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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:32:45 -0700
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+Project Gutenberg's La mort de Lucrèce, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La mort de Lucrèce
+
+Author: William Shakespeare, 1564-1616
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
+
+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26757]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+
+
+
+
+ LA MORT DE LUCRÈCE[1]
+
+ POËME.
+
+
+[Note 1: The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.]
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.
+
+
+Très-honorable seigneur,
+
+L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit, sans
+commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance. que j'ai
+en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers imparfaits,
+me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous appartient,
+ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du tout que je vous
+ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon zèle se montrerait
+davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à Votre Seigneurie, à
+qui je souhaite de longs jours, embellis par toutes sortes de félicités.
+
+De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,
+
+W. SHAKSPEARE.
+
+
+
+
+ ARGUMENT
+
+Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil
+excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père
+Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois et les
+coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages du peuple,
+alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses fils et des nobles
+romains.
+
+Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un soir
+dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant
+après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes; entre
+autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son épouse Lucrèce.
+Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous pour Rome avec
+l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue, de vérifier ce que
+chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa femme (quoique ce fût
+tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses suivantes, tandis que les
+autres dames étaient à danser ou livrées à d'autres distractions.
+Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire à Collatin, et la gloire à
+sa femme.
+
+Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais, étouffant sa
+passion pour le moment, il retourna au camp avec les autres. Bientôt
+après il repart secrètement, et, à cause de son rang, il est reçu et
+logé royalement par Lucrèce, à _Collatium_. Dès la première nuit, il se
+glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait violence, et s'enfuit de
+bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable situation, dépêche deux
+messagers, l'un à Rome, à son père, l'autre au camp, à Collatin. Ils
+arrivent tous deux, accompagnés, l'un de Junius Brutus, l'autre de
+Publius Valérius, et trouvant Lucrèce en habits de deuil, ils lui
+demandent la cause de sa douleur. Elle leur fait d'abord prononcer le
+serment de la venger, révèle le coupable, les détails de son attentat,
+puis se poignarde du consentement de tous et avec d'unanimes
+acclamations.
+
+D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent de
+détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le cadavre à
+Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du criminel, et
+termine par d'amères invectives contre la tyrannie du roi. Le peuple est
+tellement irrité que l'exil des Tarquins est proclamé et la monarchie
+convertie en république.
+
+
+
+
+ LA MORT DE LUCRÈCE
+
+ POËME.
+
+
+I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée sous les
+remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin, sur les ailes
+perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le feu obscur qui, caché
+sous de pâles cendres, se prépare à s'élever et à entourer de flammes
+ardentes les formes de la belle épouse de Collatin, Lucrèce la chaste.
+
+II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé ses désirs
+voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment l'incomparable incarnat
+et la blancheur qui brillaient dans ce ciel de sa félicité, où des
+astres mortels, aussi beaux que les astres des cieux; réservaient à lui
+seul le pur éclat de leurs rayons.
+
+III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente de
+Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant connaître
+quelle richesse inestimable les dieux lui avaient accordée dans la
+possession de sa belle compagne, et estimant sa fortune si haut, que les
+rois pouvaient bien avoir en partage plus de gloire, mais que ni roi ni
+seigneur n'avait une dame aussi incomparable.
+
+IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui, lorsqu'on te
+possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée du matin devant les
+rayons d'or du soleil! Date effacée avant même d'être commencée!
+L'honneur et la beauté, entre les bras de celui qui en jouit, sont bien
+mal fortifiés contre un monde rempli de dangers.
+
+IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes sans avoir besoin
+d'un orateur; quel besoin donc de faire le panégyrique d'un objet si
+remarquable, ou pourquoi Collatin est-il le premier à publier ce riche
+bijou, qu'il devrait garder bien loin de l'oreille des ravisseurs,
+puisqu'il est tout à lui?
+
+VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce qui
+tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos oreilles
+que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor, au-dessus de
+toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie de Tarquin, indigné
+qu'un inférieur se vantât de posséder ce riche trésor dont ses
+supérieurs étaient privés.
+
+VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente: il
+négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le soin de son rang, et
+partit au plus vite pour éteindre le feu qui brûle dans son coeur. O
+ardeur trompeuse et téméraire qu'attend le froid repentir, ton printemps
+hâtif se flétrit toujours et jamais ne vieillit!
+
+VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli par la
+dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu et la beauté se
+disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa gloire: quand la vertu
+faisait la fière, la beauté rougissait de honte; quand la beauté se
+vantait de sa pudique rougeur, la vertu dépitée la couvrait d'une pâleur
+argentée.
+
+IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi donnée par
+les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la vertu réclame de la
+beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au temps de l'âge d'or pour en
+parer ses joues argentées, et qu'elle appelait alors son bouclier, lui
+apprenant à s'en servir dans le combat, afin que, lorsque la honte
+attaquerait, le rouge défendit le blanc.
+
+X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté par le rouge
+de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était la reine de sa
+couleur; depuis la minorité du monde leurs droits étaient prouvés;
+cependant leur ambition leur fait encore engager le combat, leur
+souveraineté réciproque étant si grande, que souvent elles changent de
+trône entre elles.
+
+XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs chastes rangs
+cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il contemple sur le
+champ de bataille de ce beau visage; et là de peur d'y être tué, le
+lâche vaincu et captif se rend aux deux armées, qui aimeraient mieux le
+laisser aller que de triompher d'un ennemi si perfide.
+
+XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a tant louée, a
+dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté, dont l'éclat surpasse
+de beaucoup ses stériles louanges. C'est pourquoi Tarquin, dans son
+imagination, supplée à ce qui manquait au panégyrique de Collatin, dans
+la muette extase de ses yeux ravis.
+
+XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin de
+soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne rêvent guère
+au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à la glu ne craignent
+aucune embûche dans les buissons. C'est ainsi que Lucrèce, dans son
+innocence, fait un accueil respectueux à son hôte royal, dont le vice
+caché n'exprime aucune mauvaise intention au dehors.
+
+XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité de son
+rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui paraissait réglé,
+excepté parfois un excès d'admiration dans ses regards; car en
+embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire: mais le riche manque de
+tant de choses, que malgré son abondance il désire encore davantage.
+
+XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger, ne pouvait
+deviner le sens de leurs éloquents regards, ni lire les secrets subtils
+gravés sur les marges de cristal de semblables livres. Elle ne touchait
+point d'appâts inconnus et ne craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait
+interpréter ses regards voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux
+étaient ouverts à la lumière.
+
+XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux dans les
+plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin, rendu
+glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et ses lauriers
+victorieux. Elle exprime sa joie en levant les mains au ciel, et le
+remercie silencieusement de ces heureux succès.
+
+XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse de se
+trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se montre dans son beau
+ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit, mère de la terreur et de la
+crainte, déploie ses ténèbres sur le monde, et enferme le jour dans sa
+prison souterraine.
+
+XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant la fatigue
+et le besoin du sommeil; car après le souper il avait passé une partie
+de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce. Maintenant le sommeil de
+plomb lutte avec les forces de la vie; chacun va s'endormir, excepté les
+voleurs, les soucis et les esprits troublés qui veillent.
+
+XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous les périls qu'il
+court pour satisfaire ses désirs; cependant il reste résolu de les
+satisfaire, quoique ses faibles espérances lui conseillent d'y renoncer.
+Le désespoir est souvent invoqué pour réussir: et quand un grand trésor
+est le prix qu'on attend, en vain il y va de la mort, on ne suppose pas
+que la mort existe.
+
+XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir, qu'ils
+laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et ainsi plus
+ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat de l'excès
+n'est que de rassasier et d'amener de tels chagrins, qu'ils font encore
+banqueroute dans leurs pauvres profits.
+
+XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur, de richesse
+et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons tant de difficultés, que
+nous jouons un contre tout, ou bien tout contre un. Les uns jouent la
+vie contre l'honneur, les autres l'honneur contre la richesse, et
+souvent la richesse cause la mort et la perte de tout.
+
+XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce que nous sommes
+pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse ambitieuse de tout
+posséder nous tourmente de l'imperfection de ce que nous avons, et nous
+le fait négliger pour réduire dans notre folie quelque chose à rien en
+voulant l'augmenter.
+
+XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir, en sacrifiant
+son honneur pour satisfaire son incontinence; c'est pour lui-même qu'il
+va se perdre. A qui donc pourra-t-on se fier, si l'on ne peut plus se
+fier à soi-même? où trouvera-t-il un étranger juste, celui qui se trahit
+lui-même et se condamne aux paroles calomnieuses et aux jours
+misérables?
+
+XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la nuit, où un
+profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune étoile secourable ne
+prêtait sa lumière; point d'autre bruit que les cris des hibous et des
+loups qui présagent la mort. Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les
+pauvres brebis; les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la
+débauche et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr.
+
+XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance de son lit, et
+jette brusquement son manteau sur son bras, follement agité par le désir
+et la crainte. Le désir le flatte d'un ton doucereux, la crainte lui
+prédit malheur; mais la simple crainte, séduite par les charmes impurs
+de la luxure, se retire battue par la violence du désir insensé.
+
+XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour tirer de la
+froide pierre des étincelles de feu, dont il allume une torche qui va
+servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite il parle en ces termes à
+la flamme: «De même que j'ai forcé ce feu à sortir de cette pierre, il
+faut que je force Lucrèce à céder à mon désir.»
+
+XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa coupable
+entreprise, et discute dans le secret de son coeur les malheurs qui
+peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein de dédain, il méprise
+l'armure nue de la débauche, et adresse ces justes reproches à ses
+injustes pensées.
+
+XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête pas pour
+noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes pensées, mourez
+avant de salir de votre infamie ce qui est divin; offrez un encens pur
+sur un si pur autel; que l'humanité abhorre un forfait qui souille la
+fleur modeste de l'amour, blanche comme la neige.
+
+XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes! déshonneur au
+tombeau de ma famille! acte impie qui comprend tous les attentats! Un
+brave guerrier être l'esclave d'une tendre passion! La véritable valeur
+devrait se respecter elle-même. Oh! mon crime sera si vil et si lâche
+qu'il restera gravé sur mon front.
+
+XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me survivra, et sera une
+tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le héraut trouvera quelque honteux
+écusson pour attester ma folle passion, si bien que mes enfants,
+déshonorés par ce souvenir, maudiront mes cendres, et ne croiront pas
+être coupables en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.
+
+XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je cherche? un rêve,
+un souffle, un plaisir fugitif qui achète la joie d'une minute pour
+gémir une semaine, ou qui vend l'éternité pour acquérir une bagatelle?
+Quel est celui qui, pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne;
+ou quel est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une
+couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le sceptre?
+
+XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il pas;
+et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il pas ici pour prévenir ma
+honteuse entreprise, ce siége qui menace son hymen, cette tache pour la
+jeunesse, cette douleur pour le sage, cette vertu mourante, cette honte
+éternelle, et ce crime suivi d'un blâme sans fin?
+
+XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand tu m'accuseras de
+ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle pas muette, mes faibles
+membres ne frémiront-ils pas? mes yeux n'oublieront-ils pas de voir, et
+mon perfide coeur ne saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la
+crainte le surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre ni
+fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de terreur.
+
+XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père, ou bien dressé des
+embûches contre mes jours; s'il n'était pas mon ami, mon désir de
+corrompre sa femme aurait quelque excuse dans la vengeance ou les
+représailles; mais il est mon parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma
+honte et mon crime à jamais inexcusables.
+
+XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est connu, il est
+odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer. Je lui demanderai son
+amour; mais elle ne s'appartient pas; le pire sera un refus et des
+reproches: ma volonté est ferme, et la faible raison ne saurait
+l'ébranler. Celui qui craint une sentence ou la morale d'un vieillard se
+laissera intimider par une tapisserie.»
+
+XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide conscience et
+sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes pensées, dont il
+cherche même à détourner le sens à son avantage; ce qui, dans un moment,
+confond et détruit l'influence de la vertu; et il va si loin, que ce qui
+est une lâcheté lui paraît une action vertueuse.
+
+XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se dit-il, interrogeant
+mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre de mauvaises nouvelles
+de l'armée dont son bien-aimé Collatin fait partie. Oh! comme la crainte
+lui donnait des couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les
+roses que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches
+comme cette mousseline elle-même.
+
+XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la forçait de trembler
+de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de tristesse, et la fit encore
+frémir davantage jusqu'à ce qu'elle apprît que son époux était sain et
+sauf: alors elle sourit avec tant de grâce, que si Narcisse l'avait
+aperçue en ce moment, l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se
+noyer.
+
+XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou des excuses? Tous
+les orateurs sont muets quand la beauté plaide; les pauvres malheureux
+éprouvent le remords après de légers méfaits. L'amour ne prospère pas
+dans le coeur qui craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me
+conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche lui-même
+combat, et ne veut pas être vaincu.
+
+XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats, respect et
+raison, soyez le partage de la vieillesse ridée. Mon coeur ne
+contrariera jamais mes yeux, la triste tentation et les réflexions
+profondes conviennent au sage; mon rôle, c'est la jeunesse, et je dois
+les bannir du théâtre. Le désir est mon pilote, la beauté ma prise; qui
+aurait peur de couler à fond quand il s'agit d'un tel trésor?
+
+XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte salutaire
+est presque détruite par l'irrésistible concupiscence. Tarquin se glisse
+sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un honteux espoir et d'une
+amoureuse méfiance; l'un et l'autre, comme deux serviteurs de
+l'injustice, le troublent tellement de leurs inspirations opposées que
+tantôt il projette une ligue et tantôt une invasion.
+
+XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce, et à côté
+d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses yeux qui la regarde le
+confond; l'autre, qui considère son époux, se refuse comme plus divin à
+un spectacle si perfide et il adresse un appel vertueux au coeur qui une
+fois corrompu choisit la plus mauvaise part.
+
+XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la joyeuse
+apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion comme les
+minutes forment des heures; ils sont si fiers de leur capitaine qu'ils
+lui payent un tribut plus humble que celui qu'ils lui doivent. Conduit
+ainsi en insensé par ses désirs infernaux, le prince romain marche au
+lit de Lucrèce.
+
+XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la chambre et sa
+volonté sont toutes forcées par lui et quittent leur poste, mais en
+s'ouvrant elles font entendre un craquement qui tance son mauvais
+dessein, ce qui fait réfléchir un moment le voleur. Le seuil fait
+grincer la porte pour avertir de son approche; les belettes, vagabondes
+nocturnes, crient en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte
+son effroi.
+
+XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à travers les
+fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa torche pour
+l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage, éteint sa clarté
+conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un coupable désir dévore, exhale
+un autre souffle qui rallume la torche.
+
+XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de Lucrèce
+auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur les nattes où il
+le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille lui pique le doigt,
+comme si quelqu'un lui disait: ce gant n'est point habitué aux
+licencieux jeux; retire-toi à la hâte, tu vois que les ornements de
+notre maîtresse sont chastes.
+
+XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter, il
+interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les portes, le
+vent, le gant qui le retardent sont pour lui des épreuves accidentelles,
+ou comme ces rouages qui ralentissent l'horloge jusqu'à ce que chaque
+minute ait payé son tribut à l'heure.
+
+XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là comme les petites
+gelées qui quelquefois menacent le printemps pour ajouter encore plus de
+prix à ses charmes et donner aux oiseaux plus de raison de chanter; la
+peine paye le revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de
+grands vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le
+marchand avant qu'il entre riche dans le port.»
+
+XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de sa pensée. Un
+loquet docile est tout ce qui protège contre lui l'objet précieux qu'il
+cherche. L'impiété a tellement bouleversé son coeur qu'il commence à
+prier pour sa proie, comme si les dieux pouvaient approuver son crime.
+
+L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé à
+l'éternelle puissance que ses criminelles pensées triomphent de cette
+charmante beauté, et prié les dieux de lui être propices dans ce moment,
+il tressaille soudain et dit: «Je dois donc déflorer! les dieux que
+j'invoque abhorrent cette action, comment m'aideraient-ils à la
+commettre?
+
+LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes dieux et mon guide;
+ma volonté est basée sur une ferme résolution; les pensées ne sont que
+des rêves tant que leurs effets ne sont pas éprouvés. Le plus noir
+attentat est lavé par l'absolution; le feu de l'amour a pour ennemie la
+glace de la crainte: l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse
+cache la honte qui suit la douce volupté.»
+
+LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et de son genou il
+ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément, la colombe que ce
+hibou nocturne veut saisir; c'est ainsi que la trahison surprend dans le
+sommeil! celui qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart;
+mais Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la
+merci de son dard mortel.
+
+LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple ce lit encore
+pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour roulant ses yeux
+avides dans leurs orbites, c'est leur trahison qui a égaré son coeur. Il
+donne bientôt à sa main le signal d'ouvrir le nuage qui cache la lune
+argentée.
+
+LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant d'un nuage,
+nous prive de la vue. De même, à peine le rideau est tiré, que les yeux
+de Tarquin commencent à cligner, éblouis par trop d'éclat. Soit qu'en
+effet les traits de Lucrèce réfléchissent une éblouissante lumière, soit
+que quelque reste de honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont
+aveuglés et se tiennent fermés.
+
+LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils auraient vu
+alors le terme de leur crime, et Collatin aurait pu encore reposer
+tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche non souillée. Mais ils
+s'ouvriront pour détruire cette union bénie et aux saintes pensées.
+Lucrèce devra sacrifier à leur vue son bonheur, sa vie et son plaisir
+dans ce monde.
+
+LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant d'un baiser
+légitime le coussin affligé, qui semble se partager en deux et se
+soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur. Entre ces deux
+collines, la tête de Lucrèce est comme ensevelie, telle qu'un saint
+monument placé là pour être admiré par des yeux profanes.
+
+LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la couverture
+verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait à une marguerite
+d'avril sur le gazon humide des perles de la rosée. Tels que des soucis,
+ses yeux avaient abrité leur éclat, et reposaient dans les ténèbres
+jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour.
+
+LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O
+modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de
+la vie dans le sein de la mort et déployaient les couleurs sombres de la
+mort dans l'absence passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient
+tant de charmes dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre
+elles aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort
+dans la vie.
+
+LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire entourés d'un
+cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et non conquis; ne
+connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur à qui leurs serments
+étaient fidèles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition à Tarquin;
+tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau
+trône le possesseur légitime.
+
+LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? qu'admirait-il
+qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple le fait délirer
+d'amour, et sa passion fatigue même sa vue ravie; il admire avec plus
+que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de
+corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige.
+
+LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est
+satisfaite par la victoire, de même Tarquin reste penché sur cette âme
+endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient
+sans la dissiper; car, étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment
+soulèvent encore plus violemment ses veines.
+
+LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au pillage, vassaux
+cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et
+le viol, sans égard pour les larmes des enfants et les gémissements des
+mères: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt
+son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir
+suivant leur désir.
+
+LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brûlant,
+son oeil confie l'attaque à sa main; sa main, fière de cette dignité, et
+fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrèce, centre de
+tous ses domaines; à peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des
+veines d'azur abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.
+
+LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort leur reine
+chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible ennemi, et
+l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, ouvre ses yeux
+fermés, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et domptés par sa
+torche enflammée.
+
+LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit par un rêve
+effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche
+aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur!
+Mais Lucrèce, plus malheureuse, et troublée dans son sommeil, voit
+réellement ce qui serait terrible même en supposition.
+
+LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante
+comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en
+ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître des fantômes hideux qui
+passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible
+cerveau, qui, fâché que les yeux fuient devant la lumière, les épouvante
+dans les ténèbres par des spectacles plus affreux.
+
+LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. (Cruel
+bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur
+épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son
+sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa
+rage. Plus de pitié; il va faire la brèche et entrer dans cette belle
+ville.
+
+LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence à sonner un
+pourparler. Elle s'adresse à son ennemi timide, qui lève par-dessus des
+draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de
+cette alarme imprévue, ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes
+muets; mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir
+quels sont les motifs de son attentat.
+
+LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait pâlir de dépit
+le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet incarnat répondra
+pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet
+étendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la
+faute en est à toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.
+
+LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta
+beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois te résigner à subir
+ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout
+mon pouvoir que j'ai cherché à vaincre mes désirs; mais à peine les
+réprimandes et la raison les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté
+les faisait renaître.
+
+LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon entreprise. Je
+sais que des épines défendent la jeune rose; je m'attends à trouver le
+miel gardé par un aiguillon. La réflexion m'a représenté tout cela; mais
+le désir est sourd et n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que
+pour contempler la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et
+du devoir.
+
+LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et les chagrins que
+je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni
+arrêter sa fureur entraînante. Je sais que les larmes du repentir, les
+reproches, le mépris et la haine mortelle suivront le crime, mais je
+veux aller au-devant de ma propre infamie.»
+
+LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à un faucon
+planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de
+son bec recourbé la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De même
+sous le glaive terrible, l'innocente Lucrèce écoute en tremblant les
+paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du
+faucon.
+
+LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de
+toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton
+lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge ensuite un de tes vils
+esclaves pour t'ôter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras
+morts, jurant que je l'ai tué en te surprenant à l'embrasser.
+
+LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de mépris pour tous
+ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tête sous le coup du
+dédain, et tes enfants seront souillés par le titre de bâtards.
+Toi-même, auteur de leur honte, tu iras à la postérité dans des chansons
+qui raconteront ton infamie.
+
+LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, une faute
+inconnue est comme une pensée non accomplie. Un peu de mal fait dans un
+but grand et utile est permis, et légitime en bonne politique. La plante
+vénéneuse est quelquefois distillée en un composé innocent, et son
+application a des effets salutaires.
+
+LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, accorde-moi ce
+que je demande, ne leur lègue point une honte impossible à effacer, une
+souillure éternelle pire que les défauts du corps que l'homme apporte en
+naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent
+point d'infamie.»
+
+LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en fixant sur
+Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste
+piété et telle qu'une biche blanche serrée par des griffes meurtrières
+dans un désert où il n'y a point de loi, implore la bête féroce qui ne
+connaît aucune compassion, et n'obéit qu'à son odieux appétit.
+
+LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses
+vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein
+obscur de la terre, son souffle écarte ces vapeurs dont il empêche
+momentanément la chute en les divisant. De même le profane empressement
+de Tarquin arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve
+tandis qu'Orphée joue de sa lyre.
+
+LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, Tarquin ne fait
+que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes.
+Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne
+parvient à combler. Son oreille accueille ses prières, mais son coeur ne
+se laisse pas pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la
+concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre.
+
+LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont douloureusement
+fixés sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste éloquence est
+mêlée de soupirs qui ajoutent plus de grâce à ses paroles. Elle
+interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est
+obligée de recommencer.
+
+LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par
+son noble rang, et par le serment de la douce amitié, par ses larmes et
+par l'amour de son époux, par les saintes lois de l'humanité et la foi
+commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le
+conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalité lui accorde, et
+d'écouter l'honneur plutôt qu'un coupable désir.
+
+LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser l'hospitalité
+par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calmé ta soif, ne
+gâte point ce qui ne saurait être réparé, renonce à ton but criminel
+avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend
+son arc pour frapper une jeune biche.
+
+LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour pour lui; toi, tu
+es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. Je suis faible; ne me
+rends point victime d'un piége; tu ne ressembles point à la perfidie, ne
+me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent
+de te chasser; si jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme,
+sois touché de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.
+
+LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent pour
+lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour
+l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres
+dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une
+pierre, laisse-toi pénétrer par mes larmes et sois compatissant! La
+douce pitié traverse une porte de fer.
+
+LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa
+ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute l'armée du ciel;
+tu outrages son honneur, tu dégrades son nom royal, tu n'es point ce que
+tu sembles, ou tu ne ressembles pas à ce que tu es, un roi, un dieu; car
+les rois comme les dieux devraient tout gouverner.
+
+LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque déjà tu
+montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu
+seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'espérance de
+l'être! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal
+ne peut être effacé, les mauvaises actions des rois ne sauraient être
+ensevelies dans le silence.
+
+LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les
+monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forcé de tolérer les
+coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce
+qu'à cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'école,
+le livre où les yeux des sujets voient, apprennent et lisent.
+
+LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira la débauche?
+souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? consentiras-tu à
+être le miroir où elle verra une autorité pour ses attentats et une
+garantie contre le blâme? Pour donner par ton nom un privilége au
+déshonneur tu préfères les reproches à la louange immortelle, et tu fais
+de ta bonne réputation une vile _entremetteuse_.
+
+XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donnée, soumets tes
+désirs rebelles; ne tire point l'épée pour protéger l'iniquité, car elle
+t'a été remise pour en détruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir
+tes devoirs de roi lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime
+pourra dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.
+
+XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître ton crime
+dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement évidentes pour eux;
+leur partialité étouffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait
+digne de mort dans ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui
+détournent les yeux de leurs propres attentats!
+
+XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes,
+elles te conjurent de résister aux séductions de tes désirs. J'implore
+le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, et sache retirer les
+pensées qui te flattent: sa noble générosité emprisonnera le perfide
+désir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux trompés, afin que tu
+reconnaisses ta situation, et que tu aies pitié de la mienne.»
+
+XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent de mes désirs
+ne fait que croître par ces retards. De faibles lumières sont bientôt
+éteintes; de grands feux résistent au vent, qui ne fait qu'augmenter
+leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier à
+leur amère souveraine ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le
+goût.»
+
+XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, et dans ton
+vaste empire se répandent la noire luxure, le déshonneur, la honte, le
+dérèglement, qui cherchent à souiller les flots de ton sang. Si toutes
+ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jetée dans la
+boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer.
+
+XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur esclave;
+c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse relevée; c'est
+ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront eux-mêmes ton tombeau;
+toi, avili dans ta honte; eux, dans ton orgueil. Les choses inférieures
+ne devraient point cacher les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse
+point aux pieds du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds
+des cèdres.
+
+XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est assez, dit
+Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon amour, sinon la
+haine brutale, au lieu du contact timide de l'amour, te déchirera
+cruellement. Après quoi je veux te transporter dans le lit de quelque
+coquin de valet, pour lui faire partager ta destinée honteuse.»
+
+XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière et la
+débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée des ombres de
+l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus qu'elle n'est pas aperçue. Le
+loup a saisi sa proie, le pauvre agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit
+arrêtée au passage par sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les
+plis délicats de ses lèvres.
+
+XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle porte pour
+enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il baigne son front
+brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient jamais versées les yeux de
+la modeste douleur. Oh! comment la concupiscence désordonnée peut-elle
+souiller une couche si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la
+tache, Lucrèce en répandrait à jamais!
+
+XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la vie, et Tarquin
+a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. Cette violence amène une
+autre lutte; cette jouissance passagère engendre des années de regrets:
+cet ardent désir se change en froid dégoût. La pure chasteté est
+dépouillée de son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son
+larcin.
+
+C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié, n'ayant
+plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse, poursuivent lentement
+ou perdent tout à fait la proie dont la nature les a rendus avides; de
+même Tarquin assouvi redoute cette nuit. Son goût aigri dévore son désir
+qui l'a abusé.
+
+CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre la
+profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie avant de voir sa
+propre infamie. Tant que la concupiscence est dans son orgueil, aucune
+remontrance ne saurait apaiser son ardeur ni maîtriser son téméraire
+désir, jusqu'à ce que, telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue
+elle-même.
+
+CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil pesant,
+au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu, pauvre et
+lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. Tant que la chair est
+fière, le désir lutte avec la pitié, car alors il est en joie: mais
+quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle coupable demande lui-même grâce
+d'un ton soumis.
+
+CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, si ardent
+à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce contre lui-même cet
+arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles à venir, que le beau temple
+de son âme est profané, et que sur ses ruines accourent des armées de
+soucis pour demander à cette reine souillée ce qu'elle est devenue.
+
+CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son mur
+consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit en servitude
+son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une mort vivante et d'une
+douleur éternelle. Avertie par sa prescience, elle avait fait
+résistance; mais sa prévoyance n'avait pu faire céder leurs désirs.
+
+CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres de la
+nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une
+blessure que rien ne guérit, une cicatrice qui restera malgré la
+guérison, laissant la victime désolée. Lucrèce est accablée du poids du
+crime qu'il laisse derrière lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.
+
+CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. Elle,
+comme un agneau fatigué, reste étendue, presque sans souffle. Il se hait
+pour son attentat; désespérée, elle déchire son beau corps de ses
+propres mains. Il part effrayé, et couvert de la sueur du crime. Elle
+reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit;
+il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.
+
+CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée et sans
+espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; elle voudrait
+ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, les écarts de la nuit
+se révèlent, et mes yeux sincères n'ont jamais appris à masquer mes
+torts par un regard dissimulé.
+
+CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur qu'ils
+aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans
+l'obscurité pour tenir caché mon outrage, car ils se trahiront par leurs
+larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues
+la honte irréparable que je ressens.»
+
+CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux à être
+désormais aveugles. Elle réveille son coeur en frappant sur son sein, et
+lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui.
+Rendue folle par l'excès de sa douleur, elle exhale en ces mots ses
+plaintes contre les secrets de la nuit:
+
+CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre
+registre de la honte, obscur théâtre de meurtres tragiques, vaste chaos
+qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un
+manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur à
+voix basse, liguée avec la trahison et le viol.
+
+CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque tu es
+complice de mon crime irréparable, rassemble tes brouillards pour
+attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours réglé du temps! ou
+si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à sa hauteur accoutumée avant
+qu'il retourne à son humide couche, ceins sa tête d'or de nuages
+empoisonnés.
+
+CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; par leur
+haleine empestée, souille la vie de la pureté, beauté par excellence,
+avant que Phébus arrive à sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent
+en rangs si serrés, que dans leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée
+s'éclipse au milieu de sa course et cause une nuit perpétuelle.
+
+CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la nuit, il
+outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes étincelantes aussi
+(violées par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la
+nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs
+partagés sont plus doux à supporter, de même que des pèlerins font route
+ensemble pour abréger leur pèlerinage.
+
+CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se
+croiser les bras, pencher humblement la tête, se voiler le front et
+cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamnée à gémir arrosant la
+terre de larmes amères, mêlant des sanglots à mes plaintes, des
+gémissements à mes douleurs, gages cruels d'un éternel désespoir.
+
+CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne permets pas que
+le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a été livré à la
+dégradation de l'impudicité. Garde possession de ton sombre empire, afin
+que les fautes commises sous ton règne puissent également être
+ensevelies sous tes ombres.
+
+CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière montrera gravée sur
+mon front l'histoire des outrages faits à la douce chasteté, et la
+violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant
+qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrâce.
+
+CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera
+mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son nourrisson qui
+pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie à
+celle de Tarquin; les ménestrels, pour reconnaître l'hospitalité,
+chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne.
+
+CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste sans tache pour
+l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les
+branches d'une autre tige sont aussi viciées et une honte non méritée
+s'attachera à son nom qui est aussi pur de la tache imposée au mien que
+j'étais pure moi-même hier encore pour Collatin.
+
+CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure non sentie,
+cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé sur le front de Collatin,
+et l'oeil de Tarquin peut reconnaître de loin la blessure qu'il a reçue
+pendant la paix, non à la guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent
+ces marques honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!
+
+CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a été arraché
+par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une
+abeille semblable à un frelon. Il ne me reste plus aucune des
+perfections de mon côté, je suis dépouillée par un outrageant larcin:
+dans ta faible ruche s'est introduite une guêpe errante qui a dévoré le
+miel gardé par ta chaste abeille.
+
+CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur!
+c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part,
+pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur que de le rejeter. Bien
+plus, il s'est plaint de lassitude et il a parlé de vertu! O forfait
+imprévu! combien la vertu est profanée dans un tel démon!
+
+CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi
+l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi
+les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenimée?
+pourquoi une démence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de
+douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est
+pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.
+
+CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté de crampes, de la
+goutte et de douloureuses incommodités. A peine a-t-il des yeux pour
+voir son trésor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit
+l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que
+la douloureuse pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.
+
+CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les laisse à ses
+jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les prodiguer. Leur père
+était trop faible, ils sont trop forts pour conserver longtemps cette
+fortune à la fois maudite et bénie. Les douceurs que nous désirons
+s'aigrissent et deviennent amères au moment même où elles nous sont
+accordées.
+
+CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre printemps; des
+plantes nuisibles prennent racine au milieu des fleurs précieuses. La
+vipère siffle là où les charmants oiseaux chantent; ce qu'enfante la
+vertu, l'iniquité le dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la
+malencontreuse occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses
+qualités.
+
+CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes la
+trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du loup; quelque
+complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises: c'est toi qui foules
+au pied le droit, la justice et la raison; c'est toi qui dans ta sombre
+caverne, où personne ne peut te voir, postes le crime, pour dévorer les
+âmes qui passent auprès.
+
+CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu; tu souffles le
+feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la probité, tu immoles la
+vérité; indigne complice, infâme entremetteuse, tu sèmes la calomnie et
+tu écartes la louange; tu t'associes au viol, à la perfidie, aux
+brigands. Ton miel se change en fiel, ta jouissance en douleur.
+
+CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique; à tes
+festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs un nom
+déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe, et tes vanités
+forcées ne sauraient être durables. Comment se fait-il donc, vile
+occasion, qu'étant si méchante, il y ait tant de gens qui te
+recherchent?
+
+CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant, quand le
+conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire, quand amèneras-tu
+la fin des grands débats, quand délivreras-tu l'âme que le malheur
+enchaîne, quand guériras-tu les malades, quand soulageras-tu les
+affligés? le pauvre, le boiteux, l'aveugle languissent, pleurent et
+t'implorent, mais ils ne trouvent jamais l'occasion.
+
+CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort, l'orphelin gémit
+pendant que l'oppresseur est heureux, le juge est en festin pendant que
+la veuve pleure; la prudence se divertit pendant que le vice naît, tu
+n'accordes jamais rien aux actions charitables. La colère, l'envie, la
+trahison, le rapt, le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour
+pages.
+
+CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi, mille traverses
+les privent de ton secours; elles achètent ton appui, mais le crime ne
+le paye jamais; il vient sans frais, et tu es satisfaite de l'écouter et
+de lui accorder ce qu'il demande. Mon Collatin aurait pu venir vers moi
+quand Tarquin est venu; c'est toi qui l'as retenu.
+
+CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable de parjure et
+de subornation, coupable de trahison, de fausseté et d'imposture,
+coupable de l'abominable inceste. Tu es de ton plein gré consentante à
+tous les crimes passés, et à tous les crimes à venir, depuis la création
+jusqu'à la fin du monde.
+
+CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible nuit, agile coursier
+du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse, esclave trompeur des
+plaisirs trompeurs, lâche sentinelle des chagrins, cheval de bât du
+crime, séducteur de la vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est.
+Oh! écoute-moi! temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort,
+puisque tu l'es de mon crime.
+
+CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi les heures
+que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi corrompre mon bonheur,
+et m'enchaîner à une suite infinie de maux éternels? Le devoir du Temps
+est de déjouer la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de
+l'opinion, et de ne pas laisser souiller une couche légitime.
+
+CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles des rois, de
+démasquer la fausseté, d'amener la vérité au jour, et de mettre le sceau
+des siècles sur les choses antiques, de veiller le matin, de faire
+sentinelle la nuit, de poursuivre l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare
+ses torts, de ruiner les somptueux édifices et de souiller de poussière
+leurs dômes dorés.
+
+CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les vastes
+monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de vieux livres, d'en
+altérer le contenu, d'arracher les plumes aux ailes des vieux corbeaux,
+d'épuiser la sève des vieux chênes, de féconder les printemps et de
+tourner la roue capricieuse de la Fortune.
+
+CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de sa
+fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant; de tuer le
+tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne et le lion farouche;
+de se jouer de l'homme rusé et de le tromper par lui-même, de réjouir le
+laboureur par d'abondantes moissons, et d'user de grosses pierres avec
+de petites gouttes d'eau.
+
+CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long pèlerinage, si tu
+ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre minute par siècle
+t'achèterait un million d'amis, si tu donnais de l'esprit à celui qui
+prête à de mauvais débiteurs! O fatale nuit! si tu pouvais rétrograder
+d'une heure je préviendrais cette tempête et j'éviterais le naufrage.
+
+CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par quelque malheur
+Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui faire maudire cette maudite
+nuit, que des fantômes hideux effrayent ses yeux coupables, et que la
+sinistre pensée de son crime transforme pour lui chaque buisson en démon
+difforme.
+
+CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes;
+tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent, qu'il
+pousse des gémissements pitoyables; mais n'en aie point pitié, qu'il ne
+rencontre que des coeurs plus durs que le marbre. Que les femmes les
+plus douces oublient leur douceur et soient pour lui plus terribles que
+des tigres dans le désert!
+
+CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée, qu'il ait le
+temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il ait le temps de
+désespérer du secours du temps, qu'il ait Je temps de vivre en esclave
+méprisé, qu'il ait le temps de mendier son pain, qu'il ait le temps de
+voir un mendiant lui refuser des restes dédaignés!
+
+CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses ennemis, et de
+voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le temps d'apprendre
+combien le temps s'écoule lentement dans les regrets, combien il est
+court et rapide aux heures de la folie et du plaisir! Que son crime
+ineffaçable ait le temps de déplorer l'abus de son temps!
+
+CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant, apprends-moi à
+maudire celui à qui tu as appris ce crime. Que le scélérat devienne fou
+de peur en voyant son ombre! que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est
+à ses misérables mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y
+aurait-il un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil
+esclave!
+
+CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi, lui qui
+trompe les espérances de son père par de basses actions! Plus l'homme
+est puissant, plus il mérite de respect ou de haine, car la plus grande
+infamie s'attache au rang le plus élevé. La lune a assez d'un grand
+nuage pour se voiler; les petites étoiles se cachent quand elles
+veulent.
+
+CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme le charbon dans
+un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive la fange qui les tache;
+mais si le cygne, blanc comme la neige, veut en faire de même, la tache
+se reconnaît sur son col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit
+obscure, les rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent
+inaperçus, les aigles frappent tous les regards.
+
+CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux creux, sons
+sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles où l'on se fait un
+art de la dispute; allez servir les insipides débats de ceux qui en
+amusent leurs loisirs: soyez médiateurs des clients tremblants de perdre
+leur cause; pour moi je ne ferai pas le moindre argument, puisque je
+n'ai rien à attendre du secours de la loi.
+
+CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin et la sombre
+nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie; en vain je repousse mon
+désespoir; cette inutile fumée de mots ne me fait aucun bien, le seul
+remède qui puisse me guérir, c'est de verser tout mon sang impur.
+
+CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret? Honore-toi en me
+débarrassant de cette honte; car si je meurs, mon honneur survit en toi:
+si je vis, tu as part à mon infamie; puisque tu n'as pu défendre ta dame
+loyale, puisque tu as eu peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi
+avec elle pour avoir cédé ainsi.»
+
+CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour saisir dans
+son désespoir quelque instrument; mais elle n'est pas dans une maison de
+meurtre, et ne trouve aucun instrument pour agrandir le passage de son
+souffle, qui se presse entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de
+l'Etna, qui se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon
+qu'on décharge.
+
+CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque bienheureux
+moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu peur d'être tuée par le
+glaive de Tarquin, et cependant je cherche un couteau pour la même
+intention; mais quand j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis
+encore: oh non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble
+titre.
+
+CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je n'ai donc plus
+de motif de craindre la mort; en effaçant ma souillure par la mort, du
+moins je donne un gage de gloire aux couleurs de la calomnie, et une vie
+mourante à l'éternelle honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu
+le trésor, que de brûler l'innocente cassette où il était!
+
+CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le goût corrompu de
+la foi violée; je n'outragerai pas ton amour sincère; je ne prétendrai
+pas que mon serment est resté intact. Cette greffe bâtarde ne croîtra
+pas. Celui qui a souillé ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre
+père de son fruit.
+
+CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète, il
+n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton affront: tu sauras
+que je n'ai point été lâchement achetée avec de l'or, mais que la porte
+a été forcée. Pour moi, je suis la maîtresse de mon sort et je ne me
+pardonnerai que lorsque la vie aura payé au trépas mon offense
+involontaire.
+
+CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je ne masquerai
+point ma faute par d'adroites excuses. Je ne colorerai pas la noirceur
+de mon crime pour cacher la vérité sur les horreurs de cette perfide
+nuit. Ma bouche révélera tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou
+semblables à la source des montagnes, qui arrose un vallon, répandront
+de purs ruisseaux pour laver mon aveu impur.»
+
+CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le chant mélodieux
+de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle descendait d'un pas lent
+et triste dans les gouffres de l'effroyable enfer; l'aurore rougissant
+prête sa lumière à tous les yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur,
+Lucrèce se reproche de voir et regrette les ombres de la nuit.
+
+CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et semble
+l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs. C'est à lui
+qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux, pourquoi cherches-tu à
+poindre par ma fenêtre? Cesse tes regards indiscrets, caresse de tes
+rayons les yeux qui dorment encore, ne brûle pas mon front de ta lumière
+éblouissante, car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la
+nuit.»
+
+CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle voit: le
+vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un enfant, qui, une fois
+qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce sont les anciennes douleurs et
+non les douleurs nouvelles qui s'adoucissent. La durée dompte les unes,
+les autres sont telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours
+péniblement et se noyant par défaut d'adresse.
+
+CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer de soucis, se
+fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte tout à son chagrin; tous
+les objets viennent les uns après les autres accroître la force de son
+désespoir. Quelquefois il est muet et ne parle plus, quelquefois il est
+en démence et parle trop.
+
+CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale la
+désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est alors importune; les
+âmes tristes souffrent mortellement dans les sociétés joyeuses; le
+chagrin se plaît davantage dans la compagnie du chagrin: le chagrin
+véritable cherche la sympathie de son semblable.
+
+CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect du rivage; il
+languit dix fois celui qui languit en voyant de la nourriture: la vue du
+baume rend la plaie plus douloureuse. Les grandes douleurs déplorent
+surtout ce qui les peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme
+un fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin
+qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites.
+
+CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents dans vos
+seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets en ma présence; mon
+trouble plein d'angoisse n'aime aucune cadence de sons: une hôtesse
+triste ne peut souffrir des hôtes joyeux. Réservez vos accords pour ceux
+à qui ils plaisent; l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure
+avec des pleurs.
+
+CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton triste bocage de
+mes cheveux épars; de même que la terre humide pleure sur ta langueur,
+je verserai une larme à chaque son mélancolique, et je soutiendrai le
+diapason avec mes profonds sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom
+de Tarquin, tandis que tu moduleras celui de Térée.
+
+CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson, pour
+entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi, malheureuse, afin de
+t'imiter, je fixerai contre mon coeur un couteau acéré pour effrayer mes
+regards; et s'ils se troublent, je tomberai et mourrai. Ces moyens,
+comme les touches sur un instrument, mettront les cordes de nos coeurs
+au vrai ton de la douleur.
+
+CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant le jour, comme
+honteux d'être aperçu, nous choisirons quelque désert profond et sombre,
+écarté de la route, où ne pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid
+glacial, et là, nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons
+entendre des airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont
+aussi cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.»
+
+CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde, immobile
+et incertaine de quel côté elle fuira, ou comme celui qui, égaré dans un
+labyrinthe, a peine à reconnaître sa route, Lucrèce reste indécise, ne
+sachant lequel est préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est
+honteuse et que la mort lui coûte.
+
+CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller à la fois
+mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une moitié vivent avec plus de
+patience que ceux qui sont dépouillés du tout: c'est une mère sans
+raison et sans pitié que celle qui, ayant deux aimables enfants, quand
+la mort lui en enlève un, tue l'autre et n'en a plus.
+
+CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était le plus cher quand
+l'un était pur et l'autre céleste? lequel préférais-je quand tous deux
+appartenaient au ciel et à Collatin? Hélas! Qu'on déchire l'écorce du
+pin superbe, ses feuilles se flétriront, sa sève se tarira. Il en est
+ainsi de mon âme blessée dans son écorce.
+
+CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu, son asile pris
+d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé, pillé, profane par
+l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse donc pas d'impiété, si, dans
+une forteresse ainsi battue en ruine, je fais une brèche pour en enlever
+mon âme malheureuse.
+
+CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que mon Collatin ait
+appris la cause de ma mort prématurée, afin que, dans cette heure de mon
+agonie, il puisse jurer vengeance sur celui qui me force d'abréger mes
+jours. Je léguerai mon sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera
+versé par lui, et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament.
+
+CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera mon corps
+déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie déshonorée. L'un vivra
+quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi que de mes cendres naîtra ma
+gloire; car dans ma mort je tue le mépris insultant: ma honte étant
+morte, mon honneur renaît.
+
+CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu, quel héritage te
+laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et ton exemple pour te
+venger. Apprends par ma fin quelle doit être celle de Tarquin. _Moi_,
+ton amie, j'immolerai _moi_, ton ennemie. Pour l'amour de moi, traite de
+même le perfide Tarquin.
+
+CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés: mon âme au
+ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon époux, prends mon courage; mon
+honneur au couteau qui m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla
+ma réputation, et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux
+qui vivront et ne penseront pas mal de moi.
+
+CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce testament.
+Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang lavera mon affront; la
+noble fin de ma vie rachètera l'acte impur de ma vie. Ne faiblis pas,
+faible coeur; mais dis avec fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma
+main, ma main te vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous
+de vous serez vainqueurs.»
+
+CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan de mort et essuyé
+la perle amère qui mouillait ses yeux brillants, d'une voix entrecoupée
+elle appela sa suivante. Celle-ci, obéissant, accourt promptement auprès
+de sa maîtresse; car le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les
+joues de l'infortunée Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies
+d'hiver quand le soleil fond leur neige.
+
+CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec une voix timide,
+vrai signe de la modestie. Elle prend un air triste pour être en
+harmonie avec la tristesse de sa dame (car son visage portait la livrée
+du chagrin); mais elle n'osa pas lui demander pourquoi ses deux soleils
+étaient ainsi éclipsés par des nuages, et ses joues humides des larmes
+de la douleur.
+
+CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est couché, chaque
+fleur s'humectant comme un oeil attendri, de même la suivante commence à
+inonder ses yeux de grosses larmes que fait couler la sympathie de ces
+beaux soleils éclipsés dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint
+leurs clartés dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la
+suivante comme une nuit d'abondante rosée.
+
+CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures restent immobiles,
+comme deux aqueducs qui remplissent des citernes de corail. L'une
+d'elles pleure avec raison, l'autre n'a d'autre motif de pleurer que
+celui de mêler ses larmes à celles de sa compagne. Ce sexe aimable est
+souvent porté aux larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les
+douleurs des autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se
+brise.
+
+CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les femmes des coeurs
+de cire; c'est pourquoi elles sont formées au gré du marbre. Leur
+faiblesse est opprimée; elles reçoivent par force les impressions
+étrangères de la fraude ou de l'adresse. Ne les accusez donc pas d'être
+les auteurs de leurs vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire
+d'être coupable de méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte
+d'un démon.
+
+CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est ouverte à tous
+les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, comme dans un bois
+touffu, sont maints vices endormis dans d'obscures cavernes. A travers
+des murs de cristal, on aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent
+masquer leurs crimes par de farouches et sombres regards; les visages
+des pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.
+
+CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais bien contre
+l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est dévoré, mais ce qui
+dévore qui mérite le blâme. Oh! ne dites donc pas que c'est la faute des
+femmes si elles sont exposées aux affronts des hommes; ces coupables et
+orgueilleux maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur
+honte.
+
+CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie la nuit par la
+menace d'une mort prompte et de la honte qui devait s'ensuivre pour elle
+et son époux, elle vit qu'il y avait tant de dangers dans la résistance,
+qu'une terreur mortelle se répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait
+violer un corps sans vie?
+
+CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce parla ainsi à sa
+suivante qui répétait en sa personne la douleur de sa maîtresse: «Ma
+fille, dit-elle, pourquoi verses-tu ces larmes qui tombent en pluie sur
+tes joues? Si tu pleures sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille,
+que j'en retire peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les
+miennes y auraient réussi.
+
+CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et ne reprit
+qu'après un profond gémissement. «A quelle heure Tarquin est-il
+parti?»--«Madame, avant que je fusse levée, répondit la suivante. Ma
+négligence paresseuse est bien blâmable; cependant je puis m'excuser en
+disant que je me suis levée avant le jour, et que Tarquin était déjà
+parti.
+
+CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle vous
+demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence! reprit Lucrèce, si
+je te la disais, cette confidence ne la diminuerait pas; car elle est
+plus cruelle que je ne puis l'exprimer, et l'on peut bien appeler enfer
+une torture plus déchirante qu'on ne peut dire.
+
+CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non, épargne-toi cette
+peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?) Va dire à un des
+domestiques de mon époux de se tenir prêt à porter de suite une lettre à
+mon seigneur, à mon ami, à mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte,
+car la missive est pressée et sera bientôt écrite.»
+
+CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire, promenant
+d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre et la douleur se
+livrent un combat; ce que la pensée trace est effacé aussitôt par sa
+volonté: cette phrase est trop recherchée, cette autre est trop franche;
+ses idées se pressent comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour
+savoir à qui passera le premier.
+
+CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi:
+
+«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te souhaite la
+santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore ta Lucrèce) de
+partir en toute hâte et de venir: je me recommande à toi; de notre
+maison en deuil, mes douleurs sont cruelles, quoique mes paroles soient
+brèves!»
+
+CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement son malheur
+trop certain: par cette courte épître, Collatin peut apprendre sa peine,
+mais non ce qui la cause; elle n'ose pas la révéler, de peur d'être
+soupçonnée d'une dissimulation grossière, avant d'avoir lavé son affront
+dans son sang.
+
+CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa douleur pour
+le moment où il pourra l'entendre; alors que les soupirs, les sanglots
+et les larmes aideront à détourner d'elle les soupçons que le monde
+pourrait concevoir: pour les éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans
+sa lettre les explications que son désespoir vendra plus certaines.
+
+CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre
+raconter[2]; car alors l'oeil interprète à l'oreille les gestes qu'il
+aperçoit: quand chaque sens nous exprime une partie de la douleur, nous
+n'en pouvons entendre ou voir qu'une partie; des détroits profonds font
+moins de bruit que des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle
+des mots.
+
+[Note 2: _To see sad sights moves more than hear them told._
+
+Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici
+littéralement Horace.
+
+ _Segnius irritant animos demissa per aurem_
+ _Quam quæ sunt oculis subjecta._
+]
+
+CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse: «A Collatin, mon
+époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le courrier vient; elle donne sa
+missive, ordonnant au valet à l'air maussade de courir aussi vite que
+les oiseaux poussés par les vents du nord: tant de rapidité lui semble
+encore trop lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.
+
+CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde en
+rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui, et aussitôt
+l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le coeur recèle une faute
+s'imaginent que tous les yeux voient leur déshonneur; Lucrèce crut que
+le valet avait rougi du sien.
+
+CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui défaut
+d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes créatures ne
+parlent qu'en actions respectueuses, tandis que d'autres promettent une
+grande promptitude et prennent leur loisir; c'est ainsi que ce modèle
+des siècles passés offrait un air d'honnêteté, mais ne le soutenait
+point par des paroles.
+
+CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce, et la même
+rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut qu'il rougissait, parce
+qu'il connaissait le crime de Tarquin; et, rougissant elle-même, elle le
+regarda avec attention; son oeil scrutateur le rendit encore plus
+confus; plus elle le vit rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de
+son outrage.
+
+CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son retour, et le fidèle
+vassal ne fait que de partir: elle ne sait comment abréger le temps; car
+elle a tant soupiré, pleuré et gémi, que la source de ses sanglots et de
+ses larmes est comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une
+nouvelle manière de s'affliger.
+
+CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un beau tableau
+du siège de Troie; devant la ville est dessinée l'armée des Grecs, qui
+vient la détruire pour venger l'enlèvement d'Hélène, et menace de toutes
+parts la fière Ilion. Le peintre avait fuit la cité de Priam si superbe,
+qu'on eût dit que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.
+
+CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle à
+mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une larme véritable
+versée par une femme sur son mari massacré. Le sang coulait et fumait
+comme sur un champ de bataille, et des yeux mourants jetaient de ternes
+clartés comme des charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.
+
+CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et tout noir de
+poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient les citoyens qui, à
+travers leurs meurtrières, regardaient les Grecs. Tout était si parfait
+dans ce tableau, que, malgré la distance de la perspective, on
+remarquait la tristesse peinte dans leurs yeux.
+
+CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce, la majesté
+et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins d'agilité et de
+noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des lâches, marchant à pas
+timides, qui ressemblaient si bien à des paysans peureux, qu'on aurait
+juré qu'ils frissonnaient en effet.
+
+CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! le visage de
+chacun exprimait les sentiments de leur coeur; leur figure disait
+parfaitement leur caractère. Dans les yeux d'Ajax brillaient la rage et
+la rudesse; mais le sourire de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence
+et l'autorité pleine d'adresse.
+
+CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer pour exciter les
+Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient l'attention et
+charmaient la vue. Il semblait parler; sa barbe blanche était légèrement
+agitée, et de ses lèvres s'échappait un souffle dont le murmure
+s'élevait au ciel.
+
+CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante, semblait se
+nourrir de ses sages avis. Chacun était dans l'attitude de l'attention,
+comme si une sirène ravissait son oreille; quelques-uns étaient d'une
+haute taille, et d'autres moins grands, tant le peintre avait été exact.
+Les têtes de plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient
+l'air de s'élancer.
+
+CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son voisin dont
+l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et haletant; un
+troisième qu'on étouffe semble se débattre et jurer; et dans leur rage,
+on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prêts à se
+battre avec le tranchant du glaive.
+
+CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art était si
+trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait
+que sa lance tenue par une main armée, tandis que lui-même était laissé
+derrière, invisible, excepté par la pensée. Une main, un pied; un
+profil, une jambe ou une tête suffisaient pour faire deviner un
+personnage.
+
+CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où le fier et brave
+Hector, son espérance, marchait au combat, on observait maintes mères
+troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes
+étincelantes; à leur espérance, il se mêlait un je ne sais quoi,
+semblable à une tache sur un objet brillant, qui ressemblait à une
+pénible crainte.
+
+CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des combats, le sang
+coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant
+entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se
+retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à d'autres vagues plus
+nombreuses, elles revinssent mêler leur écume à celle du Simoïs.
+
+CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce est venue
+chercher un visage où toutes les douleurs fussent exprimées. Elle en
+voit plusieurs sillonnés par les soucis; mais aucun où elle reconnaisse
+l'extrême détresse, si ce n'est celui d'Hécube, fixant ses regards sur
+Priam, étendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus.
+
+CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du temps, la beauté
+flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues étaient couvertes de rides
+et de gerçures; elle ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été, son
+sang bleu s'était noirci dans ses veines. Son corps, privé de son
+ancienne fraîcheur, pouvait être comparé à un cadavre dans lequel on
+aurait empoisonné la vie.
+
+CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses yeux,
+modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, à qui il ne manque
+rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels
+ennemis. Le peintre n'était pas un dieu pour les lui prêter. Lucrèce
+s'écrie qu'il a été injuste de lui donner tant de douleur et point de
+langue pour s'exprimer.
+
+CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai tes douleurs
+avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte
+de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'éteindrai avec
+mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai
+les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis.
+
+CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette guerre, afin que mes
+ongles la défigurent. C'est ton impudicité; ô Pâris, insensé! qui attira
+sur Troie ce poids de colère: ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et
+c'est par le crime de ton oeil que périssent dans Troie le père, le
+fils, la mère et la fille.
+
+CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le fléau d'un si
+grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tête
+de celui qui l'a commis; que les âmes innocentes soient exemptes des
+malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une
+ville et deviendrait-elle une offense générale?
+
+CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt. Là, le vaillant
+Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici l'ami est étendu avec son
+ami dans une tombe sanglante, et quelquefois c'est l'ami qui blesse sans
+le savoir celui qui lui est cher! la licence d'un seul homme cause tous
+ces trépas. Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie
+eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»
+
+CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en peinture: car le
+chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois ébranlée, s'agite par son
+propre poids, et il faut peu de chose pour en tirer de lamentables sons.
+C'est ainsi que Lucrèce gémit en s'adressant à la tristesse et aux
+douleurs tracées par l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte
+leurs regards.
+
+CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque figure qu'elle
+trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné qui a l'air
+malheureux et qui regarde les Phrygiens. Son visage, quoique plein de
+soucis, trahit une espèce de joie. Il s'avance vers Troie avec une coupe
+de bergers, si résigné que sa patience semble mépriser ses maux.
+
+CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours, pour lui
+donner une habile dissimulation, un air d'innocence, une démarche
+humble, un regard calme, des yeux humides de larmes, un front ouvert et
+prêt à accueillir l'infortune, des joues ni pâles ni colorées, mais où
+se mêlaient si bien les deux nuances que sa rougeur ne trahissait point
+le crime, ni sa pâleur l'âme perfide des traîtres.
+
+CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il avait un tel
+aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets desseins, que
+le soupçon lui-même ne se serait pas douté que la ruse perfide et le
+parjure parvinssent à produire de si noirs orages dans un si beau jour,
+et à souiller d'un crime infernal une forme aussi angélique.
+
+CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par cette douce
+ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit et perdit le
+crédule Priam, et dont les paroles, comme un feu dévorant, consumèrent
+les splendeurs de la riche Ilion, aux grands regrets des cieux,
+tellement que les étoiles s'élancèrent de leur sphère fixe, quand elles
+eurent perdu le miroir où elles aimaient à se contempler.
+
+CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du chef-d'oeuvre, et
+reproche au peintre son admirable talent. Selon elle, il s'était trompé
+dans l'image de Sinon, en donnant une âme si noire à un si beau corps.
+Elle le regarde, et puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité
+est si évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.
+
+CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...» elle voulait
+ajouter: «se cache sous des traits semblables;» mais l'aspect de Tarquin
+s'offrit à son esprit, et au lieu de continuer, elle reprit et changea
+le sens de ses paroles en disant: «Oui, il n'est que trop possible qu'un
+tel visage cache un coeur criminel.
+
+CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté si triste, si
+fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur et une pénible route),
+de même je vis arriver Tarquin armé, avec la même bonne foi au dehors et
+les mêmes vices au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi
+accueilli Tarquin, et mon Ilion a péri.
+
+CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant pleure touché des
+larmes feintes de Sinon. Priam! tu es vieux, que n'es-Turanian prudent?
+Pour chaque larme qu'il répand, un Troyen doit périr. C'est du feu qui
+sort de ses yeux et non des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta
+pitié sont des flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.
+
+CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans le sombre enfer,
+car au milieu de la fureur, Sinon tremble de froid, et un feu brûlant
+réside dans cette glace; ces contraires s'unissent pour séduire les
+esprits faibles et leur donner du courage. C'est ainsi que les larmes du
+perfide Sinon trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen de
+brûler sa Troie avec de l'eau.»
+
+CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente colère, que
+toute patience est bannie de son sein: elle déchire Sinon inanimé avec
+ses ongles, le comparant à cet hôte dont le crime la force à se détester
+elle-même. Enfin, elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je
+suis, ces blessures ne lui feront aucun mal.»
+
+CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle fatigue le
+temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis l'aurore, et accuse
+la lenteur de l'une et de l'autre: le temps si court lui paraît long
+dans ses angoisses. Quoique le poids du chagrin soit accablant, il ne
+produit guère le sommeil, et ceux qui veillent trouvent le temps bien
+long.
+
+CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant d'images
+peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux en plaignant ceux
+des autres et en contemplant le tableau de leurs infortunes. Il en est
+qui sont soulagés, mais jamais guéris, en songeant que leurs douleurs
+ont été éprouvées par d'autres.
+
+CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin, qui ne vient
+pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de deuil; et, autour de
+ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit des cercles d'azur qui,
+tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, prédisent de nouveaux orages
+après ceux qui viennent de passer.
+
+CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec surprise. Les
+yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes, sont rouges et irrités, et
+son teint si vermeil a été fané par les soucis. Collatin n'a pas la
+force de lui demander comment elle se porte, et tous deux restent
+immobiles comme d'anciennes connaissances longtemps absentes et
+surprises du hasard qui les réunit.
+
+CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence en ces termes: «Quel
+fatal événement est donc survenu, et pourquoi trembles-tu, ma
+bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé tes belles couleurs? Pourquoi ce
+vêtement de deuil? Révèle-nous, ma femme chérie, la cause de tant de
+douleurs, afin que nous puissions te secourir.»
+
+CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir prononcer une
+parole. Enfin, suppliée de répondre, elle se prépare humblement à faire
+connaître que son honneur a été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin
+et ses compagnons attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec
+une douloureuse attention.
+
+CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément de ses larmes,
+commence le mélancolique chant de sa mort.
+
+«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un attentat qui
+ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs que de paroles, et
+il serait trop long de raconter toutes mes plaintes avec une seule
+langue.
+
+CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, cher époux,
+qu'un étranger est venu et s'est couché sur le coussin où tu avais
+coutume de reposer ta tête fatiguée; et de tout ce que tu pourras
+imaginer que la violence ait pu me faire, hélas! rien n'a été épargné à
+ta Lucrèce.
+
+CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à à pas comptés
+dans ma chambre un homme armé d'un glaive étincelant et d'une torche; il
+m'a dit à voix basse: Réveille-toi, dame romaine, accueille mon amour,
+ou je te livre à une éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains
+ma passion.
+
+CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs, à-t-il ajouté,
+je tue un de les plus hideux valets et je t'immole ensuite, dans
+l'intention de jurer que je vous ai surpris dans d'impudiques
+embrassements, et que j'ai frappé les coupables. Cet acte fera ma gloire
+et ton éternelle infamie.
+
+CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive sur mon sein,
+jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas pour prononcer une
+autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, et qu'on n'oublierait
+jamais dans la puissante Rome l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de
+son valet.
+
+CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais faible encore
+par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire me défendit de parler
+et de lui faire entendre la voix de la justice. Dans sa fureur de
+débauche, il prétendit que ma beauté avait volé ses yeux; et quand le
+juge se plaint d'avoir été volé, le prisonnier meurt.
+
+CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même, ou du moins
+accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang est souillé par cet
+affront, mon âme est pure et sans tache. Mon âme n'a point été
+contrainte ni complice de ma faiblesse, elle est restée innocente et
+désespérée dans son asile empoisonné.»
+
+CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances ruinées,
+la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement immobiles, et la
+voix tremblante de douleur, commence à agiter ses lèvres pâles pour
+exhaler la souffrance qui arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts,
+ses paroles expirent sur ses lèvres.
+
+CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante dépasse la
+vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans son orgueil, et
+rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a forcée à cette fuite
+rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient furieuse encore. C'est
+ainsi que les soupirs et la douleur de Collatin pressent les paroles qui
+rentrent aussitôt dans son sein.
+
+CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en ces termes sa
+rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore à ma douleur; la pluie ne
+saurait tarir un torrent; ma peine, déjà si cruelle, le devient encore
+davantage à la vue de ta fureur; qu'il suffise donc de deux yeux en
+larmes pour pleurer notre commune infortune.
+
+CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour de celle qui te
+charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce, écoute-moi; venge-toi
+immédiatement de celui qui s'est fait mon ennemi, le tien, le sien;
+suppose que lu me protèges contre le crime déjà commis: il est trop
+tard, mais que le traître meure; car la clémence de la justice alimente
+l'iniquité.
+
+CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, ajoute-t-elle en
+s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin, engagez-moi votre
+honneur que vous poursuiviez sans délai la vengeance de mon affront; car
+c'est une action méritoire de punir l'injustice, et par leur serment les
+chevaliers sont obligés de venger las injures faites aux dames.»
+
+CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents s'empresse avec
+générosité de promettre fidélité aux voeux de la chevalerie; chacun est
+impatient de connaître l'odieux ennemi de Lucrèce; mais à peine
+avait-elle commencé son dernier aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez,
+dit-elle, comment puis-je me laver de cette tache involontaire?
+
+CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle d'horribles
+circonstances m'ont forcée? mon âme qui reste pure est-elle affranchie
+de cette souillure, ou mon honneur est-il à jamais perdu? à quelle
+condition puis-je le réparer? la source empoisonnée se purifie
+elle-même; pourquoi ne le pourrais-je pas comme elle?»
+
+CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent que son âme
+innocente purifie la tache de son corps, tandis qu'avec un triste
+sourire elle détourne son visage où les larmes ont gravé l'impression
+profonde de l'infortune. «Non, non, dit-elle, jamais une femme ne pourra
+dans l'avenir se prévaloir de mon excuse pour s'excuser.»
+
+CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se briser, elle
+prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,» dit-elle; mais elle ne put
+dire autre chose que «lui;» enfin, après une longue hésitation et des
+sanglots: «C'est lui, lui, mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui
+qui guide ma main, et m'oblige à me faire cette blessure.»
+
+CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent un coupable
+couteau qui en fit sortir son âme: ce coup la délivra de la profonde
+inquiétude et de la prison impure où elle respirait; ses soupirs
+repentants aidèrent son essor vers les nuages, et la date de sa vie fut
+effacée par le sang de ses blessures.
+
+CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés par
+cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce, témoin de sa mort,
+se précipita sur son cadavre sanglant. Brutus tira le couteau de la
+blessure; et, en ce moment, son sang, comme indigné, repoussa le fer
+meurtrier.
+
+CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise, en deux
+ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre son corps isolé, qui
+demeure au milieu de cette onde effrayante, comme une île qu'on vient de
+ravager et de dépeupler; une partie de ce sang reste pur et rouge, et
+une autre se noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.
+
+CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une eau qui semble
+pleurer sur sa souillure; et depuis, comme plaignant les malheurs de
+Lucrèce, le sang corrompu a toujours une partie aqueuse, et le sang pur
+conserve sa couleur de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est
+ainsi putréfié.
+
+CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius; elle
+m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller. Si dans l'enfant
+est l'image du père, où vivrai-je maintenant que Lucrèce n'est plus? Ce
+n'était pas pour cette fin que tu étais sortie de mes flancs: si les
+enfants précèdent les pères dans la tombe, nous sommes donc leurs
+fruits, ils ne sont plus les nôtres.
+
+CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton doux visage ma
+vieillesse qui semblait renaître; ce miroir jadis si beau, et maintenant
+obscurci, ne me montre plus qu'un triste squelette usé par le temps; oh!
+tu as ravi mon image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon
+miroir, que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.
+
+CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus longtemps, si
+ceux qui devraient survivre cessent ainsi de vivre. La mort destructive
+domptera-t-elle les forts pour laisser la vie à la faiblesse
+chancelante? les vieilles abeilles meurent, les jeunes occupent la
+ruche. Vis donc, chère Lucrèce; reviens à la vie, et vois ton père
+mourir au lieu de toi.»
+
+CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe, et dit à
+Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans le sang glace de
+Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et semble expirer avec son
+épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile le rappelle à lui pour vivre et
+venger sa mort.
+
+CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme un sceau sur sa
+langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si longtemps ses paroles
+consolantes pour le coeur, commence à parler; mais sur ses lèvres se
+pressent de faibles accents, si confus que personne ne pouvait en
+distinguer le sens.
+
+CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé clairement,
+mais entre ses dents, comme s'il déchirait ce nom; c'est une tempête qui
+se prépare et qui accumule ses vents et ses ondes jusqu'à ce que la
+pluie tombe. Enfin le père et le fils pleurent également et à l'envi,
+l'un sa fille, l'autre son épouse.
+
+CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut plus la
+posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle est à moi, répond
+l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma douleur: que personne ne se
+vante de la pleurer, car elle était à moi seul; elle ne doit être
+pleurée que par Collatin.»
+
+CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie dont elle a
+tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur, malheur, dit
+Collatin; elle était mon épouse, je la possédais, c'est mon bien qu'elle
+a tué.» Les mots de fille et d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la
+vie de Lucrèce, répondait à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»
+
+CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de Lucrèce, voyant
+cette rivalité de douleur, commence à rendre à son intelligence son
+orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa folie apparente dans la
+blessure de Lucrèce. Parmi les Romains, Brutus était considéré comme les
+fous à la cour des rois, pour ses bons mots et ses extravagantes
+saillies.
+
+CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur sous lequel se
+déguisait une profonde politique, et il fait usage de son esprit
+longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin: «Romain outragé,
+dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou supposé et mal connu donne une
+leçon à ton expérience.
+
+CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la douleur? les
+blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin apporte-t-il un
+remède au chagrin? est-ce te venger que de te frapper toi-même pour cet
+attentat qui coûte la vie à la belle Lucrèce? Cette puérilité vient
+d'une âme faible. Ta malheureuse épouse s'est abusée en se tuant de la
+main qui aurait dû tuer son ennemi.
+
+CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces lamentations et
+à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi pour m'aider à supplier les
+dieux de Rome de permettre que la force de nos bras bannisse les
+oppresseurs abominables qui déshonorent Rome par leurs forfaits.
+
+CCLXIII.--«Voici, par le Capitole que nous adorons, par ce chaste sang
+si injustement souillé, par le soleil qui nous éclaire et renouvelle les
+richesses de la nature, par tous nos droits comme citoyens de Rome, par
+l'âme de cette chaste Lucrèce qui naguère encore nous confiait ses
+affronts, par ce couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme
+fidèle.»
+
+CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le fatal couteau
+pour consacrer son serment: il excite ses amis à le répéter avec lui.
+Tous le regardent avec surprise et l'écoutent parler, puis ils
+s'agenouillent à ses côtés: Brutus répète son serment solennel, tous
+jurent d'y être fidèles.
+
+CCLXV.--Quand ils eurent prononcé ce voeu de vengeance, ils résolurent
+de porter Lucrèce à Rome pour exposer à tous les yeux le corps sanglant,
+et publier ainsi le noir attentat de Tarquin. Ce projet s'exécute
+aussitôt, et les Romains applaudissent au décret qui bannit à jamais
+Tarquin.
+
+FIN DE LA MORT DE LUCRÈCE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrèce, by
+William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's La mort de Lucrèce, by William Shakespeare, 1564-1616
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La mort de Lucrèce
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+Author: William Shakespeare, 1564-1616
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874
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+Release Date: October 3, 2008 [EBook #26757]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<pre>
+ Note du transcripteur.
+
+ ===============================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
+
+ Volume 8
+ La vie et la mort du roi Richard III
+ Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b>
+
+ POEMES ET SONNETS:
+ Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
+ La plainte d'une amante
+ Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+ =================================================
+</pre>
+
+
+<h1>LA MORT DE LUCRÈCE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></h1>
+
+<h3>POËME.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.</blockquote>
+
+<h3>AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,<br>
+
+COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Très-honorable seigneur,</p>
+
+<p>L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit,
+sans commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance.
+que j'ai en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers
+imparfaits, me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous
+appartient, ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du
+tout que je vous ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon
+zèle se montrerait davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à
+Votre Seigneurie, à qui je souhaite de longs jours, embellis par
+toutes sortes de félicités.</p>
+
+<p>De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,</p>
+
+<p>W. SHAKSPEARE.</p>
+<br><br>
+
+<h3>ARGUMENT</h3>
+
+<p>Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil
+excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père
+Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois
+et les coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages
+du peuple, alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses
+fils et des nobles romains.</p>
+
+<p>Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un
+soir dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant
+après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes;
+entre autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son
+épouse Lucrèce. Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous
+pour Rome avec l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue,
+de vérifier ce que chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa
+femme (quoique ce fût tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses
+suivantes, tandis que les autres dames étaient à danser ou livrées à
+d'autres distractions. Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire
+à Collatin, et la gloire à sa femme.</p>
+
+<p>Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais,
+étouffant sa passion pour le moment, il retourna au camp avec les
+autres. Bientôt après il repart secrètement, et, à cause de son rang,
+il est reçu et logé royalement par Lucrèce, à <i>Collatium</i>. Dès la
+première nuit, il se glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait
+violence, et s'enfuit de bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable
+situation, dépêche deux messagers, l'un à Rome, à son père,
+l'autre au camp, à Collatin. Ils arrivent tous deux, accompagnés, l'un
+de Junius Brutus, l'autre de Publius Valérius, et trouvant Lucrèce
+en habits de deuil, ils lui demandent la cause de sa douleur. Elle
+leur fait d'abord prononcer le serment de la venger, révèle le coupable,
+les détails de son attentat, puis se poignarde du consentement
+de tous et avec d'unanimes acclamations.</p>
+
+<p>D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent
+de détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le
+cadavre à Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du
+criminel, et termine par d'amères invectives contre la tyrannie du
+roi. Le peuple est tellement irrité que l'exil des Tarquins est
+proclamé et la monarchie convertie en république.</p>
+<br><br>
+
+<h1>LA MORT DE LUCRÈCE</h1>
+
+<h3>POËME.</h3>
+<br>
+
+<p>I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée
+sous les remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin,
+sur les ailes perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le
+feu obscur qui, caché sous de pâles cendres, se prépare à s'élever
+et à entourer de flammes ardentes les formes de la belle
+épouse de Collatin, Lucrèce la chaste.</p>
+
+<p>II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé
+ses désirs voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment
+l'incomparable incarnat et la blancheur qui brillaient
+dans ce ciel de sa félicité, où des astres mortels, aussi beaux
+que les astres des cieux; réservaient à lui seul le pur éclat de
+leurs rayons.</p>
+
+<p>III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente
+de Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant
+connaître quelle richesse inestimable les dieux lui avaient
+accordée dans la possession de sa belle compagne, et estimant
+sa fortune si haut, que les rois pouvaient bien avoir en partage
+plus de gloire, mais que ni roi ni seigneur n'avait une dame
+aussi incomparable.</p>
+
+<p>IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui,
+lorsqu'on te possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée
+du matin devant les rayons d'or du soleil! Date effacée
+avant même d'être commencée! L'honneur et la beauté, entre
+les bras de celui qui en jouit, sont bien mal fortifiés contre
+un monde rempli de dangers.</p>
+
+<p>IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes
+sans avoir besoin d'un orateur; quel besoin donc de faire le
+panégyrique d'un objet si remarquable, ou pourquoi Collatin
+est-il le premier à publier ce riche bijou, qu'il devrait garder
+bien loin de l'oreille des ravisseurs, puisqu'il est tout à lui?</p>
+
+<p>VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce
+qui tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos
+oreilles que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor,
+au-dessus de toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie
+de Tarquin, indigné qu'un inférieur se vantât de posséder
+ce riche trésor dont ses supérieurs étaient privés.</p>
+
+<p>VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente:
+il négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le
+soin de son rang, et partit au plus vite pour éteindre le feu qui
+brûle dans son coeur. O ardeur trompeuse et téméraire qu'attend
+le froid repentir, ton printemps hâtif se flétrit toujours
+et jamais ne vieillit!</p>
+
+<p>VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli
+par la dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu
+et la beauté se disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa
+gloire: quand la vertu faisait la fière, la beauté rougissait de
+honte; quand la beauté se vantait de sa pudique rougeur, la
+vertu dépitée la couvrait d'une pâleur argentée.</p>
+
+<p>IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi
+donnée par les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la
+vertu réclame de la beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au
+temps de l'âge d'or pour en parer ses joues argentées, et qu'elle
+appelait alors son bouclier, lui apprenant à s'en servir dans
+le combat, afin que, lorsque la honte attaquerait, le rouge défendit
+le blanc.</p>
+
+<p>X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté
+par le rouge de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était
+la reine de sa couleur; depuis la minorité du monde leurs
+droits étaient prouvés; cependant leur ambition leur fait encore
+engager le combat, leur souveraineté réciproque étant si
+grande, que souvent elles changent de trône entre elles.</p>
+
+<p>XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs
+chastes rangs cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il
+contemple sur le champ de bataille de ce beau visage; et là de
+peur d'y être tué, le lâche vaincu et captif se rend aux deux
+armées, qui aimeraient mieux le laisser aller que de triompher
+d'un ennemi si perfide.</p>
+
+<p>XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a
+tant louée, a dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté,
+dont l'éclat surpasse de beaucoup ses stériles louanges. C'est
+pourquoi Tarquin, dans son imagination, supplée à ce qui
+manquait au panégyrique de Collatin, dans la muette extase
+de ses yeux ravis.</p>
+
+<p>XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin
+de soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne
+rêvent guère au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à
+la glu ne craignent aucune embûche dans les buissons. C'est
+ainsi que Lucrèce, dans son innocence, fait un accueil respectueux
+à son hôte royal, dont le vice caché n'exprime aucune
+mauvaise intention au dehors.</p>
+
+<p>XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité
+de son rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui
+paraissait réglé, excepté parfois un excès d'admiration dans
+ses regards; car en embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire:
+mais le riche manque de tant de choses, que malgré son
+abondance il désire encore davantage.</p>
+
+<p>XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger,
+ne pouvait deviner le sens de leurs éloquents regards, ni
+lire les secrets subtils gravés sur les marges de cristal de semblables
+livres. Elle ne touchait point d'appâts inconnus et ne
+craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait interpréter ses regards
+voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux étaient
+ouverts à la lumière.</p>
+
+<p>XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux
+dans les plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin,
+rendu glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et
+ses lauriers victorieux. Elle exprime sa joie en levant les
+mains au ciel, et le remercie silencieusement de ces heureux
+succès.</p>
+
+<p>XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse
+de se trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se
+montre dans son beau ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit,
+mère de la terreur et de la crainte, déploie ses ténèbres sur le
+monde, et enferme le jour dans sa prison souterraine.</p>
+
+<p>XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant
+la fatigue et le besoin du sommeil; car après le souper il avait
+passé une partie de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce.
+Maintenant le sommeil de plomb lutte avec les forces de la
+vie; chacun va s'endormir, excepté les voleurs, les soucis et
+les esprits troublés qui veillent.</p>
+
+<p>XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous
+les périls qu'il court pour satisfaire ses désirs; cependant il
+reste résolu de les satisfaire, quoique ses faibles espérances lui
+conseillent d'y renoncer. Le désespoir est souvent invoqué pour
+réussir: et quand un grand trésor est le prix qu'on attend, en
+vain il y va de la mort, on ne suppose pas que la mort
+existe.</p>
+
+<p>XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir,
+qu'ils laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et
+ainsi plus ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat
+de l'excès n'est que de rassasier et d'amener de tels
+chagrins, qu'ils font encore banqueroute dans leurs pauvres
+profits.</p>
+
+<p>XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur,
+de richesse et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons
+tant de difficultés, que nous jouons un contre tout, ou
+bien tout contre un. Les uns jouent la vie contre l'honneur,
+les autres l'honneur contre la richesse, et souvent la richesse
+cause la mort et la perte de tout.</p>
+
+<p>XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce
+que nous sommes pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse
+ambitieuse de tout posséder nous tourmente de l'imperfection
+de ce que nous avons, et nous le fait négliger pour
+réduire dans notre folie quelque chose à rien en voulant l'augmenter.</p>
+
+<p>XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir,
+en sacrifiant son honneur pour satisfaire son incontinence;
+c'est pour lui-même qu'il va se perdre. A qui donc pourra-t-on
+se fier, si l'on ne peut plus se fier à soi-même? où trouvera-t-il
+un étranger juste, celui qui se trahit lui-même et se
+condamne aux paroles calomnieuses et aux jours misérables?</p>
+
+<p>XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la
+nuit, où un profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune
+étoile secourable ne prêtait sa lumière; point d'autre
+bruit que les cris des hibous et des loups qui présagent la mort.
+Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les pauvres brebis;
+les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la débauche
+et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr.</p>
+
+<p>XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance
+de son lit, et jette brusquement son manteau sur son bras,
+follement agité par le désir et la crainte. Le désir le flatte d'un
+ton doucereux, la crainte lui prédit malheur; mais la simple
+crainte, séduite par les charmes impurs de la luxure, se retire
+battue par la violence du désir insensé.</p>
+
+<p>XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour
+tirer de la froide pierre des étincelles de feu, dont il allume
+une torche qui va servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite
+il parle en ces termes à la flamme: «De même que j'ai
+forcé ce feu à sortir de cette pierre, il faut que je force Lucrèce
+à céder à mon désir.»</p>
+
+<p>XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa
+coupable entreprise, et discute dans le secret de son coeur les
+malheurs qui peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein
+de dédain, il méprise l'armure nue de la débauche, et adresse
+ces justes reproches à ses injustes pensées.</p>
+
+<p>XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête
+pas pour noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes
+pensées, mourez avant de salir de votre infamie ce qui est divin;
+offrez un encens pur sur un si pur autel; que l'humanité
+abhorre un forfait qui souille la fleur modeste de l'amour,
+blanche comme la neige.</p>
+
+<p>XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes!
+déshonneur au tombeau de ma famille! acte impie qui comprend
+tous les attentats! Un brave guerrier être l'esclave d'une
+tendre passion! La véritable valeur devrait se respecter elle-même.
+Oh! mon crime sera si vil et si lâche qu'il restera gravé
+sur mon front.</p>
+
+<p>XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me
+survivra, et sera une tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le
+héraut trouvera quelque honteux écusson pour attester ma
+folle passion, si bien que mes enfants, déshonorés par ce souvenir,
+maudiront mes cendres, et ne croiront pas être coupables
+en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.</p>
+
+<p>XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je
+cherche? un rêve, un souffle, un plaisir fugitif qui achète la
+joie d'une minute pour gémir une semaine, ou qui vend
+l'éternité pour acquérir une bagatelle? Quel est celui qui,
+pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne; ou quel
+est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une
+couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le
+sceptre?</p>
+
+<p>XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il
+pas; et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il
+pas ici pour prévenir ma honteuse entreprise, ce siége qui
+menace son hymen, cette tache pour la jeunesse, cette douleur
+pour le sage, cette vertu mourante, cette honte éternelle, et
+ce crime suivi d'un blâme sans fin?</p>
+
+<p>XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand
+tu m'accuseras de ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle
+pas muette, mes faibles membres ne frémiront-ils pas? mes
+yeux n'oublieront-ils pas de voir, et mon perfide coeur ne
+saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la crainte le
+surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre
+ni fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de
+terreur.</p>
+
+<p>XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père,
+ou bien dressé des embûches contre mes jours; s'il n'était pas
+mon ami, mon désir de corrompre sa femme aurait quelque
+excuse dans la vengeance ou les représailles; mais il est mon
+parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma honte et mon
+crime à jamais inexcusables.</p>
+
+<p>XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est
+connu, il est odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer.
+Je lui demanderai son amour; mais elle ne s'appartient pas;
+le pire sera un refus et des reproches: ma volonté est ferme,
+et la faible raison ne saurait l'ébranler. Celui qui craint une
+sentence ou la morale d'un vieillard se laissera intimider par
+une tapisserie.»</p>
+
+<p>XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide
+conscience et sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes
+pensées, dont il cherche même à détourner le sens à son avantage;
+ce qui, dans un moment, confond et détruit l'influence
+de la vertu; et il va si loin, que ce qui est une lâcheté lui
+paraît une action vertueuse.</p>
+
+<p>XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se
+dit-il, interrogeant mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre
+de mauvaises nouvelles de l'armée dont son bien-aimé
+Collatin fait partie. Oh! comme la crainte lui donnait des
+couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les roses
+que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches
+comme cette mousseline elle-même.</p>
+
+<p>XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la
+forçait de trembler de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de
+tristesse, et la fit encore frémir davantage jusqu'à ce qu'elle
+apprît que son époux était sain et sauf: alors elle sourit avec
+tant de grâce, que si Narcisse l'avait aperçue en ce moment,
+l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se noyer.</p>
+
+<p>XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou
+des excuses? Tous les orateurs sont muets quand la beauté
+plaide; les pauvres malheureux éprouvent le remords après
+de légers méfaits. L'amour ne prospère pas dans le coeur qui
+craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me
+conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche
+lui-même combat, et ne veut pas être vaincu.</p>
+
+<p>XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats,
+respect et raison, soyez le partage de la vieillesse ridée.
+Mon coeur ne contrariera jamais mes yeux, la triste tentation
+et les réflexions profondes conviennent au sage; mon rôle,
+c'est la jeunesse, et je dois les bannir du théâtre. Le désir est
+mon pilote, la beauté ma prise; qui aurait peur de couler à
+fond quand il s'agit d'un tel trésor?</p>
+
+<p>XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte
+salutaire est presque détruite par l'irrésistible concupiscence.
+Tarquin se glisse sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un
+honteux espoir et d'une amoureuse méfiance; l'un et l'autre,
+comme deux serviteurs de l'injustice, le troublent tellement
+de leurs inspirations opposées que tantôt il projette une ligue
+et tantôt une invasion.</p>
+
+<p>XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce,
+et à côté d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses
+yeux qui la regarde le confond; l'autre, qui considère son
+époux, se refuse comme plus divin à un spectacle si perfide
+et il adresse un appel vertueux au coeur qui une fois corrompu
+choisit la plus mauvaise part.</p>
+
+<p>XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la
+joyeuse apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion
+comme les minutes forment des heures; ils sont si fiers de
+leur capitaine qu'ils lui payent un tribut plus humble que
+celui qu'ils lui doivent. Conduit ainsi en insensé par ses
+désirs infernaux, le prince romain marche au lit de Lucrèce.</p>
+
+<p>XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la
+chambre et sa volonté sont toutes forcées par lui et quittent
+leur poste, mais en s'ouvrant elles font entendre un craquement
+qui tance son mauvais dessein, ce qui fait réfléchir un
+moment le voleur. Le seuil fait grincer la porte pour avertir
+de son approche; les belettes, vagabondes nocturnes, crient
+en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte son effroi.</p>
+
+<p>XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à
+travers les fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa
+torche pour l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage,
+éteint sa clarté conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un
+coupable désir dévore, exhale un autre souffle qui rallume la
+torche.</p>
+
+<p>XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de
+Lucrèce auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur
+les nattes où il le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille
+lui pique le doigt, comme si quelqu'un lui disait: ce gant
+n'est point habitué aux licencieux jeux; retire-toi à la hâte,
+tu vois que les ornements de notre maîtresse sont chastes.</p>
+
+<p>XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter,
+il interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les
+portes, le vent, le gant qui le retardent sont pour lui des
+épreuves accidentelles, ou comme ces rouages qui ralentissent
+l'horloge jusqu'à ce que chaque minute ait payé son tribut à
+l'heure.</p>
+
+<p>XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là
+comme les petites gelées qui quelquefois menacent le printemps
+pour ajouter encore plus de prix à ses charmes et donner
+aux oiseaux plus de raison de chanter; la peine paye le
+revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de grands
+vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le
+marchand avant qu'il entre riche dans le port.»</p>
+
+<p>XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de
+sa pensée. Un loquet docile est tout ce qui protège contre
+lui l'objet précieux qu'il cherche. L'impiété a tellement bouleversé
+son coeur qu'il commence à prier pour sa proie, comme
+si les dieux pouvaient approuver son crime.</p>
+
+<p>L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé
+à l'éternelle puissance que ses criminelles pensées
+triomphent de cette charmante beauté, et prié les dieux de lui
+être propices dans ce moment, il tressaille soudain et dit:
+«Je dois donc déflorer! les dieux que j'invoque abhorrent
+cette action, comment m'aideraient-ils à la commettre?</p>
+
+<p>LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes
+dieux et mon guide; ma volonté est basée sur une ferme résolution;
+les pensées ne sont que des rêves tant que leurs effets
+ne sont pas éprouvés. Le plus noir attentat est lavé par l'absolution;
+le feu de l'amour a pour ennemie la glace de la crainte:
+l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse cache la honte qui
+suit la douce volupté.»</p>
+
+<p>LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et
+de son genou il ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément,
+la colombe que ce hibou nocturne veut saisir;
+c'est ainsi que la trahison surprend dans le sommeil! celui
+qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart; mais
+Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la
+merci de son dard mortel.</p>
+
+<p>LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple
+ce lit encore pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour
+roulant ses yeux avides dans leurs orbites, c'est leur trahison
+qui a égaré son coeur. Il donne bientôt à sa main le signal
+d'ouvrir le nuage qui cache la lune argentée.</p>
+
+<p>LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant
+d'un nuage, nous prive de la vue. De même, à peine le rideau
+est tiré, que les yeux de Tarquin commencent à cligner, éblouis
+par trop d'éclat. Soit qu'en effet les traits de Lucrèce réfléchissent
+une éblouissante lumière, soit que quelque reste de
+honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont aveuglés et se
+tiennent fermés.</p>
+
+<p>LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils
+auraient vu alors le terme de leur crime, et Collatin aurait
+pu encore reposer tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche
+non souillée. Mais ils s'ouvriront pour détruire cette union
+bénie et aux saintes pensées. Lucrèce devra sacrifier à leur vue
+son bonheur, sa vie et son plaisir dans ce monde.</p>
+
+<p>LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant
+d'un baiser légitime le coussin affligé, qui semble se partager
+en deux et se soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur.
+Entre ces deux collines, la tête de Lucrèce est comme
+ensevelie, telle qu'un saint monument placé là pour être admiré
+par des yeux profanes.</p>
+
+<p>LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la
+couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait
+à une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la
+rosée. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrité leur éclat,
+et reposaient dans les ténèbres jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir
+pour embellir le jour.</p>
+
+<p>LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec
+son souffle. O modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils
+montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et
+déployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence
+passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient tant de charmes
+dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre elles
+aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la
+mort dans la vie.</p>
+
+<p>LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire
+entourés d'un cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et
+non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur
+seigneur à qui leurs serments étaient fidèles. Ces mondes
+inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; tel qu'un odieux
+usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trône
+le possesseur légitime.</p>
+
+<p>LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré?
+qu'admirait-il qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple
+le fait délirer d'amour, et sa passion fatigue même
+sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses
+veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de corail, et la fossette
+de son menton blanc comme la neige.</p>
+
+<p>LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa
+faim cruelle est satisfaite par la victoire, de même Tarquin
+reste penché sur cette âme endormie, calmant par la contemplation
+sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car,
+étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment soulèvent
+encore plus violemment ses veines.</p>
+
+<p>LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au
+pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se
+plaisent dans le meurtre et le viol, sans égard pour les larmes
+des enfants et les gémissements des mères: elles s'enflent
+dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt son coeur palpitant
+donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant
+leur désir.</p>
+
+<p>LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage
+son oeil brûlant, son oeil confie l'attaque à sa main; sa
+main, fière de cette dignité, et fumant d'orgueil, va se poster
+sur la gorge nue de Lucrèce, centre de tous ses domaines; à
+peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des veines d'azur
+abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.</p>
+
+<p>LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort
+leur reine chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible
+ennemi, et l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée,
+ouvre ses yeux fermés, qui, en apercevant le tumulte,
+sont obscurcis et domptés par sa torche enflammée.</p>
+
+<p>LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit
+par un rêve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux,
+dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres;
+quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrèce, plus malheureuse,
+et troublée dans son sommeil, voit réellement ce qui serait
+terrible même en supposition.</p>
+
+<p>LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste
+tremblante comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder;
+cependant, en ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître
+des fantômes hideux qui passent devant elle. De telles
+ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fâché que
+les yeux fuient devant la lumière, les épouvante dans les ténèbres
+par des spectacles plus affreux.</p>
+
+<p>LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce.
+(Cruel bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!)
+Il sent son coeur épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et
+puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main
+du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de pitié;
+il va faire la brèche et entrer dans cette belle ville.</p>
+
+<p>LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence
+à sonner un pourparler. Elle s'adresse à son ennemi
+timide, qui lève par-dessus des draps blancs son menton plus
+blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprévue,
+ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes muets;
+mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir
+quels sont les motifs de son attentat.</p>
+
+<p>LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait
+pâlir de dépit le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet
+incarnat répondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est
+sous les couleurs de cet étendard que je suis venu escalader
+ton fort non encore conquis; la faute en est à toi, ce sont tes
+yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.</p>
+
+<p>LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai
+que c'est ta beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois
+te résigner à subir ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir
+sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherché à
+vaincre mes désirs; mais à peine les réprimandes et la raison
+les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté les faisait renaître.</p>
+
+<p>LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon
+entreprise. Je sais que des épines défendent la jeune rose; je
+m'attends à trouver le miel gardé par un aiguillon. La réflexion
+m'a représenté tout cela; mais le désir est sourd et
+n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler
+la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et du devoir.</p>
+
+<p>LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et
+les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le
+cours de la passion, ni arrêter sa fureur entraînante. Je sais
+que les larmes du repentir, les reproches, le mépris et la haine
+mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de
+ma propre infamie.»</p>
+
+<p>LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à
+un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de
+ses ailes, et de son bec recourbé la menace de mort si elle
+veut prendre l'essor. De même sous le glaive terrible, l'innocente
+Lucrèce écoute en tremblant les paroles de Tarquin,
+comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du faucon.</p>
+
+<p>LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je
+jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car
+c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge
+ensuite un de tes vils esclaves pour t'ôter l'honneur avec la
+vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tué en
+te surprenant à l'embrasser.</p>
+
+<p>LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de
+mépris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront
+la tête sous le coup du dédain, et tes enfants seront souillés
+par le titre de bâtards. Toi-même, auteur de leur honte, tu
+iras à la postérité dans des chansons qui raconteront ton infamie.</p>
+
+<p>LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret,
+une faute inconnue est comme une pensée non accomplie. Un
+peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et légitime
+en bonne politique. La plante vénéneuse est quelquefois
+distillée en un composé innocent, et son application a des effets
+salutaires.</p>
+
+<p>LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants,
+accorde-moi ce que je demande, ne leur lègue point une honte
+impossible à effacer, une souillure éternelle pire que les défauts
+du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci
+ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie.»</p>
+
+<p>LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en
+fixant sur Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle,
+image de la chaste piété et telle qu'une biche blanche serrée
+par des griffes meurtrières dans un désert où il n'y a point de
+loi, implore la bête féroce qui ne connaît aucune compassion,
+et n'obéit qu'à son odieux appétit.</p>
+
+<p>LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde,
+cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si
+quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle
+écarte ces vapeurs dont il empêche momentanément la chute
+en les divisant. De même le profane empressement de Tarquin
+arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve
+tandis qu'Orphée joue de sa lyre.</p>
+
+<p>LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit,
+Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante
+entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour,
+gouffre immense que rien ne parvient à combler. Son
+oreille accueille ses prières, mais son coeur ne se laisse pas
+pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence
+quoique la pluie amollisse le marbre.</p>
+
+<p>LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont
+douloureusement fixés sur son front inexorable et sourcilleux;
+sa modeste éloquence est mêlée de soupirs qui ajoutent plus
+de grâce à ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent
+la voix lui manque, et elle est obligée de recommencer.</p>
+
+<p>LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie,
+par son noble rang, et par le serment de la douce amitié,
+par ses larmes et par l'amour de son époux, par les saintes
+lois de l'humanité et la foi commune, par le ciel, la terre et
+toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit
+que l'hospitalité lui accorde, et d'écouter l'honneur plutôt
+qu'un coupable désir.</p>
+
+<p>LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser
+l'hospitalité par un si noir outrage? ne souille pas la source
+qui a calmé ta soif, ne gâte point ce qui ne saurait être réparé,
+renonce à ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est
+pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une
+jeune biche.</p>
+
+<p>LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour
+pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-même laisse-moi.
+Je suis faible; ne me rends point victime d'un piége; tu
+ne ressembles point à la perfidie, ne me trompe donc pas; mes
+soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si
+jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, sois touché
+de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.</p>
+
+<p>LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent
+pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace
+d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement
+continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en
+eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pénétrer
+par mes larmes et sois compatissant! La douce pitié
+traverse une porte de fer.</p>
+
+<p>LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu
+pris sa ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute
+l'armée du ciel; tu outrages son honneur, tu dégrades son nom
+royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas
+à ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux
+devraient tout gouverner.</p>
+
+<p>LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse
+puisque déjà tu montres tant de vices dans ton printemps! Que
+n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant
+que tu n'as que l'espérance de l'être! Oh! souviens-toi que
+puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut être effacé,
+les mauvaises actions des rois ne sauraient être ensevelies dans
+le silence.</p>
+
+<p>LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par
+crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu
+seras forcé de tolérer les coupables quand ils te prouveront
+que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu'à cause de cela, retire-toi,
+car les princes sont le miroir, l'école, le livre où les yeux
+des sujets voient, apprennent et lisent.</p>
+
+<p>LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira
+la débauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons?
+consentiras-tu à être le miroir où elle verra une autorité
+pour ses attentats et une garantie contre le blâme? Pour
+donner par ton nom un privilége au déshonneur tu préfères les
+reproches à la louange immortelle, et tu fais de ta bonne réputation
+une vile <i>entremetteuse</i>.</p>
+
+<p>XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a
+donnée, soumets tes désirs rebelles; ne tire point l'épée pour
+protéger l'iniquité, car elle t'a été remise pour en détruire
+l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi
+lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime pourra
+dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.</p>
+
+<p>XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître
+ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont
+rarement évidentes pour eux; leur partialité étouffe leurs
+transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans
+ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui détournent les
+yeux de leurs propres attentats!</p>
+
+<p>XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains
+suppliantes, elles te conjurent de résister aux séductions de
+tes désirs. J'implore le retour de ta dignité bannie; rappelle-la,
+et sache retirer les pensées qui te flattent: sa noble générosité
+emprisonnera le perfide désir, dissipera le nuage qui
+obscurcit tes yeux trompés, afin que tu reconnaisses ta situation,
+et que tu aies pitié de la mienne.»</p>
+
+<p>XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent
+de mes désirs ne fait que croître par ces retards. De faibles
+lumières sont bientôt éteintes; de grands feux résistent au
+vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux
+qui payent leur tribut journalier à leur amère souveraine
+ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le goût.»</p>
+
+<p>XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain,
+et dans ton vaste empire se répandent la noire luxure, le
+déshonneur, la honte, le dérèglement, qui cherchent à souiller
+les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent
+ta vertu, la mer est jetée dans la boue d'un bourbier,
+quand la vase devrait se perdre dans la mer.</p>
+
+<p>XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur
+esclave; c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse
+relevée; c'est ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront
+eux-mêmes ton tombeau; toi, avili dans ta honte; eux, dans
+ton orgueil. Les choses inférieures ne devraient point cacher
+les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse point aux pieds
+du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds des cèdres.</p>
+
+<p>XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est
+assez, dit Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon
+amour, sinon la haine brutale, au lieu du contact timide
+de l'amour, te déchirera cruellement. Après quoi je veux te
+transporter dans le lit de quelque coquin de valet, pour lui faire
+partager ta destinée honteuse.»</p>
+
+<p>XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière
+et la débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée
+des ombres de l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus
+qu'elle n'est pas aperçue. Le loup a saisi sa proie, le pauvre
+agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit arrêtée au passage par
+sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les plis délicats de
+ses lèvres.</p>
+
+<p>XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle
+porte pour enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il
+baigne son front brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient
+jamais versées les yeux de la modeste douleur. Oh! comment
+la concupiscence désordonnée peut-elle souiller une couche
+si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la tache, Lucrèce
+en répandrait à jamais!</p>
+
+<p>XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la
+vie, et Tarquin a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir.
+Cette violence amène une autre lutte; cette jouissance passagère
+engendre des années de regrets: cet ardent désir se
+change en froid dégoût. La pure chasteté est dépouillée de
+son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son larcin.</p>
+
+<p>C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié,
+n'ayant plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse,
+poursuivent lentement ou perdent tout à fait la proie dont la
+nature les a rendus avides; de même Tarquin assouvi redoute
+cette nuit. Son goût aigri dévore son désir qui l'a abusé.</p>
+
+<p>CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre
+la profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie
+avant de voir sa propre infamie. Tant que la concupiscence
+est dans son orgueil, aucune remontrance ne saurait apaiser
+son ardeur ni maîtriser son téméraire désir, jusqu'à ce que,
+telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue elle-même.</p>
+
+<p>CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil
+pesant, au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu,
+pauvre et lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier.
+Tant que la chair est fière, le désir lutte avec la pitié, car
+alors il est en joie: mais quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle
+coupable demande lui-même grâce d'un ton soumis.</p>
+
+<p>CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome,
+si ardent à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce
+contre lui-même cet arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles
+à venir, que le beau temple de son âme est profané, et que sur
+ses ruines accourent des armées de soucis pour demander à
+cette reine souillée ce qu'elle est devenue.</p>
+
+<p>CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son
+mur consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit
+en servitude son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une
+mort vivante et d'une douleur éternelle. Avertie par sa prescience,
+elle avait fait résistance; mais sa prévoyance n'avait
+pu faire céder leurs désirs.</p>
+
+<p>CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres
+de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est
+funeste. Il emporte une blessure que rien ne guérit, une cicatrice
+qui restera malgré la guérison, laissant la victime désolée.
+Lucrèce est accablée du poids du crime qu'il laisse derrière
+lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.</p>
+
+<p>CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement.
+Elle, comme un agneau fatigué, reste étendue, presque
+sans souffle. Il se hait pour son attentat; désespérée, elle déchire
+son beau corps de ses propres mains. Il part effrayé, et
+couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de
+douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant
+le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.</p>
+
+<p>CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée
+et sans espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin;
+elle voudrait ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle,
+les écarts de la nuit se révèlent, et mes yeux sincères
+n'ont jamais appris à masquer mes torts par un regard dissimulé.</p>
+
+<p>CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur
+qu'ils aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient
+rester dans l'obscurité pour tenir caché mon outrage,
+car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge
+l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irréparable que je
+ressens.»</p>
+
+<p>CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant
+ses yeux à être désormais aveugles. Elle réveille son coeur en
+frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile
+plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excès de sa
+douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets
+de la nuit:</p>
+
+<p>CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer,
+sombre registre de la honte, obscur théâtre de meurtres
+tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages,
+entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie,
+caverne affreuse de la mort, conspirateur à voix basse, liguée
+avec la trahison et le viol.</p>
+
+<p>CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque
+tu es complice de mon crime irréparable, rassemble tes
+brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au
+cours réglé du temps! ou si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à
+sa hauteur accoutumée avant qu'il retourne à son humide
+couche, ceins sa tête d'or de nuages empoisonnés.</p>
+
+<p>CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides;
+par leur haleine empestée, souille la vie de la pureté,
+beauté par excellence, avant que Phébus arrive à sa halte de
+midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrés, que dans
+leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée s'éclipse au milieu
+de sa course et cause une nuit perpétuelle.</p>
+
+<p>CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la
+nuit, il outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes
+étincelantes aussi (violées par lui) n'oseraient plus se montrer
+sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes
+de douleur. Des malheurs partagés sont plus doux à
+supporter, de même que des pèlerins font route ensemble pour
+abréger leur pèlerinage.</p>
+
+<p>CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir
+avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tête, se
+voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis
+condamnée à gémir arrosant la terre de larmes amères, mêlant
+des sanglots à mes plaintes, des gémissements à mes douleurs,
+gages cruels d'un éternel désespoir.</p>
+
+<p>CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne
+permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir
+manteau a été livré à la dégradation de l'impudicité. Garde
+possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises
+sous ton règne puissent également être ensevelies sous tes
+ombres.</p>
+
+<p>CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière
+montrera gravée sur mon front l'histoire des outrages faits à
+la douce chasteté, et la violation impie des saints serments de
+l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront
+dans mes regards ma honteuse disgrâce.</p>
+
+<p>CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui
+racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son
+nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours,
+associera mon infamie à celle de Tarquin; les ménestrels,
+pour reconnaître l'hospitalité, chanteront mon infortune et
+diront maintenant que je n'ai personne.</p>
+
+<p>CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste
+sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient
+un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi
+viciées et une honte non méritée s'attachera à son nom qui
+est aussi pur de la tache imposée au mien que j'étais pure
+moi-même hier encore pour Collatin.</p>
+
+<p>CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure
+non sentie, cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé
+sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnaître
+de loin la blessure qu'il a reçue pendant la paix, non à la
+guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent ces marques
+honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!</p>
+
+<p>CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a
+été arraché par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je
+ne suis plus qu'une abeille semblable à un frelon. Il ne me
+reste plus aucune des perfections de mon côté, je suis dépouillée
+par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est
+introduite une guêpe errante qui a dévoré le miel gardé par
+ta chaste abeille.</p>
+
+<p>CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage
+de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli;
+venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur
+que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude
+et il a parlé de vertu! O forfait imprévu! combien la vertu
+est profanée dans un tel démon!</p>
+
+<p>CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton
+vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les
+nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils
+les sources pures, par une vase envenimée? pourquoi une démence
+tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur?
+pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est
+pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.</p>
+
+<p>CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté
+de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodités.
+A peine a-t-il des yeux pour voir son trésor: mais, comme le
+malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens,
+n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse
+pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.</p>
+
+<p>CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les
+laisse à ses jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les
+prodiguer. Leur père était trop faible, ils sont trop forts pour
+conserver longtemps cette fortune à la fois maudite et bénie.
+Les douceurs que nous désirons s'aigrissent et deviennent
+amères au moment même où elles nous sont accordées.</p>
+
+<p>CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre
+printemps; des plantes nuisibles prennent racine au milieu
+des fleurs précieuses. La vipère siffle là où les charmants
+oiseaux chantent; ce qu'enfante la vertu, l'iniquité le
+dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la malencontreuse
+occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses qualités.</p>
+
+<p>CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes
+la trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du
+loup; quelque complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises:
+c'est toi qui foules au pied le droit, la justice et la raison;
+c'est toi qui dans ta sombre caverne, où personne ne
+peut te voir, postes le crime, pour dévorer les âmes qui passent
+auprès.</p>
+
+<p>CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu;
+tu souffles le feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la
+probité, tu immoles la vérité; indigne complice, infâme entremetteuse,
+tu sèmes la calomnie et tu écartes la louange; tu
+t'associes au viol, à la perfidie, aux brigands. Ton miel se
+change en fiel, ta jouissance en douleur.</p>
+
+<p>CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique;
+à tes festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs
+un nom déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe,
+et tes vanités forcées ne sauraient être durables.
+Comment se fait-il donc, vile occasion, qu'étant si méchante,
+il y ait tant de gens qui te recherchent?</p>
+
+<p>CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant,
+quand le conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire,
+quand amèneras-tu la fin des grands débats, quand délivreras-tu
+l'âme que le malheur enchaîne, quand guériras-tu les
+malades, quand soulageras-tu les affligés? le pauvre, le boiteux,
+l'aveugle languissent, pleurent et t'implorent, mais ils
+ne trouvent jamais l'occasion.</p>
+
+<p>CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort,
+l'orphelin gémit pendant que l'oppresseur est heureux, le
+juge est en festin pendant que la veuve pleure; la prudence
+se divertit pendant que le vice naît, tu n'accordes jamais rien
+aux actions charitables. La colère, l'envie, la trahison, le rapt,
+le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour pages.</p>
+
+<p>CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi,
+mille traverses les privent de ton secours; elles achètent ton
+appui, mais le crime ne le paye jamais; il vient sans frais, et
+tu es satisfaite de l'écouter et de lui accorder ce qu'il demande.
+Mon Collatin aurait pu venir vers moi quand Tarquin
+est venu; c'est toi qui l'as retenu.</p>
+
+<p>CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable
+de parjure et de subornation, coupable de trahison, de fausseté
+et d'imposture, coupable de l'abominable inceste. Tu es
+de ton plein gré consentante à tous les crimes passés, et à
+tous les crimes à venir, depuis la création jusqu'à la fin du
+monde.</p>
+
+<p>CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible
+nuit, agile coursier du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse,
+esclave trompeur des plaisirs trompeurs, lâche sentinelle
+des chagrins, cheval de bât du crime, séducteur de la
+vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est. Oh! écoute-moi!
+temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort,
+puisque tu l'es de mon crime.</p>
+
+<p>CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi
+les heures que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi
+corrompre mon bonheur, et m'enchaîner à une suite
+infinie de maux éternels? Le devoir du Temps est de déjouer
+la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de l'opinion,
+et de ne pas laisser souiller une couche légitime.</p>
+
+<p>CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles
+des rois, de démasquer la fausseté, d'amener la vérité au
+jour, et de mettre le sceau des siècles sur les choses antiques,
+de veiller le matin, de faire sentinelle la nuit, de poursuivre
+l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare ses torts, de ruiner les
+somptueux édifices et de souiller de poussière leurs dômes
+dorés.</p>
+
+<p>CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les
+vastes monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de
+vieux livres, d'en altérer le contenu, d'arracher les plumes
+aux ailes des vieux corbeaux, d'épuiser la sève des vieux chênes,
+de féconder les printemps et de tourner la roue capricieuse
+de la Fortune.</p>
+
+<p>CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de
+sa fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant;
+de tuer le tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne
+et le lion farouche; de se jouer de l'homme rusé et de le
+tromper par lui-même, de réjouir le laboureur par d'abondantes
+moissons, et d'user de grosses pierres avec de petites
+gouttes d'eau.</p>
+
+<p>CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long
+pèlerinage, si tu ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre
+minute par siècle t'achèterait un million d'amis, si tu donnais
+de l'esprit à celui qui prête à de mauvais débiteurs! O fatale
+nuit! si tu pouvais rétrograder d'une heure je préviendrais
+cette tempête et j'éviterais le naufrage.</p>
+
+<p>CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par
+quelque malheur Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui
+faire maudire cette maudite nuit, que des fantômes hideux
+effrayent ses yeux coupables, et que la sinistre pensée de son
+crime transforme pour lui chaque buisson en démon difforme.</p>
+
+<p>CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes;
+tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent,
+qu'il pousse des gémissements pitoyables; mais n'en
+aie point pitié, qu'il ne rencontre que des coeurs plus durs que
+le marbre. Que les femmes les plus douces oublient leur douceur
+et soient pour lui plus terribles que des tigres dans le désert!</p>
+
+<p>CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée,
+qu'il ait le temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il
+ait le temps de désespérer du secours du temps, qu'il ait Je
+temps de vivre en esclave méprisé, qu'il ait le temps de mendier
+son pain, qu'il ait le temps de voir un mendiant lui refuser
+des restes dédaignés!</p>
+
+<p>CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses
+ennemis, et de voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le
+temps d'apprendre combien le temps s'écoule lentement dans
+les regrets, combien il est court et rapide aux heures de la folie
+et du plaisir! Que son crime ineffaçable ait le temps de déplorer
+l'abus de son temps!</p>
+
+<p>CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant,
+apprends-moi à maudire celui à qui tu as appris ce crime.
+Que le scélérat devienne fou de peur en voyant son ombre!
+que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est à ses misérables
+mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y aurait-il
+un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil esclave!</p>
+
+<p>CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi,
+lui qui trompe les espérances de son père par de basses actions!
+Plus l'homme est puissant, plus il mérite de respect ou de
+haine, car la plus grande infamie s'attache au rang le plus
+élevé. La lune a assez d'un grand nuage pour se voiler; les
+petites étoiles se cachent quand elles veulent.</p>
+
+<p>CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme
+le charbon dans un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive
+la fange qui les tache; mais si le cygne, blanc comme la
+neige, veut en faire de même, la tache se reconnaît sur son
+col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit obscure, les
+rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent inaperçus,
+les aigles frappent tous les regards.</p>
+
+<p>CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux
+creux, sons sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles
+où l'on se fait un art de la dispute; allez servir les insipides
+débats de ceux qui en amusent leurs loisirs: soyez médiateurs
+des clients tremblants de perdre leur cause; pour moi je ne
+ferai pas le moindre argument, puisque je n'ai rien à attendre
+du secours de la loi.</p>
+
+<p>CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin
+et la sombre nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie;
+en vain je repousse mon désespoir; cette inutile fumée
+de mots ne me fait aucun bien, le seul remède qui puisse
+me guérir, c'est de verser tout mon sang impur.</p>
+
+<p>CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret?
+Honore-toi en me débarrassant de cette honte; car si je meurs,
+mon honneur survit en toi: si je vis, tu as part à mon infamie;
+puisque tu n'as pu défendre ta dame loyale, puisque tu as eu
+peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi avec elle
+pour avoir cédé ainsi.»</p>
+
+<p>CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour
+saisir dans son désespoir quelque instrument; mais elle n'est
+pas dans une maison de meurtre, et ne trouve aucun instrument
+pour agrandir le passage de son souffle, qui se presse
+entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de l'Etna, qui
+se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon
+qu'on décharge.</p>
+
+<p>CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque
+bienheureux moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu
+peur d'être tuée par le glaive de Tarquin, et cependant je
+cherche un couteau pour la même intention; mais quand
+j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis encore: oh
+non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble
+titre.</p>
+
+<p>CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je
+n'ai donc plus de motif de craindre la mort; en effaçant ma
+souillure par la mort, du moins je donne un gage de gloire
+aux couleurs de la calomnie, et une vie mourante à l'éternelle
+honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu le trésor, que
+de brûler l'innocente cassette où il était!</p>
+
+<p>CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le
+goût corrompu de la foi violée; je n'outragerai pas ton amour
+sincère; je ne prétendrai pas que mon serment est resté intact.
+Cette greffe bâtarde ne croîtra pas. Celui qui a souillé
+ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre père de son
+fruit.</p>
+
+<p>CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète,
+il n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton
+affront: tu sauras que je n'ai point été lâchement achetée
+avec de l'or, mais que la porte a été forcée. Pour moi, je
+suis la maîtresse de mon sort et je ne me pardonnerai que
+lorsque la vie aura payé au trépas mon offense involontaire.</p>
+
+<p>CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je
+ne masquerai point ma faute par d'adroites excuses. Je ne
+colorerai pas la noirceur de mon crime pour cacher la vérité
+sur les horreurs de cette perfide nuit. Ma bouche révélera
+tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou semblables à la source
+des montagnes, qui arrose un vallon, répandront de purs
+ruisseaux pour laver mon aveu impur.»</p>
+
+<p>CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le
+chant mélodieux de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle
+descendait d'un pas lent et triste dans les gouffres de l'effroyable
+enfer; l'aurore rougissant prête sa lumière à tous les
+yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur, Lucrèce se reproche
+de voir et regrette les ombres de la nuit.</p>
+
+<p>CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et
+semble l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs.
+C'est à lui qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux,
+pourquoi cherches-tu à poindre par ma fenêtre? Cesse tes
+regards indiscrets, caresse de tes rayons les yeux qui dorment
+encore, ne brûle pas mon front de ta lumière éblouissante,
+car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la nuit.»</p>
+
+<p>CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle
+voit: le vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un
+enfant, qui, une fois qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce
+sont les anciennes douleurs et non les douleurs nouvelles qui
+s'adoucissent. La durée dompte les unes, les autres sont
+telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours péniblement
+et se noyant par défaut d'adresse.</p>
+
+<p>CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer
+de soucis, se fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte
+tout à son chagrin; tous les objets viennent les uns après les
+autres accroître la force de son désespoir. Quelquefois il est
+muet et ne parle plus, quelquefois il est en démence et parle
+trop.</p>
+
+<p>CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale
+la désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est
+alors importune; les âmes tristes souffrent mortellement
+dans les sociétés joyeuses; le chagrin se plaît davantage dans
+la compagnie du chagrin: le chagrin véritable cherche la
+sympathie de son semblable.</p>
+
+<p>CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect
+du rivage; il languit dix fois celui qui languit en voyant de
+la nourriture: la vue du baume rend la plaie plus douloureuse.
+Les grandes douleurs déplorent surtout ce qui les
+peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme un
+fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin
+qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites.</p>
+
+<p>CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents
+dans vos seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets
+en ma présence; mon trouble plein d'angoisse n'aime aucune
+cadence de sons: une hôtesse triste ne peut souffrir des hôtes
+joyeux. Réservez vos accords pour ceux à qui ils plaisent;
+l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure avec
+des pleurs.</p>
+
+<p>CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton
+triste bocage de mes cheveux épars; de même que la terre
+humide pleure sur ta langueur, je verserai une larme à chaque
+son mélancolique, et je soutiendrai le diapason avec mes profonds
+sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom de Tarquin,
+tandis que tu moduleras celui de Térée.</p>
+
+<p>CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson,
+pour entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi,
+malheureuse, afin de t'imiter, je fixerai contre mon coeur un
+couteau acéré pour effrayer mes regards; et s'ils se troublent,
+je tomberai et mourrai. Ces moyens, comme les touches sur
+un instrument, mettront les cordes de nos coeurs au vrai ton
+de la douleur.</p>
+
+<p>CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant
+le jour, comme honteux d'être aperçu, nous choisirons
+quelque désert profond et sombre, écarté de la route, où ne
+pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid glacial, et là,
+nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons entendre des
+airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont aussi
+cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.»</p>
+
+<p>CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde,
+immobile et incertaine de quel côté elle fuira, ou
+comme celui qui, égaré dans un labyrinthe, a peine à reconnaître
+sa route, Lucrèce reste indécise, ne sachant lequel est
+préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est honteuse et
+que la mort lui coûte.</p>
+
+<p>CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller
+à la fois mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une
+moitié vivent avec plus de patience que ceux qui sont dépouillés
+du tout: c'est une mère sans raison et sans pitié que celle
+qui, ayant deux aimables enfants, quand la mort lui en enlève
+un, tue l'autre et n'en a plus.</p>
+
+<p>CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était
+le plus cher quand l'un était pur et l'autre céleste? lequel
+préférais-je quand tous deux appartenaient au ciel et à Collatin?
+Hélas! Qu'on déchire l'écorce du pin superbe, ses feuilles
+se flétriront, sa sève se tarira. Il en est ainsi de mon âme
+blessée dans son écorce.</p>
+
+<p>CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu,
+son asile pris d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé,
+pillé, profane par l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse
+donc pas d'impiété, si, dans une forteresse ainsi battue en
+ruine, je fais une brèche pour en enlever mon âme malheureuse.</p>
+
+<p>CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que
+mon Collatin ait appris la cause de ma mort prématurée, afin
+que, dans cette heure de mon agonie, il puisse jurer vengeance
+sur celui qui me force d'abréger mes jours. Je léguerai mon
+sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera versé par lui,
+et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament.</p>
+
+<p>CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera
+mon corps déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie
+déshonorée. L'un vivra quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi
+que de mes cendres naîtra ma gloire; car dans ma mort je
+tue le mépris insultant: ma honte étant morte, mon honneur
+renaît.</p>
+
+<p>CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu,
+quel héritage te laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et
+ton exemple pour te venger. Apprends par ma fin quelle doit
+être celle de Tarquin. <i>Moi</i>, ton amie, j'immolerai <i>moi</i>, ton
+ennemie. Pour l'amour de moi, traite de même le perfide
+Tarquin.</p>
+
+<p>CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés:
+mon âme au ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon
+époux, prends mon courage; mon honneur au couteau qui
+m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla ma réputation,
+et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux qui
+vivront et ne penseront pas mal de moi.</p>
+
+<p>CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce
+testament. Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang
+lavera mon affront; la noble fin de ma vie rachètera l'acte
+impur de ma vie. Ne faiblis pas, faible coeur; mais dis avec
+fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma main, ma main te
+vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous de
+vous serez vainqueurs.»</p>
+
+<p>CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan
+de mort et essuyé la perle amère qui mouillait ses yeux brillants,
+d'une voix entrecoupée elle appela sa suivante. Celle-ci,
+obéissant, accourt promptement auprès de sa maîtresse; car
+le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les joues de l'infortunée
+Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies d'hiver
+quand le soleil fond leur neige.</p>
+
+<p>CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec
+une voix timide, vrai signe de la modestie. Elle prend un air
+triste pour être en harmonie avec la tristesse de sa dame (car
+son visage portait la livrée du chagrin); mais elle n'osa pas lui
+demander pourquoi ses deux soleils étaient ainsi éclipsés par
+des nuages, et ses joues humides des larmes de la douleur.</p>
+
+<p>CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est
+couché, chaque fleur s'humectant comme un oeil attendri, de
+même la suivante commence à inonder ses yeux de grosses
+larmes que fait couler la sympathie de ces beaux soleils éclipsés
+dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint leurs clartés
+dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la suivante
+comme une nuit d'abondante rosée.</p>
+
+<p>CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures
+restent immobiles, comme deux aqueducs qui remplissent des
+citernes de corail. L'une d'elles pleure avec raison, l'autre n'a
+d'autre motif de pleurer que celui de mêler ses larmes à celles
+de sa compagne. Ce sexe aimable est souvent porté aux
+larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les douleurs des
+autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se
+brise.</p>
+
+<p>CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les
+femmes des coeurs de cire; c'est pourquoi elles sont formées
+au gré du marbre. Leur faiblesse est opprimée; elles reçoivent
+par force les impressions étrangères de la fraude ou de l'adresse.
+Ne les accusez donc pas d'être les auteurs de leurs
+vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire d'être coupable de
+méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte d'un démon.</p>
+
+<p>CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est
+ouverte à tous les petits insectes qui rampent. Chez les hommes,
+comme dans un bois touffu, sont maints vices endormis
+dans d'obscures cavernes. A travers des murs de cristal, on
+aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent masquer leurs
+crimes par de farouches et sombres regards; les visages des
+pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.</p>
+
+<p>CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais
+bien contre l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est
+dévoré, mais ce qui dévore qui mérite le blâme. Oh! ne
+dites donc pas que c'est la faute des femmes si elles sont
+exposées aux affronts des hommes; ces coupables et orgueilleux
+maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur
+honte.</p>
+
+<p>CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie
+la nuit par la menace d'une mort prompte et de la honte qui
+devait s'ensuivre pour elle et son époux, elle vit qu'il y avait
+tant de dangers dans la résistance, qu'une terreur mortelle se
+répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait violer un corps
+sans vie?</p>
+
+<p>CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce
+parla ainsi à sa suivante qui répétait en sa personne la douleur
+de sa maîtresse: «Ma fille, dit-elle, pourquoi verses-tu
+ces larmes qui tombent en pluie sur tes joues? Si tu pleures
+sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille, que j'en retire
+peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les
+miennes y auraient réussi.</p>
+
+<p>CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et
+ne reprit qu'après un profond gémissement. «A quelle heure
+Tarquin est-il parti?»--«Madame, avant que je fusse levée,
+répondit la suivante. Ma négligence paresseuse est bien blâmable;
+cependant je puis m'excuser en disant que je me suis
+levée avant le jour, et que Tarquin était déjà parti.</p>
+
+<p>CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle
+vous demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence!
+reprit Lucrèce, si je te la disais, cette confidence ne la diminuerait
+pas; car elle est plus cruelle que je ne puis l'exprimer,
+et l'on peut bien appeler enfer une torture plus déchirante
+qu'on ne peut dire.</p>
+
+<p>CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non,
+épargne-toi cette peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?)
+Va dire à un des domestiques de mon époux de se tenir prêt
+à porter de suite une lettre à mon seigneur, à mon ami, à
+mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte, car la missive
+est pressée et sera bientôt écrite.»</p>
+
+<p>CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire,
+promenant d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre
+et la douleur se livrent un combat; ce que la pensée
+trace est effacé aussitôt par sa volonté: cette phrase est trop
+recherchée, cette autre est trop franche; ses idées se pressent
+comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour savoir
+à qui passera le premier.</p>
+
+<p>CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi:</p>
+
+<p>«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te
+souhaite la santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore
+ta Lucrèce) de partir en toute hâte et de venir: je me recommande
+à toi; de notre maison en deuil, mes douleurs
+sont cruelles, quoique mes paroles soient brèves!»</p>
+
+<p>CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement
+son malheur trop certain: par cette courte épître, Collatin
+peut apprendre sa peine, mais non ce qui la cause; elle
+n'ose pas la révéler, de peur d'être soupçonnée d'une dissimulation
+grossière, avant d'avoir lavé son affront dans son
+sang.</p>
+
+<p>CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa
+douleur pour le moment où il pourra l'entendre; alors que
+les soupirs, les sanglots et les larmes aideront à détourner
+d'elle les soupçons que le monde pourrait concevoir: pour les
+éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans sa lettre les explications
+que son désespoir vendra plus certaines.</p>
+
+<p>CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre
+raconter<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; car alors l'oeil interprète à l'oreille les
+gestes qu'il aperçoit: quand chaque sens nous exprime une
+partie de la douleur, nous n'en pouvons entendre ou voir
+qu'une partie; des détroits profonds font moins de bruit que
+des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle des mots.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>To see sad sights moves more than hear them told.</i><br>
+
+<p>Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici
+littéralement Horace.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Segnius irritant animos demissa per aurem</i></p>
+<p><i>Quam quæ sunt oculis subjecta.</i></p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse:
+«A Collatin, mon époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le
+courrier vient; elle donne sa missive, ordonnant au valet à
+l'air maussade de courir aussi vite que les oiseaux poussés par
+les vents du nord: tant de rapidité lui semble encore trop
+lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.</p>
+
+<p>CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde
+en rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui,
+et aussitôt l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le
+coeur recèle une faute s'imaginent que tous les yeux voient
+leur déshonneur; Lucrèce crut que le valet avait rougi du sien.</p>
+
+<p>CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui
+défaut d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes
+créatures ne parlent qu'en actions respectueuses, tandis que
+d'autres promettent une grande promptitude et prennent leur
+loisir; c'est ainsi que ce modèle des siècles passés offrait un
+air d'honnêteté, mais ne le soutenait point par des paroles.</p>
+
+<p>CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce,
+et la même rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut
+qu'il rougissait, parce qu'il connaissait le crime de Tarquin;
+et, rougissant elle-même, elle le regarda avec attention; son
+oeil scrutateur le rendit encore plus confus; plus elle le vit
+rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de son outrage.</p>
+
+<p>CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son
+retour, et le fidèle vassal ne fait que de partir: elle ne sait
+comment abréger le temps; car elle a tant soupiré, pleuré et
+gémi, que la source de ses sanglots et de ses larmes est
+comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une
+nouvelle manière de s'affliger.</p>
+
+<p>CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un
+beau tableau du siège de Troie; devant la ville est dessinée
+l'armée des Grecs, qui vient la détruire pour venger l'enlèvement
+d'Hélène, et menace de toutes parts la fière Ilion. Le
+peintre avait fuit la cité de Priam si superbe, qu'on eût dit
+que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.</p>
+
+<p>CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle
+à mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une
+larme véritable versée par une femme sur son mari massacré.
+Le sang coulait et fumait comme sur un champ de bataille, et
+des yeux mourants jetaient de ternes clartés comme des
+charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.</p>
+
+<p>CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et
+tout noir de poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient
+les citoyens qui, à travers leurs meurtrières, regardaient les
+Grecs. Tout était si parfait dans ce tableau, que, malgré la
+distance de la perspective, on remarquait la tristesse peinte
+dans leurs yeux.</p>
+
+<p>CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce,
+la majesté et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins
+d'agilité et de noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des
+lâches, marchant à pas timides, qui ressemblaient si bien à
+des paysans peureux, qu'on aurait juré qu'ils frissonnaient
+en effet.</p>
+
+<p>CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie!
+le visage de chacun exprimait les sentiments de leur
+coeur; leur figure disait parfaitement leur caractère. Dans les
+yeux d'Ajax brillaient la rage et la rudesse; mais le sourire
+de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence et l'autorité
+pleine d'adresse.</p>
+
+<p>CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer
+pour exciter les Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient
+l'attention et charmaient la vue. Il semblait parler; sa
+barbe blanche était légèrement agitée, et de ses lèvres s'échappait
+un souffle dont le murmure s'élevait au ciel.</p>
+
+<p>CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante,
+semblait se nourrir de ses sages avis. Chacun était dans
+l'attitude de l'attention, comme si une sirène ravissait son
+oreille; quelques-uns étaient d'une haute taille, et d'autres
+moins grands, tant le peintre avait été exact. Les têtes de
+plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient l'air de
+s'élancer.</p>
+
+<p>CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son
+voisin dont l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et
+haletant; un troisième qu'on étouffe semble se débattre et
+jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles
+douces de Nestor, tous sont prêts à se battre avec le tranchant
+du glaive.</p>
+
+<p>CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art
+était si trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille,
+on ne voyait que sa lance tenue par une main armée,
+tandis que lui-même était laissé derrière, invisible, excepté
+par la pensée. Une main, un pied; un profil, une jambe ou
+une tête suffisaient pour faire deviner un personnage.</p>
+
+<p>CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où
+le fier et brave Hector, son espérance, marchait au combat,
+on observait maintes mères troyennes, joyeuses de voir leurs
+jeunes fils manier leurs armes étincelantes; à leur espérance,
+il se mêlait un je ne sais quoi, semblable à une tache sur
+un objet brillant, qui ressemblait à une pénible crainte.</p>
+
+<p>CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des
+combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le
+combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient
+sur le rivage, et puis se retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à
+d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mêler leur
+écume à celle du Simoïs.</p>
+
+<p>CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce
+est venue chercher un visage où toutes les douleurs fussent
+exprimées. Elle en voit plusieurs sillonnés par les soucis;
+mais aucun où elle reconnaisse l'extrême détresse, si ce n'est
+celui d'Hécube, fixant ses regards sur Priam, étendu sanglant
+aux pieds du fier Pyrrhus.</p>
+
+<p>CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du
+temps, la beauté flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues
+étaient couvertes de rides et de gerçures; elle ne ressemblait
+plus à ce qu'elle avait été, son sang bleu s'était noirci dans ses
+veines. Son corps, privé de son ancienne fraîcheur, pouvait
+être comparé à un cadavre dans lequel on aurait empoisonné
+la vie.</p>
+
+<p>CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses
+yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue,
+à qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers
+pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'était pas un
+dieu pour les lui prêter. Lucrèce s'écrie qu'il a été injuste de
+lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer.</p>
+
+<p>CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai
+tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume
+sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut
+son meurtrier, j'éteindrai avec mes larmes le long incendie
+de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de
+tous les Grecs qui sont tes ennemis.</p>
+
+<p>CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette
+guerre, afin que mes ongles la défigurent. C'est ton impudicité;
+ô Pâris, insensé! qui attira sur Troie ce poids de colère:
+ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et c'est par le crime de
+ton oeil que périssent dans Troie le père, le fils, la mère et la
+fille.</p>
+
+<p>CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il
+le fléau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un
+seul ne retombe que sur la tête de celui qui l'a commis; que
+les âmes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable.
+Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une ville
+et deviendrait-elle une offense générale?</p>
+
+<p>CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt.
+Là, le vaillant Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici
+l'ami est étendu avec son ami dans une tombe sanglante, et
+quelquefois c'est l'ami qui blesse sans le savoir celui qui lui
+est cher! la licence d'un seul homme cause tous ces trépas.
+Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie
+eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»</p>
+
+<p>CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en
+peinture: car le chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois
+ébranlée, s'agite par son propre poids, et il faut peu de chose
+pour en tirer de lamentables sons. C'est ainsi que Lucrèce gémit
+en s'adressant à la tristesse et aux douleurs tracées par
+l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte leurs regards.</p>
+
+<p>CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque
+figure qu'elle trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné
+qui a l'air malheureux et qui regarde les Phrygiens.
+Son visage, quoique plein de soucis, trahit une espèce de joie.
+Il s'avance vers Troie avec une coupe de bergers, si résigné
+que sa patience semble mépriser ses maux.</p>
+
+<p>CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours,
+pour lui donner une habile dissimulation, un air d'innocence,
+une démarche humble, un regard calme, des yeux humides de
+larmes, un front ouvert et prêt à accueillir l'infortune, des
+joues ni pâles ni colorées, mais où se mêlaient si bien les deux
+nuances que sa rougeur ne trahissait point le crime, ni sa pâleur
+l'âme perfide des traîtres.</p>
+
+<p>CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il
+avait un tel aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets
+desseins, que le soupçon lui-même ne se serait pas douté
+que la ruse perfide et le parjure parvinssent à produire de si
+noirs orages dans un si beau jour, et à souiller d'un crime
+infernal une forme aussi angélique.</p>
+
+<p>CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par
+cette douce ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit
+et perdit le crédule Priam, et dont les paroles, comme un
+feu dévorant, consumèrent les splendeurs de la riche Ilion,
+aux grands regrets des cieux, tellement que les étoiles s'élancèrent
+de leur sphère fixe, quand elles eurent perdu le miroir
+où elles aimaient à se contempler.</p>
+
+<p>CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du
+chef-d'oeuvre, et reproche au peintre son admirable talent.
+Selon elle, il s'était trompé dans l'image de Sinon, en donnant
+une âme si noire à un si beau corps. Elle le regarde, et
+puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité est si
+évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.</p>
+
+<p>CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...»
+elle voulait ajouter: «se cache sous des traits semblables;»
+mais l'aspect de Tarquin s'offrit à son esprit, et au lieu de
+continuer, elle reprit et changea le sens de ses paroles en disant:
+«Oui, il n'est que trop possible qu'un tel visage cache
+un coeur criminel.</p>
+
+<p>CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté
+si triste, si fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur
+et une pénible route), de même je vis arriver Tarquin
+armé, avec la même bonne foi au dehors et les mêmes vices
+au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi accueilli
+Tarquin, et mon Ilion a péri.</p>
+
+<p>CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant
+pleure touché des larmes feintes de Sinon. Priam! tu es
+vieux, que n'es-Turanian prudent? Pour chaque larme qu'il répand,
+un Troyen doit périr. C'est du feu qui sort de ses yeux et non
+des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta pitié sont des
+flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.</p>
+
+<p>CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans
+le sombre enfer, car au milieu de la fureur, Sinon tremble
+de froid, et un feu brûlant réside dans cette glace; ces
+contraires s'unissent pour séduire les esprits faibles et leur
+donner du courage. C'est ainsi que les larmes du perfide Sinon
+trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen
+de brûler sa Troie avec de l'eau.»</p>
+
+<p>CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente
+colère, que toute patience est bannie de son sein: elle
+déchire Sinon inanimé avec ses ongles, le comparant à cet
+hôte dont le crime la force à se détester elle-même. Enfin,
+elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je suis, ces blessures
+ne lui feront aucun mal.»</p>
+
+<p>CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle
+fatigue le temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis
+l'aurore, et accuse la lenteur de l'une et de l'autre: le temps
+si court lui paraît long dans ses angoisses. Quoique le poids
+du chagrin soit accablant, il ne produit guère le sommeil,
+et ceux qui veillent trouvent le temps bien long.</p>
+
+<p>CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant
+d'images peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux
+en plaignant ceux des autres et en contemplant le tableau de
+leurs infortunes. Il en est qui sont soulagés, mais jamais guéris,
+en songeant que leurs douleurs ont été éprouvées par
+d'autres.</p>
+
+<p>CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin,
+qui ne vient pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de
+deuil; et, autour de ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit
+des cercles d'azur qui, tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon,
+prédisent de nouveaux orages après ceux qui viennent de
+passer.</p>
+
+<p>CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec
+surprise. Les yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes,
+sont rouges et irrités, et son teint si vermeil a été fané par
+les soucis. Collatin n'a pas la force de lui demander comment
+elle se porte, et tous deux restent immobiles comme
+d'anciennes connaissances longtemps absentes et surprises du
+hasard qui les réunit.</p>
+
+<p>CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence
+en ces termes: «Quel fatal événement est donc survenu, et
+pourquoi trembles-tu, ma bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé
+tes belles couleurs? Pourquoi ce vêtement de deuil? Révèle-nous,
+ma femme chérie, la cause de tant de douleurs, afin
+que nous puissions te secourir.»</p>
+
+<p>CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir
+prononcer une parole. Enfin, suppliée de répondre, elle
+se prépare humblement à faire connaître que son honneur a
+été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin et ses compagnons
+attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec une douloureuse
+attention.</p>
+
+<p>CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément
+de ses larmes, commence le mélancolique chant de sa
+mort.</p>
+
+<p>«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un
+attentat qui ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs
+que de paroles, et il serait trop long de raconter toutes
+mes plaintes avec une seule langue.</p>
+
+<p>CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement,
+cher époux, qu'un étranger est venu et s'est couché sur le
+coussin où tu avais coutume de reposer ta tête fatiguée; et de
+tout ce que tu pourras imaginer que la violence ait pu me
+faire, hélas! rien n'a été épargné à ta Lucrèce.</p>
+
+<p>CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à
+à pas comptés dans ma chambre un homme armé d'un glaive
+étincelant et d'une torche; il m'a dit à voix basse: Réveille-toi,
+dame romaine, accueille mon amour, ou je te livre à une
+éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains ma passion.</p>
+
+<p>CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs,
+à-t-il ajouté, je tue un de les plus hideux valets et je t'immole
+ensuite, dans l'intention de jurer que je vous ai surpris
+dans d'impudiques embrassements, et que j'ai frappé les coupables.
+Cet acte fera ma gloire et ton éternelle infamie.</p>
+
+<p>CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive
+sur mon sein, jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas
+pour prononcer une autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait,
+et qu'on n'oublierait jamais dans la puissante Rome
+l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de son valet.</p>
+
+<p>CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais
+faible encore par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire
+me défendit de parler et de lui faire entendre la voix de
+la justice. Dans sa fureur de débauche, il prétendit que ma
+beauté avait volé ses yeux; et quand le juge se plaint d'avoir
+été volé, le prisonnier meurt.</p>
+
+<p>CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même,
+ou du moins accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang
+est souillé par cet affront, mon âme est pure et sans tache.
+Mon âme n'a point été contrainte ni complice de ma faiblesse,
+elle est restée innocente et désespérée dans son asile
+empoisonné.»</p>
+
+<p>CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances
+ruinées, la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement
+immobiles, et la voix tremblante de douleur, commence
+à agiter ses lèvres pâles pour exhaler la souffrance qui
+arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts, ses paroles expirent
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante
+dépasse la vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans
+son orgueil, et rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a
+forcée à cette fuite rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient
+furieuse encore. C'est ainsi que les soupirs et la douleur
+de Collatin pressent les paroles qui rentrent aussitôt dans son
+sein.</p>
+
+<p>CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en
+ces termes sa rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore
+à ma douleur; la pluie ne saurait tarir un torrent; ma peine,
+déjà si cruelle, le devient encore davantage à la vue de ta fureur;
+qu'il suffise donc de deux yeux en larmes pour pleurer
+notre commune infortune.</p>
+
+<p>CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour
+de celle qui te charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce,
+écoute-moi; venge-toi immédiatement de celui qui s'est fait
+mon ennemi, le tien, le sien; suppose que lu me protèges
+contre le crime déjà commis: il est trop tard, mais que le
+traître meure; car la clémence de la justice alimente l'iniquité.</p>
+
+<p>CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs,
+ajoute-t-elle en s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin,
+engagez-moi votre honneur que vous poursuiviez sans
+délai la vengeance de mon affront; car c'est une action méritoire
+de punir l'injustice, et par leur serment les chevaliers
+sont obligés de venger las injures faites aux dames.»</p>
+
+<p>CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents
+s'empresse avec générosité de promettre fidélité aux voeux de
+la chevalerie; chacun est impatient de connaître l'odieux ennemi
+de Lucrèce; mais à peine avait-elle commencé son dernier
+aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez, dit-elle, comment
+puis-je me laver de cette tache involontaire?</p>
+
+<p>CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle
+d'horribles circonstances m'ont forcée? mon âme qui
+reste pure est-elle affranchie de cette souillure, ou mon honneur
+est-il à jamais perdu? à quelle condition puis-je le réparer?
+la source empoisonnée se purifie elle-même; pourquoi
+ne le pourrais-je pas comme elle?»</p>
+
+<p>CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent
+que son âme innocente purifie la tache de son corps, tandis
+qu'avec un triste sourire elle détourne son visage où les larmes
+ont gravé l'impression profonde de l'infortune. «Non, non,
+dit-elle, jamais une femme ne pourra dans l'avenir se prévaloir
+de mon excuse pour s'excuser.»</p>
+
+<p>CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se
+briser, elle prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,»
+dit-elle; mais elle ne put dire autre chose que «lui;» enfin,
+après une longue hésitation et des sanglots: «C'est lui, lui,
+mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui qui guide ma main,
+et m'oblige à me faire cette blessure.»</p>
+
+<p>CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent
+un coupable couteau qui en fit sortir son âme: ce coup
+la délivra de la profonde inquiétude et de la prison impure
+où elle respirait; ses soupirs repentants aidèrent son essor
+vers les nuages, et la date de sa vie fut effacée par le sang de
+ses blessures.</p>
+
+<p>CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés
+par cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce,
+témoin de sa mort, se précipita sur son cadavre sanglant.
+Brutus tira le couteau de la blessure; et, en ce moment, son
+sang, comme indigné, repoussa le fer meurtrier.</p>
+
+<p>CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise,
+en deux ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre
+son corps isolé, qui demeure au milieu de cette onde effrayante,
+comme une île qu'on vient de ravager et de dépeupler;
+une partie de ce sang reste pur et rouge, et une autre se
+noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.</p>
+
+<p>CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une
+eau qui semble pleurer sur sa souillure; et depuis, comme
+plaignant les malheurs de Lucrèce, le sang corrompu a toujours
+une partie aqueuse, et le sang pur conserve sa couleur
+de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est ainsi putréfié.</p>
+
+<p>CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius;
+elle m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller.
+Si dans l'enfant est l'image du père, où vivrai-je maintenant
+que Lucrèce n'est plus? Ce n'était pas pour cette fin que
+tu étais sortie de mes flancs: si les enfants précèdent les pères
+dans la tombe, nous sommes donc leurs fruits, ils ne sont plus
+les nôtres.</p>
+
+<p>CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton
+doux visage ma vieillesse qui semblait renaître; ce miroir
+jadis si beau, et maintenant obscurci, ne me montre plus
+qu'un triste squelette usé par le temps; oh! tu as ravi mon
+image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon miroir,
+que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.</p>
+
+<p>CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus
+longtemps, si ceux qui devraient survivre cessent ainsi de
+vivre. La mort destructive domptera-t-elle les forts pour laisser
+la vie à la faiblesse chancelante? les vieilles abeilles meurent,
+les jeunes occupent la ruche. Vis donc, chère Lucrèce;
+reviens à la vie, et vois ton père mourir au lieu de toi.»</p>
+
+<p>CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe,
+et dit à Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans
+le sang glace de Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et
+semble expirer avec son épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile
+le rappelle à lui pour vivre et venger sa mort.</p>
+
+<p>CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme
+un sceau sur sa langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si
+longtemps ses paroles consolantes pour le coeur, commence à
+parler; mais sur ses lèvres se pressent de faibles accents, si
+confus que personne ne pouvait en distinguer le sens.</p>
+
+<p>CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé
+clairement, mais entre ses dents, comme s'il déchirait
+ce nom; c'est une tempête qui se prépare et qui accumule ses
+vents et ses ondes jusqu'à ce que la pluie tombe. Enfin le père
+et le fils pleurent également et à l'envi, l'un sa fille, l'autre
+son épouse.</p>
+
+<p>CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut
+plus la posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle
+est à moi, répond l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma
+douleur: que personne ne se vante de la pleurer, car elle était
+à moi seul; elle ne doit être pleurée que par Collatin.»</p>
+
+<p>CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie
+dont elle a tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur,
+malheur, dit Collatin; elle était mon épouse, je la possédais,
+c'est mon bien qu'elle a tué.» Les mots de fille et
+d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la vie de Lucrèce, répondait
+à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»</p>
+
+<p>CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de
+Lucrèce, voyant cette rivalité de douleur, commence à rendre
+à son intelligence son orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa
+folie apparente dans la blessure de Lucrèce. Parmi les Romains,
+Brutus était considéré comme les fous à la cour des
+rois, pour ses bons mots et ses extravagantes saillies.</p>
+
+<p>CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur
+sous lequel se déguisait une profonde politique, et il fait usage
+de son esprit longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin:
+«Romain outragé, dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou
+supposé et mal connu donne une leçon à ton expérience.</p>
+
+<p>CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la
+douleur? les blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin
+apporte-t-il un remède au chagrin? est-ce te venger que
+de te frapper toi-même pour cet attentat qui coûte la vie à la
+belle Lucrèce? Cette puérilité vient d'une âme faible. Ta malheureuse
+épouse s'est abusée en se tuant de la main qui aurait
+dû tuer son ennemi.</p>
+
+<p>CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces
+lamentations et à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi
+pour m'aider à supplier les dieux de Rome de permettre que
+la force de nos bras bannisse les oppresseurs abominables qui
+déshonorent Rome par leurs forfaits.</p>
+
+<p>CCLXIII.--«Voici, par le Capitole que nous adorons, par
+ce chaste sang si injustement souillé, par le soleil qui nous
+éclaire et renouvelle les richesses de la nature, par tous nos
+droits comme citoyens de Rome, par l'âme de cette chaste
+Lucrèce qui naguère encore nous confiait ses affronts, par ce
+couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme
+fidèle.»</p>
+
+<p>CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le
+fatal couteau pour consacrer son serment: il excite ses amis à
+le répéter avec lui. Tous le regardent avec surprise et l'écoutent
+parler, puis ils s'agenouillent à ses côtés: Brutus répète
+son serment solennel, tous jurent d'y être fidèles.</p>
+
+<p>CCLXV.--Quand ils eurent prononcé ce voeu de vengeance,
+ils résolurent de porter Lucrèce à Rome pour exposer à tous
+les yeux le corps sanglant, et publier ainsi le noir attentat de
+Tarquin. Ce projet s'exécute aussitôt, et les Romains applaudissent
+au décret qui bannit à jamais Tarquin.</p>
+
+<br>
+<p>FIN DE LA MORT DE LUCRÈCE. </p>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrèce, by
+William Shakespeare, 1564-1616
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE ***
+
+***** This file should be named 26757-h.htm or 26757-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/7/5/26757/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+DAMAGE.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+
+</html>
+
+
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+
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