summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:29:30 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:29:30 -0700
commit681cdfdd6337d66ce6d234fdc14bd78f0e7ef552 (patch)
tree9356552e8fd8e037e33392c7f19ce983f5fe93f0
initial commit of ebook 26531HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--26531-8.txt7486
-rw-r--r--26531-8.zipbin0 -> 183117 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
5 files changed, 7502 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/26531-8.txt b/26531-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..7c0b5f9
--- /dev/null
+++ b/26531-8.txt
@@ -0,0 +1,7486 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by
+Jean-François Marmontel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3)
+ Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans
+
+Author: Jean-François Marmontel
+
+Annotator: Maurice Tourneux
+
+Release Date: September 4, 2008 [EBook #26531]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE MARMONTEL
+
+PUBLIÉS AVEC PRÉFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
+
+M DCCC XCI
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+
+
+I
+
+
+Les Mémoires d'un Père pour servir à l'instruction de ses enfants _ont
+été, comme le rappelle deux fois l'auteur, rédigés dans ce hameau
+d'Abloville, dépendant de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), où il s'était
+réfugié en 1792, et où il revint mourir après un court passage au
+Conseil des Anciens. Marmontel a donc retracé, ses souvenirs tout à fait
+au déclin de sa vie, loin de ses notes, s'il en avait pris, séparé de
+ses amis survivants et dépouillé de ses pensions et de ses places. Aussi
+n'est-il pas étonnant qu'il ait commis quelques inexactitudes plus ou
+moins involontaires dans le récit de ses premières années, ou porté un
+jugement prématuré sur les événements qui avaient bouleversé sa paisible
+existence. La part faite à ces défaillances fort excusables, et à des
+appréciations nécessairement partiales, l'auteur_ _s'est trop
+complaisamment étendu sur les diverses phases de sa vie pour qu'il y ait
+lieu de reprendre_ ab ovo _sa biographie, et il suffira d'en rappeler
+ici les derniers traits.
+
+Parti de Paris le 4 avril 1792, avec sa femme, ses trois enfants, une
+servante et un domestique[1], Marmontel s'arrêta d'abord à
+Saint-Germain, près d'Évreux, puis se fixa au hameau d'Abloville, où il
+acheta une maison de paysan et deux arpents de terre. Il ne semble pas
+d'ailleurs que, sauf pendant les quelques jours qu'il dut passer à
+Aubevoie pour fuir la maladie contagieuse à laquelle avait succombé le
+précepteur de ses enfants, il ait été inquiété ni dénoncé. Bien lui en
+prit toutefois, suivant Morellet, de n'être pas resté à Paris, car le
+commissaire qui arrêta Florian à Sceaux semblait tout disposé à lui
+donner pour compagnon de captivité le secrétaire perpétuel de
+l'Académie, dont il n'ignorait ni la fuite ni la résidence. Confiné dans
+une solitude prudente, Marmontel trouva un apaisement à ses alarmes et à
+ses regrets en écrivant de_ NOUVEAUX CONTES MORAUX _qui ne valaient pas
+les premiers, de petits traités de grammaire, de logique, de
+métaphysique et de morale, à l'usage de ses enfants, et enfin ses_
+MÉMOIRES, _qui, si leur titre ne le disait expressément, ne semblaient
+pas avoir la même destination.
+
+Le 14 nivôse an III (3 janvier 1793), sur le rapport de M.-J. Chénier,
+et sans qu'il paraisse l'avoir sollicité, il fut compris pour une somme
+de 3,000 livres dans les encouragements accordés par la Convention aux
+artistes et aux gens de lettres. Mais, lors de la création de
+l'Institut, la même année, il n'y fut appelé qu'à titre d'associé non
+résidant, pour la section de grammaire. Au mois de germinal an V (avril
+1797), Marmontel fut, comme il nous l'apprend lui-même, convoqué à
+l'assemblée électorale d'Evreux, et nommé représentant du département de
+l'Eure, avec le mandat spécial de réclamer le rétablissement des
+cérémonies catholiques. Fidèle à cet engagement, il rédigea une_ OPINION
+SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, _qu'il n'eut pas l'occasion de lire à
+la tribune, mais que ses héritiers imprimèrent à la suite de ses_
+MÉMOIRES. _Par contre, ils n'ont (pas plus que ses autres éditeurs)
+accordé le même honneur à un rapport qui, à tous égards, ne méritait
+point un si injuste oubli.
+
+À la fin de 1795, l'encombrement des «dépôts littéraires», où s'étaient
+accumulées les bibliothèques des communautés religieuses supprimées en
+1790, des émigrés et des condamnés, était devenu tel que le Directoire
+invita l'Institut à lui présenter ses vues sur les moyens d'y remédier.
+L'Institut, par l'organe de Langlès, rapporteur de la commission,
+proposait d'accorder à la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques
+de Paris un droit de prélibation, de répartir le surplus entre les
+bibliothèques des départements et des écoles centrales, et de liquider
+la masse énorme des livres de théologie et de jurisprudence tombés au
+rebut, soit par voie d'échanges avec l'étranger, soit par des ventes aux
+enchères. Tandis que Camus faisait passer, le 30 floréal, une motion
+conforme au conseil des Cinq-Cents, Marmontel, en son nom et en celui
+des deux collègues qui lui avaient été adjoints, Ysabeau et Portalis,
+présentait des conclusions toutes différentes[2]. Il y insiste avec
+raison sur la nécessité de distinguer quels livres conviennent à une
+bibliothèque plutôt qu'à une autre, réclame un choix scrupuleux dans les
+livres mis à la disposition des élèves des écoles centrales, et plaide
+incidemment la cause des émigrés, dont la plupart réclamaient leur
+radiation: «Eh! quoi, s'écriait-il, dans un naufrage où tant de
+malheureux ont péri, où tant d'autres luttent contre les flots qui les
+repoussent du rivage, tandis qu'il en aborde tous les jours quelques-uns
+et que nous avons l'espérance d'en voir sauver un plus grand nombre, y
+aurait-il de l'humanité à ériger en loi la dispersion de leurs débris?»
+Combattu par Camus et par Creuzé-Latouche, l'ajournement proposé par
+Marmontel fut écarté, et la loi du 26 fructidor an V, qui consacrait les
+propositions de l'Institut, fut promulguée.
+
+Dans l'intervalle, le coup d'État du 18 fructidor avait dépossédé
+Marmontel de son mandat. Il abandonna aussitôt l'appartement de la place
+de la Ville-l'Évêque, qu'il partageait avec la famille Chéron, alliée de
+Morellet[3], et dut regagner Abloville. C'est là que, frappé d'une
+attaque d'apoplexie, il s'éteignit le 9 nivôse an VIII (31 décembre
+1799), à minuit. Conformément au désir qu'il avait eu encore la force
+d'exprimer, il fut enterré dans son propre jardin, selon les rites
+catholiques, en présence de sa femme, de ses deux plus jeunes fils et
+des amis qui ont signé l'extrait mortuaire[4]. Son fils aîné, Albert,
+employé dans la maison de banque de M. Hottinger, ne put être prévenu
+assez tôt pour assister à la cérémonie. Morellet, qui l'excuse dans la
+première de deux lettres communiquées par M. Jules Claretie à Albert de
+la Fizelière[5], écrivait de nouveau à Mme Marmontel, le 15 nivôse (5
+janvier 1800): «J'ai été sensiblement touché de l'offre des bons MM.
+Pelou, pour recueillir ces précieux restes dans ce joli jardin de la
+Rivette où notre ami a trouvé un asile ouvert par l'amitié et les
+vertus, et qu'il était si digne d'habiter. C'est certainement là ce
+qu'il y a de plus décent, de plus capable d'honorer sa mémoire; un
+monument que les gens de bien et les gens de goût voudront visiter sera
+bien mieux placé dans un lieu agréable, accessible, habité par ses amis
+et les enfants et petits-enfants de ses amis, que dans votre chaumière,
+que je désire d'ailleurs que vos enfants et vous conserviez
+précieusement.» Mais, respectueuse des volontés suprêmes de son mari, la
+veuve ne consentit pas à cette translation, et, jusqu'en 1866, l'humble
+pierre fut un but de promenade pour les curieux de passage à Gaillon et
+une source de profit pour les paysans qui en avaient organisé
+l'exhibition. Elle était tout à fait délabrée et abandonnée lorsque, le
+8 novembre 1866, les derniers représentants du nom de Marmontel,
+l'éminent professeur au Conservatoire de musique et sa cousine, Mme Anne
+Marmontel (née Beynaguel), procédèrent, non sans de longs pourparlers, à
+une inhumation définitive dans un terrain concédé par la municipalité au
+cimetière de Saint-Aubin-sur-Gaillon_.
+
+
+
+
+II
+
+
+_En annonçant dans un même paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla
+et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE faisait observer que la
+littérature, la géométrie et l'histoire naturelle perdaient à la fois
+leurs doyens, et formait des voeux pour que la mémoire du premier, «bien
+qu'il n'appartînt, plus à aucune association littéraire»,--ce qui
+n'était pas tout à fait exact,--ne fût pas privée du juste hommage qui
+lui était dû. L'Institut national à Paris, les Lycées, qui reprenaient
+en province la succession des Académies jadis si nombreuses,
+s'efforçaient alors de rattacher le passé au présent en évoquant
+publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs
+anciennes listes. C'est ainsi que, dès le 30 germinal an VIII (20 avril
+1800), le citoyen Taverne lut devant le Lycée de Toulouse un_ ÉLOGE _de
+l'ancien lauréat des Jeux floraux, dont il n'y a guère à tirer qu'une
+anecdote plus ou moins controuvée[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas
+plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imaginée sur
+son nom même par Armand Gouffé, Tournay et Vieillard, pour glorifier
+l'auteur de_ BÉLISAIRE, et représentée en fructidor an XI sur le théâtre
+du Vaudeville. Les auteurs purent impunément montrer Mme de Pompadour
+(morte en 1764) s'efforçant de détourner les foudres de la Sorbonne
+prêtes à frapper_ BÉLISAIRE (1767), _Marmontel rimant au château de
+Ménars l'opéra de_ DIDON (écrit en 1784), Marigny lui demandant
+(toujours en 1767) quand on représenterait sa_ CLÉOPÂTRE _(jouée en
+1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour «de jolis
+couplets sans calembours et tout à fait exempts de mauvais goût». Quant
+à la donnée même du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les
+curieux qui la voudraient connaître soit à l'analyse du_ MAGASIN
+ENCYCLOPÉDIQUE, _soit au texte lui-même, car la pièce a été imprimée[7].
+
+Ce nouvel «hommage» était depuis longtemps oublié quand les_ MÉMOIRES
+D'UN PÈRE, publiés en 1804, étaient dans toutes les mains, et que
+Morellet lut enfin devant ses confrères de la seconde classe de
+l'Institut (12 thermidor an XIII--30 juillet 1805) un_ ÉLOGE _dont la
+dernière partie est précisément consacrée à répondre aux critiques
+provoquées par les testimonia posthumes de son neveu.
+
+Depuis la révélation déjà lointaine des_ CONFESSIONS _de Rousseau, et
+bien avant celle des_ LETTRES _de Mme du Deffand, ou de la_
+CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en
+circulation plus de noms célèbres, ni ranimé plus de polémiques tant sur
+les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la
+société renaissante: l'un, celui des «dévots», rendait responsable des
+crimes de la Révolution tout le siècle qui l'avait précédée, et
+volontiers en eût aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux,
+celui des «idéologues», défendait pied à pied des conquêtes dont il
+avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attaché qu'il n'ignorait
+pas ce qu'elles avaient coûté[8].
+
+Ces querelles plus politiques que littéraires, dont la personnalité de
+Marmontel fut bien moins le sujet que le prétexte, ont été parfaitement
+résumées, et, si j'ose dire, compensées dans une étude intitulée
+précisément:_ DES MÉMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A
+FAITES. _Cette étude, signée E. H. (Mme Guizot, née Pauline de Meulan),
+publiée dans les_ ARCHIVES LITTÉRAIRES DE L'EUROPE, _tome VIII (1805),
+p. 124-141, n'a pas été recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes
+où elle a réuni sous ce titre:_ LE TEMPS PASSÉ, _les articles fournis
+au_ PUBLICISTE _par des membres de sa famille, et cette omission a
+d'autant plus lieu de surprendre que tout le début de l'article a été
+reproduit dans ce journal à la date du 7 ventôse an XIII (26 février
+1805). C'est assurément l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et
+l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggérées à
+Sainte-Beuve par la lecture de ces mêmes_ MÉMOIRES, _notamment sur la
+tendance de Marmontel à tout embellir, hommes et choses, d'un coloris
+«bienveillant et amolli», et à refaire, vaille que vaille, les discours
+tenus à lui ou par lui dans une circonstance mémorable.
+
+Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent portés à la
+même date sur les_ MÉMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restèrent
+ignorés des contemporains: l'un est inédit, l'autre n'a vu le jour que
+dans les oeuvres posthumes de son auteur.
+
+Jacques-Henri Meister, retiré à Zurich, continuait, pour quelques
+souscripteurs la correspondance littéraire dont Grimm lui avait, dès
+1774, cédé la clientèle, et il demandait volontiers à ses amis de Paris
+de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de
+Diderot, était du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle
+lui répondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]:
+
+ J'ai lu les _Mémoires_ de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a
+ été de me reporter au temps de ma jeunesse, aux époques où j'ai vu
+ et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-même, il s'est peint, ce
+ me semble, tel qu'il était: courant après la fortune, faisant la
+ cour à ceux qui pouvaient le mener à son but d'ambition, de succès
+ littéraires ou d'argent, aimant le plaisir de manière à n'aller que
+ dans les sociétés où il se trouve, et changeant de société sans
+ chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant à aucune
+ assez pour l'empêcher d'en vouloir une autre. Il parle assurément
+ très bien de mon père, mais pendant sa maladie, qui a duré dix-neuf
+ mois, il n'a envoyé qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et
+ n'est jamais venu le voir. Ce n'était pas par projet, c'est qu'il
+ n'y a pas pensé, et sûrement il aura appris sa mort comme une
+ nouvelle de gazette. Ce qui me déplaît fort, c'est que, pour
+ l'instruction de ses enfants, il leur ait appris à recueillir de la
+ façon la plus dangereuse tous les détails de la vie domestique où
+ la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manière plus
+ propre à réconcilier avec l'ignorance et la sottise, à faire fuir
+ comme la peste les gens d'un esprit un peu supérieur? Je ne vois
+ personne qui ne fasse cette réflexion. L'intérieur d'une société
+ n'est-il pas sacré? Comment! des maîtres de maison, s'ils supposent
+ qu'un individu peut être indiscret, avertiront leurs convives, ils
+ tairont à leurs amis les défauts qu'ils observent, et pendant
+ qu'ils dépensent ainsi leur estime, leur amitié, souvent leur
+ admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont à
+ espérer de leur confiance est de se voir un beau jour peints,
+ traduits au tribunal de la société qui leur succède, et cela sans
+ considérer si l'on ne fait pas grande peine à leurs parents! Si
+ j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne
+ recevrais que des imbéciles, pour être à l'abri des éloges ou des
+ critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renoncé à la
+ sûreté du commerce, sans laquelle la société n'est qu'une ruche
+ d'insectes très dangereux. Voilà, mon ami, tout ce que m'a fait
+ penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis sûrement une des
+ personnes qui l'ont lu avec le plus d'intérêt et de plaisir.
+
+_À cette appréciation sévère, où perce une pointe de ressentiment
+personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus
+net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, «un
+homme du XVIIIe siècle», de L.-P. Roederer. Sa lettre à M. de V..., du 23
+frimaire an XIII (19 décembre 1805), montre très bien le fort et le
+faible, des_ MÉMOIRES[10].
+
+J'ai lu en entier les _Mémoires_ de Marmontel. Il n'y a guère que les
+deux premiers volumes qui répondent à ce titre, car, quand l'auteur
+raconte les commencements de la Révolution, il est historiographe de
+France, et non historien de lui-même. Il n'est pas vrai, comme le disent
+bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est
+pleine de détails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas
+tout vu.
+
+Il est évident pour moi que tout ce qui regarde les temps antérieurs à
+la Convention a été rédigé dans la vue de remplir le devoir de la place
+d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laissé de
+l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa _Lettre sur le Sacre de Reims_
+est au-dessous du médiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement
+de la Révolution est quelque chose. La politique était chose trop
+compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il était accoutumé
+à pénétrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il
+très bien des caractères de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffère
+très peu des femmes; mais, quand il veut nous représenter l'âme d'un
+politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou
+d'un homme d'État, le burin s'émousse dans ses mains, et nul trait ne
+ressort.
+
+Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue
+proprement ses _Mémoires_, deux sentiments distincts m'ont frappé, et je
+les ai conservés après la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su
+rendre la pauvreté aimable, intéressante, noble, en lui donnant de
+l'esprit et de l'âme, et le second, c'est qu'il rend la grandeur
+parfaitement ridicule et méprisable quand il la trouve sans moeurs, sans
+raison, sans esprit. Je lui sais gré de ces deux effets; il est bon de
+montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les
+maîtres du monde; que, partout où pénètre leur lumière, il y a de
+l'intérêt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu.
+
+J'ai remarqué avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la
+Révolution, même en plaidant pour la liberté du culte catholique, avait
+été conséquent; qu'il n'avait rétracté ni eu besoin de rétracter les
+principes de sa philosophie pour se déchaîner contre les horreurs
+commises par des scélérats qui n'avaient pas plus de rapport avec la
+philosophie qu'avec l'Évangile, où la doctrine dite des _Sans-Culottes_
+est expressément établie. Je conclus de là que, si tous les confrères de
+Marmontel avaient, comme lui, poussé leur carrière jusqu'au delà de la
+Révolution, comme lui, sans se démentir plus que lui et en se conformant
+aux principes professés par eux durant toute leur vie, ils auraient eu
+horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, même avant et depuis. Il
+me paraît donc que ces _Mémoires_ sont un témoignage en faveur des
+philosophes du XVIIIe siècle, et contre les crimes qui en ont déshonoré
+la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger.
+
+Il me paraît, au reste, que le prodigieux succès de ces _Mémoires_, que
+tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du
+peu de succès qu'ont obtenu, _hors de leur parti_, les détracteurs jurés
+de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les
+chevaliers de la perfectibilité. L'intérêt qu'inspirent ces _Mémoires_
+tient en très grande partie à celui que le XVIIIe siècle et les hommes
+qui l'ont honoré continuent d'inspirer aux gens sensés du XIXe. Il y a
+de quoi rire à voir tant d'efforts répétés tous les matins par tant de
+fripons déguisés, sous tant de prétextes divers, pour nous faire rougir
+du XVIIIe siècle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si
+parfaitement inutiles.
+
+
+
+
+III
+
+
+_Les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, _de même qu'un travail sur la_ RÉGENCE DU DUC
+D'ORLÉANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent présentés
+au public comme imprimés «sur le manuscrit autographe», et cette
+spécification, que la_ DÉCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas
+absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant à ce que
+l'original même de Marmontel eût servi de copie aux compositeurs de
+l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun
+retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent
+remplacés par des initiales. Si, grâce aux recherches de M. Ernest
+Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs
+de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour
+deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait être
+Mlle Saugrain, à qui j'avais tout d'abord songé, et les initiales de
+l'autre ne constituent pas une probabilité suffisante en faveur de la
+seconde, Mme de La Popelinière, fille de M. de Mondran, président au
+parlement de Toulouse. Quant à l'abbé M. (Maury) et M. de L. H. (La
+Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort à cette date depuis
+quelques mois seulement, il n'était point difficile de deviner, et il
+eût été puéril de respecter un incognito aussi transparent.
+
+Au moment où il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel,
+s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune
+auprès des lecteurs de ses charmants_ MÉMOIRES, _déclare qu'il ne s'est
+peint qu'_en buste, _et cette réticence est assez extraordinaire de la
+part d'un homme qui ne nous a rien dissimulé de ses amours avec la
+facile Gaussin, l'altière Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre,
+ni même de ses passades avec les nymphes folâtres chargées, à Passy, de
+ranimer la sénilité précoce de La Popelinière. On peut s'étonner à bon
+droit qu'il ait ainsi étalé aux yeux de ses enfants ce qu'un père garde
+d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, «cela forme un
+trait de moeurs de plus, et le ton général de bonhomie et de naturel qui
+règne dans l'ensemble fait tout passer». Si la morale en souffre,
+l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gré aux dépositaires
+des_ MÉMOIRES _de n'avoir point compris leur tâche comme l'auraient
+pratiquée certains éditeurs de nos jours.
+
+L'édition originale est précédée d'un avertissement de deux pages et
+suivie d'une post-face non moins brève, d'une table des matières et de
+l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont
+remplacées ici par la présente Préface, par une annotation continue, par
+une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms
+cités.
+
+Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des éditions
+antérieures à celle-ci:_
+
+OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRÉTAIRE
+PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, IMPRIMÉES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
+DE L'AUTEUR. MÉMOIRES. _Paris, Xhrouet, Déterville, Lenormant, Petit, an
+XIII-1804, 4 vol. in-8° ou in-12. Les exemplaires des deux tirages
+déposés à la Bibliothèque nationale portent la signature autographe de
+Xhrouet, imprimeur-éditeur.
+
+Heinsius et Kayser mentionnent une édition française publiée l'année
+suivante chez G. Fleischer, à Leipzig, 4 vol. in-12._
+
+--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND
+POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE
+EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._
+
+--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE
+MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN
+FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12.
+
+(D'après un catalogue; peut-être est-ce la précédente traduction dont on
+a renouvelé le titre. Elle n'est pas mentionnée par Watt.)
+
+Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker
+et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8°).
+Le British Museum en possède une autre par Muller (Hamburg et Mainz
+(Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tête du tome
+II. Oettinger indique également une traduction italienne par Camillo
+Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8°)._
+
+--MÉMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées
+par Saint-Surin (Verdière,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8°). _Cette
+réimpression est précédée de l'_ÉLOGE _de Morellet et suivie de
+l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, Étienne
+Ledoux, acquéreur du solde de l'édition, fit réimprimer à son nom des
+titres particuliers afin d'écouler séparément les divers ouvrages de la
+collection._
+
+--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes, _nouvelle
+édition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol.
+in_-12. _Mêmes adjonctions qu'au tirage in_-8°.
+
+--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées par
+Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8° _compacts_).
+
+--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Paris, Étienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8°.
+_Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique
+de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont ornés d'un détestable
+frontispice représentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins médiocre
+portrait signé:_ CHOQUET del., 1818, gravé par Leroux, _dont un tirage
+moins usé accompagnait déjà l'édition de_ 1818. _Il a néanmoins son
+intérêt, car il a été visiblement copié sur l'original exposé par Roslin
+au Salon de_ 1767. «_Il est ressemblant, écrivait Diderot, mais il a
+l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques
+chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHÈRE) _à des filles_.»
+
+--MÉMOIRES DE MARMONTEL, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
+PRÉCÉDÉS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIÈRE (_Firmin Didot_, 1846,
+in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothèque des Mémoires relatifs à
+l'histoire de France pendant le XVIIIe siècle.
+
+_Dans l'introduction, où il est question de tout et accessoirement des_
+MÉMOIRES, _Barrière allègue qu'il a supprimé les neuf derniers livres
+parce que Marmontel n'avait pas le «burin de Tacite». L'éditeur n'a
+corrigé aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout
+commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MÉMOIRES _de
+Mme d'Épinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_
+MÉMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_.
+
+--MÉMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE ÉDITION À l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC
+INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABBÉ J.-A.
+FOULON, LICENCIÉ ÈS-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SÉMINAIRE DE PARIS.
+_Paris, à la Librairie des livres illustrés de Plon frères_, 1850,
+in-8°. _Le faux-titre porte:_ Bibliothèque des familles chrétiennes et
+des maisons d'éducation, publiée sous le patronage de l'épiscopat.
+
+_Ce n'était pas une mince besogne que de transformer les_ MÉMOIRES _en
+un livre d'édification, et, à ce point de vue, cette édition, devenue
+d'ailleurs très rare, parce qu'elle a dû être accaparée par la clientèle
+spéciale à laquelle on la destinait, est une véritable curiosité
+bibliographique. L'abbé Foulon n'y est pas allé, comme on dit, de main
+morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait à penser que
+jusqu'au jour de son mariage (à cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut
+pas tout à fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours
+de théâtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des mésaventures
+conjugales de La Popelinière. Rien ne trouve grâce devant l'austère
+censeur, pas même cette phrase assez innocente sur Mme Necker: «Elle
+dansait mal, mais de tout son coeur», ni, dans un autre ordre d'idées,
+les confidences du supérieur des Jésuites de Clermont sur l'art de
+s'agrandir, sans bourse délier, au détriment des voisins, ni le dialogue
+du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux
+retouches de détail, passe encore si «le plus crasseux et le plus cagot
+des séminaires» devint «le plus pauvre»; mais l'abbé Foulon excède la
+mesure quand il fait exprimer à Marmontel tout le contraire de sa
+pensée. «J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son séjour à
+Bordeaux), les facéties qu'on imprimait contre un homme qui méritait
+d'être châtié de son insolence» (Le Franc de Pompignan); l'abbé imprime:
+«... contre un homme_ qu'on ne ménagea pas assez», _et tout ce qui suit
+est tronqué. Les démêlés de l'auteur de_ BÉLISAIRE _avec la Sorbonne,
+avec Christophe de Beaumont, avec les évêques de Noyon et d'Autun, ne
+sont pas escamotés avec moins de désinvolture, et remplacés par ces
+lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: «Tout le monde
+connaît la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les
+détails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France
+entière. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent à se
+reprocher des torts réciproques. Quant aux miens, je les rétracte avec
+franchise.» Par contre, il a donné en entier les livres XII-XX, sauf les
+toutes dernières lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il
+s'arrête: «Je ne me suis peint qu'en buste», est, cette fois,
+parfaitement justifiée.
+
+Mes prédécesseurs m'avaient, on le voit, laissé tout à faire, et j'ai dû
+procéder à l'égard de ce texte comme s'il était inédit. À défaut de la
+collation du manuscrit, à laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris à
+tâche d'identifier les noms propres mal lus par les éditeurs de_ 1804
+_et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforcé
+d'éclaircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rétablir
+les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vérifications, que
+n'auraient pu accomplir les anciens éditeurs, alors même que la pensée
+leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et
+la valeur des documents que l'érudition moderne met à notre disposition;
+toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne
+volonté eût échoué si je n'avais trouvé auprès de quelques-uns des
+représentants de cette érudition soucieuse d'exactitude et de critique,
+M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules
+Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens à les remercier
+ici.
+
+Loin d'étendre ce commentaire, je me suis efforcé d'ailleurs de le
+restreindre à l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du
+public auquel cette édition est présentée. Sans doute il eût été piquant
+de rapprocher des témoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de
+rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel
+qu'il fut dans la société de son temps; mais il n'est point de lettré
+qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothèque tous ces éléments de
+comparaison, et ces lecteurs d'élite ne trouveront pas mauvais que j'aie
+pris pour règle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca.
+
+MAURICE TOURNEUX.
+
+
+
+
+MÉMOIRES D'UN PÈRE POUR SERVIR À L'INSTRUCTION DE SES ENFANS
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+C'est pour mes enfans que j'écris l'histoire de ma vie; leur mère l'a
+voulu. Si quelque autre y jette les yeux, qu'il me pardonne des détails
+minutieux pour lui, mais que je crois intéressans pour eux. Mes enfans
+ont besoin de recueillir les leçons que le temps, l'occasion, l'exemple,
+les situations diverses par où j'ai passé, m'ont données. Je veux qu'ils
+apprennent de moi à ne jamais désespérer d'eux-mêmes, mais à s'en défier
+toujours; à craindre les écueils de la bonne fortune, et à passer avec
+courage les détroits de l'adversité.
+
+J'ai eu sur eux l'avantage de naître dans un lieu où l'inégalité de
+condition et de fortune ne se faisoit presque pas sentir. Un peu de
+bien, quelque industrie, ou un petit commerce, formoient l'état de
+presque tous les habitans de Bort[11], petite ville de Limosin où j'ai
+reçu le jour. La médiocrité y tenoit lieu de richesse; chacun y étoit
+libre et utilement occupé. Ainsi la fierté, la franchise, la noblesse du
+naturel, n'y étoient altérées par aucune sorte d'humiliation, et nulle
+part le sot orgueil n'étoit plus mal reçu ni plus tôt corrigé. Je puis
+donc dire que, durant mon enfance, quoique né dans l'obscurité[12], je
+n'ai connu que mes égaux; de là peut-être un peu de roideur que j'ai eue
+dans le caractère, et que la raison même et l'âge n'ont jamais assez
+amollie.
+
+Bort, situé sur la Dordogne, entre l'Auvergne et le Limosin, est
+effrayant au premier aspect pour le voyageur, qui, de loin, du haut de
+la montagne, le voit au fond d'un précipice, menacé d'être submergé par
+les torrens que forment les orages, ou écrasé par une chaîne de rochers
+volcaniques, les uns plantés comme des tours sur la hauteur qui domine
+la ville, et les autres déjà pendans et à demi déracinés; mais Bort
+devient un séjour riant lorsque l'oeil, rassuré, se promène dans le
+vallon. Au-dessus de la ville, une île verdoyante que la rivière
+embrasse, et qu'animent le mouvement et le bruit d'un moulin, est un
+bocage peuplé d'oiseaux. Sur les deux bords de la rivière, des vergers,
+des prairies et des champs cultivés par un peuple laborieux, forment des
+tableaux variés. Au-dessous de la ville le vallon se déploie d'un côté
+en un vaste pré que des sources d'eau vive arrosent, de l'autre en des
+champs couronnés par une enceinte de collines dont la douce pente
+contraste avec les rochers opposés. Plus loin, cette enceinte est rompue
+par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des forêts,
+des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne par une
+des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux,
+soit pour la hauteur de leur chute; phénomène auquel il ne manque, pour
+être renommé, que de plus fréquens spectateurs.
+
+C'est près de là qu'est située cette petite métairie de Saint-Thomas, où
+je lisois Virgile à l'ombre des arbres fleuris qui entouroient nos
+ruches d'abeilles, et où je faisois de leur miel des goûters si
+délicieux. C'est de l'autre côté de la ville, au-dessus du moulin et sur
+la pente de la côte, qu'est cet enclos où, les beaux jours de fête, mon
+père me menoit cueillir des raisins de la vigne que lui-même il avoit
+plantée, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avoit
+greffés.
+
+Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est
+l'impression qui me reste des premiers sentimens dont mon âme fut comme
+imbue et pénétrée par l'inexprimable tendresse que ma famille avoit pour
+moi. Si j'ai quelque bonté dans le caractère, c'est à ces douces
+émotions, à ce bonheur habituel d'aimer et d'être aimé, que je crois le
+devoir. Ah! quel présent nous fait le Ciel lorsqu'il nous donne de bons
+parens!
+
+Je dus aussi beaucoup à une certaine aménité de moeurs qui régnoit alors
+dans ma ville; et il falloit bien que la vie simple et douce qu'on y
+menoit eût de l'attrait, puisqu'il n'y avoit rien de plus rare que de
+voir les enfans de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse étoit cultivée, et,
+dans les collèges voisins, leur colonie se distinguoit; mais ils
+revenoient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la ruche après
+le butin.
+
+J'avois appris à lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies
+de ma mère. Elles n'élevoient que des filles; mais, en ma faveur, elles
+firent une exception à cette règle. Une demoiselle bien née, et qui,
+depuis longtemps, vivoit retirée dans cet hospice, avoit eu la bonté d'y
+prendre soin de moi. Je dois bien chérir sa mémoire et celle des
+religieuses, qui m'aimoient comme leur enfant.
+
+De là je passai à l'école d'un prêtre de la ville, qui, gratuitement et
+par goût, s'étoit voué à l'instruction des enfans. Fils unique d'un
+cordonnier, le plus honnête homme du monde, cet ecclésiastique étoit un
+vrai modèle de la piété filiale. J'ai encore présent l'air de bienséance
+et d'égards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son
+fils, le premier n'oubliant jamais la dignité du sacerdoce, ni le second
+la sainteté du caractère paternel. L'abbé Vaissière (c'étoit son nom),
+après avoir rempli ses fonctions à l'église, partageoit le reste de son
+temps entre la lecture et les leçons qu'il nous donnoit. Dans le beau
+temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de
+mail dans la prairie, étoient ses seuls amusemens. Il étoit sérieux,
+sévère, et d'une figure imposante. Pour toute société, il avoit deux
+amis, gens estimés dans notre ville. Ils ont vécu ensemble dans la plus
+paisible intimité, se réunissant tous les jours et tous les jours se
+retrouvant les mêmes, sans altération, sans refroidissement dans le
+plaisir de se revoir; et, pour complément de bonheur, ils sont morts à
+peu d'intervalle. Je n'ai guère vu d'exemple d'une si douce et si
+constante égalité dans le cours de la vie humaine.
+
+À cette école, j'avois un camarade qui fut pour moi, dès mon enfance, un
+objet d'émulation. Son air sage et posé, son application à l'étude, le
+soin qu'il prenoit de ses livres, où je n'apercevois jamais aucune
+tache, ses blonds cheveux toujours si bien peignés, son habit toujours
+propre dans sa simplicité, son linge toujours blanc, étoient pour moi un
+exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire à un enfant
+l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son père, laboureur
+d'un village voisin, étoit connu du mien; j'allois en promenade, avec
+son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon
+vieillard en cheveux blancs! la bonne crème, le bon lait, le bon pain
+bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux présages il se plaisoit à voir
+dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe
+semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que
+du bien. Vingt ans après, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvés à
+Paris sur des routes bien différentes; mais je lui ai reconnu le même
+caractère de sagesse et de bienséance qu'il avoit à l'école; et ce n'a
+pas été pour moi une légère satisfaction que celle de nommer un de ses
+enfans au baptême. Revenons à mes premiers ans.
+
+Mes leçons de latin furent interrompues par un accident singulier.
+J'avois un grand désir d'apprendre, mais la nature m'avoit refusé le don
+de la mémoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je
+lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tête; et, pour
+les y fixer, c'étoit la même peine que si j'avois écrit sur un sable
+mouvant. Je m'obstinois à suppléer, par mon application, à la foiblesse
+de mon organe; ce travail excéda les forces de mon âge, mes nerfs en
+furent affectés. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je
+me levois sur mon séant, et, les yeux entr'ouverts, je récitois à haute
+voix les leçons que j'avois apprises. «Le voilà fou, dit mon père à ma
+mère, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin»; et l'étude
+en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et,
+au sortir de ma onzième année, mon maître ayant jugé que j'étois en état
+d'être reçu en quatrième, mon père consentit, quoiqu'à regret, à me
+mener lui-même au collège de Mauriac, qui étoit le plus voisin de Bort.
+
+Ce regret de mon père étoit d'un homme sage, et je dois le justifier.
+J'étois l'aîné d'un grand nombre d'enfans; mon père, un peu rigide, mais
+bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité, aimoit sa
+femme avec idolâtrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la
+plus intéressante, la plus aimable dans son état, c'étoit ma tendre
+mère. Je n'ai jamais conçu comment, avec la simple éducation de notre
+petit couvent de Bort, elle s'étoit donné et tant d'agrément dans
+l'esprit, et tant d'élévation dans l'âme, et singulièrement, dans le
+langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si
+délicat, si fin, qui sembloit être en elle le pur instinct du goût. Mon
+bon évêque de Limoges, le vertueux Coëtlosquet[13], m'a parlé souvent à
+Paris, avec le plus tendre intérêt, des lettres que lui avoit écrites ma
+mère en me recommandant à lui.
+
+Mon père avoit pour elle autant de vénération que d'amour. Il ne lui
+reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse:
+j'étois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop
+frêle santé ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa
+mère ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite
+vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaieté! Économe de la
+maison, elle présidoit au ménage, et nous donnoit à tous l'exemple de la
+tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mère, et la mère de son mari,
+dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de
+mes bisaïeules; mais je me souviens bien qu'à l'âge de quatre-vingts ans
+elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se
+rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes
+merveilleux.
+
+Ajoutez au ménage trois soeurs de mon aïeule, et la soeur de ma mère,
+cette tante qui m'est restée; c'étoit au milieu de ces femmes et d'un
+essaim d'enfans que mon père se trouvoit seul: avec très peu de bien
+tout cela subsistoit. L'ordre, l'économie, le travail, un petit
+commerce, et surtout la frugalité, nous entretenoient dans l'aisance. Le
+petit jardin produisoit presque assez de légumes pour les besoins de la
+maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos
+poires, confits au miel de nos abeilles, étoient, durant l'hiver, pour
+les enfans et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis.
+Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantôt
+les femmes et tantôt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient
+aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soirées où,
+à la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse
+du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un
+tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assuroit
+notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes
+tantes cultivoit avec soin, étoient un revenu qui coûtoit peu de frais;
+l'huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avoit une saveur, une
+odeur, que nous préférions au goût et au parfum de celle de l'olive. Nos
+galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du
+Mont-Dore, étoient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel
+mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes; et en
+hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir à l'entour du foyer,
+ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase où cuisoient ces
+châtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie.
+Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rôti sous la
+cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mère à le partager entre
+nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans
+un ménage où rien n'étoit perdu, de petits objets réunis entretenoient
+une sorte d'aisance, et laissoient peu de dépense à faire pour suffire à
+tous nos besoins. Le bois mort dans les forêts voisines étoit en
+abondance et presque en non-valeur; il étoit permis à mon père d'en
+tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages
+les plus délicats étoient communs et coûtoient peu; le vin n'étoit pas
+cher, et mon père lui-même en usoit sobrement.
+
+Mais enfin, quoique bien modique, la dépense de la maison ne laissoit
+pas d'être à peu près la mesure de nos moyens; et, quand je serois au
+collège, la prévoyance de mon père s'exagéroit les frais de mon
+éducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employé
+celui qu'on donnoit aux études: le latin, disoit-il, ne faisoit que des
+fainéans. Peut-être aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que
+nous eûmes de nous le voir ravir par une mort prématurée; et, en me
+faisant de bonne heure prendre un état d'une utilité moins tardive et
+moins incertaine, pensoit-il à laisser un second père à ses enfans.
+Cependant, pressé par ma mère, qui désiroit passionnément qu'au moins
+son fils aîné fît ses études, il consentit à me mener au collège de
+Mauriac.
+
+Accablé de caresses, baigné de douces larmes et chargé de bénédictions,
+je partis donc avec mon père; il me portoit en croupe, et le coeur me
+battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon père me dit ces
+mots: «On m'a promis, mon fils, que vous seriez reçu en quatrième; si
+vous ne l'êtes pas, je vous remmène, et tout sera fini.» Jugez avec quel
+tremblement je parus devant le régent qui alloit décider de mon sort.
+Heureusement c'étoit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant à me louer:
+il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie,
+un caractère de bienveillance si naturel et si sensible que son premier
+abord annonçoit un ami à l'inconnu qui lui parloit.
+
+Après nous avoir accueillis avec cette grâce touchante, et invité mon
+père à revenir savoir quel seroit le succès de l'examen que j'allois
+subir, me voyant encore bien timide, il commença par me rassurer; il me
+donna ensuite, pour épreuve, un thème: ce thème étoit rempli de
+difficultés presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et après
+l'avoir lu: «Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien loin d'être en état
+d'entrer dans cette classe; vous aurez même bien de la peine à être reçu
+en cinquième.» Je me mis à pleurer. «Je suis perdu, lui dis-je; mon père
+n'a aucune envie de me laisser continuer mes études; il ne m'amène ici
+que par complaisance pour ma mère, et en chemin il m'a déclaré que, si
+je n'étois pas reçu en quatrième, il me remmèneroit chez lui; cela me
+fera bien du tort, et bien du chagrin à ma mère! Ah! par pitié,
+recevez-moi; je vous promets, mon père, d'étudier tant que dans peu vous
+aurez lieu d'être content de moi.» Le régent, touché de mes larmes et de
+ma bonne volonté, me reçut, et dit à mon père de ne pas être inquiet de
+moi, qu'il étoit sûr que je ferois bien.
+
+Je fus logé, selon l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez
+un honnête artisan de la ville; et mon père, assez triste de s'en aller
+sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces
+vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un
+morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mère y avoit ajouté
+une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle étoit
+toutes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du
+collège. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son
+feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit
+jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq
+sous par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je
+pouvois coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. C'étoit
+beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui épargner cette dépense.
+
+Le lendemain de mon arrivée, comme je me rendois le matin dans ma
+classe, je vis à sa fenêtre mon régent, qui, du bout du doigt, me fit
+signe de monter chez lui. «Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une
+instruction particulière et de beaucoup d'étude pour atteindre vos
+condisciples; commençons par les élémens, et venez ici, demi-heure avant
+la classe, tous les matins, me réciter les règles que vous aurez
+apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage.» Je
+pleurai aussi ce jour-là, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant
+grâces de ses bontés, je le priai d'y ajouter celle de m'épargner, pour
+quelque temps, l'humiliation d'entendre lire à haute voix mes thèmes
+dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre à l'étude.
+
+Je ne puis dire assez avec quel tendre zèle il prit soin de m'instruire
+et quel attrait il sut donner à ses leçons. Au seul nom de ma mère, dont
+je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'âme; et, quand je
+lui communiquois les lettres où l'amour maternel lui exprimoit sa
+reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux.
+
+Du mois d'octobre, où nous étions, jusqu'aux fêtes de Pâques, il n'y eut
+point pour moi ni amusement, ni dissipation; mais, après cette
+demi-année, familiarisé avec toutes mes règles, ferme dans leur
+application, et comme dégagé des épines de la syntaxe, je cheminai plus
+librement. Dès lors je fus l'un des meilleurs écoliers de la classe, et
+peut-être le plus heureux: car j'aimois mon devoir, et, presque sûr de
+le faire assez bien, ce n'étoit pour moi qu'un plaisir. Le choix des
+mots et leur emploi, en traduisant de l'une en l'autre langue, même déjà
+quelque élégance dans la construction des phrases, commencèrent à
+m'occuper; et ce travail, qui ne va point sans l'analyse des idées, me
+fortifia la mémoire. Je m'aperçus que c'étoit l'idée attachée au mot qui
+lui faisoit prendre racine; et la réflexion me fit bientôt sentir que
+l'étude des langues étoit aussi l'art de démêler les nuances de la
+pensée, de la décomposer, d'en former le tissu, d'en saisir avec
+précision les caractères et les rapports; qu'avec les mots autant de
+nouvelles idées s'introduisoient et se développoient dans la tête des
+jeunes gens; et qu'ainsi les premières classes étoient un cours de
+philosophie élémentaire bien plus riche, plus étendu et plus réellement
+utile qu'on ne pense, lorsqu'on se plaint que, dans les collèges, on
+n'apprenne que du latin.
+
+Ce fut ce travail de l'esprit que me fit observer, dans l'étude des
+langues, un vieillard à qui mon régent m'avoit recommandé. Ce vieux
+jésuite, le P. Bourzes[15], étoit l'un des hommes les plus versés dans
+la connoissance de la bonne latinité. Chargé de suivre et d'achever le
+travail du P. Vanière, dans son dictionnaire poétique latin[16], il
+avoit humblement demandé à faire en même temps la classe de cinquième
+dans ce petit collège des montagnes d'Auvergne. Il se prit d'intérêt
+pour moi, et m'invita à l'aller voir les matins des jours de congé. Vous
+croyez bien que je n'y manquois pas, et il avoit la bonté de donner à
+mon instruction quelquefois des heures entières. Hélas! le seul office
+que je pouvois lui rendre étoit de lui servir la messe; mais c'étoit un
+mérite à ses yeux, et voici pourquoi.
+
+Ce bon vieillard étoit, dans ses prières, tourmenté de scrupules pour
+des distractions dont il se défendoit avec la plus pénible contention
+d'esprit: c'étoit surtout en disant la messe qu'il redoubloit d'efforts
+pour fixer sa pensée à chaque mot qu'il prononçoit; et, lorsqu'il en
+venoit aux paroles du sacrifice, les gouttes de sueur tomboient de son
+front chauve et prosterné. Je voyois tout son corps frémir de respect et
+d'effroi, comme s'il avoit vu les voûtes du ciel s'entr'ouvrir sur
+l'autel et le Dieu vivant y descendre. Il n'y eut jamais d'exemple d'une
+foi plus vive et plus profonde: aussi, après avoir rempli ce saint
+devoir, en étoit-il comme épuisé.
+
+Il se délassoit avec moi par le plaisir qu'il avoit à m'instruire, et
+par celui que j'avois moi-même à recevoir ses instructions. Ce fut lui
+qui m'apprit que l'ancienne littérature étoit une source intarissable de
+richesses et de beautés, et qui m'en donna cette soif que soixante ans
+d'étude n'ont pas encore éteinte. Ainsi, dans un collège obscur, je me
+trouvois avoir pour maître un des hommes les plus lettrés qui fussent
+peut-être au monde; mais je n'eus pas longtemps à jouir de cet avantage:
+le P. Bourzes fut transféré, et, six ans après, je le retrouvai dans la
+maison professe de Toulouse, infirme et presque délaissé. C'étoit un
+vice bien odieux, dans le régime et les moeurs des jésuites, que cet
+abandon des vieillards! L'homme le plus laborieux, le plus longtemps
+utile, dès qu'il cessoit de l'être, étoit mis au rebut; dureté insensée
+autant qu'elle étoit inhumaine, parmi des êtres vieillissans, et dont
+chacun seroit rebuté à son tour.
+
+À l'égard de notre collège, son caractère distinctif étoit une police
+exercée par les écoliers sur eux-mêmes. Les chambrées réunissoient des
+écoliers de différentes classes, et parmi eux l'autorité de l'âge ou
+celle du talent, naturellement établie, mettoit l'ordre et la règle dans
+les études et dans les moeurs.. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille,
+sembloit hors de la classe être abandonné à lui-même, ne laissoit pas
+d'avoir parmi ses camarades des surveillans et des censeurs. On
+travailloit ensemble et autour de la même table; c'étoit un cercle de
+témoins qui, sous les yeux des uns et des autres, s'imposoient
+réciproquement le silence et l'attention. L'écolier oisif s'ennuyoit
+d'une immobilité muette et se lassoit bientôt de son oisiveté; l'écolier
+inhabile, mais appliqué, se faisoit plaindre; on l'aidoit, on
+l'encourageoit; si ce n'étoit pas le talent, c'étoit la volonté qu'on
+estimoit en lui; mais il n'y avoit ni indulgence ni pitié pour le
+paresseux incurable; et, lorsqu'une chambrée entière étoit atteinte de
+ce vice, elle étoit comme déshonorée: tout le collège la méprisoit, et
+les parens étoient avertis de n'y pas mettre leurs enfans. Nos bourgeois
+avoient donc eux-mêmes un grand intérêt à ne loger que des écoliers
+studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement pour cause de paresse et
+d'indiscipline. Ainsi, dans presque aucun de ces groupes d'enfans,
+l'oisiveté n'étoit soufferte; jamais l'amusement et la dissipation ne
+venoient qu'après le travail.
+
+Un usage, que je n'ai vu établi que dans ce collège, y donnoit aux
+études, vers la fin de l'année, un redoublement de ferveur. Pour monter
+d'une classe à une autre, il y avoit un sévère examen à subir, et l'une
+des tâches que nous avions à remplir pour cet examen étoit un travail de
+mémoire. Selon la classe, c'étoit, pour la poésie, du Phèdre ou de
+l'Ovide, ou du Virgile ou de l'Horace, et, pour la prose, du Cicéron, du
+Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste; le tout ensemble, à retenir
+par coeur, formoit une masse d'études assez considérable. On s'y prenoit
+de loin; et ce travail, pour ne pas empiéter sur nos études accoutumées,
+se faisoit dès le point du jour jusqu'à la classe du matin. Il se
+faisoit dans la campagne, où, divisés par bandes, et, chacun son livre à
+la main, nous allions bourdonnant comme de vrais essaims d'abeilles.
+Dans la jeunesse, il est pénible de s'arracher au sommeil du matin; mais
+les plus diligens de la bande faisoient violence aux plus tardifs;
+moi-même bien souvent je me sentois tirer de mon lit encore endormi; et,
+si depuis j'ai eu dans l'organe de la mémoire un peu plus de souplesse
+et de docilité, je le dois à cet exercice.
+
+L'esprit d'ordre et d'économie ne distinguoit pas moins que le goût du
+travail notre police scolastique. Les nouveaux venus, les plus jeunes,
+apprenoient des anciens à soigner leurs habits, leur linge, à conserver
+leurs livres, à ménager leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de
+boeuf ou de mouton que l'on mettoit dans la marmite, étoient proprement
+enfilés comme des grains de chapelet; et, si dans le ménage il survenoit
+quelques débats, la bourgeoise en étoit l'arbitre. Quant aux morceaux
+friands qu'à certains jours de fêtes nos familles nous envoyoient, le
+régal en étoit commun, et ceux qui ne recevoient rien n'en étoient pas
+moins conviés. Je me souviens avec plaisir de l'attention délicate
+qu'avoient les plus fortunés de la troupe à ne pas faire sentir aux
+autres cette affligeante inégalité. Lorsqu'il nous arrivoit quelqu'un de
+ces présens, la bourgeoise nous l'annonçoit; mais il lui étoit défendu
+de nommer celui de nous qui l'avoit reçu, et lui-même il auroit rougi de
+s'en vanter. Cette discrétion faisoit, dans mes récits, l'admiration de
+ma mère.
+
+Nos récréations se passoient en exercices à l'antique: en hiver, sur la
+glace, au milieu de la neige; dans le beau temps, au loin dans la
+campagne, à l'ardeur du soleil; et ni la course, ni la lutte, ni le
+pugilat, ni le jeu de disque et de la fronde, ni l'art de la natation,
+n'étoient étrangers pour nous. Dans les chaleurs, nous allions nous
+baigner à plus d'une lieue de la ville; pour les petits, la pêche des
+écrevisses dans les ruisseaux; pour les grands, celles des anguilles et
+des truites dans les rivières, ou la chasse des cailles au filet après
+la moisson, étoient nos plaisirs les plus vifs; et, au retour d'une
+longue course, malheur aux champs d'où les pois verts n'étoient pas
+encore enlevés! Aucun de nous n'auroit été capable de voler une épingle;
+mais dans notre morale il avoit passé en maxime que ce qui se mangeoit
+n'étoit pas un larcin. Je m'abstenois tant qu'il m'étoit possible de
+cette espèce de pillage; mais, sans y avoir coopéré, il est vrai
+cependant que j'y participois, d'abord en fournissant mon contingent de
+lard pour l'assaisonnement des pois, et puis en les mangeant avec tous
+les complices. Faire comme les autres me sembloit un devoir d'état dont
+je n'osois me dispenser; sauf à capituler ensuite avec mon confesseur,
+en restituant ma part du larcin en aumônes.
+
+Cependant je voyois dans une classe au-dessus de la mienne un écolier
+dont la sagesse et la vertu se conservoient inaltérables, et je me
+disois à moi-même que le seul bon exemple à suivre étoit le sien; mais,
+en le regardant avec des yeux d'envie, je n'osois croire avoir le droit
+de me distinguer comme lui. Amalvy étoit considéré dans le collège à
+tant de titres, et tellement hors de pair au milieu de nous, qu'on
+trouvoit naturel et juste l'espèce d'intervalle qu'il laissoit entre
+nous et lui. Dans ce rare jeune homme, toutes les qualités de l'esprit
+et de l'âme sembloient s'être accordées pour le rendre accompli. La
+nature l'avait doué de cet extérieur que l'on croiroit devoir être
+réservé au mérite. Sa figure étoit noble et douce, sa taille haute, son
+maintien grave, son air sérieux, mais serein. Je le voyois arriver au
+collège ayant toujours à ses côtés quelques-uns de ses condisciples, qui
+étoient fiers de l'accompagner. Social avec eux, sans être familier, il
+ne se dépouilloit jamais de cette dignité que donne l'habitude de primer
+entre ses semblables. La croix, qui étoit l'empreinte de cette primauté,
+ne quittoit point sa boutonnière; pas un même n'osoit prétendre à la lui
+enlever. Je l'admirois, j'avois du plaisir à le voir, et, toutes les
+fois que je l'avois vu, je m'en allois mécontent de moi-même. Ce n'étoit
+pas qu'à force de travail je ne fusse, dès la troisième, assez distingué
+dans ma classe; mais j'avois deux ou trois rivaux; Amalvy n'en avoit
+aucun. Je n'avois point acquis dans mes compositions cette constance de
+succès qui nous étonnoit dans les siennes, et j'avois encore moins cette
+mémoire facile et sûre dont Amalvy étoit doué. Il étoit plus âgé que
+moi; c'étoit ma seule consolation, et mon ambition étoit de l'égaler
+lorsque je serois à son âge. En démêlant, autant qu'il m'est possible,
+ce qui se passoit dans mon âme, je puis dire avec vérité que dans ce
+sentiment d'émulation ne se glissa jamais le malin vouloir de l'envie:
+je ne m'affligeois pas qu'il y eût au monde un Amalvy, mais j'aurois
+demandé au Ciel qu'il y en eût deux, et que je fusse le second.
+
+Un avantage, plus précieux encore que l'émulation, étoit dans ce collège
+l'esprit de religion qu'on avoit soin d'y entretenir. Quel préservatif
+salutaire, pour les moeurs de l'adolescence, que l'usage et l'obligation
+d'aller tous les mois à confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses
+fautes les plus cachées en épargnoit peut-être un plus grand nombre que
+tous les motifs les plus saints.
+
+Ce fut donc à Mauriac, depuis onze ans jusqu'à quinze, que je fis mes
+humanités, et en rhétorique je me soutins presque habituellement le
+premier de ma classe. Ma bonne mère en étoit ravie. Lorsque mes vestes
+de basin lui étoient renvoyées, elle regardoit vite si la chaîne
+d'argent qui suspendoit la croix avoit noirci ma boutonnière; et,
+lorsqu'elle y voyoit cette marque de mon triomphe, toutes les mères du
+voisinage étoient instruites de sa joie; nos bonnes religieuses en
+rendoient grâces au Ciel; mon cher abbé Vaissière en étoit rayonnant de
+gloire. Le plus doux de mes souvenirs est encore celui du bonheur dont
+je faisois jouir ma mère; mais autant j'avois de plaisir à l'instruire
+de mes succès, autant je prenois soin de lui dissimuler mes peines: car
+j'en éprouvois quelquefois d'assez vives pour l'affliger, s'il m'en fût
+échappé la plus légère plainte. Telle fut, en troisième, la querelle que
+je me fis avec le P. By[17], le préfet du collège, pour la bourrée
+d'Auvergne; et tel fut le danger que je courus d'avoir le fouet, en
+seconde et en rhétorique, une fois pour avoir dicté une bonne
+amplification, une autre fois pour être allé voir la machine d'une
+horloge. Heureusement je me tirai de tous ces mauvais pas sans accident,
+et même avec un peu de gloire.
+
+On sait quelle est à la cour des rois l'envieuse malignité que
+s'attirent les favoris; il en est de même au collège. Les soins
+particuliers qu'avoit pris de moi mon régent de quatrième, et mon
+assiduité à l'aller voir tous les matins, m'ayant fait regarder d'abord
+d'un oeil jaloux et méfiant, je me piquai dès lors de me montrer meilleur
+et plus fidèle camarade qu'aucun de ceux qui m'accusoient de ne pas
+l'être et qui se défioient de moi. Lors donc que je parvins à être
+fréquemment le premier de ma classe, grade auquel étoit attaché le
+triste office de censeur, je me fis une loi de mitiger cette censure; et
+en l'absence du régent, pendant la demi-heure où je présidois seul, je
+commençai par accorder une liberté raisonnable: on causoit, on rioit, on
+s'amusoit à petit bruit, et ma note n'en disoit rien. Cette indulgence,
+qui me faisoit aimer, devint tous les jours plus facile. À la liberté
+succéda la licence, et je la souffris; je fis plus, je l'encourageai,
+tant la faveur publique avoit pour moi d'attraits! J'avois ouï dire qu'à
+Rome les hommes puissans qui vouloient gagner la multitude lui donnoient
+des spectacles: il me prit fantaisie d'imiter ces gens-là. On me citoit
+l'un de nos camarades, appelé Toury, comme le plus fort danseur de la
+bourrée d'Auvergne qui fût dans les montagnes; je lui permis de la
+danser, et il est vrai qu'en la dansant il faisoit des sauts
+merveilleux. Lorsqu'une fois on eut goûté le plaisir de le voir bondir
+au milieu de la classe, on ne put s'en passer; et moi, toujours plus
+complaisant, je redemandois la bourrée. Il faut savoir que les sabots du
+danseur étoient armés de fer, et que la classe étoit pavée de dalles
+d'une pierre retentissante comme l'airain. Le préfet, qui faisoit sa
+ronde, entendoit ce bruit effroyable; il accouroit, mais dans l'instant
+le bruit cessoit, tout le monde étoit à sa place; Toury lui-même, dans
+son coin, les yeux attachés sur son livre, ne présentoit plus que
+l'image d'une lourde immobilité. Le préfet, bouillant de colère, venoit
+à moi, me demandoit la note: la note étoit en blanc. Jugez de son
+impatience; ne trouvant personne à punir, il me faisoit porter la peine
+des coupables par les _pensum_ qu'il me donnoit. Je la subissois sans me
+plaindre; mais autant il me trouvoit docile et patient pour ce qui
+m'étoit personnel, autant il me trouvoit rebelle et résolu à ne faire
+jamais de la peine à mes camarades. Mon courage étoit soutenu par
+l'honneur de m'entendre appeler le martyr, et même quelquefois le héros
+de ma classe. Il est vrai qu'en seconde la liberté fut moins bruyante,
+et le ressentiment du préfet parut s'adoucir; mais, au milieu du calme,
+je me vis assailli par un nouvel orage.
+
+Mon régent de seconde n'étoit plus ce P. Malosse qui m'avoit tant aimé:
+c'étoit un P. Decebié[18], aussi sec, aussi aigre que l'autre étoit
+liant et doux. Sans beaucoup d'esprit, ni, je crois, beaucoup de savoir,
+Decebié ne laissoit pas de mener assez bien sa classe. Il avoit
+singulièrement l'art d'exciter notre émulation en nous piquant de
+jalousie. Pour peu qu'un écolier inférieur eût moins mal fait que de
+coutume, il l'exaltoit d'un air qui sembloit faire craindre aux
+meilleurs un nouveau rival. Ce fut dans cet esprit que, rappelant un
+jour certaine amplification qu'un écolier médiocre passoit pour avoir
+faite, il nous défia tous de faire jamais aussi bien. Or, on savoit de
+quelle main étoit cette amplification si excessivement vantée. Le secret
+en étoit gardé, car il étoit sévèrement défendu dans la classe de faire
+le devoir d'autrui. Mais l'impatience d'entendre louer à l'excès un
+mérite emprunté ne put se contenir: «Elle n'est pas de lui, mon père,
+cette amplification que vous nous vantez tant, s'écria-t-on.--Et de qui
+donc est-elle?» demanda-t-il avec colère. On garda le silence. «C'est
+donc à vous à me le dire», poursuivit-il en s'adressant à l'écolier qui
+étoit en scène; et celui-ci, en pleurant, me nomma. Il fallut avouer ma
+faute; mais je priai le régent de m'entendre, et il m'écouta. «Ce fut,
+lui dis-je, le jour de saint Pierre, sa fête, que Durif, notre camarade,
+nous donnoit à dîner: tout occupé à bien régaler ses amis, il n'avoit pu
+finir les devoirs de la classe, et l'amplification étoit ce qui
+l'inquiétoit le plus. Je crus permis et juste de lui en éviter la peine;
+et je m'offris à travailler pour lui, tandis qu'il travailloit pour
+nous.»
+
+Il y avoit au moins deux coupables; le régent n'en voulut voir qu'un, et
+son dépit tomba sur moi. Confus, étourdi de colère, il fit appeler le
+correcteur pour me châtier, disoit-il, comme je l'avois mérité: au nom
+du correcteur, je faisois mon paquet de livres et j'allois quitter le
+collège. Dès lors plus d'études pour moi, et mon destin changeoit de
+face; mais ce sentiment d'équité naturelle qui, dans le premier âge, est
+si vif et si prompt, ne permit pas à mes condisciples de me laisser
+abandonné. «Non, s'écria toute la classe, ce châtiment seroit injuste,
+et, si on l'oblige à s'en aller, nous nous en allons tous.» Le régent
+s'apaisa, et il m'accorda mon pardon, mais au nom de la classe, en
+s'autorisant de l'exemple du dictateur Papirius.
+
+Tout le collège approuva sa clémence, à l'exception du préfet, qui
+soutint que c'étoit un acte de foiblesse, et que contre la rébellion
+jamais il ne falloit mollir. Lui-même, un an après, il voulut exercer
+sur moi cette rigueur dont il faisoit une maxime; mais il apprit qu'au
+moins falloit-il être juste avant que d'être rigoureux.
+
+Nous n'avions plus qu'un mois de rhétorique à faire pour n'être plus
+sous sa puissance, lorsqu'il me trouva dans la liste des écoliers qu'il
+vouloit punir d'une faute sans vraisemblance, et dont j'étois pleinement
+innocent. Dans le clocher des Bénédictins, à deux pas du collège, on
+réparoit l'horloge; curieux d'en voir le mécanisme, des écoliers de
+différentes classes étoient montés dans ce clocher. Soit maladresse de
+l'ouvrier, soit quelque accident que j'ignore, l'horloge n'alloit point;
+il étoit aussi difficile que d'épaisses roues de fer eussent été
+dérangées par des enfans que rongées par des souris; mais l'horloger les
+en accusa, et le préfet reçut sa plainte. Le lendemain, à l'heure de la
+classe du soir, il me fait appeler; je me rends dans sa chambre; j'y
+trouve dix à douze écoliers rangés en haie autour du mur, et au milieu
+le correcteur, et ce préfet terrible qui successivement les faisoit
+fustiger. En me voyant, il me demanda si j'étois du nombre de ceux qui
+étoient montés à l'horloge; et, lui ayant répondu que j'y étois monté,
+il me marqua du doigt ma place dans le cercle de mes complices, et se
+mit à poursuivre son exécution. Vous croyez bien que ma résolution de
+lui échapper fut bientôt prise. Je saisis le moment où il tenoit une de
+ses victimes qui se débattoit sous sa main, et tout d'un temps j'ouvris
+la porte et je m'enfuis. Il s'élança pour m'attraper; mais il manqua sa
+proie, et j'en fus quitte pour un pan d'habit déchiré.
+
+Je me réfugiai dans ma classe, où le régent n'étoit pas encore. Mon
+habit déchiré, mon trouble, la frayeur, ou plutôt l'indignation dont
+j'étois rempli, me tinrent lieu d'exorde pour m'attirer l'attention.
+«Mes amis, m'écriai-je, sauvez-moi, sauvez-vous des mains d'un furieux
+qui nous poursuit. C'est mon honneur et c'est le vôtre que je vous
+recommande et que je vous donne à garder: peu s'en est fallu que cet
+homme injuste et violent, ce P. By, ne vous ait fait en moi le plus
+indigne outrage en flétrissant du fouet un rhétoricien; il n'a pas même
+daigné me dire de quoi il vouloit me punir; mais, aux cris des enfans
+qu'il faisoit écorcher, j'ai entendu qu'il s'agissoit d'avoir détraqué
+une horloge, accusation absurde et dont il sent la fausseté; mais il
+aime à punir, il aime à s'abreuver de larmes; et l'innocent et le
+coupable, tout lui est égal, pourvu qu'il exerce sa tyrannie. Mon crime,
+à moi, mon crime ineffaçable, et qu'il ne peut me pardonner, est de
+n'avoir jamais voulu vous trahir pour lui plaire, et d'avoir mieux aimé
+endurer ses rigueurs que d'y exposer mes amis. Vous avez vu avec quelle
+obstination il s'est efforcé, depuis trois ans, à faire de moi l'espion
+et le délateur de ma classe. Vous seriez effrayés de l'énormité du
+travail dont il m'a accablé pour arracher de moi des notes qui lui
+donnassent tous les jours le plaisir de vous molester. Ma constance a
+vaincu la sienne, sa haine a paru s'assoupir; mais il épioit le moment
+de se venger sur moi, de se venger sur vous, de la fidélité que je vous
+ai gardée. Oui, mes amis, si j'avois été assez craintif ou assez foible
+pour lui laisser porter les mains sur moi, c'en étoit fait, la
+rhétorique étoit déshonorée, et déshonorée à jamais. C'est là ce qu'il
+s'étoit promis. Il vouloit qu'il fût dit que, sous sa préfecture et sous
+sa verge humiliante, la rhétorique avoit fléchi. Grâce au Ciel, nous
+voilà sauvés. Il va venir sans doute pour vous demander de me livrer à
+lui, et d'avance je suis bien sûr du ton dont vous lui répondrez; mais,
+quand j'aurois pour camarades des hommes assez lâches pour ne pas me
+défendre, seul je lui vendrois cher mon honneur et ma vie, et je
+mourrois libre plutôt que de vivre déshonoré. Mais loin de moi cette
+pensée! je vous vois tous aussi déterminés que moi à ne pas rester sous
+le joug: aussi bien, dans un mois d'ici la rhétorique alloit finir, nous
+allions entrer en vacances, et un mois retranché du cours de nos études
+n'est pas digne de nos regrets. Que ce soit donc aujourd'hui la fin, la
+clôture de notre classe. Dès ce moment nous sommes libres, et l'homme
+altier, l'homme cruel, l'homme féroce, est confondu.»
+
+Ma harangue avoit excité de grands mouvemens d'indignation; mais la
+conclusion fit plus d'effet que tout le reste. Jamais péroraison
+n'entraîna les esprits avec tant de rapidité. «Oui, clôture! vacance! me
+répondit par acclamation la très grande pluralité, et jurons tous, avant
+de sortir de la classe, jurons sur cet autel (car il y en avoit un) de
+n'y plus remettre les pieds.»
+
+Après que le serment eut été prononcé, je repris la parole. «Mes amis,
+ce n'est point, leur dis-je, en libertins ni en esclaves fugitifs que
+nous devons sortir de cette classe; que le préfet ne dise pas que nous
+nous sommes échappés: notre retraite doit se faire paisiblement et
+décemment; et, pour la rendre plus honorable, je propose de la marquer
+par un acte religieux. Cette classe est une chapelle; rendons-y grâce à
+Dieu, par un _Te Deum_ solennel, d'avoir acquis et conservé, durant le
+cours de nos études, la bienveillance du collège et l'estime de nos
+régens.»
+
+Au même instant je les vis tous se ranger autour de l'autel; et, au
+milieu d'un profond silence, l'un de nos camarades, Valarché, dont la
+voix le disputoit à celle des taureaux du Cantal, où il étoit né,
+entonna l'hymne de louanges; cinquante voix lui répondirent, et l'on
+imagine sans peine quel fut l'étonnement de tout le collège au bruit
+imprévu et soudain de ce concert de voix. Notre régent accourut le
+premier, le préfet descendit, le principal lui-même s'avança gravement
+jusqu'à la porte de la classe. La porte étoit fermée, et ne s'ouvrit
+qu'après que le _Te Deum_ fut chanté; alors, rangés en demi-cercle, les
+petits à côté des grands, nous nous laissâmes aborder. «Quel est donc ce
+tapage? nous demanda le violent préfet en s'avançant au milieu de
+nous.--Ce que vous appelez un tapage n'est, lui dis-je, mon père, qu'une
+action de grâce que nous rendons au Ciel d'avoir permis que, sans tomber
+entre vos mains, nous ayons achevé nos premières études.» Il nous menaça
+d'informer nos familles de cette coupable révolte; et, en me regardant
+d'un oeil menaçant et terrible, il me prédit que je serois un chef de
+faction. Il me connoissoit mal: aussi sa prédiction ne s'est-elle pas
+accomplie. Le principal, avec plus de douceur, voulut nous ramener; mais
+nous le suppliâmes de ne pas insister contre une résolution qu'un
+serment avoit consacrée, et notre bon régent resta seul avec nous: oui,
+bon, je lui dois cet éloge; et, quoique d'une trempe d'âme moins
+flexible et moins douce que celle du P. Malosse, il lui étoit comparable
+au moins par la bonté. Selon l'idée que l'on s'est faite du caractère
+politique de cette société si légèrement condamnée et si durement
+abolie, jamais jésuite ne le fut moins dans le coeur que le P. Balme[19]
+(c'étoit le nom de ce régent). Un caractère ferme et franc étoit le
+sien; l'impartialité, la droiture, l'inflexible équité qu'il portoit
+dans sa classe, et une estime noble et tendre qu'il marquoit à ses
+écoliers, lui avoient gagné notre respect et concilié notre amour.
+
+À travers les austères bienséances de son état, sa sincérité naturelle
+laissoit percer des traits de force et de fierté qui auroient mieux
+convenu au courage d'un militaire qu'à l'esprit d'un religieux. Je me
+souviens qu'un jour l'un de nos condisciples, tête rustique et dure, lui
+ayant mal répondu, il s'élança brusquement de sa chaire, et, arrachant
+avec éclat un ais de chêne du plancher de la classe: «Malheureux, lui
+dit-il en le levant sur lui, je ne fais point donner le fouet en
+rhétorique; mais j'assomme l'audacieux qui m'ose manquer de respect.» Ce
+genre de correction nous plut infiniment; nous lui sûmes gré de l'effroi
+dont nous avoit frappés le bruit de la planche brisée, et nous vîmes
+avec plaisir l'insolent, à genoux sous cette espèce de massue, demander
+humblement pardon.
+
+Tel étoit l'homme à qui j'avois à rendre compte de ce qui venoit de se
+passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment où je lui
+montrai l'un de ses écoliers prêt à être forcé de subir la peine du
+fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais,
+après en avoir frémi, tâchant de déguiser sa colère par un sourire: «Que
+ne lui criois-tu, me dit-il, _sum civis romanus!_--Je m'en suis bien
+gardé, lui répondis-je; j'avois affaire à un Verrès.»
+
+Cependant, pour n'avoir aucun reproche à essuyer, le P. Balme fit pour
+nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il
+mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas
+moins, et il m'en aima davantage. «Mon enfant, me dit-il tout bas, dans
+quelque collège que vous alliez, mon attestation peut vous être de
+quelque utilité; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans
+un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincère et de bon coeur.»
+Ainsi finit ma rhétorique.
+
+J'eus donc, cette année-là, d'assez longues vacances; mais, bien
+heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien curé de campagne, mon
+parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connoître la
+_Logique de Port-Royal_, et qui de plus se donna la peine de m'exercer à
+parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette
+langue-là, qu'il parloit lui-même aisément. Cet exercice fut pour moi un
+avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin étoit la
+langue, je me trouvai comme dans un pays où j'étois naturalisé. Mais,
+avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les années
+que je viens de voir s'écouler; je veux parler de ces vacances qui, tous
+les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient
+mes travaux et mes peines.
+
+Mes petites vacances de Noël se passoient à jouir, mes parens et moi, de
+notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs
+de bienséance et d'amitié. Comme la saison étoit rude, ma volupté la
+plus sensible étoit de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu: car à
+Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand les glaces nous
+assiégeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer
+nous-mêmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne
+retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous
+la marmite, et auxquels à peine tour à tour nous étoit-il permis de
+dégeler nos doigts; encore le plus souvent, nos hôtes assiégeant la
+cheminée, étoit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir,
+durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus
+tenir la plume, la flamme de la lampe étoit le seul foyer où nous
+pouvions les dégourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la
+montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient
+de délicatesse; et, dans une chambre où la bise siffloit par les fentes
+des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient
+de mes frissons. Je me reprochois à moi-même d'être si frileux et si
+foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges,
+m'accoutumer, s'il étoit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois
+la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu'à souffrir.
+Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin
+d'un bon feu, je me sentois tout ranimé, c'étoit pour moi l'un des
+momens les plus délicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne
+m'auroit jamais fait connoître.
+
+Dans ces vacances de Noël, ma bonne aïeule, en grand mystère, me
+confioit les secrets du ménage. Elle me faisoit voir, comme autant de
+trésors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses
+jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de
+blé noir, de seigle, de pois et de fèves, ses tas de raves et de
+châtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. «Tiens, mon enfant,
+me disoit-elle, voilà les dons que nous a faits la Providence: combien
+d'honnêtes gens n'en ont pas reçu autant que nous! et quelles grâces
+n'avons-nous pas à lui rendre de ses faveurs!»
+
+Pour elle-même, rien de plus sobre que cette sage ménagère; mais son
+bonheur étoit de voir régner l'abondance dans la maison. Un régal
+qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie étoit le réveillon de la
+nuit de Noël. Comme il étoit tous les ans le même, on s'y attendoit,
+mais on se gardoit bien de paroître s'y être attendu: car tous les ans
+elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'étoit un
+plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on étoit à la messe,
+la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le
+morceau de petit-salé le plus vermeil, les gâteaux, les beignets de
+pommes au saindoux, tout étoit préparé mystérieusement par elle et une
+de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en
+disois mot à personne. Après la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau
+déjeuner sur la table; on se récrioit sur la magnificence de la bonne
+grand'mère, et cette acclamation de surprise et de joie étoit pour elle
+un plein succès. Le jour des Rois, la fève étoit chez nous encore un
+sujet de réjouissance; et, quand venoit la nouvelle année, c'étoit dans
+toute la famille un enchaînement d'embrassades et un concert de voeux si
+tendres qu'il eût été, je crois, impossible d'en être le témoin sans en
+être ému. Figurez-vous un père de famille au milieu d'une foule de
+femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel,
+en appeloient sur lui les bénédictions; et lui, répondant à leurs voeux
+par des larmes d'amour qui présageoient peut-être le malheur qui nous
+menaçoit: telles étoient les scènes que me présentoient ces vacances.
+
+Celles de Pâques étoient un peu plus longues; et, lorsque le temps étoit
+beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai déjà dit que,
+dans ma ville, l'éducation des jeunes gens étoit soignée; leur exemple
+étoit pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns
+influoit sur l'esprit des autres, et donnoit à leur air, à leur langage,
+à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'agrément
+que rien ne m'a fait oublier. Une liberté innocente régnoit parmi cette
+jeunesse. Les filles, les garçons, se promenoient ensemble, le soir
+même, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire étoit le chant, et
+il me semble que ces jeunes voix réunies formoient de doux accords et de
+jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette société;
+mais, jusqu'à l'âge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes goûts pour
+l'étude et la solitude. Je n'étois jamais plus content que lorsque, dans
+le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour à lire les
+vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques
+laborieuses que faisoit prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont,
+mieux que Virgile encore, elle avoit observé les travaux et les moeurs.
+Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes
+yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et
+de sagesse qui avoient échappé à ce divin poète, et dont j'étois ravi.
+Peut-être, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il
+quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intérêt
+qu'elle prenoit à leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup à celui
+d'une mère pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en
+être aimée autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-même les voir se
+plaire à voler autour d'elle, la connoître, l'entendre, obéir à sa voix;
+elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante maîtresse, et
+lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les
+réchauffoit de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se
+ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul
+effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant
+moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de
+fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un
+peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure
+sembloit lui rendre grâces. Elle avoit entouré leur domaine d'arbres à
+fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle
+y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit
+ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la
+marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus
+d'attraits pour elles, leur offroient les prémices de la belle saison.
+Mais, lorsque la montagne commençoit à fleurir, et que ses aromates
+répandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au
+butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples
+richesses; et, en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses
+couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les
+fleurs dont c'étoit la dépouille.
+
+Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je
+lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intérêt si vif
+que je m'oubliois avec lui, et ne m'en éloignois jamais sans un regret
+sensible. Depuis, et encore à présent, j'ai tant d'amour pour les
+abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage où l'on est,
+dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah!
+quand la ruche en étoit pleine, chez nous c'étoit les soulager que d'en
+ôter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se
+nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser
+aucune, enlever les rayons qui excédoient leur besoin.
+
+Dans les longues vacances de la fin de l'année, tous mes devoirs
+remplis, tous mes goûts satisfaits, j'avois encore du temps à donner à
+la société, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me
+plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu'à quinze ans
+qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit
+n'inquiétoient point les familles: il y avoit si peu d'inégalité d'état
+et de fortune que les pères et mères étoient presque aussitôt d'accord
+que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui
+pour mes camarades n'étoit d'aucun danger avoit pour moi celui
+d'éteindre mon émulation et de faire avorter le fruit de mes études.
+
+Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple
+m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie à
+mon gré, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague désir
+de plaire. Dans sa fraîcheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux éclat
+que l'on nous peint dans la beauté lorsqu'on la compare à la rose; mais
+le vermillon, le duvet, la rondeur de la pêche, vous offrent une image
+qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche
+pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donné
+seuls à son langage le plus simple; et, sur ses lèvres, le bonjour, le
+bonsoir, me sembloient délicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux
+ans de plus que moi, et cette inégalité d'âge, qu'un air de raison, de
+sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant;
+mais peu à peu, en essayant de lui faire agréer mes soins, je m'aperçus
+qu'elle y étoit sensible, et, dès que je pus croire que j'en serois
+aimé, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans détour,
+et, sans détour aussi, elle me répondit que son inclination
+s'accorderoit avec la mienne. «Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il
+faut au moins, pour être amans, pouvoir espérer d'être époux; et comment
+pouvons-nous l'espérer à notre âge? Vous avez à peine quinze ans: vous
+allez suivre vos études?--Oui, lui dis-je, telle est ma résolution et la
+volonté de ma mère.--Eh bien! voilà cinq ans d'absence avant que vous
+ayez pris un état, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne
+saurons encore à quoi vous êtes destiné.--Hélas! il est trop vrai, lui
+dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins
+jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mère et
+sans lui demander si je n'ai pas moi-même quelque espérance à vous
+offrir.» Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste
+du temps de nos vacances, nous nous livrâmes au plaisir de nous aimer
+avec l'ingénuité et l'innocence de notre âge. Nos promenades tête à
+tête, nos entretiens les plus intéressans, se passoient à imaginer pour
+moi dans l'avenir des possibilités de succès, de fortune, favorables à
+nos désirs; mais, ces douces illusions se succédant comme des songes,
+l'une détruisoit l'autre, et, après nous en être réjouis un moment, nous
+finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle
+renverse le château qu'ils ont élevé.
+
+Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous étions assis sur la pente
+de la prairie, au bord de la rivière, un incident survint qui faillit me
+coûter la vie. Ma mère étoit instruite de mes assiduités auprès de Mlle
+B***[20]. Elle en fut inquiète, et craignit que l'amour ne ralentît en
+moi le goût et l'ardeur de l'étude. Ses tantes s'aperçurent qu'elle
+avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la
+cause. Dès lors ces bonnes femmes, présageant mon malheur, s'aigrirent à
+l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui
+faisant un crime d'être aimable à mes yeux. Un jour donc que ma mère me
+demandoit, l'une d'elles se détacha, vint me chercher dans la prairie,
+et, m'y ayant trouvé tête à tête avec l'objet de leur ressentiment, elle
+accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y
+épargner les mots d'indécence et de séduction. Après cet imprudent éclat
+elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante désolée,
+étouffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur
+mon âme l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon,
+pleurer à ses genoux, la supplier de mépriser, d'oublier cette injure:
+«Malheureuse! s'écrioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir
+séduit et de vouloir vous déranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je
+ne veux plus vous revoir!» À ces mots, elle s'en alla, et me défendit de
+la suivre.
+
+Je retournai chez moi, l'air égaré, les yeux en feu, la tête absolument
+perdue. Heureusement mon père étoit absent, et je n'eus pour témoin de
+mon délire que ma mère. En me voyant passer et monter dans ma chambre,
+elle fut effrayée de mon trouble; elle me suivit; je m'étois enfermé;
+elle me commanda d'ouvrir: «Ô ma mère! lui dis-je, dans quel état vous
+me voyez! Pardon! je suis au désespoir, je ne me connois plus, je me
+possède à peine. Épargnez-moi la honte de paroître ainsi devant vous.»
+J'avois le front meurtri des coups que je m'étois donnés de la tête
+contre le mûr. Quelle passion que la colère! J'en éprouvois pour la
+première fois la violence et le transport. Ma mère, éperdue elle-même,
+me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si
+douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule,
+accoururent; et celle qui n'osoit paroître, et qui venoit d'avouer sa
+faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit causé.
+
+Leur désolation, le déluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de
+moi, ces tendres et timides gémissemens que j'entendois, m'amollirent le
+coeur et firent tomber ma colère; mais j'étouffois, le sang avoit enflé
+toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mère trembloit pour mes
+jours. Sa mère, pendant la saignée, lui dit tout bas ce qui s'étoit
+passé, car inutilement me l'avoit-elle demandé à moi-même: «Une horreur!
+une barbarie!» étoient les seuls mots de réponse que j'avois pu lui
+faire entendre; lui en dire davantage eût été trop affreux pour moi dans
+ce moment. Mais, lorsque la saignée m'eut donné du relâche, et qu'un peu
+de calme eut changé ma furie en douleur, je fis à ma mère un récit
+fidèle et simple de mon amour, de la manière honnête et sage dont Mlle
+B*** y avoit répondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me
+faire de ne jamais se marier sans que ma mère y consentit. «Après cela,
+lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel déchirement pour le
+mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour
+moi! Ah! ma mère, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.--Hélas!
+c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon
+inquiétude sur cette liaison qui a troublé la tête à nos tantes; si tu
+ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner à ta mère.» À
+ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur.
+
+Pour lui obéir, je m'étois couché. L'effervescence de mon sang, quoique
+bien affoiblie, n'étoit point apaisée; tous mes nerfs étoient ébranlés,
+et l'image de cette fille intéressante et malheureuse, que je croyois
+inconsolable, étoit présente à ma pensée, avec les traits de la douleur
+les plus vifs et les plus perçans. Ma mère me voyoit frappé de cette
+idée, et mon coeur, encore plus ému que mon cerveau, tenoit mon sang et
+mes esprits dans un mouvement déréglé semblable à une ardente fièvre. Le
+médecin, à qui la cause en étoit inconnue, présageoit une maladie, et
+parloit de la prévenir par une seconde saignée. «Croyez-vous, lui
+demanda ma mère, que ce soir il soit temps encore?» Il répondit qu'il
+seroit temps. «Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-là j'aurai soin de
+lui.»
+
+Ma mère, en m'invitant à essayer de prendre quelque repos, me laissa
+seul, et, un quart d'heure après, elle revint accompagnée... de qui?
+Vous devez le prévoir, vous qui connoissez la nature. «Sauvez mon fils,
+rendez-le-moi, dit-elle à ma jeune maîtresse en l'amenant près de mon
+lit. Cet enfant vous croit offensée, apprenez-lui que vous ne l'êtes
+plus, qu'on vous a demandé pardon, et que vous avez pardonné.--Oui,
+Monsieur, je n'ai plus que des grâces à rendre à votre digne mère, me
+dit cette fille charmante, et il n'est point de déplaisir que ne me
+fissent oublier les bontés dont elle m'accable.--Ah! c'est à moi,
+Mademoiselle, d'être reconnoissant des soins de son amour, c'est à moi
+qu'elle rend la vie.» Ma mère fit asseoir au chevet de mon lit celle
+dont la vue et la voix répandoient dans mon âme un calmant si pur et si
+doux. Elle eut aussi la complaisance de paroître donner dans nos
+illusions, et, en nous recommandant à tous les deux la sagesse et la
+piété: «Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste;
+vous êtes bien nés l'un et l'autre, et l'amour même peut vous rendre
+plus dignes encore d'être heureux.--Voilà, me dit Mlle B***, des paroles
+bien consolantes et bien propres à vous calmer. Pour moi, vous le voyez,
+je n'ai plus aucune colère, aucun ressentiment dans l'âme. Celle de vos
+tantes dont la vivacité m'avoit blessée m'en a témoigné ses regrets; je
+viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui êtes si bon,
+ne l'embrasserez-vous pas?--Oui, de tout mon coeur», répondis-je; et,
+dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le
+soir, le médecin trouva mon pouls encore un peu ému, mais parfaitement
+bien réglé.
+
+Mon père, à son retour du petit voyage qu'il venoit de faire à Clermont,
+nous annonça qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma
+mère, pour continuer mes études et faire ma philosophie, mais pour
+apprendre le commerce. «C'est, lui dit-il, assez d'études et de latin:
+il est temps que je pense à lui donner un état solide. J'ai pour lui une
+place chez un riche marchand; le comptoir sera son école.» Ma mère
+combattit cette résolution de toute la force de son amour, de sa douleur
+et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon père sans le
+dissuader, j'obtins qu'elle cédât. «Laissez-moi seulement arriver à
+Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.»
+
+Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois été de l'avis
+de mon père, car le commerce, en peu d'années, pouvoit me faire un sort
+assez heureux; mais ni ma passion pour l'étude, ni la volonté de ma
+mère, qui, tant qu'elle a vécu, a été ma suprême loi, ne me permirent de
+prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me
+réserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en
+classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens
+seroit à lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut
+point entendre à cette composition, et il fallut opter entre le commerce
+et l'étude. «Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un
+travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas?
+Qu'exigeriez-vous d'un esclave?» Il me répondit qu'il dépendoit de moi
+d'aller être plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans
+le moment même, je pris congé de lui.
+
+Je n'avois pour toute richesse que deux petits écus que mon père m'avoit
+donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous que ma
+grand'mère, en me disant adieu, m'avoit glissées dans la main; mais la
+détresse où j'allois tomber étoit la moindre de mes peines. En quittant
+l'état que mon père me destinoit, j'allois contre sa volonté, je
+semblois me soustraire à son obéissance: me pardonneroit-il? ne
+viendroit-il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même,
+dans sa colère, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il
+pas ma mère d'avoir contribué à mon égarement? La seule idée des
+chagrins que je causerois à ma mère étoit un supplice pour moi. L'esprit
+troublé, l'âme abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière,
+dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me vint une
+pensée qui tout à coup changea pour moi la perspective de la vie et le
+rêve de l'avenir.
+
+Réconcilié avec moi-même, espérant l'être avec mon père par la sainteté
+du motif que j'avois à lui présenter, je commençai par me donner un
+gîte, en louant auprès du collège un cabinet aérien, où, pour meubles,
+j'avois un lit, une table, une chaise, le tout à dix sous par semaine,
+n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles
+un ustensile d'anachorète, et je fis ma provision de pain, d'eau claire
+et de pruneaux.
+
+Après m'être établi, et avoir fait le soir chez moi une collation
+frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'écrivis deux
+lettres: l'une à ma mère, où je lui exposois le refus inhumain que
+j'avois essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où,
+faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de
+ne pas s'opposer à la résolution qui m'étoit inspirée de me consacrer
+aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation
+étoit en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la
+Providence étoit si vive alors, que j'énonçai dans ma lettre à mon père
+l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à
+lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandois que son
+consentement et sa bénédiction.
+
+Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma
+route tracée par les anges, et rayonnante de lumières, comme l'échelle
+de Jacob. Mon père, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de piété.
+Il se laissa fléchir, et permit à ma mère de m'écrire qu'il adhéroit à
+mes saintes résolutions. En même temps, elle me fit passer quelques
+secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientôt je fus en état de
+les lui rendre tels que je les avois reçus.
+
+J'avois appris que le collège de Clermont, bien plus considérable que
+celui de Mauriac, faisoit seconder ses régens par des répétiteurs
+d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour
+y être admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collège,
+et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des
+régens.
+
+J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de
+Mauriac, j'y étois allé prendre l'attestation de mon régent de
+rhétorique; il me l'avoit donnée la plus complète qu'il avoit pu; et,
+après l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allois, les yeux
+encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui
+m'avoit si durement traité. «Vous voilà, Monsieur! me dit-il; d'où
+venez-vous?--Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire
+mes adieux.--Il vous aura donné sans doute une attestation
+favorable.--Oui, mon père, très favorable; et j'en suis bien
+reconnoissant.--Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en
+avoir pas besoin.--Hélas! mon père, je serois bien heureux de l'obtenir,
+mais je n'ose pas l'espérer.--Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je
+veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu.» J'entrai; il se mit
+à sa table; et, après avoir écrit une attestation plus exagérée en
+louanges que celle même de mon régent: «Lisez, dit-il en me la
+présentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en êtes pas content, je
+vous en donnerai une plus ample.» En la lisant, je me sentis accablé de
+confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les
+noms odieux que je lui avois donnés se présentèrent à ma pensée comme
+autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il étoit magnanime,
+plus j'étois confondu et humilié devant lui; enfin, mes yeux remplis de
+larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il étoit touché de mon
+repentir: «Vous me pardonnez donc, mon père?» lui dis-je avec transport,
+et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scènes qui nous sont
+personnelles ont pour nous un intérêt propre qui ne se fait sentir qu'à
+nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit été touchante même pour des
+indifférens.
+
+Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu'à les présenter au préfet du
+collège de Clermont, c'en étoit assez pour être envoyé en philosophie
+sur-le-champ et sans examen; mais ce n'étoit pas ce que je voulois. Un
+éloge en paroles, même le plus exagéré, ne fait qu'une impression vague;
+et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je
+voulus être examiné.
+
+Je m'adressai donc au préfet, et, sans lui dire d'où je venois, je lui
+demandai son agrément pour entrer en philosophie. «D'où êtes-vous? me
+demanda-t-il.--Je suis de Bort, mon père.--Et où avez-vous étudié?» Ici
+je me permis de biaiser un peu. «Je viens, lui répondis-je, d'avoir pour
+maître un curé de campagne.» Ses sourcils et ses lèvres laissèrent
+échapper un signe de dédain; et, ouvrant un cahier de thèmes, il me
+proposa d'en faire un où il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au
+trait de la plume et avec assez d'élégance. «Et vous avez, dit-il en le
+lisant, vous avez eu pour maître un curé de campagne?--Oui, mon
+père.--Ce soir, vous composerez en version.» Le hasard fit que ce fut un
+morceau de la harangue de Cicéron que j'avois vue en rhétorique; aussi
+fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thème avoit été fait.
+«Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un curé de
+campagne que vous avez étudié?--Vous devez bien le voir, lui
+dis-je.--Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en
+amplification.» Dans cet examen prolongé je crus apercevoir une
+curiosité qui m'étoit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas
+moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un écolier qui
+quitte ses parens pour aller au collège. Quoi de plus analogue à ma
+situation et aux affections de mon âme? Je me rappellerois encore
+l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mère. Ces mots
+dictés par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'éloquente
+simplicité, furent arrosés de mes larmes, et le préfet s'en aperçut.
+Mais ce qui l'étonna le plus (parce que la vérité même y ressembloit à
+l'invention), ce fut l'endroit où, m'élevant au-dessus de moi-même, je
+fis parler le jeune homme à son père du courage qu'il se sentoit pour
+devenir un jour, à force d'application et de travail, la consolation,
+l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre à ses autres enfans ce
+qu'il lui auroit coûté pour son éducation. «Et vous avez étudié chez un
+curé de campagne?» s'écria plus fort mon jésuite. Pour cette fois je
+gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. «Et les vers,
+reprit-il, ce curé de campagne vous a-t-il appris à les faire? Je
+répondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. «C'est ce que
+je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir
+avant la classe.» Le sujet des vers fut: _En quoi la feinte diffère du
+mensonge?_ C'étoit justement une excuse qu'il m'offroit peut-être à
+dessein.
+
+Je m'appliquai à faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un
+artifice innocent; un art ingénieux d'amuser pour instruire, et
+quelquefois un art sublime d'embellir la vérité même, et de la rendre
+plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prêtant un voile
+transparent et semé de fleurs. Dans le mensonge il me fut aisé de
+montrer la bassesse d'une âme qui trahit son sentiment ou sa pensée;
+l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altère, dénature
+la vérité, et dont le langage porte le caractère de la ruse et de la
+malice, de la fraude et de la noirceur.
+
+«À présent, dites-moi, reprit l'adroit jésuite, si c'est feinte ou
+mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un curé de campagne a été votre
+maître: car je suis presque sûr que c'est chez nous, à Mauriac, que vous
+avez étudié.--Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui
+dis-je, mon père, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention
+avoit été de vous tromper; mais, en différant de vous dire ce que vous
+savez à présent, je n'ai pas eu envie de vous le déguiser, ni de vous
+laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'être connu de vous mieux que par
+des attestations: j'en avois d'assez bonnes à vous produire, et les
+voici. Mais, sur ces témoignages et sans examen, vous m'auriez accordé
+ma première demande; et j'en avois une à vous faire bien plus
+essentielle pour moi. En étudiant, il faut que moi-même j'enseigne, et
+que vous ayez la bonté de me faire gagner ma vie en me donnant des
+écoliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai déjà trop coûté,
+je ne veux plus être un fardeau pour elle; et, en attendant que je
+puisse aller à son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout
+homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.--Eh! mon enfant,
+me dit-il, à votre âge, le moyen de se faire écouter, obéir, respecter
+parmi ses pareils? Vous avez à peine quinze ans.--Il est vrai; mais, mon
+père, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous
+qu'il n'avance pas l'autorité de la raison et la maturité de l'âge?
+Essayez de mon caractère, et vous le trouverez peut-être assez grave
+pour faire oublier mes quinze ans.--Je verrai, me dit-il, je
+consulterai.--Non, mon père, il n'y a point à consulter. Il faut dès à
+présent me mettre sur la liste des répétiteurs du collège et me donner
+des écoliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir,
+j'ose vous en répondre, et vous serez content de moi.» Il me le promit,
+quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai étudier
+en logique.
+
+Dès le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris
+quelque connoissance de moi. La _Logique de Port-Royal_, et l'habitude
+de parler latin avec mon curé de campagne, me donnoient sur mes
+camarades une avance considérable. Je me hâtai de me produire, et ne
+négligeai rien pour être remarqué. Cependant les semaines s'écouloient
+sans que le préfet me donnât aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre
+importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son
+passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais à peine étois-je
+aperçu. Même il sembloit que, n'ayant rien de bon à m'annoncer, il
+feignît de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon
+cabinet, voisin des nues, me livrant à mes réflexions, je faisois en
+pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain.
+
+Une bonne petite Mme Clément, qui logeoit au-dessous de moi, et qui
+avoit une cuisine, fut curieuse de savoir où étoit la mienne. Elle me
+vint voir un matin. «Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez
+vous à l'heure des repas, et vous êtes seul, et vous êtes sans feu, et
+personne après vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquiète sur votre
+situation.» Je lui avouai que, pour le moment, je n'étois pas fort à mon
+aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi
+vivre; que j'étois en état de tenir une école, et que les Pères jésuites
+vouloient bien s'occuper de moi. «Bon! me dit-elle, vos Pères jésuites!
+ils ont bien autre chose en tête! Ils vous berceront de promesses, et
+ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de
+l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils
+feront pour vous plus qu'ils n'auront promis.» Je n'ai pas besoin de
+vous dire que je parlois à une janséniste. Sensible à l'intérêt qu'elle
+prenoit à moi, je parus disposé à suivre ses conseils, et je lui
+demandai quelques instructions sur les Pères de l'Oratoire. «Ce sont, me
+dit-elle, des gens de bien que les jésuites détestent et qu'ils
+voudroient anéantir. Mais il est l'heure de dîner, venez manger ma
+soupe: je vous en dirai davantage.» J'acceptai son invitation; et,
+quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de
+meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur
+qu'elle me fit boire ranimèrent tous mes esprits. Là j'appris dans une
+heure tout ce que j'avois à savoir de l'animosité des jésuites contre
+les oratoriens, et de la jalouse rivalité de l'un et l'autre collèges.
+Ma voisine ajouta que, si j'allois à Riom, j'y serois bien recommandé.
+Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de
+ses intentions et de mes espérances, j'allai voir le préfet. C'étoit un
+jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me
+demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader
+ce que m'avoit dit ma voisine. «Je viens, mon père, lui répondis-je,
+prendre congé de vous.--Vous vous en allez?--Oui, mon père, je m'en vais
+à Riom, où les Pères oratoriens me donneront dans leur collège autant
+d'écoliers que j'en voudrai.--Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous,
+élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge!--Hélas! c'est à regret;
+mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons
+pères...--Ces bons pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer
+les jeunes gens crédules comme vous; mais soyez bien sûr, mon enfant,
+qu'ils n'ont ni le crédit ni le pouvoir que nous avons.--Ayez donc, mon
+père, celui de me donner à travailler pour vivre.--Oui, j'y pense, je
+m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir à vos
+besoins.--Qu'appelez-vous, mon père, pourvoir à mes besoins? Apprenez
+que ma mère se priveroit de tout plutôt que de souffrir qu'un étranger
+vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, même de ma
+famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande à subsister.
+Donnez-m'en les moyens vous-même, ou je vais les chercher
+ailleurs.--Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le défends.
+Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir
+ensemble.» Et de ce pas il me mena chez mon professeur. «Savez-vous, lui
+dit-il, mon père, ce que va devenir cet enfant-là? On l'appelle à Riom.
+Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte.
+Il va se perdre, et c'est à nous de le sauver.» Mon professeur prit feu
+dans cette affaire encore plus vivement que le Père préfet. Ils dirent
+l'un et l'autre des merveilles de moi à tous les régens du collège; dès
+lors ma fortune fut faite; j'eus une école, et, dans un mois, douze
+écoliers, à quatre francs par tête, me firent un état au-dessus de tous
+les besoins. Je fus bien logé, bien nourri, et à Pâques j'eus les moyens
+de me vêtir décemment en abbé, ce dont j'avois le plus d'envie, soit
+pour mieux assurer mon père de la sincérité de ma vocation, soit pour
+avoir dans le collège une sérieuse existence.
+
+Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, à qui j'allai dire ce qu'on
+faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. «Ah! je
+serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller à Riom. C'est
+là qu'on fait de bonnes et de saintes études.» Je la priai de me garder
+ses bontés en cas de besoin, et, même dans mon opulence, j'allai la
+revoir quelquefois.
+
+Mon habit ecclésiastique, les bienséances qu'il m'imposoit, et de plus
+cet ancien désir de considération personnelle que l'exemple d'Amalvy
+m'avoit laissé dans l'âme, eurent pour moi d'heureux effets, et
+singulièrement celui de me rendre sévère et réservé dans mes liaisons de
+collège. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un
+petit nombre: nous étions quatre, et toujours les mêmes, dans nos
+parties de plaisir, c'est-à-dire de promenade. À frais communs, et à peu
+de frais, nous étions abonnés pour nos lectures avec un vieux libraire;
+et, comme les bons livres sont, grâce au Ciel, les plus communs, nous
+n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands poètes,
+les meilleurs écrivains du siècle dernier, quelques-uns du siècle
+présent, car le libraire en avoit peu, se succédoient de main en main;
+et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit
+recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en conférences sur
+nos lectures. Dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de
+plaisance de l'évêché; nous eûmes le bonheur de voir le vénérable
+Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre,
+la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa
+voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge.
+
+Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une
+communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment
+agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est
+personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme,
+d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son
+génie. C'étoit ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri, et
+dans ces yeux qui alloient s'éteindre, je croyois démêler encore
+l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute
+quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venois d'être enchanté
+à la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui
+faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait répandre.
+
+Après un travail excessif, durant mon année de logique, ayant eu, sans
+compter mes études particulières, trois autres classes, soir et matin, à
+faire avec mes écoliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce
+ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus
+devant mon père, bien vêtu, les mains pleines de petits présens pour mes
+soeurs, et avec quelque argent de réserve. Ma mère, en m'embrassant,
+pleura de joie; mon père me reçut avec bonté, mais froidement; tout le
+reste de la famille fut comme enchanté de me voir.
+
+Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus,
+bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paroître à ses
+yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui étois pas infidèle,
+mais j'étois inconstant: c'en étoit bien assez. Je ne savois comment me
+conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat.
+«Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous témoigner du dépit, de la
+colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du
+dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime
+la plus tendre, et de traiter avec des ménagemens infinis un coeur que
+vous avez blessé.»
+
+Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec réserve et bienséance;
+seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier.
+Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas
+laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux.
+
+La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la
+première. Mon école étoit augmentée, j'y donnois tous mes soins; et, de
+plus, destiné à soutenir des thèses générales, il fallut prendre de
+longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer.
+
+Ce fut le jour où je venois de terminer, par cet exercice public, le
+cours de ma philosophie, que j'appris l'événement funeste qui nous
+plongeoit, ma famille et moi, dans un abîme de douleur.
+
+Après mes thèses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la
+chambre du professeur, une collation qu'auroit dû animer la joie; et,
+dans les félicitations qui m'étoient adressées, je ne vis que de la
+tristesse. Comme j'avois assez bien résolu les difficultés qu'on m'avoit
+proposées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur
+lui-même, n'eussent pas un air plus content. «Ah! si j'avois bien fait,
+leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.--Hélas! mon cher
+enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde,
+cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel qu'elle n'eût pour
+cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un
+malheur bien plus cruel qui me reste à vous annoncer: vous n'avez plus
+de père.» Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans
+couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulois partir
+sur-le-champ pour aller sauver du désespoir ma pauvre mère; mais, sans
+guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut
+attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues à faire sur un
+cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'étoit possible, je
+n'allois que très lentement. Durant ce funèbre voyage, une seule pensée,
+un seul tableau présent à mon esprit, l'avoit occupé sans relâche, et
+toutes les forces de mon âme s'étoient réunies pour en soutenir
+l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le
+voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.
+
+J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je
+me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mélange de voix
+gémissantes, se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient
+m'ouvrir, et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée,
+mère, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à
+des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et
+déchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve,
+sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout à coup en moi.
+Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avois à soulever
+un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras,
+mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec
+l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse,
+sans verser une larme, moi qui pleure facilement: «Ma mère, mes frères,
+mes soeurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions;
+ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un père; vous
+en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'être: j'en
+embrasse tous les devoirs, et vous n'êtes plus orphelins.»
+
+À ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amères,
+coulèrent de leurs yeux. «Ah! s'écria ma mère en me pressant contre son
+coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu!» Et mes frères,
+mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mère, tombèrent à genoux. Cette
+scène touchante auroit duré le reste de la nuit, si j'avois pu la
+soutenir. J'étois accablé de fatigue; je demandai un lit. «Hélas! me dit
+ma mère, il n'y a dans la maison que le lit de...» Ses pleurs lui
+coupèrent la voix. «Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans
+répugnance.»
+
+J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs étoient trop ébranlés. Toute
+la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement
+empreinte dans mon âme que s'il avoit été présent. Je croyois
+quelquefois le voir réellement. Je n'en étois point effrayé; je lui
+tendois les bras, je lui parlois. «Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je,
+que n'êtes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre,
+et me dire du moins si vous êtes content de moi!» Après cette longue
+insomnie et ce pénible rêve qui n'étoit pas un songe, il me fut doux de
+voir le jour. Ma mère, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit
+attendre mon réveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle
+vint, et fut effrayée de la révolution qui s'étoit faite en moi. Ma peau
+sembloit avoir été teinte dans le safran.
+
+Le médecin, qu'elle appela, lui dit que c'étoit là un effet des grandes
+douleurs concentrées, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus
+redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. «Un voyage, une
+absence, et le plus tôt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus
+sûr remède que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas
+comme une dissipation: les grandes douleurs y répugnent; il faut, à leur
+insu, tâcher de les distraire, et les tromper pour les guérir.»
+
+Le vieux curé qui m'avoit donné des leçons au temps des vacances
+s'offrit à m'attirer chez lui, au centre du diocèse où étoit son
+presbytère, et à m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma santé.
+Mais il falloit à ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention
+où j'étois moi-même de prendre la tonsure, des mains de mon évêque,
+avant d'aller plus loin: car l'une de mes espérances étoit l'heureux
+hasard d'un bénéfice simple que je tâcherois d'obtenir.
+
+«Je vais, me dit ma mère, employer cette année à éclaircir et à régler
+les affaires de la maison. Toi, mon fils, hâte-toi d'entrer dans la
+carrière où Dieu t'appelle: fais-toi connoître de notre saint évêque et
+demande-lui ses conseils.»
+
+Le médecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le
+plaisir même. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison
+paternelle étoit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de
+peine à la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que
+j'avois amassés, ma mère me permit d'en laisser trois dans le ménage;
+et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de
+Saint-Bonet.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces
+mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de
+Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile;
+le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs
+rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son
+abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le
+gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune
+famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y
+répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux,
+la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y
+étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne,
+après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon
+père, avoit besoin de ce repos.
+
+Mon curé avoit quelques livres analogues à son état, qui alloit être le
+mien. Je me destinois à la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me
+faisoit goûter celle des livres saints, et, dans les pères de l'Église,
+il me montroit de bons exemples de l'éloquence évangélique. L'esprit de
+ce vieillard, naturellement gai, ne l'étoit avec moi qu'autant qu'il le
+falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire
+mélancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible à
+la joie. Elle venoit deux fois par mois présider, avec l'amitié, aux
+dîners que faisoient ensemble les curés de ce voisinage, et qu'ils se
+donnoient tour à tour. Admis à ces festins, ce fut là que je pris par
+émulation le goût de notre poésie. Presque tous ces curés faisoient des
+vers françois et s'invitoient par des épîtres, dont l'enjouement et le
+naturel me charmoient. Je fis, à leur imitation, quelques essais
+auxquels ils daignèrent sourire. Heureuse société de poètes, où l'on
+n'étoit point envieux, où l'on n'étoit point difficile, et où chacun
+étoit content de soi-même et des autres, comme si c'eût été un cercle
+d'Horaces et d'Anacréons!
+
+Ce loisir n'étoit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je
+m'étois approché de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais
+l'évêque[22] ne la donnoit en cérémonie qu'une fois l'an, et le moment
+en étoit passé. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur
+particulière. J'aimai mieux me soumettre à la règle commune; en voici la
+raison. La cérémonie de la tonsure étoit tous les ans précédée d'une
+retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le
+caractère des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualités et
+les talens qu'ils annonçaient, pour en rendre compte à l'évêque. J'avois
+besoin d'être recommandé, et pour cela d'être aperçu, nommé, distingué
+dans la foule. _Nécessité l'ingénieuse_ me conseilla de me ménager cette
+occasion d'être connu des sulpiciens et de mon évêque; mais six mois
+d'attente et de séjour chez mon pauvre curé lui auroient été trop
+onéreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins,
+le marquis de Linars[23], me fit témoigner, par son prieur, l'extrême
+désir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos à un
+petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont
+l'instruction avoit été jusque-là négligée. Je fis consentir mon curé,
+et puis je consentis moi-même à ce qui m'étoit proposé. Je n'ai qu'à me
+louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honoré dans
+cette maison distinguée, où toute la noblesse du pays abondoit. La
+marquise elle-même, Mortemart de naissance, élevée à Paris, un peu haute
+de caractère, étoit bonne et simple avec moi, parce que j'étois auprès
+d'elle naturel avec bienséance et respectueux sans façon, caractère qui
+m'a toujours mis à mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a
+été mécontent.
+
+Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au
+séminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois
+sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le
+silence, qui régnoient parmi nous, et les exercices de piété dont on
+nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables à mes vues; mais,
+lorsque je désespérois de pouvoir me faire connoître, l'occasion s'en
+offrit d'elle-même. Nous avions, deux fois le jour, une heure de
+récréation dans un petit jardin planté de tilleuls en allées; mes
+camarades s'y amusoient à jouer au petit palet, et moi, à qui le jeu ne
+plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint
+à moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en
+société avec mes camarades. Je lui répondis que j'étois le moins jeune,
+et qu'à mon âge on étoit bien aise d'avoir quelques momens à soi pour
+recueillir, classer et ranger ses idées; que j'aimois à me rendre compte
+de mes études, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de
+mémoire, je ne pouvois y suppléer qu'à force de méditation. Cette
+réponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir où j'avois fait
+mes classes, quel système j'avois soutenu dans mes thèses, et pour quel
+genre de lecture je me sentois le plus de goût. Je répondis à tout cela.
+Vous pensez bien qu'un directeur du séminaire de Limoges ne s'attendoit
+pas, en interrogeant un écolier de dix-huit ans, à trouver en lui un
+grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui paroître
+un petit trésor.
+
+Je présumai bien du succès de mon début, lorsque le soir, à l'heure de
+la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut là
+que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur réelle.
+J'avois dit que mon goût de prédilection étoit pour l'éloquence, et
+j'avois rapidement nommé ceux de nos orateurs chrétiens que j'admirois
+le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer
+distinctement leurs divers caractères, citer de chacun les endroits qui
+m'avoient le plus frappé d'étonnement, ou rempli d'émotion, ou ravi par
+l'éclat et le charme de l'éloquence. Les deux hommes dont je parlai avec
+le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me
+manqua pour me développer; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai
+leur éloge. J'avois tous leurs plans dans ma tête; les extraits que
+j'avois écrits de leurs sermons m'étoient présens; leurs exordes, leurs
+divisions, leurs plus beaux traits, jusqu'à leurs textes, me revenoient
+en foule. Ah! je puis dire que ce jour-là ma mémoire me servit bien; au
+lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs,
+et tous les trois, après m'avoir écouté en silence, s'en allèrent comme
+étourdis.
+
+Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittèrent plus aux heures de
+la promenade) s'étendit plus vaguement sur les plus belles oraisons
+funèbres de Bossuet et de Fléchier, sur quelques sermons de La Rue[24],
+sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par
+coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des poètes. Je convins que
+j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. «Et le
+tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je
+m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est
+de lui qu'il avoit appris à parler au coeur avec tant d'onction et de
+charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fénelon, l'auteur du
+_Télémaque_, n'eût pas lu et relu vingt fois dans l'_Énéide_ les amours
+de Didon?»
+
+À propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs,
+qui ne savoient pas combien, grâce à mon infortune, je devois être imbu
+de cette vieille latinité, furent surpris de voir comme j'en étois
+plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la
+répandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et
+j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en
+accabler.
+
+Je finis par un étalage de ma fraîche érudition de Saint-Bonet. Les
+livres de Moïse et ceux de Salomon avoient déjà passé sur le tapis; j'en
+étois aux saints pères lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la
+tonsure. Ce jour-là donc, après notre initiation à l'état
+ecclésiastique, nous allâmes, conduits par nos trois directeurs, rendre
+nos devoirs à l'évêque. Il nous reçut tous avec une égale bonté; mais,
+au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le
+coeur me tressaillit.
+
+«Mon enfant, me dit-il, vous ne m'êtes pas inconnu; votre mère vous a
+recommandé à moi. C'est une digne femme que votre mère, et j'en fais
+grand cas. Où vous proposez-vous d'aller achever vos études?» Je
+répondis que je n'avois encore aucun dessein pris là-dessus; que je
+venois d'avoir le malheur de perdre mon père; que ma famille, nombreuse
+et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tâcher de voir quelle
+université pourroit me procurer, durant le cours de mes études, le moyen
+d'exister et d'aller au secours de ma mère et de nos enfans. «Et de vos
+enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je
+suis pour eux un second père; et, si je ne meurs à la peine, je me suis
+bien promis d'en remplir les devoirs.--Écoutez, me dit-il, j'ai pour ami
+l'archevêque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prélats; je puis
+vous adresser à lui; et, s'il veut bien, comme je l'espère, avoir égard
+à ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille,
+qu'à mériter qu'il vous protège, en usant bien des dons que le Ciel vous
+a faits.» Je rendis grâces à mon évêque de ses bonnes intentions; mais
+je lui demandai le temps d'en instruire ma mère et de la consulter, ne
+doutant pas qu'elle n'y fût sensible autant que je l'étois moi-même.
+
+Mon bon curé, de qui j'allai prendre congé, fut transporté de joie en
+apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il
+dit, s'il avoit pu prévoir que cet archevêque de Bourges seroit grand
+aumônier, cardinal, ministre de la feuille des bénéfices, et que
+l'éloquence, à laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous
+ce ministère les occasions les plus intéressantes de se signaler à la
+cour? Il est certain que, pour un jeune ecclésiastique qui, avec
+beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi
+une belle carrière. Une vaine délicatesse, une plus vaine illusion
+m'empêcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se
+noue et se dénoue la trame de nos destinées, et de combien de fils
+déliés et fragiles le tissu en est composé.
+
+Arrivé à Linars, j'écrivis à ma mère que je venois de prendre la tonsure
+sous de favorables auspices; que j'avois reçu de l'évêque les plus
+touchantes marques de bonté; qu'au plus tôt j'irois l'en instruire. Le
+même jour je reçus d'elle un exprès avec une lettre presque effacée de
+ses larmes. «Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie
+de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frère du marquis,
+et capitaine au régiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur,
+marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dégager mon fils. Ô
+mon Dieu! est-ce bien là le fils que vous m'aviez donné!»
+
+Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit
+fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans
+deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce
+qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie
+ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du
+chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la
+cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas
+croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire
+voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune
+insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter
+les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice
+moi-même.
+
+Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et,
+quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment
+pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut
+impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de
+mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque
+j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le
+comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller
+pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en
+homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à
+vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre
+famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu
+calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se
+jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son
+anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau
+l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui
+protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle
+est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer
+vous-même.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu
+à ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir;
+je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues
+m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens,
+vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui
+délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que
+votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous
+auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est
+répandu.--Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un
+pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que
+vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus
+honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a
+fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la
+consoler; elle a besoin de vous revoir.»
+
+Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal
+qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je
+partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et
+sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins
+de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et
+la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je
+vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où
+j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit
+aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes
+pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un
+garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel
+hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez
+l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui
+demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village
+qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien
+me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin
+de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez
+bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait
+pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de
+paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas
+davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort.
+
+Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris
+que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et,
+quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans
+cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la
+messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me
+dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis,
+un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et
+jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée.
+J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me
+fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non
+dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en
+seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui.
+Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa
+nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de
+Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de
+charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à
+l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses
+soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans
+l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort.
+Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des
+forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous
+aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons,
+ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de
+ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous
+renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit
+bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel
+point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me
+revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans
+ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez,
+me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une
+soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On
+le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien
+prendre à moi.--Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est
+bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout
+le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.»
+Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et
+mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.
+
+Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce
+presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve
+Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus
+je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par
+mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour
+où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu
+remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval.
+
+Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui
+donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au
+moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler.
+«Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de
+votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi
+madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.»
+
+À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour
+nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère
+l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne.
+Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous
+parlerons souvent de vous.»
+
+Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me
+voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en
+effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit
+mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés
+hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois
+venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi
+lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de
+valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se
+rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés
+que de mes affaires.
+
+La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle
+m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour
+moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent,
+mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige
+encore à revenir sur le passé.
+
+J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les
+jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des
+plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible
+qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la
+souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé.
+
+Dans le peu de loisirs que j'avois à Clermont, je m'étois fait un
+amusement du dessin, et, comme j'en avois le goût, l'on m'en supposoit
+le talent. J'avois l'oeil juste et la main sûre; il n'en falloit pas
+davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprès du recteur.
+«Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez à dessiner
+l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui
+de notre collège; examinez bien l'édifice, et, après en avoir exactement
+tracé l'enceinte, figurez-en l'élévation. Apportez-y le plus grand soin,
+car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.»
+
+Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme
+l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir
+voulu trop bien faire, je fis très mal. L'une des ailes du bâtiment
+avoit un étage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette
+inégalité choquante, et je la corrigeai en élevant une aile comme
+l'autre. «Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai
+rendu, lui dis-je, mon père, l'édifice régulier.--Et c'est précisément
+ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destiné à montrer le contraire,
+d'abord au père confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi
+lui-même: car il s'agit d'obtenir des fonds pour élever l'étage qui
+manque à l'une des deux ailes.» Je m'en allai bien vite corriger ma
+bévue, et, quand le recteur fut content: «Voulez-vous bien, mon père, me
+permettre, lui dis-je, une observation? Ce collège qu'on vient de vous
+bâtir est beau, mais il n'y a point d'église. Vous y dites la messe dans
+une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oublié l'église?» Le
+jésuite sourit de ma naïveté. «Votre observation, me dit-il, est très
+juste; mais vous avez dû remarquer aussi que nous n'avons point de
+jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis étonné.--N'en soyez plus en
+peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon père? je n'y vois
+point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer à cheval
+qui ferme l'enceinte du collège, vous ne voyez pas cette église des
+Pères augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon père?--Eh
+bien! ce jardin, cette église, seront les nôtres, et c'est la Providence
+qui semble les avoir placés si près de nous.--Mais, mon père, les
+augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église?--Au contraire, ils
+auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne
+leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise! et, en les délogeant, nous
+saurons les dédommager.--Vous délogerez donc les Pères augustins?--Oui,
+mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un
+hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de
+repos.--Rien n'est plus juste, assurément; mais je cherche où vous
+logerez les Pères augustins.--N'en ayez point d'inquiétude: ils auront
+le couvent, l'église et le jardin des Pères cordeliers. N'y seront-ils
+pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là?--Fort bien! mais
+que deviennent les Pères cordeliers?--Je me suis attendu à cette
+objection, et il est juste que j'y réponde: Clermont et Mont-Ferrand
+faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et
+Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on
+Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu'à Mont-Ferrand les cordeliers ont
+un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas nécessaire
+qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer
+ceux de Clermont à Mont-Ferrand on ne fait du mal à personne, et nous
+voilà, sans préjudice pour autrui, possesseurs de l'église, du jardin,
+du couvent de ces bons Pères augustins, qui nous sauront gré de
+l'échange, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon
+enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais
+vous n'y êtes pas étranger, et je me plais, dès à présent, à vous
+regarder comme étant l'un des nôtres.»
+
+Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Blaise Pascal
+auroit trouvé le mot pour rire, et qui ne me parut que sincère et naïf.
+Ce que j'en infère aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention
+préméditée que le professeur de rhétorique de Clermont, le P.
+Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller à Toulouse, vint me
+demander à dîner.
+
+Ma bonne mère, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi,
+le reçut de son mieux; et, pendant le dîner, il la rendit heureuse, en
+lui exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. À l'entendre, mes
+écoliers étoient distingués dans leurs classes, et il étoit aisé de
+reconnoître, en lisant les devoirs, ceux qui avoient passé sous mes
+yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive,
+mais je n'en voyois pas le but.
+
+Vers la fin du repas, ma mère, selon l'usage du pays, nous ayant laissés
+seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «À présent, me dit-il,
+parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route
+allez-vous prendre?» Je lui confiai les avances que mon évêque m'avoit
+faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il
+m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. «Je ne sais pas, me dit-il
+enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres.
+Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de
+docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu
+d'y prendre des grades, vous allez vous y dégrader. Ensuite... mais ceci
+est un article trop délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne
+peut dire qu'à son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de
+m'expliquer si librement.» Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en
+attendoit. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis-je, que je
+vous saurai gré de m'avoir parlé à coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il,
+et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de
+vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous
+rien d'assuré que des dégoûts.--Et quels dégoûts? lui demandai-je avec
+étonnement.
+
+--Votre évêque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses
+intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis
+persuadé. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la
+dépendance et à la merci de cet archevêque de Bourges? Durant vos cinq
+années de théologie et de séminaire, vous serez à sa pension et vous
+vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille
+de quelques secours charitables (ces mots me glacèrent les sens); mais,
+vous et votre mère, êtes-vous faits pour être sur la liste de ses
+aumônes? et en êtes-vous réduits là?--Assurément non,
+m'écriai-je.--C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce que
+l'on vous propose, ce que l'on vous fait espérer.--Il me semble, lui
+dis-je, que l'Église a des biens dont la dispensation est remise aux
+évêques, des biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont
+seulement ils disposent; et ces biens-là, ces bénéfices, on peut les
+recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est là, me dit-il,
+l'appât dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à
+quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez
+pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protégés
+ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur
+échappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'état de
+dépendance et d'asservissement où ils tiennent ces malheureux. Ils
+donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais, si
+le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien
+chèrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des épines
+où je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, chargé d'une
+famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que
+me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous
+mettre en position de vous protéger vous-même, et non pas d'être
+protégé. Je connois un état où tout homme qui se distingue a du crédit
+et des amis puissans. Cet état, c'est le mien. Toutes les voies de la
+fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais
+elles sont toutes ouvertes à tout ce qui nous appartient.--Vous me
+conseillez donc de me faire jésuite?--Oui, sans doute! et bientôt, par
+des moyens qui nous sont connus, votre mère sera tranquille, ses enfans
+seront élevés, l'État lui-même en prendra soin; et, lorsque arrivera le
+temps de les pourvoir, il n'est point de facilités que nos relations ne
+vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges
+ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société
+puissante; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y
+être affiliés.--J'ai regardé, lui dis-je, votre société comme une source
+de lumières; et, pour un homme qui veut s'instruire et développer ses
+talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de
+vivre au milieu de vous; mais dans vos règlemens deux choses me
+répugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par
+enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux
+ans d'épreuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les
+basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé.»
+En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tête du jésuite
+s'exaltoit en jactance de la considération dont jouissoit sa compagnie,
+et de l'éclat qui en rejaillissoit sur les individus. «Rien, disoit-il,
+n'est comparable aux agrémens dont jouit dans le monde un jésuite, homme
+de mérite: tous les accès lui sont faciles; partout l'accueil le plus
+favorable, le plus flatteur, lui est assuré.» Son éloquence fut si
+pressante qu'à la fin elle m'entraîna.
+
+«Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évêque. Le reste demande
+un peu plus de réflexion. Mais je compte aller à Toulouse; et là, si ma
+mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils.»
+
+Je communiquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément
+d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle
+eut la même délicatesse et la même fierté que moi, et nos deux lettres à
+mon évêque furent écrites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de
+la consulter sur le dessein de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le
+courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette
+consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit être éloigné
+l'un de l'autre. Je me réservai de lui écrire, et je me rendis à
+Toulouse, irrésolu moi-même encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je
+qu'en chemin je manquai encore ma fortune?
+
+Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont à
+Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses
+mulets, et lui, le plus souvent à pied, cheminoit à côté de moi.
+«Monsieur l'abbé, me dit-il, vous serez obligé de passer chez moi
+quelques jours, car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez
+ce temps-là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et
+pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole.» La
+commission étoit délicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en
+chargeai volontiers.
+
+Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un
+homme qui trottoit sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt
+la pluie, tantôt la neige sur le corps, et par les chemins les plus
+rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je
+vis une maison commode, bien meublée, d'une propreté singulière, et
+qu'une espèce de soeur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant
+de Pierre (c'étoit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son
+père. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de
+l'aisance. Le gigot étoit tendre et le vin excellent. La chambre que
+l'on me donna avoit, dans sa simplicité, presque l'élégance du luxe.
+Jamais je n'avois été si mollement couché. Avant de m'endormir, je
+réfléchis sur ce que j'avois vu. «Est-ce, dis-je en moi-même, pour
+passer quelques heures de sa vie à son aise que cet homme en tracasse et
+consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse
+tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont
+il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille
+unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme
+elle est, s'est-elle vêtue en dévote? Pourquoi cet habit gris, ce linge
+plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces
+cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie
+teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces
+bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour!» Sur
+ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de
+déjeuner avec la dévote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de
+mon sommeil. «Il a été fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas été
+tranquille, et les songes l'ont agité. Et vous, Mademoiselle, avez-vous
+bien dormi?--Pas mal, grâce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi
+des rêves?» Elle rougit, et répondit qu'elle rêvoit bien rarement. «Et,
+quand vous rêvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en
+souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais
+point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous
+en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux
+ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les
+vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge
+grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien
+dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux
+ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue
+vermeille; aucun pli ne gâte leur taille; une étroite ceinture en marque
+et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lis et une jolie main avec
+ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche
+unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément.
+Mais, quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles
+dans le ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue, de les y voir si mal
+placées.--Où les voyez-vous donc placées? demanda-t-elle avec
+embarras.--Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît
+encore bien davantage) auprès des pères capucins.--Auprès des pères
+capucins! s'écria-t-elle en fronçant le sourcil.--Hélas! oui, presque
+délaissées, tandis que d'augustes mères de famille, environnées de leurs
+enfans qu'elles ont élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus
+bienheureux déjà sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consolés et
+réjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une
+place éminente, en vue à tout le ciel, et toutes brillantes de
+gloire.--Et les abbés, demanda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on
+mis?--S'il y en a, répondis-je, on les aura peut-être aussi nichés dans
+quelque coin éloigné de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle,
+et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux
+voisins.»
+
+Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il
+n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de
+mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce
+pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont
+elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien
+pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur
+l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez
+d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé
+finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux
+orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance
+que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille
+pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce
+j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que
+chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement
+et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me
+montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a
+qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore
+pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous
+voulez et si vous lui faites vouloir.»
+
+Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté.
+L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme
+Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse.
+«Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en
+passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma
+vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la
+force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me
+roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de
+vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura
+mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi
+pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a
+déjà cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre
+âge!--Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils
+d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que
+ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en
+gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je
+l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il
+dépendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est
+pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez
+émoustillée.--Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable,
+et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la
+nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit
+bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup,
+et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra
+plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a
+plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans
+le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges;
+et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de
+lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction
+s'accomplit.
+
+Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien
+avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous
+connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé;
+dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je
+fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire
+aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le
+trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait,
+si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en
+quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma
+résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui
+demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de
+recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le
+quittant j'écrivis.
+
+La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage
+et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit
+rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle
+n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond,
+l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit
+de jésuite.
+
+_Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez à moi? Vous
+ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes
+enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un
+étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que,
+si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans
+l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a
+pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut
+partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne
+vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne
+vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des
+inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état
+d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les
+règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont
+d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la
+vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête
+et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher
+à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment
+où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de
+relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous
+meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de
+ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre,
+lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces
+résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs,
+votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de
+vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature;
+pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai
+sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se
+méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober
+un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel,
+impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là,
+dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui
+jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a
+donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre
+un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque
+n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos
+desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux
+croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point
+cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je
+tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances.
+Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été
+foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre,
+baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui
+l'ont un moment égaré._
+
+Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa
+lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée
+de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller
+dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour
+l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui
+m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré
+de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège
+favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de
+toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de
+philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.
+
+Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes
+grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner
+les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune
+que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur
+appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec
+moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands
+garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui
+fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa
+barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de
+savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une
+espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens
+faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient
+de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont
+adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils
+m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.»
+
+On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis
+distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes
+fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le
+maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma
+présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que
+Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de
+la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des
+classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se
+pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous
+mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop
+familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que,
+de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et
+de l'air moqueur par où elle avoit commencé.
+
+Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut
+que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon.
+
+J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant
+chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il
+est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une
+espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la
+sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit
+réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec
+soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui
+devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon
+objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes
+jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout,
+appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si
+l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les
+bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant
+d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce
+cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales
+et les points les plus éminens.
+
+Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi qu'avoient mes bernardins,
+et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis
+de chaire. Cette première espièglerie m'avoit trop bien réussi pour ne
+pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiois donc tous les jours
+la leçon que j'allois dicter; et, en la dictant de mémoire, j'avois
+l'air de produire et de composer sur-le-champ. À quelque temps de là,
+Morin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont
+on parleroit d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il
+voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fût dicté de
+tête, je lui répondis par une sentence d'Horace et que Boileau a
+traduite ainsi:
+
+ Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
+ Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.
+
+Ainsi, chez les Gascons, je débutai par une gasconnade; mais elle
+m'étoit nécessaire, et il arriva que, le professeur bernardin étant venu
+prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'écoliers qui
+s'adressoient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la
+fortune vint encore au-devant de moi.
+
+Il y avoit à Toulouse un hospice fondé pour les étudians de la province
+du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte-Catherine[29],
+les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq
+années de grades. Lorsqu'une de ces places étoit vacante, les titulaires
+y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de
+ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi.
+Dans ce collège, où la liberté n'avoit pour règle que la décence, chacun
+vivoit à sa manière; le portier et le cuisinier étoient payés à frais
+communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus
+grande partie du fruit de mon travail; et cette épargne, qui suivoit
+tous les ans l'accroissement de mon école, devint assez considérable
+pour commencer à mettre mes parens à leur aise. Mais, tandis que la
+fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me
+préparoit les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque
+temps de prospérité.
+
+En feuilletant par hasard un recueil des pièces couronnées à l'Académie
+des Jeux Floraux, je fus frappé de la richesse des prix qu'elle
+distribuoit: c'étoient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas
+émerveillé de même de la beauté des pièces qui remportoient ces prix, et
+il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer
+à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit
+elle-même à les recevoir de ma main. De là me vint l'idée d'être poète.
+Je n'avois point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite
+faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces règles; et, par les
+conseils du libraire, j'acquis en même temps un exemplaire des _Odes_ de
+Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis
+à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je
+m'arrêtai fut l'invention _de la poudre à canon_. Je me souviens qu'elle
+commençoit par ces vers:
+
+ Toi qu'une infernale Euménide
+ Pétrit de ses sanglantes mains.
+
+Je ne revenois pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je
+la récitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et,
+en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportât
+le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant
+honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis
+à Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait
+avec quelle bonté Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonçoient
+par quelque talent pour la poésie: le Parnasse françois étoit comme un
+empire dont il n'auroit voulu céder le sceptre à personne au monde, mais
+dont il se plaisoit à voir les sujets se multiplier. Il me fit donner
+une de ces réponses qu'il tournoit avec tant de grâce, et dont il étoit
+si libéral[30]. Les louanges qu'il y donnoit à mon ouvrage me
+consolèrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Académie,
+dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance
+contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta
+beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de
+ses oeuvres, corrigé de sa main, dont il me fit présent. Je fus fou
+d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce
+présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme
+illustre et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq ans, s'est
+soutenue jusqu'à sa mort sans aucune altération.
+
+Je continuai de travailler pour l'Académie des Jeux Floraux, et j'obtins
+des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits
+triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible
+que celui de la vanité, et c'est par là que cette scène mérite d'avoir
+place dans les souvenirs que je transmets à mes enfans.
+
+Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprécié que par comparaison,
+et qu'à Toulouse il n'y avoit rien en littérature de plus brillant que
+le succès dans la lice des Jeux Floraux, l'assemblée publique de cette
+Académie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence
+d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidoient; les
+capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la
+salle, en amphithéâtre, étoit remplie du plus beau monde de la ville et
+des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupoit
+le parterre autour du cercle académique; la salle, qui est très vaste,
+étoit ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la
+ville, à chaque prix que l'on décernoit, faisoient retentir le Capitole
+d'un bruit éclatant de victoire.
+
+J'avois mis cette année-là cinq pièces au concours, une ode, deux poèmes
+et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donné. Les deux
+poèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et
+l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles
+obtint le prix de poésie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les
+trois prix, et les seuls que l'Académie alloit distribuer, j'allois les
+recevoir. Je me rendis à l'assemblée avec des tressaillemens de vanité,
+que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pitié de ma
+jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes
+couronnes. Mais quel est le poète de vingt ans à qui pareille chose
+n'eût pas tourné la tête?
+
+On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure,
+fondatrice des Jeux Floraux, éloge inépuisable, prononcé tous les ans au
+pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord
+que celui de l'ode est réservé. Or on savoit que j'avois mis une ode au
+concours, on savoit aussi que j'étois l'auteur d'une idylle non
+couronnée: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme à
+haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots: _Que
+l'auteur s'avance_, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On
+applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: «Il en a
+manqué deux, il ne manque pas le troisième: il a plus d'une corde et
+plus d'une flèche à son arc.» Je vais modestement me rasseoir au bruit
+des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème, auquel
+l'Académie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'éloquence, plutôt
+que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me
+lève. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce poème est
+écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du
+premier. Je m'étois remis à ma place, lorsque l'idylle fut proclamée, et
+l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit lever pour la
+troisième fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zaïre_, je
+n'aurois pas été plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrême:
+les hommes, à travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes
+m'embrassoient. Légère fumée de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi,
+puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un
+seul qui, quarante ans après, relu même avec indulgence, m'ait paru
+digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me
+touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que
+je vais raconter.
+
+Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivré, deux grands bras
+noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon
+régent de troisième, ce bon P. Malosse, qui, séparé de moi depuis plus
+de huit ans, se retrouvoit à cette fête. À l'instant, je me précipite,
+je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix:
+«Tenez, mon père; ils sont à vous, lui dis-je, et c'est à vous que je
+les dois.» Le bon jésuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de
+joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui
+causois qu'à l'éclat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intéresse
+le coeur et l'âme est doux dans tous les temps, on s'y complaît toute la
+vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que
+comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri
+l'erreur.
+
+Ces amusemens littéraires, quoique bien séduisans pour moi, ne prenoient
+pourtant rien sur mes occupations réelles. Je donnois aux vers des
+momens de promenade et de loisir; mais en même temps je vaquois
+assidûment à mes études et à celles de mon école. Dès ma seconde année
+de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jésuite à nous
+enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller étudier à
+l'école des doctrinaires. Leur collège, appelé l'Esquille, avoit pour
+professeurs de philosophie deux hommes de mérite; mais l'un des deux, et
+c'étoit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou
+par caractère, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le
+repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant déjà fait
+sa philosophie, pût, de temps en temps, lui épargner la fatigue et
+l'ennui du travail de la classe.
+
+«Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce
+que vous saisissez vous-même si facilement.» Cet éloge me payoit bien
+des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des
+écoliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collège de m'avoir
+pour répétiteur, excellente et solide aubaine.
+
+Pour complaire à mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu
+malgré moi, à soutenir des thèses générales. Il attachoit une grande
+importance à me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit
+produire en public, et, comme il étoit membre de l'Académie des sciences
+de Toulouse[32], il voulut que ce fût à cette compagnie que ma thèse fût
+dédiée; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une
+thèse ainsi présidée! Ce fut par là qu'il voulut terminer sa carrière
+philosophique; et il imagina d'ajouter à la pompe de ce spectacle un
+coup de théâtre honorable pour moi, mais dont je fus étonné moi-même. Il
+n'y réussit que trop bien; et mon étonnement fut tel qu'il manqua de me
+rendre fou ou imbécile pour la vie.
+
+Dans ces exercices publics, il étoit d'usage constant que le professeur
+fût dans sa chaire, et son écolier devant lui, sur ce qu'on appelle un
+pupitre, espèce de tribune inférieure à la chaire. Quand tout le monde
+fut en place, et que l'illustre Académie fut rangée devant la chaire, on
+m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois préparé un
+compliment pour l'Académie, et dans cette petite harangue j'avois mis
+tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je
+l'avois vingt fois récitée sans aucune hésitation, et, pour le coup,
+j'étois si sûr de ma mémoire que j'avois négligé de me pourvoir du
+manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en
+chaire, je l'aperçois au rang des académiciens. Je lui fais
+respectueusement signe de venir se mettre à sa place. «Montez, Monsieur,
+me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de sécurité, montez sur
+le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas
+besoin de moi.» Ce magnifique témoignage excita dans l'assemblée un
+murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi
+fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant,
+je monte les degrés du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage,
+comme pour implorer les lumières du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant
+de me lever, je veux me rappeler le début de mon compliment, je ne m'en
+souviens plus, et le bout du fil m'en échappe; je veux le chercher dans
+ma tête, je n'y vois qu'un épais brouillard. Je fais des efforts
+incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas
+un mot, et pas une idée ne me revient. Dans cet état d'angoisse, je suis
+plusieurs minutes à suer sang et eau, et tout près de me rompre les
+veines et les nerfs de la tête par l'effroyable contention où ce long
+travail les avoit mis, lorsque tout à coup, et comme par miracle, le
+nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tête se dégage, mes
+idées renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigué,
+mais tranquille et rassuré, je le prononce. Je ne parle pas du succès
+qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reçues. J'avois
+assaisonné celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la
+faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par
+les plus belles questions de la physique, ceux des académiciens qui
+daignèrent me provoquer ne s'occupèrent que du soin de faire briller mes
+réponses. Ils en agirent en vrais Mécènes, pleins d'indulgence et de
+bonté. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour
+moi, ce fut le noble procédé du professeur jésuite que j'avois trop
+légèrement quitté pour passer à l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint
+me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le système de la
+gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me ménagea
+les moyens les plus avantageux de me développer. Heureusement, dans mes
+réponses, je sus lui faire entendre qu'à sa manière de me combattre, on
+reconnoissoit la supériorité du maître qui exerce les forces de son
+disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du
+pupitre, le président de l'Académie, en me félicitant, me dit qu'elle ne
+pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place
+d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble
+reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reçus le prix
+du combat.
+
+Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succès de jeunesse, c'étoit le
+nombre d'écoliers qui venoient grossir mon école, et contribuer aux
+secours que je faisois passer à Bort. Assez riche de mon travail pour
+soutenir dans ses études celui de mes frères qui venoit après moi, je
+lui tendis la main et je l'appelai à Toulouse. Il avoit quatorze ans, et
+il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception très vive,
+la mémoire excellente, et un désir passionné de profiter de mes leçons.
+Je lui simplifiai les règles, je lui abrégeai la méthode; dans six mois
+il n'y eut plus pour lui de difficultés de syntaxe; et encore un an bien
+employé le mit en état d'aller seul et sans maître: c'étoit là son
+ambition, car il me voyoit accablé de travail, et il se sentoit soulagé
+de la peine qu'il m'épargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi
+n'étoit pas seulement de l'amitié, c'étoit du culte. Le nom de frère
+avoit dans sa bouche un caractère de sainteté. Il me témoigna le désir
+d'être homme d'église, et j'en fus bien aise: car ce désir en moi
+commençoit à se refroidir pour plus d'une raison, et singulièrement par
+les difficultés épineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route.
+
+Le collège de Sainte-Catherine, où j'avois une place, avoit pour
+inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevêque appelé
+Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit même un peu
+fripon, lequel vouloit mener à son gré le collège, et disposer des
+places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualité de
+promoteur, l'autorité de l'archevêque qu'il faisoit sonner, le crédit
+qu'il se vantoit d'avoir auprès de monseigneur, intimidant les uns et
+amorçant les autres, il s'étoit fait parmi nos camarades un parti
+subjugué par la crainte et par l'espérance; mais il trouva dans le
+collège un certain Pujalou, caractère franc, libre et ferme, qui,
+fatigué de sa domination, osa lui tenir tête et donner le signal de la
+rébellion contre ce pouvoir usurpé. «De quel droit, mes amis, dit-il aux
+jeunes Limosins ses camarades, cet homme-là vient-il intriguer dans nos
+assemblées et gêner nos élections? Le fondateur de ce collège, en nous
+laissant la liberté d'élire et de nommer nous-mêmes aux places vacantes
+parmi nous, a jugé sainement que la jeunesse est l'âge où l'équité
+naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intégrité. Pourquoi
+souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette équité qui nous anime?
+Parmi nous les places vacantes sont destinées aux plus dignes, et non
+pas aux plus protégés. Si Goutelongue veut avoir des créatures, qu'il
+leur obtienne les faveurs de son archevêque, et qu'il ne vienne pas les
+gratifier à nos dépens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons
+notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois,
+je déclare que je crois à sa probité moins qu'à celle d'un maquignon.»
+Ce dernier trait, qui n'étoit pas de l'éloquence noble, fut celui qui
+porta: l'épithète de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans
+le collège ne s'appelèrent plus que du maquignonnage.
+
+J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine à
+m'engager dans son parti. Dès ce moment je fus noté sur les tablettes du
+promoteur; mais bientôt, par un trait qui m'étoit personnel, j'y fus
+encore mieux signalé. Il y eut dans le collège une place vacante. Les
+deux partis se balançoient; et, en cas de partage, c'étoit à
+l'archevêque à décider l'élection. Notre parti consulta ses forces, et
+il se croyoit sûr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de
+l'élection, cette voix nous fut enlevée. L'un de nos camarades, honnête
+et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprîmes que, dans
+un village à trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle curé, et que
+cet oncle étoit venu le prendre, et l'avoit emmené chez lui passer les
+fêtes de Noël. Nous ne doutâmes point que ce ne fût une manoeuvre de
+Goutelongue. On sut quel étoit le village, et la route en étoit connue;
+mais il étoit nuit sombre; il tomboit une pluie mêlée de neige et de
+verglas, et il y avoit de la folie à croire que, par ce temps-là, le
+curé consentît à laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmené
+lui-même par égard pour le promoteur. «N'importe! dis-je tout à coup, je
+me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que
+l'on me donne un bon cheval.» J'en eus un dans l'instant; et, affublé du
+long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures à la porte du
+presbytère, au moment où le curé, son neveu, sa servante, alloient se
+coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint à moi, et
+en l'embrassant: «Du courage, lui dis-je, ou tu es déshonoré.» Le curé,
+à qui je m'annonçai comme étant du collège de Sainte-Catherine, me
+demanda ce qui m'amenoit. «Je viens, lui dis-je, au nom de Jésus-Christ,
+le père universel des pauvres, vous conjurer de n'être pas complice de
+l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur dérobe
+leur substance pour la prodiguer à son gré.» Alors je lui développai les
+intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer à nos
+places et les donner à la faveur. «Demain, lui dis-je, nous avons à
+élire ou un écolier qu'il protège et qui n'a pas besoin de la place
+vacante, ou un pauvre écolier qui la mérite et qui l'attend. Auquel des
+deux voulez-vous qu'elle tombe?» Il répondit que le choix ne seroit pas
+douteux s'il dépendoit de lui. «Et il dépend de vous, lui dis-je: il ne
+manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui étoit assurée, et,
+à la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous êtes venu la lui
+ôter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arraché.»
+Interdit et confus, il répondit encore que son neveu étoit libre, qu'il
+l'avoit amené pour passer avec lui les fêtes, et qu'il ne l'avoit point
+forcé. «S'il est libre, qu'il vienne avec moi, répliquai-je; qu'il
+vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son
+honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu à Goutelongue.» Alors
+regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre: «Allons, lui
+dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collège que vous
+n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.» À l'instant nous
+voilà tous les deux à cheval, et déjà bien loin du village.
+
+Nos camarades ne s'étoient point couchés; nous les retrouvâmes à table,
+et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus
+que Pujalou m'étoufferoit en m'embrassant. Nous étions mouillés
+jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la
+saucisse, le vin, nous furent prodigués; mais, prudent au milieu de tant
+d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti
+opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et, en effet, l'apparition
+soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise
+accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée;
+et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.
+
+Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir
+pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa
+main, je lui trouvai la tête pleine de préventions contre moi: «Je
+n'étois qu'un abbé galant tout occupé de poésie, faisant ma cour aux
+femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois
+même sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de
+jolies demoiselles.» Cet archevêque étoit La Roche-Aymon[33], homme peu
+délicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les
+péchés qui n'étoient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire
+pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je
+reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le
+séminaire de Calvet me révéla, comme un secret que je me cachois à
+moi-même, le refroidissement de mon inclination pour l'état
+ecclésiastique.
+
+Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivois quelquefois en lui envoyant
+mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avoit pas peu contribué à
+altérer en moi l'esprit de cet état.
+
+Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me
+pressoit d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le
+talent. Je lui répondis que Paris étoit pour moi un trop grand théâtre,
+que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, étant né sans bien,
+je ne saurois qu'y devenir; qu'à Toulouse je m'étois fait une existence
+honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à peu près
+semblable, j'aurois la force de résister au désir d'aller rendre hommage
+au grand homme qui m'y appeloit.
+
+Cependant il falloit bientôt me décider pour un parti. La littérature à
+Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui
+s'offroit à moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et
+incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma
+mère: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante;
+j'espérois que ma vue lui rendroit la santé: j'allai la voir. Quels
+charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en
+eût répondu à une si chère espérance!
+
+Je laisse mon frère à Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois
+acheté, je pars, j'arrive à ce hameau de Saint-Thomas où étoit ma
+métairie. C'étoit un jour de fête. Ma soeur aînée, avec la fille de ma
+tante d'Albois, étoit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma
+toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement
+d'un abbé. De Saint-Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y
+avoit plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la
+rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la
+ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails: je le répète
+encore, c'est pour mes enfans que j'écris.
+
+Quand je passai devant l'église on disoit vêpres, et, en y allant, l'un
+de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma soeur, Odde,
+me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée.
+D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde
+s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et
+environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étois bien affligé
+dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mère; et, à sa maigreur, à sa
+toux, au vermillon brûlant dont sa joue étoit colorée, je croyois
+reconnoître la même maladie dont mon père étoit mort. Il n'étoit que
+trop vrai qu'avant l'âge de quarante ans ma mère en étoit attaquée.
+Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages
+cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler á
+ma mère la douleur dont j'étois saisi. Elle, qui connoissoit son mal,
+l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que
+de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exigé du médecin et de nos
+tantes de me flatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune
+inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon âme
+reçut avidement la douce erreur de l'espérance.
+
+Je reviens à nos habitans.
+
+L'enchantement où étoit ma mère de mes succès académiques s'étoit
+répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont
+tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fête-Dieu, avoient donné de
+moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est
+peut-être laissé dénaturer comme tant d'autres, étoit alors la bonté
+même. Il n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me
+combler. Les bonnes femmes se plaisoient à me rappeler mon enfance; les
+hommes m'écoutoient comme si mes paroles avoient dû être recueillies. Ce
+n'étoient guère cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur
+ému me dictoit. Comme tout le monde venoit féliciter ma mère, Mlle B***
+y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle
+permît à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres
+appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y déroba en
+retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus
+vivement touché.
+
+De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de
+ne pas dérober quelques momens à la nature pour les donner à l'amitié
+reconnoissante. Ma mère l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du
+plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-même aux petites fêtes
+qu'on me donnoit. Ces fêtes étoient des dîners où l'on s'invitoit tour à
+tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on
+disoit à son fils, de ce que son fils répondoit, observant jusqu'à mes
+regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allois rendre,
+tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étois assailli,
+ces longs dîners étoient pour son âme un travail et un effort pénibles
+pour ses frêles organes. Nos conversations tête à tête, en l'intéressant
+davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tâchois bien de lui
+ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma diligence
+à couper le dialogue pour m'étendre en réflexions; mais, aussi animée en
+m'écoutant qu'en parlant elle-même, l'attention n'étoit pas moins
+nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus
+douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumoit
+son sang.
+
+Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état
+ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étois sur le choix d'un nouvel
+état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.
+
+«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux
+devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre
+qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour
+le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus
+inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai,
+que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard
+de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve
+sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse
+le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut
+point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M.
+de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et
+sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la
+fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et
+la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette
+femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent
+de Bort.
+
+Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible.
+«Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant
+que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous
+l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent
+et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il
+faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos
+adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans
+ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et
+moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la
+nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me
+répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont
+parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je
+n'ai pas besoin de vous recommander...» Elle s'interrompit, et comme ses
+yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai
+perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle
+auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de
+mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.»
+Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent
+qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois
+envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les
+relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux
+momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par
+coeur le second acte de _Zaïre_, qu'elle arrosoit _Mérope_ de ses larmes,
+et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'espérance ne sont jamais
+sortis de sa mémoire et de son coeur:
+
+ Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie
+ Elle n'inspire point une infidèle joie;
+ Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui;
+ Elle est inébranlable et pure comme lui.
+
+Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne
+seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé
+d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce
+présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous
+séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible
+de refuser à la nature.
+
+Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la
+plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage
+s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette
+mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère
+adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois
+dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus
+souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre,
+quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois
+présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle
+en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les
+réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit
+son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce
+qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si
+tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et
+l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile
+espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au
+dernier moment.
+
+J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à
+deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est
+vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau.
+Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me
+déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans
+inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.»
+_Signé_: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le
+demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M.
+Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des
+finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général.
+Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera
+facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à
+l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous
+quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.»
+L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une
+recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille
+petits écus; et cela dépendoit de moi.
+
+J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de
+l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire,
+déjà célèbre sous le nom de _Petite Académie_[34]. C'étoit là qu'à
+l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé
+que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans
+ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire
+mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget,
+me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans,
+d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je
+répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente
+et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce
+désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit
+fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et
+que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir
+inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se
+réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût
+payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui.
+
+Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de
+Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en
+philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en
+étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage,
+et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai
+un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout
+le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis
+de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de
+nouveaux fonds.
+
+Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous
+les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois
+point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus.
+En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la
+vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon
+voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné
+jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus.
+En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais
+on n'est allé plus lentement au-devant d'elle.
+
+Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je
+l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens.
+Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de
+meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes
+si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante
+écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je
+serois en état d'être libéral.
+
+Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi
+voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas
+disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond
+de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de
+la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je
+dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler
+longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande
+fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je
+lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de
+sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient
+folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs
+baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à
+moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.»
+
+Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le
+fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il
+vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me
+répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu
+qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit
+sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans
+le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme
+un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je
+serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne;
+que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et
+que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place.
+Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que
+moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le
+mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il
+en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me
+priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la
+tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les
+viandes:
+
+ _Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_.
+
+Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc
+la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux
+cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa
+les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de
+perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi», lui dis-je. Et en
+riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me
+dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'êtes bien plus,
+lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il
+étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement.
+Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à
+souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui
+en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.
+
+Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la
+voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le
+tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un
+incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois
+aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le
+goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois
+point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été
+le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques
+minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une
+histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de
+Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et
+j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son
+cabinet à un _quidam_ qui avoit un procès et qui venoit le solliciter.
+En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le _quidam_ y prit du
+tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna
+ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le _quidam_ avoit touché,
+il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la
+parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y
+repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut
+surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y
+a point de sonnettes.--Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point,
+lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le
+ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma
+réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en
+colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les
+oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et
+dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune
+impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de
+président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être
+simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la
+suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des
+dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains
+sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton
+d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules
+jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et
+insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle
+étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a
+élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de
+lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à
+l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le
+réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par
+de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de _la
+Boucle de cheveux enlevée_; amusement dont le produit alloit être
+bientôt pour moi d'une si grande utilité.
+
+J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables
+illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me
+conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris;
+l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de
+cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une
+élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut
+détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce
+fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le
+lendemain matin je fus au lever de Voltaire.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+
+Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les
+beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils
+faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi
+le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai
+en allant voir Voltaire.
+
+Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de
+vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je
+n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant
+nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je
+suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous
+apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est
+disgracié.»
+
+Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et
+plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme
+naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est
+venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il
+faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la
+connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime à vous voir, me
+dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la
+véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en
+lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous
+donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux
+pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner.
+Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux
+pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce
+de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois
+besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous
+me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi
+allez-vous travailler?--Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me
+le dire.--Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des
+carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la
+fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et
+riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant
+bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au
+théâtre que ferai-je?--Une bonne comédie, me dit-il d'un ton
+résolu.--Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois
+pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des
+tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins
+inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se
+passa ma première entrevue avec cet homme illustre.
+
+En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la
+Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes
+dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie
+pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne
+seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui
+voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de
+cheveux enlevée_, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces
+billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois
+fait connoissance au café me découvrit, dans la rue
+Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en
+payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour
+cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le
+revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de
+Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre,
+me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques
+sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma
+nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit
+livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux
+livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois
+peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler
+sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise,
+qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce
+calcul soutint mon courage.
+
+Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit
+des livres. La _Poétique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur
+les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques
+modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit
+d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit
+saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux;
+l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre;
+plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et
+exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien,
+homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il
+falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il
+me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a
+raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut
+qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes
+entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès
+lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne
+puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le
+progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne
+revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques
+réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de
+chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style.
+
+Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu
+m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage;
+mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire
+ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'étant saisi de ma pensée,
+je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les
+ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien
+à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer
+à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.
+
+Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu
+pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues.
+Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de
+l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui
+Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et
+j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon
+livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit
+quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de
+ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses
+écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec
+nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui
+avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné
+mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a
+donné au théâtre la tragédie des _Chérusques_, homme de sens, homme de
+goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque
+aussi pauvre que moi.
+
+Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient
+parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de
+sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la
+comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des
+jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous
+causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous
+passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours
+nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous
+les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me
+dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui
+je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous
+dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit
+fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il
+insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de
+ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien
+payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point,
+ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.»
+Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en
+peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la
+tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes
+espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois
+mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de
+l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma
+tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le
+marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon,
+et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y
+voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille
+périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous
+n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique
+infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante
+des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce
+petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur
+d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers
+tragiques, et lui rêvant à ses amours.
+
+Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé
+d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus
+tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi
+j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que
+lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis
+étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit.
+Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du
+pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un
+jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une
+espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier
+qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût
+imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec
+moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût
+retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il
+dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui
+restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste,
+j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit
+la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du
+roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son
+gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans
+cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.
+
+Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en
+soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en
+sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.»
+Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la
+fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?--Non, pas
+encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien
+aisé de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh!
+parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.--Vous
+auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que
+celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le
+déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai
+fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la
+main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras
+ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout
+quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de
+l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je
+regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et
+assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à
+coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me
+fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux.
+«Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux
+choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières
+civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je
+gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il
+vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un
+peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.--Et que vient
+faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un
+prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des
+prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il
+nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous
+vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plaît à
+Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de
+songer à l'amour.»
+
+Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon
+chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon
+poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser
+faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il
+avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit
+entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de
+celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de
+Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je
+n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de
+refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].
+
+Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à
+recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit
+donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous
+fussions plus longtemps en communauté de dépense.
+
+Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans
+laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois
+l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais
+quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que
+Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la
+mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son
+petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être
+bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié
+il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait
+jouir!
+
+Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un
+commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné,
+avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme
+Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans
+la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et
+à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare
+prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une
+laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du
+caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas
+oublier, mais aimer.
+
+Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable.
+C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps
+distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs des
+arts[45]. Leur société, composée avec choix, avoit pour caractère
+l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et
+la plus parfaite harmonie des sentimens, des goûts et des esprits.
+Quelques femmes, toujours les mêmes et tendrement unies, en faisoient
+l'ornement: c'étoit la belle Desfourniels, qui, pour la régularité, la
+délicatesse des traits et leur finesse inimitable, étoit le désespoir
+des plus habiles peintres, et à qui la nature sembloit avoir exprès et à
+plaisir formé une âme assortie à un si beau corps; c'étoit sa soeur, Mme
+de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse
+de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec
+les autres prisonniers d'Orléans; c'étoit la jeune Desfourniels, depuis
+comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté ni le naturel de
+sa mère, mêloit avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de
+l'esprit qu'on pardonnoit sans peine à sa vivacité ce qu'il y avoit
+quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome,
+amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractères un ton de raison
+saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de
+toutes les nouveautés littéraires, en faisoit un recueil exquis, et nous
+en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le
+château dans cette vallée, et son frère aîné, homme d'esprit, passionné
+pour Rabelais, portoient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je
+n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de
+l'Osilière, l'homme le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après
+M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit
+avec la naïve candeur de son âme et de son langage, faisoit penser à La
+Fontaine.
+
+C'est là que je fus appelé, et que je fus bientôt chéri comme l'enfant
+de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu'à tant d'agrémens se trouva
+joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une
+innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de
+mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge
+d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmans
+ouvrages. Il étoit beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il
+se doutât de sa beauté.
+
+Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des momens et des soins
+que je devois à ses études, que j'achevai ma tragédie. J'obtins encore
+le prix de poésie cette année là, et je la compterois parmi les plus
+heureuses de ma vie, sans le chagrin où me plongea l'événement de la
+mort de ma mère. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont
+pouvoit être susceptible une douleur si grande, je les trouvai près de
+Mme Harenc. Je la quittai lorsque le père de mon disciple, lui destinant
+un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et
+jusqu'à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et
+sa maison a été la mienne.
+
+Ma tragédie étant achevée, il étoit temps de la soumettre à la
+correction de Voltaire; mais Voltaire étoit à Cirey. Le parti le plus
+sage auroit été d'attendre son retour à Paris, et je le sentois bien. De
+quel secours n'eussent pas été pour moi l'examen, la critique, le
+conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eût gagné en passant sous
+ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de
+moi au delà de mes forces, m'eût-il découragé. Ces réflexions
+m'engagèrent à prendre ma résolution, et j'allai demander aux comédiens
+d'entendre la lecture de ma pièce.
+
+Cette lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance. Les trois
+premiers actes et le cinquième furent pleinement approuvés; mais on ne
+me dissimula point que le quatrième étoit trop foible. J'avois eu
+d'abord pour ce quatrième acte une idée qui m'avoit paru hasardeuse, et
+que j'avois abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu
+être plus sage, je m'étois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je
+demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je
+dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue
+veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par
+l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce
+fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut
+pour objet la distribution des rôles.
+
+Lorsque les comédiens m'avoient gratuitement accordé mes entrées, Mlle
+Gaussin avoit été la plus empressée à les solliciter pour moi. Elle
+étoit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans
+tous les rôles tendres et qui ne demandoient que l'expression naïve de
+l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus
+touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans
+les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il étoit
+placé, ne laissoit rien à désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par
+Orosmane:
+
+ L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin,
+
+avoit été inspiré par elle. On peut de là juger combien elle étoit
+chérie du public, et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de
+fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens étoient trop
+foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rôles
+tendres étoit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rôle de
+mon héroïne. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimulé le désir de
+l'avoir; elle me l'avoit témoigné de la manière la plus flatteuse et la
+plus séduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et
+pour la pièce et pour l'auteur.
+
+Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étoient rares, et plus rares
+encore les rôles dont on attendoit du succès; mais le motif le plus
+intéressant pour elle étoit d'ôter ce rôle à l'actrice qui tous les
+jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit
+inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune Clairon.
+Celle-ci n'avoit pas le même charme dans la figure; mais en elle les
+traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fierté, l'énergie du
+caractère, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les
+sentimens élevés. Depuis qu'elle s'étoit saisie des rôles de Camille, de
+Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui
+céder. Son jeu n'étoit pas encore réglé et modéré comme il l'a été dans
+la suite, mais il avoit déjà toute la sève et la vigueur d'un grand
+talent. Il n'y avoit donc pas à balancer entre elle et sa rivale pour un
+rôle de force, de fierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et,
+malgré toute ma répugnance à désobliger l'une, je n'hésitai point à
+l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que
+«l'on savoit bien par quel genre de séduction Clairon s'étoit fait
+préférer». Assurément elle avoit tort; mais Clairon, piquée à son tour,
+m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir
+prévenu de ce qui alloit se passer: «Tenez, Mademoiselle, je vous
+l'amène, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai séduit, si
+j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et
+je lui déclare à lui-même, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de
+votre main.» À ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge,
+elle m'y laissa.
+
+J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tête à tête avec la
+plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les
+miennes, et je puis dire que ses beaux yeux étoient en supplians
+attachés sur les miens. «Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec
+sa douce voix, pour mériter l'humiliation et le chagrin que vous me
+causez? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce
+spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre
+pièce, personne n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien
+écouté le rôle d'Arétie, et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter
+de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il
+m'appartient par droit d'ancienneté, et peut-être à quelque autre titre.
+C'est une injure que vous me faites en le donnant à une autre que moi;
+et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est
+pas le bruit d'une déclamation forcée qui convient à ce rôle.
+Réfléchissez-y bien; je tiens à mes propres succès, mais je ne tiens pas
+moins aux vôtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir
+contribué.»
+
+Il fut pénible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-même. Mes yeux,
+mon oreille, mon coeur, étoient exposés sans défense au plus doux des
+enchantemens. Charmé par tous les sens, ému jusqu'au fond de l'âme,
+j'étois prêt à céder, à tomber aux genoux de celle qui sembloit disposée
+à m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul
+espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein
+succès ou d'une chute étoit si vivement présente à mon esprit que cet
+intérêt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'étois agité.
+
+«Mademoiselle, lui répondis-je, si j'étois assez heureux pour avoir fait
+un rôle comme ceux d'Andromaque, d'Iphigénie, de Zaïre, ou d'Inès, je
+serois à vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne
+sent mieux que moi le charme que vous ajoutez à l'expression d'une
+douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement
+l'action de ma pièce n'est pas susceptible d'un rôle de ce caractère;
+et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins
+précieux que ce beau naturel dont vous êtes douée, vous m'avouerez
+vous-même qu'ils sont tout différens; un jour peut-être j'aurai lieu
+d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards
+enchanteurs, ces larmes éloquentes, cette beauté divine, dans un rôle
+digne de vous. Laissez les périls et les risques de mon début à celle
+qui veut bien les courir; et, en vous réservant l'honneur de lui avoir
+cédé ce rôle, évitez les hasards qu'en le jouant vous-même vous
+partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dépit renfermé.
+Vous le voulez; je le lui cède.» Alors, prenant sur sa toilette le
+manuscrit du rôle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans
+le foyer: «Je vous le rends, et sans regret, ce rôle dont vous attendez
+tant de succès et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense,
+comme vous, qu'il vous va mieux qu'à moi.» Mlle Clairon le reçut avec
+une fierté modeste; et moi, les yeux baissés et en silence, je laissai
+passer ce moment. Mais le soir à souper, tête à tête avec mon actrice,
+je respirai en liberté de la gêne où elle m'avoit mis. Elle ne fut pas
+peu sensible à la constance avec laquelle j'avois soutenu cette épreuve,
+et ce fut là que prit naissance cette amitié durable qui a vieilli avec
+nous.
+
+Ce rôle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracassé; l'acteur à qui
+je destinois celui de Denys le père, Grandval, le refusa, et ne voulut
+jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier à un
+acteur appelé Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou étoit un garçon beau
+et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il
+manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui
+expliquer son rôle en langue vulgaire, et le lui montrer mot à mot comme
+à un enfant. Cependant, à force de peine et de leçons, je le mis en état
+de le jouer passablement; et, avec quelque déguisement dans le costume,
+il en prit assez bien le caractère pour ne pas nuire, par sa jeunesse, à
+l'illusion théâtrale.
+
+Vint le moment des répétitions. Ce fut là que les connoisseurs
+commencèrent à me juger. J'ai parlé de ce quatrième acte que j'avois
+moi-même d'abord trouvé trop hasardeux: ce fut surtout à celui-là qu'ils
+s'attachèrent. Le moment critique étoit celui où Denys le jeune retient
+sa maîtresse en otage dans le palais de son père pour désarmer les
+factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'étoit là l'écueil où la
+pièce alloit échouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa
+d'assembler chez elle un petit nombre de gens de goût qu'elle consultoit
+elle-même, de leur lire ma pièce, et, sans les prévenir sur la situation
+dont nous étions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me
+soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assemblé. Voici
+comment il étoit composé.
+
+C'étoit ce d'Argental, l'âme damnée de Voltaire, et l'ennemi de tous les
+talens qui menaçoient de réussir. C'étoit l'abbé de Chauvelin, le
+dénonciateur des jésuites, et à qui ce rôle odieux donna quelque
+célébrité. C'est de lui qu'on a dit:
+
+ Quelle est cette grotesque ébauche?
+ Est-ce un homme? est-ce un sapajou?
+ Cela parle, etc.
+
+C'étoit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans
+les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, eût donné
+l'importance de l'ambassade et du ministère à sa triste inutilité.
+C'étoit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingué parmi les
+infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un
+luxe dégoûtant de mollesse et de vanité. Le seul mérite de cet homme
+abreuvé de honte étoit de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée,
+et avec une afféterie qui se ressentoit de ses moeurs.
+
+Comment ces personnages avoient-ils du crédit, de l'autorité, au
+théâtre? En courtisant Voltaire, qui ne dédaignoit pas assez l'hommage
+de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont
+qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du
+Théâtre-François qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma
+jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de conséquence et de
+capacité que se donnoient ces messieurs-là, et moi j'étois frappé de son
+respect pour leurs lumières. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'écoutèrent
+avec le plus grave silence; et, après la la lecture, Mlle Clairon, les
+ayant assurés de ma docilité, les pria de me dire librement leur avis.
+Ce fut à d'Argental que l'on déféra la parole. On sait comment il
+opinoit: des demi-mots, des réticences, des phrases indécises, du vague
+et de l'obscurité, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en bâillant comme
+une carpe, il prononça enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit
+pris. Après lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pièce, il y
+avoit bien des choses qui méritoient réflexion; et, d'un ton
+sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abbé de Chauvelin, en
+remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se
+trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragédie fût une chose si facile;
+que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractères, la diction, le tout
+ensemble à composer, n'étoient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que
+pour lui, sans juger la mienne à la rigueur, il y reconnoissoit
+l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en référoit à l'opinion
+de M. d'Argental. Thibouville, à son tour, parla; et, en se flattant le
+menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit
+se connoître un peu en vers tragiques: «Il en avoit tant récité, il en
+avoit tant fait lui-même, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen
+d'entrer dans ces détails d'après une simple lecture! Il ne pouvoit que
+me renvoyer aux modèles de l'art: les nommer, c'étoit dire assez ce
+qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il étoit
+bien aisé de voir de quel style ils avoient écrit.»
+
+Comme, en les écoutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu
+de net et de précis sur mon ouvrage, il me vint dans l'idée que, par
+ménagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage
+insignifiant. «Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas à mon
+actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus.» Et le soir
+en la revoyant: «Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parlé de moi absent
+plus clairement qu'en ma présence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils
+ont parlé tout à leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il étoit
+possible que cet ouvrage eût du succès, mais qu'il étoit possible aussi
+qu'il n'en eût pas. Et, toute réflexion faite, l'un ne répond de rien,
+l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation
+particulière? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est là le
+point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et
+de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en
+dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis
+qu'il faut la juger au théâtre.--N'ont-ils rien dit des caractères?--Ils
+ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit
+assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Après?--Ils se sont regardés
+et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrième acte, qu'en
+pensent-ils?--Oh! pour le quatrième acte, son sort est décidé: il
+tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je
+vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dépend de déterminer la
+prédiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment où
+le jeune Denys s'oppose à votre délivrance, si vous voyez le public
+s'émouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure,
+et, pressant la réplique, faites sonner ces vers:
+
+ Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc.
+
+L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance.
+
+Durant les répétitions de ma pièce, il m'arriva une aventure que j'ai
+racontée à mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus
+de deux ans que j'étois parti de Toulouse, et je n'avois payé qu'un an
+de la pension de mon frère au séminaire des Irlandois. J'en devois une
+année entière, et, avec bien de l'économie, j'avois mis en réserve mes
+cent écus pour la payer; mais je voulois pouvoir sûrement et sans frais
+les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et
+académicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors à Paris, j'allai le
+voir; et, en présence d'un homme décoré qui m'étoit inconnu, je lui
+demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sûre pour faire passer mon
+argent. Il me dit n'en avoir aucune. «Eh! sandis! s'écria l'homme au
+cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'étoit qu'un
+chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur
+de rencontrer ici. Il ne reconnoît pas ses amis de Toulouse.» Je lui
+avouai avec confusion que je ne savois point à qui j'avois l'honneur de
+parler. «C'est, reprit-il, à ce chevalier d'Ambelot qui vous
+applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien!
+tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service
+de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandois. Donnez-moi
+votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de
+cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que
+l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre
+aise.» Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le
+chevalier de son empressement à me rendre ce bon office.
+
+Alors, la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à
+vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: «Je suis fâché,
+me dit Boubée, que vous, qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez
+pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'Hôtel de ville.
+Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bête, qui tous les ans
+barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine
+du voisinage l'accusoit de l'avoir séduite. Elle étoit grosse: elle
+demandoit qu'il l'épousât, ou qu'il lui payât les dommages d'une
+innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre
+diable étoit désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que
+c'étoit elle qui l'avoit suborné; il vouloit même expliquer à ses juges
+comme elle s'y étoit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il
+exposeroit à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il
+te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta
+cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir
+tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot,
+quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamné.» Il me
+promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée,
+je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la
+foiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges
+qu'on lui tendoit. Après quoi prenant la parole: «Je plaide dis-je, pour
+un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut
+murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le
+voilà; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le
+peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de
+l'interroger.» Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne
+ainsi: «On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la
+figure. Or ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un
+gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est
+un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est
+faussement accusé.» Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout
+d'une voix.»
+
+Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et,
+en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du
+service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée,
+et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la
+lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.
+
+Trois jours après, en passant le matin par la rue de la
+Comédie-Françoise, je m'entends appeler du haut d'un second étage.
+C'étoit un Languedocien nommé Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa
+fenêtre m'invitoit à monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre,
+autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons.
+«Mon ami, me dit-il, une petite incommodité m'oblige de garder la
+chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous déjeunons
+ensemble, déjeunez avec nous.» Sa petite incommodité étoit une sentence
+des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier étoit noyé de
+dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-là crédit chez le marchand
+de vin, le boulanger et l'écaillère, il nous donnoit des huîtres et du
+vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit été
+dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde
+dissolution de moeurs, formoit le caractère de cet homme, d'ailleurs
+aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement,
+doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins
+d'abandon de lui-même il eût été capable de remplir les plus grands
+emplois. Je le fréquentois peu, mais il m'intéressoit par sa franchise,
+sa gaieté, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet
+épicurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux.
+
+Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, étoit l'un des convives du
+déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de
+change. «Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus léger service que
+nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire,
+vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez.» Et, me voyant
+prêt à m'en aller: «Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon
+carrosse: où voulez-vous que je vous mène?» Je refusai; il insista, et
+me fit monter dans sa voiture. «Permettez-moi seulement, reprit-il, de
+passer à la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai
+que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de
+voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et
+le plus généreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a été riche, et il
+s'est ruiné; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est
+dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses
+amis au besoin.»
+
+Arrivé à l'hôtel où il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture,
+et le moment d'après il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas.
+Je le vis hérissé, je lui en demandai la cause. «Mon ami, me dit-il,
+vous êtes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde à qui vous
+vous fierez, car il y a bien peu de gens sûrs! Celui-ci, par exemple, un
+homme à qui j'aurois confié ma fortune, le marquis de
+Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime
+contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en
+parlez à personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une
+maison où l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne
+joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'écouta point: il ponte,
+il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il
+vient à moi, et me conjure de lui prêter ce que j'en ai. Je n'avois que
+douze louis, et j'avois donné ma parole à ce bon Favier de les lui
+apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose à Montgaillard
+le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet,
+parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les
+joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est
+sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va
+croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqué de ma vie à
+personne! Ah! je suis indigné. Et n'ai-je pas raison de l'être! Vous,
+Monsieur, qui vous connoissez en procédés, dites-moi, n'ai-je pas
+raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre
+lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable dès à
+présent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai
+plutôt.--Assurément, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet
+argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est
+nécessaire, il est à vous. Trouvez bon, s'il vous plaît, que sur l'heure
+il vous soit remis.» Il fit la plus belle défense; mais de mon côté je
+m'obstinai si fort qu'il fallut me céder et recevoir mes cent écus.
+
+Quelques jours après, une lettre du supérieur du séminaire fut pour moi
+un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'être moqué
+de lui en lui envoyant un chiffon. «L'homme sur qui votre aventurier a
+eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'écrivoit-il, ne lui doit
+rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie.» Jugez de ma
+fureur. C'étoit à mes yeux un grand crime que de m'avoir escamoté mes
+pauvres cent écus; mais une trahison bien plus horrible étoit de m'avoir
+fait passer, sinon pour un malhonnête homme, du moins pour un homme
+léger. «Juste Ciel! m'écriai-je; et de quel oeil mon frère est-il regardé
+dans ce moment?» Outré de douleur et de colère, et l'épée au côté (car
+en me vouant au théâtre j'avois changé d'état), je cours chez d'Ambelot,
+je le demande. «Ah! le malheureux! me répond le portier de l'hôtel, il
+est au For-l'Évêque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous
+avions.» Je ne le fis pas écrouer dans sa prison, mais peu de temps
+après j'appris qu'il y étoit mort, et je n'en fus point affligé.
+
+Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de
+Mme Harenc. «Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel.» Et
+puis: «Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous
+laisse donc un moment.» Elle revint quelques instans après. «Je pense,
+reprit-elle, à votre pauvre frère; c'est peut-être sur lui que tombe
+l'humeur de ce prêtre irlandois. Dès demain, mon ami, il faut lui
+envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle
+est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez
+un. À présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En êtes-vous
+content?» Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui
+m'avoient été prononcés chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur.
+«Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du
+succès, ils l'auront prédit; si elle tombe, ils l'auront annoncé. Mais,
+qu'elle tombe ou qu'elle réussisse, souvenez-vous que ce jour-là vous
+soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous réjouir ou nous
+affliger avec vous.»
+
+Comme elle parloit avec cette bonté, son homme d'affaires vint lui dire
+deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit-elle, voici une lettre
+de change payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier»; et
+lorsque je parlai d'en remettre la somme: «_Denys_, me dit-elle, _Denys_
+en est le débiteur; il s'acquittera bien.»
+
+Dès lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragédie, et c'étoit
+bien assez. L'événement en étoit pour moi d'une telle importance qu'on
+me pardonnera, j'espère, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser.
+
+Dans ce temps-là l'auteur d'une pièce nouvelle avoit pour lui et pour
+ses amis une petite loge grillée aux troisièmes sur l'avant-scène, dont
+je puis dire que la banquette étoit un vrai fagot d'épines. Je m'y
+rendis demi-heure avant qu'on ne levât la toile, et jusque-là je
+conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile
+fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47].
+
+On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne
+fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que
+je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux,
+jusqu'à l'endroit du quatrième acte dont on m'avoit tant menacé; mais, à
+l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans
+exagérer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes
+révolutions qui se passent dans l'âme et dans les sens étoient
+mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu'à l'heureuse
+violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononçant ces
+vers:
+
+ Va, ne crains rien, etc.,
+
+toute la salle retentit d'applaudissemens redoublés. Jamais d'une
+frayeur plus vive on n'a passé à une plus soudaine et plus sensible
+joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le
+coeur et l'âme avec tant de violence que ma respiration n'étoit que des
+sanglots.
+
+Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des
+acclamations du parterre qui me demandoit à grands cris, on vint me dire
+qu'il falloit descendre et me montrer sur le théâtre, il me fut
+impossible de me traîner seul jusque-là; mes jambes fléchissoient sous
+moi; il fallut que l'on me soutînt.
+
+_Mérope_ avoit été la première pièce où l'on eût demandé l'auteur, et
+_Denys_ étoit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu
+flatteur étoit donc honorable encore, et aux trois premières
+représentations cet honneur me fut accordé; mais cette espèce
+d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient
+excessivement le mérite de mon ouvrage. Crébillon étoit vieux, Voltaire
+vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les
+remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un
+provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des
+merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complaît
+d'abord à exagérer ses espérances; mais malheur à qui les déçoit! Ce fut
+ce que la réflexion ne tarda pas à me faire connoître, et ce dont les
+critiques s'empressèrent de m'avertir.
+
+J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette
+jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme
+Harenc. M. de Presle m'y ramena après le spectacle. Sa bonne mère, qui
+m'attendoit, me reçut dans ses bras; et, en apprenant mon succès, elle
+m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mère, et à
+l'instant un flot d'amertume se mêlant à ma joie: «Ah! Madame! lui
+dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mère si
+tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit
+bien heureuse!» Nos amis arrivèrent, croyant n'avoir qu'à me féliciter.
+«Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garçon. Le voilà qui
+pleure sa mère, qui auroit été, dit-il, si heureuse dans ce moment.»
+
+Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientôt l'amitié que l'on
+me témoignoit se saisit de toute mon âme. Ah! si dans le malheur c'est
+un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une
+volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des coeurs qui le
+partagent avec nous! J'ai toujours éprouvé qu'il m'étoit plus facile de
+me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme
+est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que
+j'ai besoin de mes amis.
+
+Dès que le sort de ma pièce fut décidé, j'en fis part à Voltaire, et en
+même temps je le priai de permettre qu'elle lui fût dédiée. On peut voir
+dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon
+succès et avec quelle bonté il en reçut l'hommage.
+
+La même année que j'avois eu le malheur de perdre ma mère, Vauvenargues
+étoit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en
+ressentois, et, dans mon épître à Voltaire, il me fut doux de les
+répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j'ai écrit
+avec le plus de rapidité. Les vers couloient de source; je la fis dans
+une soirée, et depuis je n'y ai rien changé.
+
+Ce que m'avoit prédit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un
+moment, je me trouvai riche et célèbre. Je fis de ma richesse l'usage
+convenable. Il n'en fut pas de même de ma célébrité. Elle devint la
+cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-là ma vie
+avoit été obscure et retirée. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec
+deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abbé de Prades: celui-ci occupé
+à traduire la théologie d'Huet[49], et l'autre la physique de
+Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbés
+gascons[50], aimables fainéans, d'une gaieté intarissable, lesquels
+alloient courant le monde, tandis que nous étions appliqués au travail,
+et revenoient le soir nous réjouir des nouvelles qu'ils avoient
+recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je
+fréquentois étoient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son
+amie, où j'étois toujours désiré; celle de Voltaire, où je jouissois
+avec délices des entretiens de mon illustre maître, et celle de Mme
+Denis, sa nièce, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel
+et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goût,
+de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher
+et chérir sa société. Toutes ces liaisons contribuoient à me remplir
+l'âme et l'esprit de courage et d'émulation, et à répandre dans mon
+travail plus de chaleur et de lumière.
+
+Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jours, depuis deux
+ans, l'amitié des deux hommes les plus éclairés de leur siècle m'avoit
+permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de
+Vauvenargues étoient ce que jamais on put entendre de plus riche et de
+plus fécond: c'étoit, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de
+faits intéressans et de traits de lumière; c'étoit, du côté de
+Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse.
+Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne
+foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'étoit, d'un côté, le respect
+de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre
+vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre,
+sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles
+complaisances, s'honoroient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne
+troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais
+dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'étoit
+plus, et l'autre étoit absent. Je fus trop livré à moi-même.
+
+Après le succès de _Denys_, un monde curieux, séduisant et frivole
+s'étant saisi de moi, je me vis emporté dans le tourbillon de Paris.
+C'étoit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la
+pièce nouvelle; et moi, flatté de cet empressement, je ne savois pas
+m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont
+les hôtes et les convives m'étoient également nouveaux, je me laissois
+comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où
+j'allois ni d'où je venois: si fatigué de la mobilité perpétuelle de ce
+spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de
+m'appliquer à rien. Cependant cette variété, ce mouvement de scènes, me
+plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mêmes, en me recommandant la
+sagesse et la modestie, pensoient que je devois céder à ce premier désir
+qu'on avoit de me voir. «Si ce n'est pas de l'amitié, ce sera,
+disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous
+vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connoître
+les moeurs, les goûts, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le
+voyant de près que l'on peut bien l'étudier, et vous êtes heureux d'y
+être si favorablement et de si bonne heure introduit.»
+
+Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modérément profiter de cet
+avantage; mais une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse, et,
+lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister.
+
+Dans ce temps de dissipation et d'étourdissement, je vis un jour arriver
+chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opéra-Comique,
+et que je ne connoissois pas. «Monsieur, me dit-il, je suis chargé
+auprès de vous d'une commission qui, je crois, ne vous déplaira point.
+N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]?» Je lui répondis que
+ce nom étoit nouveau pour moi. «C'est, poursuivit Monet, le prodige de
+notre siècle pour l'esprit et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles,
+où elle faisoit l'ornement et les délices de la cour du maréchal de
+Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brûle d'envie d'en connoître
+l'auteur, et m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez elle.» Je
+m'y engageai sans peine.
+
+Jamais je n'ai été plus ébloui que je le fus en la voyant. Elle avoit
+encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonoise, de la manière la
+plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses épaules; et sur sa
+tête des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevoient
+merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs
+feux deux yeux étincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de
+voir de si près tant de charmes; et son langage eut bientôt confirmé
+l'éloge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu
+prévoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel
+mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauvé du danger que j'allois
+courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre père
+qui va vous apprendre à redouter la plus séduisante des passions.
+
+Parmi les convives que mon enchanteresse avoit réunis ce jour-là, je
+trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dîner fut brillant de
+galanterie et de gaieté, mais avec bienséance. Mlle Navarre savoit tenir
+d'une main légère les rênes de la liberté. Elle savoit aussi mesurer ses
+attentions; et, jusque vers la fin du dîner, elle les distribua si bien
+que personne n'eut à se plaindre; mais insensiblement elles se fixèrent
+sur moi d'une manière si marquée, et à la la promenade, dans son jardin,
+elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'être seule avec moi, que
+les convives, l'un après l'autre et sans bruit, s'écoulèrent. Tandis
+qu'ils défiloient, son maître de danse arriva. Je lui vis prendre sa
+leçon. La danse qu'elle exécuta étoit connue alors sous le nom de
+l'_Aimable vainqueur_. Elle y déploya toutes les grâces d'une taille
+élégante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantôt fières, et
+tantôt remplies de mollesse et de volupté. La leçon ne dura guère plus
+d'un quart d'heure, et Lany fut congédié. Alors, en fredonnant l'air
+qu'elle avoit dansé, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de
+cet air-là. Je les savois; en voici le début:
+
+ Aimable vainqueur,
+ Fier tyran d'un coeur,
+ Amour, dont l'empire
+ Et le martyre
+ Sont pleins de douceur! etc.
+
+«Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant
+le moment est propre à me les inspirer!» Une conversation qui commençoit
+ainsi ne devoit pas sitôt finir. Nous passâmes la soirée ensemble; et,
+dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel étoit le nouvel
+ouvrage dont j'étois occupé. Je lui en dis le sujet, et je lui en
+exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire à
+laquelle j'étois forcé. «Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, à
+votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en
+Champagne, dans le village d'Avenay, où mon père a des vignes et une
+petite maison[52]. Mon père est à Bruxelles, à la tête d'un magasin
+qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer à ses affaires. Je
+pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque après les vendanges.
+Dès que j'aurai tout arrangé pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il
+y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne,
+vous ne faites pas de beaux vers.» Quelle raison, quelle sagesse, quelle
+force, aurois-je opposées au charme irrésistible d'une pareille
+invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait.
+Elle exigea de moi ma parole la plus sacrée de n'avoir aucun confident.
+Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre
+intelligence.
+
+Depuis son départ jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux
+mois; et, quoiqu'il fût rempli par une correspondance assidue et très
+animée, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intéresser
+l'esprit et l'âme ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je
+recevois, inspirées par une imagination vive et brillante, en exaltant
+la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus
+ardemment désirer de revoir celle qui, même en son absence, me causoit
+ces ravissemens. J'employai ce temps-là à dénouer le plus grand nombre
+des liaisons que j'avois formées, faisant entendre aux uns que mon
+nouveau travail me demandoit la solitude, et prétextant avec les autres
+un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle
+Clairon, je prévins leurs inquiétudes; mais, redoutant la curiosité et
+la pénétration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur
+mon projet d'évasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amitié pour
+moi n'avoit pas attendu des succès pour se déclarer. Inconnu dans le
+monde, j'étois reçu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son
+oncle. Rien n'étoit négligé de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison
+agréable. Mes amis y étoient accueillis; ils étoient devenus les siens.
+Mon vieil ami l'abbé Raynal se souvient, comme moi, des soupers
+agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot son frère, le bon
+Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, y portoient
+une gaieté franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'à
+ces soupers j'étois le héros de la table; j'y avois la verve de la
+folie. La dame et ses convives n'étoient guère plus sages ni moins
+joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'échapper des liens de sa
+marquise du Châtelet, et de ses soupers du grand monde, il étoit trop
+heureux de venir rire aux éclats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur
+facile, égal, paisible, inaltérable, ne suffisoit-il pas à mes désirs?
+Que falloit-il de plus à mes délassemens, à la fin d'un long jour de
+travail et d'étude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux
+Avenay?
+
+Elle arriva enfin, cette lettre tant désirée, si impatiemment attendue,
+qui devoit marquer mon départ. Je logeois seul alors dans le voisinage
+du Louvre. Délivré du souci de la dépense de ma table, je m'étois séparé
+de mes compagnons de ménage, n'ayant à mon service qu'une vieille femme
+à six francs par mois, et qu'un barbier au même prix. Ce fut à mon
+barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux
+lettres, qui, dans sa carriole, voulût me porter jusqu'à Reims avec ma
+petite valise. Il s'en offrit un à point nommé, et je partis. De Reims à
+Avenay j'allai à franc étrier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des
+ailes, en vérité il n'en eut pas pour moi: j'étois brisé en arrivant.
+
+Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique
+ce temps soit éloigné, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas
+dans un état d'enivrement et de délire que je veux paroître à vos yeux.
+
+Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont
+j'étois abreuvé furent mêlées des plus affreuses amertumes; que la plus
+séduisante des femmes étoit en même temps la plus capricieuse; que,
+parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit à chaque instant
+quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu'à tout moment sa
+volonté changeoit, et qu'à tout moment il falloit que la mienne lui fût
+soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour à tour,
+presque en même temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux
+esclave. Nous étions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre
+solitude par des incidens imprévus. La mobilité de ses nerfs, la
+vivacité singulière des esprits qui les animoient, lui causoient des
+vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle étoit le
+plus brillante d'enjouement et de santé, ses accès lui prenoient par des
+éclats de rire involontaires; au rire succédoient une tension dans tous
+ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se
+terminoient par des larmes. Ces accidens étoient plus douloureux pour
+moi que pour elle-même; mais ils me la rendoient plus chère et plus
+intéressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occupé
+l'intervalle de ses vapeurs! Tête à tête au milieu des vignes de
+Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme?
+C'étoit là son étude, c'étoit là son génie. Tous les jours elle
+imaginoit quelque nouvelle épreuve à faire sur mon âme. C'étoit comme un
+roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scènes.
+
+Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entrée de leur jardin,
+c'étoit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre
+promenade lui étoit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs
+du jardin défendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en
+sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit
+ma contenance. J'allois à lui, et fièrement je lui glissois un écu dans
+la main, mais sans qu'elle s'en aperçût, car elle eût pris cela pour un
+trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-même, et nous
+nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et à pas lents.
+
+Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquiétude, tenant en main
+la lettre, ou véritable ou supposée, d'un amant malheureux, jaloux et
+furieux de mon bonheur, qui menaçoit de venir se venger sur moi de ses
+mépris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois
+de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si
+j'avois paru troublé, j'aurois été perdu dans son esprit.
+
+Dès que j'étois sorti d'une épreuve, elle en inventoit d'autres, et ne
+me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par où elle
+me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son père, ayant appris
+qu'un jeune homme étoit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche.
+Elle m'exagéra la colère où il en étoit. À l'entendre, elle étoit
+perdue, son père alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit,
+disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dépendoit de
+moi; mais elle eût mieux aimé mourir que de me l'indiquer: c'étoit à mon
+amour pour elle à me l'apprendre. Je l'entendois très bien, mais
+l'amour, qui près d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas
+oublier moi-même. Je l'adorois comme maîtresse, mais je n'en voulois
+point pour femme. J'écrivis à M. Navarre en lui faisant l'éloge de sa
+fille, et en lui témoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus
+innocente amitié. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me répondit
+que, si j'avois sur elle des vues légitimes (comme elle apparemment le
+lui faisoit entendre), il n'étoit point de sacrifices qu'il ne fût
+disposé à faire pour notre bonheur. Je répliquai en appuyant sur
+l'estime, sur l'amitié, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le
+reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mécontente, et, soit pour se
+venger du refus de sa main, soit pour connoître quel seroit, dans un
+accès de jalousie, le caractère de mon amour, elle choisit, pour me
+percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus déchirant. Dans un de
+ces momens où je devois la croire tout occupée de moi seul, comme
+j'étois occupé d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle
+m'avoit menacé, fut celui qu'elle prononça. J'entendis de sa bouche:
+_Ah! mon cher Béthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel
+transport je fus saisi: je sortis éperdu, et, à grands cris appelant ses
+valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, à peine m'étois-je
+enfermé dans ma chambre pour me préparer à partir, elle accourut
+échevelée, et, frappant à ma porte avec des cris perçans et une violence
+effroyable, elle me força de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir
+en moi qu'un malheureux hors de lui-même, elle dut triompher; mais,
+effrayée de l'état où elle m'avoit mis, je la vis à son tour, désolée et
+désespérée, se jeter à mes pieds, et me demander grâce pour une erreur
+dont, disoit-elle, sa langue seule étoit coupable, et à laquelle ni sa
+pensée ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scène fût jouée, c'est
+ce qui paroît incroyable, et alors j'étois loin moi-même d'y penser;
+mais plus j'ai réfléchi depuis à l'inconcevable singularité de ce
+caractère romanesque, plus j'ai trouvé possible qu'elle eût voulu me
+voir dans cette situation nouvelle, et que, touchée après de la violence
+de ma douleur, elle eût voulu la modérer. Au moins est-il vrai que
+jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible
+moment. Aussi, après avoir été assez longtemps inexorable, me laissai-je
+à la fin persuader et fléchir; mais, peu de jours après, son père
+l'ayant rappelée à Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent
+des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'espérance de la revoir
+bientôt, m'étant séparé d'elle, je revins à Paris.
+
+La cause de mon évasion n'étoit plus un mystère: un poète chansonnier,
+l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, où il étoit alors, ayant
+appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une épître à Mlle
+Navarre, et cette épître couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir
+acquis la réputation d'homme à bonnes fortunes, dont je me serois bien
+passé, car elle me fit des jaloux, c'est-à-dire des ennemis.
+
+Le lendemain de mon arrivée, je vis venir chez moi mes deux abbés
+gascons de la rue des Mathurins, et j'en reçus une semonce du sérieux le
+plus comique. «D'où venez-vous? me dit l'abbé Forest. Voilà une belle
+conduite! Vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu à
+vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on
+vous cherche en vain. Où est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme
+intéressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez
+dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que
+vous êtes, vous ne méritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est,
+lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De
+qui? reprit l'abbé Debon; de cette amante désolée qui vous a cru noyé,
+qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis
+a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je
+d'un ton ferme et d'un air sérieux, Mme Denis est mon amie, et rien de
+plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai
+fait mystère, ainsi qu'à vous, parce que je l'ai dû.--Oui, du mystère,
+reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...!» Je l'interrompis. «Tout
+beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de
+m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me
+suis jamais permis de réprimande avec vous, je vous prie de n'en pas
+user avec moi.--Eh! sandis! répliqua Forest, vous en parlez bien à votre
+aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du
+monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots
+cassés. On nous accuse d'avoir été vos confidens, vos approbateurs, vos
+complices. Mme Denis elle-même nous voit de mauvais oeil, nous reçoit
+froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix
+pathétique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans
+le deuil.--Ah! j'entends: voilà donc, lui dis-je, le grand crime de mon
+absence. Vraiment! je ne m'étonne plus que vous m'ayez grondé si fort.
+Plus de soupers! Allons, il faut les rétablir. Vous serez invités
+demain.» Un air de jubilation se répandit sur leur visage. «Tu crois
+donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est
+bonne femme, et la paix sera bientôt faite.--La paix de l'amitié, leur
+dis-je, sera toujours facile à faire: il n'en est pas de même de celle
+de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est
+qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.»
+
+Elle me reçut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquiétude que
+mon escapade lui avoit causée, comme à tous mes amis. J'essuyai ses
+reproches, et je confessai qu'à mon âge on n'étoit exempt ni de
+foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'étoit
+commandé; je n'avois pas dû le trahir. «N'allez pas, Madame, ajoutai-je,
+en paroître offensée; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il
+faut démentir plutôt que de l'autoriser.--Le démentir! dit-elle, est-ce
+qu'il se répand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives
+dispersés pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce
+matin qui m'ont fait la scène la plus vive, et à qui vos soupers
+interrompus font croire que vous êtes au désespoir.» Je lui racontai
+cette scène; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il étoit
+convenable de les inviter au plus vite pour leur ôter l'idée d'une
+_Ariane en pleurs_. «Voilà, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amitié:
+facile, indulgente et paisible, rien ne l'altère, et avec elle on vit
+content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec
+l'amour...--Avec l'amour! s'écria-t-elle, que le Ciel m'en préserve!
+Cela n'est bon qu'en tragédie, et le comique, à moi, est le genre qui me
+convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les
+fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de
+quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela
+vous vous êtes bien adressé. Je vous en fais mon compliment.»
+
+Hélas! oui, je savois déjà, par ma fatale expérience, combien la passion
+de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible
+et violent: mais jusque-là je n'en avois connu que les peines les plus
+légères; il me réservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel!
+
+La première lettre que je reçus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La
+seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisième se fit
+attendre, et ce n'étoient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant.
+Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses.
+Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étoient les causes qu'on
+m'alléguoit de cette négligence et de cette froideur. Je devois
+connoître les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles
+tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de
+s'y livrer. Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de
+l'amour. À trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je
+trouvai d'abord ce silence si incompréhensible qu'après que les facteurs
+avoient passé et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour
+vous_, j'allois à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse
+n'étoit pas restée au bureau; et, après y avoir été, j'y retournois
+encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompée, je
+séchois, je me consumois.
+
+J'ai oublié de dire qu'en arrivant à Paris, en passant par le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopâtre m'ayant frappé
+de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois acheté bien vite, et
+l'avois emporté chez moi. C'étoit ma seule consolation. Je m'enfermois
+seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois,
+par pitié, un mot de lettre qui me rendît la vie. Insensé! comment cette
+image m'auroit-elle entendu? Celle à qui elle ressembloit ne daignoit
+pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'étoit pas naturel.
+Je la croyois malade ou enfermée par son père et gardée à vue comme une
+criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis
+l'affreuse vérité.
+
+Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en eût
+fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la
+flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous étions
+dans le foyer de la Comédie, elle entendit le marquis de
+Brancas-Céreste[54] dire à quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles.
+«Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez
+vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus
+brillante que jamais, menant enchaîné à son char le chevalier de
+Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre.» J'étois
+présent; j'entendis sa réponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber
+chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfans! quelle folie que
+celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre
+par ses foiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la
+pudeur!
+
+Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé
+de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman
+n'en fut pas long, et il finit misérablement.
+
+La fièvre qui m'avoit saisi le soir même où j'avois appris mon malheur
+me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune
+homme qui m'étoit inconnu et qui me déclina son nom: c'étoit le
+chevalier de Mirabeau. «Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à
+deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de
+Vauvenargues, mon ancien camarade au régiment du roi. Je serois fier de
+mériter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je désire de
+l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de
+votre successeur auprès de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce
+témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent
+jaloux moi-même de la manière dont elle me parloit de vous; et, à mon
+départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a
+été de venir vous voir et de vous demander votre amitié.
+
+--Monsieur le chevalier, lui répondis-je, vous me voyez malade; je le
+suis de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre
+si subitement de l'amitié pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de
+mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez,
+m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifié,
+c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme comme vous.
+Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de
+Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de
+l'autre je ne vous dirai que du bien.»
+
+Après cette conversation, qui fut longue et intéressante: «Monsieur, me
+dit-il, je me flatte que vous ne serez point fâché d'apprendre que Mlle
+Navarre m'ait communiqué vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins
+l'éloge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa
+part, je suis chargé de recevoir les siennes.--Monsieur, lui
+demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser
+à vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compté, ainsi que moi, que
+vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui répondis-je,
+pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors
+que de ce qui est à moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas
+de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être
+content.» Alors, tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de Mlle
+Navarre: «Vous reconnoissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que
+je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres
+ont été brûlées.» À l'instant je les mis au feu avec les miennes, et,
+tandis qu'elles brûloient ensemble: «Mon devoir est rempli, ajoutai-je,
+mon sacrifice est consommé.» Il approuva ma délicatesse, et se retira
+satisfait.
+
+La fièvre ne me quittoit pas; j'étois mélancolique; je ne voulois plus
+voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que
+celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence
+une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.
+
+Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui
+me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. «Qui est là?»
+On ne me répond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcôve, et,
+dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage,
+appuyé sur le mien, me baignoit de larmes. «Qui êtes-vous?» demandai-je
+encore. Et, sans me répondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et
+de pleurs. Enfin on se lève, et je vois Mlle Navarre, en déshabillé du
+matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. «C'est
+vous, Mademoiselle! m'écriai-je. Hélas! qui vous amène? Voulez-vous me
+faire mourir?» En disant ces mots, j'aperçus derrière elle le chevalier
+de Mirabeau, immobile et muet. Je crus être dans le délire; mais elle,
+se tournant vers lui d'un air tragique: «Voyez, Monsieur, lui dit-elle,
+voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionné, le plus fidèle,
+le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel
+état mon amour pour vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si
+vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice.» Le chevalier étoit
+pétrifié d'étonnement et d'admiration. «Êtes-vous en état de vous lever?
+me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous
+à déjeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons
+à vous communiquer des choses de grande importance.»
+
+Je me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café
+au lait. Dès que nous fûmes seuls: «Mon ami, me dit-elle, monsieur le
+chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels,
+nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des difficultés à
+vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe
+est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite. Il y traite
+légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison.» Je lui
+représentai qu'un rival jaloux n'étoit pas obligé d'être juste envers
+son rival, et qu'il ne seroit guère ni prudent ni possible de s'attaquer
+au maréchal de Saxe. «Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel,
+l'épée à la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre.
+Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à
+quelque puissance étrangère: il est connu, il peut choisir. Avec son
+nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide;
+incessamment on le verra à la tête des armées, et c'est dans un champ de
+bataille qu'il se mesurera avec le maréchal.--Fort bien, Mademoiselle,
+m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et
+l'autre dans un projet si généreux.» Je les vis en effet aussi fiers, et
+aussi contens de leur résolution que si elle avoit dû s'exécuter le
+lendemain. Dans la suite j'appris qu'après s'être mariés en Hollande,
+ils avoient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant
+«ami des hommes», et l'ennemi de son frère, avoit eu le crédit de le
+faire poursuivre jusque dans les États du pape; qu'au moment où les
+sbires, par ordre du vice-légat, venoient pour l'arrêter, sa femme étoit
+en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit
+saisie avoit causé en elle une révolution qui lui avoit donné la mort.
+
+Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet «ami des hommes», que j'ai
+connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux,
+orgueilleux et méchant, a été ma bête d'aversion.
+
+Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'étoit fait en moi
+lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle
+Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour, et surtout de ma
+jalousie, je trouvai juste la préférence qu'elle lui avoit donnée, et,
+loin d'en être humilié, je m'applaudis de lui avoir cédé. Par là je
+reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanité blessée
+entroit dans les dépits et dans les chagrins de l'amour.
+
+Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquiétude, un
+ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cléopâtre, que j'avois encore
+devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus,
+mais il m'importunoit, et je m'en délivrai. Ce qui redoubloit ma
+tristesse, c'étoit la perte de mon talent. Parmi les délices et les
+tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve à donner au travail:
+Mlle Navarre m'y excitoit elle-même. Les jours d'orage, comme elle avoit
+peur du tonnerre, il falloit ou dîner ou souper dans ses caves (qui
+étoient celles du maréchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles
+de vin de Champagne, il étoit difficile de ne pas s'échauffer la tête.
+Il est bien vrai que ces jours-là mes vers étoient fumeux; mais la
+réflexion dissipoit ces vapeurs. À mesure que j'avancois, je lui lisois
+mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce
+qu'elle appeloit son trône: c'étoit, au haut des vignes, un monticule de
+gazon entouré de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses
+lettres la description de ce trône qui nous attendoit, disoit-elle:
+celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'étoit là qu'à ses
+pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les
+croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que
+je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art
+étoient semés pour moi, je n'y trouvai que des épines. Le génie qui
+m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon âme tombèrent languissans
+comme les voiles d'un navire auquel tout, à coup manque le vent qui les
+enfloit.
+
+Mlle Clairon, qui voyoit la langueur où j'étois tombé, s'empressa d'y
+apporter remède. «Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et
+l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il
+donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux?--Je n'en
+connois, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le
+vouloit bien; mais seroit-elle assez généreuse pour le vouloir?--C'est
+ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma
+connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et
+vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour
+vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous
+êtes capable de fidélité, de constance, et qu'elle est sûre d'être
+heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en
+suis très persuadée.--Ayez donc la bonté de vous le dire.--À moi, mon
+ami?--À vous-même.--Ah! s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en
+serai bien glorieuse.»
+
+Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le
+prévoir, ne fut pas de longue durée, mais qui eut pour moi l'avantage de
+me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent
+mieux d'accord qu'ils l'étoient dans mon coeur.
+
+_Denys_ fut remis au théâtre; il eut, à la reprise, même succès que dans
+la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y
+prenoit celle à qui rien n'étoit plus cher que ma gloire. Elle y fut
+plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel
+plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!
+
+Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon étoit un sentiment trop
+vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma
+passion pour elle, ce qui n'étoit que de l'amour; mais, indépendamment
+des charmes de l'actrice, elle étoit encore à mes yeux une amante très
+désirable par une jeunesse brillante de vivacité, d'enjouement et de
+tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et
+avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant
+heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus
+passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sûr d'elle comme de
+moi-même, la tête libre et l'âme en paix, je donnois au travail une
+partie du jour, et l'autre lui étoit réservée. Charmante je l'avois
+quittée; la même, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel
+dommage qu'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de
+sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de
+constance!
+
+Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me
+dit: «N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise: le bailli
+de Fleury doit y souper, et il me ramène.--J'en suis connu, lui
+répondis-je naïvement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me
+dit-elle, il n'aura qu'un vis-à-vis.» Ce mot fut un trait de lumière. Et
+comme elle m'en vit frappé: «Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une
+fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je,
+parlez-vous sérieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne
+serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gré, lui dis-je, et je cède la
+place à monsieur le bailli.» Pour cette fois je me sentis du courage et
+de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un
+sentiment honnête est plus analogue et plus doux à mon coeur qu'un goût
+frivole et passager.
+
+Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: «Mlle B*** vous a
+promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre
+mère n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidèle à sa parole: il se
+présente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun
+sans votre propre consentement.» À ces mots, je sentis renaître en moi
+non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce,
+si vive et si tendre que je n'y aurois point résisté si ma fortune et
+mon état avoient eu quelque consistance. «Hélas! dis-je à Rigal, que ne
+suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma
+chère B***! mais malheureusement le sort que j'aurois à lui offrir est
+trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien
+ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide; et je ne puis que
+porter envie à celui qui est en état de le lui assurer.»
+
+Quelques jours après je reçus de Mlle Clairon un billet conçu en ces
+mots: «Votre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connois
+trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends.» Je me
+rendis chez elle. Il y avoit du monde. «J'ai à vous parler», me dit-elle
+en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. «Vous me marquez,
+Mademoiselle, que mon amitié peut, lui dis-je, vous être bonne à quelque
+chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle.--Ce n'est ni
+votre zèle ni votre amitié seule que je réclame, me dit-elle, c'est
+votre amour; il faut que vous me le rendiez.» Alors, avec une ingénuité
+qui, pour tout autre que moi, auroit été plaisante, elle me dit combien
+cette poupée, le bailli de Fleury, avoit peu mérité que j'en fusse
+jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut
+avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un
+coeur où la réflexion avoit éteint l'amour.
+
+«Vous ne m'avez pas trompé, lui dis-je; et, aussi sincère que vous, je
+me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être
+amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne
+serons plus amans.» J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la
+conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis
+cependant que j'étois un peu trop vengé.
+
+_Aristomène_ étoit achevé, je le lus aux comédiens. Mlle Clairon assista
+à cette lecture avec une dignité froide. On nous savoit brouillés: je
+n'en fus que plus applaudi. C'étoit un problème parmi les comédiens si
+je lui donnerois le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète,
+surtout lorsqu'elle apprit que les autres rôles étoient distribués. Elle
+reçut le sien, et, un quart d'heure après, elle arriva chez moi avec une
+de ses amies. «Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont
+elle entroit sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on
+lui avoit remis), je ne veux point du rôle sans l'auteur, car l'un
+m'appartient comme l'autre.--Ma chère amie, lui dis-je en l'embrassant,
+à ce titre je suis à vous: n'en demandez pas davantage. Un autre
+sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle à sa
+compagne: ma mauvaise tête feroit son tourment et le mien. Venez donc,
+mon ami, venez dîner chez votre bonne amie.» Dès ce moment l'intimité la
+plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et,
+quoique éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a
+changé le fond de nos sentimens mutuels.
+
+À propos de cette amitié libre et sûre qui régnoit entre nous, je me
+rappelle un trait qui ne me doit point échapper.
+
+Mlle Clairon n'étoit ni riche, ni économe; souvent elle manquoit
+d'argent. Un jour elle me dit: «J'ai besoin de douze louis. Les
+avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tâchez de me les procurer, et
+apportez-les-moi ce soir dans ma loge, à la Comédie.» Aussitôt je me
+mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois
+point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques
+autres de cette classe: je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la
+loge de Mlle Clairon. Elle étoit tête à tête avec le duc de Duras. «Vous
+venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'être en quête de
+quelque argent qui m'est dû; mais j'ai perdu mes pas.» Cela dit, et bien
+entendu, j'allai prendre place dans l'amphithéâtre, lorsque, du bout du
+corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le
+duc de Duras qui vient à moi et qui me dit: «Je viens de vous entendre
+dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?» À ces mots il
+tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étois point
+pressé. «Ce n'est pas là répondre, insista-t-il; quel est l'argent que
+vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voilà, me
+dit-il, mais à condition que, toutes les fois que vous en manquerez,
+vous vous adresserez à moi.» Et lorsque je les lui rendis et le pressai
+de les reprendre: «Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends
+donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la
+vôtre.» Je n'usai point de ce crédit; mais depuis ce moment il n'est
+point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés
+ensemble à l'Académie françoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu
+lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie à saisir les momens de me
+rendre de bons offices. Quand je dînois chez lui, il me donnoit toujours
+de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accès de sa goutte, il
+témoignoit encore du plaisir à me voir. On le disoit léger; assurément
+il ne le fut jamais pour moi. Revenons à _Aristomène_.
+
+Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce
+avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il
+avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de
+l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il
+avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à
+l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre
+seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait
+_la Mort de César_ en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois
+pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes;
+mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné,
+donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous
+n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je
+ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la
+prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et
+j'espère bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens
+d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne
+pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?--Non,
+répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le
+reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais,
+quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous
+m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon
+enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe.
+Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités
+heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus
+désespérantes que naissent les grandes beautés.»
+
+Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière
+moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi
+ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on
+ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous
+manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que
+la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au
+commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh
+bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans
+l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.--Quoi! la Tournelle sur le
+théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est
+un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.»
+
+_Aristomène_ eut au moins autant de succès que _Denys_. Voltaire, à
+chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna
+et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte.
+Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu
+de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la
+scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et,
+discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses
+perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur
+scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo,
+Clairon! s'écria Voltaire, _macle animo, generose puer!_»
+
+Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent,
+j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand
+pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire
+avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens
+vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui
+auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le
+croyoit d'inquiéter l'auteur de _Zaïre_, d'_Alzire_, de _Mérope_ et de
+_Mahomet_.
+
+À cette première représentation d'_Aristomène_, je fus encore obligé de
+me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis
+me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public.
+
+Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet
+acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami
+d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il
+n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un
+grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la
+décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme.
+Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet,
+voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en
+parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses
+atrocités, il dit:
+
+ Théonis le défend et s'en nomme l'auteur,
+
+il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt,
+s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au
+parterre, comme pour l'apaiser:
+
+ Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur.
+
+À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis
+frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.
+
+Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande
+chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une
+fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me
+proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très
+grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût
+été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai
+que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de
+la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomène_
+fut remis au théâtre.
+
+À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut
+si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le
+théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du
+parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le
+parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble
+salutation, répondre à cette nouvelle faveur.
+
+L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me
+présenter au public, va occuper dans ces _Mémoires_ une place
+considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les
+attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M.
+de La Popelinière[57]. Dès le succès de _Denys le Tyran_, il m'avoit
+attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de
+m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à
+l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte
+si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces
+aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront
+à mes enfans à être plus sages que moi.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une
+ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon,
+et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province,
+étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût
+marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce
+baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon,
+m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un
+jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie
+actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut
+la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des
+protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est
+sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal,
+comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son
+retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant
+_Zaïre_ et _Iphigénie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous
+charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez
+elle ensemble.»
+
+Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de
+Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant
+qu'_Aristomène_ fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en
+faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle
+d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais,
+corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je
+n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il
+fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière
+qui sentoit en lui son héros.
+
+Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui
+fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la
+proposition.
+
+La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit
+été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue
+et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la
+naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de
+plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne
+amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La
+douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien
+d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de
+fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par
+goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées,
+disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les
+menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre,
+c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique.
+C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces
+jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi:
+«Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que
+donnera monsieur le maréchal; après-demain, _le Coq du village_, _les
+Amours grivois_, etc.»
+
+Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses
+deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs
+caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards
+de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres.
+C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en
+elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle
+Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition
+de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du
+soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un
+caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.
+
+Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre
+avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air
+de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et
+dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre
+seconde leçon, ces mots: _Zaïre, vous pleurez!_ furent l'écueil de ma
+sagesse.
+
+La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut
+malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit
+de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand
+homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui
+furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère
+ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu
+par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent
+comme fille de ce héros.
+
+Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de
+douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle
+tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous
+nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour
+quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce
+conseil.
+
+Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux
+contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux
+autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la
+peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le
+monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui
+prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il
+abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit
+volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de
+_Cléopâtre_, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit
+_un héros en amour comme en guerre_. «Et cet Antoine, disoit le
+maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je
+n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu.
+
+Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois
+résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait
+insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois
+trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la
+campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du
+chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune.
+
+Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise,
+vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté
+Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir?
+son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous
+qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs
+qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la
+donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle
+Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la
+prit, et je fus fidèle à ma promesse.
+
+Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien
+différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis,
+j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je
+tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le
+héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme
+devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et
+que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent
+flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir
+même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et
+foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses
+bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et
+si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que,
+lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais
+qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante
+elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé
+par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit
+de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement
+insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une
+résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme
+moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente
+jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que
+l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer
+l'écueil pour vous préserver du naufrage.
+
+Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer
+magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À
+la première représentation de _Cléopâtre_, s'étant trouvé dans le
+corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me
+fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation:
+«Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le
+défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et,
+pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son
+épitaphe:
+
+ À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles,
+ Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin,
+ Au léopard farouche il imposa le frein.
+ Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.
+
+La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt
+de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses
+leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse
+silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le
+séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que
+je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement.
+
+M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps,
+mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse,
+et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention
+n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger;
+voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère
+à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État,
+avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal
+de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente
+qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après
+l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à
+l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de
+Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.»
+
+Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et,
+parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur
+la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de
+faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui
+représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction,
+et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence
+après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.
+
+Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui
+des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de
+maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter
+ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit
+que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui
+répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses
+talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal,
+de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et
+l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il
+est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour
+dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui
+aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet
+engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle
+auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le
+conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne
+puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit
+pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa
+résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et
+le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et,
+avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut
+chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de
+l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup
+de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la
+mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et
+à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et,
+tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa
+maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus
+grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les
+inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit
+pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la
+suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par
+des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il
+étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit
+chez lui.
+
+C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord
+que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La
+Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce
+merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand
+coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol,
+nous avoit fait connoître les chants de l'Italie.
+
+Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut
+entendre la lecture d'_Aristomène_, et, de tous les critiques dont
+j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu
+ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision
+surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua
+les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit
+foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses
+observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup
+d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et
+dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que
+son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement
+interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de
+mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de
+l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui
+l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un
+fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit
+voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit
+traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il
+prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre
+eux sans témoins.
+
+La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des
+satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit
+s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma
+franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes
+faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a
+séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?--Des
+protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des
+protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!... De
+la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point
+d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et
+ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus
+nécessaire.»
+
+Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de
+Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de
+me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit _Aristomène_,
+qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés
+Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc,
+je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu
+d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée
+dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de
+la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin.
+J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle;
+et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer
+chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de
+bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle
+fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions,
+sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée;
+j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce
+jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de
+La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop
+d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit
+préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit
+pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et
+naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le
+moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son
+trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit
+quelquefois d'un peu loin.
+
+Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité
+perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la
+balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion.
+Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir
+sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit
+à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais
+qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un
+jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de
+suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait.
+
+Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile
+m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la
+bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir
+et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis
+trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui
+m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est
+encore un rendez-vous de beaux esprits.»
+
+C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le
+maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de
+le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de
+moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit
+qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il
+l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit
+instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison.
+
+Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la
+jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une
+maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs
+honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le
+luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par
+la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs
+chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de
+l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de
+la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air
+terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens;
+l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques
+paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine
+à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter
+ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui,
+aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en
+chasser.
+
+Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois
+rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer
+sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est
+mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je
+commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger
+bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très
+naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de
+l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le
+consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses:
+_Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ_. Et plût au Ciel
+qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne
+l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux
+le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le
+jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui
+sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je
+ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des
+causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes
+ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.
+
+Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de
+campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa
+femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe
+donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La
+Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui
+répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal
+de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son
+appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la
+vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour
+l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit
+avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque
+par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un
+caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et
+servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la
+finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui:
+_Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit
+en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus
+borné que lui.
+
+En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la
+remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un
+tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette
+pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid
+et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de
+sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors
+Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et
+si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit
+presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers
+La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier
+que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la
+charnière en est d'une délicatesse!... non, il n'y a point de tabatière
+mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!--Quoi! Monsieur, dit La
+Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque
+s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi
+d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait
+votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels
+ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai
+pas un qui...--Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et
+qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit
+Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.»
+
+Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par
+un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine,
+s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de
+musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux
+La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se
+délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater
+sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65].
+
+Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se
+passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le
+maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée,
+et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut
+recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et
+que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal
+la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il
+descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la
+porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu... «Et ne me
+connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a
+point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna
+la main et monta avec elle.
+
+La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami,
+qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle
+pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à
+gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble,
+et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe.
+Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne
+demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint
+respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur
+recommandant la décence et la paix.
+
+Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son
+courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau
+soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa
+porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût
+complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien
+plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur
+insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un
+domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de
+la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son
+esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon
+bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont
+pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé
+cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à
+me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime?
+Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si
+violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois
+et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au
+bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération,
+l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils
+veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces
+libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès
+qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se
+jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre
+confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me
+vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.»
+
+Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame,
+lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de
+résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez
+modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous
+m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de
+chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté
+pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je
+crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla
+vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde
+qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le
+malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur
+corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se
+donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se
+consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui
+rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans
+le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu
+a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir
+jusqu'à son dernier moment.»
+
+C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une
+conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une
+vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa
+fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce
+délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu
+qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez
+vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui
+avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce
+qui la perdit.
+
+La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme
+libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus
+charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le
+meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs
+d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec
+un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir.
+Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et
+les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers,
+après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit
+agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la
+jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs
+qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient
+d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés,
+nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts.
+Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la
+chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve
+étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes
+venoient jouir de ses plaisirs.
+
+À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa
+façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies,
+quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour
+qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès
+en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un
+splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de
+l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris
+étoient invités.
+
+La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le
+monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières
+n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper
+de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux
+grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité
+libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel.
+Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il
+avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup
+de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même
+qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de
+trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne
+s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de
+complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui
+avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de
+la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui
+m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne
+aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage.
+
+Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste,
+c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne
+pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se
+plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et
+le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu
+payer au poids de l'or.
+
+Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui
+les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence
+humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de
+continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne
+pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit
+jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet
+nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué,
+comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit
+aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il
+avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat,
+selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le
+soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent.
+
+Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois
+rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles,
+et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en
+avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent
+peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit
+difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles
+de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir
+en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la
+tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus
+véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des
+vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas
+aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle
+des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être
+embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont
+chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et
+l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli.
+
+J'avois négligemment fini la tragédie de _Cléopâtre_; et cette pièce
+qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai
+travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit
+ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où
+l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle
+eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès
+de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me
+donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic
+automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour
+en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un
+aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de
+l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré
+depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que
+j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à
+Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais
+l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant.
+
+Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la
+fable des _Héraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec
+l'_Iphigénie en Aulide_; mais, par les caractères et les incidens de
+l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec,
+Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce
+eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le
+monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je
+voulois jouter avec lui.
+
+À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je
+m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une
+nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai
+bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné
+tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses
+amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les
+zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit
+toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son
+poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs
+et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les
+ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins
+généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des
+siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu
+m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et
+l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi
+la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement
+disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de
+ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait
+du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis.
+J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le
+monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les
+prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser
+avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta
+vie_, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce
+n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.
+
+Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café
+de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des
+habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu;
+mais, après le succès de _Denys_ et d'_Aristomène_, on m'avoit donné le
+conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une
+retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le
+plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été
+favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans,
+un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est
+difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser
+d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer
+insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute.
+
+Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois
+dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le
+mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui
+«attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de
+meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de
+la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi
+méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme
+par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y
+a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par
+son déchaînement contre tous mes ouvrages.
+
+Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis
+au jour la tragédie des _Héraclides_[67]. C'étoit la plus foiblement
+écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux
+répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle
+Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie;
+et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la
+mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée
+au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La
+Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein
+succès.
+
+J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce
+pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je
+n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement
+dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit
+coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé
+d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le
+lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être
+sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala
+ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et
+d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia
+d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible;
+et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le
+sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il
+ne cherche plus qu'à s'égayer.
+
+Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la
+coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de
+l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une
+familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats.
+
+Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au
+moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour
+la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les
+deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la
+voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une
+fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la
+sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît.
+
+Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui
+m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des
+_Héraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon
+humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le
+ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier
+qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que
+pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté
+sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit
+eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où
+j'étois comme anéanti.
+
+Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même
+une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi
+aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas
+tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de
+La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc,
+que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert
+et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme
+du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que
+nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la
+suite.
+
+Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle
+du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm,
+et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors
+secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de
+Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce
+dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont
+Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui
+n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils
+dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de
+remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau
+sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de
+la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore
+pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition
+de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les
+dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et
+tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la
+défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse
+attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il
+n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un
+amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé,
+ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé
+à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on
+auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du _Devin du
+village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés.
+Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme,
+animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien
+de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa
+personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce
+temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises
+ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le
+traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux
+toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme.
+Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son
+mauvais génie leur a attribué.
+
+À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société
+se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion
+l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous
+louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui,
+et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de
+toute personnalité[69].
+
+Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un
+retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je,
+un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi,
+dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de
+produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de
+méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé
+ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont
+écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur
+accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude
+étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de
+la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion
+n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune
+et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de
+quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il
+renoncer aux lettres.
+
+J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit
+pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit
+fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la
+voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de
+louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé
+sur l'_Établissement de l'École militaire_[70], monument élevé à la
+gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit
+poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès
+d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les
+dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour
+moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands
+du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa
+toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire
+au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure
+femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique
+avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un
+air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et
+d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un
+petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas:
+«Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important
+dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit
+d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension
+de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être
+occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses
+caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois.
+«Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de
+Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour
+remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il
+demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve;
+j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que
+j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie
+n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il
+falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire,
+et me relever, comme lui, d'une chute par un succès.
+
+Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais
+je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets
+donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands
+intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les
+situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur
+et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me
+creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route
+commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont
+je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté
+imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands
+caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un
+noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la
+solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action
+sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec
+chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de
+l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit
+excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour
+me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire
+lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques
+critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien.
+
+Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit
+de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans
+les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa
+toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient
+d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y
+eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire
+diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle
+m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette,
+elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement
+pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut
+cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses
+critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour
+de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon
+manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois
+bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais
+l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente.
+Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de
+petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de
+sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine.
+Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné
+quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté
+de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas
+reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et
+je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre
+seule me donne une si singulière importance?»
+
+Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par
+la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce;
+mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie
+que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des
+combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public
+s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je
+reconnus que le public avoit raison.
+
+Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et,
+par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à
+Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec
+instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé
+plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas
+né.
+
+Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi
+lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui
+dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le
+malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi
+à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui
+étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des
+bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle,
+écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât
+cette consolation.
+
+Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de
+Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille,
+et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un
+mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression.
+Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la
+terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos.
+
+M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me
+séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien
+des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son
+intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à
+l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en
+homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant
+de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part
+qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je
+n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès
+de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et
+de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il
+inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon
+bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi.
+
+Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages
+différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les
+ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je
+connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et
+depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en
+amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il
+me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien.
+Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la
+délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus
+occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa
+coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un
+jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du
+visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps
+après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le
+temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de
+Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les
+soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je
+lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde,
+celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me
+souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me
+donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme.
+
+«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit,
+Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de
+magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première
+ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la
+pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient,
+pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de
+splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal
+surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit,
+et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de
+finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et
+de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis
+ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les
+fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que
+moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je
+m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la
+peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste
+cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis
+bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et
+léger.
+
+Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73],
+Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes
+d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance;
+nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la
+fin du repas.
+
+Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus
+aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui
+mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit,
+par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible,
+généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et
+il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont
+de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille
+accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être
+donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un
+ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit
+Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle
+que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne
+la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais
+l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son
+objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il
+n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que
+belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des
+erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un
+caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu.
+Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour
+être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus
+parfait modèle des époux.
+
+Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa
+personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de
+fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la
+majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente;
+mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de
+bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée,
+que j'ai peint autrefois _la Bergère des Alpes_. Une imagination vive et
+une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de
+Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son
+langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon,
+bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression.
+
+Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux
+d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de
+Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes
+amis intimes dès que nous nous fûmes connus.
+
+Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux
+mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle
+ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en
+m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir
+décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils
+lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et
+quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si,
+d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas
+été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le
+sien!
+
+Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui
+conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban,
+elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville;
+et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue
+en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi.
+Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je
+n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un
+médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour
+elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble
+beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y
+ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre
+et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris
+déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le
+docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin.
+Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès
+qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en
+lui disant, comme Médor à Angélique[79]:
+
+ Vous servir est ma seule envie:
+ J'en fais mon espoir le plus doux:
+ Vous m'avez conservé la vie;
+ Je ne la chéris que pour vous.
+
+Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle
+eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur
+mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère:
+il fallut le rendre public.
+
+Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce
+fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner
+dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la
+rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les
+femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme
+d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui
+lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde,
+voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû
+savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et
+que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux
+et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir
+qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu
+d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un
+mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de
+sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement
+détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en
+mourut de douleur.
+
+Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec
+la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans
+ces _Mémoires_, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux.
+
+Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de
+celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à
+tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être
+admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se
+reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle
+étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de
+nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans
+sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour,
+n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me
+disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous
+intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez
+plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon
+sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit
+dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit
+avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête
+autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et
+d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me
+cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je
+m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses
+conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus
+saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils
+qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des
+succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de
+mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien
+de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire;
+l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.»
+L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au
+moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et
+puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs
+intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les
+femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre
+amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa
+tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen
+de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être
+utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans,
+dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est
+perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous
+voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos
+entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne
+pris jamais son esprit que pour du bon sens.
+
+Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des
+Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme
+on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut
+l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible
+à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son
+style, je ne lisois jamais les belles scènes de _Proserpine_, de
+_Thésée_ et d'_Armide_, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non
+sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de
+jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un
+des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence
+facile à imiter, et en effet inimitable:
+
+ _Ut sibi quivis
+ Speret idem, sudet multum, frustraque laboret
+ Ausus idem._
+
+D'un autre côté, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler
+sur de mauvais poèmes, et j'aurois bien voulu lui en donner de
+meilleurs.
+
+J'étois dans ces dispositions, lorsqu'à la naissance du duc de
+Bourgogne, le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer, à Passy,
+de faire, avec Rameau, un opéra relatif à cet heureux événement, et
+susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage,
+paroles et musique, tout fût fait à la hâte et à jour nommé.
+
+On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée.
+Cependant, comme _Acanthe et Céphise_[80] étoit un spectacle à grande
+machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques
+grands effets d'harmonie, et peut-être aussi l'intérêt des situations,
+le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze représentations; c'étoit
+beaucoup pour un ouvrage de commande.
+
+Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore
+mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent
+tous deux du succès; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux
+d'une mélodie après laquelle la musique françoise me sembloit lourde et
+monotone. Ces airs, ces duos, ces récits mesurés dont les Italiens
+composoient la scène lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient
+l'âme. J'en étudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder
+notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprît avec moi de
+transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau,
+déjà vieux, n'étoit pas disposé à changer de manière; et, dans celle des
+Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la
+mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, de Pergolèse, ou de Jomelli,
+le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps après que je
+trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dès
+lors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tête
+desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la
+volupté, se distinguoient dans les coulisses les intendans des
+Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce
+inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie; et leur
+commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein
+de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des
+saillies de gaieté du meilleur goût et du meilleur ton. Cury, le chef de
+la bande joyeuse, étoit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans
+son sérieux ironique, et plus espiègle que malin. L'épicurien
+Tribou[83], disciple du P. Porée, et l'un de ses élèves les plus chéris,
+depuis acteur de l'Opéra, et après avoir cédé la scène à Jélyotte,
+vivant libre et content de peu, étoit charmant dans sa vieillesse, par
+une humeur anacréontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul
+homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se
+laisser doucement aller au courant des années, et dans leur déclin
+conserver cette philosophie _verte, gaie et naïve_, que Montaigne
+lui-même n'attribuoit qu'à la jeunesse.
+
+Un caractère d'une autre trempe, et aussi aimable à sa manière, étoit
+celui de Jélyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot
+de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la
+sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspiroit. En
+effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux
+que j'aie vu en ma vie, je répondrai: C'est Jélyotte. Né dans
+l'obscurité, et enfant de choeur d'une église de Toulouse dans son
+adolescence, il étoit venu de plein vol débuter sur le théâtre de
+l'Opéra, et il y avoit eu le plus brillant succès: dès ce moment il
+avoit été, et il étoit encore l'idole du public. On tressailloit de joie
+dès qu'il paroissoit sur la scène; on l'écoutoit avec l'ivresse du
+plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix.
+Cette voix étoit la plus rare que l'on eût entendue, soit par le volume
+et la plénitude des sons, soit par l'éclat perçant de son timbre
+argentin. Il n'étoit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il
+n'avoit qu'à chanter; on eût dit qu'il charmoit les yeux en même temps
+que les oreilles. Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit, à
+demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes
+l'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la
+lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et
+son état n'avoit pour lui aucun de ses désagrémens. Chéri, considéré
+parmi ses camarades, avec lesquels il étoit sur le ton d'une politesse
+amicale, mais sans familiarité, il vivoit en homme du monde, accueilli,
+désiré partout. D'abord c'étoit son chant que l'on vouloit entendre; et,
+pour en donner le plaisir, il étoit d'une complaisance dont on étoit
+charmé autant que de sa voix! Il s'étoit fait une étude de choisir et
+d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare
+avec un goût délicieux; mais bientôt on oublioit en lui le chanteur,
+pour jouir des agrémens de l'homme aimable; et son esprit, son
+caractère, lui faisoient dans la société autant d'amis qu'il avoit eu
+d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus
+grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'étoit jamais
+déplacé. Il s'étoit fait, par son talent et par les grâces qu'il lui
+avoit obtenues, une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en
+avoit fait avoit été de mettre sa famille à son aise. Il jouissoit, dans
+les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très
+considérable, car c'étoit le crédit que donne le plaisir; et il
+l'employoit à rendre dans la province où il étoit né des services
+essentiels. Aussi y étoit-il adoré. Tous les ans il lui étoit permis, en
+été, d'y faire un voyage, et, de Paris à Pau, sa route étoit connue; le
+temps de son passage étoit marqué de ville en ville; partout des fêtes
+l'attendoient; et, à ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui à
+Toulouse avant mon départ. Il avoit deux amis dans cette ville, à qui
+jamais personne ne fut préféré: l'un étoit le tailleur chez lequel il
+avoit logé; l'autre son maître de musique lorsqu'il étoit enfant de
+choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que
+Jélyotte feroit à Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il étoit
+invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant
+et plus qu'il n'auroit voulu l'être, il étoit renommé pour sa
+discrétion; et de ses nombreuses conquêtes on n'a connu que celles qui
+ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais
+excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Jélyotte eût un ennemi.
+
+Le reste de la société des Menus-Plaisirs étoit tout simplement des amis
+de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenois mon coin avec
+quelque distinction.
+
+Or, après les dîners joyeux que je venois de faire avec ces
+messieurs-là, qu'on s'imagine me voir passer à l'école des philosophes,
+et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivés d'Italie, dans le
+fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert,
+les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvétius, les Rousseau, tous
+brûlans de zèle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour élever
+cet édifice immense de l'_Encyclopédie_, dont on jetoit les fondemens;
+on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe:
+
+ Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.
+
+Oui, j'en conviens, tout m'étoit bon, le plaisir, l'étude, la table, la
+philosophie; j'avois du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me
+livrois volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère étoit encore
+flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cédois à l'exemple
+et à l'attrait du vice. J'étois content, j'étois heureux, lorsque dans
+la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrière, faisant avec
+lui tête à tête un dîner frugal, je l'entendois, après avoir chiffré
+tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres,
+plein de goût, d'esprit et de lumières; ou que sur la morale, déployant
+à mes yeux la sagesse d'un esprit mûr et l'enjouement d'une âme jeune et
+libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Démocrite, et me faisoit rire
+aux dépens de la sottise et de l'orgueil. J'étois aussi heureux, mais
+d'une autre façon, plus légère et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une
+volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses, à table entre nos
+amateurs parmi les nymphes et les grâces, quelquefois parmi les
+bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout
+cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de
+l'entreprise de l'_Encyclopédie_, je m'engageai à y contribuer dans la
+partie de la littérature; et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent
+à mon travail, j'ai fait plus que je n'espérois, et plus qu'on
+n'attendoit de moi.
+
+Voltaire alors étoit absent de Paris; il étoit en Prusse. Le fil de mon
+récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son
+départ elles avoient été les mêmes, et les chagrins qu'il avoit éprouvés
+sembloient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif
+un moment fut celui de la mort de la marquise du Châtelet; mais, à ne
+rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait
+souvent, la mobilité de son âme. Lorsque j'allai lui témoigner la part
+que je prenois à son affliction: «Venez, me dit-il en me voyant, venez
+partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir,
+je suis inconsolable.» Moi, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit
+comme une furie attachée à ses pas, et qui savois qu'ils avoient été
+plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre
+l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui.
+Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause même de cette mort
+quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte.
+«De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tuée! le brutal.
+Il lui a fait un enfant.» C'étoit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il
+me parloit. Et le voilà me faisant l'éloge de cette femme incomparable,
+et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive
+l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez
+plaisant; et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi, en m'en
+allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer
+d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule
+étoit fixe en lui et comme inhérente à son âme: c'étoit l'ambition et
+l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette
+passion, rien ne lui étoit indifférent.
+
+Ce n'étoit pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de
+lettres; il vouloit être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre,
+il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord,
+la maréchale de Villars, le grand-prieur de Vendôme, et, depuis, le duc
+de Richelieu, le duc de La Vallière, les Boufflers, les Montmorency,
+avoient été son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait
+avec quelle familiarité respectueuse il avoit l'art de leur écrire et de
+leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une
+conversation non moins séduisante que ses poésies, le faisoient chérir
+et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse étoit admise aux
+soupers du roi. Pourquoi lui n'en étoit-il pas? C'étoit l'une de ses
+envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit à Boileau et à
+Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher
+d'Auguste, que l'_Énéide_ avoit été lue dans le cabinet de Livie.
+Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie
+n'avoient-ils pas été employés honorablement, l'un dans le ministère et
+l'autre en ambassade? La place d'historiographe étoit déjà pour lui une
+marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant
+d'éclat?
+
+Il avoit acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du
+roi: cette charge, communément assez oiseuse, donnoit pourtant le droit
+d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères, et il
+s'étoit flatté que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se
+borneroient pas à de stériles complimens de félicitation et de
+condoléance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin à la cour; et,
+lorsqu'il avoit un projet dans la tête, il y tenoit obstinément: l'une
+de ses maximes étoit ces mots de l'Évangile: _Regnum coelorum vim
+patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc à s'introduire
+auprès du roi tous les moyens imaginables.
+
+Lorsque Mme d'Étioles, depuis marquise de Pompadour, fut annoncée pour
+maîtresse du roi, et avant même qu'elle fût déclarée, il s'empressa de
+lui faire sa cour. Il réussit aisément à lui plaire; et, en même temps
+qu'il célébroit les victoires du roi, il flattoit sa maîtresse en
+faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il
+n'obtînt la faveur d'être admis aux soupers des petits cabinets, et je
+suis persuadé qu'elle l'auroit voulu.
+
+Transplantée à la cour, et assez mal instruite du caractère et des goûts
+du roi, elle avoit d'abord espéré de l'amuser par ses talens. Sur un
+théâtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opéra,
+dont quelques-uns étoient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa
+voix, son chant, étoient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprès
+d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp
+des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs.
+C'étoit empiéter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour
+éloigner de là un homme qui les auroit tous dominés, s'il avoit plu au
+roi autant qu'à sa maîtresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas,
+et que son empressement à se produire ajoutoit encore à ses préventions
+contre lui. Peu touché des louanges qu'il lui avoit données dans son
+_Panégyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un
+flatteur ambitieux. À grand'peine avoit-il enfin consenti à ce qu'il fût
+reçu à l'Académie françoise. Sans compter les amis de la religion, qui
+n'étoient point les amis de Voltaire, il avoit à l'entour du roi des
+jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-là
+étoient attentifs à censurer ce qu'il faisoit pour plaire. À leur gré,
+le poème de _Fontenoy_ n'étoit qu'une froide gazette; le _Panégyrique_
+du roi étoit inanimé, sans couleur et sans éloquence; les vers à Mme de
+Pompadour furent taxés d'indécence et d'indiscrétion, et dans ces vers
+surtout,
+
+ Soyez tous deux sans ennemis,
+ Et gardez tous deux vos conquêtes,
+
+on fit sentir au roi qu'il étoit messéant de le mettre au niveau et de
+pair avec sa maîtresse.
+
+Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut aisé de relever
+l'inconvenance et le ridicule d'avoir donné pour spectacle à l'infante
+cette _Princesse de Navarre_, qui véritablement n'étoit pas faite pour
+réussir. Je n'en dis pas de même de l'opéra du _Temple de la Gloire_:
+l'idée en étoit grande, le sujet bien conçu et dignement exécuté. Le
+troisième acte, dont le héros étoit Trajan, présentoit une allusion
+flatteuse pour le roi: c'étoit un héros juste, humain, généreux,
+pacifique, et digne de l'amour du monde, à qui le temple de la Gloire
+étoit ouvert. Voltaire n'avoit pas douté que le roi ne se reconnût dans
+cet éloge. Après le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant
+que Sa Majesté passoit sans lui rien dire, il prit la liberté de lui
+demander: «Trajan est-il content?» Trajan, surpris et mécontent qu'on
+osât l'interroger, répondit par un froid silence; et toute la cour
+trouva mauvais que Voltaire eût osé questionner le roi.
+
+Pour l'éloigner, il ne s'agissoit que d'en détacher la maîtresse; et le
+moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crébillon.
+
+Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du
+Marais, travaillant à bâtons rompus à ce _Catilina_ qu'il annonçoit
+depuis dix ans, et dont il lisoit çà et là quelques lambeaux de scènes
+qu'on trouvoit admirables. Son âge, ses succès, ses moeurs un peu
+sauvages, son caractère soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air,
+le ton imposant, quoique simple, dont il récitoit ses vers âpres et
+durs, la vigueur, l'énergie qu'il donnoit à son expression, tout
+concouroit à frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai
+entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'étoient pas bêtes,
+ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicéron:
+
+ Catilina, je crois que tu n'es point coupable;
+ Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable;
+ Et je ne vois en toi que l'esprit et l'éclat
+ Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat.
+
+Le nom de Crébillon étoit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire.
+_Électre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient
+peu de monde; tout le reste des tragédies de Crébillon étoit oublié,
+tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zaïre_,
+_Mérope_, occupoient le théâtre dans tout l'éclat d'un plein succès. Le
+parti du vieux Crébillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de
+l'appeler le Sophocle de notre siècle; et, même parmi les gens de
+lettres, les Marivaux disoient que devant le génie de Crébillon devoit
+pâlir et s'éclipser tout le bel esprit de Voltaire.
+
+On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonné, qu'on
+laissoit vieillir sans secours, parce qu'il étoit sans intrigue. C'étoit
+la prendre par son endroit sensible. «Que dites-vous? s'écria-t-elle;
+Crébillon est pauvre et délaissé!» Aussitôt elle obtint pour lui du roi
+une pension de cent louis sur sa cassette.
+
+Crébillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une légère
+incommodité la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annonça; elle le fit
+entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reçut avec une
+grâce touchante. Il en fut ému; et, comme il se penchoit sur son lit
+pour lui baiser la main, le roi parut. «Ah! Madame, s'écria Crébillon,
+le roi nous a surpris; je suis perdu!» Cette saillie d'un vieillard de
+quatre-vingts ans plut au roi; le succès de Crébillon fut décidé. Tous
+les Menus-Plaisirs se répandirent en éloges de son génie et de ses
+moeurs. «Il avoit, disoit-on, de la fierté, mais point d'orgueil, et
+encore moins de vaine gloire. Son infortune étoit la preuve de son
+désintéressement. C'étoit un caractère antique et vraiment l'homme dont
+le génie honoroit le règne du roi.» On parloit de _Catilina_ comme de la
+merveille du siècle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut
+pris pour cette lecture; le roi, invisible et présent, l'entendit. Elle
+eut un plein succès; et, lorsque _Catilina_ fut mis au théâtre, Mme de
+Pompadour, accompagnée d'une volée de courtisans, vint assister à ce
+spectacle avec le plus vif intérêt. Peu de temps après, Crébillon obtint
+la faveur d'une édition de ses oeuvres à l'imprimerie du Louvre, aux
+dépens du trésor royal. Dès ce temps-là, Voltaire fut froidement reçu,
+et cessa d'aller à la cour.
+
+On sait quelle avoit été sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce
+prince, devenu roi, lui marquoit les mêmes bontés; et la manière
+infiniment flatteuse dont Voltaire y répondoit n'avoit peut-être pas
+laissé de contribuer en secret à lui aliéner l'esprit de Louis XV. Le
+roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cessé, depuis son
+avènement à la couronne, de l'inviter à l'aller voir; et la faveur dont
+Crébillon jouissoit à la cour, l'ayant piqué au vif, avoit décidé son
+voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce
+désagrément, et il s'y étoit pris en grand homme: il avoit attaqué son
+adversaire corps à corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il
+avoit traités, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atrée_ et de
+_Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du
+troisième par dédain d'un sujet ingrat et fantasque.
+
+Il commença par _Sémiramis_, et la manière grande et tragique dont il en
+conçut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y
+répandit, le style magique qu'il y employa, la majesté religieuse et
+formidable dont il la remplit, les situations et les scènes déchirantes
+qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en préparer, en établir, en
+soutenir le merveilleux, étoient bien faits pour anéantir la foible et
+froide _Sémiramis_ de Crébillon; mais alors le théâtre n'étoit pas
+susceptible d'une action de ce caractère. Le lieu de la scène étoit
+resserré par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins,
+les autres debout au fond du théâtre et le long des coulisses, en sorte
+que Sémiramis éperdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau étoient
+obligées de traverser une épaisse haie de petits-maîtres. Cette
+indécence jeta du ridicule sur la gravité de l'action théâtrale. Plus
+d'intérêt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette
+pièce, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du côté du génie, eut dans sa
+nouveauté assez peu de succès pour faire dire qu'elle étoit tombée.
+Voltaire en frémit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit
+l'_Oreste_ d'après Sophocle, et il s'éleva au-dessus de Sophocle
+lui-même dans le rôle d'Électre, et dans l'art de sauver l'indécence et
+la dureté du caractère de Clytemnestre. Mais, dans le cinquième acte, au
+moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur
+du parricide, et, le parti de Crébillon n'étant là rien moins que
+bénévole, tout ce qui pouvoit donner prise à la critique fut relevé par
+des murmures ou tourné en dérision. Le spectacle en fut troublé à chaque
+instant, et cette pièce, qui depuis a été justement applaudie, essuya
+des huées. J'étais dans l'amphithéâtre, plus mort que vif. Voltaire y
+vint; et, dans un moment où le parterre tournoit en ridicule un trait de
+pathétique, il se leva et s'écria: «Eh! barbares! c'est du Sophocle!»
+
+Enfin, il donna _Rome sauvée_, et, dans les personnages de Cicéron, de
+César, de Caton, il vengea la dignité du sénat romain, que Crébillon
+avoit dégradée en subordonnant tous ces grands caractères à celui de
+Catilina. Je me souviens qu'en venant d'écrire les belles scènes de
+Cicéron et de César avec Catilina, il me les lut dans une perfection
+dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune
+manière, mieux que jamais lui-même je ne l'avois entendu lire. «Ah! vous
+avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-là; aussi ne les
+fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de
+plus beaux.» Cette pièce eut dans l'opinion des gens instruits un grand
+succès d'estime; mais elle n'étoit pas faite pour émouvoir la multitude,
+et cette éloquence du style, ce mérite d'avoir si savamment observé les
+moeurs et peint les caractères, fut peu sensible aux yeux de cette masse
+du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire
+eut la douleur de se voir disputer, refuser même le triomphe.
+
+Ces dégoûts avoient déterminé son voyage en Prusse. Une seule difficulté
+le retardoit encore, et la manière dont elle fut levée est assez
+curieuse pour vous amuser un moment.
+
+La difficulté consistoit dans les frais du voyage, sur lesquels Frédéric
+se faisoit un peu tirer l'oreille. Il vouloit bien défrayer Voltaire, et
+pour cela il consentoit à lui donner mille louis; mais Mme Denis vouloit
+accompagner son oncle, et, pour ce surcroît de dépense, Voltaire
+demandoit mille louis de plus. C'étoit à quoi le roi de Prusse ne
+vouloit point entendre. «Je serai fort aise, lui écrivoit-il, que Mme
+Denis vous accompagne; mais je ne le demande pas.» «Voyez-vous, me
+disoit Voltaire, cette lésine dans un roi. Il a des tonneaux d'or, et il
+ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis
+à Berlin! Il les donnera, ou moi-même je n'irai point.» Un incident
+comique vint terminer cette dispute. Un matin que j'allois le voir, je
+trouvai son ami Thiriot dans le jardin du Palais-Royal; et, comme il
+étoit à l'affût des nouvelles littéraires, je lui demandai s'il y en
+avoit quelqu'une. «Oui, vraiment, il y en a, et des plus curieuses, me
+dit-il. Vous allez chez M. de Voltaire: là vous les entendrez, car je
+m'en vais m'y rendre dès que j'aurai pris mon café.»
+
+Voltaire travailloit dans son lit lorsque j'arrivai. À son tour, il me
+demanda: «Quelles nouvelles?--Je n'en sais point, lui dis-je; mais
+Thiriot, que j'ai rencontré au Palais-Royal, en a, dit-il,
+d'intéressantes à vous apprendre. Il va venir.»
+
+«Eh bien! Thiriot, lui dit-il, vous avez donc à nous conter des
+nouvelles bien curieuses?--Oh! très curieuses, et qui vous feront grand
+plaisir, répondit Thiriot avec son sourire sardonique et son nasillement
+de capucin.--Voyons, qu'avez-vous à nous dire?--J'ai à vous dire
+qu'Arnaud-Baculard est arrivé à Potsdam, et que le roi de Prusse l'y a
+reçu à bras ouverts.--À bras ouverts!--Qu'Arnaud lui a présenté une
+épître[86].--Bien boursouflée et bien maussade?--Point du tout, fort
+belle, et si belle que le roi y a répondu par une autre épître.--Le roi
+de Prusse une épître à d'Arnaud! Allons, Thiriot, allons, on s'est moqué
+de vous.--Je ne sais pas si on s'est moqué de moi, mais j'ai en poche
+les deux épîtres.--Voyons, donnez donc vite, que je lise ces deux
+chefs-d'oeuvre. Quelle fadeur! quelle platitude! quelle bassesse!»
+disoit-il en lisant l'épître de d'Arnaud; et, passant à celle du roi, il
+lut un moment en silence et d'un air de pitié; mais, quand il en fut à
+ces vers:
+
+ Voltaire est à son couchant;
+ Vous êtes à votre aurore,
+
+il fit un haut-le-corps et sauta de son lit, bondissant de fureur:
+«Voltaire est à son couchant et Baculard à son aurore! Et c'est un roi
+qui écrit cette sottise énorme! Ah! qu'il se mêle donc de régner!»
+
+Nous avions de la peine, Thiriot et moi, à ne pas éclater de rire de
+voir Voltaire en chemise, gambadant de colère et apostrophant le roi de
+Prusse. «J'irai, disoit-il, oui, j'irai lui apprendre à se connoître en
+hommes;» et dès ce moment-là son voyage fut décidé. J'ai soupçonné le
+roi de Prusse d'avoir voulu lui donner ce coup d'éperon, et sans cela je
+doute qu'il fût parti, tant il étoit piqué du refus des mille louis, non
+point par avarice, mais de dépit de ne pas avoir obtenu ce qu'il
+demandoit.
+
+Volontaire à l'excès par caractère et par système, il avoit, même dans
+les petites choses, une répugnance incroyable à céder et à renoncer à ce
+qu'il avoit résolu. J'en vis encore avant son départ un exemple assez
+singulier. Il lui avoit pris fantaisie d'avoir en voyage un couteau de
+chasse, et, un matin que j'étois chez lui, on lui en apporta un faisceau
+pour en choisir un. Il le choisit; mais le marchand voulait un louis de
+son couteau de chasse, et Voltaire s'étoit mis dans la tête de n'en
+donner que dix-huit francs. Le voilà qui calcule en détail ce qu'il peut
+valoir; il ajoute que le marchand porte sur son visage le caractère d'un
+honnête homme, et qu'avec cette bonne foi qui est peinte sur son front
+il avouera qu'à dix-huit francs cette arme sera bien payée. Le marchand
+accepte l'éloge qu'il veut bien faire de sa figure; mais il répond qu'en
+honnête homme il n'a qu'une parole, qu'il ne demande au juste que ce que
+vaut la chose, et qu'en la donnant à plus bas prix il ferait tort à ses
+enfans. «Vous avez des enfans? lui demande Voltaire.--Oui, Monsieur,
+j'en ai cinq, trois garçons et deux filles, dont le plus jeune a douze
+ans.--Eh bien! nous songerons à placer les garçons, à marier les filles.
+J'ai des amis dans la finance, j'ai du crédit dans les bureaux; mais
+terminons cette petite affaire: voilà vos dix-huit francs; qu'il n'en
+soit plus parlé.» Le bon marchand se confondit en remerciemens de la
+protection dont vouloit l'honorer Voltaire, mais il se tint à son
+premier mot pour le prix du couteau de chasse, et n'en rabattit pas un
+liard. J'abrège cette scène, qui dura un quart d'heure par les tours
+d'éloquence et de séduction que Voltaire employa inutilement, non pas à
+épargner six francs qu'il auroit donnés à un pauvre, mais à donner à sa
+volonté l'empire de la persuasion. Il fallut qu'il cédât lui-même, et,
+d'un air interdit, confus et dépité, il jeta sur la table cet écu qu'il
+avoit tant de peine à lâcher. Le marchand, dès qu'il eut son compte, lui
+rendit grâces de ses bontés, et s'en alla.
+
+«J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.--De quoi, me
+demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc êtes-vous bien aise?--De ce
+que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt
+ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu
+son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez payé malgré toute
+votre éloquence.--Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de
+Limosin!--Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cédé, je crois que
+je l'aurois battu.--Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après
+un moment de silence, que, si Molière avoit été témoin d'une pareille
+scène, il en auroit fait son profit?--Vraiment, lui dis-je, c'eût été le
+pendant de celle de M. Dimanche.» C'étoit ainsi qu'avec moi sa colère,
+ou plutôt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amitié.
+
+Comme à l'égard du roi de Prusse j'étois dans son secret, et que je
+croyois être aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de
+sincérité des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment
+du mécontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de près.
+Une âme aussi impérieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient guère
+être compatibles, et j'avois l'espérance de voir bientôt Voltaire
+revenir plus mécontent de l'Allemagne qu'il ne l'étoit de son pays; mais
+le nouveau dégoût qu'il éprouva en allant prendre congé du roi, et la
+colère qu'il en témoigna, ne me laissèrent plus cette illusion
+consolante. En sa qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi,
+il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse;
+mais le roi, pour réponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans
+son dépit, dès qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet
+d'historiographe de France, et accepta sans son agrément la croix de
+l'ordre du Mérite, dont le roi de Prusse le décora, pour l'en dépouiller
+peu de temps après.
+
+L'exemple de tant d'amertume et de tribulations répandues dans la vie de
+ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrière des
+lettres où j'étois engagé, et plus doux le repos obscur dont j'allois
+jouir à Versailles.
+
+Ici finissent, grâce au Ciel, les égaremens de ma jeunesse; ici commence
+pour moi le cours d'une vie moins dissipée, plus sage, plus égale, et
+surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractère,
+trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et,
+sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence à régler mes
+moeurs.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: _Mémoires_ de Morellet (1821), II, 30.]
+
+[2: _Corps législatif. Conseil des Anciens. Rapport fait par Marmontel,
+au nom de la commission nommée pour l'examen de la résolution du 12
+fructidor, sur la manière de disposer des livres conservés dans les
+dépôts littéraires. Séance du 24 prairial an V_ (12 juin 1797). Paris,
+Imp. nationale, prairial an V, in-8, 15 p.]
+
+[3: _Mémoires et Récits de François Chéron_, publiés par F. Hervé-Bazin.
+Paris, librairie de la Société bibliographique, 1882, in-18, p. 11 3-i
+14.]
+
+[4: Voici cet acte de décès, dont je dois la copie à M. le maire de
+Saint-Aubin-sur-Gaillon, et que je crois inédit:
+
+ «Aujourd'hui, dixième jour de nivôse, l'an huitième de la
+ République françoise, une et indivisible, à dix heures du matin;
+ par devant moi, Jean-Baptiste Crepel, agent municipal de la commune
+ de Saint-Aubin-sur-Gaillon, chargé par la Loi de recevoir les actes
+ de naissance et décès des citoyens, sont comparus les citoyens
+ Antoine-Félix Baroche, notaire public, âgé de cinquante-cinq ans,
+ domicilié en la commune de Gaillon, et René Lemonnier, juge de
+ paix, âgé de cinquante-cinq ans, domicilié en la commune de
+ Saint-Aubin, amis du citoyen Jean-François Marmontel, homme de
+ lettres, âgé de soixante-seize ans, époux de Marie-Adélaïde
+ Lairin-Montigny, domicilié en ladite commune, né en la commune de
+ Bort; lesquels, Antoine-Félix Baroche et René Lemonnier, m'ont
+ déclaré que ledit Jean-François Marmontel est mort aujourd'hui à
+ minuit, en son domicile, section d'Habloville. D'après cette
+ déclaration, je me suis sur-le-champ transporté au lieu de ce
+ domicile, je me suis assuré du décès dudit Jean-François Marmontel,
+ et j'en ai dressé le présent acte, que Antoine-Félix Baroche et
+ René Lemonnier ont signé avec moi.
+
+ Fait à Saint-Aubin-sur-Gaillon, les jour, mois et an ci-dessus.»
+
+ (_Suivent les signatures_.)
+]
+
+[5: _La Petite Revue anecdotique_, 25 février 1868.]
+
+[6: «Natif de Bort en Limousin, et d'une famille obscure et pauvre,
+Marmontel fut dès l'enfance placé chez un curé qui était son parent, et
+qui lui apprit un peu de latin. Ne s'étant pas bien comporté chez cet
+ecclésiastique, son père lui fit apprendre le métier de tailleur. Il
+vint à Toulouse et entra en qualité de garçon chez Lamanière, tailleur
+des jésuites. Un jour, en portant un habit à un pensionnaire, il le
+trouva occupé à un thème dont il ne pouvait venir à bout. Marmontel
+s'approcha, lut l'ouvrage de l'enfant, et lui fit connaître ses fautes.
+«Puisque vous savez le latin, lui dit l'écolier, faites-moi le plaisir
+d'arranger ce thème.» Marmontel fit des corrections élégantes. Le préfet
+de l'enfant, peu accoutumé à tant de perfection de sa part, lui dit:
+«Mon ami, qui a fait ce thème?--Le garçon tailleur, répondit
+l'enfant.--Oh! parbleu, je veux le connaître, dit le jésuite.» Il le
+mande, lui parle, est satisfait de lui, et lui propose de reprendre ses
+études. Marmontel y consent, et, pour lui donner les moyens de
+subsister, il le place en qualité de précepteur dans une maison
+bourgeoise. Dès lors, il prit un goût décidé pour les belles-lettres,
+et, pendant son cours de philosophie et de droit, il s'associa aux
+d'Auffrery, aux Forest, aux Dutour, aux Revel, et ils formèrent ensemble
+l'_Académie des Galetas_ [la Petite Académie], où ils rectifiaient leurs
+compositions réciproques. Il travailla avec eux pour les Jeux floraux et
+remporta une foule de prix. Voulant aller se perfectionner dans la
+capitale, M. de Mondran, l'ami des talents et des artistes, lui donna
+une lettre de recommandation pour son gendre, La Popelinière, fermier
+général, qui se piquait de littérature, et qui le garda longtemps chez
+lui avec distinction.»
+
+Taverne est le seul qui ait ainsi conté les débuts de Marmontel, et je
+reproduis son récit tel quel, sans m'en porter garant. Il se termine
+d'ailleurs par une erreur manifeste: M. de Mondran ne devint le
+beau-père de La Popelinière qu'en 1759, près de quinze ans après
+l'arrivée de Marmontel à Paris.]
+
+[7: Le théâtre du Vaudeville donna encore, le 23 janvier 1813,
+_Marmontel et Thomas, ou la Parodie de Cinna_, vaudeville en un acte.
+«Il n'y a dans cet ouvrage, dit le _Magasin encyclopédique_, après avoir
+rappelé l'épisode qui en avait fourni le sujet, ni ce qui provoque une
+chute, ni ce qui justifie un succès. Le public, qui l'avait entendu avec
+une paisible indulgence, n'a pas vu sans surprise la toile se lever et
+Vertpré venir proclamer le nom de M. Dumolard.» Celui-ci l'a gardé en
+portefeuille.]
+
+[8: Voir dans le _Mercure de France_ du 8 nivôse an XIII, (29 décembre
+1804) un article violent, presque grossier, de Fiévée contre Marmontel
+et ses contemporains, article cité et réfuté par _le Publiciste_ du 13
+fructidor (31 août 1805). Voir aussi la _Décade philosophique_, tome 43
+(an XIII, 1er trimestre), p. 567, et tome 44, p. 27-37.]
+
+[9: J'ai copié ce fragment de lettre dans la partie restée inédite du
+manuscrit de la _Correspondance littéraire_, appartenant à la
+Bibliothèque Ducale de Gotha.]
+
+[10: Publiée dans le tome IV (p. 170) de ses _Oeuvres_, réunies par son
+fils (Typ. Firmin Didot, 1853-1859, 8 vol. in-8), et non mises dans le
+commerce. Le destinataire de cette lettre ne peut être Jean de Vaines,
+mort en 1803.]
+
+[11: Bort, chef-lieu de canton de l'arrondissement, et à trente
+kilomètres sud-est d'Ussel (Corrèze), sur la Dordogne. Les concrétions
+basaltiques connues sous le nom d'_orgues de Bort_ sont une des
+curiosités de ce beau pays, fréquenté depuis quelques années seulement
+par les touristes.]
+
+[12: À cette allusion beaucoup trop rapide et discrète, il est permis
+aujourd'hui d'opposer des documents positifs. M. Ernest Rupin a retrouvé
+et publié l'extrait baptistaire d'où il résulte que Jean-François
+Marmontel, né le 11 juillet 1723 et baptisé le surlendemain, était fils
+de Martin Marmontel, tailleur d'habits, originaire d'Auvergne, et de
+Marianne Gourdes, native de Bort. La notice de M. Rupin, publiée dans le
+_Bulletin de la Corrèze_ (tome IV, 1882), a été tirée à part; elle est
+ornée d'un portrait gravé à l'eau-forte par M. Ad. Lalauze.]
+
+[13: Jean-Gilles du Coëtlosquet, né au manoir de Kérigou (à deux
+kilomètres de Saint-Pol-de-Léon), le 15 septembre 1700, évêque de
+Limoges (1739-1757), précepteur des enfants de France (1758-1771),
+membre de l'Académie française (1761), en remplacement de l'abbé
+Sallier, mort à Paris le 21 mars 1784. Il eut pour successeur à
+l'Académie le marquis de Montesquiou. Voir sur Coëtlosquet l'étude que
+lui a consacrée M. René Kerviler dans _la Bretagne à l'Académie
+française au XVIIIe siècle_ (V. Palmé, 1889, in-8).]
+
+[14: Jacques-Antoine Malosse, né au Puy le 14 décembre 1713, entré dans
+l'ordre le 11 septembre 1729. En 1762, il se retira au Puy.]
+
+[15: Les anciens éditeurs ont tous imprimé à tort le P. _Bourges_. Jean
+Bourzes, dont la date et le lieu de naissance ne sont pas connus, entra
+dans l'ordre en 1695. Tour à tour professeur de physique à
+Aubenas(1711-1712), de philosophie à Tournon (1713-1717), préfet des
+études à Rodez (1717-1713), de nouveau professeur de philosophie à
+Perpignan (1720-1725), il tint, en effet, les classes de cinquième, de
+quatrième et de troisième à Mauriac (1729-1738); il mourut au grand
+séminaire d'Auch, en 1741, après avoir passé les deux dernières années
+de sa vie à Toulouse, où Marmontel dit, un peu plus bas, qu'il le revit
+«infirme et presque délaissé».]
+
+[16: Le P. Jacques Vanière (1664-1739) n'est pas l'auteur du fameux
+_Gradus ad Parnassum_, dont la première édition, sous le titre de
+_Epithetorum et synonymorum thésaurus_, remonte à 1652, mais il y fit en
+1722 des additions et corrections importantes. Voy. Barbier, _Examen des
+dictionnaires historiques_, v° _Aler_.]
+
+[17: Le P. Claude-Alexandre By (et non _Bis_, comme on l'a imprimé
+jusqu'à ce jour), né à Mâcon le 28 juillet 1703, entré le 7 août 1721,
+préfet des études et prédicateur à Mauriac (1736-1738), était, en 1762,
+directeur des retraites à la maison professe de Toulouse.]
+
+[18: Le P. Ignace Decebié ou de Cebié (on trouve ces deux formes, mais
+non _Cibier_, comme le portent les anciennes éditions), né à Àurillac le
+20 février 1711, entré dans l'ordre le 6 octobre 1728, professa les
+humanités à Mauriac de 1736 à 1738. En 1762, il était missionnaire à
+Aurillac.]
+
+[19: Le P. Jean-Pierre Balme professa la rhétorique à Mauriac de 1737 à
+1739. En 1742, il partit pour les Antilles.]
+
+[20: Selon M. Rupin, cette initiale dissimulerait Mlle Broquin, dont la
+famille existe encore à Bort. Des vieillards se souvenaient d'avoir vu
+sur un hêtre de l'île Verdier, ou des Amours, le chiffre _M. B._, que la
+tradition attribuait aux deux amoureux, et sous lequel on lisait la date
+de 1746. L'arbre fut déraciné en 1830.]
+
+[21: Il y a six localités de ce nom dans le département de la Corrèze;
+celle dont parle Marmontel est située à 13 kilomètres d'Ussel et à 17
+kilomètres de Bort.]
+
+[22: Coëtlosquet. Voyez ci-dessus, note n° 13.]
+
+[23: Annet-Charles de Gain, marquis de Linars, page de la petite écurie
+en 1709, marié, le 19 juillet 1723, à Anne-Perry de Saint-Auvent, fille
+d'Isaac, marquis de Monmoreau, et d'Anne de Rochechouart, comtesse de
+Saint-Auvent, mort à soixante-seize ans et enterré à Linars le 20 mai
+1768. L'élève de Marmontel était le second de six enfants du marquis,
+Jean, chevalier de Malte et plus tard capitaine de dragons. (L'abbé
+Nadaud, _Nobiliaire du diocèse de Limoges_, 1856-1880, 4 vol. in-8.)]
+
+[24: Les _Sermons_ du P. de La Rue (1643-1725) _pour le Carême et
+l'Avent_ ont été publiés par l'auteur en 1719, 4 vol. in-8, et
+réimprimés en 1781 (Toulouse, Sens et Nîmes, 4 vol. in-12). Ils avaient
+été publiés dès 1706 sur des copies infidèles par le libraire Foppens,
+de Bruxelles, et remis en circulation sous le nom du P. Le Maure, prêtre
+de l'Oratoire, Bruxelles, 1734, 4 vol. in-12.]
+
+[25: Les _Sermons_ du P. Timoléon Cheminais de Montaigu (1652-1689) ont
+été publiés pour la première fois en 1691, et réimprimés en 1734, 1738,
+1756 (in-12 et in-24).]
+
+[26: Frédéric-Jérôme, cardinal de La Rochefoucauld de Roye, archevêque
+de Bourges de 1729 au 29 avril 1758, coadjuteur de l'abbaye de Cluny
+(1738), chargé de la feuille des bénéfices (1755) et grand aumônier
+(1756).]
+
+[27: Claude-Annet, baron d'Anval, seigneur de Teissonières, capitaine au
+régiment d'Enghien, chevalier de Saint-Louis, marié, en 1741, à Marie de
+Bort, dame de Teissonières. (Nadaud.)]
+
+[28: Et non _Noaillac_, comme le portent les anciennes éditions. Il y a
+eu deux jésuites du nom de Nolhac (probablement les deux frères), tous
+deux nés au Puy: l'un, Jacques-Antoine, le 22 octobre 1713; l'autre,
+Antoine, le 17 janvier 1715. Le premier, entré le 29 septembre 1728,
+professa les humanités et la rhétorique et la philosophie; en 1761, il
+était recteur à Béziers; le second, entré en 1732, qui professa
+également les mêmes classes, devint, après la suppression de l'ordre,
+curé de Saint-Symphorien d'Avignon, où il fut massacré le 18 octobre
+1791 et jeté dans la Glacière. Il est assez difficile de déterminer quel
+est celui des deux que Marmontel a connu.]
+
+[29: Fondé en 1382, par le cardinal de Pampelune, neveu d'Innocent VI,
+pour vingt boursiers et quatre prêtres.]
+
+[30: Cette première lettre n'est pas connue.]
+
+[31: Poitevin-Peitavi, auteur de _Mémoires pour servir à l'histoire des
+Jeux Floraux_ (Toulouse, 1815, 2 vol. in-8), s'est inscrit en faux
+contre cette assertion. Marmontel remporta, en effet, deux prix en 1744
+et en 1745, mais non le prix d'honneur, c'est-à-dire l'amarante, qu'il
+n'obtint que le 3 mai 1749, avec une ode sur _la Chasse_, alors qu'il
+était deux fois déjà lauréat de l'Académie française. Les autres pièces
+couronnées sont les suivantes: _l'Églogue_, idylle (1744); _la Jonction
+des deux mers par Hercule_, poème (1745); _l'Incarnation du Verbe_,
+Philis (À Mme la c. D.) (1745); _l'Origine du fard_, idylle (1745).]
+
+[32: Marmontel veut certainement parler ici de Jean Reynal, né à
+Grammont en Rouergue, en 1702, d'une famille obscure, entré à seize ans
+chez les doctrinaires de Villefranche. Professeur à vingt-cinq ans, il
+enseigna successivement, au collège de l'Esquille, la rhétorique et la
+philosophie, fut recteur du collège, puis appelé, malgré sa résistance,
+au généralat de la congrégation. Il mourut en 1763. Reynal avait composé
+un poème latin sur _l'Aimant_.]
+
+[33: Charles-Antoine de La Roche-Aymon, né en 1697, mort le 27 octobre
+1777, évêque _in partibus_ de Sarepta (1725), puis de Tarbes (1729),
+archevêque de Toulouse en 1740, archevêque de Reims en 1752, grand
+aumônier de France, cardinal, abbé de Saint-Germain-des-Prés, et
+ministre de la feuille des bénéfices.]
+
+[34: Poitevin-Peitavi cite, parmi les confrères de Marmontel à la
+_Petite Académie_, le chevalier de Rességuier, d'Aufrery, Castilhon, le
+président d'Orbessan, le président du Puget, etc. Cette association
+n'était pas en concurrence avec la séculaire institution des Jeux
+floraux; c'était plutôt une sorte de séminaire poétique où l'on
+s'exerçait aux luttes futures.]
+
+[35: Henri-Gabriel du Puget, né le 23 juillet 1725, de Charles-Joachim
+du Puget, président au Parlement de Toulouse, et de Marie de Pralheau,
+conseiller en 1748, président à mortier le 23 mai 1759, mort le 25
+octobre 1772.]
+
+[36: Jean-Gaspard de Maniban, né à Toulouse le 2 juillet 1686, fils d'un
+président à mortier, fut lui-même élevé à cette dignité en 1714; nommé
+premier président en 1721, il mourut dans l'exercice de ses fonctions,
+le 30 août 1762. Il avait épousé, en 1707, Jeanne-Christine de
+Lamoignon, fille de Chrétien-François de Lamoignon, président à mortier
+au Parlement de Paris.]
+
+[37: Selon Poitevin-Peitavi, «ce récit est absolument incroyable de ceux
+qui se souviennent du ton du pays et des moeurs de ce temps-là, qui
+savent que M. du Puget était de l'âge de Marmontel, aussi vigoureux que
+lui, exercé, comme tous les jeunes Toulousains, au maniement des armes,
+et sentant, au moins à vingt-deux ans, que la prérogative de pouvoir
+être toujours armé avait pour objet principal la défense de son honneur
+et la répression des outrages que Marmontel se vante de lui avoir faits
+impunément».]
+
+[38: Les Thermes de Julien appartenaient depuis le XIVe siècle à l'ordre
+de Cluny, qui n'en fut dépossédé qu'en 1790. (Leroux de Lincy, _Mémoires
+de la Société des antiquaires de France_, tome XVIII.)]
+
+[39: Selon le duc de Luynes et le _Journal_ de Barbier, la retraite ou
+la disgrâce de Philibert Orry fut officiellement connue dans les
+premiers jours de décembre 1745; mais le bruit s'en était répandu
+auparavant parmi les gens bien informés, car Marmontel, dans une lettre
+adressée au marquis de Fulvy, neveu du ministre, dit qu'il arriva à
+Paris au mois d'octobre 1745. Cette lettre, datée du 26 décembre 1788, a
+été publiée dans les _Étrennes d'Apollon_, de d'Aquin de Chateaulyon,
+pour 1789, et réimprimée par Labouisse-Rochefort dans ses _Souvenirs et
+Mélanges_, t. I, p. 197.]
+
+[40: Raisouche-Montet, dit Roselly, né à Paris en 1722, débuta en 1742
+et fut reçu l'année suivante. Parmi ses principaux rôles, on cite ceux
+de Cimber dans _la Mort de César_, de Voltaire, de Pylade dans _Oreste_,
+d'Arcire dans _Aristomène_, de Marmontel (dont il sera question plus
+loin) et de Télémaque dans _Pénélope_, tragédie de l'abbé Genest,
+reprise en 1745. Ce rôle fut, quelques années plus tard, la cause de sa
+mort; insulté et provoqué par son camarade Ribou qui le lui disputait,
+il reçut deux coups d'épée dont il mourut deux jours plus tard, le 22
+décembre 1750. La querelle est racontée tout au long dans le _Journal_
+de Collé (éd. H. Bonhomme, I, 264-266). Voir aussi, dans la dernière
+édition de la _Correspondance_ de Grimm (II, 19), une épigramme sur ce
+duel.]
+
+[41: Jean-Grégoire Bauvin, né à Arras, en 1714, mort le 7 janvier 1776.
+La tragédie des _Chérusques_, adaptation d'_Arminius_ de Schlegel, fut
+jouée au Théâtre-Français, grâce à la protection de Marie-Antoinette
+(1772). Grimm prétend que les États d'Artois avaient promis une pension
+à l'auteur si sa pièce était jouée trois fois et que le public mit de la
+bonne volonté à la lui faire obtenir.]
+
+[42: C'est probablement pour cela qu'elle est devenue si rare.
+_L'Observateur littéraire_ (1746, in-12), qu'il ne faut pas confondre
+avec la feuille, portant le même titre, rédigée par l'abbé de La Porte
+(1758-1761), a été réimprimé par Villenave dans l'édition de 1821,
+d'après un exemplaire incomplet de 24 pages sur 120, le seul que
+Villenave ait pu se procurer.]
+
+[43: Le sujet du concours était _la Gloire de Louis XIV perpétuée dans
+le roi, son successeur._]
+
+[44: Il est assez singulier, comme Villenave l'observe avec raison, que
+Marmontel n'ait rien dit ici de l'édition de _la Henriade_ (Prault,
+1746, 2 vol. in-12, vignettes de Cochin) pour laquelle il écrivit une
+_Préface_ maintes fois réimprimée depuis dans les _Oeuvres complètes_ de
+Voltaire. (Voir la _Bibliographie_ de M. C. Bengesco, tome Ier, n° 375.)
+Le débit de cette édition expliquerait encore mieux que celui du poème
+académique la générosité de Voltaire.]
+
+[45: Harenc de Presle, banquier, rue du Sentier. Son cabinet de tableaux
+renfermait, selon l'_Almanach des artistes_ (1777, p. 180), un Guide,
+deux Murillo, des Rubens, des Van Dyck, Wouwerman, Van Huysum, Teniers,
+et autres; il y avait joint de précieux ouvrages du fameux Boule. M. G.
+Duplessis a cité, dans son travail sur _les Ventes de tableaux... aux
+XVIIe et XVIIIe siècles_ (1874, in-8°), le _Catalogue d'objets rares et
+précieux en tous genres provenant du citoyen Aranc (sic) de Presle_,
+vendus aux enchères, le 11 floréal an III (30 avril 1795), par les soins
+de J.-A. Lebrun jeune. Il faut joindre à ce catalogue une addition de
+quatre pages contenant la mention de _Recueils d'estampes reliés en
+maroquin et en veau_.]
+
+[46: Depuis la publication de _la Politique de tous les cabinets de
+l'Europe_ (1793, 2 vol. in-8), de la _Correspondance secrète inédite de
+Louis XV_, par Boutaric, et du _Secret du Roi_, par M. le duc de
+Broglie, la part prise par Favier à la diplomatie occulte n'est pas
+douteuse. Sa vie privée, qui fut celle d'un épicurien, est moins connue,
+et, si l'on sait la date de sa mort (2 avril 1784), on n'a pas encore
+signalé celle de sa naissance. On peut du moins lire sur lui quelques
+pages de Sénac de Meilhan dont se sont inspirés tous ceux qui, de nos
+jours, ont parlé de Favier. (Voy. _le Gouvernement, les Moeurs et les
+Conditions en France avant la Révolution_, éd. de Lescure,
+Poulet-Malassis, 1862, in-18.)]
+
+[47: _Denys le Tyran_, joué le 5 février 1748, obtint alors seize
+représentations, et en eut six autres à la reprise du 25 novembre de la
+même année. (Mouhy, _Abrégé de l'histoire du Théâtre Français._)]
+
+[48: Louis-Anne de Lavirotte, né à Nolay (Côte-d'Or), en 1725, mort à
+Paris le 3 mai 1759, a publié, entre autres traductions, celle de
+l'_Exposition des découvertes physiques de Newton_, par Mac-Laurin
+(Paris, 1749, in-8).]
+
+[49: Daniel Huet n'a rien écrit sous le titre de _Théologie_; peut-être
+Marmontel veut-il désigner sa _Demonstratio evangelica_ (1679,
+in-folio). Mais la traduction de l'abbé de Prades n'a pas vu le jour.
+Jean-Martin de Prades, né à Castel-Sarrazin en 1720, mort à Glogau en
+1782, dut son éphémère célébrité à une thèse sur les miracles (1751),
+qui fit scandale, et dont Diderot rédigea la défense avec l'auteur et
+l'abbé Yvon.]
+
+[50: L'un s'appelait l'abbé Debon et n'a pas laissé de traces dans
+l'histoire des lettres; le second, l'abbé Forest, a publié un _Almanach
+historique et chronologique du Languedoc_ (1752, in-8), que l'on
+consulte encore, et des _Mémoires contenant l'histoire des Jeux floraux_
+(Toulouse, 1775, in-4°).]
+
+[51: Ce n'est pas une simple note, mais tout un petit volume qu'il
+faudrait consacrer à la destinée bizarre, voluptueuse et tragique de
+cette Marie-Gabrielle Hévin de Navarre, tour à tour maîtresse de Maurice
+de Saxe, de Monet, de Marmontel,--sans parler des amants dont le nom lui
+échappait parfois au moment le moins opportun, comme on va le voir
+bientôt,--et, finalement, épouse légitime de Louis-Antoine de Mirabeau,
+frère de l'«Ami des hommes». À défaut d'une étude complète que Louis
+Paris avait annoncée et qu'il n'a pas publiée, on peut consulter, outre
+les présents _Mémoires_, ceux de Monet et de Grosley, quelques pages
+insuffisamment informées de L. de Loménie dans son livre sur les
+_Mirabeau_, enfin une notice de M. A. Joly, doyen de la faculté des
+lettres de Caen, sur _Mademoiselle Navarre, comtesse de Mirabeau_,
+d'après des documents inédits (Caen, 1880, in-8°, 56 p.), extraite des
+_Mémoires_ de l'Académie de cette ville.]
+
+[52: Jean Monet, dans ses amusants et trop courts _Mémoires_ (Paris,
+1772, 2 vol. in-8), a cité plusieurs lettres à lui adressées par Mlle
+Navarre, dont il prétend n'avoir été que l'ami. Ces lettres, charmantes
+de verve et de naturel, sont précisément datées de Reims et d'Avenay, où
+l'enchanteresse faisait chaque année un séjour plus ou moins prolongé.]
+
+[53: Les deux éditions des _Poésies_ de Lattaignant (1750 et 1757)
+renferment plusieurs épîtres adressées à Mlle Navarre, mais non pas
+celle à laquelle Marmontel fait allusion ici, non plus qu'une autre
+épître à lui adressée par le chanoine, et dont une copie figurait dans
+un recueil manuscrit provenant de Viollet-le-Duc.]
+
+[54: Il y a eu deux personnages de ce nom: Louis de Brancas, marquis de
+Céreste (1672-1750), maréchal de France en 1741, et
+Buffile-Hyacinthe-Toussaint de Brancas, comte de Céreste, dit comte de
+Brancas (1697-1754), tous deux diplomates et militaires. Le titre donné
+par Mlle Clairon à son interlocuteur fait supposer qu'il s'agit du
+premier.]
+
+[55: Le 30 avril 1749. _Aristomène_ eut alors dix-sept représentations,
+momentanément interrompues après la sixième par l'indisposition de
+Roselly. Reprise le 1er décembre suivant, cette tragédie fut encore
+jouée onze fois. (Mouhy, _Abrégé de l'histoire du Théâtre français_.)]
+
+[56: Voyez ci-dessus, note n° 40.]
+
+[57: Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de La Poupelinière (telle est la
+véritable orthographe de son nom), né à Paris en 1692, mort dans la même
+ville le 5 décembre 1762. Ses mésaventures conjugales l'ont rendu plus
+célèbre que ses goûts de Mécène et de «virtuose». Voyez le livre
+suivant.]
+
+[58: J'avais cru tout d'abord que Marmontel faisait allusion à
+Madeleine-Céleste Fieuzal, fille de François Fieuzal, dit Durancy, et de
+Françoise-Maisne Dessuslefour, dite Darimath, baptisée le 23 mai 1746, à
+Saint-Laurent (De Manne, _Galerie de la troupe de Voltaire_); mais cette
+date ne saurait coïncider avec celle du séjour de Marmontel dans le
+quartier du Luxembourg, après sa rupture avec Mlle Navarre, c'est-à-dire
+vers 1749 ou 1750. Il sera question plus loin du début de la jeune
+Durancy à la Comédie-Française.]
+
+[59: M. Ad. Jullien a cité, d'après Denizart (_Collection de décisions
+nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence_), dans son étude
+sur le _Théâtre des demoiselles Verrière_ (1875, gr. in-8), le texte de
+l'acte de baptême de Marie-Aurore, présentée le 19 octobre 1748 en
+l'église Saint-Gervais-et-Saint-Protais, comme fille de Jean-Baptiste de
+La Rivière, bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme; mais,
+lorsqu'à l'âge de quinze ans elle accepta la main du comte de Horn,
+bâtard de Louis XV, elle se fit reconnaître pour fille naturelle de
+Maurice de Saxe. Restée veuve à seize ans, sans que, dit-on, le mariage
+ait été consommé, elle épousa, au mois de mars 1777, à Londres, dans la
+chapelle de l'ambassade française, Claude-Louis Dupin de Francueil,
+l'ancien amant de Mme d'Épinay. De cette union fort disparate, quant à
+l'âge des conjoints, naquit, le 13 janvier 1778, un fils qui fut le père
+de George Sand.]
+
+[60: Il est à peine nécessaire, sans doute, de rappeler ici que ce
+surnom de Chantilly fut celui de Marie-Justine-Benoîte
+Cabaret-Duronceray, alias Mme Favart (1727-1772). Quant à Mlle
+Beauménard, dite _Gogo_ (rôle qu'elle jouait dans le _Coq du village_),
+et qui devint, en 1761, l'épouse légitime de Jean-Gilles Colleson, dit
+Bellecour, on peut consulter sur elle _le Colporteur_, de Chevrier, la
+_Galerie de la troupe de Voltaire_, de De Manne, et _les Comédiens du
+Roi de la troupe française_, de M. E. Campardon.]
+
+[61: Thérèse des Hayes, fille de Marie-Anne Carton Dancourt, dite _Mimi_
+Dancourt, et de Samuel Boulinon des Hayes, née vers 1713, morte à Paris
+en 1752.]
+
+[62: Anne-Antoinette-Christine Somis, fille d'un musicien italien. Une
+note du duc de Luynes (27 avril 1745) nous la montre faisant sa partie,
+avec Jélyotte et Mlle Fel, dans un concert organisé par M. d'Ardore,
+ambassadeur de Naples, en l'honneur du mariage du Dauphin. Diderot a
+parlé de «cette folle de Mme Van Loo» et des distractions qu'elle lui
+causait pendant qu'il se faisait peindre par son neveu, Michel Van Loo.
+(Salon de 1767, _Oeuvres complètes_, éd. Assézat, tome XI.)]
+
+[63: Le 28 novembre 1748.]
+
+[64: Balot de Sauvot, reçu avocat en 1736, et plus tard bailli de
+Saint-Vrain (Seine-et-Oise), mort en 1761, avait retouché deux ballets,
+_Pygmalion_, de Lamotte (1748), et _Platée_, d'Autreau (1749), musique
+de Rameau, ce qui lui avait valu de la part de Voltaire le surnom de
+_Balot l'imagination._ Son seul titre à l'attention de la postérité est
+un _Éloge de Lancret_ (1743, in-8), réimprimé de nos jours, d'abord dans
+la _Revue universelle des Arts_ (tome XIII), puis par M. Jules Guiffrey
+(1874, in-8), avec notes et documents complémentaires.]
+
+[65: On trouvera le texte de ce procès-verbal et celui d'une plainte de
+Mme de La Popelinière contre son mari pour coups et blessures (1746)
+dans un joli petit volume de M. Émile Campardon, _la Cheminée de Mme de
+La Popelinière_ (Charavay frères, 1879, in-16). M. Campardon y a
+également cité quelques-uns des couplets grivois qui circulèrent alors
+et décrit, d'après le _Journal_ de Barbier, les cheminées en carton et à
+ressorts que les «camelots» du temps vendaient aux curieux.]
+
+[66: Préface de cette tragédie, jouée le 20 mai 1750.]
+
+[67: Jouée pour la première fois le 24 mai 1752, et reprise le 27
+novembre suivant, elle eut alors quatre représentations.]
+
+[68: Dans la préface du _Théâtre_, éd. de 1787.]
+
+[69: Rousseau (_Confessions_, livre X) prétend qu'il se fit de Marmontel
+un «irréconciliable ennemi», parce qu'en lui offrant un exemplaire de sa
+_Lettre à d'Alembert_, il écrivit sur le titre que ce n'était point pour
+l'auteur du _Mercure_, mais pour M. Marmontel. «Il n'a manqué depuis
+aucune occasion de me nuire dans la société et de me maltraiter
+indirectement dans ses ouvrages.» Jean-Jacques avait déjà noté le
+prétendu grief de Marmontel contre lui dans une lettre à Mme de Créquy
+(5 février 1761).]
+
+[70: 1751, in-12.]
+
+[71: Jouée le 5 février 1753, la tragédie d'_Égyptus_ n'eut qu'une seule
+représentation et ne fut pas imprimée.]
+
+[72: Sur les excentricités et les bizarreries d'humeur du prince (et non
+comte) de Kaunitz, voir les _Souvenirs_ du baron de Gleichen, publiés
+par Paul Grimblot (L. Techener, 1868, in-12).]
+
+[73: Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau (1722-1794), ambassadeur
+d'Autriche à la cour de France de 1766 à 1790, dont les importantes
+correspondances officielles et secrètes ont été l'objet de publications
+dues à MM. d'Arneth, Geffroy et J. Flammermont.]
+
+[74: Georges-Adam, comte de Starhemberg, né à Londres le 10 août 1724,
+mort en 1807, ambassadeur d'Autriche en France de 1756 à 1766.]
+
+[75: Fils du feld-maréchal Frédéric-Henri, comte de Seckendorf
+(1673-1763).]
+
+[76: Guillaume-Anne Keppel, lord Albemarle, mort à Paris le 22 décembre
+1754, d'une attaque d'apoplexie. De son mariage avec Anne de Lenox,
+fille de Charles II, duc de Richmond, il avait eu cinq garçons et deux
+filles. Selon le duc de Luynes (XIII, 415), Mlle Louise Gaucher, dite
+Lolotte, était «une fille considérée en Angleterre et dont on avait
+toujours dit du bien»; son amant lui laissa un mobilier d'environ 20,000
+écus. Les _Mémoires secrets_ (23 septembre 1782) l'accusent crûment
+d'avoir rempli le rôle d'espionne près de l'ambassadeur et prétendent
+que, de ce chef, elle toucha jusqu'à sa mort (1765) une pension de
+12,000 francs que lui faisait le ministère.]
+
+[77: Selon les _Mémoires_ de Dufort de Cheverny (I, 204), cet accident
+aurait eu lieu en 1757, à Bordeaux, et Mlle Lolotte serait venue
+elle-même à Bagnères, et non à Barèges, se guérir des suites d'un
+empoisonnement qui coûta la vie à neuf personnes. Antoine de Ricouard,
+comte d'Hérouville, lieutenant général (1713-1782), auteur du _Traité
+des légions_, publié d'abord sous le nom de Maurice de Saxe (1757,
+in-4°), avait eu de Lolotte deux filles, «bien mariées depuis», toujours
+suivant Dufort.
+
+Diderot a fait allusion à cette liaison dans le dialogue intitulé: _Ceci
+n'est pas un conte_. La date du mariage de d'Hérouville et de Lolotte
+n'est pas connue.]
+
+[78: Pierre-Louis-Marie Maloët (1730-1810), médecin de Mesdames Victoire
+et Sophie, et plus tard médecin consultant de Bonaparte.]
+
+[79: Dans _Roland_, opéra, musique de Lully, paroles de Quinault.]
+
+[80: _Acanthe et Céphise, ou la Sympathie_, pastorale héroïque, en trois
+actes, représentée le 18 novembre 1751. M. de Lajarte (_Bibliothèque
+musicale de l'Opéra_) n'indique pas le nombre de représentations, mais
+ajoute que cet ouvrage n'a jamais été repris.]
+
+[81: _La Guirlande, ou les Fleurs enchantées_, opéra-ballet en un acte,
+fut donnée le 21 septembre 1751, et par conséquent avant _Acanthe et
+Céphise_.]
+
+[82: Le ballet des _Sybarites_, ou de _Sibaris_ (titre que porte la
+partition manuscrite), forme la troisième partie des _Surprises de
+l'Amour_, dont Gentil-Bernard avait fourni à Rameau les deux premières
+(_Adonis_ et _Anacréon_). Les _Sybarites_ furent représentés le 12
+juillet 1757.]
+
+[83: Denis-François Tribou, né vers 1695, mort à Paris le 14 janvier
+1761. Il avait, au moment de sa mort, la charge de théorbe de la musique
+du roi. Dans sa jeunesse, Tribou avait été l'amant de la duchesse de
+Bouillon et d'Adrienne Lecouvreur; la jalousie que la duchesse conçut de
+cette rivalité a fait peser sur la mémoire de celle-ci d'odieux soupçons
+touchant la mort mystérieuse de la grande tragédienne.]
+
+[84: Pierre Jélyotte, né en 1713, mort en 1797. Un passage des
+_Mémoires_ de Dufort de Cheverny (II, 366) a permis à M. R. de Crèvecoeur
+de rectifier ces deux dates, inexactement connues jusqu'alors.]
+
+[85: Jacques-Bernard de Chauvelin (1701-1767), maître des requêtes, en
+1728, intendant d'Amiens en 1731 et intendant des finances en 1753,
+frère aîné de l'abbé Henri-Philippe de Chauvelin, dont il a été question
+plus haut, et du marquis François-Claude de Chauvelin, ancien
+ambassadeur de France à Tunis, mort subitement le 24 juin 1773, à la
+table de jeu de Louis XV.]
+
+[86: Collé (_Journal_, éd. Bonhomme, I, 184) dit que ce fut le 23 juin
+1750 que Thiriot lui communiqua les vers de Frédéric et la réponse de
+d'Arnaud. Marmontel, en racontant à près de cinquante ans de distance la
+scène dont il prétend avoir été le témoin, cite incorrectement les deux
+vers du roi. L'autographe, qui a passé, en 1868, dans la vente du
+docteur Michelin (de Provins) porte:
+
+ _Ainsi le couchant d'un beau jour
+ Promet une plus belle aurore_.
+
+De plus, ce n'est pas Frédéric qui répondit à d'Arnaud, mais d'Arnaud
+qui, dans son remerciement, esquivait avec assez d'adresse la
+comparaison:
+
+ _Grand roi, Voltaire à son couchant
+ Vaut mieux qu'un autre à son aurore_.
+]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3), by
+Jean-François Marmontel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE MARMONTEL (VOL 1 OF 3) ***
+
+***** This file should be named 26531-8.txt or 26531-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/5/3/26531/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/26531-8.zip b/26531-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..2f31814
--- /dev/null
+++ b/26531-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..979432d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #26531 (https://www.gutenberg.org/ebooks/26531)