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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) + Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans + +Author: Jean-François Marmontel + +Annotator: Maurice Tourneux + +Release Date: September 4, 2008 [EBook #26531] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +MÉMOIRES DE MARMONTEL + +PUBLIÉS AVEC PRÉFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX + +TOME PREMIER + +PARIS + +LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES + +M DCCC XCI + + + + +PRÉFACE + + + + +I + + +Les Mémoires d'un Père pour servir à l'instruction de ses enfants _ont +été, comme le rappelle deux fois l'auteur, rédigés dans ce hameau +d'Abloville, dépendant de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), où il s'était +réfugié en 1792, et où il revint mourir après un court passage au +Conseil des Anciens. Marmontel a donc retracé, ses souvenirs tout à fait +au déclin de sa vie, loin de ses notes, s'il en avait pris, séparé de +ses amis survivants et dépouillé de ses pensions et de ses places. Aussi +n'est-il pas étonnant qu'il ait commis quelques inexactitudes plus ou +moins involontaires dans le récit de ses premières années, ou porté un +jugement prématuré sur les événements qui avaient bouleversé sa paisible +existence. La part faite à ces défaillances fort excusables, et à des +appréciations nécessairement partiales, l'auteur_ _s'est trop +complaisamment étendu sur les diverses phases de sa vie pour qu'il y ait +lieu de reprendre_ ab ovo _sa biographie, et il suffira d'en rappeler +ici les derniers traits. + +Parti de Paris le 4 avril 1792, avec sa femme, ses trois enfants, une +servante et un domestique[1], Marmontel s'arrêta d'abord à +Saint-Germain, près d'Évreux, puis se fixa au hameau d'Abloville, où il +acheta une maison de paysan et deux arpents de terre. Il ne semble pas +d'ailleurs que, sauf pendant les quelques jours qu'il dut passer à +Aubevoie pour fuir la maladie contagieuse à laquelle avait succombé le +précepteur de ses enfants, il ait été inquiété ni dénoncé. Bien lui en +prit toutefois, suivant Morellet, de n'être pas resté à Paris, car le +commissaire qui arrêta Florian à Sceaux semblait tout disposé à lui +donner pour compagnon de captivité le secrétaire perpétuel de +l'Académie, dont il n'ignorait ni la fuite ni la résidence. Confiné dans +une solitude prudente, Marmontel trouva un apaisement à ses alarmes et à +ses regrets en écrivant de_ NOUVEAUX CONTES MORAUX _qui ne valaient pas +les premiers, de petits traités de grammaire, de logique, de +métaphysique et de morale, à l'usage de ses enfants, et enfin ses_ +MÉMOIRES, _qui, si leur titre ne le disait expressément, ne semblaient +pas avoir la même destination. + +Le 14 nivôse an III (3 janvier 1793), sur le rapport de M.-J. Chénier, +et sans qu'il paraisse l'avoir sollicité, il fut compris pour une somme +de 3,000 livres dans les encouragements accordés par la Convention aux +artistes et aux gens de lettres. Mais, lors de la création de +l'Institut, la même année, il n'y fut appelé qu'à titre d'associé non +résidant, pour la section de grammaire. Au mois de germinal an V (avril +1797), Marmontel fut, comme il nous l'apprend lui-même, convoqué à +l'assemblée électorale d'Evreux, et nommé représentant du département de +l'Eure, avec le mandat spécial de réclamer le rétablissement des +cérémonies catholiques. Fidèle à cet engagement, il rédigea une_ OPINION +SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, _qu'il n'eut pas l'occasion de lire à +la tribune, mais que ses héritiers imprimèrent à la suite de ses_ +MÉMOIRES. _Par contre, ils n'ont (pas plus que ses autres éditeurs) +accordé le même honneur à un rapport qui, à tous égards, ne méritait +point un si injuste oubli. + +À la fin de 1795, l'encombrement des «dépôts littéraires», où s'étaient +accumulées les bibliothèques des communautés religieuses supprimées en +1790, des émigrés et des condamnés, était devenu tel que le Directoire +invita l'Institut à lui présenter ses vues sur les moyens d'y remédier. +L'Institut, par l'organe de Langlès, rapporteur de la commission, +proposait d'accorder à la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques +de Paris un droit de prélibation, de répartir le surplus entre les +bibliothèques des départements et des écoles centrales, et de liquider +la masse énorme des livres de théologie et de jurisprudence tombés au +rebut, soit par voie d'échanges avec l'étranger, soit par des ventes aux +enchères. Tandis que Camus faisait passer, le 30 floréal, une motion +conforme au conseil des Cinq-Cents, Marmontel, en son nom et en celui +des deux collègues qui lui avaient été adjoints, Ysabeau et Portalis, +présentait des conclusions toutes différentes[2]. Il y insiste avec +raison sur la nécessité de distinguer quels livres conviennent à une +bibliothèque plutôt qu'à une autre, réclame un choix scrupuleux dans les +livres mis à la disposition des élèves des écoles centrales, et plaide +incidemment la cause des émigrés, dont la plupart réclamaient leur +radiation: «Eh! quoi, s'écriait-il, dans un naufrage où tant de +malheureux ont péri, où tant d'autres luttent contre les flots qui les +repoussent du rivage, tandis qu'il en aborde tous les jours quelques-uns +et que nous avons l'espérance d'en voir sauver un plus grand nombre, y +aurait-il de l'humanité à ériger en loi la dispersion de leurs débris?» +Combattu par Camus et par Creuzé-Latouche, l'ajournement proposé par +Marmontel fut écarté, et la loi du 26 fructidor an V, qui consacrait les +propositions de l'Institut, fut promulguée. + +Dans l'intervalle, le coup d'État du 18 fructidor avait dépossédé +Marmontel de son mandat. Il abandonna aussitôt l'appartement de la place +de la Ville-l'Évêque, qu'il partageait avec la famille Chéron, alliée de +Morellet[3], et dut regagner Abloville. C'est là que, frappé d'une +attaque d'apoplexie, il s'éteignit le 9 nivôse an VIII (31 décembre +1799), à minuit. Conformément au désir qu'il avait eu encore la force +d'exprimer, il fut enterré dans son propre jardin, selon les rites +catholiques, en présence de sa femme, de ses deux plus jeunes fils et +des amis qui ont signé l'extrait mortuaire[4]. Son fils aîné, Albert, +employé dans la maison de banque de M. Hottinger, ne put être prévenu +assez tôt pour assister à la cérémonie. Morellet, qui l'excuse dans la +première de deux lettres communiquées par M. Jules Claretie à Albert de +la Fizelière[5], écrivait de nouveau à Mme Marmontel, le 15 nivôse (5 +janvier 1800): «J'ai été sensiblement touché de l'offre des bons MM. +Pelou, pour recueillir ces précieux restes dans ce joli jardin de la +Rivette où notre ami a trouvé un asile ouvert par l'amitié et les +vertus, et qu'il était si digne d'habiter. C'est certainement là ce +qu'il y a de plus décent, de plus capable d'honorer sa mémoire; un +monument que les gens de bien et les gens de goût voudront visiter sera +bien mieux placé dans un lieu agréable, accessible, habité par ses amis +et les enfants et petits-enfants de ses amis, que dans votre chaumière, +que je désire d'ailleurs que vos enfants et vous conserviez +précieusement.» Mais, respectueuse des volontés suprêmes de son mari, la +veuve ne consentit pas à cette translation, et, jusqu'en 1866, l'humble +pierre fut un but de promenade pour les curieux de passage à Gaillon et +une source de profit pour les paysans qui en avaient organisé +l'exhibition. Elle était tout à fait délabrée et abandonnée lorsque, le +8 novembre 1866, les derniers représentants du nom de Marmontel, +l'éminent professeur au Conservatoire de musique et sa cousine, Mme Anne +Marmontel (née Beynaguel), procédèrent, non sans de longs pourparlers, à +une inhumation définitive dans un terrain concédé par la municipalité au +cimetière de Saint-Aubin-sur-Gaillon_. + + + + +II + + +_En annonçant dans un même paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla +et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE faisait observer que la +littérature, la géométrie et l'histoire naturelle perdaient à la fois +leurs doyens, et formait des voeux pour que la mémoire du premier, «bien +qu'il n'appartînt, plus à aucune association littéraire»,--ce qui +n'était pas tout à fait exact,--ne fût pas privée du juste hommage qui +lui était dû. L'Institut national à Paris, les Lycées, qui reprenaient +en province la succession des Académies jadis si nombreuses, +s'efforçaient alors de rattacher le passé au présent en évoquant +publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs +anciennes listes. C'est ainsi que, dès le 30 germinal an VIII (20 avril +1800), le citoyen Taverne lut devant le Lycée de Toulouse un_ ÉLOGE _de +l'ancien lauréat des Jeux floraux, dont il n'y a guère à tirer qu'une +anecdote plus ou moins controuvée[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas +plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imaginée sur +son nom même par Armand Gouffé, Tournay et Vieillard, pour glorifier +l'auteur de_ BÉLISAIRE, et représentée en fructidor an XI sur le théâtre +du Vaudeville. Les auteurs purent impunément montrer Mme de Pompadour +(morte en 1764) s'efforçant de détourner les foudres de la Sorbonne +prêtes à frapper_ BÉLISAIRE (1767), _Marmontel rimant au château de +Ménars l'opéra de_ DIDON (écrit en 1784), Marigny lui demandant +(toujours en 1767) quand on représenterait sa_ CLÉOPÂTRE _(jouée en +1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour «de jolis +couplets sans calembours et tout à fait exempts de mauvais goût». Quant +à la donnée même du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les +curieux qui la voudraient connaître soit à l'analyse du_ MAGASIN +ENCYCLOPÉDIQUE, _soit au texte lui-même, car la pièce a été imprimée[7]. + +Ce nouvel «hommage» était depuis longtemps oublié quand les_ MÉMOIRES +D'UN PÈRE, publiés en 1804, étaient dans toutes les mains, et que +Morellet lut enfin devant ses confrères de la seconde classe de +l'Institut (12 thermidor an XIII--30 juillet 1805) un_ ÉLOGE _dont la +dernière partie est précisément consacrée à répondre aux critiques +provoquées par les testimonia posthumes de son neveu. + +Depuis la révélation déjà lointaine des_ CONFESSIONS _de Rousseau, et +bien avant celle des_ LETTRES _de Mme du Deffand, ou de la_ +CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en +circulation plus de noms célèbres, ni ranimé plus de polémiques tant sur +les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la +société renaissante: l'un, celui des «dévots», rendait responsable des +crimes de la Révolution tout le siècle qui l'avait précédée, et +volontiers en eût aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux, +celui des «idéologues», défendait pied à pied des conquêtes dont il +avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attaché qu'il n'ignorait +pas ce qu'elles avaient coûté[8]. + +Ces querelles plus politiques que littéraires, dont la personnalité de +Marmontel fut bien moins le sujet que le prétexte, ont été parfaitement +résumées, et, si j'ose dire, compensées dans une étude intitulée +précisément:_ DES MÉMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A +FAITES. _Cette étude, signée E. H. (Mme Guizot, née Pauline de Meulan), +publiée dans les_ ARCHIVES LITTÉRAIRES DE L'EUROPE, _tome VIII (1805), +p. 124-141, n'a pas été recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes +où elle a réuni sous ce titre:_ LE TEMPS PASSÉ, _les articles fournis +au_ PUBLICISTE _par des membres de sa famille, et cette omission a +d'autant plus lieu de surprendre que tout le début de l'article a été +reproduit dans ce journal à la date du 7 ventôse an XIII (26 février +1805). C'est assurément l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et +l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggérées à +Sainte-Beuve par la lecture de ces mêmes_ MÉMOIRES, _notamment sur la +tendance de Marmontel à tout embellir, hommes et choses, d'un coloris +«bienveillant et amolli», et à refaire, vaille que vaille, les discours +tenus à lui ou par lui dans une circonstance mémorable. + +Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent portés à la +même date sur les_ MÉMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restèrent +ignorés des contemporains: l'un est inédit, l'autre n'a vu le jour que +dans les oeuvres posthumes de son auteur. + +Jacques-Henri Meister, retiré à Zurich, continuait, pour quelques +souscripteurs la correspondance littéraire dont Grimm lui avait, dès +1774, cédé la clientèle, et il demandait volontiers à ses amis de Paris +de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de +Diderot, était du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle +lui répondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]: + + J'ai lu les _Mémoires_ de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a + été de me reporter au temps de ma jeunesse, aux époques où j'ai vu + et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-même, il s'est peint, ce + me semble, tel qu'il était: courant après la fortune, faisant la + cour à ceux qui pouvaient le mener à son but d'ambition, de succès + littéraires ou d'argent, aimant le plaisir de manière à n'aller que + dans les sociétés où il se trouve, et changeant de société sans + chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant à aucune + assez pour l'empêcher d'en vouloir une autre. Il parle assurément + très bien de mon père, mais pendant sa maladie, qui a duré dix-neuf + mois, il n'a envoyé qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et + n'est jamais venu le voir. Ce n'était pas par projet, c'est qu'il + n'y a pas pensé, et sûrement il aura appris sa mort comme une + nouvelle de gazette. Ce qui me déplaît fort, c'est que, pour + l'instruction de ses enfants, il leur ait appris à recueillir de la + façon la plus dangereuse tous les détails de la vie domestique où + la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manière plus + propre à réconcilier avec l'ignorance et la sottise, à faire fuir + comme la peste les gens d'un esprit un peu supérieur? Je ne vois + personne qui ne fasse cette réflexion. L'intérieur d'une société + n'est-il pas sacré? Comment! des maîtres de maison, s'ils supposent + qu'un individu peut être indiscret, avertiront leurs convives, ils + tairont à leurs amis les défauts qu'ils observent, et pendant + qu'ils dépensent ainsi leur estime, leur amitié, souvent leur + admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont à + espérer de leur confiance est de se voir un beau jour peints, + traduits au tribunal de la société qui leur succède, et cela sans + considérer si l'on ne fait pas grande peine à leurs parents! Si + j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne + recevrais que des imbéciles, pour être à l'abri des éloges ou des + critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renoncé à la + sûreté du commerce, sans laquelle la société n'est qu'une ruche + d'insectes très dangereux. Voilà, mon ami, tout ce que m'a fait + penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis sûrement une des + personnes qui l'ont lu avec le plus d'intérêt et de plaisir. + +_À cette appréciation sévère, où perce une pointe de ressentiment +personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus +net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, «un +homme du XVIIIe siècle», de L.-P. Roederer. Sa lettre à M. de V..., du 23 +frimaire an XIII (19 décembre 1805), montre très bien le fort et le +faible, des_ MÉMOIRES[10]. + +J'ai lu en entier les _Mémoires_ de Marmontel. Il n'y a guère que les +deux premiers volumes qui répondent à ce titre, car, quand l'auteur +raconte les commencements de la Révolution, il est historiographe de +France, et non historien de lui-même. Il n'est pas vrai, comme le disent +bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est +pleine de détails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas +tout vu. + +Il est évident pour moi que tout ce qui regarde les temps antérieurs à +la Convention a été rédigé dans la vue de remplir le devoir de la place +d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laissé de +l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa _Lettre sur le Sacre de Reims_ +est au-dessous du médiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement +de la Révolution est quelque chose. La politique était chose trop +compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il était accoutumé +à pénétrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il +très bien des caractères de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffère +très peu des femmes; mais, quand il veut nous représenter l'âme d'un +politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou +d'un homme d'État, le burin s'émousse dans ses mains, et nul trait ne +ressort. + +Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue +proprement ses _Mémoires_, deux sentiments distincts m'ont frappé, et je +les ai conservés après la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su +rendre la pauvreté aimable, intéressante, noble, en lui donnant de +l'esprit et de l'âme, et le second, c'est qu'il rend la grandeur +parfaitement ridicule et méprisable quand il la trouve sans moeurs, sans +raison, sans esprit. Je lui sais gré de ces deux effets; il est bon de +montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les +maîtres du monde; que, partout où pénètre leur lumière, il y a de +l'intérêt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu. + +J'ai remarqué avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la +Révolution, même en plaidant pour la liberté du culte catholique, avait +été conséquent; qu'il n'avait rétracté ni eu besoin de rétracter les +principes de sa philosophie pour se déchaîner contre les horreurs +commises par des scélérats qui n'avaient pas plus de rapport avec la +philosophie qu'avec l'Évangile, où la doctrine dite des _Sans-Culottes_ +est expressément établie. Je conclus de là que, si tous les confrères de +Marmontel avaient, comme lui, poussé leur carrière jusqu'au delà de la +Révolution, comme lui, sans se démentir plus que lui et en se conformant +aux principes professés par eux durant toute leur vie, ils auraient eu +horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, même avant et depuis. Il +me paraît donc que ces _Mémoires_ sont un témoignage en faveur des +philosophes du XVIIIe siècle, et contre les crimes qui en ont déshonoré +la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger. + +Il me paraît, au reste, que le prodigieux succès de ces _Mémoires_, que +tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du +peu de succès qu'ont obtenu, _hors de leur parti_, les détracteurs jurés +de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les +chevaliers de la perfectibilité. L'intérêt qu'inspirent ces _Mémoires_ +tient en très grande partie à celui que le XVIIIe siècle et les hommes +qui l'ont honoré continuent d'inspirer aux gens sensés du XIXe. Il y a +de quoi rire à voir tant d'efforts répétés tous les matins par tant de +fripons déguisés, sous tant de prétextes divers, pour nous faire rougir +du XVIIIe siècle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si +parfaitement inutiles. + + + + +III + + +_Les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, _de même qu'un travail sur la_ RÉGENCE DU DUC +D'ORLÉANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent présentés +au public comme imprimés «sur le manuscrit autographe», et cette +spécification, que la_ DÉCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas +absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant à ce que +l'original même de Marmontel eût servi de copie aux compositeurs de +l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun +retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent +remplacés par des initiales. Si, grâce aux recherches de M. Ernest +Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs +de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour +deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait être +Mlle Saugrain, à qui j'avais tout d'abord songé, et les initiales de +l'autre ne constituent pas une probabilité suffisante en faveur de la +seconde, Mme de La Popelinière, fille de M. de Mondran, président au +parlement de Toulouse. Quant à l'abbé M. (Maury) et M. de L. H. (La +Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort à cette date depuis +quelques mois seulement, il n'était point difficile de deviner, et il +eût été puéril de respecter un incognito aussi transparent. + +Au moment où il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel, +s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune +auprès des lecteurs de ses charmants_ MÉMOIRES, _déclare qu'il ne s'est +peint qu'_en buste, _et cette réticence est assez extraordinaire de la +part d'un homme qui ne nous a rien dissimulé de ses amours avec la +facile Gaussin, l'altière Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre, +ni même de ses passades avec les nymphes folâtres chargées, à Passy, de +ranimer la sénilité précoce de La Popelinière. On peut s'étonner à bon +droit qu'il ait ainsi étalé aux yeux de ses enfants ce qu'un père garde +d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, «cela forme un +trait de moeurs de plus, et le ton général de bonhomie et de naturel qui +règne dans l'ensemble fait tout passer». Si la morale en souffre, +l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gré aux dépositaires +des_ MÉMOIRES _de n'avoir point compris leur tâche comme l'auraient +pratiquée certains éditeurs de nos jours. + +L'édition originale est précédée d'un avertissement de deux pages et +suivie d'une post-face non moins brève, d'une table des matières et de +l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont +remplacées ici par la présente Préface, par une annotation continue, par +une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms +cités. + +Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des éditions +antérieures à celle-ci:_ + +OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRÉTAIRE +PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, IMPRIMÉES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE +DE L'AUTEUR. MÉMOIRES. _Paris, Xhrouet, Déterville, Lenormant, Petit, an +XIII-1804, 4 vol. in-8° ou in-12. Les exemplaires des deux tirages +déposés à la Bibliothèque nationale portent la signature autographe de +Xhrouet, imprimeur-éditeur. + +Heinsius et Kayser mentionnent une édition française publiée l'année +suivante chez G. Fleischer, à Leipzig, 4 vol. in-12._ + +--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND +POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE +EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._ + +--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE +MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN +FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12. + +(D'après un catalogue; peut-être est-ce la précédente traduction dont on +a renouvelé le titre. Elle n'est pas mentionnée par Watt.) + +Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker +et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8°). +Le British Museum en possède une autre par Muller (Hamburg et Mainz +(Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tête du tome +II. Oettinger indique également une traduction italienne par Camillo +Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8°)._ + +--MÉMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées +par Saint-Surin (Verdière,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8°). _Cette +réimpression est précédée de l'_ÉLOGE _de Morellet et suivie de +l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, Étienne +Ledoux, acquéreur du solde de l'édition, fit réimprimer à son nom des +titres particuliers afin d'écouler séparément les divers ouvrages de la +collection._ + +--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes, _nouvelle +édition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol. +in_-12. _Mêmes adjonctions qu'au tirage in_-8°. + +--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées par +Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8° _compacts_). + +--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Paris, Étienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8°. +_Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique +de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont ornés d'un détestable +frontispice représentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins médiocre +portrait signé:_ CHOQUET del., 1818, gravé par Leroux, _dont un tirage +moins usé accompagnait déjà l'édition de_ 1818. _Il a néanmoins son +intérêt, car il a été visiblement copié sur l'original exposé par Roslin +au Salon de_ 1767. «_Il est ressemblant, écrivait Diderot, mais il a +l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques +chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHÈRE) _à des filles_.» + +--MÉMOIRES DE MARMONTEL, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, +PRÉCÉDÉS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIÈRE (_Firmin Didot_, 1846, +in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothèque des Mémoires relatifs à +l'histoire de France pendant le XVIIIe siècle. + +_Dans l'introduction, où il est question de tout et accessoirement des_ +MÉMOIRES, _Barrière allègue qu'il a supprimé les neuf derniers livres +parce que Marmontel n'avait pas le «burin de Tacite». L'éditeur n'a +corrigé aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout +commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MÉMOIRES _de +Mme d'Épinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_ +MÉMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_. + +--MÉMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE ÉDITION À l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC +INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABBÉ J.-A. +FOULON, LICENCIÉ ÈS-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SÉMINAIRE DE PARIS. +_Paris, à la Librairie des livres illustrés de Plon frères_, 1850, +in-8°. _Le faux-titre porte:_ Bibliothèque des familles chrétiennes et +des maisons d'éducation, publiée sous le patronage de l'épiscopat. + +_Ce n'était pas une mince besogne que de transformer les_ MÉMOIRES _en +un livre d'édification, et, à ce point de vue, cette édition, devenue +d'ailleurs très rare, parce qu'elle a dû être accaparée par la clientèle +spéciale à laquelle on la destinait, est une véritable curiosité +bibliographique. L'abbé Foulon n'y est pas allé, comme on dit, de main +morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait à penser que +jusqu'au jour de son mariage (à cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut +pas tout à fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours +de théâtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des mésaventures +conjugales de La Popelinière. Rien ne trouve grâce devant l'austère +censeur, pas même cette phrase assez innocente sur Mme Necker: «Elle +dansait mal, mais de tout son coeur», ni, dans un autre ordre d'idées, +les confidences du supérieur des Jésuites de Clermont sur l'art de +s'agrandir, sans bourse délier, au détriment des voisins, ni le dialogue +du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux +retouches de détail, passe encore si «le plus crasseux et le plus cagot +des séminaires» devint «le plus pauvre»; mais l'abbé Foulon excède la +mesure quand il fait exprimer à Marmontel tout le contraire de sa +pensée. «J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son séjour à +Bordeaux), les facéties qu'on imprimait contre un homme qui méritait +d'être châtié de son insolence» (Le Franc de Pompignan); l'abbé imprime: +«... contre un homme_ qu'on ne ménagea pas assez», _et tout ce qui suit +est tronqué. Les démêlés de l'auteur de_ BÉLISAIRE _avec la Sorbonne, +avec Christophe de Beaumont, avec les évêques de Noyon et d'Autun, ne +sont pas escamotés avec moins de désinvolture, et remplacés par ces +lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: «Tout le monde +connaît la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les +détails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France +entière. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent à se +reprocher des torts réciproques. Quant aux miens, je les rétracte avec +franchise.» Par contre, il a donné en entier les livres XII-XX, sauf les +toutes dernières lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il +s'arrête: «Je ne me suis peint qu'en buste», est, cette fois, +parfaitement justifiée. + +Mes prédécesseurs m'avaient, on le voit, laissé tout à faire, et j'ai dû +procéder à l'égard de ce texte comme s'il était inédit. À défaut de la +collation du manuscrit, à laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris à +tâche d'identifier les noms propres mal lus par les éditeurs de_ 1804 +_et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforcé +d'éclaircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rétablir +les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vérifications, que +n'auraient pu accomplir les anciens éditeurs, alors même que la pensée +leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et +la valeur des documents que l'érudition moderne met à notre disposition; +toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne +volonté eût échoué si je n'avais trouvé auprès de quelques-uns des +représentants de cette érudition soucieuse d'exactitude et de critique, +M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules +Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens à les remercier +ici. + +Loin d'étendre ce commentaire, je me suis efforcé d'ailleurs de le +restreindre à l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du +public auquel cette édition est présentée. Sans doute il eût été piquant +de rapprocher des témoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de +rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel +qu'il fut dans la société de son temps; mais il n'est point de lettré +qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothèque tous ces éléments de +comparaison, et ces lecteurs d'élite ne trouveront pas mauvais que j'aie +pris pour règle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca. + +MAURICE TOURNEUX. + + + + +MÉMOIRES D'UN PÈRE POUR SERVIR À L'INSTRUCTION DE SES ENFANS + + + + +LIVRE PREMIER + + +C'est pour mes enfans que j'écris l'histoire de ma vie; leur mère l'a +voulu. Si quelque autre y jette les yeux, qu'il me pardonne des détails +minutieux pour lui, mais que je crois intéressans pour eux. Mes enfans +ont besoin de recueillir les leçons que le temps, l'occasion, l'exemple, +les situations diverses par où j'ai passé, m'ont données. Je veux qu'ils +apprennent de moi à ne jamais désespérer d'eux-mêmes, mais à s'en défier +toujours; à craindre les écueils de la bonne fortune, et à passer avec +courage les détroits de l'adversité. + +J'ai eu sur eux l'avantage de naître dans un lieu où l'inégalité de +condition et de fortune ne se faisoit presque pas sentir. Un peu de +bien, quelque industrie, ou un petit commerce, formoient l'état de +presque tous les habitans de Bort[11], petite ville de Limosin où j'ai +reçu le jour. La médiocrité y tenoit lieu de richesse; chacun y étoit +libre et utilement occupé. Ainsi la fierté, la franchise, la noblesse du +naturel, n'y étoient altérées par aucune sorte d'humiliation, et nulle +part le sot orgueil n'étoit plus mal reçu ni plus tôt corrigé. Je puis +donc dire que, durant mon enfance, quoique né dans l'obscurité[12], je +n'ai connu que mes égaux; de là peut-être un peu de roideur que j'ai eue +dans le caractère, et que la raison même et l'âge n'ont jamais assez +amollie. + +Bort, situé sur la Dordogne, entre l'Auvergne et le Limosin, est +effrayant au premier aspect pour le voyageur, qui, de loin, du haut de +la montagne, le voit au fond d'un précipice, menacé d'être submergé par +les torrens que forment les orages, ou écrasé par une chaîne de rochers +volcaniques, les uns plantés comme des tours sur la hauteur qui domine +la ville, et les autres déjà pendans et à demi déracinés; mais Bort +devient un séjour riant lorsque l'oeil, rassuré, se promène dans le +vallon. Au-dessus de la ville, une île verdoyante que la rivière +embrasse, et qu'animent le mouvement et le bruit d'un moulin, est un +bocage peuplé d'oiseaux. Sur les deux bords de la rivière, des vergers, +des prairies et des champs cultivés par un peuple laborieux, forment des +tableaux variés. Au-dessous de la ville le vallon se déploie d'un côté +en un vaste pré que des sources d'eau vive arrosent, de l'autre en des +champs couronnés par une enceinte de collines dont la douce pente +contraste avec les rochers opposés. Plus loin, cette enceinte est rompue +par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des forêts, +des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne par une +des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux, +soit pour la hauteur de leur chute; phénomène auquel il ne manque, pour +être renommé, que de plus fréquens spectateurs. + +C'est près de là qu'est située cette petite métairie de Saint-Thomas, où +je lisois Virgile à l'ombre des arbres fleuris qui entouroient nos +ruches d'abeilles, et où je faisois de leur miel des goûters si +délicieux. C'est de l'autre côté de la ville, au-dessus du moulin et sur +la pente de la côte, qu'est cet enclos où, les beaux jours de fête, mon +père me menoit cueillir des raisins de la vigne que lui-même il avoit +plantée, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avoit +greffés. + +Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est +l'impression qui me reste des premiers sentimens dont mon âme fut comme +imbue et pénétrée par l'inexprimable tendresse que ma famille avoit pour +moi. Si j'ai quelque bonté dans le caractère, c'est à ces douces +émotions, à ce bonheur habituel d'aimer et d'être aimé, que je crois le +devoir. Ah! quel présent nous fait le Ciel lorsqu'il nous donne de bons +parens! + +Je dus aussi beaucoup à une certaine aménité de moeurs qui régnoit alors +dans ma ville; et il falloit bien que la vie simple et douce qu'on y +menoit eût de l'attrait, puisqu'il n'y avoit rien de plus rare que de +voir les enfans de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse étoit cultivée, et, +dans les collèges voisins, leur colonie se distinguoit; mais ils +revenoient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la ruche après +le butin. + +J'avois appris à lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies +de ma mère. Elles n'élevoient que des filles; mais, en ma faveur, elles +firent une exception à cette règle. Une demoiselle bien née, et qui, +depuis longtemps, vivoit retirée dans cet hospice, avoit eu la bonté d'y +prendre soin de moi. Je dois bien chérir sa mémoire et celle des +religieuses, qui m'aimoient comme leur enfant. + +De là je passai à l'école d'un prêtre de la ville, qui, gratuitement et +par goût, s'étoit voué à l'instruction des enfans. Fils unique d'un +cordonnier, le plus honnête homme du monde, cet ecclésiastique étoit un +vrai modèle de la piété filiale. J'ai encore présent l'air de bienséance +et d'égards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son +fils, le premier n'oubliant jamais la dignité du sacerdoce, ni le second +la sainteté du caractère paternel. L'abbé Vaissière (c'étoit son nom), +après avoir rempli ses fonctions à l'église, partageoit le reste de son +temps entre la lecture et les leçons qu'il nous donnoit. Dans le beau +temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de +mail dans la prairie, étoient ses seuls amusemens. Il étoit sérieux, +sévère, et d'une figure imposante. Pour toute société, il avoit deux +amis, gens estimés dans notre ville. Ils ont vécu ensemble dans la plus +paisible intimité, se réunissant tous les jours et tous les jours se +retrouvant les mêmes, sans altération, sans refroidissement dans le +plaisir de se revoir; et, pour complément de bonheur, ils sont morts à +peu d'intervalle. Je n'ai guère vu d'exemple d'une si douce et si +constante égalité dans le cours de la vie humaine. + +À cette école, j'avois un camarade qui fut pour moi, dès mon enfance, un +objet d'émulation. Son air sage et posé, son application à l'étude, le +soin qu'il prenoit de ses livres, où je n'apercevois jamais aucune +tache, ses blonds cheveux toujours si bien peignés, son habit toujours +propre dans sa simplicité, son linge toujours blanc, étoient pour moi un +exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire à un enfant +l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son père, laboureur +d'un village voisin, étoit connu du mien; j'allois en promenade, avec +son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon +vieillard en cheveux blancs! la bonne crème, le bon lait, le bon pain +bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux présages il se plaisoit à voir +dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe +semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que +du bien. Vingt ans après, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvés à +Paris sur des routes bien différentes; mais je lui ai reconnu le même +caractère de sagesse et de bienséance qu'il avoit à l'école; et ce n'a +pas été pour moi une légère satisfaction que celle de nommer un de ses +enfans au baptême. Revenons à mes premiers ans. + +Mes leçons de latin furent interrompues par un accident singulier. +J'avois un grand désir d'apprendre, mais la nature m'avoit refusé le don +de la mémoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je +lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tête; et, pour +les y fixer, c'étoit la même peine que si j'avois écrit sur un sable +mouvant. Je m'obstinois à suppléer, par mon application, à la foiblesse +de mon organe; ce travail excéda les forces de mon âge, mes nerfs en +furent affectés. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je +me levois sur mon séant, et, les yeux entr'ouverts, je récitois à haute +voix les leçons que j'avois apprises. «Le voilà fou, dit mon père à ma +mère, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin»; et l'étude +en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et, +au sortir de ma onzième année, mon maître ayant jugé que j'étois en état +d'être reçu en quatrième, mon père consentit, quoiqu'à regret, à me +mener lui-même au collège de Mauriac, qui étoit le plus voisin de Bort. + +Ce regret de mon père étoit d'un homme sage, et je dois le justifier. +J'étois l'aîné d'un grand nombre d'enfans; mon père, un peu rigide, mais +bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité, aimoit sa +femme avec idolâtrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la +plus intéressante, la plus aimable dans son état, c'étoit ma tendre +mère. Je n'ai jamais conçu comment, avec la simple éducation de notre +petit couvent de Bort, elle s'étoit donné et tant d'agrément dans +l'esprit, et tant d'élévation dans l'âme, et singulièrement, dans le +langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si +délicat, si fin, qui sembloit être en elle le pur instinct du goût. Mon +bon évêque de Limoges, le vertueux Coëtlosquet[13], m'a parlé souvent à +Paris, avec le plus tendre intérêt, des lettres que lui avoit écrites ma +mère en me recommandant à lui. + +Mon père avoit pour elle autant de vénération que d'amour. Il ne lui +reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse: +j'étois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop +frêle santé ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa +mère ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite +vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaieté! Économe de la +maison, elle présidoit au ménage, et nous donnoit à tous l'exemple de la +tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mère, et la mère de son mari, +dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de +mes bisaïeules; mais je me souviens bien qu'à l'âge de quatre-vingts ans +elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se +rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes +merveilleux. + +Ajoutez au ménage trois soeurs de mon aïeule, et la soeur de ma mère, +cette tante qui m'est restée; c'étoit au milieu de ces femmes et d'un +essaim d'enfans que mon père se trouvoit seul: avec très peu de bien +tout cela subsistoit. L'ordre, l'économie, le travail, un petit +commerce, et surtout la frugalité, nous entretenoient dans l'aisance. Le +petit jardin produisoit presque assez de légumes pour les besoins de la +maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos +poires, confits au miel de nos abeilles, étoient, durant l'hiver, pour +les enfans et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. +Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantôt +les femmes et tantôt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient +aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soirées où, +à la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse +du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un +tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assuroit +notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes +tantes cultivoit avec soin, étoient un revenu qui coûtoit peu de frais; +l'huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avoit une saveur, une +odeur, que nous préférions au goût et au parfum de celle de l'olive. Nos +galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du +Mont-Dore, étoient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel +mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes; et en +hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir à l'entour du foyer, +ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase où cuisoient ces +châtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie. +Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rôti sous la +cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mère à le partager entre +nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans +un ménage où rien n'étoit perdu, de petits objets réunis entretenoient +une sorte d'aisance, et laissoient peu de dépense à faire pour suffire à +tous nos besoins. Le bois mort dans les forêts voisines étoit en +abondance et presque en non-valeur; il étoit permis à mon père d'en +tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages +les plus délicats étoient communs et coûtoient peu; le vin n'étoit pas +cher, et mon père lui-même en usoit sobrement. + +Mais enfin, quoique bien modique, la dépense de la maison ne laissoit +pas d'être à peu près la mesure de nos moyens; et, quand je serois au +collège, la prévoyance de mon père s'exagéroit les frais de mon +éducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employé +celui qu'on donnoit aux études: le latin, disoit-il, ne faisoit que des +fainéans. Peut-être aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que +nous eûmes de nous le voir ravir par une mort prématurée; et, en me +faisant de bonne heure prendre un état d'une utilité moins tardive et +moins incertaine, pensoit-il à laisser un second père à ses enfans. +Cependant, pressé par ma mère, qui désiroit passionnément qu'au moins +son fils aîné fît ses études, il consentit à me mener au collège de +Mauriac. + +Accablé de caresses, baigné de douces larmes et chargé de bénédictions, +je partis donc avec mon père; il me portoit en croupe, et le coeur me +battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon père me dit ces +mots: «On m'a promis, mon fils, que vous seriez reçu en quatrième; si +vous ne l'êtes pas, je vous remmène, et tout sera fini.» Jugez avec quel +tremblement je parus devant le régent qui alloit décider de mon sort. +Heureusement c'étoit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant à me louer: +il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie, +un caractère de bienveillance si naturel et si sensible que son premier +abord annonçoit un ami à l'inconnu qui lui parloit. + +Après nous avoir accueillis avec cette grâce touchante, et invité mon +père à revenir savoir quel seroit le succès de l'examen que j'allois +subir, me voyant encore bien timide, il commença par me rassurer; il me +donna ensuite, pour épreuve, un thème: ce thème étoit rempli de +difficultés presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et après +l'avoir lu: «Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien loin d'être en état +d'entrer dans cette classe; vous aurez même bien de la peine à être reçu +en cinquième.» Je me mis à pleurer. «Je suis perdu, lui dis-je; mon père +n'a aucune envie de me laisser continuer mes études; il ne m'amène ici +que par complaisance pour ma mère, et en chemin il m'a déclaré que, si +je n'étois pas reçu en quatrième, il me remmèneroit chez lui; cela me +fera bien du tort, et bien du chagrin à ma mère! Ah! par pitié, +recevez-moi; je vous promets, mon père, d'étudier tant que dans peu vous +aurez lieu d'être content de moi.» Le régent, touché de mes larmes et de +ma bonne volonté, me reçut, et dit à mon père de ne pas être inquiet de +moi, qu'il étoit sûr que je ferois bien. + +Je fus logé, selon l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez +un honnête artisan de la ville; et mon père, assez triste de s'en aller +sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces +vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un +morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mère y avoit ajouté +une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle étoit +toutes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du +collège. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son +feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit +jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq +sous par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je +pouvois coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. C'étoit +beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui épargner cette dépense. + +Le lendemain de mon arrivée, comme je me rendois le matin dans ma +classe, je vis à sa fenêtre mon régent, qui, du bout du doigt, me fit +signe de monter chez lui. «Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une +instruction particulière et de beaucoup d'étude pour atteindre vos +condisciples; commençons par les élémens, et venez ici, demi-heure avant +la classe, tous les matins, me réciter les règles que vous aurez +apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage.» Je +pleurai aussi ce jour-là, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant +grâces de ses bontés, je le priai d'y ajouter celle de m'épargner, pour +quelque temps, l'humiliation d'entendre lire à haute voix mes thèmes +dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre à l'étude. + +Je ne puis dire assez avec quel tendre zèle il prit soin de m'instruire +et quel attrait il sut donner à ses leçons. Au seul nom de ma mère, dont +je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'âme; et, quand je +lui communiquois les lettres où l'amour maternel lui exprimoit sa +reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux. + +Du mois d'octobre, où nous étions, jusqu'aux fêtes de Pâques, il n'y eut +point pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, après cette +demi-année, familiarisé avec toutes mes règles, ferme dans leur +application, et comme dégagé des épines de la syntaxe, je cheminai plus +librement. Dès lors je fus l'un des meilleurs écoliers de la classe, et +peut-être le plus heureux: car j'aimois mon devoir, et, presque sûr de +le faire assez bien, ce n'étoit pour moi qu'un plaisir. Le choix des +mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, même déjà +quelque élégance dans la construction des phrases, commencèrent à +m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des idées, me +fortifia la mémoire. Je m'aperçus que c'étoit l'idée attachée au mot qui +lui faisoit prendre racine; et la réflexion me fit bientôt sentir que +l'étude des langues étoit aussi l'art de démêler les nuances de la +pensée, de la décomposer, d'en former le tissu, d'en saisir avec +précision les caractères et les rapports; qu'avec les mots autant de +nouvelles idées s'introduisoient et se développoient dans la tête des +jeunes gens; et qu'ainsi les premières classes étoient un cours de +philosophie élémentaire bien plus riche, plus étendu et plus réellement +utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collèges, on +n'apprenne que du latin. + +Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'étude des +langues, un vieillard à qui mon régent m'avoit recommandé. Ce vieux +jésuite, le P. Bourzes[15], étoit l'un des hommes les plus versés dans +la connoissance de la bonne latinité. Chargé de suivre et d'achever le +travail du P. Vanière, dans son dictionnaire poétique latin[16], il +avoit humblement demandé à faire en même temps la classe de cinquième +dans ce petit collège des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intérêt +pour moi, et m'invita à l'aller voir les matins des jours de congé. Vous +croyez bien que je n'y manquois pas, et il avoit la bonté de donner à +mon instruction quelquefois des heures entières. Hélas! le seul office +que je pouvois lui rendre étoit de lui servir la messe; mais c'étoit un +mérite à ses yeux, et voici pourquoi. + +Ce bon vieillard étoit, dans ses prières, tourmenté de scrupules pour +des distractions dont il se défendoit avec la plus pénible contention +d'esprit: c'étoit surtout en disant la messe qu'il redoubloit d'efforts +pour fixer sa pensée à chaque mot qu'il prononçoit; et, lorsqu'il en +venoit aux paroles du sacrifice, les gouttes de sueur tomboient de son +front chauve et prosterné. Je voyois tout son corps frémir de respect et +d'effroi, comme s'il avoit vu les voûtes du ciel s'entr'ouvrir sur +l'autel et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une +foi plus vive et plus profonde: aussi, après avoir rempli ce saint +devoir, en étoit-il comme épuisé. + +Il se délassoit avec moi par le plaisir qu'il avoit à m'instruire, et +par celui que j'avois moi-même à recevoir ses instructions. Ce fut lui +qui m'apprit que l'ancienne littérature étoit une source intarissable de +richesses et de beautés, et qui m'en donna cette soif que soixante ans +d'étude n'ont pas encore éteinte. Ainsi, dans un collège obscur, je me +trouvois avoir pour maître un des hommes les plus lettrés qui fussent +peut-être au monde; mais je n'eus pas longtemps à jouir de cet avantage: +le P. Bourzes fut transféré, et, six ans après, je le retrouvai dans la +maison professe de Toulouse, infirme et presque délaissé. C'étoit un +vice bien odieux, dans le régime et les moeurs des jésuites, que cet +abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus longtemps +utile, dès qu'il cessoit de l'être, étoit mis au rebut; dureté insensée +autant qu'elle étoit inhumaine, parmi des êtres vieillissans, et dont +chacun seroit rebuté à son tour. + +À l'égard de notre collège, son caractère distinctif étoit une police +exercée par les écoliers sur eux-mêmes. Les chambrées réunissoient des +écoliers de différentes classes, et parmi eux l'autorité de l'âge ou +celle du talent, naturellement établie, mettoit l'ordre et la règle dans +les études et dans les moeurs.. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille, +sembloit hors de la classe être abandonné à lui-même, ne laissoit pas +d'avoir parmi ses camarades des surveillans et des censeurs. On +travailloit ensemble et autour de la même table; c'étoit un cercle de +témoins qui, sous les yeux des uns et des autres, s'imposoient +réciproquement le silence et l'attention. L'écolier oisif s'ennuyoit +d'une immobilité muette et se lassoit bientôt de son oisiveté; l'écolier +inhabile, mais appliqué, se faisoit plaindre; on l'aidoit, on +l'encourageoit; si ce n'étoit pas le talent, c'étoit la volonté qu'on +estimoit en lui; mais il n'y avoit ni indulgence ni pitié pour le +paresseux incurable; et, lorsqu'une chambrée entière étoit atteinte de +ce vice, elle étoit comme déshonorée: tout le collège la méprisoit, et +les parens étoient avertis de n'y pas mettre leurs enfans. Nos bourgeois +avoient donc eux-mêmes un grand intérêt à ne loger que des écoliers +studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et +d'indiscipline. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'enfans, +l'oisiveté n'étoit soufferte; jamais l'amusement et la dissipation ne +venoient qu'après le travail. + +Un usage, que je n'ai vu établi que dans ce collège, y donnoit aux +études, vers la fin de l'année, un redoublement de ferveur. Pour monter +d'une classe à une autre, il y avoit un sévère examen à subir, et l'une +des tâches que nous avions à remplir pour cet examen étoit un travail de +mémoire. Selon la classe, c'étoit, pour la poésie, du Phèdre ou de +l'Ovide, ou du Virgile ou de l'Horace, et, pour la prose, du Cicéron, du +Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste; le tout ensemble, à retenir +par coeur, formoit une masse d'études assez considérable. On s'y prenoit +de loin; et ce travail, pour ne pas empiéter sur nos études accoutumées, +se faisoit dès le point du jour jusqu'à la classe du matin. Il se +faisoit dans la campagne, où, divisés par bandes, et, chacun son livre à +la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles. +Dans la jeunesse, il est pénible de s'arracher au sommeil du matin; mais +les plus diligens de la bande faisoient violence aux plus tardifs; +moi-même bien souvent je me sentois tirer de mon lit encore endormi; et, +si depuis j'ai eu dans l'organe de la mémoire un peu plus de souplesse +et de docilité, je le dois à cet exercice. + +L'esprit d'ordre et d'économie ne distinguoit pas moins que le goût du +travail notre police scolastique. Les nouveaux venus, les plus jeunes, +apprenoient des anciens à soigner leurs habits, leur linge, à conserver +leurs livres, à ménager leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de +boeuf ou de mouton que l'on mettoit dans la marmite, étoient proprement +enfilés comme des grains de chapelet; et, si dans le ménage il survenoit +quelques débats, la bourgeoise en étoit l'arbitre. Quant aux morceaux +friands qu'à certains jours de fêtes nos familles nous envoyoient, le +régal en étoit commun, et ceux qui ne recevoient rien n'en étoient pas +moins conviés. Je me souviens avec plaisir de l'attention délicate +qu'avoient les plus fortunés de la troupe à ne pas faire sentir aux +autres cette affligeante inégalité. Lorsqu'il nous arrivoit quelqu'un de +ces présens, la bourgeoise nous l'annonçoit; mais il lui étoit défendu +de nommer celui de nous qui l'avoit reçu, et lui-même il auroit rougi de +s'en vanter. Cette discrétion faisoit, dans mes récits, l'admiration de +ma mère. + +Nos récréations se passoient en exercices à l'antique: en hiver, sur la +glace, au milieu de la neige; dans le beau temps, au loin dans la +campagne, à l'ardeur du soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le +pugilat, ni le jeu de disque et de la fronde, ni l'art de la natation, +n'étoient étrangers pour nous. Dans les chaleurs, nous allions nous +baigner à plus d'une lieue de la ville; pour les petits, la pêche des +écrevisses dans les ruisseaux; pour les grands, celles des anguilles et +des truites dans les rivières, ou la chasse des cailles au filet après +la moisson, étoient nos plaisirs les plus vifs; et, au retour d'une +longue course, malheur aux champs d'où les pois verts n'étoient pas +encore enlevés! Aucun de nous n'auroit été capable de voler une épingle; +mais dans notre morale il avoit passé en maxime que ce qui se mangeoit +n'étoit pas un larcin. Je m'abstenois tant qu'il m'étoit possible de +cette espèce de pillage; mais, sans y avoir coopéré, il est vrai +cependant que j'y participois, d'abord en fournissant mon contingent de +lard pour l'assaisonnement des pois, et puis en les mangeant avec tous +les complices. Faire comme les autres me sembloit un devoir d'état dont +je n'osois me dispenser; sauf à capituler ensuite avec mon confesseur, +en restituant ma part du larcin en aumônes. + +Cependant je voyois dans une classe au-dessus de la mienne un écolier +dont la sagesse et la vertu se conservoient inaltérables, et je me +disois à moi-même que le seul bon exemple à suivre étoit le sien; mais, +en le regardant avec des yeux d'envie, je n'osois croire avoir le droit +de me distinguer comme lui. Amalvy étoit considéré dans le collège à +tant de titres, et tellement hors de pair au milieu de nous, qu'on +trouvoit naturel et juste l'espèce d'intervalle qu'il laissoit entre +nous et lui. Dans ce rare jeune homme, toutes les qualités de l'esprit +et de l'âme sembloient s'être accordées pour le rendre accompli. La +nature l'avait doué de cet extérieur que l'on croiroit devoir être +réservé au mérite. Sa figure étoit noble et douce, sa taille haute, son +maintien grave, son air sérieux, mais serein. Je le voyois arriver au +collège ayant toujours à ses côtés quelques-uns de ses condisciples, qui +étoient fiers de l'accompagner. Social avec eux, sans être familier, il +ne se dépouilloit jamais de cette dignité que donne l'habitude de primer +entre ses semblables. La croix, qui étoit l'empreinte de cette primauté, +ne quittoit point sa boutonnière; pas un même n'osoit prétendre à la lui +enlever. Je l'admirois, j'avois du plaisir à le voir, et, toutes les +fois que je l'avois vu, je m'en allois mécontent de moi-même. Ce n'étoit +pas qu'à force de travail je ne fusse, dès la troisième, assez distingué +dans ma classe; mais j'avois deux ou trois rivaux; Amalvy n'en avoit +aucun. Je n'avois point acquis dans mes compositions cette constance de +succès qui nous étonnoit dans les siennes, et j'avois encore moins cette +mémoire facile et sûre dont Amalvy étoit doué. Il étoit plus âgé que +moi; c'étoit ma seule consolation, et mon ambition étoit de l'égaler +lorsque je serois à son âge. En démêlant, autant qu'il m'est possible, +ce qui se passoit dans mon âme, je puis dire avec vérité que dans ce +sentiment d'émulation ne se glissa jamais le malin vouloir de l'envie: +je ne m'affligeois pas qu'il y eût au monde un Amalvy, mais j'aurois +demandé au Ciel qu'il y en eût deux, et que je fusse le second. + +Un avantage, plus précieux encore que l'émulation, étoit dans ce collège +l'esprit de religion qu'on avoit soin d'y entretenir. Quel préservatif +salutaire, pour les moeurs de l'adolescence, que l'usage et l'obligation +d'aller tous les mois à confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses +fautes les plus cachées en épargnoit peut-être un plus grand nombre que +tous les motifs les plus saints. + +Ce fut donc à Mauriac, depuis onze ans jusqu'à quinze, que je fis mes +humanités, et en rhétorique je me soutins presque habituellement le +premier de ma classe. Ma bonne mère en étoit ravie. Lorsque mes vestes +de basin lui étoient renvoyées, elle regardoit vite si la chaîne +d'argent qui suspendoit la croix avoit noirci ma boutonnière; et, +lorsqu'elle y voyoit cette marque de mon triomphe, toutes les mères du +voisinage étoient instruites de sa joie; nos bonnes religieuses en +rendoient grâces au Ciel; mon cher abbé Vaissière en étoit rayonnant de +gloire. Le plus doux de mes souvenirs est encore celui du bonheur dont +je faisois jouir ma mère; mais autant j'avois de plaisir à l'instruire +de mes succès, autant je prenois soin de lui dissimuler mes peines: car +j'en éprouvois quelquefois d'assez vives pour l'affliger, s'il m'en fût +échappé la plus légère plainte. Telle fut, en troisième, la querelle que +je me fis avec le P. By[17], le préfet du collège, pour la bourrée +d'Auvergne; et tel fut le danger que je courus d'avoir le fouet, en +seconde et en rhétorique, une fois pour avoir dicté une bonne +amplification, une autre fois pour être allé voir la machine d'une +horloge. Heureusement je me tirai de tous ces mauvais pas sans accident, +et même avec un peu de gloire. + +On sait quelle est à la cour des rois l'envieuse malignité que +s'attirent les favoris; il en est de même au collège. Les soins +particuliers qu'avoit pris de moi mon régent de quatrième, et mon +assiduité à l'aller voir tous les matins, m'ayant fait regarder d'abord +d'un oeil jaloux et méfiant, je me piquai dès lors de me montrer meilleur +et plus fidèle camarade qu'aucun de ceux qui m'accusoient de ne pas +l'être et qui se défioient de moi. Lors donc que je parvins à être +fréquemment le premier de ma classe, grade auquel étoit attaché le +triste office de censeur, je me fis une loi de mitiger cette censure; et +en l'absence du régent, pendant la demi-heure où je présidois seul, je +commençai par accorder une liberté raisonnable: on causoit, on rioit, on +s'amusoit à petit bruit, et ma note n'en disoit rien. Cette indulgence, +qui me faisoit aimer, devint tous les jours plus facile. À la liberté +succéda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai, +tant la faveur publique avoit pour moi d'attraits! J'avois ouï dire qu'à +Rome les hommes puissans qui vouloient gagner la multitude lui donnoient +des spectacles: il me prit fantaisie d'imiter ces gens-là. On me citoit +l'un de nos camarades, appelé Toury, comme le plus fort danseur de la +bourrée d'Auvergne qui fût dans les montagnes; je lui permis de la +danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisoit des sauts +merveilleux. Lorsqu'une fois on eut goûté le plaisir de le voir bondir +au milieu de la classe, on ne put s'en passer; et moi, toujours plus +complaisant, je redemandois la bourrée. Il faut savoir que les sabots du +danseur étoient armés de fer, et que la classe étoit pavée de dalles +d'une pierre retentissante comme l'airain. Le préfet, qui faisoit sa +ronde, entendoit ce bruit effroyable; il accouroit, mais dans l'instant +le bruit cessoit, tout le monde étoit à sa place; Toury lui-même, dans +son coin, les yeux attachés sur son livre, ne présentoit plus que +l'image d'une lourde immobilité. Le préfet, bouillant de colère, venoit +à moi, me demandoit la note: la note étoit en blanc. Jugez de son +impatience; ne trouvant personne à punir, il me faisoit porter la peine +des coupables par les _pensum_ qu'il me donnoit. Je la subissois sans me +plaindre; mais autant il me trouvoit docile et patient pour ce qui +m'étoit personnel, autant il me trouvoit rebelle et résolu à ne faire +jamais de la peine à mes camarades. Mon courage étoit soutenu par +l'honneur de m'entendre appeler le martyr, et même quelquefois le héros +de ma classe. Il est vrai qu'en seconde la liberté fut moins bruyante, +et le ressentiment du préfet parut s'adoucir; mais, au milieu du calme, +je me vis assailli par un nouvel orage. + +Mon régent de seconde n'étoit plus ce P. Malosse qui m'avoit tant aimé: +c'étoit un P. Decebié[18], aussi sec, aussi aigre que l'autre étoit +liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni, je crois, beaucoup de savoir, +Decebié ne laissoit pas de mener assez bien sa classe. Il avoit +singulièrement l'art d'exciter notre émulation en nous piquant de +jalousie. Pour peu qu'un écolier inférieur eût moins mal fait que de +coutume, il l'exaltoit d'un air qui sembloit faire craindre aux +meilleurs un nouveau rival. Ce fut dans cet esprit que, rappelant un +jour certaine amplification qu'un écolier médiocre passoit pour avoir +faite, il nous défia tous de faire jamais aussi bien. Or, on savoit de +quelle main étoit cette amplification si excessivement vantée. Le secret +en étoit gardé, car il étoit sévèrement défendu dans la classe de faire +le devoir d'autrui. Mais l'impatience d'entendre louer à l'excès un +mérite emprunté ne put se contenir: «Elle n'est pas de lui, mon père, +cette amplification que vous nous vantez tant, s'écria-t-on.--Et de qui +donc est-elle?» demanda-t-il avec colère. On garda le silence. «C'est +donc à vous à me le dire», poursuivit-il en s'adressant à l'écolier qui +étoit en scène; et celui-ci, en pleurant, me nomma. Il fallut avouer ma +faute; mais je priai le régent de m'entendre, et il m'écouta. «Ce fut, +lui dis-je, le jour de saint Pierre, sa fête, que Durif, notre camarade, +nous donnoit à dîner: tout occupé à bien régaler ses amis, il n'avoit pu +finir les devoirs de la classe, et l'amplification étoit ce qui +l'inquiétoit le plus. Je crus permis et juste de lui en éviter la peine; +et je m'offris à travailler pour lui, tandis qu'il travailloit pour +nous.» + +Il y avoit au moins deux coupables; le régent n'en voulut voir qu'un, et +son dépit tomba sur moi. Confus, étourdi de colère, il fit appeler le +correcteur pour me châtier, disoit-il, comme je l'avois mérité: au nom +du correcteur, je faisois mon paquet de livres et j'allois quitter le +collège. Dès lors plus d'études pour moi, et mon destin changeoit de +face; mais ce sentiment d'équité naturelle qui, dans le premier âge, est +si vif et si prompt, ne permit pas à mes condisciples de me laisser +abandonné. «Non, s'écria toute la classe, ce châtiment seroit injuste, +et, si on l'oblige à s'en aller, nous nous en allons tous.» Le régent +s'apaisa, et il m'accorda mon pardon, mais au nom de la classe, en +s'autorisant de l'exemple du dictateur Papirius. + +Tout le collège approuva sa clémence, à l'exception du préfet, qui +soutint que c'étoit un acte de foiblesse, et que contre la rébellion +jamais il ne falloit mollir. Lui-même, un an après, il voulut exercer +sur moi cette rigueur dont il faisoit une maxime; mais il apprit qu'au +moins falloit-il être juste avant que d'être rigoureux. + +Nous n'avions plus qu'un mois de rhétorique à faire pour n'être plus +sous sa puissance, lorsqu'il me trouva dans la liste des écoliers qu'il +vouloit punir d'une faute sans vraisemblance, et dont j'étois pleinement +innocent. Dans le clocher des Bénédictins, à deux pas du collège, on +réparoit l'horloge; curieux d'en voir le mécanisme, des écoliers de +différentes classes étoient montés dans ce clocher. Soit maladresse de +l'ouvrier, soit quelque accident que j'ignore, l'horloge n'alloit point; +il étoit aussi difficile que d'épaisses roues de fer eussent été +dérangées par des enfans que rongées par des souris; mais l'horloger les +en accusa, et le préfet reçut sa plainte. Le lendemain, à l'heure de la +classe du soir, il me fait appeler; je me rends dans sa chambre; j'y +trouve dix à douze écoliers rangés en haie autour du mur, et au milieu +le correcteur, et ce préfet terrible qui successivement les faisoit +fustiger. En me voyant, il me demanda si j'étois du nombre de ceux qui +étoient montés à l'horloge; et, lui ayant répondu que j'y étois monté, +il me marqua du doigt ma place dans le cercle de mes complices, et se +mit à poursuivre son exécution. Vous croyez bien que ma résolution de +lui échapper fut bientôt prise. Je saisis le moment où il tenoit une de +ses victimes qui se débattoit sous sa main, et tout d'un temps j'ouvris +la porte et je m'enfuis. Il s'élança pour m'attraper; mais il manqua sa +proie, et j'en fus quitte pour un pan d'habit déchiré. + +Je me réfugiai dans ma classe, où le régent n'étoit pas encore. Mon +habit déchiré, mon trouble, la frayeur, ou plutôt l'indignation dont +j'étois rempli, me tinrent lieu d'exorde pour m'attirer l'attention. +«Mes amis, m'écriai-je, sauvez-moi, sauvez-vous des mains d'un furieux +qui nous poursuit. C'est mon honneur et c'est le vôtre que je vous +recommande et que je vous donne à garder: peu s'en est fallu que cet +homme injuste et violent, ce P. By, ne vous ait fait en moi le plus +indigne outrage en flétrissant du fouet un rhétoricien; il n'a pas même +daigné me dire de quoi il vouloit me punir; mais, aux cris des enfans +qu'il faisoit écorcher, j'ai entendu qu'il s'agissoit d'avoir détraqué +une horloge, accusation absurde et dont il sent la fausseté; mais il +aime à punir, il aime à s'abreuver de larmes; et l'innocent et le +coupable, tout lui est égal, pourvu qu'il exerce sa tyrannie. Mon crime, +à moi, mon crime ineffaçable, et qu'il ne peut me pardonner, est de +n'avoir jamais voulu vous trahir pour lui plaire, et d'avoir mieux aimé +endurer ses rigueurs que d'y exposer mes amis. Vous avez vu avec quelle +obstination il s'est efforcé, depuis trois ans, à faire de moi l'espion +et le délateur de ma classe. Vous seriez effrayés de l'énormité du +travail dont il m'a accablé pour arracher de moi des notes qui lui +donnassent tous les jours le plaisir de vous molester. Ma constance a +vaincu la sienne, sa haine a paru s'assoupir; mais il épioit le moment +de se venger sur moi, de se venger sur vous, de la fidélité que je vous +ai gardée. Oui, mes amis, si j'avois été assez craintif ou assez foible +pour lui laisser porter les mains sur moi, c'en étoit fait, la +rhétorique étoit déshonorée, et déshonorée à jamais. C'est là ce qu'il +s'étoit promis. Il vouloit qu'il fût dit que, sous sa préfecture et sous +sa verge humiliante, la rhétorique avoit fléchi. Grâce au Ciel, nous +voilà sauvés. Il va venir sans doute pour vous demander de me livrer à +lui, et d'avance je suis bien sûr du ton dont vous lui répondrez; mais, +quand j'aurois pour camarades des hommes assez lâches pour ne pas me +défendre, seul je lui vendrois cher mon honneur et ma vie, et je +mourrois libre plutôt que de vivre déshonoré. Mais loin de moi cette +pensée! je vous vois tous aussi déterminés que moi à ne pas rester sous +le joug: aussi bien, dans un mois d'ici la rhétorique alloit finir, nous +allions entrer en vacances, et un mois retranché du cours de nos études +n'est pas digne de nos regrets. Que ce soit donc aujourd'hui la fin, la +clôture de notre classe. Dès ce moment nous sommes libres, et l'homme +altier, l'homme cruel, l'homme féroce, est confondu.» + +Ma harangue avoit excité de grands mouvemens d'indignation; mais la +conclusion fit plus d'effet que tout le reste. Jamais péroraison +n'entraîna les esprits avec tant de rapidité. «Oui, clôture! vacance! me +répondit par acclamation la très grande pluralité, et jurons tous, avant +de sortir de la classe, jurons sur cet autel (car il y en avoit un) de +n'y plus remettre les pieds.» + +Après que le serment eut été prononcé, je repris la parole. «Mes amis, +ce n'est point, leur dis-je, en libertins ni en esclaves fugitifs que +nous devons sortir de cette classe; que le préfet ne dise pas que nous +nous sommes échappés: notre retraite doit se faire paisiblement et +décemment; et, pour la rendre plus honorable, je propose de la marquer +par un acte religieux. Cette classe est une chapelle; rendons-y grâce à +Dieu, par un _Te Deum_ solennel, d'avoir acquis et conservé, durant le +cours de nos études, la bienveillance du collège et l'estime de nos +régens.» + +Au même instant je les vis tous se ranger autour de l'autel; et, au +milieu d'un profond silence, l'un de nos camarades, Valarché, dont la +voix le disputoit à celle des taureaux du Cantal, où il étoit né, +entonna l'hymne de louanges; cinquante voix lui répondirent, et l'on +imagine sans peine quel fut l'étonnement de tout le collège au bruit +imprévu et soudain de ce concert de voix. Notre régent accourut le +premier, le préfet descendit, le principal lui-même s'avança gravement +jusqu'à la porte de la classe. La porte étoit fermée, et ne s'ouvrit +qu'après que le _Te Deum_ fut chanté; alors, rangés en demi-cercle, les +petits à côté des grands, nous nous laissâmes aborder. «Quel est donc ce +tapage? nous demanda le violent préfet en s'avançant au milieu de +nous.--Ce que vous appelez un tapage n'est, lui dis-je, mon père, qu'une +action de grâce que nous rendons au Ciel d'avoir permis que, sans tomber +entre vos mains, nous ayons achevé nos premières études.» Il nous menaça +d'informer nos familles de cette coupable révolte; et, en me regardant +d'un oeil menaçant et terrible, il me prédit que je serois un chef de +faction. Il me connoissoit mal: aussi sa prédiction ne s'est-elle pas +accomplie. Le principal, avec plus de douceur, voulut nous ramener; mais +nous le suppliâmes de ne pas insister contre une résolution qu'un +serment avoit consacrée, et notre bon régent resta seul avec nous: oui, +bon, je lui dois cet éloge; et, quoique d'une trempe d'âme moins +flexible et moins douce que celle du P. Malosse, il lui étoit comparable +au moins par la bonté. Selon l'idée que l'on s'est faite du caractère +politique de cette société si légèrement condamnée et si durement +abolie, jamais jésuite ne le fut moins dans le coeur que le P. Balme[19] +(c'étoit le nom de ce régent). Un caractère ferme et franc étoit le +sien; l'impartialité, la droiture, l'inflexible équité qu'il portoit +dans sa classe, et une estime noble et tendre qu'il marquoit à ses +écoliers, lui avoient gagné notre respect et concilié notre amour. + +À travers les austères bienséances de son état, sa sincérité naturelle +laissoit percer des traits de force et de fierté qui auroient mieux +convenu au courage d'un militaire qu'à l'esprit d'un religieux. Je me +souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tête rustique et dure, lui +ayant mal répondu, il s'élança brusquement de sa chaire, et, arrachant +avec éclat un ais de chêne du plancher de la classe: «Malheureux, lui +dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en +rhétorique; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect.» Ce +genre de correction nous plut infiniment; nous lui sûmes gré de l'effroi +dont nous avoit frappés le bruit de la planche brisée, et nous vîmes +avec plaisir l'insolent, à genoux sous cette espèce de massue, demander +humblement pardon. + +Tel étoit l'homme à qui j'avois à rendre compte de ce qui venoit de se +passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment où je lui +montrai l'un de ses écoliers prêt à être forcé de subir la peine du +fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais, +après en avoir frémi, tâchant de déguiser sa colère par un sourire: «Que +ne lui criois-tu, me dit-il, _sum civis romanus!_--Je m'en suis bien +gardé, lui répondis-je; j'avois affaire à un Verrès.» + +Cependant, pour n'avoir aucun reproche à essuyer, le P. Balme fit pour +nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il +mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas +moins, et il m'en aima davantage. «Mon enfant, me dit-il tout bas, dans +quelque collège que vous alliez, mon attestation peut vous être de +quelque utilité; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans +un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincère et de bon coeur.» +Ainsi finit ma rhétorique. + +J'eus donc, cette année-là, d'assez longues vacances; mais, bien +heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien curé de campagne, mon +parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connoître la +_Logique de Port-Royal_, et qui de plus se donna la peine de m'exercer à +parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette +langue-là, qu'il parloit lui-même aisément. Cet exercice fut pour moi un +avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin étoit la +langue, je me trouvai comme dans un pays où j'étois naturalisé. Mais, +avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les années +que je viens de voir s'écouler; je veux parler de ces vacances qui, tous +les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient +mes travaux et mes peines. + +Mes petites vacances de Noël se passoient à jouir, mes parens et moi, de +notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs +de bienséance et d'amitié. Comme la saison étoit rude, ma volupté la +plus sensible étoit de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu: car à +Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand les glaces nous +assiégeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer +nous-mêmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne +retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous +la marmite, et auxquels à peine tour à tour nous étoit-il permis de +dégeler nos doigts; encore le plus souvent, nos hôtes assiégeant la +cheminée, étoit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir, +durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus +tenir la plume, la flamme de la lampe étoit le seul foyer où nous +pouvions les dégourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la +montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient +de délicatesse; et, dans une chambre où la bise siffloit par les fentes +des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient +de mes frissons. Je me reprochois à moi-même d'être si frileux et si +foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges, +m'accoutumer, s'il étoit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois +la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu'à souffrir. +Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin +d'un bon feu, je me sentois tout ranimé, c'étoit pour moi l'un des +momens les plus délicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne +m'auroit jamais fait connoître. + +Dans ces vacances de Noël, ma bonne aïeule, en grand mystère, me +confioit les secrets du ménage. Elle me faisoit voir, comme autant de +trésors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses +jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de +blé noir, de seigle, de pois et de fèves, ses tas de raves et de +châtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. «Tiens, mon enfant, +me disoit-elle, voilà les dons que nous a faits la Providence: combien +d'honnêtes gens n'en ont pas reçu autant que nous! et quelles grâces +n'avons-nous pas à lui rendre de ses faveurs!» + +Pour elle-même, rien de plus sobre que cette sage ménagère; mais son +bonheur étoit de voir régner l'abondance dans la maison. Un régal +qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie étoit le réveillon de la +nuit de Noël. Comme il étoit tous les ans le même, on s'y attendoit, +mais on se gardoit bien de paroître s'y être attendu: car tous les ans +elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'étoit un +plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on étoit à la messe, +la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le +morceau de petit-salé le plus vermeil, les gâteaux, les beignets de +pommes au saindoux, tout étoit préparé mystérieusement par elle et une +de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en +disois mot à personne. Après la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau +déjeuner sur la table; on se récrioit sur la magnificence de la bonne +grand'mère, et cette acclamation de surprise et de joie étoit pour elle +un plein succès. Le jour des Rois, la fève étoit chez nous encore un +sujet de réjouissance; et, quand venoit la nouvelle année, c'étoit dans +toute la famille un enchaînement d'embrassades et un concert de voeux si +tendres qu'il eût été, je crois, impossible d'en être le témoin sans en +être ému. Figurez-vous un père de famille au milieu d'une foule de +femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel, +en appeloient sur lui les bénédictions; et lui, répondant à leurs voeux +par des larmes d'amour qui présageoient peut-être le malheur qui nous +menaçoit: telles étoient les scènes que me présentoient ces vacances. + +Celles de Pâques étoient un peu plus longues; et, lorsque le temps étoit +beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai déjà dit que, +dans ma ville, l'éducation des jeunes gens étoit soignée; leur exemple +étoit pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns +influoit sur l'esprit des autres, et donnoit à leur air, à leur langage, +à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'agrément +que rien ne m'a fait oublier. Une liberté innocente régnoit parmi cette +jeunesse. Les filles, les garçons, se promenoient ensemble, le soir +même, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire étoit le chant, et +il me semble que ces jeunes voix réunies formoient de doux accords et de +jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette société; +mais, jusqu'à l'âge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes goûts pour +l'étude et la solitude. Je n'étois jamais plus content que lorsque, dans +le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour à lire les +vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques +laborieuses que faisoit prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont, +mieux que Virgile encore, elle avoit observé les travaux et les moeurs. +Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes +yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et +de sagesse qui avoient échappé à ce divin poète, et dont j'étois ravi. +Peut-être, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il +quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intérêt +qu'elle prenoit à leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup à celui +d'une mère pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en +être aimée autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-même les voir se +plaire à voler autour d'elle, la connoître, l'entendre, obéir à sa voix; +elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante maîtresse, et +lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les +réchauffoit de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se +ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul +effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant +moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de +fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un +peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure +sembloit lui rendre grâces. Elle avoit entouré leur domaine d'arbres à +fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle +y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit +ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la +marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus +d'attraits pour elles, leur offroient les prémices de la belle saison. +Mais, lorsque la montagne commençoit à fleurir, et que ses aromates +répandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au +butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples +richesses; et, en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses +couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les +fleurs dont c'étoit la dépouille. + +Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je +lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intérêt si vif +que je m'oubliois avec lui, et ne m'en éloignois jamais sans un regret +sensible. Depuis, et encore à présent, j'ai tant d'amour pour les +abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage où l'on est, +dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah! +quand la ruche en étoit pleine, chez nous c'étoit les soulager que d'en +ôter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se +nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser +aucune, enlever les rayons qui excédoient leur besoin. + +Dans les longues vacances de la fin de l'année, tous mes devoirs +remplis, tous mes goûts satisfaits, j'avois encore du temps à donner à +la société, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me +plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu'à quinze ans +qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit +n'inquiétoient point les familles: il y avoit si peu d'inégalité d'état +et de fortune que les pères et mères étoient presque aussitôt d'accord +que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui +pour mes camarades n'étoit d'aucun danger avoit pour moi celui +d'éteindre mon émulation et de faire avorter le fruit de mes études. + +Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple +m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie à +mon gré, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague désir +de plaire. Dans sa fraîcheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux éclat +que l'on nous peint dans la beauté lorsqu'on la compare à la rose; mais +le vermillon, le duvet, la rondeur de la pêche, vous offrent une image +qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche +pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donné +seuls à son langage le plus simple; et, sur ses lèvres, le bonjour, le +bonsoir, me sembloient délicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux +ans de plus que moi, et cette inégalité d'âge, qu'un air de raison, de +sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant; +mais peu à peu, en essayant de lui faire agréer mes soins, je m'aperçus +qu'elle y étoit sensible, et, dès que je pus croire que j'en serois +aimé, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans détour, +et, sans détour aussi, elle me répondit que son inclination +s'accorderoit avec la mienne. «Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il +faut au moins, pour être amans, pouvoir espérer d'être époux; et comment +pouvons-nous l'espérer à notre âge? Vous avez à peine quinze ans: vous +allez suivre vos études?--Oui, lui dis-je, telle est ma résolution et la +volonté de ma mère.--Eh bien! voilà cinq ans d'absence avant que vous +ayez pris un état, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne +saurons encore à quoi vous êtes destiné.--Hélas! il est trop vrai, lui +dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins +jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mère et +sans lui demander si je n'ai pas moi-même quelque espérance à vous +offrir.» Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste +du temps de nos vacances, nous nous livrâmes au plaisir de nous aimer +avec l'ingénuité et l'innocence de notre âge. Nos promenades tête à +tête, nos entretiens les plus intéressans, se passoient à imaginer pour +moi dans l'avenir des possibilités de succès, de fortune, favorables à +nos désirs; mais, ces douces illusions se succédant comme des songes, +l'une détruisoit l'autre, et, après nous en être réjouis un moment, nous +finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle +renverse le château qu'ils ont élevé. + +Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous étions assis sur la pente +de la prairie, au bord de la rivière, un incident survint qui faillit me +coûter la vie. Ma mère étoit instruite de mes assiduités auprès de Mlle +B***[20]. Elle en fut inquiète, et craignit que l'amour ne ralentît en +moi le goût et l'ardeur de l'étude. Ses tantes s'aperçurent qu'elle +avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la +cause. Dès lors ces bonnes femmes, présageant mon malheur, s'aigrirent à +l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui +faisant un crime d'être aimable à mes yeux. Un jour donc que ma mère me +demandoit, l'une d'elles se détacha, vint me chercher dans la prairie, +et, m'y ayant trouvé tête à tête avec l'objet de leur ressentiment, elle +accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y +épargner les mots d'indécence et de séduction. Après cet imprudent éclat +elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante désolée, +étouffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur +mon âme l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon, +pleurer à ses genoux, la supplier de mépriser, d'oublier cette injure: +«Malheureuse! s'écrioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir +séduit et de vouloir vous déranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je +ne veux plus vous revoir!» À ces mots, elle s'en alla, et me défendit de +la suivre. + +Je retournai chez moi, l'air égaré, les yeux en feu, la tête absolument +perdue. Heureusement mon père étoit absent, et je n'eus pour témoin de +mon délire que ma mère. En me voyant passer et monter dans ma chambre, +elle fut effrayée de mon trouble; elle me suivit; je m'étois enfermé; +elle me commanda d'ouvrir: «Ô ma mère! lui dis-je, dans quel état vous +me voyez! Pardon! je suis au désespoir, je ne me connois plus, je me +possède à peine. Épargnez-moi la honte de paroître ainsi devant vous.» +J'avois le front meurtri des coups que je m'étois donnés de la tête +contre le mûr. Quelle passion que la colère! J'en éprouvois pour la +première fois la violence et le transport. Ma mère, éperdue elle-même, +me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si +douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule, +accoururent; et celle qui n'osoit paroître, et qui venoit d'avouer sa +faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit causé. + +Leur désolation, le déluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de +moi, ces tendres et timides gémissemens que j'entendois, m'amollirent le +coeur et firent tomber ma colère; mais j'étouffois, le sang avoit enflé +toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mère trembloit pour mes +jours. Sa mère, pendant la saignée, lui dit tout bas ce qui s'étoit +passé, car inutilement me l'avoit-elle demandé à moi-même: «Une horreur! +une barbarie!» étoient les seuls mots de réponse que j'avois pu lui +faire entendre; lui en dire davantage eût été trop affreux pour moi dans +ce moment. Mais, lorsque la saignée m'eut donné du relâche, et qu'un peu +de calme eut changé ma furie en douleur, je fis à ma mère un récit +fidèle et simple de mon amour, de la manière honnête et sage dont Mlle +B*** y avoit répondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me +faire de ne jamais se marier sans que ma mère y consentit. «Après cela, +lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel déchirement pour le +mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour +moi! Ah! ma mère, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.--Hélas! +c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon +inquiétude sur cette liaison qui a troublé la tête à nos tantes; si tu +ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner à ta mère.» À +ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur. + +Pour lui obéir, je m'étois couché. L'effervescence de mon sang, quoique +bien affoiblie, n'étoit point apaisée; tous mes nerfs étoient ébranlés, +et l'image de cette fille intéressante et malheureuse, que je croyois +inconsolable, étoit présente à ma pensée, avec les traits de la douleur +les plus vifs et les plus perçans. Ma mère me voyoit frappé de cette +idée, et mon coeur, encore plus ému que mon cerveau, tenoit mon sang et +mes esprits dans un mouvement déréglé semblable à une ardente fièvre. Le +médecin, à qui la cause en étoit inconnue, présageoit une maladie, et +parloit de la prévenir par une seconde saignée. «Croyez-vous, lui +demanda ma mère, que ce soir il soit temps encore?» Il répondit qu'il +seroit temps. «Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-là j'aurai soin de +lui.» + +Ma mère, en m'invitant à essayer de prendre quelque repos, me laissa +seul, et, un quart d'heure après, elle revint accompagnée... de qui? +Vous devez le prévoir, vous qui connoissez la nature. «Sauvez mon fils, +rendez-le-moi, dit-elle à ma jeune maîtresse en l'amenant près de mon +lit. Cet enfant vous croit offensée, apprenez-lui que vous ne l'êtes +plus, qu'on vous a demandé pardon, et que vous avez pardonné.--Oui, +Monsieur, je n'ai plus que des grâces à rendre à votre digne mère, me +dit cette fille charmante, et il n'est point de déplaisir que ne me +fissent oublier les bontés dont elle m'accable.--Ah! c'est à moi, +Mademoiselle, d'être reconnoissant des soins de son amour, c'est à moi +qu'elle rend la vie.» Ma mère fit asseoir au chevet de mon lit celle +dont la vue et la voix répandoient dans mon âme un calmant si pur et si +doux. Elle eut aussi la complaisance de paroître donner dans nos +illusions, et, en nous recommandant à tous les deux la sagesse et la +piété: «Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste; +vous êtes bien nés l'un et l'autre, et l'amour même peut vous rendre +plus dignes encore d'être heureux.--Voilà, me dit Mlle B***, des paroles +bien consolantes et bien propres à vous calmer. Pour moi, vous le voyez, +je n'ai plus aucune colère, aucun ressentiment dans l'âme. Celle de vos +tantes dont la vivacité m'avoit blessée m'en a témoigné ses regrets; je +viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui êtes si bon, +ne l'embrasserez-vous pas?--Oui, de tout mon coeur», répondis-je; et, +dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le +soir, le médecin trouva mon pouls encore un peu ému, mais parfaitement +bien réglé. + +Mon père, à son retour du petit voyage qu'il venoit de faire à Clermont, +nous annonça qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma +mère, pour continuer mes études et faire ma philosophie, mais pour +apprendre le commerce. «C'est, lui dit-il, assez d'études et de latin: +il est temps que je pense à lui donner un état solide. J'ai pour lui une +place chez un riche marchand; le comptoir sera son école.» Ma mère +combattit cette résolution de toute la force de son amour, de sa douleur +et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon père sans le +dissuader, j'obtins qu'elle cédât. «Laissez-moi seulement arriver à +Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.» + +Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois été de l'avis +de mon père, car le commerce, en peu d'années, pouvoit me faire un sort +assez heureux; mais ni ma passion pour l'étude, ni la volonté de ma +mère, qui, tant qu'elle a vécu, a été ma suprême loi, ne me permirent de +prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me +réserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en +classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens +seroit à lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut +point entendre à cette composition, et il fallut opter entre le commerce +et l'étude. «Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un +travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas? +Qu'exigeriez-vous d'un esclave?» Il me répondit qu'il dépendoit de moi +d'aller être plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans +le moment même, je pris congé de lui. + +Je n'avois pour toute richesse que deux petits écus que mon père m'avoit +donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous que ma +grand'mère, en me disant adieu, m'avoit glissées dans la main; mais la +détresse où j'allois tomber étoit la moindre de mes peines. En quittant +l'état que mon père me destinoit, j'allois contre sa volonté, je +semblois me soustraire à son obéissance: me pardonneroit-il? ne +viendroit-il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même, +dans sa colère, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il +pas ma mère d'avoir contribué à mon égarement? La seule idée des +chagrins que je causerois à ma mère étoit un supplice pour moi. L'esprit +troublé, l'âme abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière, +dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me vint une +pensée qui tout à coup changea pour moi la perspective de la vie et le +rêve de l'avenir. + +Réconcilié avec moi-même, espérant l'être avec mon père par la sainteté +du motif que j'avois à lui présenter, je commençai par me donner un +gîte, en louant auprès du collège un cabinet aérien, où, pour meubles, +j'avois un lit, une table, une chaise, le tout à dix sous par semaine, +n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles +un ustensile d'anachorète, et je fis ma provision de pain, d'eau claire +et de pruneaux. + +Après m'être établi, et avoir fait le soir chez moi une collation +frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'écrivis deux +lettres: l'une à ma mère, où je lui exposois le refus inhumain que +j'avois essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où, +faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de +ne pas s'opposer à la résolution qui m'étoit inspirée de me consacrer +aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation +étoit en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la +Providence étoit si vive alors, que j'énonçai dans ma lettre à mon père +l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à +lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandois que son +consentement et sa bénédiction. + +Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma +route tracée par les anges, et rayonnante de lumières, comme l'échelle +de Jacob. Mon père, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de piété. +Il se laissa fléchir, et permit à ma mère de m'écrire qu'il adhéroit à +mes saintes résolutions. En même temps, elle me fit passer quelques +secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientôt je fus en état de +les lui rendre tels que je les avois reçus. + +J'avois appris que le collège de Clermont, bien plus considérable que +celui de Mauriac, faisoit seconder ses régens par des répétiteurs +d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour +y être admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collège, +et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des +régens. + +J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de +Mauriac, j'y étois allé prendre l'attestation de mon régent de +rhétorique; il me l'avoit donnée la plus complète qu'il avoit pu; et, +après l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allois, les yeux +encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui +m'avoit si durement traité. «Vous voilà, Monsieur! me dit-il; d'où +venez-vous?--Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire +mes adieux.--Il vous aura donné sans doute une attestation +favorable.--Oui, mon père, très favorable; et j'en suis bien +reconnoissant.--Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en +avoir pas besoin.--Hélas! mon père, je serois bien heureux de l'obtenir, +mais je n'ose pas l'espérer.--Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je +veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu.» J'entrai; il se mit +à sa table; et, après avoir écrit une attestation plus exagérée en +louanges que celle même de mon régent: «Lisez, dit-il en me la +présentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en êtes pas content, je +vous en donnerai une plus ample.» En la lisant, je me sentis accablé de +confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les +noms odieux que je lui avois donnés se présentèrent à ma pensée comme +autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il étoit magnanime, +plus j'étois confondu et humilié devant lui; enfin, mes yeux remplis de +larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il étoit touché de mon +repentir: «Vous me pardonnez donc, mon père?» lui dis-je avec transport, +et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scènes qui nous sont +personnelles ont pour nous un intérêt propre qui ne se fait sentir qu'à +nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit été touchante même pour des +indifférens. + +Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu'à les présenter au préfet du +collège de Clermont, c'en étoit assez pour être envoyé en philosophie +sur-le-champ et sans examen; mais ce n'étoit pas ce que je voulois. Un +éloge en paroles, même le plus exagéré, ne fait qu'une impression vague; +et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je +voulus être examiné. + +Je m'adressai donc au préfet, et, sans lui dire d'où je venois, je lui +demandai son agrément pour entrer en philosophie. «D'où êtes-vous? me +demanda-t-il.--Je suis de Bort, mon père.--Et où avez-vous étudié?» Ici +je me permis de biaiser un peu. «Je viens, lui répondis-je, d'avoir pour +maître un curé de campagne.» Ses sourcils et ses lèvres laissèrent +échapper un signe de dédain; et, ouvrant un cahier de thèmes, il me +proposa d'en faire un où il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au +trait de la plume et avec assez d'élégance. «Et vous avez, dit-il en le +lisant, vous avez eu pour maître un curé de campagne?--Oui, mon +père.--Ce soir, vous composerez en version.» Le hasard fit que ce fut un +morceau de la harangue de Cicéron que j'avois vue en rhétorique; aussi +fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thème avoit été fait. +«Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un curé de +campagne que vous avez étudié?--Vous devez bien le voir, lui +dis-je.--Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en +amplification.» Dans cet examen prolongé je crus apercevoir une +curiosité qui m'étoit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas +moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un écolier qui +quitte ses parens pour aller au collège. Quoi de plus analogue à ma +situation et aux affections de mon âme? Je me rappellerois encore +l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mère. Ces mots +dictés par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'éloquente +simplicité, furent arrosés de mes larmes, et le préfet s'en aperçut. +Mais ce qui l'étonna le plus (parce que la vérité même y ressembloit à +l'invention), ce fut l'endroit où, m'élevant au-dessus de moi-même, je +fis parler le jeune homme à son père du courage qu'il se sentoit pour +devenir un jour, à force d'application et de travail, la consolation, +l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre à ses autres enfans ce +qu'il lui auroit coûté pour son éducation. «Et vous avez étudié chez un +curé de campagne?» s'écria plus fort mon jésuite. Pour cette fois je +gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. «Et les vers, +reprit-il, ce curé de campagne vous a-t-il appris à les faire? Je +répondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. «C'est ce que +je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir +avant la classe.» Le sujet des vers fut: _En quoi la feinte diffère du +mensonge?_ C'étoit justement une excuse qu'il m'offroit peut-être à +dessein. + +Je m'appliquai à faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un +artifice innocent; un art ingénieux d'amuser pour instruire, et +quelquefois un art sublime d'embellir la vérité même, et de la rendre +plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prêtant un voile +transparent et semé de fleurs. Dans le mensonge il me fut aisé de +montrer la bassesse d'une âme qui trahit son sentiment ou sa pensée; +l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altère, dénature +la vérité, et dont le langage porte le caractère de la ruse et de la +malice, de la fraude et de la noirceur. + +«À présent, dites-moi, reprit l'adroit jésuite, si c'est feinte ou +mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un curé de campagne a été votre +maître: car je suis presque sûr que c'est chez nous, à Mauriac, que vous +avez étudié.--Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui +dis-je, mon père, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention +avoit été de vous tromper; mais, en différant de vous dire ce que vous +savez à présent, je n'ai pas eu envie de vous le déguiser, ni de vous +laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'être connu de vous mieux que par +des attestations: j'en avois d'assez bonnes à vous produire, et les +voici. Mais, sur ces témoignages et sans examen, vous m'auriez accordé +ma première demande; et j'en avois une à vous faire bien plus +essentielle pour moi. En étudiant, il faut que moi-même j'enseigne, et +que vous ayez la bonté de me faire gagner ma vie en me donnant des +écoliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai déjà trop coûté, +je ne veux plus être un fardeau pour elle; et, en attendant que je +puisse aller à son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout +homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.--Eh! mon enfant, +me dit-il, à votre âge, le moyen de se faire écouter, obéir, respecter +parmi ses pareils? Vous avez à peine quinze ans.--Il est vrai; mais, mon +père, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous +qu'il n'avance pas l'autorité de la raison et la maturité de l'âge? +Essayez de mon caractère, et vous le trouverez peut-être assez grave +pour faire oublier mes quinze ans.--Je verrai, me dit-il, je +consulterai.--Non, mon père, il n'y a point à consulter. Il faut dès à +présent me mettre sur la liste des répétiteurs du collège et me donner +des écoliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir, +j'ose vous en répondre, et vous serez content de moi.» Il me le promit, +quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai étudier +en logique. + +Dès le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris +quelque connoissance de moi. La _Logique de Port-Royal_, et l'habitude +de parler latin avec mon curé de campagne, me donnoient sur mes +camarades une avance considérable. Je me hâtai de me produire, et ne +négligeai rien pour être remarqué. Cependant les semaines s'écouloient +sans que le préfet me donnât aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre +importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son +passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais à peine étois-je +aperçu. Même il sembloit que, n'ayant rien de bon à m'annoncer, il +feignît de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon +cabinet, voisin des nues, me livrant à mes réflexions, je faisois en +pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain. + +Une bonne petite Mme Clément, qui logeoit au-dessous de moi, et qui +avoit une cuisine, fut curieuse de savoir où étoit la mienne. Elle me +vint voir un matin. «Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez +vous à l'heure des repas, et vous êtes seul, et vous êtes sans feu, et +personne après vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquiète sur votre +situation.» Je lui avouai que, pour le moment, je n'étois pas fort à mon +aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi +vivre; que j'étois en état de tenir une école, et que les Pères jésuites +vouloient bien s'occuper de moi. «Bon! me dit-elle, vos Pères jésuites! +ils ont bien autre chose en tête! Ils vous berceront de promesses, et +ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de +l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils +feront pour vous plus qu'ils n'auront promis.» Je n'ai pas besoin de +vous dire que je parlois à une janséniste. Sensible à l'intérêt qu'elle +prenoit à moi, je parus disposé à suivre ses conseils, et je lui +demandai quelques instructions sur les Pères de l'Oratoire. «Ce sont, me +dit-elle, des gens de bien que les jésuites détestent et qu'ils +voudroient anéantir. Mais il est l'heure de dîner, venez manger ma +soupe: je vous en dirai davantage.» J'acceptai son invitation; et, +quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de +meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur +qu'elle me fit boire ranimèrent tous mes esprits. Là j'appris dans une +heure tout ce que j'avois à savoir de l'animosité des jésuites contre +les oratoriens, et de la jalouse rivalité de l'un et l'autre collèges. +Ma voisine ajouta que, si j'allois à Riom, j'y serois bien recommandé. +Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de +ses intentions et de mes espérances, j'allai voir le préfet. C'étoit un +jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me +demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader +ce que m'avoit dit ma voisine. «Je viens, mon père, lui répondis-je, +prendre congé de vous.--Vous vous en allez?--Oui, mon père, je m'en vais +à Riom, où les Pères oratoriens me donneront dans leur collège autant +d'écoliers que j'en voudrai.--Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous, +élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge!--Hélas! c'est à regret; +mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons +pères...--Ces bons pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer +les jeunes gens crédules comme vous; mais soyez bien sûr, mon enfant, +qu'ils n'ont ni le crédit ni le pouvoir que nous avons.--Ayez donc, mon +père, celui de me donner à travailler pour vivre.--Oui, j'y pense, je +m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir à vos +besoins.--Qu'appelez-vous, mon père, pourvoir à mes besoins? Apprenez +que ma mère se priveroit de tout plutôt que de souffrir qu'un étranger +vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, même de ma +famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande à subsister. +Donnez-m'en les moyens vous-même, ou je vais les chercher +ailleurs.--Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le défends. +Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir +ensemble.» Et de ce pas il me mena chez mon professeur. «Savez-vous, lui +dit-il, mon père, ce que va devenir cet enfant-là? On l'appelle à Riom. +Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte. +Il va se perdre, et c'est à nous de le sauver.» Mon professeur prit feu +dans cette affaire encore plus vivement que le Père préfet. Ils dirent +l'un et l'autre des merveilles de moi à tous les régens du collège; dès +lors ma fortune fut faite; j'eus une école, et, dans un mois, douze +écoliers, à quatre francs par tête, me firent un état au-dessus de tous +les besoins. Je fus bien logé, bien nourri, et à Pâques j'eus les moyens +de me vêtir décemment en abbé, ce dont j'avois le plus d'envie, soit +pour mieux assurer mon père de la sincérité de ma vocation, soit pour +avoir dans le collège une sérieuse existence. + +Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, à qui j'allai dire ce qu'on +faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. «Ah! je +serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller à Riom. C'est +là qu'on fait de bonnes et de saintes études.» Je la priai de me garder +ses bontés en cas de besoin, et, même dans mon opulence, j'allai la +revoir quelquefois. + +Mon habit ecclésiastique, les bienséances qu'il m'imposoit, et de plus +cet ancien désir de considération personnelle que l'exemple d'Amalvy +m'avoit laissé dans l'âme, eurent pour moi d'heureux effets, et +singulièrement celui de me rendre sévère et réservé dans mes liaisons de +collège. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un +petit nombre: nous étions quatre, et toujours les mêmes, dans nos +parties de plaisir, c'est-à-dire de promenade. À frais communs, et à peu +de frais, nous étions abonnés pour nos lectures avec un vieux libraire; +et, comme les bons livres sont, grâce au Ciel, les plus communs, nous +n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands poètes, +les meilleurs écrivains du siècle dernier, quelques-uns du siècle +présent, car le libraire en avoit peu, se succédoient de main en main; +et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit +recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en conférences sur +nos lectures. Dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de +plaisance de l'évêché; nous eûmes le bonheur de voir le vénérable +Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, +la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa +voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge. + +Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une +communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment +agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est +personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, +d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son +génie. C'étoit ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri, et +dans ces yeux qui alloient s'éteindre, je croyois démêler encore +l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute +quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venois d'être enchanté +à la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui +faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait répandre. + +Après un travail excessif, durant mon année de logique, ayant eu, sans +compter mes études particulières, trois autres classes, soir et matin, à +faire avec mes écoliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce +ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus +devant mon père, bien vêtu, les mains pleines de petits présens pour mes +soeurs, et avec quelque argent de réserve. Ma mère, en m'embrassant, +pleura de joie; mon père me reçut avec bonté, mais froidement; tout le +reste de la famille fut comme enchanté de me voir. + +Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus, +bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paroître à ses +yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui étois pas infidèle, +mais j'étois inconstant: c'en étoit bien assez. Je ne savois comment me +conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat. +«Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous témoigner du dépit, de la +colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du +dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime +la plus tendre, et de traiter avec des ménagemens infinis un coeur que +vous avez blessé.» + +Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec réserve et bienséance; +seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier. +Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas +laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux. + +La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la +première. Mon école étoit augmentée, j'y donnois tous mes soins; et, de +plus, destiné à soutenir des thèses générales, il fallut prendre de +longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer. + +Ce fut le jour où je venois de terminer, par cet exercice public, le +cours de ma philosophie, que j'appris l'événement funeste qui nous +plongeoit, ma famille et moi, dans un abîme de douleur. + +Après mes thèses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la +chambre du professeur, une collation qu'auroit dû animer la joie; et, +dans les félicitations qui m'étoient adressées, je ne vis que de la +tristesse. Comme j'avois assez bien résolu les difficultés qu'on m'avoit +proposées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur +lui-même, n'eussent pas un air plus content. «Ah! si j'avois bien fait, +leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.--Hélas! mon cher +enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, +cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel qu'elle n'eût pour +cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un +malheur bien plus cruel qui me reste à vous annoncer: vous n'avez plus +de père.» Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans +couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulois partir +sur-le-champ pour aller sauver du désespoir ma pauvre mère; mais, sans +guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut +attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues à faire sur un +cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'étoit possible, je +n'allois que très lentement. Durant ce funèbre voyage, une seule pensée, +un seul tableau présent à mon esprit, l'avoit occupé sans relâche, et +toutes les forces de mon âme s'étoient réunies pour en soutenir +l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le +voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs. + +J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je +me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mélange de voix +gémissantes, se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient +m'ouvrir, et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée, +mère, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à +des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et +déchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve, +sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout à coup en moi. +Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avois à soulever +un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, +mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec +l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse, +sans verser une larme, moi qui pleure facilement: «Ma mère, mes frères, +mes soeurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; +ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un père; vous +en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'être: j'en +embrasse tous les devoirs, et vous n'êtes plus orphelins.» + +À ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amères, +coulèrent de leurs yeux. «Ah! s'écria ma mère en me pressant contre son +coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu!» Et mes frères, +mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mère, tombèrent à genoux. Cette +scène touchante auroit duré le reste de la nuit, si j'avois pu la +soutenir. J'étois accablé de fatigue; je demandai un lit. «Hélas! me dit +ma mère, il n'y a dans la maison que le lit de...» Ses pleurs lui +coupèrent la voix. «Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans +répugnance.» + +J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs étoient trop ébranlés. Toute +la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement +empreinte dans mon âme que s'il avoit été présent. Je croyois +quelquefois le voir réellement. Je n'en étois point effrayé; je lui +tendois les bras, je lui parlois. «Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je, +que n'êtes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre, +et me dire du moins si vous êtes content de moi!» Après cette longue +insomnie et ce pénible rêve qui n'étoit pas un songe, il me fut doux de +voir le jour. Ma mère, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit +attendre mon réveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle +vint, et fut effrayée de la révolution qui s'étoit faite en moi. Ma peau +sembloit avoir été teinte dans le safran. + +Le médecin, qu'elle appela, lui dit que c'étoit là un effet des grandes +douleurs concentrées, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus +redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. «Un voyage, une +absence, et le plus tôt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus +sûr remède que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas +comme une dissipation: les grandes douleurs y répugnent; il faut, à leur +insu, tâcher de les distraire, et les tromper pour les guérir.» + +Le vieux curé qui m'avoit donné des leçons au temps des vacances +s'offrit à m'attirer chez lui, au centre du diocèse où étoit son +presbytère, et à m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma santé. +Mais il falloit à ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention +où j'étois moi-même de prendre la tonsure, des mains de mon évêque, +avant d'aller plus loin: car l'une de mes espérances étoit l'heureux +hasard d'un bénéfice simple que je tâcherois d'obtenir. + +«Je vais, me dit ma mère, employer cette année à éclaircir et à régler +les affaires de la maison. Toi, mon fils, hâte-toi d'entrer dans la +carrière où Dieu t'appelle: fais-toi connoître de notre saint évêque et +demande-lui ses conseils.» + +Le médecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le +plaisir même. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison +paternelle étoit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de +peine à la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que +j'avois amassés, ma mère me permit d'en laisser trois dans le ménage; +et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de +Saint-Bonet. + + + + +LIVRE II + + +La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces +mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de +Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile; +le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs +rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son +abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le +gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune +famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y +répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux, +la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y +étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne, +après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon +père, avoit besoin de ce repos. + +Mon curé avoit quelques livres analogues à son état, qui alloit être le +mien. Je me destinois à la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me +faisoit goûter celle des livres saints, et, dans les pères de l'Église, +il me montroit de bons exemples de l'éloquence évangélique. L'esprit de +ce vieillard, naturellement gai, ne l'étoit avec moi qu'autant qu'il le +falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire +mélancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible à +la joie. Elle venoit deux fois par mois présider, avec l'amitié, aux +dîners que faisoient ensemble les curés de ce voisinage, et qu'ils se +donnoient tour à tour. Admis à ces festins, ce fut là que je pris par +émulation le goût de notre poésie. Presque tous ces curés faisoient des +vers françois et s'invitoient par des épîtres, dont l'enjouement et le +naturel me charmoient. Je fis, à leur imitation, quelques essais +auxquels ils daignèrent sourire. Heureuse société de poètes, où l'on +n'étoit point envieux, où l'on n'étoit point difficile, et où chacun +étoit content de soi-même et des autres, comme si c'eût été un cercle +d'Horaces et d'Anacréons! + +Ce loisir n'étoit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je +m'étois approché de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais +l'évêque[22] ne la donnoit en cérémonie qu'une fois l'an, et le moment +en étoit passé. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur +particulière. J'aimai mieux me soumettre à la règle commune; en voici la +raison. La cérémonie de la tonsure étoit tous les ans précédée d'une +retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le +caractère des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualités et +les talens qu'ils annonçaient, pour en rendre compte à l'évêque. J'avois +besoin d'être recommandé, et pour cela d'être aperçu, nommé, distingué +dans la foule. _Nécessité l'ingénieuse_ me conseilla de me ménager cette +occasion d'être connu des sulpiciens et de mon évêque; mais six mois +d'attente et de séjour chez mon pauvre curé lui auroient été trop +onéreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins, +le marquis de Linars[23], me fit témoigner, par son prieur, l'extrême +désir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos à un +petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont +l'instruction avoit été jusque-là négligée. Je fis consentir mon curé, +et puis je consentis moi-même à ce qui m'étoit proposé. Je n'ai qu'à me +louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honoré dans +cette maison distinguée, où toute la noblesse du pays abondoit. La +marquise elle-même, Mortemart de naissance, élevée à Paris, un peu haute +de caractère, étoit bonne et simple avec moi, parce que j'étois auprès +d'elle naturel avec bienséance et respectueux sans façon, caractère qui +m'a toujours mis à mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a +été mécontent. + +Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au +séminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois +sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le +silence, qui régnoient parmi nous, et les exercices de piété dont on +nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables à mes vues; mais, +lorsque je désespérois de pouvoir me faire connoître, l'occasion s'en +offrit d'elle-même. Nous avions, deux fois le jour, une heure de +récréation dans un petit jardin planté de tilleuls en allées; mes +camarades s'y amusoient à jouer au petit palet, et moi, à qui le jeu ne +plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint +à moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en +société avec mes camarades. Je lui répondis que j'étois le moins jeune, +et qu'à mon âge on étoit bien aise d'avoir quelques momens à soi pour +recueillir, classer et ranger ses idées; que j'aimois à me rendre compte +de mes études, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de +mémoire, je ne pouvois y suppléer qu'à force de méditation. Cette +réponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir où j'avois fait +mes classes, quel système j'avois soutenu dans mes thèses, et pour quel +genre de lecture je me sentois le plus de goût. Je répondis à tout cela. +Vous pensez bien qu'un directeur du séminaire de Limoges ne s'attendoit +pas, en interrogeant un écolier de dix-huit ans, à trouver en lui un +grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui paroître +un petit trésor. + +Je présumai bien du succès de mon début, lorsque le soir, à l'heure de +la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut là +que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur réelle. +J'avois dit que mon goût de prédilection étoit pour l'éloquence, et +j'avois rapidement nommé ceux de nos orateurs chrétiens que j'admirois +le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer +distinctement leurs divers caractères, citer de chacun les endroits qui +m'avoient le plus frappé d'étonnement, ou rempli d'émotion, ou ravi par +l'éclat et le charme de l'éloquence. Les deux hommes dont je parlai avec +le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me +manqua pour me développer; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai +leur éloge. J'avois tous leurs plans dans ma tête; les extraits que +j'avois écrits de leurs sermons m'étoient présens; leurs exordes, leurs +divisions, leurs plus beaux traits, jusqu'à leurs textes, me revenoient +en foule. Ah! je puis dire que ce jour-là ma mémoire me servit bien; au +lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs, +et tous les trois, après m'avoir écouté en silence, s'en allèrent comme +étourdis. + +Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittèrent plus aux heures de +la promenade) s'étendit plus vaguement sur les plus belles oraisons +funèbres de Bossuet et de Fléchier, sur quelques sermons de La Rue[24], +sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par +coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des poètes. Je convins que +j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. «Et le +tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je +m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est +de lui qu'il avoit appris à parler au coeur avec tant d'onction et de +charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fénelon, l'auteur du +_Télémaque_, n'eût pas lu et relu vingt fois dans l'_Énéide_ les amours +de Didon?» + +À propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs, +qui ne savoient pas combien, grâce à mon infortune, je devois être imbu +de cette vieille latinité, furent surpris de voir comme j'en étois +plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la +répandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et +j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en +accabler. + +Je finis par un étalage de ma fraîche érudition de Saint-Bonet. Les +livres de Moïse et ceux de Salomon avoient déjà passé sur le tapis; j'en +étois aux saints pères lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la +tonsure. Ce jour-là donc, après notre initiation à l'état +ecclésiastique, nous allâmes, conduits par nos trois directeurs, rendre +nos devoirs à l'évêque. Il nous reçut tous avec une égale bonté; mais, +au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le +coeur me tressaillit. + +«Mon enfant, me dit-il, vous ne m'êtes pas inconnu; votre mère vous a +recommandé à moi. C'est une digne femme que votre mère, et j'en fais +grand cas. Où vous proposez-vous d'aller achever vos études?» Je +répondis que je n'avois encore aucun dessein pris là-dessus; que je +venois d'avoir le malheur de perdre mon père; que ma famille, nombreuse +et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tâcher de voir quelle +université pourroit me procurer, durant le cours de mes études, le moyen +d'exister et d'aller au secours de ma mère et de nos enfans. «Et de vos +enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je +suis pour eux un second père; et, si je ne meurs à la peine, je me suis +bien promis d'en remplir les devoirs.--Écoutez, me dit-il, j'ai pour ami +l'archevêque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prélats; je puis +vous adresser à lui; et, s'il veut bien, comme je l'espère, avoir égard +à ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille, +qu'à mériter qu'il vous protège, en usant bien des dons que le Ciel vous +a faits.» Je rendis grâces à mon évêque de ses bonnes intentions; mais +je lui demandai le temps d'en instruire ma mère et de la consulter, ne +doutant pas qu'elle n'y fût sensible autant que je l'étois moi-même. + +Mon bon curé, de qui j'allai prendre congé, fut transporté de joie en +apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il +dit, s'il avoit pu prévoir que cet archevêque de Bourges seroit grand +aumônier, cardinal, ministre de la feuille des bénéfices, et que +l'éloquence, à laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous +ce ministère les occasions les plus intéressantes de se signaler à la +cour? Il est certain que, pour un jeune ecclésiastique qui, avec +beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi +une belle carrière. Une vaine délicatesse, une plus vaine illusion +m'empêcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se +noue et se dénoue la trame de nos destinées, et de combien de fils +déliés et fragiles le tissu en est composé. + +Arrivé à Linars, j'écrivis à ma mère que je venois de prendre la tonsure +sous de favorables auspices; que j'avois reçu de l'évêque les plus +touchantes marques de bonté; qu'au plus tôt j'irois l'en instruire. Le +même jour je reçus d'elle un exprès avec une lettre presque effacée de +ses larmes. «Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie +de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frère du marquis, +et capitaine au régiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur, +marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dégager mon fils. Ô +mon Dieu! est-ce bien là le fils que vous m'aviez donné!» + +Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit +fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans +deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce +qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie +ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du +chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la +cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas +croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire +voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune +insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter +les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice +moi-même. + +Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et, +quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment +pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut +impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de +mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque +j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le +comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller +pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en +homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à +vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre +famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu +calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se +jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son +anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau +l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui +protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle +est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer +vous-même.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu +à ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir; +je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues +m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens, +vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui +délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que +votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous +auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est +répandu.--Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un +pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que +vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus +honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a +fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la +consoler; elle a besoin de vous revoir.» + +Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal +qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je +partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et +sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins +de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et +la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je +vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où +j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit +aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes +pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un +garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel +hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez +l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui +demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village +qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien +me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin +de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez +bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait +pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de +paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas +davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort. + +Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris +que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et, +quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans +cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la +messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me +dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis, +un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et +jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée. +J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me +fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non +dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en +seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui. +Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa +nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de +Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de +charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à +l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses +soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans +l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort. +Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des +forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous +aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons, +ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de +ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous +renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit +bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel +point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me +revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans +ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez, +me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une +soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On +le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien +prendre à moi.--Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est +bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout +le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.» +Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et +mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi. + +Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce +presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve +Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus +je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par +mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour +où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu +remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval. + +Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui +donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au +moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler. +«Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de +votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi +madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.» + +À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour +nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère +l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne. +Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous +parlerons souvent de vous.» + +Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me +voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en +effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit +mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés +hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois +venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi +lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de +valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se +rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés +que de mes affaires. + +La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle +m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour +moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent, +mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige +encore à revenir sur le passé. + +J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les +jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des +plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible +qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la +souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé. + +Dans le peu de loisirs que j'avois à Clermont, je m'étois fait un +amusement du dessin, et, comme j'en avois le goût, l'on m'en supposoit +le talent. J'avois l'oeil juste et la main sûre; il n'en falloit pas +davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprès du recteur. +«Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez à dessiner +l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui +de notre collège; examinez bien l'édifice, et, après en avoir exactement +tracé l'enceinte, figurez-en l'élévation. Apportez-y le plus grand soin, +car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.» + +Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme +l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir +voulu trop bien faire, je fis très mal. L'une des ailes du bâtiment +avoit un étage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette +inégalité choquante, et je la corrigeai en élevant une aile comme +l'autre. «Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai +rendu, lui dis-je, mon père, l'édifice régulier.--Et c'est précisément +ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destiné à montrer le contraire, +d'abord au père confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi +lui-même: car il s'agit d'obtenir des fonds pour élever l'étage qui +manque à l'une des deux ailes.» Je m'en allai bien vite corriger ma +bévue, et, quand le recteur fut content: «Voulez-vous bien, mon père, me +permettre, lui dis-je, une observation? Ce collège qu'on vient de vous +bâtir est beau, mais il n'y a point d'église. Vous y dites la messe dans +une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oublié l'église?» Le +jésuite sourit de ma naïveté. «Votre observation, me dit-il, est très +juste; mais vous avez dû remarquer aussi que nous n'avons point de +jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis étonné.--N'en soyez plus en +peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon père? je n'y vois +point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer à cheval +qui ferme l'enceinte du collège, vous ne voyez pas cette église des +Pères augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon père?--Eh +bien! ce jardin, cette église, seront les nôtres, et c'est la Providence +qui semble les avoir placés si près de nous.--Mais, mon père, les +augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église?--Au contraire, ils +auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne +leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise! et, en les délogeant, nous +saurons les dédommager.--Vous délogerez donc les Pères augustins?--Oui, +mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un +hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de +repos.--Rien n'est plus juste, assurément; mais je cherche où vous +logerez les Pères augustins.--N'en ayez point d'inquiétude: ils auront +le couvent, l'église et le jardin des Pères cordeliers. N'y seront-ils +pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là?--Fort bien! mais +que deviennent les Pères cordeliers?--Je me suis attendu à cette +objection, et il est juste que j'y réponde: Clermont et Mont-Ferrand +faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et +Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on +Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu'à Mont-Ferrand les cordeliers ont +un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas nécessaire +qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer +ceux de Clermont à Mont-Ferrand on ne fait du mal à personne, et nous +voilà, sans préjudice pour autrui, possesseurs de l'église, du jardin, +du couvent de ces bons Pères augustins, qui nous sauront gré de +l'échange, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon +enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais +vous n'y êtes pas étranger, et je me plais, dès à présent, à vous +regarder comme étant l'un des nôtres.» + +Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Blaise Pascal +auroit trouvé le mot pour rire, et qui ne me parut que sincère et naïf. +Ce que j'en infère aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention +préméditée que le professeur de rhétorique de Clermont, le P. +Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller à Toulouse, vint me +demander à dîner. + +Ma bonne mère, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi, +le reçut de son mieux; et, pendant le dîner, il la rendit heureuse, en +lui exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. À l'entendre, mes +écoliers étoient distingués dans leurs classes, et il étoit aisé de +reconnoître, en lisant les devoirs, ceux qui avoient passé sous mes +yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive, +mais je n'en voyois pas le but. + +Vers la fin du repas, ma mère, selon l'usage du pays, nous ayant laissés +seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «À présent, me dit-il, +parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route +allez-vous prendre?» Je lui confiai les avances que mon évêque m'avoit +faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il +m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. «Je ne sais pas, me dit-il +enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres. +Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de +docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu +d'y prendre des grades, vous allez vous y dégrader. Ensuite... mais ceci +est un article trop délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne +peut dire qu'à son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de +m'expliquer si librement.» Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en +attendoit. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis-je, que je +vous saurai gré de m'avoir parlé à coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il, +et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de +vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous +rien d'assuré que des dégoûts.--Et quels dégoûts? lui demandai-je avec +étonnement. + +--Votre évêque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses +intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis +persuadé. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la +dépendance et à la merci de cet archevêque de Bourges? Durant vos cinq +années de théologie et de séminaire, vous serez à sa pension et vous +vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille +de quelques secours charitables (ces mots me glacèrent les sens); mais, +vous et votre mère, êtes-vous faits pour être sur la liste de ses +aumônes? et en êtes-vous réduits là?--Assurément non, +m'écriai-je.--C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce que +l'on vous propose, ce que l'on vous fait espérer.--Il me semble, lui +dis-je, que l'Église a des biens dont la dispensation est remise aux +évêques, des biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont +seulement ils disposent; et ces biens-là, ces bénéfices, on peut les +recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est là, me dit-il, +l'appât dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à +quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez +pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protégés +ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur +échappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'état de +dépendance et d'asservissement où ils tiennent ces malheureux. Ils +donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais, si +le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien +chèrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des épines +où je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, chargé d'une +famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que +me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous +mettre en position de vous protéger vous-même, et non pas d'être +protégé. Je connois un état où tout homme qui se distingue a du crédit +et des amis puissans. Cet état, c'est le mien. Toutes les voies de la +fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais +elles sont toutes ouvertes à tout ce qui nous appartient.--Vous me +conseillez donc de me faire jésuite?--Oui, sans doute! et bientôt, par +des moyens qui nous sont connus, votre mère sera tranquille, ses enfans +seront élevés, l'État lui-même en prendra soin; et, lorsque arrivera le +temps de les pourvoir, il n'est point de facilités que nos relations ne +vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges +ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société +puissante; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y +être affiliés.--J'ai regardé, lui dis-je, votre société comme une source +de lumières; et, pour un homme qui veut s'instruire et développer ses +talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de +vivre au milieu de vous; mais dans vos règlemens deux choses me +répugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par +enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux +ans d'épreuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les +basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé.» +En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tête du jésuite +s'exaltoit en jactance de la considération dont jouissoit sa compagnie, +et de l'éclat qui en rejaillissoit sur les individus. «Rien, disoit-il, +n'est comparable aux agrémens dont jouit dans le monde un jésuite, homme +de mérite: tous les accès lui sont faciles; partout l'accueil le plus +favorable, le plus flatteur, lui est assuré.» Son éloquence fut si +pressante qu'à la fin elle m'entraîna. + +«Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évêque. Le reste demande +un peu plus de réflexion. Mais je compte aller à Toulouse; et là, si ma +mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils.» + +Je communiquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément +d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle +eut la même délicatesse et la même fierté que moi, et nos deux lettres à +mon évêque furent écrites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de +la consulter sur le dessein de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le +courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette +consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit être éloigné +l'un de l'autre. Je me réservai de lui écrire, et je me rendis à +Toulouse, irrésolu moi-même encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je +qu'en chemin je manquai encore ma fortune? + +Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont à +Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses +mulets, et lui, le plus souvent à pied, cheminoit à côté de moi. +«Monsieur l'abbé, me dit-il, vous serez obligé de passer chez moi +quelques jours, car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez +ce temps-là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et +pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole.» La +commission étoit délicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en +chargeai volontiers. + +Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un +homme qui trottoit sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt +la pluie, tantôt la neige sur le corps, et par les chemins les plus +rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je +vis une maison commode, bien meublée, d'une propreté singulière, et +qu'une espèce de soeur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant +de Pierre (c'étoit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son +père. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de +l'aisance. Le gigot étoit tendre et le vin excellent. La chambre que +l'on me donna avoit, dans sa simplicité, presque l'élégance du luxe. +Jamais je n'avois été si mollement couché. Avant de m'endormir, je +réfléchis sur ce que j'avois vu. «Est-ce, dis-je en moi-même, pour +passer quelques heures de sa vie à son aise que cet homme en tracasse et +consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse +tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont +il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille +unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme +elle est, s'est-elle vêtue en dévote? Pourquoi cet habit gris, ce linge +plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces +cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie +teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces +bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour!» Sur +ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de +déjeuner avec la dévote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de +mon sommeil. «Il a été fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas été +tranquille, et les songes l'ont agité. Et vous, Mademoiselle, avez-vous +bien dormi?--Pas mal, grâce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi +des rêves?» Elle rougit, et répondit qu'elle rêvoit bien rarement. «Et, +quand vous rêvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en +souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais +point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous +en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux +ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les +vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge +grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien +dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux +ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue +vermeille; aucun pli ne gâte leur taille; une étroite ceinture en marque +et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lis et une jolie main avec +ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche +unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément. +Mais, quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles +dans le ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue, de les y voir si mal +placées.--Où les voyez-vous donc placées? demanda-t-elle avec +embarras.--Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît +encore bien davantage) auprès des pères capucins.--Auprès des pères +capucins! s'écria-t-elle en fronçant le sourcil.--Hélas! oui, presque +délaissées, tandis que d'augustes mères de famille, environnées de leurs +enfans qu'elles ont élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus +bienheureux déjà sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consolés et +réjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une +place éminente, en vue à tout le ciel, et toutes brillantes de +gloire.--Et les abbés, demanda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on +mis?--S'il y en a, répondis-je, on les aura peut-être aussi nichés dans +quelque coin éloigné de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle, +et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux +voisins.» + +Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il +n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de +mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce +pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont +elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien +pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur +l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez +d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé +finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux +orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance +que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille +pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce +j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que +chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement +et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me +montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a +qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore +pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous +voulez et si vous lui faites vouloir.» + +Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté. +L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme +Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. +«Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en +passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma +vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la +force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me +roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de +vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura +mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi +pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a +déjà cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre +âge!--Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils +d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que +ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en +gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je +l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il +dépendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est +pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez +émoustillée.--Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, +et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la +nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit +bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup, +et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra +plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a +plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans +le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges; +et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de +lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction +s'accomplit. + +Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien +avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous +connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé; +dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je +fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire +aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le +trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait, +si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en +quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma +résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui +demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de +recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le +quittant j'écrivis. + +La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage +et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit +rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle +n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond, +l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit +de jésuite. + +_Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez à moi? Vous +ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes +enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un +étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que, +si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans +l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a +pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut +partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne +vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne +vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des +inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état +d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les +règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont +d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la +vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête +et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher +à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment +où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de +relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous +meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de +ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre, +lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces +résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs, +votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de +vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature; +pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai +sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se +méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober +un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel, +impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là, +dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui +jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a +donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre +un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque +n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos +desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux +croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point +cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je +tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances. +Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été +foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre, +baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui +l'ont un moment égaré._ + +Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa +lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée +de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller +dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour +l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui +m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré +de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège +favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de +toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de +philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai. + +Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes +grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner +les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune +que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur +appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec +moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands +garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui +fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa +barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de +savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une +espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens +faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient +de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont +adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils +m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.» + +On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis +distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes +fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le +maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma +présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que +Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de +la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des +classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se +pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous +mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop +familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que, +de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et +de l'air moqueur par où elle avoit commencé. + +Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut +que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon. + +J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant +chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il +est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une +espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la +sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit +réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec +soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui +devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon +objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes +jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout, +appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si +l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les +bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant +d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce +cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales +et les points les plus éminens. + +Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi qu'avoient mes bernardins, +et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis +de chaire. Cette première espièglerie m'avoit trop bien réussi pour ne +pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiois donc tous les jours +la leçon que j'allois dicter; et, en la dictant de mémoire, j'avois +l'air de produire et de composer sur-le-champ. À quelque temps de là, +Morin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont +on parleroit d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il +voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fût dicté de +tête, je lui répondis par une sentence d'Horace et que Boileau a +traduite ainsi: + + Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, + Et les mots, pour le dire, arrivent aisément. + +Ainsi, chez les Gascons, je débutai par une gasconnade; mais elle +m'étoit nécessaire, et il arriva que, le professeur bernardin étant venu +prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'écoliers qui +s'adressoient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la +fortune vint encore au-devant de moi. + +Il y avoit à Toulouse un hospice fondé pour les étudians de la province +du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte-Catherine[29], +les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq +années de grades. Lorsqu'une de ces places étoit vacante, les titulaires +y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de +ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi. +Dans ce collège, où la liberté n'avoit pour règle que la décence, chacun +vivoit à sa manière; le portier et le cuisinier étoient payés à frais +communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus +grande partie du fruit de mon travail; et cette épargne, qui suivoit +tous les ans l'accroissement de mon école, devint assez considérable +pour commencer à mettre mes parens à leur aise. Mais, tandis que la +fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me +préparoit les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque +temps de prospérité. + +En feuilletant par hasard un recueil des pièces couronnées à l'Académie +des Jeux Floraux, je fus frappé de la richesse des prix qu'elle +distribuoit: c'étoient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas +émerveillé de même de la beauté des pièces qui remportoient ces prix, et +il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer +à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit +elle-même à les recevoir de ma main. De là me vint l'idée d'être poète. +Je n'avois point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite +faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces règles; et, par les +conseils du libraire, j'acquis en même temps un exemplaire des _Odes_ de +Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis +à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je +m'arrêtai fut l'invention _de la poudre à canon_. Je me souviens qu'elle +commençoit par ces vers: + + Toi qu'une infernale Euménide + Pétrit de ses sanglantes mains. + +Je ne revenois pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je +la récitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et, +en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportât +le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant +honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis +à Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait +avec quelle bonté Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonçoient +par quelque talent pour la poésie: le Parnasse françois étoit comme un +empire dont il n'auroit voulu céder le sceptre à personne au monde, mais +dont il se plaisoit à voir les sujets se multiplier. Il me fit donner +une de ces réponses qu'il tournoit avec tant de grâce, et dont il étoit +si libéral[30]. Les louanges qu'il y donnoit à mon ouvrage me +consolèrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Académie, +dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance +contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta +beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de +ses oeuvres, corrigé de sa main, dont il me fit présent. Je fus fou +d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce +présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme +illustre et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq ans, s'est +soutenue jusqu'à sa mort sans aucune altération. + +Je continuai de travailler pour l'Académie des Jeux Floraux, et j'obtins +des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits +triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible +que celui de la vanité, et c'est par là que cette scène mérite d'avoir +place dans les souvenirs que je transmets à mes enfans. + +Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprécié que par comparaison, +et qu'à Toulouse il n'y avoit rien en littérature de plus brillant que +le succès dans la lice des Jeux Floraux, l'assemblée publique de cette +Académie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence +d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidoient; les +capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la +salle, en amphithéâtre, étoit remplie du plus beau monde de la ville et +des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupoit +le parterre autour du cercle académique; la salle, qui est très vaste, +étoit ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la +ville, à chaque prix que l'on décernoit, faisoient retentir le Capitole +d'un bruit éclatant de victoire. + +J'avois mis cette année-là cinq pièces au concours, une ode, deux poèmes +et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donné. Les deux +poèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et +l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles +obtint le prix de poésie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les +trois prix, et les seuls que l'Académie alloit distribuer, j'allois les +recevoir. Je me rendis à l'assemblée avec des tressaillemens de vanité, +que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pitié de ma +jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes +couronnes. Mais quel est le poète de vingt ans à qui pareille chose +n'eût pas tourné la tête? + +On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure, +fondatrice des Jeux Floraux, éloge inépuisable, prononcé tous les ans au +pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord +que celui de l'ode est réservé. Or on savoit que j'avois mis une ode au +concours, on savoit aussi que j'étois l'auteur d'une idylle non +couronnée: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme à +haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots: _Que +l'auteur s'avance_, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On +applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: «Il en a +manqué deux, il ne manque pas le troisième: il a plus d'une corde et +plus d'une flèche à son arc.» Je vais modestement me rasseoir au bruit +des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème, auquel +l'Académie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'éloquence, plutôt +que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me +lève. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce poème est +écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du +premier. Je m'étois remis à ma place, lorsque l'idylle fut proclamée, et +l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit lever pour la +troisième fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zaïre_, je +n'aurois pas été plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrême: +les hommes, à travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes +m'embrassoient. Légère fumée de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi, +puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un +seul qui, quarante ans après, relu même avec indulgence, m'ait paru +digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me +touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que +je vais raconter. + +Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivré, deux grands bras +noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon +régent de troisième, ce bon P. Malosse, qui, séparé de moi depuis plus +de huit ans, se retrouvoit à cette fête. À l'instant, je me précipite, +je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix: +«Tenez, mon père; ils sont à vous, lui dis-je, et c'est à vous que je +les dois.» Le bon jésuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de +joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui +causois qu'à l'éclat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intéresse +le coeur et l'âme est doux dans tous les temps, on s'y complaît toute la +vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que +comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri +l'erreur. + +Ces amusemens littéraires, quoique bien séduisans pour moi, ne prenoient +pourtant rien sur mes occupations réelles. Je donnois aux vers des +momens de promenade et de loisir; mais en même temps je vaquois +assidûment à mes études et à celles de mon école. Dès ma seconde année +de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jésuite à nous +enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller étudier à +l'école des doctrinaires. Leur collège, appelé l'Esquille, avoit pour +professeurs de philosophie deux hommes de mérite; mais l'un des deux, et +c'étoit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou +par caractère, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le +repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant déjà fait +sa philosophie, pût, de temps en temps, lui épargner la fatigue et +l'ennui du travail de la classe. + +«Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce +que vous saisissez vous-même si facilement.» Cet éloge me payoit bien +des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des +écoliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collège de m'avoir +pour répétiteur, excellente et solide aubaine. + +Pour complaire à mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu +malgré moi, à soutenir des thèses générales. Il attachoit une grande +importance à me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit +produire en public, et, comme il étoit membre de l'Académie des sciences +de Toulouse[32], il voulut que ce fût à cette compagnie que ma thèse fût +dédiée; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une +thèse ainsi présidée! Ce fut par là qu'il voulut terminer sa carrière +philosophique; et il imagina d'ajouter à la pompe de ce spectacle un +coup de théâtre honorable pour moi, mais dont je fus étonné moi-même. Il +n'y réussit que trop bien; et mon étonnement fut tel qu'il manqua de me +rendre fou ou imbécile pour la vie. + +Dans ces exercices publics, il étoit d'usage constant que le professeur +fût dans sa chaire, et son écolier devant lui, sur ce qu'on appelle un +pupitre, espèce de tribune inférieure à la chaire. Quand tout le monde +fut en place, et que l'illustre Académie fut rangée devant la chaire, on +m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois préparé un +compliment pour l'Académie, et dans cette petite harangue j'avois mis +tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je +l'avois vingt fois récitée sans aucune hésitation, et, pour le coup, +j'étois si sûr de ma mémoire que j'avois négligé de me pourvoir du +manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en +chaire, je l'aperçois au rang des académiciens. Je lui fais +respectueusement signe de venir se mettre à sa place. «Montez, Monsieur, +me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de sécurité, montez sur +le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas +besoin de moi.» Ce magnifique témoignage excita dans l'assemblée un +murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi +fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant, +je monte les degrés du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage, +comme pour implorer les lumières du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant +de me lever, je veux me rappeler le début de mon compliment, je ne m'en +souviens plus, et le bout du fil m'en échappe; je veux le chercher dans +ma tête, je n'y vois qu'un épais brouillard. Je fais des efforts +incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas +un mot, et pas une idée ne me revient. Dans cet état d'angoisse, je suis +plusieurs minutes à suer sang et eau, et tout près de me rompre les +veines et les nerfs de la tête par l'effroyable contention où ce long +travail les avoit mis, lorsque tout à coup, et comme par miracle, le +nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tête se dégage, mes +idées renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigué, +mais tranquille et rassuré, je le prononce. Je ne parle pas du succès +qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reçues. J'avois +assaisonné celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la +faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par +les plus belles questions de la physique, ceux des académiciens qui +daignèrent me provoquer ne s'occupèrent que du soin de faire briller mes +réponses. Ils en agirent en vrais Mécènes, pleins d'indulgence et de +bonté. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour +moi, ce fut le noble procédé du professeur jésuite que j'avois trop +légèrement quitté pour passer à l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint +me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le système de la +gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me ménagea +les moyens les plus avantageux de me développer. Heureusement, dans mes +réponses, je sus lui faire entendre qu'à sa manière de me combattre, on +reconnoissoit la supériorité du maître qui exerce les forces de son +disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du +pupitre, le président de l'Académie, en me félicitant, me dit qu'elle ne +pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place +d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble +reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reçus le prix +du combat. + +Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succès de jeunesse, c'étoit le +nombre d'écoliers qui venoient grossir mon école, et contribuer aux +secours que je faisois passer à Bort. Assez riche de mon travail pour +soutenir dans ses études celui de mes frères qui venoit après moi, je +lui tendis la main et je l'appelai à Toulouse. Il avoit quatorze ans, et +il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception très vive, +la mémoire excellente, et un désir passionné de profiter de mes leçons. +Je lui simplifiai les règles, je lui abrégeai la méthode; dans six mois +il n'y eut plus pour lui de difficultés de syntaxe; et encore un an bien +employé le mit en état d'aller seul et sans maître: c'étoit là son +ambition, car il me voyoit accablé de travail, et il se sentoit soulagé +de la peine qu'il m'épargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi +n'étoit pas seulement de l'amitié, c'étoit du culte. Le nom de frère +avoit dans sa bouche un caractère de sainteté. Il me témoigna le désir +d'être homme d'église, et j'en fus bien aise: car ce désir en moi +commençoit à se refroidir pour plus d'une raison, et singulièrement par +les difficultés épineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route. + +Le collège de Sainte-Catherine, où j'avois une place, avoit pour +inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevêque appelé +Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit même un peu +fripon, lequel vouloit mener à son gré le collège, et disposer des +places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualité de +promoteur, l'autorité de l'archevêque qu'il faisoit sonner, le crédit +qu'il se vantoit d'avoir auprès de monseigneur, intimidant les uns et +amorçant les autres, il s'étoit fait parmi nos camarades un parti +subjugué par la crainte et par l'espérance; mais il trouva dans le +collège un certain Pujalou, caractère franc, libre et ferme, qui, +fatigué de sa domination, osa lui tenir tête et donner le signal de la +rébellion contre ce pouvoir usurpé. «De quel droit, mes amis, dit-il aux +jeunes Limosins ses camarades, cet homme-là vient-il intriguer dans nos +assemblées et gêner nos élections? Le fondateur de ce collège, en nous +laissant la liberté d'élire et de nommer nous-mêmes aux places vacantes +parmi nous, a jugé sainement que la jeunesse est l'âge où l'équité +naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intégrité. Pourquoi +souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette équité qui nous anime? +Parmi nous les places vacantes sont destinées aux plus dignes, et non +pas aux plus protégés. Si Goutelongue veut avoir des créatures, qu'il +leur obtienne les faveurs de son archevêque, et qu'il ne vienne pas les +gratifier à nos dépens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons +notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois, +je déclare que je crois à sa probité moins qu'à celle d'un maquignon.» +Ce dernier trait, qui n'étoit pas de l'éloquence noble, fut celui qui +porta: l'épithète de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans +le collège ne s'appelèrent plus que du maquignonnage. + +J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine à +m'engager dans son parti. Dès ce moment je fus noté sur les tablettes du +promoteur; mais bientôt, par un trait qui m'étoit personnel, j'y fus +encore mieux signalé. Il y eut dans le collège une place vacante. Les +deux partis se balançoient; et, en cas de partage, c'étoit à +l'archevêque à décider l'élection. Notre parti consulta ses forces, et +il se croyoit sûr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de +l'élection, cette voix nous fut enlevée. L'un de nos camarades, honnête +et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprîmes que, dans +un village à trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle curé, et que +cet oncle étoit venu le prendre, et l'avoit emmené chez lui passer les +fêtes de Noël. Nous ne doutâmes point que ce ne fût une manoeuvre de +Goutelongue. On sut quel étoit le village, et la route en étoit connue; +mais il étoit nuit sombre; il tomboit une pluie mêlée de neige et de +verglas, et il y avoit de la folie à croire que, par ce temps-là, le +curé consentît à laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmené +lui-même par égard pour le promoteur. «N'importe! dis-je tout à coup, je +me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que +l'on me donne un bon cheval.» J'en eus un dans l'instant; et, affublé du +long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures à la porte du +presbytère, au moment où le curé, son neveu, sa servante, alloient se +coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint à moi, et +en l'embrassant: «Du courage, lui dis-je, ou tu es déshonoré.» Le curé, +à qui je m'annonçai comme étant du collège de Sainte-Catherine, me +demanda ce qui m'amenoit. «Je viens, lui dis-je, au nom de Jésus-Christ, +le père universel des pauvres, vous conjurer de n'être pas complice de +l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur dérobe +leur substance pour la prodiguer à son gré.» Alors je lui développai les +intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer à nos +places et les donner à la faveur. «Demain, lui dis-je, nous avons à +élire ou un écolier qu'il protège et qui n'a pas besoin de la place +vacante, ou un pauvre écolier qui la mérite et qui l'attend. Auquel des +deux voulez-vous qu'elle tombe?» Il répondit que le choix ne seroit pas +douteux s'il dépendoit de lui. «Et il dépend de vous, lui dis-je: il ne +manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui étoit assurée, et, +à la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous êtes venu la lui +ôter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arraché.» +Interdit et confus, il répondit encore que son neveu étoit libre, qu'il +l'avoit amené pour passer avec lui les fêtes, et qu'il ne l'avoit point +forcé. «S'il est libre, qu'il vienne avec moi, répliquai-je; qu'il +vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son +honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu à Goutelongue.» Alors +regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre: «Allons, lui +dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collège que vous +n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.» À l'instant nous +voilà tous les deux à cheval, et déjà bien loin du village. + +Nos camarades ne s'étoient point couchés; nous les retrouvâmes à table, +et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus +que Pujalou m'étoufferoit en m'embrassant. Nous étions mouillés +jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la +saucisse, le vin, nous furent prodigués; mais, prudent au milieu de tant +d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti +opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et, en effet, l'apparition +soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise +accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée; +et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais. + +Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir +pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa +main, je lui trouvai la tête pleine de préventions contre moi: «Je +n'étois qu'un abbé galant tout occupé de poésie, faisant ma cour aux +femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois +même sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de +jolies demoiselles.» Cet archevêque étoit La Roche-Aymon[33], homme peu +délicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les +péchés qui n'étoient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire +pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je +reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le +séminaire de Calvet me révéla, comme un secret que je me cachois à +moi-même, le refroidissement de mon inclination pour l'état +ecclésiastique. + +Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivois quelquefois en lui envoyant +mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avoit pas peu contribué à +altérer en moi l'esprit de cet état. + +Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me +pressoit d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le +talent. Je lui répondis que Paris étoit pour moi un trop grand théâtre, +que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, étant né sans bien, +je ne saurois qu'y devenir; qu'à Toulouse je m'étois fait une existence +honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à peu près +semblable, j'aurois la force de résister au désir d'aller rendre hommage +au grand homme qui m'y appeloit. + +Cependant il falloit bientôt me décider pour un parti. La littérature à +Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui +s'offroit à moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et +incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma +mère: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante; +j'espérois que ma vue lui rendroit la santé: j'allai la voir. Quels +charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en +eût répondu à une si chère espérance! + +Je laisse mon frère à Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois +acheté, je pars, j'arrive à ce hameau de Saint-Thomas où étoit ma +métairie. C'étoit un jour de fête. Ma soeur aînée, avec la fille de ma +tante d'Albois, étoit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma +toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement +d'un abbé. De Saint-Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y +avoit plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la +rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la +ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails: je le répète +encore, c'est pour mes enfans que j'écris. + +Quand je passai devant l'église on disoit vêpres, et, en y allant, l'un +de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma soeur, Odde, +me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée. +D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde +s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et +environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étois bien affligé +dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mère; et, à sa maigreur, à sa +toux, au vermillon brûlant dont sa joue étoit colorée, je croyois +reconnoître la même maladie dont mon père étoit mort. Il n'étoit que +trop vrai qu'avant l'âge de quarante ans ma mère en étoit attaquée. +Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages +cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler á +ma mère la douleur dont j'étois saisi. Elle, qui connoissoit son mal, +l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que +de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exigé du médecin et de nos +tantes de me flatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune +inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon âme +reçut avidement la douce erreur de l'espérance. + +Je reviens à nos habitans. + +L'enchantement où étoit ma mère de mes succès académiques s'étoit +répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont +tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fête-Dieu, avoient donné de +moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est +peut-être laissé dénaturer comme tant d'autres, étoit alors la bonté +même. Il n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me +combler. Les bonnes femmes se plaisoient à me rappeler mon enfance; les +hommes m'écoutoient comme si mes paroles avoient dû être recueillies. Ce +n'étoient guère cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur +ému me dictoit. Comme tout le monde venoit féliciter ma mère, Mlle B*** +y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle +permît à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres +appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y déroba en +retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus +vivement touché. + +De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de +ne pas dérober quelques momens à la nature pour les donner à l'amitié +reconnoissante. Ma mère l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du +plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-même aux petites fêtes +qu'on me donnoit. Ces fêtes étoient des dîners où l'on s'invitoit tour à +tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on +disoit à son fils, de ce que son fils répondoit, observant jusqu'à mes +regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allois rendre, +tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étois assailli, +ces longs dîners étoient pour son âme un travail et un effort pénibles +pour ses frêles organes. Nos conversations tête à tête, en l'intéressant +davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tâchois bien de lui +ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma diligence +à couper le dialogue pour m'étendre en réflexions; mais, aussi animée en +m'écoutant qu'en parlant elle-même, l'attention n'étoit pas moins +nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus +douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumoit +son sang. + +Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état +ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étois sur le choix d'un nouvel +état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement. + +«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux +devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre +qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour +le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus +inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, +que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard +de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve +sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse +le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut +point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. +de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et +sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la +fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et +la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette +femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent +de Bort. + +Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible. +«Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant +que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous +l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent +et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il +faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos +adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans +ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et +moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la +nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me +répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont +parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je +n'ai pas besoin de vous recommander...» Elle s'interrompit, et comme ses +yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai +perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle +auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de +mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.» +Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent +qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois +envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les +relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux +momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par +coeur le second acte de _Zaïre_, qu'elle arrosoit _Mérope_ de ses larmes, +et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'espérance ne sont jamais +sortis de sa mémoire et de son coeur: + + Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie + Elle n'inspire point une infidèle joie; + Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui; + Elle est inébranlable et pure comme lui. + +Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne +seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé +d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce +présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous +séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible +de refuser à la nature. + +Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la +plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage +s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette +mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère +adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois +dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus +souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre, +quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois +présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle +en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les +réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit +son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce +qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si +tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et +l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile +espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au +dernier moment. + +J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à +deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est +vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau. +Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me +déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans +inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.» +_Signé_: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le +demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M. +Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des +finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général. +Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera +facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à +l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous +quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.» +L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une +recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille +petits écus; et cela dépendoit de moi. + +J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de +l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire, +déjà célèbre sous le nom de _Petite Académie_[34]. C'étoit là qu'à +l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé +que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans +ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire +mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget, +me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans, +d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je +répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente +et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce +désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit +fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et +que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir +inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se +réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût +payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui. + +Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de +Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en +philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en +étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage, +et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai +un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout +le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis +de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de +nouveaux fonds. + +Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous +les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois +point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus. +En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la +vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon +voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné +jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus. +En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais +on n'est allé plus lentement au-devant d'elle. + +Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je +l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens. +Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de +meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes +si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante +écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je +serois en état d'être libéral. + +Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi +voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas +disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond +de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de +la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je +dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler +longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande +fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je +lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de +sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient +folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs +baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à +moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.» + +Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le +fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il +vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me +répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu +qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit +sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans +le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme +un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je +serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne; +que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et +que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place. +Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que +moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le +mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il +en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me +priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la +tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les +viandes: + + _Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_. + +Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc +la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux +cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa +les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de +perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi», lui dis-je. Et en +riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me +dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'êtes bien plus, +lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il +étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement. +Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à +souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui +en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé. + +Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la +voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le +tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un +incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois +aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le +goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois +point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été +le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques +minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une +histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de +Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et +j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son +cabinet à un _quidam_ qui avoit un procès et qui venoit le solliciter. +En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le _quidam_ y prit du +tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna +ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le _quidam_ avoit touché, +il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la +parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y +repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut +surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y +a point de sonnettes.--Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point, +lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le +ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma +réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en +colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les +oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et +dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune +impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de +président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être +simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la +suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des +dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains +sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton +d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules +jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et +insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle +étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a +élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de +lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à +l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le +réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par +de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de _la +Boucle de cheveux enlevée_; amusement dont le produit alloit être +bientôt pour moi d'une si grande utilité. + +J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables +illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me +conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris; +l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de +cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une +élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut +détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce +fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le +lendemain matin je fus au lever de Voltaire. + + + + +LIVRE III + + +Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les +beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils +faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi +le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai +en allant voir Voltaire. + +Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de +vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je +n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant +nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je +suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous +apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est +disgracié.» + +Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et +plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme +naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est +venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il +faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la +connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime à vous voir, me +dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la +véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en +lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous +donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux +pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner. +Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux +pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce +de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois +besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous +me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi +allez-vous travailler?--Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me +le dire.--Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des +carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la +fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et +riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant +bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au +théâtre que ferai-je?--Une bonne comédie, me dit-il d'un ton +résolu.--Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois +pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des +tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins +inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se +passa ma première entrevue avec cet homme illustre. + +En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la +Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes +dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie +pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne +seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui +voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de +cheveux enlevée_, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces +billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois +fait connoissance au café me découvrit, dans la rue +Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en +payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour +cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le +revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de +Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre, +me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques +sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma +nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit +livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux +livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois +peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler +sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise, +qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce +calcul soutint mon courage. + +Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit +des livres. La _Poétique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur +les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques +modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit +d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit +saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux; +l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre; +plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et +exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien, +homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il +falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il +me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a +raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut +qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes +entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès +lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne +puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le +progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne +revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques +réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de +chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style. + +Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu +m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage; +mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire +ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'étant saisi de ma pensée, +je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les +ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien +à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer +à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé. + +Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu +pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. +Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de +l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui +Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et +j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon +livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit +quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de +ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses +écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec +nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui +avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné +mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a +donné au théâtre la tragédie des _Chérusques_, homme de sens, homme de +goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque +aussi pauvre que moi. + +Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient +parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de +sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la +comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des +jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous +causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous +passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours +nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous +les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me +dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui +je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous +dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit +fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il +insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de +ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien +payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point, +ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.» +Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en +peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la +tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes +espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois +mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de +l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma +tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le +marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon, +et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y +voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille +périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous +n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique +infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante +des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce +petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur +d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers +tragiques, et lui rêvant à ses amours. + +Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé +d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus +tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi +j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que +lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis +étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit. +Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du +pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un +jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une +espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier +qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût +imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec +moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût +retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il +dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui +restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste, +j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit +la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du +roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son +gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans +cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas. + +Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en +soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en +sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.» +Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la +fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?--Non, pas +encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien +aisé de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh! +parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.--Vous +auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que +celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le +déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai +fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la +main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras +ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout +quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de +l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je +regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et +assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à +coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me +fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. +«Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux +choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières +civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je +gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il +vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un +peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.--Et que vient +faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un +prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des +prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il +nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous +vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plaît à +Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de +songer à l'amour.» + +Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon +chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon +poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser +faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il +avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit +entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de +celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de +Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je +n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de +refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44]. + +Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à +recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit +donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous +fussions plus longtemps en communauté de dépense. + +Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans +laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois +l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais +quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que +Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la +mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son +petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être +bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié +il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait +jouir! + +Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un +commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné, +avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme +Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans +la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et +à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare +prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une +laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du +caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas +oublier, mais aimer. + +Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable. +C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps +distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs des +arts[45]. Leur société, composée avec choix, avoit pour caractère +l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et +la plus parfaite harmonie des sentimens, des goûts et des esprits. +Quelques femmes, toujours les mêmes et tendrement unies, en faisoient +l'ornement: c'étoit la belle Desfourniels, qui, pour la régularité, la +délicatesse des traits et leur finesse inimitable, étoit le désespoir +des plus habiles peintres, et à qui la nature sembloit avoir exprès et à +plaisir formé une âme assortie à un si beau corps; c'étoit sa soeur, Mme +de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse +de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec +les autres prisonniers d'Orléans; c'étoit la jeune Desfourniels, depuis +comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté ni le naturel de +sa mère, mêloit avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de +l'esprit qu'on pardonnoit sans peine à sa vivacité ce qu'il y avoit +quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome, +amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractères un ton de raison +saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de +toutes les nouveautés littéraires, en faisoit un recueil exquis, et nous +en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le +château dans cette vallée, et son frère aîné, homme d'esprit, passionné +pour Rabelais, portoient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je +n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de +l'Osilière, l'homme le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après +M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit +avec la naïve candeur de son âme et de son langage, faisoit penser à La +Fontaine. + +C'est là que je fus appelé, et que je fus bientôt chéri comme l'enfant +de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu'à tant d'agrémens se trouva +joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une +innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de +mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge +d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmans +ouvrages. Il étoit beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il +se doutât de sa beauté. + +Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des momens et des soins +que je devois à ses études, que j'achevai ma tragédie. J'obtins encore +le prix de poésie cette année là, et je la compterois parmi les plus +heureuses de ma vie, sans le chagrin où me plongea l'événement de la +mort de ma mère. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont +pouvoit être susceptible une douleur si grande, je les trouvai près de +Mme Harenc. Je la quittai lorsque le père de mon disciple, lui destinant +un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et +jusqu'à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et +sa maison a été la mienne. + +Ma tragédie étant achevée, il étoit temps de la soumettre à la +correction de Voltaire; mais Voltaire étoit à Cirey. Le parti le plus +sage auroit été d'attendre son retour à Paris, et je le sentois bien. De +quel secours n'eussent pas été pour moi l'examen, la critique, le +conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eût gagné en passant sous +ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de +moi au delà de mes forces, m'eût-il découragé. Ces réflexions +m'engagèrent à prendre ma résolution, et j'allai demander aux comédiens +d'entendre la lecture de ma pièce. + +Cette lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance. Les trois +premiers actes et le cinquième furent pleinement approuvés; mais on ne +me dissimula point que le quatrième étoit trop foible. J'avois eu +d'abord pour ce quatrième acte une idée qui m'avoit paru hasardeuse, et +que j'avois abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu +être plus sage, je m'étois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je +demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je +dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue +veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par +l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce +fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut +pour objet la distribution des rôles. + +Lorsque les comédiens m'avoient gratuitement accordé mes entrées, Mlle +Gaussin avoit été la plus empressée à les solliciter pour moi. Elle +étoit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans +tous les rôles tendres et qui ne demandoient que l'expression naïve de +l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus +touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans +les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il étoit +placé, ne laissoit rien à désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par +Orosmane: + + L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin, + +avoit été inspiré par elle. On peut de là juger combien elle étoit +chérie du public, et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de +fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens étoient trop +foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rôles +tendres étoit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rôle de +mon héroïne. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimulé le désir de +l'avoir; elle me l'avoit témoigné de la manière la plus flatteuse et la +plus séduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et +pour la pièce et pour l'auteur. + +Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étoient rares, et plus rares +encore les rôles dont on attendoit du succès; mais le motif le plus +intéressant pour elle étoit d'ôter ce rôle à l'actrice qui tous les +jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit +inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune Clairon. +Celle-ci n'avoit pas le même charme dans la figure; mais en elle les +traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fierté, l'énergie du +caractère, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les +sentimens élevés. Depuis qu'elle s'étoit saisie des rôles de Camille, de +Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui +céder. Son jeu n'étoit pas encore réglé et modéré comme il l'a été dans +la suite, mais il avoit déjà toute la sève et la vigueur d'un grand +talent. Il n'y avoit donc pas à balancer entre elle et sa rivale pour un +rôle de force, de fierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et, +malgré toute ma répugnance à désobliger l'une, je n'hésitai point à +l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que +«l'on savoit bien par quel genre de séduction Clairon s'étoit fait +préférer». Assurément elle avoit tort; mais Clairon, piquée à son tour, +m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir +prévenu de ce qui alloit se passer: «Tenez, Mademoiselle, je vous +l'amène, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai séduit, si +j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et +je lui déclare à lui-même, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de +votre main.» À ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge, +elle m'y laissa. + +J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tête à tête avec la +plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les +miennes, et je puis dire que ses beaux yeux étoient en supplians +attachés sur les miens. «Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec +sa douce voix, pour mériter l'humiliation et le chagrin que vous me +causez? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce +spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre +pièce, personne n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien +écouté le rôle d'Arétie, et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter +de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il +m'appartient par droit d'ancienneté, et peut-être à quelque autre titre. +C'est une injure que vous me faites en le donnant à une autre que moi; +et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est +pas le bruit d'une déclamation forcée qui convient à ce rôle. +Réfléchissez-y bien; je tiens à mes propres succès, mais je ne tiens pas +moins aux vôtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir +contribué.» + +Il fut pénible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-même. Mes yeux, +mon oreille, mon coeur, étoient exposés sans défense au plus doux des +enchantemens. Charmé par tous les sens, ému jusqu'au fond de l'âme, +j'étois prêt à céder, à tomber aux genoux de celle qui sembloit disposée +à m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul +espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein +succès ou d'une chute étoit si vivement présente à mon esprit que cet +intérêt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'étois agité. + +«Mademoiselle, lui répondis-je, si j'étois assez heureux pour avoir fait +un rôle comme ceux d'Andromaque, d'Iphigénie, de Zaïre, ou d'Inès, je +serois à vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne +sent mieux que moi le charme que vous ajoutez à l'expression d'une +douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement +l'action de ma pièce n'est pas susceptible d'un rôle de ce caractère; +et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins +précieux que ce beau naturel dont vous êtes douée, vous m'avouerez +vous-même qu'ils sont tout différens; un jour peut-être j'aurai lieu +d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards +enchanteurs, ces larmes éloquentes, cette beauté divine, dans un rôle +digne de vous. Laissez les périls et les risques de mon début à celle +qui veut bien les courir; et, en vous réservant l'honneur de lui avoir +cédé ce rôle, évitez les hasards qu'en le jouant vous-même vous +partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dépit renfermé. +Vous le voulez; je le lui cède.» Alors, prenant sur sa toilette le +manuscrit du rôle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans +le foyer: «Je vous le rends, et sans regret, ce rôle dont vous attendez +tant de succès et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense, +comme vous, qu'il vous va mieux qu'à moi.» Mlle Clairon le reçut avec +une fierté modeste; et moi, les yeux baissés et en silence, je laissai +passer ce moment. Mais le soir à souper, tête à tête avec mon actrice, +je respirai en liberté de la gêne où elle m'avoit mis. Elle ne fut pas +peu sensible à la constance avec laquelle j'avois soutenu cette épreuve, +et ce fut là que prit naissance cette amitié durable qui a vieilli avec +nous. + +Ce rôle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracassé; l'acteur à qui +je destinois celui de Denys le père, Grandval, le refusa, et ne voulut +jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier à un +acteur appelé Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou étoit un garçon beau +et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il +manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui +expliquer son rôle en langue vulgaire, et le lui montrer mot à mot comme +à un enfant. Cependant, à force de peine et de leçons, je le mis en état +de le jouer passablement; et, avec quelque déguisement dans le costume, +il en prit assez bien le caractère pour ne pas nuire, par sa jeunesse, à +l'illusion théâtrale. + +Vint le moment des répétitions. Ce fut là que les connoisseurs +commencèrent à me juger. J'ai parlé de ce quatrième acte que j'avois +moi-même d'abord trouvé trop hasardeux: ce fut surtout à celui-là qu'ils +s'attachèrent. Le moment critique étoit celui où Denys le jeune retient +sa maîtresse en otage dans le palais de son père pour désarmer les +factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'étoit là l'écueil où la +pièce alloit échouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa +d'assembler chez elle un petit nombre de gens de goût qu'elle consultoit +elle-même, de leur lire ma pièce, et, sans les prévenir sur la situation +dont nous étions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me +soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assemblé. Voici +comment il étoit composé. + +C'étoit ce d'Argental, l'âme damnée de Voltaire, et l'ennemi de tous les +talens qui menaçoient de réussir. C'étoit l'abbé de Chauvelin, le +dénonciateur des jésuites, et à qui ce rôle odieux donna quelque +célébrité. C'est de lui qu'on a dit: + + Quelle est cette grotesque ébauche? + Est-ce un homme? est-ce un sapajou? + Cela parle, etc. + +C'étoit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans +les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, eût donné +l'importance de l'ambassade et du ministère à sa triste inutilité. +C'étoit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingué parmi les +infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un +luxe dégoûtant de mollesse et de vanité. Le seul mérite de cet homme +abreuvé de honte étoit de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée, +et avec une afféterie qui se ressentoit de ses moeurs. + +Comment ces personnages avoient-ils du crédit, de l'autorité, au +théâtre? En courtisant Voltaire, qui ne dédaignoit pas assez l'hommage +de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont +qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du +Théâtre-François qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma +jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de conséquence et de +capacité que se donnoient ces messieurs-là, et moi j'étois frappé de son +respect pour leurs lumières. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'écoutèrent +avec le plus grave silence; et, après la la lecture, Mlle Clairon, les +ayant assurés de ma docilité, les pria de me dire librement leur avis. +Ce fut à d'Argental que l'on déféra la parole. On sait comment il +opinoit: des demi-mots, des réticences, des phrases indécises, du vague +et de l'obscurité, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en bâillant comme +une carpe, il prononça enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit +pris. Après lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pièce, il y +avoit bien des choses qui méritoient réflexion; et, d'un ton +sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abbé de Chauvelin, en +remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se +trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragédie fût une chose si facile; +que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractères, la diction, le tout +ensemble à composer, n'étoient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que +pour lui, sans juger la mienne à la rigueur, il y reconnoissoit +l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en référoit à l'opinion +de M. d'Argental. Thibouville, à son tour, parla; et, en se flattant le +menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit +se connoître un peu en vers tragiques: «Il en avoit tant récité, il en +avoit tant fait lui-même, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen +d'entrer dans ces détails d'après une simple lecture! Il ne pouvoit que +me renvoyer aux modèles de l'art: les nommer, c'étoit dire assez ce +qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il étoit +bien aisé de voir de quel style ils avoient écrit.» + +Comme, en les écoutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu +de net et de précis sur mon ouvrage, il me vint dans l'idée que, par +ménagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage +insignifiant. «Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas à mon +actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus.» Et le soir +en la revoyant: «Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parlé de moi absent +plus clairement qu'en ma présence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils +ont parlé tout à leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il étoit +possible que cet ouvrage eût du succès, mais qu'il étoit possible aussi +qu'il n'en eût pas. Et, toute réflexion faite, l'un ne répond de rien, +l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation +particulière? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est là le +point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et +de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en +dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis +qu'il faut la juger au théâtre.--N'ont-ils rien dit des caractères?--Ils +ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit +assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Après?--Ils se sont regardés +et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrième acte, qu'en +pensent-ils?--Oh! pour le quatrième acte, son sort est décidé: il +tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je +vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dépend de déterminer la +prédiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment où +le jeune Denys s'oppose à votre délivrance, si vous voyez le public +s'émouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure, +et, pressant la réplique, faites sonner ces vers: + + Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc. + +L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance. + +Durant les répétitions de ma pièce, il m'arriva une aventure que j'ai +racontée à mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus +de deux ans que j'étois parti de Toulouse, et je n'avois payé qu'un an +de la pension de mon frère au séminaire des Irlandois. J'en devois une +année entière, et, avec bien de l'économie, j'avois mis en réserve mes +cent écus pour la payer; mais je voulois pouvoir sûrement et sans frais +les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et +académicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors à Paris, j'allai le +voir; et, en présence d'un homme décoré qui m'étoit inconnu, je lui +demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sûre pour faire passer mon +argent. Il me dit n'en avoir aucune. «Eh! sandis! s'écria l'homme au +cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'étoit qu'un +chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur +de rencontrer ici. Il ne reconnoît pas ses amis de Toulouse.» Je lui +avouai avec confusion que je ne savois point à qui j'avois l'honneur de +parler. «C'est, reprit-il, à ce chevalier d'Ambelot qui vous +applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien! +tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service +de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandois. Donnez-moi +votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de +cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que +l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre +aise.» Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le +chevalier de son empressement à me rendre ce bon office. + +Alors, la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à +vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: «Je suis fâché, +me dit Boubée, que vous, qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez +pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'Hôtel de ville. +Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bête, qui tous les ans +barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine +du voisinage l'accusoit de l'avoir séduite. Elle étoit grosse: elle +demandoit qu'il l'épousât, ou qu'il lui payât les dommages d'une +innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre +diable étoit désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que +c'étoit elle qui l'avoit suborné; il vouloit même expliquer à ses juges +comme elle s'y étoit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il +exposeroit à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il +te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta +cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir +tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot, +quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamné.» Il me +promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée, +je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la +foiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges +qu'on lui tendoit. Après quoi prenant la parole: «Je plaide dis-je, pour +un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut +murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le +voilà; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le +peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de +l'interroger.» Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne +ainsi: «On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la +figure. Or ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un +gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est +un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est +faussement accusé.» Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout +d'une voix.» + +Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et, +en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du +service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée, +et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la +lettre de change, que je fis partir sur-le-champ. + +Trois jours après, en passant le matin par la rue de la +Comédie-Françoise, je m'entends appeler du haut d'un second étage. +C'étoit un Languedocien nommé Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa +fenêtre m'invitoit à monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre, +autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons. +«Mon ami, me dit-il, une petite incommodité m'oblige de garder la +chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous déjeunons +ensemble, déjeunez avec nous.» Sa petite incommodité étoit une sentence +des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier étoit noyé de +dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-là crédit chez le marchand +de vin, le boulanger et l'écaillère, il nous donnoit des huîtres et du +vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit été +dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde +dissolution de moeurs, formoit le caractère de cet homme, d'ailleurs +aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement, +doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins +d'abandon de lui-même il eût été capable de remplir les plus grands +emplois. Je le fréquentois peu, mais il m'intéressoit par sa franchise, +sa gaieté, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet +épicurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux. + +Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, étoit l'un des convives du +déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de +change. «Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus léger service que +nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire, +vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez.» Et, me voyant +prêt à m'en aller: «Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon +carrosse: où voulez-vous que je vous mène?» Je refusai; il insista, et +me fit monter dans sa voiture. «Permettez-moi seulement, reprit-il, de +passer à la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai +que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de +voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et +le plus généreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a été riche, et il +s'est ruiné; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est +dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses +amis au besoin.» + +Arrivé à l'hôtel où il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture, +et le moment d'après il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas. +Je le vis hérissé, je lui en demandai la cause. «Mon ami, me dit-il, +vous êtes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde à qui vous +vous fierez, car il y a bien peu de gens sûrs! Celui-ci, par exemple, un +homme à qui j'aurois confié ma fortune, le marquis de +Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime +contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en +parlez à personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une +maison où l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne +joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'écouta point: il ponte, +il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il +vient à moi, et me conjure de lui prêter ce que j'en ai. Je n'avois que +douze louis, et j'avois donné ma parole à ce bon Favier de les lui +apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose à Montgaillard +le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet, +parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les +joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est +sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va +croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqué de ma vie à +personne! Ah! je suis indigné. Et n'ai-je pas raison de l'être! Vous, +Monsieur, qui vous connoissez en procédés, dites-moi, n'ai-je pas +raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre +lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable dès à +présent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai +plutôt.--Assurément, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet +argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est +nécessaire, il est à vous. Trouvez bon, s'il vous plaît, que sur l'heure +il vous soit remis.» Il fit la plus belle défense; mais de mon côté je +m'obstinai si fort qu'il fallut me céder et recevoir mes cent écus. + +Quelques jours après, une lettre du supérieur du séminaire fut pour moi +un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'être moqué +de lui en lui envoyant un chiffon. «L'homme sur qui votre aventurier a +eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'écrivoit-il, ne lui doit +rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie.» Jugez de ma +fureur. C'étoit à mes yeux un grand crime que de m'avoir escamoté mes +pauvres cent écus; mais une trahison bien plus horrible étoit de m'avoir +fait passer, sinon pour un malhonnête homme, du moins pour un homme +léger. «Juste Ciel! m'écriai-je; et de quel oeil mon frère est-il regardé +dans ce moment?» Outré de douleur et de colère, et l'épée au côté (car +en me vouant au théâtre j'avois changé d'état), je cours chez d'Ambelot, +je le demande. «Ah! le malheureux! me répond le portier de l'hôtel, il +est au For-l'Évêque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous +avions.» Je ne le fis pas écrouer dans sa prison, mais peu de temps +après j'appris qu'il y étoit mort, et je n'en fus point affligé. + +Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de +Mme Harenc. «Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel.» Et +puis: «Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous +laisse donc un moment.» Elle revint quelques instans après. «Je pense, +reprit-elle, à votre pauvre frère; c'est peut-être sur lui que tombe +l'humeur de ce prêtre irlandois. Dès demain, mon ami, il faut lui +envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle +est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez +un. À présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En êtes-vous +content?» Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui +m'avoient été prononcés chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur. +«Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du +succès, ils l'auront prédit; si elle tombe, ils l'auront annoncé. Mais, +qu'elle tombe ou qu'elle réussisse, souvenez-vous que ce jour-là vous +soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous réjouir ou nous +affliger avec vous.» + +Comme elle parloit avec cette bonté, son homme d'affaires vint lui dire +deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit-elle, voici une lettre +de change payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier»; et +lorsque je parlai d'en remettre la somme: «_Denys_, me dit-elle, _Denys_ +en est le débiteur; il s'acquittera bien.» + +Dès lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragédie, et c'étoit +bien assez. L'événement en étoit pour moi d'une telle importance qu'on +me pardonnera, j'espère, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser. + +Dans ce temps-là l'auteur d'une pièce nouvelle avoit pour lui et pour +ses amis une petite loge grillée aux troisièmes sur l'avant-scène, dont +je puis dire que la banquette étoit un vrai fagot d'épines. Je m'y +rendis demi-heure avant qu'on ne levât la toile, et jusque-là je +conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile +fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47]. + +On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne +fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que +je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux, +jusqu'à l'endroit du quatrième acte dont on m'avoit tant menacé; mais, à +l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans +exagérer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes +révolutions qui se passent dans l'âme et dans les sens étoient +mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu'à l'heureuse +violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononçant ces +vers: + + Va, ne crains rien, etc., + +toute la salle retentit d'applaudissemens redoublés. Jamais d'une +frayeur plus vive on n'a passé à une plus soudaine et plus sensible +joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le +coeur et l'âme avec tant de violence que ma respiration n'étoit que des +sanglots. + +Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des +acclamations du parterre qui me demandoit à grands cris, on vint me dire +qu'il falloit descendre et me montrer sur le théâtre, il me fut +impossible de me traîner seul jusque-là; mes jambes fléchissoient sous +moi; il fallut que l'on me soutînt. + +_Mérope_ avoit été la première pièce où l'on eût demandé l'auteur, et +_Denys_ étoit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu +flatteur étoit donc honorable encore, et aux trois premières +représentations cet honneur me fut accordé; mais cette espèce +d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient +excessivement le mérite de mon ouvrage. Crébillon étoit vieux, Voltaire +vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les +remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un +provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des +merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complaît +d'abord à exagérer ses espérances; mais malheur à qui les déçoit! Ce fut +ce que la réflexion ne tarda pas à me faire connoître, et ce dont les +critiques s'empressèrent de m'avertir. + +J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette +jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme +Harenc. M. de Presle m'y ramena après le spectacle. Sa bonne mère, qui +m'attendoit, me reçut dans ses bras; et, en apprenant mon succès, elle +m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mère, et à +l'instant un flot d'amertume se mêlant à ma joie: «Ah! Madame! lui +dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mère si +tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit +bien heureuse!» Nos amis arrivèrent, croyant n'avoir qu'à me féliciter. +«Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garçon. Le voilà qui +pleure sa mère, qui auroit été, dit-il, si heureuse dans ce moment.» + +Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientôt l'amitié que l'on +me témoignoit se saisit de toute mon âme. Ah! si dans le malheur c'est +un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une +volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des coeurs qui le +partagent avec nous! J'ai toujours éprouvé qu'il m'étoit plus facile de +me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme +est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que +j'ai besoin de mes amis. + +Dès que le sort de ma pièce fut décidé, j'en fis part à Voltaire, et en +même temps je le priai de permettre qu'elle lui fût dédiée. On peut voir +dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon +succès et avec quelle bonté il en reçut l'hommage. + +La même année que j'avois eu le malheur de perdre ma mère, Vauvenargues +étoit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en +ressentois, et, dans mon épître à Voltaire, il me fut doux de les +répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j'ai écrit +avec le plus de rapidité. Les vers couloient de source; je la fis dans +une soirée, et depuis je n'y ai rien changé. + +Ce que m'avoit prédit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un +moment, je me trouvai riche et célèbre. Je fis de ma richesse l'usage +convenable. Il n'en fut pas de même de ma célébrité. Elle devint la +cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-là ma vie +avoit été obscure et retirée. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec +deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abbé de Prades: celui-ci occupé +à traduire la théologie d'Huet[49], et l'autre la physique de +Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbés +gascons[50], aimables fainéans, d'une gaieté intarissable, lesquels +alloient courant le monde, tandis que nous étions appliqués au travail, +et revenoient le soir nous réjouir des nouvelles qu'ils avoient +recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je +fréquentois étoient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son +amie, où j'étois toujours désiré; celle de Voltaire, où je jouissois +avec délices des entretiens de mon illustre maître, et celle de Mme +Denis, sa nièce, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel +et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goût, +de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher +et chérir sa société. Toutes ces liaisons contribuoient à me remplir +l'âme et l'esprit de courage et d'émulation, et à répandre dans mon +travail plus de chaleur et de lumière. + +Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jours, depuis deux +ans, l'amitié des deux hommes les plus éclairés de leur siècle m'avoit +permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de +Vauvenargues étoient ce que jamais on put entendre de plus riche et de +plus fécond: c'étoit, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de +faits intéressans et de traits de lumière; c'étoit, du côté de +Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse. +Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne +foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'étoit, d'un côté, le respect +de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre +vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre, +sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles +complaisances, s'honoroient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne +troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais +dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'étoit +plus, et l'autre étoit absent. Je fus trop livré à moi-même. + +Après le succès de _Denys_, un monde curieux, séduisant et frivole +s'étant saisi de moi, je me vis emporté dans le tourbillon de Paris. +C'étoit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la +pièce nouvelle; et moi, flatté de cet empressement, je ne savois pas +m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont +les hôtes et les convives m'étoient également nouveaux, je me laissois +comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où +j'allois ni d'où je venois: si fatigué de la mobilité perpétuelle de ce +spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de +m'appliquer à rien. Cependant cette variété, ce mouvement de scènes, me +plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mêmes, en me recommandant la +sagesse et la modestie, pensoient que je devois céder à ce premier désir +qu'on avoit de me voir. «Si ce n'est pas de l'amitié, ce sera, +disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous +vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connoître +les moeurs, les goûts, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le +voyant de près que l'on peut bien l'étudier, et vous êtes heureux d'y +être si favorablement et de si bonne heure introduit.» + +Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modérément profiter de cet +avantage; mais une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse, et, +lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister. + +Dans ce temps de dissipation et d'étourdissement, je vis un jour arriver +chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opéra-Comique, +et que je ne connoissois pas. «Monsieur, me dit-il, je suis chargé +auprès de vous d'une commission qui, je crois, ne vous déplaira point. +N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]?» Je lui répondis que +ce nom étoit nouveau pour moi. «C'est, poursuivit Monet, le prodige de +notre siècle pour l'esprit et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles, +où elle faisoit l'ornement et les délices de la cour du maréchal de +Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brûle d'envie d'en connoître +l'auteur, et m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez elle.» Je +m'y engageai sans peine. + +Jamais je n'ai été plus ébloui que je le fus en la voyant. Elle avoit +encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonoise, de la manière la +plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses épaules; et sur sa +tête des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevoient +merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs +feux deux yeux étincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de +voir de si près tant de charmes; et son langage eut bientôt confirmé +l'éloge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu +prévoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel +mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauvé du danger que j'allois +courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre père +qui va vous apprendre à redouter la plus séduisante des passions. + +Parmi les convives que mon enchanteresse avoit réunis ce jour-là, je +trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dîner fut brillant de +galanterie et de gaieté, mais avec bienséance. Mlle Navarre savoit tenir +d'une main légère les rênes de la liberté. Elle savoit aussi mesurer ses +attentions; et, jusque vers la fin du dîner, elle les distribua si bien +que personne n'eut à se plaindre; mais insensiblement elles se fixèrent +sur moi d'une manière si marquée, et à la la promenade, dans son jardin, +elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'être seule avec moi, que +les convives, l'un après l'autre et sans bruit, s'écoulèrent. Tandis +qu'ils défiloient, son maître de danse arriva. Je lui vis prendre sa +leçon. La danse qu'elle exécuta étoit connue alors sous le nom de +l'_Aimable vainqueur_. Elle y déploya toutes les grâces d'une taille +élégante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantôt fières, et +tantôt remplies de mollesse et de volupté. La leçon ne dura guère plus +d'un quart d'heure, et Lany fut congédié. Alors, en fredonnant l'air +qu'elle avoit dansé, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de +cet air-là. Je les savois; en voici le début: + + Aimable vainqueur, + Fier tyran d'un coeur, + Amour, dont l'empire + Et le martyre + Sont pleins de douceur! etc. + +«Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant +le moment est propre à me les inspirer!» Une conversation qui commençoit +ainsi ne devoit pas sitôt finir. Nous passâmes la soirée ensemble; et, +dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel étoit le nouvel +ouvrage dont j'étois occupé. Je lui en dis le sujet, et je lui en +exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire à +laquelle j'étois forcé. «Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, à +votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en +Champagne, dans le village d'Avenay, où mon père a des vignes et une +petite maison[52]. Mon père est à Bruxelles, à la tête d'un magasin +qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer à ses affaires. Je +pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque après les vendanges. +Dès que j'aurai tout arrangé pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il +y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne, +vous ne faites pas de beaux vers.» Quelle raison, quelle sagesse, quelle +force, aurois-je opposées au charme irrésistible d'une pareille +invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait. +Elle exigea de moi ma parole la plus sacrée de n'avoir aucun confident. +Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre +intelligence. + +Depuis son départ jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux +mois; et, quoiqu'il fût rempli par une correspondance assidue et très +animée, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intéresser +l'esprit et l'âme ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je +recevois, inspirées par une imagination vive et brillante, en exaltant +la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus +ardemment désirer de revoir celle qui, même en son absence, me causoit +ces ravissemens. J'employai ce temps-là à dénouer le plus grand nombre +des liaisons que j'avois formées, faisant entendre aux uns que mon +nouveau travail me demandoit la solitude, et prétextant avec les autres +un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle +Clairon, je prévins leurs inquiétudes; mais, redoutant la curiosité et +la pénétration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur +mon projet d'évasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amitié pour +moi n'avoit pas attendu des succès pour se déclarer. Inconnu dans le +monde, j'étois reçu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son +oncle. Rien n'étoit négligé de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison +agréable. Mes amis y étoient accueillis; ils étoient devenus les siens. +Mon vieil ami l'abbé Raynal se souvient, comme moi, des soupers +agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot son frère, le bon +Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, y portoient +une gaieté franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'à +ces soupers j'étois le héros de la table; j'y avois la verve de la +folie. La dame et ses convives n'étoient guère plus sages ni moins +joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'échapper des liens de sa +marquise du Châtelet, et de ses soupers du grand monde, il étoit trop +heureux de venir rire aux éclats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur +facile, égal, paisible, inaltérable, ne suffisoit-il pas à mes désirs? +Que falloit-il de plus à mes délassemens, à la fin d'un long jour de +travail et d'étude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux +Avenay? + +Elle arriva enfin, cette lettre tant désirée, si impatiemment attendue, +qui devoit marquer mon départ. Je logeois seul alors dans le voisinage +du Louvre. Délivré du souci de la dépense de ma table, je m'étois séparé +de mes compagnons de ménage, n'ayant à mon service qu'une vieille femme +à six francs par mois, et qu'un barbier au même prix. Ce fut à mon +barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux +lettres, qui, dans sa carriole, voulût me porter jusqu'à Reims avec ma +petite valise. Il s'en offrit un à point nommé, et je partis. De Reims à +Avenay j'allai à franc étrier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des +ailes, en vérité il n'en eut pas pour moi: j'étois brisé en arrivant. + +Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique +ce temps soit éloigné, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas +dans un état d'enivrement et de délire que je veux paroître à vos yeux. + +Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont +j'étois abreuvé furent mêlées des plus affreuses amertumes; que la plus +séduisante des femmes étoit en même temps la plus capricieuse; que, +parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit à chaque instant +quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu'à tout moment sa +volonté changeoit, et qu'à tout moment il falloit que la mienne lui fût +soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour à tour, +presque en même temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux +esclave. Nous étions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre +solitude par des incidens imprévus. La mobilité de ses nerfs, la +vivacité singulière des esprits qui les animoient, lui causoient des +vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle étoit le +plus brillante d'enjouement et de santé, ses accès lui prenoient par des +éclats de rire involontaires; au rire succédoient une tension dans tous +ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se +terminoient par des larmes. Ces accidens étoient plus douloureux pour +moi que pour elle-même; mais ils me la rendoient plus chère et plus +intéressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occupé +l'intervalle de ses vapeurs! Tête à tête au milieu des vignes de +Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme? +C'étoit là son étude, c'étoit là son génie. Tous les jours elle +imaginoit quelque nouvelle épreuve à faire sur mon âme. C'étoit comme un +roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scènes. + +Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entrée de leur jardin, +c'étoit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre +promenade lui étoit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs +du jardin défendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en +sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit +ma contenance. J'allois à lui, et fièrement je lui glissois un écu dans +la main, mais sans qu'elle s'en aperçût, car elle eût pris cela pour un +trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-même, et nous +nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et à pas lents. + +Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquiétude, tenant en main +la lettre, ou véritable ou supposée, d'un amant malheureux, jaloux et +furieux de mon bonheur, qui menaçoit de venir se venger sur moi de ses +mépris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois +de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si +j'avois paru troublé, j'aurois été perdu dans son esprit. + +Dès que j'étois sorti d'une épreuve, elle en inventoit d'autres, et ne +me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par où elle +me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son père, ayant appris +qu'un jeune homme étoit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche. +Elle m'exagéra la colère où il en étoit. À l'entendre, elle étoit +perdue, son père alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit, +disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dépendoit de +moi; mais elle eût mieux aimé mourir que de me l'indiquer: c'étoit à mon +amour pour elle à me l'apprendre. Je l'entendois très bien, mais +l'amour, qui près d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas +oublier moi-même. Je l'adorois comme maîtresse, mais je n'en voulois +point pour femme. J'écrivis à M. Navarre en lui faisant l'éloge de sa +fille, et en lui témoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus +innocente amitié. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me répondit +que, si j'avois sur elle des vues légitimes (comme elle apparemment le +lui faisoit entendre), il n'étoit point de sacrifices qu'il ne fût +disposé à faire pour notre bonheur. Je répliquai en appuyant sur +l'estime, sur l'amitié, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le +reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mécontente, et, soit pour se +venger du refus de sa main, soit pour connoître quel seroit, dans un +accès de jalousie, le caractère de mon amour, elle choisit, pour me +percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus déchirant. Dans un de +ces momens où je devois la croire tout occupée de moi seul, comme +j'étois occupé d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle +m'avoit menacé, fut celui qu'elle prononça. J'entendis de sa bouche: +_Ah! mon cher Béthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel +transport je fus saisi: je sortis éperdu, et, à grands cris appelant ses +valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, à peine m'étois-je +enfermé dans ma chambre pour me préparer à partir, elle accourut +échevelée, et, frappant à ma porte avec des cris perçans et une violence +effroyable, elle me força de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir +en moi qu'un malheureux hors de lui-même, elle dut triompher; mais, +effrayée de l'état où elle m'avoit mis, je la vis à son tour, désolée et +désespérée, se jeter à mes pieds, et me demander grâce pour une erreur +dont, disoit-elle, sa langue seule étoit coupable, et à laquelle ni sa +pensée ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scène fût jouée, c'est +ce qui paroît incroyable, et alors j'étois loin moi-même d'y penser; +mais plus j'ai réfléchi depuis à l'inconcevable singularité de ce +caractère romanesque, plus j'ai trouvé possible qu'elle eût voulu me +voir dans cette situation nouvelle, et que, touchée après de la violence +de ma douleur, elle eût voulu la modérer. Au moins est-il vrai que +jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible +moment. Aussi, après avoir été assez longtemps inexorable, me laissai-je +à la fin persuader et fléchir; mais, peu de jours après, son père +l'ayant rappelée à Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent +des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'espérance de la revoir +bientôt, m'étant séparé d'elle, je revins à Paris. + +La cause de mon évasion n'étoit plus un mystère: un poète chansonnier, +l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, où il étoit alors, ayant +appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une épître à Mlle +Navarre, et cette épître couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir +acquis la réputation d'homme à bonnes fortunes, dont je me serois bien +passé, car elle me fit des jaloux, c'est-à-dire des ennemis. + +Le lendemain de mon arrivée, je vis venir chez moi mes deux abbés +gascons de la rue des Mathurins, et j'en reçus une semonce du sérieux le +plus comique. «D'où venez-vous? me dit l'abbé Forest. Voilà une belle +conduite! Vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu à +vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on +vous cherche en vain. Où est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme +intéressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez +dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que +vous êtes, vous ne méritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est, +lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De +qui? reprit l'abbé Debon; de cette amante désolée qui vous a cru noyé, +qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis +a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je +d'un ton ferme et d'un air sérieux, Mme Denis est mon amie, et rien de +plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai +fait mystère, ainsi qu'à vous, parce que je l'ai dû.--Oui, du mystère, +reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...!» Je l'interrompis. «Tout +beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de +m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me +suis jamais permis de réprimande avec vous, je vous prie de n'en pas +user avec moi.--Eh! sandis! répliqua Forest, vous en parlez bien à votre +aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du +monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots +cassés. On nous accuse d'avoir été vos confidens, vos approbateurs, vos +complices. Mme Denis elle-même nous voit de mauvais oeil, nous reçoit +froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix +pathétique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans +le deuil.--Ah! j'entends: voilà donc, lui dis-je, le grand crime de mon +absence. Vraiment! je ne m'étonne plus que vous m'ayez grondé si fort. +Plus de soupers! Allons, il faut les rétablir. Vous serez invités +demain.» Un air de jubilation se répandit sur leur visage. «Tu crois +donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est +bonne femme, et la paix sera bientôt faite.--La paix de l'amitié, leur +dis-je, sera toujours facile à faire: il n'en est pas de même de celle +de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est +qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.» + +Elle me reçut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquiétude que +mon escapade lui avoit causée, comme à tous mes amis. J'essuyai ses +reproches, et je confessai qu'à mon âge on n'étoit exempt ni de +foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'étoit +commandé; je n'avois pas dû le trahir. «N'allez pas, Madame, ajoutai-je, +en paroître offensée; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il +faut démentir plutôt que de l'autoriser.--Le démentir! dit-elle, est-ce +qu'il se répand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives +dispersés pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce +matin qui m'ont fait la scène la plus vive, et à qui vos soupers +interrompus font croire que vous êtes au désespoir.» Je lui racontai +cette scène; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il étoit +convenable de les inviter au plus vite pour leur ôter l'idée d'une +_Ariane en pleurs_. «Voilà, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amitié: +facile, indulgente et paisible, rien ne l'altère, et avec elle on vit +content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec +l'amour...--Avec l'amour! s'écria-t-elle, que le Ciel m'en préserve! +Cela n'est bon qu'en tragédie, et le comique, à moi, est le genre qui me +convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les +fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de +quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela +vous vous êtes bien adressé. Je vous en fais mon compliment.» + +Hélas! oui, je savois déjà, par ma fatale expérience, combien la passion +de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible +et violent: mais jusque-là je n'en avois connu que les peines les plus +légères; il me réservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel! + +La première lettre que je reçus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La +seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisième se fit +attendre, et ce n'étoient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant. +Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses. +Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étoient les causes qu'on +m'alléguoit de cette négligence et de cette froideur. Je devois +connoître les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles +tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de +s'y livrer. Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de +l'amour. À trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je +trouvai d'abord ce silence si incompréhensible qu'après que les facteurs +avoient passé et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour +vous_, j'allois à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse +n'étoit pas restée au bureau; et, après y avoir été, j'y retournois +encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompée, je +séchois, je me consumois. + +J'ai oublié de dire qu'en arrivant à Paris, en passant par le cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopâtre m'ayant frappé +de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois acheté bien vite, et +l'avois emporté chez moi. C'étoit ma seule consolation. Je m'enfermois +seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois, +par pitié, un mot de lettre qui me rendît la vie. Insensé! comment cette +image m'auroit-elle entendu? Celle à qui elle ressembloit ne daignoit +pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'étoit pas naturel. +Je la croyois malade ou enfermée par son père et gardée à vue comme une +criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis +l'affreuse vérité. + +Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en eût +fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la +flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous étions +dans le foyer de la Comédie, elle entendit le marquis de +Brancas-Céreste[54] dire à quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles. +«Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez +vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus +brillante que jamais, menant enchaîné à son char le chevalier de +Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre.» J'étois +présent; j'entendis sa réponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber +chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfans! quelle folie que +celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre +par ses foiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la +pudeur! + +Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé +de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman +n'en fut pas long, et il finit misérablement. + +La fièvre qui m'avoit saisi le soir même où j'avois appris mon malheur +me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune +homme qui m'étoit inconnu et qui me déclina son nom: c'étoit le +chevalier de Mirabeau. «Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à +deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de +Vauvenargues, mon ancien camarade au régiment du roi. Je serois fier de +mériter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je désire de +l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de +votre successeur auprès de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce +témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent +jaloux moi-même de la manière dont elle me parloit de vous; et, à mon +départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a +été de venir vous voir et de vous demander votre amitié. + +--Monsieur le chevalier, lui répondis-je, vous me voyez malade; je le +suis de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre +si subitement de l'amitié pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de +mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez, +m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifié, +c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme comme vous. +Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de +Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de +l'autre je ne vous dirai que du bien.» + +Après cette conversation, qui fut longue et intéressante: «Monsieur, me +dit-il, je me flatte que vous ne serez point fâché d'apprendre que Mlle +Navarre m'ait communiqué vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins +l'éloge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa +part, je suis chargé de recevoir les siennes.--Monsieur, lui +demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser +à vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compté, ainsi que moi, que +vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui répondis-je, +pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors +que de ce qui est à moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas +de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être +content.» Alors, tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de Mlle +Navarre: «Vous reconnoissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que +je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres +ont été brûlées.» À l'instant je les mis au feu avec les miennes, et, +tandis qu'elles brûloient ensemble: «Mon devoir est rempli, ajoutai-je, +mon sacrifice est consommé.» Il approuva ma délicatesse, et se retira +satisfait. + +La fièvre ne me quittoit pas; j'étois mélancolique; je ne voulois plus +voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que +celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence +une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg. + +Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui +me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. «Qui est là?» +On ne me répond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcôve, et, +dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage, +appuyé sur le mien, me baignoit de larmes. «Qui êtes-vous?» demandai-je +encore. Et, sans me répondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et +de pleurs. Enfin on se lève, et je vois Mlle Navarre, en déshabillé du +matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. «C'est +vous, Mademoiselle! m'écriai-je. Hélas! qui vous amène? Voulez-vous me +faire mourir?» En disant ces mots, j'aperçus derrière elle le chevalier +de Mirabeau, immobile et muet. Je crus être dans le délire; mais elle, +se tournant vers lui d'un air tragique: «Voyez, Monsieur, lui dit-elle, +voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionné, le plus fidèle, +le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel +état mon amour pour vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si +vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice.» Le chevalier étoit +pétrifié d'étonnement et d'admiration. «Êtes-vous en état de vous lever? +me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous +à déjeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons +à vous communiquer des choses de grande importance.» + +Je me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café +au lait. Dès que nous fûmes seuls: «Mon ami, me dit-elle, monsieur le +chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels, +nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des difficultés à +vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe +est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite. Il y traite +légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison.» Je lui +représentai qu'un rival jaloux n'étoit pas obligé d'être juste envers +son rival, et qu'il ne seroit guère ni prudent ni possible de s'attaquer +au maréchal de Saxe. «Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel, +l'épée à la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre. +Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à +quelque puissance étrangère: il est connu, il peut choisir. Avec son +nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide; +incessamment on le verra à la tête des armées, et c'est dans un champ de +bataille qu'il se mesurera avec le maréchal.--Fort bien, Mademoiselle, +m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et +l'autre dans un projet si généreux.» Je les vis en effet aussi fiers, et +aussi contens de leur résolution que si elle avoit dû s'exécuter le +lendemain. Dans la suite j'appris qu'après s'être mariés en Hollande, +ils avoient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant +«ami des hommes», et l'ennemi de son frère, avoit eu le crédit de le +faire poursuivre jusque dans les États du pape; qu'au moment où les +sbires, par ordre du vice-légat, venoient pour l'arrêter, sa femme étoit +en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit +saisie avoit causé en elle une révolution qui lui avoit donné la mort. + +Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet «ami des hommes», que j'ai +connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux, +orgueilleux et méchant, a été ma bête d'aversion. + +Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'étoit fait en moi +lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle +Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour, et surtout de ma +jalousie, je trouvai juste la préférence qu'elle lui avoit donnée, et, +loin d'en être humilié, je m'applaudis de lui avoir cédé. Par là je +reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanité blessée +entroit dans les dépits et dans les chagrins de l'amour. + +Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquiétude, un +ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cléopâtre, que j'avois encore +devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus, +mais il m'importunoit, et je m'en délivrai. Ce qui redoubloit ma +tristesse, c'étoit la perte de mon talent. Parmi les délices et les +tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve à donner au travail: +Mlle Navarre m'y excitoit elle-même. Les jours d'orage, comme elle avoit +peur du tonnerre, il falloit ou dîner ou souper dans ses caves (qui +étoient celles du maréchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles +de vin de Champagne, il étoit difficile de ne pas s'échauffer la tête. +Il est bien vrai que ces jours-là mes vers étoient fumeux; mais la +réflexion dissipoit ces vapeurs. À mesure que j'avancois, je lui lisois +mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce +qu'elle appeloit son trône: c'étoit, au haut des vignes, un monticule de +gazon entouré de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses +lettres la description de ce trône qui nous attendoit, disoit-elle: +celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'étoit là qu'à ses +pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les +croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que +je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art +étoient semés pour moi, je n'y trouvai que des épines. Le génie qui +m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon âme tombèrent languissans +comme les voiles d'un navire auquel tout, à coup manque le vent qui les +enfloit. + +Mlle Clairon, qui voyoit la langueur où j'étois tombé, s'empressa d'y +apporter remède. «Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et +l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il +donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux?--Je n'en +connois, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le +vouloit bien; mais seroit-elle assez généreuse pour le vouloir?--C'est +ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma +connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et +vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour +vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous +êtes capable de fidélité, de constance, et qu'elle est sûre d'être +heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en +suis très persuadée.--Ayez donc la bonté de vous le dire.--À moi, mon +ami?--À vous-même.--Ah! s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en +serai bien glorieuse.» + +Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le +prévoir, ne fut pas de longue durée, mais qui eut pour moi l'avantage de +me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent +mieux d'accord qu'ils l'étoient dans mon coeur. + +_Denys_ fut remis au théâtre; il eut, à la reprise, même succès que dans +la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y +prenoit celle à qui rien n'étoit plus cher que ma gloire. Elle y fut +plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel +plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis! + +Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon étoit un sentiment trop +vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma +passion pour elle, ce qui n'étoit que de l'amour; mais, indépendamment +des charmes de l'actrice, elle étoit encore à mes yeux une amante très +désirable par une jeunesse brillante de vivacité, d'enjouement et de +tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et +avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant +heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus +passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sûr d'elle comme de +moi-même, la tête libre et l'âme en paix, je donnois au travail une +partie du jour, et l'autre lui étoit réservée. Charmante je l'avois +quittée; la même, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel +dommage qu'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de +sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de +constance! + +Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me +dit: «N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise: le bailli +de Fleury doit y souper, et il me ramène.--J'en suis connu, lui +répondis-je naïvement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me +dit-elle, il n'aura qu'un vis-à-vis.» Ce mot fut un trait de lumière. Et +comme elle m'en vit frappé: «Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une +fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je, +parlez-vous sérieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne +serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gré, lui dis-je, et je cède la +place à monsieur le bailli.» Pour cette fois je me sentis du courage et +de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un +sentiment honnête est plus analogue et plus doux à mon coeur qu'un goût +frivole et passager. + +Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: «Mlle B*** vous a +promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre +mère n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidèle à sa parole: il se +présente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun +sans votre propre consentement.» À ces mots, je sentis renaître en moi +non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce, +si vive et si tendre que je n'y aurois point résisté si ma fortune et +mon état avoient eu quelque consistance. «Hélas! dis-je à Rigal, que ne +suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma +chère B***! mais malheureusement le sort que j'aurois à lui offrir est +trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien +ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide; et je ne puis que +porter envie à celui qui est en état de le lui assurer.» + +Quelques jours après je reçus de Mlle Clairon un billet conçu en ces +mots: «Votre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connois +trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends.» Je me +rendis chez elle. Il y avoit du monde. «J'ai à vous parler», me dit-elle +en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. «Vous me marquez, +Mademoiselle, que mon amitié peut, lui dis-je, vous être bonne à quelque +chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle.--Ce n'est ni +votre zèle ni votre amitié seule que je réclame, me dit-elle, c'est +votre amour; il faut que vous me le rendiez.» Alors, avec une ingénuité +qui, pour tout autre que moi, auroit été plaisante, elle me dit combien +cette poupée, le bailli de Fleury, avoit peu mérité que j'en fusse +jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut +avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un +coeur où la réflexion avoit éteint l'amour. + +«Vous ne m'avez pas trompé, lui dis-je; et, aussi sincère que vous, je +me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être +amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne +serons plus amans.» J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la +conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis +cependant que j'étois un peu trop vengé. + +_Aristomène_ étoit achevé, je le lus aux comédiens. Mlle Clairon assista +à cette lecture avec une dignité froide. On nous savoit brouillés: je +n'en fus que plus applaudi. C'étoit un problème parmi les comédiens si +je lui donnerois le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète, +surtout lorsqu'elle apprit que les autres rôles étoient distribués. Elle +reçut le sien, et, un quart d'heure après, elle arriva chez moi avec une +de ses amies. «Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont +elle entroit sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on +lui avoit remis), je ne veux point du rôle sans l'auteur, car l'un +m'appartient comme l'autre.--Ma chère amie, lui dis-je en l'embrassant, +à ce titre je suis à vous: n'en demandez pas davantage. Un autre +sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle à sa +compagne: ma mauvaise tête feroit son tourment et le mien. Venez donc, +mon ami, venez dîner chez votre bonne amie.» Dès ce moment l'intimité la +plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et, +quoique éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a +changé le fond de nos sentimens mutuels. + +À propos de cette amitié libre et sûre qui régnoit entre nous, je me +rappelle un trait qui ne me doit point échapper. + +Mlle Clairon n'étoit ni riche, ni économe; souvent elle manquoit +d'argent. Un jour elle me dit: «J'ai besoin de douze louis. Les +avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tâchez de me les procurer, et +apportez-les-moi ce soir dans ma loge, à la Comédie.» Aussitôt je me +mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois +point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques +autres de cette classe: je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la +loge de Mlle Clairon. Elle étoit tête à tête avec le duc de Duras. «Vous +venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'être en quête de +quelque argent qui m'est dû; mais j'ai perdu mes pas.» Cela dit, et bien +entendu, j'allai prendre place dans l'amphithéâtre, lorsque, du bout du +corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le +duc de Duras qui vient à moi et qui me dit: «Je viens de vous entendre +dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?» À ces mots il +tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étois point +pressé. «Ce n'est pas là répondre, insista-t-il; quel est l'argent que +vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voilà, me +dit-il, mais à condition que, toutes les fois que vous en manquerez, +vous vous adresserez à moi.» Et lorsque je les lui rendis et le pressai +de les reprendre: «Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends +donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la +vôtre.» Je n'usai point de ce crédit; mais depuis ce moment il n'est +point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés +ensemble à l'Académie françoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu +lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie à saisir les momens de me +rendre de bons offices. Quand je dînois chez lui, il me donnoit toujours +de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accès de sa goutte, il +témoignoit encore du plaisir à me voir. On le disoit léger; assurément +il ne le fut jamais pour moi. Revenons à _Aristomène_. + +Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce +avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il +avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de +l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il +avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à +l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre +seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait +_la Mort de César_ en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois +pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes; +mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné, +donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous +n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je +ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la +prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et +j'espère bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens +d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne +pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?--Non, +répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le +reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais, +quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous +m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon +enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe. +Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités +heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus +désespérantes que naissent les grandes beautés.» + +Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière +moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi +ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on +ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous +manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que +la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au +commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh +bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans +l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.--Quoi! la Tournelle sur le +théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est +un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.» + +_Aristomène_ eut au moins autant de succès que _Denys_. Voltaire, à +chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna +et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte. +Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu +de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la +scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et, +discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses +perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur +scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo, +Clairon! s'écria Voltaire, _macle animo, generose puer!_» + +Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent, +j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand +pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire +avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens +vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui +auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le +croyoit d'inquiéter l'auteur de _Zaïre_, d'_Alzire_, de _Mérope_ et de +_Mahomet_. + +À cette première représentation d'_Aristomène_, je fus encore obligé de +me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis +me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public. + +Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet +acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami +d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il +n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un +grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la +décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme. +Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet, +voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en +parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses +atrocités, il dit: + + Théonis le défend et s'en nomme l'auteur, + +il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt, +s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au +parterre, comme pour l'apaiser: + + Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur. + +À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis +frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant. + +Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande +chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une +fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me +proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très +grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût +été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai +que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de +la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomène_ +fut remis au théâtre. + +À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut +si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le +théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du +parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le +parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble +salutation, répondre à cette nouvelle faveur. + +L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me +présenter au public, va occuper dans ces _Mémoires_ une place +considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les +attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M. +de La Popelinière[57]. Dès le succès de _Denys le Tyran_, il m'avoit +attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de +m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à +l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte +si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces +aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront +à mes enfans à être plus sages que moi. + + + + +LIVRE IV + + +Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une +ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon, +et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province, +étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût +marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce +baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon, +m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un +jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie +actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut +la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des +protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est +sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal, +comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son +retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant +_Zaïre_ et _Iphigénie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous +charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez +elle ensemble.» + +Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de +Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant +qu'_Aristomène_ fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en +faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle +d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais, +corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je +n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il +fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière +qui sentoit en lui son héros. + +Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui +fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la +proposition. + +La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit +été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue +et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la +naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de +plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne +amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La +douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien +d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de +fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par +goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées, +disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les +menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre, +c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique. +C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces +jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi: +«Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que +donnera monsieur le maréchal; après-demain, _le Coq du village_, _les +Amours grivois_, etc.» + +Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses +deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs +caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards +de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. +C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en +elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle +Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition +de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du +soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un +caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer. + +Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre +avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air +de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et +dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre +seconde leçon, ces mots: _Zaïre, vous pleurez!_ furent l'écueil de ma +sagesse. + +La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut +malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit +de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand +homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui +furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère +ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu +par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent +comme fille de ce héros. + +Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de +douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle +tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous +nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour +quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce +conseil. + +Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux +contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux +autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la +peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le +monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui +prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il +abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit +volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de +_Cléopâtre_, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit +_un héros en amour comme en guerre_. «Et cet Antoine, disoit le +maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je +n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu. + +Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois +résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait +insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois +trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la +campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du +chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune. + +Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise, +vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté +Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir? +son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous +qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs +qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la +donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle +Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la +prit, et je fus fidèle à ma promesse. + +Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien +différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis, +j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je +tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le +héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme +devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et +que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent +flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir +même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et +foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses +bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et +si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que, +lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais +qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante +elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé +par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit +de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement +insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une +résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme +moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente +jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que +l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer +l'écueil pour vous préserver du naufrage. + +Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer +magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À +la première représentation de _Cléopâtre_, s'étant trouvé dans le +corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me +fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation: +«Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le +défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et, +pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son +épitaphe: + + À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles, + Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin, + Au léopard farouche il imposa le frein. + Et de l'aigle rapide il abattit les ailes. + +La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt +de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses +leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse +silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le +séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que +je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement. + +M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps, +mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse, +et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention +n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger; +voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère +à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État, +avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal +de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente +qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après +l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à +l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de +Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.» + +Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et, +parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur +la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de +faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui +représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction, +et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence +après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi. + +Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui +des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de +maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter +ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit +que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui +répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses +talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal, +de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et +l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il +est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour +dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui +aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet +engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle +auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le +conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne +puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit +pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa +résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et +le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et, +avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut +chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de +l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup +de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la +mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et +à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et, +tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa +maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus +grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les +inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit +pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la +suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par +des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il +étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit +chez lui. + +C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord +que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La +Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce +merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand +coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol, +nous avoit fait connoître les chants de l'Italie. + +Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut +entendre la lecture d'_Aristomène_, et, de tous les critiques dont +j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu +ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision +surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua +les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit +foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses +observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup +d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et +dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que +son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement +interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de +mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de +l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui +l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un +fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit +voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit +traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il +prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre +eux sans témoins. + +La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des +satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit +s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma +franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes +faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a +séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?--Des +protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des +protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!... De +la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point +d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et +ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus +nécessaire.» + +Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de +Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de +me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit _Aristomène_, +qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés +Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc, +je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu +d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée +dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de +la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin. +J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; +et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer +chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de +bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle +fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions, +sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée; +j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce +jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de +La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop +d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit +préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit +pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et +naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le +moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son +trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit +quelquefois d'un peu loin. + +Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité +perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la +balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion. +Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir +sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit +à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais +qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un +jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de +suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait. + +Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile +m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la +bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir +et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis +trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui +m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est +encore un rendez-vous de beaux esprits.» + +C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le +maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de +le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de +moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit +qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il +l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit +instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison. + +Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la +jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une +maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs +honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le +luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par +la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs +chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de +l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de +la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air +terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens; +l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques +paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine +à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter +ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui, +aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en +chasser. + +Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois +rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer +sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est +mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je +commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger +bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très +naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de +l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le +consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses: +_Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ_. Et plût au Ciel +qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne +l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux +le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le +jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui +sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je +ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des +causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes +ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui. + +Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de +campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa +femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe +donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La +Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui +répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal +de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son +appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la +vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour +l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit +avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque +par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un +caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et +servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la +finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui: +_Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit +en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus +borné que lui. + +En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la +remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un +tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette +pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid +et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de +sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors +Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et +si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit +presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers +La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier +que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la +charnière en est d'une délicatesse!... non, il n'y a point de tabatière +mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!--Quoi! Monsieur, dit La +Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque +s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi +d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait +votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels +ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai +pas un qui...--Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et +qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit +Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.» + +Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par +un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine, +s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de +musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux +La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se +délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater +sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65]. + +Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se +passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le +maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée, +et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut +recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et +que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal +la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il +descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la +porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu... «Et ne me +connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a +point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna +la main et monta avec elle. + +La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami, +qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle +pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à +gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble, +et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. +Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne +demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint +respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur +recommandant la décence et la paix. + +Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son +courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau +soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa +porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût +complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien +plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur +insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un +domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de +la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son +esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon +bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont +pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé +cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à +me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime? +Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si +violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois +et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au +bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération, +l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils +veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces +libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès +qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se +jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre +confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me +vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.» + +Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame, +lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de +résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez +modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous +m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de +chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté +pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je +crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla +vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde +qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le +malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur +corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se +donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se +consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui +rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans +le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu +a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir +jusqu'à son dernier moment.» + +C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une +conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une +vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa +fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce +délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu +qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez +vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui +avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce +qui la perdit. + +La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme +libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus +charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le +meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs +d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec +un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir. +Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et +les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers, +après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit +agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la +jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs +qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient +d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés, +nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts. +Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la +chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve +étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes +venoient jouir de ses plaisirs. + +À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa +façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies, +quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour +qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès +en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un +splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de +l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris +étoient invités. + +La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le +monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières +n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper +de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux +grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité +libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel. +Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il +avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup +de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même +qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de +trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne +s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de +complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui +avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de +la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui +m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne +aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage. + +Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste, +c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne +pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se +plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et +le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu +payer au poids de l'or. + +Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui +les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence +humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de +continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne +pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit +jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet +nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué, +comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit +aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il +avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat, +selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le +soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent. + +Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois +rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles, +et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en +avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent +peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit +difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles +de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir +en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la +tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus +véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des +vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas +aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle +des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être +embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont +chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et +l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli. + +J'avois négligemment fini la tragédie de _Cléopâtre_; et cette pièce +qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai +travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit +ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où +l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle +eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès +de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me +donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic +automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour +en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un +aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de +l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré +depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que +j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à +Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais +l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant. + +Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la +fable des _Héraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec +l'_Iphigénie en Aulide_; mais, par les caractères et les incidens de +l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec, +Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce +eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le +monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je +voulois jouter avec lui. + +À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je +m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une +nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai +bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné +tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses +amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les +zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit +toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son +poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs +et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les +ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins +généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des +siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu +m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et +l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi +la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement +disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de +ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait +du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis. +J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le +monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les +prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser +avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta +vie_, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce +n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre. + +Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café +de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des +habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu; +mais, après le succès de _Denys_ et d'_Aristomène_, on m'avoit donné le +conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une +retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le +plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été +favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans, +un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est +difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser +d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer +insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute. + +Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois +dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le +mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui +«attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de +meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de +la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi +méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme +par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y +a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par +son déchaînement contre tous mes ouvrages. + +Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis +au jour la tragédie des _Héraclides_[67]. C'étoit la plus foiblement +écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux +répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle +Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie; +et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la +mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée +au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La +Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein +succès. + +J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce +pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je +n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement +dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit +coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé +d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le +lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être +sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala +ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et +d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia +d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible; +et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le +sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il +ne cherche plus qu'à s'égayer. + +Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la +coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de +l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une +familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats. + +Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au +moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour +la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les +deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la +voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une +fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la +sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît. + +Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui +m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des +_Héraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon +humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le +ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier +qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que +pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté +sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit +eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où +j'étois comme anéanti. + +Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même +une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi +aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas +tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de +La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc, +que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert +et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme +du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que +nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la +suite. + +Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle +du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, +et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors +secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de +Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce +dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont +Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui +n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils +dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de +remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau +sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de +la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore +pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition +de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les +dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et +tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la +défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse +attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il +n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un +amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé, +ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé +à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on +auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du _Devin du +village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés. +Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, +animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien +de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa +personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce +temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises +ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le +traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux +toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme. +Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son +mauvais génie leur a attribué. + +À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société +se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion +l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous +louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, +et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de +toute personnalité[69]. + +Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un +retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je, +un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi, +dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de +produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de +méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé +ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont +écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur +accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude +étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de +la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion +n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune +et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de +quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il +renoncer aux lettres. + +J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit +pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit +fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la +voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de +louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé +sur l'_Établissement de l'École militaire_[70], monument élevé à la +gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit +poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès +d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les +dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour +moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands +du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa +toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire +au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure +femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique +avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un +air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et +d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un +petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas: +«Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important +dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit +d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension +de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être +occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses +caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois. +«Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de +Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour +remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il +demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve; +j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que +j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie +n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il +falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire, +et me relever, comme lui, d'une chute par un succès. + +Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais +je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets +donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands +intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les +situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur +et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me +creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route +commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont +je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté +imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands +caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un +noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la +solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action +sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec +chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de +l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit +excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour +me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire +lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques +critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien. + +Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit +de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans +les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa +toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient +d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y +eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire +diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle +m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette, +elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement +pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut +cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses +critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour +de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon +manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois +bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais +l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente. +Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de +petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de +sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine. +Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné +quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté +de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas +reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et +je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre +seule me donne une si singulière importance?» + +Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par +la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce; +mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie +que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des +combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public +s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je +reconnus que le public avoit raison. + +Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et, +par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à +Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec +instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé +plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas +né. + +Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi +lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui +dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le +malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi +à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui +étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des +bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle, +écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât +cette consolation. + +Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de +Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille, +et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un +mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression. +Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la +terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos. + +M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me +séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien +des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son +intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à +l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en +homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant +de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part +qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je +n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès +de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et +de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il +inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon +bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi. + +Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages +différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les +ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je +connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et +depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en +amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il +me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien. +Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la +délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus +occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa +coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un +jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du +visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps +après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le +temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de +Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les +soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je +lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde, +celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me +souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me +donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme. + +«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit, +Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de +magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première +ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la +pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient, +pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de +splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal +surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit, +et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de +finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et +de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis +ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les +fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que +moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je +m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la +peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste +cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis +bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et +léger. + +Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73], +Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes +d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance; +nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la +fin du repas. + +Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus +aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui +mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit, +par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible, +généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et +il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont +de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille +accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être +donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un +ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit +Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle +que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne +la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais +l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son +objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il +n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que +belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des +erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un +caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu. +Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour +être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus +parfait modèle des époux. + +Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa +personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de +fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la +majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente; +mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de +bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée, +que j'ai peint autrefois _la Bergère des Alpes_. Une imagination vive et +une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de +Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son +langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon, +bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression. + +Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux +d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de +Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes +amis intimes dès que nous nous fûmes connus. + +Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux +mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle +ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en +m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir +décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils +lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et +quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si, +d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas +été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le +sien! + +Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui +conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban, +elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville; +et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue +en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi. +Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je +n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un +médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour +elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble +beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y +ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre +et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris +déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le +docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin. +Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès +qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en +lui disant, comme Médor à Angélique[79]: + + Vous servir est ma seule envie: + J'en fais mon espoir le plus doux: + Vous m'avez conservé la vie; + Je ne la chéris que pour vous. + +Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle +eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur +mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère: +il fallut le rendre public. + +Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce +fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner +dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la +rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les +femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme +d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui +lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde, +voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû +savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et +que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux +et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir +qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu +d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un +mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de +sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement +détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en +mourut de douleur. + +Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec +la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans +ces _Mémoires_, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux. + +Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de +celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à +tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être +admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se +reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle +étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de +nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans +sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour, +n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me +disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous +intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez +plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon +sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit +dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit +avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête +autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et +d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me +cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je +m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses +conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus +saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils +qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des +succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de +mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien +de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; +l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.» +L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au +moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et +puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs +intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les +femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre +amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa +tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen +de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être +utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans, +dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est +perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous +voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos +entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne +pris jamais son esprit que pour du bon sens. + +Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des +Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme +on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut +l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible +à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son +style, je ne lisois jamais les belles scènes de _Proserpine_, de +_Thésée_ et d'_Armide_, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non +sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de +jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un +des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence +facile à imiter, et en effet inimitable: + + _Ut sibi quivis + Speret idem, sudet multum, frustraque laboret + Ausus idem._ + +D'un autre côté, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler +sur de mauvais poèmes, et j'aurois bien voulu lui en donner de +meilleurs. + +J'étois dans ces dispositions, lorsqu'à la naissance du duc de +Bourgogne, le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer, à Passy, +de faire, avec Rameau, un opéra relatif à cet heureux événement, et +susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage, +paroles et musique, tout fût fait à la hâte et à jour nommé. + +On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée. +Cependant, comme _Acanthe et Céphise_[80] étoit un spectacle à grande +machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques +grands effets d'harmonie, et peut-être aussi l'intérêt des situations, +le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze représentations; c'étoit +beaucoup pour un ouvrage de commande. + +Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore +mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent +tous deux du succès; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux +d'une mélodie après laquelle la musique françoise me sembloit lourde et +monotone. Ces airs, ces duos, ces récits mesurés dont les Italiens +composoient la scène lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient +l'âme. J'en étudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder +notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprît avec moi de +transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau, +déjà vieux, n'étoit pas disposé à changer de manière; et, dans celle des +Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la +mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, de Pergolèse, ou de Jomelli, +le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps après que je +trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dès +lors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tête +desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la +volupté, se distinguoient dans les coulisses les intendans des +Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce +inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie; et leur +commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein +de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des +saillies de gaieté du meilleur goût et du meilleur ton. Cury, le chef de +la bande joyeuse, étoit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans +son sérieux ironique, et plus espiègle que malin. L'épicurien +Tribou[83], disciple du P. Porée, et l'un de ses élèves les plus chéris, +depuis acteur de l'Opéra, et après avoir cédé la scène à Jélyotte, +vivant libre et content de peu, étoit charmant dans sa vieillesse, par +une humeur anacréontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul +homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se +laisser doucement aller au courant des années, et dans leur déclin +conserver cette philosophie _verte, gaie et naïve_, que Montaigne +lui-même n'attribuoit qu'à la jeunesse. + +Un caractère d'une autre trempe, et aussi aimable à sa manière, étoit +celui de Jélyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot +de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la +sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspiroit. En +effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux +que j'aie vu en ma vie, je répondrai: C'est Jélyotte. Né dans +l'obscurité, et enfant de choeur d'une église de Toulouse dans son +adolescence, il étoit venu de plein vol débuter sur le théâtre de +l'Opéra, et il y avoit eu le plus brillant succès: dès ce moment il +avoit été, et il étoit encore l'idole du public. On tressailloit de joie +dès qu'il paroissoit sur la scène; on l'écoutoit avec l'ivresse du +plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix. +Cette voix étoit la plus rare que l'on eût entendue, soit par le volume +et la plénitude des sons, soit par l'éclat perçant de son timbre +argentin. Il n'étoit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il +n'avoit qu'à chanter; on eût dit qu'il charmoit les yeux en même temps +que les oreilles. Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit, à +demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes +l'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la +lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et +son état n'avoit pour lui aucun de ses désagrémens. Chéri, considéré +parmi ses camarades, avec lesquels il étoit sur le ton d'une politesse +amicale, mais sans familiarité, il vivoit en homme du monde, accueilli, +désiré partout. D'abord c'étoit son chant que l'on vouloit entendre; et, +pour en donner le plaisir, il étoit d'une complaisance dont on étoit +charmé autant que de sa voix! Il s'étoit fait une étude de choisir et +d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare +avec un goût délicieux; mais bientôt on oublioit en lui le chanteur, +pour jouir des agrémens de l'homme aimable; et son esprit, son +caractère, lui faisoient dans la société autant d'amis qu'il avoit eu +d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus +grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'étoit jamais +déplacé. Il s'étoit fait, par son talent et par les grâces qu'il lui +avoit obtenues, une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en +avoit fait avoit été de mettre sa famille à son aise. Il jouissoit, dans +les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très +considérable, car c'étoit le crédit que donne le plaisir; et il +l'employoit à rendre dans la province où il étoit né des services +essentiels. Aussi y étoit-il adoré. Tous les ans il lui étoit permis, en +été, d'y faire un voyage, et, de Paris à Pau, sa route étoit connue; le +temps de son passage étoit marqué de ville en ville; partout des fêtes +l'attendoient; et, à ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui à +Toulouse avant mon départ. Il avoit deux amis dans cette ville, à qui +jamais personne ne fut préféré: l'un étoit le tailleur chez lequel il +avoit logé; l'autre son maître de musique lorsqu'il étoit enfant de +choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que +Jélyotte feroit à Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il étoit +invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant +et plus qu'il n'auroit voulu l'être, il étoit renommé pour sa +discrétion; et de ses nombreuses conquêtes on n'a connu que celles qui +ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais +excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Jélyotte eût un ennemi. + +Le reste de la société des Menus-Plaisirs étoit tout simplement des amis +de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenois mon coin avec +quelque distinction. + +Or, après les dîners joyeux que je venois de faire avec ces +messieurs-là, qu'on s'imagine me voir passer à l'école des philosophes, +et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivés d'Italie, dans le +fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert, +les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvétius, les Rousseau, tous +brûlans de zèle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour élever +cet édifice immense de l'_Encyclopédie_, dont on jetoit les fondemens; +on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe: + + Omnis Aristippum decuit color, et status, et res. + +Oui, j'en conviens, tout m'étoit bon, le plaisir, l'étude, la table, la +philosophie; j'avois du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me +livrois volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère étoit encore +flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cédois à l'exemple +et à l'attrait du vice. J'étois content, j'étois heureux, lorsque dans +la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrière, faisant avec +lui tête à tête un dîner frugal, je l'entendois, après avoir chiffré +tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres, +plein de goût, d'esprit et de lumières; ou que sur la morale, déployant +à mes yeux la sagesse d'un esprit mûr et l'enjouement d'une âme jeune et +libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Démocrite, et me faisoit rire +aux dépens de la sottise et de l'orgueil. J'étois aussi heureux, mais +d'une autre façon, plus légère et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une +volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses, à table entre nos +amateurs parmi les nymphes et les grâces, quelquefois parmi les +bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout +cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de +l'entreprise de l'_Encyclopédie_, je m'engageai à y contribuer dans la +partie de la littérature; et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent +à mon travail, j'ai fait plus que je n'espérois, et plus qu'on +n'attendoit de moi. + +Voltaire alors étoit absent de Paris; il étoit en Prusse. Le fil de mon +récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son +départ elles avoient été les mêmes, et les chagrins qu'il avoit éprouvés +sembloient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif +un moment fut celui de la mort de la marquise du Châtelet; mais, à ne +rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait +souvent, la mobilité de son âme. Lorsque j'allai lui témoigner la part +que je prenois à son affliction: «Venez, me dit-il en me voyant, venez +partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir, +je suis inconsolable.» Moi, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit +comme une furie attachée à ses pas, et qui savois qu'ils avoient été +plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre +l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui. +Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause même de cette mort +quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte. +«De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tuée! le brutal. +Il lui a fait un enfant.» C'étoit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il +me parloit. Et le voilà me faisant l'éloge de cette femme incomparable, +et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive +l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez +plaisant; et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi, en m'en +allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer +d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule +étoit fixe en lui et comme inhérente à son âme: c'étoit l'ambition et +l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette +passion, rien ne lui étoit indifférent. + +Ce n'étoit pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de +lettres; il vouloit être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre, +il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord, +la maréchale de Villars, le grand-prieur de Vendôme, et, depuis, le duc +de Richelieu, le duc de La Vallière, les Boufflers, les Montmorency, +avoient été son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait +avec quelle familiarité respectueuse il avoit l'art de leur écrire et de +leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une +conversation non moins séduisante que ses poésies, le faisoient chérir +et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse étoit admise aux +soupers du roi. Pourquoi lui n'en étoit-il pas? C'étoit l'une de ses +envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit à Boileau et à +Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher +d'Auguste, que l'_Énéide_ avoit été lue dans le cabinet de Livie. +Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie +n'avoient-ils pas été employés honorablement, l'un dans le ministère et +l'autre en ambassade? La place d'historiographe étoit déjà pour lui une +marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant +d'éclat? + +Il avoit acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du +roi: cette charge, communément assez oiseuse, donnoit pourtant le droit +d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères, et il +s'étoit flatté que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se +borneroient pas à de stériles complimens de félicitation et de +condoléance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin à la cour; et, +lorsqu'il avoit un projet dans la tête, il y tenoit obstinément: l'une +de ses maximes étoit ces mots de l'Évangile: _Regnum coelorum vim +patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc à s'introduire +auprès du roi tous les moyens imaginables. + +Lorsque Mme d'Étioles, depuis marquise de Pompadour, fut annoncée pour +maîtresse du roi, et avant même qu'elle fût déclarée, il s'empressa de +lui faire sa cour. Il réussit aisément à lui plaire; et, en même temps +qu'il célébroit les victoires du roi, il flattoit sa maîtresse en +faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il +n'obtînt la faveur d'être admis aux soupers des petits cabinets, et je +suis persuadé qu'elle l'auroit voulu. + +Transplantée à la cour, et assez mal instruite du caractère et des goûts +du roi, elle avoit d'abord espéré de l'amuser par ses talens. Sur un +théâtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opéra, +dont quelques-uns étoient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa +voix, son chant, étoient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprès +d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp +des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs. +C'étoit empiéter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour +éloigner de là un homme qui les auroit tous dominés, s'il avoit plu au +roi autant qu'à sa maîtresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas, +et que son empressement à se produire ajoutoit encore à ses préventions +contre lui. Peu touché des louanges qu'il lui avoit données dans son +_Panégyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un +flatteur ambitieux. À grand'peine avoit-il enfin consenti à ce qu'il fût +reçu à l'Académie françoise. Sans compter les amis de la religion, qui +n'étoient point les amis de Voltaire, il avoit à l'entour du roi des +jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-là +étoient attentifs à censurer ce qu'il faisoit pour plaire. À leur gré, +le poème de _Fontenoy_ n'étoit qu'une froide gazette; le _Panégyrique_ +du roi étoit inanimé, sans couleur et sans éloquence; les vers à Mme de +Pompadour furent taxés d'indécence et d'indiscrétion, et dans ces vers +surtout, + + Soyez tous deux sans ennemis, + Et gardez tous deux vos conquêtes, + +on fit sentir au roi qu'il étoit messéant de le mettre au niveau et de +pair avec sa maîtresse. + +Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut aisé de relever +l'inconvenance et le ridicule d'avoir donné pour spectacle à l'infante +cette _Princesse de Navarre_, qui véritablement n'étoit pas faite pour +réussir. Je n'en dis pas de même de l'opéra du _Temple de la Gloire_: +l'idée en étoit grande, le sujet bien conçu et dignement exécuté. Le +troisième acte, dont le héros étoit Trajan, présentoit une allusion +flatteuse pour le roi: c'étoit un héros juste, humain, généreux, +pacifique, et digne de l'amour du monde, à qui le temple de la Gloire +étoit ouvert. Voltaire n'avoit pas douté que le roi ne se reconnût dans +cet éloge. Après le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant +que Sa Majesté passoit sans lui rien dire, il prit la liberté de lui +demander: «Trajan est-il content?» Trajan, surpris et mécontent qu'on +osât l'interroger, répondit par un froid silence; et toute la cour +trouva mauvais que Voltaire eût osé questionner le roi. + +Pour l'éloigner, il ne s'agissoit que d'en détacher la maîtresse; et le +moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crébillon. + +Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du +Marais, travaillant à bâtons rompus à ce _Catilina_ qu'il annonçoit +depuis dix ans, et dont il lisoit çà et là quelques lambeaux de scènes +qu'on trouvoit admirables. Son âge, ses succès, ses moeurs un peu +sauvages, son caractère soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air, +le ton imposant, quoique simple, dont il récitoit ses vers âpres et +durs, la vigueur, l'énergie qu'il donnoit à son expression, tout +concouroit à frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai +entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'étoient pas bêtes, +ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicéron: + + Catilina, je crois que tu n'es point coupable; + Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable; + Et je ne vois en toi que l'esprit et l'éclat + Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat. + +Le nom de Crébillon étoit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire. +_Électre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient +peu de monde; tout le reste des tragédies de Crébillon étoit oublié, +tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zaïre_, +_Mérope_, occupoient le théâtre dans tout l'éclat d'un plein succès. Le +parti du vieux Crébillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de +l'appeler le Sophocle de notre siècle; et, même parmi les gens de +lettres, les Marivaux disoient que devant le génie de Crébillon devoit +pâlir et s'éclipser tout le bel esprit de Voltaire. + +On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonné, qu'on +laissoit vieillir sans secours, parce qu'il étoit sans intrigue. C'étoit +la prendre par son endroit sensible. «Que dites-vous? s'écria-t-elle; +Crébillon est pauvre et délaissé!» Aussitôt elle obtint pour lui du roi +une pension de cent louis sur sa cassette. + +Crébillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une légère +incommodité la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annonça; elle le fit +entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reçut avec une +grâce touchante. Il en fut ému; et, comme il se penchoit sur son lit +pour lui baiser la main, le roi parut. «Ah! Madame, s'écria Crébillon, +le roi nous a surpris; je suis perdu!» Cette saillie d'un vieillard de +quatre-vingts ans plut au roi; le succès de Crébillon fut décidé. Tous +les Menus-Plaisirs se répandirent en éloges de son génie et de ses +moeurs. «Il avoit, disoit-on, de la fierté, mais point d'orgueil, et +encore moins de vaine gloire. Son infortune étoit la preuve de son +désintéressement. C'étoit un caractère antique et vraiment l'homme dont +le génie honoroit le règne du roi.» On parloit de _Catilina_ comme de la +merveille du siècle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut +pris pour cette lecture; le roi, invisible et présent, l'entendit. Elle +eut un plein succès; et, lorsque _Catilina_ fut mis au théâtre, Mme de +Pompadour, accompagnée d'une volée de courtisans, vint assister à ce +spectacle avec le plus vif intérêt. Peu de temps après, Crébillon obtint +la faveur d'une édition de ses oeuvres à l'imprimerie du Louvre, aux +dépens du trésor royal. Dès ce temps-là, Voltaire fut froidement reçu, +et cessa d'aller à la cour. + +On sait quelle avoit été sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce +prince, devenu roi, lui marquoit les mêmes bontés; et la manière +infiniment flatteuse dont Voltaire y répondoit n'avoit peut-être pas +laissé de contribuer en secret à lui aliéner l'esprit de Louis XV. Le +roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cessé, depuis son +avènement à la couronne, de l'inviter à l'aller voir; et la faveur dont +Crébillon jouissoit à la cour, l'ayant piqué au vif, avoit décidé son +voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce +désagrément, et il s'y étoit pris en grand homme: il avoit attaqué son +adversaire corps à corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il +avoit traités, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atrée_ et de +_Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du +troisième par dédain d'un sujet ingrat et fantasque. + +Il commença par _Sémiramis_, et la manière grande et tragique dont il en +conçut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y +répandit, le style magique qu'il y employa, la majesté religieuse et +formidable dont il la remplit, les situations et les scènes déchirantes +qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en préparer, en établir, en +soutenir le merveilleux, étoient bien faits pour anéantir la foible et +froide _Sémiramis_ de Crébillon; mais alors le théâtre n'étoit pas +susceptible d'une action de ce caractère. Le lieu de la scène étoit +resserré par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins, +les autres debout au fond du théâtre et le long des coulisses, en sorte +que Sémiramis éperdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau étoient +obligées de traverser une épaisse haie de petits-maîtres. Cette +indécence jeta du ridicule sur la gravité de l'action théâtrale. Plus +d'intérêt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette +pièce, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du côté du génie, eut dans sa +nouveauté assez peu de succès pour faire dire qu'elle étoit tombée. +Voltaire en frémit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit +l'_Oreste_ d'après Sophocle, et il s'éleva au-dessus de Sophocle +lui-même dans le rôle d'Électre, et dans l'art de sauver l'indécence et +la dureté du caractère de Clytemnestre. Mais, dans le cinquième acte, au +moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur +du parricide, et, le parti de Crébillon n'étant là rien moins que +bénévole, tout ce qui pouvoit donner prise à la critique fut relevé par +des murmures ou tourné en dérision. Le spectacle en fut troublé à chaque +instant, et cette pièce, qui depuis a été justement applaudie, essuya +des huées. J'étais dans l'amphithéâtre, plus mort que vif. Voltaire y +vint; et, dans un moment où le parterre tournoit en ridicule un trait de +pathétique, il se leva et s'écria: «Eh! barbares! c'est du Sophocle!» + +Enfin, il donna _Rome sauvée_, et, dans les personnages de Cicéron, de +César, de Caton, il vengea la dignité du sénat romain, que Crébillon +avoit dégradée en subordonnant tous ces grands caractères à celui de +Catilina. Je me souviens qu'en venant d'écrire les belles scènes de +Cicéron et de César avec Catilina, il me les lut dans une perfection +dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune +manière, mieux que jamais lui-même je ne l'avois entendu lire. «Ah! vous +avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-là; aussi ne les +fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de +plus beaux.» Cette pièce eut dans l'opinion des gens instruits un grand +succès d'estime; mais elle n'étoit pas faite pour émouvoir la multitude, +et cette éloquence du style, ce mérite d'avoir si savamment observé les +moeurs et peint les caractères, fut peu sensible aux yeux de cette masse +du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire +eut la douleur de se voir disputer, refuser même le triomphe. + +Ces dégoûts avoient déterminé son voyage en Prusse. Une seule difficulté +le retardoit encore, et la manière dont elle fut levée est assez +curieuse pour vous amuser un moment. + +La difficulté consistoit dans les frais du voyage, sur lesquels Frédéric +se faisoit un peu tirer l'oreille. Il vouloit bien défrayer Voltaire, et +pour cela il consentoit à lui donner mille louis; mais Mme Denis vouloit +accompagner son oncle, et, pour ce surcroît de dépense, Voltaire +demandoit mille louis de plus. C'étoit à quoi le roi de Prusse ne +vouloit point entendre. «Je serai fort aise, lui écrivoit-il, que Mme +Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas.» «Voyez-vous, me +disoit Voltaire, cette lésine dans un roi. Il a des tonneaux d'or, et il +ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis +à Berlin! Il les donnera, ou moi-même je n'irai point.» Un incident +comique vint terminer cette dispute. Un matin que j'allois le voir, je +trouvai son ami Thiriot dans le jardin du Palais-Royal; et, comme il +étoit à l'affût des nouvelles littéraires, je lui demandai s'il y en +avoit quelqu'une. «Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses, me +dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire: là vous les entendrez, car je +m'en vais m'y rendre dès que j'aurai pris mon café.» + +Voltaire travailloit dans son lit lorsque j'arrivai. À son tour, il me +demanda: «Quelles nouvelles?--Je n'en sais point, lui dis-je; mais +Thiriot, que j'ai rencontré au Palais-Royal, en a, dit-il, +d'intéressantes à vous apprendre. Il va venir.» + +«Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc à nous conter des +nouvelles bien curieuses?--Oh! très curieuses, et qui vous feront grand +plaisir, répondit Thiriot avec son sourire sardonique et son nasillement +de capucin.--Voyons, qu'avez-vous à nous dire?--J'ai à vous dire +qu'Arnaud-Baculard est arrivé à Potsdam, et que le roi de Prusse l'y a +reçu à bras ouverts.--À bras ouverts!--Qu'Arnaud lui a présenté une +épître[86].--Bien boursouflée et bien maussade?--Point du tout, fort +belle, et si belle que le roi y a répondu par une autre épître.--Le roi +de Prusse une épître à d'Arnaud! Allons, Thiriot, allons, on s'est moqué +de vous.--Je ne sais pas si on s'est moqué de moi, mais j'ai en poche +les deux épîtres.--Voyons, donnez donc vite, que je lise ces deux +chefs-d'oeuvre. Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse!» +disoit-il en lisant l'épître de d'Arnaud; et, passant à celle du roi, il +lut un moment en silence et d'un air de pitié; mais, quand il en fut à +ces vers: + + Voltaire est à son couchant; + Vous êtes à votre aurore, + +il fit un haut-le-corps et sauta de son lit, bondissant de fureur: +«Voltaire est à son couchant et Baculard à son aurore! Et c'est un roi +qui écrit cette sottise énorme! Ah! qu'il se mêle donc de régner!» + +Nous avions de la peine, Thiriot et moi, à ne pas éclater de rire de +voir Voltaire en chemise, gambadant de colère et apostrophant le roi de +Prusse. «J'irai, disoit-il, oui, j'irai lui apprendre à se connoître en +hommes;» et dès ce moment-là son voyage fut décidé. J'ai soupçonné le +roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'éperon, et sans cela je +doute qu'il fût parti, tant il étoit piqué du refus des mille louis, non +point par avarice, mais de dépit de ne pas avoir obtenu ce qu'il +demandoit. + +Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avoit, même dans +les petites choses, une répugnance incroyable à céder et à renoncer à ce +qu'il avoit résolu. J'en vis encore avant son départ un exemple assez +singulier. Il lui avoit pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de +chasse, et, un matin que j'étois chez lui, on lui en apporta un faisceau +pour en choisir un. Il le choisit; mais le marchand voulait un louis de +son couteau de chasse, et Voltaire s'étoit mis dans la tête de n'en +donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut +valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un +honnête homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front +il avouera qu'à dix-huit francs cette arme sera bien payée. Le marchand +accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il répond qu'en +honnête homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que +vaut la chose, et qu'en la donnant à plus bas prix il ferait tort à ses +enfans. «Vous avez des enfans? lui demande Voltaire.--Oui, Monsieur, +j'en ai cinq, trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze +ans.--Eh bien! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles. +J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux; mais +terminons cette petite affaire: voilà vos dix-huit francs; qu'il n'en +soit plus parlé.» Le bon marchand se confondit en remerciemens de la +protection dont vouloit l'honorer Voltaire, mais il se tint à son +premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un +liard. J'abrège cette scène, qui dura un quart d'heure par les tours +d'éloquence et de séduction que Voltaire employa inutilement, non pas à +épargner six francs qu'il auroit donnés à un pauvre, mais à donner à sa +volonté l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cédât lui-même, et, +d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il +avoit tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui +rendit grâces de ses bontés, et s'en alla. + +«J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.--De quoi, me +demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc êtes-vous bien aise?--De ce +que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt +ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu +son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez payé malgré toute +votre éloquence.--Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de +Limosin!--Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cédé, je crois que +je l'aurois battu.--Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après +un moment de silence, que, si Molière avoit été témoin d'une pareille +scène, il en auroit fait son profit?--Vraiment, lui dis-je, c'eût été le +pendant de celle de M. Dimanche.» C'étoit ainsi qu'avec moi sa colère, +ou plutôt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amitié. + +Comme à l'égard du roi de Prusse j'étois dans son secret, et que je +croyois être aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de +sincérité des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment +du mécontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de près. +Une âme aussi impérieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient guère +être compatibles, et j'avois l'espérance de voir bientôt Voltaire +revenir plus mécontent de l'Allemagne qu'il ne l'étoit de son pays; mais +le nouveau dégoût qu'il éprouva en allant prendre congé du roi, et la +colère qu'il en témoigna, ne me laissèrent plus cette illusion +consolante. En sa qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, +il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse; +mais le roi, pour réponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans +son dépit, dès qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet +d'historiographe de France, et accepta sans son agrément la croix de +l'ordre du Mérite, dont le roi de Prusse le décora, pour l'en dépouiller +peu de temps après. + +L'exemple de tant d'amertume et de tribulations répandues dans la vie de +ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrière des +lettres où j'étois engagé, et plus doux le repos obscur dont j'allois +jouir à Versailles. + +Ici finissent, grâce au Ciel, les égaremens de ma jeunesse; ici commence +pour moi le cours d'une vie moins dissipée, plus sage, plus égale, et +surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractère, +trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et, +sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence à régler mes +moeurs. + + + + +NOTES + + +[1: _Mémoires_ de Morellet (1821), II, 30.] + +[2: _Corps législatif. Conseil des Anciens. Rapport fait par Marmontel, +au nom de la commission nommée pour l'examen de la résolution du 12 +fructidor, sur la manière de disposer des livres conservés dans les +dépôts littéraires. Séance du 24 prairial an V_ (12 juin 1797). Paris, +Imp. nationale, prairial an V, in-8, 15 p.] + +[3: _Mémoires et Récits de François Chéron_, publiés par F. Hervé-Bazin. +Paris, librairie de la Société bibliographique, 1882, in-18, p. 11 3-i +14.] + +[4: Voici cet acte de décès, dont je dois la copie à M. le maire de +Saint-Aubin-sur-Gaillon, et que je crois inédit: + + «Aujourd'hui, dixième jour de nivôse, l'an huitième de la + République françoise, une et indivisible, à dix heures du matin; + par devant moi, Jean-Baptiste Crepel, agent municipal de la commune + de Saint-Aubin-sur-Gaillon, chargé par la Loi de recevoir les actes + de naissance et décès des citoyens, sont comparus les citoyens + Antoine-Félix Baroche, notaire public, âgé de cinquante-cinq ans, + domicilié en la commune de Gaillon, et René Lemonnier, juge de + paix, âgé de cinquante-cinq ans, domicilié en la commune de + Saint-Aubin, amis du citoyen Jean-François Marmontel, homme de + lettres, âgé de soixante-seize ans, époux de Marie-Adélaïde + Lairin-Montigny, domicilié en ladite commune, né en la commune de + Bort; lesquels, Antoine-Félix Baroche et René Lemonnier, m'ont + déclaré que ledit Jean-François Marmontel est mort aujourd'hui à + minuit, en son domicile, section d'Habloville. D'après cette + déclaration, je me suis sur-le-champ transporté au lieu de ce + domicile, je me suis assuré du décès dudit Jean-François Marmontel, + et j'en ai dressé le présent acte, que Antoine-Félix Baroche et + René Lemonnier ont signé avec moi. + + Fait à Saint-Aubin-sur-Gaillon, les jour, mois et an ci-dessus.» + + (_Suivent les signatures_.) +] + +[5: _La Petite Revue anecdotique_, 25 février 1868.] + +[6: «Natif de Bort en Limousin, et d'une famille obscure et pauvre, +Marmontel fut dès l'enfance placé chez un curé qui était son parent, et +qui lui apprit un peu de latin. Ne s'étant pas bien comporté chez cet +ecclésiastique, son père lui fit apprendre le métier de tailleur. Il +vint à Toulouse et entra en qualité de garçon chez Lamanière, tailleur +des jésuites. Un jour, en portant un habit à un pensionnaire, il le +trouva occupé à un thème dont il ne pouvait venir à bout. Marmontel +s'approcha, lut l'ouvrage de l'enfant, et lui fit connaître ses fautes. +«Puisque vous savez le latin, lui dit l'écolier, faites-moi le plaisir +d'arranger ce thème.» Marmontel fit des corrections élégantes. Le préfet +de l'enfant, peu accoutumé à tant de perfection de sa part, lui dit: +«Mon ami, qui a fait ce thème?--Le garçon tailleur, répondit +l'enfant.--Oh! parbleu, je veux le connaître, dit le jésuite.» Il le +mande, lui parle, est satisfait de lui, et lui propose de reprendre ses +études. Marmontel y consent, et, pour lui donner les moyens de +subsister, il le place en qualité de précepteur dans une maison +bourgeoise. Dès lors, il prit un goût décidé pour les belles-lettres, +et, pendant son cours de philosophie et de droit, il s'associa aux +d'Auffrery, aux Forest, aux Dutour, aux Revel, et ils formèrent ensemble +l'_Académie des Galetas_ [la Petite Académie], où ils rectifiaient leurs +compositions réciproques. Il travailla avec eux pour les Jeux floraux et +remporta une foule de prix. Voulant aller se perfectionner dans la +capitale, M. de Mondran, l'ami des talents et des artistes, lui donna +une lettre de recommandation pour son gendre, La Popelinière, fermier +général, qui se piquait de littérature, et qui le garda longtemps chez +lui avec distinction.» + +Taverne est le seul qui ait ainsi conté les débuts de Marmontel, et je +reproduis son récit tel quel, sans m'en porter garant. Il se termine +d'ailleurs par une erreur manifeste: M. de Mondran ne devint le +beau-père de La Popelinière qu'en 1759, près de quinze ans après +l'arrivée de Marmontel à Paris.] + +[7: Le théâtre du Vaudeville donna encore, le 23 janvier 1813, +_Marmontel et Thomas, ou la Parodie de Cinna_, vaudeville en un acte. +«Il n'y a dans cet ouvrage, dit le _Magasin encyclopédique_, après avoir +rappelé l'épisode qui en avait fourni le sujet, ni ce qui provoque une +chute, ni ce qui justifie un succès. Le public, qui l'avait entendu avec +une paisible indulgence, n'a pas vu sans surprise la toile se lever et +Vertpré venir proclamer le nom de M. Dumolard.» Celui-ci l'a gardé en +portefeuille.] + +[8: Voir dans le _Mercure de France_ du 8 nivôse an XIII, (29 décembre +1804) un article violent, presque grossier, de Fiévée contre Marmontel +et ses contemporains, article cité et réfuté par _le Publiciste_ du 13 +fructidor (31 août 1805). Voir aussi la _Décade philosophique_, tome 43 +(an XIII, 1er trimestre), p. 567, et tome 44, p. 27-37.] + +[9: J'ai copié ce fragment de lettre dans la partie restée inédite du +manuscrit de la _Correspondance littéraire_, appartenant à la +Bibliothèque Ducale de Gotha.] + +[10: Publiée dans le tome IV (p. 170) de ses _Oeuvres_, réunies par son +fils (Typ. Firmin Didot, 1853-1859, 8 vol. in-8), et non mises dans le +commerce. Le destinataire de cette lettre ne peut être Jean de Vaines, +mort en 1803.] + +[11: Bort, chef-lieu de canton de l'arrondissement, et à trente +kilomètres sud-est d'Ussel (Corrèze), sur la Dordogne. Les concrétions +basaltiques connues sous le nom d'_orgues de Bort_ sont une des +curiosités de ce beau pays, fréquenté depuis quelques années seulement +par les touristes.] + +[12: À cette allusion beaucoup trop rapide et discrète, il est permis +aujourd'hui d'opposer des documents positifs. M. Ernest Rupin a retrouvé +et publié l'extrait baptistaire d'où il résulte que Jean-François +Marmontel, né le 11 juillet 1723 et baptisé le surlendemain, était fils +de Martin Marmontel, tailleur d'habits, originaire d'Auvergne, et de +Marianne Gourdes, native de Bort. La notice de M. Rupin, publiée dans le +_Bulletin de la Corrèze_ (tome IV, 1882), a été tirée à part; elle est +ornée d'un portrait gravé à l'eau-forte par M. Ad. Lalauze.] + +[13: Jean-Gilles du Coëtlosquet, né au manoir de Kérigou (à deux +kilomètres de Saint-Pol-de-Léon), le 15 septembre 1700, évêque de +Limoges (1739-1757), précepteur des enfants de France (1758-1771), +membre de l'Académie française (1761), en remplacement de l'abbé +Sallier, mort à Paris le 21 mars 1784. Il eut pour successeur à +l'Académie le marquis de Montesquiou. Voir sur Coëtlosquet l'étude que +lui a consacrée M. René Kerviler dans _la Bretagne à l'Académie +française au XVIIIe siècle_ (V. Palmé, 1889, in-8).] + +[14: Jacques-Antoine Malosse, né au Puy le 14 décembre 1713, entré dans +l'ordre le 11 septembre 1729. En 1762, il se retira au Puy.] + +[15: Les anciens éditeurs ont tous imprimé à tort le P. _Bourges_. Jean +Bourzes, dont la date et le lieu de naissance ne sont pas connus, entra +dans l'ordre en 1695. Tour à tour professeur de physique à +Aubenas(1711-1712), de philosophie à Tournon (1713-1717), préfet des +études à Rodez (1717-1713), de nouveau professeur de philosophie à +Perpignan (1720-1725), il tint, en effet, les classes de cinquième, de +quatrième et de troisième à Mauriac (1729-1738); il mourut au grand +séminaire d'Auch, en 1741, après avoir passé les deux dernières années +de sa vie à Toulouse, où Marmontel dit, un peu plus bas, qu'il le revit +«infirme et presque délaissé».] + +[16: Le P. Jacques Vanière (1664-1739) n'est pas l'auteur du fameux +_Gradus ad Parnassum_, dont la première édition, sous le titre de +_Epithetorum et synonymorum thésaurus_, remonte à 1652, mais il y fit en +1722 des additions et corrections importantes. Voy. Barbier, _Examen des +dictionnaires historiques_, v° _Aler_.] + +[17: Le P. Claude-Alexandre By (et non _Bis_, comme on l'a imprimé +jusqu'à ce jour), né à Mâcon le 28 juillet 1703, entré le 7 août 1721, +préfet des études et prédicateur à Mauriac (1736-1738), était, en 1762, +directeur des retraites à la maison professe de Toulouse.] + +[18: Le P. Ignace Decebié ou de Cebié (on trouve ces deux formes, mais +non _Cibier_, comme le portent les anciennes éditions), né à Àurillac le +20 février 1711, entré dans l'ordre le 6 octobre 1728, professa les +humanités à Mauriac de 1736 à 1738. En 1762, il était missionnaire à +Aurillac.] + +[19: Le P. Jean-Pierre Balme professa la rhétorique à Mauriac de 1737 à +1739. En 1742, il partit pour les Antilles.] + +[20: Selon M. Rupin, cette initiale dissimulerait Mlle Broquin, dont la +famille existe encore à Bort. Des vieillards se souvenaient d'avoir vu +sur un hêtre de l'île Verdier, ou des Amours, le chiffre _M. B._, que la +tradition attribuait aux deux amoureux, et sous lequel on lisait la date +de 1746. L'arbre fut déraciné en 1830.] + +[21: Il y a six localités de ce nom dans le département de la Corrèze; +celle dont parle Marmontel est située à 13 kilomètres d'Ussel et à 17 +kilomètres de Bort.] + +[22: Coëtlosquet. Voyez ci-dessus, note n° 13.] + +[23: Annet-Charles de Gain, marquis de Linars, page de la petite écurie +en 1709, marié, le 19 juillet 1723, à Anne-Perry de Saint-Auvent, fille +d'Isaac, marquis de Monmoreau, et d'Anne de Rochechouart, comtesse de +Saint-Auvent, mort à soixante-seize ans et enterré à Linars le 20 mai +1768. L'élève de Marmontel était le second de six enfants du marquis, +Jean, chevalier de Malte et plus tard capitaine de dragons. (L'abbé +Nadaud, _Nobiliaire du diocèse de Limoges_, 1856-1880, 4 vol. in-8.)] + +[24: Les _Sermons_ du P. de La Rue (1643-1725) _pour le Carême et +l'Avent_ ont été publiés par l'auteur en 1719, 4 vol. in-8, et +réimprimés en 1781 (Toulouse, Sens et Nîmes, 4 vol. in-12). Ils avaient +été publiés dès 1706 sur des copies infidèles par le libraire Foppens, +de Bruxelles, et remis en circulation sous le nom du P. Le Maure, prêtre +de l'Oratoire, Bruxelles, 1734, 4 vol. in-12.] + +[25: Les _Sermons_ du P. Timoléon Cheminais de Montaigu (1652-1689) ont +été publiés pour la première fois en 1691, et réimprimés en 1734, 1738, +1756 (in-12 et in-24).] + +[26: Frédéric-Jérôme, cardinal de La Rochefoucauld de Roye, archevêque +de Bourges de 1729 au 29 avril 1758, coadjuteur de l'abbaye de Cluny +(1738), chargé de la feuille des bénéfices (1755) et grand aumônier +(1756).] + +[27: Claude-Annet, baron d'Anval, seigneur de Teissonières, capitaine au +régiment d'Enghien, chevalier de Saint-Louis, marié, en 1741, à Marie de +Bort, dame de Teissonières. (Nadaud.)] + +[28: Et non _Noaillac_, comme le portent les anciennes éditions. Il y a +eu deux jésuites du nom de Nolhac (probablement les deux frères), tous +deux nés au Puy: l'un, Jacques-Antoine, le 22 octobre 1713; l'autre, +Antoine, le 17 janvier 1715. Le premier, entré le 29 septembre 1728, +professa les humanités et la rhétorique et la philosophie; en 1761, il +était recteur à Béziers; le second, entré en 1732, qui professa +également les mêmes classes, devint, après la suppression de l'ordre, +curé de Saint-Symphorien d'Avignon, où il fut massacré le 18 octobre +1791 et jeté dans la Glacière. Il est assez difficile de déterminer quel +est celui des deux que Marmontel a connu.] + +[29: Fondé en 1382, par le cardinal de Pampelune, neveu d'Innocent VI, +pour vingt boursiers et quatre prêtres.] + +[30: Cette première lettre n'est pas connue.] + +[31: Poitevin-Peitavi, auteur de _Mémoires pour servir à l'histoire des +Jeux Floraux_ (Toulouse, 1815, 2 vol. in-8), s'est inscrit en faux +contre cette assertion. Marmontel remporta, en effet, deux prix en 1744 +et en 1745, mais non le prix d'honneur, c'est-à-dire l'amarante, qu'il +n'obtint que le 3 mai 1749, avec une ode sur _la Chasse_, alors qu'il +était deux fois déjà lauréat de l'Académie française. Les autres pièces +couronnées sont les suivantes: _l'Églogue_, idylle (1744); _la Jonction +des deux mers par Hercule_, poème (1745); _l'Incarnation du Verbe_, +Philis (À Mme la c. D.) (1745); _l'Origine du fard_, idylle (1745).] + +[32: Marmontel veut certainement parler ici de Jean Reynal, né à +Grammont en Rouergue, en 1702, d'une famille obscure, entré à seize ans +chez les doctrinaires de Villefranche. Professeur à vingt-cinq ans, il +enseigna successivement, au collège de l'Esquille, la rhétorique et la +philosophie, fut recteur du collège, puis appelé, malgré sa résistance, +au généralat de la congrégation. Il mourut en 1763. Reynal avait composé +un poème latin sur _l'Aimant_.] + +[33: Charles-Antoine de La Roche-Aymon, né en 1697, mort le 27 octobre +1777, évêque _in partibus_ de Sarepta (1725), puis de Tarbes (1729), +archevêque de Toulouse en 1740, archevêque de Reims en 1752, grand +aumônier de France, cardinal, abbé de Saint-Germain-des-Prés, et +ministre de la feuille des bénéfices.] + +[34: Poitevin-Peitavi cite, parmi les confrères de Marmontel à la +_Petite Académie_, le chevalier de Rességuier, d'Aufrery, Castilhon, le +président d'Orbessan, le président du Puget, etc. Cette association +n'était pas en concurrence avec la séculaire institution des Jeux +floraux; c'était plutôt une sorte de séminaire poétique où l'on +s'exerçait aux luttes futures.] + +[35: Henri-Gabriel du Puget, né le 23 juillet 1725, de Charles-Joachim +du Puget, président au Parlement de Toulouse, et de Marie de Pralheau, +conseiller en 1748, président à mortier le 23 mai 1759, mort le 25 +octobre 1772.] + +[36: Jean-Gaspard de Maniban, né à Toulouse le 2 juillet 1686, fils d'un +président à mortier, fut lui-même élevé à cette dignité en 1714; nommé +premier président en 1721, il mourut dans l'exercice de ses fonctions, +le 30 août 1762. Il avait épousé, en 1707, Jeanne-Christine de +Lamoignon, fille de Chrétien-François de Lamoignon, président à mortier +au Parlement de Paris.] + +[37: Selon Poitevin-Peitavi, «ce récit est absolument incroyable de ceux +qui se souviennent du ton du pays et des moeurs de ce temps-là, qui +savent que M. du Puget était de l'âge de Marmontel, aussi vigoureux que +lui, exercé, comme tous les jeunes Toulousains, au maniement des armes, +et sentant, au moins à vingt-deux ans, que la prérogative de pouvoir +être toujours armé avait pour objet principal la défense de son honneur +et la répression des outrages que Marmontel se vante de lui avoir faits +impunément».] + +[38: Les Thermes de Julien appartenaient depuis le XIVe siècle à l'ordre +de Cluny, qui n'en fut dépossédé qu'en 1790. (Leroux de Lincy, _Mémoires +de la Société des antiquaires de France_, tome XVIII.)] + +[39: Selon le duc de Luynes et le _Journal_ de Barbier, la retraite ou +la disgrâce de Philibert Orry fut officiellement connue dans les +premiers jours de décembre 1745; mais le bruit s'en était répandu +auparavant parmi les gens bien informés, car Marmontel, dans une lettre +adressée au marquis de Fulvy, neveu du ministre, dit qu'il arriva à +Paris au mois d'octobre 1745. Cette lettre, datée du 26 décembre 1788, a +été publiée dans les _Étrennes d'Apollon_, de d'Aquin de Chateaulyon, +pour 1789, et réimprimée par Labouisse-Rochefort dans ses _Souvenirs et +Mélanges_, t. I, p. 197.] + +[40: Raisouche-Montet, dit Roselly, né à Paris en 1722, débuta en 1742 +et fut reçu l'année suivante. Parmi ses principaux rôles, on cite ceux +de Cimber dans _la Mort de César_, de Voltaire, de Pylade dans _Oreste_, +d'Arcire dans _Aristomène_, de Marmontel (dont il sera question plus +loin) et de Télémaque dans _Pénélope_, tragédie de l'abbé Genest, +reprise en 1745. Ce rôle fut, quelques années plus tard, la cause de sa +mort; insulté et provoqué par son camarade Ribou qui le lui disputait, +il reçut deux coups d'épée dont il mourut deux jours plus tard, le 22 +décembre 1750. La querelle est racontée tout au long dans le _Journal_ +de Collé (éd. H. Bonhomme, I, 264-266). Voir aussi, dans la dernière +édition de la _Correspondance_ de Grimm (II, 19), une épigramme sur ce +duel.] + +[41: Jean-Grégoire Bauvin, né à Arras, en 1714, mort le 7 janvier 1776. +La tragédie des _Chérusques_, adaptation d'_Arminius_ de Schlegel, fut +jouée au Théâtre-Français, grâce à la protection de Marie-Antoinette +(1772). Grimm prétend que les États d'Artois avaient promis une pension +à l'auteur si sa pièce était jouée trois fois et que le public mit de la +bonne volonté à la lui faire obtenir.] + +[42: C'est probablement pour cela qu'elle est devenue si rare. +_L'Observateur littéraire_ (1746, in-12), qu'il ne faut pas confondre +avec la feuille, portant le même titre, rédigée par l'abbé de La Porte +(1758-1761), a été réimprimé par Villenave dans l'édition de 1821, +d'après un exemplaire incomplet de 24 pages sur 120, le seul que +Villenave ait pu se procurer.] + +[43: Le sujet du concours était _la Gloire de Louis XIV perpétuée dans +le roi, son successeur._] + +[44: Il est assez singulier, comme Villenave l'observe avec raison, que +Marmontel n'ait rien dit ici de l'édition de _la Henriade_ (Prault, +1746, 2 vol. in-12, vignettes de Cochin) pour laquelle il écrivit une +_Préface_ maintes fois réimprimée depuis dans les _Oeuvres complètes_ de +Voltaire. (Voir la _Bibliographie_ de M. C. Bengesco, tome Ier, n° 375.) +Le débit de cette édition expliquerait encore mieux que celui du poème +académique la générosité de Voltaire.] + +[45: Harenc de Presle, banquier, rue du Sentier. Son cabinet de tableaux +renfermait, selon l'_Almanach des artistes_ (1777, p. 180), un Guide, +deux Murillo, des Rubens, des Van Dyck, Wouwerman, Van Huysum, Teniers, +et autres; il y avait joint de précieux ouvrages du fameux Boule. M. G. +Duplessis a cité, dans son travail sur _les Ventes de tableaux... aux +XVIIe et XVIIIe siècles_ (1874, in-8°), le _Catalogue d'objets rares et +précieux en tous genres provenant du citoyen Aranc (sic) de Presle_, +vendus aux enchères, le 11 floréal an III (30 avril 1795), par les soins +de J.-A. Lebrun jeune. Il faut joindre à ce catalogue une addition de +quatre pages contenant la mention de _Recueils d'estampes reliés en +maroquin et en veau_.] + +[46: Depuis la publication de _la Politique de tous les cabinets de +l'Europe_ (1793, 2 vol. in-8), de la _Correspondance secrète inédite de +Louis XV_, par Boutaric, et du _Secret du Roi_, par M. le duc de +Broglie, la part prise par Favier à la diplomatie occulte n'est pas +douteuse. Sa vie privée, qui fut celle d'un épicurien, est moins connue, +et, si l'on sait la date de sa mort (2 avril 1784), on n'a pas encore +signalé celle de sa naissance. On peut du moins lire sur lui quelques +pages de Sénac de Meilhan dont se sont inspirés tous ceux qui, de nos +jours, ont parlé de Favier. (Voy. _le Gouvernement, les Moeurs et les +Conditions en France avant la Révolution_, éd. de Lescure, +Poulet-Malassis, 1862, in-18.)] + +[47: _Denys le Tyran_, joué le 5 février 1748, obtint alors seize +représentations, et en eut six autres à la reprise du 25 novembre de la +même année. (Mouhy, _Abrégé de l'histoire du Théâtre Français._)] + +[48: Louis-Anne de Lavirotte, né à Nolay (Côte-d'Or), en 1725, mort à +Paris le 3 mai 1759, a publié, entre autres traductions, celle de +l'_Exposition des découvertes physiques de Newton_, par Mac-Laurin +(Paris, 1749, in-8).] + +[49: Daniel Huet n'a rien écrit sous le titre de _Théologie_; peut-être +Marmontel veut-il désigner sa _Demonstratio evangelica_ (1679, +in-folio). Mais la traduction de l'abbé de Prades n'a pas vu le jour. +Jean-Martin de Prades, né à Castel-Sarrazin en 1720, mort à Glogau en +1782, dut son éphémère célébrité à une thèse sur les miracles (1751), +qui fit scandale, et dont Diderot rédigea la défense avec l'auteur et +l'abbé Yvon.] + +[50: L'un s'appelait l'abbé Debon et n'a pas laissé de traces dans +l'histoire des lettres; le second, l'abbé Forest, a publié un _Almanach +historique et chronologique du Languedoc_ (1752, in-8), que l'on +consulte encore, et des _Mémoires contenant l'histoire des Jeux floraux_ +(Toulouse, 1775, in-4°).] + +[51: Ce n'est pas une simple note, mais tout un petit volume qu'il +faudrait consacrer à la destinée bizarre, voluptueuse et tragique de +cette Marie-Gabrielle Hévin de Navarre, tour à tour maîtresse de Maurice +de Saxe, de Monet, de Marmontel,--sans parler des amants dont le nom lui +échappait parfois au moment le moins opportun, comme on va le voir +bientôt,--et, finalement, épouse légitime de Louis-Antoine de Mirabeau, +frère de l'«Ami des hommes». À défaut d'une étude complète que Louis +Paris avait annoncée et qu'il n'a pas publiée, on peut consulter, outre +les présents _Mémoires_, ceux de Monet et de Grosley, quelques pages +insuffisamment informées de L. de Loménie dans son livre sur les +_Mirabeau_, enfin une notice de M. A. Joly, doyen de la faculté des +lettres de Caen, sur _Mademoiselle Navarre, comtesse de Mirabeau_, +d'après des documents inédits (Caen, 1880, in-8°, 56 p.), extraite des +_Mémoires_ de l'Académie de cette ville.] + +[52: Jean Monet, dans ses amusants et trop courts _Mémoires_ (Paris, +1772, 2 vol. in-8), a cité plusieurs lettres à lui adressées par Mlle +Navarre, dont il prétend n'avoir été que l'ami. Ces lettres, charmantes +de verve et de naturel, sont précisément datées de Reims et d'Avenay, où +l'enchanteresse faisait chaque année un séjour plus ou moins prolongé.] + +[53: Les deux éditions des _Poésies_ de Lattaignant (1750 et 1757) +renferment plusieurs épîtres adressées à Mlle Navarre, mais non pas +celle à laquelle Marmontel fait allusion ici, non plus qu'une autre +épître à lui adressée par le chanoine, et dont une copie figurait dans +un recueil manuscrit provenant de Viollet-le-Duc.] + +[54: Il y a eu deux personnages de ce nom: Louis de Brancas, marquis de +Céreste (1672-1750), maréchal de France en 1741, et +Buffile-Hyacinthe-Toussaint de Brancas, comte de Céreste, dit comte de +Brancas (1697-1754), tous deux diplomates et militaires. Le titre donné +par Mlle Clairon à son interlocuteur fait supposer qu'il s'agit du +premier.] + +[55: Le 30 avril 1749. _Aristomène_ eut alors dix-sept représentations, +momentanément interrompues après la sixième par l'indisposition de +Roselly. Reprise le 1er décembre suivant, cette tragédie fut encore +jouée onze fois. (Mouhy, _Abrégé de l'histoire du Théâtre français_.)] + +[56: Voyez ci-dessus, note n° 40.] + +[57: Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de La Poupelinière (telle est la +véritable orthographe de son nom), né à Paris en 1692, mort dans la même +ville le 5 décembre 1762. Ses mésaventures conjugales l'ont rendu plus +célèbre que ses goûts de Mécène et de «virtuose». Voyez le livre +suivant.] + +[58: J'avais cru tout d'abord que Marmontel faisait allusion à +Madeleine-Céleste Fieuzal, fille de François Fieuzal, dit Durancy, et de +Françoise-Maisne Dessuslefour, dite Darimath, baptisée le 23 mai 1746, à +Saint-Laurent (De Manne, _Galerie de la troupe de Voltaire_); mais cette +date ne saurait coïncider avec celle du séjour de Marmontel dans le +quartier du Luxembourg, après sa rupture avec Mlle Navarre, c'est-à-dire +vers 1749 ou 1750. Il sera question plus loin du début de la jeune +Durancy à la Comédie-Française.] + +[59: M. Ad. Jullien a cité, d'après Denizart (_Collection de décisions +nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence_), dans son étude +sur le _Théâtre des demoiselles Verrière_ (1875, gr. in-8), le texte de +l'acte de baptême de Marie-Aurore, présentée le 19 octobre 1748 en +l'église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, comme fille de Jean-Baptiste de +La Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme; mais, +lorsqu'à l'âge de quinze ans elle accepta la main du comte de Horn, +bâtard de Louis XV, elle se fit reconnaître pour fille naturelle de +Maurice de Saxe. Restée veuve à seize ans, sans que, dit-on, le mariage +ait été consommé, elle épousa, au mois de mars 1777, à Londres, dans la +chapelle de l'ambassade française, Claude-Louis Dupin de Francueil, +l'ancien amant de Mme d'Épinay. De cette union fort disparate, quant à +l'âge des conjoints, naquit, le 13 janvier 1778, un fils qui fut le père +de George Sand.] + +[60: Il est à peine nécessaire, sans doute, de rappeler ici que ce +surnom de Chantilly fut celui de Marie-Justine-Benoîte +Cabaret-Duronceray, alias Mme Favart (1727-1772). Quant à Mlle +Beauménard, dite _Gogo_ (rôle qu'elle jouait dans le _Coq du village_), +et qui devint, en 1761, l'épouse légitime de Jean-Gilles Colleson, dit +Bellecour, on peut consulter sur elle _le Colporteur_, de Chevrier, la +_Galerie de la troupe de Voltaire_, de De Manne, et _les Comédiens du +Roi de la troupe française_, de M. E. Campardon.] + +[61: Thérèse des Hayes, fille de Marie-Anne Carton Dancourt, dite _Mimi_ +Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes, née vers 1713, morte à Paris +en 1752.] + +[62: Anne-Antoinette-Christine Somis, fille d'un musicien italien. Une +note du duc de Luynes (27 avril 1745) nous la montre faisant sa partie, +avec Jélyotte et Mlle Fel, dans un concert organisé par M. d'Ardore, +ambassadeur de Naples, en l'honneur du mariage du Dauphin. Diderot a +parlé de «cette folle de Mme Van Loo» et des distractions qu'elle lui +causait pendant qu'il se faisait peindre par son neveu, Michel Van Loo. +(Salon de 1767, _Oeuvres complètes_, éd. Assézat, tome XI.)] + +[63: Le 28 novembre 1748.] + +[64: Balot de Sauvot, reçu avocat en 1736, et plus tard bailli de +Saint-Vrain (Seine-et-Oise), mort en 1761, avait retouché deux ballets, +_Pygmalion_, de Lamotte (1748), et _Platée_, d'Autreau (1749), musique +de Rameau, ce qui lui avait valu de la part de Voltaire le surnom de +_Balot l'imagination._ Son seul titre à l'attention de la postérité est +un _Éloge de Lancret_ (1743, in-8), réimprimé de nos jours, d'abord dans +la _Revue universelle des Arts_ (tome XIII), puis par M. Jules Guiffrey +(1874, in-8), avec notes et documents complémentaires.] + +[65: On trouvera le texte de ce procès-verbal et celui d'une plainte de +Mme de La Popelinière contre son mari pour coups et blessures (1746) +dans un joli petit volume de M. Émile Campardon, _la Cheminée de Mme de +La Popelinière_ (Charavay frères, 1879, in-16). M. Campardon y a +également cité quelques-uns des couplets grivois qui circulèrent alors +et décrit, d'après le _Journal_ de Barbier, les cheminées en carton et à +ressorts que les «camelots» du temps vendaient aux curieux.] + +[66: Préface de cette tragédie, jouée le 20 mai 1750.] + +[67: Jouée pour la première fois le 24 mai 1752, et reprise le 27 +novembre suivant, elle eut alors quatre représentations.] + +[68: Dans la préface du _Théâtre_, éd. de 1787.] + +[69: Rousseau (_Confessions_, livre X) prétend qu'il se fit de Marmontel +un «irréconciliable ennemi», parce qu'en lui offrant un exemplaire de sa +_Lettre à d'Alembert_, il écrivit sur le titre que ce n'était point pour +l'auteur du _Mercure_, mais pour M. Marmontel. «Il n'a manqué depuis +aucune occasion de me nuire dans la société et de me maltraiter +indirectement dans ses ouvrages.» Jean-Jacques avait déjà noté le +prétendu grief de Marmontel contre lui dans une lettre à Mme de Créquy +(5 février 1761).] + +[70: 1751, in-12.] + +[71: Jouée le 5 février 1753, la tragédie d'_Égyptus_ n'eut qu'une seule +représentation et ne fut pas imprimée.] + +[72: Sur les excentricités et les bizarreries d'humeur du prince (et non +comte) de Kaunitz, voir les _Souvenirs_ du baron de Gleichen, publiés +par Paul Grimblot (L. Techener, 1868, in-12).] + +[73: Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau (1722-1794), ambassadeur +d'Autriche à la cour de France de 1766 à 1790, dont les importantes +correspondances officielles et secrètes ont été l'objet de publications +dues à MM. d'Arneth, Geffroy et J. Flammermont.] + +[74: Georges-Adam, comte de Starhemberg, né à Londres le 10 août 1724, +mort en 1807, ambassadeur d'Autriche en France de 1756 à 1766.] + +[75: Fils du feld-maréchal Frédéric-Henri, comte de Seckendorf +(1673-1763).] + +[76: Guillaume-Anne Keppel, lord Albemarle, mort à Paris le 22 décembre +1754, d'une attaque d'apoplexie. De son mariage avec Anne de Lenox, +fille de Charles II, duc de Richmond, il avait eu cinq garçons et deux +filles. Selon le duc de Luynes (XIII, 415), Mlle Louise Gaucher, dite +Lolotte, était «une fille considérée en Angleterre et dont on avait +toujours dit du bien»; son amant lui laissa un mobilier d'environ 20,000 +écus. Les _Mémoires secrets_ (23 septembre 1782) l'accusent crûment +d'avoir rempli le rôle d'espionne près de l'ambassadeur et prétendent +que, de ce chef, elle toucha jusqu'à sa mort (1765) une pension de +12,000 francs que lui faisait le ministère.] + +[77: Selon les _Mémoires_ de Dufort de Cheverny (I, 204), cet accident +aurait eu lieu en 1757, à Bordeaux, et Mlle Lolotte serait venue +elle-même à Bagnères, et non à Barèges, se guérir des suites d'un +empoisonnement qui coûta la vie à neuf personnes. Antoine de Ricouard, +comte d'Hérouville, lieutenant général (1713-1782), auteur du _Traité +des légions_, publié d'abord sous le nom de Maurice de Saxe (1757, +in-4°), avait eu de Lolotte deux filles, «bien mariées depuis», toujours +suivant Dufort. + +Diderot a fait allusion à cette liaison dans le dialogue intitulé: _Ceci +n'est pas un conte_. La date du mariage de d'Hérouville et de Lolotte +n'est pas connue.] + +[78: Pierre-Louis-Marie Maloët (1730-1810), médecin de Mesdames Victoire +et Sophie, et plus tard médecin consultant de Bonaparte.] + +[79: Dans _Roland_, opéra, musique de Lully, paroles de Quinault.] + +[80: _Acanthe et Céphise, ou la Sympathie_, pastorale héroïque, en trois +actes, représentée le 18 novembre 1751. M. de Lajarte (_Bibliothèque +musicale de l'Opéra_) n'indique pas le nombre de représentations, mais +ajoute que cet ouvrage n'a jamais été repris.] + +[81: _La Guirlande, ou les Fleurs enchantées_, opéra-ballet en un acte, +fut donnée le 21 septembre 1751, et par conséquent avant _Acanthe et +Céphise_.] + +[82: Le ballet des _Sybarites_, ou de _Sibaris_ (titre que porte la +partition manuscrite), forme la troisième partie des _Surprises de +l'Amour_, dont Gentil-Bernard avait fourni à Rameau les deux premières +(_Adonis_ et _Anacréon_). Les _Sybarites_ furent représentés le 12 +juillet 1757.] + +[83: Denis-François Tribou, né vers 1695, mort à Paris le 14 janvier +1761. Il avait, au moment de sa mort, la charge de théorbe de la musique +du roi. Dans sa jeunesse, Tribou avait été l'amant de la duchesse de +Bouillon et d'Adrienne Lecouvreur; la jalousie que la duchesse conçut de +cette rivalité a fait peser sur la mémoire de celle-ci d'odieux soupçons +touchant la mort mystérieuse de la grande tragédienne.] + +[84: Pierre Jélyotte, né en 1713, mort en 1797. Un passage des +_Mémoires_ de Dufort de Cheverny (II, 366) a permis à M. R. de Crèvecoeur +de rectifier ces deux dates, inexactement connues jusqu'alors.] + +[85: Jacques-Bernard de Chauvelin (1701-1767), maître des requêtes, en +1728, intendant d'Amiens en 1731 et intendant des finances en 1753, +frère aîné de l'abbé Henri-Philippe de Chauvelin, dont il a été question +plus haut, et du marquis François-Claude de Chauvelin, ancien +ambassadeur de France à Tunis, mort subitement le 24 juin 1773, à la +table de jeu de Louis XV.] + +[86: Collé (_Journal_, éd. Bonhomme, I, 184) dit que ce fut le 23 juin +1750 que Thiriot lui communiqua les vers de Frédéric et la réponse de +d'Arnaud. Marmontel, en racontant à près de cinquante ans de distance la +scène dont il prétend avoir été le témoin, cite incorrectement les deux +vers du roi. L'autographe, qui a passé, en 1868, dans la vente du +docteur Michelin (de Provins) porte: + + _Ainsi le couchant d'un beau jour + Promet une plus belle aurore_. + +De plus, ce n'est pas Frédéric qui répondit à d'Arnaud, mais d'Arnaud +qui, dans son remerciement, esquivait avec assez d'adresse la +comparaison: + + _Grand roi, Voltaire à son couchant + Vaut mieux qu'un autre à son aurore_. +] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by +Jean-François Marmontel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) *** + +***** This file should be named 26531-8.txt or 26531-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/5/3/26531/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26531-8.zip b/26531-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2f31814 --- /dev/null +++ b/26531-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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