret. Lorsque j'étais sur le rocher, je me serais
+bien sauvé tout seul si j'avais voulu, car je suis un
+saint puissant et je m'appelle saint Clément; mais
+j'ai voulu voir si vous aviez bon c&#339;ur, et, puisque
+vous m'avez secouru, il est juste que je vous récompense.
+Approchez votre bouche de la mienne.</p>
+
+<p>Le capitaine obéit, le saint lui souffla dans la
+bouche et lui dit:<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Depuis que les vents sont vents, c'est moi
+qui les gouverne et ils m'obéissent. Quand vous
+serez en leur présence, vous n'aurez qu'à siffler,
+et il vous obéiront comme à moi. Vous les ferez
+monter à votre bord, et quand ils seront sur
+l'Océan, vous aurez le beau navire du roi.</p>
+
+<p>Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitôt.
+Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps
+à aller, car les marées n'étaient pas toujours
+favorables et les matelots se lassaient de ramer
+sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le
+capitaine descendit à terre, et quand il fut en
+présence des vents, il dit à Nord, leur chef:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, il y a longtemps que vous êtes
+dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reçu
+l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens
+vous chercher.</p>
+
+<p>Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se
+mit en colère, et lui et tous ses matelots
+soufflèrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient
+tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il
+se rappela alors le pouvoir que lui avait donné
+saint Clément, et il siffla de toute sa force; aussitôt
+les vents s'apaisèrent, devinrent doux comme des
+moutons, et le suivirent à bord.</p>
+
+<p>Le navire ne mit pas grand temps à se rendre
+en France, car les vents soufflèrent constamment
+sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
+de jusant, et les matelots étaient joliment contents
+de n'avoir plus à tirer sur les avirons.</p>
+
+<p>Le capitaine débarqua les vents à terre; ils se
+dispersèrent sur l'Océan, où depuis ils ont toujours
+soufflé, et grâce à eux les matelots n'ont plus
+besoin de ramer pour faire avancer les navires.</p>
+
+<p>Le roi de France était bien content; il fit venir
+le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau.
+Le capitaine cessa de naviguer peu de temps
+après, et il resta à vivre à Saint-Cast, avec sa
+femme et ses enfants. En reconnaissance du
+service que saint Clément lui avait rendu, il fit
+placer sa statue dans l'église paroissiale où elle
+est toujours restée depuis.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>. <i>Légendes de la Mer</i>, t. II, p. 136).</p>
+
+<p class="top5">Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la
+Haute-Bretagne invoquent souvent</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Saint Clément</span><br />
+Qui gouverne la mer et le vent.<br />
+</p>
+
+<p>et ils lui disent:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Bien heureux saint Clément</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Donnez-nous du vent.</span><br />
+</p>
+
+<p>Après avoir sifflé, ils lui font une petite prière; s'il ne se hâte pas
+de faire souffler la brise, ils se<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> mettent à jurer, l'insultant et
+l'appelant Pierrot.</p>
+
+<p>Autrefois à Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pêche, ou
+s'ils n'avaient pas été contrariés dans leur voyage, ils allaient porter
+de la raie à saint Clément. Cette coutume est tombée en désuétude.</p>
+
+<p>On racontait naguère à Saint-Cast que les marins avaient acheté une
+ancre à saint Clément, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant
+dans l'église, s'aperçut que l'ancre était tombée des mains du saint. Il
+cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint
+abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le
+priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont
+pris pour leur patron définitif et ne cessent de l'invoquer dans les
+plus grands périls. Saint Clément a sa statue dans plusieurs églises de
+la côte: celle qu'on voit à Saint-Cast a environ un mètre de hauteur;
+elle est en bois, le saint est représenté en costume de pape; il a une
+croix dans la main droite et une ancre à la main gauche.<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+<p class="head">Saint Clément et la tempête</p>
+
+
+<p>Au temps jadis, saint Clément résolut de traverser la mer pour aller
+chez les infidèles prêcher la religion chrétienne. Il se fit construire
+un petit bateau, à bord duquel il s'embarqua.</p>
+
+<p>Pendant qu'il était sur mer, il s'éleva une violente tempête. Saint
+Clément tint vaillamment tête à l'ouragan et continua son voyage sans
+s'émouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le
+montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que
+c'était un naufragé; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent à
+portée, le capitaine proposa au marin de le prendre à son bord. Saint
+Clément accepta, à la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le
+petit bateau fut hissé à bord et saint Clément monta sur le navire qui,
+revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les côtes de France.</p>
+
+<p>Ce n'était pas la France que saint Clément désirait visiter; mais comme
+le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'étaient pas
+chrétiens,<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> il résolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se
+fit d'abord connaître à eux en leur racontant la mission qu'il avait
+reçu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots
+pensèrent qu'ils avaient affaire à un vieux marin que la tempête qu'il
+avait essuyée à bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le
+vent continuait à souffler avec rage et qu'ils avaient fort à faire, ils
+le laissèrent et ne firent plus attention à lui.</p>
+
+<p>Le lendemain l'homme de vigie aperçut la terre, et le capitaine reconnut
+qu'il longeait la côte de Bretagne. La mer à cet endroit était plus
+houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que
+jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots
+exécutèrent la man&#339;uvre; mais le navire manqua à virer: ils essayèrent
+une seconde fois, puis une troisième; mais ce fut en vain. Le capitaine
+voyant qu'il était impossible de lutter contre la tempête, fit jeter les
+ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas à
+grand'chose, car le navire une fois mouillé traînait ses ancres, et la
+mer et le vent le poussaient violemment vers la côte. Tout le monde à
+bord se considérait déjà comme perdu; seul saint Clément ne paraissait
+même pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui
+était toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze
+a vingt livres qu'il étalingua (attacha) à un<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> bout de corde et lança à
+la mer; les matelots le regardèrent avec pitié, car ils croyaient
+réellement avoir affaire à un fou; mais un moment après, à leur grande
+surprise, ils s'aperçurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de
+saint Clément avait mordu le fond, et de plus la tempête était calmée,
+et la mer, d'agitée qu'elle était, était devenue droite comme un papier.
+Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombèrent à genoux
+devant saint Clément et lui demandèrent pardon de s'être moqués de lui.
+Ils se convertirent tous à la foi chrétienne, et aussitôt débarqués, le
+capitaine emmena saint Clément à sa maison et le pria de rester avec
+lui, mais il refusa et quitta le pays.</p>
+
+<p>Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit bâtir une chapelle en son
+honneur.<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1892 par François Marquer</i>).
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île</p>
+
+
+<p>Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer était une île, et le principal
+village, qui porte encore le nom de l'Isle, était de tous côtés entouré
+par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient
+communiquer avec la terre ferme et ils en étaient bien marris.</p>
+
+<p>Un jour que la mer était grosse, un pêcheur de Saint-Jacut essaya
+d'aller en bateau à Trégon; mais il ne put y réussir, et il ramena son
+embarcation dans le havre. Après l'avoir solidement amarrée, il se
+disposait à s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine
+d'un ancien pécheur, et qui lui demanda la charité.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sé (suis) pas riche, répondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain
+sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec
+moi), tu mangeras des patates.</p>
+
+<p>Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son
+mieux: au bout de ce<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> temps, l'homme se disposa à partir, et il demanda
+à son hôte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couché.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande ren, répondit le pêcheur, car vous n'ez (n'avez)
+pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous récompensera, répondit le
+bonhomme.</p>
+
+<p>Et comme le pêcheur partait pour la pêche, le saint toucha un de ses
+filets, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tâchez de prendre
+beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.</p>
+
+<p>Le saint disparut, et le pêcheur alla à la mer, en maugréant un peu, car
+on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance à ceux qui vont à la
+pêche.</p>
+
+<p>Pourtant à cette marée, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en
+prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou
+mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il
+était bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient
+toujours dans les mêmes filets&mdash;ceux que le saint avait touchés,&mdash;et
+qu'ils n'avaient jamais besoin de réparation.</p>
+
+<p>Bientôt il fut à l'aise, et il devint même l'homme le plus riche du
+pays. Il attendait toujours la visite<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> du bonhomme, qui avait promis de
+venir le voir.</p>
+
+<p>Un jour il le trouva à sa porte et il fut bien content; il lui offrit de
+demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il était. Le
+saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prêcher
+la religion aux infidèles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui répondit le Jaguen;
+car, à coup sûr, vous serez persécuté.</p>
+
+<p>Le lendemain saint Jacut commença ses prédications; mais les Jaguens ne
+voulurent pas l'écouter, et ils le dénoncèrent au seigneur du pays, qui
+envoya des soldats pour se saisir de lui.</p>
+
+<p>Le saint, en voyant cette troupe de gens armés, eut peur, et il
+s'enfuit; mais comme la mer était haute et qu'elle entourait l'île, il
+ne savait comment s'échapper. Arrivé sur le bord, il se mit en prière,
+et posant la main sur l'eau, il dit: «Je désire qu'une terre relie cette
+île au continent.»</p>
+
+<p>Aussitôt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma
+une sorte de route, sur laquelle le saint marcha à pied sec.</p>
+
+<p>Quand il fut passé sur la terre ferme, il se retourna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que le monde sera monde, ceci existera.</p>
+
+<p>C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une
+presqu'île.</p>
+
+<p>À la vue de ce miracle, les Jaguens cessèrent de<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> persécuter le saint,
+et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis à la foi
+chrétienne.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Saint-Cast par François Marquer.</i>)</p>
+
+<p class="top5">On m'a montré à Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher
+isolé qui, vers son milieu, avait une dépression, et l'on disait que
+c'était la marque de la corde du bateau de saint Jacut.</p>
+
+<p>Saint Jacut, prince de Domnonée, premier abbé du monastère qui porte son
+nom, <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Mené, de
+Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de
+Gicquelleau, il a des chapelles à Dirinon et à Plestin.</p>
+
+<p>Ce saint figure aussi dans une légende du Morbihan, intitulée les Sept
+Saints, qu'on trouvera plus loin.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+<p class="head">Saint Cieux</p>
+
+
+<p>On trouva saint Cieux dans un rocher, où l'on montre encore son berceau
+et l'empreinte de son premier pas. Il était en effet tout petit, et
+personne ne savait d'où il venait.</p>
+
+<p>Quand il fut en âge de gagner sa vie, il devint pêcheur, et tout en
+faisant son métier, il se mit à prêcher la religion chrétienne, mais il
+rencontra de mauvaises gens qui le tuèrent sur la falaise vis-à-vis la
+pointe Saint-Martin.</p>
+
+<p>À l'endroit où tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang,
+et l'on y voit encore une traînée rouge; on dit dans le pays que c'est
+le sang de saint Cieux.</p>
+
+<p>Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la
+falaise, on la transporta plus haut, à l'endroit où on la voit
+actuellement, et qui est un peu plus éloigné du rivage.<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p>
+
+<p class="para">(<i>Tradition orale de Lancieux</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+D'après Jollivet (<i>Les Côtes-du-Nord</i>, t. II, p. 338), on montre
+près du rocher appelé Berceau de saint Cieux, le sentier
+qu'il gravit, sur le bord duquel est placée une croix qui
+porte son nom. Tout près sont un port et une fontaine,
+dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi
+«mine d'eau», et comme l'eau qui s'en échappe tombe
+en gouttes ressemblant à des pleurs,
+on a nommé celles-ci «les larmes de
+saint Cieux».</p>
+
+<p class="blok">On raconte à Lancieux une autre légende
+assez différente:
+</p>
+
+
+<p class="imager"><img src="images/006.png" alt="image: Ancienne statue de saint Briac."
+width="102" /><br />Ancienne statue<br />de saint Briac.</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois huit frères
+qui vinrent d'Angleterre en Bretagne,
+pour y prêcher la religion
+chrétienne: c'étaient saint Cast,
+saint Jacut, saint Cieux, saint
+Briac, saint Lunaire, saint Enogat,
+saint Malo et saint Servan.
+Saint Cieux débarqua à l'endroit
+qu'on appelle le port Saint-Cieux.</p>
+
+<p>Il bâtit l'église de Lancieux,
+qui était jadis sur une butte, auprès du moulin de
+la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque
+temps après la mort de saint Cieux, on transporta
+son corps dans l'église qu'il avait bâtie; mais le
+lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise.
+On le rapporta plusieurs fois dans l'église, mais<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
+comme on le retrouvait toujours le lendemain au
+bord de la mer, on comprit qu'il voulait que
+l'église fût à l'endroit où on la voit aujourd'hui;
+dès que le corps du saint eut été mis dans l'église
+neuve, il resta tranquille dans sa tombe.</p>
+
+<p>Pendant la Révolution, toutes les statues des
+saints qui ornaient l'église furent brûlées, mais on
+eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux
+qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir à
+la brûler.</p>
+
+<p class="top5">Les récits relatifs à saint Cieux et à saint Lunaire, ont
+été recueillis en 1884, à Lancieux, par M<sup>lle</sup> Marthe Gesnys,
+ma nièce, alors âgée de treize ans.</p>
+
+<p>L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu
+qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses
+de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer
+pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la
+paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont
+exactement dans l'ordre qu'occupent&mdash;en partant de
+Saint-Cast&mdash;les paroisses qui portent leur nom. Le nom
+de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne;
+comme dans les légendes similaires les saints
+devaient être au nombre de sept.</p>
+
+<p>Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle
+(26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est
+le patron de Lancieux.<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+<p class="head">Le pied de saint Cast</p>
+
+
+<p>Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande
+en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne.
+Il débarqua au pays qui porte maintenant le
+nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant
+pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les
+rassura et se fit connaître à eux.</p>
+
+<p>Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu es saint et que tu te prétends
+envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons
+en toi.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la
+vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur
+le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.</p>
+
+<p>Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit
+la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel
+il était sauté en abordant, il frappa du pied,
+et la marque resta empreinte sur le rocher.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que le monde sera monde, dit saint Cast,
+mes pieds resteront marqués ici.</p>
+
+<p>Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
+emmena saint Cast à son château, et lui donna un
+terrain sur lequel il fit bâtir l'église.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast</i>).</p>
+
+
+<p class="blok top5">
+En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast
+au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte
+longue de cinquante centimètres environ, dont la
+forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le
+Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle (1<sup>er</sup> novembre),
+a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu
+près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle
+est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix;
+c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour
+empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.
+</p><p class="blok">
+La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de
+saint Cast une origine moins élevée.
+</p>
+
+
+<p class="top5">Un jour saint Cast se promenait sur les rochers
+de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami.
+Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers,
+qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent
+et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra me faire une paire de souliers,
+prends-moi mesure avant de me quitter.</p>
+
+<p>Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de
+la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car
+il n'avait pas de mesure avec lui; mais le <span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>cordonnier
+ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint
+Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça
+comme de la vase mouillée, et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la
+longueur et la largeur de mon pied; car, tant que
+le monde sera monde, sa marque restera ici.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1888 par François Marquer</i>).</p>
+
+<p class="top5">Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque.
+Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast,
+le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte
+le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le
+deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est
+une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser
+de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux.
+Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait
+peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de
+la paroisse.<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+<p class="head">Saint Lunaire</p>
+
+
+<p>Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour
+venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua
+seul sur un petit navire, et mit le cap sur la
+côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux
+comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré
+d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus
+reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère
+contre la brume qui lui barrait la route, et,
+prenant son sabre, il le lui lança comme à une
+ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire
+put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son
+nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où
+l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.</p>
+
+<p>Depuis ce temps les marins le nomment le
+patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les
+incommode.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast</i>).</p>
+
+<p>Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:</p>
+
+<p class="poem">
+Brume, disparais de la mer,<br />
+Ou tu seras coupée par la moitié,<br />
+Avec un couteau d'acier.<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une
+pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint
+évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu,
+au-dessus du village des Landes, passe pour avoir
+servi au même usage. (<span class="smcap">P. Bézier</span>. <i>Inventaire des mégalithes
+de l'Ille-et-Vilaine</i>, p, 70-71).
+</p>
+
+<p class="imager"><img src="images/007.png" alt="image:Partie supérieure de la pierre tombale de saint Lunaire"
+width="123" /><br />Partie supérieure<br />de la pierre tombale<br />de saint Lunaire</p>
+
+<p class="top5">Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant
+de la vie du saint:</p>
+
+<p>Au temps jadis, quand saint
+Lunaire vint prêcher la religion
+chrétienne sur les côtes
+de Bretagne, il apportait avec
+lui une pierre sacrée, pour la
+placer sur l'autel qu'il voulait
+ériger. Mais il la perdit, et
+comme il ne pouvait la retrouver,
+il était chagrin et se tourmentait
+beaucoup. Alors il se
+mit à prier Dieu, et une colombe
+la lui rapporta. C'est alors qu'il commença
+à construire une église.</p>
+
+
+<p class="blok top5">
+Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi,
+avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit
+<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la
+mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif.
+Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre,
+en Armorique, deux colombes plus blanches que neige
+arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel
+qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor
+de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et
+pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment
+fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort
+</p><p class="blok">
+M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de:
+<i>Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments</i>, une
+monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il
+fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle
+que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage
+que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui
+ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures
+représentant, vu de face et de profil, le tombeau
+de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons
+reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie
+supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe
+rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la
+gueule d'un monstre.
+</p><p class="blok">
+D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de
+soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si
+lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.
+</p><p class="blok">
+Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne;
+lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux
+passage du Décollé, ils récitent un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i>,
+et disent:
+
+</p>
+
+
+<p class="c blok">
+<span style="margin-left: 3em;">Saint Lunaire,</span><br />
+Préservez-nous du naufrage en mer.<br />
+</p>
+
+<p class="blok">
+Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët,
+Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> patron de Saint-Cast, et il
+a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un
+ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été
+récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en
+général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et
+il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à
+Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des
+fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se
+servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.</p>
+
+<p class="blok">Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le
+pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme,
+qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le
+saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans
+sa niche où il était retourné de lui-même. (<i>Revue des Traditions
+populaires</i>, t. VII, p. 91, 105).</p>
+
+
+<p class="image top5"><img src="images/008.png" alt="image:Statue de saint Lunaire"
+width="262" /><br />Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans<br />l'ancienne
+église paroissiale.</p><p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
+</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+<p class="head">Saint Goustan</p>
+
+
+<p>Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu
+d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui
+supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.</p>
+
+<p>On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à
+cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait
+le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui
+n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors
+qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de
+façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en
+dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.</p>
+
+<p>On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint
+a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.</p>
+
+<p>Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages
+voisins), viennent encore rouler leurs<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> petits enfants sur la partie
+extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le
+tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention
+du saint leurs enfants se mettent à marcher.</p>
+
+<p>Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux
+pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet
+d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du
+premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année,
+sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire
+passer l'épingle.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées
+au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler</i>).</p>
+
+
+<p class="blok top5">
+Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu
+construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que
+chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait
+la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic
+avait laissé l'empreinte de son corps.</p><p class="blok">
+Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien
+qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent
+obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand,
+au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du
+nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette
+chapelle a été démolie l'an dernier.
+</p><p class="blok">
+Saint Goustan, solitaire, VII<sup>e</sup> siècle (28 novembre), est le
+patron d'Auray, d'H&#339;dic, de Saint-Gildas de Ruys.</p><p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+<p class="head">Les pas de la Vierge</p>
+
+
+<p>Après avoir franchi la chaussée de l'étang
+Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit,
+pour atteindre le haut de la colline sur laquelle
+est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un
+sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent
+tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la
+colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre
+en Egypte, et elle y a laissé des traces de son
+passage; sur le premier rocher on remarque une
+empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge,
+fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un
+instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est
+restée gravée.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue
+sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte;
+la marque toutefois affecte la forme d'une
+cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les
+vieillards se mettaient à genoux dans ces deux
+endroits, et après avoir nettoyé les deux<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> empreintes,
+ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans
+mon enfance, été maintes fois témoin de cette
+scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en
+désuétude. Du reste un exhaussement du chemin
+a enfoui cette empreinte.</p>
+
+<p>À quelques pas de là on voit une pierre en
+forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y
+donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait
+qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle
+qui a produit la tache blanche que l'on remarque
+sur la paroi du rocher.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M. J. Carlo</i>).</p>
+
+<p class="top5">À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier
+pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre
+jamais et par lequel la mère de notre Seigneur
+gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue,
+et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une
+chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait:
+«Nous avons bien assez monté, cessons»,
+d'où le nom de la commune de Cesson.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Habasque.</span> <i>Notions historiques sur les Côtes-du-Nord</i>, t. II,
+p. 313).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Habasque ajoute que de son temps cette tradition était
+connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc
+m'ont assuré qu'elle était encore populaire.
+<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p><p class="blok">À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds
+de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et,
+quand les petits enfants tardent trop à marcher,
+on leur met les pieds dans ce creux.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Mahé</span>, <i>Antiquités du Morbihan</i>, p. 445.)</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+<p class="head">Le saut de saint Valay</p>
+
+
+<p>Un jour que le bienheureux saint Valay était
+venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo
+leur mauvaise langue et leur conduite légère,
+celles-ci se mirent en colère et elles prirent des
+pierres pour les lui jeter.</p>
+
+<p>Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les
+femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient
+sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le
+bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le
+bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond
+la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un
+rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses
+pieds.</p>
+
+<p>Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors
+il prit un autre élan, et, traversant la vallée où
+coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la
+rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut
+que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord
+l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
+le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Dinan en 1885.</i>)</p>
+
+<p class="blok">
+Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint
+Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se
+recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée;
+des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir
+éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore
+marqué.
+</p>
+<p class="para">
+(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne</i>,<br />
+t. I, p. 335).</p>
+
+<p class="blok">Saint Valay, religieux de Landévennec, V<sup>e</sup> siècle (12 juillet),
+est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un
+village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay.
+Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin
+de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay,
+près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie
+donnée par le premier conte est fantaisiste.
+</p><p class="blok">
+La légende attribue à saint Michel un saut encore plus
+miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour
+savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire
+l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir
+d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du
+Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange,
+soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur
+le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte
+du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la
+marque du pied fourchu de Satan.
+<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+<p class="head">Les saints et les mégalithes</p>
+
+
+<p>Plusieurs des nombreux mégalithes ou des
+pierres à légendes de la Haute-Bretagne portent
+des noms de saints, et des récits populaires
+attribuent à l'intervention des bienheureux les
+circonstances merveilleuses de leur érection, les
+particularités remarquables qu'ils présentent, ou
+les empreintes naturelles ou artificielles que l'on
+y remarque.</p>
+
+<p>J'ai personnellement recueilli peu de ces légendes;
+la plupart de celles qui figurent ici ont été
+relevées au cours de leurs investigations par les
+auteurs des Inventaires des mégalithes des Côtes-du-Nord,
+de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure,
+qui leur ont, avec beaucoup de raison,
+donné place dans leurs publications. Les deux
+principaux saints qui figurent dans les fragments
+que je réunis ici sont saint Michel et saint Martin.</p>
+
+<p>La beauté et l'importance du Mont Saint-Michel
+ont assez frappé les esprits, pour que, sur les deux<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
+rives du Couesnon, on en ait attribué la construction,
+soit au diable, soit à la collaboration de
+l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui représentent
+le dualisme du bien et du mal, du ciel et
+de l'enfer. Suivant une légende très connue en
+Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont
+aurait été bâti par le diable à la suite d'une
+gageure avec saint Michel, où chacun d'eux devait
+montrer sa puissance; saint Michel bâtit en une
+nuit un merveilleux palais de glace, le diable
+construit le Mont; saint Michel trompe le diable,
+soit en lui proposant un échange, comme dans la
+légende normande, soit en dessinant avec le bras
+une croix qui chasse à jamais le démon de l'édifice
+qu'il avait bâti<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Pour construire sa merveilleuse bâtisse, Satan
+avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrières;
+c'est pour cela que l'on rencontre un assez
+grand nombre de pierres qui étaient destinées au
+Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point
+été transportées à pied d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>À Bazouges-sous-Hédé et à Dingé, des menhirs
+passent pour être des matériaux que le diable y
+portait. Les empreintes sont celles de la sangle<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
+qui se rompit et le força à les laisser où on les
+voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; à
+Plerguer, un rocher présente des creux qui sont
+les marques laissées par le diable lorsqu'il essaya
+de l'emporter; à Vieuxviel un menhir est tombé
+de son bissac; à Mellé, à Saint-Étienne-en-Coglès,
+à Parigné, des pierres ont été laissées par
+le diable lorsqu'il bâtissait le Mont Saint-Michel,
+et qu'on lui eut crié qu'il n'en fallait plus; une
+pierre du diable, à Louvigné-du-Désert, porte l'empreinte
+des efforts inutiles que le démon fit alors
+pour la détacher.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Villaine</i>,
+p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).</p>
+
+<p class="top5">En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse
+popularité dont il jouit encore dans une
+grande partie de la France, surtout vers le centre;
+on rencontre toutefois son nom, associé à certains
+mégalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne
+saint Martin de Vertou est très connu, il
+est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier
+saint et non du grand apôtre des Gaules.</p>
+
+<p>La pierre du diable, à Orgères d'après une
+légende, très suspecte en ce qui concerne tout au
+moins le nom du discobole, fut lancée par la druidesse
+<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
+Irmanda contre saint Martin évangélisant le
+pays et les creux que l'on remarque sur la pierre
+sont l'empreinte des mains de la druidesse.</p>
+
+<p>À Iffendic une pierre à bassin, située à la queue
+de l'étang de Tromelin, est connue sous le nom de
+Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prétendent
+que l'excavation que l'on voit dans sa partie
+médiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint.
+On s'y rend en pèlerinage pour la guérison de la
+fièvre, et l'on dépose dans le pas des pièces de
+monnaie et de petites croix de bois.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, l. c., p. 9, 222).</p>
+
+<p class="top5">Entre le Clion et Pornic, se trouve une vallée
+très agréable, où l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin,
+lieu de pèlerinage pour beaucoup de gens
+de la région. On lui attribue des propriétés merveilleuses
+et multiples. Une quantité considérable
+de petites croix de bois entoure la source qui sort
+du rocher.</p>
+
+<p>D'après la légende, saint Martin vint visiter le
+pays, monté sur son cheval; celui-ci frappa la
+terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le
+choc.</p>
+
+<p class="para">(<i>Revue des Traditions populaires</i>, t. IX, p. 619).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p>
+
+<p>À Mégrit, une pierre posée à la surface du sol
+porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est
+percée dans toute sa longueur. C'est dans ce trou
+que, d'après la légende, saint Patrice s'est caché
+pendant longtemps.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">E. de la Chenelière.</span> <i>Inventaire des Mégalithes des Côtes-du-Nord</i>,
+p. 3).</p>
+
+<p class="top5">À Noyal-sous-Bazouges, une pierre, située à six
+cents mètres du village de Saint-Léger, dans le
+champ de l'Autel, est connue dans le pays sous le
+nom d'Autel de saint Léger. La face supérieure
+présente, à quelques centimètres du bord extérieur,
+une rainure encadrant la partie centrale,
+sur laquelle sont ébauchées à coups de ciseaux, de
+petites croix.</p>
+
+<p>Une tradition locale rapporte que c'est sur cette
+pierre que saint Léger, patron de la paroisse voisine,
+célébrait la messe.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Inventaire</i>, p. 86).</p>
+
+<p class="top5">La sainte Vierge se promenait sur les landes de
+Pléchâtel, filant sa quenouille, et portant sur sa
+tête Pierre-Longue et dans son tablier les Pierres
+Blanches, lorsque son fuseau tomba à terre. Elle
+se baissa pour le relever et, dans le mouvement<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
+qu'elle fit, la pierre qu'elle portait sur la tête
+glissa et se ficha en terre dans la place même où
+était tombé le fuseau, puis celles du tablier «s'envolèrent»
+et allèrent former dans le champ des
+Meules, un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue.
+Telle est l'origine légendaire d'un alignement
+autrefois considérable, dont il ne reste plus que
+quelques fragments.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, l. c., p. 179).</p>
+
+<p class="top5">À quelque distance du bourg de Saint-Viaud est
+un rocher dans lequel on montre une grotte qu'on
+assure avoir été la demeure de saint Viau; cet
+endroit nommé Pierre Cantin et aussi la «Pierre
+qu'a nom» est en grande vénération dans le pays
+et l'on y vient en pèlerinage pour les maux de
+reins; les habitants s'imaginent y voir, tracée sur
+la pierre, l'empreinte des pieds du saint, de son
+bâton, de son livre, de son bonnet, etc. On y fait
+de pieux pèlerinages.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Girault de Saint-Fargeau</span>. <i>Géographie de la Loire-Inférieure</i>,
+1829.&mdash;<span class="smcap">Ogée</span>. <i>Dictionnaire de Bretagne</i>).</p>
+
+<p class="top5">En la paroisse de Bains (Ille-et-Vilaine), sur le
+sommet de la colline de <i>Guerchomin</i>, appelée<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
+peut-être jadis: <i>Guerc'h er men</i>, la pierre de la
+Vierge, se voient quatre gros blocs de quartz, dont
+l'un mesure plus de deux mètres de haut et qui
+proviennent d'un cromlech ruiné.</p>
+
+<p>Chaque année, pendant la nuit de Noël, quatre
+évêques venus des quatre points de l'horizon, s'y
+réunissent au coup de minuit et officient sur cette
+pierre toujours respectée. Puis, aussitôt leur office
+terminé, ils s'en vont ensemble vers l'occident,
+après avoir fait par trois fois le tour d'une autre
+grosse pierre celtique située non loin de là et nommée
+la <i>Roche-Aboyante</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ils sont désignés parfois
+sous le nom de: «Saints des quatre saisons»
+auxquelles chacun doit présider pour sa part au
+cours de l'année nouvelle.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Dermars</span>, <i>Redon et ses environs</i>, 1860, et <i>traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon</i>).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+<p class="head">Saint Guillaume</p>
+
+
+<p>À Louvigné-du-Désert sont des pierres à bassins
+dites Roches Saint-Guillaume; les bassins
+et les entailles ont, d'après la légende, été à
+l'usage de saint Guillaume qui fit pendant quelque
+temps son séjour en ce lieu. L'un était son douet
+(lavoir), l'autre sa fontaine, une autre plus petite
+son écuelle; deux autres qui se touchent sont
+l'empreinte de ses genoux; une entaille à quatre
+branches est celle où il déposait sa croix. Les intervalles
+qui séparent ces blocs portent le nom de
+rues du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Le lit
+du saint qu'on montre est une sorte de grotte formée
+par l'éboulement d'un bloc qui, dans sa chute,
+a été retenu en avant, à une petite distance du sol,
+par d'autres blocs.</p>
+
+<p>Saint Guillaume vécut fort pauvrement en cet
+endroit pendant sept années, nourri par la charité
+des gens du pays. Il envoyait à la quête son âne,
+qui par un instinct surnaturel, allait se présenter
+dans tous les villages des environs: on lui donnait<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
+du pain, qu'il portait ensuite au saint. Un jour les
+habitants, trouvant peut-être qu'il était trop onéreux
+de le nourrir, chargèrent l'animal quêteur
+d'une telle quantité de pierres qu'il ne pouvait plus
+marcher. Le solitaire n'ayant plus rien pour subsister,
+s'en alla, dit-on, à Mortain, où il trouva, à ce
+qu'on assure, «plus de roches que de pain».</p>
+
+<p>Les habitants du village de la Loriais, qui avaient
+chargé l'âne de pierres, ne tardèrent pas à être
+punis. Ils furent pris par la soif, toutes les sources
+ayant tari; aujourd'hui encore, on n'en saurait
+trouver une, quoique le lieu soit bas et humide.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier.</span> <i>Inventaire</i>, p. 90-91).</p>
+
+
+<p class="blok top5">
+M. Jules Louail a publié dans le <i>Vieux Corsaire</i>, mars
+1802, sous une forme non populaire, une version de cette
+légende qui ne diffère pas beaucoup de celle qu'a rapportée
+M. Bézier; le dénouement seul est changé: le saint ayant
+rencontré à Mortain «plus de beurre que de pain», revint à
+son ermitage; les gens de Louvigné lui demandèrent pardon
+et le saint implora la clémence divine: la pluie tomba
+et la campagne redevint fertile.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+<p class="head">Pierre Morin</p>
+
+
+<p>À l'époque où l'on construisait l'ancienne église
+de Guiguen, un moine allait chercher, assez
+loin du pays, la pierre nécessaire à la construction
+et l'amenait à l'aide d'un attelage composé de deux
+petits b&#339;ufs et d'un âne.</p>
+
+<p>Un jour que son attelage, suant et soufflant,
+transportait la plus grosse pierre dont on l'eût encore
+chargé, il entendit, en passant devant le village
+de la Perchère, une voix céleste qui lui criait
+que l'église était achevée, et qu'on n'avait plus besoin
+de matériaux. Pierre Morin saisit la pierre
+d'une main, et la lança sur le pâtis où elle est encore.
+Sa main s'enfonça dans la roche comme dans
+un bloc d'argile, et y laissa une empreinte ineffaçable.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>. <i>Supplément</i>, p. 87).
+</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+<p class="head">Le grès saint Méen</p>
+
+
+<p>À la lisière de la forêt de Talensac, près du
+hameau de la Chapelle-ès-Oresve, se trouve
+un bloc de schiste ferrugineux
+ayant la forme d'un affiloir. Sa
+face supérieure porte un certain
+nombre de perforations cylindriques
+et de rayures transversales
+incontestablement dues à
+l'industrie humaine. Les rayures
+sont analogues à celles que l'on
+obtiendrait en frappant vigoureusement,
+du tranchant d'une
+forte hache, et perpendiculairement
+à la direction des feuillets,
+la surface d'une masse
+schisteuse. On dit dans le pays
+que les gravures dont cette pierre
+est ornée sont dues à saint Méen,
+qui était charpentier et aiguisait
+ses outils sur cette roche.<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span></p>
+
+<p class="imager"><img src="images/009.png" alt="image:>Statue de saint Méen"
+width="125" /><br />Statue de saint Méen,<br />église de Paimpont<br /><span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Un jour saint Méen, après avoir aiguisé sa
+hache sur son grès, et l'avoir balancée dans l'espace,
+dit:</p>
+
+<p class="poem">
+Où ma hache tombera<br />
+Méen bâtira.<br />
+</p>
+
+<p>La hache tomba à Talensac, à deux kilomètres de cet endroit. L'église de
+cette paroisse est dédiée à saint Méen.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Inventaire</i>, p. 223).</p>
+
+
+<p class="blok top5">
+Cette légende avait été rapportée sous une forme très
+voisine par Theuvenot. <i>Notes sur quelques monuments
+anciens de l'Ille-et-Vilaine</i>, etc. Congrès de la Soc. française
+d'archéologie. Laval, 1878; qui ajoute ce détail: les bûcherons
+du voisinage ne se font pas faute encore aujourd'hui
+d'imiter saint Méen; la rouille et les traces du fer sont très
+apparentes, sans avoir rien de commun avec les traces
+primitives.
+</p><p class="blok">
+Saint Méen, abbé, VI<sup>e</sup> siècle (21 juin), est invoqué contre
+la fièvre, la gale dite aussi «Mal saint Méen» et les maladies
+des yeux; sa fontaine la plus renommée est près de
+Gaël; le saint la fit jaillir d'une terre jusque-là aride. Il
+est patron de la ville de ce nom, de Cancale, la Fresnaye,
+Lanvallay, Plélan, Talensac, etc. Il a de nombreuses chapelles,
+entre autres à Bains, Beignon et à Cancale. À
+Rennes un hôpital porte son nom; il y a à Bourseul et
+à Monteneuf, des villages de Saint-Méen, à la Chapelle-sous-Ploërmel,
+une lande est dite Lande de Saint-Méen.
+</p><p class="blok">
+La statue que nous reproduisons est dans l'église de
+Paimpont, abbaye qui dépendait de celle de saint Méen;
+elle porte sur sa base les armoiries de l'abbé Olivier Guiho
+qui est agenouillé aux pieds du saint. Dans la sacristie un
+reliquaire d'argent renferme des reliques du saint: il a
+la forme d'une main avec l'avant-bras, tenant un livre à
+fermoirs dont les sculptures sont dorées. L'autre statuette
+que l'on voit ci-dessous en compagnie de celles de saint
+Lubin et de saint Mamère est dans la chapelle de N.-D. du
+Haut prés Moncontour.
+</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span></p>
+<p class="image top5"><img src="images/010.png" alt="image pas disponible"
+width="243" /></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h3>
+
+<p class="head">La chasse saint Hubert</p>
+
+
+<p>À Guémené-Penfao un monument bizarre composé
+d'une longue série de pierres alignées
+du nord-ouest au sud-ouest, est connu sous le nom
+de Chasse de Saint Hubert. Cette chasse débouche
+d'un vallon sauvage, puis elle se lance à travers
+les landes du Lugançon, les bois du Luc et du Pont.
+Le cerf, très en avant de la meute, est arrivé jusqu'aux
+bords de l'Isac, c'est le menhir de Lau-sé.
+J'ai suivi cette chasse fantastique, toujours guidé
+par les gens du pays, qui l'avaient connue autrefois,
+toujours déçu dans mes recherches, grâce au
+défrichement des landes. Plus loin, de l'autre côté
+du bois du Luc, on m'indiqua, dans la forêt du Pont,
+un monument formé de plusieurs blocs maintenant
+brisés que les gens du pays appellent la Voiture de
+la chasse.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Pitre de Lisle du Dreneuc</span>, <i>Saint-Nazaire</i>, p. 67).</p>
+
+<p>Suivant une tradition recueillie par M. J. Desmars,<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
+<i>Redon et ses environs</i>, citée par Bézier, <i>Inv.</i> p. 181,
+les menhirs qui composaient l'alignement, aujourd'hui
+très mutilé, de la Chasse Saint Hubert
+dans les landes de Lugançon (Loire-Inférieure)
+avaient eu vie, et rappelaient la punition infligée
+par saint Hubert à un chasseur du pays, qui avait
+juré de forcer un cerf avant la grand'messe le jour
+de Pâques. Emporté par l'ardeur de la chasse, il
+n'avait pas entendu sonner l'office, et au moment
+de l'élévation, il avait été pétrifié avec ses compagnons,
+sa meute et la bête qu'il poursuivait.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX</h3>
+
+<p class="head">La Pierre de saint Lyphard</p>
+
+
+<p>Au temps où saint Lyphard habitait le bord de
+la Brière, un dragon monstrueux désolait la
+contrée; déjà onze jeunes filles avaient été dévorées,
+lorsque que le monstre réclama la fille du
+saint. Lyphard saisit alors son épée, et pour en
+essayer la trempe, il asséna un coup sur une pierre
+plantée près de là, et qui devint la pierre fendue,
+puis dégageant la lame prise dans cette fente, il
+court au monstre et lui tranche la tête.</p>
+
+<p>On voyait encore, il y a peu d'années, cette roche
+fendue dont l'ouverture béante était assez large
+pour qu'un homme pût y passer; sur la paroi nord
+étaient marqués les quatre doigts et le pouce du
+saint qui s'étaient enfoncés, dans l'effort qu'il fit
+pour dégager sa lame.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Pitre de Lisle du Dreneuc</span>, <i>Saint-Nazaire</i>, p. 131).</p>
+
+<p class="blok top5">
+La chapelle de saint Lyphard en Thourie était jadis le
+<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>lieu de réunion d'une assemblée le Vendredi-Saint de chaque
+année. Elle a été détruite vers 1830. On venait de fort
+loin prier saint Lyphard, ou comme on le prononce saint
+Liphord, «pour la vie ou pour la mort,» c'est-à-dire que
+l'on invoquait le saint, pour qu'il obtint une guérison immédiate
+du malade ou une prompte mort, afin d'abréger
+les souffrances du moribond.
+</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Supplément</i>, p. 74).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h3>
+
+<p class="head">Saint Convoyon
+et la roche aboyante</p>
+
+
+<p>La roche aboyante est un menhir à demi-renversé
+que l'on voit dans la commune de
+Bains. On dit que c'est en cet endroit que saint
+Convoyon, abbé de Redon, et saint Fiacre, qui
+habitait Trobert, village de Renac, aimaient à se
+reposer et à converser lorsqu'ils se visitaient. Un
+jour qu'ils étaient importunés par les aboiements
+d'un chien de berger du voisinage et qu'ils ne
+pouvaient obtenir son silence, ils le maudirent,
+et aussitôt l'animal fut changé en la Roche
+Aboyante.</p>
+
+<p>Près de là se trouve un sentier sur lequel Dieu,
+dit-on, n'a pas voulu qu'il poussât un brin d'herbe
+qui pût effacer la trace du passage des saints.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Inventaire</i>, p. 159).</p>
+
+<p>Voici sur ce dernier sentier d'autres récits:</p>
+
+<p>Entre la Lande de Guerchomin et le village de
+Trobert, en Carentoir, se trouve un sentier toujours<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
+dénudé qui se dirige vers la limite de Renac en
+passant par le village de Boëd'hors en Bains.
+«Jamais de mémoire d'hommes un brin d'herbe
+n'y a poussé et cela, disent les gens du pays, par
+la permission toute spéciale de Dieu, qui n'a pas
+voulu que, même un brin d'herbe, pût effacer les
+traces du grand saint Convoyon qui passait toujours
+par là pour aller visiter saint Fiacre dans
+son ermitage de Trobert.»</p>
+
+<p>Il n'y a plus aucune trace de l'ermitage de
+saint Fiacre, mais sur la limite de Renac, près
+d'une source réputée miraculeuse, se voit encore
+la chapelle de saint Fiacre d'où l'on vient de fort
+loin pour se guérir de la colique et de la dyssenterie.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Desmars</span>, <i>Redon et ses environs</i>, 1869, et <i>traditions locales
+communiquées par le marquis de l'Estourbeillon</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Saint Victor de Campbon passe pour avoir eu des rapports
+fréquents avec un autre solitaire voisin, saint Laumer,
+en l'honneur duquel fut élevée une chapelle encore
+subsistante. Chaque jour ils se rencontraient pour converser
+et prier, à une fontaine toujours vénérée. On montre le
+sentier qu'ils suivaient, et tout ce qu'on sème des deux
+côtés de la <i>voyette</i>, pousse, prétend-on, plus vigoureusement
+que dans le reste du champ.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">R. Oheix</span>, <i>Bretagne et Bretons</i>, p. 53).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h3>
+
+<p class="head">Saint Roch</p>
+
+
+<p>Un jour saint Roch se promenait dans la forêt
+de Bosquen; un homme de la Ville-Heu<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> le
+rencontra, qui avait son petit chien auprès de lui.
+Il avait l'air si malheureux que le bonhomme l'invita
+à venir chez lui.</p>
+
+<p>Le saint accepta, et il se plut tant dans ce pays,
+qu'il voulut s'y faire bâtir une petite maison. Mais
+les maçons ne trouvaient point d'eau aux environs,
+ce qui les incommodait beaucoup, car pour faire du
+mortier ils étaient obligés d'aller en chercher à
+plus d'une demi-lieue. Saint Roch eut pitié d'eux,
+et il fit jaillir une source auprès de leur chantier;
+elle tarit quand les travaux furent terminés, et
+alors il dit aux maçons qui il était.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, saint Roch est fêté tous les ans
+dans la chapelle qui porte son nom. Il a la vertu<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
+de guérir la dyssenterie. Lorsque dernièrement
+une épidémie se déclara à Langourla, beaucoup de
+gens allèrent se recommander à sa chapelle.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1884 par J. M. Comault, du Gouray</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Roch, ou saint Ro', est un saint très populaire en
+Haute-Bretagne; nombre de chapelles sont placées sous
+son invocation; voici deux autres récits où il figure:
+</p>
+
+<p>Un jour un pauvre voyageur, les habits en lambeaux
+et couvert de poussière, s'arrêta dans le village
+de la Baillerie en Chelun et demanda un verre
+d'eau pour apaiser sa soif. Il n'y en avait pas une
+goutte à la ferme; mais une femme s'empressa
+d'en aller chercher à plusieurs kilomètres de là, à
+la Fontaine d'Anjou, dans la Mayenne. Après s'être
+désaltéré, le voyageur, voulant remercier la paysanne
+de son acte charitable, piqua la terre de
+l'extrémité de son bâton, et une source intarissable
+jaillit aussitôt. Ce voyageur était saint Roch.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>Inventaire</i>, p. 130-1).</p>
+
+<p class="top5">Jadis on alla chercher la statue de saint Roch
+et on la plaça dans l'église du Gouray; mais peu
+de temps après les prêtres et la plupart des habitants
+furent atteints de dyssenterie: on comprit
+que le saint voulait être dans sa chapelle; dès qu'il
+y fut, la maladie cessa.<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p>
+
+<p>Un jour un habitant d'une paroisse voisine du
+Gouray rencontra un de ses amis qui allait au
+pardon de saint Roch, et il lui donna deux sous
+pour les remettre comme offrande en son nom,
+parce qu'il les lui avait promis étant malade. L'ami
+s'amusa bien au pardon, et but un bon coup; au
+moment de partir, il se ressouvint des deux sous
+de son camarade, et il alla à la chapelle, où il les
+jeta à saint Roch en disant: «Tiens, saint Roch,
+voilà pour le derrière de X.» En s'en retournant,
+il fut atteint de dyssenterie, et il ne fut guéri
+qu'après être retourné faire un pèlerinage à la
+chapelle du saint auquel il avait mal parlé.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1892 par Ange Rault, de Saint-Glen.</i>)</p>
+
+<p class="blok">
+Il y a une fontaine miraculeuse auprès de la chapelle de
+saint Roch; la statue de saint Fiacre est dans cette chapelle;
+quand on va quêter, on demande toujours pour saint
+Fiacre et pour saint Roch.
+</p><p class="blok">
+On affirme dans plusieurs pays que le choléra et les
+autres épidémies de même nature ne peuvent régner dans
+les paroisses qui ont une chapelle dédiée à saint Roch.
+Ogée dit que vers la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Dinan ayant été affligée
+de la peste, le corps politique, se voua à saint Roch,
+jusqu'à la Révolution, il se fit tous les ans une procession
+suivie d'une messe à l'autel de ce patron en l'église
+Saint-Sauveur. Dans beaucoup d'églises on voit saint Roch
+en costume de pèlerin, montrant une plaie à sa jambe; à
+côté de lui est son chien fidèle.
+<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h3>
+
+<p class="head">La fontaine du pas de saint</p>
+
+
+<p>Saint Guingalois, disent nos paysans, a passé
+par Pierric, non pendant sa vie, mais après sa
+mort. Son corps, renfermé dans une châsse très
+lourde et portée par des hommes tout noirs, vint du
+côté du soleil couchant et traversa la paroisse en
+suivant à peu près une ancienne route qui côtoyait
+la rive gauche de la Chère.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans la saison d'été, car les arbres
+étaient entièrement feuillés et il faisait très chaud.
+Le corps arriva avec de grandes fatigues pour les
+porteurs à une suite de rochers élevés et de difficile
+accès, situés sur le territoire de Pierric, loin de
+toute habitation et de toute eau potable. Les
+bons moines qui le portaient éprouvèrent un besoin
+pressant de se désaltérer et ne le pouvant faire, le
+religieux qui dirigeait la marche, un saint, pria
+saint Guingalois d'obtenir du bon Dieu qu'il leur
+procurât de l'eau, et aussitôt après, animé de la foi
+la plus vive, il frappa le rocher de son pied qui,<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
+en s'enfonçant, forma un pas profond, un creux,
+d'où sortit une eau claire et fraîche qui permit aux
+porteurs et à ceux qui les accompagnaient d'étancher
+leur soif.</p>
+
+<p>Il n'y avait alors qu'une chapelle à Pierric, dont
+une grande partie du territoire était en landes et
+en bois; mais plus tard, on y bâtit une église, à
+laquelle on donna saint Guingâ ou Guingalois
+pour patron, en mémoire du miracle qui avait eu
+lieu aux rochers de Pengré, dont le creux, devenu
+une petite fontaine, avait pris le nom de Fontaine
+du Pas du Saint, ou plutôt de Pas de Saint, qu'il
+porte encore aujourd'hui.</p>
+
+<p class="blok">(Comte <span class="smcap">Régis de l'Estourbeillon</span>. <i>Itinéraire des moines de
+Landévennec</i>, 1889, p. 7, d'après des notes de l'abbé Picou et
+la tradition orale).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Dans un de ces rochers, ajoute l'<i>Itinéraire</i>, on trouve un
+pas parfaitement moulé, de grande dimension, qui présente
+toutes les parties d'un pied, dont la direction est orientée
+du côté du bourg. Cette cavité, qui peut avoir de 20 à 25 centimètres
+de profondeur, contient toujours de l'eau, même à
+l'époque des plus grandes sécheresses.
+</p><p class="blok">
+Saint Guingalois est populaire dans les environs de Pierric,
+dont il est le patron; les membres de la frairie de Nillac,
+en la paroisse de Derval, limitrophe de Pierric, vont prier
+<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>au pied de la croix de saint Guingalois, située à l'un des
+carrefours, et les petits pâtours de Luzanger et Derval,
+chantent encore en gardant leurs bestiaux:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Saint Guingalois<br />
+Du fond des bois,<br />
+Veille sur nous<br />
+Et sur nos toits.<br />
+</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Guingalois, en latin <i>Guingaloëns</i> ou <i>Winwaloëus</i>, est le même
+que saint Gwenole, premier abbé de Landévennec, <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle (3 mars),
+et il est invoqué par les femmes des marins pour les maris absents. Il
+est le patron du Bourg-de-Batz, du Croisic, de Pierric, en
+Haute-Bretagne; de Concarneau, de Landévennec, de l'île de Sein, de
+Loeguénolé. Il a de nombreuses chapelles en pays bretonnant, où beaucoup
+de fontaines portent son nom.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h3>
+
+<p class="head">Saint Maudez, saint André et saint Fiacre</p>
+
+
+<p>Quand saint Maudez, saint André et saint Fiacre eurent fini de bâtir
+leur chapelle, ils résolurent de faire un grand dîner; ils envoyèrent
+une femme des environs leur chercher de la viande, puis il lui dirent de
+préparer le repas.</p>
+
+<p>Pendant qu'il cuisait, les trois saints allèrent faire un tour de
+promenade, chacun de son côté, en attendant le moment de se mettre à
+table.</p>
+
+<p>Les ouvriers qui venaient de finir leur ouvrage, aperçurent de beaux
+plats de viande dans la maison, et, profitant de ce que la cuisinière
+s'était un peu éloignée, ils convinrent entre eux de les prendre et de
+les manger. Ils les dévorèrent en peu de temps.</p>
+
+<p>Quand les saints revinrent de leur promenade, ils furent bien surpris de
+ne rien trouver pour dîner; ils s'accusèrent les uns les autres d'avoir
+mangé la viande, et il s'éleva même une dispute entre eux à ce sujet.<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
+
+<p>Saint Maudez et saint André sortirent de la chapelle pour aller se
+promener encore; saint Fiacre y resta seul et s'endormit profondément
+dans un coin. Les ouvriers qui revenaient pour ramasser leurs outils,
+ayant aperçu le saint, qui ronflait comme un bienheureux qu'il était,
+lui <i>embeurrèrent</i> la bouche avec du jus de viande et des petits
+morceaux, puis ils s'en allèrent sans faire de bruit.</p>
+
+<p>Quand les deux saints furent de retour, et qu'ils virent saint Fiacre,
+ils l'accusèrent de nouveau d'avoir mangé toute la viande pendant que la
+cuisinière avait le dos tourné, et ils l'accablèrent de reproches.</p>
+
+<p>Saint Fiacre, qui n'aimait pas le bruit, s'avoua coupable pour avoir la
+paix, et les autres saints le laissèrent tranquille.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1883 par François Ramel, du Gouray, âgé de 50 ans</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Cette légende, assez irrespectueuse, a emprunté un des
+traits de la fin à un épisode, très populaire en Bretagne et
+ailleurs, des tours joués au loup par le renard. Celui-ci,
+ayant mangé les provisions qui appartenaient à tous deux,
+on convient que le coupable sera celui qui aura autour de
+la bouche des traces du larcin; le loup s'endort et le renard
+lui embeurre aussi la bouche pendant son sommeil.
+<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi on offre des clous
+à saint Maudez</p>
+
+
+<p>Quand saint Maudez voulut attacher les ardoises
+sur la couverture de sa chapelle, il
+n'avait pas de clous, et il se désolait, parce qu'il
+ne savait comment s'en procurer.</p>
+
+<p>Un homme du pays, ayant appris que le pauvre
+saint Maudez n'avait pas de clous, lui en porta
+tout ce qui lui en fallait. Or, cet homme avait des
+<i>clous</i> (furoncles) dans une fesse, qui le faisaient
+beaucoup souffrir et l'empêchaient de travailler;
+saint Maudez pour le récompenser du service qu'il
+lui avait rendu, lui guérit aussitôt ses clous.</p>
+
+<p>C'est depuis ce temps qu'on s'adresse à saint
+Maudez quand on a des clous aux membres, et
+qu'on lui offre des clous de fer en mémoire du
+miracle qu'il fit en guérissant le bonhomme.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans</i>).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+Une commune de l'arrondissement de Dinan porte le
+nom de saint Maudez. D'après Kerdanet, ce saint est, avec
+saint Yves, celui auquel on a élevé le plus de chapelles en
+Bretagne, au moins trente, dit-il; la seule de la Haute-Bretagne
+qu'il cite est celle de Trébry, à laquelle précisément
+se rattache la petite légende ci-dessus. C'était un
+édifice du XVI<sup>e</sup> siècle, situé près d'un dolmen dit de saint
+Maudez. Elle a été démolie il y a une quinzaine d'années;
+mais on a mis de côté toutes les pierres qui portaient des
+sculptures. Le pardon avait lieu le jour de la Trinité.
+Auprès de la chapelle est une fontaine où l'on va en pèlerinage
+pour les clous (furoncles); l'offrande consiste en une
+poignée de clous à lattes qui ne doivent avoir été ni comptés
+ni pesés. La statue de saint Maudez est maintenant dans
+l'église de Trébry, ainsi que celles de saint André, et de
+sainte Mamère qui se trouvaient dans l'ancienne chapelle;
+cette dernière était implorée pour les maux de tête.
+</p><p class="blok">
+D'autres chapelles sont dédiées à saint Maudez, à Plérin,
+à Plourhau, à la limite des deux langues, où a lieu un
+pardon, et au Mottay en Evron. À la Croix-Helléan une foire
+a lieu au village de Saint-Maudez. Il avait une chapelle
+qui est maintenant convertie en ferme à Saint-Pôtan, près
+de la Ville-Even; tout près est une fontaine, dite aussi
+de saint Maudez; l'eau en est excellente, mais elle n'est
+actuellement l'objet d'aucun culte. Elle doit la bonté de son
+eau, non à un saint, mais à une fée qui y habite sous la
+forme d'une anguille.
+</p><p class="blok">
+Je ne connais en Haute-Bretagne aucune représentation
+iconographique de saint Maudez qui soit digne d'intérêt; à
+Plogonnec, sa vie est représentée sur des volets sculptés.
+(<i>Soc. arch. du Finistère</i>, t. XIII, p. 338).
+<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi on offre du chanvre
+à saint André</p>
+
+
+<p>Lorsque saint André eut terminé sa chapelle,
+il vit qu'il ne lui manquait rien, si ce n'est
+une corde pour mettre à la cloche. Il en demanda
+une à une bonne femme, mais celle-ci la lui refusa.</p>
+
+<p>Alors il se mit à genoux et appela Dieu à son
+aide. Sa prière fut exaucée, car en arrivant à la
+porte de la chapelle, il y trouva assez de chanvre
+pour faire une belle corde.</p>
+
+<p>C'est depuis ce temps qu'on offre du chanvre à
+saint André, afin que par ses prières le chanvre
+devienne beau.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1883 par François Ramet, du Gouray, âgé de
+50 ans</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Cette coutume subsiste encore. Saint André avait autrefois
+en Trébry, canton de Moncontour, une chapelle; les cordes
+des cloches étaient tressées avec le chanvre des offrandes.
+</p><p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Coutumes</i>, p. 210).
+<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h3>
+
+<p class="head">Le cochon de saint Antoine</p>
+
+
+<p>Un jour que saint Antoine se promenait dans
+le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre
+d'un cochon, en vous respectant. Comme il
+n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en
+avoir un et il dit à son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je transforme ce cochon en Breton;
+c'est lui qui sera mon domestique.</p>
+
+<p>Il prit le cochon par les jambes de devant et le
+fit se planter sur ses jambes de derrière, puis il récita
+une prière, et aussitôt le cochon devint semblable
+aux Bretons qui viennent en pèlerinage à
+Saint-Mathurin de Moncontour.</p>
+
+<p>C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine
+le patron des cochons, et c'est aussi depuis
+cette époque qu'on dit en sobriquet en parlant des
+Bas-Bretons:</p>
+
+<p class="center">Bretons
+Cochons.
+
+(<i>Conté en 1883, par J.-M. Comault</i>).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagné
+de son cochon; on y dit en proverbe: «Tu vas de porte
+en porte comme le pourcé de saint Antoine», ce n'est
+qu'une forme patoisée d'un dicton très usité au moyen-âge.
+</p><p class="blok">
+Leroux de Lincy, <i>Livre des Proverbes</i>, cite un dicton
+apparenté à celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:</p>
+
+<p class="poem">Breton, cochon,
+Français, polisson.
+Français, polisson.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
+</p>
+
+<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h3>
+
+<p class="head">Saint Jean, saint Antoine
+et les cochons
+</p>
+
+<p>
+Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast
+avaient coutume de vouer leurs cochons à
+saint Jean, lui promettant un morceau d'échine, si
+leur bête n'avait pas d'accident.
+</p><p>
+Mais il arriva qu'une année, presque tous les
+cochons qui avaient été ainsi voués, furent enlevés
+par une épidémie, et les Câtins se dirent:
+</p><p>
+&mdash;Saint Jean a laissé crever nos cochons; il
+paraît qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tombé
+en enfance, ce qui ne serait pas étonnant, car il
+est bien vieux. Nous vouerons les premiers que
+nous achèterons au bienheureux saint Antoine; il
+ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec
+lui son petit cochon.</p><p>
+
+Qui fut dit fut fait: ils achetèrent d'autres cochons
+et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident,
+de porter à saint Antoine un pied et une oreille. Les
+<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>cochons profitèrent cette année-la, et ils venaient
+comme la pâte dans la met (huche). Aussi les Câtins
+étaient joyeux, et ils portèrent des pieds et
+des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se
+trouve à la chapelle de Saint-Sébastien en Pléhérel.
+</p><p>
+Cependant saint Jean était bien navré; car il
+ne recevait plus un seul morceau d'échine; il se
+<i>colèra</i> bien fort, et il envoya une maladie sur les
+cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les
+gens virent que le saint était fâché, il lui promirent
+de nouveau des échines, et maintenant il en a plus
+que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.
+</p><p class="para">(<i>Conté en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger</i>).</p>
+
+
+<p class="blok">
+Ce récit constate une coutume encore en vigueur: pour
+que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast
+et Erquy, on offre un morceau de lard à saint Jean (Saint-Cast),
+à saint Antoine (Plurien).
+</p><p class="blok">
+En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine),
+ont lieu des pèlerinages et des assemblées de saint Antoine
+très fréquentés.
+</p><p class="blok">
+Dans l'ancienne église de Bédée on voyait une statue de
+saint Antoine entourée de fers à cheval; les gens du pays
+venaient invoquer le saint quand leurs animaux étaient
+malades, et lui offraient un fer à cheval, une motte de
+beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient
+la guérison.
+<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h3>
+
+<p class="head">Saint Mathurin, saint Eutrope
+et saint Amateur</p>
+
+
+<p>Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur
+étaient frères, et depuis longtemps ils voyageaient
+ensemble sans avoir jamais eu envie de se
+séparer. Mais ils arrivèrent à Bréhand-Moncontour
+vers minuit; ils virent des <i>linceux</i> (draps de lit)
+étendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne
+savait ce que c'était, eut tellement peur qu'il
+s'enfuit et alla jusqu'à Lamballe sans s'arrêter, et
+sans oser regarder derrière lui. Saint Eutrope
+s'évanouit, et il resta à Bréhand où il fit sa résidence,
+et saint Mathurin retourna tranquillement
+à Moncontour où il s'établit, et où il est toujours
+resté depuis.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli aux environs de Moncontour</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des églises
+dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un
+<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son
+principal sanctuaire est à Moncontour, et sa légende est
+retracée sur les belles verrières de cette église. On pourra
+consulter pour les détails de son pardon la <i>Revue des Traditions
+populaires</i>, t. III, p. 278, et la monographie de M. E.
+Thoison. <i>Saint Mathurin</i>, étude historique et iconographique.
+Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 églises
+ou chapelles qui sont consacrées à saint Mathurin dans
+la partie française de la Bretagne. Malgré ce culte si étendu
+et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de légende,
+et le court récit qui précède est le seul qui le fasse voyager
+corporellement en Bretagne.
+</p>
+
+<p class="image"><img src="images/011.png" alt="Saint Mathurin, image populaire"
+width="198" /><br />Saint Mathurin, image populaire<br />
+de la fabrique de Pierret à Rennes<br />
+(Collection Lucien Decombe)]</p>
+
+<p class="blok">
+Un pèlerinage moins célèbre, mais pourtant assez fréquenté,
+<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>a lieu à la chapelle de saint Mathurin, à Maure; on
+l'y invoque pour obtenir la cessation des épidémies et en
+particulier du choléra. Une ancienne croyance, rapportée
+par M. E. Thoison, affirme que le choléra ne peut exister
+dans un pays qui possède soit une chapelle de saint Mathurin,
+soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empêche
+d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).
+</p>
+
+<p class="image top5"><img src="images/012.png" alt="Plomb de saint Mathurin"
+width="257" /><br />Plomb de saint Mathurin<br />
+Il est représenté vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,<br />
+c'est le modèle ancien et il n'est plus en usage.]</p>
+
+<p class="blok top5">
+Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles à Saint-Brandan,
+à Noyal-sur-Vilaine et à Malensac; il ne jouit pas d'une bien
+grande popularité en Haute-Bretagne; cependant il guérit
+de l'<i>enfle</i> (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec
+une motte de terre prise au-dessous de sa statue à Bréhand.
+</p><p class="blok">
+Saint Amateur n'est honoré à Lamballe que depuis le
+siècle dernier (1762), époque à laquelle ses reliques furent
+envoyées de Rome. À la procession de saint Amateur (11
+juillet), dont le culte est très populaire à Lamballe, beaucoup
+de pèlerins portent des imitations de membres humains en
+<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>cire. Le membre choisi correspond naturellement à celui
+dont souffre le pèlerin, ou la personne pour laquelle il est
+venu en pèlerinage. On trouve à acheter ces objets chez
+les ciriers de la ville; après la procession, ils sont offerts
+à l'église. (<i>Revue des Trad. pop.</i>, t. IV, p. 166).
+</p><p class="blok">
+Saint Amateur guérit aussi les enfants du mal Saint-Aragon.
+On voit dans l'église de Bléruais (Ille-et-Vilaine) une
+statue de saint Amateur, à laquelle on fait des pèlerinages
+le 15 août; il guérit des rhumatismes.
+</p>
+
+
+<p class="image top5"><img src="images/014.png" alt="image pas disponible"
+width="171" /><br />Ancienne médaille de saint Mathurin en plomb.<br />
+(Pèlerinage de la Pentecôte à Moncontour).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h3>
+
+<p class="head">Sainte Anne et sainte Pitié</p>
+
+
+<p>Les habitants de Merléac, canton d'Uzel,
+assurent que sainte Anne est née chez eux,
+au village du Vau-Gaillard. Elle avait une s&#339;ur
+qui s'appelait Pitié. Toutes les deux vivaient dans
+la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement
+ses commandements. Alors il n'en était
+pas de même de la plupart des habitants du voisinage,
+qui avaient en particulier la mauvaise
+habitude de jurer.</p>
+
+<p>Sainte Anne et sa s&#339;ur essayèrent de les convertir
+et de les empêcher de blasphémer; mais
+voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles
+résolurent d'aller vivre dans un pays où leurs
+oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.</p>
+
+<p>Elles se mirent en route, et elles marchèrent
+longtemps: un jour l'une d'elles épuisée de fatigue
+déclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'était
+Pitié. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
+s&#339;ur, continua sa route, mais elle ne tarda pas à
+ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue,
+puis elle vit qu'il lui était impossible de continuer.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame
+de Pitié sont dans le Morbihan; voilà pourquoi
+leurs chapelles sont peu éloignées l'une de
+l'autre.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour</i>)</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h3>
+
+<p class="head">Le départ de saint Pabu</p>
+
+
+<p>Saint Pabu étant venu un jour visiter sa
+chapelle, qui est près de Kerganton en
+Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se
+disputait avec sa mère, fermière du Port-Thomas,
+et elle finit par traiter sa mère de «bougresse»,
+tant elle était en colère.</p>
+
+<p>Saint Pabu se montra alors, et après avoir
+reproché à la jeune fille les mauvaises paroles
+qu'elle avait adressées à sa mère, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ta race sera maudite. Je voulais venir
+habiter dans ma chapelle, mais après ce que je
+viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai
+qu'après que Port Thomas aura brûlé trois fois,
+que le <i>paillu</i> (seuil) de la porte des femmes sera
+usé, et que la dernière personne de ta race aura
+disparu.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Saint-Guen par M. Émile Enaud, notaire</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+D'après cette prédiction, m'écrit M. Enaud, le bienheureux
+<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>saint Pabu ne tardera pas à revenir, car le Port-Thomas
+a brûlé deux fois, le paillu de la porte réservé pour les
+femmes est presque coupé en deux par l'usure, et la
+dernière survivante de la fille qui appela sa mère irrévérencieusement
+est très âgée et vieille fille.
+</p><p class="blok">
+Rober Oheix a, de son côté, recueilli une curieuse
+variante qu'il a donnée dans son livre <i>Bretagne et Bretons</i>,
+p. 26.
+</p>
+
+<p class="top5">En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu,
+qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a
+un intéressant jubé et des fragments de verrières.
+Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen
+ce qu'était saint Pabu, ils vous répondront qu'il
+fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la
+chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire
+indigné de voir une fille battre sa mère dans
+une maison située tout près de là, et que caché
+dans un arbre des environs (un gros if) il attend
+pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement
+de quatre évènements: le complet anéantissement
+de la famille, l'incendie trois fois répété de
+la maison où le scandale s'est produit, l'arrivée de
+la mer à Saint-Guen, et enfin l'usure complète du
+seuil de sa chapelle par les pieds des pèlerins.
+L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en
+vous contant cela: le seuil est usé, Saint-Guen
+n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire
+du canal de Nantes à Brest y passe, et
+c'est tout comme; la maison en question a déjà<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
+été brûlée deux fois, la famille n'est plus représentée
+que par une vieille fort âgée. Saint Pabu ne
+peut donc tarder à revenir.</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, évêque de Tréguier,
+VI<sup>e</sup> siècle (30 novembre), invoqué pour les maladies
+de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne
+bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual
+(Ille-et-Vilaine). Il y a à Erquy une chapelle de saint
+Tudual; à Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de
+Pontual.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h3>
+
+<p class="head">Saint Robert d'Arbrissel</p>
+
+
+<p>Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ
+qui ne porte pas de fougère, chose rare dans
+le pays. Cependant, au temps du bienheureux
+Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes
+gens, et même beaucoup plus qu'ailleurs, si
+bien que la fermière ne se gênait pas pour la couper
+le dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! s'écriait le saint, vous violez le jour
+du Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, monsieur Robert, j'en ai grand regret,
+mais les six jours de la semaine ne suffisent point
+à détruire cette malheureuse plante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, si vous me promettez d'observer les
+commandements, la fougère ne vous embarrassera
+plus.</p>
+
+<p>La paysanne jura d'être fidèle à la loi de Dieu et
+depuis ce jour son champ fut délivré des mauvaises
+herbes.</p>
+
+<p class="para">(Abbé <span class="smcap">F. Duynes</span>, <i>Revue des Traditions populaires</i>, t. IX,
+p. 618).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h3>
+
+<p class="head">La chapelle du Bois-Picard</p>
+
+
+<p>Lorsque l'on va de Montauban à Boisgervilly,
+à mi-route, on trouve une petite chapelle.
+Sans aucune architecture, cette humble construction
+ne ressemble point à ses voisines: aux chapelles
+de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la
+légende que me conta un jour une personne pour
+qui cette histoire était une tradition de famille.</p>
+
+<p>Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly
+qui s'appelait Giau<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Une après-midi, il s'en
+fut comme d'habitude chercher son troupeau dans
+la lande; après avoir regardé de tous côtés, il ne
+trouva aucune de ses bêtes. Le lendemain il en fut
+de même, celui d'après aussi. Désespéré, Giau
+promit alors à saint Antoine de lui sculpter une
+statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans
+son jardin. À peine avait-il fait ce v&#339;u, qu'il lui
+sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, à<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
+son grand ébahissement, il vit son troupeau
+broutant paisiblement autour de lui.</p>
+
+<p>Giau se rappela sa promesse et fit faire une
+statue à saint Antoine avec son poirier et la fit
+placer dans l'endroit témoin de ce prodige. Un
+jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter
+à l'église de Boisgervilly. Mais arrivé à
+moitié route, il fut impossible d'aller plus loin: la
+statue devint tout à coup tellement pesante que
+sept chevaux ne purent même la remuer. À cette
+vue, les habitants du Boisgervilly résolurent de
+ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit
+et saint Antoine revint dans sa lande.</p>
+
+<p>Depuis on bâtit une chapelle et ce lieu devint un
+pèlerinage.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis
+de Villers</i>).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h3>
+
+<p class="head">Les croix des sept loups</p>
+
+
+<p>Par une froide nuit en mois de décembre, un
+voyageur cheminait sur la route en Médréac.
+C'était un riche filassier des environs. Depuis
+quelque temps déjà, il regardait avec inquiétude
+autour de lui.</p>
+
+<p>Soudain, il s'imagine entendre derrière lui un
+léger craquement sur la neige. D'abord il croit
+se tromper, mais le même bruit s'étant reproduit,
+notre homme se retourne: une bande de sept
+loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute
+arme il n'a qu'un bâton. Cependant il ne perd point
+courage, il s'adresse au Ciel et fait v&#339;u d'élever
+une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain
+et sauf à Médréac.</p>
+
+<p>À peine notre filassier a-t-il fait cette promesse,
+qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'élance
+vers lui. Rassemblant toute son énergie il l'abat
+d'un vigoureux coup de bâton. Aussitôt les
+autres loups se mettent à dévorer leur camarade.<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p>
+
+<p>Pendant ce moment de répit, notre voyageur
+continue sa route, disant toutes les prières qu'il
+savait et s'adressant à tous les saints du Paradis.
+Mais les affreuses bêtes ne tardent pas à le
+rejoindre. De nouveau il promet une seconde
+croix et un second loup tombe par terre. Il en fut
+ainsi jusqu'au près du bourg de Médréac où le
+septième loup fut abattu, après la promesse de la
+septième croix.</p>
+
+<p>Il existe encore de nos jours quelques-unes de
+ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement
+peu respectées.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Médréac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de
+Villers</i>).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h3>
+
+<p class="head">Les chapelles de Champeaux</p>
+
+
+<p>Lorsqu'on va de Champeaux au château de
+l'Espinay, qui n'est qu'à un kilomètre du
+bourg, on longe une vallée encaissée entre deux
+coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent,
+en face l'une de l'autre, deux petites chapelles
+dédiées l'une à saint Job et l'autre à saint Abraham.
+Elles sont dans le pays l'objet de la légende
+suivante:</p>
+
+<p>En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un
+de ses voisins, fut un jour poursuivi de si près
+qu'il se vit sur le point d'être prisonnier. Cerné de
+tous côtés, il ne lui restait plus qu'à franchir
+l'immense espace compris entre les deux collines.
+Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit v&#339;u
+de leur élever à chacun une chapelle, s'il échappait
+à son ennemi. Aussitôt, éperonnant son
+cheval, il le fit s'élancer du haut du rocher de
+saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent
+la distance du saut accompli par le coursier
+de Guy d'Espinay.<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p>
+
+<p>On ajoute que les deux maçons chargés de la
+construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un
+marteau et qu'une truelle, qu'ils se lançaient de
+l'un à l'autre quand ils en avaient besoin.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Ad. Orain.</span> <i>Curiosités de l'Ille-et-Vilaine</i>, 1884, p. 9).</p>
+
+<p class="blok">
+Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h3>
+
+<p class="head">Les Notre-Dame de l'Épine</p>
+
+
+<p>Une pauvre femme, pleine de piété, gardait un
+jour son troupeau dans un champ de Hirel,
+voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant,
+elle adressait une fervente prière à la bonne Vierge,
+lorsqu'elle aperçut devant elle une minuscule
+statuette de la mère de Dieu, au milieu d'un buisson
+d'épines fleuries. Elle continua sa prière avec
+encore plus de dévotion, mais lorsque vint la nuit,
+elle se dit à elle-même: «Vais-je laisser là cette jolie
+petite Vierge? Si mal logée qu'elle soit chez moi,
+elle y sera mieux pourtant qu'ici, exposée sur son
+épine aux injures de l'air et de la saison.» Alors
+elle s'approcha de l'aubépine, prit avec dévotion
+la statuette et l'emporta dans sa chaumière.</p>
+
+<p>La statue revint d'elle-même dans le buisson
+d'aubépine, et l'on fut forcé de construire dans ce
+lieu béni la chapelle d'Hirel.</p>
+
+<p class="para">(<i>Journal de Rennes</i>, 20 février 1802).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+On a emporté plusieurs fois la statuette de Notre-Dame
+de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son épine, et
+toujours elle y est revenue d'elle-même.
+</p>
+
+<p class="top5">Un jour des paysans apportèrent, au seigneur de
+Laillé une statue de la Vierge qu'ils avaient trouvée
+dans un buisson d'aubépine sur la Lande du
+Désert.</p>
+
+<p>Le seigneur de Laillé voulut qu'on la déposât
+dans sa chapelle dédiée à saint Michel, et qui se
+trouvait située à la porte du château.</p>
+
+<p>Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous
+en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la
+chapelle de Laillé. À quelques jours de là, des pâtres
+la virent de nouveau sur la lande et sous le même
+buisson. Lorsque le seigneur de Laillé eut connaissance
+de ce miracle, il ne douta pas que la sainte
+Vierge voulût une chapelle sur la Lande du Désert,
+et il fit édifier celle qu'on voit aujourd'hui et qui
+occupe la place de l'aubépine abritant la statue.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">A. Orain</span>. <i>Curiosités de l'Ille-et-Vilaine</i>, 1800).</p>
+
+<p class="top5">Il y avait à Saint-Briac une statue de la Vierge
+placée dans une épine, et qui faisait des miracles.
+Le recteur la fit enlever et transporter en son
+église, parce que les Briacais ne voulaient pas lui<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
+faire bâtir une chapelle. Mais dès le lendemain la
+statue se retrouva sur son épine, et les Briacais
+lui élevèrent une chapelle à l'endroit où elle se
+plaisait.</p>
+
+<p>Un fermier du même pays, en labourant son
+champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta
+à la maison et l'enferma dans son coffre. Le
+lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperçut qu'elle
+avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas
+été ouverte, et il en avait la clé dans sa poche. Il
+se mit à chercher dans les environs et finit par la
+découvrir dans le haut d'une épine; il l'emporta
+de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le
+lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de
+l'épine.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Saint-Briac par M. Charles Sébillot</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Dans les légendes populaires, ainsi qu'on l'a déjà vu, et
+on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont
+des endroits de prédilection dont ils n'aiment pas à être
+dérangés.
+</p>
+
+<p>Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'être
+paroisse on chargea sur une charrette la statue du
+saint pour l'emporter à Matignon; quand on arriva
+au Pont-au-Prouvoire, le saint s'échappa et retourna
+à travers champs jusqu'à sa chapelle; dans<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
+ceux par où il a passé la récolte est plus belle que
+dans les autres.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Traditions</i>, t. I, p. 324).</p>
+
+<p>À côté du Pont-Ruellan, en la commune de
+Hénanbihen, se voit une statuette dite de saint
+Mirli. Elle est en pierre et présente cette particularité
+que la tête, ayant été séparée du tronc, y
+était autrefois réunie par une tige. Celle-ci n'était
+pas fixe, et on pouvait faire tourner la tête. Si on
+peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se
+marie dans l'année. La tête de saint Mirli a été
+plusieurs fois emportée, soit par des incrédules,
+soit par des personnes désireuses d'avoir chez eux
+ce saint: elle est toujours revenue d'elle-même à
+sa place.</p>
+
+<p class="blok">
+Dans ses <i>Légendes du Morbihan</i>, le docteur Fouquet a
+raconté la découverte de la statue miraculeuse à laquelle
+Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien
+que son récit ne soit pas emprunté directement à la tradition
+populaire, je le donne ici, en l'abrégeant un peu,
+parce qu'il se rattache à un ordre d'idées voisin des Notre-Dame
+de l'Épine.
+</p>
+
+<p>Longtemps avant que Josselin fût une ville, des
+paysans avaient remarqué, là même où dans les
+<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècles fut élevée son église collégiale,
+une ronce que les neiges et les verglas des plus
+rudes hivers ne pouvaient dépouiller de ses feuilles<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
+toujours fraîches et toujours vertes. Surpris de ce
+phénomène et guidés par un pressentiment religieux,
+ils fouillèrent le sol sous cette ronce et
+amenèrent au jour une statue de la Vierge qu'ils
+reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition
+du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une
+ancienne statue.</p>
+
+<p>À la nouvelle de cette découverte, des flots de
+fidèles accoururent, les mains pleines d'offrandes,
+pour obtenir les grâces et la protection de Notre-Dame
+du Roncier, qui dans ce lieu d'élection, opérait
+chaque jour des merveilles. Alors une sainte
+chapelle fut construite pour y déposer la statue
+vénérée et bientôt des maisons s'élevèrent dans ce
+lieu béni.</p>
+
+<p class="blok">
+L'ancienne édition d'Ogée reproduit des passages d'un
+livre, probablement du XVII<sup>e</sup> siècle, intitulé <i>Le Lis fleurissant
+parmi les épines ou Notre-Dame du Roncier triomphante
+dans la ville de Josselin</i>, par le P. I. de I. M.
+</p><p class="blok">
+Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu même
+où l'on a bâti l'église de Notre-Dame, et coupant des ronces
+avec un faucillon que l'on voit encore suspendu à la voûte
+de l'autel, y déterra l'image consacrée. Le P. I. assure que
+rien n'extirperait les ronces attachées à l'un des pignons
+de l'église, et que le faucillon, suspendu au-dessus de
+l'image miraculeuse, paraît neuf comme s'il sortait de la
+main du maréchal. Il y a aussi à Rostronen une église de
+Notre-Dame du Roncier.
+<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h3>
+
+<p class="head">Notre-Dame du Nid de Merle</p>
+
+
+<p>La forêt de Rennes portait au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle le
+nom de forêt du Nid de Merle. Il y a bien
+longtemps un jeune garçon qui gardait son troupeau
+dans la forêt, aperçut une lumière dans le
+feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrête étonné; il
+regarde plus attentivement et reconnaît que cette
+lueur sort d'un nid construit là par un merle; il
+écarte les branches, et trouve couchée sur un lit
+de mousse une toute petite statue de la sainte
+Vierge jetant autour d'elle une céleste clarté. Il
+l'enlève doucement et va la porter chez le curé de
+la paroisse, qui la place dans son église. Le lendemain,
+il n'y trouve plus la statue. Le pâtre s'enfonça
+dans la forêt et la retrouva dans le nid de
+merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois
+il rapporta au curé ce précieux trésor, trois fois la
+Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le
+parti d'y construire une chapelle qui reçut le nom
+de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de là<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
+s'éleva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bénédictins
+conservèrent avec soin la petite statue.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Guillotin de Corson</span>. <i>Semaine religieuse</i> du 31 mai 1873).</p>
+
+<p class="blok">
+M. le chanoine Guillotin de Corson m'écrit que cette
+légende lui a été racontée dans le pays; il y avait à Rennes,
+dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui
+retraçait ce miracle.
+</p>
+
+<p class="blok top5">
+À Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, où l'on parle
+français, alors que dans le reste de la commune le breton
+est usité, est une chapelle dont la légende raconte ainsi
+l'origine:
+</p>
+
+<p>Un croisé rapportant un fragment de la vraie
+croix s'arrêta à cet endroit et y perdit sa relique;
+il la rechercha vainement, et partit. Peu après, on
+vit au haut d'une aubépine un nid de pie qui jetait
+pendant la nuit une vive clarté. La pie avait volé
+le fragment de la vraie croix. On fit construire une
+chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique
+retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre
+qu'elle voulait y rester. Alors on bâtit une
+seconde chapelle, de façon à ce que le fragment de
+la vraie croix fût placé à la hauteur même où
+était le nid.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, <i>Le Morbihan</i>, p. 384).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+Voici encore une autre légende qui se rattache aux emplacements
+préférés par les saints pour les édifices qu'on
+leur élève:
+</p>
+
+<p>Très anciennement, dit une tradition reléguée
+dans la mémoire des vieillards, l'église de Vieux-Bourg
+Quintin étant venue à tomber de vétusté,
+les habitants résolurent de la reconstruire sur le
+même emplacement. Mais, la nuit, les travaux
+exécutés pendant le jour étaient renversés par
+une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne
+voulait pas qu'on reconstruisit l'église dans l'endroit
+où elle était primitivement; mais où la
+placer? L'embarras était grand quand on vit des
+pies s'abattre sur les murs, en détacher la chaux
+et la porter à l'endroit où se trouve actuellement
+l'église de Vieux-Bourg, c'est-à-dire à environ
+quatre kilomètres de distance.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">B. Jollivet</span>, <i>Géographie des Côtes-du-Nord</i>, t. I, p. 384).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h3>
+
+<p class="head">La chapelle de Notre-Dame à Bovel</p>
+
+
+<p>À Bovel, on raconte qu'on aperçut un jour sur
+les vastes landes d'Anast une statue de la
+sainte Vierge posée sur la bruyère. Quelqu'un la
+plaça sur une charrette traînée par des b&#339;ufs, se
+promettant de la conduire à l'église de sa paroisse.
+Mais à peine l'attelage se fut-il engagé dans la
+vallée marécageuse dominée par le manoir du
+Bois-Denart que les b&#339;ufs s'arrêtent subitement,
+et ni les menaces ni les coups ne purent les faire
+avancer. On comprit que Notre-Dame voulait être
+honorée en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine
+jaillit à côté de l'endroit choisi par la sainte Vierge.
+On éleva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et
+l'on y posa dévotement la statue que l'on y vénère
+encore maintenant.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Guillotin de Corson</span>. <i>Récits historiques</i>, p. 144).</p>
+
+<p class="blok">
+Le jour de la Nativité, les pèlerins vont boire de l'eau à
+la fontaine, jettent une pièce de monnaie dans la source,
+vont prier aux pieds de la statue, puis déposent une seule
+offrande dans le tronc béni.
+<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h3>
+
+<p class="head">Le prieuré de Notre-Dame de Montreuil</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois un riche seigneur qui avait
+fait v&#339;u de bâtir une chapelle dédiée à la
+sainte Vierge dans un endroit appelé Montreuil,
+sur la lisière de la forêt de Montauban. Bientôt
+les matériaux furent à pied d'&#339;uvre et on jeta les
+fondements. Le soir de la première journée, les
+ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres
+pour asseoir solidement les fondations. Quel ne
+fut pas leur étonnement, le lendemain matin,
+lorsqu'ils virent leur travail défait et les matériaux
+transportés quelques champs plus loin.</p>
+
+<p>Ils se remirent pourtant à l'ouvrage avec une
+nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui était un malin,
+dit à ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque sorcellerie là-dessous, m'attends
+je; si vous voulez m'en croire, vous autres,
+nous veillerons cette nuit.</p>
+
+<p>Le soir venu, ils se cachèrent dans les broussailles;
+vers le milieu de la nuit, ils aperçurent<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
+deux anges resplendissants de lumière, qui enlevaient
+les pierres et les transportaient dans
+l'endroit où la veille les ouvriers les avaient
+retrouvés.</p>
+
+<p>Le seigneur comprit que c'était le lieu choisi par
+la sainte Vierge, et c'est là qu'il fit construire la
+chapelle. Des moines vinrent s'établir auprès et
+construisirent un prieuré qui s'appela le Prieuré
+de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus
+aujourd'hui que quelques vestiges.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli au village de Montreuil, près Montauban, en
+1891, par M. Louis de Villers</i>).</p>
+
+<p class="image top5"><img src="images/015.png" alt="Pierre sculptée sur la façade du prieuré"
+width="197" /><br />Pierre sculptée sur la façade du prieuré<br />
+actuellement converti en ferme,<br />
+d'après un croquis de M. L. de Villers.</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XL" id="XL"></a>XL</h3>
+
+<p class="head">La statue qu'on ne peut emmener</p>
+
+
+<p>Il y avait autrefois, non loin de l'antique
+église de Guiguen (<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle) une chapelle
+que l'on prétendait avoir été bâtie par le P. Morin,
+célèbre prédicateur du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, né à Guiguen.
+Les gens du pays appelaient ce petit oratoire «la
+Chapelle du bon Père Pierre Morin». Voici une
+légende qu'on raconte encore aujourd'hui à son
+sujet. Un jour quelques mauvais garnements du
+bourg volèrent un fromage de cochon, et, le soir
+venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg
+pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle,
+il vint à l'idée de l'un d'eux d'inviter Pierre
+Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la
+statue sur son épaule, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas v'ni quanté nous, Pierrot, tu vas manger
+du fricot.</p>
+
+<p>Mais au moment où les jeunes gens allaient
+entamer le plat de fromage, la statue se démena
+tant et si bien, qu'ils furent obligés de la rapporter
+dans la chapelle et de la remettre à la place où ils
+l'avaient prise.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">L. Decombe</span>,
+dans Bézier. <i>Supplément à l'Inventaire</i>, p. 87).</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI</h3>
+
+<p class="head">Saint Samson et la cathédrale de Dol</p>
+
+
+<p>Un puissant seigneur ayant rencontré le
+thaumaturge Samson lui dit: «Homme de
+Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant
+d'espace elle parcourra, autant de terrain je le
+concéderai.»</p>
+
+<p>Alors le saint, s'étant placé à l'extrémité de la
+chapelle qui porte encore son nom, projeta la
+pierre vers l'Occident. Elle tomba juste à l'endroit
+où se termine aujourd'hui la cathédrale.</p>
+
+<p>Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le
+pieux évêque construisit sa basilique avec un âne
+et un b&#339;uf.</p>
+
+<p>Cependant, si actif que fût le fondateur de la
+cité doloise, il ne put achever la tour imposante
+du Nord. Depuis, l'on a bien essayé de poursuivre
+l'&#339;uvre du saint, mais c'est inutile, car une main
+mystérieuse fait tomber toutes les pierres que
+l'on est tenté de placer sur la tant vieille tour.</p>
+
+<p>L'église possède un souterrain merveilleux. Il
+part de la tour du sud, fait trois kilomètres sous les<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
+marais et débouche à Mont-Dol, au bas du tertre.</p>
+
+<p class="para">(Abbé <span class="smcap">F. Duynes</span>, <i>Revue des Traditions populaires</i>, t. VIII,
+p. 36).</p>
+
+<p class="blok">
+Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possèdent
+chacun une fontaine à laquelle est attaché le nom de
+saint Samson. Il n'existe pas d'autre <i>tradition orale</i> sur le
+célèbre thaumaturge dans le pays même qu'il a évangélisé.
+</p><p class="blok">
+Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes,
+l'imagination populaire a poétisé les explications prosaïques
+de l'histoire. Cette tour du Nord fut commencée au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle
+sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant
+plusieurs années les travaux s'effectuèrent vigoureusement,
+mais les fonds ne tardèrent pas à manquer et l'entreprise
+est demeurée dès lors dans l'abandon le plus complet. Il
+ne faut voir là qu'une traduction hyperbolique de la
+réalité. Jadis demi-forteresse, la vieille cathédrale de Dol
+possédait nécessairement des communications dérobées
+avec les fortifications et les palais de l'antique cité.
+</p><p class="blok">
+Samson, évêque de Dol, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, (28 juillet) est le
+patron de Bobital, Cadélac, Dol, Illifaut, La Fontenelle,
+Kerity, Lanvellec, Lanvézéac, Saint-Samson, Saint-Ideuc,
+et on lui a élevé de nombreuses chapelles.
+</p><p class="blok">
+Saint Samson était invoqué pour guérir de la folie. Encore
+aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour
+leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle
+absidale. La raison de ces pèlerinages particuliers tient aux
+détails de la vie du célèbre thaumaturge. Tous ses anciens
+biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire
+d'exorcisme. Aussi au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, dans la splendide
+verrière de la cathédrale, l'artiste peignait «un prince
+et une princesse couronnés, qui implorent le saint pour
+une jeune fille, vêtue d'une robe jaune, dont les yeux
+hagards et les mains liées indiquent assez une possédée.»
+<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII</h3>
+
+<p class="head">Saint Benoît de Macerac</p>
+
+
+<p>Saint Benoît, disent les paroissiens, voulut
+construire une église près de son héritage
+favori, au village de Pen-Bu; mais bientôt, il ne
+put donner suite à son pieux désir. À peine les
+fondations commençaient-elles à sortir de terre,
+que des milliers de grenouilles commencèrent à
+coasser sans relâche dans les marais voisins et
+troublèrent grandement les prières et les méditations
+de notre saint. Néanmoins, confiant en la
+bonté de Dieu, il supporta ce contre-temps avec
+patience et se mit en devoir de continuer son
+&#339;uvre. Mais bientôt, les eaux étant devenues plus
+grandes, les grenouilles poussèrent l'audace jusqu'à
+venir établir leur demeure dans les constructions
+destinées à devenir l'église, malgré saint
+Benoît qui ne put les chasser et les détruire complètement.
+Alors, croyant voir un avertissement
+dans ce fait de la Providence, il se résigna à bâtir
+plus loin son oratoire, et alla en poser les premiè<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>res
+pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu
+qui, dit-on, n'était alors que forêt, et près de l'endroit
+où avaient été construites tout d'abord les
+cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent
+naissance le prieuré et le bourg de Macerac.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/016.png" alt="Tombeau de saint Benoît"
+width="316" /><br />Tombeau de saint Benoît,
+dans le cimietière de Macerac.</p>
+
+<p class="top5">Dans son intéressante monographie <i>Saint Benoît
+de Macerac</i>, M. de l'Estourbeillon relate encore
+d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac,
+sur un coteau qui domine la vallée de la Vilaine,
+on voit une masse de rochers, appelés dans le
+pays la chaire de saint Benoît: «C'est là, disent
+les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre
+monde, et disait à nos anciens de tant si belles
+chaouses sur noutre divin seigneur Dieu.» Une
+procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs
+champs de la paroisse aux environs du bourg
+s'appellent la Benoîterie. Non loin de l'ancienne<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
+église, au nord de la paroisse et au bord du marais,
+existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benoît;
+elle est construite en gros appareil, dans le genre du
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; et, est surmontée d'une croix de granit.
+Au centre de son excavation existe encore une
+antique statue de saint Benoît en bois peint, de
+trente centimètres de hauteur environ. Elle représente
+un moine imberbe, vêtu de bure, la tête
+recouverte du capuce; la main droite retient,
+appuyé sur la poitrine, un livre peint en rouge, la
+gauche brisée au poignet, est tendue en avant, et
+semble avoir tenu une crosse. On vient prier<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
+devant cette petite statue, et plus d'un ancien,
+après avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse
+la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau
+est dans le cimetière, il est composé d'un
+seul bloc de granit posé sur un massif de maçonnerie;
+le couvercle en partie brisé, porte les
+empreintes d'une sorte d'étole gravée sur la
+pierre, et en tête une croix de saint André très
+distincte entre les deux bras de l'étole. C'est près
+de ce tombeau que les habitants viennent en pèlerinage
+«et l'on a jamais oueï prescheu, disent les
+anciens, qu'aôcun de ceulx qui'taint venüs besouëgner
+près de ly en preieres s'en fut retourné mécontent
+et marri.»</p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/017.png" alt="image pas disponible"
+width="208" /><br />Cette fontaine a été reconstruite l'an dernier<br />
+par le curé de Saint-Benoît,<br />
+et la statuette haute de quarante centimètres environ<br />
+a été remplacée par une autre plus moderne.</p>
+
+
+
+<p class="blok top5">
+Saint-Benoît de Masserac ou Macerac (23 octobre, <i>aliàs</i>
+22 octobre), pénitent, <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, a son tombeau à Masserac,
+dont il est le patron.
+<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII</h3>
+
+<p class="head">Saint Lin</p>
+
+
+<p>Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il était
+monté sur une charrette attelée de quatre
+b&#339;ufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas
+dit au conducteur où il voulait s'arrêter; mais
+quand on arriva à l'endroit où est bâtie la chapelle
+de saint Lin, les b&#339;ufs refusèrent d'avancer; le
+conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils
+ne bougèrent pas de place, et les b&#339;ufs de limon
+opposèrent une telle résistance, que maintenant
+on montre encore sur le rocher l'empreinte de
+leurs pieds.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une
+chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a été reconstruite
+il y a quelques années. C'est à elle que se rapporte
+cette légende. On voit auprès une fontaine, à laquelle on
+se rend pour la guérison de la goutte et des rhumatismes.
+<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV</h3>
+
+<p class="head">Notre-Dame du Pont d'Ars</p>
+
+
+<p>De son temps le grand saint Martin était chait
+en amour de sa vésine, et par un biau jou,
+i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du
+Pont d'Ars li répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous
+faire offense, mais vey'ous, je tiens à demeurer
+comme je sai, et à mourir vierge; recevez-en ben
+mes excuses.</p>
+
+<p>Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge
+du Pont d'Ars li dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais épouser personne, mon bonhomme,
+et j'vous l'dis sans feinte, car sans ça
+j's'rais la vot', ben sûr:... vous m'plaisez ben, m'est
+avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage
+de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.</p>
+
+<p class="para">(D<sup>r</sup> <span class="smcap">Focquet</span>. <i>Bulletins de la Société polymathique du
+Morbihan</i>, 1860-61, p. 127).</p>
+
+<p class="blok">
+Cette courte légende sert à un conteur à expliquer la
+dévotion particulière des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame
+du Pont d'Ars, à qui ils vont processionnellement
+demander la cessation de la pluie.
+<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV</h3>
+
+<p class="head">La cane de sainte Brigitte</p>
+
+
+<p>Il était une fois une princesse qui s'appelait
+Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant
+qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui
+les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant
+sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la
+supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte
+exauça sa prière et ils furent changés en cane et
+en canetons.</p>
+
+<p>Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et,
+quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur
+apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre
+leur forme première qu'au bout d'un certain
+temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage
+à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour
+des Rogations, pour demander à Dieu le pardon
+de tous leurs péchés.</p>
+
+<p>Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte
+Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine,
+et c'est depuis cette époque que l'on ne<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
+voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze
+canetons.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast</i>).</p>
+
+<p class="top5">Il était une fois une princesse que poursuivait
+un méchant capitaine qui en voulait à son honneur.
+Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta
+à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua
+sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée,
+et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte
+qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.</p>
+
+<p>La sainte ne borna pas là sa protection: un peu
+plus loin la princesse rencontra un génie des eaux,
+qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y
+redevint femme et plus tard, il l'épousa.</p>
+
+<p>En reconnaissance de cette miraculeuse intervention,
+chaque année, le jour anniversaire de celui
+où elle avait été sauvée, la princesse venait avec
+ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle.
+Mais pour éviter toute relation avec les hommes,
+elle se montrait alors sous la forme de cane, que
+la sainte lui avait donnée quand elle était en danger
+de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement
+des canetons.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M<sup>me</sup> Lucie de V. H.</i>)</p>
+
+<p class="blok">
+La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les
+conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique
+<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps
+une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine
+irrespectueuse:
+</p>
+
+<p>Du temps des fées, on voyait tous les ans, à
+l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane
+suivie de douze canetons, qui se rendait à sa
+chapelle.</p>
+
+<p>Elle y vint plusieurs années de suite; mais un
+jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un
+coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne
+reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre
+en fut puni, car à partir de ce moment lui et les
+siens n'éprouvèrent que du malheur.</p>
+
+<p>Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte.
+Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage
+à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant
+la statue:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du
+monde, je ne voudrais pas l'embrasser!</p>
+
+<p>À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la
+permission de la sainte sa tête fut changée de côté.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté en 1885, par J. M. Comault</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+La cane et les canetons suivaient aussi la procession des
+Rogations.
+</p>
+
+<p>D'après une autre version, le jeune homme qui
+avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
+en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de
+fusil, au moment où il se disposait à enlever un
+poulet dans la cour d'une ferme.</p>
+
+<p>D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et
+qu'il se mit à suivre la procession en grognant.
+Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement
+de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup
+de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.</p>
+
+<p class="blok top5">
+Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VI<sup>e</sup> siècle
+(8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en
+Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux
+nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch,
+Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de
+nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais
+que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se
+rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la
+commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte
+est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant
+l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de
+sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle
+sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très
+abondante, qui portent le nom des deux saintes.
+</p><p class="blok">
+Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices
+pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une
+fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de
+l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations
+d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner
+du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
+<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p>
+
+<p>Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla
+qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui
+il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache
+laitière.</p>
+
+<p>On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne
+sont plus connues de tout le monde dans le voisinage,
+ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai
+faite. Les deux premières versions sont assez étroitement
+apparentées avec la célèbre légende de la cane de
+Montfort.</p>
+
+<p class="blok">
+Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout
+au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais,
+qui a réimprimé le «<i>Recit veritable de la venue d'une Canne
+sauvage en la ville de Montfort</i>», composé en 1652 par le
+père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de
+cette légende<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
+qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction.
+Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson
+populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses
+<i>Mémoires d'outre-tombe</i> et que sa mère lui chantait, il y a
+plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux
+versions qui sont reproduites dans les <i>Chansons populaires
+d'Ille-et-Vilaine</i> de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré
+plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du
+Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a
+donné dans ses <i>Antiquités historiques et monumentales</i>, une
+chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs
+de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous,
+<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma
+connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.</p>
+
+<p class="poem">
+Une fille du bourg de Saint-Gilles,<br />
+Des plus belles et des plus gentilles,<br />
+Un dimanche la matinée<br />
+Par des soldats fut enlevée.<br />
+<br />
+Lui ont lié si dur les veines<br />
+Qu'elle ne peut avoir son haleine,<br />
+Et l'ont malgré tous ses efforts,<br />
+Conduite au château de Montfort.<br />
+<br />
+L'officier la voyant venir<br />
+De joie ne pouvait se tenir:<br />
+«Faites-la monter dans ma chambre,<br />
+Nous dînerons tantôt ensemble.»<br />
+<br />
+À chaque marche qu'elle montait,<br />
+Son pauvre c&#339;ur (il) soupirait.<br />
+«C'est donc ici la belle chambre<br />
+Où il faut que mon Dieu j'offense.»<br />
+<br />
+Le capitaine assura bien<br />
+Que son Dieu n'offenserait point,<br />
+Qu'il lui donnait son c&#339;ur pour gage<br />
+Et la prendrait en mariage.<br />
+<br />
+«Oh! monsieur, permettez-moi donc<br />
+Que je fasse mon oraison.»<br />
+Elle a prié Dieu, Notre-Dame<br />
+Et Saint-Nicolas d'être cane.<br />
+<br />
+Quand la prière fut achevée,<br />
+En cane elle a pris sa volée,<br />
+Elle s'envola par une grille<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>Dans un étang plein de lentilles.<br />
+<br />
+Quand le capitaine vit cela,<br />
+Tous ses soldats il appela,<br />
+Ont bien douné cinq cent coups d'armes<br />
+N'ont jamais pu toucher la cane.<br />
+<br />
+Le capitaine au désespoir,<br />
+Ne veut rien entendre ni voir,<br />
+Ne veut plus être capitaine,<br />
+Dans un couvent se fera moine.<br />
+</p>
+
+<p class="image top5"><img src="images/018.png" alt="image:La cane et ses canetons"
+width="199" /><br />La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de<br />
+l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait<br />
+été donnée au XVI<sup>e</sup> siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la<br />
+gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI</h3>
+
+<p class="head">Les fées chrétiennes</p>
+
+
+<p>Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables
+par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et
+même les maisons, ne sont pas tous vus du même &#339;il par les gens de
+campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des
+lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des
+égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un
+rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent
+contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux,
+qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux
+pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des
+vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.</p>
+
+<p>Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter
+de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions
+qui té<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>moignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les
+bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles
+aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs&mdash;en Haute-Bretagne
+du moins&mdash;espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les
+reverra le siècle prochain.</p>
+
+<p>Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le
+peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la
+religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames
+bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour
+elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur
+mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les
+conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, et,
+comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême,
+il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles
+peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des
+mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait
+païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en
+Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une
+pénitence qui<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils
+reprendront leur rang dans le paradis.</p>
+
+<p>Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et,
+ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute
+elles font &#339;uvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.</p>
+
+<p>Les légendes qui suivent montrent des fées&mdash;ce sont toujours des fées
+auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées
+innommées des contes&mdash;qui touchent de près au christianisme; parfois
+même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain
+de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce
+rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question
+que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très
+petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII</h3>
+
+<p class="head">La croix des fées</p>
+
+
+<p>Il y a en Nazareth, près de Plancoët (Côtes-du-Nord), une croix qui, à
+ce qu'on assure, a été plantée par les fées; il y a dessous trois
+barriques d'argent. Si quelqu'un allait à minuit juste à cet endroit le
+jour d'une grande fête, il pourrait facilement avoir cet argent; car à
+minuit cette croix se lève de terre d'un côté, et est penchée tout d'un
+bord, et l'on pourrait voir et prendre le trésor; mais après minuit,
+elle revient à sa place.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M. Charles Sébillot.</i>)</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII</h3>
+
+<p class="head">Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées</p>
+
+
+<p>Le ch&#339;ur de l'église Notre-Dame de Lamballe est bâti sur de belles caves
+s'ouvrant au-dehors par une porte basse, située au pied du mur côté
+nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au
+sujet de cette porte à l'air mystérieux et qu'ils n'ont jamais vu
+s'ouvrir, ils vous répondraient invariablement, que c'est l'entrée d'un
+souterrain reliant Notre-Dame au château de La Hunaudaye, avec
+ramification jusqu'à la Caillibotière<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Ce souterrain a été construit par les fées en même temps que le ch&#339;ur de
+l'église: la meilleure preuve, c'est que les galeries du ch&#339;ur
+conduisent dans la chambre à Margot, comble du côté nord, justement
+au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces
+dernières années sa<span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> quenouille pétrifiée dans un coin de la chambre.
+Tous les trésors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux
+de pièces de six francs.</p>
+
+<p>Si les prêtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant
+gardé par un suppôt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques
+gouttes d'eau bénite et le trésor appartiendrait à l'église. Ils ont
+bien essayé à diverses reprises: la dernière fois, il n'y a pas plus de
+cent ans; mais c'est impossible. Ils étaient entrés dans le souterrain
+avec la croix, la bannière, chacun ayant un cierge béni à la main pour
+éclairer la route, le recteur ayant ses étoles et un goupillon; mais,
+avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nuée de <i>guibettes</i> (variété
+de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brûlant en
+si grand nombre qu'elles finirent par tout éteindre. La procession eut
+bien de la peine à sortir du souterrain: depuis, on a condamné la porte
+et il est défendu d'y entrer.</p>
+
+<p>Quant aux galeries du ch&#339;ur, c'est une vraie chance qu'elles soient
+finies. Si vous avez passé sur le tertre de Caliguet, un des contreforts
+de la colline de Bel-Air, en Trébry, vous avez dû remarquer un grand
+nombre de pierres de toutes dimensions, accumulées là comme à plaisir:
+c'est la dernière <i>devantelée</i> (charge d'un tablier) de Margot apportant
+des pierres à ses s&#339;urs, qui bâtissaient Notre-Dame et la tour de
+Cesson.<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p>
+
+<p>Quand elle arriva, ses s&#339;urs donnaient le dernier coup de truelle, ce
+qui l'étonna, car l'église n'était commencée que depuis dix heures, et
+elle n'avait apporté que trois devantelées de pierres. Voilà comment
+Notre-Dame a été bâtie en deux heures, et avec les trois devantelées à
+Margot.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M. Cauret, professeur au lycée de Saint-Brieuc</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+Suivant la légende, on aurait aperçu, il y a bien
+longtemps, dans les rochers sur lesquels s'élève Notre-Dame,
+au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubépines
+<i>toujours</i> fleuries, une statuette de la Vierge Mère, conservée
+dans cette église sous le vocable de Vierge miraculeuse.
+Les habitants la portèrent inutilement dans leur église
+paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit
+suivante, la statue retournait invariablement sur son
+rocher; c'était dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait
+une chapelle en ce lieu.
+</p><p class="blok">
+Ils se décidèrent à construire une église, mais les travaux
+étaient à peine commencés que les fées achevèrent le tout
+dans une seule nuit, sans oublier la tour.
+</p><p class="blok">
+D'après un autre récit (<span class="smcap">Sébillot</span>, <i>Gargantua</i>, p. 70), c'est
+après avoir laissé inachevé le portrait de saint Jacques le
+Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait
+faite, que les fées vinrent construire la cathédrale de
+Lamballe.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX</h3>
+
+<p class="head">Les fées et les chapelles</p>
+
+
+<p>La chapelle de Hirel en Ruca (Côtes-du-Nord)
+a été bâtie par les fées en une seule nuit.
+Elles avaient l'intention de la faire plus grande et
+de la joindre à l'église de Ruca. La nuit suivante,
+elles allèrent au Port-à-la-Duc chercher les pierres
+qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant
+avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie
+morte. Elle ne savait pas ce que c'était, et elle s'adressa
+à une bonne femme qui passait sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?</p>
+
+<p>&mdash;'Est eune pie morte, répondit la bonne femme.</p>
+
+<p>La fée surprise demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Vère, ben sûr.</p>
+
+<p>Quand la fée entendit cela, elle dénoua son
+tablier et jeta sa «devantelée» de pierres, puis
+elle courut bien vite dire à ses compagnes de ne
+pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes
+comme la pie.<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span></p>
+
+<p>Les énormes pierres que l'on voit auprès du
+moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fée laissa
+tomber de sa devantière.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli par M. Charles Sébillot</i>).</p>
+
+<p class="top5">À Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca,
+se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur,
+intéressante au point de vue architectural. Son
+portail fut, dirent à Habasque vers 1835, des femmes
+du voisinage, élevé par l'enchantement des
+fées; mais elles ne le terminèrent point, parce
+qu'elles rencontrèrent le cadavre d'une pie morte.</p>
+
+<p class="para">(<i>Notions historiques</i>, t. III, p. 70.)</p>
+
+<p>Suivant une autre légende, pendant qu'elles
+ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles
+virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban,
+en le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus
+puissant qu'elles; elles prirent peur et laissèrent
+leur ouvrage inachevé.</p>
+
+<p>Ce sont aussi les fées qui ont construit la chapelle
+de Notre-Dame-du-Haut en Trédaniel.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Gargantua</i>, p. 70. <i>Revue des Trad. pop.</i>,
+t. II, p. 438.)</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p>
+<p class="top5">À Pleslin les anciens racontent que les fées
+portant les pierres du Champ-des-Roches pour la
+construction du grand Mont Saint-Michel, et les
+trouvant trop lourdes, les déposèrent à Pleslin et
+les alignèrent sur un espace de quatre à cinq cents
+mètres.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Ernoul de la Chenelière</span>, <i>Inventaire</i>, p. 10).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="L" id="L"></a>L</h3>
+
+<p class="head">Les canonisations populaires</p>
+
+
+<p>Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapporté
+les légendes ont été canonisés régulièrement,
+ou ont une possession d'état de sainteté
+qui remonte à plusieurs siècles; il en est d'autres
+en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont été
+béatifiés par le peuple sans l'intervention du clergé,
+quelquefois malgré lui, et qui sont l'objet d'un
+culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une
+sorte de légende, d'autres n'en possèdent que les
+rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous
+avons réunis dans cette section.</p>
+
+<p class="top5">Près d'Augan (Morbihan), un frais vallon au
+milieu des landes se nomme le Vallon de saint
+Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est
+une grotte naturelle formée d'énormes quartiers
+de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand
+je demandai ce que c'était que saint Couturier, on
+me répondit que c'était un pauvre homme qui<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
+allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette
+grotte enveloppé de sa berne, qu'il trempait auparavant
+dans l'eau du ruisseau, pour faire plus
+rigoureuse pénitence. Aujourd'hui saint Couturier
+a la réputation de guérir de la fièvre, et quelques
+villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps
+à autre à sa grotte un dévot pèlerinage. À quelques
+pas de là, on voit les débris d'une roche aux
+fées, qui paraît avoir eu quinze mètres de longueur.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, <i>Le Morbihan</i>, p. 305).</p>
+
+<p class="blok">
+Il y a à Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.
+</p>
+
+<p>En se rendant du château du Bois-de-la-Roche
+au bourg de Néant, on passe près d'une source
+appelée la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut
+donné parce qu'elle jaillit spontanément à l'endroit
+où ceux qui portaient du château au bourg M<sup>lle</sup> de
+Volvire se reposèrent un instant<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. C'est un lieu de
+pèlerinage où l'on se rend de toutes les communes
+voisines en grande dévotion.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, l. c., p. 308.)</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span></p>
+
+<p>À une petite distance du bourg de Péaule
+(Morbihan) est une croix sur laquelle est grossièrement
+gravée dans la pierre cette inscription:</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Croix de saint Carapibo<br />
+mort le 1<sup>er</sup> novembre 1793</span>
+
+Elle a été élevée à l'endroit où le curé de Péaule
+tomba sous les balles des bleus.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">C. d'Amezeuil</span>, <i>Légendes bretonnes</i>, p. 85.)</p>
+
+<p>Un peu avant de sortir de la forêt de Teillay ou
+du Theil, du côté du bourg de ce nom, se trouve
+la Tombe à la Fille. On raconte que cette fille
+ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient
+dans la forêt, alla avertir les gardes nationaux de
+Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et
+les tuèrent tous. Elle fut surprise à son tour par
+les chouans qui la fusillèrent et l'enterrèrent en
+ce lieu où se voit encore sa tombe.</p>
+
+<p>Les paysans des environs viennent parfois y
+prier. Elle est connue sous le nom de sainte
+Pataude, nom qui lui avait été donné ironiquement
+par les royalistes. On sait que pendant la période
+révolutionnaire les chouans désignaient les républicains
+par le sobriquet de Pataud.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Goudé</span>, <i>Histoires et légendes du pays de Châteaubriant</i>,
+p. 352; <span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>La forêt du Theil</i>, p. 22).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span></p>
+
+<p>Sur l'emplacement de l'ancien cimetière d'Ercé-près-Liffré,
+qui était autour de l'église, est un petit
+tombeau surmonté d'une statuette de la Vierge en
+faïence. C'est là que gît la sainte de Chasné, au
+tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne
+ne sait son vrai nom. Sa réputation de sainteté
+vient, m'a-t-on assuré, de ce que, en détruisant
+l'ancien cimetière, on trouva un cadavre entier.
+On se rappela que jadis on avait enterré en cet
+endroit une femme qui avait supporté avec une
+résignation exemplaire les mauvais traitements de
+son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant
+pas été soumis à la pourriture, elle était sainte.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Traditions et superstitions</i>, t. I p. 331.)</p>
+
+<p>Saint Rou était un fameux chasseur. Il arriva
+dans une lutte contre une troupe de sangliers que
+son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine.
+On y montre au fond sur une pierre énorme
+l'empreinte de ses pieds, et durant les tempêtes,
+on y entend des hennissements effroyables. Le
+cavalier se noya aussi, et comme c'était un saint,
+l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Henri de Kerbeuzec</span>, <i>La Légende de saint Rou</i>, Rennes
+1891).</p>
+
+<p class="blok">
+Cette légende qui a été recueillie dans la forêt de Rennes,
+vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parlé
+en 1880. D'après elle, la statuette du saint, en grès verni,
+<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>se voyait dans une niche près d'une fontaine, et était coiffée
+d'un chapeau à trois cornes, à la mode du siècle dernier.
+On s'y rend en pèlerinage pour la fièvre. Souvent les
+pâtours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils
+oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent
+même quelquefois à des barrières, mais le lendemain
+on le retrouve à sa place. On avait voulu le porter dans
+l'église de Liffré; mais il s'y déplaisait, et il revint de lui-même
+dans sa niche auprès de sa fontaine.
+</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Traditions</i>, t. I, p. 322).</p>
+
+<p class="blok">
+D'après une lettre de l'auteur de la légende de saint Rou,
+ce saint est en bois vermoulu, d'un travail très grossier.
+</p>
+
+<p class="top5">Les paysans des environs de Rennes vont demander
+la guérison de la fièvre sur une tombe du
+cimetière de cette ville, qu'ils ont baptisée naïvement
+de «tombe de la sainte aux pochons». Une
+croix de bois, peinte à l'ocre, aux bras de laquelle
+sont suspendus de petits sacs remplis de terre,
+distingue seulement cet emplacement funéraire.
+Les croyants se rendent à cette sépulture qui est,
+d'après les dires, celle d'une religieuse de la famille
+de Coëtlogon, dont l'existence fut toute consacrée
+à la bienfaisance, emplissent de terre enlevée au
+pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la
+poitrine pendant neuf jours, et quand, à l'expiration
+<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
+de ce laps de temps, ils viennent le suspendre
+à la croix, le mal a dû les quitter.</p>
+
+<p>La tombe de la s&#339;ur Nativité, religieuse urbaniste,
+du siècle dernier, dans le cimetière de Laignelet,
+reçoit des visiteurs aux mêmes fins, et est
+l'objet des mêmes pratiques, ainsi que le tombeau
+de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tué dans le
+cimetière de cette paroisse en 1792.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>La Forêt du Theil</i>, p. 24).</p>
+
+<p class="top5">À Lamballe on porte les enfants au tombeau de
+M. Lecuyer, enterré dans le cimetière; à Saint-Caradec
+les mères viennent exercer leurs enfants
+à marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur,
+mort en odeur de sainteté en 1747.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Trad. pop.</i>, t. 1, p. 52).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LI" id="LI"></a>LI</h3>
+
+<p class="head">La fosse à Gendrot</p>
+
+
+<p>Dans la forêt du Theil, sur le bord d'un petit
+ruisseau dont l'eau passe pour avoir des
+vertus curatives, est un coin resserré, lieu de pèlerinage
+pour les fiévreux, et qui est connu sous le
+nom de la «Fosse à Gendrot».</p>
+
+<p>D'après ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot
+ou Gendrin devait être un enfant du pays qui,
+à l'époque de la Révolution, gagnait sa vie comme
+domestique dans la Mayenne. Les évènements de
+1793 le décidèrent à revenir à son village natal,
+et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou
+deux camarades. Comme ils traversaient la forêt à
+la tombée de la nuit, des gardes nationaux tirèrent
+sur eux, les prenant pour des espions des chouans.
+Gendrot tomba mortellement blessé, tandis que
+ses compagnons parvenaient à s'esquiver. Il se
+traîna péniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain
+il fut aperçu par un pâlour qui puisa de l'eau
+à la source avec son sabot, et lui donna ainsi à<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
+boire pour calmer la fièvre qui le dévorait. Il vécut
+ainsi, dit-on, pendant trois jours.</p>
+
+<p>La première personne qui le rencontra mort fut
+une femme qui creusa légèrement le sol, au bord
+du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un
+peu de terre et de feuilles. Le trou, creusé à la
+hâte, étant trop court, le corps s'y trouva déposé
+replié sur lui-même. Quelques semaines après la
+femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la
+quittèrent du reste de ses jours, et la courbèrent
+comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.</p>
+
+<p>On dit que jusqu'à l'époque où l'on se décida à
+l'enterrer convenablement, la tête reparaissait intacte
+en dehors du trou, en manière de protestation.
+Il y a une soixantaine d'années on creusa le
+ruisseau, et le corps mis à découvert accidentellement
+n'était pas décomposé.</p>
+
+<p>Il n'était pas besoin d'autre chose pour que la
+crédulité populaire inscrivît sur son martyrologue
+particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas
+tarder à invoquer pour la guérison de la fièvre,
+puisque Gendrot était mort enfiévré.</p>
+
+<p>Le clergé paroissial a essayé à différentes reprises,
+mais vainement, d'arrêter les visites et pratiques
+superstitieuses à la fosse. On dit tout bas qu'un
+recteur qui avait fait enlever par sa domestique les
+<i>ex-voto</i> appendus au tombeau voisin, fut atteint de
+la fièvre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
+guéris qu'après avoir remis en place les pieux
+objets dont ils avaient dépouillé l'arbre de la
+tombe.</p>
+
+<p>À ce tombeau sont fixées de nombreuses croix
+de toutes dimensions, la plupart fabriquées dans
+la forêt, au moyen de deux lamelles de coudrier
+maintenues l'une à l'autre par une encoche, et une
+ou deux petites grottes abritant une statuette de la
+Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les
+autres et qui s'appuie à terre, et contre le tronc de
+l'arbre, les visiteurs déposent dans un trou creusé
+dans le sol des pièces de menue monnaie, que le
+premier pauvre venu peut s'approprier, à charge
+de réciter des prières. Dans les hameaux voisins,
+on est persuadé que la fièvre ne manquerait pas
+de s'attaquer à ceux qui se rendraient irrévérencieusement
+à la fosse ou qui enleveraient du trou
+les pièces de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation
+de la prière.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">P. Bézier</span>, <i>La forêt du Theil</i>, 1888, p. 99 et suiv.)</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LII" id="LII"></a>LII</h3>
+
+<p class="head">Saint Lénard</p>
+
+
+<p>Lénard était un bandit de la pire espèce, ne
+vivant que de vols, de pillages, tuant par
+plaisir, et étant la terreur de la contrée. Les
+rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande
+entre Sens et Andouillé que lorsqu'ils étaient assez
+nombreux pour tenir tête au brigand, qui ne
+quittait pas ces parages.</p>
+
+<p>Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de
+ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans
+le pays poire d'étranglard, tellement âcre que
+Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin
+de lui.</p>
+
+<p>Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit
+arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur,
+en passant par le même endroit, la retrouva; par
+curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur
+qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>La poire amère qu'il avait dédaignée était
+devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait,<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
+Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite,
+et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout
+s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus
+en plus criminel. Eh bien! je changerai; et
+Lénard le criminel deviendra désormais Lénard
+l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions,
+lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant
+de retirer son attelage d'une des nombreuses
+ornières qui remplissaient le chemin.</p>
+
+<p>Lénard vola au secours du charretier, qui
+trompé par sa mauvaise réputation, et croyant
+avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et
+l'assomme d'un coup de garrot.</p>
+
+<p>Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de
+l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès
+lors la pitié populaire en fit un saint.</p>
+
+<p class="top5">Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on
+aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses
+crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé
+cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il
+a été réédifié par les soins des habitants qui y
+voient une source de profit pour le pays. Le
+vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but
+d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison
+des douleurs rhumatismales.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Orain</span>, <i>Géographie d'Ille-et-Vilaine</i>, p. 465.)</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p>
+
+<p>J'ai donné dans mes <i>Contes populaires de la
+Haute-Bretagne</i>, t. I, p. 343, une version de cette
+légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle
+saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un
+brigand; il se contentait de jouer des tours aux
+rouliers en creusant des ornières ou en plaçant
+sur la route d'énormes pierres; il se cachait
+derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue.
+L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage)
+qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi,
+ainsi que la mort tragique de Lénard converti.
+D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par
+un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux
+à l'égard de saint Lénard, qui se vengea
+en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales.
+On raconte dans le pays nombre de punitions
+analogues, ou de guérisons miraculeuses
+obtenues par l'intercession de saint Lénard.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII</h3>
+
+<p class="head">Saint Méloir</p>
+
+
+<p>Saint Méloir naquit dans un château de la
+Cornouaille; son père était un chef qui fut
+tué par un des oncles de Méloir, lequel voulut le
+tuer aussi. Mais le bourreau eut pitié du jeune âge
+de Méloir; il l'épargna et même sollicita sa grâce;
+l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son
+neveu. Mais Dieu guérit les blessures de Méloir et
+lui mit un pied d'argent et une main d'or.</p>
+
+<p>Le petit Méloir errait dans les bois, quand il
+rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son
+monastère. Son oncle, ayant su où il s'était réfugié,
+voulut encore le faire mourir. Corentin dit à son
+disciple de s'enfuir; mais le méchant oncle atteignit
+saint Méloir et le tua.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli aux environs de Dinan.</i>)</p>
+
+<p class="blok top5">
+Ce récit n'est qu'une sorte d'abrégé de la vie de saint
+<span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>Mélar rapportée par Albert Le Grand.
+</p><p class="blok">
+Rivode, oncle de Mélar, envoya un de ses officiers avec
+mission de lui apporter la tête de son neveu; il se laissa
+attendrir par les prières et les présents de la mère du saint,
+et se contenta de lui couper le pied gauche et la main
+droite. On fit à Mélar un pied d'airain et une main d'argent
+dont il se servait aussi bien que si c'eussent été ses
+membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en même
+temps que les autres parties du corps. Un poète breton,
+cité en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent
+du ciel.</p><p class="blok">
+
+Cambry, éd. Fréminville, dit en parlant de Lanmeur que
+saint Médard (lisez Mélar) eut une main coupée: Dieu la
+fit repousser comme une patte d'écrevisse: pour rappeler
+ce miracle, sa statue tient une main coupée, qu'elle montre
+orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).
+</p><p class="blok">
+Saint Mélar ou Méloir, prince breton et martyr, VII<sup>e</sup> siècle
+(2 octobre), est invoqué pour la bonne dentition des enfants.
+Il est le patron de Fégréac, Lanmeur, Locmélar,
+Meillan, Tréméloir, Saint-Méloir-des-Ondes, Saint-Méloir,
+diocèse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la.
+Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV</h3>
+
+<p class="head">Les sept saints</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui,
+devenue mère de sept garçons tous vivants, et
+étant effrayée de leur nombre, donna l'ordre à la
+femme qui l'assistait d'aller les jeter à l'eau.
+Forcée d'obéir, la gardienne mit les sept enfants
+dans un panier couvert et s'achemina vers la
+rivière. Mais la Providence veillait sur la destinée
+de ces enfants qui devaient tous un jour être des
+saints, et elle fit que le roi leur père, revenant d'une
+guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le
+chemin de cette femme.</p>
+
+<p>Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait
+à cacher des vagissements plaintifs, il lui
+demanda où elle allait et ce qu'elle portait. La
+gardienne épouvantée, se précipita, les larmes
+aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu
+complet du crime dont elle était chargée, elle le
+supplia de détourner d'elle sa colère, parce qu'elle
+n'était que l'instrument de la reine à laquelle elle
+était forcée d'obéir.<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span></p>
+
+<p>Dans le premier moment de son indignation, le
+roi songea à punir de mort cette malheureuse
+femme, mais touché de son repentir et de sa
+douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant
+d'elle qu'elle laissât croire à la reine que le crime
+était consommé, et qu'elle se mit en quête de sept
+bonnes nourrices.</p>
+
+<p>Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept
+garçons, confiés à d'excellentes nourrices, furent
+élevés dans la sagesse et grandirent en force, en
+beauté et en vertus.</p>
+
+<p>Quand ils furent assez grands et assez forts pour
+n'avoir plus rien à craindre de la méchanceté de
+leur mère, le roi voulut les reconnaître et les
+élever au rang qui leur était dû. Il les fit tous
+habiller de neuf et commanda de les amener au
+palais. Dès qu'ils furent en sa présence, le roi
+manda la reine et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Examinez bien ces jeunes gens, madame, et
+dites-moi si vous en avez souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est
+connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est
+le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants
+et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la
+cruauté d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu
+sauver. L'heure de la justice a sonné pour vous et
+vous allez mourir... Quant à vous, mes enfants,<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
+continua le roi, non seulement je vous reconnais
+et vous replace au rang qui vous appartient, mais
+encore je fais le serment solennel de satisfaire au
+premier v&#339;u que vous voudrez bien exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez béni, notre père, dirent les sept jeunes
+gens en se précipitant aux genoux du roi; mais ne
+changez pas en un jour d'amertume ce jour de
+bonheur, épargnez notre mère, et pour que notre
+présence n'éveille pas en son c&#339;ur le remords éternel
+d'un jour d'égarement, souffrez que nous nous
+retirions du monde pour nous donner à Dieu.</p>
+
+<p>Lié par son serment, le roi, qui était très bon et
+très miséricordieux, voulut bien pardonner à la
+reine; mais il ne pouvait se décider à se séparer de
+ses fils, au moment où il venait de les rapprocher
+de lui. Cependant, touché de leurs instances, il
+consentit à les laisser partir, mais à la condition
+qu'un d'eux au moins resterait auprès de lui.</p>
+
+<p>Saint Maudé, saint Congard, saint Gravé, saint
+Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarquèrent
+alors pour la petite Bretagne, où les uns se firent
+ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut
+restait en Irlande, à la cour de son père, qui le combla
+d'honneurs, lui fit bâtir un beau palais et le
+força d'épouser une jeune et belle princesse.</p>
+
+<p>Mais saint Jacut, comme ses frères, était tout à
+Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa
+jeune femme qu'il négligeait ne tarda pas à devenir,<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
+par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de
+ses déportements, saint Jacut, sous prétexte de
+promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit
+à la forêt voisine, et là, près d'une fontaine, il lui
+dit: «On vous accuse, madame, de manquer à tous
+vos devoirs; si vous êtes innocente, prouvez-le-moi
+en vous trempant les mains dans cette fontaine».</p>
+
+<p>La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans
+cette épreuve, plongea hardiment ses mains dans
+l'eau, mais elle les retira aussitôt en jetant un cri
+de douleur, car elle était cruellement brûlée. «Cette
+épreuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous êtes
+coupable: ne soyez donc point surprise si je
+vous fuis comme on fuit le péché mortel.» Et sur
+le champ, il quitta l'Irlande et vint s'établir, comme
+ses frères, dans notre Bretagne armoricaine, où il
+se retira, pour vivre dans la prière, au fond d'une
+immense forêt.</p>
+
+<p>Mais dans cette forêt existait une retraite de
+bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'était
+établi près d'eux, imaginèrent qu'il avait avec lui
+beaucoup d'or et de bijoux, et résolurent de le
+dépouiller de ses richesses. Ils se présentèrent
+donc à son ermitage, et le sommèrent avec brutalité
+de leur livrer tout ce qu'il possédait. Saint
+Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde
+rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillèrent,
+ainsi que son ermitage, et furieux d'être<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
+trompés dans leurs espérances, ils se jetèrent sur
+lui et le tuèrent. Mais ils ne portèrent pas loin la
+peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui,
+comme chacun sait, est semé de ronces, de pierres
+et d'épines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les
+plus gros cailloux qu'il put trouver et les écrasa
+tous.</p>
+
+<p>Fouquet, <i>Légendes du Morbihan</i>, p. 63-66, dit qu'il
+a recueilli cette légende entre Ploermel et Josselin.
+Sous le maître-autel d'une pauvre chapelle dédiée
+à saint Mandé, ou la paroisse de la Croix-Helléan
+existait autrefois une fontaine dans laquelle les
+paysans de la contrée allaient plonger leurs
+enfants nouveaux-nés en répétant sept fois ces
+mots: «À la vie, à la mort!» Toutes les voix du
+conseil, de la prière et du blâme ayant été impuissantes
+à détruire cet usage barbare, il a fallu pour
+y mettre fin, combler cette fontaine. D'après la
+légende locale, cette funeste immersion avait pour
+origine la légende ci-dessus, où saint Mandé et ses
+six frères avaient dû, à leur naissance, être jetés à
+l'eau par ordre de leur mère.</p>
+
+<p class="blok">
+Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept
+Saints à Ylliniac, Erquy, etc., à Morieux une fontaine porte
+ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqués
+dans la légende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se
+trouvaient sur une des routes du <i>Tro-Breiz</i> ou tour de
+Bretagne, pèlerinage aux sept sanctuaires des fondateurs
+<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>des évêchés bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson,
+Patern et Corentin. (Cf. <i>Revue archéologique du Finistère</i>,
+t. XXIII, articles de M. le président Trévédy).
+</p><p class="blok">
+De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut,
+dont nous avons rapporté une légende, p. 24, et saint
+Maudez, abbé, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle (18 novembre), qui est invoqué
+contre les enflures (v. p. 70 et 72).
+</p><p class="blok">
+Saint Perreux, moine, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, est le patron de Châteaulin,
+de Saint-Perreux, de Trébédan, de Trégon; saint
+Gongard, saint Gravé, saint Gorgon et saint Dolay sont
+moins connus. À l'exception de saint Maudé, tous ces saints
+ont donné le nom à des paroisses peu éloignées les unes
+des autres et qui sont vers la lisière du Morbihan et de la
+Loire-Inférieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay,
+la dernière au sud, était la seule qui ne fit pas partie
+de l'ancien évêché de Vannes. Ici la légende a procédé
+comme sur le littoral de la Manche, où elle a fait des frères
+de huit patrons d'églises&mdash;probablement aussi sept à
+l'origine&mdash;toutes situées au bord de la mer.
+</p><p class="blok top5">
+
+<span class="smcap">Jollivet</span>, <i>Les Côtes-du-Nord</i>, t. II, p. 73, parle aussi, sans
+citer sa source, de trois s&#339;urs et de sept frères qui débarquèrent
+à l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient
+Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran
+et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de
+Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de
+Saint-Abraham au diocèse de Saint-Malo, et dans celui de
+Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse
+et de Trévérec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocèse
+de Vannes.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LV" id="LV"></a>LV</h3>
+
+<p class="head">Saint Mauron</p>
+
+
+<p>Saint Mauron était pâtour dans une ferme, et
+il se faisait remarquer par sa piété et son
+zèle à se rendre aux offices.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, il désirait assister à la première
+messe; mais son maître lui commanda
+d'aller mener paître les vaches et les moutons dans
+une lande qui n'était pas entourée de clôture.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai bien tout de même à la messe, dit saint
+Mauron.</p>
+
+<p>Il se rendit au pâturage avec ses bêtes, et quand
+il y fut arrivé, il demanda à Dieu qu'un talus s'élevât
+partout où passerait la bêche qu'il avait apportée,
+et qu'il se mit à traîner derrière lui, en suivant
+le contour du champ qui appartenait à son maître.
+À mesure que son outil touchait la terre, un talus
+bien fait et bien garni de plantes épineuses s'élevait
+derrière lui, et en peu d'instants, le champ
+qui contenait douze jours de terre se trouva entouré
+d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
+aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est
+situé dans la commune de Livré.</p>
+
+<p>Saint Mauron arriva à la messe en même temps
+que les gens de la maison, qui furent bien surpris
+de le voir. Il leur dit que le troupeau était en
+sûreté, puisque l'endroit où il pâturait était entouré
+de haies, et, après la messe, son maître alla par
+ses yeux s'assurer de la vérité de ce que disait
+l'enfant.</p>
+
+<p>Au temps de la moisson, on avait battu le grain
+le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa à
+saint Mauron le soin d'empêcher, pendant la messe
+basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune
+pâtour dit qu'il irait aussi lui à la messe, et il pria
+Dieu d'empêcher les oiseaux de toucher à son grain.
+À peine avait-il achevé sa prière, que tous les
+oiseaux du pays se précipitèrent dans la grange
+dont la porte était restée ouverte, et qu'il n'en vit
+plus un seul aux environs. Il se hâta de fermer la
+porte sur eux et de courir à la messe. Les gens de
+la ferme étaient bien surpris de le voir; mais il
+leur raconta ce qui lui était arrivé, et, quand ils
+furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'où les
+oiseaux s'échappèrent en si grand nombre qu'ils
+faillirent renverser ceux qui se tenaient derrière la
+porte.</p>
+
+<p>Saint Mauron fit encore de nombreux miracles,
+et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'années,
+<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
+on lui éleva, sur la paroisse de Livré, la
+chapelle qui a depuis été convertie en grange.</p>
+
+<p>Un jour que le fermier avait battu son grain, il
+le mit dans l'ancienne chapelle, où se voyaient les
+restes d'un autel surmonté de la statue du saint.</p>
+
+<p>Comme il ne fermait pas la porte à clé, un des
+batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que
+quelque voleur vint lui dérober son grain.</p>
+
+<p>&mdash;Saint Mauron le gardera, répondit-il.</p>
+
+<p>La nuit venue, le batteur entra sans être vu dans
+la chapelle, où il remplit de blé un sac qu'il avait
+apporté. Pour le charger plus aisément sur ses
+épaules, il le monta sur l'autel, mais quand il
+présenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni
+sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position,
+où le fermier le trouva en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron
+garderait mon grain? dit le fermier; maintenant
+je le prie de te laisser aller.</p>
+
+<p>Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud
+de son aventure.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Contes populaires de la Haute-Bretagne</i>,
+1<sup>re</sup> série, n. LIV).</p>
+
+<p class="blok top5">
+L'épisode des objets qui se collent sur le voleur se
+retrouve dans la <i>Vie de saint Convoyon</i>, où un voleur ne
+<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>peut détacher de lui une ruche qu'il a dérobée aux religieux.
+Le miracle des oiseaux qui se rassemblent à la
+parole d'un saint, relaté dans les légendes suivantes, figure
+dans la <i>Vie de saint Pol de Léon</i>; mais ils ne sont pas
+enfermés dans une grange. (<span class="smcap">Albert le Grand</span>, § 83).
+</p><p class="blok">
+Il y a en Livré un village appelé Saint-Modéran; à Chevaigné,
+canton de Saint-Aubin d'Aubigné, existe une fontaine
+sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent
+saint Marôn, dont les eaux guérissent de la fièvre ceux
+qui s'y rendent à jeun et sans parler. (<span class="smcap">Sébillot</span>, <i>Trad.</i>, t. I,
+p. 67).
+</p><p class="blok">
+Saint Mauron est peut-être le même que saint Modéran,
+évêque de Rennes, VIII<sup>e</sup> siècle (22 octobre), patron d'un
+ancien prieuré à Rennes, qui était situé contre la tour Saint-Moran,
+entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui
+s'appelait aussi Saint-Moran.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI</h3>
+
+<p class="head">Les saints et les corbeaux</p>
+
+
+<p>Lorsque saint Lambert était jeune, il voulut
+un jour accompagner ses parents qui allaient
+aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le
+chargèrent de garder leur froment que les corneilles
+auraient pu manger. Saint Lambert fit un
+miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent
+dans la grange, dont il ferma la porte.</p>
+
+<p>Il alla aux noces sans en prévenir personne. Ses
+parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui
+demandèrent pourquoi il n'était pas resté à garder
+le froment:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de le garder, répondit-il;
+toutes les corneilles sont dans la grange.</p>
+
+<p>Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert,
+commune de Saint-Vran, assurent que
+les corneilles ne causent aucun dégât sur le territoire
+de la commune.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Penguilly vers 1880</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+La chapelle de saint Lambert existe encore à Saint-Vran,
+on y dit la messe une fois par an, lors de la fête du saint;
+<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>aux environs de Moncontour, ce saint est invoqué pour la
+santé des cochons.
+</p>
+
+<p class="top5">Un jour, saint Maurice étudiait en plein champ.
+On était en automne et les cris des corbeaux
+importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur
+parle, les appelle, les réunit, leur ordonne de le
+suivre et les conduit à la grange de son père. Il
+ferme la grange, se remet à l'étude, et ne délivre
+les corbeaux qu'après avoir fini sa tâche du jour.
+Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a
+plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice,
+dans les champs que cultivaient ses parents.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">R. Oheix</span>, <i>Bretagne et Bretons</i>, p. 60).</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Maurice, abbé de Carnoët, <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle (5 octobre),
+invoqué pour la guérison de la fièvre, est le deuxième patron
+de Loudéac, et il a des chapelles à Clohars-Carnoët et à
+Plédran.
+</p>
+
+<p class="top5">On raconte à Pleurtuit que dans sa jeunesse
+saint Guillaume allait aux champs travailler avec
+son père; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le
+grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur
+et commandait en son nom à ces bêtes rapaces de
+se retirer, ce qu'elles faisaient aussitôt.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Guillotin de Corson</span>, <i>Semaine religieuse de Rennes</i>, 6
+mai 1871).</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi les veuves de Landebia
+ne se remarient pas</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois à Landebia une jeune veuve
+qui avait un petit garçon d'une dizaine d'années.
+Elle était recherchée en mariage par un jeune
+homme qui souvent venait lui faire la cour. Son
+enfant lui faisait des reproches et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu te maries à cet homme-là, jamais je ne
+l'appellerai mon père et quand je serai grand, je te
+quitterai.</p>
+
+<p>Mais la veuve continuait à recevoir les visites de
+son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir,
+elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possédait
+à quelques centaines de mètres de chez elle,
+et elle lui dit qu'il fallait empêcher les corbeaux de
+manger le blé qui s'y trouvait.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près une demi-heure que le petit
+garçon y était, lorsqu'un homme se présenta tout
+à coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
+qu'il était occupé à surveiller les corbeaux; aussi
+eut-il bien peur en l'apercevant.</p>
+
+<p>L'homme lui dit d'un air doux:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là, mon petit gars?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à garder mon blé pour que les corbeaux
+ne viennent pas le manger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es surpris de ma présence, dit l'homme;
+mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie
+pour empêcher les corbeaux de faire aucun
+dégât sur le territoire de Landebia; je vais garder
+ton blé, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi,
+va-t'en bien vite pour préserver ta mère de celui
+qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y
+perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout
+ton blé. Si tu arrives à la maison avant que le
+galant de ta mère soit parti, tu peux être sûr qu'il
+ne se mariera pas avec elle.</p>
+
+<p>Après avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant
+courut à la maison, et y trouva sa mère en compagnie
+de son bon ami. Elle n'était pas contente
+de le voir rentrer, et elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu reviens de bien bonne heure, je croyais
+t'avoir envoyé garder notre blé!</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis allé aussi, répondit l'enfant; j'ai vu
+dans notre champ un homme qui m'a dit être un
+saint envoyé par Dieu pour empêcher les corbeaux
+de ravager la récolte sur notre paroisse; il m'a
+promis de veiller à notre blé, et que les corbeaux<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
+ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de
+revenir à la maison pour te garder de celui qui
+voudrait te ravir à mon affection.</p>
+
+<p>À ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur
+se contenta de hausser les épaules, puis il s'en
+alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il
+mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle
+ne chercha pas à se remarier et elle resta avec son
+enfant.</p>
+
+<p>Son exemple a été suivi par les autres veuves de
+cette paroisse qui, à ce qu'on assure, ne se remarient
+jamais. Les corbeaux quittèrent depuis lors
+Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns,
+on ne les voit jamais endommager la récolte;
+c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:</p>
+
+<p class="poem">
+À Landebia jamais<br />
+Veuve ne s'est remariée,<br />
+Ni corbeau n'a gratté.<br />
+</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p class="poem">
+Jamais corbeau ne grattera,<br />
+Ni veuve ne remariera<br />
+Dans la commune de Landebia.<br />
+</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli en 1893</i>, <i>par M. F. Marquer</i>).</p>
+
+<p class="top5">M. l'abbé Fouéré-Macé, recteur de Léhon, ancien vicaire à Saint-Pôtan,
+paroisse voisine de Landebia,
+<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> me communique la note suivante: la
+tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu évêque de
+Saint-Brieuc, arrivant à Landebia, rencontra dans son chemin le petit
+enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda
+le sujet de son chagrin; l'enfant répondit dans son naïf langage: «Maman
+veut se remarier; elle est à dire des contes à son amoureux. Pendant ce
+temps, elle m'envoie garder les corneilles qui défont notre blé
+nouvellement ensemencé.» Saint Guillaume lui dit: «Mon enfant, ne pleure
+pas, va trouver ta mère; moi, je vais garder pour toi. Elle va
+t'embrasser tendrement dès qu'elle va te voir et congédier son galant;
+car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le
+champ de blé, corneille dégât ne fera.»</p>
+
+<p>Cette prédiction de saint Guillaume s'est réalisée: depuis un temps
+immémorial aucune veuve ne s'est remariée; les plus vieux registres, lus
+attentivement pour vérifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que
+les corneilles ne ravagent jamais les blés récemment confiés à la terre.</p>
+
+<p class="blok">
+Dans mes <i>Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne</i>,
+t. II, p. 168, j'avais parlé de la croyance d'après laquelle les
+corbeaux ne ravagent pas les récoltes de Landebia; suivant
+le fragment de légende qui l'accompagnait, c'était à la
+veuve qui voulait se remarier qu'il était arrivé malheur.
+<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII</h3>
+
+<p class="head">Le fossé de saint Aaron</p>
+
+
+<p>Une demi-enceinte, formée par un talus angulaire,
+sur la lande de Bruc, est appelée fossé
+de saint Aaron. Quel était ce saint, dont la légende
+raconte les premières années? Petit enfant, il faisait
+paître ses brebis en ce lieu, et c'était pour les
+protéger contre le loup qu'il avait tracé merveilleusement
+cette sorte d'enceinte au milieu des
+bruyères.</p>
+
+<p>Naguère on allait fréquemment en pèlerinage
+aux pieds de la statue de saint Aaron placée dans
+la chapelle du très vieux manoir de Noyal en Sixt.
+Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on
+n'y voit plus la statue du saint, mais sa mémoire
+est toujours vénérée dans la paroisse de Bruc.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Guillotin de Corson</span>, <i>Statistique de l'arrondissement de
+Redon et récits historiques, légendes de la Haute-Bretagne</i>,
+p. 200).</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en
+Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que
+saint Malo rencontra sur le bord de la mer en débarquant
+dans notre pays; d'après les Bollandistes, ce saint était
+armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance,
+inconnu des savants, de ce bienheureux?
+</p><p class="blok top5">
+Il y a dans les Côtes-du-Nord une commune qui s'appelle
+Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait à un
+enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas.
+Il y a des chapelles dédiées à ce saint à Pleumeur-Gautier
+et à Saint-Malo.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX</h3>
+
+<p class="head">Saint Jugon</p>
+
+
+<p>Un enfant était né au village de Haudiard en
+La Gacilly. C'était le fils d'une pauvre veuve.
+Sa mère était tout pour lui après Dieu. À l'âge où
+l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le
+petit Jugon cultivait déjà son jardin et son champ
+avec un tel succès, qu'il en tirait un produit plus
+grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain
+quatre fois plus étendu. Quand il avait labouré,
+Jugon allait sur les landes de Sigré et de Mabio
+garder et faire paître son pauvre troupeau, quelques
+chétifs moutons et une bonne vache nourricière,
+la compagne de son enfance; aussi aimait-il
+sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle à son tour.</p>
+
+<p>Cependant le petit berger se mit à penser qu'il
+serait plus utile à sa mère, labourerait mieux son
+jardin et deviendrait plus agréable au seigneur s'il
+pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses
+moutons paissaient, il courait à deux lieues de là,
+près du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il était<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
+allé recevoir les leçons de son maître, après avoir
+recommandé aux autres pâtres de veiller sur son
+troupeau, le loup survint, et voyant les enfants très
+occupés de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon.
+Il se préparait à la déchirer, quand sa mère survint
+et jeta les hauts cris, en appelant son fils.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui étudiait dans le jardin du recteur,
+lui dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle, messire!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Placez votre pied sur le mien, répliqua l'enfant:
+vous allez entendre comme moi.</p>
+
+<p>Le recteur fit ce que désirait l'enfant, et aussitôt
+il entendit une voix désolée qui appelait, et cette
+voix était celle de la mère de Jugon. Alors le prêtre,
+touché d'un tel prodige, serra affectueusement
+l'enfant dans ses bras et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon ami, retrouver ta mère: tu en sais
+plus que moi: tu as la grâce de Dieu.</p>
+
+<p>Jugon partit à l'instant; arrivé sur la lande où
+il avait laissé son troupeau, il s'approcha de sa
+vache morte, traça de sa houlette blanche un cercle
+à l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il
+toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain,
+se mit à bondir joyeusement et à paître, comme si
+elle n'avait jamais eu affaire au loup.</p>
+
+<p>Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion,
+le saint enfant rencontra une troupe de<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
+jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de
+désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à vous affliger ainsi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Notre amie, la pauvre Annette se meurt,
+répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine
+à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre
+a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à
+un fil.</p>
+
+<p>&mdash;Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il
+faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne
+pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la
+première prière. Récitons ensemble cinq fois le <i>Pater</i>
+et l'<i>Ave</i>, et invoquons la patronne de la malade,
+la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent
+sur le gazon au pied de la croix de
+pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent
+ensuite auprès de la malade, qui après une
+crise heureuse, venait de recouvrer connaissance.
+Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée
+du saint enfant s'accrut dans le pays.</p>
+
+<p>À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de
+seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et
+amis réunis autour de son chevet, il leur dit que
+sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire
+son corps à la sépulture par les b&#339;ufs blancs
+de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient
+d'eux-mêmes.<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p>
+
+
+<p class="image"><img src="images/019.png" alt="image pas disponible"
+width="160" /></p>
+
+<p>Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il
+avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le
+laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses
+troupeaux. On alla en procession baigner dans la
+fontaine voisine le pied de la croix pour implorer
+la pluie par les grandes sécheresses, et les malades
+vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs
+souffrances, en passant avec foi au-dessus de la
+pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus
+du sol.</p>
+
+
+
+<p class="para">(E. D. V. (<span class="smcap">E. Ducrest de Villeneuve</span>), <i>Le château et la
+commune</i>, p. 143).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que
+j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire;
+mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la
+première moitié de ce siècle. Dans ses <i>Légendes du Morbihan</i>,
+p. 42-45, le D<sup>r</sup> Fouquet a donné une autre version dont voici
+l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
+</p>
+
+<p>Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et
+dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour
+il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant
+qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint
+Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.</p>
+
+<p>Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait
+deux heures par jour prendre les leçons du recteur
+de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau
+il traçait autour un cercle avec une branche
+de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne
+pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup
+tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer.
+Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes
+de sa mère, et quand le recteur eut posé son
+pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour.
+Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa
+branche de houx, et la vache ressuscita.</p>
+
+<p>Peu après, il dit à son oncle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes
+b&#339;ufs qui n'ont point encore subi le joug qui
+me porteront en terre, et vous désigneront le lieu
+où doit reposer mon corps.<span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span></p>
+
+<p>La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle
+bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en
+être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il
+tomba mort; on mit son corps sur une charrette
+traînée par les b&#339;ufs et on le conduisit au cimetière
+où il fut enterré. Le lendemain on trouva un
+bras qui sortait de terre. Les b&#339;ufs furent attelés
+et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait
+paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa
+chapelle.</p>
+
+<p class="blok top5">
+M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende
+qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche
+d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y
+retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue
+au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute
+que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son
+corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins
+nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place
+même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle
+de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
+</p><p class="blok">
+La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un
+menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait
+vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume
+traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les
+Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours
+avec le plus grand plaisir. (<span class="smcap">Abbé Le Claire</span>, <i>L'ancienne
+paroisse de Carentoir</i>, p. 34).
+</p><p class="blok">
+Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué
+contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les
+<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La
+Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription
+publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un
+grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les
+semences, le 1<sup>er</sup> mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un
+des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine
+de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits
+sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces
+semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux
+sillons. (<i>Le château et la commune</i>, p. 148).
+</p><p class="blok top5">
+M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la
+monographie de cette ancienne paroisse quelques détails
+intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le
+pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
+</p><p class="blok">
+La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la
+tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en
+perpétuer la mémoire; au XVII<sup>e</sup> siècle «l'assemblée sainct
+Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave
+du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La
+Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui
+y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la
+vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole
+promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés.
+Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la
+chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et
+après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la
+tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux
+pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement
+sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (<span class="smcap">Abbé Le
+Claire</span>, l. c. p. 70).
+<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LX" id="LX"></a>LX</h3>
+
+<p class="head">Légende de Rieux</p>
+
+
+<p>Il existe une courte légende dont le récit a
+souvent charmé mon enfance et qui a rapport
+à la ville de Rieux.</p>
+
+<p>Rieux, me disait ma mère, était autrefois une
+cité importante quand Redon n'était qu'un village;
+mais les habitants de la ville étaient durs et inhospitaliers,
+tandis que ceux du petit village étaient
+doux et compatissants.</p>
+
+<p>Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant
+demi-nu, abandonné dans une nacelle, aborda
+sous les murs du château de Rieux, où plusieurs
+femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine
+de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui
+donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques
+linges pour se couvrir.</p>
+
+<p>Les laveuses, sans pitié, repoussèrent la nacelle
+que la marée montante porta jusqu'au village de
+Redon, où d'autres laveuses plus humaines accueillirent
+le petit suppliant, qu'elles nourrirent, réchauffèrent
+et vêtirent. Saint Sauveur, touché des<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
+soins et des bontés des Redonnais, leur prédit que
+chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que
+Rieux s'appauvrirait. «Vois, me disait ma mère,
+combien la noble seigneurie est déchue et combien
+le pauvre village a grandi et prospéré. Aussi les
+habitants de Redon, reconnaissants envers saint
+Sauveur, ont bâti une bien belle église, qu'ils lui
+ont dédiée».</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, <i>Le Morbihan</i>, p. 276.)</p>
+
+<p class="blok">
+Cette version, est, croyons-nous, la première en date qui
+ait été écrite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis
+dont il reproduit la lettre, où elle est, dit-il, rapportée avec
+toute la naïve simplicité qu'on mettait à la lui raconter
+dans ses premières années. Dans ce récit, qui se rattache à
+fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un
+saint, ou plutôt un des qualificatifs de Jésus-Christ, dont
+on a fait une entité. Dans la légende racontée sous une
+forme littéraire dans le <i>Conteur breton</i>, 2<sup>e</sup> année, p. 213,
+c'est Jésus-Christ lui-même, qui après avoir prédit l'appauvrissement
+de Rieux et la prospérité de Redon, disparaît.
+</p><p class="blok">
+Voici en résumé le récit de Fouquet: <i>Légendes du Morbihan</i>,
+p. 19-20.
+</p>
+
+<p>Des lavandières de Rieux, qui était alors une
+grande ville, refusent tout secours à un enfant qui
+était dans une barque qui venait de s'échouer; la
+marée la reporte à Redon où des laveuses compatissantes
+le soignent. L'enfant grandit, c'est Jésus-Christ
+qui dit: «Rieux s'appauvrira tous les jours<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
+d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un
+sou.»</p>
+
+<p class="blok">
+D'après les <i>Notes sur la châtellenie de la Touche en Frégéac</i>,
+imprimées à Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu
+sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu'à l'incendie de
+1787.
+</p><p class="blok">
+On raconte encore une autre légende:
+</p>
+
+<p>De Redon à son embouchure, la Vilaine se couvre
+à certains moments et surtout à la suite des
+tempêtes, d'un large ruban d'écume qui occupe
+tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot
+vers l'amont de la rivière. Les habitants de Rieux
+voient ce phénomène avec une sorte de terreur,
+car ce ruban d'écume est, disent-ils, le chemin de
+saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine
+en marchant sur les eaux; il était fatigué et voulait
+s'arrêter à Rieux qui était une grande ville;
+mais cette ville était pleine de huguenots, et ces
+mécréants ne permirent point à saint Jacques de
+se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint,
+irrité, s'écria d'un ton prophétique: «Ô ville de
+Rieux! tu seras détruite!» et, continuant sa route,
+il alla fonder la ville de Redon.</p>
+
+<p>Ce fut, ajoute-t-on, pour apaiser saint Jacques
+et détourner le mauvais présage qu'on lui éleva la
+petite chapelle qui porte son nom.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, l. c. p. 276).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI</h3>
+
+<p class="head">Saint Guillaume et le Chemin-Chaussée</p>
+
+
+<p>Guillaume Pinchon venait voir des parents
+qu'il avait dans les environs du Chemin-Chaussée.
+Il faisait chaud, et, se trouvant altéré, il
+entra dans un cabaret pour s'y rafraîchir, après
+quoi il donna sa bénédiction à l'hôte, et se disposa
+à sortir. «De l'argent, lui dit cet homme intraitable;
+je veux de l'argent.» Guillaume n'en ayant
+pas, on saisit son bréviaire.</p>
+
+<p>Le saint continua sa route et alla coucher à
+l'Hôtellerie de l'Abraham, où l'on eut pour lui
+toutes sortes d'égard. On les poussa au point de lui
+remettre, avant son départ, le bréviaire qu'on
+avait été dégager et prendre au Chemin-Chaussée.
+Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume proféra
+ces paroles, dont on y garde le souvenir:</p>
+
+<p>«Quiconque habitera l'Abraham y vivra à l'aise,
+pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chaussée,
+jamais il ne prendra d'accroissement,
+et a mesure qu'on y bâtira une maison, il<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
+en tombera une autre.» Cette prédiction, disent
+les habitants, s'est réalisée jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Habasque</span>, <i>Notions historiques,</i> t. II, p. 91).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Cette légende qui fut racontée à Habasque par les habitants
+du village, ne diffère pas beaucoup du récit d'Albert
+Le Grand:
+</p>
+
+<p>Il fut surpris de la nuict à son retour de Pleurtuis,
+près d'un bourg nommé le Chemin-Chaussée,
+de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain
+il se leva de bon matin et se disposa de se remettre
+en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu
+de le récompenser. Cet hoste envers qui telle
+monnoie n'avoit point de cours, se mit en colère,
+le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses,
+et pour un pauvre escot retint son bréviaire.
+Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet
+affront, mais marri que son bréviaire lui avoit esté
+osté avant d'avoir dit son service, s'en alla en une
+noblesse voysine, nommée l'Hostellerie Abraham,
+où il fut reçu à bras ouverts par le seigneur de la
+maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce
+qui estoit arrivé au Chemin-Chaussée, envoyent
+dégager son bréviaire... Le saint ayant dit la
+messe et disné, s'en retourna à Saint-Brieuc et
+pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions
+ses bons hôtes et leur posterité, et l'on a remarqué
+<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
+que les possesseurs de cette terre ont eu
+abondance de biens... En punition de cette ingratitude
+et inhospitalité, Dieu a voulu punir non
+seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le
+bourg du Chemin-Chaussée, voulant que la mémoire
+demeurast à la posterité, veu que depuis ce
+temps-là toutes les maisons de ce bourg n'ont peu
+estre conservées en leur entier et sont toujours
+ruineuses: on a beau les bastir tout à neuf et les
+réparer, quand on les refait d'un costé, elles tombent
+de l'autre...</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle (29 juillet),
+est invoqué dans les calamités publiques. Il est le patron
+du diocèse de Saint-Brieuc, de Collinée, de Langolen.
+</p>
+
+<p class="image"><img src="images/020.png" alt="Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon"
+width="333" /><br />Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,<br />
+dans la chapelle Saint-Guillaume à Saint-Brieuc<br />
+(d'après une gravure du <i>Vieux Saint-Brieuc</i>).</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII</h3>
+
+<p class="head">Les aboyeuses de Josselin</p>
+
+
+<p>Un jour des lavandières étaient réunies à la
+source connue aujourd'hui sous le nom de
+Fontaine de la Vierge, pour y <i>essanger</i> une lessive
+et en sécher les pièces sur les buissons voisins,
+près desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne
+garde, quand tout à coup une pauvre femme en
+haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles
+la main tendue, sollicitant un faible secours, un
+petit morceau de pain. Mais les lavandières, loin
+de prendre en pitié sa misère, la traitèrent de voleuse,
+et poussèrent la brutalité jusqu'à lancer
+leurs chiens après elle. Alors, au lieu et place de
+la mendiante, se dresse, pleine d'une majesté céleste,
+la sainte Vierge, qui dit à ces méchantes
+femmes:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai suppliées et vous m'avez outragée;
+je vous ai tendu la main et vous avez excité vos
+chiens après moi; eh bien, soyez maudites, et que
+votre châtiment serve d'exemple et de leçon à tous<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
+les c&#339;urs peureux qui méprisent et insultent les
+pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront
+de vous, seront sur mes terres, au jour
+qui m'est spécialement consacré, vous aboierez
+comme des chiens, et vous vous tordrez dans des
+convulsions!</p>
+
+<p>À ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors,
+quand les descendants de ces lavandières, ignorants
+de leur origine, viennent assister le lundi de
+la Pentecôte aux offices et à la procession de Notre-Dame
+du Roncier, ils sont, aux abords de l'église,
+saisis d'affreuses convulsions, jettent des
+cris inarticulés et des aboiements qui ne cessent
+que lorsque, portés de force au tronc de Notre-Dame,
+ils ont touché de leurs lèvres écumantes les
+saintes reliques exposées à la vénération des
+fidèles.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Légendes du Morbihan</i>, p. 58).</p>
+
+<p class="blok">
+C. Jeannel a publié à Rennes, en 1855, un petit livre sur
+les <i>Aboyeuses de Josselin</i>, où il dit avoir vu lui-même des
+aboyeuses amenées de force à l'autel, et il décrit les scènes
+qui s'ensuivent. Il déclare croire à la bonne foi des malades.
+<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII</h3>
+
+<p class="head">Les petites vengeances
+de monsieur saint Yves</p>
+
+
+<p>En la paroisse de Guémené-Penfaö, sur le bord
+de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce
+bourg à Masserac, existe encore une vieille chapelle
+dédiée au bienheureux saint Yves, en grande
+vénération dans le pays. Saint Yves est un puissant
+protecteur et, se souvenant sans doute de
+son ancien métier d'avocat, il plaide volontiers en
+Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec
+piété et confiance; mais, aussi digne que compatissant,
+il tient par contre à ce qu'on ne lui manque
+pas de respect. Telle est du moins l'opinion
+qu'ont de lui les habitants de Guémené-Penfaö,
+qui racontent à ce propos plusieurs légendes.</p>
+
+<p class="top5">Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a jà
+nombre d'années, un homme du village de Pussac,
+situé, comme chacun sait, tout proche de la chapelle
+Saint-Yves, et que ses nombreux tours
+avaient fait surnommer <i>le grand farçou</i> (le grand<span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
+farceur) déblatérait sans cesse contre le saint patron
+de la frairie, au grand scandale de ses voisins,
+et ne manquait pas de dire souvent entre
+autres <i>museries</i> (plaisanteries) aux gens dévotieux
+que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent
+à sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien
+lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire.
+Mais notre homme était un fanfaron et son essai
+ne lui réussit guère. À quelque temps de là, en
+effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir
+de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus pressé,
+passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgré
+ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort:
+«Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien à faire, amuse
+<i>te</i> (toi) donc <i>o</i> (avec) cela!» Mais à peine le <i>grand
+farçou</i> avait-il prononcé son blasphème, que ses
+jambes refusèrent de le mener plus loin et que,
+saisi d'une fièvre ardente, il dut se faire porter
+chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut
+guéri qu'en promettant réparation à saint Yves, et
+lorsqu'il lui porta en pèlerinage un oiseau de cire,
+qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.</p>
+
+<p class="top5">Au village de la Landezais, tout proche la chapelle
+de monsieur saint Yves, était une jeune <i>chambrière</i>
+(servante), la plus <i>accorte</i> (dégourdie) de<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
+tous les environs. Raffolant de la toilette et ne
+songeant qu'à paraître la plus belle aux assemblées
+d'alentour, sa maîtresse lui avait souvent
+dit qu'elle vendrait son âme pour un bout de ruban.
+À coup sûr, elle ne pensait point dire si vrai,
+car cela arriva comme elle l'avait prédit. Un soir
+de <i>filerie</i> (assemblée des gens d'un village réunis
+pour filer le lin à la veillée d'hiver), un de ses
+prétendus lui ayant demandé si elle était peureuse,
+elle ne craignit pas de dire qu'assurément
+elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui
+donner une <i>davantière</i> (un tablier) de soie pour la
+prochaine assemblée, elle promettait d'aller dès le
+soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la
+statue de saint Yves dans sa chapelle, distante
+d'un kilomètre environ, pour la rapporter au village
+de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent
+la gageure et lui promirent la davantière demandée,
+si elle voulait exécuter sa promesse.
+Hélas! mal en prit à notre chambrière; elle partit
+au coup de minuit, comme elle s'y était engagée,
+mais elle ne revint pas; le diable l'avait emportée
+et son <i>bourgeois</i> (son maître), la cherchant le lendemain,
+ne trouva dans le chemin de la chapelle
+que sa chevelure pendue à un arbre et la statue
+du saint qu'elle avait volée, entre ses deux sabots.</p>
+
+<p class="para">(Comte <span class="smcap">Régis de l'Estourbeillon</span>, <i>Revue des Traditions
+populaires</i>, t. IV, p. 340).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi les couturiers
+sont généralement boiteux</p>
+
+<p class="image"><img src="images/021.png" alt="image pas disponible"
+width="185" /><br />Saint-Yves<br />
+Réduction d'une image populaire, gravée par <span class="smcap">Pixanet</span>, de Rennes,<br />
+(Collection Paul Sébillot)]</p>
+
+<p>Un jour que monsieur saint Yves revenait de
+Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le
+<i>tard</i> (le soir) dans les grandes landes de Montnoël
+entre Guémené et Masserac. Le saint était fort
+ennuyé, car les chemins étaient mauvais et sa
+monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu
+chanter, il reprit bon espoir et aperçut bientôt un
+tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journée.
+Notre saint l'aborda aussitôt et le pria de le remettre
+dans son chemin en lui indiquant le bourg
+le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa
+bête. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur
+qui n'avait guère de religion, se mit à le
+railler et lui dit que «puisque les moines allaient
+<i>deschaux</i>, sa bête pouvait bien faire de même, car
+il était juste que le valet manquât de souliers du
+moment que le maître n'en portait point.» Mais
+saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant
+<span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
+punir aussitôt ce gouailleur, il lui déclara qu'à
+l'avenir, lui et tous ses confrères qui n'auraient
+pas plus de religion que lui, auraient comme son
+cheval une jambe défectueuse. Et voilà pourquoi
+la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.</p>
+
+<p class="para">(Comte <span class="smcap">Régis de l'Estourbeillon</span>, <i>Revue des Traditions
+populaires</i>, t. IV, p. 350).</p>
+
+
+
+<p class="blok">
+Saint Yves, prêtre official de Tréguier, <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, fêté
+<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et
+du diocèse de Tréguier, du Huelgoat, de la Motte, de la
+Poterie, de Louannec, du Minihy-Tréguier, de Plougonver,
+de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trédrez,
+etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant;
+dans le pays gallo, il en a à Quintin, à Caro, à Saint-Helen,
+etc. et il y est l'objet d'un culte assez répandu,
+surtout dans la partie centrale des Côtes-du-Nord.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV</h3>
+
+<p class="head">Pourquoi les gars de Saint-Servant
+n'ont plus de fesses</p>
+
+
+<p>C'est à une punition céleste que les gars de
+Saint-Servant dans le canton de Josselin,
+doivent d'être privés de leurs <i>sietons</i>, racontent
+ceux de Campénéac et des paroisses voisines.
+Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
+paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
+évangéliser le pays, les gens de Saint-Servant
+le virent arriver d'un mauvais &#339;il, comme cela a
+lieu souvent pour tout <i>hors venu</i> qui se mêle de déranger
+les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
+fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
+de bâtir une chapelle (qui lui fut consacrée depuis),
+dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.<span
+class="imagel"><img src="images/022.png" alt="image:
+Statue de saint Gobrien"
+width="117" /><br />Statue de saint<br />
+Gobrien à l'intérieur<br />
+de la chapelle<br />
+à Saint-Servan:<br />
+elle forme le<br />
+couronnement<br />
+d'un contrefort.</span>
+Aussitôt, chacun de crier et répéter partout qu'en
+construisant un nouvel édifice, le pieux évêque
+voulait <i>réduire à rien</i> leur ancien bourg, dont les
+habitants, ne voyant plus venir la même quantité
+de monde à l'office de leur église, seraient bientôt
+réduits à la mendicité. Ils résolurent donc de s'en<span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
+venger, et un jour que le saint évêque était occupé
+à charroyer de la pierre pour la construction de sa
+chapelle, ils profitèrent de ce que, accablé par la
+chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
+b&#339;ufs à se reposer à l'ombre et s'était endormi à
+côté d'eux, pour lui jouer un mauvais
+tour. S'approchant en sourdine
+des pauvres animaux, avec leurs
+faulx à la main, ils tranchèrent
+d'un seul coup les fesses des b&#339;ufs
+de saint Gobrien. Mais le saint fut
+réveillé aussitôt par les mugissements
+de son attelage, et, indigné
+de la méchanceté d'un peuple auquel
+il ne voulait que du bien, il
+montra aux coupables l'iniquité de
+leur action et leur prédit que la Providence
+à sa prière priverait à l'avenir
+tous les descendants des paroissiens
+de Saint-Servant de la
+partie du corps qu'ils avaient voulu
+retrancher à ses b&#339;ufs. Saint Gobrien remit alors
+en place <i>le fessier</i> à ses animaux, mais depuis ce
+temps, tous les Servantais durent se passer du
+leur.</p>
+
+<p class="blok">
+(<i>Raconté en février 1894 par un paysan de Campénéac, et
+recueilli par le marquis Régis de l'Estourbeillon</i>, «<i>Revue des
+<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>Traditions populaires</i>», t. IX, p, 401).
+</p><p class="blok">
+<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Légendes du Morbihan</i>, p. 67-68, raconte que
+saint Gobrien, chassé de Vannes, alla dans un pays écarté,
+mais que personne ne voulut l'aider à construire son ermitage;
+il fabriqua une charrue, à laquelle il attela un
+b&#339;uf; mais un jour que le saint était en prière, les paysans
+enlevèrent un morceau de chair à la cuisse du b&#339;uf. Le
+saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent,
+comme le b&#339;uf, une plaie au même endroit et, si
+l'on en croit la légende, leurs descendants ont un côté
+moins formé que l'autre.
+</p><p class="blok">
+Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village
+de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne
+fresque peinte sur le mur et maladroitement retouchée
+et rajeunie représente un chariot rempli de malades
+auxquels le saint donne sa bénédiction. Ces malades seraient
+les Vannetais qui, après avoir chassé leur pasteur, furent
+accablés de maux et vinrent lui demander pardon et guérison.
+</p>
+
+<p>Saint Gobrien, évêque de Vannes, <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, que le calendrier
+breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron
+de Morieux et de Rohan; il a des chapelles à Camors, Mordelles,
+Saint-Servant, etc.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI</h3>
+
+<p class="head">La malédiction de saint Guyomard</p>
+
+
+<p>Lorsque les gens de Sérent voulurent choisir
+saint Guyomard pour leur patron, il n'obtint
+pas, tant s'en faut, l'unanimité des suffrages, et
+les habitants du village de Botqueret entre autres
+s'opposèrent énergiquement au choix qu'on en
+voulait faire et dirent de lui pis que pendre. Aussi,
+après son élection, le saint se vengea en lançant
+sur eux cette malédiction:</p>
+
+<p class="poem">
+Tant que Botqueret sera<br />
+Borgne ou boiteux y aura.<br />
+</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Légendes du Morbihan</i>, p. 50.)</p>
+
+<p class="blok">
+Saint-Guyomard est le nom d'une paroisse du Morbihan,
+formée d'une trêve de Sérent.
+<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII</h3>
+
+<p class="head">Saint Quay et les femmes curieuses</p>
+
+
+<p>Saint Quai avait été faire son tour du monde
+du côté de Jérusalem, si bien qu'en passant,
+au retour, du côté de Lanvollon, il avait des ampoules
+tout plein ses pauvres pieds; le temps était
+chaud en diable, et quand le voyageur, qui était né
+natif de Plouba, arriva en vue de la mer, il avait
+une soif, une soif à vider un puits, s'il y en avait
+eu un par là.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, sur la côte, saint Quay aperçut
+un village et mit le cap dessus. Il y avait là sur
+le placis, huit ou dix femmes en train de baliverner,
+et le bonhomme leur demanda à boire. Faut
+vous dire que le vieux pèlerin avait une barbe
+rousse de trois pieds de long, et une figure jaune
+et maigre à faire peur; pas bonne mine du tout.
+En sus, vu le jeûne et les ampoules, il donnait de
+la bande comme un particulier qu'aurait pris plus
+d'un quart de vin à la cambuse.<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et que tu vas filer, vieux gabelou! lui dit une
+commère qui tenait un balai vert à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que j'ai soif! dit saint Quay.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voilà la mer, dit une autre, tu peux
+aller boire à ton aise....</p>
+
+<p>Alors le bonhomme se mit à genoux; il enfonça
+son petit doigt, comme un <i>fiferlin</i>, dans le milieu
+d'une roche; et aussitôt voilà qu'une belle source
+se mit à couler, et saint Quay de boire, de boire à
+sa soif, et puis les femmes de regarder la chose
+avec un tremblement de stupéfaction, que cela
+leur parut louche en diable, si bien se qu'elles mirent
+à crier toutes à la fois:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un sorcier, c'est un sorcier! à l'eau, le
+renégat!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à l'eau, le Bédouin! mais faut le fouetter
+avant, et de la bonne façon.</p>
+
+<p>Là-dessus, elles jetèrent le grappin sur le pauvre
+bonhomme échoué sur le sable comme un cancre,
+et, ma foi, elles le mirent sans dessus dessous et te
+lui flanquèrent une ration de filin, ou plutôt de genêt
+vert, que cela devait lui cuire après, naturellement
+parlant...</p>
+
+<p>Quand les commères furent lassées de jouer du
+balai et de rire, voyant que le pauvre fatigué pouvait
+à peine virer sur sa quille, deux ou trois effrontées
+s'en allèrent prendre une vieille maie à pâte,
+on y plaça le bonhomme, et toutes les femmes se<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
+mirent à la man&#339;uvre pour lancer à la mer ce
+navire d'un genre nouveau.</p>
+
+<p>La falaise était très haute à cet endroit; n'importe,
+la maie et son matelot tombèrent d'aplomb
+sur la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable te conduise! dit une méchante
+harpie, en se penchant sur la falaise, pour voir si
+l'embarcation n'allait pas sombrer, et toutes les
+autres, tendant aussi le cou à gauche, se mirent à
+regarder.</p>
+
+<p>Mais le petit canot filait tranquillement, avec
+bonne brise, et vent arrière, tandis que les commères
+regardaient toujours, le cou tendu comme
+une chaîne de cabestan.</p>
+
+<p>À la fin pourtant, deux ou trois se retournèrent,
+éclatèrent de rire en considérant les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, voyez donc, mes amies, comme
+leur cou est devenu long!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyez donc, voyez donc, ripostaient celles-ci,
+en riant à se tordre, comme leur tête est de
+travers: elles ont attrapé le torticolis, pour sûr.</p>
+
+<p>Naturellement tout ce branle-bas de combat
+avait attiré toutes les commères du pays. Les
+curieuses tendaient un cou demesuré pour voir,
+et aussitôt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient,
+s'allongeaient et restaient virés à
+gauche...</p>
+
+<p>Depuis cette fameuse aventure les femmes du<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
+pays ont conservé le cou long et de travers. Si
+vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on
+dit en outre, que le genêt ne pousse plus dans la
+contrée, sans doute parce qu'il fut employé, contre
+le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous
+savez.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Du Laurens de la Barre</span>, <i>Nouveaux Fantômes bretons</i>,
+p. 37-46).</p>
+
+<p class="blok">
+À partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la
+légende: une chaloupe noire accoste le petit canot où est
+saint Quay, et un grand matelot, qui n'était autre que le
+diable, le prend avec une fourche et le hisse à bord; il lui
+propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en
+oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son
+chapeau à trois cornes, la bénit et en asperge le diable et
+la chaloupe qui disparaît: saint Quay reste seul dans son
+petit risque-tout, et vient tranquillement aborder à la
+côte.
+</p>
+
+<p class="blok top5">
+Bien que Du Laurens de la Barre eût l'habitude de prendre
+du grandes libertés à l'égard des récits populaires, j'ai
+donné place à celui-ci, parce qu'il réunit des éléments que
+l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre légende que
+rapporte B. Jollivet, <i>Les Côtes-du-Nord</i>, t. I, p. 107.
+</p>
+
+<p>La grève des Fontaines en Saint-Quay tire son
+nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent
+de la falaise. C'est là, d'après la légende, que
+débarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
+très mal et voulurent le chasser à coups de genêt:
+aussi depuis cette époque, cette plante a cessé de
+croître dans la commune.</p>
+
+<p>Un homme d'armes étant venu le sommer de la
+part du seigneur de la Ville-Mario, de s'éloigner,
+le saint répondit qu'il était prêt à obéir, à la condition
+qu'on lui rendît son bâton qu'il avait planté
+dans la falaise, à l'endroit d'où jaillit la première
+source. Mais le bâton, quelque effort qu'on fit, ne
+put être arraché. Saint Quay demeura donc et ses
+compagnons se répandirent aussitôt dans la contrée
+pour y prêcher la foi.</p>
+
+<p class="blok top5">
+Le D<sup>r</sup> Paul Aubry me communique la note suivante
+qui se rattache à l'un des traits rapportés par Du Laurens.
+</p>
+
+<p>Saint Quay était sur une des plages de la commune
+qui porte aujourd'hui son nom. Là il se
+trouvait en butte aux avanies des infidèles. Un
+groupe de femmes prenait grand plaisir à suivre
+les péripéties de ce drame, qui se passait tout à
+fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur
+le bord du précipice, elles étaient encore obligées
+d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui,
+en cela tout au moins, semble n'avoir pas été d'une
+grande charité chrétienne, leur dit: «En punition
+de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera
+toujours allongé, il en sera de même de vos filles.»<span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+La <i>Vie des saints de Bretagne</i> ne contient aucun de ces
+deux épisodes; elle fait saint Ké débarquer sur la côte du
+Léon, et elle ne mentionne aucunement le séjour du saint
+aux environs de Saint-Brieuc.
+</p><p class="blok">
+Saint Ké ou Quay, évêque et confesseur, (7, <i>alias</i> 5 novembre),
+<span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle, est invoqué pour les bestiaux. Il est le
+patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau,
+Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a
+de nombreuses chapelles.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII</h3>
+
+<p class="head">Saint Melaine</p>
+
+
+<p>On raconte à Avessac que saint Melaine aimait
+dès sa jeunesse à se rendre à l'école à
+Rennes, au grand désespoir de sa mère qui eût
+de beaucoup préféré en faire un laboureur qu'un
+grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches
+de son peu d'attrait pour les travaux des
+champs et de sa négligence pour la culture de leur
+petit domaine. Or, un jour que notre saint avait
+encore quitté ses bestiaux pour aller à l'école à
+Rennes, malgré les défenses de sa mère, et la
+grande distance qui séparait cette ville de sa petite
+chaumière de Brain, il entendit tout à coup, au
+milieu de la classe, sa mère qui l'appelait: Melaine!
+Melaine! Il en prévint aussitôt son maître qui
+d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire,
+disant qu'à une pareille distance il était impossible
+qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint
+insista, et ayant fait mettre au professeur sa main
+droite dans la sienne, son pied gauche sur le<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
+sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu
+alors de la vérité, laissa à l'enfant toute liberté de
+s'en aller.</p>
+
+<p>Melaine, à son retour, trouva sa mère fort en
+colère, et celle-ci, non contente de l'injurier durement,
+sortit pour ramasser des genêts et en
+fouetta longtemps notre saint.</p>
+
+<p>À partir de ce jour, saint Melaine quitta son
+pays, et sur sa demande, par la permission de
+Dieu, il n'y eut plus de genêts dans la paroisse.
+Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue
+dans la contrée:</p>
+
+<p class="poem">
+D'empeï que sa mère le reprint,<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Genêt en Brain,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Melaine à Brain,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Jamais ne vint.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous
+les membres ont sept et huit doigts à chaque main. La tradition locale
+prétend que cette difformité héréditaire n'est qu'une punition infligée
+par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu
+la queue de son cheval arrachée par une personne de cette famille.</p>
+
+<p class="para">(Comte <span class="smcap">Régis de l'Estourbeillon</span>, <i>Légendes du pays d'Avessac</i>, p. 21).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p>
+
+<p class="blok">
+Cette légende a été rapportée par Guillotin de Corson,
+<i>Récits historiques</i>, p. 19, sous une forme plus succinte et
+moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.
+</p><p class="blok">
+Ces épisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que
+la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable
+qu'elle ne connaît plus celui qui a inspiré l'image que nous
+reproduisons d'après l'<i>Histoire de Bretagne</i>, de M. A. de la
+Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.
+</p>
+
+<p class="top5">Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite
+chérie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse
+de Brain près Redon, où il allait se reposer
+avec bonheur, des fatigues de son épiscopat. Le
+bruit de sa mort promptement répandu attira à
+Plaz les évêques des diocèses voisins, liés d'affection
+avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto
+de Coutances (saint Lô), Victurius du Mans et une
+foule de prêtres, entre autres Marcus, disciple
+cher à saint Melaine.</p>
+
+<p>«Après la veillée funèbre solennellement célébrée
+à Plaz par les évêques et le clergé, on déposa
+le lendemain matin le corps du pieux pontife
+dans une grande barque, où entrèrent les trois
+évêques et le prêtre Marcus. D'autres barques
+suivaient, chargées de peuple, chargées de prêtres,
+chargées des moines de Plaz chantant des psaumes
+et des litanies. Tout ce funèbre cortège remonta
+la Vilaine jusqu'à Rennes et vint prendre terre
+au sud de l'agglomération qui formait alors cette<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
+ville, vers le point aujourd'hui occupé par l'escalier
+du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.</p>
+
+<p class="image"><img src="images/023.png" alt="image:Saint Melaine et les prisonniers"
+width="175" /><br />Saint Melaine et les prisonniers<br />
+dessin de <span class="smcap">Busnel</span>.</p>
+
+<p>«Là était la muraille de l'enceinte gallo-romaine,
+avec sa base et ses neufs cordons de briques
+qui avaient valu à Rennes le nom de <i>Ville
+Rouge</i>. Là, contre cette muraille se dressait une
+tour; dans cette tour douze voleurs attendant la
+mort se lamentaient.&mdash;Au bruit des chants et de
+la procession funèbre, informés que cette pompe
+solennelle se déploie autour du corps du bon évê<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>que
+Melanius, ces malheureux lui adressent une
+ardente prière, sollicitant de sa miséricorde&mdash;en
+ce jour où il triomphait au ciel&mdash;leur délivrance.
+Tout à coup, un bruit sourd et fort comme un
+coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la
+tour se frange du haut en bas, par cette brèche les
+voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le
+cortège funèbre de leur libérateur.»</p>
+
+<p class="blok">
+Saint Melaine, évêque de Rennes, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle (6 novembre),
+invoqué dans les calamités publiques, est le patron du diocèse
+de Rennes et des paroisses d'Andouillé, Brain, Châtillon-sur-Seiche,
+Cintré, Cornillé, Domalain, Lieuron, Moëlan,
+Moigné, Montoir, Morlaix, Mouazé, Pacé, Rieux, Saint-Melaine,
+Broons, Sion, Thorigné, Les Touches. On prononce
+à Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.
+</p><p class="blok">
+En Basse-Bretagne, il a une chapelle à Plélauf, où quelques-uns
+prétendent qu'il est né. Saint Melaine avait d'autres
+chapelles: deux à Carentoir, et une à Maroué, où existait
+un prieuré.
+</p><p class="blok">
+Dans la commune de Pléchâtel on découvre sur les bords
+d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine,
+curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet,
+au-dessous même de l'ancien autel. Les paysans de la contrée
+vont en pèlerinage à saint Melaine pour avoir de la pluie.
+Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un
+des pèlerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau
+de bois, dernier débris du saint, en disant:
+</p>
+<p class="poem">
+Saint Melaine, mon bon saint Melaine,<br />
+Arrose-nous comme je t'arrose.<br />
+</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Ad. Orain</span>, <i>Curiosités, etc. de l'Ille-et-Vilaine</i>, 1885, p. 5).</p><p><span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX</h3>
+
+<p class="head">Saint Marcoul</p>
+
+
+<p>La tradition carentorienne qui s'est conservée jusqu'à nous affirme que
+saint Marcoul vint un jour frapper à la porte du château de la Ballue,
+situé sur la voie Ahès, pour demander à y loger pendant la nuit. Le
+seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les
+nombreux habitants du village.</p>
+
+<p>Alors le saint se retira, après avoir prédit aux villageois que la
+Ballue perdrait de son importance, et que son château s'engloutirait, ce
+qui est arrivé, au dire des habitants actuels de la Ballue.</p>
+
+<p>De là, l'apôtre s'achemina vers un lieu où se trouvait une petite maison
+habitée par un pauvre couvreur. Il frappa à la porte et demanda
+l'hospitalité pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, il se mit à prêcher l'évangile à son hôte et le
+convertit sans peine; il en fut de même des habitants des villages
+voisins.<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p>
+
+<p>Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il
+avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre placée à
+l'endroit où nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, à
+l'entrée du bourg.</p>
+
+<p>Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reçu, Marcoul les
+remercia et dit à son hôte que la bénédiction de Dieu serait sur lui et
+sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village,
+qui s'appellerait le village du Couvreur. La prédiction du saint ne
+tarda pas à se réaliser: en quelques années la maison du couvreur devint
+le village, puis le bourg de Kerentouer.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Abbé le Claire</span>, <i>L'ancienne paroisse de Carentoir</i>, 1895, p. 19-20).</p>
+
+<p class="blok">
+À Carentoir le pré de Saint-Marcoul est près du village
+de la Touche Marcadé; la croix et la fontaine de saint
+Marcoul se trouvaient à une petite distance de l'ancienne
+église. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaçait
+une plus vieille.
+</p><p class="blok">
+Saint Marcoulff, abbé de Nanteuil (<span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle), est le patron
+de Carentoir; sa fête anciennement célébrée le 7 juillet l'est
+actuellement le 1<sup>er</sup> mai. Pour honorer leur patron, les
+chapelles tréviales avaient coutume d'offrir à l'église une
+certaine quantité de grain, avec lequel on faisait les tourteaux
+de saint Marcoul, qui étaient vendus à la porte de
+la chapelle.
+<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX</h3>
+
+<p class="head">Saint Suliac et les ânes</p>
+
+
+<p>Saint Suliac avait établi un monastère, au lieu
+qui porte maintenant son nom; il y avait
+planté des vignes et semé du blé. La Rance n'était
+alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur
+deux mâchoires d'ânes, et en face de Garot se
+voyait la métairie de Rigourden, dont les ânes
+vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci
+au bout de quelque temps s'en aperçurent et les
+chassèrent.</p>
+
+<p>L'abbé alla reprocher au fermier sa négligence;
+mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin
+l'abbé les trouva broutant sa vigne, et les frappa
+de sa crosse en les maudissant.</p>
+
+<p>Le propriétaire alla à la recherche de ses ânes,
+qu'il trouva immobiles, près de l'enclos des moines,
+la tête retournée sur le dos; saint Suliac les
+délivra de cette position incommode, et les ânes
+s'en allèrent, mais ils firent un tel bruit que le
+saint pour ne plus en être incommodé, élargit la<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
+Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.</p>
+
+<p>On voyait naguère dans les caves du presbytère
+un tableau sculpté en relief, fort vieux d'après la
+grossièreté du travail, et représentant les ânes, la
+tête retournée sur le dos.</p>
+
+<p>La tradition populaire ajoutait qu'une ligne tracée
+à l'entour du jardin et quatre petites houssines
+plantées aux quatre angles avaient suffi
+pour rendre immobiles, comme devant un mur de
+clôture, le ânes de Rigourden.</p>
+
+<p class="para">(M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Cerny</span>, <i>Saint-Suliac et ses Traditions</i> (abrégé), p. 13).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Dans la <i>Vie des saints de Bretagne</i>, éd. Kerdanet, la légende
+de saint Suliac est assez développée. Ce n'est qu'à
+partir du § 8 que l'on trouve des ressemblances entre elle
+et la légende ci-dessus:
+</p>
+
+<p>«Ayant labouré une pièce de terre, il y sema du
+bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui
+d'ordinaire, passoit ès prochains marets se jeta une
+nuit dans ce champ qui n'estoit pas fermé et en
+gasta une partie; le matin on vint en avertir saint
+Suliac; il se mit en prière, et puis prit son baston,
+dont il traça une ligne à l'entour du champ, et
+aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines
+pour toute haye et fossé.... la nuit suivante,<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
+les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages
+se voulurent jetter sur ledit champ; mais
+si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint
+avoit tracée, ils devinrent tous immobiles, sans se
+mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent
+esté de marbre ou de bronze; le saint abbé s'en
+alla devers le champ, donna sa bénediction à ces
+animaux, et leur deffendit désormais de venir ravager
+son blé: ce qu'ils observerent invariablement
+et se retirerent dans les marets.»</p>
+
+<p class="blok">
+Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant été
+paître malgré la défense dans les prairies appartenant aux
+religieux, sont changés en boucs hideux.
+</p><p class="blok">
+(<span class="smcap">Albert le Grand</span>, § 21).
+</p><p class="blok">
+Saint Suliac (1<sup>er</sup> octobre), abbé, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, est le patron de
+la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de
+Tressigneaux; il a une chapelle à Plomodiern. Dans l'église
+de Saint-Suliac il est, dit-on, enterré au bas de l'épître:
+au-dessus est un autel où sont exposés dans des reliquaires
+les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les
+fièvres. Il préserve aussi les animaux des épizooties, et est
+invoqué pour la guérison des plaies.
+</p><p class="blok">
+Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'après la tradition
+avait été bâtie par saint Suliac lui-même, a été plusieurs
+fois vendue et déplacée, et est toujours revenue à la place
+que le saint lui avait assignée; aujourd'hui qu'elle a disparu
+sans qu'on sache où elle est, le peuple assure que le
+patron l'a cachée et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une
+église sera réédifiée là où elle était jadis. (M<sup>me</sup> <span class="smcap">De Cerny</span>, l.
+c. p. 6, 11).
+<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI</h3>
+
+<p class="head">La submersion d'Herbauge</p>
+
+<p class="poem">
+Quand Herbauge la grande ville<br />
+Sur les eaux reparaîtra,<br />
+Nantes, Nantes la vieille sibylle<br />
+De ses bords disparaîtra.<br />
+</p>
+
+
+<p>Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et
+qui se trouvait à la place où sont les eaux. Les gens de là étaient
+riches, riches, mais très mauvais; ils menaient une vie de païens et
+adoraient une espèce de diable tout d'or.</p>
+
+<p>Voilà que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne
+trouva personne pour le loger, excepté Romain et sa femme. Il prêchait
+tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient
+tous à croire à la bête d'or.</p>
+
+<p>Un soir que tout le monde était en fête, qu'on dansait et chantait dans
+les rues, voilà que le saint fut averti que le bon Dieu était lassé de
+tous ces païens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir,
+<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> il
+allait les faire périr en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin
+courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de
+les emmener, mais à la condition qu'ils ne se retourneraient pas et
+qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.</p>
+
+<p>La femme de Romain venait justement de faire cuire une fournée; elle mit
+trois tourteaux sur sa tête, et avec son homme, elle suivit le saint. Il
+faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas à un pas
+devant eux. Voilà qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la
+terre était en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et
+tout aussitôt elle fut changée en pierre avec ses tourteaux. Romain ne
+l'entendant plus marcher, se retourna de même, et fut aussi lui changé
+en pierre. On les voit encore dans une prée au bord de l'eau à Saint
+Martin. Tous les ans, la veille de Noël, ceux qui pêchent en barque
+entendent les cloches sonner sous l'eau.</p>
+
+<p class="para">(<i>Conté par Nannon La Racine, à la Haye Fouassière et recueilli par M.
+Pitre de l'Isle du Dreneuc</i>).</p>
+
+<p class="top5">À six cents mètres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'après la
+tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme pétrissait
+son pain; elle se sauva en emportant dans une grêle ses «tourons», qui
+sont auprès de la grosse pierre et<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> sont de moyenne dimension. Une autre
+pierre dans la même prée est le fils de la bonne femme, nommé Pierrot,
+qu'elle avait prié Dieu de lui laisser emmener; mais s'étant détournée,
+elle fut changée en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Bizeul</span>, <i>De Rezay et du pays de Rais</i>, p. 50).</p>
+
+<p class="blok">
+Dans la <i>Vie des saints de Bretagne</i>, saint Martin va pour
+détourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge;
+mais il les prêche en vain, et ne trouve bon accueil que
+chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant révélé
+qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de
+sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder
+derrière soi. «Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin
+s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement
+de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses
+tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances
+qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur
+lieu se fit un grand lac qui s'appelle à présent le lac de
+Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et
+le tintamarre que causoient la cheute des édifices, les cris
+et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour
+regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du
+saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant été
+convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).
+</p><p class="blok">
+Saint Martin de Vertou, abbé, <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle (27 octobre), est
+le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon,
+du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.
+<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII</h3>
+
+<p class="head">Le voleur puni</p>
+
+
+<p>À la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre,
+près Rohan, une fenêtre est murée; voici ce
+que racontent à ce sujet les habitants du pays.</p>
+
+<p>Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des
+richesses dans la chapelle, résolut de s'y introduire;
+mais il avait compté sans la patronne du lieu.
+Lorsqu'il eut brisé le vitrail d'une des fenêtres, il
+fut bien surpris, une fois monté sur la muraille,
+de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de
+descendre d'un côté ou d'un autre, impossible de
+remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre
+depuis lors, et vous le voyez pétrifié et blotti dans
+la maçonnerie qui remplace la verrière défoncée par
+lui; il est à genoux et semble demander grâce.</p>
+
+<p>Telle est la légende; voici la réalité: au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, on démolit un oratoire où se trouvait le
+tombeau d'un chevalier surmonté d'une statue
+tumulaire. La mode était alors de boucher les fenêtres
+avec du moellon, pour éviter l'entretien des<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
+vitraux; on employa ce pauvre chevalier à fermer
+en partie l'une des baies, et voilà, comme quoi il
+figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la
+fenêtre. Intérieurement un badigeon recouvre cette
+profanation; mais du dehors on distingue si bien
+dans la maçonnerie le personnage agenouillé, que
+le peuple a inventé le récit qui précède.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Guillotin de Corson</span>, <i>Journal de Rennes</i>, 13 décembre 80).</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII</h3>
+
+<p class="head">Saint Eustache</p>
+
+
+<p>Il y avait une fois un monsieur qui était grand
+chasseur, et il n'était pas chrétien. Il s'appelait
+Eustache. Un jour il fut à la chasse, et, ayant
+vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y
+réussir, et le cerf s'approcha et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens
+te prévenir que si tu veux être heureux, il faut te
+faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants,
+sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et
+dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras
+privé de tous les biens de ce monde, tu perdras
+ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez
+réunis tous les quatre, et heureux à jamais.</p>
+
+<p>Le chasseur raconta à sa femme ce qui lui était
+arrivé, et elle consentit à recevoir le baptême,
+ainsi que ses enfants.</p>
+
+<p>Peu après, ils devinrent pauvres comme les
+mendiants des chemins, et ils résolurent de quitter
+le pays. Comme ils étaient sur le point de s'embarquer,
+<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
+et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le
+passage, le capitaine dit au mari:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai
+le passage à toi et à tes deux fils.</p>
+
+<p>Comme Eustache savait qu'il était destiné à
+perdre sa femme, il la laissa au capitaine et
+s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordèrent en
+pays étranger, et se trouvèrent au milieu d'une
+petite forêt, où ils s'endormirent tous les trois. À
+son réveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux
+fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait
+pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans
+une ferme, où on l'employa aux besognes les plus
+grossières.</p>
+
+<p>Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant
+été reconnu pour un guerrier de mérite, devint
+capitaine; ses fils étaient soldats dans son armée.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne,
+ils rencontrèrent leur mère qui ne les reconnut
+pas; ils lui demandèrent qui elle était. Elle leur
+dit son nom, et leur raconta comment elle avait
+perdu son mari et ses petits garçons, puis, qu'ayant
+été retenue à bord d'un navire, le capitaine, qui
+avait voulu lui faire violence, avait été tué d'un
+coup de tonnerre. «Maintenant, dit-elle, je cherche
+mon mari et mes petits enfants, car je crois
+qu'ils ne sont pas morts».</p>
+
+<p>&mdash;C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
+les deux soldats. Nous avons perdu notre père
+lorsque nous étions endormis dans un petit bois,
+après avoir traversé la mer. Quelqu'un nous avait
+enlevés sans nous réveiller.</p>
+
+<p>La mère était si contente qu'elle alla se jeter aux
+pieds du capitaine, pour lui demander de laisser
+ses fils aller avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre
+histoire.</p>
+
+<p>Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut
+que c'était sa femme, et il l'embrassa en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Eustache, ton mari.</p>
+
+<p>Plus tard, on sut qu'ils étaient chrétiens: les
+païens les jetèrent tous les quatre dans une
+fournaise ardente, et ils moururent au milieu du
+feu, en chantant des cantiques.</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par M<sup>lle</sup> Elodie
+Bernard</i>).</p>
+
+<p class="blok top5">
+Cette légende reproduit en, les abrégeant beaucoup et en
+y ajoutant quelques traits, les principaux épisodes de la vie
+de saint Eustache telle qu'elle est racontée dans la Légende
+Dorée (cf. <span class="smcap">Jacques de Voragine</span>, t. I, p. 335, éd. Brunet). Si je
+lui ai donné place parmi les Légendes dorées de la Haute-Bretagne,
+c'est parce que à Saint-Cast, pays assez voisin de
+Dinan, on la raconte à peu près de cette façon et que l'on
+<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>montre sur la grève de La Mare, l'endroit où le saint débarqua
+avec ses enfants. Il me semble probable que cette
+légende vient du livre cité plus haut, qui a été si populaire
+au moyen âge.
+</p><p class="blok">
+Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M.
+Guillotin de Corson, <i>Récits historiques</i>, p. 56, une grande
+dévotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton
+populaire:</p>
+
+<p class="poem blok">
+Saint Eustache<br />
+De tous maux détache.<br />
+</p>
+
+<p class="blok">Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien château du Teillay;
+sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse; à ses pieds
+se trouve son chien fidèle, devant lui se montre le cerf mystérieux
+présentant la croix au-dessus de sa tête. À saint Etienne en Coglès a
+lieu un pèlerinage à la chapelle de saint Eustache, près de laquelle est
+un beau rocher à bassin; il est surtout fréquenté par les femmes qui
+désirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre
+pèlerinage à Ercé en La Mée près d'une chapelle de Saint-Eustache.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV</h3>
+
+<p class="head">Saint Georges</p>
+
+
+<p>On raconte a Châtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un
+pieux laboureur voulant débarrasser les pierres, dites la Roche-Aride,
+des sorciers et des sorcières qui les hantaient s'était mis en prières
+sous un hêtre, au lieu appelé depuis Saint-Georges, et là suppliait ce
+grand et valeureux saint de venir avec son armée purger le pays des
+malins esprits qui le désolaient.</p>
+
+<p>Saint Georges, à la fin se laissa toucher et vint à la tête d'une légion
+de cavaliers, livrer un assaut aux suppôts du diable, qui furent battus
+et mis en déroute.</p>
+
+<p>La mêlée avait été si longue, et si rude, que les chevaux de la légion
+de saint Georges tarirent, tellement ils étaient altérés, une source qui
+coulait au pied de la Roche-Aride.</p>
+
+<p>Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au
+Paradis, vinrent se reposer à l'ombre du hêtre sous lequel priait le
+laboureur.<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p>
+
+<p>Ce serait en mémoire du passage du saint guerrier et pour le remercier
+de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait été érigée et
+placée sous son vocable dans l'emplacement même du hêtre.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Bézier</span>, <i>Supplément à l'Inventaire</i>, p. 49).</p>
+
+<p class="blok">
+Châtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron,
+et son église lui est dédiée; au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle il y avait un
+prieuré, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Florent.
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV</h3>
+
+<p class="head">La Vierge sauve Lamballe</p>
+
+
+<p>Le souterrain qui part de dessous l'église
+Notre-Dame, à Lamballe, va jusqu'à la mer;
+il a été creusé par les Anglais, qui voulaient s'emparer
+de la ville. Les habitants furent avertis du
+danger par un des saints de l'église; son doigt,
+qui était primitivement élevé, se baissa un peu
+tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant
+creusé dans la direction que montrait le saint, on
+trouva le souterrain.</p>
+
+<p>Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant,
+qu'il y avait, dans la rue Bario, un <i>moulant</i> de
+sang assez fort pour faire tourner la roue d'un
+moulin. Pour atteindre ceux qui étaient restés
+dans le fond du souterrain, on attacha des faux à
+deux b&#339;ufs, dans l'oreille desquels on mit de
+l'argent-vif (du mercure), et on les lâcha dans le
+souterrain, où ils mirent en pièces ce qui restait
+des Anglais.<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p>
+
+<p>C'est depuis cette défaite que les Anglais appellent
+Lamballe: «le traître Lamballe».</p>
+
+<p class="para">(<i>Recueilli à Saint-Gien en 1880</i>).</p>
+
+<p class="blok">
+Il circule une autre version de cette prétendue défaite
+des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite à la
+suite de la précédente dans les <i>Mémoires de la Société
+d'émulation des Côtes-du-Nord</i>, 1887.
+</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte d'entrée de Notre-Dame,
+côté ouest, à l'intérieur, le visiteur aperçoit une
+statue en bois, haute de deux mètres, dont la pose
+ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.</p>
+
+<p>La tête est légèrement renversée en arrière et
+nue; le bras droit est levé au-dessus de la tête; la
+main, un peu tendue, supporte un emblème indéchiffrable,
+mais pouvait aussi bien, dans le principe,
+agiter les grelots d'une <i>Folie</i> que jeter le
+bonnet phrygien d'une Raison par dessus les
+moulins; le pied cambré, le bras gauche arrondi
+et un peu éloigné du corps ont l'air d'esquisser
+une figure de carmagnole.</p>
+
+<p>Les vieux conteurs vous chuchotent à l'oreille
+que c'est une statue de la Liberté ou de la Raison,
+qui fut substituée a celle de la Vierge miraculeuse,
+pendant la grande Révolution<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Leurs pères ont<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
+parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit
+de modèle au sculpteur, quand elle était jeune.
+En les poussant un peu, ils vous disent même son
+nom.</p>
+
+<p>Toujours est-il que cette statue est restée au-dessus
+du maître-autel jusqu'à ces dernières
+années: quand on a refait les boiseries du ch&#339;ur,
+on a remis la statue miraculeuse à sa place et on a
+reporté la grande aussi près que possible de la
+porte, sans oser la mettre dehors.</p>
+
+<p>Quand on en fit la Foi, à la Restauration, on lui
+appuya le bras gauche sur une croix qu'elle paraît
+tenir malgré elle, et on substituait l'emblème qu'elle
+devait avoir dans la main droite celui qu'elle
+porte aujourd'hui.</p>
+
+<p>Si l'on en croit la légende, cette statue serait le
+saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient pénétré dans la place et se
+préparaient au pillage, après avoir mis une bonne
+garde à l'entrée du souterrain. Ils descendaient en
+ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus
+serrés que la foule qui suit le Saint-Sacrement à
+la Fête-Dieu. Dans leur précipitation, ils oublièrent
+deux énormes coulevrines chargées à mitraille,
+chacune contenant plus de quatre barriques de
+projectiles, et qu'ils avaient braquées sur la ville
+pour effrayer les habitants.<span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p>
+
+<p>Une pauvre veuve, femme du peuple, priait
+toute seule à Notre-Dame, avec son petit enfant,
+quand elle vit cette grande statue lever son bras
+droit et tenir dans sa main une torche allumée.</p>
+
+<p>Saisie de frayeur, elle sort en toute hâte, aperçoit
+la mèche qui fume auprès des coulevrines
+restées sans gardiens et la rue pleine d'assiégeants
+se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais
+c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse
+de faire. On entendit alors une détonation épouvantable
+et tous les Anglais furent massacrés, un
+peu par la mitraille et beaucoup par une puissance
+surnaturelle qui profita du nuage de fumée produite
+pour tuer le reste.</p>
+
+<p>Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqué
+le souterrain aux défenseurs de la place,
+avant l'entrée des Anglais.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI</h3>
+
+<p class="head">La Vierge de la Grand'Porte à S<sup>t</sup>-Malo
+et la Vierge de Rennes</p>
+
+
+<p>Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers
+les Indes aperçut un jour un objet volumineux
+qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le
+chercher; c'était une caisse cerclée de fer dans
+laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et
+l'équipage fut bien étonné de voir qu'une telle
+masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit
+disposer une place convenable dans l'entrepont
+pour y placer la statue, faisant le v&#339;u de l'offrir à
+la ville de Saint-Malo, aussitôt après son retour. Il
+voulut alors continuer sa route, mais il eut à subir
+une telle série d'ouragans extraordinaires, qu'il
+finit par comprendre que la Madone de pierre ne
+voulait pas aller aux Indes et avait hâte de se
+trouver à Saint-Malo. Aussitôt le beau brick vira de
+bord, bout pour bout, et grand vent arrière, fila
+vers le Clos-Poulet où il arrive après une très
+rapide traversée.<span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p>
+
+<p>La Vierge fut portée triomphalement dans le
+ch&#339;ur de la cathédrale où elle resta exposée plusieurs
+mois à la dévotion des fidèles. Ensuite, elle
+fut placée au-dessus de la Grand'Porte, à la place
+où elle est encore aujourd'hui.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">E. Herpin</span>, <i>La côte d'Emeraude</i>, p. 1).</p>
+
+<p class="top5">On attribua à cette statue plusieurs miracles:
+c'est elle qui arrêta jadis l'incendie qui menaçait
+de détruire Saint-Malo, et une pieuse croyance
+raconte que jamais une calamité publique ne frappera
+la ville tant qu'une bougie brillera aux pieds
+de Notre-Dame de la Grand'Porte.</p>
+
+<p class="blok">
+M. Harvut me communique la légende qui suit:
+</p>
+
+<p>En 1693 et 1695 les Anglais bombardèrent la ville
+de Saint-Malo, mais sans résultat appréciable;
+dans ce même temps, on s'aperçut un jour que la
+Vierge de la Grand'Porte avait étendu le bras
+droit, et semblait, du doigt, indiquer un point de
+la place qui s'étend devant sa niche. Comme on
+craignait toujours les embûches des ennemis de la
+France, on fit des recherches sur le point qu'indiquait
+la Vierge, et on découvrit à une certaine
+profondeur un dépôt de matières inflammables et<span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
+explosibles, munies d'une mèche se profilant au
+dehors, et destinées évidemment à faire sauter le
+quartier. Aussitôt cette découverte faite, la Vierge
+reprit sa position habituelle.</p>
+
+<p class="blok">
+Dans son livre sur les rues de Saint-Malo, M. Harvut
+donne quelques détails sur cette statue:
+</p><p class="blok">
+Au-dessus de la porte, du côté intérieur des fortifications,
+existe une niche dans laquelle le Père Vincent Huby, jésuite,
+fit placer solennellement, en 1663, à la suite de l'incendie
+de 1661, une statue de la Vierge de grandeur plus que
+naturelle, pour mettre la ville sous l'invocation de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
+</p>
+
+<p class="blok top5">
+Lorsque la statue de Notre-Dame-des-Miracles fut solennellement
+remise en son premier et ancien autel, le P.
+Georges Fautrel écrivit la relation de cette cérémonie, que
+M. de Kerdanet a réimprimée dans son édition de la <i>Vie
+des saints de Bretagne</i>.
+</p><p class="blok">
+On y trouve ce passage, où il rapproche le miracle de Saint-Malo,
+d'un prodige plus ancien arrivé dans une autre ville
+de Bretagne: «Il n'est presque personne à Rennes qui ne
+sçache que depuis plus de trois cents ans, la ville doit sa
+délivrance à la sainte image de Notre-Dame des Miracles.
+On ne peut entrer dans Saint-Sauveur, qu'au centre et au
+c&#339;ur de cette église, il ne s'y remarque aussitôt une pierre
+assez visible qui s'élève un peu de terre et semble fermer
+un puits: qui ne sait ce qu'elle fait là, ne se peut empêcher
+d'en demander la raison. Mais la tradition apprend à
+tous ceux qui s'en informent que cette pierre est là pour
+boucher l'ouverture d'une mine que firent autrefois les
+<span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>Anglais ayant dessein sur la ville, dans le désespoir où ils
+étoient de l'emporter autrement que par surprise. De plus
+elle nous dit que Rennes en fut miraculeusement délivrée
+par la faveur de la sainte Vierge, dont l'image qui est
+encore la même et sur le même autel qu'elle étoit alors,
+par un sensible mouvement de main, montra distinctement
+le lieu de la mine et l'endroit par où l'ennemi prétendoit
+faire irruption. Et ce qui lui en ôta le moyen ce fut que la
+propre nuit qu'il avoit arrêtée pour l'exécution de son
+dessein, le peuple appelé en l'église de Saint-Sauveur, au
+bruit extraordinaire des cloches qui sonnèrent d'elles-mêmes
+à plusieurs reprises, au grand étonnement de tout
+le monde, deux cierges ayant apparu sur l'autel où cette
+sainte image est honorée, on s'aperçut aussitôt du danger
+où l'on étoit, et il ne fut pas difficile aux braves qui
+défendoient la ville de repousser ces aventuriers, qui, pour
+s'être engagés en cette occasion, furent ensevelis en la
+propre fosse qu'ils avaient faite».
+</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII</h3>
+
+<p class="head">La Vierge du Temple et les Anglais</p>
+
+
+<p>En 1758, au moment du débarquement des
+Anglais en Bretagne, la statue de la Vierge du
+Temple suait tellement que deux hommes étaient
+constamment occupés à l'essuyer. On dut à son
+intercession de voir les Anglais rétrograder. Jamais
+en effet, à ce que les paysans racontèrent à Habasque
+vers 1832, ils ne purent dépasser le Temple,
+bien qu'on ne leur opposât pas de troupes. Suivant
+une autre légende que j'ai recueillie, la Vierge pour
+arrêter l'ennemi, fit grossir de telle sorte le ruisseau
+qui passe à cet endroit, que les Anglais ne
+purent le franchir.</p>
+
+<p class="para">(<span class="smcap">Paul Sébillot</span>, <i>Traditions de la Haute-Bretagne</i>, t. I,
+p. 369).</p>
+
+<p class="blok">
+La chapelle du Temple, qui est fort ancienne, est située
+au village de ce nom, en la paroisse de Pléboulle.
+<span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
+
+
+<hr />
+
+<h3>PERSONNAGES SACRÉS</h3>
+<p class="c">QUI FIGURENT DANS LA PETITE LÉGENDE DORÉE</p>
+
+<ul style="margin-left:15%;margin-right:auto;">
+<li>Aaron, <a href="#Page_162">162</a>.</li>
+<li>Abraham, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_151">151</a>.</li>
+<li>Amateur, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+<li>André, <a href="#Page_74">74</a>.</li>
+<li>Anne (sainte), <a href="#Page_83">83</a>.</li>
+<li>Antoine, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_90">90</a>.</li>
+<li>Arbrissel, <a href="#Page_88">88</a>.</li>
+<li class="sp">Benoît de Macerac, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
+<li>Blanche (sainte), <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_5">5</a>.</li>
+<li>Briac, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+<li>Brigitte (sainte), <a href="#Page_115">115</a>.</li>
+<li class="sp">Cado, <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+<li>Carapibo, <a href="#Page_133">133</a>.</li>
+<li>Cast, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_31">31</a>.</li>
+<li>Chasné (sainte de), <a href="#Page_135">135</a>.</li>
+<li>Cieux, <a href="#Page_28">28</a>.</li>
+<li>Clément, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_21">21</a>.</li>
+<li>Congard, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Convoyon, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_154">154</a>.</li>
+<li>Corentin, <a href="#Page_144">144</a>.</li>
+<li>Couturier, <a href="#Page_132">132</a>.</li>
+<li class="sp">Dolay, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li class="sp">Enogat, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+<li>Eustache, <a href="#Page_211">211</a>.</li>
+<li>Eutrope, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+<li class="sp">Fiacre, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_65">65</a>, <a href="#Page_70">70</a>.</li>
+<li>Froumi, <a href="#Page_8">8</a>.</li>
+<li class="sp">Gendrot, <a href="#Page_138">138</a>.</li>
+<li>Georges, <a href="#Page_214">214</a>.</li>
+<li>Germain, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_151">151</a>.</li>
+<li>Gobrien, <a href="#Page_185">185</a>.</li>
+<li>Gorgon, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Goustan, <a href="#Page_38">38</a>.</li>
+<li>Gravé, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Guénolé, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_69">69</a>.</li>
+<li>Guillaume, <a href="#Page_52">52</a>.</li>
+<li>Guillaume Pinchon, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_174">174</a>.</li>
+<li>Guingalois, <a href="#Page_67">67</a>.</li>
+<li>Guyomard, <a href="#Page_188">188</a>.</li>
+<li class="sp">Hubert, <a href="#Page_58">58</a>.</li>
+<li class="sp">Jacques, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_173">173</a>.</li>
+<li><span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>Jacut, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Jean, <a href="#Page_77">77</a>.</li>
+<li>Jésus, <a href="#Page_172">172</a>.</li>
+<li>Job, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+<li>Jugon, <a href="#Page_164">164</a>.</li>
+<li class="sp">Lambert, <a href="#Page_156">156</a>.</li>
+<li>Léger, <a href="#Page_49">49</a>.</li>
+<li>Lénard, <a href="#Page_141">141</a>.</li>
+<li>Lin, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
+<li>Lunaire, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_34">34</a>.</li>
+<li>Lyphard, <a href="#Page_60">60</a>.</li>
+<li class="sp">Malo, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+<li>Marcoul, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
+<li>Martin, <a href="#Page_48">48</a>.</li>
+<li>Martin de Vertou, <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
+<li>Mathurin, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+<li>Maudez, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Maurise, <a href="#Page_157">157</a>.</li>
+<li>Mauron, <a href="#Page_152">152</a>.</li>
+<li>Méen, <a href="#Page_55">55</a>.</li>
+<li>Melaine, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
+<li>Méloir, <a href="#Page_144">144</a>.</li>
+<li>Michel, <a href="#Page_45">45</a>.</li>
+<li>Mirli, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
+<li>Morin (Pierre), <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_106">106</a>.</li>
+<li class="sp">Notre-Dame, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_216">216</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
+<li class="sp">Pabu, <a href="#Page_85">85</a>.</li>
+<li>Pataude (sainte), <a href="#Page_134">134</a>.</li>
+<li>Patrice, <a href="#Page_49">49</a>.</li>
+<li>Perreux, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+<li>Pitié (sainte), <a href="#Page_83">83</a>.</li>
+<li>Pontin, <a href="#Page_8">8</a>.</li>
+<li class="sp">Quay, <a href="#Page_189">189</a>.</li>
+<li class="sp">Riowen, <a href="#Page_12">12</a>.</li>
+<li>Roch, <a href="#Page_64">64</a>.</li>
+<li>Rou, <a href="#Page_135">135</a>.</li>
+<li class="sp">Sainte aux pochons, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
+<li>Samson, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
+<li>Sauveur, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+<li>Servan, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+<li>Suliac, <a href="#Page_202">202</a>.</li>
+<li>Syphorien, <a href="#Page_41">41</a>.</li>
+<li class="sp">Tudual, <a href="#Page_85">85</a>.</li>
+<li class="sp">Valay, <a href="#Page_43">43</a>.</li>
+<li>Viau, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+<li>Victor de Campbon, <a href="#Page_63">63</a>.</li>
+<li>Vierge (la sainte), <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_177">177</a>, <a href="#Page_216">216</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
+<li>Volvire (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_133">133</a>.</li>
+<li>Vran, <a href="#Page_151">151</a>.</li>
+<li class="sp">Yves, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
+</ul>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p>
+
+<p class="image"><img src="images/024.png" alt="image: Croix de la partie française du Morbihan"
+width="117" /><br />Croix de la partie française du Morbihan,<br />d'après
+<span class="smcap">Rosenzweig</span>,<br /><i>Les Croix de pierre
+du Morbihan</i>.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span></p>
+
+<p class="c top15">
+<i>Achevé d'imprimer</i><br />
+le dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt-dix-sept<br />
+<br />
+<span class="smcap">par</span><br />
+<span class="aut">H. DALOUX</span><br />
+<br />
+14 <i>bis</i>&mdash;RUE LOFFICIAL&mdash;14. <i>bis</i><br />
+BAUGÉ<br />
+(Maine-et-Loire)<br />
+</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cf. <span class="smcap">Sébillot</span>. <i>Traditions et superstitions de la
+Haute-Bretagne</i>, t. 1, p. 326; en Berry une légende substitue saint
+Martin à saint Michel, et lui fait bâtir en hiver un moulin tout de
+glace, que le diable troque contre un moulin de pierre qu'il avait
+construit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir p. 62, une légende qui se rattache à cette roche.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Village du Gouray, peu distant de la colline où se trouve
+la chapelle de saint Roch.
+</p><p>
+À Ménéne, au milieu d'un ancien retranchement est la chapelle en ruine
+de saint Roch. (<span class="smcap">Cayot-Delandre</span>, p. 340).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Guillaume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Il mentionne le récit qui se faisait dans le peuple de
+Montfort d'une empreinte laissée par la cane sur le manteau de la
+cheminée de la grande salle du château.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> La mort des fées. <i>Contes populaires de la Haute-Bretagne</i>,
+2<sup>e</sup> série, nº XX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Village de Saint-Aaron, à six kilomètres de Notre-Dame, où
+l'on prétend voir les ruines d'un vieux château.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir la légende de la page 68; M<sup>lle</sup> de Volvire mouru en
+odeur de sainteté, l'an 1694.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> D'après une communication de M. Jules Lemoine, cette
+statue, qui lui semble du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, vient de l'abbaye de
+Saint-Aubin-des-Bois.</p></div>
+</div>
+
+<hr />
+
+<h3>PRINCIPAUX OUVRAGES</h3>
+
+<p class="head">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<ul style="margin-left:20%;margin-right:20%;">
+<li><span class="smcap">Contes populaires de la Haute-Bretagne</span>, 1<sup>re</sup> série. <i>Paris</i>, Bibliothèque Charpentier, 1880, in-18. ... ... 3 fr. 50</li>
+<li><span class="smcap">Contes des paysans et des pêcheurs</span>, 2<sup>e</sup> série des contes populaires de la Haute-Bretagne. <i>Paris</i>, Bibliothèque Charpentier, 1881, in-18. ... ... 3 fr. 50</li>
+<li><span class="smcap">Contes des marins</span>, 3<sup>e</sup> série des contes populaires de la Haute-Bretagne. <i>Paris</i>, Bibliothèque Charpentier, 1882, in-18. ... ... 3 fr. 50</li>
+<li><span class="smcap">Littérature orale de la Haute-Bretagne</span>. <i>Paris</i>, Maisonneuve, 1881, pet. in-12 elzévir. ... ... 5 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne</span>. <i>Paris</i>, Maisonneuve, 1882, 2 vol. petit in-12 elzévir. ... ... 10 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Contes de terre et de mer</span>, légendes de la Haute-Bretagne, illustrations de G. Bellenger, Léonce Petit et Sahib. <i>Paris</i>, Charpentier, 1883, in-8 (épuisé).</li>
+<li><span class="smcap">Le Blason populaire de la France</span> (en collaboration avec H. Guidoz). <i>Paris</i>, L. Cerf, 1884, in-18. ... ... 3 fr. 50</li>
+<li><span class="smcap">Contes des provinces de France</span>. <i>Paris</i>, L. Cerf, 1884, in-18. ... ... 3 fr. 50</li>
+<li><span class="smcap">Gargantua dans les traditions populaires</span>. <i>Paris</i>, Maisonneuve, 1883, p. in-12 elzévir. ... ... 5 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Légendes croyances et superstitions de la mer</span>. <i>Paris</i>, Bibliothèque Charpentier, 1886-1887, 2 in-18. ... ... 7 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Coutumes populaires de la Haute-Bretagne</span>. <i>Paris</i>, Maisonneuve, 1886, pet. in-12 elzévir. ... ... 5 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Les travaux publics et les mines dans les légendes et les superstitions de tous les pays</span>. <i>Paris</i>, Rothschild, 1894, in-8 illustré. ... ... 40 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Légendes et curiosités des métiers</span>. <i>Paris</i>, E. Flammarion, 1895, gr. in-8 illustré. ... ... 12 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Annuaire de Bretagne</span> pour 1897 (en collaboration avec René Kerviler). <i>Rennes</i>, Plihon et Hervé, 1897, in-8 illustré. ... ... 4 fr.</li>
+<li><span class="smcap">Contes Espagnols</span>. <i>Paris</i>, Charavay, Mantoux et Martin, 1897, in-8 illustré. ... ... 1 fr. 50</li>
+</ul>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Petite légende dorée de la
+Haute-Bretagne, by Paul Sébillot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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