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+The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume II, by
+Astolphe, marquis de Custine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Russie en 1839, Volume II
+
+Author: Astolphe, marquis de Custine
+
+Release Date: June 20, 2008 [EBook #25850]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME II ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+LA RUSSIE EN 1839
+
+PAR
+
+LE MARQUIS DE CUSTINE
+
+ «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
+ rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
+ présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
+ puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
+ bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»
+
+ (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.
+ _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)
+
+
+
+
+TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR
+6, RUE DE LA PAIX
+
+1843
+
+
+
+
+LA LETTRE ONZIÈME.
+
+Rapprochement des dates: 14 juillet 1789: prise de la Bastille: 14
+juillet 1839: mariage du petit-fils de M. de Beauharnais.--Chapelle de
+la cour.--Première impression produite par la physionomie de
+l'Empereur.--Conséquences du despotisme pour le despote.--Portrait de
+l'Empereur Nicolas.--Caractère de sa physionomie.--L'Impératrice.--Son
+air souffrant.--Esclavage de tous.--L'Impératrice n'a pas la liberté
+d'être malade.--Danger des voyages pour les Russes.--Abords du
+palais.--Mon entrée à la cour.--Accident risible.--Chapelle
+Impériale.--Magnificence des décorations et des costumes.--Entrée de la
+famille Impériale.--Fautes d'étiquette réparées: par qui?--M. de Pahlen
+tient la couronne sur la tête du marié.--Réflexion.--Émotion de
+l'Impératrice.--Portrait du jeune duc de Leuchtenberg.--Son
+impatience.--Pruderie du langage actuel.--Ce qui la cause.--Musique de
+la chapelle Impériale.--Vieux chants grecs arrangés autrefois par des
+compositeurs italiens.--Effet merveilleux de cette musique.--Te
+Deum.--L'archevêque.--L'Empereur lui baise la main.--Impassibilité du
+duc de Leuchtenberg.--Son air défiant.--Position fausse.--Souvenir de la
+terreur.--Talisman de M. de Beauharnais.--C'est moi qui le
+possède.--Point de foule, on ne sait ce que c'est en Russie.--Immensité
+des places publiques.--Tout paraît petit dans un pays où l'espace est
+sans bornes.--La colonne d'Alexandre.--L'amirauté.--L'église de
+Saint-Isaac.--Place qui est une plaine.--Le sentiment de l'art manque
+aux Russes.--Quelle eût été l'architecture propre à leur climat et à
+leur pays.--Le génie de l'Orient plane sur la Russie.--Le granit ne
+résiste pas aux hivers de Pétersbourg.--Char de triomphe.--Profanation
+de l'art antique.--Architectes russes.--Prétentions du despotisme à
+vaincre la nature.--Ouragan au moment du
+mariage.--L'Empereur.--Expressions diverses de son visage.--Caractère
+particulier de sa physionomie.--Ce que signifie le mot acteur en
+grec.--L'Empereur est toujours dans son rôle.--Quel attachement il
+inspire.--La cour de Russie.--L'Empereur est à plaindre.--Sa vie
+agitée.--L'Impératrice y succombe.--Influence de cette frivolité sur
+l'éducation de leurs enfants.--Ma présentation.--Nuances de
+politesse.--Mot de l'Empereur.--Le son de sa voix.--L'Impératrice.--Son
+affabilité.--Son langage.--Fête à la cour.--Surprise des courtisans en
+rentrant dans ce palais fermé depuis l'incendie.--Influence de l'air de
+la cour.--Courtisans à tous les étages de cette société.--Ils ne sont
+pas moins à plaindre que tous les autres hommes.--Danses de cour.--La
+polonaise.--La grande galerie.--Admiration des esprits positifs pour le
+despotisme.--Conditions imposées à chaque gouvernement.--La France n'a
+pas l'esprit de son gouvernement.--Le plaisir n'est pas le but de
+l'existence.--Autre galerie.--Souper.--Le khan des Kirguises.--La Reine
+de Géorgie.--Sa figure.--Le malheur ridicule perd ses
+droits.--L'apparence trompe, moins qu'on ne le croit.--Habit de cour
+russe.--Coiffure nationale.--Elle enlaidit les laides et embellit les
+belles.--Le Genevois à la table de l'Empereur.--Trait de politesse de ce
+prince.--La petite table.--Imperturbable sang-froid d'un Suisse.--Effet
+du soleil couchant vu par une fenêtre.--Nouvelle merveille des nuits du
+Nord.--Description.--La ville et le palais font contraste.--Rencontre
+inattendue.--L'Impératrice.--Autre point de vue sur la cour intérieure
+du palais.--Elle est remplie d'un peuple muet d'admiration.--Joie
+menteuse.--Conspiration contre la vérité.--Mot de madame de
+Staël.--Plaisirs désintéressés du peuple.--Philosophie du despotisme.
+
+
+ Ce 14 juillet 1839. (Cinquante ans jour pour jour après la prise de
+ la Bastille, 14 juillet 1789.)
+
+Remarquez d'abord ces dates dont le rapprochement me paraît assez
+curieux. Le commencement de nos révolutions et le mariage du fils
+d'Eugène de Beauharnais ont eu lieu le même jour à cinquante ans de
+distance.
+
+Je reviens de la cour après avoir assisté dans la chapelle Impériale à
+toutes les cérémonies grecques du mariage de la grande-duchesse Marie
+avec le duc de Leuchtenberg. Tout à l'heure, je vous les décrirai de mon
+mieux et en détail, mais avant tout, je veux vous parler de l'Empereur.
+
+Au premier abord, le caractère dominant de sa physionomie est la
+sévérité inquiète, expression peu agréable, il faut l'avouer, malgré la
+régularité de ses traits. Les physionomistes prétendent, à juste titre,
+que l'endurcissement du cœur peut nuire à la beauté du visage.
+Néanmoins, chez l'Empereur Nicolas cette disposition peu bienveillante
+paraît être le résultat de l'expérience plus que l'œuvre de la nature.
+Ne faut-il pas qu'un homme soit torturé par une longue et cruelle
+souffrance pour que sa physionomie nous fasse peur, malgré la confiance
+involontaire qu'inspire ordinairement une noble figure?
+
+Un homme chargé de diriger dans ses moindres détails une machine
+immense, craint incessamment de voir quelque rouage se déranger; celui
+qui obéit ne souffre que selon la mesure matérielle du mal qu'il
+ressent; celui qui commande souffre d'abord comme les autres hommes,
+puis l'amour-propre et l'imagination centuplent pour lui seul le mal
+commun à tous. La responsabilité est la punition du souverain absolu.
+
+S'il est le mobile de toutes les volontés, il devient le foyer de toutes
+les douleurs: plus on le redoute, plus je le trouve à plaindre.
+
+Celui qui peut tout, qui fait tout, est accusé de tout: soumettant le
+monde à ses ordres suprêmes, il voit jusque dans les hasards une ombre
+de révolte; persuadé que ses droits sont sacrés, il ne reconnaît
+d'autres bornes à sa puissance que celles de son intelligence et de sa
+force, et il s'en indigne. Une mouche qui vole mal à propos dans le
+palais Impérial, pendant une cérémonie, humilie l'Empereur.
+L'indépendance de la nature lui paraît d'un mauvais exemple; tout être
+qu'il ne peut assujettir à ses lois arbitraires, devient à ses yeux un
+soldat qui se révolte contre son sergent au milieu de la bataille; la
+honte en rejaillit sur l'armée et jusque sur le général: l'Empereur de
+Russie est un chef militaire, et chacun de ses jours est un jour de
+bataille.
+
+Pourtant de loin en loin des éclairs de douceur tempèrent le regard
+impérieux ou Impérial du maître; alors l'expression de l'affabilité fait
+tout à coup ressortir la beauté native de cette tête antique. Dans le
+cœur du père et de l'époux l'humanité triomphe par instants de la
+politique du prince. Quand le souverain se repose du joug qu'il fait
+peser sur toutes les têtes il paraît heureux. Ce combat de la dignité
+primitive de l'homme contre la gravité affectée du souverain, me semble
+bien curieux à observer. C'est à quoi j'ai passé la plus grande partie
+de mon temps dans la chapelle.
+
+L'Empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la
+tête; sa taille est noble quoiqu'un peu raide; il a pris dès sa jeunesse
+l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire
+remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement
+des côtes; cette proéminence peu naturelle nuit à la santé comme à la
+grâce du corps; l'estomac bombé excessivement sous l'uniforme, finit en
+pointe et retombe par-dessus la ceinture.
+
+Cette difformité volontaire qui nuit à la liberté des mouvements,
+diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la
+personne. On dit que lorsque l'Empereur se desserre les reins, les
+viscères, reprenant tout à coup, pour un moment, leur équilibre dérangé,
+lui font éprouver une prostration de force extraordinaire. On peut
+déplacer le ventre, on ne peut pas le détruire.
+
+Il a le profil grec; le front haut, mais déprimé en arrière, le nez
+droit et parfaitement formé, la bouche très-belle, le visage noble,
+ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave.
+
+Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.
+
+Il s'attend toujours à être regardé, il n'oublie pas un instant qu'on le
+regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les
+yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir
+et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie.
+
+Il passe la plus grande partie de sa vie en plein air pour des revues ou
+pour de rapides voyages; aussi, pendant l'été, l'ombre de son chapeau
+militaire dessine-t-elle, à travers son front hâlé, une ligne oblique
+qui marque l'action du soleil sur la peau dont la blancheur s'arrête à
+l'endroit protégé par la coiffure; cette ligne produit un effet
+singulier, mais qui n'est pas désagréable, parce qu'on en devine
+aussitôt la cause.
+
+En examinant attentivement la belle figure de cet homme dont la volonté
+décide de la vie de tant d'hommes, j'ai remarqué avec une pitié
+involontaire qu'il ne peut sourire à la fois des yeux et de la bouche:
+désaccord qui dénote une perpétuelle contrainte, et me fait regretter
+toutes les nuances de grâce naturelle qu'on admirait dans le visage
+moins régulier peut-être, mais plus agréable de son frère l'Empereur
+Alexandre. Celui-ci, toujours charmant, avait quelquefois l'air faux;
+l'Empereur Nicolas est plus sincère, mais habituellement il a
+l'expression de la sévérité, quelquefois même cette sévérité va jusqu'à
+lui donner l'air dur et inflexible; s'il est moins séduisant, il a plus
+de force, mais aussi est-il bien plus souvent obligé d'en faire usage;
+la grâce assure l'autorité en prévenant les résistances. Cette adroite
+économie dans l'emploi du pouvoir est un secret ignoré de l'Empereur
+Nicolas. Il est toujours l'homme qui veut être obéi; d'autres ont voulu
+être aimés.
+
+L'Impératrice a la taille la plus élégante; et malgré son excessive
+maigreur, je trouve à toute sa personne une grâce indéfinissable. Son
+attitude, loin d'être orgueilleuse, comme on me l'avait annoncé, exprime
+l'habitude de la résignation. En entrant dans la chapelle, elle était
+fort émue, elle m'a paru mourante: une convulsion nerveuse agite les
+traits de son visage, elle lui fait même quelquefois branler la tête;
+ses yeux creux, bleus et doux trahissent des souffrances profondes,
+supportées avec un calme angélique; son regard plein de sentiment a
+d'autant plus de puissance qu'elle pense moins à lui en donner: détruite
+avant le temps, elle n'a pas d'âge, et l'on ne saurait, en la voyant,
+deviner ses années; elle est si faible qu'on dirait qu'elle n'a pas ce
+qu'il faut pour vivre: elle tombe dans le marasme, elle va s'éteindre,
+elle n'appartient plus à la terre; c'est une ombre. Elle n'a jamais pu
+se remettre des angoisses qu'elle ressentit le jour de son avènement au
+trône: le devoir conjugal a consumé le reste de sa vie.
+
+Elle a donné trop d'idoles à la Russie, trop d'enfants à l'Empereur.
+«S'épuiser en grands-ducs: quelle destinée!...» disait une grande dame
+polonaise qui ne se croit pas obligée d'adorer en paroles ce qu'elle
+hait dans le cœur.
+
+Tout le monde voit l'état de l'Impératrice; personne n'en parle;
+l'Empereur l'aime; a-t-elle la fièvre, est-elle au lit, il la soigne
+lui-même; il veille près d'elle, prépare ses boissons, les lui fait
+avaler comme une garde-malade; dès qu'elle est sur pied, il la tue de
+nouveau à force d'agitation, de fêtes, de voyages, d'amour; mais sitôt
+que le danger est déclaré, il renonce à ses projets; il a horreur des
+précautions qui préviendraient le mal; femme, enfants, serviteurs,
+parents, favoris, en Russie tout doit suivre le tourbillon Impérial en
+souriant jusqu'à la mort.
+
+Tout doit s'efforcer d'obéir à la pensée du souverain; cette pensée
+unique fait la destinée de tous; plus une personne est placée près de ce
+soleil des esprits, et plus elle est esclave de la gloire attachée à son
+rang; l'Impératrice en meurt.
+
+Voilà ce que chacun sait ici et ce que personne ne dit, car, règle
+générale, personne ne profère jamais un mot qui pourrait intéresser
+vivement quelqu'un; ni l'homme qui parle, ni l'homme à qui l'on parle ne
+doivent avouer que le sujet de leur entretien mérite une attention
+soutenue ou réveille une passion vive. Toutes les ressources du langage
+sont épuisées à rayer du discours l'idée et le sentiment, sans toutefois
+avoir l'air de les dissimuler, ce qui serait gauche. La gêne profonde
+qui résulte de ce travail prodigieux, prodigieux surtout par l'art avec
+lequel il est caché, empoisonne la vie des Russes. Un tel tourment sert
+d'expiation à des hommes qui se dépouillent volontairement des deux plus
+grands dons de Dieu: l'âme et la parole qui la communique; autrement
+dit, le sentiment et la liberté.
+
+Plus je vois la Russie, plus j'approuve l'Empereur lorsqu'il défend aux
+Russes de voyager, et rend l'accès de son pays difficile aux étrangers.
+Le régime politique de la Russie ne résisterait pas vingt ans à la libre
+communication avec l'Occident de l'Europe. N'écoutez pas les
+forfanteries des Russes; ils prennent le faste pour l'élégance, le luxe
+pour la politesse, la police et la peur pour les fondements de la
+société. À leur sens, être discipliné c'est être civilisé; ils oublient
+qu'il y a des sauvages de mœurs très-douces et des soldats fort cruels;
+malgré toutes leurs prétentions aux bonnes manières, malgré leur
+instruction superficielle et leur profonde corruption précoce, malgré
+leur facilité à deviner et à comprendre le positif de la vie, les Russes
+ne sont pas encore civilisés. Ce sont des Tatares enrégimentés, rien de
+plus.
+
+Ceci ne veut pas dire qu'on doive les mépriser; plus ils ont conservé de
+rudesse dans l'âme sous les formes adoucies du langage social, et plus
+je les trouve redoutables. En fait de civilisation, ils se sont jusqu'à
+présent contentés de l'apparence; mais si jamais ils peuvent se venger
+de leur infériorité réelle, ils nous feront cruellement expier nos
+avantages.
+
+Ce matin, après m'être habillé à la hâte pour me rendre à la chapelle
+Impériale, seul dans ma voiture, je suivais, à travers les places et les
+rues qui conduisent au palais, la voiture de l'ambassadeur de France, et
+j'examinais avec curiosité tout ce qui se trouvait sur mon passage. J'ai
+remarqué les abords du palais et les troupes qui ne me parurent pas
+assez magnifiques pour leur réputation; cependant les chevaux sont
+superbes; la place immense qui sépare la demeure du souverain du reste
+de la ville était traversée en sens divers par les voitures de la cour,
+par des hommes en livrée et par des soldats en uniformes de toutes
+couleurs. Les Cosaques sont les plus remarquables. Malgré l'affluence il
+n'y avait pas foule tant l'espace est vaste.
+
+Dans les États nouveaux il y a du vide partout, surtout quand leur
+gouvernement est absolu; l'absence de liberté crée la solitude et répand
+la tristesse. Il n'y a de peuplés que les pays libres.
+
+Il m'a paru que les équipages des personnes de la cour avaient bon air
+sans être véritablement soignés, ni élégants. Les voitures, mal peintes,
+encore plus mal vernies, sont d'une forme peu légère et attelées de
+quatre chevaux; les traits de ces attelages sont démesurément longs.
+
+Un cocher conduit les chevaux du timon; un petit postillon, vêtu en robe
+persane longue comme l'_armiak_[1] du cocher, est planté tout au bout de
+l'attelage, sur ou plutôt dans une selle creuse, épaisse, rembourrée et
+relevée par devant et par derrière comme un oreiller; cet enfant nommé,
+je crois, d'après l'allemand: le _vorreiter_ et en russe le _faleiter_,
+est toujours juché, remarquez bien ceci, sur le cheval de droite de la
+volée; c'est le contraire de l'usage suivi dans tous les autres pays, où
+le postillon monte à gauche afin d'avoir la main droite libre pour
+diriger le cheval de trait; cette manière d'atteler m'a frappé par sa
+singularité: la vivacité, le nerf des chevaux russes, qui tous ont de la
+race, si tous n'ont de la beauté; la dextérité des cochers, la richesse
+des habits, tout l'ensemble du spectacle annonce des splendeurs que nous
+ne connaissons plus; c'est encore une puissance que la cour de Russie;
+la cour de tous les autres pays, même la plus brillante, n'est plus
+qu'un spectacle.
+
+J'étais préoccupé de cette différence et d'une foule de réflexions que
+me suggérait la nouveauté des objets en présence desquels je me
+trouvais, lorsque ma voiture s'arrête sous un péristyle grandiose, où
+l'on descend à couvert au milieu des mille bruits divers d'une foule
+dorée, toute composée de courtisans très-raffinés dans leur air. Ceux-ci
+étaient accompagnés de leurs vassaux très-sauvages en apparence comme en
+réalité; le costume des valets est presque aussi éclatant que celui des
+maîtres. Les Russes ont un grand goût pour ce qui reluit, et c'est
+surtout dans les solennités de cour que leur luxe en ce genre se
+déploie.
+
+En descendant de voiture, à la hâte pour ne pas me séparer des personnes
+qui s'étaient chargées de moi, je m'aperçus à peine d'un coup assez
+violent que je me donnai à la jambe contre le marchepied, où l'éperon de
+ma botte fut au moment de s'accrocher; mais figurez-vous mon angoisse
+lorsqu'un instant après cet accident, en posant le pied sur la première
+marche du superbe escalier du palais d'hiver, je vis que je venais de
+perdre un de mes éperons, et, ce qui était bien pis, que l'éperon en se
+détachant avait emporté avec lui le talon de la botte dans lequel il
+était fixé! J'étais donc à moitié déchaussé d'un pied. Près de paraître
+pour la première fois devant un homme qu'on dit aussi minutieux qu'il
+est supérieur et puissant, cet accident me parut un vrai malheur. Les
+Russes sont moqueurs, et l'idée de leur prêter à rire dès mon début
+m'était singulièrement désagréable. Que faire? retourner sous le
+péristyle pour y chercher le débris de ma chaussure; à quoi bon? des
+voitures avaient déjà passé sur ce fragment de botte. Retrouver le talon
+perdu, ce serait un miracle impossible à espérer; d'ailleurs qu'en
+ferais-je? le porterais-je à la main pour entrer dans le palais? Que
+résoudre? Fallait-il quitter l'ambassadeur de France et m'en retourner
+chez moi? mais dans un pareil moment c'eût été déjà faire scène; d'un
+autre côté, me montrer dans l'état où j'étais, c'était me perdre dans
+l'esprit du maître et de ses courtisans, et je n'ai nulle philosophie
+contre un ridicule auquel je suis venu m'exposer volontairement. En ce
+genre, c'est bien assez de supporter l'inévitable... Les désagréments
+qu'on s'attire à plaisir à mille lieues de chez soi me paraissent
+insupportables. Il est si facile de ne pas aller, que lorsqu'on va
+gauchement on est impardonnable.
+
+J'aspirais en rougissant à me cacher dans la foule, mais, je vous le
+répète, il n'y a jamais foule en Russie, surtout sur un escalier comme
+celui du nouveau palais d'hiver, qui ressemble à quelque décoration de
+l'opéra de Gustave. Ce palais est, je crois, la plus grande et la plus
+magnifique habitation de souverain qu'il y ait au monde. Je sentis ma
+timidité naturelle s'accroître par la confusion où me jetait un accident
+risible, mais tout à coup je me fis un courage de ma peur elle-même, et
+je me mis à boiter le plus légèrement que je pus à travers des salles
+immenses et des galeries pompeuses dont je maudissais l'éclat et la
+longueur, puisque cette pompe sans désordre m'ôtait tout espoir
+d'échapper aux regards investigateurs des courtisans. Les Russes sont
+froids, fins, moqueurs, spirituels et naturellement peu sensibles comme
+tous les ambitieux. Ils sont de plus défiants envers les étrangers dont
+ils redoutent les jugements, parce qu'ils nous croient peu bienveillants
+pour eux; ceci les rend d'avance hostiles, dénigrants et secrètement
+caustiques, quoiqu'en apparence ils soient hospitaliers et polis.
+
+J'arrivai enfin, non sans effort, au fond de la chapelle Impériale; là,
+j'ai tout oublié, même moi et mon sot embarras; d'ailleurs dans ce lieu
+la foule était épaisse et personne n'y pouvait voir ce qui manquait à ma
+chaussure. La nouveauté du spectacle qui m'attendait m'a rendu mon
+sang-froid et mon empire sur moi-même. Je rougissais du trouble auquel
+venait de m'exposer ma vanité de courtisan déconcerté; simple voyageur,
+je rentrais dans mon rôle et je retrouvais l'impassibilité de
+l'observateur philosophe.
+
+Encore un mot sur mon costume: il avait été l'objet d'une consultation
+grave; quelques-uns des jeunes gens attachés à la légation française
+m'avaient conseillé l'habit de garde national; je craignais que cet
+uniforme ne déplût à l'Empereur: je me décidai pour celui d'officier
+d'état-major, avec les épaulettes de lieutenant-colonel, qui sont celles
+de mon grade.
+
+On m'avait averti que cet habit paraîtrait nouveau, et qu'il
+deviendrait, de la part des princes de la famille Impériale et de
+l'Empereur lui-même, le sujet d'une foule de questions qui pourraient
+m'embarrasser. Jusqu'à présent personne n'a encore eu le temps de
+s'occuper d'une si petite affaire.
+
+Les cérémonies du mariage grec sont longues et majestueuses: tout est
+symbolique dans l'église d'Orient. Il m'a semblé que les splendeurs de
+la religion rehaussaient le lustre des solennités de la cour.
+
+Les murs, les plafonds de la chapelle, les habillements des prêtres et
+de leurs acolytes, tout étincelait d'or et de pierreries: il y avait là
+des richesses à étonner l'imagination la moins poétique. Ce spectacle
+vaut les descriptions les plus fantastiques des Mille et une Nuits;
+c'est de la poésie comme Lalla Rhook, comme la lampe merveilleuse: c'est
+de cette poésie orientale où la sensation domine le sentiment et la
+pensée.
+
+La chapelle Impériale n'est pas d'une grande dimension; elle était
+remplie par les représentants de tous les souverains de l'Europe et
+presque de l'Asie; par quelques étrangers tels que moi, admis à entrer à
+la suite du corps diplomatique, par les femmes des ambassadeurs, enfin
+par les grandes charges de la cour; une balustrade nous séparait de
+l'enceinte circulaire où s'élève l'autel. Cet autel est semblable à une
+table carrée, assez basse. On remarquait dans le chœur, les places
+réservées à la famille Impériale. Au moment de notre arrivée elles
+étaient vides.
+
+J'ai vu peu de choses à comparer pour la magnificence et la solennité à
+l'entrée de l'Empereur dans cette chapelle étincelante de dorures. Il a
+paru, s'avançant avec l'Impératrice et suivi de toute la cour: aussitôt
+mes regards et ceux des assistants se sont fixés sur lui; nous avons
+ensuite admiré sa famille, les deux jeunes époux brillaient entre tous.
+Un mariage d'inclination sous des habits brodés et dans des lieux si
+pompeux, c'est une rareté qui mettait le comble à l'intérêt de la scène.
+Voilà ce que tout le monde disait autour de moi; mais moi je ne crois
+pas à cette merveille et je ne puis m'empêcher de voir une intention
+politique dans tout ce qu'on fait et dit ici. L'Empereur s'y trompe
+peut-être lui-même; il croit faire acte de tendresse paternelle, tandis
+qu'au fond de sa pensée l'espoir de quelqu'avantage à venir a décidé son
+choix. Il en est de l'ambition comme de l'avarice: les avares calculent
+toujours, même lorsqu'ils croient céder à des sentiments désintéressés.
+
+Quoique la cour fût nombreuse et que la chapelle soit petite, il n'y
+avait point de confusion. J'étais debout au milieu du corps
+diplomatique, près de la balustrade qui nous séparait du sanctuaire.
+Nous n'étions point assez pressés pour ne pas pouvoir distinguer les
+traits et les mouvements de chacun des personnages que le devoir ou la
+curiosité réunissaient là. Le silence du respect n'était troublé par
+aucun désordre. Un soleil éclatant illuminait l'intérieur de la
+chapelle, où la température s'élevait, m'a-t-on dit, à trente degrés. On
+voyait à la suite de l'Empereur en longue robe dorée, et en bonnet
+pointu également orné de broderies d'or un khan tatare, moitié
+tributaire, moitié indépendant de la Russie. Ce petit souverain esclave
+a pensé, d'après la position équivoque que lui fait la politique
+conquérante de ses protecteurs, qu'il serait à propos de venir prier
+l'Empereur de toutes les Russies d'admettre _parmi ses pages_ un fils de
+douze ans qu'il amène à Pétersbourg, afin d'assurer à cet enfant un sort
+convenable. Cette puissance déchue, qui servait de relief à la puissance
+triomphante, m'a rappelé les pompes de Rome.
+
+Les premières dames de la cour de Russie et les femmes des ambassadeurs
+de toutes les cours, parmi lesquelles j'ai reconnu mademoiselle Sontag,
+aujourd'hui comtesse de Rossi, garnissaient le tour de la chapelle; dans
+le fond, terminé en une rotonde éclatante de peinture, était rangée
+toute la famille Impériale. La dorure des lambris, embrasée par les
+rayons d'un soleil ardent, formait une espèce d'auréole sur la tête des
+souverains et de leurs enfants. La parure et les diamants des femmes
+brillaient d'un éclat magique au milieu de tous les trésors de l'Asie,
+étalés sur les murs du sanctuaire où la magnificence royale semblait
+défier la majesté du Dieu qu'elle honorait sans s'oublier elle-même.
+Tout cela est beau, c'est surtout étonnant pour nous, si nous nous
+rappelons le temps encore peu éloigné où le mariage de la fille d'un
+Czar aurait été à peu près ignoré en Europe, et où Pierre Ier publiait
+qu'il avait le droit de laisser sa couronne à qui bon lui semblerait.
+Que de progrès en peu de temps!
+
+Quand on réfléchit aux conquêtes diplomatiques et autres de cette
+puissance, naguère encore comptée pour peu dans les affaires du monde
+civilisé, on se demande si ce qu'on voit est un rêve. L'Empereur
+lui-même ne me semblait pas très-accoutumé à ce qui se passait devant
+lui, car à chaque instant il quittait son prie-Dieu et faisait quelques
+pas de côté et d'autre pour venir redresser les fautes d'étiquette de
+ses enfants ou de son clergé. Ceci m'a prouvé qu'en Russie la cour même
+est en progrès. Son gendre n'était pas à la place convenable, il le
+faisait reculer ou avancer de deux pieds; la grande-duchesse, les
+prêtres eux-mêmes, les grandes charges, tout semblait soumis à sa
+direction minutieuse quoique suprême; j'aurais trouvé plus digne de
+laisser aller les choses comme elles pouvaient, et j'aurais voulu qu'une
+fois dans la chapelle il ne pensât plus qu'à Dieu, laissant chaque homme
+s'acquitter de ses fonctions sans rectifier scrupuleusement la moindre
+faute de discipline religieuse ou de cérémonial de cour. Mais dans ce
+singulier pays l'absence de liberté se révèle partout; on la retrouve
+même au pied des autels. Ici l'esprit de Pierre-le-Grand domine tous les
+esprits.
+
+Il y a pendant la messe du mariage grec un moment où les deux époux
+boivent ensemble dans la même coupe. Plus tard, accompagnés du prêtre
+officiant, ils font trois fois le tour de l'autel en se tenant par la
+main pour signifier l'union conjugale et pour marquer la fidélité avec
+laquelle ils doivent marcher toujours du même pas dans la vie. Tous ces
+actes sont d'autant plus imposants qu'ils rappellent des usages de la
+primitive église.
+
+Ces cérémonies accomplies, une couronne fut tenue pendant fort longtemps
+au-dessus de la tête de chacun des deux mariés. La couronne de la
+grande-duchesse, par son frère le grand-duc héritier, dont l'Empereur
+lui-même, quittant son prie-Dieu une fois de plus, eut soin de rectifier
+la pose avec un mélange de bonhomie et de minutie que j'avais peine à
+m'expliquer; la couronne du duc de Leuchtenberg était tenue par le comte
+de Pahlen, ambassadeur de Russie à Paris, et fils de l'ami trop fameux
+et trop zélé d'Alexandre. Ce souvenir, banni de tous les discours et
+peut-être de toutes les pensées des Russes d'aujourd'hui, n'a cessé de
+me préoccuper pendant que le comte de Pahlen, avec la noble simplicité
+qui lui est naturelle, s'acquittait d'une charge enviée sans doute de
+tout ce qui aspire aux faveurs de cour. Il était censé appeler, par la
+fonction qu'il remplissait dans cette cérémonie sainte, la protection du
+ciel sur la tête du mari de la petite-fille de Paul Ier. Ce
+rapprochement était bien étrange; mais, je le répète, personne, je
+crois, n'y pensait, tant la politique en ce pays a d'effet rétroactif.
+
+La flatterie défait et refait jusqu'au passé au profit de l'intérêt du
+jour. Il paraît qu'ici le tact n'est nécessaire qu'à ceux qui n'ont pas
+le pouvoir. Si la mémoire du fait qui m'occupait eût été présente à
+l'esprit de l'Empereur, il eût chargé quelqu'autre personne de tenir la
+couronne sur la tête de son gendre. Mais dans un pays où l'on n'écrit ni
+ne parle rien n'est si loin de l'événement du jour que l'histoire de la
+veille; aussi le pouvoir a-t-il des inadvertances, des naïvetés qui
+prouvent qu'il s'endort dans une sécurité quelquefois trompeuse. La
+politique russe n'est entravée dans sa marche ni par les opinions ni
+même par les actions; la faveur du maître est tout; tant qu'elle dure,
+elle tient lieu de mérite, de vertu et, qui plus est, d'innocence à
+l'homme sur lequel elle se répand; de même qu'en se retirant, elle le
+prive de tout. Chacun admirait avec une sorte d'anxiété l'immobilité des
+bras qui soutenaient les deux couronnes. Cette scène dura longtems et
+elle dut être bien fatigante pour les acteurs.
+
+La jeune mariée est pleine de grâce, de pureté; elle est blonde, elle a
+les yeux bleus; son teint délicat et fin brille de tout l'éclat de la
+première jeunesse, l'expression de son visage est la candeur
+spirituelle. Cette princesse et sa sœur, la grande-duchesse Olga, m'ont
+paru les deux plus belles personnes de la cour: heureux accord des
+avantages du rang et des dons de la nature.
+
+Quand l'évêque officiant présenta les mariés à leurs augustes parents,
+ceux-ci les embrassèrent avec une cordialité touchante. L'instant
+d'après l'Impératrice se jeta dans les bras de son mari: effusion de
+tendresse qui aurait pu être mieux placée dans une chambre que dans une
+chapelle; mais en Russie les souverains sont chez eux partout, même dans
+la maison de Dieu. D'ailleurs l'attendrissement de l'Impératrice
+semblait tout à fait involontaire, la manifestation n'en pouvait donc
+avoir rien de choquant. Malheur à ceux qui trouveraient ridicule
+l'émotion produite par un sentiment vrai. Une telle explosion de
+sensibilité est communicative. La cordialité allemande ne se perd
+jamais; il faut avoir de l'âme pour conserver sur le trône la faculté de
+l'abandon.
+
+Avant la bénédiction deux pigeons gris avaient été lâchés selon l'usage
+dans la chapelle: au bout d'un moment ils se sont posés sur une corniche
+dorée qui faisait saillie tout juste au dessus de la tête des deux
+époux, et là ils n'ont fait que se becqueter pendant toute la messe.
+
+Les pigeons sont bien heureux en Russie: on les révère comme le symbole
+sacré du Saint-Esprit, et il est défendu de les tuer; heureusement que
+le goût de leur chair déplaît aux Russes.
+
+Le duc de Leuchtenberg est un jeune homme grand, fort et bien fait; les
+traits de son visage n'ont rien de distingué, ses yeux sont beaux, mais
+il a la bouche saillante et de forme peu régulière; sa taille est belle
+sans noblesse, l'uniforme lui sied et supplée à l'élégance qui manque à
+sa personne; c'est plutôt un sous-lieutenant bien découplé qu'un prince.
+Pas un seul parent de son côté n'était venu à Pétersbourg pour assister
+à la cérémonie.
+
+Pendant la messe il paraissait singulièrement impatient de se trouver
+seul avec sa femme; et les yeux de l'assemblée entière se dirigèrent par
+un mouvement spontané vers le groupe des deux pigeons perchés au-dessus
+de l'autel.
+
+Je n'ai ni le cynisme de Saint-Simon, ni son génie d'expression, ni la
+gaieté naïve des écrivains du bon vieux temps; dispensez-moi donc des
+détails, quelque divertissants qu'ils pussent vous paraître.
+
+Dans le siècle de Louis XIV on avait une liberté de langage qui tenait à
+la certitude de n'être entendu que par des gens qui vivaient et
+parlaient tous de la même manière; il y avait une société et point de
+public. Aujourd'hui il y a un public, et il n'y a point de société. Chez
+nos pères chaque conteur dans son cercle pouvait être vrai sans
+conséquence; aujourd'hui que toutes les classes sont mêlées on manque de
+bienveillance et dès lors de sécurité. La franchise d'expression
+paraîtrait de mauvais ton à des personnes qui n'ont pas toutes appris le
+français dans le même vocabulaire. Quelque chose de la susceptibilité
+bourgeoise a passé dans le langage de la meilleure compagnie de France;
+plus le nombre des esprits auxquels on s'adresse grandit et plus on doit
+prendre un air grave en parlant; une nation veut être respectée plus
+qu'une société intime quelqu'élégante qu'on la suppose.
+
+En fait de décence de langage, une foule est plus exigeante qu'une cour:
+plus la hardiesse aurait de témoins et plus elle deviendrait
+inconvenante. Tels sont mes motifs pour me dispenser de vous dire ce qui
+a fait sourire plus d'un grave personnage et peut-être plus d'une
+vertueuse dame, ce matin dans la chapelle Impériale. Mais je ne pouvais
+passer tout à fait sous silence un incident qui contrastait d'une
+manière par trop singulière avec la majesté de la scène et le sérieux
+obligé des spectateurs.
+
+Il vient un moment, pendant la longue cérémonie du mariage grec, où tout
+le monde doit tomber à genoux. L'Empereur, avant de se prosterner comme
+les autres, jeta d'abord sur l'assemblée un regard de surveillance peu
+gracieux. Il me parut qu'il voulait s'assurer que personne ne restait
+debout: précaution superflue, car, bien qu'il y eût parmi les étrangers
+des catholiques et des protestants, il n'était venu sans doute à la
+pensée de pas un d'entre eux de ne pas se conformer extérieurement à
+tous les rites de l'église grecque[2].
+
+La possibilité d'un doute à cet égard justifie ce que je vous ai dit
+plus haut, et m'autorise à vous répéter que la sévérité inquiète est
+devenue l'expression habituelle de la physionomie de l'Empereur.
+
+Aujourd'hui que la révolte est, pour ainsi dire, dans l'air,
+l'autocratie elle-même redouterait-elle quelque atteinte à sa puissance?
+Cette crainte fait un contraste désagréable et même effrayant avec
+l'idée qu'elle conserve de ses droits. Le pouvoir absolu devient par
+trop redoutable quand il a peur.
+
+En voyant le tremblement nerveux, la faiblesse et la maigreur de
+l'Impératrice, de cette femme si gracieuse, je me rappelais ce qu'elle
+avait dû souffrir pendant la révolte de l'avènement au trône, et je me
+dis tout bas: «l'héroïsme se paie!!...» C'est de la force, mais une
+force qui épuise la vie.
+
+Je vous ai dit que tout le monde était tombé à genoux, et l'Empereur
+après tout le monde: les époux sont mariés; la famille Impériale, la
+foule se relève; à ce moment les prêtres et le chœur entonnent le _Te
+Deum_, tandis qu'au dehors des décharges d'artillerie annoncent à la
+ville la consécration du mariage. L'effet de cette musique céleste
+accompagnée par des coups de canon, par le tintement des cloches et par
+les acclamations lointaines du peuple, est inexprimable. Tout instrument
+de musique est banni de l'église grecque, et les seules voix d'hommes y
+célèbrent les louanges du Seigneur. Cette sévérité du rite oriental est
+favorable à l'art, à qui elle conserve toute sa simplicité, et elle
+produit des effets de chant vraiment célestes. Je croyais entendre au
+loin le battement des cœurs de soixante millions de sujets; orchestre
+vivant qui suivait, sans le couvrir, le chant de triomphe des prêtres.
+J'étais ému: la musique peut faire tout oublier pour un moment, même le
+despotisme.
+
+Je ne puis comparer ces chœurs sans accompagnement qu'aux _Miserere_ de
+la semaine sainte dans la chapelle Sixtine à Rome, excepté que la
+chapelle du pape n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était jadis. C'est
+une ruine de plus dans les ruines de Rome.
+
+Au milieu du siècle dernier, à l'époque où l'école italienne brillait de
+tout son éclat, les vieux chants grecs furent refondus, sans être gâtés,
+par des compositeurs venus de Rome à Pétersbourg; ces étrangers
+produisirent un chef-d'œuvre, parce que tout leur esprit et toute leur
+science furent appliqués à respecter l'œuvre de l'antiquité. Leur
+travail est devenu une composition classique et l'exécution est digne de
+la conception: les voix de soprane ou d'enfants de chœur, car nulle
+femme ne fait partie de la musique de la chapelle Impériale, chantent
+avec une justesse parfaite: les basses-tailles sont fortes, graves et
+pures. Je ne me souviens pas d'en avoir entendu d'aussi belles ni
+d'aussi basses.
+
+Pour un amateur de l'art, la musique de la chapelle Impériale vaut seule
+le voyage de Pétersbourg; les _piano_, les _forte_, les nuances les plus
+fines de l'expression sont observées avec un profond sentiment, avec un
+art merveilleux et un ensemble admirable: le peuple russe est musical;
+on n'en peut douter quand on a entendu ses chants d'église. J'écoutais
+sans oser respirer et j'appelais de tous mes vœux notre savant ami
+Meyerbeer pour m'expliquer des beautés que je sentais profondément sans
+les comprendre; il les aurait comprises en s'en inspirant, car sa
+manière d'admirer les modèles, c'est de les égaler.
+
+Pendant ce _Te Deum_, au moment où deux chœurs se répondent, le
+tabernacle s'ouvre et l'on voit les prêtres coiffés de leurs tiares
+étincelantes de pierreries, vêtus de leurs robes d'or, sur lesquelles se
+détachent majestueusement leurs barbes d'argent: il y en a qui tombent
+jusqu'à la ceinture; les assistants sont aussi brillants que les
+officiants. Cette cour est magnifique et le costume militaire y reluit
+de tout son éclat. Je voyais avec admiration le monde apporter à Dieu
+l'hommage de toutes ses pompes, de toutes ses richesses. La musique
+sacrée était écoutée, par un auditoire profane, avec un silence, un
+recueillement qui rendraient beaux des chants moins sublimes. Dieu est
+là, et sa présence sanctifie même la cour; le monde n'est plus que
+l'accessoire, la pensée dominante est le ciel.
+
+L'archevêque officiant ne déparait pas la majesté de cette scène. S'il
+n'est pas beau, il est vieux; sa petite figure est celle d'une belette
+souffrante, mais sa tête est blanchie par l'âge; il a l'air fatigué,
+malade; un prêtre vieux et faible ne peut être ignoble. À la fin de la
+cérémonie, l'Empereur est venu s'incliner devant lui et lui baiser la
+main avec respect. Jamais l'Autocrate ne manque une occasion de donner
+l'exemple de la soumission, quand cet exemple peut lui profiter.
+J'admirais ce pauvre archevêque qui paraissait mourant au milieu de sa
+gloire, cet Empereur à la taille majestueuse, au visage noble, qui
+s'abaissait devant le pouvoir religieux: et plus loin, les deux jeunes
+époux, la famille, la foule, enfin toute la cour qui remplissait et
+animait la chapelle: il y avait là le sujet d'un tableau.
+
+Avant la cérémonie, je crus que l'archevêque allait tomber en
+défaillance; la cour l'avait fait attendre longtemps au mépris du mot de
+Louis XVIII: «l'exactitude est la politesse des rois.»
+
+Malgré l'expression rusée de sa physionomie, ce vieillard m'inspirait de
+la pitié à défaut de respect: il était si débile, il soutenait la
+fatigue avec tant de patience que je le plaignais. Qu'importe que cette
+patience fût puisée dans la piété ou dans l'ambition? elle était
+cruellement éprouvée.
+
+Quant à la figure du jeune duc de Leuchtenberg j'avais beau faire effort
+pour m'habituer à elle, elle ne me plaisait pas plus à la fin de la
+cérémonie qu'au commencement. Ce jeune homme a une belle tournure
+militaire, voilà tout: il me prouve ce que je savais: c'est que de nos
+jours les princes sont moins rares que les gentilshommes. Le jeune duc
+m'eût paru mieux placé dans la garde de l'Empereur que dans sa famille.
+Nulle émotion ne s'est manifestée sur sa physionomie à aucun moment de
+ces cérémonies qui pourtant m'ont paru touchantes à moi spectateur
+indifférent. J'avais apporté là de la curiosité, j'y ai senti du
+recueillement, et le gendre de l'Empereur, le héros de la scène, avait
+l'air étranger à ce qui se passait autour de lui. Il n'a point de
+physionomie. Il paraissait embarrassé de sa personne plus qu'intéressé à
+ce qu'il faisait. On voit qu'il compte peu sur la bienveillance d'une
+cour où le calcul règne plus absolument que dans toute autre cour, et où
+sa fortune inattendue doit lui faire plus d'envieux que d'amis. Le
+respect ne s'improvise pas; je hais toute position qui n'est pas simple
+et ne puis me défendre d'une sévérité quelquefois injuste pour l'homme
+qui accepte, par quelque motif que ce soit, une telle position. Ce jeune
+prince a cependant une légère ressemblance avec son père dont le visage
+était intelligent et gracieux; malgré l'uniforme russe, où tous les
+hommes sont gênés, tant on y est serré, il m'a paru que sa démarche
+était légère comme celle d'un Français: il ne se doutait guère, en
+passant devant moi, qu'il y avait là un homme qui portait sur sa
+poitrine un souvenir précieux pour tous deux, mais surtout pour le fils
+d'Eugène Beauharnais. C'est le talisman arabe que M. de Beauharnais, le
+père du vice-roi d'Italie et le grand-père du duc de Leuchtenberg, a
+donné à ma mère en passant devant la chambre qu'elle habitait aux
+Carmes, au moment où il partait pour l'échafaud.
+
+La cérémonie religieuse terminée dans la chapelle grecque devait être
+suivie d'une seconde bénédiction nuptiale par un prêtre catholique dans
+une des salles du palais consacrée, pour aujourd'hui seulement, à ce
+pieux usage. Après ces deux mariages les époux et leur famille devaient
+se mettre à table; moi n'ayant la permission d'assister ni au mariage
+catholique, ni au banquet, je suivis le gros de la cour et je sortis
+pour venir respirer un air moins étouffant en me félicitant du peu
+d'effet qu'avait produit ma botte emportée. Pourtant quelques personnes
+m'en ont parlé en riant, voilà tout. En bien comme en mal, rien de ce
+qui ne regarde que nous-mêmes n'est aussi important que nous le pensons.
+
+Au lieu de me reposer je vous écris. Voilà comme je vis en voyage.
+
+Au sortir du palais j'ai retrouvé ma voiture sans peine; je vous le
+répète: il n'y a de grande affluence nulle part en Russie; l'espace y
+est toujours trop vaste pour ce qu'on y fait. C'est l'avantage d'un pays
+où il n'y a pas de nation. La première fois qu'il y aura presse à
+Pétersbourg on s'y écrasera; dans une société arrangée comme l'est
+celle-ci la foule ce serait la révolution.
+
+Le vide qui règne ici partout fait paraître les monuments trop petits
+pour les lieux; ils se perdent dans l'immensité. La colonne d'Alexandre
+passe pour être plus haute que celle de la place Vendôme à cause des
+dimensions de son piédestal; le fût est d'un seul morceau de granit: et
+c'est le plus grand de tous ceux qui aient jamais été travaillés de main
+d'homme: eh bien! cette immense colonne élevée entre le palais d'hiver
+et le demi-cercle de bâtiments qui termine une des extrémités de la
+place fait à l'œil l'effet d'un pieu; et les maisons qui bordent cette
+place semblent si plates et si basses qu'elles ont l'air d'une
+palissade. Figurez-vous une enceinte où cent mille hommes manœuvreraient
+sans la remplir et sans qu'elle fût peuplée à l'œil: rien n'y peut
+paraître grand. Cette place ou plutôt ce champ de Mars russe est fermée
+par le palais d'hiver dont les façades viennent d'être rebâties sur les
+plans de l'ancien palais de l'Impératrice Elisabeth. Celui-ci du moins
+repose les yeux des roides et mesquines imitations de tant de monuments
+d'Athènes et de Rome: il est dans le goût de la régence, c'est du Louis
+XIV dégénéré, mais très-grand. Le côté de la place opposé au palais
+d'hiver est terminé en demi-cercle et clos par des bâtiments où l'on a
+établi plusieurs ministères: ces édifices sont pour la plupart
+construits dans le style grec antique. Singulier goût!... des temples
+élevés à des commis! Le long de la même place se trouvent les bâtiments
+de l'Amirauté; ceux-ci sont pittoresques, leurs petites colonnes, leurs
+aiguilles dorées, leurs chapelles font un bon effet. Une allée d'arbres
+orne la place en cet endroit et la rend moins monotone. Vers l'une des
+extrémités de ce champ immense, du côté opposé à la colonne d'Alexandre,
+s'élève l'église de Saint-Isaac avec son péristyle colossal, et sa
+coupole d'airain encore à moitié cachée sous les échafaudages de
+l'architecte; plus loin on voit le palais du Sénat et d'autres édifices
+toujours en forme de temples païens quoiqu'ils servent d'habitation au
+ministre de la guerre; puis dans un angle avancé que forme cette longue
+place, à son extrémité vers la Néva, on voit ou du moins on cherche à
+voir la statue de Pierre-le-Grand, supportée par son rocher de granit
+qui disparaît dans l'immensité comme un caillou sur la grève. La statue
+du héros a été rendue trop fameuse par l'orgueil charlatan de la femme
+qui la fit ériger; cette statue est bien au-dessous de sa réputation.
+Avec les édifices que je viens de vous nommer, il y aurait de quoi bâtir
+une ville entière, et pourtant ils ne meublent pas la grande place de
+Pétersbourg: c'est une plaine non de blé, mais de colonnes. Les Russes
+ont beau imiter avec plus ou moins de bonheur tout ce que l'art a
+produit de plus beau dans tous les temps et dans tous les pays, ils
+oublient que la nature est la plus forte. Ils ne la consultent jamais
+assez et elle se venge en les écrasant. Les chefs-d'œuvre n'ont été
+produits que par des hommes qui écoutaient et sentaient la nature. La
+nature est la pensée de Dieu, l'art est le rapport de la pensée humaine
+avec la puissance qui a créé le monde et qui le perpétue. L'artiste
+répète à la terre ce qu'il entend dans le ciel: il n'est que le
+traducteur de Dieu; ceux qui font d'eux-mêmes produisent des monstres.
+
+Chez les anciens, les architectes entassaient les monuments dans des
+lieux escarpés et resserrés où le pittoresque du site ajoutait à l'effet
+des œuvres de l'homme. Les Russes qui croient reproduire l'antiquité, et
+qui ne font que l'imiter maladroitement, dispersent au contraire leurs
+bâtisses soi-disant grecques et romaines dans des champs sans limites,
+où l'œil les aperçoit à peine. L'architecture propre à un tel pays, ce
+n'était pas la colonnade du Parthénon, la coupole du Panthéon, c'était
+la tour de Pékin. C'est à l'homme de bâtir des montagnes dans une
+contrée à laquelle la nature a refusé tout mouvement de terrain: avec
+leur passion pour le style païen, les Russes construisent à rez de terre
+des frontons et des colonnades sans penser que sur un sol plat et nu, on
+a peine à distinguer des édifices si peu élevés. Aussi est-ce toujours
+des steppes de l'Asie qu'on se souvient dans ces cités où l'on a
+prétendu reproduire le forum romain[3]. Ils auront beau faire; la
+Moscovie tiendra toujours de l'Asie plus que de l'Europe. Le génie de
+l'Orient plane sur la Russie, qui abdique quand elle marche à la suite
+de l'Occident.
+
+Le demi-cercle d'édifices qui correspond au palais Impérial produit, du
+côté de la place, l'effet d'un amphithéâtre antique manqué; il faut le
+regarder de loin; on n'y voit de près qu'une décoration recrépie tous
+les ans pour réparer les ravages de l'hiver. Les anciens bâtissaient
+avec des matériaux indestructibles sous un ciel conservateur; ici, avec
+un climat qui détruit tout, on élève des palais de bois, des maisons de
+planches et des temples de plâtre; aussi les ouvriers russes passent-ils
+leur vie à rebâtir pendant l'été ce que l'hiver a démoli; rien ne
+résiste à l'influence de ce climat; les édifices, même ceux qui
+paraissent le plus anciens, sont refaits d'hier; la pierre dure ici
+autant que le mortier et la chaux durent ailleurs. Le fût de la colonne
+d'Alexandre, ce prodigieux morceau de granit, est déjà lézardé par le
+froid; à Pétersbourg il faut employer le bronze pour soutenir le granit,
+et, malgré tant d'avertissements, on ne se lasse pas d'imiter dans cette
+ville les monuments des pays méridionaux. On peuple les solitudes du
+pôle de statues, de bas-reliefs soi-disant historiques, sans penser que
+dans ce pays les monuments vont encore moins loin que le souvenir. Les
+Russes font toutes sortes de choses; mais on dirait qu'avant même de les
+avoir terminées, ils se disent: quand quitterons-nous tout cela?
+Pétersbourg est comme l'échafaudage d'un édifice; l'échafaudage tombera
+quand le monument sera parfait. Ce chef-d'œuvre, non d'architecture,
+mais de politique, c'est la nouvelle Byzance, qui dans la secrète et
+profonde pensée des Russes, est la future capitale de la Russie et du
+monde.
+
+En face du palais, une immense arcade perce le demi-cercle de bâtiments
+imités de l'antique; elle sert d'issue à la place; et conduit à la rue
+_Morskoë_; au-dessus de cette voûte énorme s'élève pompeusement un char
+à six chevaux de front, en bronze, conduits par je ne sais quelle figure
+allégorique ou historique. Je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs
+rien d'aussi mauvais goût que cette colossale porte cochère ouverte sous
+une maison, et toute flanquée d'habitations dont le voisinage bourgeois
+ne l'empêche pas d'être traitée d'arc de triomphe, grâce aux prétentions
+monumentales des architectes russes. J'irai bien à regret regarder de
+près ces chevaux dorés, et la statue et le char; mais fussent-ils d'un
+beau travail, ce dont je doute, ils sont si mal placés que je ne les
+admirerais pas. Dans les monuments, c'est d'abord l'harmonie de
+l'ensemble qui engage le curieux à examiner les détails; sans la beauté
+de la conception, qu'importe la finesse de l'exécution; d'ailleurs l'une
+et l'autre manquent également aux productions de l'art russe. Jusqu'à
+présent cet art n'est que de la patience; il consiste à imiter tant bien
+que mal, pour le transporter chez soi sans choix ni goût, ce qui a été
+inventé ailleurs. Quand on veut reproduire l'architecture antique, on ne
+devrait se permettre que la copie et encore dans des sites analogues.
+Tout cela est mesquin, quoique colossal; car en architecture ce n'est
+pas la dimension des murailles qui fait la grandeur, c'est la sévérité
+du style. Je ne puis assez m'étonner de la passion qu'on a ici pour les
+constructions aériennes. Sous un climat si rigoureux, qu'a-t-on à faire
+des portiques, des arcades, des colonnades, des péristyles d'Athènes et
+de Rome?
+
+La sculpture en plein air me fait ici l'effet des plantes exotiques
+qu'il faudrait rentrer tous les automnes; rien ne convient moins que ce
+faux luxe aux habitudes ni au génie de ce peuple, ni à son sol, ni à son
+climat. Dans un pays où il y a quelquefois 80 degrés de différence entre
+la température de l'hiver et celle de l'été, on devrait renoncer à
+l'architecture des beaux climats. Mais les Russes ont pris l'habitude de
+traiter la nature même en esclave, et de compter le temps pour rien.
+Imitateurs obstinés, ils prennent leur vanité pour du génie et se
+croient appelés à reproduire chez eux, tout à la fois et sur une plus
+grande échelle, les monuments du monde entier. Cette ville avec ses
+quais de granit est une merveille, mais le palais de glace où
+l'Impératrice Catherine a donné une fête était une merveille aussi; il a
+duré ce que durent les flocons de neige, ces roses de Sibérie.
+
+Ce que j'ai vu jusqu'à présent dans les créations des souverains de la
+Russie, ce n'est pas l'amour de l'art, c'est l'amour-propre de l'homme.
+
+Entre autres fanfaronnades, j'entends dire à beaucoup de Russes que leur
+climat s'adoucit. Dieu serait-il complice de l'ambition de ce peuple
+avide? Voudrait-il lui livrer jusqu'au ciel, jusqu'à l'air du Midi?
+Verrons-nous Athènes en Laponie, Rome à Moscou, et les richesses de la
+Tamise dans le golfe de Finlande? L'histoire des peuples se réduit-elle
+à une question de latitude et de longitude? Le monde assistera-t-il
+toujours aux mêmes scènes jouées sur d'autres théâtres?
+
+Tandis que ma voiture, au sortir du palais, traversait rapidement le
+carré long formé par l'immense place que je viens de vous décrire, un
+vent violent soulevait des flots de poussière; je n'apercevais plus qu'à
+travers un voile mouvant les équipages qui sillonnaient rapidement dans
+tous les sens le rude pavé de la ville. La poussière de l'été est un des
+fléaux de Pétersbourg; c'est au point qu'elle me fait désirer la neige
+de l'hiver. Je n'ai eu que le temps de rentrer chez moi avant que
+l'orage éclatât; il vient d'épouvanter par des pronostics plus ou moins
+significatifs tous les superstitieux de la ville; les ténèbres en plein
+jour, une température étouffante, les coups de foudre qui redoublent et
+n'amènent point d'eau, un vent à emporter les maisons, une tempête
+sèche: tel est le spectacle que le ciel nous a donné pendant le banquet
+nuptial. Les Russes se rassurent en disant que l'orage a duré peu et que
+l'air est déjà plus pur qu'il n'était avant cette crise. Je raconte ce
+que je vois sans y prendre part; je n'apporte ici d'autre intérêt que
+celui d'un curieux attentif, mais étranger par le cœur à ce qui se passe
+sous ses yeux. Il y a entre la France et la Russie une muraille de la
+Chine: la langue et le caractère slave. En dépit des prétentions
+inspirées aux Russes par Pierre-le-Grand, la Sibérie commence à la
+Vistule.
+
+Hier au soir, à sept heures, je suis retourné au palais avec plusieurs
+autres étrangers. Nous devions être présentés à l'Empereur et à
+l'Impératrice.
+
+On voit que l'Empereur ne peut oublier un seul instant ce qu'il est, ni
+la constante attention qu'il excite; il _pose_ incessamment, d'où il
+résulte qu'il n'est jamais naturel, même lorsqu'il est sincère; son
+visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple. La
+plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression,
+quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à cette belle figure,
+c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci
+se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement
+causé d'abord par les deux autres. Mais, malgré cette grâce, quelque
+chose nuit à l'influence morale de l'homme, c'est que chacune de ces
+physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise ou
+quittée complètement, et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît
+reste pour modifier l'expression nouvelle. C'est un changement de
+décoration à vue et que nulle transition ne prépare; on dirait d'un
+masque qu'on met et qu'on dépose à volonté. N'allez pas vous méprendre
+au sens que je donne ici à ce mot de masque; je l'emploie selon
+l'étymologie. En grec, _hypocrite_ voulait dire acteur; l'hypocrite
+était un homme qui se masquait pour jouer la comédie. Je veux donc dire
+que l'Empereur est toujours dans son rôle, et qu'il le remplit en grand
+acteur.
+
+Hypocrite ou comédien sont des mots malsonnants, surtout dans la bouche
+d'un homme qui prétend être impartial et respectueux. Mais il me semble
+que pour des lecteurs intelligents, les seuls auxquels je m'adresse, les
+paroles ne sont rien en elles-mêmes, et que l'importance des mots dépend
+du sens qu'on veut leur donner. Ce n'est pas à dire que la physionomie
+de ce prince manque de franchise, elle ne manque que de naturel: ainsi
+le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de liberté, se
+peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de masques, il
+n'a pas un visage. Cherchez-vous l'homme? vous trouvez toujours
+l'Empereur.
+
+Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son
+métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes
+ordinaires comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de
+faiblesse s'il était un instant _tout bonnement_, et s'il laissait voir
+qu'il vit, pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager
+aucune de nos affections, il est toujours chef, juge, général, amiral,
+prince enfin; rien de plus, rien de moins[4]. Il se trouvera bien las
+vers la fin de sa vie; mais il sera placé haut dans l'esprit de son
+peuple et peut-être du monde, car la foule aime les efforts qui
+l'étonnent, elle s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour
+l'éblouir.
+
+Les personnes qui ont connu l'Empereur Alexandre font de ce prince un
+éloge tout contraire: les qualités et les défauts des deux frères
+étaient opposés; ils n'avaient nulle ressemblance et ils n'éprouvaient
+nulle sympathie l'un pour l'autre. En ce pays la mémoire de l'Empereur
+défunt n'est guère honorée; mais cette fois l'inclination s'accorde avec
+la politique pour faire oublier le règne précédent. Pierre-le-Grand est
+plus près de Nicolas qu'Alexandre, et il est plus à la mode aujourd'hui.
+Si les ancêtres des Empereurs sont flattés, leurs prédécesseurs
+immédiats sont toujours calomniés.
+
+L'Empereur actuel n'oublie la majesté suprême que dans ses rapports de
+famille. C'est là qu'il se souvient que l'homme primitif a des plaisirs
+indépendants de ses devoirs d'état; du moins j'espère pour lui que c'est
+ce sentiment désintéressé qui l'attache à son intérieur; ses vertus
+domestiques l'aident sans doute à gouverner en lui assurant l'estime du
+monde, mais il les pratiquerait, je le crois, sans calcul.
+
+Chez les Russes le pouvoir souverain est respecté comme une religion
+dont l'autorité reste indépendante du mérite personnel de ses prêtres;
+les vertus du prince étant superflues, elles sont donc sincères.
+
+Si je vivais à Pétersbourg je deviendrais courtisan, non par amour du
+pouvoir, non par avidité, ni par puérile vanité, mais dans le désir de
+découvrir quelque chemin pour arriver au cœur de cet homme unique et
+différant de tous les autres hommes: l'insensibilité n'est pas chez lui
+un vice de nature, c'est le résultat inévitable d'une position qu'il n'a
+pas choisie et qu'il ne peut quitter.
+
+Abdiquer un pouvoir disputé, c'est quelquefois une vengeance; abdiquer
+un pouvoir absolu, ce serait une lâcheté.
+
+Quoi qu'il en soit, la singulière destinée d'un Empereur de Russie
+m'inspire un vif intérêt de curiosité d'abord, de charité ensuite;
+comment ne pas compatir aux peines de ce glorieux exil?
+
+J'ignore si l'Empereur Nicolas avait reçu de Dieu un cœur susceptible
+d'amitié; mais je sens que l'espoir de témoigner un attachement
+désintéressé à un homme auquel la société refuse des semblables pourrait
+tenir lieu d'ambition. Le souverain absolu est de tous les hommes celui
+qui moralement souffre le plus de l'inégalité des conditions, et ses
+peines sont d'autant plus grandes que, enviées du vulgaire, elles
+doivent paraître irrémédiables à celui qui les subit.
+
+Le danger même donnerait à mon zèle l'attrait de l'enthousiasme. Quoi!
+dira-t-on, de l'attachement pour un homme qui n'a plus rien d'humain,
+dont la physionomie sévère inspire un respect toujours mêlé de crainte,
+dont le regard ferme et fixe, en excluant la familiarité, commande
+l'obéissance, et dont la bouche quand elle sourit ne s'accorde jamais
+avec l'expression des yeux; pour un homme enfin qui n'oublie pas un
+instant son rôle de prince absolu! Pourquoi non? Ce désaccord, cette
+dureté apparente n'est pas un tort, c'est un malheur. Je vois là une
+habitude forcée, je n'y vois pas un caractère; et moi qui crois deviner
+cet homme que vous calomniez par votre crainte et par vos précautions
+comme par vos flatteries, moi qui pressens ce qu'il lui en coûte pour
+faire son devoir de souverain, je ne veux pas abandonner ce malheureux
+dieu de la terre à l'implacable envie, à l'hypocrite soumission de ses
+esclaves. Retrouver son prochain même dans un prince, l'aimer comme un
+frère, c'est une vocation religieuse, une œuvre de miséricorde, une
+mission sainte et que Dieu doit bénir.
+
+Plus on voit ce que c'est que la cour, plus on compatit au sort de
+l'homme obligé de la diriger, surtout la cour de Russie. Elle me fait
+l'effet d'un théâtre où les acteurs passeraient leur vie en répétitions
+générales. Pas un ne sait son rôle et le jour de la représentation
+n'arrive jamais parce que le directeur n'est jamais satisfait du jeu de
+ses sujets. Acteurs et directeurs tous perdent ainsi leur vie à
+préparer, à corriger, à perfectionner sans cesse leur interminable
+comédie de société, qui a pour titre: «de la civilisation du Nord.» Si
+c'est fatiguant à voir, jugez de ce que cela doit coûter à jouer!...
+J'aime mieux l'Asie, il y a plus d'accord. À chaque pas que vous faites
+en Russie, vous êtes frappé des conséquences de la nouveauté dans les
+choses et dans les institutions et de l'inexpérience des hommes. Tout
+cela se cache avec grand soin; mais un peu d'attention suffit au
+voyageur pour apercevoir tout ce qu'on ne veut pas lui montrer.
+
+L'Empereur, par son sang même, est Allemand plus qu'il n'est Russe.
+Aussi la beauté de ses traits, la régularité de son profil, sa tournure
+militaire, sa tenue naturellement un peu raide, rappellent-elles
+l'Allemagne plus qu'elles ne caractérisent la Russie. Sa nature
+germanique a dû le gêner longtemps pour devenir ce qu'il est maintenant,
+un vrai Russe. Qui sait? il était peut-être né un bonhomme!... Vous
+figurez-vous alors ce qu'il a dû souffrir pour se réduire à paraître
+uniquement le chef des Slaves? N'est pas despote qui veut; l'obligation
+de remporter une continuelle victoire sur soi-même pour régner sur les
+autres expliquerait l'exagération du nouveau patriotisme de l'Empereur
+Nicolas.
+
+Loin de m'inspirer de l'éloignement, toutes ces choses m'attirent. Je ne
+puis m'empêcher de m'intéresser à un homme redouté du reste du monde, et
+qui n'en est que plus à plaindre.
+
+Pour échapper autant que possible à la contrainte qu'il s'impose, il
+s'agite comme un lion en cage, comme un malade pendant la fièvre; il
+sort à cheval, à pied, il passe une revue, fait une petite guerre,
+voyage sur l'eau, donne une fête, exerce sa marine; tout cela le même
+jour; le loisir est ce qu'on redoute le plus à cette cour; d'où je
+conclus que nulle part on ne s'ennuie davantage. L'Empereur voyage sans
+cesse; il parcourt au moins quinze cents lieues dans une saison, et il
+n'admet pas que tout le monde n'ait pas la force de faire ce qu'il fait.
+L'Impératrice l'aime; elle craint de le quitter, elle le suit tant
+qu'elle peut, et elle meurt à la peine; elle s'est habituée à une vie
+toute extérieure. Ce genre de dissipation, devenu nécessaire à son
+esprit, tue son corps.
+
+Une absence si complète de repos doit nuire à l'éducation des enfants,
+qui exige du sérieux dans les habitudes des parents. Les jeunes princes
+ne vivent pas assez isolés pour que la frivolité d'une cour toujours en
+l'air, l'absence de tout conversation intéressante et suivie,
+l'impossibilité de la méditation, n'influent pas d'une manière fâcheuse
+sur leur caractère. Quand on pense à la distribution de leur temps, on
+doute même de l'esprit qu'ils montrent; comme on craindrait pour l'éclat
+d'une fleur si sa racine n'était pas dans le terrain qui lui convient.
+Tout est apparence en Russie, ce qui fait qu'on se défie de tout.
+
+J'ai été présenté ce soir, non par l'ambassadeur de France, mais par le
+grand-maître des cérémonies de la cour. Tel était l'ordre qu'avait donné
+l'Empereur et dont j'ai été instruit par M. l'ambassadeur de France. Je
+ne sais si les choses se sont passées selon l'usage ordinaire, mais
+c'est ainsi que j'ai été nommé à LL. MM.
+
+Tous les étrangers admis à l'honneur d'approcher de leurs personnes
+étaient réunis dans un des salons qu'elles devaient traverser pour aller
+ouvrir le bal. Ce salon se trouve avant la grande galerie nouvellement
+rebâtie et dorée, et que la cour n'avait pas vue depuis le jour de
+l'incendie. Arrivés à l'heure indiquée, nous attendîmes assez longtemps
+l'apparition du maître. Nous étions peu nombreux.
+
+Il y avait près de moi quelques Français, un Polonais, un Genevois et
+plusieurs Allemands. Le côté opposé du salon était occupé par un rang de
+dames russes réunies là pour faire leur cour.
+
+L'Empereur nous accueillit tous avec une politesse recherchée et
+délicate. On reconnaissait du premier coup d'œil un homme obligé et
+habitué à ménager l'amour-propre des autres. Chacun se sentit classé
+d'un mot, d'un regard, dans la pensée royale, et dès lors dans l'esprit
+de tous.
+
+Pour me faire connaître qu'il me verrait sans déplaisir parcourir son
+empire, l'Empereur me fit la grâce de me dire qu'il fallait aller au
+moins jusqu'à Moscou et à Nijni, afin d'avoir une juste idée du pays.
+«Pétersbourg est russe, ajouta-t-il, mais ce n'est pas la Russie.»
+
+Ce peu de mots fut prononcé d'un son de voix qu'on ne peut oublier tant
+il a d'autorité, tant il est grave et ferme. Tout le monde m'avait parlé
+de l'air imposant, de la noblesse des traits et de la taille de
+l'Empereur; personne ne m'avait averti de la puissance de sa voix; cette
+voix est bien celle d'un homme né pour commander. Il n'y a là ni effort
+ni étude; c'est un don développé par l'habitude de s'en servir.
+
+L'Impératrice, quand on l'approche, a une expression de figure
+très-séduisante, et le son de sa voix est aussi doux, aussi pénétrant
+que la voix de l'Empereur est naturellement impérieuse.
+
+Elle me demanda si je venais à Pétersbourg en simple voyageur. Je lui
+répondis que oui. «Je sais que vous êtes un curieux, reprit-elle.
+
+--Oui, Madame, répliquai-je, c'est la curiosité qui m'amène en Russie,
+et cette fois du moins je ne me repentirai pas d'avoir cédé à la passion
+de parcourir le monde.
+
+--Vous croyez? reprit-elle avec une grâce charmante.
+
+--Il me semble qu'il y a des choses si étonnantes en ce pays que pour
+les croire il faut les avoir vues de ses yeux.
+
+--Je désire que vous voyiez beaucoup et bien.
+
+--Ce désir de Votre Majesté est un encouragement.
+
+--Si vous pensez du bien, vous le direz, mais inutilement; on ne vous
+croira pas: nous sommes mal connus et l'on ne veut pas nous connaître
+mieux.»
+
+Cette parole me frappa dans la bouche de l'Impératrice, à cause de la
+préoccupation qu'elle décelait. Il me parut aussi qu'elle marquait une
+sorte de bienveillance pour moi exprimée avec une politesse et une
+simplicité rares.
+
+L'Impératrice inspire dès le premier abord autant de confiance que de
+respect; à travers la réserve obligée du langage et des habitudes de la
+cour, on voit qu'elle a du cœur. Ce malheur lui donne un charme
+indéfinissable; elle est plus qu'Impératrice, elle est femme.
+
+Elle m'a paru extrêmement fatiguée; sa maigreur est effrayante. Il n'y a
+personne qui ne dise que l'agitation de la vie qu'elle mène la
+consumera, et que l'ennui d'une vie plus calme la tuerait.
+
+La fête qui suivit notre présentation est une des plus magnifiques que
+j'aie vues de ma vie. C'était de la féerie, et l'admiration et
+l'étonnement qu'inspirait à toute la cour chaque salon de ce palais
+renouvelé en un an, mêlait un intérêt dramatique aux pompes un peu
+froides des solennités ordinaires. Chaque salle, chaque peinture était
+un sujet de surprise pour les Russes eux-mêmes, qui avaient assisté à la
+catastrophe et n'avaient point revu ce merveilleux séjour depuis qu'à la
+parole du dieu le temple est ressorti de ses cendres. Quel effort de
+volonté! pensais-je à chaque galerie, à chaque marbre, à chaque peinture
+que je voyais. Le style de ces ornements, bien qu'ils fussent refaits
+d'hier, rappelait le siècle où le palais fut fondé; ce que je voyais me
+semblait déjà ancien; on copie tout en Russie, même le temps. Ces
+merveilles inspiraient à la foule une admiration contagieuse; en voyant
+le triomphe de la volonté d'un homme, et en écoutant les exclamations
+des autres hommes, je commençais moi-même à m'indigner moins du prix
+qu'avait coûté le miracle. Si je ressens cette influence au bout de deux
+jours de séjour, combien ne devons-nous pas d'indulgence à des hommes
+qui sont nés et qui passent leur vie dans l'air de cette cour!...
+c'est-à-dire en Russie; car c'est toujours l'air de la cour qu'on y
+respire d'un bout de l'empire à l'autre. Je ne parle pas des serfs; et
+ceux-ci mêmes ressentent, par leurs rapports avec le seigneur, quelque
+influence de la pensée souveraine qui seule anime l'empire; le
+courtisan, qui est leur maître, est pour eux l'image du maître suprême;
+l'Empereur et la cour apparaissent aux Russes partout où il y a un homme
+qui obéit à un homme qui commande.
+
+Ailleurs le pauvre est un mendiant ou un ennemi; en Russie il est
+toujours un courtisan, il s'y trouve des courtisans à tous les étages de
+la société; voilà pourquoi je dis que la cour est partout; et qu'il y a
+entre les sentiments des seigneurs russes et des gentilshommes de la
+vieille Europe, la différence qu'il y a entre la courtisanerie et
+l'aristocratie: entre la vanité et l'orgueil, l'un tue l'autre: au
+reste, le véritable orgueil est rare partout presque autant que la
+vertu. Au lieu d'injurier les courtisans comme Beaumarchais et tant
+d'autres l'ont fait, il faut plaindre ces hommes qui, quoi qu'on en
+dise, ressemblent à tous les hommes. Pauvres courtisans!... ils ne sont
+pas les monstres des romans ou des comédies modernes ni des journaux
+révolutionnaires; ils sont tout simplement des êtres faibles, corrompus
+et corrupteurs, autant mais pas plus que d'autres qui sont moins exposés
+à la tentation. L'ennui est la plaie des riches; toutefois l'ennui n'est
+pas un crime: la vanité, l'intérêt sont plus vivement excités dans les
+cours que partout ailleurs, et ces passions y abrègent la vie. Mais si
+les cœurs qu'elles agitent sont plus tourmentés, ils ne sont pas plus
+pervers que ceux des autres hommes, car ils n'ont point cherché, ils
+n'ont pas choisi leur condition. La sagesse humaine aurait fait un grand
+pas si l'on parvenait à faire comprendre à la foule combien elle doit de
+pitié aux possesseurs des faux biens qu'elle envie.
+
+J'en ai vu qui dansaient à la place même où ils avaient pensé périr sous
+les décombres et où d'autres hommes étaient morts; morts pour amuser la
+cour au jour fixé par l'Empereur.
+
+Tout cela me paraissait plus extraordinaire encore que beau;
+d'irrésistibles réflexions philosophiques attristent pour moi toutes les
+fêtes, toutes les solennités russes: ailleurs la liberté fait naître une
+gaieté favorable aux illusions, ici le despotisme inspire inévitablement
+la méditation, qui chasse le prestige, car lorsqu'on se laisse aller à
+penser on ne se laisse guère éblouir.
+
+L'espèce de danse la plus en usage dans ce pays aux grandes fêtes ne
+dérange pas le cours des idées: on se promène d'un pas solennel et réglé
+par la musique; chaque homme mène par la main une femme; des centaines
+de couples se suivent ainsi processionnellement à travers des salles
+immenses, en parcourant tout un palais, car le cortége passe de chambre
+en chambre et serpente au milieu des galeries et des salons au gré du
+caprice de l'homme qui le conduit: c'est là ce qu'on appelle _danser la
+polonaise_. C'est amusant à voir une fois: mais je crois que, pour les
+gens destinés à danser cela toute leur vie, le bal doit devenir un
+supplice.
+
+La polonaise de Pétersbourg m'a reporté au congrès de Vienne, où je
+l'avais dansée en 1814 à la grande redoute. Nulle étiquette n'était
+observée alors dans ces fêtes européennes; chacun marchait au hasard au
+milieu de tous les souverains de la Terre. Mon sort m'avait placé entre
+l'Empereur de Russie (Alexandre) et sa femme, qui était une princesse de
+Bade. Je suivais la marche du cortège, assez gêné de me sentir malgré
+moi auprès de personnages si augustes. Tout à coup la file des couples
+dansants s'arrête, sans qu'on sache pourquoi; la musique continuait.
+L'Empereur, impatienté, passe la tête par-dessus mon épaule, et
+s'adressant à l'Impératrice, lui dit du ton le plus brusque: «Avancez
+donc!» L'Impératrice se retourne, et apercevant derrière moi l'Empereur
+qui dansait avec une femme pour laquelle il affichait depuis quelques
+jours une grande passion, elle répondit avec une expression
+indéfinissable: «Toujours poli!» L'autocrate se mordit les lèvres en me
+regardant. Le cortège recommença de marcher et la danse continua.
+
+J'ai été ébloui de l'éclat de la grande galerie, elle est aujourd'hui
+entièrement dorée; elle n'était que peinte en blanc avant l'incendie. Ce
+désastre a servi le goût qu'a l'Empereur pour les magnificences...
+royales... ce mot ne dit pas assez: _divines_ approcherait davantage de
+l'idée que le pouvoir souverain se fait de lui-même en Russie.
+
+Les ambassadeurs de l'Europe entière avaient été invités là pour admirer
+les merveilleux résultats de ce gouvernement, d'autant plus amèrement
+critiqué par le vulgaire, qu'il est plus envié, plus admiré des hommes
+politiques: esprits essentiellement pratiques et qui doivent être
+frappés d'abord de la simplicité des rouages du despotisme. Un palais,
+l'un des plus grands du monde, rebâti en un an: quel sujet d'admiration
+pour des hommes habitués à respirer l'air des cours!
+
+Jamais les grandes choses ne s'obtiennent sans de grands sacrifices;
+l'unité du commandement, la force, l'autorité, la puissance militaire
+s'achètent ici par l'absence de la liberté: tandis que la liberté
+politique et la richesse industrielle ont coûté à la France son antique
+esprit chevaleresque et la vieille délicatesse de sentiment qu'on
+appelait autrefois l'honneur national. Cet honneur est remplacé par
+d'autres vertus moins patriotiques mais plus universelles: par
+l'humanité, par la religion, par la charité. Tout le monde convient
+qu'en France aujourd'hui il y a plus de religion qu'au temps où le
+clergé était tout-puissant. Vouloir conserver des avantages qui
+s'excluent, c'est perdre ceux qui sont propres à chaque situation. Voilà
+ce qu'on ne veut pas reconnaître chez nous où l'on s'expose à tout
+détruire en voulant tout garder. Chaque gouvernement a des nécessités
+qu'il doit accepter et respecter sous peine d'anéantissement.
+
+Nous voulons être commerçants comme les Anglais, libres comme les
+Américains, inconséquents comme les Polonais du temps de leurs diètes,
+conquérants comme les Russes: ce qui équivaut à n'être rien. Le bon sens
+d'une nation consiste à pressentir d'abord, puis à choisir son but selon
+son génie, et à ne reculer devant aucun des sacrifices nécessaires pour
+atteindre ce but indiqué par la nature et par l'histoire.
+
+La France manque de bon sens dans les idées, et de modération dans les
+désirs.
+
+Elle est généreuse, elle est même résignée: mais elle ne sait pas
+employer et diriger ses forces. Elle va au hasard. Un pays où depuis
+Fénelon on n'a fait que parler politique n'est encore aujourd'hui ni
+gouverné ni administré. On ne rencontre que des hommes qui voient le mal
+et qui le déplorent: quant au remède, chacun le cherche dans ses
+passions, et par conséquent personne ne le trouve: car les passions ne
+persuadent que ceux qui les ont.
+
+Pourtant c'est encore à Paris qu'on mène la plus douce vie: on s'y amuse
+de tout en frondant tout; à Pétersbourg on s'ennuie de tout en louant
+tout: au surplus le plaisir n'est pas le but de l'existence; il ne l'est
+pas même pour les individus, à plus forte raison pour les nations.
+
+Ce qui m'a paru plus admirable encore que la salle de danse du palais
+d'hiver toute dorée qu'elle est, c'est la galerie où fut servi le
+souper. Elle n'est pas encore entièrement terminée, mais ce soir les
+lustres en papier blanc destinés à éclairer provisoirement la nef
+royale, avaient une forme fantastique qui ne me déplaisait pas. Cette
+illumination improvisée pour le jour du mariage ne répondait pas sans
+doute à l'ameublement de ce palais magique, mais elle produisait la
+clarté du soleil: c'était assez pour moi. Grâce aux progrès de
+l'industrie on ne sait plus en France ce que c'est qu'une bougie; il me
+semble qu'il y a encore de véritables chandelles de cire en Russie. La
+table du souper était éclatante; dans cette fête tout me semblait
+colossal, tout était innombrable, et je ne savais ce qu'il fallait
+admirer le plus de l'effet de l'ensemble ou de la grandeur et de la
+quantité des objets considérés séparément. Mille personnes étaient
+assises à la fois à cette table servie dans une seule salle.
+
+Parmi ces mille personnes plus ou moins brillantes d'or et de diamants
+se trouvait le khan des Kirguises que j'avais vu le matin à la chapelle:
+il était accompagné de son fils et de leur suite; j'ai remarqué aussi
+une vieille Reine de Géorgie détrônée depuis trente ans. Cette pauvre
+femme languit sans honneur à la cour de ses vainqueurs. Elle
+m'inspirerait une profonde pitié si elle ne ressemblait un peu trop à
+une figure échappée du cabinet de Curtius. Son visage est basané comme
+celui d'un homme habitué aux fatigues des camps et elle est ridiculement
+habillée. Nous nous laissons trop aisément aller à rire du malheur quand
+il nous apparaît sous une forme déplaisante. On voudrait que l'infortune
+embellît surtout une Reine de Géorgie; il n'en est pas ainsi, au
+contraire; et les cœurs deviennent bien vite injustes envers ce qui
+déplaît aux yeux: cette manière de se dispenser de la pitié n'est pas
+généreuse; mais je l'avoue, je n'ai pu garder mon sérieux en voyant une
+tête royale coiffée d'une espèce de shako d'où pendait un voile fort
+singulier; le reste de la personne répondait à la coiffure, et tandis
+que toutes les dames de la cour étaient en robes à queue, cette Reine
+d'Orient avait une jupe courte toute surchargée de broderies. Elle
+faisait rire et elle faisait peur, tant il y avait de mauvais goût dans
+son ajustement, d'ennui et en même temps de courtisanerie dans sa
+physionomie, de laideur dans ses traits, de disgrâce dans sa personne.
+Encore une fois on ne va pas si loin pour se croire obligé de plaindre
+des gens qui déplaisent.
+
+L'habit national des dames russes à la cour est imposant et vieux de
+forme. Elles portent sur la tête une espèce de fortification d'une riche
+étoffe: cette coiffure ressemble à la forme d'un chapeau d'homme dont on
+aurait diminué la hauteur et retranché le fond qui reste ouvert
+par-dessus pour laisser voir à nu le derrière de la tête. Ce diadème,
+haut de plusieurs pouces, encadre agréablement le visage sans le
+couvrir: il est ordinairement brodé de pierres précieuses et placé
+au-dessus du front qu'il laisse à découvert. C'est un ornement ancien;
+il donne à toute la parure un air de noblesse et d'originalité qui sied
+à merveille aux belles personnes et qui enlaidit singulièrement les
+laides. Par malheur celles-ci sont en nombre à la cour de Russie, d'où
+l'on ne se retire guère qu'à la mort: tant les vieilles gens ont
+d'attache pour les charges qu'ils y remplissent! En général, je vous le
+répète, la beauté des femmes est rare à Pétersbourg, mais dans le grand
+monde, la grâce et le charme suppléent le plus souvent à la régularité
+des traits, à la pureté des formes. Il y a pourtant quelques Géorgiennes
+qui réunissent les deux avantages. Ces astres brillent au milieu des
+femmes du Nord comme des étoiles dans la profonde obscurité des nuits
+méridionales. La forme de la robe de cour, avec ses longues manches et
+sa queue traînante, donne à toute la personne un aspect oriental qui
+rend l'ensemble d'un cercle fort imposant.
+
+Un incident assez singulier m'a donné la mesure de la parfaite politesse
+de l'Empereur.
+
+Pendant le bal un maître des cérémonies avait indiqué à ceux des
+étrangers qui paraissaient pour la première fois à cette cour la place
+qui leur était réservée à la table du souper. «Quand vous verrez le bal
+interrompu, nous avait-il dit à chacun, vous suivrez la foule jusque
+dans la galerie, là vous trouverez une grande table servie, et alors
+vous vous dirigerez vers la droite, où vous vous assiérez aux premières
+places que vous verrez libres.»
+
+Il n'y avait qu'une seule et même table de mille couverts pour le corps
+diplomatique, les étrangers et toutes les personnes de la cour. Mais en
+entrant dans la salle, se trouvait à droite et en avant une petite table
+ronde à huit places.
+
+Un Genevois, jeune homme instruit et spirituel, avait été présenté le
+soir même, en uniforme de garde national, habit qui d'ordinaire n'est
+pas agréable aux yeux de l'Empereur; néanmoins ce jeune Suisse
+paraissait parfaitement à son aise; soit suffisance naturelle, soit
+aisance républicaine, soit enfin simplicité de cœur, il semblait ne
+songer ni aux personnes qui l'entouraient ni à l'effet qu'il pouvait
+produire sur elles. J'enviais sa parfaite sécurité que j'étais loin de
+partager. Nos manières, quoique fort différentes, eurent le même succès;
+l'Empereur nous traita également bien l'un et l'autre.
+
+Une personne expérimentée et spirituelle m'avait recommandé d'un ton
+moitié sérieux, moitié railleur, d'avoir le regard respectueux et l'air
+timide, si je voulais plaire au maître. Ce conseil était bien superflu,
+car pour entrer dans la hutte d'un charbonnier et faire connaissance
+avec lui, j'éprouverais une sorte d'embarras physique: tant la
+sauvagerie m'est naturelle!! Ce n'est pas pour rien qu'on a du sang
+allemand; j'eus donc tout naturellement la dose d'embarras et de réserve
+requise pour rassurer l'inquiète Majesté du Czar qui serait aussi grand
+qu'il veut le paraître, s'il était moins préoccupé de l'idée qu'on va
+lui manquer de respect. Nouvelle preuve de ma remarque qu'à cette cour
+on passe sa vie en répétitions générales! Cette inquiétude de l'Empereur
+n'est pourtant pas toujours dominante. Voici une preuve de la dignité
+naturelle de ce prince.
+
+Je vous ai dit que le Genevois, loin de partager ma modestie surannée,
+n'était rien moins qu'inquiet. Il est jeune et il a l'esprit de son
+temps: c'est tout simple; aussi admirais-je avec une sorte d'envie son
+air d'assurance chaque fois que l'Empereur lui parlait.
+
+L'affabilité de Sa Majesté fut bientôt mise par le jeune Suisse à une
+épreuve plus décisive. Au moment de passer dans la salle du festin, le
+républicain se dirigeant vers la droite, selon l'instruction qu'il a
+reçue, fait d'abord attention à la petite table ronde et s'y assied
+intrépidement tout seul de sa personne, car cette table était vide. Un
+moment après, la foule des convives étant placée, l'Empereur, suivi de
+quelques officiers de son étroite intimité, vient s'asseoir à la même
+table ronde en face du bienheureux garde national de Genève. Je dois
+vous dire que l'Impératrice n'était pas à cette petite table. Le
+voyageur reste à sa place avec l'imperturbable sécurité que j'avais déjà
+tant admirée en lui et qui dans cette circonstance devenait une grâce
+d'état.
+
+Une place manquait, car l'Empereur ne s'était pas attendu à ce neuvième
+convive. Mais avec une politesse dont l'élégance parfaite équivaut à la
+délicatesse d'un bon cœur, il ordonna tout bas à un homme de service
+d'apporter une chaise et un couvert de plus; ce qui fut exécuté sans
+bruit et sans trouble.
+
+Placé à l'une des extrémités de la grande table, je me trouvais
+très-près de celle de l'Empereur, dont le mouvement ne put m'échapper ni
+par conséquent échapper à celui qui en était l'objet. Mais ce
+bienheureux jeune homme, loin de se troubler en s'apercevant qu'il
+s'était placé là contre l'intention du maître, soutint imperturbablement
+la conversation du souper avec ses deux plus proches voisins. Je me
+disais, il a peut-être du tact, il ne veut pas faire événement, et sans
+doute il n'attend que le moment où se lèvera l'Empereur pour aller à lui
+et pour lui adresser un mot d'explication. Point du tout!... À peine le
+souper fini, mon homme, loin de s'excuser, semble trouver tout naturel
+l'honneur qu'il vient de recevoir. Le soir en rentrant chez lui, il aura
+mis tout bonnement sur son journal «souper avec l'Empereur.» Néanmoins
+Sa Majesté abrégea le plaisir; et se levant avant les personnes placées
+à la grande table, elle se mit à se promener derrière nous, tout en
+exigeant qu'on restât assis. Le grand-duc héritier accompagnait son
+père: j'ai vu ce jeune prince s'arrêter debout derrière la chaise d'un
+grand seigneur anglais, le marquis ***, et plaisanter avec le jeune lord
+***, fils de ce même marquis. Les étrangers, restant assis comme tout le
+monde devant le prince et devant l'Empereur, leur répondaient le dos
+tourné et continuaient de manger.
+
+Cet échantillon de la politesse anglaise vous prouve que l'Empereur de
+Russie a plus de simplicité dans les manières que n'en ont bien des
+particuliers maîtres de maison.
+
+Je ne m'attendais guère à éprouver dans ce bal un plaisir tout à fait
+étranger aux personnes et aux objets qui m'entouraient; je veux parler
+de l'impression que m'ont toujours causée les grands phénomènes de la
+nature. La température du jour s'était élevée à 30 degrés, et, malgré la
+fraîcheur du soir, l'atmosphère du palais pendant la fête était
+étouffante. En sortant de table, je me réfugiai au plus vite dans
+l'embrasure d'une fenêtre ouverte. Là, complètement distrait de ce qui
+m'environnait, je fus tout à coup saisi d'admiration à la vue d'un de
+ces effets de lumière dont on ne jouit que dans le Nord et pendant la
+magique clarté des nuits du pôle. Plusieurs étages de nuages orageux
+très-noirs, très-lourds, partageaient le ciel par zones; il était minuit
+et demi; les nuits qui recommencent pour Pétersbourg sont encore si
+courtes qu'à peine a-t-on le temps de les remarquer; à cette heure,
+l'aube du jour apparaissait déjà dans la direction d'Archangel; le vent
+de terre était tombé, et, dans les intervalles qui séparaient les bandes
+de nuages immobiles, on voyait le fond du ciel semblable, tant le blanc
+en était vif et brillant, à des lames d'argent séparées par de massives
+guirlandes de broderie. Cette lumière se réfléchissait sur la Néva sans
+courant, car le golfe, encore agité par l'orage du jour, repoussait
+l'eau dans le lit du fleuve et donnait à la vaste nappe de cette rivière
+endormie l'apparence d'une mer de lait ou d'un lac de nacre.
+
+La plus grande partie de Pétersbourg avec ses quais et les aiguilles de
+ses chapelles s'étendait devant mes yeux; c'était une véritable
+composition de Breughel de Velours. Les teintes de ce tableau ne peuvent
+se rendre par des paroles; l'église de Saint-Nicolas avec ses pavillons
+pour clochers, se détachait en bleu de lapis sur un ciel blanc; les
+restes d'une illumination éteinte par l'aurore, brillaient encore sous
+le portique de la Bourse, monument grec qui termine avec une pompe
+théâtrale une des îles de la Néva, dans l'endroit où le fleuve se
+partage en deux bras principaux; les colonnes éclairées du monument,
+dont le mauvais style disparaissait à cette heure et à cette distance,
+se répétaient dans l'eau du fleuve blanc où elles dessinaient un fronton
+et un péristyle d'or renversés; tout le reste de la ville était d'un
+bleu cru comme le toit colorié de l'église de Saint-Nicolas, et comme le
+lointain des paysages des vieux peintres; ce tableau fantastique, peint
+sur un fond d'outremer, encadré par une fenêtre dorée, contrastait d'une
+manière tout à fait surnaturelle avec la lumière des lustres et la pompe
+de l'intérieur du palais. On eût dit que la ville, le ciel, la mer, que
+la nature entière voulaient concourir aux splendeurs de cette cour et
+solenniser la fête donnée à sa fille par le souverain de ces immenses
+régions. L'aspect du ciel avait quelque chose de si étonnant qu'avec un
+peu d'imagination on aurait pu croire que des déserts de la Laponie à la
+Crimée, du Caucase et de la Vistule au Kamtschatka le roi du ciel
+répondait par quelque signe à l'appel du roi de la terre. Le ciel du
+Nord est riche en présages. Tout cela était extraordinaire et même beau.
+
+J'étais absorbé dans une contemplation de plus en plus profonde, lorsque
+je fus réveillé par une voix de femme douce et pénétrante. «Que
+faites-vous donc là? me dit-elle.--Madame, j'admire; je ne sais faire
+que cela aujourd'hui.»
+
+C'était l'Impératrice. Elle se trouvait seule avec moi dans l'embrasure
+de cette fenêtre qui ressemblait à un pavillon ouvert sur la Néva. «Moi,
+j'étouffe, reprit Sa Majesté, c'est moins poétique; mais vous avez bien
+raison d'admirer ce tableau, car il est magnifique.» Elle se mit à
+regarder avec moi:
+
+«--Je suis sûre, ajouta-t-elle, que vous et moi nous sommes les seuls
+ici à remarquer cet effet de lumière.
+
+--Tout ce que je vois est nouveau pour moi, madame, et je ne me
+consolerai jamais de n'être pas venu en Russie dans ma jeunesse.
+
+--On est toujours jeune de cœur et d'imagination.» Je n'osais répondre,
+car l'Impératrice aussi bien que moi n'a plus que cette jeunesse-là, et
+c'est ce que je ne voulais pas lui faire sentir; elle ne m'aurait pas
+laissé le temps et je n'aurais pas eu la hardiesse de lui dire combien
+elle a de dédommagements pour se consoler de la marche du temps. En
+s'éloignant elle me dit avec la grâce qui la distingue essentiellement:
+«Je me souviendrai d'avoir souffert et admiré avec vous.» Puis elle
+ajouta: «Je ne pars pas encore, nous nous reverrons ce soir.»
+
+Je suis lié intimement avec une famille polonaise qui est celle de la
+femme qu'elle aime le mieux. La baronne ***, née comtesse ***, cette
+dame élevée en Prusse avec la fille du roi, a suivi la princesse en
+Russie et ne l'a jamais quittée; elle s'est mariée à Pétersbourg où elle
+n'a d'autre état que celui d'amie de l'Impératrice. Une telle constance
+de sentiment les honore toutes deux. La baronne *** aura dit du bien de
+moi à l'Empereur et à l'Impératrice, et ma timidité naturelle, flatterie
+d'autant plus fine quelle est involontaire, a complété mon succès.
+
+En sortant de la salle du souper pour passer dans la galerie du bal, je
+m'approchai encore d'une fenêtre. Elle ouvrait sur la cour intérieure du
+palais; j'eus là un spectacle d'un tout autre genre, mais aussi peu
+attendu, aussi surprenant que le lever de l'aurore dans le beau ciel de
+Pétersbourg. C'est la vue de la grande cour du palais d'hiver; elle est
+carrée comme celle du Louvre. Pendant le bal, toute cette enceinte
+s'était remplie peu à peu de peuple; les lueurs du crépuscule devenaient
+de plus en plus distinctes, et le jour paraissait; en voyant cette foule
+muette d'admiration, ce peuple immobile, silencieux, et pour ainsi dire
+fasciné par les splendeurs du palais de son maître, humant avec un
+respect timide, avec une sorte de joie animale les émanations du royal
+festin, j'éprouvai une impression de plaisir. Enfin j'avais trouvé de la
+foule en Russie; je ne voyais là-bas que des hommes; pas un pouce de
+terrain ne paraissait, tant la presse était grande... Néanmoins dans les
+pays despotiques tous les divertissements du peuple me paraissent
+suspects quand ils concourent à ceux du prince; la crainte et la
+flatterie des petits, l'orgueil et l'hypocrite générosité des grands,
+sont les seuls sentiments que je crois réels entre des hommes qui vivent
+sous le régime de l'autocratie russe.
+
+Au milieu des fêtes de Pétersbourg, je ne puis oublier le voyage en
+Crimée de l'Impératrice Catherine et les façades de villages figurées de
+distance en distance en planches et en toiles peintes, à un quart de
+lieue de la route, pour faire croire à la souveraine triomphante que le
+désert s'était peuplé sous son règne. Des préoccupations semblables
+possèdent encore les esprits russes; chacun masque le mal et figure le
+bien aux yeux du maître. C'est une permanente conjuration de sourires
+conspirant contre la vérité en faveur du contentement d'esprit de celui
+qui est censé vouloir et agir pour le bien de tous; l'Empereur est le
+seul homme de l'Empire qui soit vivant; car manger ce n'est pas
+vivre!...
+
+Il faut convenir pourtant que ce peuple restait là presque
+volontairement; rien ne me semblait le forcer à venir sous les fenêtres
+de l'Empereur pour sembler s'amuser; il s'amusait donc, mais du seul
+plaisir de ses maîtres; il s'amusait _moult tristement_, comme dit
+Froissart. Toutefois, les coiffures des femmes, les belles robes de drap
+et les éclatantes ceintures de laine ou de soie des hommes vêtus à la
+russe, c'est-à-dire à la persane, la diversité des couleurs,
+l'immobilité des personnes me faisaient l'illusion d'un immense tapis de
+Turquie jeté d'un bout de la cour à l'autre par ordre du magicien qui
+préside ici à tous les miracles. Un parterre de têtes, tel était le plus
+bel ornement du palais de l'Empereur pendant la première nuit des noces
+de sa fille; ce prince pensait là-dessus comme moi, car il fit remarquer
+complaisamment aux étrangers cette foule sans acclamations, qui
+témoignait par sa présence seule de la part qu'elle prenait au bonheur
+de ses maîtres. C'était l'ombre d'un peuple à genoux devant des dieux
+invisibles. Leurs Majestés sont les divinités de cet Élysée dont les
+habitants, pliés à la résignation, se forgent une félicité admirative
+toute composée de privations et de sacrifices.
+
+Je m'aperçois que je parle ici comme les radicaux parlent à Paris;
+démocrate en Russie, je n'en suis pas moins, en France, un aristocrate
+obstiné; c'est qu'un paysan des environs de Paris, un petit bourgeois de
+chez nous, est plus libre que ne l'est un seigneur en Russie. Il faut
+voyager pour apprendre à quel point le cœur humain est sujet aux effets
+d'optique. Cette expérience confirme l'observation de madame de Staël,
+qui disait qu'en France «on est toujours ou le jacobin ou l'ultra de
+quelqu'un.»
+
+Je suis rentré chez moi étourdi de la grandeur et de la magnificence de
+l'Empereur, et plus étonné encore de l'admiration désintéressée du
+peuple pour des biens qu'il n'a pas, qu'il n'aura jamais et qu'il n'ose
+même pas regretter. Si je ne voyais tous les jours combien la liberté
+enfante d'ambitieux égoïstes, j'aurais peine à croire que le despotisme
+pût faire tant de philosophes désintéressés.
+
+
+
+
+LETTRE DOUZIÈME.
+
+Note.--Agitation de la vie à Pétersbourg.--Point de foule.--L'Empereur
+vraiment Russe.--L'Impératrice: son affabilité.--Importance qu'on
+attache en Russie à l'opinion des étrangers.--Comparaison de Paris et de
+Pétersbourg.--Définition de la politesse.--Fête au palais Michel.--La
+grande-duchesse Hélène.--Sa conversation.--Éclat des bals où les hommes
+sont en uniforme.--Illumination ingénieuse.--Verdure éclairée.--Musique
+lointaine.--Bosquet dans une galerie.--Jet d'eau dans la salle de
+bal.--Plantes exotiques.--Décoration toute en glaces.--Salle de
+danse.--Asile préparé pour l'Impératrice.--Résultat de la
+démocratie.--Ce qu'en penseront nos neveux.--Conversation intéressante
+avec l'Empereur.--Tour de son esprit.--La Russie expliquée.--Travaux
+qu'il entreprend au Kremlin.--Sa délicatesse.--Anecdote plaisante en
+note.--Politesse anglaise.--Le bal de l'Impératrice pour la famille
+d'***.--Portrait d'un Français.--M. de Barante.--Le grand
+chambellan.--Inadvertance d'un de ses subordonnés.--Dure réprimande de
+l'Empereur.--Difficulté qu'on trouve à voir les choses en Russie.
+
+
+ NOTE.
+
+La lettre qu'on va lire a été portée de Pétersbourg à Paris par une
+personne sûre, et l'ami à qui elle était adressée me l'a conservée à
+cause de quelques détails qui lui ont paru curieux. Si le ton est plus
+louangeur que celui des lettres que je gardais, c'est parce qu'une trop
+grande sincérité aurait pu en certaine occurrence compromettre la
+personne obligeante qui m'avait offert de porter ma relation. Je me suis
+donc cru obligé dans cette lettre, mais seulement dans celle-ci,
+d'outrer le bien et d'atténuer le mal: ceci est un aveu, mais le moindre
+déguisement serait une faute dans un ouvrage dont le prix tient
+uniquement à l'exactitude scrupuleuse de l'écrivain. La fiction gâte le
+récit d'un voyage, par la même raison qu'un fait réel encadré et par
+conséquent plus ou moins dénaturé dans une œuvre d'imagination, la
+dépare.
+
+Je désire donc que cette lettre soit lue avec un peu plus de précaution
+que les autres, et surtout qu'on n'en passe pas les notes qui lui
+servent de correctif.
+
+ Pétersbourg, ce 19 juillet 1839.
+
+Le croirez-vous? il y a cinq jours que j'ai reçu votre lettre du 1er
+juillet, et, sans exagération, je n'ai pas eu le temps d'y répondre. Je
+n'aurais pu le prendre que sur mes nuits: mais avec les mortelles
+chaleurs de Laponie qui nous accablent, ne pas dormir serait dangereux.
+
+Il faut être Russe et même Empereur pour résister à la fatigue de la vie
+de Pétersbourg en ce moment: le soir, des fêtes telles qu'on n'en voit
+qu'en Russie, le matin des félicitations de cour, des cérémonies, des
+réceptions ou bien des solennités publiques, des parades sur mer et sur
+terre: un vaisseau de 120 canons lancé dans la Néva devant toute la cour
+doublée de toute la ville: voilà ce qui absorbe mes forces et occupe ma
+curiosité. Avec des jours ainsi remplis, la correspondance devient
+impossible.
+
+Quand je vous dis que la ville et la cour réunies ont vu lancer un
+vaisseau dans la Néva, le plus grand vaisseau qu'elle ait porté, ne vous
+figurez pas pour cela qu'il y eût foule à cette fête navale. L'espace
+est ce qui manque le moins aux Russes et ce qui leur nuit le plus; les
+quatre ou cinq cent mille hommes qui habitent Pétersbourg sans le
+peupler, se perdent dans la vague enceinte de cette ville immense dont
+le cœur est de granit et d'airain, le corps de plâtre et de mortier, et
+dont les extrémités sont de bois peint et de planches pourries. Ces
+planches sont plantées en guise de murailles, autour d'un marais
+désert[5]. Colosse aux pieds d'argile, cette ville d'une magnificence
+fabuleuse, ne ressemble à aucune des capitales du monde civilisé,
+quoique pour la bâtir on les ait copiées toutes: mais l'homme a beau
+aller chercher ses modèles au bout du monde, le sol et le climat sont
+ses maîtres, ils le forcent à faire du nouveau, même quand il ne
+voudrait que reproduire l'antique. J'ai vu le congrès de Vienne, mais je
+ne me souviens d'aucune réunion comparable pour la richesse des
+pierreries, des habits, pour la variété, le luxe des uniformes, ni pour
+la grandeur et l'ordonnance de l'ensemble, à la fête donnée par
+l'Empereur le soir du mariage de sa fille, dans ce même palais d'hiver
+brûlé il y a un an et qui renaît de ses cendres à la voix d'un seul
+homme.
+
+Pierre-le-Grand n'est pas mort! Sa force morale vit toujours, agit
+toujours: Nicolas est le seul souverain russe qu'ait eu la Russie depuis
+le fondateur de sa capitale.
+
+Vers la fin de la soirée donnée à la cour pour célébrer les noces de la
+grande-duchesse Marie, comme je me tenais à l'écart selon mon usage,
+l'Impératrice m'a fait chercher dans tout le bal pendant un quart
+d'heure par des officiers de service qui ne me trouvaient pas. J'étais
+absorbé par la beauté du ciel, et j'admirais la nuit, appuyé contre la
+fenêtre où l'Impératrice m'avait laissé. Depuis le souper je n'avais
+quitté cette place qu'un instant pour me trouver sur le passage de Leurs
+Majestés; mais n'ayant pas été aperçu j'étais retourné dans l'espèce de
+tribune d'où je contemplais à loisir le poétique spectacle d'un lever de
+soleil sur une grande ville pendant un bal de cour. Les officiers qui me
+cherchaient par ordre m'aperçurent enfin dans ma cachette, et se
+hâtèrent de me mener près de l'Impératrice qui m'attendait. Elle eut la
+bonté de me dire devant toute la cour: «M. de Custine, il y a bien
+longtemps que je vous demande, pourquoi me fuyez-vous?
+
+--Madame, je me suis placé deux fois sur le passage de Votre Majesté,
+elle ne m'a pas vu.
+
+--C'est votre faute, car je vous cherchais depuis que je suis rentrée
+dans la salle de bal. Je tiens à ce que vous voyiez ici toutes choses en
+détail, afin que vous emportiez de la Russie une opinion qui puisse
+rectifier celle des sots et des méchants.
+
+--Madame, je suis loin de m'attribuer ce pouvoir; mais si mes
+impressions étaient communicatives, bientôt la France regarderait la
+Russie comme le pays des fées.
+
+--Il ne faut pas vous en tenir aux apparences, vous devez juger le fond
+des choses car vous avez tout ce qu'il faut pour cela. Adieu, je ne
+voulais que vous dire bonsoir, la chaleur me fatigue; n'oubliez pas de
+vous faire montrer dans le plus grand détail mes nouveaux appartements,
+ils ont été refaits sur les idées de l'Empereur. Je donnerai des ordres
+pour qu'on vous fasse tout voir.»
+
+En sortant elle me laissa l'objet de la curiosité générale et de la
+bienveillance apparente des assistants.
+
+Cette vie de la cour est si nouvelle pour moi qu'elle m'amuse: c'est un
+voyage dans l'ancien temps; je me crois à Versailles et reculé d'un
+siècle. La politesse et la magnificence, c'est ici le naturel; vous
+voyez combien Pétersbourg est loin de notre Paris actuel. Il y a du luxe
+à Paris, de la richesse, de l'élégance même; mais il n'y a plus ni
+grandeur ni urbanité: depuis la première révolution nous habitons un
+pays conquis où les spoliateurs et les spoliés se sont abrités ensemble,
+comme ils ont pu. Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner:
+la politesse est l'art de faire aux autres les honneurs des avantages
+qu'on possède, de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son
+crédit et de tout autre moyen de plaisir: être poli, c'est savoir offrir
+et accepter avec grâce: mais quand personne n'a rien d'assuré, personne
+ne peut rien donner. En France, aujourd'hui rien ne s'échange de gré à
+gré, tout s'arrache à l'intérêt, à l'ambition ou à la peur. La
+conversation même tombe à plat, dès qu'un secret calcul ne l'anime pas.
+L'esprit n'a de valeur que d'après le parti qu'on en peut tirer.
+
+La sécurité dans les conditions est la première base de l'urbanité dans
+les rapports de la société et la source des saillies de l'esprit dans la
+conversation.
+
+A peine reposés du bal de la cour, nous avons eu hier une autre fête au
+palais Michel chez la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l'Empereur,
+femme du grand-duc Michel et fille du prince Paul de Wurtemberg qui
+habite Paris. Elle passe pour l'une des personnes les plus distinguées
+de l'Europe, sa conversation est extrêmement intéressante. J'ai eu
+l'honneur de lui être présenté avant le bal; dans ce premier moment elle
+ne m'a dit qu'un mot; mais pendant la soirée, elle m'a donné plusieurs
+fois l'occasion de causer avec elle. Voici ce que j'ai retenu de ses
+gracieuses paroles:
+
+«On m'a dit que vous aviez à Paris et à la campagne une société fort
+agréable.
+
+--Oui, Madame, j'aime les personnes d'esprit, et leur conversation est
+mon plus grand plaisir; mais j'étais loin de penser que Votre Altesse
+impériale pût savoir ce détail.
+
+--Nous connaissons Paris et nous savons qu'il s'y trouve peu de gens qui
+comprennent bien le temps actuel, tout en conservant le souvenir du
+temps passé. C'est sans doute de ces esprits-là qu'on rencontre chez
+vous. Nous aimons par leurs ouvrages plusieurs des personnes que vous
+voyez habituellement, surtout madame Gay et sa fille, madame de
+Girardin.
+
+--Ces dames sont bien spirituelles et bien distinguées; j'ai le bonheur
+d'être leur ami.
+
+--Vous avez là pour amis des esprits fort supérieurs.»
+
+Rien n'est si rare que de se croire obligé d'être modeste pour les
+autres, c'est pourtant une nuance de sentiment que j'éprouvai en ce
+moment. Vous me direz que de toutes les modesties c'est celle qui coûte
+le moins à manifester. Égayez-vous là-dessus tant qu'il vous plaira, il
+n'en est pas moins vrai qu'il me semblait que j'aurais manqué de
+délicatesse en livrant trop crûment mes amis à une admiration dont mon
+amour-propre eût profité. À Paris, j'aurais dit tout net ce que je
+pensais, à Pétersbourg, je craignais d'avoir l'air de me faire valoir
+moi-même sous prétexte de rendre justice aux autres. La grande-duchesse
+insista: elle reprit:
+
+«Nous lisons avec grand plaisir les livres de madame Gay, que vous en
+semble?
+
+--Il me semble, Madame, qu'on y retrouve la société d'autrefois peinte
+par une personne qui la comprend.
+
+--Pourquoi madame de Girardin n'écrit-elle plus?
+
+--Madame de Girardin est poëte, Madame, et pour un poëte, se taire c'est
+travailler.
+
+--J'espère que telle est la cause de son silence, car avec cet esprit
+d'observation et ce beau talent poétique il serait dommage qu'elle ne
+fît plus que des ouvrages éphémères[6].»
+
+Dans cet entretien, je devais m'imposer la loi de ne faire qu'écouter et
+répondre; mais je m'attendais à ce que d'autres noms prononcés par la
+grande-duchesse vinssent encore flatter mon orgueil patriotique et
+mettre ma réserve d'ami à de nouvelles épreuves.
+
+Mon attente fut trompée; la grande-duchesse qui passe sa vie dans le
+pays du tact par excellence, sait mieux que moi sans doute ce qu'il faut
+dire et ce qu'il faut taire; craignant également la signification de mes
+paroles et celle de mon silence, elle ne prononça pas un mot de plus sur
+notre littérature contemporaine.
+
+Il est certains noms dont le son seul troublerait l'égalité d'âme et
+l'uniformité de pensée imposée despotiquement à tout ce qui veut vivre à
+la cour de Russie.
+
+Voilà ce que je vous prie d'aller lire à mesdames Gay et de Girardin: je
+n'ai pas la force de recommencer ce récit dans une autre lettre, ni
+matériellement le temps d'écrire à personne. Mais, une fois pour toutes,
+je veux vous décrire les fêtes magiques auxquelles j'assiste ici chaque
+soir.
+
+Chez nous les bals sont déparés par le triste habit des hommes, tandis
+que les uniformes variés et brillants des officiers russes donnent un
+éclat particulier aux salons de Pétersbourg. En Russie, la magnificence
+de la parure des femmes se trouve en accord avec l'or des habits
+militaires: et les danseurs n'ont pas l'air d'être les garçons
+apothicaires ou les clercs de procureur de leurs danseuses.
+
+La façade extérieure du palais Michel, du côté du jardin, est ornée dans
+toute sa longueur d'un portique à l'italienne. Hier, on avait profité
+d'une chaleur de 26 degrés pour illuminer les entre-colonnements de
+cette galerie extérieure par des groupes de lampions d'un effet
+original. Ces lampions étaient de papier et ils avaient la forme de
+tulipes, de lyres, de vases... C'était élégant et nouveau.
+
+A chaque fête que donne la grande-duchesse Hélène, elle imagine,
+m'a-t-on dit, quelque chose d'inconnu ailleurs; une telle réputation
+doit lui peser, car elle est difficile à soutenir. Aussi cette
+princesse, si belle, si spirituelle et qui est célèbre en Europe pour la
+grâce de ses manières et l'intérêt de sa conversation, m'a-t-elle paru
+moins naturelle et plus contrainte que les autres femmes de la famille
+Impériale. C'est un lourd fardeau à porter dans une cour que le renom
+d'une femme bel esprit. Celle-ci est une personne élégante, distinguée,
+mais elle a l'air de s'ennuyer: peut-être eût-elle vécu plus heureuse,
+si, née avec du bon sens, peu d'esprit et point d'instruction, elle fût
+restée une princesse allemande renfermée dans le cercle monotone des
+événements d'une petite souveraineté. L'obligation de faire les honneurs
+de la littérature française à la cour de l'Empereur Nicolas m'épouvante
+pour la grande-duchesse Hélène.
+
+La lumière des groupes de lampions se reflétait d'une manière
+pittoresque sur les colonnes du palais et jusque sur les arbres du
+jardin. Il était rempli de peuple. Dans les fêtes de Pétersbourg le
+peuple sert d'ornement, comme une collection de plantes rares embellit
+une serre chaude. Du fond des massifs plusieurs orchestres exécutaient
+des symphonies militaires et se répondaient au loin avec une harmonie
+admirable. Des groupes d'arbres illuminés à feux couverts produisaient
+un effet charmant: rien n'est fantastique comme la verdure éclairée
+pendant une belle nuit. Hier il a recommencé à faire presque noir durant
+près d'une heure: de onze heures et demie à minuit et demi.
+
+L'intérieur de la grande galerie où l'on dansait était tapissé avec un
+luxe merveilleux; quinze cents caisses et pots de fleurs des plus rares
+formaient un bosquet odorant. On voyait à l'une des extrémités de la
+salle, au plus épais d'un taillis de plantes exotiques, un bassin d'eau
+fraîche et limpide d'où jaillissait une gerbe sans cesse renaissante.
+Ces jets d'eau éclairés par des faisceaux de bougies, brillaient comme
+une poussière de diamants et rafraîchissaient l'air toujours agité par
+d'énormes branches de palmiers humides de pluie et de bananiers luisants
+de rosée, dont le vent de la valse secouait les perles sur la mousse du
+bosquet odorant. On aurait dit que toutes ces plantes étrangères, dont
+la racine était cachée sous un tapis de verdure, croissaient là dans
+leur terrain, et que le cortège des danseuses et des danseurs du Nord se
+promenait par enchantement sous les forêts des tropiques. On croyait
+rêver. Ce n'était pas seulement du luxe, c'était de la poésie. L'éclat
+de cette magique galerie était centuplé par une profusion de glaces que
+je n'avais encore vue nulle part. Les fenêtres donnant sur le portique
+dont je vous ai décrit l'ingénieuse illumination, restaient ouvertes à
+cause de la chaleur excessive de cette nuit d'été; mais, hors celles qui
+servaient d'issues, toutes les baies étaient cachées par d'énormes
+écrans dorés, à glaces d'un seul morceau, et le pied des écrans
+disparaissait dans des corbeilles de fleurs; les dimensions de ces
+miroirs encadrés de dorures et rehaussés d'un nombre immense de bougies,
+m'ont paru prodigieuses. On croyait voir les portes d'un palais de fées.
+Ces glaces s'adaptaient comme des pièces de marqueterie à l'embrasure de
+la croisée qu'elles étaient destinées à dissimuler; c'étaient des
+rideaux de diamant bordés d'or. Remarquez que la hauteur de la galerie
+est considérable, et que les jours dont elle est percée sont extrêmement
+larges. Les glaces remplissaient ces ouvertures sans toutefois
+intercepter entièrement l'air, car on avait laissé entre les écrans et
+les châssis ouverts un intervalle de plusieurs pouces, qui ne paraissait
+pas et qui suffisait cependant pour rafraîchir la température. Sur le
+panneau opposé à la galerie du jardin, on avait également appliqué des
+glaces à cadres dorés, de même grandeur que celles des croisées
+correspondantes. Cette salle est longue comme la moitié du palais. Vous
+pouvez vous figurer l'effet d'une telle magnificence. On ne savait où
+l'on était; les limites avaient disparu; tout devenait espace, lumière,
+dorure, fleurs, reflet, illusion: le mouvement de la foule et la foule
+elle-même se multipliaient à l'infini. Chacun des acteurs de cette scène
+en valait cent, tant les glaces produisaient d'effet. Ce palais de
+cristal sans ombres est fait pour une fête; il me paraissait que le bal
+fini, la salle allait disparaître avec les danseurs. Je n'ai rien vu de
+plus beau, mais le bal ressemblait à d'autres bals et ne répondait pas à
+la décoration extraordinaire de l'édifice. Je m'étonnais que ce peuple
+de danseurs n'imaginât pas quelque chose de nouveau à jouer sur un
+théâtre si différent de tous les lieux où l'on a coutume de danser et de
+s'ennuyer sous le prétexte de se réjouir. J'aurais voulu voir là des
+quadrilles, des surprises, des apparitions, des ballets, des théâtres
+mobiles. Il me semble qu'au moyen âge l'imagination avait plus de part
+aux divertissements de cour. Je n'ai vu danser au palais Michel que des
+polonaises, des valses et de ces contredanses dégénérées qu'on appelle
+des quadrilles dans le français-russe; même les mazourkes qu'on danse à
+Pétersbourg sont moins gaies et moins gracieuses que les vraies danses
+de Varsovie. La gravité russe ne pourrait s'accommoder de la vivacité,
+de la verve et de l'abandon des danses vraiment polonaises.
+
+Sous les ombrages parfumés de la galerie que je vous ai décrite,
+l'Impératrice venait se reposer après chaque polonaise; elle trouvait là
+un abri contre la chaleur du jardin illuminé dont l'air, pendant cette
+orageuse nuit d'été, était tout aussi étouffant que celui de l'intérieur
+du palais.
+
+Dans cette fête, j'ai eu le loisir de comparer les deux pays, et mes
+observations n'étaient pas à l'avantage de la France. La démocratie doit
+nuire à l'ordonnance d'une grande assemblée; la fête du palais Michel
+s'embellissait de tous les hommages, de tous les soins dont la
+souveraine était l'objet. Il faut une reine aux divertissements
+élégants, mais l'égalité a tant d'autres avantages qu'on peut bien lui
+sacrifier le luxe des plaisirs; c'est ce que nous faisons en France avec
+un désintéressement méritoire; seulement je crains que nos
+arrière-neveux n'aient changé d'avis quand le temps sera venu de jouir
+des perfectionnements préparés pour eux par des grands-pères trop
+généreux. Qui sait alors si ces générations, détrompées, ne diront pas
+en parlant de nous: «Séduits par une éloquence fausse, ils furent
+vaguement fanatiques et nous ont rendus positivement misérables?»
+
+Quoi qu'il en puisse être de cet avenir américain tant promis à
+l'Europe, je ne saurais assez vous faire admirer la fête du palais
+Michel. Admirez donc de toutes vos forces, et ce que je vous décris et
+ce que je ne puis vous peindre.
+
+Avant l'heure du souper l'Impératrice assise sous son dais de verdure
+exotique me fit signe de m'approcher d'elle: à peine avais-je obéi que
+l'Empereur vint près du bassin magique dont la gerbe d'eau jaillissante
+nous éclairait de ses diamants en nous rafraîchissant de ses émanations
+embaumées. Il me prit par la main pour me mener à quelques pas du
+fauteuil de sa femme, et là il voulut bien causer avec moi plus d'un
+quart d'heure sur des choses intéressantes; car ce prince ne vous parle
+pas comme beaucoup d'autres princes, seulement pour qu'on voie qu'il
+vous parle.
+
+Il me dit d'abord quelques mots sur la belle ordonnance de la fête. Je
+lui répondis «qu'avec une vie aussi active que la sienne, je m'étonnais
+qu'il pût trouver du temps pour tout et même pour partager les plaisirs
+de la foule.
+
+--Heureusement, reprit-il, que la machine administrative est fort simple
+dans mon pays: car avec des distances qui rendent tout difficile, si la
+forme du gouvernement était compliquée, la tête d'un homme n'y suffirait
+pas.»
+
+J'étais surpris et flatté de ce ton de franchise; l'Empereur qui, mieux
+que personne, entend ce qu'on ne lui dit pas, continua en répondant à ma
+pensée: «Si je vous parle de la sorte, c'est parce que je sais que vous
+pouvez me comprendre: nous continuons l'œuvre de Pierre-le-Grand.
+
+--Il n'est pas mort, Sire, son génie et sa volonté gouvernent encore la
+Russie.»
+
+Quand on cause en public avec l'Empereur, un grand cercle de courtisans
+se forme à une distance respectueuse. De là personne ne peut entendre ce
+que dit le maître sur lequel s'arrêtent cependant tous les regards.
+
+Ce n'est pas le prince qui vous embarrasse quand il vous fait l'honneur
+de vous parler, c'est sa suite.
+
+L'Empereur reprit: «Cette volonté est bien difficile à faire exécuter:
+la soumission vous fait croire à l'uniformité chez nous, détrompez-vous;
+il n'y a pas de pays où il y ait autant de diversité de races, de mœurs,
+de religion et d'esprit qu'en Russie. La variété reste au fond,
+l'uniformité est à la superficie: et l'unité n'est qu'apparente. Vous
+voyez là près de nous vingt officiers: les deux premiers seuls sont
+Russes, les trois suivants sont des Polonais réconciliés, une partie des
+autres sont Allemands, il y a jusqu'à des khans de Kirguises qui
+m'amènent leurs fils pour les faire élever parmi mes cadets: en voici
+un,» me dit-il en me montrant du doigt un petit singe chinois dans son
+bizarre costume de velours tout chamarré d'or; cet enfant de l'Asie
+était coiffé d'un haut bonnet droit, pointu, à grands rebords arrondis
+et retroussés, semblable à la coiffure d'un escamoteur.
+
+«Là deux cent mille enfants sont élevés et instruits à mes frais avec
+cet enfant.
+
+--Sire, tout se fait en grand en Russie: tout y est colossal.
+
+--Trop colossal pour un homme.
+
+--Quel homme fut jamais plus près de son peuple?
+
+--Vous parlez de Pierre-le-Grand?
+
+--Non, Sire.
+
+--J'espère que vous ne vous bornerez pas à voir Pétersbourg: quel est
+votre plan de voyage dans mon pays?
+
+--Sire, je désire partir aussitôt après la fête de Péterhoff.
+
+--Pour aller?
+
+--A Moscou et à Nijni.
+
+--C'est bien; mais vous vous y prenez trop tôt: vous quitterez Moscou
+avant mon arrivée, cependant j'aurais été bien aise de vous y voir.
+
+--Sire, ce mot de Votre Majesté me fera changer de projet.
+
+--Tant mieux, nous vous montrerons les nouveaux travaux que nous faisons
+au Kremlin. Mon but est de rendre l'architecture de ces vieux édifices
+plus conformé à l'usage qu'on en fait aujourd'hui; le palais trop petit
+devenait incommode pour moi: vous assisterez aussi à une cérémonie
+curieuse dans la plaine de Borodino: j'y dois poser la première pierre
+d'un monument que je fais élever en commémoration de cette bataille.»
+
+Je gardais le silence et sans doute l'expression de mon visage devint
+sérieuse. L'Empereur fixa ses yeux sur moi, puis il reprit d'un ton de
+bonté et avec une nuance de délicatesse et même de sensibilité qui me
+toucha: «le spectacle des manœuvres _au moins_ vous intéressera.--Sire,
+tout m'intéresse en Russie.»
+
+J'ai vu le vieux marquis D** qui n'a qu'une jambe, danser la polonaise
+avec l'Impératrice; tout estropié qu'il est il peut marcher cette danse
+qui n'est qu'une procession solennelle. Il est venu ici avec ses fils:
+ils voyagent vraiment en grands seigneurs: un yacht à eux les a portés
+de Londres jusqu'à Pétersbourg où ils se sont fait envoyer des chevaux
+anglais et des voitures anglaises en grand nombre. Leurs équipages sont
+les plus élégants s'ils ne sont les plus riches de Pétersbourg: on
+traite ici ces voyageurs avec une bienveillance marquée: ils vivent dans
+l'intimité de la famille Impériale; le goût de la chasse et les
+souvenirs du voyage de l'Empereur à Londres quand il était grand-duc ont
+établi entre lui et le marquis D*** cette espèce de familiarité qui me
+paraît devoir être plus agréable aux princes qu'aux particuliers devenus
+l'objet d'une telle faveur. Où l'amitié est impossible l'intimité me
+semble gênante. On dirait quelquefois à voir les manières des fils du
+marquis envers les personnes de la famille Impériale qu'ils pensent
+là-dessus comme moi. Si la franchise gagne les hommes de cour, où la
+louange se réfugiera-t-elle et la politesse avec elle[7]?
+
+Vous ne sauriez vous faire une idée de l'agitation de la vie que nous
+menons ici: le spectacle seul de tant de mouvement serait pour moi une
+fatigue.
+
+Le jeune *** est à Pétersbourg, nous nous rencontrons partout, et avec
+plaisir: c'est le type du Français actuel, mais vraiment bien élevé. Il
+me paraît enchanté de tout: ce contentement est si naturel, qu'il est
+communicatif, aussi je crois que ce jeune homme plaît autant qu'il veut
+plaire; il voyage bien, il a de l'instruction, recueille beaucoup de
+faits qu'il suppute mieux qu'il ne les classe, car à son âge on chiffre
+plus qu'on n'observe. Il est très-fort sur les dates, les mesures, les
+nombres et quelques autres données positives, ce qui fait que sa
+conversation m'intéresse et m'instruit. Mais quelle conversation variée
+que celle de notre ambassadeur! Que d'esprit de trop pour les affaires,
+et combien la littérature le regretterait si le temps qu'il donne à la
+politique n'était encore une étude dont les lettres profiteront plus
+tard. Jamais homme ne fut mieux à sa place, et ne parut moins occupé de
+son rôle; de la capacité sans importance: voilà aujourd'hui, ce me
+semble, la condition du succès pour tout Français occupé d'affaires
+publiques. Personne, depuis la Révolution de Juillet, n'a rempli aussi
+bien que M. de Barante la charge difficile d'ambassadeur de France à
+Pétersbourg.
+
+Je joins ici le cérémonial observé pour toutes les fêtes du mariage de
+la grande-duchesse Marie. Cette lecture vous ennuiera comme celle de
+tout cérémonial. Mais il n'y a rien que de curieux dans un pays si
+éloigné du nôtre. La Russie est tellement inconnue chez nous, que les
+descriptions qu'on nous en fait nous intéressent toujours. La
+ressemblance de certaines choses m'étonne autant que la différence de
+certaines autres, et la comparaison entre deux pays séparés par une
+telle distance, et rapprochés par une influence mutuelle, ne peut
+manquer de piquer vivement la curiosité[8].
+
+Le grand chambellan est mort avant le mariage. Cette charge vient d'être
+donnée au comte Golowkin, ancien ambassadeur de Russie en Chine, où il
+n'a pu pénétrer. Ce seigneur est entré en fonctions à l'occasion des
+fêtes du mariage, et il a moins d'expérience que n'en avait son
+prédécesseur. Un jeune chambellan, nommé par lui, vient d'encourir la
+colère de l'Empereur, et d'exposer son chef à une réprimande un peu
+sévère. C'était au bal de la grande-duchesse Hélène.
+
+L'Empereur causait avec l'ambassadeur d'Autriche. Le jeune chambellan
+reçoit de la grande-duchesse Marie l'ordre d'aller inviter, de sa part,
+cet ambassadeur à danser avec elle. Dans son zèle, le pauvre débutant,
+rompant le cercle que je vous ai décrit, arrive intrépidement jusqu'à la
+personne de l'Empereur pour dire devant Sa Majesté elle-même à
+l'ambassadeur d'Autriche: «Monsieur le comte, madame la duchesse de
+Leuchtenberg vous prie à danser pour la première polonaise.»
+
+L'Empereur, choqué de l'ignorance du nouveau chambellan, lui dit
+très-haut: «Vous venez d'être nommé à votre charge, Monsieur, apprenez
+donc à la remplir: d'abord ma fille ne s'appelle pas la duchesse de
+Leuchtenberg; elle s'appelle la grande-duchesse Marie[10]; ensuite vous
+devez savoir qu'on ne vient pas m'interrompre quand je cause avec
+quelqu'un[11].
+
+Le nouveau chambellan qui recevait cette dure réprimande de la bouche
+même du maître, était malheureusement un pauvre gentilhomme polonais. La
+rigidité de l'Empereur ne se contenta pas de ce peu de mots: il fit
+appeler le grand chambellan, et lui recommanda d'être à l'avenir plus
+circonspect dans ses choix.
+
+Cette scène rappelle ce qui se passait assez souvent à la cour de
+l'Empereur Napoléon. Les Russes achèteraient bien cher un passé de
+quelques siècles!
+
+J'ai quitté le bal du palais Michel de fort bonne heure; en sortant, je
+m'arrêtai sur l'escalier, où j'aurais voulu demeurer: c'était un bois
+d'orangers en fleurs. Je n'ai rien vu de plus magnifique, de mieux
+ordonné que cette fête; mais je ne connais rien de si fatigant que
+l'admiration prolongée, surtout quand elle ne porte ni sur les
+phénomènes de la nature, ni sur les ouvrages de l'art.
+
+Je vous quitte pour aller dîner chez un officier russe, le jeune comte
+de ***, qui m'a mené ce matin au cabinet de minéralogie, le plus beau,
+je crois, de l'Europe; car les mines de l'Oural sont d'une richesse
+incomparable. On ne peut rien voir seul ici; une personne du pays est
+toujours avec vous pour vous faire les honneurs des établissements
+publics, et il y a dans l'année peu de jours favorables pour les bien
+voir. L'été, on replâtre les édifices dégradés par le froid; l'hiver, on
+va dans le monde, on danse, quand on ne gèle pas. Vous croirez que
+j'exagère, si je vous dis qu'on ne voit guère mieux la Russie à
+Pétersbourg qu'en France. Dégagez cette observation de sa forme
+paradoxale, vous aurez la vérité pure. Il est certain qu'il ne suffit
+pas de venir dans ce pays pour le connaître. Sans protection, vous
+n'auriez l'idée de rien, et souvent la protection vous tyrannise et vous
+expose à prendre des idées fausses[12].
+
+
+
+
+LETTRE TREIZIÈME.
+
+Ton des femmes de la cour.--Races diverses.--Les Finois.--Une
+représentation en gala à l'Opéra.--Entrée de l'Empereur et de sa cour
+dans la loge Impériale.--Aspect imposant de ce prince.--Son avènement au
+trône.--Courage de l'Impératrice.--Récit de cette scène par l'Empereur
+lui-même.--Nobles sentiments.--Révolution subite opérée dans son
+caractère.--Supercherie des conspirateurs.--Second portrait de
+l'Empereur.--Suite de sa conversation.--Maladie de
+l'Impératrice.--Opinion de l'Empereur sur les trois gouvernements:
+républicain, despotique, représentatif.--Sincérité de son langage.--Fête
+chez la duchesse d'Oldenbourg.--Bal magnifiquement
+champêtre.--Souper.--Bonhomie obligée des diplomates.--Parquet en plein
+air.--Luxe de fleurs exotiques.--Lutte des Russes contre la nature.--Mot
+d'un courtisan de l'Impératrice Catherine.--L'amie de l'Impératrice.--De
+quoi se compose une foule populaire en Russie.--L'Empereur cause avec
+moi à plusieurs reprises.--Affabilité souveraine.--Belles paroles de
+l'Empereur.--Quel est l'homme de l'empire qui m'inspire le plus de
+confiance.--Pourquoi.--L'aristocratie est le seul rempart de la
+liberté.--Résumé de mes jugements divers sur l'Empereur.--Esprit des
+courtisans.--Grands seigneurs sous le despotisme.--Parallèle de
+l'autocratie et de la démocratie.--Moyens divers pour arriver au même
+but.--Problème insoluble.--Restriction en faveur de la France.--Le
+spectacle en gala.--Les artistes à Pétersbourg.--Tout vrai talent est
+national.
+
+
+ Pétersbourg, ce 21 juillet 1839.
+
+Plusieurs des dames de la cour, mais en petit nombre, ont une réputation
+de beauté méritée, d'autres en ont une usurpée à force de coquetterie,
+d'agitation et de recherche, le tout imité de l'anglais, car les Russes
+du grand monde passent leur vie à chercher au loin les types de la mode;
+ils se trompent quelquefois dans le choix de leurs modèles; cette
+méprise produit alors une élégance fort étrange: l'élégance sans goût.
+Un Russe abandonné à lui-même passerait sa vie dans les transes de la
+vanité mécontente; il se croirait un barbare: rien ne nuit au naturel
+et, par conséquent, à l'esprit d'un peuple, comme cette préoccupation
+continuelle de la supériorité sociale des autres nations. Être humble,
+rougir de soi à force de fatuité, c'est une des bizarreries de
+l'amour-propre humain. J'ai déjà eu le temps de m'apercevoir que ce
+phénomène n'est pas rare en Russie où l'on peut étudier le caractère du
+parvenu dans toutes les castes et à tous les rangs.
+
+En général, dans les diverses classes de la nation, la beauté est moins
+commune chez les femmes qu'elle ne l'est chez les hommes, ce qui
+n'empêche pas qu'on ne trouve parmi ceux-ci un grand nombre de
+physionomies plates et dénuées d'expression. Les races finoises ont les
+pommettes des joues saillantes, les yeux petits, ternes, enfoncés, le
+visage écrasé; on dirait que tous ces hommes, à leur naissance, sont
+tombés sur le nez; ils ont aussi la bouche difforme, et l'ensemble de
+leur figure, vrai masque d'esclave, est sans aucune expression. Le
+portrait que je vous fais là ressemble aux Finois, non aux Slaves.
+
+J'ai rencontré beaucoup de personnes marquées de petite vérole, chose
+rare aujourd'hui dans le reste de l'Europe et qui atteste la négligence
+de l'administration russe sur un point important.
+
+A Pétersbourg, les races sont tellement mêlées qu'on n'y peut avoir une
+idée de la vraie population de la Russie: les Allemands, les Suédois,
+les Livoniens, les Finois qui sont des espèces de Lapons descendus des
+hauteurs du pôle, les Kalmoucks et d'autres races tatares ont confondu
+leur sang avec celui des Slaves dont la beauté primitive s'est altérée
+peu à peu parmi les habitants de la capitale, ce qui me fait penser
+souvent à la justesse du mot de l'Empereur: «Pétersbourg est russe, mais
+ce n'est pas la Russie.»
+
+J'ai vu à l'Opéra ce qu'on appelle une représentation _en gala_. La
+salle magnifiquement éclairée m'a paru grande et d'une belle forme. On
+ne connaît ici ni galeries ni balcons; il n'y a pas à Pétersbourg de
+bourgeoisie à placer pour gêner les architectes dans leur plan; les
+salles de spectacle peuvent donc être bâties sur des dessins simples et
+réguliers comme les théâtres d'Italie, où les femmes qui ne sont pas du
+grand monde vont au parterre.
+
+Par une faveur particulière j'avais obtenu pour cette représentation un
+fauteuil au premier rang du parterre. Les jours de gala, ces fauteuils
+sont réservés aux plus grands seigneurs, c'est-à-dire aux plus grandes
+charges de la cour; nul n'y est admis qu'en uniforme, dans le costume de
+son grade et de sa place.
+
+Mon voisin de droite, voyant à mon habit que j'étais étranger, m'adressa
+la parole en français avec la politesse hospitalière qui distingue à
+Pétersbourg les hommes des classes élevées et, jusqu'à un certain point,
+les hommes de toutes les classes, car ici tous sont polis: les grands
+par vanité pour faire preuve de bonne éducation; les petits par peur.
+
+Après quelques mots de conversation insignifiante, je demandai à mon
+obligeant inconnu ce qu'on allait représenter: «C'est un ouvrage traduit
+du français, me répondit-il: _le Diable boiteux_.»
+
+Je me creusais la tête inutilement pour savoir quel drame avait pu être
+traduit sous ce titre. Jugez de mon étonnement quand j'appris que la
+_traduction_ était une pantomime calquée librement sur notre ballet du
+_Diable boiteux_.
+
+Je n'ai pas beaucoup admiré le spectacle; j'étais surtout occupé des
+spectateurs. La cour arriva enfin; la loge Impériale est un brillant
+salon qui occupe le fond de la salle, et ce salon est encore plus
+éclairé que le reste du théâtre qui l'est beaucoup.
+
+L'entrée de l'Empereur m'a paru imposante. Quand il approche du devant
+de sa loge, accompagné de l'Impératrice et suivi de leur famille et de
+la cour, le public se lève en masse. L'Empereur en grand uniforme d'un
+rouge éclatant est singulièrement beau. L'uniforme des Cosaques ne va
+bien qu'aux hommes très-jeunes; celui-ci sied mieux à un homme de l'âge
+de Sa Majesté; il rehausse la noblesse de ses traits et de sa taille.
+Avant de s'asseoir, l'Empereur salue l'assemblée avec la dignité pleine
+de politesse qui le caractérise. L'Impératrice salue en même temps; mais
+ce qui m'a paru un manque de respect envers le public, c'est que leur
+suite même salue. La salle tout entière rend aux deux souverains
+révérence pour révérence, et, de plus, les couvre d'applaudissements et
+de _hourras_.
+
+Ces démonstrations exagérées avaient un caractère officiel qui diminuait
+beaucoup de leur prix. La belle merveille qu'un Empereur applaudi chez
+lui par un parterre de courtisans choisis! En Russie la vraie flatterie,
+ce serait l'apparence de l'indépendance. Les Russes n'ont pas découvert
+ce moyen détourné de plaire: à la vérité, l'emploi en pourrait parfois
+devenir périlleux, malgré l'ennui que la servilité des sujets doit
+causer au prince.
+
+La soumission obligée qu'il rencontre habituellement est cause que
+l'Empereur actuel n'a éprouvé que deux jours en sa vie la satisfaction
+de mesurer sa puissance personnelle sur la foule assemblée, et c'était
+dans des émeutes. Il n'y a d'homme libre en Russie que le soldat
+révolté.
+
+Vu du point où je me trouvais, et qui faisait à peu près le milieu entre
+les deux théâtres, la scène et la cour, l'Empereur me paraissait digne
+de commander aux hommes, tant il avait un grand air, tant sa figure est
+noble et majestueuse. Aussitôt je me suis rappelé sa conduite au moment
+où il est monté sur le trône, et cette belle page d'histoire m'a
+distrait du spectacle auquel j'assistais.
+
+Ce que vous allez lire m'a été dit il y a peu de jours par l'Empereur
+lui-même; si je ne vous ai pas raconté cette conversation dans ma
+dernière lettre, c'est parce que les papiers qui contiendraient de
+pareils détails ne peuvent se confier à la poste russe ni même à aucun
+voyageur.
+
+Le jour où Nicolas parvint au trône fut celui où la rébellion éclata
+dans la garde; à la première nouvelle de la révolte des troupes,
+l'Empereur et l'Impératrice descendirent _seuls_ dans leur chapelle, et
+là, tombant à genoux sur les degrés de l'autel, ils se jurèrent l'un à
+l'autre, devant Dieu, de mourir en souverains s'ils ne pouvaient
+triompher de l'émeute.
+
+L'Empereur jugeait le mal sérieux, car il venait d'apprendre que
+l'archevêque avait déjà tenté en vain d'apaiser les soldats. En Russie,
+lorsque le pouvoir religieux échoue, le désordre est redoutable.
+
+Après avoir fait le signe de la croix, l'Empereur partit pour aller
+maîtriser les rebelles par sa seule présence et par l'énergie calme de
+sa physionomie. Il m'a raconté lui-même cette scène en des termes plus
+modestes que ceux dont je viens de me servir; malheureusement je les ai
+oubliés parce qu'au premier abord je fus un peu troublé du tour
+inattendu que prenait notre conversation: je vais la reprendre au moment
+dont le souvenir m'est présent.
+
+«Sire, Votre Majesté avait puisé sa force à la vraie source.
+
+--J'ignorais ce que j'allais faire et dire, j'ai été inspiré.
+
+--Pour avoir de pareilles inspirations, il faut les mériter.
+
+--Je n'ai rien fait d'extraordinaire; j'ai dit aux soldats: Retournez à
+vos rangs, et au moment de passer le régiment en revue, j'ai crié: A
+genoux! Tous ont obéi. Ce qui m'a rendu fort c'est que l'instant
+d'auparavant je m'étais résigné à la mort. Je suis reconnaissant du
+succès; je n'en suis pas fier, car je n'y ai aucun mérite.»
+
+Telles furent les nobles expressions dont se servit l'Empereur pour me
+raconter cette tragédie contemporaine.
+
+Vous pouvez juger par là de l'intérêt des sujets qui fournissent à sa
+conversation avec les étrangers qu'il veut bien honorer de sa
+bienveillance; il y a loin de ce récit aux banalités de cour. Ceci doit
+vous faire comprendre l'espèce de pouvoir qu'il exerce sur nous comme
+sur ses peuples et sur sa famille. C'est le Louis XIV des Slaves.
+
+Des témoins oculaires m'ont assuré qu'on le voyait grandir à chaque pas
+qu'il faisait en s'avançant au-devant des mutins. De taciturne,
+mélancolique et minutieux qu'il avait paru dans sa jeunesse, il devint
+un héros sitôt qu'il fut souverain. C'est le contraire de la plupart des
+princes qui promettent plus qu'ils ne tiennent.
+
+Celui-ci est tellement dans son rôle que le trône est pour lui ce qu'est
+la scène pour un grand acteur. Son attitude devant la garde rebelle
+était si imposante, dit-on, que l'un des conjurés s'est approché de lui
+quatre fois pour le tuer pendant qu'il haranguait sa troupe et quatre
+fois le courage a manqué à ce misérable, comme au Cimbre de Marius.
+
+Le moyen qu'avaient employé les conspirateurs pour soulever l'armée
+était un mensonge ridicule: on avait répandu le bruit que Nicolas
+usurpait la couronne contre son frère Constantin, lequel s'acheminait,
+disait-on, vers Pétersbourg pour défendre ses droits les armes à la
+main. Voici le moyen qu'on avait pris pour décider les révoltés à crier
+sous les fenêtres du palais: Vive la constitution! Les meneurs leur
+avaient persuadé que ce mot _constitution_ était le nom de la femme de
+Constantin. Vous voyez qu'une idée de devoir était au fond du cœur des
+soldats, puisqu'ils croyaient que l'Empereur Nicolas usurpait la
+couronne, et qu'on n'a pu les entraîner à la rébellion que par une
+supercherie.
+
+Le fait est que Constantin n'a refusé le trône que par faiblesse: il
+craignait d'être empoisonné. Dieu sait, et peut-être quelques hommes
+savent si son abdication le sauva du péril qu'il crut éviter.
+
+C'était donc dans l'intérêt de la légitimité que les soldats trompés se
+révoltèrent contre leur souverain légitime.
+
+On a remarqué que pendant tout le temps que l'Empereur resta devant les
+troupes, il ne mit pas une seule fois son cheval au galop, tant il avait
+de calme; mais il était très-pâle. Il faisait l'essai de sa puissance,
+et le succès de l'épreuve lui assura l'obéissance de sa nation.
+
+Un tel homme ne peut être jugé d'après la mesure qu'on applique aux
+hommes ordinaires. Sa voix grave et pleine d'autorité, son regard
+magnétique et fortement appuyé sur l'objet qui l'attire, mais rendu
+souvent froid et fixe par l'habitude de réprimer ses passions plus
+encore que de dissimuler ses pensées, car il est franc; son front
+superbe, ses traits qui tiennent de l'Apollon et du Jupiter, sa
+physionomie peu mobile, imposante, impérieuse, sa figure plus noble que
+douce, plus monumentale qu'humaine, exerce sur quiconque approche de sa
+personne un pouvoir souverain. Il devient l'arbitre des volontés
+d'autrui, parce qu'on voit qu'il est maître de sa propre volonté.
+
+Voici ce que j'ai encore retenu de la suite de notre entretien:
+
+«L'émeute apaisée, Sire, Votre Majesté a dû rentrer au palais dans une
+disposition bien différente de celle où elle était avant d'en sortir,
+car elle venait de s'assurer, avec le trône, l'admiration du monde et la
+sympathie de toutes les âmes élevées.
+
+--Je ne le croyais pas; on a beaucoup trop vanté ce que j'ai fait
+alors.»
+
+L'Empereur ne me dit pas qu'en revenant auprès de sa femme, il la
+retrouva atteinte d'un tremblement de la tête, maladie nerveuse dont
+elle n'a jamais pu se guérir entièrement. Cette convulsion est à peine
+sensible; même elle ne l'est pas du tout les jours où l'Impératrice est
+calme et en bonne santé; mais, dès qu'elle souffre moralement ou
+physiquement, le mal revient et il augmente. Il faut que cette noble
+femme ait bien lutté contre l'inquiétude pendant que son mari s'exposait
+si audacieusement aux coups des assassins. En le voyant reparaître, elle
+l'embrassa sans parler; mais l'Empereur, après l'avoir rassurée, se
+sentit faiblir à son tour; redevenu homme un instant, il se jeta dans
+les bras d'un de ses plus fidèles serviteurs qui se trouvait présent à
+cette scène et s'écria: «Quel commencement de règne!»
+
+Je publierai ces détails; il est bon de les faire connaître pour
+apprendre aux hommes obscurs à moins envier la fortune des grands.
+
+Quelque inégalité apparente que les législateurs aient établie entre les
+diverses conditions des hommes civilisés, l'équité de la Providence se
+sauve dans une égalité secrète et que rien ne peut anéantir: celle qui
+naît des peines morales, lesquelles croissent ordinairement dans la même
+proportion que les privations physiques diminuent. Il y a moins
+d'injustice dans ce monde que les instituteurs des nations n'y en ont
+mis et que le vulgaire n'en aperçoit; la nature est plus équitable que
+ne l'est la loi humaine.
+
+Ces réflexions me passaient rapidement par l'esprit tandis que je
+causais avec l'Empereur: elles firent naître pour lui dans mon cœur un
+sentiment qu'il serait, je crois, un peu surpris d'inspirer, une
+indéfinissable pitié. J'eus soin de dissimuler le plus possible cette
+émotion, dont je n'aurais pas osé lui avouer la nature ni lui expliquer
+la cause, et je répliquai à ce qu'il me disait sur l'exagération des
+louanges que lui avait values sa conduite pendant l'émeute.
+
+«Ce qu'il y a de certain, Sire, c'est qu'un des principaux motifs de ma
+curiosité, avant de venir en Russie, était le désir de m'approcher d'un
+prince qui exerce un tel pouvoir sur les hommes.
+
+--Les Russes sont bons, mais il faut se rendre digne de gouverner un tel
+peuple.
+
+--Votre Majesté a deviné ce qui convenait à la Russie mieux qu'aucun de
+ses prédécesseurs.
+
+--Le despotisme existe encore en Russie, puisque c'est l'essence de mon
+gouvernement; mais il est d'accord avec le génie de la nation.
+
+--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation, et vous la
+rendez à elle-même.
+
+--J'aime mon pays, et je crois l'avoir compris; je vous assure que
+lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à
+oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la
+Russie.
+
+--Pour vous retremper à votre source?
+
+--Précisément! Personne n'est plus Russe de cœur que je le suis. Je vais
+vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens que
+vous me comprendrez, vous.»
+
+Ici l'Empereur s'interrompt et me regarde attentivement; je continue
+d'écouter sans répliquer; il poursuit:
+
+«Je conçois la république, c'est un gouvernement net et sincère, ou qui
+du moins peut l'être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis
+le chef d'un semblable ordre de choses, mais je ne conçois pas la
+monarchie représentative. C'est le gouvernement du mensonge, de la
+fraude, de la corruption; et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine,
+que de l'adopter jamais.
+
+--Sire, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif comme une
+transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines époques,
+mais ainsi que toutes les transactions, elle ne résout aucune question:
+elle ajourne les difficultés.»
+
+L'Empereur semblait me dire: parlez. Je continuai:
+
+«C'est une trêve signée entre la démocratie et la monarchie sous les
+auspices de deux tyrans fort bas: la peur et l'intérêt; et prolongée par
+l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité et par la vanité
+populaire qui se paie de mots. Enfin, c'est l'aristocratie de la parole
+substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des
+avocats.
+
+--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'Empereur en me serrant la
+main; j'ai été souverain représentatif[13] et le monde sait ce qu'il
+m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de CET
+INFÂME gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre
+des consciences, séduire les uns afin de tromper les autres; tous ces
+moyens je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent
+autant que pour celui qui commande et j'ai payé cher la peine de ma
+franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette
+odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel. J'ai
+trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur
+aucun peuple par la ruse et par l'intrigue.»
+
+Le nom de la Pologne qui se présentait incessamment à nos esprits n'a
+pas été prononcé dans ce curieux entretien.
+
+L'effet qu'il a produit sur moi fut grand; je me sentais subjugué: la
+noblesse des sentiments que l'Empereur venait de me montrer, la
+franchise de ses paroles me paraissait donner un grand relief à sa
+toute-puissance, j'étais ébloui je l'avoue!! Un homme qui, malgré mes
+idées d'indépendance, se faisait pardonner d'être souverain absolu de
+soixante millions d'hommes, était à mes yeux un être au-dessus de la
+nature, mais je me défiais de mon admiration, j'étais comme les
+bourgeois de chez nous lorsqu'ils se sentent près de se laisser prendre
+à la grâce, à l'adresse des hommes d'autrefois; leur bon goût les porte
+à s'abandonner à l'attrait qu'ils éprouvent, mais leurs principes
+résistent; ils demeurent roides et paraissent le plus insensibles qu'ils
+peuvent; c'est une lutte semblable que je soutenais. Il n'est pas dans
+ma nature de douter de la parole humaine au moment où je l'entends. Un
+homme qui parle est pour moi l'instrument de Dieu: ce n'est qu'à force
+de réflexion et d'expérience que je reconnais la possibilité du calcul
+et de la feinte. Vous appellerez cela de la niaiserie, c'en est
+peut-être, mais je me complais dans cette faiblesse d'esprit parce
+qu'elle tient à de la force d'âme; ma bonne foi me fait croire à la
+sincérité d'autrui, même à celle d'un Empereur de Russie.
+
+La beauté de celui-ci est encore pour lui un moyen de persuasion: car
+cette beauté est morale autant que physique. J'en attribue l'effet à la
+vérité des sentiments qui se peignent habituellement sur sa physionomie,
+encore plus qu'à la régularité des traits de son visage. C'est à une
+fête chez la duchesse d'Oldenbourg que j'eus avec l'Empereur cette
+intéressante conversation. C'était un bal singulier et qui mérite encore
+de vous être décrit.
+
+La duchesse d'Oldenbourg, née princesse de Nassau, est alliée de
+très-près à l'Empereur par son mari; elle avait voulu donner une soirée
+à l'occasion du mariage de la grande-duchesse Marie; mais ne pouvant
+renchérir sur les magnificences des fêtes précédentes ni rivaliser de
+richesse avec la cour, elle imagina d'improviser un bal champêtre dans
+sa maison des îles.
+
+L'archiduc d'Autriche arrivé depuis deux jours pour assister aux fêtes
+de Pétersbourg, les ambassadeurs du monde entier (singuliers acteurs
+pour jouer une pastorale), toute la Russie enfin et tous les plus grands
+seigneurs étrangers se sont réunis en prenant un air de bonhomie dans un
+jardin parsemé de promeneurs et d'orchestres cachés parmi des bosquets
+lointains.
+
+L'Empereur donne le ton de chaque fête: le mot d'ordre de ce jour-là
+était: naïveté décente ou l'élégante simplicité d'Horace.
+
+Telle fut toute la soirée la disposition dominante de tous les esprits,
+y compris le corps diplomatique; je croyais lire une églogue, non de
+Théocrite ou de Virgile, mais de Fontenelle.
+
+On a dansé en plein air jusqu'à onze heures du soir, puis, quand des
+flots de rosée eurent assez inondé les têtes et les épaules des femmes
+jeunes et vieilles qui assistaient à ce triomphe de la volonté humaine
+contre le climat, on rentra dans le petit palais qui sert ordinairement
+d'habitation d'été à la duchesse d'Oldenbourg.
+
+Au centre de la villa (en russe _datcha_) se trouve une rotonde tout
+éblouissante de dorures et de bougies: le bal continua dans cette salle,
+tandis que la foule non dansante inondait le reste de l'habitation. La
+lumière partait du centre, et dardait ses traits au dehors. On eût dit
+du soleil dont les rayons émergents portent en tous sens la chaleur et
+la vie dans les profondes solitudes de l'Empyrée. Cette éblouissante
+rotonde était à mes yeux l'orbite où tournait l'astre Impérial dont
+l'éclat illuminait tout le palais.
+
+Au premier étage, on avait dressé des tentes sur des terrasses pour y
+mettre la table de l'Empereur et celle des personnes invitées au souper.
+Il régnait dans cette fête, moins nombreuse que les précédentes, un
+désordre si magnifiquement ordonné, qu'elle m'a plus diverti que toutes
+les autres. Sans parler de la gêne comique, exprimée par certaines
+physionomies obligées d'affecter pour un temps la simplicité champêtre,
+c'était une soirée tout à fait originale, une espèce de Tivoli Impérial
+où l'on se sentait presque libre, quoiqu'en présence d'un maître absolu.
+Le souverain qui s'amuse ne paraît plus un despote; ce soir-là,
+l'Empereur s'amusait.
+
+Je vous ai dit que jusqu'à l'heure d'entrer dans la rotonde, on avait
+dansé en plein air: heureusement que les excessives chaleurs de cette
+année avaient favorisé la duchesse dans son plan. Sa maison d'été est
+située dans la plus jolie partie des îles; c'est donc là qu'au milieu
+d'un jardin éblouissant de fleurs en pots, mais qui toutes paraissaient
+venues naturellement sur un gazon anglais, autre merveille, elle avait
+fait établir une salle de danse à découvert: c'était un superbe parquet
+de salon posé sur une pelouse, et entouré d'élégantes balustrades toutes
+garnies de fleurs. Cette salle originale, à laquelle le ciel servait de
+plafond, ressemblait assez au tillac d'un vaisseau pavoisé pour une fête
+maritime: on y accédait d'un côté par quelques marches qui partaient de
+la pelouse; de l'autre, par un perron adapté au vestibule de la maison,
+et déguisé sous des berceaux de fleurs exotiques. En ce pays, le luxe
+des fleurs rares supplée à la rareté des arbres. Les hommes qui
+l'habitent, et qui sont venus de l'Asie pour s'emprisonner dans les
+glaces du Nord, se souviennent du luxe oriental de leur première patrie;
+ils font ce qu'ils peuvent pour suppléer à la stérilité de la nature qui
+ne laisse venir en pleine terre que des pins et des bouleaux. L'art
+produit ici en serres chaudes une infinité d'arbustes et de plantes; et
+comme tout est factice, la peine n'est pas plus grande pour faire
+croître des fleurs d'Amérique que des violettes et des lilas de France.
+Ce n'est pas la fécondité primitive du sol qui orne et varie les
+habitations de luxe à Pétersbourg, c'est la civilisation qui met à
+profit les richesses du monde entier, afin de déguiser la pauvreté de la
+terre et l'avarice du ciel polaire. Ne vous étonnez donc plus des
+vanteries des Russes; la nature n'est pour eux qu'un ennemi de plus,
+vaincu par leur opiniâtreté; au fond de tous leurs divertissements, il y
+a la joie et l'orgueil du triomphe.
+
+L'Impératrice, toute délicate qu'elle est, le cou nu, la tête
+découverte, a dansé chaque polonaise sur l'élégant parquet du bal
+magnifiquement champêtre que lui donnait sa cousine. En Russie, chacun
+poursuit sa carrière jusqu'au bout de ses forces. Le devoir d'une
+Impératrice est de s'amuser à la mort. Celle-ci remplira sa charge comme
+les autres esclaves remplissent la leur; elle dansera tant qu'elle
+pourra.
+
+Cette princesse allemande, victime d'une frivolité qui doit lui paraître
+pesante comme les chaînes aux prisonniers, jouit en Russie d'un bonheur
+rare dans tous les pays, dans toutes les conditions, et unique dans la
+vie d'une Impératrice: elle a une amie.
+
+Je vous ai déjà parlé de cette dame. C'est la baronne de ***, née
+comtesse de ***. Depuis le mariage de l'Impératrice, ces deux femmes,
+dont les destinées sont si différentes, ne se sont presque jamais
+quittées. La baronne, d'un caractère sincère, d'un cœur dévoué, n'a
+point profité de sa faveur, l'homme qu'elle a épousé est un des
+officiers de l'armée auxquels l'Empereur doit le plus, car le baron ***
+lui a sauvé la vie le jour de l'émeute de l'avènement au trône, en
+s'exposant pour lui avec un dévouement non calculé. Rien ne peut payer
+un tel acte de courage, aussi ne le paie-t-on pas.
+
+D'ailleurs, en fait de reconnaissance, les princes ne comprennent que
+celle qu'ils inspirent, encore n'y tiennent-ils guère, car ils prévoient
+toujours l'ingratitude. La reconnaissance les déconcerte dans leurs
+calculs d'esprit plus qu'elle ne les console dans leurs peines de cœur.
+C'est une leçon qu'ils n'aiment pas à recevoir; il leur paraît plus
+commode et plus simple de mépriser le genre humain en masse. Ceci
+s'applique à tous les hommes puissants, mais surtout aux plus puissants.
+
+Le jardin devenait sombre, une musique lointaine répondait à l'orchestre
+du bal, et chassait harmonieusement la tristesse de la nuit; tristesse
+trop naturelle dans ces bois monotones, sous ce climat ennemi de la
+joie. Le désert recommence aux îles où les marais et les pins de la
+Finlande encadrent les parcs les plus élégants.
+
+Un bras détourné de la Néva coule lentement, car ici toute eau paraît
+dormante, devant les fenêtres de la petite maison de prince qu'habite la
+duchesse d'Oldenbourg. Ce soir-là, cette rivière était couverte de
+barques remplies de curieux, et le chemin fourmillait de piétons: foule
+sans nom, composé indéfinissable de bourgeois aussi esclaves que les
+paysans, d'ouvriers serfs, courtisans des courtisans qui se pressaient à
+travers les voitures des princes et des grands pour contempler la livrée
+du maître de leurs maîtres.
+
+Ce spectacle me paraissait piquant et original. En Russie, les noms sont
+les mêmes qu'ailleurs, mais les choses sont tout autres. Je m'échappais
+souvent de l'enceinte destinée au bal pour aller sous les arbres du parc
+rêver à la tristesse d'une fête dans un tel pays. Cependant mes
+méditations étaient courtes, car ce jour-là l'Empereur voulait continuer
+à s'emparer de mon esprit. Avait-il démêlé dans le fond de ma pensée
+quelque prévention peu favorable, et qui pourtant n'était que le
+résultat de ce que j'avais entendu dire de lui avant de lui être
+présenté, ou trouvait-il divertissant de causer quelques instants avec
+un homme différent de ceux qui lui passent tous les jours devant les
+yeux; ou bien Madame de *** avait-elle influé favorablement pour moi sur
+son esprit? je ne saurais m'expliquer nettement à moi-même la vraie
+cause de tant de grâce.
+
+L'Empereur n'est pas seulement habitué à commander aux actions, il sait
+régner sur les cœurs; peut-être a-t-il voulu conquérir le mien;
+peut-être les glaces de ma timidité servaient-elles de stimulant à son
+amour-propre; l'envie de plaire lui est naturelle. Forcer l'admiration,
+c'est encore se faire obéir. Peut-être avait-il le désir d'essayer son
+pouvoir sur un étranger; peut-être enfin était-ce l'instinct d'un homme
+longtemps privé de la vérité, et qui croit rencontrer une fois un
+caractère véridique. Je vous le répète, j'ignore ses vrais motifs; mais
+ce que je sais, c'est que ce soir-là je ne pouvais me trouver sur son
+passage, ni même dans un coin retiré de l'enceinte où il se tenait, sans
+qu'il m'obligeât à venir causer avec lui.
+
+En me voyant rentrer dans le bal il me dit:
+
+«Qu'avez-vous vu ce matin?
+
+--Sire, j'ai vu le cabinet d'histoire naturelle et le fameux Mammouth de
+Sibérie.
+
+--C'est un morceau unique dans le monde.
+
+--Oui, Sire; il y a bien des choses en Russie qu'on ne trouve point
+ailleurs.
+
+--Vous me flattez.
+
+--Sire, je respecte trop Votre Majesté pour oser la flatter, mais je ne
+la crains peut-être plus assez, et je lui dis ingénument ma pensée, même
+quand la vérité ressemble à un compliment.
+
+--Ceci en est un très-délicat, Monsieur; les étrangers nous gâtent.
+
+--Sire, Votre Majesté a voulu que je fusse à mon aise avec elle, elle a
+réussi comme à tout ce qu'elle entreprend: elle m'a corrigé, du moins
+pour un temps, de ma timidité naturelle.»
+
+Forcé d'éviter toute allusion aux grands intérêts politiques du jour, je
+désirais ramener la conversation vers un sujet qui m'intéressait au
+moins autant; j'ajoutai donc: «Je reconnais, chaque fois qu'elle me
+permet de m'approcher d'elle, le pouvoir qui a fait tomber ses ennemis à
+ses pieds le jour de son avènement au trône.
+
+--On a contre nous dans votre pays des préventions dont il est plus
+difficile de triompher que des passions d'une armée révoltée.
+
+--Sire, on vous voit de trop loin; si Votre Majesté était plus connue
+elle serait mieux appréciée, et elle trouverait chez nous comme ici
+beaucoup d'admirateurs. Le commencement de son règne lui a déjà valu de
+justes louanges; elle s'est encore élevée à la même hauteur à l'époque
+du choléra, et même plus haut; car à cette seconde émeute Votre Majesté
+a déployé la même autorité, mais tempérée par le plus noble dévouement à
+l'humanité; la force ne lui manque jamais dans le danger.
+
+--Les moments dont vous me retracez le souvenir ont été les plus beaux
+de ma vie, sans doute; néanmoins ils m'ont paru les plus affreux.
+
+--Je le comprends, Sire; pour dompter la nature en soi et dans les
+autres il faut un effort...
+
+--Un effort terrible, interrompit l'Empereur avec une expression qui me
+saisit, et c'est plus tard qu'on s'en ressent.
+
+--Oui; mais on a été sublime.
+
+--Je n'ai pas été sublime; je n'ai fait que mon métier: en pareille
+circonstance nul ne peut savoir ce qu'il dira. On court au-devant du
+péril sans se demander comment on s'en tirera.
+
+--C'est Dieu qui vous a inspiré, Sire, et si l'on pouvait comparer deux
+choses aussi dissemblables que poésie et gouvernement, je dirais que
+vous avez agi comme les poëtes chantent: en écoutant la voix d'en haut.
+
+--Il n'y avait nulle poésie dans mon fait.»
+
+Je m'aperçus que ma comparaison n'avait pas paru flatteuse parce qu'elle
+n'avait pas été comprise dans le sens du mot poëte en latin; à la cour
+on a coutume de regarder la poésie comme un jeu d'esprit; il aurait
+fallu entamer une discussion afin de prouver qu'elle est la plus pure et
+la plus vive lumière de l'âme; j'aimai mieux garder le silence: mais
+l'Empereur ne voulant pas sans doute, en s'éloignant de moi, me laisser
+le regret d'avoir pu lui déplaire, me retint encore longtemps au grand
+étonnement de la cour; il reprit la conversation avec une bonté
+charmante.
+
+«Quel est décidément votre plan de voyage? me dit-il.
+
+--Sire, après la fête de Péterhoff je compte partir pour Moscou, d'où
+j'irai voir la foire de Nijni, mais à temps pour être de retour à Moscou
+avant l'arrivée de Votre Majesté.
+
+--Tant mieux, je serais bien aise que vous pussiez examiner en détail
+mes travaux du Kremlin: mon habitation y était trop petite; j'en fais
+construire une plus convenable et je vous expliquerai moi-même tous mes
+plans pour l'embellissement de cette partie de Moscou, que nous
+regardons comme le berceau de l'Empire. Mais vous n'avez pas de temps à
+perdre, car vous avez d'immenses espaces à parcourir; les distances,
+voilà le fléau de la Russie.
+
+--Sire, ne voue en plaignez pas; ce sont des cadres à remplir, ailleurs
+la terre manque aux hommes: elle ne vous manquera jamais.
+
+--Le temps me manque.
+
+--L'avenir est à vous.
+
+--On me connaît bien peu quand on me reproche mon ambition: loin de
+chercher à étendre notre territoire, je voudrais pouvoir resserrer
+autour de moi la population de la Russie tout entière. C'est uniquement
+sur la misère et la barbarie que je veux faire des conquêtes: améliorer
+le sort des Russes, ce serait mieux que de m'agrandir. Si vous saviez
+quel bon peuple est le peuple russe!!... comme il a de la douceur, comme
+il est naturellement aimable et poli!... Vous le verrez à Péterhoff;
+mais c'est surtout ici au premier janvier que je voudrais vous le
+montrer.» Puis, revenant à son thème favori: «Mais il n'est pas facile,
+poursuivit-il, de se rendre digne de gouverner une telle nation.
+
+--Votre Majesté a déjà fait beaucoup pour la Russie.
+
+--Je crains quelquefois de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais pu
+faire.»
+
+Ce mot chrétien, parti du fond du cœur, me toucha aux larmes; il me fit
+d'autant plus d'impression que je me disais tout bas: l'Empereur est
+plus fin que moi; s'il avait un intérêt quelconque à dire cela, il
+sentirait qu'il ne faut pas le dire. Il m'a donc montré là tout
+simplement un beau et noble sentiment, le scrupule d'un souverain
+consciencieux. Ce cri d'humanité sortant d'une âme que tout a dû
+contribuer à enorgueillir, m'attendrit subitement. Nous étions en
+public, je cherchai à déguiser mon émotion; mais lui, qui répond à ce
+qu'on pense plus qu'à ce qu'on dit (et c'est surtout à cette sagacité
+puissante que tient le charme de sa conversation, l'efficacité de sa
+volonté), il s'aperçut de l'impression qu'il venait de produire et que
+je cherchais à dissimuler, et, se rapprochant de moi au moment de
+s'éloigner, il me prit la main avec un air de bienveillance, et me la
+serra en me disant «Au revoir.»
+
+L'Empereur est le seul homme de l'Empire avec lequel on puisse causer
+sans craindre les délateurs: il est aussi le seul jusqu'à présent en qui
+j'aie reconnu des sentiments naturels et un langage sincère. Si je
+vivais en ce pays, et que j'eusse un secret à cacher, je commencerais
+par aller le lui confier.
+
+Tout prestige, toute étiquette et toute flatterie à part, il me paraît
+un des premiers hommes de la Russie. À la vérité, aucun des autres ne
+m'a jugé digne de me parler avec autant de franchise que l'Empereur en a
+mis dans ses conversations avec moi.
+
+S'il a, comme je le pense, plus de fierté que d'amour-propre, plus de
+dignité que d'arrogance, il devrait être satisfait de l'impression
+générale des divers portraits que je vous ai successivement tracés de
+lui, et surtout de l'impression que m'a causée son langage. À la vérité,
+je me défends de toute ma force contre l'attrait qu'il exerce. Certes,
+je ne suis rien moins que révolutionnaire, mais je suis révolutionné;
+voilà ce que c'est que d'être né en France et que d'y vivre. Je trouve
+encore une meilleure raison pour vous expliquer la résistance que je
+crois devoir opposer à l'influence de l'Empereur sur moi. Aristocrate
+par caractère autant que par conviction, je sens que l'aristocratie
+seule peut résister aux séductions comme aux abus du pouvoir absolu.
+Sans aristocratie il n'y a que tyrannie dans les monarchies, comme dans
+les démocraties, le spectacle du despotisme me révolte malgré moi, et
+blesse toutes les idées de liberté qui ont leur source dans mes
+sentiments intimes et dans mes croyances politiques. Nul aristocrate ne
+peut se soumettre sans répugnance à voir passer le niveau despotique sur
+les peuples; c'est pourtant ce qui arrive dans les démocraties pures
+comme dans les monarchies absolues.
+
+Au surplus, il me semble que si j'étais souverain j'aimerais la société
+des esprits qui reconnaîtraient en moi l'homme à travers le prince,
+surtout si, dépouillé de mes titres et réduit à moi-même, j'avais encore
+le droit d'être jugé un homme sincère, ferme et probe. Interrogez-vous
+sérieusement, et dites-moi si, de tout ce que je vous ai raconté de
+l'Empereur Nicolas depuis mon arrivée en Russie, il résulte que ce
+prince soit au-dessous de l'idée que vous vous étiez formée de son
+caractère avant d'avoir lu mes lettres.
+
+Nos fréquents entretiens en public m'ont valu ici de nombreuses
+connaissances et reconnaissances. Plusieurs personnes que j'avais
+rencontrées ailleurs, se jettent à ma tête; mais seulement depuis
+qu'elles m'ont vu l'objet de la bienveillance particulière du maître;
+notez que ces personnes sont des premières de la cour; mais c'est
+l'habitude des gens du monde, et surtout des hommes en place, d'être
+économes de tout, excepté de calculs ambitieux. Pour conserver, en
+vivant à la cour, des sentiments au-dessus du vulgaire, il faudrait être
+doué d'une âme très-noble; or, les âmes nobles sont rares.
+
+On ne peut trop le répéter, il n'y a pas de grand seigneur en Russie,
+parce qu'il n'y a pas de caractères indépendants, excepté les âmes
+d'élite, qui sont en trop petit nombre pour que le monde obéisse à leurs
+instincts: c'est la fierté qu'inspire la haute naissance, qui rend
+l'homme indépendant plus que la richesse, plus que le rang qu'on
+acquiert par industrie: or, sans indépendance, point de grand seigneur.
+
+Ce pays, si différent du nôtre à bien des égards, se rapproche cependant
+de la France sous un rapport: il manque de hiérarchie sociale. Grâce à
+cette lacune dans le corps politique, l'égalité universelle existe en
+Russie comme elle existe en France; aussi dans l'un et l'autre pays la
+masse des hommes a-t-elle l'esprit inquiet: chez nous elle s'agite avec
+éclat, en Russie les passions politiques sont concentrées. En France
+chacun peut arriver à tout en partant de la tribune; en Russie, en
+partant de la cour: le dernier des hommes, s'il sait plaire au maître,
+peut devenir demain le premier après l'Empereur. La faveur de ce dieu
+est un appât qui fait faire des prodiges aux ambitieux comme le désir de
+la popularité produit chez nous des métamorphoses miraculeuses. On
+devient flatteur profond à Pétersbourg de même qu'orateur sublime à
+Paris. Quel talent d'observation n'a-t-il pas fallu aux courtisans
+russes pour découvrir qu'un moyen de plaire à l'Empereur est de se
+promener l'hiver sans redingote dans les rues de Pétersbourg! Cette
+flatterie au climat a coûté la vie à plus d'un ambitieux. Ambitieux est
+même trop dire, car ici on flatte avec désintéressement. Deux
+fanatismes, deux passions plus analogues qu'elles ne le paraissent,
+l'orgueil populaire et l'abnégation servile du courtisan font des
+prodiges: l'une élève la parole au comble de l'éloquence, l'autre donne
+la force du silence; mais toutes deux marchent au même but. Voilà donc
+sous le despotisme sans bornes les esprits aussi émus, aussi tourmentés
+que sous la république, avec cette différence que l'agitation muette des
+sujets de l'autocratie trouble plus profondément les âmes à cause du
+secret que l'ambition est forcée de s'imposer pour réussir sous un
+gouvernement absolu. Chez nous, les sacrifices, pour être profitables,
+doivent être publics; ici, au contraire, ils doivent rester ignorés. Le
+souverain tout-puissant ne déteste rien tant qu'un sujet _publiquement_
+dévoué: tout zèle qui va au delà d'une obéissance aveugle et servile lui
+devient importun et suspect; les exceptions ouvrent la porte aux
+prétentions: les prétentions se transforment en droits; et sous un
+despote, un sujet qui se croit des droits est un rebelle.
+
+Le maréchal Paskiewitch pourrait attester la vérité de ces remarques: on
+n'ose l'écraser, mais on l'annule tant qu'on peut.
+
+Avant ce voyage mes idées sur le despotisme m'avaient été suggérées par
+l'étude que j'avais faite des sociétés autrichienne et prussienne. Je ne
+songeais pas que ces États ne sont despotiques que de nom, et que les
+mœurs y servent de correctif aux institutions: je me disais: Là, des
+peuples gouvernés despotiquement me paraissent les plus heureux hommes
+de la terre; le despotisme mitigé par la douceur des habitudes n'est
+donc pas une chose aussi détestable que nos philosophes nous le disent;
+je ne savais pas encore ce que c'est que la rencontre d'un gouvernement
+absolu et d'une nation d'esclaves.
+
+C'est en Russie qu'il faut venir pour voir le résultat de cette terrible
+combinaison de l'esprit et de la science de l'Europe avec le génie de
+l'Asie: je la trouve d'autant plus redoutable qu'elle peut durer, parce
+que l'ambition et la peur, passions qui ailleurs perdent les hommes en
+les faisant trop parler, engendrent ici le silence. Ce silence violent
+produit un calme forcé, un ordre apparent plus fort et plus affreux que
+l'anarchie, parce que le malaise qu'il cause paraît éternel.
+
+Je n'admets que bien peu d'idées fondamentales en politique, attendu
+qu'en fait de gouvernement je crois à l'efficacité des circonstances
+plus qu'à celle des principes; mais mon indifférence ne va pas jusqu'à
+tolérer des institutions qui me paraissent nécessairement exclure la
+dignité des caractères.
+
+Peut-être qu'une justice indépendante et qu'une aristocratie forte
+mettraient du calme dans les esprits russes, de l'élévation dans les
+âmes, du bonheur dans le pays; mais je ne crois pas que l'Empereur songe
+à ce moyen d'améliorer la condition de ses peuples: quelque supérieur
+qu'un homme puisse être, il ne renonce pas volontairement à faire par
+lui-même le bien d'autrui.
+
+De quel droit d'ailleurs reprocherions-nous à l'Empereur de Russie son
+amour de l'autorité? La révolution n'est-elle pas aussi tyrannique à
+Paris que le despotisme l'est à Saint-Pétersbourg?
+
+Toutefois nous nous devons à nous-mêmes de faire ici une restriction
+pour constater la différence qu'il y a entre l'état social des deux
+pays. En France, la tyrannie révolutionnaire est un mal de transition;
+en Russie, la tyrannie du despotisme est une révolution permanente.
+
+Vous êtes bien heureux que je me sois distrait du sujet de cette lettre,
+je l'avais commencée pour vous décrire le théâtre illuminé, la
+représentation en gala et pour vous analyser la _traduction_, pantomime
+(expression russe) d'un ballet français. Si je m'en étais souvenu vous
+auriez ressenti le contrecoup de mon ennui, car cette solennité
+dramatique m'a fatigué sans m'éblouir en dépit des habits dorés des
+spectateurs; mais aussi la danse de l'Opéra de Pétersbourg sans
+mademoiselle Taglioni est raide et froide comme toutes les danses des
+théâtres européens quand elles ne sont pas exécutées par les premiers
+talents du monde, et la présence de la cour ne réchauffe personne, ni
+acteurs ni spectateurs. Vous savez que devant le souverain il n'est pas
+permis d'applaudir.
+
+Les arts, disciplinés comme ils le sont à Pétersbourg, produisent des
+intermèdes de commande, bons pour amuser des soldats pendant les
+entr'actes des exercices militaires. C'est plus ou moins magnifique:
+c'est royal, Impérial...; ce n'est pas amusant. Ici les artistes
+s'enrichissent; ils ne s'inspirent pas: la richesse et l'élégance sont
+utiles aux talents; mais ce qui leur est indispensable, c'est le bon
+goût et la liberté d'esprit du public qui le juge.
+
+Les Russes ne sont pas encore arrivés au point de civilisation où l'on
+peut réellement jouir des arts. Jusqu'à présent leur enthousiasme en ce
+genre est pure vanité; c'est une prétention, ainsi que leurs passions
+pour l'architecture grecque et pour le fronton et la colonne classique.
+Que ce peuple rentre en lui-même, qu'il écoute son génie primitif, et,
+s'il a reçu du ciel le sentiment des arts; il renoncera aux copies pour
+produire ce que Dieu et la nature attendent de lui; jusque-là toutes ses
+magnificences à la suite ne vaudront jamais, pour le petit nombre de
+Russes vrais amateurs du beau qui végètent à Pétersbourg, un séjour à
+Paris ou un voyage en Italie.
+
+La salle de l'Opéra est bâtie sur le dessin des salles de Milan et de
+Naples; mais celles-ci sont plus nobles et d'un effet plus harmonieux
+que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent dans ce genre en Russie.
+
+
+
+
+LETTRE QUATORZIÈME.
+
+Population de Pétersbourg.--Ce qu'il faut croire des récits des
+Russes.--L'attelage à quatre chevaux.--Solitude des rues.--Profusion de
+colonnes.--Caractère de l'architecture sous le despotisme.--Architectes
+français.--Place du Carrousel à Paris.--Place du Grand-Duc à
+Florence.--Perspective Newski.--Pavé de bois.--Vrai caractère d'une
+ville slave.--La débâcle.--Crise naturelle périodique.--Intérieur des
+habitations.--Le lit russe.--Coucher des gens de service.--Visite au
+prince ***.--Cabinet de verdure dans les salons.--Beauté du peuple
+slave.--Le regard des hommes de cette race.--Leur aspect
+original.--Cochers russes.--Leur adresse.--Leur silence.--Les
+voitures.--Les harnais.--Petit postillon.--Condition des cochers et des
+chevaux de remise.--Hommes qui meurent de froid.--Propos d'une dame
+russe à ce sujet.--Valeur qu'a la vie dans ce pays.--Le feldjæger.--Ce
+qu'il représente.--Effets du despotisme sur l'imagination.--Ce qu'a de
+poétique un tel gouvernement.--Contraste entre les hommes et les
+choses.--Caractère slave.--Architecture pittoresque des églises.--Les
+voitures et les équipages russes.--Flèches de la citadelle et de
+l'Amirauté.--Clochers innombrables.--Description de l'ensemble de
+Pétersbourg.--Il est beau malgré le mauvais style de
+l'architecture.--Aspect particulier de la Néva.--Contradiction dans les
+choses.--Beautés du crépuscule.--La nature belle même près du
+pôle.--Idée religieuse.--Races teutoniques antipathiques aux Russes.--Le
+gouvernement des Slaves en Pologne.--Quelques traits de ressemblance
+entre les Russes et les Espagnols.--Influence des races dans
+l'histoire.--Chaleur de l'été de cette année.--Approvisionnements de
+bois pour l'hiver.--Charrettes qui le transportent.--La peur est
+silencieuse.--Adresse du peuple russe.--Son temps d'épreuves.--Rareté du
+combustible à Pétersbourg.--Dilapidation des forêts.--Charrettes
+russes.--Mauvais ustensiles.--Les Romains du Nord.--Rapports des peuples
+avec leurs gouvernements.--Barques de foin sur la Néva.--Le badigeonneur
+russe.--Laideur et malpropreté des femmes dans les basses
+classes.--Beauté des hommes.--Rareté des femmes à Pétersbourg.--Souvenir
+des mœurs asiatiques.--Tristesse inévitable d'une ville militaire.
+
+
+ Pétersbourg, ce 22 juillet 1839.
+
+La population de Pétersbourg est de quatre cent cinquante mille âmes
+sans la garnison, à ce que disent les Russes bons patriotes; mais des
+gens bien informés et qui, conséquemment, passent ici pour
+malintentionnés, m'assurent qu'elle n'atteint pas à quatre cent mille, y
+compris la garnison. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette ville de
+palais, avec ses immenses espaces vides qu'on appelle des places,
+ressemble à des parties de champs clos de planches. Les petites maisons
+de bois dominent dans les quartiers éloignés du centre.
+
+Les Russes, sortis d'une agglomération de peuplades longtemps nomades et
+toujours guerrières, n'ont pas encore complètement oublié la vie du
+bivouac. Tous les peuples fraîchement arrivés de l'Asie campent en
+Europe comme les Turcs. Pétersbourg est l'état-major d'une armée et non
+la capitale d'une nation. Toute magnifique qu'est cette ville militaire,
+elle paraît nue à l'œil d'un homme de l'Occident.
+
+Les distances sont le fléau de la Russie, m'a dit l'Empereur; c'est une
+remarque dont on peut vérifier la justesse dans les rues même de
+Pétersbourg: aussi n'est-ce pas par luxe qu'on s'y promène en voiture à
+quatre chevaux conduits par un cocher et un postillon. Là une visite est
+une excursion. Les chevaux russes, pleins de feu et de nerf, n'ont pas
+autant de force musculaire que les nôtres; la rudesse des pavés les
+fatigue: deux chevaux auraient de la peine à traîner longtemps dans les
+rues de Pétersbourg une voiture ordinaire; l'attelage de quatre est donc
+un objet de première nécessité pour quiconque veut aller un peu dans le
+monde.
+
+Parmi les gens du pays, tous n'ont pas le droit d'avoir quatre chevaux à
+leur voiture; on n'accorde cette permission qu'à des personnes d'un
+certain rang.
+
+Pour peu que vous vous éloigniez du centre de la ville, vous vous perdez
+dans des terrains vagues, bordés de baraques qui semblent destinées à
+loger des ouvriers rassemblés là provisoirement pour quelque grand
+travail. Ce sont des magasins de fourrages, des hangars remplis
+d'habillements et de toutes sortes d'approvisionnements pour les
+soldats: on se croit au moment d'une revue ou à la veille d'une foire
+qui n'arrive jamais. L'herbe croît dans ces soi-disant rues, toujours
+désertes, parce qu'elles sont trop spacieuses pour la population qui les
+parcourt.
+
+Tant de péristyles ont été ajoutés aux maisons, tant de portiques ornent
+les casernes qui représentent des palais, un tel luxe de décorations
+d'emprunt a présidé à la construction de cette capitale provisoire, que
+je compte moins d'hommes que de colonnes sur les places de Pétersbourg,
+toujours silencieuses et tristes, à cause de leur grandeur et surtout de
+leur imperturbable régularité. L'équerre et le cordeau s'accordent si
+bien avec la manière de voir des souverains absolus, que les angles
+droits sont l'écueil de l'architecture despotique. L'architecture
+vivante, passez-moi l'expression, ne se commande pas; elle naît pour
+ainsi dire d'elle-même, et sort comme involontairement du génie et des
+besoins d'un peuple. Faire une grande nation, c'est créer
+immanquablement une architecture: je ne serais pas étonné si l'on venait
+à prouver qu'il y a eu autant d'architectures originales que de langues
+mères.
+
+Au reste, la manie de la symétrie n'est pas particulière aux Russes.
+C'est chez nous un héritage de l'Empire. Sans ce mauvais goût des
+architectes parisiens, il y a longtemps que nous aurions un plan
+raisonnable pour orner et terminer notre monstrueuse place du Carrousel;
+mais la nécessité des parallèles arrête tout.
+
+Lorsque des artistes de génie réunirent successivement leurs efforts
+pour faire de la place du Grand-Duc à Florence une des plus belles
+choses du monde, ils n'étaient pas tyrannisés par la passion des lignes
+droites et des monuments symétriques, ils concevaient le beau dans sa
+liberté, hors des carrés longs et des carrés parfaits. À défaut du
+sentiment de l'art et des libres créations de la fantaisie s'exerçant
+sur les données populaires qu'elles représentent, une justesse de coup
+d'œil mathématique a présidé à la création de Pétersbourg. Aussi ne
+peut-on oublier un instant, en parcourant cette patrie des monuments
+sans génie, que c'est une ville née d'un homme et non d'un peuple. Les
+conceptions y paraissent étroites, quoique les dimensions y soient
+énormes. C'est que tout peut se commander, hors la grâce, sœur de
+l'imagination.
+
+La principale rue de Pétersbourg est la Perspective Newski, l'une des
+trois avenues qui aboutissent au palais de l'Amirauté. Ces trois lignes,
+formant patte d'oie, divisent régulièrement en cinq parties la ville
+méridionale, qui prend la forme d'un éventail comme Versailles. Cette
+ville, en partie plus moderne que le port, créé près des îles par Pierre
+Ier, s'est étendue sur la rive gauche de la Néva, malgré la volonté de
+fer du fondateur; cette fois la peur de l'inondation l'a emporté sur la
+peur de la désobéissance, et la tyrannie de la nature a vaincu le
+despotisme de l'homme.
+
+Cette Perspective Newski mérite de vous être décrite avec quelque
+détail. C'est une belle rue longue d'une lieue, large comme nos
+boulevards, et dans plusieurs parties de laquelle on a planté des arbres
+aussi malheureux que ceux de Paris: elle sert de promenade et de
+rendez-vous à tous les désœuvrés de la ville. À la vérité, il y en a
+peu, car ici on ne remue guère pour remuer, chaque pas que chacun fait
+ayant son but indépendant du plaisir. Porter un ordre, faire sa cour,
+obéir à un maître quel qu'il soit, voilà ce qui met en mouvement la plus
+grande partie de la population de Pétersbourg et de l'Empire.
+
+D'abominables cailloux en tête de chat servent de pavés à ce boulevard,
+appelé la Perspective. Mais ici du moins ainsi que dans quelques autres
+des principales rues, on a incrusté au milieu des pierres des blocs de
+bois qui font glissoirs pour les roues des voitures; ces belles voies au
+rez du pavé sont formées par une marqueterie en dés et quelquefois en
+octogones de sapins profondément encaissés. Elles consistent chacune en
+deux bandes larges de deux à trois pieds et séparées par une raie de
+cailloux ordinaires sur laquelle marche le limonier: deux de ces voies,
+c'est-à-dire quatre bandes de bois longent la Perspective Newski, l'une
+à droite, l'autre à gauche de la rue, sans toucher aux maisons, dont
+elles sont encore séparées par des dalles; ces dernières terrasses sont
+de pierre et servent de trottoirs aux piétons. Ces beaux promenoirs
+diffèrent beaucoup des misérables trottoirs en planches qui déshonorent
+encore aujourd'hui quelques-unes des rues écartées. Il y a donc quatre
+lignes de dalles dans cette belle et vaste perspective qui s'étend, tout
+en se dépeuplant insensiblement; en s'enlaidissant et en s'attristant
+graduellement, jusqu'aux limites indéterminées de la ville habitable,
+c'est-à-dire jusque vers les confins de la barbarie asiatique dont
+Pétersbourg est toujours assiégé; car on retrouve le désert à
+l'extrémité de ses rues les plus somptueuses. Un peu au delà du pont
+d'Aniskoff vous rencontrez une rue qu'on appelle la rue Jelognaia,
+laquelle conduit à un désert nommé la place d'Alexandre. Je doute que
+l'Empereur Nicolas ait jamais vu cette rue. La superbe ville, créée par
+Pierre-le-Grand, embellie par Catherine II, tirée au cordeau par tous
+les autres souverains, à travers une lande spongieuse et presque
+toujours submergée; se perd enfin dans un horrible mélange d'échoppes et
+d'ateliers, amas confus d'édifices sans nom, vastes places sans dessin
+et que le désordre naturel et la saleté innée du peuple de ce pays
+laissent depuis cent ans s'encombrer de débris de toutes choses,
+d'immondices de tous genres. Ces ordures s'entassent d'année en année
+dans les villes russes pour protester contre la prétention des princes
+allemands, qui se flattent de policer foncièrement les nations slaves.
+Le caractère primitif de ces peuples, quelque défiguré qu'il soit par le
+joug qu'on lui impose, se fait jour au moins dans quelque coin de leurs
+villes de despotes et de leurs maisons d'esclaves; et si même ils ont de
+ces choses qu'on appelle des villes et des maisons, ce n'est pas parce
+qu'ils les aiment ou qu'ils en sentent le besoin, c'est parce qu'on leur
+a dit qu'il faut les avoir ou plutôt les subir pour marcher de front
+avec les vieilles races de l'Occident civilisé; c'est surtout parce que,
+s'ils s'avisaient de discuter contre les hommes qui les conduisent et
+les instruisent militairement, ces hommes étant tout à la fois leurs
+caporaux et leurs pédagogues, on les renverrait à coups de fouet dans
+leur patrie d'Asie. Ces pauvres oiseaux exotiques mis en cage par la
+civilisation européenne sont les victimes de la manie ou, pour mieux
+dire, de l'ambition profondément calculée des Czars, conquérants du
+monde à venir, et qui savent bien qu'avant de nous subjuguer il faut
+nous imiter.
+
+Une horde de Kalmoucks qui campent sous des baraques autour d'un amas de
+temples antiques, une ville grecque improvisée pour des Tatares comme
+une décoration de théâtre, décoration magnifique, mais sans goût,
+préparée pour servir de cadre à un drame réel et terrible, voilà ce
+qu'on aperçoit du premier coup d'œil à Saint-Pétersbourg.
+
+Je vous ai parlé du malheur des arbres condamnés à servir d'ornement à
+la Perspective Newski: ces pauvres bouleaux malingres vivent tout juste
+assez pour ne pas mourir; ils seront bientôt aussi à plaindre que les
+ormes des boulevards et des champs Élysées de Paris, que nous voyons
+lentement dépérir, piqués au cœur par les boutiquiers qu'ils offusquent,
+desséchés par le gaz et à demi enterrés dans le bitume: triste spectacle
+offert pendant la belle saison aux habitués de Tortoni et du cirque
+olympique. Les arbres de Pétersbourg n'ont pas un meilleur sort: l'été
+la poussière les ronge, l'hiver la neige les ensevelit, puis le dégel
+les écorche, les coupe, les déracine.
+
+La nature et l'histoire ne sont pour rien dans la civilisation russe;
+rien n'est sorti du sol ni du peuple: il n'y a pas eu de progrès, un
+beau jour tout fut importé de l'étranger. Dans ce triomphe de
+l'imitation il y a plus de métier que d'art; c'est la différence d'une
+gravure à un dessin.
+
+Rien, dit-on, ne peut donner l'idée du bouleversement des rues de
+Pétersbourg à la fonte des neiges. Durant les quinze jours qui suivent
+la débâcle la Néva charrie des blocs de glace; tous les ponts sont
+enlevés, les communications sont pendant quelques jours interrompues
+entre les deux principales parties de la ville; plusieurs quartiers
+restent isolés. On m'a conté la mort d'une personne considérable causée
+par l'impossibilité de faire venir son médecin durant ces jours
+désastreux. Alors les rues ressemblent à des lits de torrents furieux où
+l'inondation élève en passant ses barricades annuelles. Peu de crises
+politiques causeraient autant de dommages que cette révolte annuelle de
+la nature contre une civilisation incomplète et impossible.
+
+Depuis qu'on m'a décrit le dégel de Pétersbourg, je ne me plains plus du
+pavé, tout détestable qu'il est, car il est à refaire tous les ans.
+C'est un triomphe de volonté que de circuler onze mois en voiture dans
+une ville ainsi labourée par les zéphyrs du pôle.
+
+Passé midi, la Perspective Newski, la grande place du palais, les quais,
+les ponts sont traversés par une assez grande quantité de voitures de
+diverses sortes et de formes singulières; ce mouvement égaie un peu la
+tristesse habituelle de cette ville, la plus monotone des capitales de
+l'Europe.
+
+L'intérieur des habitations est également triste, parce que, malgré la
+magnificence de l'ameublement entassé à l'anglaise dans certaines pièces
+destinées à recevoir du monde, on entrevoit dans l'ombre une saleté
+domestique, un désordre naturel et profond qui rappelle l'Asie.
+
+Le meuble dont on use le moins dans une maison russe, c'est le lit. Des
+femmes de service couchent dans des soupentes, pareilles à celles des
+anciennes loges de portiers en France, tandis que les hommes se roulent
+sur l'escalier, dans les vestibules, et même, dit-on, dans le salon sur
+des coussins qu'ils jettent à terre pour la nuit.
+
+Ce matin j'ai fait une visite au prince ***. C'est un grand seigneur,
+ruiné, infirme, malade, hydropique; il souffre au point de ne pouvoir se
+lever, et néanmoins il n'a pas de quoi se coucher, je veux dire qu'il
+n'a pas ce qu'on appelle un lit dans les pays où la civilisation date de
+loin. Il loge dans la maison de sa sœur, qui est absente. Seul, au fond
+de ce palais nu, il passe la nuit sur une banquette de bois, recouverte
+d'un tapis et de quelques oreillers. Ceci ne peut être attribué au goût
+particulier d'un homme: dans toutes les maisons russes où je suis entré,
+j'ai vu que le paravent est nécessaire au lit des Slaves, comme le musc
+l'est à leur personne: profonde malpropreté qui n'exclut pas toujours
+l'élégance apparente. Quelquefois on a un lit de parade, objet de luxe
+dont on fait montre par respect pour la mode européenne, mais dont on ne
+fait pas d'usage.
+
+Il y a un ornement particulier aux habitations de quelques Russes
+élégants: c'est un petit jardin factice dans un coin du salon. Trois
+longues caisses à fleurs enserrent une fenêtre, et forment une salle de
+verdure (_altana_), espèce de kiosque qui rappelle ceux des jardins. Les
+caisses sont surmontées d'une palissade ou balustrade en bois des îles
+ou en bois doré, faisant barrière à hauteur d'homme. Ce petit boudoir
+découvert s'entoure de lierre et d'autres plantes grimpantes qui
+serpentent le long du treillage, et produisent un effet agréable au
+milieu d'un vaste appartement rempli de dorure et obstrué de meubles;
+ainsi dans un salon brillant la vue est récréée par un peu de verdure et
+de fraîcheur, choses de luxe pour ce pays. Là se tient la maîtresse de
+la maison, assise devant une table; près d'elle on voit quelques
+chaises, deux ou trois personnes au plus peuvent entrer à la fois dans
+cette retraite peu profonde, mais pourtant assez secrète pour plaire à
+l'imagination.
+
+L'effet de cette espèce de bosquet de chambre m'a paru agréable, et
+l'idée en est raisonnable, dans un pays où le mystère doit présider à
+toute conversation intime. Je crois cet usage importé de l'Asie.
+
+Je ne serais pas surpris si on introduisait un jour dans quelque maison
+de Paris le jardin artificiel des salons russes. Il ne déparerait pas la
+demeure des femmes d'État les plus à la mode en France aujourd'hui. Je
+me réjouirais de cette innovation, ne fût-ce que pour faire pièce aux
+anglomanes, à qui je ne pardonnerai jamais le mal qu'ils ont fait au bon
+goût et au véritable esprit français.
+
+Les Slaves, lorsqu'ils sont beaux, ont une taille svelte, élégante, et
+qui cependant donne l'idée de la force; ils ont tous les yeux coupés en
+amandes; et le regard fourbe et furtif des peuples de l'Asie. Leurs
+yeux, qu'ils soient noirs ou bleus, sont toujours transparents, ils ont
+de la vivacité, du mouvement et beaucoup de charme parce qu'ils rient.
+
+Ce peuple, sérieux par nécessité plus que par nature, n'ose guère rire
+que du regard; mais à force de paroles réprimées, ce regard, animé par
+le silence, supplée à l'éloquence, tant il donne de passion à la
+physionomie. Il est presque toujours spirituel, quelquefois doux, lent,
+plus souvent triste jusqu'à la férocité; il tient de celui de la bête
+fauve prise au piège.
+
+Ces hommes nés pour guider un char, ont de la race, ainsi que les
+chevaux qu'ils conduisent: leur aspect étrange et la légèreté de leurs
+bêtes rendent les rues de Pétersbourg amusantes à parcourir. Ainsi,
+grâce à ses habitants et malgré ses architectes, cette ville ne
+ressemble à aucune des villes européennes.
+
+Les cochers russes sont assis droits sur leurs siéges; ils mènent leurs
+chevaux toujours grand train, mais avec beaucoup de sûreté, quoiqu'un
+peu rudement: la justesse, la promptitude de leur coup d'œil est
+admirable; et, soit qu'ils conduisent à deux ou à quatre chevaux, ils
+ont toujours deux rênes pour chaque cheval, et les tiennent à pleines
+mains, avec force, les bras tendus en avant, très-loin du corps; nul
+embarras ne les arrête. Bêtes et hommes à demi sauvages parcourent
+précipitamment la ville avec un air de liberté inquiétant; mais la
+nature les a rendus prestes, adroits; aussi, malgré l'extrême audace de
+ces cochers, les accidents sont-ils rares dans les rues de Pétersbourg.
+Souvent ces hommes n'ont pas de fouet; quand ils en ont un, il est si
+court qu'ils ne peuvent s'en servir. Ne faisant pas non plus usage de la
+voix, ils ne mènent que des rênes et du frein. Vous pouvez parcourir
+Pétersbourg pendant des heures sans entendre un seul cri. Si les piétons
+ne se rangent pas assez vite, le faleiter (postillon de volée qui monte
+_le cheval de droite_ des attelages à quatre chevaux) pousse un petit
+glapissement, assez semblable aux gémissements aigus d'une marmotte
+relancée dans son gîte; à ce bruit menaçant, qui veut dire: Rangez-vous!
+tout s'écarte, et la voiture a passé, comme par magie, sans ralentir son
+train.
+
+Les équipages sont en général dépourvus de goût et mal tenus; les
+voitures, mal lavées, mal peintes, encore plus mal vernies, n'ont pas de
+véritable élégance: si l'on en fait venir une d'Angleterre, elle ne
+résiste que peu de temps aux pavés de Pétersbourg et au train des
+chevaux russes. Les harnais solides, légers et gracieux sont faits
+d'excellent cuir; en somme, malgré la négligence des gens d'écurie, et
+le peu d'invention des ouvriers, l'ensemble des équipages a un caractère
+original et pittoresque qui remplace jusqu'à un certain point le soin
+minutieux dont on se pique ailleurs; et comme les grands seigneurs vont
+toujours à quatre chevaux, les cérémonies de la cour ont bon air, même
+vues de la rue.
+
+On n'attelle quatre chevaux de front que pour les voyages et les longues
+courses hors de la ville; dans Pétersbourg les chevaux vont toujours
+deux à deux; les traits de volée sont démesurément longs; l'enfant qui
+les mène est costumé à la persane de même que le cocher: cet habit,
+nommé _armiak_, ne convient pourtant qu'à l'homme assis sur son siége;
+il n'est pas commode pour enfourcher un cheval, mais malgré ce
+désavantage le postillon russe est leste et hardi.
+
+Je ne saurais vous peindre le sérieux, la fierté silencieuse, l'adresse,
+l'imperturbable témérité de ces petits polissons slaves; leur insolence
+et leur habileté font ma joie chaque fois que je me promène dans la
+ville; voilà pourquoi je vous parle d'eux souvent et en détail; enfin,
+et c'est chose plus rare ici qu'ailleurs, ils ont l'air heureux.
+
+Il est dans la nature de l'homme d'éprouver du contentement à bien faire
+ce qu'il fait; les cochers et les postillons russes étant des plus
+habiles du monde peuvent se trouver satisfaits de leur condition,
+quelque dure qu'elle soit d'ailleurs.
+
+Il faut dire aussi que ceux qui sont au service des seigneurs se piquent
+d'élégance et paraissent bien soignés, mais les chevaux de remise et
+leurs tristes conducteurs me font pitié, tant leur vie est dure: ils
+demeurent dans la rue depuis le matin jusqu'au soir, à la porte de la
+personne qui les loue ou sur les places que la police leur assigne. Les
+bêtes toujours attelées, et les hommes toujours sur le siége, mangent à
+leur poste, sans l'abandonner un instant. Pauvres chevaux!... je plains
+moins les hommes; le Russe a le goût de la servitude. On donne aux
+chevaux des auges portatives, posées sur des tréteaux: ainsi vous
+trouvez votre voiture prête chaque fois que vous voulez sortir sans
+qu'il soit nécessaire de la commander.
+
+Cependant les cochers ne vivent de cette manière que pendant l'été, pour
+l'hiver ils ont des hangars bâtis au milieu des places les plus
+fréquentées. On allume de grands feux autour de ces abris à portée des
+spectacles, des palais et de tous les lieux où se donnent des fêtes, et
+c'est là que se réchauffent les domestiques; néanmoins il ne se passe
+guère de nuit de bal au mois de janvier sans qu'un homme ou deux meurent
+de froid dans la rue; les précautions mêmes prouvent le danger plutôt
+qu'elles ne l'écartent, et les dénégations obstinées des Russes me
+confirment la vérité du fait que je vous rapporte.
+
+Une femme, plus sincère que les autres, m'a répondu aux questions
+réitérées que je lui adressais à ce sujet: «C'est possible, mais je n'en
+ai jamais entendu parler.» Dénégation qui vaut un aveu précieux. Il faut
+venir ici pour savoir jusqu'où l'homme riche peut porter le dédain pour
+la vie de l'homme pauvre, et pour apprendre en général le peu de valeur
+qu'a la vie aux yeux de l'homme condamné à vivre sous l'absolutisme.
+
+En Russie l'existence est pénible pour tout le monde; l'Empereur n'y est
+guère moins rompu à la fatigue que le dernier des serfs. On m'a montré
+son lit: la dureté de cette couche étonnerait nos laboureurs. Ici tous
+les hommes sont forcés de se répéter une vérité sévère: c'est que le but
+de la vie n'est pas sur la terre, et que le moyen de l'atteindre n'est
+pas le plaisir.
+
+L'inexorable image du devoir et de la soumission vous apparaît à chaque
+instant et ne vous permet pas d'oublier la rude condition de l'existence
+humaine: le travail et la douleur! Il n'est permis de subsister en
+Russie qu'en sacrifiant tout à l'amour de la patrie terrestre, sanctifié
+par la foi en la patrie céleste.
+
+Si par moment, au milieu d'une promenade publique, la rencontre de
+quelques oisifs me fait illusion en me persuadant qu'il pourrait y avoir
+en Russie comme ailleurs, des hommes qui s'amuseraient pour s'amuser,
+des hommes pour qui le plaisir serait une affaire, je suis détrompé à
+l'instant par la vue du feldjæger qui passe silencieusement au grand
+galop dans sa téléga. Le feldjæger est l'homme du pouvoir; il est la
+parole du maître; télégraphe vivant, il va porter un ordre à un autre
+homme aussi ignorant que lui de la pensée qui les fait mouvoir: cet
+autre automate l'attend à cent, à mille, à quinze cents lieues dans les
+terres. La téléga sur laquelle chemine l'homme de fer, est de toutes les
+voitures de voyage la plus incommode. Figurez-vous une petite charrette
+à deux bancs de cuir sans ressorts et sans dossier; aucun autre équipage
+ne peut servir dans les chemins de traverse auxquels aboutissent toutes
+les grandes routes commencées jusqu'à ce jour à travers ce vague et
+sauvage empire. Le premier banc est réservé au postillon ou au cocher
+qui change à chaque relais, le second au courrier qui voyage jusqu'à la
+mort, laquelle vient de bonne heure pour les hommes voués à ce dur
+métier.
+
+Ceux que je vois rapidement traverser dans toutes les directions les
+belles rues de la ville me représentent aussitôt les solitudes où ils
+vont s'enfoncer: je les suis en imagination, et au bout de leur course
+m'apparaît la Sibérie, le Kamtchatka, le désert salé, la muraille de la
+Chine, la Laponie, la mer Glaciale, la Nouvelle-Zemble, la Perse, le
+Caucase; ces noms historiques, presque fabuleux, produisent sur ma
+pensée l'effet d'un lointain vaporeux dans un grand paysage; mais vous
+pouvez vous imaginer combien ce genre de rêverie attriste l'âme!...
+Néanmoins l'apparition de ces courriers sourds, aveugles et muets, est
+un aliment poétique incessamment fourni à l'esprit de l'étranger. Cet
+homme, né pour vivre et mourir sur sa charrette, répand à lui seul un
+intérêt mélancolique sur les moindres scènes de la vie; rien de
+prosaïque ne peut subsister dans l'esprit en présence de tant de
+souffrances et de tant de grandeur. Il faut convenir que si le
+despotisme rend malheureux les peuples qu'il opprime, il a été inventé
+pour le plaisir des voyageurs qu'il jette dans un étonnement toujours
+nouveau. Sous la liberté, tout se publie et s'oublie, car tout est vu
+d'un coup d'œil; sous le gouvernement absolu, tout se cache, mais tout
+se devine, de là un vif intérêt: on retient, on remarque les moindres
+circonstances, une secrète curiosité anime la conversation rendue plus
+piquante par le mystère, et par l'absence même d'intérêt apparent; là
+l'esprit est paré de ses voiles comme la beauté chez les musulmans; si
+les habitants d'un pays ainsi gouverné ne peuvent s'y amuser de bon
+cœur, un étranger ne s'y peut déplaire de bonne foi. Moins on jugerait
+le fond des choses, et plus l'apparence devrait intéresser. Moi je pense
+un peu trop à ce que je ne vois pas pour être tout à fait satisfait de
+ce que je vois; néanmoins, tout en m'affligeant, le spectacle me paraît
+attachant.
+
+La Russie n'a point de passé, disent les amateurs de l'antiquité. C'est
+vrai, mais l'avenir et l'espace y servent de pâture aux imaginations les
+plus ardentes. Le philosophe est à plaindre en Russie, le poëte peut et
+doit s'y plaire.
+
+Il n'y a de poëtes vraiment malheureux que ceux qui sont condamnés à
+languir sous le régime de la publicité. Quand tout le monde peut tout
+dire, le poëte n'a plus qu'à se taire. La poésie est un mystère qui sert
+à exprimer plus que la parole; elle ne saurait subsister chez les
+peuples qui ont perdu la pudeur de la pensée. La vision, l'allégorie,
+l'apologue, c'est la vérité poétique; or, dans les pays de publicité,
+cette vérité-là est tuée par la réalité, toujours trop grossière au gré
+de la fantaisie.
+
+Il faut que la nature ait mis un sentiment profondément poétique dans
+l'âme des Russes, peuple moqueur et mélancolique, pour qu'ils aient
+trouvé le moyen de donner un aspect original et pittoresque à des villes
+bâties par des hommes entièrement dépourvus d'imagination, et cela dans
+le pays le plus plat, le plus triste, le plus monotone, et le plus nu de
+la terre. Des plaines éternelles, de sombres et plates solitudes: voilà
+la Russie. Cependant si je pouvais vous montrer Pétersbourg, ses rues et
+ses habitants tels que je les vois, je vous ferais un tableau de genre à
+chaque ligne. Tant le génie de la nation slave a puissamment réagi
+contre la stérile manie de son gouvernement. Ce gouvernement
+antinational n'avance que par évolutions militaires: il rappelle la
+Prusse sous son premier roi.
+
+Je vous ai décrit une ville sans caractère, plutôt pompeuse
+qu'imposante, plus vaste que belle, remplie d'édifices sans style, sans
+goût, sans signification historique. Mais pour être complet,
+c'est-à-dire vrai, il fallait en même temps faire mouvoir à vos yeux,
+dans ce cadre prétentieux et ridicule, des hommes naturellement
+gracieux, et qui avec leur génie oriental, ont su s'approprier une ville
+bâtie pour un peuple qui n'existe nulle part; car Pétersbourg a été fait
+par des hommes riches, et dont l'esprit s'était formé en comparant, sans
+étude approfondie, les divers pays de l'Europe. Cette légion de
+voyageurs plus ou moins raffinés, plus expérimentés que savants, était
+une nation artificielle, un choix d'esprits intelligents et habiles
+recrutés chez toutes les nations du monde: ce n'était pas le peuple
+russe, celui-ci est narquois comme l'esclave qui se console de son joug
+en s'en moquant tout bas; superstitieux, fanfaron, brave et paresseux
+comme le soldat; poétique, musical et réfléchi comme le berger; car les
+habitudes des races nomades seront longtemps dominantes parmi les
+Slaves; tout cela ne s'accorde ni avec le style des édifices ni avec le
+plan des rues de Pétersbourg, il y a évidemment scission ici entre
+l'architecte et l'habitant. Les ingénieurs européens sont venus dire aux
+Moscovites comment ils devaient construire et orner une capitale digne
+de l'admiration de l'Europe et ceux-ci, avec leur soumission militaire,
+ont cédé à la force du commandement. Pierre-le-Grand a bâti Pétersbourg
+contre les Suédois bien plus que pour les Russes; mais le naturel du
+peuple s'est fait jour malgré son respect pour les caprices du maître,
+et malgré sa défiance de soi-même; et c'est à cette désobéissance
+involontaire que la Russie doit son cachet d'originalité: rien n'a pu
+effacer le caractère primitif des habitants; ce triomphe des facultés
+innées contre une éducation mal dirigée, est un spectacle intéressant
+pour tout voyageur capable de l'apprécier.
+
+Heureusement pour le peintre et pour le poëte que les Russes sont
+essentiellement religieux: leurs églises, au moins, sont à eux; la forme
+immuable des édifices pieux fait partie du culte et la superstition
+défend ces forteresses religieuses contre la manie des figures de
+mathématique en pierres de taille, des carrés longs, des surfaces planes
+et des lignes droites; enfin contre l'architecture militaire plutôt que
+classique qui donne à chacune des villes de ce pays l'air d'un camp
+destiné à durer quelques semaines pendant les grandes manœuvres.
+
+On reconnaît également le génie d'un peuple nomade dans les chariots,
+les voitures, les harnais et les attelages russes. Figurez-vous des
+essaims, des nuées de drowskas rasant la terre. Vous vous rappelez ce
+que je vous ai dit ailleurs de cette voiture mouche. Elle est si petite
+qu'elle disparaît entièrement sous l'homme: représentez-vous-la roulant
+entre de longues files de maisons bien alignées, très-basses, mais
+au-dessus desquelles on découvre les aiguilles d'une multitude d'églises
+et de quelques monuments célèbres: si cet ensemble n'est pas beau, il
+est au moins étonnant. Ces flèches dorées ou peintes rompent les lignes
+monotones des toits de la ville; elles percent les airs de dards
+tellement aigus qu'à peine l'œil peut-il distinguer le point où leur
+dorure s'éteint dans la brume d'un ciel polaire. La flèche de la
+citadelle, racine et berceau de Pétersbourg, et celle de l'Amirauté
+revêtue de l'or des ducats de Hollande offerts au Czar Pierre par la
+république des Provinces-Unies, sont les plus remarquables. Ces
+aigrettes monumentales, imitées des parures asiatiques, dont sont ornés,
+dit-on, les édifices de Moscou, me paraissent d'une hauteur et d'une
+hardiesse vraiment extraordinaires. On ne conçoit pas qu'elles se
+soutiennent en l'air: c'est un ornement vraiment russe: figurez-vous
+donc un assemblage immense de dômes accompagnés des quatre campaniles
+obligés chez les Grecs modernes pour faire une église. Imaginez-vous une
+multitude de coupoles argentées, dorées, azurées, étoilées et les toits
+des palais peints en vert d'émeraude ou d'outremer, les places ornées,
+de statues de bronze en l'honneur des principaux personnages historiques
+de la Russie et des Empereurs: bordez ce tableau d'un fleuve immense
+qui, les jours de calme, sert de miroir, et les jours de tempête, de
+repoussoir à tous les objets; joignez-y le pont de bateaux de Troïtza
+jeté sur le point le plus large de la Néva, entre le champ de Mars, où
+la statue de Suwarrow se perd dans l'espace, et la citadelle où dorment
+dans leurs tombeaux dépouillés d'ornements Pierre-le-Grand et sa
+famille[14]; enfin rappelez-vous que la nappe d'eau de la Néva toujours
+pleine, coule à rez de terre et respecte à peine au milieu de la ville
+une île toute bordée d'édifices à colonnes grecques, supportés par leurs
+fondements de granit et bâtis d'après des dessins de temples païens; si
+vous saisissez bien cet ensemble, vous comprendrez comment Pétersbourg
+est une ville infiniment pittoresque, malgré le mauvais goût de son
+architecture d'emprunt, malgré la teinte marécageuse des campagnes qui
+l'environnent, malgré l'absence totale d'accidents dans le terrain et la
+pâleur des beaux jours d'été sous le terne climat du Nord.
+
+Le peu de mouvement du fleuve aux approches de son embouchure où
+très-souvent la mer le force de s'arrêter et même de rebrousser chemin,
+ajoute encore à la singularité de la scène.
+
+Ne me reprochez pas mes contradictions, je les ai aperçues avant vous
+sans vouloir les éviter, car elles sont dans les choses; ceci soit dit
+une fois pour toutes. Comment vous donner l'idée réelle de ce que je
+vous dépeins si ce n'est en me contredisant à chaque mot? Si j'étais
+moins sincère je vous paraîtrais plus conséquent: considérez que dans
+l'ordre physique comme dans l'ordre moral, la vérité n'est qu'un
+assemblage de contrastes tellement criants qu'on dirait que la nature et
+la société n'ont été créées que pour faire tenir ensemble des éléments
+qui sans elles devraient s'abhorrer et s'exclure.
+
+Rien n'est triste comme le ciel de Pétersbourg à midi; mais si le jour
+est sans éclat sous cette latitude, les soirs, les matins y sont
+superbes, c'est alors qu'on voit se répandre dans l'air et sur la glace
+des eaux presque sans rivages qui continuent le ciel, certaines gerbes
+de lumière, des jets, des bouquets de feu que je n'avais encore aperçus
+nulle part.
+
+Le crépuscule qui dure ici les trois quarts de la vie est riche en
+accidents admirables; le soleil d'été, un moment submergé vers minuit,
+nage longtemps à l'horizon au niveau de la Néva et des basses terres qui
+la bordent; il darde dans le vide des lueurs d'incendie qui rendraient
+belle la nature la plus pauvre; ce qu'on éprouve à cet aspect ce n'est
+pas l'enthousiasme que produit la couleur des paysages de la zone
+torride, c'est l'attrait d'un rêve, c'est l'irrésistible pouvoir d'un
+sommeil plein de souvenirs et d'espérances. La promenade des îles à
+cette heure-là est une véritable idylle. Sans doute il manque beaucoup
+de choses à ces sites pour en faire de beaux tableaux bien composés,
+mais la nature a plus de puissance que l'art sur l'imagination de
+l'homme; son aspect ingénu suffit sous toutes les zones au besoin
+d'admiration qu'il a dans l'âme: et comment placerait-il mieux ce
+sentiment? Dieu, aux environs du pôle, a beau réduire la terre au
+dernier degré d'aplatissement et de nudité, malgré cette misère, le
+spectacle de la création sera toujours pour l'œil de l'homme le plus
+éloquent interprète des desseins du Créateur. Les têtes chauves
+n'ont-elles pas leur beauté? quant à moi je trouve les sites des
+environs de Pétersbourg plus que beaux, ils ont un caractère de
+tristesse sublime, et qui équivaut bien pour la profondeur de
+l'impression à la richesse et à la variété des paysages les plus
+célèbres de la terre. Ce n'est pas une œuvre pompeuse, artificielle, une
+invention agréable, c'est une profonde solitude, une solitude terrible
+et belle comme la mort. D'un bout de ses plaines, d'un rivage de ses
+mers à l'autre, la Russie entend la voix de Dieu que rien n'arrête, et
+qui dit à l'homme enorgueilli de la mesquine magnificence de ses pauvres
+villes: Tu as beau faire, je suis toujours le plus grand! souvent un
+visage dénué de beauté a plus d'expression, plus de physionomie, et se
+grave dans notre Souvenir d'une manière plus ineffaçable que des traits
+réguliers qui ne peignent ni passion ni sentiment. Tel est l'effet de
+nos préoccupations d'immortalité que ce qui intéresse surtout l'habitant
+de la terre, c'est ce qui lui parle d'autre chose que de la terre.
+Admirez la puissance des dons primitifs chez les nations: pendant plus
+de cent ans les Russes bien élevés, les grands seigneurs, les savants,
+les puissants du pays ont été mendier des idées et copier des modèles
+dans toutes les sociétés de l'Europe; eh bien! cette ridicule fantaisie
+de princes et de courtisans n'a pas empêché le peuple de rester
+original[15].
+
+Cette race spirituelle est trop fine de sa nature, elle a le tact trop
+délicat pour se pouvoir confondre avec les peuples teutoniques. La
+bourgeoise Allemagne est encore aujourd'hui plus étrangère à la Russie
+que ne l'est l'Espagne avec ses peuples de sang arabe. La lenteur, la
+lourdeur, la grossièreté, la timidité, la gaucherie, sont antipathiques
+au génie des Slaves. Ils supporteraient mieux la vengeance et la
+tyrannie; les vertus germaniques elles-mêmes sont odieuses aux Russes;
+aussi en peu d'années ceux-ci, malgré leurs atrocités religieuses et
+politiques, ont-ils fait plus de progrès dans l'opinion à Varsovie, que
+les Prussiens, malgré les rares et solides qualités qui distinguent la
+race allemande; je ne dis pas que ceci soit un bien, je le note comme un
+fait: tous les frères ne s'aiment pas, mais tous se comprennent.
+
+Quant à l'analogie que je crois découvrir sur certains points entre les
+Russes et les Espagnols, elle s'explique par les rapports qui ont pu
+exister originairement entre les tribus arabes et quelques-unes des
+hordes qui passèrent de l'Asie en Moscovie. L'architecture mauresque a
+du rapport avec la byzantine, type de la vraie architecture moscovite.
+Le génie des peuples asiatiques errants en Afrique ne saurait être
+contraire à celui des autres nations de l'Orient à peine établies en
+Europe: l'histoire s'explique par l'influence progressive des races, ce
+sont des fatalités sociales comme les caractères sont des fatalités
+personnelles.
+
+Sans la différence de religion, sans les mœurs diverses des peuples, je
+me croirais ici dans une des plaines les plus élevées et les plus
+stériles de la Castille. A la vérité il y fait une chaleur d'Afrique;
+depuis vingt ans la Russie n'a pas vu un été aussi brûlant.
+
+Malgré une chaleur des tropiques, je vois déjà les Russes faire leur
+provision de bois. Des bateaux chargés de bûches de bouleaux, le seul
+chauffage dont on fasse usage ici où le chêne est un arbre de luxe,
+obstruent les nombreux et larges canaux qui coupent en tous sens cette
+ville bâtie sur le modèle d'Amsterdam, car dans les principales rues de
+Pétersbourg coule un bras de la Néva; cette eau disparaît l'hiver sous
+la neige, et l'été sous la quantité de barques qui se pressent le long
+des quais pour déposer à terre leurs approvisionnements.
+
+Ce bois est d'avance scié très-court; puis au sortir des bateaux, on le
+place sur des voitures assez singulières. Ces charrettes d'une
+simplicité primitive consistent en deux gaules qui font brancards et qui
+sont destinées à lier le train de devant avec celui de derrière: on
+entasse sur ces longues perches très-rapprochées l'une de l'autre, car
+la voie du char est étroite, un rang de bûches montées comme une
+muraille à la hauteur de sept ou huit pieds. Vu de côté, cet échafaudage
+est une maison qui marche. On lie le bois sur la charrette avec une
+chaîne: si la chaîne vient à se lâcher dans les secousses du pavé, le
+conducteur la resserre chemin faisant avec une corde et un bâton qu'il
+emploie en forme de tourniquet, sans arrêter ni même ralentir son
+cheval. On voit l'homme pendu à son pan de bois pour en relier avec
+effort toutes les parties: on dirait d'un écureuil qui se balance à sa
+corde dans une cage, ou à sa branche dans une forêt, et pendant cette
+opération silencieuse, la muraille de bois continue silencieusement son
+chemin dans la rue qu'elle suit sans encombres, car sous ce gouvernement
+violent, tout se passe sans heurt, ni paroles, ni bruit. C'est que la
+peur inspire à l'homme une mansuétude calculée, plus sûre que la douceur
+naturelle.
+
+Je n'ai pas vu un seul de ces chancelants édifices s'écrouler pendant
+les scabreux, et souvent les longs trajets qu'on leur fait faire à
+travers la ville.
+
+Le peuple russe est souverainement adroit: c'est contre le vœu de la
+nature que cette race d'hommes a été poussée près du pôle par les
+révolutions humaines et qu'elle y est retenue par les nécessités
+politiques. Qui pénétrerait plus avant dans les vues de la Providence,
+reconnaîtrait peut-être que la guerre contre les éléments est la rude
+épreuve à laquelle Dieu a voulu soumettre cette nation marquée par lui
+pour en dominer un jour beaucoup d'autres. La lutte est l'école de la
+Providence.
+
+Le combustible devient rare en Russie. Le bois se paie à Pétersbourg
+aussi cher qu'à Paris. Il est telle maison ici dont le chauffage coûte,
+par hiver, de neuf à dix mille francs. En voyant la dilapidation des
+forêts, on se demande avec inquiétude de quel bois se chauffera la
+génération qui suivra celle-ci.
+
+Pardonnez-moi la plaisanterie: je pense souvent que ce serait une mesure
+de prudence de la part des peuples qui jouissent d'un beau climat que de
+fournir aux Russes de quoi faire bon feu chez eux. Ils regretteraient
+moins le soleil.
+
+Les charrettes destinées à emporter les immondices de la ville sont
+petites et incommodes; avec une telle machine un homme et un cheval ne
+peuvent faire que peu d'ouvrage en un jour. Généralement les Russes
+manifestent leur intelligence plutôt par la manière d'employer de
+mauvais ustensiles que par le soin qu'ils mettent à perfectionner ceux
+qu'ils ont. Doués de peu d'invention, ils manquent, le plus souvent, des
+mécaniques appropriées au but qu'ils veulent atteindre. Ce peuple, qui a
+tant de grâce et de facilité, est dépourvu de génie créateur. Encore une
+fois, les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont
+tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit,
+mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que
+fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien.
+
+La moquerie est le trait dominant du caractère des tyrans et des
+esclaves. Toute nation opprimée a l'esprit tourné au dénigrement, à la
+satire, à la caricature; elle se venge de son inaction et de son
+abaissement par des sarcasmes. Reste à calculer et à formuler le rapport
+qui existe entre les nations et les constitutions qu'elles se donnent ou
+qu'elles subissent. Mon opinion est que chaque nation policée a pour
+gouvernement le seul qu'elle puisse avoir. Je ne prétends pas vous
+imposer ni même vous exposer ce système. C'est un travail que je laisse
+à de plus dignes et à de plus savants que moi; mon but aujourd'hui est
+moins ambitieux, c'est de vous décrire ce qui me frappe dans les rues et
+sur les quais de Pétersbourg.
+
+En quelques endroits la Néva est toute couverte de barques de foin. Ces
+rustiques édifices sont plus grands que bien des maisons; et leur aspect
+me paraît pittoresque et ingénieux comme tout ce que les Slaves ne
+doivent qu'à eux-mêmes. Ces barques, habitées par les hommes qui les
+conduisent, sont tendues de tapis de paille, espèce de sparterie qui,
+toute grossière qu'elle est, donne un air de pavillon oriental, de
+jonque chinoise au mobile édifice: ce n'est qu'à Pétersbourg que j'ai vu
+des murailles de foin tapissées de paillassons, et des familles sortir
+de dessous ce foin comme des bêtes s'élancent de leurs tanières.
+
+Le métier de badigeonneur devient important dans une ville où
+l'intérieur des maisons reste en proie à des fourmilières de vermine,
+tandis que l'extérieur est régulièrement dégradé par les hivers. En
+Russie, il faut recrépir chaque année tout édifice qu'on veut préserver
+d'une prompte destruction.
+
+La manière dont le badigeonneur russe fait son métier est curieuse: il
+n'a que trois mois par an pour travailler au dehors des maisons. Vous
+jugez que le nombre des ouvriers doit être considérable: on en rencontre
+à chaque coin de rue. Ces hommes, assis au péril de leur vie sur une
+planchette mal attachée à une grande corde flottante, se balancent comme
+des insectes contre les édifices qu'ils reblanchissent. Quelque chose de
+semblable a lieu chez nous, où des ouvriers se pendent aussi aux nœuds
+d'une corde pour monter et descendre le long des maisons. Mais en France
+les badigeonneurs toujours en petit nombre, sont bien moins téméraires
+que les Russes. En tout lieu l'homme apprécie sa vie ce qu'elle vaut.
+
+Figurez-vous des centaines d'araignées pendues au fil de leurs toiles
+déchirées par l'orage, et qu'elles s'empressent de réparer avec une
+dextérité, une activité merveilleuse, et vous aurez l'idée du travail
+des badigeonneurs dans les rues de Pétersbourg pendant le court été du
+Nord. Les maisons n'ont guère plus de trois étages; elles sont blanches,
+mais leur apparence est trompeuse, car on les croirait propres. Moi qui
+sais la vérité sur l'intérieur, je passe devant ces brillantes façades
+avec un respectueux dégoût.
+
+En province, on badigeonne les villes où l'Empereur doit passer: est-ce
+un honneur rendu au souverain, ou veut-on lui faire illusion sur la
+misère du pays?
+
+En général, les Russes portent avec eux une odeur désagréable, et dont
+on s'aperçoit même de loin. Les gens du monde sentent le musc, et les
+gens du peuple le chou aigre, mêlé d'une exhalaison d'oignons et de
+vieux cuirs gras parfumés. Ces senteurs ne varient pas.
+
+Vous pouvez conclure de là que les trente mille sujets de l'Empereur qui
+viennent au 1er janvier lui offrir leurs félicitations jusque dans son
+palais, et les six ou sept mille que nous verrons demain se presser dans
+l'intérieur du château de Péterhoff pour fêter leur Impératrice, doivent
+laisser sur leur passage un parfum redoutable.
+
+De toutes les femmes du peuple que j'ai rencontrées jusqu'ici dans les
+rues, pas une seule ne m'a semblé belle; et le plus grand nombre d'entre
+elles m'a paru d'une laideur remarquable et d'une malpropreté
+repoussante. On s'étonne en pensant que ce sont là les épouses et les
+mères de ces hommes aux traits si fins, si réguliers, aux profils grecs,
+à la taille élégante et souple, qu'on aperçoit même parmi les dernières
+classes de la nation. Rien de si beau que les vieillards, de si affreux
+que les vieilles femmes russes. J'ai vu peu de bourgeoises. Une des
+singularités de Pétersbourg, c'est que le nombre des femmes relativement
+à celui des hommes y est moindre que dans les capitales des autres pays;
+on m'assure qu'elles forment tout au plus le tiers de la population
+totale de la ville.
+
+Cette rareté fait qu'elles ne sont que trop fêtées: on leur témoigne
+tant d'empressement qu'il n'en est guère qui se risquent seules passé
+une certaine heure dans les rues des quartiers peu populeux. Dans la
+capitale d'un pays tout militaire et chez un peuple adonné à
+l'ivrognerie, cette retenue me paraît assez motivée. En général les
+femmes russes se montrent moins en public que les Françaises; il ne
+faudrait pas remonter bien haut pour arriver au temps où elles passaient
+leur vie enfermées comme les femmes de l'Asie. Cette réserve dont le
+souvenir se perpétue, rappelle comme tant d'autres coutumes russes
+l'origine de ce peuple. Elle contribue à la tristesse des fêtes et des
+rues de Pétersbourg. Ce qu'on voit de plus beau dans cette ville, ce
+sont les parades, tant il est vrai que c'est à bon droit que je vous ai
+dit que toute ville russe, à commencer par la capitale, est un camp un
+peu plus stable et plus pacifique qu'un bivouac.
+
+On compte peu de cafés dans Pétersbourg: il n'y a point de bals publics
+autorisés dans l'intérieur de la ville; les promenades ne sont guère
+fréquentées et on les parcourt avec une gravité peu réjouissante.
+
+Mais si la peur rend ici les hommes sérieux, elle les rend aussi fort
+polis. Je n'ai jamais vu autant de gens se traiter avec égard et cela
+dans toutes les classes. Le cocher de drowska salue imperturbablement
+son camarade qui n'a garde de passer à côté de lui sans lui rendre
+révérence pour révérence; le portefaix salue le badigeonneur et ainsi
+des autres. Le chapeau et le bâton sont en Russie des objets de première
+nécessité. Cette urbanité est peut-être jouée, je la crois au moins
+forcée; cependant la seule apparence de l'aménité contribue à l'agrément
+de la vie. Si la politesse menteuse a tant d'avantages, quel charme ne
+devrait pas avoir la vraie politesse, la politesse du cœur?
+
+Le séjour de Pétersbourg serait tout à fait agréable pour un voyageur
+qui croirait aux paroles et qui aurait en même temps du caractère. Mais
+il en faudrait beaucoup afin de refuser les fêtes et de renoncer aux
+dîners, véritables fléaux de la société russe et l'on peut dire de
+toutes les sociétés où sont admis les étrangers et d'où par conséquent
+l'intimité est bannie.
+
+Je n'ai accepté ici que bien peu d'invitations chez les particuliers:
+j'étais surtout curieux des solennités de cour; mais j'en ai assez vu;
+on se blase vite sur des merveilles où le cœur n'a rien à sentir. Si
+l'on était amoureux, on pourrait se résigner à suivre au palais une
+femme qu'on aimerait tout en maudissant le sort qui l'attache à une
+société uniquement animée par l'ambition, la peur et la vanité. On a
+beau dire que le grand monde est le même partout; la Russie est
+aujourd'hui le pays de l'Europe où les intrigues de cour tiennent le
+plus de place dans l'existence de chaque individu.
+
+
+
+
+LETTRE QUINZIÈME.
+
+Fête de Péterhoff.--Le peuple dans le palais de son maître.--Ce qu'il y
+a de réel dans cet acte de popularité.--L'Asie et l'Europe en
+présence.--Prestige attaché à la personne de l'Empereur.--Pourquoi
+l'Impératrice Catherine instituait des écoles en Russie.--Vanité
+russe.--L'Empereur y pourra-t-il remédier?--Fausse civilisation.--Plan
+de l'Empereur Nicolas.--La Russie telle qu'on la montre aux étrangers et
+la Russie telle qu'elle est.--Souvenirs du voyage de l'Impératrice
+Catherine en Crimée.--Ce que les Russes pensent des diplomates
+étrangers.--Hospitalité russe.--Le fond des choses.--Dissimulation à
+l'ordre du jour.--Étrangers complices des Russes.--Ce que c'est que la
+popularité des Empereurs de Russie.--Composition de la foule admise dans
+le palais.--Enfants de prêtres.--Noblesse secondaire.--Peine de
+mort.--Comment elle est abolie.--Tristesse des physionomies.--Motifs du
+voyageur pour venir visiter la Russie.--Déceptions.--Conditions de
+l'homme en Russie.--L'Empereur lui-même est à
+plaindre.--Compensation.--Oppression.--La Sibérie.--Manière dont
+l'étranger doit se conduire pour être bien vu en Russie.--Esprit
+caustique des Russes.--Leur sens politique.--Danger que court l'étranger
+en Russie.--Probité du _mugic_, paysan russe.--La montre de
+l'ambassadeur de Sardaigne.--Autres vols.--Moyen de gouvernement.--Faute
+énorme.--Le _Journal des Débats_, pourquoi l'Empereur le
+lit.--Réflexions.--Digressions.--Politique de l'Empereur.--Politique du
+journal.--Beauté du site de Péterhoff.--Le parc.--Points de
+vue.--Efforts de l'art.--Illuminations.--Féerie.--Voitures, piétons:
+leur nombre.--Bivouac bourgeois.--Nombre des lampions.--Temps qu'il faut
+pour les allumer.--Campements de la foule autour de
+Péterhoff.--Équipages parqués.--Valeur du peuple russe.--Palais
+anglais.--Manière dont le corps diplomatique et les étrangers invités
+sont traités.--Où je passe la nuit.--Lit portatif.--Bivouacs
+militaires.--Silence de la foule.--La gaîté manque.--Bon ordre
+obligé.--Le bal.--Les appartements.--Manière dont l'Empereur sillonne la
+foule.--Son air.--Danses polonaises.--Illumination des
+vaisseaux.--Ouragan.--Accidents sur mer pendant la fête.--Mystère.--Prix
+de la vie sous le despotisme.--Tristes présages.--Chiffre de
+l'Impératrice éteint.--L'homme qui veut le rallumer, ce qu'il lui en
+coûte.--Distribution de la journée de l'Impératrice.--Inévitable
+frivolité.--Tristesse des anniversaires.--Promenade en
+_lignes_.--Description de cette voiture.--Rencontre d'une dame russe en
+ligne.--Sa conversation.--Magnificence de la promenade nocturne.--Lac de
+Marly.--Souvenirs de Versailles.--Maison de Pierre-le-Grand.--Grottes,
+cascades illuminées.--Départ de la foule après la fête.--Image de la
+retraite de Moscou.--Revue du corps des cadets passée par
+l'Empereur.--Toujours la cour.--Ce qu'il faut pour supporter cette
+vie.--Triomphe d'un cadet.--Évolutions des soldats circassiens.
+
+
+ Péterhoff, ce 23 juillet 1839.
+
+Il faut considérer la fête de Péterhoff de deux points de vue
+différents: le matériel et le moral; sous ces deux rapports le même
+spectacle produit des impressions diverses.
+
+Je n'ai rien vu de plus beau pour les yeux, de plus triste pour la
+pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de
+paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se
+rapprocher de cœur. Socialement ceci me déplaît, parce qu'il me paraît
+que l'Empereur, par ce faux luxe de popularité, abaisse les grands sans
+relever les petits. Tous les hommes sont égaux devant Dieu, et, pour un
+Russe, Dieu c'est le maître: ce maître suprême est si loin de la terre
+qu'il ne voit point de distance entre le serf et le seigneur; des
+hauteurs où réside sa sublimité, les petites nuances qui divisent
+l'humanité échappent à ses regards divins. C'est ainsi que les aspérités
+qui hérissent la surface du globe s'évanouiraient aux yeux d'un habitant
+du soleil.
+
+Lorsque l'Empereur ouvre librement en apparence son palais aux paysans
+privilégiés, aux bourgeois choisis qu'il admet deux fois par an à
+l'honneur de lui faire leur cour[16], il ne dit pas au laboureur, au
+marchand: «Tu es un homme comme moi;» mais il dit au grand seigneur: «Tu
+es un esclave comme eux; et moi, votre dieu, je plane sur vous tous
+également.» Telle est, toute fiction politique à part, le sens moral de
+cette fête, et voilà ce qui en gâte le spectacle à mes yeux. Au surplus,
+j'ai remarqué qu'il plaisait au maître et aux serfs beaucoup plus qu'aux
+courtisans de profession.
+
+Chercher un simulacre de popularité dans l'égalité des autres, c'est un
+jeu cruel, une plaisanterie de despote qui pouvait éblouir les hommes
+d'un autre siècle, mais qui ne saurait tromper des peuples parvenus à
+l'âge de l'expérience et de la réflexion. Ce n'est pas l'Empereur
+Nicolas qui a eu recours à une telle supercherie; mais puisqu'il n'a pas
+inventé cette puérilité politique, il serait digne de lui de l'abolir.
+Il est vrai que rien ne s'abolit sans péril en Russie; les peuples qui
+manquent de garantie, ne s'appuient que sur les habitudes. L'attachement
+opiniâtre à la coutume défendue par l'émeute et le poison, est une des
+bases de la constitution, et la mort périodique des souverains prouve
+aux Russes que cette _constitution_ sait se faire respecter. L'équilibre
+d'une telle machine est pour moi un profond et douloureux mystère.
+
+Comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états,
+comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire
+assez d'éloges de la fête de Péterhoff. Rien de ce que j'en avais lu, de
+ce qu'on m'en avait raconté n'aurait pu me donner l'idée d'une telle
+féerie; l'imagination était restée au-dessous de la réalité.
+
+Figurez-vous un palais bâti sur une terrasse dont la hauteur équivaut à
+une montagne dans un pays de plaines à perte de vue, pays tellement
+plat, que, d'une élévation de soixante pieds, vous jouissez d'un horizon
+immense; au-dessous de cette imposante construction commence un vaste
+parc qui ne finit qu'à la mer, où vous apercevez une ligne de vaisseaux
+de guerre qui le soir de la fête doivent être illuminés; c'est de la
+magie; le feu qui s'allume brille et s'étend, comme un incendie, depuis
+les bosquets et les terrasses du palais jusque sur les flots du golfe de
+Finlande. Dans le parc les lampions font l'effet du jour. Vous y voyez
+des arbres diversement éclairés par des soleils de toutes couleurs; ce
+n'est pas par milliers, par dix milliers que l'on compte les lumières de
+ces jardins d'Armide, c'est par centaines de mille, et vous admirez tout
+cela à travers les fenêtres d'un château pris d'assaut par un peuple
+aussi respectueux que s'il avait passé sa vie à la cour.
+
+Néanmoins dans cette foule, où l'on cherche à effacer les rangs, toutes
+les classes se retrouvent sans se confondre. Quelques attaques qu'ait
+portées le despotisme à l'aristocratie, il y a encore des castes en
+Russie.
+
+C'est un point de ressemblance de plus avec l'Orient, et ce n'est pas
+une des contradictions les moins frappantes de l'ordre social tel que
+l'ont fait les mœurs du peuple combinées avec le gouvernement du pays.
+Ainsi à cette fête de l'Impératrice, vraie bacchanale du pouvoir absolu,
+j'ai reconnu l'image de l'ordre qui règne dans l'État sous le désordre
+apparent du bal. C'étaient toujours des marchands, des soldats, des
+laboureurs, des courtisans que je rencontrais, et tous se distinguaient
+à leur costume: un habit qui n'indiquerait pas le rang de l'homme, un
+homme qui n'aurait de valeur que son mérite personnel, seraient ici des
+anomalies, des inventions européennes importées par des novateurs
+inquiets et d'imprudents voyageurs. N'oubliez pas que nous sommes aux
+confins de l'Asie: un Russe en frac chez lui me fait l'effet d'un
+étranger.
+
+Les vrais Russes à barbe pensent là-dessus comme moi, et ils se
+promettent bien de faire un beau jour main basse sur tous ces
+_freluquets_ infidèles aux anciens usages, indifférents aux vrais
+intérêts de la patrie, et qui trahissent leur pays pour rivaliser de
+civilisation avec l'étranger.
+
+La Russie est placée sur la limite de deux continents: ce qui vient de
+l'Europe n'est pas de nature à s'amalgamer complètement avec ce qui a
+été apporté de l'Asie. Cette société n'a jusqu'à présent été policée
+qu'en souffrant la violence et l'incohérence des deux civilisations en
+présence, mais encore très-diverses; c'est pour le voyageur une source
+d'observations intéressantes sinon consolantes.
+
+Le bal est une cohue; il est soi-disant masqué parce que les hommes y
+portent sous le bras un petit chiffon de soie baptisé manteau vénitien,
+et qui flotte ridiculement par-dessus les uniformes. Les salles du vieux
+palais remplies de monde sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes
+dominées par la noble tête de l'Empereur, de qui la taille, la voix et
+la volonté planent sur son peuple. Ce prince paraît digne et capable de
+subjuguer les esprits comme il surpasse les corps; une sorte de prestige
+me semble attaché à sa personne; à Péterhoff, comme à la parade, comme à
+la guerre, comme dans tout l'Empire, comme à tous les moments de sa vie,
+vous voyez en lui l'homme qui règne.
+
+Ce règne perpétuel et perpétuellement adoré serait une vraie comédie, si
+de cette représentation permanente ne dépendait l'existence de soixante
+millions d'hommes qui ne vivent que parce que l'homme que vous voyez là,
+devant vous, en attitude d'Empereur, leur accorde la permission de
+respirer et leur dicte la manière d'user de cette permission; c'est le
+droit divin appliqué au mécanisme de la vie sociale; tel est le côté
+sérieux de la représentation: de là dérivent des faits tellement graves
+que la peur qu'on en a étouffe l'envie d'en rire.
+
+Il n'existe pas aujourd'hui sur la terre un seul homme qui jouisse d'un
+tel pouvoir, et qui en use: pas en Turquie, pas même en Chine.
+Figurez-vous l'habileté de nos gouvernements éprouvés par des siècles
+d'exercice, mise au service d'une société encore jeune et féroce, les
+rubriques des administrations de l'Occident aidant de toute l'expérience
+moderne le despotisme de l'Orient, la discipline européenne soutenant la
+tyrannie de l'Asie, la police appliquée à cacher la barbarie pour la
+perpétuer au lieu de l'étouffer; la brutalité, la cruauté disciplinées,
+la tactique des armées de l'Europe servant à fortifier la politique de
+l'Orient: faites-vous l'idée d'un peuple à demi sauvage, qu'on a
+enrégimenté sans le civiliser; et vous comprendrez l'état moral et
+social du peuple russe.
+
+Profiter des progrès administratifs des nations européennes pour
+gouverner soixante millions d'hommes à l'orientale, tel est, depuis
+Pierre Ier, le problème à résoudre pour les hommes qui dirigent la
+Russie.
+
+Les règnes de Catherine-la-Grande et d'Alexandre n'ont fait que
+prolonger l'enfance systématique de cette nation qui n'existe encore que
+de nom.
+
+Catherine avait institué des écoles pour contenter les philosophes
+français dont sa vanité quêtait les louanges. Le gouverneur de Moscou,
+l'un de ses anciens favoris, récompensé par un pompeux exil dans
+l'ancienne capitale de l'Empire, lui écrivait un jour que personne
+n'envoyait ses enfants à l'école; l'Impératrice répondit à peu près en
+ces termes:
+
+«Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que les Russes n'ont pas le
+désir de s'instruire; si j'institue des écoles ce n'est pas pour nous,
+c'est pour l'Europe, où IL FAUT MAINTENIR NOTRE RANG DANS L'OPINION;
+mais du jour où nos paysans voudraient s'éclairer, ni vous ni moi nous
+ne resterions à nos places.»
+
+Cette lettre a été lue par une personne en laquelle j'ai toute
+confiance; sans doute en l'écrivant l'Impératrice était en distraction,
+et c'est précisément parce qu'elle était sujette à de telles absences
+qu'on la trouvait si aimable et qu'elle exerçait tant de puissance sur
+l'esprit des hommes à imagination.
+
+Les Russes nieront l'authenticité de l'anecdote selon leur tactique
+ordinaire; mais si je ne suis pas sûr de l'exactitude des paroles, je
+puis affirmer qu'elles expriment la vraie pensée de la souveraine. Ceci
+doit suffire pour vous et pour moi.
+
+Vous pouvez reconnaître à ce trait l'esprit de vanité qui gouverne et
+tourmente les Russes, et qui pervertit jusque dans sa source le pouvoir
+établi sur eux.
+
+Cette malheureuse opinion européenne est un fantôme qui les poursuit
+dans le secret de leur pensée, et qui réduit pour eux la civilisation à
+un tour de passe-passe exécuté plus ou moins adroitement.
+
+L'Empereur actuel avec son jugement sain, son esprit clair, a vu
+l'écueil, mais pourra-t-il l'éviter? Il faut plus que la force de
+Pierre-le-Grand pour remédier au mal causé par ce premier corrupteur des
+Russes.
+
+Aujourd'hui la difficulté est double; l'esprit du paysan, resté rude et
+barbare, regimbe contre la culture, tandis que ses habitudes, sa
+complexion le soumettent au frein; en même temps la fausse élégance des
+grands seigneurs contrarie le caractère national sur lequel il faudrait
+s'appuyer pour ennoblir le peuple: quelle complication! qui déliera ce
+nouveau nœud gordien?...
+
+J'admire l'Empereur Nicolas, un homme de génie peut seul accomplir la
+tâche qu'il s'est imposée. Il a vu le mal, il a entrevu le remède et
+s'efforce de l'appliquer: lumière et volonté, voilà ce qui fait les
+grands princes.
+
+Cependant un règne peut-il suffire pour guérir des maux qui datent d'un
+siècle et demi? Le mal est si enraciné qu'il frappe même l'œil des
+étrangers un peu attentifs, et pourtant la Russie est un pays où tout le
+monde conspire à tromper le voyageur.
+
+Savez-vous ce que c'est que de voyager en Russie? Pour un esprit léger,
+c'est se nourrir d'illusions; mais pour quiconque a les yeux ouverts et
+joint à un peu de puissance d'observation une humeur indépendante, c'est
+un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à
+tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations,
+c'est la Russie telle qu'elle est, et la Russie telle qu'on voudrait la
+montrer à l'Europe.
+
+L'Empereur, moins que personne, est garanti contre le piége des
+illusions. Rappelez-vous le voyage de Catherine à Cherson: elle
+traversait des déserts, mais on lui bâtissait des lignes de villages à
+une demi-lieue du chemin par lequel elle passait; et comme elle n'allait
+pas regarder derrière les coulisses de ce théâtre où le tyran jouait le
+niais, elle crut ses provinces méridionales peuplées, tandis qu'elles
+restaient frappées d'une stérilité causée par l'oppression de son
+gouvernement bien plus que par les rigueurs de la nature. La finesse des
+hommes chargés par l'Empereur des détails de l'administration russe
+expose encore aujourd'hui le souverain à des déceptions du même genre.
+Aussi ce fait me revient-il souvent à la mémoire.
+
+Le corps diplomatique, et en général les Occidentaux, ont toujours été
+considérés, par ce gouvernement à l'esprit byzantin et par la Russie
+tout entière, comme des espions malveillants et jaloux. Il y a ce
+rapport entre les Russes et les Chinois que les uns et les autres
+croient toujours que les étrangers les envient; ils nous jugent d'après
+eux.
+
+Aussi l'hospitalité moscovite tant vantée est-elle devenue un art qui se
+résout en une politique très-fine; il consiste à rendre ses hôtes
+contents aux moindres frais possibles de sincérité. Parmi les voyageurs,
+ceux qui se laissent le plus débonnairement et le plus longtemps piper,
+sont les mieux vus. Ici la politesse n'est que l'art de se déguiser
+réciproquement la double peur qu'on éprouve et qu'on inspire.
+J'entrevois au fond de toute chose une violence hypocrite, pire que la
+tyrannie de Bati, dont la Russie moderne est moins loin qu'on ne
+voudrait nous le faire croire. J'entends parler partout le langage de la
+philosophie, et partout je vois l'oppression à l'ordre du jour. On me
+dit: «Nous voudrions bien pouvoir nous passer d'arbitraire, nous serions
+plus riches et plus forts; mais nous avons affaire à des peuples de
+l'Asie.» En même temps on pense: «Nous voudrions bien pouvoir nous
+dispenser de parler libéralisme, philanthropie, nous serions plus
+heureux et plus forts; mais nous avons à traiter avec les gouvernements
+de l'Europe.»
+
+Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un
+accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une
+dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès
+révolte ma sincérité autant qu'il m'épouvante. Tout ce que j'admire
+ailleurs, je le hais ici parce que je le trouve payé trop cher: l'ordre,
+la patience, le calme, l'élégance, la politesse, le respect, les
+rapports naturels et moraux qui doivent s'établir entre celui qui
+conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme
+des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux
+institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la
+crainte. En Russie, la crainte remplace, c'est-à-dire paralyse la
+pensée; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des
+apparences de civilisation: n'en déplaise aux législateurs à vue courte,
+la crainte ne sera jamais l'âme d'une société bien organisée; ce n'est
+pas l'ordre, c'est le voile du chaos, voilà tout: où la liberté manque,
+manquent l'âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie; un colosse
+qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés
+de force, languissent!... De là une inquiétude profonde, un malaise
+inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux
+révolutionnaires français, au vague des idées, à l'abus, à l'ennui de la
+prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence; il
+est l'expression d'une souffrance positive, l'indice d'une maladie
+organique.
+
+Je crois que de toutes les parties de la terre, la Russie est celle où
+les hommes ont le moins de bonheur réel. Nous ne sommes pas heureux chez
+nous, mais nous sentons que le bonheur dépend de nous; chez les Russes,
+il est impossible. Figurez-vous les passions républicaines (car encore
+une fois sous l'Empereur de Russie règne l'égalité fictive) bouillonnant
+dans le silence du despotisme: c'est une combinaison effrayante, surtout
+par l'avenir qu'elle présage au monde. La Russie est une chaudière d'eau
+bouillante bien fermée, mais placée sur un feu qui devient toujours plus
+ardent: je crains l'explosion; et ce qui n'est pas fait pour me
+rassurer, c'est que l'Empereur a plusieurs fois éprouvé la même crainte
+que moi dans le cours de son règne laborieux: laborieux dans la paix
+comme dans la guerre; car de nos jours les empires sont comme des
+machines qui s'usent au repos. La prudence les paralyse, l'inquiétude
+les dévore. C'est donc cette tête sans corps, ce souverain sans peuple
+qui donne des fêtes populaires. Il me semble qu'avant de faire de la
+popularité, il faudrait faire un peuple.
+
+A la vérité ce pays se prête merveilleusement à tous les genres de
+fraude; il existe ailleurs des esclaves, mais, pour trouver autant
+d'esclaves courtisans, c'est en Russie qu'il faut venir. On ne sait de
+quoi s'émerveiller le plus de l'inconséquence ou de l'hypocrisie:
+Catherine II n'est pas morte; car malgré le caractère si franc de son
+petit-fils, c'est toujours par la dissimulation que la Russie est
+gouvernée... En ce pays, la tyrannie avouée serait un progrès.
+
+Sur ce point, comme sur bien d'autres, les étrangers qui ont décrit la
+Russie sont d'accord avec les Russes pour tromper le monde. Peut-on être
+plus traîtreusement complaisants que la plupart de ces écrivains
+accourus ici de tous les coins de l'Europe pour faire de la sensibilité
+sur la touchante familiarité qui règne entre l'Empereur de Russie et son
+peuple? Le prestige du despotisme serait-il donc si grand qu'il
+subjuguerait même les simples curieux? Ou ce pays n'a encore été peint
+que par des hommes dont la position, dont le caractère ne leur
+permettaient pas l'indépendance, ou les esprits les plus sincères
+perdent la liberté du jugement dès qu'ils entrent en Russie.
+
+Quant à moi, je me défends de cette influence par l'aversion que j'ai
+pour la feinte.
+
+Je ne hais qu'un mal, et si je le hais, c'est parce que je crois qu'il
+engendre et suppose tous les autres maux: ce mal, c'est le mensonge.
+Aussi m'efforcé-je de le démasquer partout où je le rencontre; c'est
+l'horreur que j'ai pour la fausseté qui me donne le désir et le courage
+d'écrire ce voyage: je l'ai entrepris par curiosité, je le raconterai
+par devoir.
+
+La passion de la vérité est une muse qui tient lieu de force, de
+jeunesse, de lumière. Ce sentiment va si loin en moi qu'il me fait aimer
+le temps où nous vivons; si notre siècle est un peu grossier, il est du
+moins plus sincère que ne le fut celui qui l'a précédé; il se distingue
+par la répugnance quelquefois brutale qu'il montre pour toutes les
+affectations, et je partage cette aversion. La haine de l'hypocrisie est
+le flambeau dont je me sers pour me guider dans le labyrinthe du monde:
+ceux qui trompent les hommes, de quelque manière que ce soit, me
+paraissent des empoisonneurs, et les plus élevés, les plus puissants,
+sont les plus coupables. Quand la parole ment, quand l'écrit ment, quand
+l'action ment, je les déteste: quand le silence ment comme en Russie, je
+l'interprète. C'est le punir.
+
+Voilà ce qui m'a empêché hier de jouir, par la pensée, d'un spectacle
+que j'admirais des yeux malgré moi; s'il n'était pas touchant, comme on
+voulait me le faire croire, il était pompeux, magnifique, singulier,
+nouveau; mais il paraissait trompeur; cette idée suffisait pour lui ôter
+son prestige à mes yeux. La passion de la vérité qui domine aujourd'hui
+les cœurs français est encore inconnue en Russie.
+
+Après tout, quelle est donc cette foule baptisée peuple, et dont
+l'Europe se croit obligée de vanter niaisement la respectueuse
+familiarité en présence de ses souverains? ne vous y trompez pas: ce
+sont des esclaves d'esclaves. Les grands seigneurs envoient pour fêter
+l'Impératrice des paysans choisis et qu'on dit venus là au hasard; ces
+serfs d'élite sont admis à l'honneur de venir représenter dans le palais
+un peuple qui n'existe point ailleurs; ils font foule avec la
+domesticité de la cour dont on accorde également l'entrée ce jour-là aux
+marchands les mieux famés, les plus connus par leur dévouement, car il
+faut quelques hommes à barbe pour satisfaire les vrais, les vieux
+Russes. Voilà en réalité ce que c'est que ce peuple dont les excellents
+sentiments sont donnés pour exemple aux autres peuples par les
+souverains de la Russie, depuis l'Impératrice Élisabeth! C'est, je
+crois, de ce règne que datent ces sortes de fêtes; aujourd'hui
+l'Empereur Nicolas, avec son caractère de fer, son admirable droiture
+d'intention, et toute l'autorité que lui assurent ses vertus publiques
+et privées, n'en pourrait peut-être pas abolir l'usage. Il est donc vrai
+que, même sous le gouvernement le plus absolu en apparence les choses
+sont plus fortes que les hommes. Le despotisme ne se montre à découvert
+que par moments sous les tyrans ou sous les fous dont la fureur
+l'énerve.
+
+Rien n'est si périlleux pour un homme, quelque élevé qu'il soit
+au-dessus des autres, que de dire à une nation: «On t'a trompée, et je
+ne veux plus être complice de ton erreur.» Le vulgaire tient au
+mensonge, même à celui qui lui nuit, plus qu'à la vérité, parce que
+l'orgueil humain préfère ce qui vient de l'homme à ce qui vient de Dieu.
+Ceci est vrai sous tous les gouvernements, mais c'est doublement vrai
+sous le despotisme.
+
+Une indépendance comme celle des _mugics_ de Péterhoff n'inquiète qui
+que ce soit. Voilà une liberté, une égalité comme il en faut aux
+despotes! on peut vanter celle-là sans risque: mais conseillez à la
+Russie une émancipation graduelle, vous verrez ce qu'on vous fera, ce
+qu'on dira de vous en ce pays.
+
+J'entendais hier tous les gens de la cour en passant près de moi vanter
+la politesse de leurs serfs. «Allez donc donner une fête pareille en
+France,» disaient-ils. J'étais bien tenté de leur répondre: «Pour
+comparer nos deux peuples, attendez que le vôtre existe.»
+
+Je me rappelais en même temps une fête donnée par moi à des gens du
+peuple, à Séville; c'était pourtant sous le despotisme de Ferdinand VII;
+la vraie politesse de ces hommes libres, de fait si ce n'est de droit,
+me fournissait un objet de comparaison peu favorable aux Russes[17].
+
+La Russie est l'Empire des catalogues: à lire comme collection
+d'étiquettes, c'est superbe; mais gardez-vous d'aller plus loin que les
+titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'y trouverez rien de ce qu'il
+annonce: tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire.
+Combien de forêts ne sont que des marécages où vous ne couperiez pas un
+fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un
+homme; les villes, les routes sont en projet, la nation elle-même n'est
+encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente
+fiction diplomatique[18]. Je n'ai trouvé ici de vie propre qu'à
+l'Empereur et de naturel qu'à la cour.
+
+Les marchands, qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit
+nombre qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous
+sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux à chaque
+génération: les artistes sont comme les écrivains; leur petit nombre les
+fait estimer, mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle
+nuit à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il
+n'y a pas de justice; où donc trouver cette classe moyenne qui fait la
+force des États et sans laquelle un peuple n'est qu'un troupeau conduit
+par quelques limiers habilement dressés?
+
+Je n'ai pas mentionné une espèce d'hommes qui ne doivent être comptés ni
+parmi les grands ni parmi les petits: ce sont les fils de prêtres;
+presque tous deviennent des employés subalternes; et ce peuple de commis
+est la plaie de la Russie[19]: il forme une espèce de corps de noblesse
+obscure très-hostile aux grands seigneurs; une noblesse dont l'esprit
+est antiaristocratique dans la vraie signification politique du mot, et
+qui en même temps est très-pesante aux serfs: ce sont ces hommes
+incommodes à l'État, fruits du schisme, lequel permit au prêtre d'avoir
+une femme, qui commenceront la prochaine révolution de la Russie.
+
+Le corps de cette noblesse secondaire se recrute également des
+administrateurs, des artistes, des employés de tous genres venus de
+l'étranger et de leurs enfants ennoblis: voyez-vous dans tout cela
+l'élément d'un peuple vraiment russe, et digne et capable de justifier,
+d'apprécier la popularité du souverain?
+
+Encore une fois, tout est déception en Russie, et la gracieuse
+familiarité du Czar accueillant dans son palais ses serfs et les serfs
+de ses courtisans n'est qu'une dérision de plus.
+
+La peine de mort n'existe pas en ce pays, hors pour crime de haute
+trahison; pourtant il est de certains coupables qu'on veut tuer. Or,
+voici comment on s'y prend pour concilier la douceur des codes avec la
+férocité traditionnelle des mœurs: quand un criminel est condamné à plus
+de cent coups de knout, le bourreau qui sait ce que signifie cet arrêt,
+tue par humanité le patient au troisième coup en le frappant dans un
+endroit mortel. Mais la peine de mort est abolie!...[20] Mentir ainsi à
+la loi n'est-ce pas faire pis que de proclamer la tyrannie la plus
+audacieuse?
+
+Parmi les six ou sept mille représentants de cette fausse nation russe
+entassés hier au soir dans le palais de Péterhoff, j'ai vainement
+cherché une figure gaie; on ne rit pas quand on ment.
+
+Vous pouvez m'en croire sur ces résultats du gouvernement absolu, car
+lorsque je suis venu examiner ce pays c'était dans l'espoir d'y trouver
+un remède contre les maux qui menacent le nôtre. Si vous pensez que je
+juge la Russie trop sévèrement, n'accusez que l'impression involontaire
+que je reçois chaque jour des choses et des personnes, et que tout ami
+de l'humanité en recevrait à ma place s'il s'efforçait de regarder comme
+je le fais au delà de ce qu'on lui montre.
+
+Cet Empire, tout immense qu'il est, n'est qu'une prison dont l'Empereur
+tient la clef; et dans cet État, qui ne peut vivre que de conquêtes,
+rien n'approche en pleine paix, du malheur des sujets, si ce n'est le
+malheur du prince. La vie du geôlier m'a toujours paru si semblable à
+celle du prisonnier que je ne puis me lasser d'admirer le prestige
+d'imagination qui fait que l'un de ces deux hommes se croit infiniment
+moins à plaindre que l'autre.
+
+L'homme ne connaît ici ni les vraies jouissances sociales des esprits
+cultivés, ni la liberté absolue et brutale du sauvage, ni l'indépendance
+d'action du demi-sauvage, du barbare; je ne vois de compensation au
+malheur de naître sous ce régime que les rêves de l'orgueil et l'espoir
+de la domination: c'est à cette passion que j'en reviens chaque fois que
+je veux analyser la vie morale des habitants de la Russie. Le Russe
+pense et vit en soldat!...
+
+Un soldat, quel que soit son pays, n'est guère citoyen; il l'est ici
+moins que partout ailleurs; c'est un prisonnier à vie condamné à garder
+des prisonniers.
+
+Remarquez bien qu'en Russie le mot de prison indique quelque chose de
+plus que ce qu'il signifie ailleurs. Quand on pense à toutes les
+cruautés souterraines dérobées à notre pitié par la discipline du
+silence dans un pays où tout homme fait en naissant l'apprentissage de
+la discrétion, on frémit. Il faut venir ici pour prendre la réserve en
+haine; tant de prudence révèle une tyrannie secrète, et dont l'image me
+devient présente en tous lieux. Chaque mouvement de physionomie, chaque
+réticence, chaque inflexion de voix m'apprend le danger de la confiance
+et du naturel.
+
+Il n'est pas jusqu'à l'aspect des maisons qui ne reporte ma pensée vers
+les douloureuses conditions de l'existence humaine dans ce pays.
+
+Si je passe le seuil du palais de quelque grand seigneur et que j'y voie
+régner une saleté dégoûtante, mal déguisée sous un luxe non trompeur;
+si, pour ainsi dire, je respire la vermine jusque sous le toit de
+l'opulence, je ne me dis pas: voici des défauts, et partant de la
+sincérité!... non, je ne m'arrête point à ce qui frappe mes sens, je
+vais plus loin, et je me représente aussitôt l'ordure qui doit empester
+les cachots d'un pays où les hommes opulents ne craignent pas la
+malpropreté pour eux-mêmes; lorsque je souffre de l'humidité de ma
+chambre, je pense aux malheureux exposés à celle des cachots sous-marins
+de Kronstadt, de la forteresse de Pétersbourg et de bien d'autres
+souterrains dont j'ignore jusqu'au nom; le teint hâve des soldats que je
+vois passer dans la rue me retrace les rapines des employés chargés de
+l'approvisionnement de l'armée; la fraude de ces traîtres rétribués par
+l'Empereur pour nourrir ses gardes, qu'ils affament, est écrite en
+traits de plomb sur le visage livide des infortunés privés d'une
+nourriture saine et même suffisante, par des hommes qui ne pensent qu'à
+s'enrichir vite, sans craindre de déshonorer le gouvernement qu'ils
+volent, ni d'encourir la malédiction des esclaves enrégimentés qu'ils
+tuent; enfin, à chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi
+le fantôme de la Sibérie, et je pense à tout ce que signifie le nom de
+ce désert politique, de cet abîme de misères, de ce cimetière des
+vivants; monde des douleurs fabuleuses, terre peuplée de criminels
+infâmes et de héros sublimes, colonie sans laquelle cet Empire serait
+incomplet comme un palais sans caves.
+
+Tels sont les sombres tableaux qui se présentent à mon imagination au
+moment où l'on nous vante les rapports touchants du Czar avec ses
+sujets. Non certes, je ne suis point disposé à me laisser éblouir par la
+popularité Impériale; au contraire je le suis à perdre l'amitié des
+Russes plutôt que la liberté d'esprit dont j'use pour juger leurs ruses
+et les moyens employés par eux afin de nous tromper et de se tromper
+eux-mêmes; mais je crains peu leur colère, car je leur rends la justice
+de croire qu'au fond du cœur ils jugent leur pays plus sévèrement que je
+ne le juge, parce qu'ils le connaissent mieux que je ne le connais. En
+me blâmant tout haut, ils m'absoudront tout bas; c'est assez pour moi.
+Un voyageur qui se laisserait endoctriner ici par les gens du pays
+pourrait parcourir l'Empire d'un bout à l'autre et revenir chez lui sans
+avoir fait autre chose qu'un cours de façades: c'est là ce qu'il faut
+pour plaire à mes hôtes, je le vois; mais à ce prix leur hospitalité me
+coûterait trop cher; j'aime mieux renoncer à leurs éloges que de perdre
+le véritable, l'unique fruit de mon voyage: l'expérience.
+
+Pourvu qu'un étranger se montre niaisement actif, qu'il se lève de bonne
+heure après s'être couché tard, qu'il ne manque pas un bal après avoir
+assisté à toutes les manœuvres, en un mot, qu'il s'agite au point de ne
+pouvoir penser, il est le bien venu partout, on le juge avec
+bienveillance, on le fête; une foule d'inconnus lui serreront la main
+chaque fois que l'Empereur lui aura parlé, ou souri, et en partant il
+sera déclaré un voyageur distingué. Il me semble voir le bourgeois
+gentilhomme turlupiné par le mufti de Molière. Les Russes ont fait un
+mot français excellent pour désigner leur hospitalité politique: en
+parlant des étrangers, qu'ils aveuglent à force de fêtes: il faut les
+_enguirlander_, disent-ils[21]. Mais qu'il se garde de montrer que le
+zèle du métier se ralentit en lui; au premier symptôme de fatigue, ou de
+clairvoyance; à la moindre négligence qui trahirait non pas l'ennui,
+mais la faculté de s'ennuyer, il verrait se lever contre lui, comme un
+serpent irrité, l'esprit russe, le plus caustique des esprits[22].
+
+La moquerie, cette impuissante consolation de l'opprimé, est ici le
+plaisir du paysan, comme le sarcasme est l'élégance du grand seigneur;
+l'ironie et l'imitation sont les seuls talents naturels que j'aie
+reconnus aux Russes. L'étranger une fois en butte au venin de leur
+critique ne s'en relèverait pas; il serait passé aux langues comme un
+déserteur aux baguettes; avili, abattu, il finirait par tomber sous les
+pieds d'une tourbe d'ambitieux, les plus impitoyables, les plus bronzés
+qu'il y ait au monde. Les ambitieux ont toujours plaisir à tuer un
+homme. «Étouffons-le par précaution; c'en est toujours un de moins: un
+homme est presque un rival, car il pourrait le devenir.»
+
+Ce n'est pas à la cour qu'il faut vivre pour conserver quelque illusion
+sur l'hospitalité orientale pratiquée en Russie. Ici l'hospitalité est
+comme ces vieux refrains chantés par les peuples même après que la
+chanson n'a plus de sens pour ceux qui la répètent; l'Empereur donne le
+ton de ce refrain, et les courtisans reprennent en chœur. Les courtisans
+russes me font l'effet de marionnettes dont les ficelles sont trop
+grosses.
+
+Je ne crois pas davantage à la probité du _mugic_. On m'assure avec
+emphase qu'il ne déroberait pas une fleur dans les jardins de son Czar;
+là-dessus je ne dispute point; je sais les miracles qu'on obtient de la
+peur; mais ce que je sais aussi c'est que ce peuple modèle, ce paysan de
+cour, ne se fait point faute de voler les grands seigneurs ses rivaux
+d'un jour, si, trop attendris de sa présence au palais et trop confiants
+dans les sentiments d'honneur du serf ennobli pour un jour, ils cessent
+un instant de veiller sur les mouvements de ses mains.
+
+Hier au bal Impérial et populaire du palais de Péterhoff, l'ambassadeur
+de Sardaigne a eu sa montre fort adroitement enlevée du gousset, malgré
+la chaîne de sûreté qui devait la défendre. Beaucoup de personnes ont
+perdu dans la bagarre leurs mouchoirs et d'autres objets. On m'a pris à
+moi une bourse garnie de quelques ducats, et je me suis consolé de cette
+perte en riant sous cape des éloges prodigués à la probité de ce peuple
+par ses seigneurs. Ceux-ci savent bien ce que valent leurs belles
+phrases; mais je ne suis pas fâché de le savoir aussi bien qu'eux.
+
+En voyant toutes leurs finesses inutiles, je cherche les dupes de ces
+puérils mensonges, et je m'écrie comme Basile: «Qui trompe-t-on ici?
+tout le monde est dans le secret.»
+
+Les Russes ont beau dire et beau faire, tout observateur sincère ne
+verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne
+par les Prussiens du XVIIIe siècle et par les Français du XIXe.
+
+La popularité d'un autocrate me paraît aussi suspecte en Russie, que
+l'est à mes yeux la bonne foi des hommes qui prêchent en France la
+démocratie absolue au nom de la liberté: sophismes sanglants!...
+Détruire la liberté en prêchant le libéralisme, c'est assassiner, car la
+société vit de vérité; faire de la tyrannie patriarcale, c'est encore
+assassiner!...
+
+J'ai une idée fixe: c'est qu'on peut et qu'on doit régner sur les hommes
+sans les tromper. Si dans la vie privée le mensonge est une bassesse,
+dans la vie publique c'est un crime; tout gouvernement qui ment est un
+conspirateur plus dangereux que le meurtrier qu'il fait décapiter
+légalement; et, malgré l'exemple de certains grands esprits gâtés par un
+siècle de beaux esprits, le crime, c'est-à-dire le mensonge, est la plus
+énorme des fautes: en renonçant à la vérité, le génie abdique; et, par
+un renversement étrange, c'est alors le maître qui s'humilie devant
+l'esclave, car l'homme qui trompe est au-dessous de l'homme trompé. Ceci
+s'applique au gouvernement, à la littérature, comme à la religion.
+
+Mon idée sur la possibilité de faire servir la sincérité chrétienne à la
+politique n'est pas si creuse qu'elle peut le paraître aux habiles, car
+c'est aussi celle de l'Empereur Nicolas, esprit pratique et lucide s'il
+en est. Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui sur aucun trône un
+prince qui déteste autant le mensonge et qui mente aussi peu que ce
+prince.
+
+Il s'est fait le champion du pouvoir monarchique en Europe, et vous
+savez s'il soutient ce rôle avec franchise. On ne le voit pas, comme
+certain gouvernement, prêcher dans chaque localité une politique
+différente selon les intérêts purement mercantiles; loin de là, il
+favorise partout indistinctement les principes qui s'accordent avec son
+système: voilà comme il est royaliste absolu. Est-ce ainsi que
+l'Angleterre est libérale, constitutionnelle et favorable à la
+philanthropie?
+
+L'Empereur Nicolas lit tous les jours lui-même, d'un bout à l'autre, un
+journal français, un seul: le _Journal des Débats_. Il ne parcourt les
+autres que lorsqu'on lui indique quelque article intéressant.
+
+Soutenir le pouvoir pour sauver l'ordre social, c'est en France le but
+des meilleurs esprits; c'est aussi la pensée constante du _Journal des
+Débats_, pensée défendue avec une supériorité de raison qui explique la
+considération accordée à cette feuille dans notre pays comme dans le
+reste de l'Europe.
+
+La France souffre du mal du siècle; elle en est plus malade qu'aucun
+autre pays: ce mal, c'est la haine de l'autorité; le remède consiste
+donc à fortifier l'autorité, voilà ce que pensent l'Empereur à
+Pétersbourg et le _Journal des Débats_ à Paris.
+
+Mais, comme ils ne s'accordent que sur le but, ils sont d'autant plus
+ennemis qu'ils semblent plus rapprochés l'un de l'autre. Le choix des
+moyens ne divise-t-il pas souvent des esprits réunis sous la même
+bannière? On se rencontrait alliés, on se sépare ennemis.
+
+La légitimité par droit d'héritage paraît à l'Empereur de Russie
+l'unique moyen d'arriver à son but, et en forçant un peu le sens
+ordinaire du vieux mot légitimité, sous prétexte qu'il en existe une
+autre plus sûre, celle de l'élection basée sur les vrais intérêts du
+pays, le _Journal des Débats_ élève autel contre autel au nom du salut
+des sociétés.
+
+Or, du combat de ces deux légitimités, dont l'une est aveugle comme la
+nécessité, l'autre flottante comme la passion, il résulte une colère
+d'autant plus vive que les raisons décisives manquent aux avocats des
+deux systèmes qui se servent des mêmes termes pour arriver à des
+conclusions opposées.
+
+Ce qu'il y a de certain parmi tant de doutes, c'est que tout homme qui
+se retracera l'histoire de Russie depuis l'origine de cet Empire, mais
+surtout depuis l'avènement des Romanoff, ne pourra que s'émerveiller de
+voir le prince qui règne aujourd'hui sur ce pays se porter le défenseur
+du dogme monarchique de la légitimité par droit d'héritage, selon le
+sens que dans sa religion politique la France donnait autrefois au mot
+légitimité; tandis qu'en faisant un retour sur lui-même et sur les
+moyens violents employés par plusieurs de ses ancêtres pour transmettre
+le pouvoir à leurs successeurs, il apprendrait de la logique des
+événements à préférer la légitimité du _Journal des Débats_.
+
+Je me complais dans les digressions; vous le savez depuis longtemps:
+cette espèce de désordre séduit mon imagination, éprise de tout ce qui
+ressemble à de la liberté. Je ne m'en corrigerais que s'il fallait
+chaque fois m'en excuser, et multiplier les précautions oratoires pour
+varier les transitions, parce qu'alors la peine passerait le plaisir.
+
+Le site de Péterhoff est jusqu'à présent le plus beau tableau naturel
+que j'aie vu en Russie. Une falaise peu élevée domine la mer qui
+commence à l'extrémité du parc, environ à un tiers de lieue au-dessous
+du palais, lequel est bâti au bord de cette petite falaise coupée
+presque à pic par la nature. En cet endroit, on y a pratiqué de
+magnifiques rampes; vous descendez de terrasse en terrasse jusque dans
+le parc, où vous trouvez des bosquets, majestueux par l'épaisseur de
+leur ombre et par leur étendue. Ce parc est orné de jets d'eau et de
+cascades artificielles, dans le goût de celles de Versailles; et il est
+assez varié pour un jardin dessiné à la manière de Lenotre. Il s'y
+trouve certains points élevés, certaines fabriques d'où l'on découvre la
+mer, les côtes de la Finlande, puis l'arsenal de la marine russe, l'île
+de Cronstadt avec ses remparts de granit à fleur d'eau, et plus loin, à
+neuf lieues vers la droite, Pétersbourg la blanche ville, qui de loin
+paraît gaie et brillante, et qui, avec ses amas de palais aux toits
+peints, ses îles, ses temples aux colonnes plâtrées, ses forêts de
+clochers semblables à des minarets, ressemble vers le soir à une forêt
+de sapins dont les pyramides argentées seraient illuminées par un
+incendie.
+
+Du milieu de cette forêt coupée par des bras de rivière, on voit
+déboucher, ou du moins on devine les divers lits de la Néva, laquelle se
+divise près du golfe et vient finir à la mer dans toute la majesté d'un
+grand fleuve dont la magnifique embouchure fait oublier qu'il n'a que
+dix-huit lieues de cours. Encore une apparence! On dirait qu'ici la
+nature est d'accord avec les hommes pour entourer d'illusions le
+voyageur ébloui. Ce paysage est plat, froid, mais grandiose, et sa
+tristesse impose.
+
+La végétation ne répand que peu de variété dans les sites de l'Ingrie;
+celle des jardins est toute factice, celle de la campagne consiste en
+quelques bouquets de bouleaux, d'un vert triste, et en des allées du
+même arbre, plantées comme limites entre des prés marécageux, des bois
+noueux et malingres et des champs cultivés où le froment ne vient pas;
+car qu'est-ce qui vient sous le soixantième degré de latitude?
+
+Quand je pense à tous les obstacles que l'homme a vaincus ici pour y
+vivre en société, pour bâtir une ville et loger plus qu'un roi, dans des
+repaires d'ours et de loups, comme on disait à Catherine, et pour l'y
+maintenir avec la magnificence convenable à la vanité des grands princes
+et des grands peuples, je ne vois pas une laitue, pas une rose, sans
+être tenté de crier au miracle. Si Pétersbourg est une Laponie
+badigeonnée, Péterhoff est le palais d'Armide sous verre. Je ne me crois
+pas en plein air quand je vois tant de choses pompeuses, délicates,
+brillantes, et que je pense qu'à quelques degrés plus haut l'année se
+divise en deux jours et deux crépuscules de trois mois chacun. C'est
+alors surtout que je ne puis m'empêcher d'admirer!!...
+
+J'admire le triomphe de la volonté humaine partout où je le reconnais,
+ce qui ne m'oblige pas d'admirer bien souvent.
+
+On fait une lieue en voiture dans le parc Impérial de Péterhoff sans
+passer deux fois par la même allée; or, figurez-vous ce parc tout de
+feu. Dans ce pays glacial et privé de vive lumière, les illuminations
+sont un incendie; on dirait que la nuit doit consoler du jour. Les
+arbres disparaissent sous une décoration de diamants; dans chaque allée
+il y a autant de lampions que de feuilles: c'est l'Asie, non l'Asie
+réelle, l'Asie moderne, mais la fabuleuse Bagdad des _Mille et une
+Nuits_, ou la plus fabuleuse Babylone de Sémiramis.
+
+On dit que le jour de la fête de l'Impératrice six mille voitures,
+trente mille piétons et une innombrable quantité de barques sortent de
+Pétersbourg pour venir former des campements autour de Péterhoff. C'est
+le seul jour et le seul lieu où j'aie vu de la foule en Russie. Un
+bivouac bourgeois dans un pays tout militaire est une rareté. Ce n'est
+pas que l'armée manque à la fête, une partie de le garde et le corps des
+cadets sont également cantonnés autour de la résidence souveraine; et
+tout ce monde, officiers, soldats, marchands, serfs, maîtres, seigneurs,
+errent ensemble dans des bois d'où la nuit est chassée par deux cent
+cinquante mille lampions.
+
+On m'a dit ce chiffre, je vous le répète au hasard; car pour moi deux
+cent mille ou deux millions c'est tout un; je n'ai pas de mesure dans
+l'œil: mais ce que je sais, c'est que cette masse de feu jette une
+lumière artificielle dont n'approche pas la clarté naturelle du jour du
+Nord. En Russie l'Empereur fait pâlir le soleil. À cette époque de l'été
+les nuits recommencent, elles allongent rapidement, et sans
+l'illumination il aurait fait noir pendant quelques heures sous les
+grandes allées du parc de Péterhoff.
+
+On dit encore qu'en trente-cinq minutes tous les lampions du parc sont
+allumés par dix-huit cents hommes; la partie des illuminations qui fait
+face au château s'éclaire en cinq minutes. Elle comprend entre autres un
+canal qui correspond au principal balcon du palais, et s'enfonce en
+ligne droite dans le parc vers la mer, à une grande distance. Cette
+perspective est d'un effet magique, la nappe d'eau du canal est
+tellement bordée de lumières, elle reflète des clartés si vives, qu'on
+la prend pour du feu. L'Arioste aurait peut-être l'imagination assez
+brillante pour vous peindre tant de merveilles dans la langue des fées;
+il y a du goût et de la fantaisie dans l'usage qu'on a fait ici de cette
+prodigieuse masse de lumière: on a donné à divers groupes de lampions,
+heureusement dispersés, des formes originales: ce sont des fleurs
+grandes comme des arbres, des soleils, des vases, des berceaux de
+pampres imitant les _pergole_[23] italiennes, des obélisques, des
+colonnes, des murailles ciselées à la manière mauresque; enfin tout un
+monde fantastique vous passe sous les yeux sans que rien fixe vos
+regards, car les merveilles se succèdent avec une inexprimable rapidité.
+Vous êtes distrait d'une fortification de feu par des draperies, par des
+dentelles de pierres précieuses; tout brille, tout brûle, tout est de
+flamme et de diamant, on craint que ce magnifique spectacle ne finisse
+par un tas de cendres comme un incendie.
+
+Mais ce qu'il y a de plus étonnant vu du palais, c'est toujours le grand
+canal, qui ressemble à une lave immobile dans une forêt embrasée.
+
+À l'extrémité de ce canal s'élève, sur une énorme pyramide de feux de
+couleur (elle a, je crois, soixante et dix pieds de haut), le chiffre de
+l'Impératrice, qui brille d'un blanc éclatant au-dessus de toutes les
+lumières rouges, vertes et bleues qui l'environnent: on dirait d'une
+aigrette de diamants entourée de pierres de couleur. Tout cela est sur
+une si grande échelle que vous doutez de ce que vous voyez. De tels
+efforts pour une fête annuelle, c'est impossible, dites-vous; ce que je
+vois est trop grand pour être réel, c'est le rêve d'un géant amoureux
+raconté par un poëte fou.
+
+Il y a quelque chose d'aussi prodigieux que la fête elle-même, ce sont
+les épisodes auxquels elle donne lieu. Pendant deux ou trois nuits toute
+cette foule, dont je vous ai parlé, campe autour du village et se
+disperse à une assez grande distance du château. Beaucoup de femmes
+couchent dans leur voiture, des paysannes dorment dans leurs charrettes;
+tous ces équipages, renfermés par centaines dans des enclos de planches,
+forment des camps très-amusants à parcourir, et qui seraient dignes
+d'être reproduits par quelque artiste spirituel.
+
+Le Russe a le génie du pittoresque; et les villes d'un jour qu'il
+improvise pour ses fêtes sont bien plus amusantes, elles ont un
+caractère bien plus national que les véritables villes bâties en Russie
+par des étrangers. À Péterhoff, chevaux, maîtres et cochers, tout est
+réuni dans des enceintes de bois; ces bivouacs sont indispensables, car
+il n'y a dans le village qu'un petit nombre de maisons passablement
+sales, dont les chambres se paient deux cents et jusqu'à cinq cents
+roubles par nuit: le rouble de papier équivaut à vingt-trois sols de
+France.
+
+Ce qui accroît mon malaise depuis que je vis parmi les Russes, c'est que
+tout me révèle la valeur réelle de ce peuple opprimé. L'idée de ce qu'il
+pourrait faire, s'il était libre, exaspère la colère que je ressens, en
+voyant ce qu'il fait aujourd'hui.
+
+Les ambassadeurs, avec leur famille et leur suite, ainsi que les
+étrangers présentés, sont logés et hébergés aux frais de l'Empereur; on
+réserve à cet effet un vaste et charmant édifice en forme de pavillon
+carré, appelé le palais anglais. Cette habitation est située à un quart
+de lieue du palais Impérial, à l'extrémité du village, dans un beau parc
+dessiné à l'anglaise, et qui paraît naturel, tant il est pittoresque.
+L'abondance et la beauté des eaux, le mouvement du terrain, choses rares
+dans les environs de Pétersbourg, rendent ce jardin agréable. Cette
+année le nombre des étrangers étant plus grand que de coutume, ils n'ont
+pu trouver place dans le palais anglais, qu'on a été forcé de réserver
+aux charges et aux personnes invitées d'office; je n'y ai donc point
+couché, mais j'y dîne tous les jours, avec le corps diplomatique et sept
+à huit cents personnes, à une table parfaitement bien servie. Voilà,
+certes, une magnifique hospitalité!... Lorsqu'on loge au village, il
+faut faire mettre ses chevaux et s'habiller en uniforme pour aller dîner
+à cette table présidée par un des grands officiers de l'Empire.
+
+Pour la nuit le directeur-général des théâtres de la cour a mis à ma
+disposition deux loges d'acteurs dans la salle de spectacle de
+Péterhoff, et ce logement m'est envié par tout le monde. Je n'y manque
+de rien, si ce n'est d'un lit. Heureusement que j'ai apporté mon petit
+lit de fer de Pétersbourg. C'est un objet de première nécessité pour un
+Européen qui voyage en Russie, et qui ne veut pas s'accoutumer à passer
+la nuit roulé dans un tapis sur un banc ou sur un escalier. On se munit
+ici de son lit comme on porte son manteau en Espagne!... À défaut de
+paille, chose rare dans un pays où le blé ne vient pas, mon matelas se
+remplit de foin; on en trouve à peu près partout.
+
+Si l'on ne veut pas se charger d'un lit, il faut au moins porter avec
+soi la toile d'une paillasse. C'est ce que je fais pour mon valet de
+chambre qui n'est pas plus que moi résigné à dormir à la russe. Même je
+me passerais de lit encore plus facilement que lui, puisque j'ai employé
+près de deux nuits à vous écrire ce que vous lisez.
+
+Les bivouacs d'amateurs sont ce qu'il y a de plus pittoresque à
+Péterhoff, car dans les campements des soldats on retrouve l'uniformité
+militaire. Les Hulans bivouaquent au milieu d'une prairie, autour d'un
+étang, aux environs du palais, et près de là est aussi campé le régiment
+des gardes à cheval de l'Impératrice sans compter les Circassiens
+casernés à l'une des extrémités du village; enfin les cadets sont en
+partie distribués dans les maisons, en partie parqués militairement dans
+un champ.
+
+Dans tout autre pays, un si grand rassemblement d'hommes produirait un
+mouvement, un tumulte étourdissants. En Russie tout se passe avec
+gravité, tout prend le caractère d'une cérémonie; là, le silence est de
+rigueur; à voir tous ces jeunes gens réunis là pour leur plaisir, ou
+pour celui des autres, n'osant ni rire, ni chanter, ni se quereller, ni
+jouer, ni danser, ni courir, on dirait d'une troupe de prisonniers près
+de partir pour le lieu de leur destination. Encore un souvenir de la
+Sibérie!.. Ce qui manque à tout ce que je vois ici, ce n'est assurément
+ni la grandeur ni la magnificence, ni même le goût et l'élégance: c'est
+la gaieté; la gaieté ne se commande pas; au contraire, le commandement
+la fait fuir, comme le cordeau et le niveau détruisent les tableaux
+pittoresques. Je n'ai rien vu en Russie qui ne fût symétrique, qui n'eût
+l'air ordonné; ce qui donnerait du prix à l'ordre, la variété, d'où naît
+l'harmonie, est inconnu ici.
+
+Les soldats au bivouac sont soumis à une discipline plus sévère qu'à la
+caserne: tant de rigidité en pleine paix, en plein champ et un jour de
+fête, me rappelle le mot du grand-duc Constantin sur la guerre. «Je
+n'aime pas la guerre, disait-il; elle gâte les soldats, salit les habits
+et détruit la discipline.»
+
+Ce prince ne disait pas tout; il avait un autre motif pour ne pas aimer
+la guerre. C'est ce qu'a prouvé sa conduite en Pologne.
+
+Le jour du bal et de l'illumination, à sept heures du soir, on se rend
+au palais Impérial. Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les
+étrangers invités et les soi-disant gens du peuple admis à la fête, sont
+introduits pêle-mêle dans les grands appartements. Pour les hommes,
+excepté les mugics en habit national, et les marchands qui portent le
+cafetan, le tabarro, manteau vénitien par-dessus l'uniforme, est de
+rigueur; parce que cette fête s'appelle un bal masqué.
+
+Vous attendez là pendant assez longtemps, pressé par la foule,
+l'apparition de l'Empereur et de la famille Impériale. Dès que le
+maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre devant
+lui; suivi de son noble cortège, il traverse librement et sans même être
+effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on n'aurait
+pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus. Aussitôt
+que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme derrière elle.
+C'est toujours l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau.
+
+La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes,
+imprime le respect à cette mer agitée, c'est le Neptune de Virgile; on
+ne saurait être plus Empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou
+trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de
+sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et
+cérémonieuse: aujourd'hui, c'est tout bonnement une promenade au son des
+instruments. L'Empereur et son cortège serpentent d'une manière
+surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il
+va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la
+marche du souverain.
+
+L'Empereur parle à quelques hommes à barbes, habillés à la russe,
+c'est-à-dire vêtus de la robe persane, et vers dix heures, à la nuit
+close, l'illumination commence. Je vous ai déjà dit la promptitude
+magique avec laquelle on voit s'allumer des milliers de lampions: c'est
+une vraie féerie.
+
+On m'avait assuré qu'ordinairement plusieurs vaisseaux de la marine
+Impériale s'approchent du rivage à ce moment de la fête, et répondent à
+la musique de terre par des salves d'artillerie lointaines. Hier, le
+mauvais temps nous priva de ce magnifique épisode de la fête. Je dois
+cependant ajouter qu'un Français, depuis longtemps établi dans ce pays,
+m'a raconté que tous les ans il survient quelque chose qui fait manquer
+l'illumination des navires. Choisissez entre le dire des habitants et
+l'assertion des étrangers.
+
+Nous avons cru pendant une grande partie du jour que l'illumination
+n'aurait pas lieu. Vers les trois heures, comme nous étions à dîner au
+palais anglais, un grain est venu fondre sur Péterhoff: les arbres du
+parc s'agitaient violemment, leurs cimes se tordaient dans les airs,
+leurs branches rasaient le sol, et tandis que nous considérions ce
+spectacle, nous étions loin de penser que les sœurs, les mères, les amis
+d'une foule de personnes assises tranquillement à la même table que
+nous, périssaient sur l'eau par ce même coup de vent dont nous
+observions froidement les effets. Notre curiosité insouciante approchait
+de la gaieté, tandis qu'un grand nombre de barques parties de
+Pétersbourg pour se rendre à Péterhoff, chaviraient au milieu du golfe.
+Aujourd'hui on avoue deux cents personnes noyées, d'autres disent quinze
+cents, deux mille: nul ne saura la vérité, et les journaux ne parleront
+pas du malheur, ce serait affliger l'Impératrice et accuser l'Empereur.
+
+Le secret des désastres du jour a été gardé pendant toute la soirée;
+rien n'a transpiré qu'après la fête: et ce matin la cour n'en paraît ni
+plus ni moins triste; là l'étiquette veut avant tout que personne ne
+parle de ce qui occupe la pensée de tous; même hors du palais, les
+confidences ne se font qu'à demi-mot, en passant et bien bas. La
+tristesse habituelle de la vie des hommes en ce pays vient de ce qu'elle
+est comptée pour rien par eux-mêmes; chacun sent que son existence tient
+à un fil et chacun prend là-dessus son parti, pour ainsi dire, de
+naissance.
+
+Tous les ans, des accidents semblables, quoique moins nombreux,
+attristent les fêtes de Péterhoff qui se changeraient en un deuil
+imposant, en une pompe funèbre, si d'autre que moi venaient à penser à
+tout ce que coûte cette magnificence, mais ici je suis seul à réfléchir.
+
+Depuis hier les esprits superstitieux ont recueilli plus d'un triste
+pronostic: le temps qui avait été beau pendant trois semaines n'a changé
+que le jour de la fête de l'Impératrice; le chiffre de cette princesse
+ne voulait pas s'allumer: l'homme chargé de cette partie essentielle de
+l'illumination monte au sommet de la pyramide et se met à l'œuvre; mais
+le vent éteint ses lampions à mesure qu'il les allume. Il remonte à
+plusieurs reprises; enfin le pied lui manque, il tombe d'une hauteur de
+soixante-dix pieds et se tue sur la place. On l'emporte: le chiffre
+reste, à demi effacé!...
+
+L'effrayante maigreur de l'Impératrice, son air languissant, son regard
+terne rendent ces présages plus sinistres. La vie qu'elle mène lui
+devient mortelle: des fêtes, des bals tous les soirs! Il faut s'amuser
+ici incessamment sous peine d'y mourir d'ennui.
+
+Pour l'Impératrice et pour les courtisans zélés le spectacle des revues,
+des parades commence de bonne heure le matin; elles sont toujours
+suivies de quelques réceptions; l'Impératrice rentre dans son intérieur
+pour un quart d'heure, puis elle va se promener en voiture pendant deux
+heures; ensuite elle prend un bain avant de ressortir à cheval; rentrée
+chez elle une seconde fois, elle reçoit encore: enfin elle va visiter
+quelques établissements utiles qu'elle dirige ou quelque personne de son
+intimité; elle sort de là pour suivre l'Empereur au camp. Il y en a
+toujours un quelque part: ils rentrent pour danser; et voilà comment sa
+journée, son année se passent, et comment ses forces se perdent avec sa
+vie.
+
+Les personnes qui n'ont pas le courage ou la santé nécessaires pour
+partager cette terrible vie, ne sont pas en faveur.
+
+L'Impératrice me disait l'autre jour, en parlant d'une femme
+très-distinguée, mais délicate: «Elle est toujours malade!» Au ton, à
+l'air dont fut prononcé ce jugement, je sentis qu'il décidait du sort
+d'une famille. Dans un monde où l'on ne se contente pas des bonnes
+intentions une maladie équivaut à une disgrâce.
+
+L'Impératrice ne se croit pas plus dispensée que les autres de la
+nécessité de payer de sa personne.
+
+Elle ne peut se résigner à laisser l'Empereur s'éloigner d'elle un
+instant. Les princes sont de fer!... La noble femme voudrait et croit
+par moments n'être pas sujette aux infirmités humaines; mais la
+privation totale de repos physique et moral, le manque d'occupation
+suivie, l'absence de toute conversation sérieuse, la nécessité toujours
+renaissante des distractions qui lui sont imposées, tout nourrit la
+fièvre qui la mine et voilà comment ce terrible genre de vie lui est
+devenu funeste et indispensable. Elle ne peut aujourd'hui ni le quitter
+ni le soutenir. On craint la consomption, le marasme, on craint surtout
+pour elle l'hiver de Pétersbourg; mais rien ne la déciderait à passer
+six mois loin de l'Empereur[24].
+
+A la vue de cette figure intéressante, mais dévastée par la souffrance,
+errant comme un spectre au milieu d'une fête qu'on appelle la sienne et
+qu'elle ne reverra peut-être plus, je me sens le cœur navré; et tout
+ébloui que je suis du faste des grandeurs humaines, je fais un retour
+sur les misères de notre nature. Hélas! plus on tombe de haut et plus
+rude est la chute. Les grands expient en un jour, dès ce monde, toutes
+les privations du pauvre pendant une longue vie.
+
+L'inégalité des conditions disparaît sous le court et pesant niveau de
+la souffrance. Le temps n'est qu'une illusion dont la passion
+s'affranchit: l'intensité du sentiment, plaisir au douleur, telle est la
+mesure de la réalité... Cette réalité fait tôt ou tard sa part aux idées
+sérieuses dans la vie la plus frivole; et le sérieux forcé est amer
+autant que l'autre eût été doux. À la place de l'Impératrice je n'aurais
+pas voulu laisser célébrer ma fête hier, si toutefois j'avais eu le
+pouvoir de me soustraire à ce plaisir d'étiquette.
+
+Les personnes, même les plus haut placées, sont mal inspirées
+lorsqu'elles prétendent s'amuser à jour fixe. Une date solennisée chaque
+année ne sert qu'à faire mieux sentir les progrès du temps par la
+comparaison du présent et du passé. Les souvenirs, bien qu'on les
+célèbre par des réjouissances, nous inspirent toujours une foule d'idées
+tristes; la première jeunesse évanouie, nous entrons dans la décadence;
+au retour de chaque fête périodique nous avons quelques joies de moins
+avec quelques regrets de plus: l'échange est douloureux! Ne vaudrait-il
+pas mieux laisser les jours fuir en silence? Voix plaintives de la mort,
+les anniversaires sont les échos du temps.
+
+Hier, à la fin du bal que je vous ai décrit, on soupa; puis, tout en
+nage, car la chaleur des appartements où se pressait la foule était
+insupportable, on monta dans les voitures de la cour qu'on appelle des
+_lignes_; alors on s'est mis à faire le tour des illuminations par une
+nuit très-noire, sous une rosée dont heureusement la fraîcheur était
+tempérée par la fumée des lampions. Vous ne pouvez vous figurer la
+chaleur qui rayonnait dans toutes les allées de cette forêt enchantée,
+tant l'incroyable profusion de feux dont nous étions éblouis chauffe le
+parc en l'éclairant!
+
+Les _lignes_ sont des espèces de chars à bancs doubles, où huit
+personnes s'asseyent commodément dos à dos; leur forme, leurs dorures,
+les harnais antiques des chevaux qui les traînent, tout cet ensemble ne
+manque ni de grandeur ni d'originalité. Un luxe vraiment royal: c'est
+aujourd'hui chose rare en Europe.
+
+Le nombre de ces équipages est considérable, c'est une des magnificences
+de la fête de Péterhoff; il y en a pour tout ce qui est invité, moins
+les serfs et les bourgeois de parade parqués dans les salles du palais.
+
+Un maître des cérémonies m'avait indiqué la _ligne_ dans laquelle je
+devais monter, mais au milieu du désordre de la sortie personne
+n'atteint sa place; je ne pus retrouver ni mon domestique ni mon
+manteau, et je montai à la fin dans une des dernières _lignes_ où je
+m'assis à côté d'une dame russe qui n'avait point été au bal, mais qui
+était venue là de Pétersbourg pour montrer l'illumination à ses filles.
+La conversation de ces dames, qui paraissaient tenir à toutes les
+familles de la cour, était franche, et en cela, elle différait de celle
+des personnes de service au palais. La mère se mit tout d'abord en
+rapport avec moi, son ton était d'une facilité de bon goût qui révélait
+la grande dame. Je reconnus là ce que j'avais déjà remarqué ailleurs,
+c'est que lorsque les femmes russes sont naturelles, ce n'est ni la
+douceur ni l'indulgence qui dominent dans leur conversation. Elle me
+nomma toutes les personnes que nous voyions passer devant nous; car,
+dans cette promenade magique, les _lignes_ se croisent souvent; une
+moitié de ces voitures suit une allée tandis que l'autre moitié longe en
+sens opposé l'allée voisine séparée par une charmille percée de larges
+ouvertures, en forme d'arcades. Le royal cortège se passe ainsi en revue
+lui-même.
+
+Si je ne craignais de vous fatiguer, et surtout de vous inspirer quelque
+défiance en épuisant les formules d'admiration, je vous dirais que je
+n'ai rien vu d'aussi étonnant que ces portiques de lampions parcourus
+dans un silence solennel par toutes les voitures de la cour, au milieu
+d'un parc inondé d'une foule aussi épaisse dans les jardins que l'était
+l'instant d'auparavant celle des paysans dans les salles du palais.
+
+Nous nous sommes promenés ainsi, pendant une heure, à travers des
+bosquets enchantés; et nous avons fait le tour d'un lac qu'on appelle
+Marly; il est à l'extrémité du parc de Péterhoff. Versailles et toutes
+les magiques créations de Louis XIV furent présents à la pensée des
+princes de l'Europe pendant plus de cent ans. C'est à ce lac de Marly
+que les illuminations m'ont paru le plus extraordinaires. À l'extrémité
+de la pièce d'eau, j'allais dire de la pièce d'or, tant cette eau est
+lumineuse et brillante, s'élève une maison qui servit d'habitation à
+Pierre-le-Grand: elle était illuminée comme le reste.
+
+Ce qui m'a le plus frappé, c'est la teinte de l'eau où se reflétait le
+feu des milliers de lampions allumés autour de ce lac de feu. L'eau et
+les arbres ajoutent singulièrement à l'effet des illuminations. En
+traversant le parc nous avons passé devant des grottes où la lumière
+allumée dans l'intérieur se faisait jour au dehors à travers une nappe
+d'eau qui tombait devant l'ouverture de la brillante caverne: le
+mouvement de la cascade roulant par-dessus ce feu, était d'un effet
+merveilleux. Le palais Impérial domine toutes ces magnifiques chutes
+d'eau et l'on dirait qu'il en est la source: lui seul n'est point
+illuminé; il est blanc, mais il devient brillant par l'immense faisceau
+de lumières qui montent vers lui de toutes les parties du parc et se
+reflètent sur ses murailles. Les teintes des pierres et la verdure des
+arbres sont changées par les rayons d'un jour aussi éclatant que celui
+du soleil. Ce seul spectacle mériterait une promenade à Péterhoff. Si
+jamais je retournais à cette fête, je me bornerais à parcourir à pied
+les jardins.
+
+Cette promenade est sans contredit ce qu'il y a de plus beau à la fête
+de l'Impératrice. Mais encore une fois, la magie n'est pas de la gaieté:
+personne ici ne rit, ne chante, ne danse; on parle bas, on s'amuse avec
+précaution, il semble que les sujets russes rompus à la politesse,
+respectent jusqu'à leur plaisir. Enfin la liberté manque à Péterhoff
+comme partout ailleurs.
+
+J'ai gagné ma chambre, c'est-à-dire ma loge, à minuit et demi. Dès la
+nuit, la retraite des curieux a commencé et pendant que ce torrent
+défilait sous mes fenêtres, je me suis mis à vous écrire; aussi bien le
+sommeil eût été impossible au milieu d'un tel tumulte. En Russie, les
+chevaux seuls ont la permission de faire du bruit. C'était un flot de
+voitures de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes sortes,
+défilant sur quatre rangs à travers un peuple de femmes, d'enfants et de
+mugics à pied; c'était la vie naturelle qui recommençait après la
+contrainte d'une fête royale. On eût dit d'une troupe de prisonniers
+délivrés de leurs chaînes. Le peuple du grand chemin n'était plus la
+foule disciplinée du parc. Cette tourbe redevenue sauvage et se
+précipitant vers Pétersbourg avec une violence et une rapidité
+effrayantes, me rappelait les descriptions de la retraite de Moscou;
+plusieurs chevaux tombés morts sur la route ajoutaient à l'illusion.
+
+A peine avais-je eu le temps de me déshabiller et de me jeter sur mon
+lit, qu'il fallut me remettre sur pied pour courir vers le palais afin
+d'assister à la revue du corps des cadets que l'Empereur devait passer
+lui-même.
+
+Ma surprise fut grande de retrouver déjà toute la cour debout et à
+l'œuvre; les femmes étaient parées en fraîches toilettes du matin, les
+hommes revêtus des habits de leur charge; tout le monde attendait
+l'Empereur au lieu du rendez-vous. Le désir de se montrer zélé animait
+cette foule brodée, chacun était allègre comme si les magnificences et
+les fatigues de la nuit n'avaient pesé que sur moi. Je rougis de ma
+paresse, et je sentis que je n'étais pas né pour faire un bon courtisan
+russe. La chaîne a beau être dorée, elle ne m'en paraît pas plus légère.
+
+Je n'eus que le temps de percer la foule avant l'arrivée de
+l'Impératrice, et je n'avais pas encore atteint ma place, que l'Empereur
+parcourait déjà les rangs de ses officiers enfants, tandis que
+l'Impératrice, si fatiguée la veille, l'attendait dans une calèche au
+milieu de la place. Je souffrais pour elle; cependant l'abattement qui
+m'avait frappé la veille avait disparu. Ma pitié se concentra donc sur
+moi-même qui me sentais harassé pour tout le monde, et qui voyais avec
+envie les plus vieilles gens de la cour porter légèrement le fardeau qui
+m'accablait. L'ambition est ici la condition de la vie; sans cette dose
+d'activité factice, on serait toujours morne et triste.
+
+La voix de l'Empereur commandait l'exercice aux élèves; après quelques
+manœuvres parfaitement exécutées, Sa Majesté parut satisfaite: elle prit
+par la main un des plus jeunes cadets qu'elle venait de faire sortir des
+rangs, le mena elle-même à l'Impératrice à laquelle elle le présenta,
+puis élevant cet enfant dans ses bras à la hauteur de sa tête,
+c'est-à-dire au-dessus de la tête de tout le monde, elle l'embrassa
+publiquement. Quel intérêt l'Empereur avait-il à se montrer si
+débonnaire ce jour-là en public? c'est ce que personne n'a pu ou n'a
+voulu me dire.
+
+Je demandai aux gens qui m'entouraient quel était le bienheureux père de
+ce cadet modèle, comblé de la faveur du souverain. Nul ne satisfit ma
+curiosité; en Russie on fait mystère de tout. Après cette parade
+sentimentale, l'Empereur et l'Impératrice retournèrent au palais de
+Péterhoff, où ils reçurent dans les grands appartements tous ceux qui
+voulurent leur faire leur cour, puis vers onze heures ils parurent sur
+l'un des balcons du palais devant lequel les soldats de la garde
+circassienne se mirent à faire des exercices pittoresques sur leurs
+magnifiques chevaux de l'Asie. La beauté de cette troupe superbement
+costumée contribue au luxe militaire d'une cour qui, malgré ses efforts
+et ses prétentions, est toujours et sera longtemps encore plus orientale
+qu'européenne. Vers midi sentant s'épuiser ma curiosité, n'ayant pas
+pour suppléer à ma fores naturelle le ressort tout-puissant de cette
+ambition de cour qui fait ici tant de miracles, je suis retourné à mon
+lit, d'où je viens de sortir pour achever ce récit.
+
+Je compte passer ici le reste du jour à laisser la foule s'écouler;
+d'ailleurs, je suis retenu à Péterhoff par l'espoir d'un plaisir auquel
+j'attache beaucoup de prix.
+
+Demain si j'en ai le temps je vous conterai le succès de mes intrigues.
+
+
+
+
+LETTRE SEIZIÈME.
+
+Cottage de Péterhoff.--Surprise.--L'Impératrice.--Sa toilette du
+matin.--Ses manières, son air, sa conversation.--Le grand-duc
+héritier.--Sa bonté.--Question embarrassante.--Comment le grand-duc y
+répond pour moi.--Silence de l'Impératrice: interprété.--Intérieur du
+cottage.--Absence de tout objet d'art.--Affections de famille.--Timidité
+gênante.--Le grand-duc fait le _cicerone_.--Politesse
+exquise.--Définition de la timidité.--Les hommes de ce siècle en sont
+exempts.--La perfection de l'hospitalité.--Scène muette.--Le cabinet de
+travail de l'Empereur.--Petit télégraphe.--Château
+d'Oranienbaum.--Souvenirs attristants.--Petit château de Pierre III, ce
+qu'il en reste.--Tout ce qu'on fait ici pour cacher la vérité.--Avantage
+des hommes obscurs sur les grands.--Citation de Rulhière.--Pavillons du
+parc.--Souvenirs de Catherine II.--Camp de Krasnacselo.--Retour à
+Pétersbourg.--Mensonges puérils.
+
+
+ Pétersbourg, ce 27 juillet 1839.
+
+J'avais instamment prié madame *** de me faire voir le _cottage_[25] de
+l'Empereur et de l'Impératrice. C'est une petite maison bâtie par eux,
+au milieu du magnifique parc de Péterhoff, dans le nouveau style
+gothique à la mode en Angleterre. «Rien n'est plus difficile, m'avait
+répondu madame ***, que d'entrer au cottage pendant le séjour qu'y font
+Leurs Majestés; rien ne serait plus facile en leur absence. Cependant
+j'essaierai.»
+
+J'avais prolongé mon séjour à Péterhoff, attendant avec impatience, mais
+sans beaucoup d'espoir, la réponse de madame ***. Enfin, hier matin, de
+bonne heure, je reçois d'elle un petit mot ainsi conçu: «Venez chez moi
+à onze heures moins un quart. On m'a permis, par faveur
+très-particulière, de vous montrer le cottage à l'heure où l'Empereur et
+L'Impératrice vont se promener ensemble, c'est-à-dire à onze heures
+précises. Vous connaissez leur exactitude.»
+
+Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Madame *** habite un fort joli
+château bâti dans un coin du parc. Elle suit partout l'Impératrice, mais
+elle loge autant que possible dans des maisons séparées, quoique
+très-voisines des diverses résidences Impériales. J'étais chez elle à
+dix heures et demie. À onze heures moins un quart nous montons dans une
+voiture à quatre chevaux, nous traversons le parc rapidement, et à onze
+heures moins quelques minutes nous arrivons à la porte du cottage.
+
+C'est exactement comme je viens de vous le dire, une maison anglaise
+entourée de fleurs et ombragée d'arbres; elle est bâtie sur le modèle
+des plus jolies habitations qu'on voit près de Londres, à Twickenham, au
+bord de la Tamise. À peine avions-nous traversé un vestibule assez
+petit, élevé de quelques marches, et nous étions-nous arrêtés quelques
+instants à examiner un salon dont l'ameublement me semblait un peu trop
+recherché pour l'ensemble de la maison, qu'un valet de chambre en frac
+vint chuchoter quelques mots à l'oreille de madame ***, qui me parut
+surprise.
+
+«Qu'y a-t-il? lui dis-je quand l'homme fut sorti.
+
+--C'est l'Impératrice qui rentre.
+
+--Quelle trahison, m'écriai-je, je n'aurai le temps de rien voir!
+
+--Peut-être; sortez par cette terrasse, descendez au jardin et allez
+m'attendre à l'entrée de la maison.»
+
+J'étais là depuis deux minutes à peine lorsque je vis venir à moi
+l'Impératrice toute seule, qui descendait rapidement les degrés du
+perron. Sa taille élevée et svelte a une grâce singulière, sa démarche
+est vive, légère et pourtant noble; elle a certains mouvements des bras
+et des mains, certaines attitudes, certain tour de tête qu'on ne peut
+oublier. Elle était vêtue de blanc; son visage, entouré d'une capote
+blanche, paraissait reposé; ses yeux avaient l'expression de la
+mélancolie, de la douceur et du calme; un voile relevé avec grâce
+encadrait son visage; une écharpe transparente se drapait autour de ses
+épaules, et complétait le costume du matin le plus élégant. Jamais elle
+ne m'avait paru si à son avantage: à cet aspect les sinistres présages
+du bal se dissipèrent entièrement, l'Impératrice me parut ressuscitée,
+et j'éprouvai l'espèce de sécurité qui renaît avec le jour après une
+nuit agitée. Il faut, pensai-je, que Sa Majesté soit plus forte que moi,
+pour avoir supporté la fête d'avant-hier, la revue et le cercle d'hier,
+et pour se lever aujourd'hui brillante comme je la vois.
+
+«J'ai abrégé ma promenade, me dit-elle, parce que je savais que vous
+étiez ici.
+
+--Ah! Madame, j'étais loin de m'attendre à tant de bonté.
+
+--Je n'avais rien dit de mon projet à madame ***, qui vient de me
+gronder d'être venue vous surprendre; elle prétend que je vous dérange
+dans votre examen. Vous comptez donc ici deviner nos secrets?
+
+--Je le voudrais bien, Madame; on ne peut que gagner à pénétrer la
+pensée de personnes qui savent si bien choisir entre le faste et
+l'élégance.
+
+--Le séjour de Péterhoff m'est insupportable, et c'est pour me reposer
+les yeux de cette dorure massive que j'ai demandé une chaumière à
+l'Empereur. Je n'ai jamais été si heureuse que dans cette maison; mais
+maintenant que voilà une de mes filles mariée, et que mes fils font
+leurs études ailleurs, elle est devenue trop grande pour nous.»
+
+Je souris sans répondre; j'étais sous le charme: il me parut que cette
+femme, si différente de celle en l'honneur de qui s'était donnée la
+somptueuse fête de la veille, devait avoir partagé toutes mes
+impressions; elle a senti comme moi, me disais-je, la fatigue, le vide,
+l'éclat menteur de cette magnificence commandée, et maintenant elle sent
+aussi qu'elle est digne de quelque chose de mieux. Je comparais les
+fleurs du cottage aux lustres du palais, le soleil d'une belle matinée
+aux feux d'une nuit de cérémonies, le silence d'une délicieuse retraite
+au tumulte de la foule dans un palais, la fête de la nature à la fête de
+la cour, la femme à l'Impératrice, et j'étais enchanté du bon goût et de
+l'esprit avec lesquels cette princesse avait su fuir les ennuis de la
+représentation, pour s'entourer de tout ce qui fait le charme de la vie
+privée. C'était une féerie nouvelle dont le prestige captivait mon
+imagination, bien plus que la magie du pouvoir et des grandeurs.
+
+«Je ne veux pas donner raison à madame ***, reprit l'Impératrice. Vous
+allez voir le cottage en détail, et c'est mon fils qui vous le montrera.
+Pendant ce temps-là j'irai visiter mes fleurs, et je vous retrouverai
+avant de vous laisser partir.»
+
+Tel fut l'accueil que je reçus de cette femme qui passe pour hautaine
+non-seulement en Europe, où on ne la connaît guère, mais en Russie où on
+la voit de près.
+
+Dans ce moment, le grand-duc héritier vint rejoindre sa mère: il était
+avec madame *** et avec la fille aînée de cette dame, jeune personne
+âgée d'environ quatorze ans, fraîche comme une rose, et jolie comme on
+l'était en France du temps de Boucher. Cette jeune personne est le
+vivant modèle d'un des plus agréables portraits de ce peintre, à la
+poudre près.
+
+J'attendais que l'Impératrice me donnât mon congé; on se mit à se
+promener en allant et venant devant la maison, mais sans s'éloigner de
+l'entrée devant laquelle nous nous étions arrêtés d'abord.
+
+L'Impératrice connaît l'intérêt que je prends à toute la famille de
+madame ***, qui est polonaise. Sa Majesté sait aussi que depuis
+plusieurs années un des frères de cette dame est à Paris. Elle mit la
+conversation sur la manière de vivre de ce jeune homme, et s'informa
+longtemps, avec un intérêt marqué, de ses sentiments, de ses opinions,
+de son caractère: c'était me donner toute facilité pour lui dire ce que
+me dicterait l'attachement que je lui porte. Elle m'écouta fort
+attentivement. Quand j'eus cessé de parler, le grand-duc, s'adressant à
+sa mère, continua sur le même sujet, et dit: «Je viens de le rencontrer
+à Ems, et je l'ai trouvé très-bien.
+
+--C'est pourtant un homme aussi distingué qu'on empêche de venir ici,
+parce qu'il s'est retiré en Allemagne après la révolution de Pologne,
+s'écria madame *** avec son affection de sœur et la liberté d'expression
+que l'habitude de vivre à la cour depuis son enfance n'a pu lui faire
+perdre.
+
+--Mais qu'a-t-il donc fait?» me dit l'Impératrice avec un accent
+inimitable, par le mélange d'impatience et de bonté qu'il exprimait.
+
+J'étais embarrassé de répondre à une question si directe, car il fallait
+aborder le délicat sujet de la politique, et c'était risquer de tout
+gâter.
+
+Le grand-duc vint encore à mon secours avec une grâce, une affabilité
+que je serais bien ingrat d'oublier; sans doute il pensait que j'avais
+trop à dire pour oser répondre; alors prévenant quelque défaite qui eût
+trahi mon embarras et compromis la cause que je désirais plaider: «Mais,
+ma mère, s'écria-t-il vivement, qui jamais a demandé à un enfant de
+quinze ans ce qu'il a fait en politique?»
+
+Cette réponse pleine de cœur et de sens me tira de peine; mais elle mit
+fin à la conversation. Si j'osais interpréter le silence de
+l'Impératrice, je dirais que voici ce qu'elle pensait: «Que faire
+aujourd'hui, en Russie, d'un Polonais rentré en grâce? Il sera toujours
+un objet d'envie pour les vieux Russes, et il n'inspirera que de la
+défiance à ses nouveaux maîtres. Sa vie, sa santé se perdront dans les
+épreuves auxquelles on sera obligé de le soumettre pour s'assurer de sa
+fidélité; puis, en dernier résultat, si l'on croit pouvoir compter sur
+lui, on le méprise, précisément parce qu'on y compte. D'ailleurs, que
+puis-je faire pour ce jeune homme? j'ai si peu de crédit!»
+
+Je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que telles étaient les
+pensées de l'Impératrice: telles étaient aussi à peu près les miennes.
+Nous conclûmes tout bas, l'un et l'autre, qu'entre deux malheurs, le
+moindre pour un gentilhomme qui n'a plus ni concitoyens, ni frères
+d'armes, c'est de rester loin du pays qui l'a vu naître: la terre seule
+ne fait pas la patrie, et la pire des conditions serait celle d'un homme
+qui vivrait en étranger chez lui.
+
+Sur un signe de l'Impératrice, le grand-duc, madame ***, sa fille et moi
+nous rentrâmes dans le cottage. J'aurais désiré trouver moins de luxe
+d'ameublement dans cette maison, et plus d'objets d'art. Le
+rez-de-chaussée ressemble à toutes les habitations des gens élégants et
+riches en Angleterre; mais pas un tableau du premier ordre, pas un
+fragment de marbre, pas une terre cuite n'annoncent, chez les maîtres du
+lieu, un penchant prononcé pour la peinture et pour les arts. Ce n'est
+pas de dessiner plus ou moins bien soi-même, c'est le goût des
+chefs-d'œuvre qui prouve qu'on a l'amour et le sentiment de l'art. Je
+regrette toujours l'absence de cette passion pour des personnes
+auxquelles il serait si facile de la satisfaire.
+
+On a beau dire que des statues ou des tableaux de grand prix seraient
+mal placés dans un cottage; cette maison est le lieu de prédilection de
+ceux qui la possèdent, et lorsqu'on s'arrange soi-même un séjour selon
+sa fantaisie, si l'on aime beaucoup les arts, ce goût se trahit
+toujours, au risque d'une disparate de style, d'une faute d'harmonie;
+d'ailleurs quelque discordance est bien permise dans un cottage
+Impérial.
+
+Au surplus, les Empereurs de Russie ne sont pas des Empereurs romains;
+ils ne se croient pas obligés d'aimer les arts par état.
+
+On reconnaît, dans la distribution et la décoration du cottage, que des
+affections et des habitudes de famille ont présidé à l'arrangement et au
+plan de cette habitation. Ceci vaut mieux encore que le sentiment du
+beau dans les œuvres du génie. Une seule chose m'a déplu dans
+l'ordonnance et dans l'ameublement de cette élégante retraite: c'est une
+soumission trop servile à la mode anglaise.
+
+Nous avons vu le rez-de-chaussée très-rapidement, de peur d'ennuyer
+notre guide. La présence d'un si auguste _cicerone_ m'embarrassait. Je
+sais que rien ne gêne les princes autant que notre timidité, à moins
+qu'elle ne soit affectée pour les flatter; cette connaissance de leur
+humeur augmente ma peine par la conviction où je suis de leur déplaire
+inévitablement. Ils aiment qu'on les mette à leur aise et l'on n'y
+parvient qu'en y étant soi-même. Je suis donc sûr de mon fait; une telle
+conviction m'est on ne saurait plus désagréable, car personne n'aime à
+déplaire.
+
+Avec un prince sérieux, je puis espérer quelquefois de me sauver par la
+conversation, mais avec un prince jeune, léger, élégant et gai, je suis
+sans ressource.
+
+Un escalier fort étroit, mais embelli par des tapis anglais, nous a
+conduits à l'étage supérieur; c'est là qu'est la chambre où la
+grande-duchesse Marie a passé une partie de son enfance (elle est vide),
+celle de la grande-duchesse Olga ne restera probablement pas longtemps
+habitée. L'Impératrice avait donc raison de dire que le cottage est trop
+grand. Ces deux chambres à peu près pareilles sont d'une simplicité
+charmante.
+
+Le grand-duc s'arrêtant au haut de l'escalier me dit avec la politesse
+souveraine dont il a le secret malgré sa grande jeunesse, «je suis sûr
+que vous aimeriez mieux voir tout ceci sans moi, et moi je l'ai vu si
+souvent, que j'aime autant, je vous l'avoue, vous laisser achever votre
+examen avec madame *** toute seule. Je vais donc rejoindre ma mère et
+vous attendre près d'elle.»
+
+Là-dessus, il nous fit un salut plein de grâce et me laissa charmé de la
+flatteuse facilité de ses manières.
+
+C'est un grand avantage pour un prince que d'être un homme parfaitement
+bien élevé. Je n'avais donc pas produit mon effet cette fois; la gêne
+que j'éprouvais n'avait point été communicative. S'il se fût ressenti de
+mon malaise il serait resté, car la timidité ne sait que subir son
+supplice, elle ne sait pas se dégager; nulle élévation ne préserve de
+ses atteintes; la victime qu'elle paralyse, en quelque rang qu'elle soit
+placée, ne peut trouver la force ni d'affronter ni de fuir ce qui cause
+sa gêne.
+
+Cette souffrance est quelquefois l'effet d'un amour-propre mécontent et
+raffiné. Un homme qui craint d'être seul de son avis sur lui-même
+deviendra timide par vanité.
+
+Mais le plus souvent la timidité est purement physique, c'est une
+maladie.
+
+Il y a des hommes qui ne peuvent sentir, sans un malaise inexplicable,
+le regard humain s'arrêter sur eux. Ce regard les pétrifie: il les gêne
+en marchant, en pensant, il les empêche de parler, mais surtout de se
+mouvoir, ceci est si vrai que j'ai souvent souffert de cette timidité
+physique dans les villages où j'attirais tous les yeux, en ma qualité
+d'étranger, bien plus que dans les salons les plus imposants, où
+personne ne faisait attention à moi. Je pourrais écrire un traité sur
+les divers genres de timidité, car j'en suis le modèle accompli;
+personne n'a plus gémi que moi, dès mon enfance, des atteintes de ce mal
+incurable, mais, grâce à Dieu, à peu près inconnu aux hommes de la
+génération qui suit la mienne; ce qui prouverait qu'outre la
+prédisposition physique la timidité est surtout le résultat de
+l'éducation.
+
+L'habitude du monde fait qu'on dissimule cette infirmité, voilà tout:
+les plus timides des hommes sont souvent les plus éminents en naissance,
+en dignités et même en mérite. J'avais cru longtemps que la timidité
+était de la modestie combinée avec un respect exagéré pour les
+distinctions sociales ou pour les dons de l'esprit; mais alors comment
+expliquer la timidité des grands écrivains et celle des princes?
+Heureusement les princes de la famille Impériale de Russie ne sont point
+timides, ils sont de leur siècle; on n'aperçoit dans leurs manières ni
+dans leur langage aucun vestige de l'embarras qui fit longtemps le
+tourment des augustes hôtes de Versailles et celui de leurs courtisans,
+car quoi de plus gênant qu'un prince timide?
+
+Quoi qu'il en soit, je me sentis délivré quand je vis partir le
+grand-duc; je le remerciai tout bas d'avoir si bien deviné mon désir et
+de l'avoir si poliment satisfait. Un homme à demi cultivé ne s'aviserait
+guère de laisser les gens seuls pour leur être agréable. Cependant c'est
+quelquefois le plus grand plaisir qu'on leur puisse faire. Savoir
+quitter son hôte sans le choquer, c'est le comble de l'urbanité, le
+chef-d'œuvre de l'hospitalité. Cette facilité est dans la vie habituelle
+du monde élégant ce que serait en politique la liberté sans désordre.
+Problème qu'on se propose sans cesse, et qu'on ne résout guère.
+
+Au moment où le grand-duc s'éloigna Mlle *** se trouvait derrière sa
+mère; le jeune prince en passant devant elle s'arrête d'un air
+très-grave, un peu moqueur, et lui fait une profonde révérence sans dire
+mot. La jeune personne voyant que ce salut est ironique reste muette,
+dans l'attitude du respect, mais sans rendre le salut.
+
+J'admirai cette nuance qui me parut d'une délicatesse exquise. Je doute
+qu'à cette cour aucune femme de vingt-cinq ans se distinguât par un tel
+trait de courage; il n'appartient qu'à l'innocence de savoir joindre au
+juste sentiment de sa propre dignité, que nul homme ne doit perdre, les
+égards dus aux prérogatives sociales. Cet exemple de tact ne passa point
+inaperçu:
+
+«Toujours la même!» dit en s'éloignant le grand-duc héritier.
+
+Ils ont été enfants ensemble, une différence d'âge de cinq ans ne les a
+pas empêchés de jouer souvent aux mêmes jeux. Une telle familiarité ne
+s'oublie pas, même à la cour. La scène muette qu'ils ont jouée là m'a
+beaucoup amusé.
+
+Ce coup d'œil jeté sur l'intérieur de la famille Impériale m'a
+singulièrement intéressé. Il faut voir de près ces princes pour les
+apprécier: ils sont faits pour être à la tête de leur pays, car ils sont
+des premiers de leur nation à tous égards. La famille Impériale est ce
+que j'ai vu en Russie de plus digne d'exciter l'admiration et l'envie
+des étrangers.
+
+Au plus haut du cottage on trouve le cabinet de travail de l'Empereur.
+C'est une bibliothèque assez grande et très-simplement ornée. Elle ouvre
+sur un balcon qui fait terrasse en face de la mer. Sans sortir de cette
+vigie studieuse l'Empereur peut donner lui-même ses ordres à sa flotte.
+À cet effet, il a une lunette d'approche, un porte-voix et un petit
+télégraphe qu'il fait mouvoir à volonté.
+
+J'aurais voulu examiner en détail cette chambre avec tout ce qu'elle
+contient, et faire beaucoup de questions; mais je craignis que ma
+curiosité ne parût indiscrète et j'aimai mieux voir mal que de me donner
+l'air d'être venu là pour faire un inventaire.
+
+D'ailleurs je ne suis curieux que de l'ensemble des choses qui, en
+général, me frappe plus que les détails. Je voyage pour voir et pour
+juger les objets, non pour les mesurer, les énumérer et les calquer.
+
+C'est une faveur que d'entrer dans le cottage, pour ainsi dire en
+présence de ceux qui l'habitent, faveur d'autant plus rarement accordée
+par eux, que cette maison n'offre réellement d'autre intérêt que la
+curiosité qui s'attache à leurs habitudes et à leurs actions privées.
+J'ai donc cru devoir m'en montrer digne en évitant des recherches trop
+minutieuses, et qui auraient passé les bornes d'un hommage
+respectueusement flatteur; ce qui m'eût fait paraître indigne de la
+grâce qu'on m'avait faite.
+
+Après avoir expliqué ma pensée à Mme *** qui comprit parfaitement cette
+délicatesse, je me hâtai d'aller prendre congé de l'Impératrice et du
+grand-duc héritier.
+
+Nous les retrouvâmes dans le jardin où, après m'avoir encore adressé
+quelques mots gracieux, ils me quittèrent en me laissant satisfait de
+tout ce que je venais de voir, mais surtout reconnaissant de leur bonté
+et charmé de la noblesse et de la grâce singulière de leur accueil.
+
+Au sortir du cottage je montai en voiture pour aller visiter en toute
+hâte Oranienbaum: la fameuse habitation de Catherine II, bâtie par
+Menzikoff. Ce malheureux fut envoyé en Sibérie avant d'avoir complété
+les merveilles de son palais jugé trop royal pour un ministre.
+
+Il appartient maintenant à la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de
+l'Empereur actuel. Situé à deux ou trois lieues de Péterhoff, en vue de
+la mer et sur une prolongation de la même falaise sur laquelle est bâti
+le palais Impérial, le château d'Oranienbaum quoique bâti en bois est
+imposant; j'y suis arrivé d'assez bonne heure pour bien voir tout ce
+qu'il renferme de curieux et pour parcourir les jardins. La
+grande-duchesse n'était pas à Oranienbaum. Malgré le luxe imprudent de
+l'homme qui construisit ce palais et la magnificence des grands
+personnages qui l'ont habité à sa place, il n'est pas extrêmement vaste.
+Des terrasses, des rampes, des perrons, des balcons couverts d'orangers
+et de fleurs unissent la maison avec le parc, et ces ornements
+embellissent l'une et l'autre; l'architecture en elle-même n'est rien
+moins que magnifique. La grande-duchesse Hélène a montré ici le goût qui
+préside à tous ses arrangements, et elle a fait d'Oranienbaum une
+habitation charmante, nonobstant la tristesse du paysage et l'obsédant
+souvenir des drames qui furent joués en ce lieu.
+
+En descendant du palais, j'ai demandé à voir ce qui reste du petit
+château fort d'où l'on fit sortir Pierre III pour l'entraîner à Ropscha,
+où il fut assassiné. On m'a conduit dans une espèce de hameau écarté, où
+j'ai vu des fossés à sec, des vestiges de fortifications et des tas de
+pierres: ruine moderne, où la politique a plus de part que le temps.
+Mais le silence commandé, la solitude forcée qui régnent autour de ses
+débris maudits, nous retracent précisément ce qu'on voudrait nous
+cacher; là comme ailleurs, le mensonge officiel est annulé par les
+faits; l'histoire est un miroir magique où les peuples voient après la
+mort des hommes qui furent influents dans les affaires, toutes leurs
+inutiles grimaces. Les personnes ont passé, mais leurs physionomies
+restent gravées sur cet inexorable cristal. On n'enterre pas la vérité
+avec les morts: elle triomphe de la peur des princes et de la flatterie
+des peuples, toujours impuissantes pour étouffer le cri du sang, et elle
+se fait jour à travers toutes les prisons, même à travers le tombeau:
+surtout le tombeau des grands, car les hommes obscurs réussissent mieux
+que les princes à cacher les crimes dont le souvenir s'attache à leur
+mémoire. Si je n'avais pas su que le château de Pierre III était démoli
+j'aurais dû le deviner, mais ce qui m'étonne en voyant le prix qu'on met
+ici à faire oublier le passé, c'est que l'on y conserve quelque chose.
+Les noms mêmes devraient disparaître avec les murs.
+
+Il ne suffisait pas de démolir la forteresse, il fallait raser le palais
+qui n'en était qu'à un quart de lieue; quiconque vient à Oranienbaum y
+cherche avec anxiété les vestiges de cette prison où Pierre III a signé
+de force son abdication volontaire qui devint l'arrêt de sa mort, car
+ayant une fois obtenu de lui ce sacrifice, il fallait l'empêcher de le
+révoquer.
+
+Voici comment l'assassinat de ce prince à Ropscha est raconté par M. de
+Rulhière dans les anecdotes sur la Russie, imprimées à la suite de son
+Histoire de Pologne: «Les soldats étaient étonnés de ce qu'ils avaient
+fait: ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits
+jusqu'à détrôner le petit-fils de Pierre-le-Grand pour donner sa
+couronne à une Allemande. La plupart, sans projet et sans idée, avaient
+été entraînés par le mouvement des autres; et chacun, rentré dans sa
+bassesse, après que le plaisir de disposer d'une couronne fut évanoui,
+ne sentit plus que des remords. Les matelots, qu'on n'avait point
+intéressés dans le soulèvement, reprochaient publiquement «aux gardes
+dans les cabarets d'avoir vendu leur Empereur pour de la bière. La
+pitié, qui justifie même les plus grands criminels, se faisait entendre
+dans tous les cœurs. Une nuit, une troupe de soldats attachés à
+l'Impératrice s'ameuta par une vaine crainte, disant «que leur mère
+était en danger.» Il fallut la réveiller pour qu'ils la vissent. La nuit
+suivante, nouvelle émeute plus dangereuse. Tant que la vie de l'Empereur
+laissait un prétexte aux inquiétudes, on pensa qu'on n'aurait point de
+tranquillité.
+
+«Un des comtes Orlof, car dès le premier jour ce titre leur fut donné,
+ce même soldat surnommé _le balafré_, qui avait soustrait le billet de
+la princesse d'Aschekof, et un nommé Téplof, parvenu des plus bas
+emplois par un art singulier de perdre ses rivaux, furent ensemble vers
+ce malheureux prince; ils lui annoncèrent, en entrant, qu'ils étaient
+venus pour dîner avec lui, et selon l'usage des Russes, on apporta avant
+le repas des verres d'eau-de-vie. Celui que but l'Empereur était un
+verre de poison. Soit qu'ils eussent hâte de rapporter leur nouvelle,
+soit que l'horreur même de leur action la leur fît précipiter, ils
+voulurent un moment après lui verser un second verre. Déjà ses
+entrailles brûlaient et l'atrocité de leurs physionomies les lui rendant
+suspects, il refusa ce verre: ils mirent de la violence à le lui faire
+prendre, et lui à les repousser. Dans ce terrible débat, pour étouffer
+ses cris qui commençaient à se faire entendre de loin, ils se
+précipitèrent sur lui, le saisirent à la gorge, et le renversèrent; mais
+comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier
+désespoir et qu'ils évitaient de lui porter aucune blessure, réduits à
+craindre pour eux-mêmes, ils appelèrent à leur secours deux officiers
+chargés de sa garde, qui à ce moment se tenaient en dehors à la porte de
+sa prison. C'était le plus jeune des princes Baratinski et un nommé
+Potemkin, âgé de dix-sept ans. Ils avaient montré tant de zèle dans la
+conspiration, que, malgré leur extrême jeunesse, on les avait chargés de
+cette garde: ils accoururent, et trois de ces meurtriers ayant noué et
+serré une serviette autour du cou de ce malheureux Empereur, tandis
+qu'Orlof de ses deux genoux lui pressait la poitrine et le tenait
+étouffé, ils achevèrent ainsi de l'étrangler; et il demeura sans vie
+entre leurs mains.
+
+«On ne sait pas avec certitude quelle part l'Impératrice eut à cet
+événement; mais ce qu'on peut assurer, c'est que, le jour même qu'il se
+passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gaieté, on
+vit entrer ce même Orlof échevelé, couvert de sueur et de poussière, ses
+habits déchirés, sa physionomie agitée, pleine d'horreur et de
+précipitation. En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent
+les yeux de l'Impératrice. Elle se leva en silence, passa dans un
+cabinet où il la suivit, et quelques instants après elle y fit appeler
+le comte Panin, déjà nommé son ministre: elle lui apprit que l'Empereur
+était mort. Panin conseilla de laisser passer une nuit, et de répandre
+la nouvelle le lendemain, comme si on l'avait reçue pendant la nuit. Ce
+conseil ayant été agréé, l'Impératrice rentra avec le même visage et
+continua son dîner avec la même gaieté. Le lendemain, quand on eut
+répandu que Pierre était mort d'une colique hémorroïdale, elle parut
+baignée de pleurs, et publia sa douleur par un édit.»
+
+En parcourant le parc d'Oranienbaum, qui est grand et beau, j'ai visité
+plusieurs des pavillons où l'Impératrice Catherine donnait ses
+rendez-vous amoureux; il y en a de magnifiques; il y en a où le mauvais
+goût, les ornements puérils dominent: en général, l'architecture de ces
+fabriques manque de style et de grandeur; c'est assez bon pour l'usage
+auquel la divinité du lieu les destinait.
+
+De retour à Péterhoff, j'ai couché pour la troisième nuit dans le
+théâtre.
+
+Ce matin, en revenant à Pétersbourg, j'ai pris la route de Krasnacselo
+où il y a un camp assez curieux à voir. On dit que quarante mille hommes
+de la garde Impériale sont logés là sous des tentes ou dispersés dans
+des villages voisins, d'autres disent soixante-dix mille. En Russie
+chacun m'impose son chiffre, mais rien ne m'est plus indifférent que les
+énumérations de fantaisie, car rien n'est plus menteur. Ce que j'admire
+c'est le prix qu'on attache ici à tromper sur ces choses. Il y a un
+genre de feinte qui est de l'enfantillage.
+
+Les peuples s'en corrigent lorsqu'ils passent de l'enfance à la
+virilité.
+
+Je me suis amusé à considérer la variété des uniformes, et à comparer
+les figures expressives et sauvages de ces soldats choisis et amenés là
+de toutes les parties de l'Empire; de longues lignes de tentes blanches
+brillaient au soleil, dans les inégalités d'un terrain qu'on croirait
+uni en l'apercevant de loin, mais qui, à le parcourir, paraît très-coupé
+et assez pittoresque. Je regrette à chaque instant l'insuffisance de mes
+paroles pour représenter certains sites du Nord et surtout certains
+effets de lumière. Quelques coups de pinceau vous en apprendraient plus
+sur l'aspect original de ce triste et singulier pays que des volumes de
+descriptions.
+
+
+
+
+LETTRE DIX-SEPTIÈME.
+
+Superstition politique.--Conséquence du pouvoir absolu.--Responsabilité
+de l'Empereur.--Nombre des naufragés de Péterhoff.--Mort de deux
+Anglais.--Leur mère.--Citation d'une lettre.--Récit de cet accident par
+un peintre.--Extrait du _Journal des Débats_ du mois d'octobre
+1842.--Ménagements funestes.--Scène de désordre sur le bateau à
+vapeur.--Le bâtiment sauvé par un Anglais.--Ce que c'est que le tact en
+Russie.--Ce qui manque à la Russie.--Conséquence de ce régime: ce que
+l'Empereur en doit souffrir.--Esprit de la police russe.--Disparition
+d'une femme de chambre.--Silence sur des faits semblables.--Politesse
+des gens du peuple.--Ce qu'elle signifie.--Les deux cochers.--Cruauté
+d'un feldjæger.--A quoi sert le christianisme dans un tel pays.--Calme
+trompeur.--Querelle de portefaix sur un bateau de bois.--Le sang
+coule.--Comment procèdent les agents de police.--Cruauté
+révoltante.--Traitement avilissant pour tous.--Manière de voir des
+Russes.--Mot de l'archevêque de Tarente.--De la religion en
+Russie.--Deux espèces de civilisation.--Vanité publique.--L'Empereur
+Nicolas élève la colonne d'Alexandre.--Réforme du langage.--Comment les
+femmes de la cour éludent les ordres de l'Empereur.--L'église de
+Saint-Isaac.--Son immensité.--Esprit de la religion grecque.--Différence
+qu'il y a entre l'Église catholique et les églises
+schismatiques.--Asservissement de l'Église grecque par l'empiétement de
+Pierre Ier.--Conversation avec un Français.--Voiture
+cellulaire.--Rapport qu'il y a entre la politique et la
+théologie.--Émeute causée par un mot de l'Empereur.--Scènes sanglantes
+sur les bords du Volga.--Hypocrisie du gouvernement russe.--Histoire du
+poëte Pouskine.--Sa position particulière comme poëte.--Sa
+jalousie.--Duel contre son beau-frère.--Pouskine est tué.--Effet de
+cette mort.--Part que prend l'Empereur à la douleur publique.--Jeune
+enthousiaste.--Ode à l'Empereur.--Comment elle est récompensée.--Le
+Caucase.--Caractère du talent de Pouskine.--Langue des gens du grand
+monde en Russie.--Abus des langues étrangères.--Conséquences de la manie
+des gouvernantes anglaises en France.--Supériorité des Chinois.--La
+confusion des langues.--Rousseau.--Révolution à prévoir dans le goût
+français.
+
+
+ Pétersbourg, ce 20 juillet 1839.
+
+D'après les derniers renseignements que j'ai pu me procurer ce matin sur
+les désastres de la fête de Péterhoff, ils ont outre-passé mes
+suppositions. Au surplus, jamais nous ne saurons exactement les
+circonstances de cet événement. Tout accident est ici traité d'affaire
+d'État; c'est le bon Dieu qui oublie ce qu'il doit à l'Empereur.
+
+La superstition politique, qui est l'âme de cette société, en expose le
+chef à tous les griefs de la faiblesse contre la force, à toutes les
+plaintes de la terre contre le ciel; quand mon chien est blessé, c'est à
+moi qu'il vient demander sa guérison; quand Dieu frappe les Russes,
+ceux-ci en appellent au Czar. Ce prince, qui n'est responsable de rien
+politiquement, répond de tout providentiellement, conséquence naturelle
+de l'usurpation de l'homme sur les droits de Dieu. Un Roi qui consent à
+être reconnu pour plus qu'un mortel, prend sur lui tout le mal que le
+ciel peut envoyer à la terre pendant son règne; il résulte de cette
+espèce de fanatisme politique des susceptibilités, des délicatesses
+ombrageuses dont on n'a nulle idée dans aucun autre pays. Au surplus, le
+secret que la police croit devoir garder touchant les malheurs les plus
+indépendants de la volonté humaine, manque le but, en ce qu'il laisse le
+champ libre à l'imagination; chaque homme raconte les mêmes faits
+différemment, selon son intérêt, ses craintes, son ambition ou son
+humeur, selon l'opinion que lui impose sa charge à la cour, et sa
+position dans le monde; il arrive de là que la vérité est à Pétersbourg
+un être de raison tout comme elle l'est devenue en France par des causes
+contraires: une censure arbitraire et une liberté illimitée peuvent
+amener des résultats semblables, et rendre impossible la vérification du
+fait le plus simple.
+
+Ainsi les uns disent qu'il n'a péri, avant-hier, que treize personnes,
+tandis que les autres parlent de douze cents, de deux mille, et d'autres
+encore de cent cinquante: jugez de nos incertitudes sur toutes choses,
+puisque les circonstances d'un événement arrivé pour ainsi dire sous nos
+yeux resteront toujours douteuses, même pour nous.
+
+Je ne cesse de m'émerveiller en voyant qu'il existe un peuple insouciant
+au point de vivre et de mourir tranquille dans le demi-jour que lui
+accorde la police de ses maîtres. Jusqu'ici je croyais que l'homme ne
+pouvait pas plus se passer de vérité pour l'esprit, que d'air et de
+soleil pour le corps; mon voyage en Russie me détrompe. La vérité n'est
+un besoin que pour les âmes d'élite ou pour les nations les plus
+avancées; le vulgaire s'accommode des mensonges favorables à ses
+passions et à ses habitudes: ici mentir c'est protéger la société, dire
+la vérité c'est bouleverser l'État[26].
+
+Voici deux épisodes dont je vous garantis l'authenticité:
+
+Neuf personnes de la même famille et de la même maison, arrivées depuis
+peu de la province à Pétersbourg, maîtres, femmes, enfants, valets,
+s'étaient embarqués imprudemment sur un bateau sans pont et trop frêle
+pour résister à la mer; le grain est venu: pas un n'a reparu; depuis
+trois jours qu'on fait des perquisitions sur les côtes on n'avait encore
+ce matin découvert nulle trace de ces malheureux, réclamés seulement par
+les voisins, car ils n'ont pas de parents à Pétersbourg. À la fin
+l'esquif qui les portait a été retrouvé; il était retourné et échoué sur
+un banc de sable près de la grève à trois lieues de Péterhoff et à six
+de Pétersbourg; des personnes: nulle trace; pas plus des matelots que
+des passagers. Voilà donc neuf morts, bien constatées, non compris les
+marins: et le nombre des petits bâtiments submergés comme le fut
+celui-ci est considérable. On est venu ce matin apposer les scellés sur
+la porte de la maison vide. Elle est voisine de la mienne, circonstance
+sans laquelle je ne vous aurais pas raconté ce fait, car je
+l'ignorerais, comme j'en ignore bien d'autres. Le crépuscule de la
+politique est moins transparent que celui du ciel polaire. Pourtant tout
+bien pesé, la franchise serait un meilleur calcul, car lorsqu'on me
+cache un peu je suppose beaucoup.
+
+Voici l'autre épisode de la catastrophe de Péterhoff:
+
+Trois jeunes Anglais, dont je connais l'aîné, étaient depuis quelques
+jours à Pétersbourg; leur père est en Angleterre, et leur mère les
+attend à Carlsbad. Le jour de la fête de Péterhoff, les deux plus jeunes
+s'embarquent sans leur frère qui se refuse à leurs instances en
+répondant toujours qu'il n'est pas curieux;... donc s'obstinant à
+rester, il voit partir en petite barque ses deux frères qui lui crient:
+à demain!... Trois heures après, tous deux avaient péri avec plusieurs
+femmes, quelques enfants et deux ou trois hommes qui se trouvaient sur
+le même bateau; un matelot de l'équipage, bon nageur, s'est sauvé seul.
+Le malheureux frère qui survit, presque honteux d'exister, est dans un
+désespoir difficile à peindre; il s'apprête à partir pour aller annoncer
+cette nouvelle à sa mère; elle leur avait écrit de ne pas renoncer à la
+fête de Péterhoff, accordant toute latitude à leur curiosité s'ils
+désiraient prolonger leur voyage et leur répétant qu'elle les attendrait
+patiemment à Carlsbad. Avec plus d'exigence elle leur eût peut-être
+sauvé la vie.
+
+Vous figurez-vous les mille récits, les discussions, les propos de tous
+genres, les conjectures, les cris auxquels de pareils événements
+donneraient lieu dans tout autre pays que celui-ci, et surtout dans le
+nôtre? Que de journaux diraient, et que de voix répéteraient que la
+police ne fait jamais son devoir, que les bateaux sont mauvais, les
+bateliers avides, et que l'autorité, loin de remédier au danger,
+l'aggrave, soit par son insouciance, soit par sa corruption; on
+ajouterait que le mariage de la grande-duchesse a été célébré sous de
+tristes auspices, comme bien d'autres mariages de princes; et alors les
+dates, les allusions, les citations abonderaient!... Ici rien!!! Un
+silence plus effrayant que le malheur lui-même!... Deux lignes dans la
+gazette sans détails; et à la cour, à la ville, dans les salons du grand
+monde, pas une parole: si l'on ne parle pas là on ne parle guère
+ailleurs: il n'y a pas de cafés à Pétersbourg pour y commenter des
+journaux qui n'existent pas; les petits employés sont plus timorés que
+les grands seigneurs, et ce que l'on n'ose dire chez les chefs se dit
+encore moins chez les subordonnés: restent les négociants et les
+boutiquiers: ceux-ci sont cauteleux comme tout ce qui veut vivre et
+prospérer dans ce pays. S'ils parlent sur des sujets graves et dès lors
+périlleux, ce n'est qu'à l'oreille et en tête-à-tête[27].
+
+La Russie s'est donné le mot pour ne rien dire qui puisse rendre
+l'Impératrice nerveuse, et voilà comme on la laisse vivre et mourir en
+dansant! «Elle serait affligée, taisez-vous!» Là-dessus, enfants, amis,
+parents, tout ce qu'on aime se noie et l'on n'ose pleurer. On est trop
+malheureux pour se plaindre.
+
+Les Russes sont toujours courtisans: soldats de caserne ou d'église,
+espions, geôliers, bourreaux en ce pays, tous font plus que leur devoir:
+ils font leur métier en courtisans. Qui me dira où peut aller une
+société qui n'a pas pour base la dignité humaine?
+
+Je vous le répète souvent, il faudrait tout défaire ici pour y faire un
+peuple.
+
+Cette fois le silence de la police n'est pas pure flatterie, il est
+aussi l'effet de la peur. L'esclave craint la mauvaise humeur du maître,
+et s'applique de toutes ses forces à le maintenir dans une gaieté
+tutélaire. Les fers, le cachot, le knout, la Sibérie sont bien près d'un
+Czar irrité, ou tout au moins le Caucase, cette Sibérie mitigée à
+l'usage d'un despotisme qui s'adoucit tous les jours selon les progrès
+du siècle.
+
+On ne peut nier que dans cette circonstance la première cause du mal ne
+tienne à l'insouciance de l'administration; si l'on eût empêché les
+bateliers de Saint-Pétersbourg de surcharger leurs barques ou de se
+hasarder dans le golfe avec des bâtiments trop faibles pour résister à
+la vague, personne n'eût péri... encore qui sait? Les Russes sont
+généralement mauvais marins, avec eux le danger est partout. Prenez des
+Asiatiques à longues robes, à longues barbes pour en faire des matelots,
+et puis étonnez-vous des naufrages.
+
+Le jour de la fête, un des bateaux à vapeur qui font ordinairement le
+service entre Pétersbourg et Kronstadt, était parti pour Péterhoff. Il a
+pensé chavirer comme les moindres esquifs; pourtant il est d'une
+dimension et d'une solidité rassurantes; il allait sombrer sans un
+étranger qui se trouvait du voyage. Cet homme (c'était un Anglais)
+voyant à peu de distance périr plusieurs barques, sentant tout le danger
+qu'il courait lui et l'équipage avec lui, reconnaissant d'ailleurs que
+la manœuvre se faisait mal faute de commandement, eut l'heureuse idée de
+couper avec son propre couteau toutes les cordes de la tente dressée sur
+le tillac pour l'agrément et la commodité des passagers. La première
+chose qu'on doit faire à la moindre menace de mauvais temps, c'est
+d'enlever cette tente: les Russes n'avaient pas songé à une précaution
+si simple, et sans le trait de présence d'esprit de l'étranger, le
+bâtiment chavirait immanquablement. Il fut sauvé, mais avarié, forcé de
+renoncer à continuer sa route, et trop heureux de rentrer au plus vite à
+Pétersbourg. Si l'Anglais qui l'a préservé du naufrage n'était de la
+connaissance d'un autre Anglais de mes amis, j'aurais ignoré que ce
+bâtiment avait couru des risques. J'en ai dit un mot à quelques
+personnes bien instruites; elles m'ont confirmé le fait, mais avec
+prière de le tenir secret!...
+
+Il serait inconvenant de parler du déluge si cette catastrophe était
+arrivée sous le règne d'un Empereur de Russie.
+
+De toutes les facultés de l'intelligence la seule qu'on estime ici c'est
+le tact. Figurez-vous une nation entière ployée sous le joug de cette
+vertu de salon. Représentez-vous tout un peuple devenu prudent comme un
+diplomate qui a sa fortune à faire; et vous aurez l'idée de ce que
+devient l'agrément de la conversation en Russie. Si l'air de la cour
+nous pèse même à la cour, combien ne doit-il pas nous paraître contraire
+à la vie quand il nous poursuit jusque dans notre intérieur le plus
+secret.
+
+La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé soixante
+millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre
+enchanteur pour renaître et pour vivre. Ce pays me fait l'effet du
+palais de la Belle au bois dormant: c'est brillant, doré, magnifique; il
+n'y manque rien... que la vie, c'est-à-dire la liberté.
+
+L'Empereur doit souffrir d'un tel état de choses. Quiconque est né pour
+commander aime l'obéissance sans doute; mais l'obéissance d'un homme
+vaut mieux que celle d'une machine: le mensonge est si près de la
+servilité, qu'un prince entouré de complaisants ignorera toujours tout
+ce qu'on espérera lui pouvoir cacher; il est donc condamné à douter de
+chaque parole, à se défier de chaque homme. Tel est le lot d'un maître
+absolu; il aurait beau se montrer bon et vouloir vivre en homme, la
+force des choses le ferait insensible malgré lui; il occupe la place
+d'un despote, force lui est d'en subir la destinée, d'en adopter les
+sentiments ou du moins d'en jouer le rôle.
+
+Le mal de la dissimulation s'étend ici plus loin qu'on ne pense: la
+police russe si alerte pour tourmenter les gens, est lente à les
+éclairer quand ils s'adressent à elle afin de s'éclaircir d'un fait
+douteux.
+
+Voici un exemple de cette inertie calculée: au dernier carnaval, une
+femme de ma connaissance avait permis à sa femme de chambre de sortir le
+dimanche gras; la nuit venue, cette fille ne rentre pas. Le lendemain
+matin, la dame très-inquiète envoie prendre des renseignements à la
+police[28].
+
+On répond qu'aucun accident n'étant arrivé à Pétersbourg la nuit
+précédente, il est impossible que la femme de chambre égarée ne se
+retrouve pas bientôt saine et sauve.
+
+Le jour se passe dans cette sécurité trompeuse, point de nouvelles;
+enfin, le surlendemain, un parent de la fille, jeune homme assez au fait
+des secrètes menées de la police du pays, a l'idée de s'en aller à
+l'amphithéâtre de chirurgie où l'un de ses amis le fait entrer. À peine
+introduit il reconnaît le cadavre de sa cousine prêt à être disséqué par
+les élèves.
+
+En bon Russe, il conserve assez d'empire sur lui-même pour dissimuler
+son émotion. «Quel est ce corps?
+
+--On ne sait, c'est celui d'une fille qui a été trouvée morte la nuit
+d'avant-hier dans telle rue; on croit qu'elle a été étranglée en voulant
+se défendre contre des hommes qui essayaient de lui faire violence.
+
+--Quels sont ces hommes?
+
+--Nous l'ignorons; on ne peut former sur cet événement que des
+conjectures; les preuves manquent.
+
+--Comment vous êtes-vous procuré ce corps?
+
+--La police nous l'a vendu secrètement, ainsi ne parlez pas de cela,»
+refrain obligé et qui devient comme une phrase parasite, après chaque
+phrase articulée par un Russe ou par un étranger acclimaté.
+
+J'avoue que ce trait n'est pas aussi révoltant que le crime de Burk en
+Angleterre, mais ce qui caractérise la Russie c'est le silence
+protecteur qu'on y garde religieusement sur de semblables forfaits.
+
+Le cousin s'est tu, la maîtresse de la victime n'a pas osé se plaindre;
+et aujourd'hui, après six mois, je suis peut-être la seule personne à
+laquelle elle ait raconté la mort de sa femme de chambre, parce que je
+suis étranger... et que je n'écris pas, à ce que je lui ai dit.
+
+Vous voyez comment les agents subalternes de la police russe font leur
+devoir. Ces employés infidèles ont trouvé un double avantage à trafiquer
+du corps de la femme assassinée: ils en tiraient d'abord quelques
+roubles, ensuite ils cachaient le meurtre qui leur eût attiré une sévère
+semonce si le bruit de cet événement se fût répandu.
+
+Les réprimandes adressées aux hommes de cette classe sont, je crois,
+accompagnées de démonstrations un peu rudes et destinées à graver
+ineffaçablement les paroles dans la mémoire du malheureux qui les
+écoute.
+
+Un Russe de la basse classe est autant battu que salué en sa vie. Les
+coups de verges (en Russie la verge est un grand roseau fendu) et les
+coups de chapeau distribués à doses égales s'emploient efficacement dans
+l'éducation sociale de ce peuple étiqueté plutôt que policé; on ne peut
+être battu en Russie que dans telle classe et par un homme de telle
+autre classe. Ici les mauvais traitements sont réglés comme un tarif de
+douane; ceci rappelle le code d'Ivan. La dignité de la caste est admise,
+mais, jusqu'à présent, nul n'a songé à faire passer dans les lois ni
+même dans les usages la dignité de l'homme. Rappelez-vous ce que je vous
+ai dit de la politesse des Russes de toutes les classes. Je vous laisse
+à penser ce que vaut cette urbanité, et je me borne à vous raconter
+quelques-unes des scènes qui se passent journellement sous mes yeux.
+
+J'ai vu dans une même rue deux cochers de drowska (fiacre russe) ôter
+cérémonieusement leur chapeau en se rencontrant; c'est un usage reçu;
+s'ils sont liés un peu intimement, ils appuient d'un air amical, en
+passant l'un devant l'autre, la main sur leur bouche et la baisent en se
+faisant un petit signe des yeux fort spirituel et fort expressif: voilà
+pour la politesse. Plus loin j'ai vu un courrier à cheval, un feldjæger
+ou quelqu'autre employé infime du gouvernement, descendre de sa voiture,
+courir à l'un de ces deux cochers bien élevés et le frapper brutalement
+à coups de fouet, de bâton ou de poing, qu'il lui assène sans pitié dans
+la poitrine, dans la figure et sur la tête; cependant le malheureux qui
+ne se sera pas rangé assez vite, se laisse assommer sans la moindre
+réclamation ni résistance par respect pour l'uniforme et pour la caste
+de son bourreau; mais la colère de celui-ci n'est pas toujours désarmée
+par la prompte soumission du délinquant.
+
+N'ai-je pas vu un de ces porteurs de dépêches, courrier de quelque
+ministre ou valet de chambre galonné de quelque aide-de-camp de
+l'Empereur, arracher de dessus son siège un jeune cocher qu'il n'a cessé
+de battre que lorsqu'il lui eut mis le visage en sang? La victime
+subissait cette exécution en véritable agneau sans la moindre résistance
+et comme on obéit à un arrêt souverain, comme on cède à quelque
+commotion de la nature; cependant, les passants n'étaient nullement émus
+de tant de cruauté, même un des camarades du patient qui faisait boire
+ses chevaux à quelques pas plus loin, obéissant à un signe du feldjæger
+irrité, était accouru pour tenir en bride la monture de ce personnage
+public, pendant tout le temps qu'il lui plairait de prolonger
+l'exécution. Allez dans tout autre pays demander à un homme du peuple
+son assistance pour une exécution contre un camarade arbitrairement
+puni!... Mais l'emploi et l'habit de l'homme qui donnait les coups lui
+assuraient le droit de battre à outrance le cocher de fiacre qui les
+recevait; la punition était donc légitime; moi je dis: tant pis pour le
+pays où de pareils actes sont légaux.
+
+La scène que je vous raconte se passait dans le plus beau quartier de la
+ville à l'heure de la promenade. Quand le malheureux battu fut relâché,
+il essuya le sang qui ruisselait le long de ses joues, et remonta
+tranquillement sur son siège en recommençant le cours de ses révérences
+à chaque rencontre nouvelle.
+
+Le délit, quel qu'il fût, n'avait cependant causé aucun accident grave.
+Notez que cette abomination s'exécutait avec un ordre parfait en
+présence d'une foule silencieuse, et qui loin de songer à défendre ou à
+excuser le coupable, n'osait même pas s'arrêter longtemps pour assister
+au châtiment. Une nation gouvernée chrétiennement protesterait contre
+cette discipline sociale qui détruit toute liberté individuelle. Mais
+ici l'influence du prêtre se borne à obtenir du peuple et des grands des
+signes de croix et des génuflexions.
+
+Malgré le culte du Saint-Esprit, cette nation a toujours son Dieu sur la
+terre. Comme Bati, comme Tamerlan, l'Empereur de Russie est idolâtré de
+ses sujets; la loi russe n'est point baptisée.
+
+J'entends tous les jours vanter les allures douces, l'humeur pacifique,
+la politesse du peuple de Saint-Pétersbourg. Ailleurs, j'admirerais ce
+calme; ici je le regarde comme le symptôme le plus effrayant du mal dont
+je me plains. On tremble au point de dissimuler sa crainte sous une
+tranquillité satisfaisante pour l'oppresseur, et rassurante pour
+l'opprimé. Les vrais tyrans veulent qu'on sourie. Grâce à la terreur qui
+plane sur toutes les têtes, la soumission sert à tout le monde: victimes
+et bourreaux, tous ont besoin de l'obéissance qui perpétue le mal qu'ils
+infligent et le mal qu'ils subissent.
+
+On sait que l'intervention de la police entre gens qui se querellent,
+exposerait les combattants à des punitions bien plus redoutables que les
+coups qu'ils se portent en silence: et l'on évite le bruit parce que la
+colère qui éclate appellerait le bourreau qui punit.
+
+Voici pourtant une scène tumultueuse de laquelle le hasard m'a rendu
+témoin ce matin:
+
+Je passais le long d'un canal couvert de bateaux chargés de bois. Des
+hommes transportaient ce bois à terre pour l'élever en forme de
+murailles sur leurs charrettes; je vous ai décrit ailleurs cette espèce
+de rempart mouvant, qui traverse les rues au pas des chevaux. Un des
+portefaix occupé à tirer le bois de la barque pour le brouetter jusqu'à
+la charrette, se prend de querelle avec ses camarades; et tous se
+mettent à se battre franchement comme des crocheteurs de chez nous.
+L'agresseur se sentant le plus faible a recours à la fuite: il grimpe
+avec la souplesse d'un écureuil au grand mât du bateau; jusque-là je
+trouvais la scène amusante: perché sur une vergue, le fuyard défie ses
+adversaires moins lestes que lui. Ces hommes se voyant trompés dans leur
+espoir de vengeance, oubliant qu'ils sont en Russie, manifestent leur
+fureur par des redoublements de cris et des menaces sauvages.
+
+Il y a de distance en distance dans toutes les rues de la ville des
+agents de police en uniforme; deux de ces espèces de sergents de ville,
+attirés par les vociférations des combattants, arrivent sur le théâtre
+de la querelle et somment le principal coupable de descendre de dessus
+sa perche. Celui-ci n'obéit pas, le sergent saute à bord, le rebelle se
+cramponne au mât: l'homme du pouvoir réitère ses sommations, le révolté
+persiste dans sa résistance. L'agent furieux essaie de grimper lui-même
+au mât et réussit à saisir un des pieds du réfractaire. Que croyez-vous
+qu'il fasse alors? il tire de toutes ses forces son adversaire, sans
+précaution, sans s'embarrasser de la manière dont il va faire descendre
+ce malheureux; celui-ci désespérant d'échapper à la punition qui
+l'attend, s'abandonne enfin à son sort: il se renverse et tombe en
+arrière la tête la première de deux fois la hauteur d'un homme sur une
+pile de bois, où son corps reste immobile comme un sac.
+
+Je vous laisse à penser si la chute fut rude! La tête rebondit sur les
+bûches et le retentissement du coup arriva jusqu'à mon oreille, bien que
+je me fusse arrêté à une cinquantaine de pas. Je crus l'homme tué, le
+sang lui couvrait la figure; cependant revenu du premier étourdissement,
+ce pauvre sauvage pris au piège, se relève; ce qu'on aperçoit de son
+visage sous les taches de sang est d'une pâleur effrayante; il se met à
+beugler comme un bœuf; ses horribles cris diminuaient ma compassion, il
+me semblait que ce n'était plus qu'une brute et que j'avais tort de
+m'attendrir sur lui comme sur un de mes semblables. Plus l'homme hurlait
+plus mon cœur s'endurcissait: tant il est vrai que nous avons besoin que
+les objets de notre compassion conservent quelque sentiment de leur
+propre dignité pour que nous puissions prendre sérieusement part à leur
+peine!!.. la pitié est une association; et quel est l'homme qui voudrait
+s'associer à ce qu'il méprise?
+
+On l'emporte enfin quoiqu'il oppose une résistance désespérée et assez
+longue: une petite barque amenée à l'instant même par d'autres agents de
+police s'approche rapidement; on garrotte le prisonnier, et les mains
+attachées derrière le dos, on le jette sur le nez au fond du bateau;
+cette seconde chute, fort rude encore, est suivie d'une grêle de coups;
+ce n'est pas tout et vous n'êtes pas au bout du supplice préalable; le
+sergent qui l'a saisi ne voit pas plutôt la victime abattue qu'il lui
+saute sur le corps; je m'étais approché, j'ai donc été témoin de ce que
+je vous raconte. Ce bourreau étant descendu à fond de cale et marchant
+sur le dos du patient, se mit à trépigner à coups redoublés sur ce
+pauvre homme, et à fouler aux pieds le malheureux comme on vendange la
+grappe dans le pressoir. Pendant cette horrible exécution, les
+hurlements féroces du supplicié redoublèrent d'abord; mais quand ils
+commencèrent à faiblir j'ai senti que la force me manquait à moi-même et
+j'ai fui, ne pouvant rien empêcher: j'en avais vu trop... Voilà ce qui
+s'est passé sous mes yeux en pleine rue pendant une promenade de
+récréation, car je voulais me reposer au moins pour quelques jours de
+mon métier de voyageur écrivain. Mais comment réprimer mon indignation?
+elle m'a fait reprendre la plume à l'instant.
+
+Ce qui me révolte, c'est le spectacle de l'élégance la plus raffinée à
+côté d'une barbarie si repoussante. S'il y avait moins de luxe et de
+délicatesse dans la vie des gens du monde, la condition des hommes du
+peuple m'inspirerait moins de pitié. De tels faits et tout ce qu'ils
+nous laissent deviner, me feraient haïr le plus beau pays de la terre, à
+plus forte raison me font-ils détester une lande badigeonnée, un marais
+plâtré. Quelle exagération! s'écrieront les Russes!.. ne voilà-t-il pas
+de bien grandes phrases pour peu de chose!!! Vous appelez cela peu de
+chose, je le sais, et c'est ce que je vous reproche, l'habitude que vous
+avez de ces horreurs explique votre indifférence sans la justifier. Vous
+ne faites pas plus d'état des cordes dont vous voyez garrotter un homme
+que du collier de force qu'on met à vos chiens de chasse.
+
+J'en conviens, ces actes sont dans vos mœurs, car je n'ai pu saisir une
+expression de blâme ou d'horreur sur la physionomie d'aucun des
+spectateurs de ces abominables scènes; et il y avait là des hommes de
+toutes les classes. Si vous me donnez cette approbation tacite de la
+foule pour une excuse, nous sommes d'accord.
+
+En plein jour, en pleine rue, frapper un homme à mort avant de le juger,
+voilà ce qui paraît fort simple au public et aux sbires de Pétersbourg.
+Bourgeois, seigneurs, soldats et citadins; pauvres et riches, grands et
+petits, élégants et manants, rustres et dandys, tous les Russes
+s'entendent pour laisser s'opérer tranquillement de telles choses sous
+leurs yeux, sans s'embarrasser de la légalité de l'acte. Ailleurs le
+citoyen est protégé par tout le monde contre l'agent du pouvoir qui
+abuse: ici, l'agent public est protégé contre la juste réclamation du
+particulier maltraité. Le serf ne réclame pas.
+
+L'Empereur Nicolas a fait un code! Si les faits que je vous raconte sont
+d'accord avec les lois de ce code, tant pis pour le législateur; s'ils
+sont illégaux, tant pis pour l'administrateur. C'est toujours l'Empereur
+qui est responsable. Quel malheur de n'être qu'un homme quand on accepte
+la charge d'un dieu!... et qu'on est forcé de l'accepter! Le
+gouvernement absolu ne devrait être confié qu'à des anges.
+
+Je proteste de l'exactitude des faits que j'ai rapportés; je n'ai ni
+ajouté ni retranché un geste dans le récit que vous venez de lire, et je
+suis rentré pour le joindre à ma lettre, pendant que les moindres
+circonstances de la scène m'étaient encore présentes à la pensée[30].
+
+Si de pareils détails pouvaient se publier à Pétersbourg avec les
+commentaires indispensables pour les faire remarquer par des esprits
+blasés sur tous les genres de férocité et d'illégalités, ils ne
+produiraient pas le bien qu'on s'en pourrait promettre. L'administration
+russe s'arrangerait de manière à ce que la police de Pétersbourg
+affectât dorénavant plus de douceur dans ses rapports avec les hommes du
+peuple, ne fût-ce que par respect pour les yeux délicats des étrangers:
+voilà tout!... Les mœurs d'un peuple sont le produit lent de l'action
+réciproque des lois sur les usages et des usages sur les lois; elles ne
+se changent pas d'un coup de baguette. Celles des Russes, malgré toutes
+les prétentions de ces demi-sauvages, sont et resteront encore longtemps
+cruelles. Il n'y a guère plus d'un siècle qu'ils étaient de vrais
+Tatares; c'est Pierre-le-Grand qui a commencé à forcer les hommes
+d'introduire les femmes dans les assemblées; et sous leur élégance
+moderne, plusieurs de ces parvenus de la civilisation ont conservé la
+peau de l'ours, ils n'ont fait que la retourner, mais pour peu qu'on
+gratte, le poil se retrouve et se redresse[31].
+
+A présent qu'il a laissé passer l'époque de la chevalerie dont les
+nations de l'Europe occidentale ont si bien profité dans leur jeunesse,
+ce qu'il faudrait à ce peuple, c'est une religion indépendante et
+conquérante: la Russie a de la foi; mais la foi politique n'émancipe pas
+l'esprit de l'homme, elle le renferme dans le cercle étroit de ses
+affections naturelles; avec la foi catholique, les Russes acquerraient
+bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable et
+sur une liberté proportionnée à leurs lumières: quant à moi, je suis
+persuadé que de cette hauteur, s'ils y pouvaient atteindre, ils
+domineraient le monde. Le mal est profond; et les remèdes employés
+jusqu'ici n'agissaient qu'à la surface, ils ont caché la plaie sans la
+guérir. La bonne civilisation va du centre à la circonférence, tandis
+que la civilisation russe est venue de la circonférence au centre; c'est
+de la barbarie recrépie, voilà tout.
+
+De ce qu'un sauvage a la vanité d'un homme du monde, s'ensuit-il qu'il
+en ait la culture? Je l'ai dit, je le répète et je le répéterai
+peut-être encore: les Russes tiennent bien moins à être civilisés qu'à
+nous faire croire qu'ils le sont. Tant que cette maladie de la vanité
+publique leur rongera le cœur et leur faussera l'esprit, ils auront
+quelques grands seigneurs qui pourront jouer à l'élégance chez eux et
+chez nous, et ils resteront barbares au fond: mais malheureusement le
+sauvage a des armes à feu.
+
+L'Empereur Nicolas justifie mon jugement; il a pensé avant moi que le
+temps des apparences est passé pour la Russie, et que tout l'édifice de
+la civilisation est à refaire dans ce pays: il a repris la société en
+sous-œuvre; Pierre, dit le Grand, la renverserait une seconde fois pour
+la rebâtir, Nicolas est plus habile. Je me sens saisi de respect devant
+cet homme qui, de toute la force de sa volonté, lutte en secret contre
+l'œuvre du génie de Pierre-le-Grand; tout en déifiant ce grand
+réformateur, il ramène à son naturel une nation fourvoyée durant plus
+d'un siècle dans les voies de l'imitation.
+
+La pensée de l'Empereur actuel se manifeste jusque dans les rues de
+Pétersbourg: il ne s'amuse pas à bâtir à la hâte des colonnades de
+briques recrépies; partout il remplace l'apparence par la réalité,
+partout la pierre chasse le plâtre et des édifices d'une architecture
+forte et massive font disparaître les prestiges d'une fausse grandeur.
+C'est en ramenant d'abord un peuple à son caractère primitif qu'on le
+rend capable et digne de la vraie civilisation sans laquelle une nation
+ne saurait travailler pour la postérité; pour qu'un peuple produise tout
+ce qu'il peut produire, il ne s'agit pas de lui faire copier les
+étrangers, il faut développer, sans le contrarier, le génie national. Ce
+qui dans ce monde approche le plus de la Divinité, c'est la nature. La
+nature appelle les Russes aux grandes choses, tandis que depuis leur
+soi-disant civilisation, on les occupait à des minuties: l'Empereur
+Nicolas a compris leur vocation mieux que ses devanciers, et sous ce
+règne tout s'est agrandi par un retour à la vérité.
+
+Une colonne domine Pétersbourg: c'est le plus grand morceau de granit
+qui ait été taillé de main d'homme, sans excepter les monuments
+égyptiens. Un jour, soixante-dix mille soldats, la cour, la ville et une
+partie de la campagne affluèrent sans se gêner, sans se fouler, sur la
+place du palais Impérial pour assister dans un silence religieux à la
+miraculeuse érection de ce monument conçu, exécuté, mis en place par un
+Français, M. de Montferrand; car les Français sont encore nécessaires
+aux Russes. Des machines prodigieuses fonctionnent avec succès; les
+mécaniques animent la pierre, et au moment où la colonne, sortant de ses
+entraves, se lève comme animée de sa propre vie et semble se mouvoir
+d'elle-même, alors l'armée, la foule, l'Empereur lui-même, tombent à
+genoux pour remercier Dieu d'un tel miracle et le louer des grandes
+choses qu'il leur permet d'accomplir. Voilà ce que j'appelle une fête
+nationale: ceci n'est pas un tableau de genre, une flatterie qu'on
+pourrait prendre pour une satire, comme la mascarade de Péterhoff, c'est
+un tableau d'histoire et du plus haut style. Le grand, le petit, le
+mauvais, le sublime, tous les contraires entrent dans la constitution de
+ce singulier pays, le silence perpétue le prodige et empêche la machine
+de se briser.
+
+L'Empereur Nicolas étend la réforme jusque sur le langage des personnes
+qui l'entourent; il exige qu'on parle russe à la cour. La plupart des
+femmes du monde, surtout de celles qui sont nées à Saint-Pétersbourg,
+ignorent leur langue nationale: mais elles apprennent quelques phrases
+de russe qu'elles débitent pour obéir à l'Empereur, lorsqu'il vient à
+passer dans les salles du palais où leur service les retient; l'une
+d'elles est toujours de garde pour annoncer à temps par un signe convenu
+l'arrivée du maître: aussitôt les conversations françaises cessent et
+les phrases russes destinées à flatter l'oreille Impériale, retentissent
+dans le palais; le souverain s'applaudit de voir jusqu'où s'étend son
+pouvoir de réformateur, et ses sujettes rebelles par espièglerie se
+mettent à rire dès qu'il est passé... Je ne sais de quoi je suis le plus
+frappé en voyant cette immense puissance, de sa force ou de sa
+faiblesse!
+
+Mais comme tout réformateur, l'Empereur est doué de l'opiniâtreté qui
+finit par réussir.
+
+A l'extrémité de la place, vaste comme un pays, où s'élève la colonne,
+vous voyez une montagne de granit: l'église de Saint-Isaac de
+Pétersbourg. Ce monument est moins pompeux, moins beau de dessin et
+moins chargé d'ornements que Saint-Pierre de Rome, mais tout aussi
+étonnant. Il n'est point terminé, on ne peut donc juger de l'ensemble,
+ce sera une œuvre hors de proportion avec ce que l'esprit du siècle
+enfante aujourd'hui chez les autres peuples. Ses matériaux sont le
+granit, le bronze et le fer: rien d'autre. La couleur en est imposante,
+mais sombre; commencé sous Alexandre, ce merveilleux temple sera bientôt
+achevé sous Nicolas par le même Français, M. de Montferrand, qui a élevé
+la colonne.
+
+Tant d'efforts au profit d'un culte tronqué par la politique! Hé quoi!
+la parole de Dieu ne se fera jamais entendre sous cette voûte? Les
+temples grecs ne servent plus de toit à la chaire de vérité. Au mépris
+des saint Athanase, des saint Chrysostôme, la religion ne s'enseigne
+point publiquement aux Russes. Les Grecs-Moscovites retranchent la
+parole de leur culte, tandis que les protestants réduisent le leur à la
+parole; ni les uns ni les autres ne veulent écouter le Christ qui, la
+croix à la main, rassemblant des deux bouts de la terre ses troupeaux
+égarés, crie du haut de la chaire de Saint-Pierre: «Venez à moi, vous
+tous qui avez le cœur pur, qui avez des oreilles pour entendre et des
+yeux pour voir!...»
+
+L'Empereur, aidé de ses armées de soldats et d'artistes aura beau
+s'évertuer, il n'investira jamais l'Église grecque d'une puissance que
+Dieu ne lui a pas donnée: on peut la rendre persécutrice, on ne la
+rendra point apostolique, c'est-à-dire, _civilisatrice_, et conquérante
+dans le monde moral: discipliner des hommes, ce n'est pas convertir les
+âmes. Cette Église politique et nationale n'a ni la vie morale, ni la
+vie surnaturelle. Tout vient à manquer à qui manque d'indépendance. Le
+schisme, en séparant le prêtre de son chef indépendant, le met aussitôt
+dans la main de son prince temporel; ainsi la révolte est punie par
+l'esclavage. Il faudrait douter de Dieu si l'instrument de l'oppression
+devenait celui de la délivrance.
+
+Aux époques les plus sanglantes de l'histoire, l'Église catholique
+travaillait encore à émanciper les nations: le prêtre adultère vendait
+le Dieu du ciel au Dieu du monde pour tyranniser l'homme au nom du
+Christ; mais ce prêtre impie, alors même qu'il donnait la mort au corps,
+éclairait encore l'esprit; car tout détourné de ses voies qu'il était,
+il faisait pourtant partie d'une Église qui possédait la vie et la
+lumière; le prêtre grec ne donne ni la vie ni la mort: il est mort
+lui-même.
+
+Des signes de croix, des salutations dans la rue, des génuflexions
+devant des chapelles, des prosternations de vieilles dévotes contre le
+pavé des églises, des baisements de main; une femme, des enfants, et le
+mépris universel, voilà tout le fruit que le pope a recueilli de son
+abdication... voilà tout ce qu'il a pu obtenir de la nation la plus
+superstitieuse du monde... Quelle leçon!... quelle punition! Voyez et
+admirez, c'est au milieu du triomphe de son schisme que le prêtre
+schismatique est frappé d'impuissance. Le prêtre, lorsqu'il veut
+accaparer le pouvoir temporel, périt faute de vues assez élevées pour
+reconnaître la voie que Dieu lui ouvre, le prêtre qui se laisse détrôner
+par le roi périt faute de courage pour suivre cette voie: tous les deux
+manquent également à leur vocation suprême.
+
+Pierre Ier n'avait-il pas la conscience chargée d'un assez grand poids
+de responsabilité, lorsqu'il a pris pour lui et ses successeurs, l'ombre
+d'indépendance, le reste de liberté conservés à sa malheureuse Église?
+il a entrepris une œuvre au-dessus des forces humaines; depuis ce moment
+la fin du schisme est devenue impossible,... c'est-à-dire aux yeux de la
+raison, et si l'on considère le genre humain d'un point de vue purement
+humain.
+
+Je rends grâce au vagabondage de ma pensée, puisqu'en la laissant sauter
+librement d'objets en objets, d'idées en idées, je vous peins la Russie
+tout entière; avec un style plus méthodique je craindrais de me heurter
+aux contrastes trop criants, et pour éviter le reproche de confusion, de
+divagation ou d'inconséquence, je perdrais les moyens de vous montrer la
+vérité telle qu'elle m'apparaît. L'état du peuple, la grandeur de
+l'Empereur, l'aspect des rues, la beauté des monuments, l'abrutissement
+des esprits, conséquence de la dégénération du principe religieux, tout
+cela frappe mes yeux en un instant, et passe pour ainsi dire à la fois
+sous ma plume; et tout cela, c'est la Russie même dont le principe de
+vie se révèle à ma pensée à propos des objets le moins significatifs en
+apparence.
+
+Vous n'êtes pas au bout: je n'ai pas terminé mes courses sentimentales.
+Hier je me promenais à pied avec un Français de beaucoup d'esprit et qui
+connaît bien Pétersbourg; placé comme instituteur dans une famille de
+grands seigneurs, il est à portée de savoir la vérité, que nous autres,
+étrangers de passage, nous poursuivons en vain. Aussi trouve-t-il mes
+jugements trop favorables à la Russie. Je ris de ses reproches quand je
+pense à ceux que me feront les Russes, et je soutiens que je suis de
+bonne foi, vu que je hais ce qui me paraît mal et que j'admire ce qui me
+paraît bien dans ce pays comme ailleurs. Ce Français passe sa vie avec
+des aristocrates russes; il y a là une nuance d'opinion assez curieuse à
+observer.
+
+Nous marchions au hasard; parvenus au milieu de la Perspective Newski,
+la rue la plus belle et la plus fréquentée de la ville, nous ralentîmes
+le pas pour rester plus longtemps sur les trottoirs de cette brillante
+promenade; j'étais en train d'admirer. Tout à coup une voiture noire ou
+d'un vert foncé vient au-devant de nous. Elle est longue, carrée, assez
+basse et fermée de quatre côtés. On eût dit d'une bière énorme posée sur
+un train de charrette. Quatre petites ouvertures d'environ six pouces en
+carré, grillées par des barreaux de fer, donnent de l'air et du jour à
+ce tombeau mouvant; un enfant de huit ou dix ans au plus conduisait les
+deux chevaux attelés à la machine, et à ma grande surprise, un nombre
+assez considérable de soldats l'escortaient. Je demande à mon guide à
+quoi peut servir un équipage aussi singulier; ma question n'était pas
+achevée qu'un visage hâve se montre à l'un des guichets de la boîte et
+se charge de la réponse: cette voiture sert à transporter les
+prisonniers au lieu de leur destination.
+
+«C'est la voiture cellulaire des Russes, me dit mon compagnon; ailleurs
+il y a sans doute quelque chose de semblable, mais c'est un objet odieux
+et qu'on dérobe aux regards le plus possible: ne vous semble-t-il pas
+ici qu'on en fasse montre? quel gouvernement!
+
+--Songez, repartis-je, aux difficultés qu'il rencontre.
+
+--Ah! vous êtes encore la dupe de leurs paroles dorées; je le vois bien,
+les autorités russes feront de vous ce qu'elles voudront.
+
+--Je tâche de me mettre à leur point de vue: rien ne mérite plus
+d'égards que le point de vue des hommes qui gouvernent, car ce ne sont
+pas eux qui le choisissent. Tout gouvernement est obligé de partir des
+faits accomplis; celui-ci n'a pas créé l'ordre de choses qu'il est
+appelé à défendre énergiquement, et à perfectionner prudemment. Si la
+verge de fer qui dirige ce peuple encore brut cessait un instant de
+s'appesantir sur lui, la société entière serait bouleversée.
+
+--On vous dit cela; mais croyez bien qu'on se plaît à cette prétendue
+nécessité: ceux qui se plaignent le plus des sévérités dont ils sont
+forcés d'user, disent-ils, n'y renonceraient qu'à regret: au fond ils
+aiment les gouvernements sans contre-poids; cela se meut plus aisément.
+Nul homme ne sacrifie volontiers ce qui lui facilite sa tâche. Exigez
+donc d'un prédicateur qu'il se passe de l'enfer pour convertir les
+pécheurs endurcis! L'enfer, c'est la peine de mort des théologiens[32]:
+ils s'en servent d'abord à regret, comme d'un mal nécessaire, et
+finissent par prendre goût au métier de damner la plus grosse part du
+genre humain. Il en est de même des mesures sévères en politique: on les
+craint avant de les essayer, puis quand on en voit le succès, on les
+admire; voilà, n'en doutez pas, ce qui arrive trop souvent dans ce pays;
+il me semble qu'on y fait naître à plaisir les occasions de sévir de
+peur d'en perdre l'habitude. Ignorez-vous ce qui se passe à l'heure
+qu'il est sur le Volga?
+
+--J'ai entendu parler de troubles graves, mais promptement réprimés.
+
+--Sans doute; mais à quel prix? Et si je vous disais que ces affreux
+désordres sont le résultat d'une parole de l'Empereur...
+
+--Jamais vous ne me ferez croire qu'il ait approuvé de telles horreurs.
+
+--Ce n'est pas non plus ce que je veux dire; toutefois c'est un mot
+prononcé par lui, innocemment, je le pense comme vous, qui a causé le
+mal: voici le fait. Malgré les injustices des préposés de la couronne,
+le sort des paysans de l'Empereur est encore préférable à celui des
+autres serfs, et sitôt que le souverain se rend propriétaire de quelque
+nouveau domaine, les habitants de ces terres acquises par la couronne
+deviennent l'objet de l'envie de tous leurs voisins. Dernièrement il
+acheta une propriété considérable dans le canton qui s'est révolté
+depuis; à l'instant, des paysans sont députés de tous les points du pays
+vers les nouveaux administrateurs des terres Impériales, pour faire
+supplier l'Empereur d'acheter aussi les hommes et les domaines du
+voisinage; des serfs choisis pour ambassadeurs sont envoyés jusqu'à
+Pétersbourg: l'Empereur les reçoit, il les accueille avec bonté;
+cependant à leur grand regret il ne les achète pas. Je ne puis, leur
+dit-il, acquérir la Russie tout entière; mais un temps viendra, je
+l'espère, où chaque paysan de cet empire sera libre; si cela ne
+dépendait que de moi les Russes jouiraient dès aujourd'hui de
+l'indépendance que je leur souhaite et que je travaille de toutes mes
+forces à leur procurer dans l'avenir.
+
+--Eh bien, cette réponse me paraît pleine de raison, de franchise et
+d'humanité.
+
+--Sans doute, mais l'Empereur devrait savoir à qui s'adressent ses
+paroles, et ne pas faire égorger sa noblesse par tendresse pour ses
+serfs. Ce discours, interprété par des hommes sauvages et envieux, a mis
+toute une province en feu. Puis il a fallu punir le peuple des crimes
+qu'on lui avait fait commettre. «_Le Père_ veut notre délivrance,
+s'écrient sur les bords du Volga les députés revenus de leur mission. Il
+n'aspire qu'à faire notre bonheur; il nous l'a dit lui-même, ce sont
+donc les seigneurs et tous leurs préposés qui sont nos ennemis et qui
+s'opposent aux bons desseins du _Père_! vengeons-nous, vengeons
+l'Empereur!» Là-dessus les paysans croient faire une œuvre pie en se
+jetant sur leurs maîtres, et voilà tous les seigneurs d'un canton et
+tous les intendants massacrés à la fois avec leurs familles. Ils
+embrochent l'un pour le faire rôtir tout vif, ils font bouillir l'autre
+dans une chaudière, ils éventrent les délégués, tuent de diverses
+manières les préposés des administrations, ils font main basse sur tout
+ce qu'ils rencontrent, mettent des villes entières à feu et à sang,
+enfin ils dévastent une province, non pas au nom de la liberté, ils ne
+savent ce que c'est, mais au nom de la délivrance et au cri de _Vive
+l'Empereur_! mots clairs et bien définis pour eux.
+
+--C'est peut-être quelques-uns de ces cannibales que nous venons de voir
+passer dans la cage aux prisonniers. Savez-vous qu'il y aurait de quoi
+tempérer notre indignation philanthropique... Menez donc de tels
+sauvages avec les moyens de douceur que vous exigez des gouvernements de
+l'Occident!
+
+--Il faudrait changer graduellement l'esprit des populations; au lieu de
+cela on trouve plus commode de changer leur domicile; à chaque scène du
+genre de celle-ci on déporte en masse des villages, des cantons tout
+entiers; nulle population n'est assurée de garder son territoire; le
+résultat d'un tel système, c'est que l'homme attaché comme il est à la
+glèbe n'a pas même dans l'esclavage l'unique dédommagement que comporte
+sa condition: la fixité, l'habitude, l'attachement à son gîte. Par une
+combinaison infernale il est mobile sans être libre. Un mot du souverain
+le déracine comme un arbre, l'arrache à sa terre natale et l'envoie
+périr ou languir au bout du monde: que devient l'habitant des champs
+transplanté dans un village qui ne l'a pas vu naître, lui dont la vie
+est liée à tous les objets qui l'environnent? le paysan exposé à ces
+ouragans du pouvoir suprême n'aime plus sa cabane, la seule chose qu'il
+pût aimer en ce monde: il déteste sa vie et méconnaît ses devoirs, car
+il faut donner quelque bonheur à l'homme pour lui faire comprendre ses
+obligations; le malheur ne l'instruit qu'à l'hypocrisie et à la révolte.
+Si l'intérêt bien entendu n'est pas le fondement de la morale, il en est
+l'appui. S'il m'était permis de vous donner les détails authentiques que
+j'ai recueillis hier sur les événements de ***, vous frémiriez en les
+écoutant.
+
+--Il est malaisé de changer l'esprit d'un peuple; ce n'est pas l'affaire
+d'un jour ni même d'un règne.
+
+--Y travaille-t-on de bonne foi?
+
+--Je le crois, mais avec prudence.
+
+--Ce que vous appelez prudence, je l'appelle fausseté; vous ne
+connaissez pas l'Empereur.
+
+--Reprochez-lui d'être inflexible, non pas d'être faux; or, dans un
+prince, l'inflexibilité est souvent une vertu.
+
+--Ceci pourrait se nier; mais je ne veux pas m'écarter de mon thème:
+vous croyez le caractère de l'Empereur sincère? rappelez-vous sa
+conduite à la mort de Pouskine.
+
+--Je ne connais pas les circonstances de ce fait.»
+
+Tout en devisant de la sorte nous étions arrivés au champ de Mars, vaste
+place qui paraît déserte quoiqu'elle occupe le milieu de la ville; mais
+elle est tellement étendue que les hommes s'y perdent: on les voit venir
+de loin et l'on y peut causer avec plus de sécurité que dans sa chambre.
+Mon cicerone continue:
+
+«Pouskine était, comme vous le savez, le plus grand poëte de la Russie.
+
+--Nous n'en sommes pas juges.
+
+--Nous le sommes au moins de sa réputation.
+
+--On vante son style, c'est un mérite facile pour un homme né chez un
+peuple encore inculte quoiqu'à une époque de civilisation raffinée, car
+il peut recueillir les sentiments et les idées en circulation chez les
+nations voisines et paraître original chez lui. Sa langue est à lui,
+puisqu'elle est toute neuve; et pour faire époque dans une nation
+ignorante, entourée de nations éclairées, il n'a qu'à traduire, il n'a
+nul frais de pensées à faire. Imitateur, il passera pour créateur.
+
+--Fondée ou non, sa réputation était grande. Il était encore jeune et
+d'un caractère irascible: vous savez qu'il avait du sang maure par sa
+mère. Sa femme, très-belle personne, lui inspirait plus de passion que
+de confiance; avec son âme de poëte et son caractère africain, il était
+porté à la jalousie: exaspéré par des apparences, par de faux rapports
+envenimés avec une perfidie qui rappelle la conception de Shakespeare,
+l'Othello russe perd toute mesure et veut forcer l'homme par lequel il
+se croit offensé à se battre avec lui. Cet homme était un Français, et
+de plus son beau-frère; il s'appelle M. d'Antès. Le duel en Russie est
+une affaire grave, d'autant plus grave qu'au lieu de s'accorder, comme
+chez nous, avec les mœurs contre les lois, il blesse les idées reçues;
+cette nation est plus orientale que chevaleresque. Le duel est illégal
+ici comme il l'est partout, et il a de moins qu'ailleurs l'appui de
+l'opinion publique.
+
+«M. d'Antès fit ce qu'il put pour éviter l'éclat: pressé vivement par le
+malheureux époux, il refuse satisfaction avec assez de dignité; mais il
+continue ses assiduités. Pouskine devient presque fou: la présence
+inévitable de l'homme dont il veut la mort lui paraît un outrage
+permanent, il risque tout pour le chasser de chez lui; les choses en
+viennent au point que désormais le duel est commandé. Les deux
+beaux-frères se battent donc et M. d'Antès tue Pouskine; l'homme que
+l'opinion publique accuse est celui qui triomphe, et le mari offensé, le
+poëte national, l'innocent succombe.
+
+«Cette mort fut un scandale public et un deuil universel. Pouskine, le
+poëte russe par excellence, l'auteur des plus belles odes de la langue,
+l'honneur du pays, le restaurateur de la poésie slave, le premier talent
+indigène dont le nom ait retenti avec quelque éclat en Europe... en
+Europe!!... enfin la gloire du jour, l'espoir de l'avenir, tout est
+perdu; l'idole est abattue dans son temple, et le héros, frappé dans sa
+force, tombe sous la main d'un Français... Que de haines, que de
+passions en jeu! Pétersbourg, Moscou, l'Empire s'est ému; un deuil
+général atteste le mérite du mort, et prouve la gloire du pays, qui peut
+dire à l'Europe: J'ai eu mon poëte!!... et j'ai l'honneur de le pleurer!
+
+«L'Empereur, l'homme de la Russie qui connaît le mieux les Russes, et
+qui se connaît le mieux en flatterie, n'a garde de ne point prendre part
+à l'affliction publique; il ordonne un service, je ne sais même pas s'il
+ne porte point la coquetterie pieuse jusqu'à se rendre en personne à
+cette cérémonie, afin de publier ses regrets en prenant Dieu même à
+témoin de son admiration pour le génie national enlevé trop tôt à sa
+gloire.
+
+--Quoi qu'il en soit, la sympathie du maître flatte si bien l'esprit
+moscovite qu'il réveille un généreux patriotisme dans le cœur d'un jeune
+homme doué de beaucoup de talent; ce poëte trop crédule s'enthousiasme
+pour l'acte d'auguste protection accordée au premier des arts, et le
+voilà qui s'enhardit au point de se croire inspiré! Dans l'expansion
+naïve de sa reconnaissance, il ose même écrire une ode,... admirez
+l'audace!... une ode patriotique pour remercier l'Empereur de se faire
+le protecteur des lettres! Il finit cette pièce remarquable en chantant
+les louanges du poëte évanoui: rien de plus... J'ai lu ces vers, et je
+puis vous attester les innocentes intentions de l'auteur; à moins que
+vous ne lui fassiez un crime de cacher dans le fond de son cœur une
+espérance bien permise, ce me semble, à une jeune imagination. J'ai cru
+voir qu'il pensait, sans le dire, qu'un jour peut-être Pouskine
+ressusciterait en lui et que le fils de l'Empereur récompenserait le
+second poëte de la Russie, comme l'Empereur honore le premier...
+Téméraire!... ambitionner une renommée, avouer la passion de la gloire
+sous le despotisme! c'est comme si Prométhée eût dit à Jupiter: «Prends
+garde, défends-toi; je vais te dérober la foudre.» Or, voici quelle
+récompense reçut le jeune aspirant au triomphe, c'est-à-dire au martyre.
+Le malheureux, pour s'être fié insolemment à l'amour public de son
+maître pour les beaux-arts et pour les belles-lettres, encourut sa
+disgrâce particulière; et reçut EN SECRET l'ordre d'aller développer ses
+dispositions poétiques au Caucase, succursale adoucie de l'antique
+Sibérie.
+
+«Après être resté là deux années, il en est revenu avec une santé
+détruite, une âme abattue, une imagination radicalement guérie de ses
+chimères, en attendant que son corps guérisse aussi des fièvres de la
+Géorgie. Après ce trait, vous fierez-vous encore aux paroles officielles
+de l'Empereur, à ses actes publics?
+
+--L'Empereur est homme, il participe aux faiblesses humaines. Quelque
+chose l'aura choqué dans la direction des idées de ce jeune poëte. Soyez
+sûr qu'elles étaient européennes plutôt que nationales. L'Empereur fait
+le contraire de Catherine II; il brave l'Europe au lieu de la flatter;
+c'est un tort, j'en conviens; car la taquinerie est encore une espèce de
+dépendance, puisqu'avec elle on ne se détermine que par la
+contradiction; mais ce tort est pardonnable, surtout si vous
+réfléchissez au mal fait à la Russie par des princes qui furent possédés
+toute leur vie de la manie de l'imitation.
+
+--Vous êtes incorrigible, s'est écrié l'avocat des derniers boyards.
+Vous aussi vous croyez à la possibilité d'une civilisation à la russe.
+C'était bon avant Pierre Ier; mais ce prince a détruit le fruit dans son
+germe. Allez à Moscou, c'est le centre de l'ancien Empire; vous verrez
+cependant que tous les esprits s'y tournent vers les spéculations
+industrielles, et que le caractère national est aussi effacé là qu'il
+l'est à Saint-Pétersbourg. L'Empereur Nicolas commet aujourd'hui, dans
+un autre sens, une faute pareille à celle de l'Empereur Pierre Ier. Il
+compte pour rien l'histoire d'un siècle entier, du siècle de
+Pierre-le-Grand; l'histoire a ses fatalités, celle des faits accomplis.
+Malheur au prince qui ne veut pas s'y soumettre!»
+
+L'heure était avancée; nous nous séparâmes, et j'ai continué ma
+promenade, rêvant tout seul à l'énergique sentiment d'opposition qui
+doit germer dans des âmes habituées à réfléchir dans le silence du
+despotisme. Les caractères qu'un tel gouvernement n'abrutit pas, se
+fortifient.
+
+Je suis rentré pour vous écrire; c'est ce que je fais presque tous les
+jours; néanmoins il se passera bien du temps avant que vous receviez ces
+lettres, vu que je les cache comme des plans de conspiration, en
+attendant que je puisse vous les envoyer sûrement, chose si difficile
+que je crains d'être obligé de vous les porter moi-même.
+
+(_Suite de la lettre précédente_.)
+
+
+ Ce 30 juillet 1839.
+
+Hier en finissant d'écrire, je me suis mis à relire quelques traductions
+des poésies de Pouskine: elles m'ont confirmé dans l'opinion qu'une
+première lecture m'avait donnée de lui. Cet homme a emprunté une partie
+de ses couleurs à la nouvelle école poétique de l'Europe occidentale. Ce
+n'est pas qu'il ait adopté les opinions antireligieuses de lord Byron,
+les idées sociales de nos poëtes ni la philosophie des poëtes allemands;
+mais il a pris leur manière de peindre. Je ne vois donc pas encore en
+lui un vrai poëte moscovite. Le Polonais Mickiewitch me paraît bien plus
+slave, quoiqu'il ait subi comme Pouskine l'influence des littératures de
+l'Occident.
+
+Au reste, le vrai poëte moscovite, s'il existait, ne pourrait
+aujourd'hui parler qu'au peuple; il ne serait ni entendu ni lu dans les
+salons. Où il n'y a pas de langue, il n'y a pas de poésie: il n'y a pas
+non plus de penseurs. L'Empereur Nicolas commence à exiger qu'on parle
+russe à la cour; on rit aujourd'hui d'une nouveauté qui paraît l'effet
+d'un caprice du maître; la génération suivante le remerciera de cette
+victoire du bon sens sur le beau monde.
+
+Comment l'esprit naturel se ferait-il jour dans une société où l'on
+parle quatre langues avant d'en savoir une? L'originalité de la pensée
+tient de plus près qu'on ne croit à l'intégrité de l'idiome. Voilà ce
+qu'on oublie en Russie depuis un siècle et en France depuis quelques
+années. Nos enfants se ressentiront de la manie des bonnes anglaises qui
+s'est emparée chez nous de toutes les mères _fashionables_.
+
+En France, le premier et je crois le meilleur maître de français,
+c'était la nourrice: l'homme doit étudier sa langue naturelle toute sa
+vie, mais l'enfant ne doit pas l'apprendre, il la reçoit au berceau sans
+étude. Au lieu de cela nos petits Français d'aujourd'hui balbutient
+l'anglais et estropient l'allemand en naissant, puis on leur enseigne le
+français comme une langue étrangère.
+
+Montaigne se félicite d'avoir appris le latin avant le français; c'est
+peut-être à cet avantage dont s'applaudit l'auteur des _Essais_ que nous
+avons dû le talent le plus naïf et le plus national de notre ancienne
+littérature; il avait sujet de se réjouir, car le latin est la racine de
+notre langue; mais la netteté, la spontanéité de l'expression se perd
+chez un peuple qui ne respecte pas le langage de ses pères, nos enfants
+parlent anglais comme nos gens portent de la poudre! Je suis persuadé
+que le peu d'originalité des littératures slaves modernes tient à
+l'habitude qu'ont prise les Russes et les Polonais pendant le XVIIIe
+siècle et depuis, d'introduire dans leurs familles des gouvernantes et
+des précepteurs étrangers; quand ils reviennent à leur langue, les
+Russes traduisent, et ce style d'emprunt arrête l'élan de la pensée en
+détruisant la simplicité de l'expression.
+
+Pourquoi les Chinois ont-ils jusqu'ici fait plus pour le genre humain en
+littérature, en philosophie, en morale, en législation, que n'ont fait
+les Russes? c'est peut-être parce que ces hommes n'ont cessé de
+professer un grand amour pour leur idiome primitif.
+
+La confusion des langues ne nuit pas aux esprits médiocres, au
+contraire, elle les sert dans leurs industries; l'instruction
+superficielle, la seule qui convienne à ces esprits-là, est facilitée
+par l'étude également superficielle des langues vivantes, étude légère
+ou plutôt jeu d'esprit parfaitement approprié aux facultés des
+intelligences paresseuses ou tournées vers un but matériel; mais si le
+malheur veut que ce système soit, une fois entre mille, appliqué à
+l'éducation d'un talent supérieur, il arrête le travail de la nature, il
+égare le génie et lui prépare pour l'avenir une source de regrets
+stériles ou de travaux auxquels peu d'hommes même distingués ont le
+loisir et le courage de se livrer passé la première jeunesse. Tous les
+grands écrivains ne sont pas des Rousseau: Rousseau étudia notre langue
+comme un étranger et il fallut son génie d'expression, sa mobilité
+d'imagination, joints à sa ténacité de caractère; enfin il fallut son
+isolement dans la société pour qu'il pût parvenir à savoir le français
+comme s'il ne l'eût point appris. Cependant le français des Genevois est
+moins loin de celui de Fénelon que le jargon mêlé d'anglais et
+d'allemand qu'apprennent aujourd'hui à Paris les enfants des personnes
+élégantes par excellence. Peut-être l'artifice qui paraît trop dans les
+phrases de Rousseau n'existerait-il pas, si le grand écrivain fût né en
+France dans le temps où les enfants y parlaient français.
+
+L'étude des langues anciennes, à la mode alors, loin d'avoir un fâcheux
+résultat, nous donnait les seuls moyens d'arriver à une connaissance
+approfondie de la nôtre qui en dérive. Cette étude qui nous faisait
+remonter à notre source, nous fortifiait dans notre naturel, sans
+compter qu'elle était la plus appropriée aux facultés et aux besoins de
+l'enfance, pour laquelle on doit avant tout préparer l'instrument de la
+pensée: la langue.
+
+Tandis que la Russie régénérée lentement par le souverain qui la
+gouverne aujourd'hui d'après des principes méconnus des anciens chefs de
+ce pays, espère une langue, des poëtes et des prosateurs, les gens
+élégants et soi-disant éclairés chez nous, préparent à la France une
+génération d'écrivains imitateurs et de femmes sans indépendance
+d'esprit qui entendront si bien Shakespeare et Goëthe dans l'original,
+qu'ils n'apprécieront plus la prose de Bossuet et de Chateaubriand, ni
+la poésie ailée de Hugo, ni les périodes de Racine, ni l'originalité ni
+la franchise de Molière et de La Fontaine, ni l'esprit, le goût de
+madame de Sévigné, ni le sentiment ni la divine harmonie de Lamartine!
+Voilà comme on les aura rendus incapables de rien produire d'assez
+original pour continuer la gloire de leur langue, et pour forcer comme
+autrefois les hommes des autres pays de venir en France étudier les
+mystères du goût.
+
+
+
+
+LETTRE DIX-HUITIÈME.
+
+
+Rapport de nos idées avec les objets extérieurs qui les
+provoquent.--Côté dramatique du voyage.--traits de férocité de notre
+révolution comparés à la cruauté des Russes.--Différence entre les
+crimes des deux peuples.--Ordre dans le désordre.--Caractère particulier
+des émeutes en Russie.--Respect des Russes pour l'autorité.--Danger des
+idées libérales inculquées à des populations sauvages.--Pourquoi les
+Russes ont l'avantage sur nous en diplomatie.--Histoire de Thelenef.
+
+
+ Pétersbourg, ce 30 juillet 1839, à onze heures du soir.
+
+Ce matin de bonne heure j'ai reçu la visite de la personne dont la
+conversation vous a été racontée dans ma lettre d'hier. Elle m'apportait
+quelques pages écrites en français par le jeune prince ***, le fils de
+son protecteur. Cette relation d'un fait trop véritable est un des
+nombreux épisodes de l'événement assez récent dont toutes les âmes
+sensibles, tous les esprits sérieux sont ici préoccupés en secret et en
+silence. Peut-on jouir sans trouble du luxe d'une magnifique résidence,
+quand on pense qu'à quelques centaines de lieues du palais les sujets
+s'égorgent, et que la société se dissoudrait sans les terribles moyens
+employés pour la défendre?
+
+Le jaune prince *** qui vient d'écrire cette histoire serait à jamais
+perdu, si l'on pouvait se douter qu'il en fût l'auteur. Voilà pourquoi
+il me confia son manuscrit et me charge de le publier. Il consent à me
+laisser insérer l'anecdote de la mort de Thelenef dans le texte de mon
+voyage, où je la donnerai pour ce qu'elle est, sans toutefois
+compromettre personne, mais je profite avec reconnaissance d'un moyen de
+jeter quelque variété dans ma narration. On me garantit l'exactitude des
+faits principaux; vous y ajouterez foi autant et aussi peu qu'il vous
+plaira; moi, je crois toujours ce que disent les gens que je ne connais
+pas; l'idée du mensonge ne me vient qu'après la preuve.
+
+J'ai pensé un instant qu'il vaudrait mieux ne publier ce récit qu'à la
+suite de mes lettres: je craignais de nuire à la gravité de mes
+remarques si j'interrompais la narration de faits réels par un roman;
+mais en réfléchissant je trouve que j'avais tort.
+
+Indépendamment de ce que le fond de Thelenef est vrai, il y a un sens
+secret dans la correspondance qui existe entre les scènes du monde et
+les idées qu'elles font naître à chaque homme: l'enchaînement des
+circonstances qui nous entraînent, le concours des événements qui nous
+frappent, est la manifestation de la volonté divine à l'égard de notre
+pensée et de notre jugement. Tout homme ne finit-il pas par apprécier
+les choses et les personnes d'après les accidents qui composent sa
+propre histoire? C'est toujours de là que part la pensée de l'homme
+supérieur ou médiocre pour juger de toutes choses. Nous ne voyons le
+monde qu'en perspective, et l'arrangement des objets présentés à nos
+observations ne dépend pas de nous. Cette intervention de Dieu dans
+notre vie intellectuelle est une fatalité de notre esprit.
+
+Donc, la meilleure justification de notre manière de juger sera toujours
+d'exposer à leur rang les épreuves qui l'ont provoquée et motivée.
+
+C'est aujourd'hui que j'ai lu l'histoire de Thelenef, c'est également
+sous cette date que vous la lirez.
+
+Le grand poëte qui préside à nos destinées connaît mieux que nous
+l'importance des préparations pour l'effet du drame de la vie. Un voyage
+est un drame, sans art, à la vérité, mais qui, pour rester au-dessous
+des règles de la composition littéraire, n'en a pas moins un but
+philosophique et moral, une espèce de dénouement dénué d'artifice, non
+d'intérêt ni d'utilité: ce dénouement tout intellectuel consiste dans la
+rectification d'une foule de préjugés et de préventions. L'homme qui
+voyage se soumet à une sorte d'opération morale exercée sur son
+intelligence par la bienfaisante justice de Dieu, qui se manifeste dans
+le spectacle du monde; l'homme qui écrit son voyage y soumet le lecteur.
+
+Le jeune Russe, auteur de ce fragment, voulant justifier par le souvenir
+des horreurs de notre révolution la férocité des hommes de son pays, a
+cité chez nous un acte de cruauté: le massacre de M. de Belzunce à Caen.
+Il aurait pu grossir sa liste: mademoiselle de Sombreuil forcée de boire
+un verre de sang pour racheter la vie de son père, la mort héroïque de
+l'archevêque d'Arles et de ses glorieux compagnons de martyre dans le
+cloître des Carmes à Paris, les mitraillades de Lyon et... honte
+éternelle au zèle des bourreaux révolutionnaires!! les promesses
+trompeuses des mitrailleurs pour engager celles des victimes qui
+vivaient encore, après la première décharge de mousqueterie, à se
+relever; les noyades de Nantes surnommées par Carrier les mariages
+républicains, et bien d'autres atrocités que les historiens n'ont pas
+même recueillies, pourraient servir à prouver que la férocité humaine
+n'est qu'endormie chez les nations les plus civilisées; pourtant il y a
+une différence entre la cruauté méthodique, froide et durable des mugics
+et la frénésie passagère des Français. Ceux-ci, pendant la guerre qu'ils
+faisaient à Dieu et à l'humanité, n'étaient pas dans leur état naturel:
+la mode du sang avait changé leur caractère, et l'inconséquence des
+passions présidait à leurs actes; car jamais ils ne furent moins libres
+qu'à l'époque où tout se faisait chez eux au nom de la liberté. Vous
+allez voir au contraire les Russes s'entr'égorger sans démentir leur
+caractère; c'est un devoir qu'ils accomplissent.
+
+Chez ce peuple obéissant l'influence des institutions sociales est si
+grande dans toutes les classes, l'éducation involontaire des habitudes
+domine tellement les caractères, que les derniers emportements de la
+vengeance y paraissent encore réglés par une certaine discipline. Là, le
+meurtre calculé s'exécute en cadence; des hommes donnent la mort à
+d'autres hommes militairement, religieusement, sans colère, sans
+émotion, sans paroles, avec un calme plus terrible que le délire de la
+haine. Ils se heurtent, se renversent, s'écrasent, ils se passent sur le
+corps les uns des autres comme des mécaniques tournent régulièrement sur
+leurs pivots. Cette impassibilité physique au milieu des actes les plus
+violents, cette monstrueuse audace dans la conception, cette froideur
+dans l'exécution, ce silence de la rage, ce fanatisme muet, c'est, si
+l'on peut s'exprimer ainsi, l'innocence du crime; un certain ordre
+contre nature préside dans cet étonnant pays aux excès les plus inouïs;
+la tyrannie et la révolte y marchent en mesure et se règlent sur le pas
+l'une de l'autre.
+
+Ici la terre même, l'aspect monotone des campagnes commandent la
+symétrie: l'absence complète de mouvement dans un terrain partout uni et
+le plus souvent nu, le manque de variété dans la végétation toujours
+pauvre des terres septentrionales, le défaut absolu d'accidents
+pittoresques dans d'éternelles plaines où l'on dirait qu'un seul site
+obsède le voyageur et le poursuit comme un rêve d'une extrémité de
+l'Empire à l'autre; enfin, tout ce que Dieu n'a pas fait pour ce pays y
+concourt à l'imperturbable uniformité de la vie politique et sociale des
+hommes.
+
+Comme tout se ressemble, l'immense étendue du territoire n'empêche pas
+que tout ne s'exécute d'un bout de la Russie à l'autre avec une
+ponctualité, avec un accord magiques. Si jamais on réussissait à opérer
+une véritable révolution par le peuple russe, le massacre serait
+régulier comme les évolutions d'un régiment. On verrait les villages
+changés en casernes et le meurtre organisé sortant tout armé des
+chaumières s'avancer en ligne, en bon ordre; enfin, les Russes se
+prépareraient au pillage depuis Smolensk jusqu'à Irkutsk, comme ils
+marchent à la parade sur la place du palais d'hiver à Pétersbourg. De
+tant d'uniformité il résulte entre les dispositions naturelles du peuple
+et ses habitudes sociales un accord dont les effets peuvent devenir
+prodigieux en bien comme en mal.
+
+Tout est obscur dans l'avenir du monde; mais ce qui est certain, c'est
+qu'il verra d'étranges scènes qui seront jouées devant les nations par
+cette nation prédestinée.
+
+C'est presque toujours par un respect aveugle pour le pouvoir que les
+Russes troublent l'ordre public. Ainsi, s'il faut en croire ce qu'on
+répète tout bas, sans le mot de l'Empereur aux députés des paysans,
+ceux-ci n'auraient pas pris les armes.
+
+J'espère que ce fait et ceux que je vous ai cités ailleurs vous feront
+apercevoir le danger d'inculquer des opinions libérales à des
+populations si mal préparées pour les comprendre. En fait de liberté
+politique, plus on aime la chose, plus on doit éviter d'en prononcer le
+nom devant des hommes qui ne peuvent que compromettre une cause sainte
+par leur manière de la défendre; c'est ce qui me fait douter de
+l'imprudente réponse attribuée à l'Empereur. Ce prince connaît mieux que
+personne le caractère de son peuple, et je ne puis m'imaginer qu'il ait
+provoqué la révolte des paysans, même sans le vouloir. Toutefois, je
+dois ajouter que plusieurs personnes bien instruites pensent là-dessus
+tout autrement que je ne pense.
+
+Les horreurs de l'émeute sont décrites par l'auteur de Thelenef avec une
+exactitude d'autant plus scrupuleuse, que l'action principale s'est
+passée dans la famille même de celui qui la raconte.
+
+S'il s'est permis d'ennoblir le caractère et l'amour des deux jeunes
+gens, c'est qu'il a l'imagination poétique; mais tout en embellissant
+les sentiments il conserve aux hommes leurs habitudes nationales: enfin
+ni par les faits, ni par les passions, ni par les mœurs, ce petit roman
+ne me paraît déplacé au milieu d'un ouvrage dont tout le mérite consiste
+dans la vérité des peintures.
+
+J'ajoute que des scènes sanglantes se renouvellent encore journellement
+sur plusieurs points de la même contrée, où l'ordre public vient d'être
+troublé et rétabli d'une si effroyable manière. Vous voyez que les
+Russes ont mauvaise grâce de reprocher à la France ses désordres
+politiques, et d'en tirer des conséquences en faveur du despotisme.
+Qu'on accorde pendant vingt-quatre heures la liberté de la presse à la
+Russie, ce que vous apprendrez vous fera reculer d'horreur. Le silence
+est indispensable à l'oppression. Sous un gouvernement absolu il est
+telle indiscrétion qui équivaut à un crime de haute trahison.
+
+S'il se trouve parmi les Russes de meilleurs diplomates que chez les
+peuples les plus avancés en civilisation, c'est que nos journaux les
+avertissent de tout ce qui se passe et se projette chez nous, et qu'au
+lieu de leur déguiser nos faiblesses avec prudence, nous les leur
+révélons avec passion tous les matins, tandis qu'au contraire leur
+politique byzantine travaillant dans l'ombre, nous cache soigneusement
+ce qu'on pense, ce qu'on fait et ce qu'on craint chez eux. Nous marchons
+au grand jour, ils avancent à couvert: la partie n'est pas égale.
+L'ignorance où ils nous laissent nous aveugle; notre sincérité les
+éclaire; nous avons la faiblesse du bavardage, ils ont la force du
+secret: voilà surtout ce qui fait leur habileté.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE THELENEF.[33]
+
+
+Les terres du prince *** étaient administrées depuis plusieurs années
+par un intendant, nommé Thelenef. Le prince ***, occupé ailleurs, ne
+pensait guère à ses domaines; trompé dans ses espérances ambitieuses, il
+voyagea longtemps pour secouer l'ennui du grand seigneur disgracié;
+puis, lorsqu'il fut las de demander aux arts et à la nature des
+consolations contre les mécomptes de la politique, il revint dans son
+pays, afin de se rapprocher de la cour qu'il ne quitte plus et pour
+tâcher, à force de soins et d'assiduités, de recouvrer la faveur du
+maître.
+
+Mais tandis que sa vie et sa fortune s'épuisaient infructueusement à
+faire tour à tour le courtisan à Saint-Pétersbourg et l'amateur des
+antiquités dans le midi de l'Europe, il perdait l'affection de ses
+paysans, exaspérés par les mauvais traitements de Thelenef.
+
+Cet homme était souverain dans les vastes domaines de Vologda[34], où sa
+manière d'exercer l'autorité seigneuriale le faisait exécrer.
+
+Mais Thelenef avait une fille charmante nommée Xenie[35]: la douceur de
+cette jeune personne était une vertu infuse, car ayant de bonne heure
+perdu sa mère, elle ne reçut d'éducation que celle que son père lui
+pouvait donner. Il lui enseigna le français: elle apprit pour ainsi dire
+par cœur quelques classiques du siècle de Louis XIV oubliés dans le
+château de Vologda par le père du prince. La _Bible_, les _Pensées de
+Pascal_, _Télémaque_ étaient ses livres favoris; quand on lit peu
+d'auteurs, qu'on les choisit bien, et qu'on les relit souvent, on
+profite beaucoup de ses lectures. Une des causes de la frivolité des
+esprits modernes, c'est la quantité de livres plutôt mal lus que mal
+écrits, dont le monde est inondé. Un service à rendre aux générations à
+venir, ce serait de leur apprendre à lire, talent qui devient de plus en
+plus rare depuis que tout le monde sait écrire...
+
+Grâce à sa réputation de _savante_, Xenie à dix-neuf ans jouissait dans
+tout le gouvernement de *** d'une considération méritée. On venait la
+consulter de tous les villages voisins; dans les maladies, dans les
+affaires, dans les chagrins des pauvres paysans, Xenie était leur guide
+et leur appui.
+
+Son esprit conciliateur lui attirait souvent les réprimandes de son
+père; mais la certitude d'avoir fait quelque bien ou empêché quelque mal
+la dédommageait de tout. Dans un pays où en général les femmes ont peu
+d'influence[36], elle exerçait un pouvoir que nul homme du canton n'eût
+pu lui disputer: le pouvoir de la raison sur des esprits bruts.
+
+Son père même, tout violent qu'il était par nature et par habitude,
+ressentait l'influence de cette âme bienfaisante, il rougissait trop
+souvent de se voir arrêté dans l'explosion de sa colère par la crainte
+de faire quelque peine à Xenie, et comme un prince tyrannique se
+reprocherait la clémence, il s'accusait d'être trop débonnaire. Il
+s'était fait une vertu de ses emportements qu'il qualifiait de justice,
+mais que les serfs du prince *** nommaient d'un autre nom.
+
+Le père et la fille habitaient le château de Vologda situé dans une
+plaine d'une étendue immense, mais d'un aspect assez pastoral pour la
+Russie.
+
+Le château est bâti au bord d'un lac qui l'entoure de trois côtés. Ce
+lac aux rives plates communique avec le Volga par des émissaires dont le
+cours peu rapide et divisé en plusieurs bras n'est pas long. Ces
+ruisseaux tortueux coulent encaissés dans le terrain de la plaine, et
+l'œil, sans pouvoir jouir de la vue des méandres cachés, en suit
+vaguement de loin les sinuosités, guidé par des touffes de saules
+grêles, chétifs, et par d'autres broussailles malingres croissant çà et
+là le long des profonds canaux creusés à travers la prairie qu'ils
+sillonnent en sens divers, sans l'embellir ni la fertiliser, car l'eau
+qui s'égare n'améliore pas des terrains marécageux.
+
+L'aspect de l'habitation a un certain caractère de grandeur. Des
+fenêtres de ce château la vue s'étend d'un côté sur le lac, qui rappelle
+la mer, car ses rives unies et sableuses disparaissent matin et soir
+dans les brumes de l'horizon, de l'autre, sur de vastes pâtures coupées
+de fossés et parsemées d'oseraies. Ces herbages non fauchés font la
+principale richesse du pays, et les soins donnés à l'éducation des
+bestiaux qui les parcourent en liberté, l'unique occupation des paysans.
+
+De nombreux troupeaux paissent au Lord du lac de Vologda. Ces groupes
+d'animaux, uniques accidents du paysage, attirent seuls les regards dans
+des campagnes plates et froides où les horizons sans dessins, le ciel
+toujours gris et brumeux ne varient la monotonie des lointains ni par
+les lignes ni par les couleurs. Les bêtes, d'une race petite, débile, se
+ressentent des rigueurs du climat; mais malgré leur mince apparence,
+l'émail de leur robe égaie un peu les berges élevées qui forment digues
+dans le marais: cette diversité de tons repose l'œil des teintes
+tourbeuses de la prairie, espèce de bas-fond où croissent plus de
+glaïeuls que d'herbes. De tels paysages n'ont rien de beau sans doute,
+néanmoins ils sont calmes, imposants, vagues, grands, et dans leur
+sérénité profonde ils ne manquent ni de majesté ni de poésie: c'est
+l'Orient sans soleil.
+
+Un matin, Xenie était sortie en même temps que son père pour assister
+avec lui au dénombrement des bestiaux, opération qu'il faisait lui-même
+chaque jour. Les animaux rangés pittoresquement de distance en distance
+devant le château animaient le rivage et brillaient sur le gazon au
+lever du soleil, tandis que la cloche d'une chapelle voisine appelait à
+la prière du matin quelques femmes désœuvrées, grâce à leurs infirmités,
+et quelques vieillards caducs qui jouissaient du repos de l'âge avec
+résignation. La noblesse de ces fronts à cheveux blancs, les teintes
+encore rosées de ces figures à barbes d'argent, prouvent la salubrité de
+l'air et attestent la beauté de la race humaine sous cette zone glacée.
+Ce n'est pas aux jeunes visages qu'il faut demander si l'homme est beau
+dans un pays.
+
+«Voyez, mon père, dit Xenie en traversant la digue qui réunit la
+presqu'île du château à la plaine, voyez le pavillon flotter sur la
+cabane de mon frère de lait.»
+
+Les paysans russes s'absentent souvent par permission afin d'aller
+exercer leurs forces et leur industrie dans quelques villes voisines, et
+jusqu'à Saint-Pétersbourg; ils paient alors une redevance au maître, et
+ce qu'ils gagnent au delà est à eux. Quand un de ces serfs voyageurs
+revient chez sa femme, on voit s'élever sur leur cabane un pin en
+manière de mût et une oriflamme s'agite et brille au plus haut de
+l'arbre du retour, afin qu'à ce signe d'allégresse les habitants du
+hameau et ceux des villages voisins partagent la joie de l'épouse.
+
+C'est d'après cet usage antique qu'on venait d'arborer la banderole sur
+le faîte de la chaumière des Pacôme. La vieille Elisabeth, la mère de
+Fedor, avait été la nourrice de Xenie.
+
+«Il est donc revenu cette nuit, ton garnement de frère de lait? reprit
+Thelenef.
+
+--Ah! j'en suis bien aise, s'écria Xenie.
+
+--Un mauvais sujet de plus dans le canton, répliqua Thelenef; nous n'en
+avons pas assez.»
+
+Et la figure de l'intendant, habituellement mélancolique, prit une
+expression plus rébarbative.
+
+«Il serait facile de le rendre bon, reprit Xenie; mais vous ne voulez
+pas exercer votre pouvoir.
+
+--C'est toi qui m'en empêches, tu gâtes le métier de maître avec tes
+habitudes de douceur et tes conseils de fausse prudence. Ah! ce n'est
+pas ainsi que mon père et mon grand-père menaient les serfs du père de
+notre seigneur.
+
+--Vous ne vous souvenez donc pas, reprit Xenie d'une voix tremblante,
+que l'enfance de Fedor a été plus heureuse que celle des paysans
+ordinaires; comment serait-il semblable aux autres? son éducation fut
+d'abord soignée comme la mienne.
+
+--Il devrait être meilleur; il est pire: voilà le beau fruit de
+l'instruction... C'est ta faute... toi et ta nourrice vous l'attiriez
+sans cesse au château; et moi, dans ma bonté, ne voulant que te
+complaire, j'oubliais et je lui laissais oublier qu'il n'était pas né
+pour vivre avec nous.
+
+--Vous le lui avez cruellement rappelé dans la suite! répliqua Xenie en
+soupirant.
+
+--Tu as des idées qui ne sont pas russes; tôt ou tard tu apprendras à
+tes dépens comment il fallait gouverner nos paysans. Puis, continuant
+entre ses dents: Ce diable de Fedor, qu'a-t-il fait pour revenir ici
+malgré mes lettres au prince? C'est que le prince ne les lit pas,... et
+que l'intendant de là-bas est jaloux de moi.»
+
+Xenie avait entendu l'aparté de Thelenef et suivi avec anxiété les
+progrès du ressentiment du régisseur, bravé jusque chez lui par un serf
+indocile; elle crut l'adoucir en lui disant ces paroles pleines de
+raison: «Il y a deux ans que vous avez fait battre presqu'à mort mon
+pauvre frère de lait; qu'en avez-vous obtenu par vos outrages? rien; pas
+un mot d'excuse n'est sorti de sa bouche; il aurait rendu l'âme sous les
+verges plutôt que de s'abaisser devant vous. C'est que la peine fut trop
+sévère pour l'offense; un coupable révolté ne se repent pas. Il vous
+avait désobéi, j'en conviens; mais il était amoureux de Catherine; la
+cause du tort en diminuait la gravité, voilà ce que vous n'avez pas
+voulu comprendre. Depuis cette scène et le mariage et le départ qui
+l'ont suivie, la haine de tous nos paysans est devenue si terrible
+qu'elle me fait peur pour vous, mon père.
+
+--Et voilà pourquoi tu te réjouis du retour d'un de mes plus redoutables
+ennemis? s'écria Thelenef exaspéré.
+
+--Ah! je ne crains pas celui-ci; nous avons bu le même lait: il mourrait
+plutôt que de m'affliger.
+
+--Ne l'a-t-il pas bien prouvé vraiment?... Il serait le premier à
+m'égorger s'il l'osait.
+
+--Vous le jugez mal; au contraire, Fedor vous défendrait envers et
+contre tous, j'en suis sûre, quoique vous l'ayez mortellement offensé;
+vous vous souviendrez de votre rigueur pour qu'il l'oublie, lui;
+n'est-il pas vrai, mon père? Il est marié maintenant et sa femme a déjà
+un petit enfant; ce bonheur doit adoucir son caractère: les enfants
+changent le cœur des pères.
+
+--Tais-toi, tu me ferais perdre l'esprit avec tes idées romanesques. Va
+chercher dans les livres tes paysans tendres et tes esclaves généreux.
+Je connais mieux que toi les hommes auxquels j'ai affaire: ils sont
+paresseux, vindicatifs comme leurs pères, et tu ne les convertiras
+jamais.
+
+--Si vous me laissiez faire, si vous m'aidiez, nous les convertirions
+ensemble. Mais voici ma bonne Elisabeth qui revient de la messe.»
+
+En achevant ces mots, Xenie court se jeter au cou de sa nourrice.
+
+«Te voilà bien heureuse!
+
+--Peut-être, réplique tout bas la vieille.
+
+--Il est revenu.
+
+--Pas pour longtemps; j'ai peur...
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ils ont tous perdu la raison; mais chut!
+
+--Eh bien! mère Pacôme, dit Thelenef en jetant à la vieille un regard
+oblique: voici ton mauvais sujet de fils rentré chez toi... Sa femme
+doit être contente. Ce retour vous prouve à tous que je ne lui en veux
+pas.
+
+--Tant mieux, monsieur l'intendant, nous avons besoin de votre
+protection... Le prince va venir, et nous ne le connaissons pas.
+
+--Comment?... quel prince? notre maître?... Puis, s'interrompant: Ah!
+sans doute, s'écria Thelenef surpris, mais ne voulant pas ignorer ce que
+paraissait savoir une paysanne, sans doute je vous protégerai. Au reste,
+il ne viendra pas de sitôt; le même bruit court tous les ans dans cette
+saison.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur Thelenef, il sera ici avant peu.»
+
+L'intendant aurait voulu presser de questions la nourrice de Xenie; mais
+sa dignité le gênait. Xenie devina son embarras et vint à son secours.
+
+«Dis-moi, nourrice, comment es-tu si bien instruite des projets et de la
+marche de notre seigneur le prince ***?
+
+--J'ai appris cela de Fedor. Ah! mon fils sait bien d'autres choses
+encore! il est devenu un homme. Il a vingt et un ans, juste une année de
+plus que vous, ma belle demoiselle; mais il est encore grandi, si
+j'osais... je dirais... il est si beau!... je dirais que vous vous
+ressemblez.
+
+--Tais-toi, babillarde; pourquoi ma fille ressemblerait-elle à ton fils?
+
+--Ils ont sucé le même lait; on se ressemble de plus loin; et même...
+mais non... quand vous ne serez plus notre chef, je vous dirai ce que je
+pense de leurs caractères.
+
+--Quand je ne serai plus votre chef?
+
+--Sans doute... Mon fils a vu _le Père_.
+
+--L'Empereur?
+
+--Oui; et l'Empereur lui-même nous fait dire que nous allons être
+libres; c'est sa volonté; s'il ne dépendait que de lui, cela serait
+fait[37].»
+
+Thelenef hausse les épaules, puis il reprend:
+
+«Comment Fedor a-t-il pu faire pour parler à l'Empereur?
+
+--Comment?... il s'est joint à nos gens qui étaient envoyés par tous
+ceux du pays et des villages voisins, pour aller demandera notre
+Père...» Ici la mère Pacôme s'arrêta tout court...
+
+«Pour lui demander quoi?»
+
+La vieille, qui s'était aperçue un peu tard de son indiscrétion, prit le
+parti de se taire obstinément, malgré les questions précipitées du
+régisseur. Ce brusque silence avait quelque chose d'inusité qui pouvait
+paraître significatif.
+
+«Mais à la fin, qu'est-ce que vous machinez ici contre nous? s'écria
+Thelenef furieux et en prenant la vieille par les deux épaules.
+
+--C'est facile à deviner, dit Xenie en s'avançant pour séparer son père
+de sa nourrice: vous savez que l'Empereur a fait au printemps de l'année
+dernière l'acquisition du domaine de ***, voisin du nôtre. Depuis ce
+temps-là tous nos paysans ne rêvent qu'au bonheur d'appartenir à la
+couronne. Ils envient leurs voisins dont la condition... à ce qu'ils
+croient, s'est de beaucoup améliorée, tandis que naguère elle était
+semblable à la leur; plusieurs vieillards des plus respectés de nos
+cantons sont venus vous demander, sous divers prétextes, des permissions
+de voyage: j'ai su, depuis leur départ, qu'ils avaient été choisis comme
+députés par les autres serfs, pour aller supplier l'Empereur de les
+acheter, ainsi qu'il acheta leurs voisins. Divers districts des environs
+se sont réunis aux envoyés du domaine de Vologda, pour présenter une
+semblable requête à Sa Majesté. On assure qu'ils lui ont offert tout
+l'argent nécessaire pour acquérir le domaine du prince ***: les hommes
+avec la terre.
+
+--C'est la vérité, dit la vieille, et mon garçon Fedor, qui les a
+rencontrés à Saint-Pétersbourg, s'est joint à eux pour aller parler à
+notre Père; ils sont revenus tous ensemble hier.
+
+--Si je ne vous ai pas instruit de ces tentatives, reprit Xenie en
+regardant son père interdit, c'est que je savais d'avance qu'elles
+n'aboutiraient à rien.
+
+--Tu t'es trompée puisqu'ils ont vu le Père.
+
+--Le Père lui-même ne peut pas faire ce qu'on lui demande; il lui
+faudrait acheter la Russie tout entière.
+
+--Voyez-vous la ruse, répliqua Thelenef, les coquins sont assez riches
+pour offrir de tels présents à l'Empereur; et avec nous ils font les
+mendiants, et ils n'ont pas honte de dire que nous les dépouillons de
+tout, tandis que si nous avions plus de bon sens et moins de bonté, nous
+leur ôterions jusqu'à la corde avec laquelle ils nous étrangleront.
+
+--Vous n'en aurez pas le temps, monsieur l'intendant,» dit d'une voix
+très-basse et très-douce un jeune homme qui s'était approché sans être
+vu, et se tenait debout d'un air sauvage, mais non timide, la toque à la
+main devant une cépée d'osiers, du milieu de laquelle on le vit sortir
+comme par enchantement.
+
+«Ah! c'est toi... vaurien! s'écria Thelenef.
+
+--Fedor, tu ne dis rien à ta sœur de lait, interrompit Xenie; tu m'avais
+tant promis de ne pas m'oublier!!!... Moi, j'ai tenu parole mieux que
+toi; car je n'ai pas omis un seul jour ton nom dans ma prière, là, au
+fond de la chapelle, devant l'image de saint Wladimir, qui me rappelait
+ton départ. T'en souvient-il? c'est dans cette chapelle que tu m'as dit
+adieu, il y a bientôt un an.»
+
+En achevant ces mots, elle jeta sur son frère un regard de tendresse et
+de reproche dont la douceur et la sévérité avaient une grande puissance.
+
+«Moi vous oublier!» s'écria le jeune homme en levant les yeux vers le
+ciel.
+
+Xenie se tut, effrayée de l'expression religieuse, mais un peu farouche
+de ce regard, habituellement baissé; il avait quelque chose d'inquiétant
+qui contrastait avec la douceur de la voix, des paroles et des gestes du
+jeune homme.
+
+Xenie était une de ces beautés du Nord telles qu'on n'en voit en aucun
+autre pays: à peine semblait-elle appartenir à la terre: la pureté de
+ses traits, qui rappelait Raphaël, eût paru froideur si la sensibilité
+la plus délicate n'eût doucement nuancé sa physionomie, que nulle
+passion ne troublait encore. À vingt ans qu'elle avait ce jour-là même,
+elle ignorait ce qui agite le cœur: elle était grande et mince; sa
+taille, un peu frêle, avait une grâce singulière, quoique la lenteur
+habituelle de ses mouvements en cachât la souplesse: à la voir effleurer
+l'herbe encore blanche de rosée, on eût dit du dernier rayon de la lune
+fuyant devant l'aurore sur le lac immobile. Sa langueur avait un charme
+qui n'appartient qu'aux femmes de son pays, plutôt belles que jolies;
+mais parfaitement belles quand elles le sont, ce qui est rare parmi
+celles d'une classe inférieure; car, en Russie, il y a de l'aristocratie
+dans la beauté; les paysannes y sont en général moins bien douées par la
+nature que les grandes dames. Xenie était belle comme une reine, et elle
+avait la fraîcheur d'une villageoise.
+
+Elle partageait ses cheveux en bandeaux sur un front haut et d'un blanc
+d'ivoire; ses yeux d'azur, bordés de longs cils noirs recourbés et qui
+faisaient ombre sur des joues fraîches, mais à peine colorées, étaient
+transparents comme une source d'eau limpide; ses sourcils, parfaitement
+dessinés, mais peu marqués, étaient d'une teinte plus foncée que celle
+de ses cheveux; sa bouche, assez grande, laissait voir des dents si
+blanches que tout le visage en était éclairé; ses lèvres roses
+brillaient de l'éclat de l'innocence, son visage presque rond avait
+pourtant beaucoup de noblesse, et sa physionomie exprimait une
+délicatesse de sentiment, une tendresse religieuse dont le charme
+communicatif était ressenti par tout le monde au premier coup d'œil. Il
+ne lui manquait qu'une auréole d'argent pour être la plus belle des
+madones byzantines dont on permet d'orner les églises russes[38].
+
+Son frère de lait était un des plus beaux hommes de ce gouvernement
+renommé par la beauté, la taille svelte, élevée, la santé et l'air
+dégagé de ses habitants. Les serfs de cette partie de l'Empire sont,
+sans contredit, les hommes les moins à plaindre de la Russie.
+
+L'élégant costume des paysans lui seyait à merveille. Ses cheveux
+blonds, partagés avec grâce, tombaient en boucles soyeuses des deux
+côtés du visage dont la forme était celle d'un ovale parfait; le cou
+large et fort restait à découvert, parce que les cheveux étaient taillés
+ras par derrière au-dessus de la nuque, tandis qu'un cordon, en forme de
+diadème, coupait le front blanc du jeune laboureur et tenait le haut de
+ses cheveux serré et lisse sur le sommet de la tête qui brillait au
+soleil comme un Christ du Guide.
+
+Il portait la chemise de toile de couleur, à petites raies, coupée juste
+au cou, et fendue seulement sur le côté autant qu'il le faut pour donner
+passage à la tête; deux boutons fixés entre l'épaule et la clavicule
+fermaient l'étroite ouverture. Ce vêtement des paysans russes qui
+rappelle la tunique grecque, retombe en dehors par-dessus le pantalon
+caché jusqu'au genou. Ceci ressemblerait un peu à la blouse française,
+si ce n'était infiniment plus gracieux, tant à cause de la manière dont
+est taillé ce vêtement, que du goût ignoré avec lequel il est porté.
+Fedor avait une taille élancée, souple et naturellement élégante; sa
+tête bien placée sur ses épaules larges, basses et modelées comme celles
+d'une statue antique, aurait affecté d'elle-même les plus nobles poses,
+mais le jeune homme la tenait presque toujours abaissée vers la
+poitrine. Un secret abattement moral se peignait sur ce beau visage.
+Avec un profil grec, des yeux bleus de faïence, mais scintillants de
+jeunesse et d'esprit naturel, avec une bouche dédaigneuse formée sur le
+type même des médailles antiques et surmontée d'une petite moustache
+dorée luisante comme la soie dans sa teinte naturelle, avec une jeune
+barbe de couleur pareille, courte, frisée, soyeuse, épaisse déjà
+quoiqu'à peine échappée au duvet de l'enfance; enfin, avec la force
+musculaire de l'athlète du cirque jointe à l'agilité du matador espagnol
+et au teint brillant de l'homme du Nord: c'est-à-dire comblé de tous les
+dons extérieurs qui rendraient un homme fier et assuré, Fedor humilié
+par une éducation supérieure au rang qu'il occupait dans son pays... et
+peut-être par l'instinct de sa dignité naturelle qui contrastait avec
+son abjecte condition, se tenait presque toujours dans l'attitude d'un
+condamné qui va subir sa sentence.
+
+Il avait adopté cette pose douloureuse à dix-neuf ans, le jour qu'il
+souffrit le supplice ordonné par Thelenef sous prétexte que ce jeune
+homme, le frère de lait de sa fille, et jusqu'alors son favori, son
+enfant gâté, avait négligé d'obéir à je ne sais quel ordre soi-disant
+important.
+
+On verra plus loin le vrai et grave motif de cette barbarie qui ne fut
+pas l'effet d'un simple caprice.
+
+Xenie avait cru deviner la cause de la faute qui devint funeste à son
+frère; elle s'imagina que Fedor était amoureux de Catherine, jeune et
+belle paysanne des environs; et sitôt que le malheureux fut guéri de ses
+blessures, ce qui n'arriva qu'au bout de quelques semaines, car
+l'exécution avait été cruelle, elle s'occupa de réparer le mal autant
+que cela pouvait dépendre d'elle; elle pensait que le seul moyen de
+réussir dans ce dessein était de le marier à la jeune fille dont elle le
+croyait épris. À peine ce projet eut-il été annoncé par Xenie que la
+haine de Thelenef parut se calmer: le mariage se fit en toute hâte à la
+grande satisfaction de Xenie, qui crut que Fedor trouverait dans le
+bonheur du cœur, l'oubli de son profond chagrin et de ses ressentiments.
+
+Elle se trompait: rien ne put consoler son frère. Elle seule devinait la
+honte dont il était accablé; elle était sa confidente sans qu'il lui eût
+rien confié, car jamais il ne se plaignait; d'ailleurs le traitement
+dont il s'était vu la victime, était une chose si ordinaire que nul n'y
+attachait d'importance: hors lui et Xenie, personne n'y pensait dans le
+pays.
+
+Il évitait avec un admirable instinct de fierté tout ce qui aurait pu
+rappeler ce qu'il avait souffert; mais il fuyait involontairement en
+frissonnant, lorsqu'il voyait qu'on allait frapper un de ses camarades;
+et il pâlissait à l'aspect d'un roseau, d'une baguette dans la main d'un
+homme.
+
+On doit le répéter: il avait commencé sa vie d'une manière trop
+heureuse; favorisé par l'intendant, et dès lors ménagé par tous ses
+supérieurs, envié de ses camarades, cité comme le plus heureux aussi
+bien que le plus beau des hommes nés sur la terre du prince ***;
+idolâtré de sa mère, ennobli à ses propres yeux par l'amitié de Xenie,
+par cette amitié ingénieuse et délicate d'une femme adorable, d'un ange
+qui l'appelait son frère, il n'avait point été prépare aux rigueurs de
+sa condition: c'est en un jour qu'il découvrit toute sa misère; dès lors
+il considéra les nécessités de sa vie comme une injustice; avili aux
+yeux des hommes, mais surtout à ses propres yeux, de l'être le plus
+heureux il était devenu, en un moment, le plus à plaindre; le dieu tombé
+de l'autel fut métamorphosé en brute. Qui le consolera de tant de
+bonheur évanoui pour jamais sous la verge du bourreau? L'amour d'une
+épouse pourrait-il relever cette orgueilleuse âme d'esclave? non!... sa
+félicité passée le poursuivra partout et lui rendra la honte plus
+insupportable. Sa sœur Xenie a cru lui assurer la paix en le mariant; il
+a obéi; mais cette condescendance ne servit qu'à croître son malheur,
+car l'homme qui veut s'enchaîner à la vertu en accumulant les devoirs ne
+fait qu'ouvrir de nouvelles sources aux remords.
+
+Fedor désespéré sentit trop tard qu'avec toute son amitié, Xenie n'avait
+rien fait pour lui. Ne pouvant plus supporter la vie dans les lieux
+témoins de sa dégradation, il quitta son village, abandonnant sa femme
+et son ange gardien.
+
+Sa femme se sentait humiliée; mais par un autre motif: l'épouse rougit
+de honte quand l'époux n'est point heureux; aussi s'était-elle gardée de
+lui dire qu'elle était grosse; elle ne voulait pas employer ce moyen
+pour retenir près d'elle un époux dont elle voyait qu'elle ne pouvait
+faire le bonheur.
+
+Enfin, après un an d'absence, il revient. Il a retrouvé sa mère, sa
+femme, un enfant au berceau, un petit ange qui lui ressemble; mais rien
+ne peut guérir la tristesse qui le ronge. Il reste là immobile et
+silencieux même devant sa sœur Xenie, qu'il n'ose plus nommer que
+mademoiselle.
+
+Leurs nobles figures, qui selon le dire de la nourrice, avaient quelques
+traits de ressemblance, ainsi que leurs caractères, brillaient toutes
+deux au soleil du matin parmi des groupes d'animaux dont ils semblaient
+les rois. On eût cru voir Adam et Ève peints par Albert Durer. Xenie
+était calme et presque joyeuse, tandis que la physionomie du jeune homme
+trahissait de violentes émotions mal déguisées sous une impassibilité
+affectée.
+
+Xenie, malgré son sûr instinct de femme, fut trompée cette fois par le
+silence de Fedor; elle n'attribuait le chagrin de son frère qu'à des
+souvenirs pénibles, et pensait que la vue des lieux où il avait souffert
+suffisait pour aigrir sa douleur; elle comptait toujours sur l'amour et
+sur l'amitié pour achever de guérir sa plaie.
+
+En quittant son frère, elle lui promit d'aller le voir souvent dans la
+cabane de sa nourrice.
+
+Le dernier regard de Fedor effraya pourtant la jeune fille: il y avait
+plus que de la tristesse dans ce regard: il y avait une joie féroce,
+tempérée par une inexplicable sollicitude. Elle craignait qu'il ne
+devînt fou.
+
+La folie lui avait toujours causé une terreur qui lui paraissait
+surnaturelle, et comme elle attribuait cette crainte à un pressentiment,
+sa superstition augmentait l'inquiétude qu'elle ressentait. La peur,
+quand on la prend pour une prophétie, devient indomptable...; d'un
+pressentiment vague et fugitif on fait une destinée; à force de
+prévoyance l'imagination crée ce qu'elle redoute; raison, vérité,
+réalité, elle finit par vaincre le sort, et par dominer les événements
+pour réaliser ses chimères.
+
+Quelques jours s'étaient écoulés pendant lesquels Thelenef avait fait de
+fréquentes absences. Xenie, tout entière au chagrin que lui causait
+l'incurable mélancolie dont Fedor paraissait atteint depuis son retour,
+n'avait vu que sa nourrice et pensé qu'à son frère.
+
+Un soir, elle était au château; son père, sorti depuis le matin, avait
+fait dire qu'on ne l'attendît point pour la nuit. Xenie, habituée à ces
+voyages, n'avait nul souci de l'absence de Thelenef; l'étendue des
+domaines qu'il régissait l'obligeait à se déplacer souvent, et pour un
+temps assez long. Elle lisait. Tout à coup sa nourrice se présente
+devant elle.
+
+«Que me veux-tu si tard? lui dit Xenie.
+
+--Venez prendre votre thé chez nous, je vous l'ai préparé, répliqua la
+nourrice[39].
+
+--Je ne suis pas habituée à sortir à cette heure.
+
+--Il faut pourtant sortir aujourd'hui. Venez; que craignez-vous avec
+moi?»
+
+Xenie, accoutumée à la taciturnité des paysans russes, pense que sa
+nourrice lui a préparé quelque surprise. Elle se lève et suit la
+vieille.
+
+Le village était désert. D'abord Xenie le crut endormi; la nuit,
+parfaitement calme, n'était pas très-obscure; aucun souffle de vent
+n'agitait les saules du marécage ni ne courbait les grandes herbes de la
+prairie; pas un nuage ne voilait les étoiles. On n'entendait ni
+l'aboiement lointain du chien ni le bêlement de l'agneau; la cavale ne
+hennissait pas en galopant derrière les lisses de son parc, le bœuf
+avait cessé de mugir sous le toit des chaudes étables; le pâtre ne
+chantait plus sa note mélancolique, pareille à la tenue qui précède la
+cadence du rossignol: un silence plus profond que le silence ordinaire
+de la nuit régnait dans la plaine, et pesait sur le cœur de Xenie, qui
+commençait à éprouver des mouvements de terreur indéfinissables, sans
+oser hasarder une question. L'ange de la mort a-t-il passé sur Vologda?
+pensait tout bas la tremblante jeune fille...
+
+Une lueur soudaine paraît à l'horizon.
+
+«D'où vient cette clarté? s'écrie Xenie épouvantée.
+
+--Je ne sais, réplique la vieille; ce sont peut-être les derniers rayons
+du jour.
+
+--Non, dit Xenie, un village brûle.
+
+--Un château, répond Élisabeth d'un son de voix caverneux; c'est le tour
+des seigneurs.
+
+--Que veux-tu dire? reprend Xenie en saisissant avec effroi le bras de
+sa nourrice; les sinistres prédictions de mon père vont-elles
+s'accomplir?
+
+--Hâtons-nous; il faut presser le pas, j'ai à vous conduire plus loin
+que notre cabane, réplique Élisabeth.
+
+--Où veux-tu donc me mener?
+
+--En lieu sûr; il n'y en a plus pour vous à Vologda.
+
+--Mais mon père, qu'est-il devenu? Je n'ai rien à craindre pour moi, où
+est mon père?
+
+--Il est sauvé.
+
+--Sauvé!... de quel péril? par qui? qu'en sais-tu?... Ah! tu me
+tranquillises pour faire de moi ce que tu veux!
+
+--Non, je vous le jure par la lumière du Saint-Esprit, mon fils l'a
+caché, et il a fait cela pour vous, au risque de sa propre vie, car tous
+les traîtres vont périr cette nuit.
+
+--Fedor a sauvé mon père! quelle générosité!
+
+--Je ne suis point généreux, mademoiselle», dit le jeune homme en
+s'approchant pour soutenir Xenie prête à défaillir.
+
+Fedor avait voulu accompagner sa mère jusqu'à la porte du château de
+Vologda où il n'avait pas osé entrer avec elle: resté à la tête du pont
+il s'était tenu caché à quelque distance, puis il avait suivi de loin
+les deux femmes pour protéger la fuite de Xenie, sans se laisser voir.
+Le saisissement qui troublait les sens de sa sœur le força de se montrer
+et de s'approcher d'elle pour la secourir. Mais celle-ci retrouva
+bientôt l'énergie que le danger réveille dans les âmes fortes.
+
+«De grands événements se préparent; explique-moi ce mystère: Fedor, qu'y
+a-t-il?
+
+--Il y a que les Russes sont libres et qu'ils se vengent; mais
+hâtez-vous de me suivre, reprit-il en la forçant d'avancer.
+
+--Ils se vengent!... mais sur qui donc?... je n'ai fait de mal à
+personne, moi.
+
+--C'est vrai, vous êtes un ange... pourtant j'ai peur que dans le
+premier moment on ne fasse grâce à personne. Les insensés!! ils ne
+voient que des ennemis dans nos anciens maîtres et dans toute leur race;
+l'heure du carnage est arrivée: fuyons. Si vous n'entendez pas le
+tocsin, c'est qu'on a défendu de sonner les cloches, parce que le glas
+pourrait avertir nos ennemis; d'ailleurs il ne retentit pas assez loin;
+on a décidé que les dernières lueurs du soleil du soir seraient le
+signal de l'incendie des châteaux et du massacre de tous leurs
+habitants.
+
+--Ah!... tu me fais frémir!»
+
+Fedor reprit, tout en forçant la jeune fille à presser le pas, «j'étais
+nommé pour marcher avec les plus jeunes et les plus braves sur la ville
+de ***, où les nôtres vont surprendre la garnison qui n'est composée que
+de quelques vétérans. Nous sommes les plus forts; j'ai pensé qu'on
+pouvait se passer de moi pour la première expédition; alors j'ai manqué
+sciemment à mon devoir, j'ai trahi la cause sainte, déserté le bataillon
+sacré pour courir au lieu où je savais que je trouverais votre père;
+averti à temps par moi, Thelenef s'est caché dans une cabane dépendante
+des domaines de la couronne. Mais maintenant je frémis qu'il ne soit
+trop tard pour vous sauver, dit-il en l'entraînant toujours vers la
+retraite qu'il lui avait choisie. L'espoir de protéger votre père m'a
+fait perdre un temps précieux pour vous; je croyais vous obéir, et je
+pensais que vous ne me reprocheriez pas le retard; d'ailleurs, vous êtes
+moins exposée que Thelenef, nous vous sauverons encore, je l'espère.
+
+--Oui, mais toi, toi, tu t'es perdu, dit la mère d'un ton douloureux, et
+que le silence qu'elle vient de s'imposer rend plus passionné.
+
+--Perdu! interrompit Xenie, mon frère s'est perdu pour moi!
+
+--N'a-t-il pas déserté à l'heure du combat? reprit la vieille; il est
+coupable, on le tuera.
+
+--J'ai mérité la mort.
+
+--Et je serais cause de ton malheur, s'écrie Xenie; non, non, tu fuiras,
+tu te cacheras avec moi.
+
+--Jamais.»
+
+Pendant la marche précipitée des fugitifs, la clarté de l'incendie
+croissait en silence, et du bord de l'horizon où d'abord on l'avait vue
+poindre elle s'étendait déjà dans le ciel; pas un cri, pas un coup de
+fusil, pas un tintement de cloche ne trahissait l'approche du désordre,
+c'était un massacre muet. Ce calme d'une belle nuit favorisant tant de
+meurtres, cette conspiration doublement formidable par le secret avec
+lequel elle avait été ourdie[40] et par l'espèce de complicité de la
+nature, qui semblait assister avec plaisir aux apprêts du carnage,
+remplissaient l'âme d'épouvante. C'était comme un jugement de Dieu. La
+Providence pour les punir laissait faire les hommes.
+
+«Tu n'abandonneras pas ta sœur, continua Xenie en frissonnant.
+
+--Non, mademoiselle; mais, une fois tranquille sur votre vie, j'irai me
+livrer moi-même.
+
+--J'irai avec toi, reprit la jeune fille en lui serrant le bras
+convulsivement; je ne te quitte plus. Tu crois donc que la vie était
+tout pour moi.»
+
+En ce moment les fugitifs virent défiler devant eux à la lueur des
+étoiles un cortège d'ombres silencieuses et terribles. Ces figures
+passaient tout au plus à une centaine de pas de Xenie. Fedor s'arrêta.
+
+«Qu'est-ce que cela? dit la jeune fille à voix basse.
+
+--Taisez-vous, reprend Fedor encore plus bas et en se tapissant contre
+un mur de planches qui les abrite sous son ombre épaisse; puis quand le
+dernier fantôme eut traversé la route:
+
+--C'est un détachement de nos gens qui marche en silence pour aller
+surprendre le château du comte ***. Nous sommes en péril ici;
+hâtons-nous.
+
+--Où me conduis-tu donc?
+
+--D'abord chez un frère de ma mère, à quatre verstes[41] de Vologda; mon
+vieil oncle n'a plus sa tête, c'est un innocent, il ne nous trahira pas.
+Là, vous changerez d'habits en toute hâte, car ceux que vous portez vous
+feraient reconnaître; en voici d'autres; ma mère restera près de son
+frère, et j'espère avant la fin de la nuit vous faire arriver à la
+retraite où j'ai laissé Thelenef. Aucun lieu n'est sûr dans notre
+malheureux canton; mais celui-là est encore le plus à l'abri des
+surprises.
+
+--Tu veux me rendre à mon père, merci; mais une fois là?... dit la jeune
+fille avec anxiété.
+
+--Une fois là... je vous dirai adieu.
+
+--Jamais.
+
+--Non, non, Xenie a raison, tu resteras avec eux, s'écrie la pauvre
+mère.
+
+--Thelenef ne me le permettrait pas, réplique le jeune homme avec
+amertume.
+
+Xenie sent que ce n'est pas le moment de répondre. Les trois fugitifs
+poursuivent leur route en silence et sans accident jusqu'à la porte de
+la cabane du vieux paysan.
+
+Elle n'était pas fermée à clef; ils entrent en poussant un loquet avec
+précaution. Le vieillard dormait, enveloppé dans une peau de mouton noir
+étendue sur un des bancs rustiques qui faisaient divan autour de la
+salle. Au-dessus de sa tête une petite lampe brûlait suspendue devant
+une madone grecque presque entièrement cachée sous des applications
+d'argent qui figuraient la coiffure et le vêtement de la Vierge. Une
+bouilloire pleine d'eau chaude, une théière et quelques tasses étaient
+restées sur la table. Peu de moments avant l'arrivée de la mère Pacôme
+et de Fedor, l'épouse de celui-ci avait quitté la chaumière de leur
+oncle, pour aller avec son enfant se réfugier chez son père. Fedor ne
+parut ni surpris ni contrarié de la trouver partie: il ne lui avait pas
+dit de l'attendre, il désirait que la retraite de Xenie fût ignorée de
+tout le monde.
+
+Après avoir allumé une lampe à celle de l'image, il conduisit sa mère et
+sa sœur de lait dans un petit cabinet presque percé à jour, et qui
+faisait soupente au-dessus de la pièce d'entrée. Toutes les maisons des
+paysans russes se ressemblent.
+
+Resté seul, Fedor s'assit sur la première marche du petit escalier que
+venait de monter sa sœur; alors, non sans lui recommander encore une
+fois à travers le plancher de ne pas perdre un instant, il appuya ses
+deux coudes sur ses genoux et pencha la tête dans ses mains d'un air
+pensif.
+
+Xenie, de son petit cabinet, aurait pu entendre tout ce qui se serait
+dit dans la salle silencieuse; elle répondit à son frère qu'il ne
+l'attendrait pas longtemps.
+
+A peine avait-elle dénoué le paquet de ses nouveaux vêtements que Fedor,
+se levant avec l'expression d'une vive anxiété, siffle doucement pour
+appeler sa mère. «Que veux-tu? répond celle-ci à voix basse.
+
+--Éteignez votre lampe, j'entends des pas, réplique le jeune homme à
+voix plus basse. Éteignez donc votre lampe, elle brille à travers les
+fentes; surtout ne faites aucun mouvement.»
+
+La lumière d'en haut s'éteint, tout reste en silence.
+
+Quelques moments se passent dans une attente pleine d'angoisse, une
+porte s'ouvre, Xenie respire à peine, un homme entre couvert de sueur et
+de sang. «C'est toi, compère Basile, dit Fedor en s'avançant au devant
+de l'étranger: tu viens seul?
+
+--Non pas; un détachement de nos gens est là qui m'attend devant la
+porte... Pas de lumière?
+
+--Je vais t'en donner», répond Fedor en montant les marches du petit
+escalier qu'il redescend à l'instant pour aller rallumer à la lampe de
+la madone celle qu'il vient de retirer des mains tremblantes de sa mère;
+il n'a fait qu'entr'ouvrir la porte contre laquelle les deux femmes
+restent appuyées pour mieux écouter.
+
+«Tu veux du thé, compère?
+
+--Oui.
+
+--En voici.»
+
+Le nouveau venu se mit à vider par petites gorgées la tasse que lui
+présentait Fedor.
+
+Cet homme portait une marque de commandement sur la poitrine: vêtu comme
+les autres paysans, il était armé d'un sabre nu et ensanglanté; sa barbe
+épaisse et rousse lui donnait un air dur que ne tempérait nullement son
+regard de bête sauvage. Ce regard, qui ne peut se fixer sur rien, est
+fréquent parmi les Russes, excepté chez ceux qui sont tout à fait
+abrutis par l'esclavage; ceux-ci ont des yeux sans regard. Sa taille
+n'était pas haute, il avait le corps trapu, le nez camus, le front bombé
+mais bas, les pommettes de ses joues étaient très-saillantes et rouges,
+ce qui dénotait l'abus des liqueurs fortes. Sa bouche serrée laissait
+voir en s'ouvrant des dents blanches, mais aiguës et séparées: cette
+bouche était celle d'une panthère; la barbe touffue et emmêlée
+paraissait souillée d'écume; les mains étaient tachées de sang.
+
+«D'où te vient ce sabre? dit Fedor.
+
+--Je l'ai arraché des mains d'un officier que je viens de tuer avec son
+arme même. Nous sommes vainqueurs, la ville de *** est à nous... Ah!
+nous avons fait là bombance... et maison nette!... Tout ce qui n'a pas
+voulu se joindre à notre troupe et piller avec nous y a passé: femmes,
+enfants, vieillards, enfin tout!... Il y en a qu'on a fait bouillir dans
+la chaudière des vétérans sur la grande place...[42] Nous nous
+chauffions au même feu où cuisaient nos ennemis; c'était beau!»
+
+Fedor ne répondit pas.
+
+«Tu ne dis rien?
+
+--Je pense.
+
+--Et qu'est-ce que tu penses?
+
+--Je pense que nous jouons gros jeu... La ville était sans défense:
+quinze cents habitants et cinquante vétérans sont bientôt mis hors de
+combat par deux mille paysans tombant sur eux à l'improviste; mais un
+peu plus loin il y a des forces considérables; on s'est trop pressé,
+nous serons écrasés.
+
+--Oui-da!... et la justice de Dieu, donc; et la volonté de l'Empereur!!
+Blanc-bec, ne sais-tu pas d'ailleurs qu'il n'est plus temps de reculer?
+Après ce qui vient de se passer, il faut vaincre ou mourir... Écoute-moi
+donc, au lieu de détourner ainsi la tête... Nous avons mis tout à feu et
+à sang, m'entends-tu bien? Après un tel carnage, plus de pardon
+possible. La ville est morte; on dirait qu'on s'y est battu huit jours.
+Quand nous nous y mettons, nous autres, nous allons vite en besogne...
+Tu n'as pas l'air content de notre triomphe.
+
+--Je n'aime pas qu'on tue des femmes.
+
+--Il faut savoir se débarrasser du mauvais sang une fois pour toutes.»
+
+Fedor garde le silence. Basile poursuit tranquillement son discours
+qu'il n'a interrompu que pour avaler des gorgées de thé.
+
+«Tu as l'air bien triste, mon fils?»
+
+Fedor continue de se taire.
+
+«C'est pourtant ton fol amour pour la fille de Thelenef, de notre mortel
+ennemi, qui t'a perdu.
+
+--Moi, de l'amour pour ma sœur de lait; y pensez-vous? j'ai de l'amitié
+pour elle, sans doute, mais...
+
+--Ta... ta... ta..., drôle d'amitié que la tienne!... à d'autres!»
+
+Fedor se lève et veut lui mettre la main sur la bouche.
+
+«Que me veux-tu donc enfant? ne dirait-on pas qu'on nous écoute?»
+poursuit Basile sans changer de contenance.
+
+Fedor interdit reste immobile; le paysan poursuit:
+
+«Ce n'est pas moi qui serai ta dupe, son père Thelenef ne l'était pas
+plus que moi quand il t'a maltraité..., tu sais bien...; il te souvient
+de ce qu'il t'a fait avant ton mariage.»
+
+Fedor veut encore l'interrompre.
+
+«Ah ça, me laisseras-tu parler? oui ou non!... Tu n'as pas oublié, ni
+moi non plus, qu'il t'a fait fouetter un jour. C'était pour te punir non
+pas de je ne sais quelle faute inventée par lui, mais de ton secret
+amour pour sa fille; il prit le premier prétexte venu pour cacher le
+fond de sa pensée. Il voulait te faire partir du pays avant que le mal
+fût sans remède.»
+
+Fedor, dans la plus violente agitation, arpentait la chambre sans
+proférer un seul mot. Il se mordait les mains dans une rage impuissante.
+
+«Vous me rappelez un triste jour, compère; parlons d'autre chose.
+
+--Je parle de ce qui me plaît, moi; si tu ne veux pas me répondre,
+permis à toi; je veux bien parler tout seul; mais, encore une fois, je
+ne permets pas qu'on m'interrompe. Je suis ton ancien, le parrain de ton
+enfant nouveau-né, ton chef... Vois-tu ce signe sur ma poitrine? c'est
+celui de mon grade dans notre armée: j'ai donc le droit de parler devant
+toi..., et si tu dis un mot, j'ai mes hommes qui bivouaquent là-bas!
+d'un coup de sifflet, je les fais venir autour de la maison qui ne sera
+pas longtemps à brûler comme un flambeau de résine... tu n'as qu'à
+dire... aussi bien... patience... nous reculons pour mieux... mais
+patience!»
+
+Fedor s'assied en affectant l'air le plus insouciant.
+
+«A la bonne heure!! continue Basile en grommelant dans ses dents... Ah!
+je te rappelle un souvenir désagréable, pas vrai? c'est que tu l'as trop
+oublié ce souvenir-là, vois-tu, mon fils; puis élevant la voix: je veux
+te raconter ta propre histoire; ça sera drôle; tu verras au moins que je
+sais lire dans les pensées, et s'il y avait jamais en toi l'étoffe d'un
+traître...»
+
+Ici Basile s'interrompt encore, ouvre un vasistas et parle à l'oreille
+d'un homme qui se présente à la lucarne accompagné de cinq autres
+paysans tous armés comme lui, et qu'on entrevoit dans l'ombre.
+
+Fedor avait saisi son poignard; il le replace dans sa ceinture: la vie
+de Xenie est en jeu, la moindre imprudence ferait brûler la maison et
+périr tout ce qu'elle renferme!... il se contient...; il voulait revoir
+sa sœur... Qui peut analyser tous les mystères de l'amour? Le secret de
+sa vie venait d'être révélé à Xenie sans qu'il y eût de sa faute; et
+dans cet instant si terrible il n'éprouvait qu'une joie immense!...
+Qu'importe la courte durée de la félicité suprême, n'est-elle pas
+éternelle tant qu'on la sent?... Mais ces puissantes illusions du cœur
+seront toujours inconnues aux hommes qui ne sont pas capables d'aimer.
+L'amour vrai n'est point soumis au temps, sa mesure est toute
+surnaturelle... ses allures ne sauraient être calculées par la froide
+raison humaine.
+
+Après un silence, la voix criarde de Basile fit enfin cesser la douce et
+douloureuse extase de Fedor.
+
+«Mais puisque tu n'aimais pas ta femme, pourquoi l'avoir épousée? tu as
+fait là un mauvais calcul!»
+
+Cette question bouleversait de nouveau l'âme du jeune homme.
+
+Dire qu'il aimait sa femme, c'était perdre tout ce qu'il venait de
+gagner... «Je croyais l'aimer, répliqua-t-il; on me disait qu'il fallait
+me marier, savais-je ce que j'avais dans le cœur? Je voulais complaire à
+la fille de Thelenef; j'obéis sans réflexion; n'est-ce pas notre
+habitude, à nous autres?
+
+--C'est cela! tu prétends que tu ne savais pas ce que tu voulais! Eh
+bien, je vais te le dire, moi, tu voulais tout simplement te réconcilier
+avec Thelenef...
+
+--Ah! vous me connaissez mal!
+
+--Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même peut-être; tu as
+pensé: on a toujours besoin de ses tyrans, alors tu as cédé pour obtenir
+le pardon de Thelenef; en vérité, nous en aurions tous fait autant à ta
+place; mais ce que je te reproche, c'est de vouloir me tromper, moi qui
+devine tout. Il n'y avait pas d'autre moyen pour regagner la faveur du
+père que de le rassurer sur les suites de ton amour pour la fille; et
+voilà comment tu t'es marié, sans égard aux chagrins de ta pauvre femme
+que tu condamnais à un malheur éternel, et que tu n'as pas craint
+d'abandonner au moment où elle espérait te donner un fils.
+
+--Je l'ignorais quand je l'ai quittée; elle m'avait caché son état;
+encore une fois, j'ai agi sans projet; j'étais habitué à me laisser
+guider par ma sœur de lait; elle a tant d'esprit!
+
+--Oui, c'est dommage...
+
+--Comment?
+
+--Je dis que c'est dommage; ce sera une perte pour le pays.
+
+--Vous pourriez!...
+
+--Nous pourrons l'exterminer tout comme les autres... Crois-tu que nous
+serons assez simples pour ne pas verser jusqu'à la dernière goutte du
+sang de Thelenef, de notre plus mortel ennemi?
+
+--Mais elle ne vous a jamais fait que du bien.
+
+--Elle est sa fille, c'est assez!... Nous enverrons le père en enfer, et
+la fille en paradis. Voilà toute la différence[43].
+
+--Vous ne commettrez pas une telle horreur!
+
+--Qui nous en empêchera?
+
+--Moi.
+
+--Toi, Fedor! toi, traître! toi qui es mon prisonnier: toi qui as
+déserté l'armée de tes frères, au moment du combat pour...» Il ne put
+achever.
+
+Depuis quelques instants, Fedor, pour dernier moyen de salut, se
+préparait à le frapper; il s'élance sur lui comme un tigre et, visant
+juste entre les côtes, il lui enfonce son poignard jusqu'au cœur. En
+même temps il étouffe un commencement de cri, le seul, avec une pelisse
+qu'il trouve sous sa main; les derniers râlements du mourant
+n'épouvantent pas Fedor; ils sont trop faibles pour être entendus au
+dehors. Rassurant sa mère d'un mot, il se met en devoir de lui rendre la
+lampe, afin de préparer de nouveau la fuite de Xenie; mais au moment où
+il passe devant le vieillard endormi, celui-ci se réveille en sursaut.
+«Qui es-tu, jeune homme? dit-il à son neveu qu'il ne reconnaît pas, et
+dont il saisit le bras avec force. Quelle vapeur! du sang!... Puis
+jetant avec horreur ses regards autour de la chambre: un mort!...»
+
+Fedor avait éteint sa lampe, mais celle de la madone brûlait toujours;
+«à l'assassin! à l'assassin!... au secours! à moi, à moi,» crie le
+vieillard d'une voix de tonnerre. Fedor ne put arrêter ces cris qui
+furent poussés plus vite qu'on ne saurait les répéter, car l'épouvante
+du vieillard était au comble, et sa force très-grande encore; le
+malheureux jeune homme cherchait en vain ce qu'il pouvait faire;... Dieu
+ne le protégeait pas!... La troupe de Basile aux aguets entend les cris
+du vieillard; avant que Fedor pût se dégager des puissantes étreintes du
+pauvre insensé dont un reste de respect lui faisait épargner la vie, six
+hommes munis de cordes, armés de fourches, de pieux et de faux, se
+précipitent dans la cabane; saisir Fedor, le désarmer, le garrotter,
+c'est l'affaire d'un instant; on l'entraîne. «Où me conduisez-vous?...
+
+--Au château de Vologda pour t'y brûler avec Thelenef;... tu vois que ta
+trahison ne l'a pas sauvé.»
+
+Ces mots furent prononcés par le plus ancien de la troupe. Fedor ne
+répondant point, cet homme continua tranquillement: «Tu n'avais pas
+prévu que notre victoire serait si complète et si prompte: notre armée
+se répand partout à la fois, c'est une inondation de la justice divine:
+nul ne nous échappera, nos ennemis se sont pris à leurs propres pièges;
+Dieu est avec nous; on se défiait de toi, nous t'observions de près;
+Thelenef a été suivi et saisi dans la cachette où tu l'avais conduit:
+vous mourrez ensemble, le château brûle déjà.»
+
+Fedor, sans proférer une parole, baisse la tête et suit ses bourreaux;
+il lui semble qu'en s'éloignant avec rapidité de la fatale cabane, il
+sauve encore Xenie.
+
+Six hommes portent devant lui le corps de Basile: six autres les
+escortent avec des torches: le reste suit sans proférer une parole. Le
+lugubre cortége traverse en silence les campagnes incendiées. De moment
+en moment, l'horizon semble se rétrécir: un cercle de feu borne la
+plaine. Vologda brûle, la ville de *** brûle, tous les châteaux, toutes
+les métairies du prince *** brûlent avec plusieurs villages des
+environs; les forêts elles-mêmes brûlent; le carnage est partout.
+L'incendie éclaire les plus secrètes profondeurs des futaies; l'ombre
+est bannie de la solitude, il n'y a plus de solitude; qui peut se cacher
+dans une plaine quand les forêts sont de feu? point d'asile assuré
+contre ce torrent de lumière qui s'étend de tous côtés, l'épouvante est
+au comble; l'obscurité chassée des halliers enflammés a disparu, la nuit
+a fui et pourtant le soleil n'est pas levé!...
+
+Le cortége de Fedor se grossit de tous les maraudeurs qui parcourent la
+campagne. La foule est grande; on arrive enfin sur la place du château.
+
+Là, quel spectacle attendait le prisonnier!
+
+Le château de Vologda, bâti tout en bois, est devenu un immense bûcher
+dont la flamme s'élève jusqu'au ciel!!! Les paysans, qui avaient cerné
+cet antique manoir avant d'y mettre le feu, pensent avoir brûlé Xenie
+dans l'habitation même de son père.
+
+Une ligne de barques serrées l'une contre l'autre complète sur l'eau le
+cercle du blocus de terre. Au milieu de la demi-lune formée devant le
+château par l'armée des insurgés, le malheureux Thelenef, arraché à sa
+retraite et apporté de force sur cette place désignée pour son supplice,
+est garrotté contre un poteau. De toutes parts la foule des vainqueurs,
+curieuse d'un tel spectacle, afflue au lieu du rendez-vous.
+
+La troupe, qui venait d'escorter les victimes vivantes, formait cercle
+autour de sa proie, et elle étalait à la lueur de l'incendie ses
+dégoûtantes bannières: quels drapeaux, bon Dieu! c'étaient les
+dépouilles sanglantes des premières victimes; elles étaient portées sur
+des sabres et sur des piques. On voyait des têtes de femmes aux
+chevelures flottantes, des lambeaux de corps sur des fourches, des
+enfants mutilés, des ossements tout dégouttants:... hideux fantômes
+qu'on eût dit échappés de l'enfer pour venir assister aux bacchanales
+des derniers habitants de la terre.
+
+Ce soi-disant triomphe de la liberté était une scène de la fin du monde.
+Les flammes et les bruits qui sortaient du château, foyer de l'incendie,
+ressemblaient à l'éruption d'un volcan. La vengeance des peuples est
+comme la lave qui bouillonne longtemps dans les profondeurs de la terre
+avant de se faire jour au sommet du mont. Des murmures confus parcourent
+la foule, mais on ne distingue nulle voix, si ce n'est celle de la
+victime, dont les imprécations réjouissent les bourreaux. Ces inhumains
+sont pour la plupart des hommes d'une beauté remarquable; tous ont l'air
+naturellement noble et doux: ce sont des anges féroces, des démons au
+visage céleste. Fedor lui-même ressemble en beau à ses persécuteurs.
+Tous les Russes de pure race slave ont un air de famille; et même
+lorsqu'ils s'exterminent, on voit que ce sont des frères: circonstances
+qui rend le carnage plus horrible. Voilà ce que peut devenir l'homme de
+la nature quand il s'abandonne à des passions excitées par une
+civilisation trompeuse.
+
+Mais alors ce n'est plus l'homme de la nature; c'est l'homme perverti
+par une société marâtre. L'homme de la nature n'existe que dans les
+livres; c'est un thème à déclamation philosophique, un type idéal
+d'après lequel raisonnent les moralistes comme les mathématiciens
+opèrent, dans certains calculs, sur des quantités supposées, qu'ils
+éliminent ensuite pour arriver à un résultat positif. La nature, pour
+l'homme primitif comme pour l'homme dégénéré, c'est une société
+quelconque, et quoi qu'on en puisse dire, la plus civilisée est encore
+la meilleure.
+
+Le cercle fatal s'ouvre un moment pour laisser entrer Fedor et son
+exécrable cortége; Thelenef était tourné de manière à n'apercevoir pas
+d'abord son jeune libérateur. Son supplice allait commencer quand un
+murmure d'épouvante parcourt la foule.
+
+Un spectre!... un spectre!... c'est elle!... s'écrie-t-on de toutes
+parts. Le cercle se rompt de nouveau et se disperse; les bourreaux
+fuient devant un fantôme!... La cruauté s'allie volontiers à la
+superstition.
+
+Pourtant quelques forcenés arrêtent les fuyards... «Revenez, revenez;
+c'est elle-même, c'est Xenie; elle n'est pas morte!!
+
+--Arrêtez! arrêtez! s'écrie une voix de femme dont l'accent déchirant
+retentit dans tous les cœurs, mais surtout dans celui de Fedor...
+Laissez-moi passer, je veux les voir!! c'est mon père! c'est mon
+frère!... Vous ne m'empêcherez pas de mourir avec eux.»
+
+En achevant ces mots Xenie, échevelée, vient tomber expirante aux pieds
+de Fedor. Le malheureux jeune homme, immobile à force de saisissement,
+était devenu insensible à ses liens.
+
+On sent le besoin d'abréger les détails de cette horrible scène. Elle
+fut longue, mais nous la décrirons en peu de mots; nous la décrirons
+pourtant, car nous sommes en Russie. Nous demandons grâce d'avance pour
+ce qu'il nous reste à peindre.
+
+Xenie, dans la cabane où nous l'avions abandonnée, s'était d'abord
+laissé persuader de se taire, de peur d'aggraver le danger que courait
+Fedor, qui perdrait toute mesure et toute retenue s'il la voyait dans
+les mains des assassins; elle craignait aussi d'exposer sa nourrice.
+Mais une fois les deux femmes seules, la jeune fille s'était échappée
+pour venir partager le sort de son père.
+
+Le supplice de Thelenef commença. Quel supplice, bon Dieu! Pour rendre
+la mort plus affreuse à ce malheureux, on plaça d'abord devant ses yeux
+Fedor et Xenie, assis et liés à peu de distance de lui sur une grossière
+estrade que l'on venait de construire à la hâte... puis... puis on lui
+coupa, à plusieurs reprises, les pieds et les mains, l'un après l'autre,
+et quand ce tronc mutilé fut presque épuisé de sang, on le laissa mourir
+en souffletant la tête de ses propres mains, et en étouffant les
+hurlements de la bouche avec un de ses pieds.
+
+Les femmes du faubourg de Caen mangeant le cœur de M. de Belzunce sur le
+pont de Vauxelles étaient des modèles d'humanité auprès des spectateurs
+tranquilles de la mort de Thelenef[44].
+
+Et voilà ce qui se passait il y a peu de mois à quelques journées d'une
+ville pompeuse où l'Europe entière afflue aujourd'hui pour assister
+gaiement aux plus belles fêtes du monde; à des fêtes si magnifiques que
+le pays qui les donne pourrait être réputé le plus civilisé de la terre
+si l'on n'y voulait voir que les palais.
+
+Achevons notre tâche:
+
+Quand le père eut cessé de souffrir, on voulut, selon le programme de la
+bacchanale, égorger aussi la fille: un des exécuteurs s'approche pour
+saisir Xenie par ses cheveux qui flottaient épars et descendaient jusque
+sur les épaules; mais elle est raide et froide: pendant et depuis le
+supplice de son père elle n'a pas fait un mouvement, elle n'a pas
+proféré une parole.
+
+Fedor, par une révolution surnaturelle qui s'opère en lui, retrouve
+toute sa force et sa présence d'esprit; il brise miraculeusement ses
+liens, s'arrache des mains de ses gardiens, se précipite vers sa
+bien-aimée sœur, la presse dans ses bras, l'enlève de la terre et la
+serre longtemps contre son cœur; puis, la reposant sur l'herbe avec
+respect, il s'adresse aux bourreaux d'un air calme, de ce calme apparent
+naturel aux Orientaux, même dans les moments les plus tragiques, de la
+vie.
+
+«Vous ne la toucherez pas, Dieu a étendu sa main sur elle, elle est
+folle.
+
+--Folle!! répond la foule superstitieuse: Dieu est avec elle!!
+
+--C'est lui, le traître, c'est son amant qui lui a conseillé de
+contrefaire la folle!! non, non, il faut en finir avec tous les ennemis
+de Dieu et des hommes, s'écrient les plus acharnés; d'ailleurs notre
+serment nous lie: faisons notre devoir; _le Père_ (l'Empereur) le veut,
+il nous récompensera.
+
+--Approchez donc si vous l'osez, s'écrie encore Fedor dans le délire du
+désespoir; elle s'est laissé presser dans mes bras sans se défendre.
+Vous voyez bien qu'elle est folle!! Mais elle parle: écoutez.»
+
+On approche, et l'on n'entend que ces mots:
+
+«C'est donc moi qu'il aimait!»
+
+Fedor, qui seul comprend le sens de cette phrase, tombe à genoux en
+remerciant Dieu et en fondant en larmes.
+
+Les bourreaux s'éloignent de Xenie avec un respect involontaire. Elle
+est folle! répètent-ils tout bas...
+
+Depuis ce jour elle n'a jamais passé une minute sans redire les mêmes
+paroles: «C'est donc moi qu'il aimait!...»
+
+Plusieurs, en la voyant si calme, doutent de sa folie: on croit que
+l'amour de Fedor, révélé malgré lui, a réveillé dans le cœur de sa sœur
+la tendresse innocente et passionnée que cette malheureuse jeune fille
+ressentait depuis longtemps pour lui à leur insu à tous deux, et que cet
+éclair d'une lumière tardive lui a brisé le cœur.
+
+Nulle exhortation n'a pu jusqu'ici l'empêcher de répéter ces paroles qui
+sortent mécaniquement de sa bouche avec une volubilité effrayante et
+sans un instant de relâche: «C'est donc moi qu'il aimait!»
+
+Sa pensée, sa vie se sont arrêtées et concentrées sur l'aveu
+involontaire de l'amour de Fedor, et les organes de l'intelligence
+continuant leurs fonctions, pour ainsi dire, par l'effet d'un ressort,
+obéissent comme en rêve à ce reste de volonté qui leur commande de dire
+et de redire la parole mystérieuse et sacrée qui suffit à sa vie.
+
+Si Fedor n'a pas péri après Thelenef, ce n'est pas à la fatigue des
+bourreaux qu'il a dû son salut, c'est à celle des spectateurs; car
+l'homme inactif se lasse du crime plus vite que l'homme qui l'exécute:
+la foule, saturée de sang, demanda qu'on remît le supplice du jeune
+homme à la nuit suivante. Dans l'intervalle, des forces considérables
+arrivèrent de plusieurs côtés. Dès le matin, tout le canton où la
+révolte avait pris naissance fut cerné; on décima les villages: les plus
+coupables, condamnés non à mort, mais à cent vingt coups de knout,
+périrent; puis on déporta le reste en Sibérie. Cependant les populations
+voisines de Vologda ne sont point rentrées dans l'ordre; on voit chaque
+jour des paysans de divers cantons, exilés en masse, partir par
+centaines pour la Sibérie. Les seigneurs de ces villages désolés se
+trouvent ruinés; puisque dans ces sortes de propriétés, les hommes font
+la richesse du maître. Les riches domaines du prince *** sont devenus
+solitaires.
+
+Fedor, avec sa mère et sa femme, a été forcé de suivre les habitants de
+son village déserté.
+
+Au moment du départ des exilés, Xenie assistait à la scène, mais sans
+dire adieu, car ce nouveau malheur ne lui a pas rendu un éclair de
+raison.
+
+A ce moment fatal, un événement inattendu aggrava cruellement la douleur
+de Fedor et de sa famille. Déjà sa femme et sa mère étaient sur la
+charrette; il allait y monter pour les suivre et quitter à jamais
+Vologda; mais il ne voyait que Xenie, il ne souffrait que pour sa sœur,
+orpheline, privée de sentiment ou du moins de mémoire, et qu'il
+abandonnait sur les cendres encore tièdes de leur hameau natal. À
+présent qu'elle a besoin de tout le monde, pensait-il, des étrangers
+vont être ses seuls protecteurs; et le désespoir tarissait ses larmes.
+Un cri déchirant parti de la charrette le rappelle auprès de sa femme
+qu'il trouve évanouie; un des soldats de l'escorte venait d'emporter
+l'enfant de Fedor.
+
+«Que vas-tu faire? s'écrie le père ivre de douleur.
+
+--Le poser là, le long du chemin, pour qu'on l'enterre, ne vois-tu pas
+qu'il est mort? reprend le Cosaque.
+
+--Je veux l'emporter, moi!
+
+--Tu ne l'emporteras pas.»
+
+En ce moment d'autres soldats attirés par le bruit s'emparent de Fedor,
+qui cédant à la force tombe dans la stupeur, puis il pleure, il supplie:
+il n'est pas mort, il n'est qu'évanoui; laissez-moi l'embrasser. Je vous
+promets, dit-il en sanglotant, de renoncer à l'emporter si son cœur ne
+bat plus. Vous avez peut-être un fils, vous avez un père; ayez pitié de
+moi, disait le malheureux, vaincu par tant de douleurs! Le Cosaque
+attendri, lui rend son enfant: à peine le père a-t-il touché ce corps
+glacé que ces cheveux se hérissent sur son front: il jette les yeux
+autour de lui, ses regards rencontrent le regard inspiré de Xenie: ni le
+malheur, ni l'injustice, ni la mort, ni la folie, rien sur la terre
+n'empêche ces deux cœurs nés pour s'entendre de se deviner: Dieu le
+veut.
+
+Le jeune homme fait un signe à Xenie, les soldats respectent la pauvre
+insensée qui s'avance et reçoit le corps de l'enfant des mains du père;
+mais toujours en silence. Alors la fille de Thelenef, sans proférer une
+parole, ôte son voile pour le donner à Fedor, puis elle presse le petit
+corps dans ses bras. Chargé de son pieux fardeau elle reste là debout,
+immobile jusqu'à ce qu'elle ait vu son bien-aimé frère assis entre une
+mère qui pleure et une épouse mourante s'éloigner pour toujours du
+village qui les a vus naître. Elle suit longtemps de l'œil le convoi des
+mugics déportés; enfin quand le dernier chariot a disparu sur la route
+de Sibérie, quand elle est seule, elle emporte l'enfant et se met à
+jouer avec cette froide dépouille en lui donnant les soins les plus
+ingénieux et les plus tendres.
+
+Il n'est donc pas mort, disaient les assistants! il va renaître, elle le
+ressuscitera!...
+
+Puissance de l'amour!... qui peut vous assigner des bornes?
+
+La mère de Fedor se reprochait sans cesse de n'avoir pas retenu Xenie
+dans la chaumière du vieil insensé; «elle n'aurait pas du moins été
+forcée d'assister au supplice de son père, disait la bonne Élisabeth.
+
+--Vous lui auriez conservé la raison pour souffrir davantage», répondait
+Fedor à sa mère, et leur morne silence recommençait.
+
+La pauvre vieille femme avait paru longtemps résignée; ni les massacres,
+ni l'incendie ne lui avaient arraché une plainte; mais lorsqu'il fallut
+subir avec les autres Vologdiens la peine de l'exil, quitter la cabane
+où son fils était né, où le père de son fils était mort, lorsqu'on
+l'obligea d'abandonner son frère en démence, elle perdit courage: la
+force lui manqua tout à fait; elle se cramponnait aux madriers de leur
+chaumière, baisant, arrachant dans son désespoir la mousse goudronnée
+qui calfeutrait les fentes du bois. On finit par l'emporter et par
+l'attacher sur la téléga où nous venons de la voir pleurer le nouveau-né
+de son fils chéri.
+
+Ce qu'on aura peine à croire, c'est que les soins, le souffle vivifiant
+de Xenie, peut-être sa prière, ont rendu la vie à l'enfant que Fedor
+avait cru perdu. Ce miracle de tendresse ou de piété la fait vénérer
+aujourd'hui comme une sainte, par les étrangers envoyés du Nord pour
+repeupler les ruines abandonnées de Vologda.
+
+Ceux mêmes qui la croient folle n'oseraient lui enlever l'enfant de son
+frère; nul ne pense à lui disputer cette proie si précieusement ravie à
+la mort. Ce miracle de l'amour consolera le père exilé, dont le cœur
+s'ouvrira encore au bonheur, quand il saura que son fils a été sauvé et
+sauvé par elle!!...
+
+Une chèvre la suit pour nourrir l'enfant. Quelquefois on voit la vierge
+mère, vivant tableau, assise au soleil sur les noirs débris du château
+où elle est née et souriant fraternellement au fils de son âme, à
+l'enfant de l'exilé.
+
+Elle berce le petit sur ses genoux avec une grâce toute virginale et le
+ressuscité lui rend son ineffable sourire avec une joie angélique. Sans
+se douter de la vie, elle a passé de la charité à l'amour, de l'amour à
+la folie et de la folié à la maternité: Dieu la protège; l'ange et la
+folle s'embrassent au-dessus de la région des pleurs, comme les oiseaux
+voyageurs se rencontrent au delà des nuages.
+
+Quelquefois elle paraît frappée d'un souvenir doux et triste: alors sa
+bouche, insensible écho du passé, murmure machinalement ces mystérieuses
+paroles, unique et dernière expression de sa vie et dont aucun des
+nouveaux habitants de Vologda ne peut deviner le sens: «C'est donc moi
+qu'il aimait!»
+
+FIN DE L'HISTOIRE DE THELENEF.
+
+Ni le poëte russe, ni moi, nous n'avons reculé devant l'expression de
+_vierge mère_ pour désigner Xenie et nous ne croyons ni l'un ni l'autre
+avoir manqué de respect au sublime vers du poëte catholique:
+
+ _O vergine Madre, figlio del tuo figlio_.[45]
+
+ni profané le profond mystère qu'il indique en si peu de mots.
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Longue robe.]
+
+[2: La crainte de l'Empereur est en quelque sorte expliquée par le récit
+qu'on va lire, et qui m'a été envoyé de Rome au mois de janvier 1843 par
+une des personnes les plus véridiques que je connaisse. «Le dernier jour
+de décembre, je fus à l'église del Gesu, qui avait été décorée de
+superbes tapisseries. Une enceinte avait été formée devant le magnifique
+autel de saint Ignace, qui était resplendissant de lumières. Les orgues
+jouaient des symphonies très-harmonieuses; l'église était remplie de ce
+que Rome possède de plus distingué; deux fauteuils avaient été placés à
+gauche de l'autel. On vit bientôt arriver la grande-duchesse Marie,
+fille de l'Empereur de Russie, et son mari le duc de Leuchtenberg,
+accompagnés des principaux personnages de leur suite et des gardes
+suisses qui les escortent; ils prirent place sur les fauteuils réservés
+pour eux, sans se mettre à genoux sur les prie-Dieu qui étaient devant
+eux, et sans faire attention au saint sacrement qui était exposé. Les
+dames d'honneur s'assirent derrière le prince et la princesse, ce qui
+obligeait ceux-ci à reverser la tête de côté pour faire la conversation
+comme s'ils eussent été dans un salon. Deux chambellans étaient restés
+debout, comme c'est l'usage, auprès des grands. Un sacristain crut que
+c'était parce qu'ils n'avaient pas de siéges; il s'empressa de leur en
+porter, ce qui excita le rire du prince, de la princesse et de leur
+entourage d'une manière tout à fait inconvenante. À mesure que les
+cardinaux arrivaient, ils prenaient leur place; le pape est arrivé
+ensuite, et est allé s'agenouiller sur un prie-Dieu où il est resté tout
+le temps de la cérémonie. Le _Te Deum_ fut chanté en action de grâces
+pour les faveurs obtenues dans le courant de l'année qui vient de
+s'écouler; un cardinal donna la bénédiction. Sa Sainteté était toujours
+prosternée; le prince de Leuchtenberg s'était mis à genoux, mais la
+princesse était restée assise.»]
+
+[3: Ce reproche ne s'adresse qu'aux monuments construits depuis Pierre
+Ier; les Russes du moyen âge, quand ils bâtissaient le Kremlin, avaient
+bien su trouver l'architecture qui convenait à leur pays et à leur
+génie.]
+
+[4: L'autre jour un Russe revenait de Pétersbourg à Paris; une femme de
+son pays lui dit: «Comment avez-vous trouvé le maître?--Très-bien.--Et
+l'homme?--L'homme, je ne l'ai pas vu.» Je ne cesse de le répéter: les
+Russes sont de mon avis, mais c'est ce qu'ils ne diront pas.]
+
+[5: Les quais de la Néva sont de granit, la coupole de Saint-Isaac est
+de cuivre, le palais d'hiver, la colonne d'Alexandre sont de belle
+pierre, de marbre et de granit, la statue de Pierre Ier est d'airain.]
+
+[6: Cette conversation est reproduite mot à mot.]
+
+[7: Quelques jours après que cette lettre fut écrite, il se passa dans
+l'intérieur de la cour une petite scène qui fera connaître les manières
+des jeunes gens les plus à la mode aujourd'hui en Angleterre, ceux-ci
+n'ont rien à reprocher ni à envier aux agréables les plus impolis de
+Paris: il y a loin de ce genre d'élégance brutale à la politesse des
+Buckingham, des Lauzun et des Richelieu.--L'Impératrice voulait donner
+un bal intime à cette famille près de quitter Pétersbourg. Elle commence
+par inviter elle-même le père qui danse si bien avec une jambe de bois.
+«Madame, répond le vieux marquis ***, on m'a comblé à Pétersbourg, mais
+tant de plaisirs surpassent mes forces: j'espère que Votre Majesté me
+permettra de prendre congé d'elle ce soir et de me retirer demain matin
+sur mon yacht pour retourner en Angleterre; sans cela je mourrais de
+joie en Russie.--Eh bien, je renonce à vous,» reprend l'Impératrice,
+satisfaite de cette réponse polie, et digne de l'époque où le vieux lord
+dut entrer dans le monde; puis se retournant vers les fils du marquis
+qui devaient prolonger leur séjour à Pétersbourg: «Je compte au moins
+sur vous,» dit-elle à l'aîné.--«Madame, répond celui-ci, nous avons pour
+ce jour-là une partie de chasse aux rennes.» L'Impératrice qu'on dit
+fière, ne se décourage pas, et s'adressant au cadet: «Vous, du moins,
+vous me resterez,» lui dit-elle. Le jeune homme, à bout d'excuses, ne
+sait que répondre, mais dans son dépit il appelle son frère et lui dit
+tout haut: «C'est donc moi qui suis la victime?» Cette anecdote a fait
+la joie de la cour.]
+
+[8: CÉRÉMONIAL DE LA CÉLÉBRATION DU MARIAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE
+MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
+MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG, APPROUVÉ PAR SA MAJESTÉ
+L'EMPEREUR.
+
+Le jour qui aura été choisi pour la cérémonie, une salve de cinq coups
+de canon, tirés des remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg,
+annoncera que dans cette journée devra avoir lieu la célébration du
+Mariage de SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE
+NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN
+DE LEUCHTENBERG.
+
+D'après les annonces qui auront été envoyées, les membres du
+Saint-Synode et du haut Clergé, la Cour et les autres personnes de
+distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et Ministres étrangers, les
+Généraux, les Officiers de tout grade de la Garde et les Officiers
+supérieurs des autres troupes, se réuniront au Palais d'Hiver, à heures
+du matin, les Dames en costume russe et les Cavaliers en grand uniforme.
+
+Lorsque les Dames d'honneur, qui auront été appelées pour habiller
+l'Auguste Fiancée, sortiront des appartements intérieurs après avoir
+accompli cette fonction, un Maître des Cérémonies en avertira l'Auguste
+Fiancée, et l'accompagnera jusqu'aux appartements intérieurs.
+
+Dans cette journée, l'Auguste Fiancée portera une couronne sur la tête,
+et par-dessus la robe, un manteau de velours ponceau, doublé d'hermine,
+dont la longue traîne sera portée aux côtés par quatre Chambellans, et à
+l'extrémité par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE
+IMPÉRIALE.
+
+LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE se rendront des appartements
+intérieurs, à la chapelle du Palais, dans l'ordre suivant:
+
+I. Les Fourriers de la Cour et les Fourriers de la Chambre IMPÉRIALE;
+
+II. Les Maîtres des Cérémonies et le Grand-Maître des Cérémonies;
+
+III. Les Gentilshommes de la Chambre, les Chambellans et les Cavaliers
+de la Cour IMPÉRIALE, marchant deux à deux, les moins anciens en avant;
+
+IV. Les Premières Charges de la Cour, deux à deux, les moins anciens en
+avant;
+
+V. Un Maréchal de la Cour avec son Bâton;
+
+VI. Le Grand-Chambellan et le Grand-Maréchal de la Cour avec son Bâton;
+
+VII. LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, suivis du Ministre de
+la Maison de l'EMPEREUR, ainsi que des Aides-de-Camp-Généraux et
+Aides-de-Camp de SA MAJESTÉ IMPÉRIALE, de service;
+
+VIII. SON ALTESSE IMPÉRIALE MONSEIGNEUR LE CÉSAREVITCH GRAND-DUC
+ALEXANDRE NICOLAIEVITCH;
+
+IX. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MESSEIGNEURS LES GRANDS-DUCS CONSTANTIN
+NICOLAIEVITCH, NICOLAS NICOLAIEVITCH ET MICHEL NICOLAIEVITCH;
+
+X. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LE GRAND-DUC MICHEL PAVLOVITCH
+ET MADAME LA GRANDE-DUCHESSE HELÈNE PAVLOVNA;
+
+XI. SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA,
+avec son Auguste Fiancé, SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC
+MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG;
+
+XII. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES OLGA
+NICOLAIEVNA, ALEXANDRA NICOLAIEVNA ET MARIE MIKAHILOVNA;
+
+XIII. Leurs Altesses Sérénissimes MONSEIGNEUR le Prince PIERRE
+D'OLDENBOURG et Madame la Princesse son Épouse.
+
+Les Dames d'honneur, les Demoiselles d'honneur à portrait, les
+Demoiselles d'honneur de SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE et de LEURS ALTESSES
+IMPÉRIALES MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES, ainsi que les autres
+personnes de distinction des deux sexes, suivront par ordre
+d'ancienneté.
+
+A l'entrée de la Chapelle, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES seront reçues par
+les Membres du Saint-Synode et du haut Clergé, portant la Croix et l'eau
+bénite.
+
+Au commencement du service divin, lorsque l'on chantera le verset:
+Госноди силою твоею возвеселится Царь, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira
+les Augustes Fiancés à la place préparée pour la célébration du mariage,
+et en même temps les personnes désignées pour porter les couronnes
+s'approcheront des Augustes Fiancés.
+
+Alors commencera, d'après le rit de l'Église Grecque, la Cérémonie du
+Mariage, pendant laquelle, après l'Évangile, on fera mention, dans la
+prière pour la FAMILLE IMPÉRIALE, de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE Marie
+NICOLAIEVNA et de son Époux.
+
+Après la Cérémonie du Mariage, les Augustes Époux présenteront leurs
+remerciements à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES, et reviendront occuper leurs
+places. Le Métropolitain, assisté des Membres du Saint-Synode,
+commencera ensuite les prières d'actions de grâces, et lorsqu'on
+entonnera le _Te Deum_, il sera tiré des remparts de la forteresse de
+Saint-Pétersbourg, une salve de cent un coups de canon.
+
+À l'issue de la cérémonie religieuse, les Membres du Saint-Synode et du
+haut Clergé offriront leurs félicitations à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES.
+
+En sortant de la Chapelle LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE
+IMPÉRIALE retourneront dans les appartements intérieurs avec le même
+cortège et dans l'ordre énoncé ci-dessus. À leur arrivée dans la pièce
+où un Autel Catholique aura été dressé, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira
+les Augustes Époux à cet Autel, où la Cérémonie du Mariage sera alors
+célébrée d'après le rit Catholique-Romain; à l'issue de cette cérémonie,
+la FAMILLE IMPÉRIALE rentrera dans l'intérieur des appartements, après
+avoir reçu les félicitations du Clergé Catholique-Romain.
+
+Lorsque l'heure du banquet sera venue, et que les dignitaires des trois
+premières classes auront occupé les places qui leur auront été
+désignées, on viendra l'annoncer à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES qui se
+rendront à table accompagnées de la FAMILLE IMPÉRIALE, et précédées de
+la Cour.
+
+LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et tous les Membres de la FAMILLE IMPÉRIALE
+seront servis à table par des Chambellans; les coupes seront présentées
+à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES par les Grands Échansons; aux Augustes
+nouveaux Époux par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de la Cour de SON
+ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE; à LEURS ALTESSES IMPÉRIALES
+MONSEIGNEUR LE CÉSARÉVITCH GRAND-DUC HÉRITIER par le dignitaire faisant
+fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE IMPÉRIALE; à MESSEIGNEURS LES
+GRANDS-DUCS et MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES par des Chambellans.
+
+Pendant le repas il y aura concert vocal et instrumental.
+
+Les toasts seront portés au bruit des salves d'artillerie tirées des
+remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg.
+
+SAVOIR:
+
+1°. À la santé de LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES.--51 coups de canon.
+
+2°. Des Augustes nouveaux Époux.--31 coups de canon.
+
+3°. De toute la FAMILLE IMPÉRIALE.--31 coups de canon.
+
+4°. DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE DE LEUCHTENBERG.--31 coups
+de canon.
+
+5°. Du Clergé et de tous les fidèles sujets de SA MAJESTÉ
+L'EMPEREUR.--31 coups de canon.
+
+Après le banquet LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE IMPÉRIALE
+retourneront avec le même cortège dans les appartements intérieurs.
+
+Dans la soirée du même jour, il y aura un bal paré, auquel assisteront
+toutes les personnes de distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et
+Ministres étrangers, et les personnes présentées à la Cour.
+
+Avant la fin du bal, les personnes désignées par L'EMPEREUR pour
+recevoir les nouveaux Époux, se rendront dans les appartements de LEURS
+ALTESSES, où LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR et L'IMPÉRATRICE, précédés de la
+Cour, les accompagneront.
+
+A l'entrée de ces appartements, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et les
+nouveaux Époux seront reçus par les personnes désignées à cet effet, et
+se rendront ensuite dans l'intérieur des appartements, où se trouvera
+une Dame d'Honneur pour le déshabillé de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE.
+
+Dans cette journée il sera récité des prières d'actions de grâces dans
+toutes les églises et les cloches sonneront, ainsi que les deux jours
+suivants; la Capitale sera illuminée le soir, pendant trois jours.
+
+Le 3 juillet[9] spectacle au Grand Théâtre en gala.
+
+Le 4 juillet, les Augustes Époux recevront, à onze heures du matin, les
+félicitations des personnes de distinction des deux sexes admises à la
+Cour, et à une heure de l'après-midi, celle du Corps diplomatique.
+
+Le soir, grand Bal dans la salle Blanche du Palais d'Hiver et Souper.
+
+Le 6 juillet, Bal chez LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LE
+GRAND-DUC MICHEL PAVLOVITCH ET MADAME LA GRANDE-DUCHESSE HELÈNE
+PAVLOVNA.
+
+Le 8 juillet, Bal chez le Prince d'OLDENBOURG.
+
+Le 9 juillet, départ de la Cour IMPÉRIALE pour Péterhoff.
+
+Le 11 juillet, Bal masqué public et illumination à Péterhoff.]
+
+[9: D'après le calendrier Julien.]
+
+[10: Ce titre lui avait été conservé en la mariant.]
+
+[11: Ne vous l'ai-je pas dit? à cette cour on passe sa vie en
+répétitions générales. Depuis Pierre Ier, un Empereur de Russie n'oublie
+jamais qu'il est chargé de tout enseigner lui-même à son peuple.]
+
+[12: C'est ce qu'on veut.]
+
+[13: En Pologne.]
+
+[14: Le rit grec défend la sculpture dans les églises.]
+
+[15: Ce reproche qui tombe sur Pierre Ier et sur ses successeurs
+immédiate complète l'éloge de l'Empereur Nicolas, qui a commencé
+d'arrêter ce torrent.]
+
+[16: Au 1er janvier à Pétersbourg et à Péterhoff pour la fête de
+l'Impératrice.]
+
+[17: _Voyez_ l'Espagne sous Ferdinand VII.]
+
+[18: L'auteur, en laissant cette boutade, la donne pour ce qu'elle vaut.
+Son humour aigri par l'affectation d'une popularité impossible le pousse
+à la révolte contre une déception d'autant plus dangereuse qu'elle a
+trompé de bons esprits.]
+
+[19: _Voir_ plus loin la lettre datée de Yarowslaw.]
+
+[20: _Voyez_ la brochure de M. Tolstoï intitulée: _Coup d'œil sur la
+législation russe_, etc., etc.]
+
+[21: _Voyez_ la conclusion au quatrième volume.]
+
+[22: Un moyen de flatterie connu et dont le succès est assuré, c'est de
+se montrer l'hiver aux yeux de l'Empereur dans les rues de Pétersbourg
+sans redingote ou sans pelisse, flatterie héroïque et qui peut coûter la
+vie à celui qui la met en pratique. On conçoit qu'il est facile de
+déplaire dans un pays où de telles manières de plaire sont en usage.]
+
+[23: Treilles.]
+
+[24: L'année suivante les eaux d'Ems ont rendu la santé à
+l'Impératrice.]
+
+[25: Chaumière anglaise.]
+
+[26: _Voyez_ la note suivante.]
+
+[27: Je crois devoir insérer ici l'extrait d'une lettre qui m'a été
+écrite cette année par une femme de mes amies; ce récit n'ajoute rien
+aux détails que vous venez de lire, si ce n'est que la singulière
+prudence d'un étranger, d'un artiste en causant dans un salon de Paris
+et en parlant d'un événement arrivé trois ans auparavant à Pétersbourg,
+vous donne mieux l'idée de l'oppression des esprits en Russie, que tout
+ce que je puis vous en dire moi-même. «Un peintre italien qui se
+trouvait en même temps que vous à Saint-Pétersbourg, est maintenant à
+Paris. Il racontait comme vous me l'avez racontée cette catastrophe où
+périrent à peu près quatre cents individus. Le peintre faisait son récit
+tout bas. Eh bien! je sais cela, lui dis-je, mais pourquoi dites-vous
+cela tout bas: Oh! c'est que l'Empereur a défendu qu'on en parlât. J'ai
+admiré cette obéissance malgré le temps et les distances. Mais vous, qui
+ne pouvez tenir une vérité captive, quand publierez-vous votre voyage?»
+
+Je joins encore ici un extrait des beaux articles imprimés dans le
+_Journal des Débats_, le 13 octobre 1842, au sujet du livre intitulé:
+_Persécutions et souffrances de l'Église catholique en Russie_.
+
+«Au mois d'octobre 1840, deux convois courant en sens inverse sur le
+chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Krasnacselo, se rencontrèrent faute
+d'avoir pu s'apercevoir, à cause d'un épais brouillard. Tout fut brisé
+du choc. Cinq cents personnes, dit-on, restèrent sur le carreau tuées,
+mutilées ou plus ou moins grièvement blessées. C'est à peine si on en
+eut connaissance à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, de très-grand matin,
+quelques curieux seulement osèrent aller visiter le lieu de la
+catastrophe: ils trouvèrent tous les débris déblayés, les morts et les
+blessés enlevés, et comme seuls signes de l'accident quelques agents de
+police qui, après avoir interrogé les curieux sur les motifs de leur
+visite matinale, les gourmandèrent de leur curiosité et leur ordonnèrent
+rudement de retourner chacun chez soi.»]
+
+[29: Je me crois obligé de changer quelques circonstances et de taire
+les noms qui pourraient faire remonter aux personnes; mais l'essentiel
+de l'histoire est conservé dans ce récit.]
+
+[30: Il n'est pas inutile de répéter que cette lettre, comme presque
+toutes les autres, ont été conservées et cachées avec soin pendant tout
+le temps de mon séjour en Russie.]
+
+[31: Ce mot est de l'archevêque de Tarente, dont M. Valery vient de
+faire un portrait bien intéressant et bien complet dans son livre des
+_Anecdotes et Curiosités italiennes_. Je crois que la même pensée a été
+exprimée encore plus énergiquement par l'Empereur Napoléon. D'ailleurs
+elle vient à quiconque voit les Russes de près.]
+
+[32: N'oubliez pas, je vous prie, que ce n'est pas moi qui parle ainsi.]
+
+[33: J'ai choisi au hasard les noms de lieux et de personnes, car mon
+but était uniquement de déguiser les véritables, j'ai même retranché
+ceux-ci tout à fait quand je n'ai pas craint de nuire à la clarté du
+récit, enfin je me suis permis de corriger dans le style quelques
+expressions étrangères au génie de notre langue].
+
+[34: Nom substitué au véritable].
+
+[35: Ce joli nom est celui d'une sainte russe.]
+
+[36: Tout le monde sait qu'avant le XVIIIe siècle, les femmes russes
+vivaient pour ainsi dire cloîtrées.]
+
+[37: Historique.]
+
+[38: Le culte des images est toujours défendu jusqu'à un certain point
+dans l'Église grecque où les vrais croyants n'admettent que des
+peintures d'un style de convention, couvertes de certains ornements d'or
+et d'argent en relief; le mérite du tableau disparaît totalement sous
+ces applications. Telles sont les seules peintures tolérées dans la
+maison de Dieu par les Russes orthodoxes.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[39: Les plus pauvres des Russes ont une théière, une bouilloire de
+cuivre, et prennent du thé, matin et soir, en famille, dans des
+chaumières dont les murs et les plafonds sont des madriers de bois de
+sapin brut entaillés aux extrémités pour entrer l'un dans l'autre en
+formant les angles de l'édifice. Ces solives assez mal jointes sont
+calfeutrées de mousse et de goudron; vous voyez que la rusticité de
+l'habitation contraste d'une manière frappante avec l'élégance et la
+délicatesse du breuvage qu'on y prend.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[40: Historique.]
+
+[41: La verste équivaut à peu près à un quart de lieue de France.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[42: Historique.]
+
+[43: Il y a peu d'années, lors de la fameuse révolte de la colonie
+militaire, près de Novgorod la Grande, à cinquante lieues de
+Pétersbourg, les soldats, exaspérés par les minuties d'un de leurs
+chefs, résolurent de massacrer les officiers et leurs familles; ils
+avaient juré la mort de tous, sans exception, et ils tinrent parole en
+tuant ceux qu'ils aimaient aussi bien que ceux qu'ils haïssaient. Ayant
+cerné l'habitation d'un de ces malheureux, ils firent passer devant lui
+sa femme et ses filles qu'ils égorgèrent d'abord tout doucement à ses
+yeux, puis ils se saisirent de lui. «Vous m'avez privé de tout, leur
+dit-il, laissez-moi la vie; pourquoi me l'ôter? vous n'avez jamais eu à
+vous plaindre de moi.--C'est vrai, répliquèrent les bourreaux avec
+beaucoup de douceur; tu es un brave homme, nous t'avons toujours aimé,
+nous t'aimons encore; mais les autres y ont passé, nous ne pouvons faire
+une injustice en ta faveur. Adieu donc, notre bon père!...» Et ils l'ont
+éventré comme ses camarades, par esprit d'équité.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[44: Cette citation n'étonnera pas les personnes qui savent à quel point
+les Russes sont au fait des détails de notre histoire.
+
+(_Note du Voyageur_.)]
+
+[46: _Paradis du Dante_. Chant, XXXIII, 1er vers.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume II, by
+Astolphe, marquis de Custine
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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