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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:32:45 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La mort de Lucrèce + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26757] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= + + + + + LA MORT DE LUCRÈCE[1] + + POËME. + + +[Note 1: The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.] + + +AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY, +COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD. + + +Très-honorable seigneur, + +L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit, sans +commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance. que j'ai +en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers imparfaits, +me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous appartient, +ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du tout que je vous +ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon zèle se montrerait +davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à Votre Seigneurie, à +qui je souhaite de longs jours, embellis par toutes sortes de félicités. + +De Votre Seigneurie le dévoué serviteur, + +W. SHAKSPEARE. + + + + + ARGUMENT + +Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil +excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père +Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois et les +coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages du peuple, +alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses fils et des nobles +romains. + +Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un soir +dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant +après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes; entre +autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son épouse Lucrèce. +Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous pour Rome avec +l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue, de vérifier ce que +chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa femme (quoique ce fût +tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses suivantes, tandis que les +autres dames étaient à danser ou livrées à d'autres distractions. +Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire à Collatin, et la gloire à +sa femme. + +Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais, étouffant sa +passion pour le moment, il retourna au camp avec les autres. Bientôt +après il repart secrètement, et, à cause de son rang, il est reçu et +logé royalement par Lucrèce, à _Collatium_. Dès la première nuit, il se +glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait violence, et s'enfuit de +bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable situation, dépêche deux +messagers, l'un à Rome, à son père, l'autre au camp, à Collatin. Ils +arrivent tous deux, accompagnés, l'un de Junius Brutus, l'autre de +Publius Valérius, et trouvant Lucrèce en habits de deuil, ils lui +demandent la cause de sa douleur. Elle leur fait d'abord prononcer le +serment de la venger, révèle le coupable, les détails de son attentat, +puis se poignarde du consentement de tous et avec d'unanimes +acclamations. + +D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent de +détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le cadavre à +Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du criminel, et +termine par d'amères invectives contre la tyrannie du roi. Le peuple est +tellement irrité que l'exil des Tarquins est proclamé et la monarchie +convertie en république. + + + + + LA MORT DE LUCRÈCE + + POËME. + + +I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée sous les +remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin, sur les ailes +perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le feu obscur qui, caché +sous de pâles cendres, se prépare à s'élever et à entourer de flammes +ardentes les formes de la belle épouse de Collatin, Lucrèce la chaste. + +II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé ses désirs +voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment l'incomparable incarnat +et la blancheur qui brillaient dans ce ciel de sa félicité, où des +astres mortels, aussi beaux que les astres des cieux; réservaient à lui +seul le pur éclat de leurs rayons. + +III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente de +Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant connaître +quelle richesse inestimable les dieux lui avaient accordée dans la +possession de sa belle compagne, et estimant sa fortune si haut, que les +rois pouvaient bien avoir en partage plus de gloire, mais que ni roi ni +seigneur n'avait une dame aussi incomparable. + +IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui, lorsqu'on te +possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée du matin devant les +rayons d'or du soleil! Date effacée avant même d'être commencée! +L'honneur et la beauté, entre les bras de celui qui en jouit, sont bien +mal fortifiés contre un monde rempli de dangers. + +IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes sans avoir besoin +d'un orateur; quel besoin donc de faire le panégyrique d'un objet si +remarquable, ou pourquoi Collatin est-il le premier à publier ce riche +bijou, qu'il devrait garder bien loin de l'oreille des ravisseurs, +puisqu'il est tout à lui? + +VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce qui +tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos oreilles +que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor, au-dessus de +toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie de Tarquin, indigné +qu'un inférieur se vantât de posséder ce riche trésor dont ses +supérieurs étaient privés. + +VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente: il +négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le soin de son rang, et +partit au plus vite pour éteindre le feu qui brûle dans son coeur. O +ardeur trompeuse et téméraire qu'attend le froid repentir, ton printemps +hâtif se flétrit toujours et jamais ne vieillit! + +VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli par la +dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu et la beauté se +disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa gloire: quand la vertu +faisait la fière, la beauté rougissait de honte; quand la beauté se +vantait de sa pudique rougeur, la vertu dépitée la couvrait d'une pâleur +argentée. + +IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi donnée par +les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la vertu réclame de la +beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au temps de l'âge d'or pour en +parer ses joues argentées, et qu'elle appelait alors son bouclier, lui +apprenant à s'en servir dans le combat, afin que, lorsque la honte +attaquerait, le rouge défendit le blanc. + +X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté par le rouge +de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était la reine de sa +couleur; depuis la minorité du monde leurs droits étaient prouvés; +cependant leur ambition leur fait encore engager le combat, leur +souveraineté réciproque étant si grande, que souvent elles changent de +trône entre elles. + +XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs chastes rangs +cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il contemple sur le +champ de bataille de ce beau visage; et là de peur d'y être tué, le +lâche vaincu et captif se rend aux deux armées, qui aimeraient mieux le +laisser aller que de triompher d'un ennemi si perfide. + +XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a tant louée, a +dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté, dont l'éclat surpasse +de beaucoup ses stériles louanges. C'est pourquoi Tarquin, dans son +imagination, supplée à ce qui manquait au panégyrique de Collatin, dans +la muette extase de ses yeux ravis. + +XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin de +soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne rêvent guère +au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à la glu ne craignent +aucune embûche dans les buissons. C'est ainsi que Lucrèce, dans son +innocence, fait un accueil respectueux à son hôte royal, dont le vice +caché n'exprime aucune mauvaise intention au dehors. + +XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité de son +rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui paraissait réglé, +excepté parfois un excès d'admiration dans ses regards; car en +embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire: mais le riche manque de +tant de choses, que malgré son abondance il désire encore davantage. + +XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger, ne pouvait +deviner le sens de leurs éloquents regards, ni lire les secrets subtils +gravés sur les marges de cristal de semblables livres. Elle ne touchait +point d'appâts inconnus et ne craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait +interpréter ses regards voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux +étaient ouverts à la lumière. + +XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux dans les +plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin, rendu +glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et ses lauriers +victorieux. Elle exprime sa joie en levant les mains au ciel, et le +remercie silencieusement de ces heureux succès. + +XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse de se +trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se montre dans son beau +ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit, mère de la terreur et de la +crainte, déploie ses ténèbres sur le monde, et enferme le jour dans sa +prison souterraine. + +XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant la fatigue +et le besoin du sommeil; car après le souper il avait passé une partie +de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce. Maintenant le sommeil de +plomb lutte avec les forces de la vie; chacun va s'endormir, excepté les +voleurs, les soucis et les esprits troublés qui veillent. + +XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous les périls qu'il +court pour satisfaire ses désirs; cependant il reste résolu de les +satisfaire, quoique ses faibles espérances lui conseillent d'y renoncer. +Le désespoir est souvent invoqué pour réussir: et quand un grand trésor +est le prix qu'on attend, en vain il y va de la mort, on ne suppose pas +que la mort existe. + +XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir, qu'ils +laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et ainsi plus +ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat de l'excès +n'est que de rassasier et d'amener de tels chagrins, qu'ils font encore +banqueroute dans leurs pauvres profits. + +XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur, de richesse +et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons tant de difficultés, que +nous jouons un contre tout, ou bien tout contre un. Les uns jouent la +vie contre l'honneur, les autres l'honneur contre la richesse, et +souvent la richesse cause la mort et la perte de tout. + +XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce que nous sommes +pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse ambitieuse de tout +posséder nous tourmente de l'imperfection de ce que nous avons, et nous +le fait négliger pour réduire dans notre folie quelque chose à rien en +voulant l'augmenter. + +XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir, en sacrifiant +son honneur pour satisfaire son incontinence; c'est pour lui-même qu'il +va se perdre. A qui donc pourra-t-on se fier, si l'on ne peut plus se +fier à soi-même? où trouvera-t-il un étranger juste, celui qui se trahit +lui-même et se condamne aux paroles calomnieuses et aux jours +misérables? + +XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la nuit, où un +profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune étoile secourable ne +prêtait sa lumière; point d'autre bruit que les cris des hibous et des +loups qui présagent la mort. Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les +pauvres brebis; les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la +débauche et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr. + +XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance de son lit, et +jette brusquement son manteau sur son bras, follement agité par le désir +et la crainte. Le désir le flatte d'un ton doucereux, la crainte lui +prédit malheur; mais la simple crainte, séduite par les charmes impurs +de la luxure, se retire battue par la violence du désir insensé. + +XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour tirer de la +froide pierre des étincelles de feu, dont il allume une torche qui va +servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite il parle en ces termes à +la flamme: «De même que j'ai forcé ce feu à sortir de cette pierre, il +faut que je force Lucrèce à céder à mon désir.» + +XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa coupable +entreprise, et discute dans le secret de son coeur les malheurs qui +peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein de dédain, il méprise +l'armure nue de la débauche, et adresse ces justes reproches à ses +injustes pensées. + +XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête pas pour +noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes pensées, mourez +avant de salir de votre infamie ce qui est divin; offrez un encens pur +sur un si pur autel; que l'humanité abhorre un forfait qui souille la +fleur modeste de l'amour, blanche comme la neige. + +XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes! déshonneur au +tombeau de ma famille! acte impie qui comprend tous les attentats! Un +brave guerrier être l'esclave d'une tendre passion! La véritable valeur +devrait se respecter elle-même. Oh! mon crime sera si vil et si lâche +qu'il restera gravé sur mon front. + +XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me survivra, et sera une +tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le héraut trouvera quelque honteux +écusson pour attester ma folle passion, si bien que mes enfants, +déshonorés par ce souvenir, maudiront mes cendres, et ne croiront pas +être coupables en souhaitant que leur père n'eût jamais existé. + +XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je cherche? un rêve, +un souffle, un plaisir fugitif qui achète la joie d'une minute pour +gémir une semaine, ou qui vend l'éternité pour acquérir une bagatelle? +Quel est celui qui, pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne; +ou quel est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une +couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le sceptre? + +XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il pas; +et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il pas ici pour prévenir ma +honteuse entreprise, ce siége qui menace son hymen, cette tache pour la +jeunesse, cette douleur pour le sage, cette vertu mourante, cette honte +éternelle, et ce crime suivi d'un blâme sans fin? + +XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand tu m'accuseras de +ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle pas muette, mes faibles +membres ne frémiront-ils pas? mes yeux n'oublieront-ils pas de voir, et +mon perfide coeur ne saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la +crainte le surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre ni +fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de terreur. + +XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père, ou bien dressé des +embûches contre mes jours; s'il n'était pas mon ami, mon désir de +corrompre sa femme aurait quelque excuse dans la vengeance ou les +représailles; mais il est mon parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma +honte et mon crime à jamais inexcusables. + +XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est connu, il est +odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer. Je lui demanderai son +amour; mais elle ne s'appartient pas; le pire sera un refus et des +reproches: ma volonté est ferme, et la faible raison ne saurait +l'ébranler. Celui qui craint une sentence ou la morale d'un vieillard se +laissera intimider par une tapisserie.» + +XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide conscience et +sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes pensées, dont il +cherche même à détourner le sens à son avantage; ce qui, dans un moment, +confond et détruit l'influence de la vertu; et il va si loin, que ce qui +est une lâcheté lui paraît une action vertueuse. + +XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se dit-il, interrogeant +mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre de mauvaises nouvelles +de l'armée dont son bien-aimé Collatin fait partie. Oh! comme la crainte +lui donnait des couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les +roses que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches +comme cette mousseline elle-même. + +XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la forçait de trembler +de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de tristesse, et la fit encore +frémir davantage jusqu'à ce qu'elle apprît que son époux était sain et +sauf: alors elle sourit avec tant de grâce, que si Narcisse l'avait +aperçue en ce moment, l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se +noyer. + +XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou des excuses? Tous +les orateurs sont muets quand la beauté plaide; les pauvres malheureux +éprouvent le remords après de légers méfaits. L'amour ne prospère pas +dans le coeur qui craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me +conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche lui-même +combat, et ne veut pas être vaincu. + +XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats, respect et +raison, soyez le partage de la vieillesse ridée. Mon coeur ne +contrariera jamais mes yeux, la triste tentation et les réflexions +profondes conviennent au sage; mon rôle, c'est la jeunesse, et je dois +les bannir du théâtre. Le désir est mon pilote, la beauté ma prise; qui +aurait peur de couler à fond quand il s'agit d'un tel trésor? + +XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte salutaire +est presque détruite par l'irrésistible concupiscence. Tarquin se glisse +sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un honteux espoir et d'une +amoureuse méfiance; l'un et l'autre, comme deux serviteurs de +l'injustice, le troublent tellement de leurs inspirations opposées que +tantôt il projette une ligue et tantôt une invasion. + +XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce, et à côté +d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses yeux qui la regarde le +confond; l'autre, qui considère son époux, se refuse comme plus divin à +un spectacle si perfide et il adresse un appel vertueux au coeur qui une +fois corrompu choisit la plus mauvaise part. + +XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la joyeuse +apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion comme les +minutes forment des heures; ils sont si fiers de leur capitaine qu'ils +lui payent un tribut plus humble que celui qu'ils lui doivent. Conduit +ainsi en insensé par ses désirs infernaux, le prince romain marche au +lit de Lucrèce. + +XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la chambre et sa +volonté sont toutes forcées par lui et quittent leur poste, mais en +s'ouvrant elles font entendre un craquement qui tance son mauvais +dessein, ce qui fait réfléchir un moment le voleur. Le seuil fait +grincer la porte pour avertir de son approche; les belettes, vagabondes +nocturnes, crient en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte +son effroi. + +XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à travers les +fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa torche pour +l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage, éteint sa clarté +conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un coupable désir dévore, exhale +un autre souffle qui rallume la torche. + +XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de Lucrèce +auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur les nattes où il +le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille lui pique le doigt, +comme si quelqu'un lui disait: ce gant n'est point habitué aux +licencieux jeux; retire-toi à la hâte, tu vois que les ornements de +notre maîtresse sont chastes. + +XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter, il +interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les portes, le +vent, le gant qui le retardent sont pour lui des épreuves accidentelles, +ou comme ces rouages qui ralentissent l'horloge jusqu'à ce que chaque +minute ait payé son tribut à l'heure. + +XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là comme les petites +gelées qui quelquefois menacent le printemps pour ajouter encore plus de +prix à ses charmes et donner aux oiseaux plus de raison de chanter; la +peine paye le revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de +grands vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le +marchand avant qu'il entre riche dans le port.» + +XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de sa pensée. Un +loquet docile est tout ce qui protège contre lui l'objet précieux qu'il +cherche. L'impiété a tellement bouleversé son coeur qu'il commence à +prier pour sa proie, comme si les dieux pouvaient approuver son crime. + +L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé à +l'éternelle puissance que ses criminelles pensées triomphent de cette +charmante beauté, et prié les dieux de lui être propices dans ce moment, +il tressaille soudain et dit: «Je dois donc déflorer! les dieux que +j'invoque abhorrent cette action, comment m'aideraient-ils à la +commettre? + +LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes dieux et mon guide; +ma volonté est basée sur une ferme résolution; les pensées ne sont que +des rêves tant que leurs effets ne sont pas éprouvés. Le plus noir +attentat est lavé par l'absolution; le feu de l'amour a pour ennemie la +glace de la crainte: l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse +cache la honte qui suit la douce volupté.» + +LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et de son genou il +ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément, la colombe que ce +hibou nocturne veut saisir; c'est ainsi que la trahison surprend dans le +sommeil! celui qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart; +mais Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la +merci de son dard mortel. + +LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple ce lit encore +pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour roulant ses yeux +avides dans leurs orbites, c'est leur trahison qui a égaré son coeur. Il +donne bientôt à sa main le signal d'ouvrir le nuage qui cache la lune +argentée. + +LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant d'un nuage, +nous prive de la vue. De même, à peine le rideau est tiré, que les yeux +de Tarquin commencent à cligner, éblouis par trop d'éclat. Soit qu'en +effet les traits de Lucrèce réfléchissent une éblouissante lumière, soit +que quelque reste de honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont +aveuglés et se tiennent fermés. + +LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils auraient vu +alors le terme de leur crime, et Collatin aurait pu encore reposer +tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche non souillée. Mais ils +s'ouvriront pour détruire cette union bénie et aux saintes pensées. +Lucrèce devra sacrifier à leur vue son bonheur, sa vie et son plaisir +dans ce monde. + +LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant d'un baiser +légitime le coussin affligé, qui semble se partager en deux et se +soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur. Entre ces deux +collines, la tête de Lucrèce est comme ensevelie, telle qu'un saint +monument placé là pour être admiré par des yeux profanes. + +LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la couverture +verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait à une marguerite +d'avril sur le gazon humide des perles de la rosée. Tels que des soucis, +ses yeux avaient abrité leur éclat, et reposaient dans les ténèbres +jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour. + +LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O +modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de +la vie dans le sein de la mort et déployaient les couleurs sombres de la +mort dans l'absence passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient +tant de charmes dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre +elles aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort +dans la vie. + +LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire entourés d'un +cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et non conquis; ne +connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur à qui leurs serments +étaient fidèles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; +tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau +trône le possesseur légitime. + +LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? qu'admirait-il +qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple le fait délirer +d'amour, et sa passion fatigue même sa vue ravie; il admire avec plus +que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de +corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige. + +LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est +satisfaite par la victoire, de même Tarquin reste penché sur cette âme +endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient +sans la dissiper; car, étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment +soulèvent encore plus violemment ses veines. + +LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au pillage, vassaux +cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et +le viol, sans égard pour les larmes des enfants et les gémissements des +mères: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt +son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir +suivant leur désir. + +LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brûlant, +son oeil confie l'attaque à sa main; sa main, fière de cette dignité, et +fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrèce, centre de +tous ses domaines; à peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des +veines d'azur abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense. + +LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort leur reine +chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible ennemi, et +l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, ouvre ses yeux +fermés, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et domptés par sa +torche enflammée. + +LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit par un rêve +effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche +aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur! +Mais Lucrèce, plus malheureuse, et troublée dans son sommeil, voit +réellement ce qui serait terrible même en supposition. + +LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante +comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en +ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître des fantômes hideux qui +passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible +cerveau, qui, fâché que les yeux fuient devant la lumière, les épouvante +dans les ténèbres par des spectacles plus affreux. + +LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. (Cruel +bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur +épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son +sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa +rage. Plus de pitié; il va faire la brèche et entrer dans cette belle +ville. + +LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence à sonner un +pourparler. Elle s'adresse à son ennemi timide, qui lève par-dessus des +draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de +cette alarme imprévue, ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes +muets; mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir +quels sont les motifs de son attentat. + +LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait pâlir de dépit +le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet incarnat répondra +pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet +étendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la +faute en est à toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mêmes. + +LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta +beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois te résigner à subir +ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout +mon pouvoir que j'ai cherché à vaincre mes désirs; mais à peine les +réprimandes et la raison les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté +les faisait renaître. + +LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon entreprise. Je +sais que des épines défendent la jeune rose; je m'attends à trouver le +miel gardé par un aiguillon. La réflexion m'a représenté tout cela; mais +le désir est sourd et n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que +pour contempler la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et +du devoir. + +LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et les chagrins que +je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni +arrêter sa fureur entraînante. Je sais que les larmes du repentir, les +reproches, le mépris et la haine mortelle suivront le crime, mais je +veux aller au-devant de ma propre infamie.» + +LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à un faucon +planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de +son bec recourbé la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De même +sous le glaive terrible, l'innocente Lucrèce écoute en tremblant les +paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du +faucon. + +LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de +toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton +lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge ensuite un de tes vils +esclaves pour t'ôter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras +morts, jurant que je l'ai tué en te surprenant à l'embrasser. + +LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de mépris pour tous +ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tête sous le coup du +dédain, et tes enfants seront souillés par le titre de bâtards. +Toi-même, auteur de leur honte, tu iras à la postérité dans des chansons +qui raconteront ton infamie. + +LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, une faute +inconnue est comme une pensée non accomplie. Un peu de mal fait dans un +but grand et utile est permis, et légitime en bonne politique. La plante +vénéneuse est quelquefois distillée en un composé innocent, et son +application a des effets salutaires. + +LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, accorde-moi ce +que je demande, ne leur lègue point une honte impossible à effacer, une +souillure éternelle pire que les défauts du corps que l'homme apporte en +naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent +point d'infamie.» + +LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en fixant sur +Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste +piété et telle qu'une biche blanche serrée par des griffes meurtrières +dans un désert où il n'y a point de loi, implore la bête féroce qui ne +connaît aucune compassion, et n'obéit qu'à son odieux appétit. + +LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses +vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein +obscur de la terre, son souffle écarte ces vapeurs dont il empêche +momentanément la chute en les divisant. De même le profane empressement +de Tarquin arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve +tandis qu'Orphée joue de sa lyre. + +LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, Tarquin ne fait +que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes. +Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne +parvient à combler. Son oreille accueille ses prières, mais son coeur ne +se laisse pas pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la +concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre. + +LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont douloureusement +fixés sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste éloquence est +mêlée de soupirs qui ajoutent plus de grâce à ses paroles. Elle +interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est +obligée de recommencer. + +LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par +son noble rang, et par le serment de la douce amitié, par ses larmes et +par l'amour de son époux, par les saintes lois de l'humanité et la foi +commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le +conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalité lui accorde, et +d'écouter l'honneur plutôt qu'un coupable désir. + +LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser l'hospitalité +par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calmé ta soif, ne +gâte point ce qui ne saurait être réparé, renonce à ton but criminel +avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend +son arc pour frapper une jeune biche. + +LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour pour lui; toi, tu +es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. Je suis faible; ne me +rends point victime d'un piége; tu ne ressembles point à la perfidie, ne +me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent +de te chasser; si jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, +sois touché de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots. + +LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent pour +lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour +l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres +dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une +pierre, laisse-toi pénétrer par mes larmes et sois compatissant! La +douce pitié traverse une porte de fer. + +LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa +ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute l'armée du ciel; +tu outrages son honneur, tu dégrades son nom royal, tu n'es point ce que +tu sembles, ou tu ne ressembles pas à ce que tu es, un roi, un dieu; car +les rois comme les dieux devraient tout gouverner. + +LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque déjà tu +montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu +seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'espérance de +l'être! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal +ne peut être effacé, les mauvaises actions des rois ne sauraient être +ensevelies dans le silence. + +LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les +monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forcé de tolérer les +coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce +qu'à cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'école, +le livre où les yeux des sujets voient, apprennent et lisent. + +LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira la débauche? +souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? consentiras-tu à +être le miroir où elle verra une autorité pour ses attentats et une +garantie contre le blâme? Pour donner par ton nom un privilége au +déshonneur tu préfères les reproches à la louange immortelle, et tu fais +de ta bonne réputation une vile _entremetteuse_. + +XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donnée, soumets tes +désirs rebelles; ne tire point l'épée pour protéger l'iniquité, car elle +t'a été remise pour en détruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir +tes devoirs de roi lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime +pourra dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel. + +XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître ton crime +dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement évidentes pour eux; +leur partialité étouffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait +digne de mort dans ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui +détournent les yeux de leurs propres attentats! + +XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes, +elles te conjurent de résister aux séductions de tes désirs. J'implore +le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, et sache retirer les +pensées qui te flattent: sa noble générosité emprisonnera le perfide +désir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux trompés, afin que tu +reconnaisses ta situation, et que tu aies pitié de la mienne.» + +XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent de mes désirs +ne fait que croître par ces retards. De faibles lumières sont bientôt +éteintes; de grands feux résistent au vent, qui ne fait qu'augmenter +leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier à +leur amère souveraine ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le +goût.» + +XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, et dans ton +vaste empire se répandent la noire luxure, le déshonneur, la honte, le +dérèglement, qui cherchent à souiller les flots de ton sang. Si toutes +ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jetée dans la +boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer. + +XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur esclave; +c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse relevée; c'est +ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront eux-mêmes ton tombeau; +toi, avili dans ta honte; eux, dans ton orgueil. Les choses inférieures +ne devraient point cacher les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse +point aux pieds du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds +des cèdres. + +XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est assez, dit +Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon amour, sinon la +haine brutale, au lieu du contact timide de l'amour, te déchirera +cruellement. Après quoi je veux te transporter dans le lit de quelque +coquin de valet, pour lui faire partager ta destinée honteuse.» + +XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière et la +débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée des ombres de +l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus qu'elle n'est pas aperçue. Le +loup a saisi sa proie, le pauvre agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit +arrêtée au passage par sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les +plis délicats de ses lèvres. + +XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle porte pour +enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il baigne son front +brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient jamais versées les yeux de +la modeste douleur. Oh! comment la concupiscence désordonnée peut-elle +souiller une couche si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la +tache, Lucrèce en répandrait à jamais! + +XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la vie, et Tarquin +a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. Cette violence amène une +autre lutte; cette jouissance passagère engendre des années de regrets: +cet ardent désir se change en froid dégoût. La pure chasteté est +dépouillée de son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son +larcin. + +C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié, n'ayant +plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse, poursuivent lentement +ou perdent tout à fait la proie dont la nature les a rendus avides; de +même Tarquin assouvi redoute cette nuit. Son goût aigri dévore son désir +qui l'a abusé. + +CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre la +profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie avant de voir sa +propre infamie. Tant que la concupiscence est dans son orgueil, aucune +remontrance ne saurait apaiser son ardeur ni maîtriser son téméraire +désir, jusqu'à ce que, telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue +elle-même. + +CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil pesant, +au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu, pauvre et +lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. Tant que la chair est +fière, le désir lutte avec la pitié, car alors il est en joie: mais +quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle coupable demande lui-même grâce +d'un ton soumis. + +CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, si ardent +à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce contre lui-même cet +arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles à venir, que le beau temple +de son âme est profané, et que sur ses ruines accourent des armées de +soucis pour demander à cette reine souillée ce qu'elle est devenue. + +CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son mur +consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit en servitude +son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une mort vivante et d'une +douleur éternelle. Avertie par sa prescience, elle avait fait +résistance; mais sa prévoyance n'avait pu faire céder leurs désirs. + +CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres de la +nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une +blessure que rien ne guérit, une cicatrice qui restera malgré la +guérison, laissant la victime désolée. Lucrèce est accablée du poids du +crime qu'il laisse derrière lui, et lui du fardeau d'une âme coupable. + +CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. Elle, +comme un agneau fatigué, reste étendue, presque sans souffle. Il se hait +pour son attentat; désespérée, elle déchire son beau corps de ses +propres mains. Il part effrayé, et couvert de la sueur du crime. Elle +reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit; +il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût. + +CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée et sans +espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; elle voudrait +ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, les écarts de la nuit +se révèlent, et mes yeux sincères n'ont jamais appris à masquer mes +torts par un regard dissimulé. + +CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur qu'ils +aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans +l'obscurité pour tenir caché mon outrage, car ils se trahiront par leurs +larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues +la honte irréparable que je ressens.» + +CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux à être +désormais aveugles. Elle réveille son coeur en frappant sur son sein, et +lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui. +Rendue folle par l'excès de sa douleur, elle exhale en ces mots ses +plaintes contre les secrets de la nuit: + +CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre +registre de la honte, obscur théâtre de meurtres tragiques, vaste chaos +qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un +manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur à +voix basse, liguée avec la trahison et le viol. + +CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque tu es +complice de mon crime irréparable, rassemble tes brouillards pour +attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours réglé du temps! ou +si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à sa hauteur accoutumée avant +qu'il retourne à son humide couche, ceins sa tête d'or de nuages +empoisonnés. + +CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; par leur +haleine empestée, souille la vie de la pureté, beauté par excellence, +avant que Phébus arrive à sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent +en rangs si serrés, que dans leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée +s'éclipse au milieu de sa course et cause une nuit perpétuelle. + +CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la nuit, il +outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes étincelantes aussi +(violées par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la +nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs +partagés sont plus doux à supporter, de même que des pèlerins font route +ensemble pour abréger leur pèlerinage. + +CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se +croiser les bras, pencher humblement la tête, se voiler le front et +cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamnée à gémir arrosant la +terre de larmes amères, mêlant des sanglots à mes plaintes, des +gémissements à mes douleurs, gages cruels d'un éternel désespoir. + +CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne permets pas que +le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a été livré à la +dégradation de l'impudicité. Garde possession de ton sombre empire, afin +que les fautes commises sous ton règne puissent également être +ensevelies sous tes ombres. + +CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière montrera gravée sur +mon front l'histoire des outrages faits à la douce chasteté, et la +violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant +qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrâce. + +CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera +mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son nourrisson qui +pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie à +celle de Tarquin; les ménestrels, pour reconnaître l'hospitalité, +chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne. + +CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste sans tache pour +l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les +branches d'une autre tige sont aussi viciées et une honte non méritée +s'attachera à son nom qui est aussi pur de la tache imposée au mien que +j'étais pure moi-même hier encore pour Collatin. + +CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure non sentie, +cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé sur le front de Collatin, +et l'oeil de Tarquin peut reconnaître de loin la blessure qu'il a reçue +pendant la paix, non à la guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent +ces marques honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites! + +CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a été arraché +par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une +abeille semblable à un frelon. Il ne me reste plus aucune des +perfections de mon côté, je suis dépouillée par un outrageant larcin: +dans ta faible ruche s'est introduite une guêpe errante qui a dévoré le +miel gardé par ta chaste abeille. + +CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur! +c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part, +pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur que de le rejeter. Bien +plus, il s'est plaint de lassitude et il a parlé de vertu! O forfait +imprévu! combien la vertu est profanée dans un tel démon! + +CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi +l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi +les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenimée? +pourquoi une démence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de +douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est +pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille. + +CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté de crampes, de la +goutte et de douloureuses incommodités. A peine a-t-il des yeux pour +voir son trésor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit +l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que +la douloureuse pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux. + +CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les laisse à ses +jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les prodiguer. Leur père +était trop faible, ils sont trop forts pour conserver longtemps cette +fortune à la fois maudite et bénie. Les douceurs que nous désirons +s'aigrissent et deviennent amères au moment même où elles nous sont +accordées. + +CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre printemps; des +plantes nuisibles prennent racine au milieu des fleurs précieuses. La +vipère siffle là où les charmants oiseaux chantent; ce qu'enfante la +vertu, l'iniquité le dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la +malencontreuse occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses +qualités. + +CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes la +trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du loup; quelque +complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises: c'est toi qui foules +au pied le droit, la justice et la raison; c'est toi qui dans ta sombre +caverne, où personne ne peut te voir, postes le crime, pour dévorer les +âmes qui passent auprès. + +CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu; tu souffles le +feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la probité, tu immoles la +vérité; indigne complice, infâme entremetteuse, tu sèmes la calomnie et +tu écartes la louange; tu t'associes au viol, à la perfidie, aux +brigands. Ton miel se change en fiel, ta jouissance en douleur. + +CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique; à tes +festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs un nom +déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe, et tes vanités +forcées ne sauraient être durables. Comment se fait-il donc, vile +occasion, qu'étant si méchante, il y ait tant de gens qui te +recherchent? + +CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant, quand le +conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire, quand amèneras-tu +la fin des grands débats, quand délivreras-tu l'âme que le malheur +enchaîne, quand guériras-tu les malades, quand soulageras-tu les +affligés? le pauvre, le boiteux, l'aveugle languissent, pleurent et +t'implorent, mais ils ne trouvent jamais l'occasion. + +CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort, l'orphelin gémit +pendant que l'oppresseur est heureux, le juge est en festin pendant que +la veuve pleure; la prudence se divertit pendant que le vice naît, tu +n'accordes jamais rien aux actions charitables. La colère, l'envie, la +trahison, le rapt, le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour +pages. + +CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi, mille traverses +les privent de ton secours; elles achètent ton appui, mais le crime ne +le paye jamais; il vient sans frais, et tu es satisfaite de l'écouter et +de lui accorder ce qu'il demande. Mon Collatin aurait pu venir vers moi +quand Tarquin est venu; c'est toi qui l'as retenu. + +CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable de parjure et +de subornation, coupable de trahison, de fausseté et d'imposture, +coupable de l'abominable inceste. Tu es de ton plein gré consentante à +tous les crimes passés, et à tous les crimes à venir, depuis la création +jusqu'à la fin du monde. + +CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible nuit, agile coursier +du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse, esclave trompeur des +plaisirs trompeurs, lâche sentinelle des chagrins, cheval de bât du +crime, séducteur de la vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est. +Oh! écoute-moi! temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort, +puisque tu l'es de mon crime. + +CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi les heures +que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi corrompre mon bonheur, +et m'enchaîner à une suite infinie de maux éternels? Le devoir du Temps +est de déjouer la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de +l'opinion, et de ne pas laisser souiller une couche légitime. + +CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles des rois, de +démasquer la fausseté, d'amener la vérité au jour, et de mettre le sceau +des siècles sur les choses antiques, de veiller le matin, de faire +sentinelle la nuit, de poursuivre l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare +ses torts, de ruiner les somptueux édifices et de souiller de poussière +leurs dômes dorés. + +CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les vastes +monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de vieux livres, d'en +altérer le contenu, d'arracher les plumes aux ailes des vieux corbeaux, +d'épuiser la sève des vieux chênes, de féconder les printemps et de +tourner la roue capricieuse de la Fortune. + +CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de sa +fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant; de tuer le +tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne et le lion farouche; +de se jouer de l'homme rusé et de le tromper par lui-même, de réjouir le +laboureur par d'abondantes moissons, et d'user de grosses pierres avec +de petites gouttes d'eau. + +CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long pèlerinage, si tu +ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre minute par siècle +t'achèterait un million d'amis, si tu donnais de l'esprit à celui qui +prête à de mauvais débiteurs! O fatale nuit! si tu pouvais rétrograder +d'une heure je préviendrais cette tempête et j'éviterais le naufrage. + +CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par quelque malheur +Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui faire maudire cette maudite +nuit, que des fantômes hideux effrayent ses yeux coupables, et que la +sinistre pensée de son crime transforme pour lui chaque buisson en démon +difforme. + +CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes; +tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent, qu'il +pousse des gémissements pitoyables; mais n'en aie point pitié, qu'il ne +rencontre que des coeurs plus durs que le marbre. Que les femmes les +plus douces oublient leur douceur et soient pour lui plus terribles que +des tigres dans le désert! + +CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée, qu'il ait le +temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il ait le temps de +désespérer du secours du temps, qu'il ait Je temps de vivre en esclave +méprisé, qu'il ait le temps de mendier son pain, qu'il ait le temps de +voir un mendiant lui refuser des restes dédaignés! + +CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses ennemis, et de +voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le temps d'apprendre +combien le temps s'écoule lentement dans les regrets, combien il est +court et rapide aux heures de la folie et du plaisir! Que son crime +ineffaçable ait le temps de déplorer l'abus de son temps! + +CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant, apprends-moi à +maudire celui à qui tu as appris ce crime. Que le scélérat devienne fou +de peur en voyant son ombre! que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est +à ses misérables mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y +aurait-il un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil +esclave! + +CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi, lui qui +trompe les espérances de son père par de basses actions! Plus l'homme +est puissant, plus il mérite de respect ou de haine, car la plus grande +infamie s'attache au rang le plus élevé. La lune a assez d'un grand +nuage pour se voiler; les petites étoiles se cachent quand elles +veulent. + +CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme le charbon dans +un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive la fange qui les tache; +mais si le cygne, blanc comme la neige, veut en faire de même, la tache +se reconnaît sur son col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit +obscure, les rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent +inaperçus, les aigles frappent tous les regards. + +CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux creux, sons +sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles où l'on se fait un +art de la dispute; allez servir les insipides débats de ceux qui en +amusent leurs loisirs: soyez médiateurs des clients tremblants de perdre +leur cause; pour moi je ne ferai pas le moindre argument, puisque je +n'ai rien à attendre du secours de la loi. + +CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin et la sombre +nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie; en vain je repousse mon +désespoir; cette inutile fumée de mots ne me fait aucun bien, le seul +remède qui puisse me guérir, c'est de verser tout mon sang impur. + +CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret? Honore-toi en me +débarrassant de cette honte; car si je meurs, mon honneur survit en toi: +si je vis, tu as part à mon infamie; puisque tu n'as pu défendre ta dame +loyale, puisque tu as eu peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi +avec elle pour avoir cédé ainsi.» + +CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour saisir dans +son désespoir quelque instrument; mais elle n'est pas dans une maison de +meurtre, et ne trouve aucun instrument pour agrandir le passage de son +souffle, qui se presse entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de +l'Etna, qui se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon +qu'on décharge. + +CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque bienheureux +moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu peur d'être tuée par le +glaive de Tarquin, et cependant je cherche un couteau pour la même +intention; mais quand j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis +encore: oh non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble +titre. + +CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je n'ai donc plus +de motif de craindre la mort; en effaçant ma souillure par la mort, du +moins je donne un gage de gloire aux couleurs de la calomnie, et une vie +mourante à l'éternelle honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu +le trésor, que de brûler l'innocente cassette où il était! + +CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le goût corrompu de +la foi violée; je n'outragerai pas ton amour sincère; je ne prétendrai +pas que mon serment est resté intact. Cette greffe bâtarde ne croîtra +pas. Celui qui a souillé ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre +père de son fruit. + +CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète, il +n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton affront: tu sauras +que je n'ai point été lâchement achetée avec de l'or, mais que la porte +a été forcée. Pour moi, je suis la maîtresse de mon sort et je ne me +pardonnerai que lorsque la vie aura payé au trépas mon offense +involontaire. + +CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je ne masquerai +point ma faute par d'adroites excuses. Je ne colorerai pas la noirceur +de mon crime pour cacher la vérité sur les horreurs de cette perfide +nuit. Ma bouche révélera tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou +semblables à la source des montagnes, qui arrose un vallon, répandront +de purs ruisseaux pour laver mon aveu impur.» + +CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le chant mélodieux +de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle descendait d'un pas lent +et triste dans les gouffres de l'effroyable enfer; l'aurore rougissant +prête sa lumière à tous les yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur, +Lucrèce se reproche de voir et regrette les ombres de la nuit. + +CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et semble +l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs. C'est à lui +qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux, pourquoi cherches-tu à +poindre par ma fenêtre? Cesse tes regards indiscrets, caresse de tes +rayons les yeux qui dorment encore, ne brûle pas mon front de ta lumière +éblouissante, car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la +nuit.» + +CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle voit: le +vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un enfant, qui, une fois +qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce sont les anciennes douleurs et +non les douleurs nouvelles qui s'adoucissent. La durée dompte les unes, +les autres sont telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours +péniblement et se noyant par défaut d'adresse. + +CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer de soucis, se +fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte tout à son chagrin; tous +les objets viennent les uns après les autres accroître la force de son +désespoir. Quelquefois il est muet et ne parle plus, quelquefois il est +en démence et parle trop. + +CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale la +désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est alors importune; les +âmes tristes souffrent mortellement dans les sociétés joyeuses; le +chagrin se plaît davantage dans la compagnie du chagrin: le chagrin +véritable cherche la sympathie de son semblable. + +CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect du rivage; il +languit dix fois celui qui languit en voyant de la nourriture: la vue du +baume rend la plaie plus douloureuse. Les grandes douleurs déplorent +surtout ce qui les peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme +un fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin +qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites. + +CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents dans vos +seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets en ma présence; mon +trouble plein d'angoisse n'aime aucune cadence de sons: une hôtesse +triste ne peut souffrir des hôtes joyeux. Réservez vos accords pour ceux +à qui ils plaisent; l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure +avec des pleurs. + +CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton triste bocage de +mes cheveux épars; de même que la terre humide pleure sur ta langueur, +je verserai une larme à chaque son mélancolique, et je soutiendrai le +diapason avec mes profonds sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom +de Tarquin, tandis que tu moduleras celui de Térée. + +CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson, pour +entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi, malheureuse, afin de +t'imiter, je fixerai contre mon coeur un couteau acéré pour effrayer mes +regards; et s'ils se troublent, je tomberai et mourrai. Ces moyens, +comme les touches sur un instrument, mettront les cordes de nos coeurs +au vrai ton de la douleur. + +CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant le jour, comme +honteux d'être aperçu, nous choisirons quelque désert profond et sombre, +écarté de la route, où ne pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid +glacial, et là, nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons +entendre des airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont +aussi cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.» + +CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde, immobile +et incertaine de quel côté elle fuira, ou comme celui qui, égaré dans un +labyrinthe, a peine à reconnaître sa route, Lucrèce reste indécise, ne +sachant lequel est préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est +honteuse et que la mort lui coûte. + +CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller à la fois +mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une moitié vivent avec plus de +patience que ceux qui sont dépouillés du tout: c'est une mère sans +raison et sans pitié que celle qui, ayant deux aimables enfants, quand +la mort lui en enlève un, tue l'autre et n'en a plus. + +CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était le plus cher quand +l'un était pur et l'autre céleste? lequel préférais-je quand tous deux +appartenaient au ciel et à Collatin? Hélas! Qu'on déchire l'écorce du +pin superbe, ses feuilles se flétriront, sa sève se tarira. Il en est +ainsi de mon âme blessée dans son écorce. + +CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu, son asile pris +d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé, pillé, profane par +l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse donc pas d'impiété, si, dans +une forteresse ainsi battue en ruine, je fais une brèche pour en enlever +mon âme malheureuse. + +CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que mon Collatin ait +appris la cause de ma mort prématurée, afin que, dans cette heure de mon +agonie, il puisse jurer vengeance sur celui qui me force d'abréger mes +jours. Je léguerai mon sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera +versé par lui, et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament. + +CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera mon corps +déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie déshonorée. L'un vivra +quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi que de mes cendres naîtra ma +gloire; car dans ma mort je tue le mépris insultant: ma honte étant +morte, mon honneur renaît. + +CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu, quel héritage te +laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et ton exemple pour te +venger. Apprends par ma fin quelle doit être celle de Tarquin. _Moi_, +ton amie, j'immolerai _moi_, ton ennemie. Pour l'amour de moi, traite de +même le perfide Tarquin. + +CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés: mon âme au +ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon époux, prends mon courage; mon +honneur au couteau qui m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla +ma réputation, et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux +qui vivront et ne penseront pas mal de moi. + +CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce testament. +Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang lavera mon affront; la +noble fin de ma vie rachètera l'acte impur de ma vie. Ne faiblis pas, +faible coeur; mais dis avec fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma +main, ma main te vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous +de vous serez vainqueurs.» + +CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan de mort et essuyé +la perle amère qui mouillait ses yeux brillants, d'une voix entrecoupée +elle appela sa suivante. Celle-ci, obéissant, accourt promptement auprès +de sa maîtresse; car le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les +joues de l'infortunée Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies +d'hiver quand le soleil fond leur neige. + +CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec une voix timide, +vrai signe de la modestie. Elle prend un air triste pour être en +harmonie avec la tristesse de sa dame (car son visage portait la livrée +du chagrin); mais elle n'osa pas lui demander pourquoi ses deux soleils +étaient ainsi éclipsés par des nuages, et ses joues humides des larmes +de la douleur. + +CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est couché, chaque +fleur s'humectant comme un oeil attendri, de même la suivante commence à +inonder ses yeux de grosses larmes que fait couler la sympathie de ces +beaux soleils éclipsés dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint +leurs clartés dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la +suivante comme une nuit d'abondante rosée. + +CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures restent immobiles, +comme deux aqueducs qui remplissent des citernes de corail. L'une +d'elles pleure avec raison, l'autre n'a d'autre motif de pleurer que +celui de mêler ses larmes à celles de sa compagne. Ce sexe aimable est +souvent porté aux larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les +douleurs des autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se +brise. + +CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les femmes des coeurs +de cire; c'est pourquoi elles sont formées au gré du marbre. Leur +faiblesse est opprimée; elles reçoivent par force les impressions +étrangères de la fraude ou de l'adresse. Ne les accusez donc pas d'être +les auteurs de leurs vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire +d'être coupable de méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte +d'un démon. + +CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est ouverte à tous +les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, comme dans un bois +touffu, sont maints vices endormis dans d'obscures cavernes. A travers +des murs de cristal, on aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent +masquer leurs crimes par de farouches et sombres regards; les visages +des pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes. + +CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais bien contre +l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est dévoré, mais ce qui +dévore qui mérite le blâme. Oh! ne dites donc pas que c'est la faute des +femmes si elles sont exposées aux affronts des hommes; ces coupables et +orgueilleux maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur +honte. + +CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie la nuit par la +menace d'une mort prompte et de la honte qui devait s'ensuivre pour elle +et son époux, elle vit qu'il y avait tant de dangers dans la résistance, +qu'une terreur mortelle se répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait +violer un corps sans vie? + +CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce parla ainsi à sa +suivante qui répétait en sa personne la douleur de sa maîtresse: «Ma +fille, dit-elle, pourquoi verses-tu ces larmes qui tombent en pluie sur +tes joues? Si tu pleures sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille, +que j'en retire peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les +miennes y auraient réussi. + +CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et ne reprit +qu'après un profond gémissement. «A quelle heure Tarquin est-il +parti?»--«Madame, avant que je fusse levée, répondit la suivante. Ma +négligence paresseuse est bien blâmable; cependant je puis m'excuser en +disant que je me suis levée avant le jour, et que Tarquin était déjà +parti. + +CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle vous +demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence! reprit Lucrèce, si +je te la disais, cette confidence ne la diminuerait pas; car elle est +plus cruelle que je ne puis l'exprimer, et l'on peut bien appeler enfer +une torture plus déchirante qu'on ne peut dire. + +CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non, épargne-toi cette +peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?) Va dire à un des +domestiques de mon époux de se tenir prêt à porter de suite une lettre à +mon seigneur, à mon ami, à mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte, +car la missive est pressée et sera bientôt écrite.» + +CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire, promenant +d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre et la douleur se +livrent un combat; ce que la pensée trace est effacé aussitôt par sa +volonté: cette phrase est trop recherchée, cette autre est trop franche; +ses idées se pressent comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour +savoir à qui passera le premier. + +CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi: + +«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te souhaite la +santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore ta Lucrèce) de +partir en toute hâte et de venir: je me recommande à toi; de notre +maison en deuil, mes douleurs sont cruelles, quoique mes paroles soient +brèves!» + +CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement son malheur +trop certain: par cette courte épître, Collatin peut apprendre sa peine, +mais non ce qui la cause; elle n'ose pas la révéler, de peur d'être +soupçonnée d'une dissimulation grossière, avant d'avoir lavé son affront +dans son sang. + +CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa douleur pour +le moment où il pourra l'entendre; alors que les soupirs, les sanglots +et les larmes aideront à détourner d'elle les soupçons que le monde +pourrait concevoir: pour les éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans +sa lettre les explications que son désespoir vendra plus certaines. + +CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre +raconter[2]; car alors l'oeil interprète à l'oreille les gestes qu'il +aperçoit: quand chaque sens nous exprime une partie de la douleur, nous +n'en pouvons entendre ou voir qu'une partie; des détroits profonds font +moins de bruit que des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle +des mots. + +[Note 2: _To see sad sights moves more than hear them told._ + +Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici +littéralement Horace. + + _Segnius irritant animos demissa per aurem_ + _Quam quæ sunt oculis subjecta._ +] + +CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse: «A Collatin, mon +époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le courrier vient; elle donne sa +missive, ordonnant au valet à l'air maussade de courir aussi vite que +les oiseaux poussés par les vents du nord: tant de rapidité lui semble +encore trop lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement. + +CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde en +rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui, et aussitôt +l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le coeur recèle une faute +s'imaginent que tous les yeux voient leur déshonneur; Lucrèce crut que +le valet avait rougi du sien. + +CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui défaut +d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes créatures ne +parlent qu'en actions respectueuses, tandis que d'autres promettent une +grande promptitude et prennent leur loisir; c'est ainsi que ce modèle +des siècles passés offrait un air d'honnêteté, mais ne le soutenait +point par des paroles. + +CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce, et la même +rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut qu'il rougissait, parce +qu'il connaissait le crime de Tarquin; et, rougissant elle-même, elle le +regarda avec attention; son oeil scrutateur le rendit encore plus +confus; plus elle le vit rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de +son outrage. + +CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son retour, et le fidèle +vassal ne fait que de partir: elle ne sait comment abréger le temps; car +elle a tant soupiré, pleuré et gémi, que la source de ses sanglots et de +ses larmes est comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une +nouvelle manière de s'affliger. + +CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un beau tableau +du siège de Troie; devant la ville est dessinée l'armée des Grecs, qui +vient la détruire pour venger l'enlèvement d'Hélène, et menace de toutes +parts la fière Ilion. Le peintre avait fuit la cité de Priam si superbe, +qu'on eût dit que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours. + +CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle à +mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une larme véritable +versée par une femme sur son mari massacré. Le sang coulait et fumait +comme sur un champ de bataille, et des yeux mourants jetaient de ternes +clartés comme des charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver. + +CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et tout noir de +poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient les citoyens qui, à +travers leurs meurtrières, regardaient les Grecs. Tout était si parfait +dans ce tableau, que, malgré la distance de la perspective, on +remarquait la tristesse peinte dans leurs yeux. + +CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce, la majesté +et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins d'agilité et de +noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des lâches, marchant à pas +timides, qui ressemblaient si bien à des paysans peureux, qu'on aurait +juré qu'ils frissonnaient en effet. + +CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! le visage de +chacun exprimait les sentiments de leur coeur; leur figure disait +parfaitement leur caractère. Dans les yeux d'Ajax brillaient la rage et +la rudesse; mais le sourire de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence +et l'autorité pleine d'adresse. + +CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer pour exciter les +Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient l'attention et +charmaient la vue. Il semblait parler; sa barbe blanche était légèrement +agitée, et de ses lèvres s'échappait un souffle dont le murmure +s'élevait au ciel. + +CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante, semblait se +nourrir de ses sages avis. Chacun était dans l'attitude de l'attention, +comme si une sirène ravissait son oreille; quelques-uns étaient d'une +haute taille, et d'autres moins grands, tant le peintre avait été exact. +Les têtes de plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient +l'air de s'élancer. + +CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son voisin dont +l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et haletant; un +troisième qu'on étouffe semble se débattre et jurer; et dans leur rage, +on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prêts à se +battre avec le tranchant du glaive. + +CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art était si +trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait +que sa lance tenue par une main armée, tandis que lui-même était laissé +derrière, invisible, excepté par la pensée. Une main, un pied; un +profil, une jambe ou une tête suffisaient pour faire deviner un +personnage. + +CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où le fier et brave +Hector, son espérance, marchait au combat, on observait maintes mères +troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes +étincelantes; à leur espérance, il se mêlait un je ne sais quoi, +semblable à une tache sur un objet brillant, qui ressemblait à une +pénible crainte. + +CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des combats, le sang +coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant +entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se +retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à d'autres vagues plus +nombreuses, elles revinssent mêler leur écume à celle du Simoïs. + +CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce est venue +chercher un visage où toutes les douleurs fussent exprimées. Elle en +voit plusieurs sillonnés par les soucis; mais aucun où elle reconnaisse +l'extrême détresse, si ce n'est celui d'Hécube, fixant ses regards sur +Priam, étendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus. + +CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du temps, la beauté +flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues étaient couvertes de rides +et de gerçures; elle ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été, son +sang bleu s'était noirci dans ses veines. Son corps, privé de son +ancienne fraîcheur, pouvait être comparé à un cadavre dans lequel on +aurait empoisonné la vie. + +CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses yeux, +modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, à qui il ne manque +rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels +ennemis. Le peintre n'était pas un dieu pour les lui prêter. Lucrèce +s'écrie qu'il a été injuste de lui donner tant de douleur et point de +langue pour s'exprimer. + +CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai tes douleurs +avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte +de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'éteindrai avec +mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai +les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis. + +CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette guerre, afin que mes +ongles la défigurent. C'est ton impudicité; ô Pâris, insensé! qui attira +sur Troie ce poids de colère: ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et +c'est par le crime de ton oeil que périssent dans Troie le père, le +fils, la mère et la fille. + +CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le fléau d'un si +grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tête +de celui qui l'a commis; que les âmes innocentes soient exemptes des +malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une +ville et deviendrait-elle une offense générale? + +CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt. Là, le vaillant +Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici l'ami est étendu avec son +ami dans une tombe sanglante, et quelquefois c'est l'ami qui blesse sans +le savoir celui qui lui est cher! la licence d'un seul homme cause tous +ces trépas. Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie +eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.» + +CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en peinture: car le +chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois ébranlée, s'agite par son +propre poids, et il faut peu de chose pour en tirer de lamentables sons. +C'est ainsi que Lucrèce gémit en s'adressant à la tristesse et aux +douleurs tracées par l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte +leurs regards. + +CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque figure qu'elle +trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné qui a l'air +malheureux et qui regarde les Phrygiens. Son visage, quoique plein de +soucis, trahit une espèce de joie. Il s'avance vers Troie avec une coupe +de bergers, si résigné que sa patience semble mépriser ses maux. + +CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours, pour lui +donner une habile dissimulation, un air d'innocence, une démarche +humble, un regard calme, des yeux humides de larmes, un front ouvert et +prêt à accueillir l'infortune, des joues ni pâles ni colorées, mais où +se mêlaient si bien les deux nuances que sa rougeur ne trahissait point +le crime, ni sa pâleur l'âme perfide des traîtres. + +CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il avait un tel +aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets desseins, que +le soupçon lui-même ne se serait pas douté que la ruse perfide et le +parjure parvinssent à produire de si noirs orages dans un si beau jour, +et à souiller d'un crime infernal une forme aussi angélique. + +CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par cette douce +ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit et perdit le +crédule Priam, et dont les paroles, comme un feu dévorant, consumèrent +les splendeurs de la riche Ilion, aux grands regrets des cieux, +tellement que les étoiles s'élancèrent de leur sphère fixe, quand elles +eurent perdu le miroir où elles aimaient à se contempler. + +CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du chef-d'oeuvre, et +reproche au peintre son admirable talent. Selon elle, il s'était trompé +dans l'image de Sinon, en donnant une âme si noire à un si beau corps. +Elle le regarde, et puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité +est si évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié. + +CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...» elle voulait +ajouter: «se cache sous des traits semblables;» mais l'aspect de Tarquin +s'offrit à son esprit, et au lieu de continuer, elle reprit et changea +le sens de ses paroles en disant: «Oui, il n'est que trop possible qu'un +tel visage cache un coeur criminel. + +CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté si triste, si +fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur et une pénible route), +de même je vis arriver Tarquin armé, avec la même bonne foi au dehors et +les mêmes vices au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi +accueilli Tarquin, et mon Ilion a péri. + +CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant pleure touché des +larmes feintes de Sinon. Priam! tu es vieux, que n'es-Turanian prudent? +Pour chaque larme qu'il répand, un Troyen doit périr. C'est du feu qui +sort de ses yeux et non des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta +pitié sont des flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville. + +CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans le sombre enfer, +car au milieu de la fureur, Sinon tremble de froid, et un feu brûlant +réside dans cette glace; ces contraires s'unissent pour séduire les +esprits faibles et leur donner du courage. C'est ainsi que les larmes du +perfide Sinon trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen de +brûler sa Troie avec de l'eau.» + +CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente colère, que +toute patience est bannie de son sein: elle déchire Sinon inanimé avec +ses ongles, le comparant à cet hôte dont le crime la force à se détester +elle-même. Enfin, elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je +suis, ces blessures ne lui feront aucun mal.» + +CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle fatigue le +temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis l'aurore, et accuse +la lenteur de l'une et de l'autre: le temps si court lui paraît long +dans ses angoisses. Quoique le poids du chagrin soit accablant, il ne +produit guère le sommeil, et ceux qui veillent trouvent le temps bien +long. + +CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant d'images +peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux en plaignant ceux +des autres et en contemplant le tableau de leurs infortunes. Il en est +qui sont soulagés, mais jamais guéris, en songeant que leurs douleurs +ont été éprouvées par d'autres. + +CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin, qui ne vient +pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de deuil; et, autour de +ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit des cercles d'azur qui, +tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, prédisent de nouveaux orages +après ceux qui viennent de passer. + +CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec surprise. Les +yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes, sont rouges et irrités, et +son teint si vermeil a été fané par les soucis. Collatin n'a pas la +force de lui demander comment elle se porte, et tous deux restent +immobiles comme d'anciennes connaissances longtemps absentes et +surprises du hasard qui les réunit. + +CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence en ces termes: «Quel +fatal événement est donc survenu, et pourquoi trembles-tu, ma +bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé tes belles couleurs? Pourquoi ce +vêtement de deuil? Révèle-nous, ma femme chérie, la cause de tant de +douleurs, afin que nous puissions te secourir.» + +CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir prononcer une +parole. Enfin, suppliée de répondre, elle se prépare humblement à faire +connaître que son honneur a été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin +et ses compagnons attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec +une douloureuse attention. + +CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément de ses larmes, +commence le mélancolique chant de sa mort. + +«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un attentat qui +ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs que de paroles, et +il serait trop long de raconter toutes mes plaintes avec une seule +langue. + +CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, cher époux, +qu'un étranger est venu et s'est couché sur le coussin où tu avais +coutume de reposer ta tête fatiguée; et de tout ce que tu pourras +imaginer que la violence ait pu me faire, hélas! rien n'a été épargné à +ta Lucrèce. + +CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à à pas comptés +dans ma chambre un homme armé d'un glaive étincelant et d'une torche; il +m'a dit à voix basse: Réveille-toi, dame romaine, accueille mon amour, +ou je te livre à une éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains +ma passion. + +CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs, à-t-il ajouté, +je tue un de les plus hideux valets et je t'immole ensuite, dans +l'intention de jurer que je vous ai surpris dans d'impudiques +embrassements, et que j'ai frappé les coupables. Cet acte fera ma gloire +et ton éternelle infamie. + +CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive sur mon sein, +jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas pour prononcer une +autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, et qu'on n'oublierait +jamais dans la puissante Rome l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de +son valet. + +CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais faible encore +par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire me défendit de parler +et de lui faire entendre la voix de la justice. Dans sa fureur de +débauche, il prétendit que ma beauté avait volé ses yeux; et quand le +juge se plaint d'avoir été volé, le prisonnier meurt. + +CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même, ou du moins +accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang est souillé par cet +affront, mon âme est pure et sans tache. Mon âme n'a point été +contrainte ni complice de ma faiblesse, elle est restée innocente et +désespérée dans son asile empoisonné.» + +CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances ruinées, +la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement immobiles, et la +voix tremblante de douleur, commence à agiter ses lèvres pâles pour +exhaler la souffrance qui arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts, +ses paroles expirent sur ses lèvres. + +CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante dépasse la +vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans son orgueil, et +rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a forcée à cette fuite +rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient furieuse encore. C'est +ainsi que les soupirs et la douleur de Collatin pressent les paroles qui +rentrent aussitôt dans son sein. + +CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en ces termes sa +rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore à ma douleur; la pluie ne +saurait tarir un torrent; ma peine, déjà si cruelle, le devient encore +davantage à la vue de ta fureur; qu'il suffise donc de deux yeux en +larmes pour pleurer notre commune infortune. + +CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour de celle qui te +charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce, écoute-moi; venge-toi +immédiatement de celui qui s'est fait mon ennemi, le tien, le sien; +suppose que lu me protèges contre le crime déjà commis: il est trop +tard, mais que le traître meure; car la clémence de la justice alimente +l'iniquité. + +CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, ajoute-t-elle en +s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin, engagez-moi votre +honneur que vous poursuiviez sans délai la vengeance de mon affront; car +c'est une action méritoire de punir l'injustice, et par leur serment les +chevaliers sont obligés de venger las injures faites aux dames.» + +CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents s'empresse avec +générosité de promettre fidélité aux voeux de la chevalerie; chacun est +impatient de connaître l'odieux ennemi de Lucrèce; mais à peine +avait-elle commencé son dernier aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez, +dit-elle, comment puis-je me laver de cette tache involontaire? + +CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle d'horribles +circonstances m'ont forcée? mon âme qui reste pure est-elle affranchie +de cette souillure, ou mon honneur est-il à jamais perdu? à quelle +condition puis-je le réparer? la source empoisonnée se purifie +elle-même; pourquoi ne le pourrais-je pas comme elle?» + +CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent que son âme +innocente purifie la tache de son corps, tandis qu'avec un triste +sourire elle détourne son visage où les larmes ont gravé l'impression +profonde de l'infortune. «Non, non, dit-elle, jamais une femme ne pourra +dans l'avenir se prévaloir de mon excuse pour s'excuser.» + +CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se briser, elle +prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,» dit-elle; mais elle ne put +dire autre chose que «lui;» enfin, après une longue hésitation et des +sanglots: «C'est lui, lui, mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui +qui guide ma main, et m'oblige à me faire cette blessure.» + +CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent un coupable +couteau qui en fit sortir son âme: ce coup la délivra de la profonde +inquiétude et de la prison impure où elle respirait; ses soupirs +repentants aidèrent son essor vers les nuages, et la date de sa vie fut +effacée par le sang de ses blessures. + +CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés par +cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce, témoin de sa mort, +se précipita sur son cadavre sanglant. Brutus tira le couteau de la +blessure; et, en ce moment, son sang, comme indigné, repoussa le fer +meurtrier. + +CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise, en deux +ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre son corps isolé, qui +demeure au milieu de cette onde effrayante, comme une île qu'on vient de +ravager et de dépeupler; une partie de ce sang reste pur et rouge, et +une autre se noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin. + +CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une eau qui semble +pleurer sur sa souillure; et depuis, comme plaignant les malheurs de +Lucrèce, le sang corrompu a toujours une partie aqueuse, et le sang pur +conserve sa couleur de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est +ainsi putréfié. + +CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius; elle +m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller. Si dans l'enfant +est l'image du père, où vivrai-je maintenant que Lucrèce n'est plus? Ce +n'était pas pour cette fin que tu étais sortie de mes flancs: si les +enfants précèdent les pères dans la tombe, nous sommes donc leurs +fruits, ils ne sont plus les nôtres. + +CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton doux visage ma +vieillesse qui semblait renaître; ce miroir jadis si beau, et maintenant +obscurci, ne me montre plus qu'un triste squelette usé par le temps; oh! +tu as ravi mon image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon +miroir, que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis. + +CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus longtemps, si +ceux qui devraient survivre cessent ainsi de vivre. La mort destructive +domptera-t-elle les forts pour laisser la vie à la faiblesse +chancelante? les vieilles abeilles meurent, les jeunes occupent la +ruche. Vis donc, chère Lucrèce; reviens à la vie, et vois ton père +mourir au lieu de toi.» + +CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe, et dit à +Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans le sang glace de +Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et semble expirer avec son +épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile le rappelle à lui pour vivre et +venger sa mort. + +CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme un sceau sur sa +langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si longtemps ses paroles +consolantes pour le coeur, commence à parler; mais sur ses lèvres se +pressent de faibles accents, si confus que personne ne pouvait en +distinguer le sens. + +CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé clairement, +mais entre ses dents, comme s'il déchirait ce nom; c'est une tempête qui +se prépare et qui accumule ses vents et ses ondes jusqu'à ce que la +pluie tombe. Enfin le père et le fils pleurent également et à l'envi, +l'un sa fille, l'autre son épouse. + +CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut plus la +posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle est à moi, répond +l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma douleur: que personne ne se +vante de la pleurer, car elle était à moi seul; elle ne doit être +pleurée que par Collatin.» + +CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie dont elle a +tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur, malheur, dit +Collatin; elle était mon épouse, je la possédais, c'est mon bien qu'elle +a tué.» Les mots de fille et d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la +vie de Lucrèce, répondait à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.» + +CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de Lucrèce, voyant +cette rivalité de douleur, commence à rendre à son intelligence son +orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa folie apparente dans la +blessure de Lucrèce. Parmi les Romains, Brutus était considéré comme les +fous à la cour des rois, pour ses bons mots et ses extravagantes +saillies. + +CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur sous lequel se +déguisait une profonde politique, et il fait usage de son esprit +longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin: «Romain outragé, +dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou supposé et mal connu donne une +leçon à ton expérience. + +CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la douleur? les +blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin apporte-t-il un +remède au chagrin? est-ce te venger que de te frapper toi-même pour cet +attentat qui coûte la vie à la belle Lucrèce? Cette puérilité vient +d'une âme faible. Ta malheureuse épouse s'est abusée en se tuant de la +main qui aurait dû tuer son ennemi. + +CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces lamentations et +à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi pour m'aider à supplier les +dieux de Rome de permettre que la force de nos bras bannisse les +oppresseurs abominables qui déshonorent Rome par leurs forfaits. + +CCLXIII.--«Voici, par le Capitole que nous adorons, par ce chaste sang +si injustement souillé, par le soleil qui nous éclaire et renouvelle les +richesses de la nature, par tous nos droits comme citoyens de Rome, par +l'âme de cette chaste Lucrèce qui naguère encore nous confiait ses +affronts, par ce couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme +fidèle.» + +CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le fatal couteau +pour consacrer son serment: il excite ses amis à le répéter avec lui. +Tous le regardent avec surprise et l'écoutent parler, puis ils +s'agenouillent à ses côtés: Brutus répète son serment solennel, tous +jurent d'y être fidèles. + +CCLXV.--Quand ils eurent prononcé ce voeu de vengeance, ils résolurent +de porter Lucrèce à Rome pour exposer à tous les yeux le corps sanglant, +et publier ainsi le noir attentat de Tarquin. Ce projet s'exécute +aussitôt, et les Romains applaudissent au décret qui bannit à jamais +Tarquin. + +FIN DE LA MORT DE LUCRÈCE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrèce, by +William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE *** + +***** This file should be named 26757-8.txt or 26757-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/5/26757/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26757-8.zip b/26757-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f020d4 --- /dev/null +++ b/26757-8.zip diff --git a/26757-h.zip b/26757-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ab8e146 --- /dev/null +++ b/26757-h.zip diff --git a/26757-h/26757-h.htm b/26757-h/26757-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cfe91e1 --- /dev/null +++ b/26757-h/26757-h.htm @@ -0,0 +1,2527 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of La mort de Lucrèce, par Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La mort de Lucrèce, by William Shakespeare, 1564-1616 + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La mort de Lucrèce + +Author: William Shakespeare, 1564-1616 + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot, 1787-1874 + +Release Date: October 3, 2008 [EBook #26757] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<br><br> + + + +<pre> + Note du transcripteur. + + =============================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES. + + Volume 8 + La vie et la mort du roi Richard III + Le roi Henri VIII.--<b>Titus Andronicus</b> + + POEMES ET SONNETS: + Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce + La plainte d'une amante + Le Pèlerin amoureux.--Sonnets. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + ================================================= +</pre> + + +<h1>LA MORT DE LUCRÈCE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a></h1> + +<h3>POËME.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> The Rape of Lucrece, le Viol de Lucrèce.</blockquote> + +<h3>AU TRÈS-HONORABLE HENRY WRIOTHESLY,<br> + +COMTE DE SOUTHAMPTON ET BARON DE TICHFIELD.</h3> +<br><br> + +<p>Très-honorable seigneur,</p> + +<p>L'affection que je voue à Votre Seigneurie est sans fin. Cet écrit, +sans commencement, n'en est qu'une partie superflue: La confiance. +que j'ai en votre honorable caractère, et non le mérite de mes vers +imparfaits, me fait espérer qu'ils seront agréés. Ce que j'ai fait vous +appartient, ce que je ferai vous appartient encore, comme partie du +tout que je vous ai consacré. Si mon mérite était plus grand, mon +zèle se montrerait davantage: en attendant, tel qu'il est, il est dû à +Votre Seigneurie, à qui je souhaite de longs jours, embellis par +toutes sortes de félicités.</p> + +<p>De Votre Seigneurie le dévoué serviteur,</p> + +<p>W. SHAKSPEARE.</p> +<br><br> + +<h3>ARGUMENT</h3> + +<p>Lucius Tarquinius (surnommé le Superbe, à cause de son orgueil +excessif), après avoir été cause du meurtre cruel de son beau-père +Servius Tullius, et s'être emparé du trône, contre les lois +et les coutumes de Rome, sans demander ni attendre les suffrages +du peuple, alla mettre le siége devant Ardéa, accompagné de ses +fils et des nobles romains.</p> + +<p>Pendant le siége, les principaux officiers de l'armée, réunis un +soir dans la tente de Sextus Tarquinius, le fils du roi, et s'entretenant +après le souper, se mirent à vanter la vertu de leurs femmes; +entre autres, Collatin vanta l'incomparable chasteté de son +épouse Lucrèce. Dans cette joyeuse humeur, ils partirent tous +pour Rome avec l'intention, par une arrivée soudaine et imprévue, +de vérifier ce que chacun avait avancé; le seul Collatin trouva sa +femme (quoique ce fût tard dans la nuit) occupée à filer parmi ses +suivantes, tandis que les autres dames étaient à danser ou livrées à +d'autres distractions. Là-dessus, les seigneurs cédèrent la victoire +à Collatin, et la gloire à sa femme.</p> + +<p>Sextus Tarquin devint épris de la beauté de Lucrèce; mais, +étouffant sa passion pour le moment, il retourna au camp avec les +autres. Bientôt après il repart secrètement, et, à cause de son rang, +il est reçu et logé royalement par Lucrèce, à <i>Collatium</i>. Dès la +première nuit, il se glisse traîtreusement dans sa chambre, lui fait +violence, et s'enfuit de bon matin. Lucrèce, dans cette lamentable +situation, dépêche deux messagers, l'un à Rome, à son père, +l'autre au camp, à Collatin. Ils arrivent tous deux, accompagnés, l'un +de Junius Brutus, l'autre de Publius Valérius, et trouvant Lucrèce +en habits de deuil, ils lui demandent la cause de sa douleur. Elle +leur fait d'abord prononcer le serment de la venger, révèle le coupable, +les détails de son attentat, puis se poignarde du consentement +de tous et avec d'unanimes acclamations.</p> + +<p>D'une voix unanime, les témoins de cet acte de désespoir jurent +de détruire toute l'odieuse famille des Tarquins. Ils portent le +cadavre à Rome, Brutus raconte au peuple le forfait et le nom du +criminel, et termine par d'amères invectives contre la tyrannie du +roi. Le peuple est tellement irrité que l'exil des Tarquins est +proclamé et la monarchie convertie en république.</p> +<br><br> + +<h1>LA MORT DE LUCRÈCE</h1> + +<h3>POËME.</h3> +<br> + +<p>I.--S'éloignant avec rapidité de l'armée romaine, campée +sous les remparts d'Ardéa qu'elle assiége, l'impudique Tarquin, +sur les ailes perfides d'un désir coupable, porte à Collatium le +feu obscur qui, caché sous de pâles cendres, se prépare à s'élever +et à entourer de flammes ardentes les formes de la belle +épouse de Collatin, Lucrèce la chaste.</p> + +<p>II.--C'est sous ce titre malheureux de «chaste» qui a aiguisé +ses désirs voluptueux, lorsque Collatin vanta imprudemment +l'incomparable incarnat et la blancheur qui brillaient +dans ce ciel de sa félicité, où des astres mortels, aussi beaux +que les astres des cieux; réservaient à lui seul le pur éclat de +leurs rayons.</p> + +<p>III.--C'était lui-même qui, la nuit précédente, dans la tente +de Tarquin, avait révélé le trésor de son heureux hymen; faisant +connaître quelle richesse inestimable les dieux lui avaient +accordée dans la possession de sa belle compagne, et estimant +sa fortune si haut, que les rois pouvaient bien avoir en partage +plus de gloire, mais que ni roi ni seigneur n'avait une dame +aussi incomparable.</p> + +<p>IV.--O bonheur, que si peu de mortels connaissent, et qui, +lorsqu'on te possède, t'évanouis aussi vite que la rosée argentée +du matin devant les rayons d'or du soleil! Date effacée +avant même d'être commencée! L'honneur et la beauté, entre +les bras de celui qui en jouit, sont bien mal fortifiés contre +un monde rempli de dangers.</p> + +<p>IV.--La beauté persuade elle-même les yeux des hommes +sans avoir besoin d'un orateur; quel besoin donc de faire le +panégyrique d'un objet si remarquable, ou pourquoi Collatin +est-il le premier à publier ce riche bijou, qu'il devrait garder +bien loin de l'oreille des ravisseurs, puisqu'il est tout à lui?</p> + +<p>VI.--Peut-être cet éloge de la supériorité de Lucrèce fut-il ce +qui tenta ce fils orgueilleux d'un roi; car c'est souvent par nos +oreilles que nos coeurs sont séduits. Peut-être un si riche trésor, +au-dessus de toute comparaison, excita-t-il la superbe jalousie +de Tarquin, indigné qu'un inférieur se vantât de posséder +ce riche trésor dont ses supérieurs étaient privés.</p> + +<p>VII.--Mais quelque coupable pensée excita sa passion impatiente: +il négligea son honneur, ses affaires, ses amis, le +soin de son rang, et partit au plus vite pour éteindre le feu qui +brûle dans son coeur. O ardeur trompeuse et téméraire qu'attend +le froid repentir, ton printemps hâtif se flétrit toujours +et jamais ne vieillit!</p> + +<p>VIII.--Arrivé à Collatium, ce perfide prince fut bien accueilli +par la dame romaine, sur le visage de laquelle la vertu +et la beauté se disputent à qui des deux soutiendra le mieux sa +gloire: quand la vertu faisait la fière, la beauté rougissait de +honte; quand la beauté se vantait de sa pudique rougeur, la +vertu dépitée la couvrait d'une pâleur argentée.</p> + +<p>IX.--Mais la beauté, à qui cette blanche couleur fut aussi +donnée par les colombes de Vénus, accepte le défi: alors la +vertu réclame de la beauté ce vermillon qu'elle lui a donné au +temps de l'âge d'or pour en parer ses joues argentées, et qu'elle +appelait alors son bouclier, lui apprenant à s'en servir dans +le combat, afin que, lorsque la honte attaquerait, le rouge défendit +le blanc.</p> + +<p>X.--Ce blason se voyait sur les joues de Lucrèce, discuté +par le rouge de la beauté et le blanc de la vertu: chacune était +la reine de sa couleur; depuis la minorité du monde leurs +droits étaient prouvés; cependant leur ambition leur fait encore +engager le combat, leur souveraineté réciproque étant si +grande, que souvent elles changent de trône entre elles.</p> + +<p>XI.--Le traître regard de Tarquin embrasse dans leurs +chastes rangs cette guerre silencieuse des lis et des roses qu'il +contemple sur le champ de bataille de ce beau visage; et là de +peur d'y être tué, le lâche vaincu et captif se rend aux deux +armées, qui aimeraient mieux le laisser aller que de triompher +d'un ennemi si perfide.</p> + +<p>XII.--Il trouve que son époux, cet avare prodigue qui l'a +tant louée, a dans une tâche si difficile fait tort à sa beauté, +dont l'éclat surpasse de beaucoup ses stériles louanges. C'est +pourquoi Tarquin, dans son imagination, supplée à ce qui +manquait au panégyrique de Collatin, dans la muette extase +de ses yeux ravis.</p> + +<p>XIII.--Cette sainte terrestre, adorée par ce démon, est loin +de soupçonner le perfide adorateur; car de chastes pensées ne +rêvent guère au mal. Les oiseaux qui n'ont jamais été pris à +la glu ne craignent aucune embûche dans les buissons. C'est +ainsi que Lucrèce, dans son innocence, fait un accueil respectueux +à son hôte royal, dont le vice caché n'exprime aucune +mauvaise intention au dehors.</p> + +<p>XIV.--Il masquait adroitement son vil dessein sous la dignité +de son rang, et l'enveloppait de sa majesté; tout en lui +paraissait réglé, excepté parfois un excès d'admiration dans +ses regards; car en embrassant tout ils ne pouvaient se satisfaire: +mais le riche manque de tant de choses, que malgré son +abondance il désire encore davantage.</p> + +<p>XV.--Lucrèce, qui ne répondit jamais aux yeux d'un étranger, +ne pouvait deviner le sens de leurs éloquents regards, ni +lire les secrets subtils gravés sur les marges de cristal de semblables +livres. Elle ne touchait point d'appâts inconnus et ne +craignait pas d'hameçon; elle ne pouvait interpréter ses regards +voluptueux; elle voyait seulement que ses yeux étaient +ouverts à la lumière.</p> + +<p>XVI.--Tarquin lui raconte la gloire acquise par son époux +dans les plaines de la fertile Italie; il vante le nom de Collatin, +rendu glorieux par ses mâles exploits, ses armes brisées et +ses lauriers victorieux. Elle exprime sa joie en levant les +mains au ciel, et le remercie silencieusement de ces heureux +succès.</p> + +<p>XVII.--Sans révéler le projet qui l'amène, il demande excuse +de se trouver à Collatium. Aucun indice d'orage ne se +montre dans son beau ciel, jusqu'à ce que la sombre nuit, +mère de la terreur et de la crainte, déploie ses ténèbres sur le +monde, et enferme le jour dans sa prison souterraine.</p> + +<p>XVIII.--Enfin Tarquin se fait conduire à son lit, affectant +la fatigue et le besoin du sommeil; car après le souper il avait +passé une partie de la soirée à causer avec la modeste Lucrèce. +Maintenant le sommeil de plomb lutte avec les forces de la +vie; chacun va s'endormir, excepté les voleurs, les soucis et +les esprits troublés qui veillent.</p> + +<p>XIX.--Dans ce nombre, Tarquin repasse en lui-même tous +les périls qu'il court pour satisfaire ses désirs; cependant il +reste résolu de les satisfaire, quoique ses faibles espérances lui +conseillent d'y renoncer. Le désespoir est souvent invoqué pour +réussir: et quand un grand trésor est le prix qu'on attend, en +vain il y va de la mort, on ne suppose pas que la mort +existe.</p> + +<p>XX.--Ceux qui désirent beaucoup sont si avides d'obtenir, +qu'ils laissent échapper ce qu'ils n'ont pas et ce qu'ils ont; et +ainsi plus ils espèrent, moins ils ont; ou s'ils gagnent, le résultat +de l'excès n'est que de rassasier et d'amener de tels +chagrins, qu'ils font encore banqueroute dans leurs pauvres +profits.</p> + +<p>XXI.--Le but de tous est de couler une vie pleine d'honneur, +de richesse et de bonheur; et dans ce but nous rencontrons +tant de difficultés, que nous jouons un contre tout, ou +bien tout contre un. Les uns jouent la vie contre l'honneur, +les autres l'honneur contre la richesse, et souvent la richesse +cause la mort et la perte de tout.</p> + +<p>XXII.--De sorte qu'en risquant tout, nous abandonnons ce +que nous sommes pour être ce que nous espérons; et cette faiblesse +ambitieuse de tout posséder nous tourmente de l'imperfection +de ce que nous avons, et nous le fait négliger pour +réduire dans notre folie quelque chose à rien en voulant l'augmenter.</p> + +<p>XXIII.--Tel est le hasard que l'insensé Tarquin va courir, +en sacrifiant son honneur pour satisfaire son incontinence; +c'est pour lui-même qu'il va se perdre. A qui donc pourra-t-on +se fier, si l'on ne peut plus se fier à soi-même? où trouvera-t-il +un étranger juste, celui qui se trahit lui-même et se +condamne aux paroles calomnieuses et aux jours misérables?</p> + +<p>XXIV.--Le temps amène enfin cette heure obscure de la +nuit, où un profond sommeil ferme les yeux des mortels; aucune +étoile secourable ne prêtait sa lumière; point d'autre +bruit que les cris des hibous et des loups qui présagent la mort. +Voilà l'heure où ils peuvent surprendre les pauvres brebis; +les pensées innocentes dorment en paix, tandis que la débauche +et le meurtre veillent pour souiller et pour faire périr.</p> + +<p>XXV.--C'est maintenant que ce prince débauché s'élance +de son lit, et jette brusquement son manteau sur son bras, +follement agité par le désir et la crainte. Le désir le flatte d'un +ton doucereux, la crainte lui prédit malheur; mais la simple +crainte, séduite par les charmes impurs de la luxure, se retire +battue par la violence du désir insensé.</p> + +<p>XXVI.--Il frappe doucement son épée sur un caillou pour +tirer de la froide pierre des étincelles de feu, dont il allume +une torche qui va servir d'étoile à ses yeux impudiques; ensuite +il parle en ces termes à la flamme: «De même que j'ai +forcé ce feu à sortir de cette pierre, il faut que je force Lucrèce +à céder à mon désir.»</p> + +<p>XXVII.--Ici, pâle de crainte, il réfléchit aux dangers de sa +coupable entreprise, et discute dans le secret de son coeur les +malheurs qui peuvent s'ensuivre; et puis, d'un regard plein +de dédain, il méprise l'armure nue de la débauche, et adresse +ces justes reproches à ses injustes pensées.</p> + +<p>XXVIII.--«Torche brillante, consume ta clarté, ne la prête +pas pour noircir celle dont l'éclat surpasse le tien; profanes +pensées, mourez avant de salir de votre infamie ce qui est divin; +offrez un encens pur sur un si pur autel; que l'humanité +abhorre un forfait qui souille la fleur modeste de l'amour, +blanche comme la neige.</p> + +<p>XXIX.--«Honte à la chevalerie et aux armes étincelantes! +déshonneur au tombeau de ma famille! acte impie qui comprend +tous les attentats! Un brave guerrier être l'esclave d'une +tendre passion! La véritable valeur devrait se respecter elle-même. +Oh! mon crime sera si vil et si lâche qu'il restera gravé +sur mon front.</p> + +<p>XXX.--«Oui, j'aurai beau mourir, le déshonneur me +survivra, et sera une tache sur l'or de ma cotte d'armes. Le +héraut trouvera quelque honteux écusson pour attester ma +folle passion, si bien que mes enfants, déshonorés par ce souvenir, +maudiront mes cendres, et ne croiront pas être coupables +en souhaitant que leur père n'eût jamais existé.</p> + +<p>XXXI.--«Qu'est-ce que je gagne, si j'obtiens ce que je +cherche? un rêve, un souffle, un plaisir fugitif qui achète la +joie d'une minute pour gémir une semaine, ou qui vend +l'éternité pour acquérir une bagatelle? Quel est celui qui, +pour une douce grappe, voudrait détruire la vigne; ou quel +est le mendiant insensé qui, pour toucher seulement une +couronne, consentirait à se laisser frapper à mort par le +sceptre?</p> + +<p>XXXII.--«Si Collatin rêve de mon intention, ne se réveillera-t-il +pas; et dans sa fureur désespérée n'accourra-t-il +pas ici pour prévenir ma honteuse entreprise, ce siége qui +menace son hymen, cette tache pour la jeunesse, cette douleur +pour le sage, cette vertu mourante, cette honte éternelle, et +ce crime suivi d'un blâme sans fin?</p> + +<p>XXXIII.--«Oh! quelle excuse pourrai-je inventer, quand +tu m'accuseras de ce noir attentat? ma langue ne sera-t-elle +pas muette, mes faibles membres ne frémiront-ils pas? mes +yeux n'oublieront-ils pas de voir, et mon perfide coeur ne +saignera-t-il pas? Quand le forfait est grand, la crainte le +surpasse encore, et l'extrême crainte ne peut ni combattre +ni fuir; mais comme un lâche, elle meurt tremblante de +terreur.</p> + +<p>XXXIV.--Si Collatin avait tué mon fils ou mon père, +ou bien dressé des embûches contre mes jours; s'il n'était pas +mon ami, mon désir de corrompre sa femme aurait quelque +excuse dans la vengeance ou les représailles; mais il est mon +parent et mon fidèle ami, ce qui rend ma honte et mon +crime à jamais inexcusables.</p> + +<p>XXXV.--C'est un crime honteux,--oui, si le fait est +connu, il est odieux:--Mais il n'y a point de crime à aimer. +Je lui demanderai son amour; mais elle ne s'appartient pas; +le pire sera un refus et des reproches: ma volonté est ferme, +et la faible raison ne saurait l'ébranler. Celui qui craint une +sentence ou la morale d'un vieillard se laissera intimider par +une tapisserie.»</p> + +<p>XXXVI.--C'est ainsi que l'infâme balance entre sa froide +conscience et sa brûlante passion; il congédie enfin ses bonnes +pensées, dont il cherche même à détourner le sens à son avantage; +ce qui, dans un moment, confond et détruit l'influence +de la vertu; et il va si loin, que ce qui est une lâcheté lui +paraît une action vertueuse.</p> + +<p>XXXVII.--«Elle m'a pris tendrement par la main, se +dit-il, interrogeant mes yeux passionnés, dans la crainte d'apprendre +de mauvaises nouvelles de l'armée dont son bien-aimé +Collatin fait partie. Oh! comme la crainte lui donnait des +couleurs! d'abord ses joues étaient rouges comme les roses +que nous possédons sur une blanche mousseline, et puis blanches +comme cette mousseline elle-même.</p> + +<p>XXXVIII.--«Puis sa main, serrée dans la mienne, la +forçait de trembler de ses craintes fidèles; ce qui la frappa de +tristesse, et la fit encore frémir davantage jusqu'à ce qu'elle +apprît que son époux était sain et sauf: alors elle sourit avec +tant de grâce, que si Narcisse l'avait aperçue en ce moment, +l'amour de lui-même ne l'eût jamais poussé à se noyer.</p> + +<p>XXXIX.--«Qu'ai-je besoin de chercher des prétextes ou +des excuses? Tous les orateurs sont muets quand la beauté +plaide; les pauvres malheureux éprouvent le remords après +de légers méfaits. L'amour ne prospère pas dans le coeur qui +craint les ombres: l'Amour est mon capitaine, et il me +conduit;--lorsque sa bannière éclatante est déployée, le lâche +lui-même combat, et ne veut pas être vaincu.</p> + +<p>XL.--«Loin de moi, crainte puérile! finissez, vains débats, +respect et raison, soyez le partage de la vieillesse ridée. +Mon coeur ne contrariera jamais mes yeux, la triste tentation +et les réflexions profondes conviennent au sage; mon rôle, +c'est la jeunesse, et je dois les bannir du théâtre. Le désir est +mon pilote, la beauté ma prise; qui aurait peur de couler à +fond quand il s'agit d'un tel trésor?</p> + +<p>XLI.--Telle que le froment étouffé par l'ivraie, la crainte +salutaire est presque détruite par l'irrésistible concupiscence. +Tarquin se glisse sans bruit, l'oreille aux aguets, plein d'un +honteux espoir et d'une amoureuse méfiance; l'un et l'autre, +comme deux serviteurs de l'injustice, le troublent tellement +de leurs inspirations opposées que tantôt il projette une ligue +et tantôt une invasion.</p> + +<p>XLII.--Dans sa pensée se grave la céleste image de Lucrèce, +et à côté d'elle est aussi celle de Collatin: celui de ses +yeux qui la regarde le confond; l'autre, qui considère son +époux, se refuse comme plus divin à un spectacle si perfide +et il adresse un appel vertueux au coeur qui une fois corrompu +choisit la plus mauvaise part.</p> + +<p>XLIII.--Là il excite ses serviles agents, qui, flattés par la +joyeuse apparence de leurs chefs, accroissent encore sa passion +comme les minutes forment des heures; ils sont si fiers de +leur capitaine qu'ils lui payent un tribut plus humble que +celui qu'ils lui doivent. Conduit ainsi en insensé par ses +désirs infernaux, le prince romain marche au lit de Lucrèce.</p> + +<p>XLIV.--Les serrures qui opposent des obstacles entre la +chambre et sa volonté sont toutes forcées par lui et quittent +leur poste, mais en s'ouvrant elles font entendre un craquement +qui tance son mauvais dessein, ce qui fait réfléchir un +moment le voleur. Le seuil fait grincer la porte pour avertir +de son approche; les belettes, vagabondes nocturnes, crient +en le voyant; elles l'effrayent, cependant il dompte son effroi.</p> + +<p>XLV.--A chaque porte qui lui cède le passage à regret, à +travers les fentes et les petites crevasses, le vent lutte avec sa +torche pour l'arrêter et lui en renvoyant la fumée au visage, +éteint sa clarté conductrice, mais son coeur brûlant, qu'un +coupable désir dévore, exhale un autre souffle qui rallume la +torche.</p> + +<p>XLVI.--A la faveur de cette clarté, il aperçoit le gant de +Lucrèce auquel l'aiguille est encore attachée, il le prend sur +les nattes où il le trouve et au moment où il le saisit, l'aiguille +lui pique le doigt, comme si quelqu'un lui disait: ce gant +n'est point habitué aux licencieux jeux; retire-toi à la hâte, +tu vois que les ornements de notre maîtresse sont chastes.</p> + +<p>XLVII.--Mais tous ces faibles obstacles ne peuvent l'arrêter, +il interprète leur refus dans le pire de tous les sens; les +portes, le vent, le gant qui le retardent sont pour lui des +épreuves accidentelles, ou comme ces rouages qui ralentissent +l'horloge jusqu'à ce que chaque minute ait payé son tribut à +l'heure.</p> + +<p>XLVIII.--«Sans doute, dit-il, ces empêchements sont là +comme les petites gelées qui quelquefois menacent le printemps +pour ajouter encore plus de prix à ses charmes et donner +aux oiseaux plus de raison de chanter; la peine paye le +revenu de tout trésor précieux. D'énormes rochers, de grands +vents, de cruels pirates, des sables et des écueils effrayent le +marchand avant qu'il entre riche dans le port.»</p> + +<p>XLIX.--Le voici arrivé à la porte qui le sépare du ciel de +sa pensée. Un loquet docile est tout ce qui protège contre +lui l'objet précieux qu'il cherche. L'impiété a tellement bouleversé +son coeur qu'il commence à prier pour sa proie, comme +si les dieux pouvaient approuver son crime.</p> + +<p>L.--Mais au milieu de son inutile prière, après avoir demandé +à l'éternelle puissance que ses criminelles pensées +triomphent de cette charmante beauté, et prié les dieux de lui +être propices dans ce moment, il tressaille soudain et dit: +«Je dois donc déflorer! les dieux que j'invoque abhorrent +cette action, comment m'aideraient-ils à la commettre?</p> + +<p>LI.--«Eh bien, que la Fortune et l'Amour soient mes +dieux et mon guide; ma volonté est basée sur une ferme résolution; +les pensées ne sont que des rêves tant que leurs effets +ne sont pas éprouvés. Le plus noir attentat est lavé par l'absolution; +le feu de l'amour a pour ennemie la glace de la crainte: +l'oeil du ciel est fermé, et la nuit bruineuse cache la honte qui +suit la douce volupté.»</p> + +<p>LII.--A ces mots, sa main criminelle lève le loquet, et +de son genou il ouvre la porte toute grande. Elle dort profondément, +la colombe que ce hibou nocturne veut saisir; +c'est ainsi que la trahison surprend dans le sommeil! celui +qui voit le serpent en embuscade se retire à l'écart; mais +Lucrèce dort profondément, et sans rien craindre elle est à la +merci de son dard mortel.</p> + +<p>LII.--Le méchant s'avance dans la chambre et contemple +ce lit encore pur. Les rideaux étant fermés, il erre à l'entour +roulant ses yeux avides dans leurs orbites, c'est leur trahison +qui a égaré son coeur. Il donne bientôt à sa main le signal +d'ouvrir le nuage qui cache la lune argentée.</p> + +<p>LIV.--Voyez comment le soleil aux rayons de feu, sortant +d'un nuage, nous prive de la vue. De même, à peine le rideau +est tiré, que les yeux de Tarquin commencent à cligner, éblouis +par trop d'éclat. Soit qu'en effet les traits de Lucrèce réfléchissent +une éblouissante lumière, soit que quelque reste de +honte le lui fasse supposer; mais ses yeux sont aveuglés et se +tiennent fermés.</p> + +<p>LV.--O que ne périrent-ils dans leur sombre prison! ils +auraient vu alors le terme de leur crime, et Collatin aurait +pu encore reposer tranquille à côté de Lucrèce dans sa couche +non souillée. Mais ils s'ouvriront pour détruire cette union +bénie et aux saintes pensées. Lucrèce devra sacrifier à leur vue +son bonheur, sa vie et son plaisir dans ce monde.</p> + +<p>LVI.--Sa main de lis est sous sa joue de rose, privant +d'un baiser légitime le coussin affligé, qui semble se partager +en deux et se soulever de chaque côté pour atteindre son bonheur. +Entre ces deux collines, la tête de Lucrèce est comme +ensevelie, telle qu'un saint monument placé là pour être admiré +par des yeux profanes.</p> + +<p>LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la +couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait +à une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la +rosée. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrité leur éclat, +et reposaient dans les ténèbres jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir +pour embellir le jour.</p> + +<p>LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec +son souffle. O modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils +montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et +déployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence +passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient tant de charmes +dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre elles +aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la +mort dans la vie.</p> + +<p>LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire +entourés d'un cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et +non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur +seigneur à qui leurs serments étaient fidèles. Ces mondes +inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; tel qu'un odieux +usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trône +le possesseur légitime.</p> + +<p>LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? +qu'admirait-il qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple +le fait délirer d'amour, et sa passion fatigue même +sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses +veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de corail, et la fossette +de son menton blanc comme la neige.</p> + +<p>LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa +faim cruelle est satisfaite par la victoire, de même Tarquin +reste penché sur cette âme endormie, calmant par la contemplation +sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car, +étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment soulèvent +encore plus violemment ses veines.</p> + +<p>LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au +pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se +plaisent dans le meurtre et le viol, sans égard pour les larmes +des enfants et les gémissements des mères: elles s'enflent +dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt son coeur palpitant +donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant +leur désir.</p> + +<p>LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage +son oeil brûlant, son oeil confie l'attaque à sa main; sa +main, fière de cette dignité, et fumant d'orgueil, va se poster +sur la gorge nue de Lucrèce, centre de tous ses domaines; à +peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des veines d'azur +abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.</p> + +<p>LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort +leur reine chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible +ennemi, et l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, +ouvre ses yeux fermés, qui, en apercevant le tumulte, +sont obscurcis et domptés par sa torche enflammée.</p> + +<p>LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit +par un rêve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, +dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres; +quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrèce, plus malheureuse, +et troublée dans son sommeil, voit réellement ce qui serait +terrible même en supposition.</p> + +<p>LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste +tremblante comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; +cependant, en ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître +des fantômes hideux qui passent devant elle. De telles +ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fâché que +les yeux fuient devant la lumière, les épouvante dans les ténèbres +par des spectacles plus affreux.</p> + +<p>LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. +(Cruel bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) +Il sent son coeur épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et +puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main +du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de pitié; +il va faire la brèche et entrer dans cette belle ville.</p> + +<p>LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence +à sonner un pourparler. Elle s'adresse à son ennemi +timide, qui lève par-dessus des draps blancs son menton plus +blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprévue, +ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes muets; +mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir +quels sont les motifs de son attentat.</p> + +<p>LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait +pâlir de dépit le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet +incarnat répondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est +sous les couleurs de cet étendard que je suis venu escalader +ton fort non encore conquis; la faute en est à toi, ce sont tes +yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.</p> + +<p>LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai +que c'est ta beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois +te résigner à subir ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir +sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherché à +vaincre mes désirs; mais à peine les réprimandes et la raison +les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté les faisait renaître.</p> + +<p>LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon +entreprise. Je sais que des épines défendent la jeune rose; je +m'attends à trouver le miel gardé par un aiguillon. La réflexion +m'a représenté tout cela; mais le désir est sourd et +n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler +la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et du devoir.</p> + +<p>LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et +les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le +cours de la passion, ni arrêter sa fureur entraînante. Je sais +que les larmes du repentir, les reproches, le mépris et la haine +mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de +ma propre infamie.»</p> + +<p>LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à +un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de +ses ailes, et de son bec recourbé la menace de mort si elle +veut prendre l'essor. De même sous le glaive terrible, l'innocente +Lucrèce écoute en tremblant les paroles de Tarquin, +comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du faucon.</p> + +<p>LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je +jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car +c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge +ensuite un de tes vils esclaves pour t'ôter l'honneur avec la +vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tué en +te surprenant à l'embrasser.</p> + +<p>LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de +mépris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront +la tête sous le coup du dédain, et tes enfants seront souillés +par le titre de bâtards. Toi-même, auteur de leur honte, tu +iras à la postérité dans des chansons qui raconteront ton infamie.</p> + +<p>LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, +une faute inconnue est comme une pensée non accomplie. Un +peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et légitime +en bonne politique. La plante vénéneuse est quelquefois +distillée en un composé innocent, et son application a des effets +salutaires.</p> + +<p>LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, +accorde-moi ce que je demande, ne leur lègue point une honte +impossible à effacer, une souillure éternelle pire que les défauts +du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci +ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie.»</p> + +<p>LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en +fixant sur Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, +image de la chaste piété et telle qu'une biche blanche serrée +par des griffes meurtrières dans un désert où il n'y a point de +loi, implore la bête féroce qui ne connaît aucune compassion, +et n'obéit qu'à son odieux appétit.</p> + +<p>LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, +cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si +quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle +écarte ces vapeurs dont il empêche momentanément la chute +en les divisant. De même le profane empressement de Tarquin +arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve +tandis qu'Orphée joue de sa lyre.</p> + +<p>LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, +Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante +entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, +gouffre immense que rien ne parvient à combler. Son +oreille accueille ses prières, mais son coeur ne se laisse pas +pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence +quoique la pluie amollisse le marbre.</p> + +<p>LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont +douloureusement fixés sur son front inexorable et sourcilleux; +sa modeste éloquence est mêlée de soupirs qui ajoutent plus +de grâce à ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent +la voix lui manque, et elle est obligée de recommencer.</p> + +<p>LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, +par son noble rang, et par le serment de la douce amitié, +par ses larmes et par l'amour de son époux, par les saintes +lois de l'humanité et la foi commune, par le ciel, la terre et +toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit +que l'hospitalité lui accorde, et d'écouter l'honneur plutôt +qu'un coupable désir.</p> + +<p>LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser +l'hospitalité par un si noir outrage? ne souille pas la source +qui a calmé ta soif, ne gâte point ce qui ne saurait être réparé, +renonce à ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est +pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une +jeune biche.</p> + +<p>LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour +pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. +Je suis faible; ne me rends point victime d'un piége; tu +ne ressembles point à la perfidie, ne me trompe donc pas; mes +soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si +jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, sois touché +de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.</p> + +<p>LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent +pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace +d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement +continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en +eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pénétrer +par mes larmes et sois compatissant! La douce pitié +traverse une porte de fer.</p> + +<p>LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu +pris sa ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute +l'armée du ciel; tu outrages son honneur, tu dégrades son nom +royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas +à ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux +devraient tout gouverner.</p> + +<p>LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse +puisque déjà tu montres tant de vices dans ton printemps! Que +n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant +que tu n'as que l'espérance de l'être! Oh! souviens-toi que +puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut être effacé, +les mauvaises actions des rois ne sauraient être ensevelies dans +le silence.</p> + +<p>LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par +crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu +seras forcé de tolérer les coupables quand ils te prouveront +que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu'à cause de cela, retire-toi, +car les princes sont le miroir, l'école, le livre où les yeux +des sujets voient, apprennent et lisent.</p> + +<p>LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira +la débauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? +consentiras-tu à être le miroir où elle verra une autorité +pour ses attentats et une garantie contre le blâme? Pour +donner par ton nom un privilége au déshonneur tu préfères les +reproches à la louange immortelle, et tu fais de ta bonne réputation +une vile <i>entremetteuse</i>.</p> + +<p>XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a +donnée, soumets tes désirs rebelles; ne tire point l'épée pour +protéger l'iniquité, car elle t'a été remise pour en détruire +l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi +lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime pourra +dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.</p> + +<p>XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître +ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont +rarement évidentes pour eux; leur partialité étouffe leurs +transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans +ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui détournent les +yeux de leurs propres attentats!</p> + +<p>XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains +suppliantes, elles te conjurent de résister aux séductions de +tes désirs. J'implore le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, +et sache retirer les pensées qui te flattent: sa noble générosité +emprisonnera le perfide désir, dissipera le nuage qui +obscurcit tes yeux trompés, afin que tu reconnaisses ta situation, +et que tu aies pitié de la mienne.»</p> + +<p>XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent +de mes désirs ne fait que croître par ces retards. De faibles +lumières sont bientôt éteintes; de grands feux résistent au +vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux +qui payent leur tribut journalier à leur amère souveraine +ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le goût.»</p> + +<p>XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, +et dans ton vaste empire se répandent la noire luxure, le +déshonneur, la honte, le dérèglement, qui cherchent à souiller +les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent +ta vertu, la mer est jetée dans la boue d'un bourbier, +quand la vase devrait se perdre dans la mer.</p> + +<p>XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur +esclave; c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse +relevée; c'est ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront +eux-mêmes ton tombeau; toi, avili dans ta honte; eux, dans +ton orgueil. Les choses inférieures ne devraient point cacher +les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse point aux pieds +du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds des cèdres.</p> + +<p>XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est +assez, dit Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon +amour, sinon la haine brutale, au lieu du contact timide +de l'amour, te déchirera cruellement. Après quoi je veux te +transporter dans le lit de quelque coquin de valet, pour lui faire +partager ta destinée honteuse.»</p> + +<p>XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière +et la débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée +des ombres de l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus +qu'elle n'est pas aperçue. Le loup a saisi sa proie, le pauvre +agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit arrêtée au passage par +sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les plis délicats de +ses lèvres.</p> + +<p>XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle +porte pour enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il +baigne son front brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient +jamais versées les yeux de la modeste douleur. Oh! comment +la concupiscence désordonnée peut-elle souiller une couche +si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la tache, Lucrèce +en répandrait à jamais!</p> + +<p>XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la +vie, et Tarquin a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. +Cette violence amène une autre lutte; cette jouissance passagère +engendre des années de regrets: cet ardent désir se +change en froid dégoût. La pure chasteté est dépouillée de +son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son larcin.</p> + +<p>C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié, +n'ayant plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse, +poursuivent lentement ou perdent tout à fait la proie dont la +nature les a rendus avides; de même Tarquin assouvi redoute +cette nuit. Son goût aigri dévore son désir qui l'a abusé.</p> + +<p>CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre +la profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie +avant de voir sa propre infamie. Tant que la concupiscence +est dans son orgueil, aucune remontrance ne saurait apaiser +son ardeur ni maîtriser son téméraire désir, jusqu'à ce que, +telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue elle-même.</p> + +<p>CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil +pesant, au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu, +pauvre et lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. +Tant que la chair est fière, le désir lutte avec la pitié, car +alors il est en joie: mais quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle +coupable demande lui-même grâce d'un ton soumis.</p> + +<p>CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, +si ardent à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce +contre lui-même cet arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles +à venir, que le beau temple de son âme est profané, et que sur +ses ruines accourent des armées de soucis pour demander à +cette reine souillée ce qu'elle est devenue.</p> + +<p>CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son +mur consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit +en servitude son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une +mort vivante et d'une douleur éternelle. Avertie par sa prescience, +elle avait fait résistance; mais sa prévoyance n'avait +pu faire céder leurs désirs.</p> + +<p>CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres +de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est +funeste. Il emporte une blessure que rien ne guérit, une cicatrice +qui restera malgré la guérison, laissant la victime désolée. +Lucrèce est accablée du poids du crime qu'il laisse derrière +lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.</p> + +<p>CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. +Elle, comme un agneau fatigué, reste étendue, presque +sans souffle. Il se hait pour son attentat; désespérée, elle déchire +son beau corps de ses propres mains. Il part effrayé, et +couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de +douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant +le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.</p> + +<p>CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée +et sans espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; +elle voudrait ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, +les écarts de la nuit se révèlent, et mes yeux sincères +n'ont jamais appris à masquer mes torts par un regard dissimulé.</p> + +<p>CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur +qu'ils aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient +rester dans l'obscurité pour tenir caché mon outrage, +car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge +l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irréparable que je +ressens.»</p> + +<p>CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant +ses yeux à être désormais aveugles. Elle réveille son coeur en +frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile +plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excès de sa +douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets +de la nuit:</p> + +<p>CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, +sombre registre de la honte, obscur théâtre de meurtres +tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages, +entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie, +caverne affreuse de la mort, conspirateur à voix basse, liguée +avec la trahison et le viol.</p> + +<p>CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque +tu es complice de mon crime irréparable, rassemble tes +brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au +cours réglé du temps! ou si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à +sa hauteur accoutumée avant qu'il retourne à son humide +couche, ceins sa tête d'or de nuages empoisonnés.</p> + +<p>CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; +par leur haleine empestée, souille la vie de la pureté, +beauté par excellence, avant que Phébus arrive à sa halte de +midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrés, que dans +leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée s'éclipse au milieu +de sa course et cause une nuit perpétuelle.</p> + +<p>CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la +nuit, il outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes +étincelantes aussi (violées par lui) n'oseraient plus se montrer +sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes +de douleur. Des malheurs partagés sont plus doux à +supporter, de même que des pèlerins font route ensemble pour +abréger leur pèlerinage.</p> + +<p>CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir +avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tête, se +voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis +condamnée à gémir arrosant la terre de larmes amères, mêlant +des sanglots à mes plaintes, des gémissements à mes douleurs, +gages cruels d'un éternel désespoir.</p> + +<p>CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne +permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir +manteau a été livré à la dégradation de l'impudicité. Garde +possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises +sous ton règne puissent également être ensevelies sous tes +ombres.</p> + +<p>CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière +montrera gravée sur mon front l'histoire des outrages faits à +la douce chasteté, et la violation impie des saints serments de +l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront +dans mes regards ma honteuse disgrâce.</p> + +<p>CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui +racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son +nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours, +associera mon infamie à celle de Tarquin; les ménestrels, +pour reconnaître l'hospitalité, chanteront mon infortune et +diront maintenant que je n'ai personne.</p> + +<p>CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste +sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient +un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi +viciées et une honte non méritée s'attachera à son nom qui +est aussi pur de la tache imposée au mien que j'étais pure +moi-même hier encore pour Collatin.</p> + +<p>CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure +non sentie, cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé +sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnaître +de loin la blessure qu'il a reçue pendant la paix, non à la +guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent ces marques +honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!</p> + +<p>CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a +été arraché par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je +ne suis plus qu'une abeille semblable à un frelon. Il ne me +reste plus aucune des perfections de mon côté, je suis dépouillée +par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est +introduite une guêpe errante qui a dévoré le miel gardé par +ta chaste abeille.</p> + +<p>CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage +de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; +venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur +que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude +et il a parlé de vertu! O forfait imprévu! combien la vertu +est profanée dans un tel démon!</p> + +<p>CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton +vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les +nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils +les sources pures, par une vase envenimée? pourquoi une démence +tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur? +pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est +pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.</p> + +<p>CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté +de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodités. +A peine a-t-il des yeux pour voir son trésor: mais, comme le +malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens, +n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse +pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.</p> + +<p>CXXIV.--«Il les possède quand il n'en peut jouir et il les +laisse à ses jeunes fils qui dans leur orgueil se hâtent de les +prodiguer. Leur père était trop faible, ils sont trop forts pour +conserver longtemps cette fortune à la fois maudite et bénie. +Les douceurs que nous désirons s'aigrissent et deviennent +amères au moment même où elles nous sont accordées.</p> + +<p>CXXV.--«Des vents capricieux accompagnent le tendre +printemps; des plantes nuisibles prennent racine au milieu +des fleurs précieuses. La vipère siffle là où les charmants +oiseaux chantent; ce qu'enfante la vertu, l'iniquité le +dévore. Il n'est aucun bien en notre pouvoir que la malencontreuse +occasion ne nous le fasse perdre ou n'altère ses qualités.</p> + +<p>CXXVI.--«Occasion, ton crime est grand, c'est toi qui exécutes +la trahison du traître; tu livres l'agneau à la cruauté du +loup; quelque complot qu'on médite, c'est toi qui le favorises: +c'est toi qui foules au pied le droit, la justice et la raison; +c'est toi qui dans ta sombre caverne, où personne ne +peut te voir, postes le crime, pour dévorer les âmes qui passent +auprès.</p> + +<p>CXXVII.--«Tu persuades à la vestale de violer son voeu; +tu souffles le feu quand la tempérance fond. Tu étouffes la +probité, tu immoles la vérité; indigne complice, infâme entremetteuse, +tu sèmes la calomnie et tu écartes la louange; tu +t'associes au viol, à la perfidie, aux brigands. Ton miel se +change en fiel, ta jouissance en douleur.</p> + +<p>CXXVIII.--«A tes plaisirs secrets succède la honte publique; +à tes festins cachés un jeûne solennel, à tes titres flatteurs +un nom déshonoré, à ta langueur miellée un goût d'absinthe, +et tes vanités forcées ne sauraient être durables. +Comment se fait-il donc, vile occasion, qu'étant si méchante, +il y ait tant de gens qui te recherchent?</p> + +<p>CXXIX.--«Quand seras-tu l'ami de l'humble suppliant, +quand le conduiras-tu au lieu où il obtiendra ce qu'il désire, +quand amèneras-tu la fin des grands débats, quand délivreras-tu +l'âme que le malheur enchaîne, quand guériras-tu les +malades, quand soulageras-tu les affligés? le pauvre, le boiteux, +l'aveugle languissent, pleurent et t'implorent, mais ils +ne trouvent jamais l'occasion.</p> + +<p>CXXX.--«Le malade meurt pendant que le médecin dort, +l'orphelin gémit pendant que l'oppresseur est heureux, le +juge est en festin pendant que la veuve pleure; la prudence +se divertit pendant que le vice naît, tu n'accordes jamais rien +aux actions charitables. La colère, l'envie, la trahison, le rapt, +le meurtre triomphent, tu leur donnes tes heures pour pages.</p> + +<p>CXXXI.--«Quand la vertu et la vérité ont affaire à toi, +mille traverses les privent de ton secours; elles achètent ton +appui, mais le crime ne le paye jamais; il vient sans frais, et +tu es satisfaite de l'écouter et de lui accorder ce qu'il demande. +Mon Collatin aurait pu venir vers moi quand Tarquin +est venu; c'est toi qui l'as retenu.</p> + +<p>CXXXII.--«Tu es coupable de meurtre, de larcin, coupable +de parjure et de subornation, coupable de trahison, de fausseté +et d'imposture, coupable de l'abominable inceste. Tu es +de ton plein gré consentante à tous les crimes passés, et à +tous les crimes à venir, depuis la création jusqu'à la fin du +monde.</p> + +<p>CXXXIII.--«Temps difforme, compagnon de l'horrible +nuit, agile coursier du hideux souci, toi qui dévores la jeunesse, +esclave trompeur des plaisirs trompeurs, lâche sentinelle +des chagrins, cheval de bât du crime, séducteur de la +vertu, tu nourris et tu détruis tout ce qui est. Oh! écoute-moi! +temps méchant et maudit, sois coupable de ma mort, +puisque tu l'es de mon crime.</p> + +<p>CXXXIV.--«Pourquoi ta servante, l'occasion, a-t-elle trahi +les heures que tu m'avais accordées pour mon repos? pourquoi +corrompre mon bonheur, et m'enchaîner à une suite +infinie de maux éternels? Le devoir du Temps est de déjouer +la haine des ennemis, de détruire les erreurs nées de l'opinion, +et de ne pas laisser souiller une couche légitime.</p> + +<p>CXXXV.--«La gloire du temps, c'est d'apaiser les querelles +des rois, de démasquer la fausseté, d'amener la vérité au +jour, et de mettre le sceau des siècles sur les choses antiques, +de veiller le matin, de faire sentinelle la nuit, de poursuivre +l'injustice jusqu'à ce qu'elle répare ses torts, de ruiner les +somptueux édifices et de souiller de poussière leurs dômes +dorés.</p> + +<p>CXXXVI.--«Sa gloire est de remplir de trous de vers les +vastes monuments, de fournir l'oubli de ruines, d'effacer de +vieux livres, d'en altérer le contenu, d'arracher les plumes +aux ailes des vieux corbeaux, d'épuiser la sève des vieux chênes, +de féconder les printemps et de tourner la roue capricieuse +de la Fortune.</p> + +<p>CXXXVII.--«Sa gloire est de faire voir à l'aïeule les filles de +sa fille, de faire de l'enfant un homme, de l'homme un enfant; +de tuer le tigre qui vit de meurtre, d'apprivoiser la licorne +et le lion farouche; de se jouer de l'homme rusé et de le +tromper par lui-même, de réjouir le laboureur par d'abondantes +moissons, et d'user de grosses pierres avec de petites +gouttes d'eau.</p> + +<p>CXXXVIII.--«Pourquoi fais-tu tant de mal dans ton long +pèlerinage, si tu ne peux revenir pour le réparer? Une pauvre +minute par siècle t'achèterait un million d'amis, si tu donnais +de l'esprit à celui qui prête à de mauvais débiteurs! O fatale +nuit! si tu pouvais rétrograder d'une heure je préviendrais +cette tempête et j'éviterais le naufrage.</p> + +<p>CXXXIX.--«Serviteur sans fin de l'éternité! arrête par +quelque malheur Tarquin dans sa fuite; invente tout pour lui +faire maudire cette maudite nuit, que des fantômes hideux +effrayent ses yeux coupables, et que la sinistre pensée de son +crime transforme pour lui chaque buisson en démon difforme.</p> + +<p>CXL.--«Trouble ses heures de repos par des angoisses incessantes; +tourmente-le dans son lit par des sanglots qui l'oppressent, +qu'il pousse des gémissements pitoyables; mais n'en +aie point pitié, qu'il ne rencontre que des coeurs plus durs que +le marbre. Que les femmes les plus douces oublient leur douceur +et soient pour lui plus terribles que des tigres dans le désert!</p> + +<p>CXLI.--«Qu'il ait le temps d'arracher sa chevelure bouclée, +qu'il ait le temps de tourner sa rage contre lui-même, qu'il +ait le temps de désespérer du secours du temps, qu'il ait Je +temps de vivre en esclave méprisé, qu'il ait le temps de mendier +son pain, qu'il ait le temps de voir un mendiant lui refuser +des restes dédaignés!</p> + +<p>CXLII.--«Qu'il ait le temps de voir ses amis devenir ses +ennemis, et de voir les fous le tourner en dérision; qu'il ait le +temps d'apprendre combien le temps s'écoule lentement dans +les regrets, combien il est court et rapide aux heures de la folie +et du plaisir! Que son crime ineffaçable ait le temps de déplorer +l'abus de son temps!</p> + +<p>CXLIII.--«O temps! précepteur du bon et du méchant, +apprends-moi à maudire celui à qui tu as appris ce crime. +Que le scélérat devienne fou de peur en voyant son ombre! +que lui-même cherche à s'ôter la vie: c'est à ses misérables +mains qu'il appartient de verser son sang misérable. Y aurait-il +un homme assez vil pour servir de bourreau à un si vil esclave!</p> + +<p>CXLIV.--«Plus vil encore il est, parce qu'il est fils de roi, +lui qui trompe les espérances de son père par de basses actions! +Plus l'homme est puissant, plus il mérite de respect ou de +haine, car la plus grande infamie s'attache au rang le plus +élevé. La lune a assez d'un grand nuage pour se voiler; les +petites étoiles se cachent quand elles veulent.</p> + +<p>CXLV.--«Le corbeau peut tremper ses ailes noires comme +le charbon dans un bourbier et s'envoler sans que l'on aperçoive +la fange qui les tache; mais si le cygne, blanc comme la +neige, veut en faire de même, la tache se reconnaît sur son +col argenté. Les pauvres serviteurs sont une nuit obscure, les +rois sont un jour resplendissant. Les moucherons volent inaperçus, +les aigles frappent tous les regards.</p> + +<p>CXLVI.--«Loin d'ici, vains mots, interprètes des cerveaux +creux, sons sans utilité, faibles arbitres, allez dans les écoles +où l'on se fait un art de la dispute; allez servir les insipides +débats de ceux qui en amusent leurs loisirs: soyez médiateurs +des clients tremblants de perdre leur cause; pour moi je ne +ferai pas le moindre argument, puisque je n'ai rien à attendre +du secours de la loi.</p> + +<p>CXLVII.--«En vain je maudis l'occasion, le temps, Tarquin +et la sombre nuit, en vain je cherche querelle à mon infamie; +en vain je repousse mon désespoir; cette inutile fumée +de mots ne me fait aucun bien, le seul remède qui puisse +me guérir, c'est de verser tout mon sang impur.</p> + +<p>CXLVIII.--«Pauvre main, pourquoi frémis-tu à ce décret? +Honore-toi en me débarrassant de cette honte; car si je meurs, +mon honneur survit en toi: si je vis, tu as part à mon infamie; +puisque tu n'as pu défendre ta dame loyale, puisque tu as eu +peur de déchirer son perfide ennemi, immole-toi avec elle +pour avoir cédé ainsi.»</p> + +<p>CXLIX.--Elle dit et s'élance de sa couche en désordre pour +saisir dans son désespoir quelque instrument; mais elle n'est +pas dans une maison de meurtre, et ne trouve aucun instrument +pour agrandir le passage de son souffle, qui se presse +entre ses lèvres et s'évanouit comme la fumée de l'Etna, qui +se consume dans les airs, ou comme celle qu'exhale un canon +qu'on décharge.</p> + +<p>CL.--«Vainement, dit-elle, je vis et je cherche quelque +bienheureux moyen de finir une malheureuse vie: j'ai eu +peur d'être tuée par le glaive de Tarquin, et cependant je +cherche un couteau pour la même intention; mais quand +j'avais peur, j'étais une femme loyale; je le suis encore: oh +non! ce ne peut-être: Tarquin m'a dépouillée de ce noble +titre.</p> + +<p>CLI.--«Oh! j'ai perdu ce qui me faisait aimer la vie, je +n'ai donc plus de motif de craindre la mort; en effaçant ma +souillure par la mort, du moins je donne un gage de gloire +aux couleurs de la calomnie, et une vie mourante à l'éternelle +honte. Ressource insuffisante, après avoir perdu le trésor, que +de brûler l'innocente cassette où il était!</p> + +<p>CLII.--«Eh bien! cher Collatin! tu ne connaîtras pas le +goût corrompu de la foi violée; je n'outragerai pas ton amour +sincère; je ne prétendrai pas que mon serment est resté intact. +Cette greffe bâtarde ne croîtra pas. Celui qui a souillé +ta tige ne se vantera pas que tu es le tendre père de son +fruit.</p> + +<p>CLIII.--«Il ne rira pas à tes dépens dans sa pensée secrète, +il n'égayera point ses compagnons de débauche sur ton +affront: tu sauras que je n'ai point été lâchement achetée +avec de l'or, mais que la porte a été forcée. Pour moi, je +suis la maîtresse de mon sort et je ne me pardonnerai que +lorsque la vie aura payé au trépas mon offense involontaire.</p> + +<p>CLIV.--«Je ne t'empoisonnerai point de ma souillure; je +ne masquerai point ma faute par d'adroites excuses. Je ne +colorerai pas la noirceur de mon crime pour cacher la vérité +sur les horreurs de cette perfide nuit. Ma bouche révélera +tout. Mes yeux, tels que des écluses, ou semblables à la source +des montagnes, qui arrose un vallon, répandront de purs +ruisseaux pour laver mon aveu impur.»</p> + +<p>CLV.--Cependant la plaintive Philomèle avait terminé le +chant mélodieux de ses douleurs nocturnes; la nuit solennelle +descendait d'un pas lent et triste dans les gouffres de l'effroyable +enfer; l'aurore rougissant prête sa lumière à tous les +yeux qui la désirent; mais, dans sa douleur, Lucrèce se reproche +de voir et regrette les ombres de la nuit.</p> + +<p>CLVI.--Le jour révélateur épie à travers toutes les fentes et +semble l'apercevoir au lieu où elle est assise tout en pleurs. +C'est à lui qu'elle s'adresse en sanglotant: «Oeil des yeux, +pourquoi cherches-tu à poindre par ma fenêtre? Cesse tes +regards indiscrets, caresse de tes rayons les yeux qui dorment +encore, ne brûle pas mon front de ta lumière éblouissante, +car le jour n'a rien à faire avec ce qui se passe la nuit.»</p> + +<p>CLVII.--C'est ainsi que Lucrèce s'en prend à tout ce qu'elle +voit: le vrai chagrin est radoteur et fantastique comme un +enfant, qui, une fois qu'il boude, voit tout avec humeur. Ce +sont les anciennes douleurs et non les douleurs nouvelles qui +s'adoucissent. La durée dompte les unes, les autres sont +telles qu'un nageur inhabile, plongeant toujours péniblement +et se noyant par défaut d'adresse.</p> + +<p>CLVIII.--C'est ainsi que Lucrèce, enfoncée dans une mer +de soucis, se fâche contre tout ce qu'elle voit, et rapporte +tout à son chagrin; tous les objets viennent les uns après les +autres accroître la force de son désespoir. Quelquefois il est +muet et ne parle plus, quelquefois il est en démence et parle +trop.</p> + +<p>CLIX.--Les petits oiseaux qui chantent dans leur joie matinale +la désolent par leur douce mélodie, car la gaieté est +alors importune; les âmes tristes souffrent mortellement +dans les sociétés joyeuses; le chagrin se plaît davantage dans +la compagnie du chagrin: le chagrin véritable cherche la +sympathie de son semblable.</p> + +<p>CLX.--C'est une double mort de faire naufrage à l'aspect +du rivage; il languit dix fois celui qui languit en voyant de +la nourriture: la vue du baume rend la plaie plus douloureuse. +Les grandes douleurs déplorent surtout ce qui les +peut soulager. Les profonds regrets s'avancent comme un +fleuve paisible qui, étant arrêté, franchit ses bords. Le chagrin +qu'on plaisante ne connaît ni lois ni limites.</p> + +<p>CLXI.--«Oiseaux railleurs, dit-elle, renfermez vos accents +dans vos seins garnis de plumes; soyez silencieux et muets +en ma présence; mon trouble plein d'angoisse n'aime aucune +cadence de sons: une hôtesse triste ne peut souffrir des hôtes +joyeux. Réservez vos accords pour ceux à qui ils plaisent; +l'infortune aime la mélancolie, qui marque la mesure avec +des pleurs.</p> + +<p>CLXII.--«Viens, Philomèle qui chantes le viol; fais ton +triste bocage de mes cheveux épars; de même que la terre +humide pleure sur ta langueur, je verserai une larme à chaque +son mélancolique, et je soutiendrai le diapason avec mes profonds +sanglots. Pour refrain, je murmurerai le nom de Tarquin, +tandis que tu moduleras celui de Térée.</p> + +<p>CLXIII.--«Pendant que tu feras ta partie contre un buisson, +pour entretenir le souvenir de tes maux cuisants, moi, +malheureuse, afin de t'imiter, je fixerai contre mon coeur un +couteau acéré pour effrayer mes regards; et s'ils se troublent, +je tomberai et mourrai. Ces moyens, comme les touches sur +un instrument, mettront les cordes de nos coeurs au vrai ton +de la douleur.</p> + +<p>CLXIV.--«Pauvre oiseau, puisque tu ne chantes pas pendant +le jour, comme honteux d'être aperçu, nous choisirons +quelque désert profond et sombre, écarté de la route, où ne +pénètrent ni la chaleur brûlante, ni le froid glacial, et là, +nous adressant aux bêtes féroces, nous leur ferons entendre des +airs mélancoliques pour les adoucir. Si les hommes sont aussi +cruels que les bêtes, que les bêtes aient un coeur compatissant.»</p> + +<p>CLXV.--Comme la pauvre biche effrayée qui s'arrête et regarde, +immobile et incertaine de quel côté elle fuira, ou +comme celui qui, égaré dans un labyrinthe, a peine à reconnaître +sa route, Lucrèce reste indécise, ne sachant lequel est +préférable de vivre ou de mourir, quand la vie est honteuse et +que la mort lui coûte.</p> + +<p>CLXVI.--«Me tuer! dit-elle. Hélas! ne serait-ce pas souiller +à la fois mon âme et mon corps? Ceux qui perdent une +moitié vivent avec plus de patience que ceux qui sont dépouillés +du tout: c'est une mère sans raison et sans pitié que celle +qui, ayant deux aimables enfants, quand la mort lui en enlève +un, tue l'autre et n'en a plus.</p> + +<p>CLXVII.--«De mon corps ou de mon âme, lequel m'était +le plus cher quand l'un était pur et l'autre céleste? lequel +préférais-je quand tous deux appartenaient au ciel et à Collatin? +Hélas! Qu'on déchire l'écorce du pin superbe, ses feuilles +se flétriront, sa sève se tarira. Il en est ainsi de mon âme +blessée dans son écorce.</p> + +<p>CLXVIII.--«Sa demeure est saccagée, son repos interrompu, +son asile pris d'assaut par l'ennemi, son saint temple souillé, +pillé, profane par l'audacieuse infamie; que l'on ne m'accuse +donc pas d'impiété, si, dans une forteresse ainsi battue en +ruine, je fais une brèche pour en enlever mon âme malheureuse.</p> + +<p>CLXIX.--«Cependant je ne veux pas mourir jusqu'à ce que +mon Collatin ait appris la cause de ma mort prématurée, afin +que, dans cette heure de mon agonie, il puisse jurer vengeance +sur celui qui me force d'abréger mes jours. Je léguerai mon +sang impur à Tarquin. Souillé par lui, il sera versé par lui, +et, comme il le mérite, je le dirai dans mon testament.</p> + +<p>CLXX.--«Je léguerai mon honneur au couteau qui blessera +mon corps déshonoré. C'est un honneur de terminer une vie +déshonorée. L'un vivra quand l'autre ne sera plus. C'est ainsi +que de mes cendres naîtra ma gloire; car dans ma mort je +tue le mépris insultant: ma honte étant morte, mon honneur +renaît.</p> + +<p>CLXXI.--«Seigneur adoré de ce trésor que j'ai perdu, +quel héritage te laisserai-je? Mon courage fera ton orgueil, et +ton exemple pour te venger. Apprends par ma fin quelle doit +être celle de Tarquin. <i>Moi</i>, ton amie, j'immolerai <i>moi</i>, ton +ennemie. Pour l'amour de moi, traite de même le perfide +Tarquin.</p> + +<p>CLXXII.--«J'achève en quelques mots mes dernières volontés: +mon âme au ciel, mon corps à la terre, et toi, ô mon +époux, prends mon courage; mon honneur au couteau qui +m'ouvrira le sein, ma honte à celui qui souilla ma réputation, +et tout ce qui survivra de ma gloire sera partagé à ceux qui +vivront et ne penseront pas mal de moi.</p> + +<p>CLXXIII.--Toi, Collatin, tu veilleras à l'exécution de ce +testament. Hélas! pourquoi faut-il que tu le voies! Mon sang +lavera mon affront; la noble fin de ma vie rachètera l'acte +impur de ma vie. Ne faiblis pas, faible coeur; mais dis avec +fermeté: il faut que cela soit. Cède à ma main, ma main te +vaincra; une fois mort, vous mourrez tous deux, et tous de +vous serez vainqueurs.»</p> + +<p>CLXXIV.--Quand Lucrèce eut tristement délibéré ce plan +de mort et essuyé la perle amère qui mouillait ses yeux brillants, +d'une voix entrecoupée elle appela sa suivante. Celle-ci, +obéissant, accourt promptement auprès de sa maîtresse; car +le devoir vole avec les ailes de la pensée. Les joues de l'infortunée +Lucrèce semblent à la suivante comme les prairies d'hiver +quand le soleil fond leur neige.</p> + +<p>CLXXV.--Elle donne à sa maîtresse un grave bonjour avec +une voix timide, vrai signe de la modestie. Elle prend un air +triste pour être en harmonie avec la tristesse de sa dame (car +son visage portait la livrée du chagrin); mais elle n'osa pas lui +demander pourquoi ses deux soleils étaient ainsi éclipsés par +des nuages, et ses joues humides des larmes de la douleur.</p> + +<p>CLXXVI.--De même que la terre pleure quand le soleil est +couché, chaque fleur s'humectant comme un oeil attendri, de +même la suivante commence à inonder ses yeux de grosses +larmes que fait couler la sympathie de ces beaux soleils éclipsés +dans le ciel de sa maîtresse. Ils ont éteint leurs clartés +dans un océan aux vagues salées, ce qui fait pleurer la suivante +comme une nuit d'abondante rosée.</p> + +<p>CLXXVII.--Un moment, ces deux charmantes créatures +restent immobiles, comme deux aqueducs qui remplissent des +citernes de corail. L'une d'elles pleure avec raison, l'autre n'a +d'autre motif de pleurer que celui de mêler ses larmes à celles +de sa compagne. Ce sexe aimable est souvent porté aux +larmes, et s'attriste en cherchant à deviner les douleurs des +autres; puis ses yeux s'inondent de larmes, et son coeur se +brise.</p> + +<p>CLXXVIII.--Les hommes ont des coeurs de marbre, et les +femmes des coeurs de cire; c'est pourquoi elles sont formées +au gré du marbre. Leur faiblesse est opprimée; elles reçoivent +par force les impressions étrangères de la fraude ou de l'adresse. +Ne les accusez donc pas d'être les auteurs de leurs +vices, pas plus que vous n'accuseriez la cire d'être coupable de +méchanceté, parce qu'elle aurait reçu l'empreinte d'un démon.</p> + +<p>CLXXIX.--Leur surface, polie comme une riche plaine, est +ouverte à tous les petits insectes qui rampent. Chez les hommes, +comme dans un bois touffu, sont maints vices endormis +dans d'obscures cavernes. A travers des murs de cristal, on +aperçoit le moindre fétu. Les hommes peuvent masquer leurs +crimes par de farouches et sombres regards; les visages des +pauvres femmes sont des livres où elles laissent lire leurs fautes.</p> + +<p>CLXXX.--Personne ne déclame contre la fleur flétrie, mais +bien contre l'hiver qui l'a fait périr; ce n'est pas ce qui est +dévoré, mais ce qui dévore qui mérite le blâme. Oh! ne +dites donc pas que c'est la faute des femmes si elles sont +exposées aux affronts des hommes; ces coupables et orgueilleux +maîtres rendent les faibles femmes dépendantes de leur +honte.</p> + +<p>CLXXXI.--Vous en avez un exemple dans Lucrèce. Assaillie +la nuit par la menace d'une mort prompte et de la honte qui +devait s'ensuivre pour elle et son époux, elle vit qu'il y avait +tant de dangers dans la résistance, qu'une terreur mortelle se +répandit dans tout son corps. Qui ne pourrait violer un corps +sans vie?</p> + +<p>CLXXXII.--Cependant sa douce patience fit que Lucrèce +parla ainsi à sa suivante qui répétait en sa personne la douleur +de sa maîtresse: «Ma fille, dit-elle, pourquoi verses-tu +ces larmes qui tombent en pluie sur tes joues? Si tu pleures +sur mes chagrins, à moi, apprends, douce fille, que j'en retire +peu d'avantage: si les larmes pouvaient me secourir, les +miennes y auraient réussi.</p> + +<p>CLXXXIII.--«Mais, dis-moi...» A ces mots elle s'arrêta, et +ne reprit qu'après un profond gémissement. «A quelle heure +Tarquin est-il parti?»--«Madame, avant que je fusse levée, +répondit la suivante. Ma négligence paresseuse est bien blâmable; +cependant je puis m'excuser en disant que je me suis +levée avant le jour, et que Tarquin était déjà parti.</p> + +<p>CLXXXIV.--«Mais, madame, si votre suivante l'osait, elle +vous demanderait la cause de votre tristesse.»--«Silence! +reprit Lucrèce, si je te la disais, cette confidence ne la diminuerait +pas; car elle est plus cruelle que je ne puis l'exprimer, +et l'on peut bien appeler enfer une torture plus déchirante +qu'on ne peut dire.</p> + +<p>CLXXXV.--«Va, apporte-moi papier, encre et plume; non, +épargne-toi cette peine, car j'en ai ici... (que voulais-je dire?) +Va dire à un des domestiques de mon époux de se tenir prêt +à porter de suite une lettre à mon seigneur, à mon ami, à +mon bien-aimé, qu'il se prépare à faire hâte, car la missive +est pressée et sera bientôt écrite.»</p> + +<p>CLXXXVI.--Sa suivante est partie; elle se met à écrire, +promenant d'abord sa plume au-dessus du papier: l'amour-propre +et la douleur se livrent un combat; ce que la pensée +trace est effacé aussitôt par sa volonté: cette phrase est trop +recherchée, cette autre est trop franche; ses idées se pressent +comme une foule d'hommes assiégeant une porte pour savoir +à qui passera le premier.</p> + +<p>CLXXXVII.--Enfin elle commence ainsi:</p> + +<p>«Digne époux de cette indigne femme qui te salue, je te +souhaite la santé, et puis je te prie (si tu veux revoir encore +ta Lucrèce) de partir en toute hâte et de venir: je me recommande +à toi; de notre maison en deuil, mes douleurs +sont cruelles, quoique mes paroles soient brèves!»</p> + +<p>CLXXXVIII.--Elle plie sa lettre, qui n'annonce que vaguement +son malheur trop certain: par cette courte épître, Collatin +peut apprendre sa peine, mais non ce qui la cause; elle +n'ose pas la révéler, de peur d'être soupçonnée d'une dissimulation +grossière, avant d'avoir lavé son affront dans son +sang.</p> + +<p>CLXXXIX.--D'ailleurs elle réserve l'énergie et la vie de sa +douleur pour le moment où il pourra l'entendre; alors que +les soupirs, les sanglots et les larmes aideront à détourner +d'elle les soupçons que le monde pourrait concevoir: pour les +éviter, elle n'a pas voulu prodiguer dans sa lettre les explications +que son désespoir vendra plus certaines.</p> + +<p>CXC.--Voir de tristes spectacles touche plus que de les entendre +raconter<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; car alors l'oeil interprète à l'oreille les +gestes qu'il aperçoit: quand chaque sens nous exprime une +partie de la douleur, nous n'en pouvons entendre ou voir +qu'une partie; des détroits profonds font moins de bruit que +des eaux basses, et la douleur reflue par le souffle des mots.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>To see sad sights moves more than hear them told.</i><br> + +<p>Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici +littéralement Horace.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Segnius irritant animos demissa per aurem</i></p> +<p><i>Quam quæ sunt oculis subjecta.</i></p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse: +«A Collatin, mon époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le +courrier vient; elle donne sa missive, ordonnant au valet à +l'air maussade de courir aussi vite que les oiseaux poussés par +les vents du nord: tant de rapidité lui semble encore trop +lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.</p> + +<p>CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde +en rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui, +et aussitôt l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le +coeur recèle une faute s'imaginent que tous les yeux voient +leur déshonneur; Lucrèce crut que le valet avait rougi du sien.</p> + +<p>CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui +défaut d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes +créatures ne parlent qu'en actions respectueuses, tandis que +d'autres promettent une grande promptitude et prennent leur +loisir; c'est ainsi que ce modèle des siècles passés offrait un +air d'honnêteté, mais ne le soutenait point par des paroles.</p> + +<p>CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce, +et la même rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut +qu'il rougissait, parce qu'il connaissait le crime de Tarquin; +et, rougissant elle-même, elle le regarda avec attention; son +oeil scrutateur le rendit encore plus confus; plus elle le vit +rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de son outrage.</p> + +<p>CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son +retour, et le fidèle vassal ne fait que de partir: elle ne sait +comment abréger le temps; car elle a tant soupiré, pleuré et +gémi, que la source de ses sanglots et de ses larmes est +comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une +nouvelle manière de s'affliger.</p> + +<p>CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un +beau tableau du siège de Troie; devant la ville est dessinée +l'armée des Grecs, qui vient la détruire pour venger l'enlèvement +d'Hélène, et menace de toutes parts la fière Ilion. Le +peintre avait fuit la cité de Priam si superbe, qu'on eût dit +que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.</p> + +<p>CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle +à mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une +larme véritable versée par une femme sur son mari massacré. +Le sang coulait et fumait comme sur un champ de bataille, et +des yeux mourants jetaient de ternes clartés comme des +charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.</p> + +<p>CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et +tout noir de poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient +les citoyens qui, à travers leurs meurtrières, regardaient les +Grecs. Tout était si parfait dans ce tableau, que, malgré la +distance de la perspective, on remarquait la tristesse peinte +dans leurs yeux.</p> + +<p>CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce, +la majesté et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins +d'agilité et de noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des +lâches, marchant à pas timides, qui ressemblaient si bien à +des paysans peureux, qu'on aurait juré qu'ils frissonnaient +en effet.</p> + +<p>CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! +le visage de chacun exprimait les sentiments de leur +coeur; leur figure disait parfaitement leur caractère. Dans les +yeux d'Ajax brillaient la rage et la rudesse; mais le sourire +de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence et l'autorité +pleine d'adresse.</p> + +<p>CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer +pour exciter les Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient +l'attention et charmaient la vue. Il semblait parler; sa +barbe blanche était légèrement agitée, et de ses lèvres s'échappait +un souffle dont le murmure s'élevait au ciel.</p> + +<p>CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante, +semblait se nourrir de ses sages avis. Chacun était dans +l'attitude de l'attention, comme si une sirène ravissait son +oreille; quelques-uns étaient d'une haute taille, et d'autres +moins grands, tant le peintre avait été exact. Les têtes de +plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient l'air de +s'élancer.</p> + +<p>CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son +voisin dont l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et +haletant; un troisième qu'on étouffe semble se débattre et +jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles +douces de Nestor, tous sont prêts à se battre avec le tranchant +du glaive.</p> + +<p>CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art +était si trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, +on ne voyait que sa lance tenue par une main armée, +tandis que lui-même était laissé derrière, invisible, excepté +par la pensée. Une main, un pied; un profil, une jambe ou +une tête suffisaient pour faire deviner un personnage.</p> + +<p>CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où +le fier et brave Hector, son espérance, marchait au combat, +on observait maintes mères troyennes, joyeuses de voir leurs +jeunes fils manier leurs armes étincelantes; à leur espérance, +il se mêlait un je ne sais quoi, semblable à une tache sur +un objet brillant, qui ressemblait à une pénible crainte.</p> + +<p>CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des +combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le +combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient +sur le rivage, et puis se retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à +d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mêler leur +écume à celle du Simoïs.</p> + +<p>CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce +est venue chercher un visage où toutes les douleurs fussent +exprimées. Elle en voit plusieurs sillonnés par les soucis; +mais aucun où elle reconnaisse l'extrême détresse, si ce n'est +celui d'Hécube, fixant ses regards sur Priam, étendu sanglant +aux pieds du fier Pyrrhus.</p> + +<p>CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du +temps, la beauté flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues +étaient couvertes de rides et de gerçures; elle ne ressemblait +plus à ce qu'elle avait été, son sang bleu s'était noirci dans ses +veines. Son corps, privé de son ancienne fraîcheur, pouvait +être comparé à un cadavre dans lequel on aurait empoisonné +la vie.</p> + +<p>CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses +yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, +à qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers +pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'était pas un +dieu pour les lui prêter. Lucrèce s'écrie qu'il a été injuste de +lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer.</p> + +<p>CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai +tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume +sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut +son meurtrier, j'éteindrai avec mes larmes le long incendie +de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de +tous les Grecs qui sont tes ennemis.</p> + +<p>CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette +guerre, afin que mes ongles la défigurent. C'est ton impudicité; +ô Pâris, insensé! qui attira sur Troie ce poids de colère: +ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et c'est par le crime de +ton oeil que périssent dans Troie le père, le fils, la mère et la +fille.</p> + +<p>CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il +le fléau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un +seul ne retombe que sur la tête de celui qui l'a commis; que +les âmes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable. +Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une ville +et deviendrait-elle une offense générale?</p> + +<p>CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt. +Là, le vaillant Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici +l'ami est étendu avec son ami dans une tombe sanglante, et +quelquefois c'est l'ami qui blesse sans le savoir celui qui lui +est cher! la licence d'un seul homme cause tous ces trépas. +Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie +eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»</p> + +<p>CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en +peinture: car le chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois +ébranlée, s'agite par son propre poids, et il faut peu de chose +pour en tirer de lamentables sons. C'est ainsi que Lucrèce gémit +en s'adressant à la tristesse et aux douleurs tracées par +l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte leurs regards.</p> + +<p>CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque +figure qu'elle trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné +qui a l'air malheureux et qui regarde les Phrygiens. +Son visage, quoique plein de soucis, trahit une espèce de joie. +Il s'avance vers Troie avec une coupe de bergers, si résigné +que sa patience semble mépriser ses maux.</p> + +<p>CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours, +pour lui donner une habile dissimulation, un air d'innocence, +une démarche humble, un regard calme, des yeux humides de +larmes, un front ouvert et prêt à accueillir l'infortune, des +joues ni pâles ni colorées, mais où se mêlaient si bien les deux +nuances que sa rougeur ne trahissait point le crime, ni sa pâleur +l'âme perfide des traîtres.</p> + +<p>CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il +avait un tel aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets +desseins, que le soupçon lui-même ne se serait pas douté +que la ruse perfide et le parjure parvinssent à produire de si +noirs orages dans un si beau jour, et à souiller d'un crime +infernal une forme aussi angélique.</p> + +<p>CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par +cette douce ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit +et perdit le crédule Priam, et dont les paroles, comme un +feu dévorant, consumèrent les splendeurs de la riche Ilion, +aux grands regrets des cieux, tellement que les étoiles s'élancèrent +de leur sphère fixe, quand elles eurent perdu le miroir +où elles aimaient à se contempler.</p> + +<p>CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du +chef-d'oeuvre, et reproche au peintre son admirable talent. +Selon elle, il s'était trompé dans l'image de Sinon, en donnant +une âme si noire à un si beau corps. Elle le regarde, et +puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité est si +évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.</p> + +<p>CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...» +elle voulait ajouter: «se cache sous des traits semblables;» +mais l'aspect de Tarquin s'offrit à son esprit, et au lieu de +continuer, elle reprit et changea le sens de ses paroles en disant: +«Oui, il n'est que trop possible qu'un tel visage cache +un coeur criminel.</p> + +<p>CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté +si triste, si fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur +et une pénible route), de même je vis arriver Tarquin +armé, avec la même bonne foi au dehors et les mêmes vices +au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi accueilli +Tarquin, et mon Ilion a péri.</p> + +<p>CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant +pleure touché des larmes feintes de Sinon. Priam! tu es +vieux, que n'es-Turanian prudent? Pour chaque larme qu'il répand, +un Troyen doit périr. C'est du feu qui sort de ses yeux et non +des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta pitié sont des +flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.</p> + +<p>CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans +le sombre enfer, car au milieu de la fureur, Sinon tremble +de froid, et un feu brûlant réside dans cette glace; ces +contraires s'unissent pour séduire les esprits faibles et leur +donner du courage. C'est ainsi que les larmes du perfide Sinon +trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen +de brûler sa Troie avec de l'eau.»</p> + +<p>CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente +colère, que toute patience est bannie de son sein: elle +déchire Sinon inanimé avec ses ongles, le comparant à cet +hôte dont le crime la force à se détester elle-même. Enfin, +elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je suis, ces blessures +ne lui feront aucun mal.»</p> + +<p>CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle +fatigue le temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis +l'aurore, et accuse la lenteur de l'une et de l'autre: le temps +si court lui paraît long dans ses angoisses. Quoique le poids +du chagrin soit accablant, il ne produit guère le sommeil, +et ceux qui veillent trouvent le temps bien long.</p> + +<p>CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant +d'images peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux +en plaignant ceux des autres et en contemplant le tableau de +leurs infortunes. Il en est qui sont soulagés, mais jamais guéris, +en songeant que leurs douleurs ont été éprouvées par +d'autres.</p> + +<p>CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin, +qui ne vient pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de +deuil; et, autour de ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit +des cercles d'azur qui, tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, +prédisent de nouveaux orages après ceux qui viennent de +passer.</p> + +<p>CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec +surprise. Les yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes, +sont rouges et irrités, et son teint si vermeil a été fané par +les soucis. Collatin n'a pas la force de lui demander comment +elle se porte, et tous deux restent immobiles comme +d'anciennes connaissances longtemps absentes et surprises du +hasard qui les réunit.</p> + +<p>CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence +en ces termes: «Quel fatal événement est donc survenu, et +pourquoi trembles-tu, ma bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé +tes belles couleurs? Pourquoi ce vêtement de deuil? Révèle-nous, +ma femme chérie, la cause de tant de douleurs, afin +que nous puissions te secourir.»</p> + +<p>CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir +prononcer une parole. Enfin, suppliée de répondre, elle +se prépare humblement à faire connaître que son honneur a +été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin et ses compagnons +attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec une douloureuse +attention.</p> + +<p>CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément +de ses larmes, commence le mélancolique chant de sa +mort.</p> + +<p>«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un +attentat qui ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs +que de paroles, et il serait trop long de raconter toutes +mes plaintes avec une seule langue.</p> + +<p>CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, +cher époux, qu'un étranger est venu et s'est couché sur le +coussin où tu avais coutume de reposer ta tête fatiguée; et de +tout ce que tu pourras imaginer que la violence ait pu me +faire, hélas! rien n'a été épargné à ta Lucrèce.</p> + +<p>CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à +à pas comptés dans ma chambre un homme armé d'un glaive +étincelant et d'une torche; il m'a dit à voix basse: Réveille-toi, +dame romaine, accueille mon amour, ou je te livre à une +éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains ma passion.</p> + +<p>CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs, +à-t-il ajouté, je tue un de les plus hideux valets et je t'immole +ensuite, dans l'intention de jurer que je vous ai surpris +dans d'impudiques embrassements, et que j'ai frappé les coupables. +Cet acte fera ma gloire et ton éternelle infamie.</p> + +<p>CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive +sur mon sein, jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas +pour prononcer une autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, +et qu'on n'oublierait jamais dans la puissante Rome +l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de son valet.</p> + +<p>CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais +faible encore par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire +me défendit de parler et de lui faire entendre la voix de +la justice. Dans sa fureur de débauche, il prétendit que ma +beauté avait volé ses yeux; et quand le juge se plaint d'avoir +été volé, le prisonnier meurt.</p> + +<p>CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même, +ou du moins accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang +est souillé par cet affront, mon âme est pure et sans tache. +Mon âme n'a point été contrainte ni complice de ma faiblesse, +elle est restée innocente et désespérée dans son asile +empoisonné.»</p> + +<p>CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances +ruinées, la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement +immobiles, et la voix tremblante de douleur, commence +à agiter ses lèvres pâles pour exhaler la souffrance qui +arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts, ses paroles expirent +sur ses lèvres.</p> + +<p>CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante +dépasse la vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans +son orgueil, et rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a +forcée à cette fuite rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient +furieuse encore. C'est ainsi que les soupirs et la douleur +de Collatin pressent les paroles qui rentrent aussitôt dans son +sein.</p> + +<p>CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en +ces termes sa rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore +à ma douleur; la pluie ne saurait tarir un torrent; ma peine, +déjà si cruelle, le devient encore davantage à la vue de ta fureur; +qu'il suffise donc de deux yeux en larmes pour pleurer +notre commune infortune.</p> + +<p>CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour +de celle qui te charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce, +écoute-moi; venge-toi immédiatement de celui qui s'est fait +mon ennemi, le tien, le sien; suppose que lu me protèges +contre le crime déjà commis: il est trop tard, mais que le +traître meure; car la clémence de la justice alimente l'iniquité.</p> + +<p>CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, +ajoute-t-elle en s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin, +engagez-moi votre honneur que vous poursuiviez sans +délai la vengeance de mon affront; car c'est une action méritoire +de punir l'injustice, et par leur serment les chevaliers +sont obligés de venger las injures faites aux dames.»</p> + +<p>CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents +s'empresse avec générosité de promettre fidélité aux voeux de +la chevalerie; chacun est impatient de connaître l'odieux ennemi +de Lucrèce; mais à peine avait-elle commencé son dernier +aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez, dit-elle, comment +puis-je me laver de cette tache involontaire?</p> + +<p>CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle +d'horribles circonstances m'ont forcée? mon âme qui +reste pure est-elle affranchie de cette souillure, ou mon honneur +est-il à jamais perdu? à quelle condition puis-je le réparer? +la source empoisonnée se purifie elle-même; pourquoi +ne le pourrais-je pas comme elle?»</p> + +<p>CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent +que son âme innocente purifie la tache de son corps, tandis +qu'avec un triste sourire elle détourne son visage où les larmes +ont gravé l'impression profonde de l'infortune. «Non, non, +dit-elle, jamais une femme ne pourra dans l'avenir se prévaloir +de mon excuse pour s'excuser.»</p> + +<p>CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se +briser, elle prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,» +dit-elle; mais elle ne put dire autre chose que «lui;» enfin, +après une longue hésitation et des sanglots: «C'est lui, lui, +mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui qui guide ma main, +et m'oblige à me faire cette blessure.»</p> + +<p>CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent +un coupable couteau qui en fit sortir son âme: ce coup +la délivra de la profonde inquiétude et de la prison impure +où elle respirait; ses soupirs repentants aidèrent son essor +vers les nuages, et la date de sa vie fut effacée par le sang de +ses blessures.</p> + +<p>CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés +par cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce, +témoin de sa mort, se précipita sur son cadavre sanglant. +Brutus tira le couteau de la blessure; et, en ce moment, son +sang, comme indigné, repoussa le fer meurtrier.</p> + +<p>CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise, +en deux ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre +son corps isolé, qui demeure au milieu de cette onde effrayante, +comme une île qu'on vient de ravager et de dépeupler; +une partie de ce sang reste pur et rouge, et une autre se +noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.</p> + +<p>CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une +eau qui semble pleurer sur sa souillure; et depuis, comme +plaignant les malheurs de Lucrèce, le sang corrompu a toujours +une partie aqueuse, et le sang pur conserve sa couleur +de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est ainsi putréfié.</p> + +<p>CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius; +elle m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller. +Si dans l'enfant est l'image du père, où vivrai-je maintenant +que Lucrèce n'est plus? Ce n'était pas pour cette fin que +tu étais sortie de mes flancs: si les enfants précèdent les pères +dans la tombe, nous sommes donc leurs fruits, ils ne sont plus +les nôtres.</p> + +<p>CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton +doux visage ma vieillesse qui semblait renaître; ce miroir +jadis si beau, et maintenant obscurci, ne me montre plus +qu'un triste squelette usé par le temps; oh! tu as ravi mon +image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon miroir, +que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.</p> + +<p>CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus +longtemps, si ceux qui devraient survivre cessent ainsi de +vivre. La mort destructive domptera-t-elle les forts pour laisser +la vie à la faiblesse chancelante? les vieilles abeilles meurent, +les jeunes occupent la ruche. Vis donc, chère Lucrèce; +reviens à la vie, et vois ton père mourir au lieu de toi.»</p> + +<p>CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe, +et dit à Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans +le sang glace de Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et +semble expirer avec son épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile +le rappelle à lui pour vivre et venger sa mort.</p> + +<p>CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme +un sceau sur sa langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si +longtemps ses paroles consolantes pour le coeur, commence à +parler; mais sur ses lèvres se pressent de faibles accents, si +confus que personne ne pouvait en distinguer le sens.</p> + +<p>CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé +clairement, mais entre ses dents, comme s'il déchirait +ce nom; c'est une tempête qui se prépare et qui accumule ses +vents et ses ondes jusqu'à ce que la pluie tombe. Enfin le père +et le fils pleurent également et à l'envi, l'un sa fille, l'autre +son épouse.</p> + +<p>CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut +plus la posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle +est à moi, répond l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma +douleur: que personne ne se vante de la pleurer, car elle était +à moi seul; elle ne doit être pleurée que par Collatin.»</p> + +<p>CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie +dont elle a tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur, +malheur, dit Collatin; elle était mon épouse, je la possédais, +c'est mon bien qu'elle a tué.» Les mots de fille et +d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la vie de Lucrèce, répondait +à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»</p> + +<p>CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de +Lucrèce, voyant cette rivalité de douleur, commence à rendre +à son intelligence son orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa +folie apparente dans la blessure de Lucrèce. Parmi les Romains, +Brutus était considéré comme les fous à la cour des +rois, pour ses bons mots et ses extravagantes saillies.</p> + +<p>CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur +sous lequel se déguisait une profonde politique, et il fait usage +de son esprit longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin: +«Romain outragé, dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou +supposé et mal connu donne une leçon à ton expérience.</p> + +<p>CCLXI.--«Quoi donc! Collatin, la douleur guérit-elle la +douleur? les blessures soulagent-elles les blessures? le chagrin +apporte-t-il un remède au chagrin? est-ce te venger que +de te frapper toi-même pour cet attentat qui coûte la vie à la +belle Lucrèce? Cette puérilité vient d'une âme faible. Ta malheureuse +épouse s'est abusée en se tuant de la main qui aurait +dû tuer son ennemi.</p> + +<p>CCLXII.--«Vaillant Romain, n'abaisse pas ton coeur à ces +lamentations et à ces larmes; mais fléchis le genou avec moi +pour m'aider à supplier les dieux de Rome de permettre que +la force de nos bras bannisse les oppresseurs abominables qui +déshonorent Rome par leurs forfaits.</p> + +<p>CCLXIII.--«Voici, par le Capitole que nous adorons, par +ce chaste sang si injustement souillé, par le soleil qui nous +éclaire et renouvelle les richesses de la nature, par tous nos +droits comme citoyens de Rome, par l'âme de cette chaste +Lucrèce qui naguère encore nous confiait ses affronts, par ce +couteau sanglant, nous vengerons la mort de cette femme +fidèle.»</p> + +<p>CCLXIV.--Il dit, appuie sa main sur son coeur et baise le +fatal couteau pour consacrer son serment: il excite ses amis à +le répéter avec lui. Tous le regardent avec surprise et l'écoutent +parler, puis ils s'agenouillent à ses côtés: Brutus répète +son serment solennel, tous jurent d'y être fidèles.</p> + +<p>CCLXV.--Quand ils eurent prononcé ce voeu de vengeance, +ils résolurent de porter Lucrèce à Rome pour exposer à tous +les yeux le corps sanglant, et publier ainsi le noir attentat de +Tarquin. Ce projet s'exécute aussitôt, et les Romains applaudissent +au décret qui bannit à jamais Tarquin.</p> + +<br> +<p>FIN DE LA MORT DE LUCRÈCE. </p> + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La mort de Lucrèce, by +William Shakespeare, 1564-1616 + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DE LUCRÈCE *** + +***** This file should be named 26757-h.htm or 26757-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/7/5/26757/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> + +</html> + + + + diff --git a/26757-page-images/f0361.png b/26757-page-images/f0361.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9e1d4d0 --- /dev/null +++ b/26757-page-images/f0361.png diff --git a/26757-page-images/f0362.png b/26757-page-images/f0362.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d92f8fc --- /dev/null +++ b/26757-page-images/f0362.png diff --git a/26757-page-images/f0363.png b/26757-page-images/f0363.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..66ea559 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