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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/25850-0.txt b/25850-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c97b462 --- /dev/null +++ b/25850-0.txt @@ -0,0 +1,8864 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume II, by +Astolphe, marquis de Custine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Russie en 1839, Volume II + +Author: Astolphe, marquis de Custine + +Release Date: June 20, 2008 [EBook #25850] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME II *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +LA RUSSIE EN 1839 + +PAR + +LE MARQUIS DE CUSTINE + + «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque + rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de + présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, + puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le + bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.» + + (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126. + _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.) + + + + +TOME DEUXIÈME + + + + +PARIS +LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR +6, RUE DE LA PAIX + +1843 + + + + +LA LETTRE ONZIÈME. + +Rapprochement des dates: 14 juillet 1789: prise de la Bastille: 14 +juillet 1839: mariage du petit-fils de M. de Beauharnais.--Chapelle de +la cour.--Première impression produite par la physionomie de +l'Empereur.--Conséquences du despotisme pour le despote.--Portrait de +l'Empereur Nicolas.--Caractère de sa physionomie.--L'Impératrice.--Son +air souffrant.--Esclavage de tous.--L'Impératrice n'a pas la liberté +d'être malade.--Danger des voyages pour les Russes.--Abords du +palais.--Mon entrée à la cour.--Accident risible.--Chapelle +Impériale.--Magnificence des décorations et des costumes.--Entrée de la +famille Impériale.--Fautes d'étiquette réparées: par qui?--M. de Pahlen +tient la couronne sur la tête du marié.--Réflexion.--Émotion de +l'Impératrice.--Portrait du jeune duc de Leuchtenberg.--Son +impatience.--Pruderie du langage actuel.--Ce qui la cause.--Musique de +la chapelle Impériale.--Vieux chants grecs arrangés autrefois par des +compositeurs italiens.--Effet merveilleux de cette musique.--Te +Deum.--L'archevêque.--L'Empereur lui baise la main.--Impassibilité du +duc de Leuchtenberg.--Son air défiant.--Position fausse.--Souvenir de la +terreur.--Talisman de M. de Beauharnais.--C'est moi qui le +possède.--Point de foule, on ne sait ce que c'est en Russie.--Immensité +des places publiques.--Tout paraît petit dans un pays où l'espace est +sans bornes.--La colonne d'Alexandre.--L'amirauté.--L'église de +Saint-Isaac.--Place qui est une plaine.--Le sentiment de l'art manque +aux Russes.--Quelle eût été l'architecture propre à leur climat et à +leur pays.--Le génie de l'Orient plane sur la Russie.--Le granit ne +résiste pas aux hivers de Pétersbourg.--Char de triomphe.--Profanation +de l'art antique.--Architectes russes.--Prétentions du despotisme à +vaincre la nature.--Ouragan au moment du +mariage.--L'Empereur.--Expressions diverses de son visage.--Caractère +particulier de sa physionomie.--Ce que signifie le mot acteur en +grec.--L'Empereur est toujours dans son rôle.--Quel attachement il +inspire.--La cour de Russie.--L'Empereur est à plaindre.--Sa vie +agitée.--L'Impératrice y succombe.--Influence de cette frivolité sur +l'éducation de leurs enfants.--Ma présentation.--Nuances de +politesse.--Mot de l'Empereur.--Le son de sa voix.--L'Impératrice.--Son +affabilité.--Son langage.--Fête à la cour.--Surprise des courtisans en +rentrant dans ce palais fermé depuis l'incendie.--Influence de l'air de +la cour.--Courtisans à tous les étages de cette société.--Ils ne sont +pas moins à plaindre que tous les autres hommes.--Danses de cour.--La +polonaise.--La grande galerie.--Admiration des esprits positifs pour le +despotisme.--Conditions imposées à chaque gouvernement.--La France n'a +pas l'esprit de son gouvernement.--Le plaisir n'est pas le but de +l'existence.--Autre galerie.--Souper.--Le khan des Kirguises.--La Reine +de Géorgie.--Sa figure.--Le malheur ridicule perd ses +droits.--L'apparence trompe, moins qu'on ne le croit.--Habit de cour +russe.--Coiffure nationale.--Elle enlaidit les laides et embellit les +belles.--Le Genevois à la table de l'Empereur.--Trait de politesse de ce +prince.--La petite table.--Imperturbable sang-froid d'un Suisse.--Effet +du soleil couchant vu par une fenêtre.--Nouvelle merveille des nuits du +Nord.--Description.--La ville et le palais font contraste.--Rencontre +inattendue.--L'Impératrice.--Autre point de vue sur la cour intérieure +du palais.--Elle est remplie d'un peuple muet d'admiration.--Joie +menteuse.--Conspiration contre la vérité.--Mot de madame de +Staël.--Plaisirs désintéressés du peuple.--Philosophie du despotisme. + + + Ce 14 juillet 1839. (Cinquante ans jour pour jour après la prise de + la Bastille, 14 juillet 1789.) + +Remarquez d'abord ces dates dont le rapprochement me paraît assez +curieux. Le commencement de nos révolutions et le mariage du fils +d'Eugène de Beauharnais ont eu lieu le même jour à cinquante ans de +distance. + +Je reviens de la cour après avoir assisté dans la chapelle Impériale à +toutes les cérémonies grecques du mariage de la grande-duchesse Marie +avec le duc de Leuchtenberg. Tout à l'heure, je vous les décrirai de mon +mieux et en détail, mais avant tout, je veux vous parler de l'Empereur. + +Au premier abord, le caractère dominant de sa physionomie est la +sévérité inquiète, expression peu agréable, il faut l'avouer, malgré la +régularité de ses traits. Les physionomistes prétendent, à juste titre, +que l'endurcissement du cœur peut nuire à la beauté du visage. +Néanmoins, chez l'Empereur Nicolas cette disposition peu bienveillante +paraît être le résultat de l'expérience plus que l'œuvre de la nature. +Ne faut-il pas qu'un homme soit torturé par une longue et cruelle +souffrance pour que sa physionomie nous fasse peur, malgré la confiance +involontaire qu'inspire ordinairement une noble figure? + +Un homme chargé de diriger dans ses moindres détails une machine +immense, craint incessamment de voir quelque rouage se déranger; celui +qui obéit ne souffre que selon la mesure matérielle du mal qu'il +ressent; celui qui commande souffre d'abord comme les autres hommes, +puis l'amour-propre et l'imagination centuplent pour lui seul le mal +commun à tous. La responsabilité est la punition du souverain absolu. + +S'il est le mobile de toutes les volontés, il devient le foyer de toutes +les douleurs: plus on le redoute, plus je le trouve à plaindre. + +Celui qui peut tout, qui fait tout, est accusé de tout: soumettant le +monde à ses ordres suprêmes, il voit jusque dans les hasards une ombre +de révolte; persuadé que ses droits sont sacrés, il ne reconnaît +d'autres bornes à sa puissance que celles de son intelligence et de sa +force, et il s'en indigne. Une mouche qui vole mal à propos dans le +palais Impérial, pendant une cérémonie, humilie l'Empereur. +L'indépendance de la nature lui paraît d'un mauvais exemple; tout être +qu'il ne peut assujettir à ses lois arbitraires, devient à ses yeux un +soldat qui se révolte contre son sergent au milieu de la bataille; la +honte en rejaillit sur l'armée et jusque sur le général: l'Empereur de +Russie est un chef militaire, et chacun de ses jours est un jour de +bataille. + +Pourtant de loin en loin des éclairs de douceur tempèrent le regard +impérieux ou Impérial du maître; alors l'expression de l'affabilité fait +tout à coup ressortir la beauté native de cette tête antique. Dans le +cœur du père et de l'époux l'humanité triomphe par instants de la +politique du prince. Quand le souverain se repose du joug qu'il fait +peser sur toutes les têtes il paraît heureux. Ce combat de la dignité +primitive de l'homme contre la gravité affectée du souverain, me semble +bien curieux à observer. C'est à quoi j'ai passé la plus grande partie +de mon temps dans la chapelle. + +L'Empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la +tête; sa taille est noble quoiqu'un peu raide; il a pris dès sa jeunesse +l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire +remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement +des côtes; cette proéminence peu naturelle nuit à la santé comme à la +grâce du corps; l'estomac bombé excessivement sous l'uniforme, finit en +pointe et retombe par-dessus la ceinture. + +Cette difformité volontaire qui nuit à la liberté des mouvements, +diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la +personne. On dit que lorsque l'Empereur se desserre les reins, les +viscères, reprenant tout à coup, pour un moment, leur équilibre dérangé, +lui font éprouver une prostration de force extraordinaire. On peut +déplacer le ventre, on ne peut pas le détruire. + +Il a le profil grec; le front haut, mais déprimé en arrière, le nez +droit et parfaitement formé, la bouche très-belle, le visage noble, +ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave. + +Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes. + +Il s'attend toujours à être regardé, il n'oublie pas un instant qu'on le +regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les +yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir +et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie. + +Il passe la plus grande partie de sa vie en plein air pour des revues ou +pour de rapides voyages; aussi, pendant l'été, l'ombre de son chapeau +militaire dessine-t-elle, à travers son front hâlé, une ligne oblique +qui marque l'action du soleil sur la peau dont la blancheur s'arrête à +l'endroit protégé par la coiffure; cette ligne produit un effet +singulier, mais qui n'est pas désagréable, parce qu'on en devine +aussitôt la cause. + +En examinant attentivement la belle figure de cet homme dont la volonté +décide de la vie de tant d'hommes, j'ai remarqué avec une pitié +involontaire qu'il ne peut sourire à la fois des yeux et de la bouche: +désaccord qui dénote une perpétuelle contrainte, et me fait regretter +toutes les nuances de grâce naturelle qu'on admirait dans le visage +moins régulier peut-être, mais plus agréable de son frère l'Empereur +Alexandre. Celui-ci, toujours charmant, avait quelquefois l'air faux; +l'Empereur Nicolas est plus sincère, mais habituellement il a +l'expression de la sévérité, quelquefois même cette sévérité va jusqu'à +lui donner l'air dur et inflexible; s'il est moins séduisant, il a plus +de force, mais aussi est-il bien plus souvent obligé d'en faire usage; +la grâce assure l'autorité en prévenant les résistances. Cette adroite +économie dans l'emploi du pouvoir est un secret ignoré de l'Empereur +Nicolas. Il est toujours l'homme qui veut être obéi; d'autres ont voulu +être aimés. + +L'Impératrice a la taille la plus élégante; et malgré son excessive +maigreur, je trouve à toute sa personne une grâce indéfinissable. Son +attitude, loin d'être orgueilleuse, comme on me l'avait annoncé, exprime +l'habitude de la résignation. En entrant dans la chapelle, elle était +fort émue, elle m'a paru mourante: une convulsion nerveuse agite les +traits de son visage, elle lui fait même quelquefois branler la tête; +ses yeux creux, bleus et doux trahissent des souffrances profondes, +supportées avec un calme angélique; son regard plein de sentiment a +d'autant plus de puissance qu'elle pense moins à lui en donner: détruite +avant le temps, elle n'a pas d'âge, et l'on ne saurait, en la voyant, +deviner ses années; elle est si faible qu'on dirait qu'elle n'a pas ce +qu'il faut pour vivre: elle tombe dans le marasme, elle va s'éteindre, +elle n'appartient plus à la terre; c'est une ombre. Elle n'a jamais pu +se remettre des angoisses qu'elle ressentit le jour de son avènement au +trône: le devoir conjugal a consumé le reste de sa vie. + +Elle a donné trop d'idoles à la Russie, trop d'enfants à l'Empereur. +«S'épuiser en grands-ducs: quelle destinée!...» disait une grande dame +polonaise qui ne se croit pas obligée d'adorer en paroles ce qu'elle +hait dans le cœur. + +Tout le monde voit l'état de l'Impératrice; personne n'en parle; +l'Empereur l'aime; a-t-elle la fièvre, est-elle au lit, il la soigne +lui-même; il veille près d'elle, prépare ses boissons, les lui fait +avaler comme une garde-malade; dès qu'elle est sur pied, il la tue de +nouveau à force d'agitation, de fêtes, de voyages, d'amour; mais sitôt +que le danger est déclaré, il renonce à ses projets; il a horreur des +précautions qui préviendraient le mal; femme, enfants, serviteurs, +parents, favoris, en Russie tout doit suivre le tourbillon Impérial en +souriant jusqu'à la mort. + +Tout doit s'efforcer d'obéir à la pensée du souverain; cette pensée +unique fait la destinée de tous; plus une personne est placée près de ce +soleil des esprits, et plus elle est esclave de la gloire attachée à son +rang; l'Impératrice en meurt. + +Voilà ce que chacun sait ici et ce que personne ne dit, car, règle +générale, personne ne profère jamais un mot qui pourrait intéresser +vivement quelqu'un; ni l'homme qui parle, ni l'homme à qui l'on parle ne +doivent avouer que le sujet de leur entretien mérite une attention +soutenue ou réveille une passion vive. Toutes les ressources du langage +sont épuisées à rayer du discours l'idée et le sentiment, sans toutefois +avoir l'air de les dissimuler, ce qui serait gauche. La gêne profonde +qui résulte de ce travail prodigieux, prodigieux surtout par l'art avec +lequel il est caché, empoisonne la vie des Russes. Un tel tourment sert +d'expiation à des hommes qui se dépouillent volontairement des deux plus +grands dons de Dieu: l'âme et la parole qui la communique; autrement +dit, le sentiment et la liberté. + +Plus je vois la Russie, plus j'approuve l'Empereur lorsqu'il défend aux +Russes de voyager, et rend l'accès de son pays difficile aux étrangers. +Le régime politique de la Russie ne résisterait pas vingt ans à la libre +communication avec l'Occident de l'Europe. N'écoutez pas les +forfanteries des Russes; ils prennent le faste pour l'élégance, le luxe +pour la politesse, la police et la peur pour les fondements de la +société. À leur sens, être discipliné c'est être civilisé; ils oublient +qu'il y a des sauvages de mœurs très-douces et des soldats fort cruels; +malgré toutes leurs prétentions aux bonnes manières, malgré leur +instruction superficielle et leur profonde corruption précoce, malgré +leur facilité à deviner et à comprendre le positif de la vie, les Russes +ne sont pas encore civilisés. Ce sont des Tatares enrégimentés, rien de +plus. + +Ceci ne veut pas dire qu'on doive les mépriser; plus ils ont conservé de +rudesse dans l'âme sous les formes adoucies du langage social, et plus +je les trouve redoutables. En fait de civilisation, ils se sont jusqu'à +présent contentés de l'apparence; mais si jamais ils peuvent se venger +de leur infériorité réelle, ils nous feront cruellement expier nos +avantages. + +Ce matin, après m'être habillé à la hâte pour me rendre à la chapelle +Impériale, seul dans ma voiture, je suivais, à travers les places et les +rues qui conduisent au palais, la voiture de l'ambassadeur de France, et +j'examinais avec curiosité tout ce qui se trouvait sur mon passage. J'ai +remarqué les abords du palais et les troupes qui ne me parurent pas +assez magnifiques pour leur réputation; cependant les chevaux sont +superbes; la place immense qui sépare la demeure du souverain du reste +de la ville était traversée en sens divers par les voitures de la cour, +par des hommes en livrée et par des soldats en uniformes de toutes +couleurs. Les Cosaques sont les plus remarquables. Malgré l'affluence il +n'y avait pas foule tant l'espace est vaste. + +Dans les États nouveaux il y a du vide partout, surtout quand leur +gouvernement est absolu; l'absence de liberté crée la solitude et répand +la tristesse. Il n'y a de peuplés que les pays libres. + +Il m'a paru que les équipages des personnes de la cour avaient bon air +sans être véritablement soignés, ni élégants. Les voitures, mal peintes, +encore plus mal vernies, sont d'une forme peu légère et attelées de +quatre chevaux; les traits de ces attelages sont démesurément longs. + +Un cocher conduit les chevaux du timon; un petit postillon, vêtu en robe +persane longue comme l'_armiak_[1] du cocher, est planté tout au bout de +l'attelage, sur ou plutôt dans une selle creuse, épaisse, rembourrée et +relevée par devant et par derrière comme un oreiller; cet enfant nommé, +je crois, d'après l'allemand: le _vorreiter_ et en russe le _faleiter_, +est toujours juché, remarquez bien ceci, sur le cheval de droite de la +volée; c'est le contraire de l'usage suivi dans tous les autres pays, où +le postillon monte à gauche afin d'avoir la main droite libre pour +diriger le cheval de trait; cette manière d'atteler m'a frappé par sa +singularité: la vivacité, le nerf des chevaux russes, qui tous ont de la +race, si tous n'ont de la beauté; la dextérité des cochers, la richesse +des habits, tout l'ensemble du spectacle annonce des splendeurs que nous +ne connaissons plus; c'est encore une puissance que la cour de Russie; +la cour de tous les autres pays, même la plus brillante, n'est plus +qu'un spectacle. + +J'étais préoccupé de cette différence et d'une foule de réflexions que +me suggérait la nouveauté des objets en présence desquels je me +trouvais, lorsque ma voiture s'arrête sous un péristyle grandiose, où +l'on descend à couvert au milieu des mille bruits divers d'une foule +dorée, toute composée de courtisans très-raffinés dans leur air. Ceux-ci +étaient accompagnés de leurs vassaux très-sauvages en apparence comme en +réalité; le costume des valets est presque aussi éclatant que celui des +maîtres. Les Russes ont un grand goût pour ce qui reluit, et c'est +surtout dans les solennités de cour que leur luxe en ce genre se +déploie. + +En descendant de voiture, à la hâte pour ne pas me séparer des personnes +qui s'étaient chargées de moi, je m'aperçus à peine d'un coup assez +violent que je me donnai à la jambe contre le marchepied, où l'éperon de +ma botte fut au moment de s'accrocher; mais figurez-vous mon angoisse +lorsqu'un instant après cet accident, en posant le pied sur la première +marche du superbe escalier du palais d'hiver, je vis que je venais de +perdre un de mes éperons, et, ce qui était bien pis, que l'éperon en se +détachant avait emporté avec lui le talon de la botte dans lequel il +était fixé! J'étais donc à moitié déchaussé d'un pied. Près de paraître +pour la première fois devant un homme qu'on dit aussi minutieux qu'il +est supérieur et puissant, cet accident me parut un vrai malheur. Les +Russes sont moqueurs, et l'idée de leur prêter à rire dès mon début +m'était singulièrement désagréable. Que faire? retourner sous le +péristyle pour y chercher le débris de ma chaussure; à quoi bon? des +voitures avaient déjà passé sur ce fragment de botte. Retrouver le talon +perdu, ce serait un miracle impossible à espérer; d'ailleurs qu'en +ferais-je? le porterais-je à la main pour entrer dans le palais? Que +résoudre? Fallait-il quitter l'ambassadeur de France et m'en retourner +chez moi? mais dans un pareil moment c'eût été déjà faire scène; d'un +autre côté, me montrer dans l'état où j'étais, c'était me perdre dans +l'esprit du maître et de ses courtisans, et je n'ai nulle philosophie +contre un ridicule auquel je suis venu m'exposer volontairement. En ce +genre, c'est bien assez de supporter l'inévitable... Les désagréments +qu'on s'attire à plaisir à mille lieues de chez soi me paraissent +insupportables. Il est si facile de ne pas aller, que lorsqu'on va +gauchement on est impardonnable. + +J'aspirais en rougissant à me cacher dans la foule, mais, je vous le +répète, il n'y a jamais foule en Russie, surtout sur un escalier comme +celui du nouveau palais d'hiver, qui ressemble à quelque décoration de +l'opéra de Gustave. Ce palais est, je crois, la plus grande et la plus +magnifique habitation de souverain qu'il y ait au monde. Je sentis ma +timidité naturelle s'accroître par la confusion où me jetait un accident +risible, mais tout à coup je me fis un courage de ma peur elle-même, et +je me mis à boiter le plus légèrement que je pus à travers des salles +immenses et des galeries pompeuses dont je maudissais l'éclat et la +longueur, puisque cette pompe sans désordre m'ôtait tout espoir +d'échapper aux regards investigateurs des courtisans. Les Russes sont +froids, fins, moqueurs, spirituels et naturellement peu sensibles comme +tous les ambitieux. Ils sont de plus défiants envers les étrangers dont +ils redoutent les jugements, parce qu'ils nous croient peu bienveillants +pour eux; ceci les rend d'avance hostiles, dénigrants et secrètement +caustiques, quoiqu'en apparence ils soient hospitaliers et polis. + +J'arrivai enfin, non sans effort, au fond de la chapelle Impériale; là, +j'ai tout oublié, même moi et mon sot embarras; d'ailleurs dans ce lieu +la foule était épaisse et personne n'y pouvait voir ce qui manquait à ma +chaussure. La nouveauté du spectacle qui m'attendait m'a rendu mon +sang-froid et mon empire sur moi-même. Je rougissais du trouble auquel +venait de m'exposer ma vanité de courtisan déconcerté; simple voyageur, +je rentrais dans mon rôle et je retrouvais l'impassibilité de +l'observateur philosophe. + +Encore un mot sur mon costume: il avait été l'objet d'une consultation +grave; quelques-uns des jeunes gens attachés à la légation française +m'avaient conseillé l'habit de garde national; je craignais que cet +uniforme ne déplût à l'Empereur: je me décidai pour celui d'officier +d'état-major, avec les épaulettes de lieutenant-colonel, qui sont celles +de mon grade. + +On m'avait averti que cet habit paraîtrait nouveau, et qu'il +deviendrait, de la part des princes de la famille Impériale et de +l'Empereur lui-même, le sujet d'une foule de questions qui pourraient +m'embarrasser. Jusqu'à présent personne n'a encore eu le temps de +s'occuper d'une si petite affaire. + +Les cérémonies du mariage grec sont longues et majestueuses: tout est +symbolique dans l'église d'Orient. Il m'a semblé que les splendeurs de +la religion rehaussaient le lustre des solennités de la cour. + +Les murs, les plafonds de la chapelle, les habillements des prêtres et +de leurs acolytes, tout étincelait d'or et de pierreries: il y avait là +des richesses à étonner l'imagination la moins poétique. Ce spectacle +vaut les descriptions les plus fantastiques des Mille et une Nuits; +c'est de la poésie comme Lalla Rhook, comme la lampe merveilleuse: c'est +de cette poésie orientale où la sensation domine le sentiment et la +pensée. + +La chapelle Impériale n'est pas d'une grande dimension; elle était +remplie par les représentants de tous les souverains de l'Europe et +presque de l'Asie; par quelques étrangers tels que moi, admis à entrer à +la suite du corps diplomatique, par les femmes des ambassadeurs, enfin +par les grandes charges de la cour; une balustrade nous séparait de +l'enceinte circulaire où s'élève l'autel. Cet autel est semblable à une +table carrée, assez basse. On remarquait dans le chœur, les places +réservées à la famille Impériale. Au moment de notre arrivée elles +étaient vides. + +J'ai vu peu de choses à comparer pour la magnificence et la solennité à +l'entrée de l'Empereur dans cette chapelle étincelante de dorures. Il a +paru, s'avançant avec l'Impératrice et suivi de toute la cour: aussitôt +mes regards et ceux des assistants se sont fixés sur lui; nous avons +ensuite admiré sa famille, les deux jeunes époux brillaient entre tous. +Un mariage d'inclination sous des habits brodés et dans des lieux si +pompeux, c'est une rareté qui mettait le comble à l'intérêt de la scène. +Voilà ce que tout le monde disait autour de moi; mais moi je ne crois +pas à cette merveille et je ne puis m'empêcher de voir une intention +politique dans tout ce qu'on fait et dit ici. L'Empereur s'y trompe +peut-être lui-même; il croit faire acte de tendresse paternelle, tandis +qu'au fond de sa pensée l'espoir de quelqu'avantage à venir a décidé son +choix. Il en est de l'ambition comme de l'avarice: les avares calculent +toujours, même lorsqu'ils croient céder à des sentiments désintéressés. + +Quoique la cour fût nombreuse et que la chapelle soit petite, il n'y +avait point de confusion. J'étais debout au milieu du corps +diplomatique, près de la balustrade qui nous séparait du sanctuaire. +Nous n'étions point assez pressés pour ne pas pouvoir distinguer les +traits et les mouvements de chacun des personnages que le devoir ou la +curiosité réunissaient là. Le silence du respect n'était troublé par +aucun désordre. Un soleil éclatant illuminait l'intérieur de la +chapelle, où la température s'élevait, m'a-t-on dit, à trente degrés. On +voyait à la suite de l'Empereur en longue robe dorée, et en bonnet +pointu également orné de broderies d'or un khan tatare, moitié +tributaire, moitié indépendant de la Russie. Ce petit souverain esclave +a pensé, d'après la position équivoque que lui fait la politique +conquérante de ses protecteurs, qu'il serait à propos de venir prier +l'Empereur de toutes les Russies d'admettre _parmi ses pages_ un fils de +douze ans qu'il amène à Pétersbourg, afin d'assurer à cet enfant un sort +convenable. Cette puissance déchue, qui servait de relief à la puissance +triomphante, m'a rappelé les pompes de Rome. + +Les premières dames de la cour de Russie et les femmes des ambassadeurs +de toutes les cours, parmi lesquelles j'ai reconnu mademoiselle Sontag, +aujourd'hui comtesse de Rossi, garnissaient le tour de la chapelle; dans +le fond, terminé en une rotonde éclatante de peinture, était rangée +toute la famille Impériale. La dorure des lambris, embrasée par les +rayons d'un soleil ardent, formait une espèce d'auréole sur la tête des +souverains et de leurs enfants. La parure et les diamants des femmes +brillaient d'un éclat magique au milieu de tous les trésors de l'Asie, +étalés sur les murs du sanctuaire où la magnificence royale semblait +défier la majesté du Dieu qu'elle honorait sans s'oublier elle-même. +Tout cela est beau, c'est surtout étonnant pour nous, si nous nous +rappelons le temps encore peu éloigné où le mariage de la fille d'un +Czar aurait été à peu près ignoré en Europe, et où Pierre Ier publiait +qu'il avait le droit de laisser sa couronne à qui bon lui semblerait. +Que de progrès en peu de temps! + +Quand on réfléchit aux conquêtes diplomatiques et autres de cette +puissance, naguère encore comptée pour peu dans les affaires du monde +civilisé, on se demande si ce qu'on voit est un rêve. L'Empereur +lui-même ne me semblait pas très-accoutumé à ce qui se passait devant +lui, car à chaque instant il quittait son prie-Dieu et faisait quelques +pas de côté et d'autre pour venir redresser les fautes d'étiquette de +ses enfants ou de son clergé. Ceci m'a prouvé qu'en Russie la cour même +est en progrès. Son gendre n'était pas à la place convenable, il le +faisait reculer ou avancer de deux pieds; la grande-duchesse, les +prêtres eux-mêmes, les grandes charges, tout semblait soumis à sa +direction minutieuse quoique suprême; j'aurais trouvé plus digne de +laisser aller les choses comme elles pouvaient, et j'aurais voulu qu'une +fois dans la chapelle il ne pensât plus qu'à Dieu, laissant chaque homme +s'acquitter de ses fonctions sans rectifier scrupuleusement la moindre +faute de discipline religieuse ou de cérémonial de cour. Mais dans ce +singulier pays l'absence de liberté se révèle partout; on la retrouve +même au pied des autels. Ici l'esprit de Pierre-le-Grand domine tous les +esprits. + +Il y a pendant la messe du mariage grec un moment où les deux époux +boivent ensemble dans la même coupe. Plus tard, accompagnés du prêtre +officiant, ils font trois fois le tour de l'autel en se tenant par la +main pour signifier l'union conjugale et pour marquer la fidélité avec +laquelle ils doivent marcher toujours du même pas dans la vie. Tous ces +actes sont d'autant plus imposants qu'ils rappellent des usages de la +primitive église. + +Ces cérémonies accomplies, une couronne fut tenue pendant fort longtemps +au-dessus de la tête de chacun des deux mariés. La couronne de la +grande-duchesse, par son frère le grand-duc héritier, dont l'Empereur +lui-même, quittant son prie-Dieu une fois de plus, eut soin de rectifier +la pose avec un mélange de bonhomie et de minutie que j'avais peine à +m'expliquer; la couronne du duc de Leuchtenberg était tenue par le comte +de Pahlen, ambassadeur de Russie à Paris, et fils de l'ami trop fameux +et trop zélé d'Alexandre. Ce souvenir, banni de tous les discours et +peut-être de toutes les pensées des Russes d'aujourd'hui, n'a cessé de +me préoccuper pendant que le comte de Pahlen, avec la noble simplicité +qui lui est naturelle, s'acquittait d'une charge enviée sans doute de +tout ce qui aspire aux faveurs de cour. Il était censé appeler, par la +fonction qu'il remplissait dans cette cérémonie sainte, la protection du +ciel sur la tête du mari de la petite-fille de Paul Ier. Ce +rapprochement était bien étrange; mais, je le répète, personne, je +crois, n'y pensait, tant la politique en ce pays a d'effet rétroactif. + +La flatterie défait et refait jusqu'au passé au profit de l'intérêt du +jour. Il paraît qu'ici le tact n'est nécessaire qu'à ceux qui n'ont pas +le pouvoir. Si la mémoire du fait qui m'occupait eût été présente à +l'esprit de l'Empereur, il eût chargé quelqu'autre personne de tenir la +couronne sur la tête de son gendre. Mais dans un pays où l'on n'écrit ni +ne parle rien n'est si loin de l'événement du jour que l'histoire de la +veille; aussi le pouvoir a-t-il des inadvertances, des naïvetés qui +prouvent qu'il s'endort dans une sécurité quelquefois trompeuse. La +politique russe n'est entravée dans sa marche ni par les opinions ni +même par les actions; la faveur du maître est tout; tant qu'elle dure, +elle tient lieu de mérite, de vertu et, qui plus est, d'innocence à +l'homme sur lequel elle se répand; de même qu'en se retirant, elle le +prive de tout. Chacun admirait avec une sorte d'anxiété l'immobilité des +bras qui soutenaient les deux couronnes. Cette scène dura longtems et +elle dut être bien fatigante pour les acteurs. + +La jeune mariée est pleine de grâce, de pureté; elle est blonde, elle a +les yeux bleus; son teint délicat et fin brille de tout l'éclat de la +première jeunesse, l'expression de son visage est la candeur +spirituelle. Cette princesse et sa sœur, la grande-duchesse Olga, m'ont +paru les deux plus belles personnes de la cour: heureux accord des +avantages du rang et des dons de la nature. + +Quand l'évêque officiant présenta les mariés à leurs augustes parents, +ceux-ci les embrassèrent avec une cordialité touchante. L'instant +d'après l'Impératrice se jeta dans les bras de son mari: effusion de +tendresse qui aurait pu être mieux placée dans une chambre que dans une +chapelle; mais en Russie les souverains sont chez eux partout, même dans +la maison de Dieu. D'ailleurs l'attendrissement de l'Impératrice +semblait tout à fait involontaire, la manifestation n'en pouvait donc +avoir rien de choquant. Malheur à ceux qui trouveraient ridicule +l'émotion produite par un sentiment vrai. Une telle explosion de +sensibilité est communicative. La cordialité allemande ne se perd +jamais; il faut avoir de l'âme pour conserver sur le trône la faculté de +l'abandon. + +Avant la bénédiction deux pigeons gris avaient été lâchés selon l'usage +dans la chapelle: au bout d'un moment ils se sont posés sur une corniche +dorée qui faisait saillie tout juste au dessus de la tête des deux +époux, et là ils n'ont fait que se becqueter pendant toute la messe. + +Les pigeons sont bien heureux en Russie: on les révère comme le symbole +sacré du Saint-Esprit, et il est défendu de les tuer; heureusement que +le goût de leur chair déplaît aux Russes. + +Le duc de Leuchtenberg est un jeune homme grand, fort et bien fait; les +traits de son visage n'ont rien de distingué, ses yeux sont beaux, mais +il a la bouche saillante et de forme peu régulière; sa taille est belle +sans noblesse, l'uniforme lui sied et supplée à l'élégance qui manque à +sa personne; c'est plutôt un sous-lieutenant bien découplé qu'un prince. +Pas un seul parent de son côté n'était venu à Pétersbourg pour assister +à la cérémonie. + +Pendant la messe il paraissait singulièrement impatient de se trouver +seul avec sa femme; et les yeux de l'assemblée entière se dirigèrent par +un mouvement spontané vers le groupe des deux pigeons perchés au-dessus +de l'autel. + +Je n'ai ni le cynisme de Saint-Simon, ni son génie d'expression, ni la +gaieté naïve des écrivains du bon vieux temps; dispensez-moi donc des +détails, quelque divertissants qu'ils pussent vous paraître. + +Dans le siècle de Louis XIV on avait une liberté de langage qui tenait à +la certitude de n'être entendu que par des gens qui vivaient et +parlaient tous de la même manière; il y avait une société et point de +public. Aujourd'hui il y a un public, et il n'y a point de société. Chez +nos pères chaque conteur dans son cercle pouvait être vrai sans +conséquence; aujourd'hui que toutes les classes sont mêlées on manque de +bienveillance et dès lors de sécurité. La franchise d'expression +paraîtrait de mauvais ton à des personnes qui n'ont pas toutes appris le +français dans le même vocabulaire. Quelque chose de la susceptibilité +bourgeoise a passé dans le langage de la meilleure compagnie de France; +plus le nombre des esprits auxquels on s'adresse grandit et plus on doit +prendre un air grave en parlant; une nation veut être respectée plus +qu'une société intime quelqu'élégante qu'on la suppose. + +En fait de décence de langage, une foule est plus exigeante qu'une cour: +plus la hardiesse aurait de témoins et plus elle deviendrait +inconvenante. Tels sont mes motifs pour me dispenser de vous dire ce qui +a fait sourire plus d'un grave personnage et peut-être plus d'une +vertueuse dame, ce matin dans la chapelle Impériale. Mais je ne pouvais +passer tout à fait sous silence un incident qui contrastait d'une +manière par trop singulière avec la majesté de la scène et le sérieux +obligé des spectateurs. + +Il vient un moment, pendant la longue cérémonie du mariage grec, où tout +le monde doit tomber à genoux. L'Empereur, avant de se prosterner comme +les autres, jeta d'abord sur l'assemblée un regard de surveillance peu +gracieux. Il me parut qu'il voulait s'assurer que personne ne restait +debout: précaution superflue, car, bien qu'il y eût parmi les étrangers +des catholiques et des protestants, il n'était venu sans doute à la +pensée de pas un d'entre eux de ne pas se conformer extérieurement à +tous les rites de l'église grecque[2]. + +La possibilité d'un doute à cet égard justifie ce que je vous ai dit +plus haut, et m'autorise à vous répéter que la sévérité inquiète est +devenue l'expression habituelle de la physionomie de l'Empereur. + +Aujourd'hui que la révolte est, pour ainsi dire, dans l'air, +l'autocratie elle-même redouterait-elle quelque atteinte à sa puissance? +Cette crainte fait un contraste désagréable et même effrayant avec +l'idée qu'elle conserve de ses droits. Le pouvoir absolu devient par +trop redoutable quand il a peur. + +En voyant le tremblement nerveux, la faiblesse et la maigreur de +l'Impératrice, de cette femme si gracieuse, je me rappelais ce qu'elle +avait dû souffrir pendant la révolte de l'avènement au trône, et je me +dis tout bas: «l'héroïsme se paie!!...» C'est de la force, mais une +force qui épuise la vie. + +Je vous ai dit que tout le monde était tombé à genoux, et l'Empereur +après tout le monde: les époux sont mariés; la famille Impériale, la +foule se relève; à ce moment les prêtres et le chœur entonnent le _Te +Deum_, tandis qu'au dehors des décharges d'artillerie annoncent à la +ville la consécration du mariage. L'effet de cette musique céleste +accompagnée par des coups de canon, par le tintement des cloches et par +les acclamations lointaines du peuple, est inexprimable. Tout instrument +de musique est banni de l'église grecque, et les seules voix d'hommes y +célèbrent les louanges du Seigneur. Cette sévérité du rite oriental est +favorable à l'art, à qui elle conserve toute sa simplicité, et elle +produit des effets de chant vraiment célestes. Je croyais entendre au +loin le battement des cœurs de soixante millions de sujets; orchestre +vivant qui suivait, sans le couvrir, le chant de triomphe des prêtres. +J'étais ému: la musique peut faire tout oublier pour un moment, même le +despotisme. + +Je ne puis comparer ces chœurs sans accompagnement qu'aux _Miserere_ de +la semaine sainte dans la chapelle Sixtine à Rome, excepté que la +chapelle du pape n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était jadis. C'est +une ruine de plus dans les ruines de Rome. + +Au milieu du siècle dernier, à l'époque où l'école italienne brillait de +tout son éclat, les vieux chants grecs furent refondus, sans être gâtés, +par des compositeurs venus de Rome à Pétersbourg; ces étrangers +produisirent un chef-d'œuvre, parce que tout leur esprit et toute leur +science furent appliqués à respecter l'œuvre de l'antiquité. Leur +travail est devenu une composition classique et l'exécution est digne de +la conception: les voix de soprane ou d'enfants de chœur, car nulle +femme ne fait partie de la musique de la chapelle Impériale, chantent +avec une justesse parfaite: les basses-tailles sont fortes, graves et +pures. Je ne me souviens pas d'en avoir entendu d'aussi belles ni +d'aussi basses. + +Pour un amateur de l'art, la musique de la chapelle Impériale vaut seule +le voyage de Pétersbourg; les _piano_, les _forte_, les nuances les plus +fines de l'expression sont observées avec un profond sentiment, avec un +art merveilleux et un ensemble admirable: le peuple russe est musical; +on n'en peut douter quand on a entendu ses chants d'église. J'écoutais +sans oser respirer et j'appelais de tous mes vœux notre savant ami +Meyerbeer pour m'expliquer des beautés que je sentais profondément sans +les comprendre; il les aurait comprises en s'en inspirant, car sa +manière d'admirer les modèles, c'est de les égaler. + +Pendant ce _Te Deum_, au moment où deux chœurs se répondent, le +tabernacle s'ouvre et l'on voit les prêtres coiffés de leurs tiares +étincelantes de pierreries, vêtus de leurs robes d'or, sur lesquelles se +détachent majestueusement leurs barbes d'argent: il y en a qui tombent +jusqu'à la ceinture; les assistants sont aussi brillants que les +officiants. Cette cour est magnifique et le costume militaire y reluit +de tout son éclat. Je voyais avec admiration le monde apporter à Dieu +l'hommage de toutes ses pompes, de toutes ses richesses. La musique +sacrée était écoutée, par un auditoire profane, avec un silence, un +recueillement qui rendraient beaux des chants moins sublimes. Dieu est +là, et sa présence sanctifie même la cour; le monde n'est plus que +l'accessoire, la pensée dominante est le ciel. + +L'archevêque officiant ne déparait pas la majesté de cette scène. S'il +n'est pas beau, il est vieux; sa petite figure est celle d'une belette +souffrante, mais sa tête est blanchie par l'âge; il a l'air fatigué, +malade; un prêtre vieux et faible ne peut être ignoble. À la fin de la +cérémonie, l'Empereur est venu s'incliner devant lui et lui baiser la +main avec respect. Jamais l'Autocrate ne manque une occasion de donner +l'exemple de la soumission, quand cet exemple peut lui profiter. +J'admirais ce pauvre archevêque qui paraissait mourant au milieu de sa +gloire, cet Empereur à la taille majestueuse, au visage noble, qui +s'abaissait devant le pouvoir religieux: et plus loin, les deux jeunes +époux, la famille, la foule, enfin toute la cour qui remplissait et +animait la chapelle: il y avait là le sujet d'un tableau. + +Avant la cérémonie, je crus que l'archevêque allait tomber en +défaillance; la cour l'avait fait attendre longtemps au mépris du mot de +Louis XVIII: «l'exactitude est la politesse des rois.» + +Malgré l'expression rusée de sa physionomie, ce vieillard m'inspirait de +la pitié à défaut de respect: il était si débile, il soutenait la +fatigue avec tant de patience que je le plaignais. Qu'importe que cette +patience fût puisée dans la piété ou dans l'ambition? elle était +cruellement éprouvée. + +Quant à la figure du jeune duc de Leuchtenberg j'avais beau faire effort +pour m'habituer à elle, elle ne me plaisait pas plus à la fin de la +cérémonie qu'au commencement. Ce jeune homme a une belle tournure +militaire, voilà tout: il me prouve ce que je savais: c'est que de nos +jours les princes sont moins rares que les gentilshommes. Le jeune duc +m'eût paru mieux placé dans la garde de l'Empereur que dans sa famille. +Nulle émotion ne s'est manifestée sur sa physionomie à aucun moment de +ces cérémonies qui pourtant m'ont paru touchantes à moi spectateur +indifférent. J'avais apporté là de la curiosité, j'y ai senti du +recueillement, et le gendre de l'Empereur, le héros de la scène, avait +l'air étranger à ce qui se passait autour de lui. Il n'a point de +physionomie. Il paraissait embarrassé de sa personne plus qu'intéressé à +ce qu'il faisait. On voit qu'il compte peu sur la bienveillance d'une +cour où le calcul règne plus absolument que dans toute autre cour, et où +sa fortune inattendue doit lui faire plus d'envieux que d'amis. Le +respect ne s'improvise pas; je hais toute position qui n'est pas simple +et ne puis me défendre d'une sévérité quelquefois injuste pour l'homme +qui accepte, par quelque motif que ce soit, une telle position. Ce jeune +prince a cependant une légère ressemblance avec son père dont le visage +était intelligent et gracieux; malgré l'uniforme russe, où tous les +hommes sont gênés, tant on y est serré, il m'a paru que sa démarche +était légère comme celle d'un Français: il ne se doutait guère, en +passant devant moi, qu'il y avait là un homme qui portait sur sa +poitrine un souvenir précieux pour tous deux, mais surtout pour le fils +d'Eugène Beauharnais. C'est le talisman arabe que M. de Beauharnais, le +père du vice-roi d'Italie et le grand-père du duc de Leuchtenberg, a +donné à ma mère en passant devant la chambre qu'elle habitait aux +Carmes, au moment où il partait pour l'échafaud. + +La cérémonie religieuse terminée dans la chapelle grecque devait être +suivie d'une seconde bénédiction nuptiale par un prêtre catholique dans +une des salles du palais consacrée, pour aujourd'hui seulement, à ce +pieux usage. Après ces deux mariages les époux et leur famille devaient +se mettre à table; moi n'ayant la permission d'assister ni au mariage +catholique, ni au banquet, je suivis le gros de la cour et je sortis +pour venir respirer un air moins étouffant en me félicitant du peu +d'effet qu'avait produit ma botte emportée. Pourtant quelques personnes +m'en ont parlé en riant, voilà tout. En bien comme en mal, rien de ce +qui ne regarde que nous-mêmes n'est aussi important que nous le pensons. + +Au lieu de me reposer je vous écris. Voilà comme je vis en voyage. + +Au sortir du palais j'ai retrouvé ma voiture sans peine; je vous le +répète: il n'y a de grande affluence nulle part en Russie; l'espace y +est toujours trop vaste pour ce qu'on y fait. C'est l'avantage d'un pays +où il n'y a pas de nation. La première fois qu'il y aura presse à +Pétersbourg on s'y écrasera; dans une société arrangée comme l'est +celle-ci la foule ce serait la révolution. + +Le vide qui règne ici partout fait paraître les monuments trop petits +pour les lieux; ils se perdent dans l'immensité. La colonne d'Alexandre +passe pour être plus haute que celle de la place Vendôme à cause des +dimensions de son piédestal; le fût est d'un seul morceau de granit: et +c'est le plus grand de tous ceux qui aient jamais été travaillés de main +d'homme: eh bien! cette immense colonne élevée entre le palais d'hiver +et le demi-cercle de bâtiments qui termine une des extrémités de la +place fait à l'œil l'effet d'un pieu; et les maisons qui bordent cette +place semblent si plates et si basses qu'elles ont l'air d'une +palissade. Figurez-vous une enceinte où cent mille hommes manœuvreraient +sans la remplir et sans qu'elle fût peuplée à l'œil: rien n'y peut +paraître grand. Cette place ou plutôt ce champ de Mars russe est fermée +par le palais d'hiver dont les façades viennent d'être rebâties sur les +plans de l'ancien palais de l'Impératrice Elisabeth. Celui-ci du moins +repose les yeux des roides et mesquines imitations de tant de monuments +d'Athènes et de Rome: il est dans le goût de la régence, c'est du Louis +XIV dégénéré, mais très-grand. Le côté de la place opposé au palais +d'hiver est terminé en demi-cercle et clos par des bâtiments où l'on a +établi plusieurs ministères: ces édifices sont pour la plupart +construits dans le style grec antique. Singulier goût!... des temples +élevés à des commis! Le long de la même place se trouvent les bâtiments +de l'Amirauté; ceux-ci sont pittoresques, leurs petites colonnes, leurs +aiguilles dorées, leurs chapelles font un bon effet. Une allée d'arbres +orne la place en cet endroit et la rend moins monotone. Vers l'une des +extrémités de ce champ immense, du côté opposé à la colonne d'Alexandre, +s'élève l'église de Saint-Isaac avec son péristyle colossal, et sa +coupole d'airain encore à moitié cachée sous les échafaudages de +l'architecte; plus loin on voit le palais du Sénat et d'autres édifices +toujours en forme de temples païens quoiqu'ils servent d'habitation au +ministre de la guerre; puis dans un angle avancé que forme cette longue +place, à son extrémité vers la Néva, on voit ou du moins on cherche à +voir la statue de Pierre-le-Grand, supportée par son rocher de granit +qui disparaît dans l'immensité comme un caillou sur la grève. La statue +du héros a été rendue trop fameuse par l'orgueil charlatan de la femme +qui la fit ériger; cette statue est bien au-dessous de sa réputation. +Avec les édifices que je viens de vous nommer, il y aurait de quoi bâtir +une ville entière, et pourtant ils ne meublent pas la grande place de +Pétersbourg: c'est une plaine non de blé, mais de colonnes. Les Russes +ont beau imiter avec plus ou moins de bonheur tout ce que l'art a +produit de plus beau dans tous les temps et dans tous les pays, ils +oublient que la nature est la plus forte. Ils ne la consultent jamais +assez et elle se venge en les écrasant. Les chefs-d'œuvre n'ont été +produits que par des hommes qui écoutaient et sentaient la nature. La +nature est la pensée de Dieu, l'art est le rapport de la pensée humaine +avec la puissance qui a créé le monde et qui le perpétue. L'artiste +répète à la terre ce qu'il entend dans le ciel: il n'est que le +traducteur de Dieu; ceux qui font d'eux-mêmes produisent des monstres. + +Chez les anciens, les architectes entassaient les monuments dans des +lieux escarpés et resserrés où le pittoresque du site ajoutait à l'effet +des œuvres de l'homme. Les Russes qui croient reproduire l'antiquité, et +qui ne font que l'imiter maladroitement, dispersent au contraire leurs +bâtisses soi-disant grecques et romaines dans des champs sans limites, +où l'œil les aperçoit à peine. L'architecture propre à un tel pays, ce +n'était pas la colonnade du Parthénon, la coupole du Panthéon, c'était +la tour de Pékin. C'est à l'homme de bâtir des montagnes dans une +contrée à laquelle la nature a refusé tout mouvement de terrain: avec +leur passion pour le style païen, les Russes construisent à rez de terre +des frontons et des colonnades sans penser que sur un sol plat et nu, on +a peine à distinguer des édifices si peu élevés. Aussi est-ce toujours +des steppes de l'Asie qu'on se souvient dans ces cités où l'on a +prétendu reproduire le forum romain[3]. Ils auront beau faire; la +Moscovie tiendra toujours de l'Asie plus que de l'Europe. Le génie de +l'Orient plane sur la Russie, qui abdique quand elle marche à la suite +de l'Occident. + +Le demi-cercle d'édifices qui correspond au palais Impérial produit, du +côté de la place, l'effet d'un amphithéâtre antique manqué; il faut le +regarder de loin; on n'y voit de près qu'une décoration recrépie tous +les ans pour réparer les ravages de l'hiver. Les anciens bâtissaient +avec des matériaux indestructibles sous un ciel conservateur; ici, avec +un climat qui détruit tout, on élève des palais de bois, des maisons de +planches et des temples de plâtre; aussi les ouvriers russes passent-ils +leur vie à rebâtir pendant l'été ce que l'hiver a démoli; rien ne +résiste à l'influence de ce climat; les édifices, même ceux qui +paraissent le plus anciens, sont refaits d'hier; la pierre dure ici +autant que le mortier et la chaux durent ailleurs. Le fût de la colonne +d'Alexandre, ce prodigieux morceau de granit, est déjà lézardé par le +froid; à Pétersbourg il faut employer le bronze pour soutenir le granit, +et, malgré tant d'avertissements, on ne se lasse pas d'imiter dans cette +ville les monuments des pays méridionaux. On peuple les solitudes du +pôle de statues, de bas-reliefs soi-disant historiques, sans penser que +dans ce pays les monuments vont encore moins loin que le souvenir. Les +Russes font toutes sortes de choses; mais on dirait qu'avant même de les +avoir terminées, ils se disent: quand quitterons-nous tout cela? +Pétersbourg est comme l'échafaudage d'un édifice; l'échafaudage tombera +quand le monument sera parfait. Ce chef-d'œuvre, non d'architecture, +mais de politique, c'est la nouvelle Byzance, qui dans la secrète et +profonde pensée des Russes, est la future capitale de la Russie et du +monde. + +En face du palais, une immense arcade perce le demi-cercle de bâtiments +imités de l'antique; elle sert d'issue à la place; et conduit à la rue +_Morskoë_; au-dessus de cette voûte énorme s'élève pompeusement un char +à six chevaux de front, en bronze, conduits par je ne sais quelle figure +allégorique ou historique. Je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs +rien d'aussi mauvais goût que cette colossale porte cochère ouverte sous +une maison, et toute flanquée d'habitations dont le voisinage bourgeois +ne l'empêche pas d'être traitée d'arc de triomphe, grâce aux prétentions +monumentales des architectes russes. J'irai bien à regret regarder de +près ces chevaux dorés, et la statue et le char; mais fussent-ils d'un +beau travail, ce dont je doute, ils sont si mal placés que je ne les +admirerais pas. Dans les monuments, c'est d'abord l'harmonie de +l'ensemble qui engage le curieux à examiner les détails; sans la beauté +de la conception, qu'importe la finesse de l'exécution; d'ailleurs l'une +et l'autre manquent également aux productions de l'art russe. Jusqu'à +présent cet art n'est que de la patience; il consiste à imiter tant bien +que mal, pour le transporter chez soi sans choix ni goût, ce qui a été +inventé ailleurs. Quand on veut reproduire l'architecture antique, on ne +devrait se permettre que la copie et encore dans des sites analogues. +Tout cela est mesquin, quoique colossal; car en architecture ce n'est +pas la dimension des murailles qui fait la grandeur, c'est la sévérité +du style. Je ne puis assez m'étonner de la passion qu'on a ici pour les +constructions aériennes. Sous un climat si rigoureux, qu'a-t-on à faire +des portiques, des arcades, des colonnades, des péristyles d'Athènes et +de Rome? + +La sculpture en plein air me fait ici l'effet des plantes exotiques +qu'il faudrait rentrer tous les automnes; rien ne convient moins que ce +faux luxe aux habitudes ni au génie de ce peuple, ni à son sol, ni à son +climat. Dans un pays où il y a quelquefois 80 degrés de différence entre +la température de l'hiver et celle de l'été, on devrait renoncer à +l'architecture des beaux climats. Mais les Russes ont pris l'habitude de +traiter la nature même en esclave, et de compter le temps pour rien. +Imitateurs obstinés, ils prennent leur vanité pour du génie et se +croient appelés à reproduire chez eux, tout à la fois et sur une plus +grande échelle, les monuments du monde entier. Cette ville avec ses +quais de granit est une merveille, mais le palais de glace où +l'Impératrice Catherine a donné une fête était une merveille aussi; il a +duré ce que durent les flocons de neige, ces roses de Sibérie. + +Ce que j'ai vu jusqu'à présent dans les créations des souverains de la +Russie, ce n'est pas l'amour de l'art, c'est l'amour-propre de l'homme. + +Entre autres fanfaronnades, j'entends dire à beaucoup de Russes que leur +climat s'adoucit. Dieu serait-il complice de l'ambition de ce peuple +avide? Voudrait-il lui livrer jusqu'au ciel, jusqu'à l'air du Midi? +Verrons-nous Athènes en Laponie, Rome à Moscou, et les richesses de la +Tamise dans le golfe de Finlande? L'histoire des peuples se réduit-elle +à une question de latitude et de longitude? Le monde assistera-t-il +toujours aux mêmes scènes jouées sur d'autres théâtres? + +Tandis que ma voiture, au sortir du palais, traversait rapidement le +carré long formé par l'immense place que je viens de vous décrire, un +vent violent soulevait des flots de poussière; je n'apercevais plus qu'à +travers un voile mouvant les équipages qui sillonnaient rapidement dans +tous les sens le rude pavé de la ville. La poussière de l'été est un des +fléaux de Pétersbourg; c'est au point qu'elle me fait désirer la neige +de l'hiver. Je n'ai eu que le temps de rentrer chez moi avant que +l'orage éclatât; il vient d'épouvanter par des pronostics plus ou moins +significatifs tous les superstitieux de la ville; les ténèbres en plein +jour, une température étouffante, les coups de foudre qui redoublent et +n'amènent point d'eau, un vent à emporter les maisons, une tempête +sèche: tel est le spectacle que le ciel nous a donné pendant le banquet +nuptial. Les Russes se rassurent en disant que l'orage a duré peu et que +l'air est déjà plus pur qu'il n'était avant cette crise. Je raconte ce +que je vois sans y prendre part; je n'apporte ici d'autre intérêt que +celui d'un curieux attentif, mais étranger par le cœur à ce qui se passe +sous ses yeux. Il y a entre la France et la Russie une muraille de la +Chine: la langue et le caractère slave. En dépit des prétentions +inspirées aux Russes par Pierre-le-Grand, la Sibérie commence à la +Vistule. + +Hier au soir, à sept heures, je suis retourné au palais avec plusieurs +autres étrangers. Nous devions être présentés à l'Empereur et à +l'Impératrice. + +On voit que l'Empereur ne peut oublier un seul instant ce qu'il est, ni +la constante attention qu'il excite; il _pose_ incessamment, d'où il +résulte qu'il n'est jamais naturel, même lorsqu'il est sincère; son +visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple. La +plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression, +quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à cette belle figure, +c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci +se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement +causé d'abord par les deux autres. Mais, malgré cette grâce, quelque +chose nuit à l'influence morale de l'homme, c'est que chacune de ces +physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise ou +quittée complètement, et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît +reste pour modifier l'expression nouvelle. C'est un changement de +décoration à vue et que nulle transition ne prépare; on dirait d'un +masque qu'on met et qu'on dépose à volonté. N'allez pas vous méprendre +au sens que je donne ici à ce mot de masque; je l'emploie selon +l'étymologie. En grec, _hypocrite_ voulait dire acteur; l'hypocrite +était un homme qui se masquait pour jouer la comédie. Je veux donc dire +que l'Empereur est toujours dans son rôle, et qu'il le remplit en grand +acteur. + +Hypocrite ou comédien sont des mots malsonnants, surtout dans la bouche +d'un homme qui prétend être impartial et respectueux. Mais il me semble +que pour des lecteurs intelligents, les seuls auxquels je m'adresse, les +paroles ne sont rien en elles-mêmes, et que l'importance des mots dépend +du sens qu'on veut leur donner. Ce n'est pas à dire que la physionomie +de ce prince manque de franchise, elle ne manque que de naturel: ainsi +le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de liberté, se +peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de masques, il +n'a pas un visage. Cherchez-vous l'homme? vous trouvez toujours +l'Empereur. + +Je crois qu'on peut tourner cette remarque à sa louange: il fait son +métier en conscience. Avec une taille qui dépasse celle des hommes +ordinaires comme son trône domine les autres sièges, il s'accuserait de +faiblesse s'il était un instant _tout bonnement_, et s'il laissait voir +qu'il vit, pense et sent comme un simple mortel. Sans paraître partager +aucune de nos affections, il est toujours chef, juge, général, amiral, +prince enfin; rien de plus, rien de moins[4]. Il se trouvera bien las +vers la fin de sa vie; mais il sera placé haut dans l'esprit de son +peuple et peut-être du monde, car la foule aime les efforts qui +l'étonnent, elle s'enorgueillit en voyant la peine qu'on prend pour +l'éblouir. + +Les personnes qui ont connu l'Empereur Alexandre font de ce prince un +éloge tout contraire: les qualités et les défauts des deux frères +étaient opposés; ils n'avaient nulle ressemblance et ils n'éprouvaient +nulle sympathie l'un pour l'autre. En ce pays la mémoire de l'Empereur +défunt n'est guère honorée; mais cette fois l'inclination s'accorde avec +la politique pour faire oublier le règne précédent. Pierre-le-Grand est +plus près de Nicolas qu'Alexandre, et il est plus à la mode aujourd'hui. +Si les ancêtres des Empereurs sont flattés, leurs prédécesseurs +immédiats sont toujours calomniés. + +L'Empereur actuel n'oublie la majesté suprême que dans ses rapports de +famille. C'est là qu'il se souvient que l'homme primitif a des plaisirs +indépendants de ses devoirs d'état; du moins j'espère pour lui que c'est +ce sentiment désintéressé qui l'attache à son intérieur; ses vertus +domestiques l'aident sans doute à gouverner en lui assurant l'estime du +monde, mais il les pratiquerait, je le crois, sans calcul. + +Chez les Russes le pouvoir souverain est respecté comme une religion +dont l'autorité reste indépendante du mérite personnel de ses prêtres; +les vertus du prince étant superflues, elles sont donc sincères. + +Si je vivais à Pétersbourg je deviendrais courtisan, non par amour du +pouvoir, non par avidité, ni par puérile vanité, mais dans le désir de +découvrir quelque chemin pour arriver au cœur de cet homme unique et +différant de tous les autres hommes: l'insensibilité n'est pas chez lui +un vice de nature, c'est le résultat inévitable d'une position qu'il n'a +pas choisie et qu'il ne peut quitter. + +Abdiquer un pouvoir disputé, c'est quelquefois une vengeance; abdiquer +un pouvoir absolu, ce serait une lâcheté. + +Quoi qu'il en soit, la singulière destinée d'un Empereur de Russie +m'inspire un vif intérêt de curiosité d'abord, de charité ensuite; +comment ne pas compatir aux peines de ce glorieux exil? + +J'ignore si l'Empereur Nicolas avait reçu de Dieu un cœur susceptible +d'amitié; mais je sens que l'espoir de témoigner un attachement +désintéressé à un homme auquel la société refuse des semblables pourrait +tenir lieu d'ambition. Le souverain absolu est de tous les hommes celui +qui moralement souffre le plus de l'inégalité des conditions, et ses +peines sont d'autant plus grandes que, enviées du vulgaire, elles +doivent paraître irrémédiables à celui qui les subit. + +Le danger même donnerait à mon zèle l'attrait de l'enthousiasme. Quoi! +dira-t-on, de l'attachement pour un homme qui n'a plus rien d'humain, +dont la physionomie sévère inspire un respect toujours mêlé de crainte, +dont le regard ferme et fixe, en excluant la familiarité, commande +l'obéissance, et dont la bouche quand elle sourit ne s'accorde jamais +avec l'expression des yeux; pour un homme enfin qui n'oublie pas un +instant son rôle de prince absolu! Pourquoi non? Ce désaccord, cette +dureté apparente n'est pas un tort, c'est un malheur. Je vois là une +habitude forcée, je n'y vois pas un caractère; et moi qui crois deviner +cet homme que vous calomniez par votre crainte et par vos précautions +comme par vos flatteries, moi qui pressens ce qu'il lui en coûte pour +faire son devoir de souverain, je ne veux pas abandonner ce malheureux +dieu de la terre à l'implacable envie, à l'hypocrite soumission de ses +esclaves. Retrouver son prochain même dans un prince, l'aimer comme un +frère, c'est une vocation religieuse, une œuvre de miséricorde, une +mission sainte et que Dieu doit bénir. + +Plus on voit ce que c'est que la cour, plus on compatit au sort de +l'homme obligé de la diriger, surtout la cour de Russie. Elle me fait +l'effet d'un théâtre où les acteurs passeraient leur vie en répétitions +générales. Pas un ne sait son rôle et le jour de la représentation +n'arrive jamais parce que le directeur n'est jamais satisfait du jeu de +ses sujets. Acteurs et directeurs tous perdent ainsi leur vie à +préparer, à corriger, à perfectionner sans cesse leur interminable +comédie de société, qui a pour titre: «de la civilisation du Nord.» Si +c'est fatiguant à voir, jugez de ce que cela doit coûter à jouer!... +J'aime mieux l'Asie, il y a plus d'accord. À chaque pas que vous faites +en Russie, vous êtes frappé des conséquences de la nouveauté dans les +choses et dans les institutions et de l'inexpérience des hommes. Tout +cela se cache avec grand soin; mais un peu d'attention suffit au +voyageur pour apercevoir tout ce qu'on ne veut pas lui montrer. + +L'Empereur, par son sang même, est Allemand plus qu'il n'est Russe. +Aussi la beauté de ses traits, la régularité de son profil, sa tournure +militaire, sa tenue naturellement un peu raide, rappellent-elles +l'Allemagne plus qu'elles ne caractérisent la Russie. Sa nature +germanique a dû le gêner longtemps pour devenir ce qu'il est maintenant, +un vrai Russe. Qui sait? il était peut-être né un bonhomme!... Vous +figurez-vous alors ce qu'il a dû souffrir pour se réduire à paraître +uniquement le chef des Slaves? N'est pas despote qui veut; l'obligation +de remporter une continuelle victoire sur soi-même pour régner sur les +autres expliquerait l'exagération du nouveau patriotisme de l'Empereur +Nicolas. + +Loin de m'inspirer de l'éloignement, toutes ces choses m'attirent. Je ne +puis m'empêcher de m'intéresser à un homme redouté du reste du monde, et +qui n'en est que plus à plaindre. + +Pour échapper autant que possible à la contrainte qu'il s'impose, il +s'agite comme un lion en cage, comme un malade pendant la fièvre; il +sort à cheval, à pied, il passe une revue, fait une petite guerre, +voyage sur l'eau, donne une fête, exerce sa marine; tout cela le même +jour; le loisir est ce qu'on redoute le plus à cette cour; d'où je +conclus que nulle part on ne s'ennuie davantage. L'Empereur voyage sans +cesse; il parcourt au moins quinze cents lieues dans une saison, et il +n'admet pas que tout le monde n'ait pas la force de faire ce qu'il fait. +L'Impératrice l'aime; elle craint de le quitter, elle le suit tant +qu'elle peut, et elle meurt à la peine; elle s'est habituée à une vie +toute extérieure. Ce genre de dissipation, devenu nécessaire à son +esprit, tue son corps. + +Une absence si complète de repos doit nuire à l'éducation des enfants, +qui exige du sérieux dans les habitudes des parents. Les jeunes princes +ne vivent pas assez isolés pour que la frivolité d'une cour toujours en +l'air, l'absence de tout conversation intéressante et suivie, +l'impossibilité de la méditation, n'influent pas d'une manière fâcheuse +sur leur caractère. Quand on pense à la distribution de leur temps, on +doute même de l'esprit qu'ils montrent; comme on craindrait pour l'éclat +d'une fleur si sa racine n'était pas dans le terrain qui lui convient. +Tout est apparence en Russie, ce qui fait qu'on se défie de tout. + +J'ai été présenté ce soir, non par l'ambassadeur de France, mais par le +grand-maître des cérémonies de la cour. Tel était l'ordre qu'avait donné +l'Empereur et dont j'ai été instruit par M. l'ambassadeur de France. Je +ne sais si les choses se sont passées selon l'usage ordinaire, mais +c'est ainsi que j'ai été nommé à LL. MM. + +Tous les étrangers admis à l'honneur d'approcher de leurs personnes +étaient réunis dans un des salons qu'elles devaient traverser pour aller +ouvrir le bal. Ce salon se trouve avant la grande galerie nouvellement +rebâtie et dorée, et que la cour n'avait pas vue depuis le jour de +l'incendie. Arrivés à l'heure indiquée, nous attendîmes assez longtemps +l'apparition du maître. Nous étions peu nombreux. + +Il y avait près de moi quelques Français, un Polonais, un Genevois et +plusieurs Allemands. Le côté opposé du salon était occupé par un rang de +dames russes réunies là pour faire leur cour. + +L'Empereur nous accueillit tous avec une politesse recherchée et +délicate. On reconnaissait du premier coup d'œil un homme obligé et +habitué à ménager l'amour-propre des autres. Chacun se sentit classé +d'un mot, d'un regard, dans la pensée royale, et dès lors dans l'esprit +de tous. + +Pour me faire connaître qu'il me verrait sans déplaisir parcourir son +empire, l'Empereur me fit la grâce de me dire qu'il fallait aller au +moins jusqu'à Moscou et à Nijni, afin d'avoir une juste idée du pays. +«Pétersbourg est russe, ajouta-t-il, mais ce n'est pas la Russie.» + +Ce peu de mots fut prononcé d'un son de voix qu'on ne peut oublier tant +il a d'autorité, tant il est grave et ferme. Tout le monde m'avait parlé +de l'air imposant, de la noblesse des traits et de la taille de +l'Empereur; personne ne m'avait averti de la puissance de sa voix; cette +voix est bien celle d'un homme né pour commander. Il n'y a là ni effort +ni étude; c'est un don développé par l'habitude de s'en servir. + +L'Impératrice, quand on l'approche, a une expression de figure +très-séduisante, et le son de sa voix est aussi doux, aussi pénétrant +que la voix de l'Empereur est naturellement impérieuse. + +Elle me demanda si je venais à Pétersbourg en simple voyageur. Je lui +répondis que oui. «Je sais que vous êtes un curieux, reprit-elle. + +--Oui, Madame, répliquai-je, c'est la curiosité qui m'amène en Russie, +et cette fois du moins je ne me repentirai pas d'avoir cédé à la passion +de parcourir le monde. + +--Vous croyez? reprit-elle avec une grâce charmante. + +--Il me semble qu'il y a des choses si étonnantes en ce pays que pour +les croire il faut les avoir vues de ses yeux. + +--Je désire que vous voyiez beaucoup et bien. + +--Ce désir de Votre Majesté est un encouragement. + +--Si vous pensez du bien, vous le direz, mais inutilement; on ne vous +croira pas: nous sommes mal connus et l'on ne veut pas nous connaître +mieux.» + +Cette parole me frappa dans la bouche de l'Impératrice, à cause de la +préoccupation qu'elle décelait. Il me parut aussi qu'elle marquait une +sorte de bienveillance pour moi exprimée avec une politesse et une +simplicité rares. + +L'Impératrice inspire dès le premier abord autant de confiance que de +respect; à travers la réserve obligée du langage et des habitudes de la +cour, on voit qu'elle a du cœur. Ce malheur lui donne un charme +indéfinissable; elle est plus qu'Impératrice, elle est femme. + +Elle m'a paru extrêmement fatiguée; sa maigreur est effrayante. Il n'y a +personne qui ne dise que l'agitation de la vie qu'elle mène la +consumera, et que l'ennui d'une vie plus calme la tuerait. + +La fête qui suivit notre présentation est une des plus magnifiques que +j'aie vues de ma vie. C'était de la féerie, et l'admiration et +l'étonnement qu'inspirait à toute la cour chaque salon de ce palais +renouvelé en un an, mêlait un intérêt dramatique aux pompes un peu +froides des solennités ordinaires. Chaque salle, chaque peinture était +un sujet de surprise pour les Russes eux-mêmes, qui avaient assisté à la +catastrophe et n'avaient point revu ce merveilleux séjour depuis qu'à la +parole du dieu le temple est ressorti de ses cendres. Quel effort de +volonté! pensais-je à chaque galerie, à chaque marbre, à chaque peinture +que je voyais. Le style de ces ornements, bien qu'ils fussent refaits +d'hier, rappelait le siècle où le palais fut fondé; ce que je voyais me +semblait déjà ancien; on copie tout en Russie, même le temps. Ces +merveilles inspiraient à la foule une admiration contagieuse; en voyant +le triomphe de la volonté d'un homme, et en écoutant les exclamations +des autres hommes, je commençais moi-même à m'indigner moins du prix +qu'avait coûté le miracle. Si je ressens cette influence au bout de deux +jours de séjour, combien ne devons-nous pas d'indulgence à des hommes +qui sont nés et qui passent leur vie dans l'air de cette cour!... +c'est-à-dire en Russie; car c'est toujours l'air de la cour qu'on y +respire d'un bout de l'empire à l'autre. Je ne parle pas des serfs; et +ceux-ci mêmes ressentent, par leurs rapports avec le seigneur, quelque +influence de la pensée souveraine qui seule anime l'empire; le +courtisan, qui est leur maître, est pour eux l'image du maître suprême; +l'Empereur et la cour apparaissent aux Russes partout où il y a un homme +qui obéit à un homme qui commande. + +Ailleurs le pauvre est un mendiant ou un ennemi; en Russie il est +toujours un courtisan, il s'y trouve des courtisans à tous les étages de +la société; voilà pourquoi je dis que la cour est partout; et qu'il y a +entre les sentiments des seigneurs russes et des gentilshommes de la +vieille Europe, la différence qu'il y a entre la courtisanerie et +l'aristocratie: entre la vanité et l'orgueil, l'un tue l'autre: au +reste, le véritable orgueil est rare partout presque autant que la +vertu. Au lieu d'injurier les courtisans comme Beaumarchais et tant +d'autres l'ont fait, il faut plaindre ces hommes qui, quoi qu'on en +dise, ressemblent à tous les hommes. Pauvres courtisans!... ils ne sont +pas les monstres des romans ou des comédies modernes ni des journaux +révolutionnaires; ils sont tout simplement des êtres faibles, corrompus +et corrupteurs, autant mais pas plus que d'autres qui sont moins exposés +à la tentation. L'ennui est la plaie des riches; toutefois l'ennui n'est +pas un crime: la vanité, l'intérêt sont plus vivement excités dans les +cours que partout ailleurs, et ces passions y abrègent la vie. Mais si +les cœurs qu'elles agitent sont plus tourmentés, ils ne sont pas plus +pervers que ceux des autres hommes, car ils n'ont point cherché, ils +n'ont pas choisi leur condition. La sagesse humaine aurait fait un grand +pas si l'on parvenait à faire comprendre à la foule combien elle doit de +pitié aux possesseurs des faux biens qu'elle envie. + +J'en ai vu qui dansaient à la place même où ils avaient pensé périr sous +les décombres et où d'autres hommes étaient morts; morts pour amuser la +cour au jour fixé par l'Empereur. + +Tout cela me paraissait plus extraordinaire encore que beau; +d'irrésistibles réflexions philosophiques attristent pour moi toutes les +fêtes, toutes les solennités russes: ailleurs la liberté fait naître une +gaieté favorable aux illusions, ici le despotisme inspire inévitablement +la méditation, qui chasse le prestige, car lorsqu'on se laisse aller à +penser on ne se laisse guère éblouir. + +L'espèce de danse la plus en usage dans ce pays aux grandes fêtes ne +dérange pas le cours des idées: on se promène d'un pas solennel et réglé +par la musique; chaque homme mène par la main une femme; des centaines +de couples se suivent ainsi processionnellement à travers des salles +immenses, en parcourant tout un palais, car le cortége passe de chambre +en chambre et serpente au milieu des galeries et des salons au gré du +caprice de l'homme qui le conduit: c'est là ce qu'on appelle _danser la +polonaise_. C'est amusant à voir une fois: mais je crois que, pour les +gens destinés à danser cela toute leur vie, le bal doit devenir un +supplice. + +La polonaise de Pétersbourg m'a reporté au congrès de Vienne, où je +l'avais dansée en 1814 à la grande redoute. Nulle étiquette n'était +observée alors dans ces fêtes européennes; chacun marchait au hasard au +milieu de tous les souverains de la Terre. Mon sort m'avait placé entre +l'Empereur de Russie (Alexandre) et sa femme, qui était une princesse de +Bade. Je suivais la marche du cortège, assez gêné de me sentir malgré +moi auprès de personnages si augustes. Tout à coup la file des couples +dansants s'arrête, sans qu'on sache pourquoi; la musique continuait. +L'Empereur, impatienté, passe la tête par-dessus mon épaule, et +s'adressant à l'Impératrice, lui dit du ton le plus brusque: «Avancez +donc!» L'Impératrice se retourne, et apercevant derrière moi l'Empereur +qui dansait avec une femme pour laquelle il affichait depuis quelques +jours une grande passion, elle répondit avec une expression +indéfinissable: «Toujours poli!» L'autocrate se mordit les lèvres en me +regardant. Le cortège recommença de marcher et la danse continua. + +J'ai été ébloui de l'éclat de la grande galerie, elle est aujourd'hui +entièrement dorée; elle n'était que peinte en blanc avant l'incendie. Ce +désastre a servi le goût qu'a l'Empereur pour les magnificences... +royales... ce mot ne dit pas assez: _divines_ approcherait davantage de +l'idée que le pouvoir souverain se fait de lui-même en Russie. + +Les ambassadeurs de l'Europe entière avaient été invités là pour admirer +les merveilleux résultats de ce gouvernement, d'autant plus amèrement +critiqué par le vulgaire, qu'il est plus envié, plus admiré des hommes +politiques: esprits essentiellement pratiques et qui doivent être +frappés d'abord de la simplicité des rouages du despotisme. Un palais, +l'un des plus grands du monde, rebâti en un an: quel sujet d'admiration +pour des hommes habitués à respirer l'air des cours! + +Jamais les grandes choses ne s'obtiennent sans de grands sacrifices; +l'unité du commandement, la force, l'autorité, la puissance militaire +s'achètent ici par l'absence de la liberté: tandis que la liberté +politique et la richesse industrielle ont coûté à la France son antique +esprit chevaleresque et la vieille délicatesse de sentiment qu'on +appelait autrefois l'honneur national. Cet honneur est remplacé par +d'autres vertus moins patriotiques mais plus universelles: par +l'humanité, par la religion, par la charité. Tout le monde convient +qu'en France aujourd'hui il y a plus de religion qu'au temps où le +clergé était tout-puissant. Vouloir conserver des avantages qui +s'excluent, c'est perdre ceux qui sont propres à chaque situation. Voilà +ce qu'on ne veut pas reconnaître chez nous où l'on s'expose à tout +détruire en voulant tout garder. Chaque gouvernement a des nécessités +qu'il doit accepter et respecter sous peine d'anéantissement. + +Nous voulons être commerçants comme les Anglais, libres comme les +Américains, inconséquents comme les Polonais du temps de leurs diètes, +conquérants comme les Russes: ce qui équivaut à n'être rien. Le bon sens +d'une nation consiste à pressentir d'abord, puis à choisir son but selon +son génie, et à ne reculer devant aucun des sacrifices nécessaires pour +atteindre ce but indiqué par la nature et par l'histoire. + +La France manque de bon sens dans les idées, et de modération dans les +désirs. + +Elle est généreuse, elle est même résignée: mais elle ne sait pas +employer et diriger ses forces. Elle va au hasard. Un pays où depuis +Fénelon on n'a fait que parler politique n'est encore aujourd'hui ni +gouverné ni administré. On ne rencontre que des hommes qui voient le mal +et qui le déplorent: quant au remède, chacun le cherche dans ses +passions, et par conséquent personne ne le trouve: car les passions ne +persuadent que ceux qui les ont. + +Pourtant c'est encore à Paris qu'on mène la plus douce vie: on s'y amuse +de tout en frondant tout; à Pétersbourg on s'ennuie de tout en louant +tout: au surplus le plaisir n'est pas le but de l'existence; il ne l'est +pas même pour les individus, à plus forte raison pour les nations. + +Ce qui m'a paru plus admirable encore que la salle de danse du palais +d'hiver toute dorée qu'elle est, c'est la galerie où fut servi le +souper. Elle n'est pas encore entièrement terminée, mais ce soir les +lustres en papier blanc destinés à éclairer provisoirement la nef +royale, avaient une forme fantastique qui ne me déplaisait pas. Cette +illumination improvisée pour le jour du mariage ne répondait pas sans +doute à l'ameublement de ce palais magique, mais elle produisait la +clarté du soleil: c'était assez pour moi. Grâce aux progrès de +l'industrie on ne sait plus en France ce que c'est qu'une bougie; il me +semble qu'il y a encore de véritables chandelles de cire en Russie. La +table du souper était éclatante; dans cette fête tout me semblait +colossal, tout était innombrable, et je ne savais ce qu'il fallait +admirer le plus de l'effet de l'ensemble ou de la grandeur et de la +quantité des objets considérés séparément. Mille personnes étaient +assises à la fois à cette table servie dans une seule salle. + +Parmi ces mille personnes plus ou moins brillantes d'or et de diamants +se trouvait le khan des Kirguises que j'avais vu le matin à la chapelle: +il était accompagné de son fils et de leur suite; j'ai remarqué aussi +une vieille Reine de Géorgie détrônée depuis trente ans. Cette pauvre +femme languit sans honneur à la cour de ses vainqueurs. Elle +m'inspirerait une profonde pitié si elle ne ressemblait un peu trop à +une figure échappée du cabinet de Curtius. Son visage est basané comme +celui d'un homme habitué aux fatigues des camps et elle est ridiculement +habillée. Nous nous laissons trop aisément aller à rire du malheur quand +il nous apparaît sous une forme déplaisante. On voudrait que l'infortune +embellît surtout une Reine de Géorgie; il n'en est pas ainsi, au +contraire; et les cœurs deviennent bien vite injustes envers ce qui +déplaît aux yeux: cette manière de se dispenser de la pitié n'est pas +généreuse; mais je l'avoue, je n'ai pu garder mon sérieux en voyant une +tête royale coiffée d'une espèce de shako d'où pendait un voile fort +singulier; le reste de la personne répondait à la coiffure, et tandis +que toutes les dames de la cour étaient en robes à queue, cette Reine +d'Orient avait une jupe courte toute surchargée de broderies. Elle +faisait rire et elle faisait peur, tant il y avait de mauvais goût dans +son ajustement, d'ennui et en même temps de courtisanerie dans sa +physionomie, de laideur dans ses traits, de disgrâce dans sa personne. +Encore une fois on ne va pas si loin pour se croire obligé de plaindre +des gens qui déplaisent. + +L'habit national des dames russes à la cour est imposant et vieux de +forme. Elles portent sur la tête une espèce de fortification d'une riche +étoffe: cette coiffure ressemble à la forme d'un chapeau d'homme dont on +aurait diminué la hauteur et retranché le fond qui reste ouvert +par-dessus pour laisser voir à nu le derrière de la tête. Ce diadème, +haut de plusieurs pouces, encadre agréablement le visage sans le +couvrir: il est ordinairement brodé de pierres précieuses et placé +au-dessus du front qu'il laisse à découvert. C'est un ornement ancien; +il donne à toute la parure un air de noblesse et d'originalité qui sied +à merveille aux belles personnes et qui enlaidit singulièrement les +laides. Par malheur celles-ci sont en nombre à la cour de Russie, d'où +l'on ne se retire guère qu'à la mort: tant les vieilles gens ont +d'attache pour les charges qu'ils y remplissent! En général, je vous le +répète, la beauté des femmes est rare à Pétersbourg, mais dans le grand +monde, la grâce et le charme suppléent le plus souvent à la régularité +des traits, à la pureté des formes. Il y a pourtant quelques Géorgiennes +qui réunissent les deux avantages. Ces astres brillent au milieu des +femmes du Nord comme des étoiles dans la profonde obscurité des nuits +méridionales. La forme de la robe de cour, avec ses longues manches et +sa queue traînante, donne à toute la personne un aspect oriental qui +rend l'ensemble d'un cercle fort imposant. + +Un incident assez singulier m'a donné la mesure de la parfaite politesse +de l'Empereur. + +Pendant le bal un maître des cérémonies avait indiqué à ceux des +étrangers qui paraissaient pour la première fois à cette cour la place +qui leur était réservée à la table du souper. «Quand vous verrez le bal +interrompu, nous avait-il dit à chacun, vous suivrez la foule jusque +dans la galerie, là vous trouverez une grande table servie, et alors +vous vous dirigerez vers la droite, où vous vous assiérez aux premières +places que vous verrez libres.» + +Il n'y avait qu'une seule et même table de mille couverts pour le corps +diplomatique, les étrangers et toutes les personnes de la cour. Mais en +entrant dans la salle, se trouvait à droite et en avant une petite table +ronde à huit places. + +Un Genevois, jeune homme instruit et spirituel, avait été présenté le +soir même, en uniforme de garde national, habit qui d'ordinaire n'est +pas agréable aux yeux de l'Empereur; néanmoins ce jeune Suisse +paraissait parfaitement à son aise; soit suffisance naturelle, soit +aisance républicaine, soit enfin simplicité de cœur, il semblait ne +songer ni aux personnes qui l'entouraient ni à l'effet qu'il pouvait +produire sur elles. J'enviais sa parfaite sécurité que j'étais loin de +partager. Nos manières, quoique fort différentes, eurent le même succès; +l'Empereur nous traita également bien l'un et l'autre. + +Une personne expérimentée et spirituelle m'avait recommandé d'un ton +moitié sérieux, moitié railleur, d'avoir le regard respectueux et l'air +timide, si je voulais plaire au maître. Ce conseil était bien superflu, +car pour entrer dans la hutte d'un charbonnier et faire connaissance +avec lui, j'éprouverais une sorte d'embarras physique: tant la +sauvagerie m'est naturelle!! Ce n'est pas pour rien qu'on a du sang +allemand; j'eus donc tout naturellement la dose d'embarras et de réserve +requise pour rassurer l'inquiète Majesté du Czar qui serait aussi grand +qu'il veut le paraître, s'il était moins préoccupé de l'idée qu'on va +lui manquer de respect. Nouvelle preuve de ma remarque qu'à cette cour +on passe sa vie en répétitions générales! Cette inquiétude de l'Empereur +n'est pourtant pas toujours dominante. Voici une preuve de la dignité +naturelle de ce prince. + +Je vous ai dit que le Genevois, loin de partager ma modestie surannée, +n'était rien moins qu'inquiet. Il est jeune et il a l'esprit de son +temps: c'est tout simple; aussi admirais-je avec une sorte d'envie son +air d'assurance chaque fois que l'Empereur lui parlait. + +L'affabilité de Sa Majesté fut bientôt mise par le jeune Suisse à une +épreuve plus décisive. Au moment de passer dans la salle du festin, le +républicain se dirigeant vers la droite, selon l'instruction qu'il a +reçue, fait d'abord attention à la petite table ronde et s'y assied +intrépidement tout seul de sa personne, car cette table était vide. Un +moment après, la foule des convives étant placée, l'Empereur, suivi de +quelques officiers de son étroite intimité, vient s'asseoir à la même +table ronde en face du bienheureux garde national de Genève. Je dois +vous dire que l'Impératrice n'était pas à cette petite table. Le +voyageur reste à sa place avec l'imperturbable sécurité que j'avais déjà +tant admirée en lui et qui dans cette circonstance devenait une grâce +d'état. + +Une place manquait, car l'Empereur ne s'était pas attendu à ce neuvième +convive. Mais avec une politesse dont l'élégance parfaite équivaut à la +délicatesse d'un bon cœur, il ordonna tout bas à un homme de service +d'apporter une chaise et un couvert de plus; ce qui fut exécuté sans +bruit et sans trouble. + +Placé à l'une des extrémités de la grande table, je me trouvais +très-près de celle de l'Empereur, dont le mouvement ne put m'échapper ni +par conséquent échapper à celui qui en était l'objet. Mais ce +bienheureux jeune homme, loin de se troubler en s'apercevant qu'il +s'était placé là contre l'intention du maître, soutint imperturbablement +la conversation du souper avec ses deux plus proches voisins. Je me +disais, il a peut-être du tact, il ne veut pas faire événement, et sans +doute il n'attend que le moment où se lèvera l'Empereur pour aller à lui +et pour lui adresser un mot d'explication. Point du tout!... À peine le +souper fini, mon homme, loin de s'excuser, semble trouver tout naturel +l'honneur qu'il vient de recevoir. Le soir en rentrant chez lui, il aura +mis tout bonnement sur son journal «souper avec l'Empereur.» Néanmoins +Sa Majesté abrégea le plaisir; et se levant avant les personnes placées +à la grande table, elle se mit à se promener derrière nous, tout en +exigeant qu'on restât assis. Le grand-duc héritier accompagnait son +père: j'ai vu ce jeune prince s'arrêter debout derrière la chaise d'un +grand seigneur anglais, le marquis ***, et plaisanter avec le jeune lord +***, fils de ce même marquis. Les étrangers, restant assis comme tout le +monde devant le prince et devant l'Empereur, leur répondaient le dos +tourné et continuaient de manger. + +Cet échantillon de la politesse anglaise vous prouve que l'Empereur de +Russie a plus de simplicité dans les manières que n'en ont bien des +particuliers maîtres de maison. + +Je ne m'attendais guère à éprouver dans ce bal un plaisir tout à fait +étranger aux personnes et aux objets qui m'entouraient; je veux parler +de l'impression que m'ont toujours causée les grands phénomènes de la +nature. La température du jour s'était élevée à 30 degrés, et, malgré la +fraîcheur du soir, l'atmosphère du palais pendant la fête était +étouffante. En sortant de table, je me réfugiai au plus vite dans +l'embrasure d'une fenêtre ouverte. Là, complètement distrait de ce qui +m'environnait, je fus tout à coup saisi d'admiration à la vue d'un de +ces effets de lumière dont on ne jouit que dans le Nord et pendant la +magique clarté des nuits du pôle. Plusieurs étages de nuages orageux +très-noirs, très-lourds, partageaient le ciel par zones; il était minuit +et demi; les nuits qui recommencent pour Pétersbourg sont encore si +courtes qu'à peine a-t-on le temps de les remarquer; à cette heure, +l'aube du jour apparaissait déjà dans la direction d'Archangel; le vent +de terre était tombé, et, dans les intervalles qui séparaient les bandes +de nuages immobiles, on voyait le fond du ciel semblable, tant le blanc +en était vif et brillant, à des lames d'argent séparées par de massives +guirlandes de broderie. Cette lumière se réfléchissait sur la Néva sans +courant, car le golfe, encore agité par l'orage du jour, repoussait +l'eau dans le lit du fleuve et donnait à la vaste nappe de cette rivière +endormie l'apparence d'une mer de lait ou d'un lac de nacre. + +La plus grande partie de Pétersbourg avec ses quais et les aiguilles de +ses chapelles s'étendait devant mes yeux; c'était une véritable +composition de Breughel de Velours. Les teintes de ce tableau ne peuvent +se rendre par des paroles; l'église de Saint-Nicolas avec ses pavillons +pour clochers, se détachait en bleu de lapis sur un ciel blanc; les +restes d'une illumination éteinte par l'aurore, brillaient encore sous +le portique de la Bourse, monument grec qui termine avec une pompe +théâtrale une des îles de la Néva, dans l'endroit où le fleuve se +partage en deux bras principaux; les colonnes éclairées du monument, +dont le mauvais style disparaissait à cette heure et à cette distance, +se répétaient dans l'eau du fleuve blanc où elles dessinaient un fronton +et un péristyle d'or renversés; tout le reste de la ville était d'un +bleu cru comme le toit colorié de l'église de Saint-Nicolas, et comme le +lointain des paysages des vieux peintres; ce tableau fantastique, peint +sur un fond d'outremer, encadré par une fenêtre dorée, contrastait d'une +manière tout à fait surnaturelle avec la lumière des lustres et la pompe +de l'intérieur du palais. On eût dit que la ville, le ciel, la mer, que +la nature entière voulaient concourir aux splendeurs de cette cour et +solenniser la fête donnée à sa fille par le souverain de ces immenses +régions. L'aspect du ciel avait quelque chose de si étonnant qu'avec un +peu d'imagination on aurait pu croire que des déserts de la Laponie à la +Crimée, du Caucase et de la Vistule au Kamtschatka le roi du ciel +répondait par quelque signe à l'appel du roi de la terre. Le ciel du +Nord est riche en présages. Tout cela était extraordinaire et même beau. + +J'étais absorbé dans une contemplation de plus en plus profonde, lorsque +je fus réveillé par une voix de femme douce et pénétrante. «Que +faites-vous donc là? me dit-elle.--Madame, j'admire; je ne sais faire +que cela aujourd'hui.» + +C'était l'Impératrice. Elle se trouvait seule avec moi dans l'embrasure +de cette fenêtre qui ressemblait à un pavillon ouvert sur la Néva. «Moi, +j'étouffe, reprit Sa Majesté, c'est moins poétique; mais vous avez bien +raison d'admirer ce tableau, car il est magnifique.» Elle se mit à +regarder avec moi: + +«--Je suis sûre, ajouta-t-elle, que vous et moi nous sommes les seuls +ici à remarquer cet effet de lumière. + +--Tout ce que je vois est nouveau pour moi, madame, et je ne me +consolerai jamais de n'être pas venu en Russie dans ma jeunesse. + +--On est toujours jeune de cœur et d'imagination.» Je n'osais répondre, +car l'Impératrice aussi bien que moi n'a plus que cette jeunesse-là, et +c'est ce que je ne voulais pas lui faire sentir; elle ne m'aurait pas +laissé le temps et je n'aurais pas eu la hardiesse de lui dire combien +elle a de dédommagements pour se consoler de la marche du temps. En +s'éloignant elle me dit avec la grâce qui la distingue essentiellement: +«Je me souviendrai d'avoir souffert et admiré avec vous.» Puis elle +ajouta: «Je ne pars pas encore, nous nous reverrons ce soir.» + +Je suis lié intimement avec une famille polonaise qui est celle de la +femme qu'elle aime le mieux. La baronne ***, née comtesse ***, cette +dame élevée en Prusse avec la fille du roi, a suivi la princesse en +Russie et ne l'a jamais quittée; elle s'est mariée à Pétersbourg où elle +n'a d'autre état que celui d'amie de l'Impératrice. Une telle constance +de sentiment les honore toutes deux. La baronne *** aura dit du bien de +moi à l'Empereur et à l'Impératrice, et ma timidité naturelle, flatterie +d'autant plus fine quelle est involontaire, a complété mon succès. + +En sortant de la salle du souper pour passer dans la galerie du bal, je +m'approchai encore d'une fenêtre. Elle ouvrait sur la cour intérieure du +palais; j'eus là un spectacle d'un tout autre genre, mais aussi peu +attendu, aussi surprenant que le lever de l'aurore dans le beau ciel de +Pétersbourg. C'est la vue de la grande cour du palais d'hiver; elle est +carrée comme celle du Louvre. Pendant le bal, toute cette enceinte +s'était remplie peu à peu de peuple; les lueurs du crépuscule devenaient +de plus en plus distinctes, et le jour paraissait; en voyant cette foule +muette d'admiration, ce peuple immobile, silencieux, et pour ainsi dire +fasciné par les splendeurs du palais de son maître, humant avec un +respect timide, avec une sorte de joie animale les émanations du royal +festin, j'éprouvai une impression de plaisir. Enfin j'avais trouvé de la +foule en Russie; je ne voyais là-bas que des hommes; pas un pouce de +terrain ne paraissait, tant la presse était grande... Néanmoins dans les +pays despotiques tous les divertissements du peuple me paraissent +suspects quand ils concourent à ceux du prince; la crainte et la +flatterie des petits, l'orgueil et l'hypocrite générosité des grands, +sont les seuls sentiments que je crois réels entre des hommes qui vivent +sous le régime de l'autocratie russe. + +Au milieu des fêtes de Pétersbourg, je ne puis oublier le voyage en +Crimée de l'Impératrice Catherine et les façades de villages figurées de +distance en distance en planches et en toiles peintes, à un quart de +lieue de la route, pour faire croire à la souveraine triomphante que le +désert s'était peuplé sous son règne. Des préoccupations semblables +possèdent encore les esprits russes; chacun masque le mal et figure le +bien aux yeux du maître. C'est une permanente conjuration de sourires +conspirant contre la vérité en faveur du contentement d'esprit de celui +qui est censé vouloir et agir pour le bien de tous; l'Empereur est le +seul homme de l'Empire qui soit vivant; car manger ce n'est pas +vivre!... + +Il faut convenir pourtant que ce peuple restait là presque +volontairement; rien ne me semblait le forcer à venir sous les fenêtres +de l'Empereur pour sembler s'amuser; il s'amusait donc, mais du seul +plaisir de ses maîtres; il s'amusait _moult tristement_, comme dit +Froissart. Toutefois, les coiffures des femmes, les belles robes de drap +et les éclatantes ceintures de laine ou de soie des hommes vêtus à la +russe, c'est-à-dire à la persane, la diversité des couleurs, +l'immobilité des personnes me faisaient l'illusion d'un immense tapis de +Turquie jeté d'un bout de la cour à l'autre par ordre du magicien qui +préside ici à tous les miracles. Un parterre de têtes, tel était le plus +bel ornement du palais de l'Empereur pendant la première nuit des noces +de sa fille; ce prince pensait là-dessus comme moi, car il fit remarquer +complaisamment aux étrangers cette foule sans acclamations, qui +témoignait par sa présence seule de la part qu'elle prenait au bonheur +de ses maîtres. C'était l'ombre d'un peuple à genoux devant des dieux +invisibles. Leurs Majestés sont les divinités de cet Élysée dont les +habitants, pliés à la résignation, se forgent une félicité admirative +toute composée de privations et de sacrifices. + +Je m'aperçois que je parle ici comme les radicaux parlent à Paris; +démocrate en Russie, je n'en suis pas moins, en France, un aristocrate +obstiné; c'est qu'un paysan des environs de Paris, un petit bourgeois de +chez nous, est plus libre que ne l'est un seigneur en Russie. Il faut +voyager pour apprendre à quel point le cœur humain est sujet aux effets +d'optique. Cette expérience confirme l'observation de madame de Staël, +qui disait qu'en France «on est toujours ou le jacobin ou l'ultra de +quelqu'un.» + +Je suis rentré chez moi étourdi de la grandeur et de la magnificence de +l'Empereur, et plus étonné encore de l'admiration désintéressée du +peuple pour des biens qu'il n'a pas, qu'il n'aura jamais et qu'il n'ose +même pas regretter. Si je ne voyais tous les jours combien la liberté +enfante d'ambitieux égoïstes, j'aurais peine à croire que le despotisme +pût faire tant de philosophes désintéressés. + + + + +LETTRE DOUZIÈME. + +Note.--Agitation de la vie à Pétersbourg.--Point de foule.--L'Empereur +vraiment Russe.--L'Impératrice: son affabilité.--Importance qu'on +attache en Russie à l'opinion des étrangers.--Comparaison de Paris et de +Pétersbourg.--Définition de la politesse.--Fête au palais Michel.--La +grande-duchesse Hélène.--Sa conversation.--Éclat des bals où les hommes +sont en uniforme.--Illumination ingénieuse.--Verdure éclairée.--Musique +lointaine.--Bosquet dans une galerie.--Jet d'eau dans la salle de +bal.--Plantes exotiques.--Décoration toute en glaces.--Salle de +danse.--Asile préparé pour l'Impératrice.--Résultat de la +démocratie.--Ce qu'en penseront nos neveux.--Conversation intéressante +avec l'Empereur.--Tour de son esprit.--La Russie expliquée.--Travaux +qu'il entreprend au Kremlin.--Sa délicatesse.--Anecdote plaisante en +note.--Politesse anglaise.--Le bal de l'Impératrice pour la famille +d'***.--Portrait d'un Français.--M. de Barante.--Le grand +chambellan.--Inadvertance d'un de ses subordonnés.--Dure réprimande de +l'Empereur.--Difficulté qu'on trouve à voir les choses en Russie. + + + NOTE. + +La lettre qu'on va lire a été portée de Pétersbourg à Paris par une +personne sûre, et l'ami à qui elle était adressée me l'a conservée à +cause de quelques détails qui lui ont paru curieux. Si le ton est plus +louangeur que celui des lettres que je gardais, c'est parce qu'une trop +grande sincérité aurait pu en certaine occurrence compromettre la +personne obligeante qui m'avait offert de porter ma relation. Je me suis +donc cru obligé dans cette lettre, mais seulement dans celle-ci, +d'outrer le bien et d'atténuer le mal: ceci est un aveu, mais le moindre +déguisement serait une faute dans un ouvrage dont le prix tient +uniquement à l'exactitude scrupuleuse de l'écrivain. La fiction gâte le +récit d'un voyage, par la même raison qu'un fait réel encadré et par +conséquent plus ou moins dénaturé dans une œuvre d'imagination, la +dépare. + +Je désire donc que cette lettre soit lue avec un peu plus de précaution +que les autres, et surtout qu'on n'en passe pas les notes qui lui +servent de correctif. + + Pétersbourg, ce 19 juillet 1839. + +Le croirez-vous? il y a cinq jours que j'ai reçu votre lettre du 1er +juillet, et, sans exagération, je n'ai pas eu le temps d'y répondre. Je +n'aurais pu le prendre que sur mes nuits: mais avec les mortelles +chaleurs de Laponie qui nous accablent, ne pas dormir serait dangereux. + +Il faut être Russe et même Empereur pour résister à la fatigue de la vie +de Pétersbourg en ce moment: le soir, des fêtes telles qu'on n'en voit +qu'en Russie, le matin des félicitations de cour, des cérémonies, des +réceptions ou bien des solennités publiques, des parades sur mer et sur +terre: un vaisseau de 120 canons lancé dans la Néva devant toute la cour +doublée de toute la ville: voilà ce qui absorbe mes forces et occupe ma +curiosité. Avec des jours ainsi remplis, la correspondance devient +impossible. + +Quand je vous dis que la ville et la cour réunies ont vu lancer un +vaisseau dans la Néva, le plus grand vaisseau qu'elle ait porté, ne vous +figurez pas pour cela qu'il y eût foule à cette fête navale. L'espace +est ce qui manque le moins aux Russes et ce qui leur nuit le plus; les +quatre ou cinq cent mille hommes qui habitent Pétersbourg sans le +peupler, se perdent dans la vague enceinte de cette ville immense dont +le cœur est de granit et d'airain, le corps de plâtre et de mortier, et +dont les extrémités sont de bois peint et de planches pourries. Ces +planches sont plantées en guise de murailles, autour d'un marais +désert[5]. Colosse aux pieds d'argile, cette ville d'une magnificence +fabuleuse, ne ressemble à aucune des capitales du monde civilisé, +quoique pour la bâtir on les ait copiées toutes: mais l'homme a beau +aller chercher ses modèles au bout du monde, le sol et le climat sont +ses maîtres, ils le forcent à faire du nouveau, même quand il ne +voudrait que reproduire l'antique. J'ai vu le congrès de Vienne, mais je +ne me souviens d'aucune réunion comparable pour la richesse des +pierreries, des habits, pour la variété, le luxe des uniformes, ni pour +la grandeur et l'ordonnance de l'ensemble, à la fête donnée par +l'Empereur le soir du mariage de sa fille, dans ce même palais d'hiver +brûlé il y a un an et qui renaît de ses cendres à la voix d'un seul +homme. + +Pierre-le-Grand n'est pas mort! Sa force morale vit toujours, agit +toujours: Nicolas est le seul souverain russe qu'ait eu la Russie depuis +le fondateur de sa capitale. + +Vers la fin de la soirée donnée à la cour pour célébrer les noces de la +grande-duchesse Marie, comme je me tenais à l'écart selon mon usage, +l'Impératrice m'a fait chercher dans tout le bal pendant un quart +d'heure par des officiers de service qui ne me trouvaient pas. J'étais +absorbé par la beauté du ciel, et j'admirais la nuit, appuyé contre la +fenêtre où l'Impératrice m'avait laissé. Depuis le souper je n'avais +quitté cette place qu'un instant pour me trouver sur le passage de Leurs +Majestés; mais n'ayant pas été aperçu j'étais retourné dans l'espèce de +tribune d'où je contemplais à loisir le poétique spectacle d'un lever de +soleil sur une grande ville pendant un bal de cour. Les officiers qui me +cherchaient par ordre m'aperçurent enfin dans ma cachette, et se +hâtèrent de me mener près de l'Impératrice qui m'attendait. Elle eut la +bonté de me dire devant toute la cour: «M. de Custine, il y a bien +longtemps que je vous demande, pourquoi me fuyez-vous? + +--Madame, je me suis placé deux fois sur le passage de Votre Majesté, +elle ne m'a pas vu. + +--C'est votre faute, car je vous cherchais depuis que je suis rentrée +dans la salle de bal. Je tiens à ce que vous voyiez ici toutes choses en +détail, afin que vous emportiez de la Russie une opinion qui puisse +rectifier celle des sots et des méchants. + +--Madame, je suis loin de m'attribuer ce pouvoir; mais si mes +impressions étaient communicatives, bientôt la France regarderait la +Russie comme le pays des fées. + +--Il ne faut pas vous en tenir aux apparences, vous devez juger le fond +des choses car vous avez tout ce qu'il faut pour cela. Adieu, je ne +voulais que vous dire bonsoir, la chaleur me fatigue; n'oubliez pas de +vous faire montrer dans le plus grand détail mes nouveaux appartements, +ils ont été refaits sur les idées de l'Empereur. Je donnerai des ordres +pour qu'on vous fasse tout voir.» + +En sortant elle me laissa l'objet de la curiosité générale et de la +bienveillance apparente des assistants. + +Cette vie de la cour est si nouvelle pour moi qu'elle m'amuse: c'est un +voyage dans l'ancien temps; je me crois à Versailles et reculé d'un +siècle. La politesse et la magnificence, c'est ici le naturel; vous +voyez combien Pétersbourg est loin de notre Paris actuel. Il y a du luxe +à Paris, de la richesse, de l'élégance même; mais il n'y a plus ni +grandeur ni urbanité: depuis la première révolution nous habitons un +pays conquis où les spoliateurs et les spoliés se sont abrités ensemble, +comme ils ont pu. Pour être poli, il faut avoir quelque chose à donner: +la politesse est l'art de faire aux autres les honneurs des avantages +qu'on possède, de son esprit, de ses richesses, de son rang, de son +crédit et de tout autre moyen de plaisir: être poli, c'est savoir offrir +et accepter avec grâce: mais quand personne n'a rien d'assuré, personne +ne peut rien donner. En France, aujourd'hui rien ne s'échange de gré à +gré, tout s'arrache à l'intérêt, à l'ambition ou à la peur. La +conversation même tombe à plat, dès qu'un secret calcul ne l'anime pas. +L'esprit n'a de valeur que d'après le parti qu'on en peut tirer. + +La sécurité dans les conditions est la première base de l'urbanité dans +les rapports de la société et la source des saillies de l'esprit dans la +conversation. + +A peine reposés du bal de la cour, nous avons eu hier une autre fête au +palais Michel chez la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de l'Empereur, +femme du grand-duc Michel et fille du prince Paul de Wurtemberg qui +habite Paris. Elle passe pour l'une des personnes les plus distinguées +de l'Europe, sa conversation est extrêmement intéressante. J'ai eu +l'honneur de lui être présenté avant le bal; dans ce premier moment elle +ne m'a dit qu'un mot; mais pendant la soirée, elle m'a donné plusieurs +fois l'occasion de causer avec elle. Voici ce que j'ai retenu de ses +gracieuses paroles: + +«On m'a dit que vous aviez à Paris et à la campagne une société fort +agréable. + +--Oui, Madame, j'aime les personnes d'esprit, et leur conversation est +mon plus grand plaisir; mais j'étais loin de penser que Votre Altesse +impériale pût savoir ce détail. + +--Nous connaissons Paris et nous savons qu'il s'y trouve peu de gens qui +comprennent bien le temps actuel, tout en conservant le souvenir du +temps passé. C'est sans doute de ces esprits-là qu'on rencontre chez +vous. Nous aimons par leurs ouvrages plusieurs des personnes que vous +voyez habituellement, surtout madame Gay et sa fille, madame de +Girardin. + +--Ces dames sont bien spirituelles et bien distinguées; j'ai le bonheur +d'être leur ami. + +--Vous avez là pour amis des esprits fort supérieurs.» + +Rien n'est si rare que de se croire obligé d'être modeste pour les +autres, c'est pourtant une nuance de sentiment que j'éprouvai en ce +moment. Vous me direz que de toutes les modesties c'est celle qui coûte +le moins à manifester. Égayez-vous là-dessus tant qu'il vous plaira, il +n'en est pas moins vrai qu'il me semblait que j'aurais manqué de +délicatesse en livrant trop crûment mes amis à une admiration dont mon +amour-propre eût profité. À Paris, j'aurais dit tout net ce que je +pensais, à Pétersbourg, je craignais d'avoir l'air de me faire valoir +moi-même sous prétexte de rendre justice aux autres. La grande-duchesse +insista: elle reprit: + +«Nous lisons avec grand plaisir les livres de madame Gay, que vous en +semble? + +--Il me semble, Madame, qu'on y retrouve la société d'autrefois peinte +par une personne qui la comprend. + +--Pourquoi madame de Girardin n'écrit-elle plus? + +--Madame de Girardin est poëte, Madame, et pour un poëte, se taire c'est +travailler. + +--J'espère que telle est la cause de son silence, car avec cet esprit +d'observation et ce beau talent poétique il serait dommage qu'elle ne +fît plus que des ouvrages éphémères[6].» + +Dans cet entretien, je devais m'imposer la loi de ne faire qu'écouter et +répondre; mais je m'attendais à ce que d'autres noms prononcés par la +grande-duchesse vinssent encore flatter mon orgueil patriotique et +mettre ma réserve d'ami à de nouvelles épreuves. + +Mon attente fut trompée; la grande-duchesse qui passe sa vie dans le +pays du tact par excellence, sait mieux que moi sans doute ce qu'il faut +dire et ce qu'il faut taire; craignant également la signification de mes +paroles et celle de mon silence, elle ne prononça pas un mot de plus sur +notre littérature contemporaine. + +Il est certains noms dont le son seul troublerait l'égalité d'âme et +l'uniformité de pensée imposée despotiquement à tout ce qui veut vivre à +la cour de Russie. + +Voilà ce que je vous prie d'aller lire à mesdames Gay et de Girardin: je +n'ai pas la force de recommencer ce récit dans une autre lettre, ni +matériellement le temps d'écrire à personne. Mais, une fois pour toutes, +je veux vous décrire les fêtes magiques auxquelles j'assiste ici chaque +soir. + +Chez nous les bals sont déparés par le triste habit des hommes, tandis +que les uniformes variés et brillants des officiers russes donnent un +éclat particulier aux salons de Pétersbourg. En Russie, la magnificence +de la parure des femmes se trouve en accord avec l'or des habits +militaires: et les danseurs n'ont pas l'air d'être les garçons +apothicaires ou les clercs de procureur de leurs danseuses. + +La façade extérieure du palais Michel, du côté du jardin, est ornée dans +toute sa longueur d'un portique à l'italienne. Hier, on avait profité +d'une chaleur de 26 degrés pour illuminer les entre-colonnements de +cette galerie extérieure par des groupes de lampions d'un effet +original. Ces lampions étaient de papier et ils avaient la forme de +tulipes, de lyres, de vases... C'était élégant et nouveau. + +A chaque fête que donne la grande-duchesse Hélène, elle imagine, +m'a-t-on dit, quelque chose d'inconnu ailleurs; une telle réputation +doit lui peser, car elle est difficile à soutenir. Aussi cette +princesse, si belle, si spirituelle et qui est célèbre en Europe pour la +grâce de ses manières et l'intérêt de sa conversation, m'a-t-elle paru +moins naturelle et plus contrainte que les autres femmes de la famille +Impériale. C'est un lourd fardeau à porter dans une cour que le renom +d'une femme bel esprit. Celle-ci est une personne élégante, distinguée, +mais elle a l'air de s'ennuyer: peut-être eût-elle vécu plus heureuse, +si, née avec du bon sens, peu d'esprit et point d'instruction, elle fût +restée une princesse allemande renfermée dans le cercle monotone des +événements d'une petite souveraineté. L'obligation de faire les honneurs +de la littérature française à la cour de l'Empereur Nicolas m'épouvante +pour la grande-duchesse Hélène. + +La lumière des groupes de lampions se reflétait d'une manière +pittoresque sur les colonnes du palais et jusque sur les arbres du +jardin. Il était rempli de peuple. Dans les fêtes de Pétersbourg le +peuple sert d'ornement, comme une collection de plantes rares embellit +une serre chaude. Du fond des massifs plusieurs orchestres exécutaient +des symphonies militaires et se répondaient au loin avec une harmonie +admirable. Des groupes d'arbres illuminés à feux couverts produisaient +un effet charmant: rien n'est fantastique comme la verdure éclairée +pendant une belle nuit. Hier il a recommencé à faire presque noir durant +près d'une heure: de onze heures et demie à minuit et demi. + +L'intérieur de la grande galerie où l'on dansait était tapissé avec un +luxe merveilleux; quinze cents caisses et pots de fleurs des plus rares +formaient un bosquet odorant. On voyait à l'une des extrémités de la +salle, au plus épais d'un taillis de plantes exotiques, un bassin d'eau +fraîche et limpide d'où jaillissait une gerbe sans cesse renaissante. +Ces jets d'eau éclairés par des faisceaux de bougies, brillaient comme +une poussière de diamants et rafraîchissaient l'air toujours agité par +d'énormes branches de palmiers humides de pluie et de bananiers luisants +de rosée, dont le vent de la valse secouait les perles sur la mousse du +bosquet odorant. On aurait dit que toutes ces plantes étrangères, dont +la racine était cachée sous un tapis de verdure, croissaient là dans +leur terrain, et que le cortège des danseuses et des danseurs du Nord se +promenait par enchantement sous les forêts des tropiques. On croyait +rêver. Ce n'était pas seulement du luxe, c'était de la poésie. L'éclat +de cette magique galerie était centuplé par une profusion de glaces que +je n'avais encore vue nulle part. Les fenêtres donnant sur le portique +dont je vous ai décrit l'ingénieuse illumination, restaient ouvertes à +cause de la chaleur excessive de cette nuit d'été; mais, hors celles qui +servaient d'issues, toutes les baies étaient cachées par d'énormes +écrans dorés, à glaces d'un seul morceau, et le pied des écrans +disparaissait dans des corbeilles de fleurs; les dimensions de ces +miroirs encadrés de dorures et rehaussés d'un nombre immense de bougies, +m'ont paru prodigieuses. On croyait voir les portes d'un palais de fées. +Ces glaces s'adaptaient comme des pièces de marqueterie à l'embrasure de +la croisée qu'elles étaient destinées à dissimuler; c'étaient des +rideaux de diamant bordés d'or. Remarquez que la hauteur de la galerie +est considérable, et que les jours dont elle est percée sont extrêmement +larges. Les glaces remplissaient ces ouvertures sans toutefois +intercepter entièrement l'air, car on avait laissé entre les écrans et +les châssis ouverts un intervalle de plusieurs pouces, qui ne paraissait +pas et qui suffisait cependant pour rafraîchir la température. Sur le +panneau opposé à la galerie du jardin, on avait également appliqué des +glaces à cadres dorés, de même grandeur que celles des croisées +correspondantes. Cette salle est longue comme la moitié du palais. Vous +pouvez vous figurer l'effet d'une telle magnificence. On ne savait où +l'on était; les limites avaient disparu; tout devenait espace, lumière, +dorure, fleurs, reflet, illusion: le mouvement de la foule et la foule +elle-même se multipliaient à l'infini. Chacun des acteurs de cette scène +en valait cent, tant les glaces produisaient d'effet. Ce palais de +cristal sans ombres est fait pour une fête; il me paraissait que le bal +fini, la salle allait disparaître avec les danseurs. Je n'ai rien vu de +plus beau, mais le bal ressemblait à d'autres bals et ne répondait pas à +la décoration extraordinaire de l'édifice. Je m'étonnais que ce peuple +de danseurs n'imaginât pas quelque chose de nouveau à jouer sur un +théâtre si différent de tous les lieux où l'on a coutume de danser et de +s'ennuyer sous le prétexte de se réjouir. J'aurais voulu voir là des +quadrilles, des surprises, des apparitions, des ballets, des théâtres +mobiles. Il me semble qu'au moyen âge l'imagination avait plus de part +aux divertissements de cour. Je n'ai vu danser au palais Michel que des +polonaises, des valses et de ces contredanses dégénérées qu'on appelle +des quadrilles dans le français-russe; même les mazourkes qu'on danse à +Pétersbourg sont moins gaies et moins gracieuses que les vraies danses +de Varsovie. La gravité russe ne pourrait s'accommoder de la vivacité, +de la verve et de l'abandon des danses vraiment polonaises. + +Sous les ombrages parfumés de la galerie que je vous ai décrite, +l'Impératrice venait se reposer après chaque polonaise; elle trouvait là +un abri contre la chaleur du jardin illuminé dont l'air, pendant cette +orageuse nuit d'été, était tout aussi étouffant que celui de l'intérieur +du palais. + +Dans cette fête, j'ai eu le loisir de comparer les deux pays, et mes +observations n'étaient pas à l'avantage de la France. La démocratie doit +nuire à l'ordonnance d'une grande assemblée; la fête du palais Michel +s'embellissait de tous les hommages, de tous les soins dont la +souveraine était l'objet. Il faut une reine aux divertissements +élégants, mais l'égalité a tant d'autres avantages qu'on peut bien lui +sacrifier le luxe des plaisirs; c'est ce que nous faisons en France avec +un désintéressement méritoire; seulement je crains que nos +arrière-neveux n'aient changé d'avis quand le temps sera venu de jouir +des perfectionnements préparés pour eux par des grands-pères trop +généreux. Qui sait alors si ces générations, détrompées, ne diront pas +en parlant de nous: «Séduits par une éloquence fausse, ils furent +vaguement fanatiques et nous ont rendus positivement misérables?» + +Quoi qu'il en puisse être de cet avenir américain tant promis à +l'Europe, je ne saurais assez vous faire admirer la fête du palais +Michel. Admirez donc de toutes vos forces, et ce que je vous décris et +ce que je ne puis vous peindre. + +Avant l'heure du souper l'Impératrice assise sous son dais de verdure +exotique me fit signe de m'approcher d'elle: à peine avais-je obéi que +l'Empereur vint près du bassin magique dont la gerbe d'eau jaillissante +nous éclairait de ses diamants en nous rafraîchissant de ses émanations +embaumées. Il me prit par la main pour me mener à quelques pas du +fauteuil de sa femme, et là il voulut bien causer avec moi plus d'un +quart d'heure sur des choses intéressantes; car ce prince ne vous parle +pas comme beaucoup d'autres princes, seulement pour qu'on voie qu'il +vous parle. + +Il me dit d'abord quelques mots sur la belle ordonnance de la fête. Je +lui répondis «qu'avec une vie aussi active que la sienne, je m'étonnais +qu'il pût trouver du temps pour tout et même pour partager les plaisirs +de la foule. + +--Heureusement, reprit-il, que la machine administrative est fort simple +dans mon pays: car avec des distances qui rendent tout difficile, si la +forme du gouvernement était compliquée, la tête d'un homme n'y suffirait +pas.» + +J'étais surpris et flatté de ce ton de franchise; l'Empereur qui, mieux +que personne, entend ce qu'on ne lui dit pas, continua en répondant à ma +pensée: «Si je vous parle de la sorte, c'est parce que je sais que vous +pouvez me comprendre: nous continuons l'œuvre de Pierre-le-Grand. + +--Il n'est pas mort, Sire, son génie et sa volonté gouvernent encore la +Russie.» + +Quand on cause en public avec l'Empereur, un grand cercle de courtisans +se forme à une distance respectueuse. De là personne ne peut entendre ce +que dit le maître sur lequel s'arrêtent cependant tous les regards. + +Ce n'est pas le prince qui vous embarrasse quand il vous fait l'honneur +de vous parler, c'est sa suite. + +L'Empereur reprit: «Cette volonté est bien difficile à faire exécuter: +la soumission vous fait croire à l'uniformité chez nous, détrompez-vous; +il n'y a pas de pays où il y ait autant de diversité de races, de mœurs, +de religion et d'esprit qu'en Russie. La variété reste au fond, +l'uniformité est à la superficie: et l'unité n'est qu'apparente. Vous +voyez là près de nous vingt officiers: les deux premiers seuls sont +Russes, les trois suivants sont des Polonais réconciliés, une partie des +autres sont Allemands, il y a jusqu'à des khans de Kirguises qui +m'amènent leurs fils pour les faire élever parmi mes cadets: en voici +un,» me dit-il en me montrant du doigt un petit singe chinois dans son +bizarre costume de velours tout chamarré d'or; cet enfant de l'Asie +était coiffé d'un haut bonnet droit, pointu, à grands rebords arrondis +et retroussés, semblable à la coiffure d'un escamoteur. + +«Là deux cent mille enfants sont élevés et instruits à mes frais avec +cet enfant. + +--Sire, tout se fait en grand en Russie: tout y est colossal. + +--Trop colossal pour un homme. + +--Quel homme fut jamais plus près de son peuple? + +--Vous parlez de Pierre-le-Grand? + +--Non, Sire. + +--J'espère que vous ne vous bornerez pas à voir Pétersbourg: quel est +votre plan de voyage dans mon pays? + +--Sire, je désire partir aussitôt après la fête de Péterhoff. + +--Pour aller? + +--A Moscou et à Nijni. + +--C'est bien; mais vous vous y prenez trop tôt: vous quitterez Moscou +avant mon arrivée, cependant j'aurais été bien aise de vous y voir. + +--Sire, ce mot de Votre Majesté me fera changer de projet. + +--Tant mieux, nous vous montrerons les nouveaux travaux que nous faisons +au Kremlin. Mon but est de rendre l'architecture de ces vieux édifices +plus conformé à l'usage qu'on en fait aujourd'hui; le palais trop petit +devenait incommode pour moi: vous assisterez aussi à une cérémonie +curieuse dans la plaine de Borodino: j'y dois poser la première pierre +d'un monument que je fais élever en commémoration de cette bataille.» + +Je gardais le silence et sans doute l'expression de mon visage devint +sérieuse. L'Empereur fixa ses yeux sur moi, puis il reprit d'un ton de +bonté et avec une nuance de délicatesse et même de sensibilité qui me +toucha: «le spectacle des manœuvres _au moins_ vous intéressera.--Sire, +tout m'intéresse en Russie.» + +J'ai vu le vieux marquis D** qui n'a qu'une jambe, danser la polonaise +avec l'Impératrice; tout estropié qu'il est il peut marcher cette danse +qui n'est qu'une procession solennelle. Il est venu ici avec ses fils: +ils voyagent vraiment en grands seigneurs: un yacht à eux les a portés +de Londres jusqu'à Pétersbourg où ils se sont fait envoyer des chevaux +anglais et des voitures anglaises en grand nombre. Leurs équipages sont +les plus élégants s'ils ne sont les plus riches de Pétersbourg: on +traite ici ces voyageurs avec une bienveillance marquée: ils vivent dans +l'intimité de la famille Impériale; le goût de la chasse et les +souvenirs du voyage de l'Empereur à Londres quand il était grand-duc ont +établi entre lui et le marquis D*** cette espèce de familiarité qui me +paraît devoir être plus agréable aux princes qu'aux particuliers devenus +l'objet d'une telle faveur. Où l'amitié est impossible l'intimité me +semble gênante. On dirait quelquefois à voir les manières des fils du +marquis envers les personnes de la famille Impériale qu'ils pensent +là-dessus comme moi. Si la franchise gagne les hommes de cour, où la +louange se réfugiera-t-elle et la politesse avec elle[7]? + +Vous ne sauriez vous faire une idée de l'agitation de la vie que nous +menons ici: le spectacle seul de tant de mouvement serait pour moi une +fatigue. + +Le jeune *** est à Pétersbourg, nous nous rencontrons partout, et avec +plaisir: c'est le type du Français actuel, mais vraiment bien élevé. Il +me paraît enchanté de tout: ce contentement est si naturel, qu'il est +communicatif, aussi je crois que ce jeune homme plaît autant qu'il veut +plaire; il voyage bien, il a de l'instruction, recueille beaucoup de +faits qu'il suppute mieux qu'il ne les classe, car à son âge on chiffre +plus qu'on n'observe. Il est très-fort sur les dates, les mesures, les +nombres et quelques autres données positives, ce qui fait que sa +conversation m'intéresse et m'instruit. Mais quelle conversation variée +que celle de notre ambassadeur! Que d'esprit de trop pour les affaires, +et combien la littérature le regretterait si le temps qu'il donne à la +politique n'était encore une étude dont les lettres profiteront plus +tard. Jamais homme ne fut mieux à sa place, et ne parut moins occupé de +son rôle; de la capacité sans importance: voilà aujourd'hui, ce me +semble, la condition du succès pour tout Français occupé d'affaires +publiques. Personne, depuis la Révolution de Juillet, n'a rempli aussi +bien que M. de Barante la charge difficile d'ambassadeur de France à +Pétersbourg. + +Je joins ici le cérémonial observé pour toutes les fêtes du mariage de +la grande-duchesse Marie. Cette lecture vous ennuiera comme celle de +tout cérémonial. Mais il n'y a rien que de curieux dans un pays si +éloigné du nôtre. La Russie est tellement inconnue chez nous, que les +descriptions qu'on nous en fait nous intéressent toujours. La +ressemblance de certaines choses m'étonne autant que la différence de +certaines autres, et la comparaison entre deux pays séparés par une +telle distance, et rapprochés par une influence mutuelle, ne peut +manquer de piquer vivement la curiosité[8]. + +Le grand chambellan est mort avant le mariage. Cette charge vient d'être +donnée au comte Golowkin, ancien ambassadeur de Russie en Chine, où il +n'a pu pénétrer. Ce seigneur est entré en fonctions à l'occasion des +fêtes du mariage, et il a moins d'expérience que n'en avait son +prédécesseur. Un jeune chambellan, nommé par lui, vient d'encourir la +colère de l'Empereur, et d'exposer son chef à une réprimande un peu +sévère. C'était au bal de la grande-duchesse Hélène. + +L'Empereur causait avec l'ambassadeur d'Autriche. Le jeune chambellan +reçoit de la grande-duchesse Marie l'ordre d'aller inviter, de sa part, +cet ambassadeur à danser avec elle. Dans son zèle, le pauvre débutant, +rompant le cercle que je vous ai décrit, arrive intrépidement jusqu'à la +personne de l'Empereur pour dire devant Sa Majesté elle-même à +l'ambassadeur d'Autriche: «Monsieur le comte, madame la duchesse de +Leuchtenberg vous prie à danser pour la première polonaise.» + +L'Empereur, choqué de l'ignorance du nouveau chambellan, lui dit +très-haut: «Vous venez d'être nommé à votre charge, Monsieur, apprenez +donc à la remplir: d'abord ma fille ne s'appelle pas la duchesse de +Leuchtenberg; elle s'appelle la grande-duchesse Marie[10]; ensuite vous +devez savoir qu'on ne vient pas m'interrompre quand je cause avec +quelqu'un[11]. + +Le nouveau chambellan qui recevait cette dure réprimande de la bouche +même du maître, était malheureusement un pauvre gentilhomme polonais. La +rigidité de l'Empereur ne se contenta pas de ce peu de mots: il fit +appeler le grand chambellan, et lui recommanda d'être à l'avenir plus +circonspect dans ses choix. + +Cette scène rappelle ce qui se passait assez souvent à la cour de +l'Empereur Napoléon. Les Russes achèteraient bien cher un passé de +quelques siècles! + +J'ai quitté le bal du palais Michel de fort bonne heure; en sortant, je +m'arrêtai sur l'escalier, où j'aurais voulu demeurer: c'était un bois +d'orangers en fleurs. Je n'ai rien vu de plus magnifique, de mieux +ordonné que cette fête; mais je ne connais rien de si fatigant que +l'admiration prolongée, surtout quand elle ne porte ni sur les +phénomènes de la nature, ni sur les ouvrages de l'art. + +Je vous quitte pour aller dîner chez un officier russe, le jeune comte +de ***, qui m'a mené ce matin au cabinet de minéralogie, le plus beau, +je crois, de l'Europe; car les mines de l'Oural sont d'une richesse +incomparable. On ne peut rien voir seul ici; une personne du pays est +toujours avec vous pour vous faire les honneurs des établissements +publics, et il y a dans l'année peu de jours favorables pour les bien +voir. L'été, on replâtre les édifices dégradés par le froid; l'hiver, on +va dans le monde, on danse, quand on ne gèle pas. Vous croirez que +j'exagère, si je vous dis qu'on ne voit guère mieux la Russie à +Pétersbourg qu'en France. Dégagez cette observation de sa forme +paradoxale, vous aurez la vérité pure. Il est certain qu'il ne suffit +pas de venir dans ce pays pour le connaître. Sans protection, vous +n'auriez l'idée de rien, et souvent la protection vous tyrannise et vous +expose à prendre des idées fausses[12]. + + + + +LETTRE TREIZIÈME. + +Ton des femmes de la cour.--Races diverses.--Les Finois.--Une +représentation en gala à l'Opéra.--Entrée de l'Empereur et de sa cour +dans la loge Impériale.--Aspect imposant de ce prince.--Son avènement au +trône.--Courage de l'Impératrice.--Récit de cette scène par l'Empereur +lui-même.--Nobles sentiments.--Révolution subite opérée dans son +caractère.--Supercherie des conspirateurs.--Second portrait de +l'Empereur.--Suite de sa conversation.--Maladie de +l'Impératrice.--Opinion de l'Empereur sur les trois gouvernements: +républicain, despotique, représentatif.--Sincérité de son langage.--Fête +chez la duchesse d'Oldenbourg.--Bal magnifiquement +champêtre.--Souper.--Bonhomie obligée des diplomates.--Parquet en plein +air.--Luxe de fleurs exotiques.--Lutte des Russes contre la nature.--Mot +d'un courtisan de l'Impératrice Catherine.--L'amie de l'Impératrice.--De +quoi se compose une foule populaire en Russie.--L'Empereur cause avec +moi à plusieurs reprises.--Affabilité souveraine.--Belles paroles de +l'Empereur.--Quel est l'homme de l'empire qui m'inspire le plus de +confiance.--Pourquoi.--L'aristocratie est le seul rempart de la +liberté.--Résumé de mes jugements divers sur l'Empereur.--Esprit des +courtisans.--Grands seigneurs sous le despotisme.--Parallèle de +l'autocratie et de la démocratie.--Moyens divers pour arriver au même +but.--Problème insoluble.--Restriction en faveur de la France.--Le +spectacle en gala.--Les artistes à Pétersbourg.--Tout vrai talent est +national. + + + Pétersbourg, ce 21 juillet 1839. + +Plusieurs des dames de la cour, mais en petit nombre, ont une réputation +de beauté méritée, d'autres en ont une usurpée à force de coquetterie, +d'agitation et de recherche, le tout imité de l'anglais, car les Russes +du grand monde passent leur vie à chercher au loin les types de la mode; +ils se trompent quelquefois dans le choix de leurs modèles; cette +méprise produit alors une élégance fort étrange: l'élégance sans goût. +Un Russe abandonné à lui-même passerait sa vie dans les transes de la +vanité mécontente; il se croirait un barbare: rien ne nuit au naturel +et, par conséquent, à l'esprit d'un peuple, comme cette préoccupation +continuelle de la supériorité sociale des autres nations. Être humble, +rougir de soi à force de fatuité, c'est une des bizarreries de +l'amour-propre humain. J'ai déjà eu le temps de m'apercevoir que ce +phénomène n'est pas rare en Russie où l'on peut étudier le caractère du +parvenu dans toutes les castes et à tous les rangs. + +En général, dans les diverses classes de la nation, la beauté est moins +commune chez les femmes qu'elle ne l'est chez les hommes, ce qui +n'empêche pas qu'on ne trouve parmi ceux-ci un grand nombre de +physionomies plates et dénuées d'expression. Les races finoises ont les +pommettes des joues saillantes, les yeux petits, ternes, enfoncés, le +visage écrasé; on dirait que tous ces hommes, à leur naissance, sont +tombés sur le nez; ils ont aussi la bouche difforme, et l'ensemble de +leur figure, vrai masque d'esclave, est sans aucune expression. Le +portrait que je vous fais là ressemble aux Finois, non aux Slaves. + +J'ai rencontré beaucoup de personnes marquées de petite vérole, chose +rare aujourd'hui dans le reste de l'Europe et qui atteste la négligence +de l'administration russe sur un point important. + +A Pétersbourg, les races sont tellement mêlées qu'on n'y peut avoir une +idée de la vraie population de la Russie: les Allemands, les Suédois, +les Livoniens, les Finois qui sont des espèces de Lapons descendus des +hauteurs du pôle, les Kalmoucks et d'autres races tatares ont confondu +leur sang avec celui des Slaves dont la beauté primitive s'est altérée +peu à peu parmi les habitants de la capitale, ce qui me fait penser +souvent à la justesse du mot de l'Empereur: «Pétersbourg est russe, mais +ce n'est pas la Russie.» + +J'ai vu à l'Opéra ce qu'on appelle une représentation _en gala_. La +salle magnifiquement éclairée m'a paru grande et d'une belle forme. On +ne connaît ici ni galeries ni balcons; il n'y a pas à Pétersbourg de +bourgeoisie à placer pour gêner les architectes dans leur plan; les +salles de spectacle peuvent donc être bâties sur des dessins simples et +réguliers comme les théâtres d'Italie, où les femmes qui ne sont pas du +grand monde vont au parterre. + +Par une faveur particulière j'avais obtenu pour cette représentation un +fauteuil au premier rang du parterre. Les jours de gala, ces fauteuils +sont réservés aux plus grands seigneurs, c'est-à-dire aux plus grandes +charges de la cour; nul n'y est admis qu'en uniforme, dans le costume de +son grade et de sa place. + +Mon voisin de droite, voyant à mon habit que j'étais étranger, m'adressa +la parole en français avec la politesse hospitalière qui distingue à +Pétersbourg les hommes des classes élevées et, jusqu'à un certain point, +les hommes de toutes les classes, car ici tous sont polis: les grands +par vanité pour faire preuve de bonne éducation; les petits par peur. + +Après quelques mots de conversation insignifiante, je demandai à mon +obligeant inconnu ce qu'on allait représenter: «C'est un ouvrage traduit +du français, me répondit-il: _le Diable boiteux_.» + +Je me creusais la tête inutilement pour savoir quel drame avait pu être +traduit sous ce titre. Jugez de mon étonnement quand j'appris que la +_traduction_ était une pantomime calquée librement sur notre ballet du +_Diable boiteux_. + +Je n'ai pas beaucoup admiré le spectacle; j'étais surtout occupé des +spectateurs. La cour arriva enfin; la loge Impériale est un brillant +salon qui occupe le fond de la salle, et ce salon est encore plus +éclairé que le reste du théâtre qui l'est beaucoup. + +L'entrée de l'Empereur m'a paru imposante. Quand il approche du devant +de sa loge, accompagné de l'Impératrice et suivi de leur famille et de +la cour, le public se lève en masse. L'Empereur en grand uniforme d'un +rouge éclatant est singulièrement beau. L'uniforme des Cosaques ne va +bien qu'aux hommes très-jeunes; celui-ci sied mieux à un homme de l'âge +de Sa Majesté; il rehausse la noblesse de ses traits et de sa taille. +Avant de s'asseoir, l'Empereur salue l'assemblée avec la dignité pleine +de politesse qui le caractérise. L'Impératrice salue en même temps; mais +ce qui m'a paru un manque de respect envers le public, c'est que leur +suite même salue. La salle tout entière rend aux deux souverains +révérence pour révérence, et, de plus, les couvre d'applaudissements et +de _hourras_. + +Ces démonstrations exagérées avaient un caractère officiel qui diminuait +beaucoup de leur prix. La belle merveille qu'un Empereur applaudi chez +lui par un parterre de courtisans choisis! En Russie la vraie flatterie, +ce serait l'apparence de l'indépendance. Les Russes n'ont pas découvert +ce moyen détourné de plaire: à la vérité, l'emploi en pourrait parfois +devenir périlleux, malgré l'ennui que la servilité des sujets doit +causer au prince. + +La soumission obligée qu'il rencontre habituellement est cause que +l'Empereur actuel n'a éprouvé que deux jours en sa vie la satisfaction +de mesurer sa puissance personnelle sur la foule assemblée, et c'était +dans des émeutes. Il n'y a d'homme libre en Russie que le soldat +révolté. + +Vu du point où je me trouvais, et qui faisait à peu près le milieu entre +les deux théâtres, la scène et la cour, l'Empereur me paraissait digne +de commander aux hommes, tant il avait un grand air, tant sa figure est +noble et majestueuse. Aussitôt je me suis rappelé sa conduite au moment +où il est monté sur le trône, et cette belle page d'histoire m'a +distrait du spectacle auquel j'assistais. + +Ce que vous allez lire m'a été dit il y a peu de jours par l'Empereur +lui-même; si je ne vous ai pas raconté cette conversation dans ma +dernière lettre, c'est parce que les papiers qui contiendraient de +pareils détails ne peuvent se confier à la poste russe ni même à aucun +voyageur. + +Le jour où Nicolas parvint au trône fut celui où la rébellion éclata +dans la garde; à la première nouvelle de la révolte des troupes, +l'Empereur et l'Impératrice descendirent _seuls_ dans leur chapelle, et +là, tombant à genoux sur les degrés de l'autel, ils se jurèrent l'un à +l'autre, devant Dieu, de mourir en souverains s'ils ne pouvaient +triompher de l'émeute. + +L'Empereur jugeait le mal sérieux, car il venait d'apprendre que +l'archevêque avait déjà tenté en vain d'apaiser les soldats. En Russie, +lorsque le pouvoir religieux échoue, le désordre est redoutable. + +Après avoir fait le signe de la croix, l'Empereur partit pour aller +maîtriser les rebelles par sa seule présence et par l'énergie calme de +sa physionomie. Il m'a raconté lui-même cette scène en des termes plus +modestes que ceux dont je viens de me servir; malheureusement je les ai +oubliés parce qu'au premier abord je fus un peu troublé du tour +inattendu que prenait notre conversation: je vais la reprendre au moment +dont le souvenir m'est présent. + +«Sire, Votre Majesté avait puisé sa force à la vraie source. + +--J'ignorais ce que j'allais faire et dire, j'ai été inspiré. + +--Pour avoir de pareilles inspirations, il faut les mériter. + +--Je n'ai rien fait d'extraordinaire; j'ai dit aux soldats: Retournez à +vos rangs, et au moment de passer le régiment en revue, j'ai crié: A +genoux! Tous ont obéi. Ce qui m'a rendu fort c'est que l'instant +d'auparavant je m'étais résigné à la mort. Je suis reconnaissant du +succès; je n'en suis pas fier, car je n'y ai aucun mérite.» + +Telles furent les nobles expressions dont se servit l'Empereur pour me +raconter cette tragédie contemporaine. + +Vous pouvez juger par là de l'intérêt des sujets qui fournissent à sa +conversation avec les étrangers qu'il veut bien honorer de sa +bienveillance; il y a loin de ce récit aux banalités de cour. Ceci doit +vous faire comprendre l'espèce de pouvoir qu'il exerce sur nous comme +sur ses peuples et sur sa famille. C'est le Louis XIV des Slaves. + +Des témoins oculaires m'ont assuré qu'on le voyait grandir à chaque pas +qu'il faisait en s'avançant au-devant des mutins. De taciturne, +mélancolique et minutieux qu'il avait paru dans sa jeunesse, il devint +un héros sitôt qu'il fut souverain. C'est le contraire de la plupart des +princes qui promettent plus qu'ils ne tiennent. + +Celui-ci est tellement dans son rôle que le trône est pour lui ce qu'est +la scène pour un grand acteur. Son attitude devant la garde rebelle +était si imposante, dit-on, que l'un des conjurés s'est approché de lui +quatre fois pour le tuer pendant qu'il haranguait sa troupe et quatre +fois le courage a manqué à ce misérable, comme au Cimbre de Marius. + +Le moyen qu'avaient employé les conspirateurs pour soulever l'armée +était un mensonge ridicule: on avait répandu le bruit que Nicolas +usurpait la couronne contre son frère Constantin, lequel s'acheminait, +disait-on, vers Pétersbourg pour défendre ses droits les armes à la +main. Voici le moyen qu'on avait pris pour décider les révoltés à crier +sous les fenêtres du palais: Vive la constitution! Les meneurs leur +avaient persuadé que ce mot _constitution_ était le nom de la femme de +Constantin. Vous voyez qu'une idée de devoir était au fond du cœur des +soldats, puisqu'ils croyaient que l'Empereur Nicolas usurpait la +couronne, et qu'on n'a pu les entraîner à la rébellion que par une +supercherie. + +Le fait est que Constantin n'a refusé le trône que par faiblesse: il +craignait d'être empoisonné. Dieu sait, et peut-être quelques hommes +savent si son abdication le sauva du péril qu'il crut éviter. + +C'était donc dans l'intérêt de la légitimité que les soldats trompés se +révoltèrent contre leur souverain légitime. + +On a remarqué que pendant tout le temps que l'Empereur resta devant les +troupes, il ne mit pas une seule fois son cheval au galop, tant il avait +de calme; mais il était très-pâle. Il faisait l'essai de sa puissance, +et le succès de l'épreuve lui assura l'obéissance de sa nation. + +Un tel homme ne peut être jugé d'après la mesure qu'on applique aux +hommes ordinaires. Sa voix grave et pleine d'autorité, son regard +magnétique et fortement appuyé sur l'objet qui l'attire, mais rendu +souvent froid et fixe par l'habitude de réprimer ses passions plus +encore que de dissimuler ses pensées, car il est franc; son front +superbe, ses traits qui tiennent de l'Apollon et du Jupiter, sa +physionomie peu mobile, imposante, impérieuse, sa figure plus noble que +douce, plus monumentale qu'humaine, exerce sur quiconque approche de sa +personne un pouvoir souverain. Il devient l'arbitre des volontés +d'autrui, parce qu'on voit qu'il est maître de sa propre volonté. + +Voici ce que j'ai encore retenu de la suite de notre entretien: + +«L'émeute apaisée, Sire, Votre Majesté a dû rentrer au palais dans une +disposition bien différente de celle où elle était avant d'en sortir, +car elle venait de s'assurer, avec le trône, l'admiration du monde et la +sympathie de toutes les âmes élevées. + +--Je ne le croyais pas; on a beaucoup trop vanté ce que j'ai fait +alors.» + +L'Empereur ne me dit pas qu'en revenant auprès de sa femme, il la +retrouva atteinte d'un tremblement de la tête, maladie nerveuse dont +elle n'a jamais pu se guérir entièrement. Cette convulsion est à peine +sensible; même elle ne l'est pas du tout les jours où l'Impératrice est +calme et en bonne santé; mais, dès qu'elle souffre moralement ou +physiquement, le mal revient et il augmente. Il faut que cette noble +femme ait bien lutté contre l'inquiétude pendant que son mari s'exposait +si audacieusement aux coups des assassins. En le voyant reparaître, elle +l'embrassa sans parler; mais l'Empereur, après l'avoir rassurée, se +sentit faiblir à son tour; redevenu homme un instant, il se jeta dans +les bras d'un de ses plus fidèles serviteurs qui se trouvait présent à +cette scène et s'écria: «Quel commencement de règne!» + +Je publierai ces détails; il est bon de les faire connaître pour +apprendre aux hommes obscurs à moins envier la fortune des grands. + +Quelque inégalité apparente que les législateurs aient établie entre les +diverses conditions des hommes civilisés, l'équité de la Providence se +sauve dans une égalité secrète et que rien ne peut anéantir: celle qui +naît des peines morales, lesquelles croissent ordinairement dans la même +proportion que les privations physiques diminuent. Il y a moins +d'injustice dans ce monde que les instituteurs des nations n'y en ont +mis et que le vulgaire n'en aperçoit; la nature est plus équitable que +ne l'est la loi humaine. + +Ces réflexions me passaient rapidement par l'esprit tandis que je +causais avec l'Empereur: elles firent naître pour lui dans mon cœur un +sentiment qu'il serait, je crois, un peu surpris d'inspirer, une +indéfinissable pitié. J'eus soin de dissimuler le plus possible cette +émotion, dont je n'aurais pas osé lui avouer la nature ni lui expliquer +la cause, et je répliquai à ce qu'il me disait sur l'exagération des +louanges que lui avait values sa conduite pendant l'émeute. + +«Ce qu'il y a de certain, Sire, c'est qu'un des principaux motifs de ma +curiosité, avant de venir en Russie, était le désir de m'approcher d'un +prince qui exerce un tel pouvoir sur les hommes. + +--Les Russes sont bons, mais il faut se rendre digne de gouverner un tel +peuple. + +--Votre Majesté a deviné ce qui convenait à la Russie mieux qu'aucun de +ses prédécesseurs. + +--Le despotisme existe encore en Russie, puisque c'est l'essence de mon +gouvernement; mais il est d'accord avec le génie de la nation. + +--Sire, vous arrêtez la Russie sur la route de l'imitation, et vous la +rendez à elle-même. + +--J'aime mon pays, et je crois l'avoir compris; je vous assure que +lorsque je suis bien las de toutes les misères du temps, je cherche à +oublier le reste de l'Europe en me retirant vers l'intérieur de la +Russie. + +--Pour vous retremper à votre source? + +--Précisément! Personne n'est plus Russe de cœur que je le suis. Je vais +vous dire une chose que je ne dirais pas à un autre; mais je sens que +vous me comprendrez, vous.» + +Ici l'Empereur s'interrompt et me regarde attentivement; je continue +d'écouter sans répliquer; il poursuit: + +«Je conçois la république, c'est un gouvernement net et sincère, ou qui +du moins peut l'être; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis +le chef d'un semblable ordre de choses, mais je ne conçois pas la +monarchie représentative. C'est le gouvernement du mensonge, de la +fraude, de la corruption; et j'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine, +que de l'adopter jamais. + +--Sire, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif comme une +transaction inévitable dans certaines sociétés, à certaines époques, +mais ainsi que toutes les transactions, elle ne résout aucune question: +elle ajourne les difficultés.» + +L'Empereur semblait me dire: parlez. Je continuai: + +«C'est une trêve signée entre la démocratie et la monarchie sous les +auspices de deux tyrans fort bas: la peur et l'intérêt; et prolongée par +l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité et par la vanité +populaire qui se paie de mots. Enfin, c'est l'aristocratie de la parole +substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des +avocats. + +--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'Empereur en me serrant la +main; j'ai été souverain représentatif[13] et le monde sait ce qu'il +m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de CET +INFÂME gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre +des consciences, séduire les uns afin de tromper les autres; tous ces +moyens je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent +autant que pour celui qui commande et j'ai payé cher la peine de ma +franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette +odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel. J'ai +trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur +aucun peuple par la ruse et par l'intrigue.» + +Le nom de la Pologne qui se présentait incessamment à nos esprits n'a +pas été prononcé dans ce curieux entretien. + +L'effet qu'il a produit sur moi fut grand; je me sentais subjugué: la +noblesse des sentiments que l'Empereur venait de me montrer, la +franchise de ses paroles me paraissait donner un grand relief à sa +toute-puissance, j'étais ébloui je l'avoue!! Un homme qui, malgré mes +idées d'indépendance, se faisait pardonner d'être souverain absolu de +soixante millions d'hommes, était à mes yeux un être au-dessus de la +nature, mais je me défiais de mon admiration, j'étais comme les +bourgeois de chez nous lorsqu'ils se sentent près de se laisser prendre +à la grâce, à l'adresse des hommes d'autrefois; leur bon goût les porte +à s'abandonner à l'attrait qu'ils éprouvent, mais leurs principes +résistent; ils demeurent roides et paraissent le plus insensibles qu'ils +peuvent; c'est une lutte semblable que je soutenais. Il n'est pas dans +ma nature de douter de la parole humaine au moment où je l'entends. Un +homme qui parle est pour moi l'instrument de Dieu: ce n'est qu'à force +de réflexion et d'expérience que je reconnais la possibilité du calcul +et de la feinte. Vous appellerez cela de la niaiserie, c'en est +peut-être, mais je me complais dans cette faiblesse d'esprit parce +qu'elle tient à de la force d'âme; ma bonne foi me fait croire à la +sincérité d'autrui, même à celle d'un Empereur de Russie. + +La beauté de celui-ci est encore pour lui un moyen de persuasion: car +cette beauté est morale autant que physique. J'en attribue l'effet à la +vérité des sentiments qui se peignent habituellement sur sa physionomie, +encore plus qu'à la régularité des traits de son visage. C'est à une +fête chez la duchesse d'Oldenbourg que j'eus avec l'Empereur cette +intéressante conversation. C'était un bal singulier et qui mérite encore +de vous être décrit. + +La duchesse d'Oldenbourg, née princesse de Nassau, est alliée de +très-près à l'Empereur par son mari; elle avait voulu donner une soirée +à l'occasion du mariage de la grande-duchesse Marie; mais ne pouvant +renchérir sur les magnificences des fêtes précédentes ni rivaliser de +richesse avec la cour, elle imagina d'improviser un bal champêtre dans +sa maison des îles. + +L'archiduc d'Autriche arrivé depuis deux jours pour assister aux fêtes +de Pétersbourg, les ambassadeurs du monde entier (singuliers acteurs +pour jouer une pastorale), toute la Russie enfin et tous les plus grands +seigneurs étrangers se sont réunis en prenant un air de bonhomie dans un +jardin parsemé de promeneurs et d'orchestres cachés parmi des bosquets +lointains. + +L'Empereur donne le ton de chaque fête: le mot d'ordre de ce jour-là +était: naïveté décente ou l'élégante simplicité d'Horace. + +Telle fut toute la soirée la disposition dominante de tous les esprits, +y compris le corps diplomatique; je croyais lire une églogue, non de +Théocrite ou de Virgile, mais de Fontenelle. + +On a dansé en plein air jusqu'à onze heures du soir, puis, quand des +flots de rosée eurent assez inondé les têtes et les épaules des femmes +jeunes et vieilles qui assistaient à ce triomphe de la volonté humaine +contre le climat, on rentra dans le petit palais qui sert ordinairement +d'habitation d'été à la duchesse d'Oldenbourg. + +Au centre de la villa (en russe _datcha_) se trouve une rotonde tout +éblouissante de dorures et de bougies: le bal continua dans cette salle, +tandis que la foule non dansante inondait le reste de l'habitation. La +lumière partait du centre, et dardait ses traits au dehors. On eût dit +du soleil dont les rayons émergents portent en tous sens la chaleur et +la vie dans les profondes solitudes de l'Empyrée. Cette éblouissante +rotonde était à mes yeux l'orbite où tournait l'astre Impérial dont +l'éclat illuminait tout le palais. + +Au premier étage, on avait dressé des tentes sur des terrasses pour y +mettre la table de l'Empereur et celle des personnes invitées au souper. +Il régnait dans cette fête, moins nombreuse que les précédentes, un +désordre si magnifiquement ordonné, qu'elle m'a plus diverti que toutes +les autres. Sans parler de la gêne comique, exprimée par certaines +physionomies obligées d'affecter pour un temps la simplicité champêtre, +c'était une soirée tout à fait originale, une espèce de Tivoli Impérial +où l'on se sentait presque libre, quoiqu'en présence d'un maître absolu. +Le souverain qui s'amuse ne paraît plus un despote; ce soir-là, +l'Empereur s'amusait. + +Je vous ai dit que jusqu'à l'heure d'entrer dans la rotonde, on avait +dansé en plein air: heureusement que les excessives chaleurs de cette +année avaient favorisé la duchesse dans son plan. Sa maison d'été est +située dans la plus jolie partie des îles; c'est donc là qu'au milieu +d'un jardin éblouissant de fleurs en pots, mais qui toutes paraissaient +venues naturellement sur un gazon anglais, autre merveille, elle avait +fait établir une salle de danse à découvert: c'était un superbe parquet +de salon posé sur une pelouse, et entouré d'élégantes balustrades toutes +garnies de fleurs. Cette salle originale, à laquelle le ciel servait de +plafond, ressemblait assez au tillac d'un vaisseau pavoisé pour une fête +maritime: on y accédait d'un côté par quelques marches qui partaient de +la pelouse; de l'autre, par un perron adapté au vestibule de la maison, +et déguisé sous des berceaux de fleurs exotiques. En ce pays, le luxe +des fleurs rares supplée à la rareté des arbres. Les hommes qui +l'habitent, et qui sont venus de l'Asie pour s'emprisonner dans les +glaces du Nord, se souviennent du luxe oriental de leur première patrie; +ils font ce qu'ils peuvent pour suppléer à la stérilité de la nature qui +ne laisse venir en pleine terre que des pins et des bouleaux. L'art +produit ici en serres chaudes une infinité d'arbustes et de plantes; et +comme tout est factice, la peine n'est pas plus grande pour faire +croître des fleurs d'Amérique que des violettes et des lilas de France. +Ce n'est pas la fécondité primitive du sol qui orne et varie les +habitations de luxe à Pétersbourg, c'est la civilisation qui met à +profit les richesses du monde entier, afin de déguiser la pauvreté de la +terre et l'avarice du ciel polaire. Ne vous étonnez donc plus des +vanteries des Russes; la nature n'est pour eux qu'un ennemi de plus, +vaincu par leur opiniâtreté; au fond de tous leurs divertissements, il y +a la joie et l'orgueil du triomphe. + +L'Impératrice, toute délicate qu'elle est, le cou nu, la tête +découverte, a dansé chaque polonaise sur l'élégant parquet du bal +magnifiquement champêtre que lui donnait sa cousine. En Russie, chacun +poursuit sa carrière jusqu'au bout de ses forces. Le devoir d'une +Impératrice est de s'amuser à la mort. Celle-ci remplira sa charge comme +les autres esclaves remplissent la leur; elle dansera tant qu'elle +pourra. + +Cette princesse allemande, victime d'une frivolité qui doit lui paraître +pesante comme les chaînes aux prisonniers, jouit en Russie d'un bonheur +rare dans tous les pays, dans toutes les conditions, et unique dans la +vie d'une Impératrice: elle a une amie. + +Je vous ai déjà parlé de cette dame. C'est la baronne de ***, née +comtesse de ***. Depuis le mariage de l'Impératrice, ces deux femmes, +dont les destinées sont si différentes, ne se sont presque jamais +quittées. La baronne, d'un caractère sincère, d'un cœur dévoué, n'a +point profité de sa faveur, l'homme qu'elle a épousé est un des +officiers de l'armée auxquels l'Empereur doit le plus, car le baron *** +lui a sauvé la vie le jour de l'émeute de l'avènement au trône, en +s'exposant pour lui avec un dévouement non calculé. Rien ne peut payer +un tel acte de courage, aussi ne le paie-t-on pas. + +D'ailleurs, en fait de reconnaissance, les princes ne comprennent que +celle qu'ils inspirent, encore n'y tiennent-ils guère, car ils prévoient +toujours l'ingratitude. La reconnaissance les déconcerte dans leurs +calculs d'esprit plus qu'elle ne les console dans leurs peines de cœur. +C'est une leçon qu'ils n'aiment pas à recevoir; il leur paraît plus +commode et plus simple de mépriser le genre humain en masse. Ceci +s'applique à tous les hommes puissants, mais surtout aux plus puissants. + +Le jardin devenait sombre, une musique lointaine répondait à l'orchestre +du bal, et chassait harmonieusement la tristesse de la nuit; tristesse +trop naturelle dans ces bois monotones, sous ce climat ennemi de la +joie. Le désert recommence aux îles où les marais et les pins de la +Finlande encadrent les parcs les plus élégants. + +Un bras détourné de la Néva coule lentement, car ici toute eau paraît +dormante, devant les fenêtres de la petite maison de prince qu'habite la +duchesse d'Oldenbourg. Ce soir-là, cette rivière était couverte de +barques remplies de curieux, et le chemin fourmillait de piétons: foule +sans nom, composé indéfinissable de bourgeois aussi esclaves que les +paysans, d'ouvriers serfs, courtisans des courtisans qui se pressaient à +travers les voitures des princes et des grands pour contempler la livrée +du maître de leurs maîtres. + +Ce spectacle me paraissait piquant et original. En Russie, les noms sont +les mêmes qu'ailleurs, mais les choses sont tout autres. Je m'échappais +souvent de l'enceinte destinée au bal pour aller sous les arbres du parc +rêver à la tristesse d'une fête dans un tel pays. Cependant mes +méditations étaient courtes, car ce jour-là l'Empereur voulait continuer +à s'emparer de mon esprit. Avait-il démêlé dans le fond de ma pensée +quelque prévention peu favorable, et qui pourtant n'était que le +résultat de ce que j'avais entendu dire de lui avant de lui être +présenté, ou trouvait-il divertissant de causer quelques instants avec +un homme différent de ceux qui lui passent tous les jours devant les +yeux; ou bien Madame de *** avait-elle influé favorablement pour moi sur +son esprit? je ne saurais m'expliquer nettement à moi-même la vraie +cause de tant de grâce. + +L'Empereur n'est pas seulement habitué à commander aux actions, il sait +régner sur les cœurs; peut-être a-t-il voulu conquérir le mien; +peut-être les glaces de ma timidité servaient-elles de stimulant à son +amour-propre; l'envie de plaire lui est naturelle. Forcer l'admiration, +c'est encore se faire obéir. Peut-être avait-il le désir d'essayer son +pouvoir sur un étranger; peut-être enfin était-ce l'instinct d'un homme +longtemps privé de la vérité, et qui croit rencontrer une fois un +caractère véridique. Je vous le répète, j'ignore ses vrais motifs; mais +ce que je sais, c'est que ce soir-là je ne pouvais me trouver sur son +passage, ni même dans un coin retiré de l'enceinte où il se tenait, sans +qu'il m'obligeât à venir causer avec lui. + +En me voyant rentrer dans le bal il me dit: + +«Qu'avez-vous vu ce matin? + +--Sire, j'ai vu le cabinet d'histoire naturelle et le fameux Mammouth de +Sibérie. + +--C'est un morceau unique dans le monde. + +--Oui, Sire; il y a bien des choses en Russie qu'on ne trouve point +ailleurs. + +--Vous me flattez. + +--Sire, je respecte trop Votre Majesté pour oser la flatter, mais je ne +la crains peut-être plus assez, et je lui dis ingénument ma pensée, même +quand la vérité ressemble à un compliment. + +--Ceci en est un très-délicat, Monsieur; les étrangers nous gâtent. + +--Sire, Votre Majesté a voulu que je fusse à mon aise avec elle, elle a +réussi comme à tout ce qu'elle entreprend: elle m'a corrigé, du moins +pour un temps, de ma timidité naturelle.» + +Forcé d'éviter toute allusion aux grands intérêts politiques du jour, je +désirais ramener la conversation vers un sujet qui m'intéressait au +moins autant; j'ajoutai donc: «Je reconnais, chaque fois qu'elle me +permet de m'approcher d'elle, le pouvoir qui a fait tomber ses ennemis à +ses pieds le jour de son avènement au trône. + +--On a contre nous dans votre pays des préventions dont il est plus +difficile de triompher que des passions d'une armée révoltée. + +--Sire, on vous voit de trop loin; si Votre Majesté était plus connue +elle serait mieux appréciée, et elle trouverait chez nous comme ici +beaucoup d'admirateurs. Le commencement de son règne lui a déjà valu de +justes louanges; elle s'est encore élevée à la même hauteur à l'époque +du choléra, et même plus haut; car à cette seconde émeute Votre Majesté +a déployé la même autorité, mais tempérée par le plus noble dévouement à +l'humanité; la force ne lui manque jamais dans le danger. + +--Les moments dont vous me retracez le souvenir ont été les plus beaux +de ma vie, sans doute; néanmoins ils m'ont paru les plus affreux. + +--Je le comprends, Sire; pour dompter la nature en soi et dans les +autres il faut un effort... + +--Un effort terrible, interrompit l'Empereur avec une expression qui me +saisit, et c'est plus tard qu'on s'en ressent. + +--Oui; mais on a été sublime. + +--Je n'ai pas été sublime; je n'ai fait que mon métier: en pareille +circonstance nul ne peut savoir ce qu'il dira. On court au-devant du +péril sans se demander comment on s'en tirera. + +--C'est Dieu qui vous a inspiré, Sire, et si l'on pouvait comparer deux +choses aussi dissemblables que poésie et gouvernement, je dirais que +vous avez agi comme les poëtes chantent: en écoutant la voix d'en haut. + +--Il n'y avait nulle poésie dans mon fait.» + +Je m'aperçus que ma comparaison n'avait pas paru flatteuse parce qu'elle +n'avait pas été comprise dans le sens du mot poëte en latin; à la cour +on a coutume de regarder la poésie comme un jeu d'esprit; il aurait +fallu entamer une discussion afin de prouver qu'elle est la plus pure et +la plus vive lumière de l'âme; j'aimai mieux garder le silence: mais +l'Empereur ne voulant pas sans doute, en s'éloignant de moi, me laisser +le regret d'avoir pu lui déplaire, me retint encore longtemps au grand +étonnement de la cour; il reprit la conversation avec une bonté +charmante. + +«Quel est décidément votre plan de voyage? me dit-il. + +--Sire, après la fête de Péterhoff je compte partir pour Moscou, d'où +j'irai voir la foire de Nijni, mais à temps pour être de retour à Moscou +avant l'arrivée de Votre Majesté. + +--Tant mieux, je serais bien aise que vous pussiez examiner en détail +mes travaux du Kremlin: mon habitation y était trop petite; j'en fais +construire une plus convenable et je vous expliquerai moi-même tous mes +plans pour l'embellissement de cette partie de Moscou, que nous +regardons comme le berceau de l'Empire. Mais vous n'avez pas de temps à +perdre, car vous avez d'immenses espaces à parcourir; les distances, +voilà le fléau de la Russie. + +--Sire, ne voue en plaignez pas; ce sont des cadres à remplir, ailleurs +la terre manque aux hommes: elle ne vous manquera jamais. + +--Le temps me manque. + +--L'avenir est à vous. + +--On me connaît bien peu quand on me reproche mon ambition: loin de +chercher à étendre notre territoire, je voudrais pouvoir resserrer +autour de moi la population de la Russie tout entière. C'est uniquement +sur la misère et la barbarie que je veux faire des conquêtes: améliorer +le sort des Russes, ce serait mieux que de m'agrandir. Si vous saviez +quel bon peuple est le peuple russe!!... comme il a de la douceur, comme +il est naturellement aimable et poli!... Vous le verrez à Péterhoff; +mais c'est surtout ici au premier janvier que je voudrais vous le +montrer.» Puis, revenant à son thème favori: «Mais il n'est pas facile, +poursuivit-il, de se rendre digne de gouverner une telle nation. + +--Votre Majesté a déjà fait beaucoup pour la Russie. + +--Je crains quelquefois de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais pu +faire.» + +Ce mot chrétien, parti du fond du cœur, me toucha aux larmes; il me fit +d'autant plus d'impression que je me disais tout bas: l'Empereur est +plus fin que moi; s'il avait un intérêt quelconque à dire cela, il +sentirait qu'il ne faut pas le dire. Il m'a donc montré là tout +simplement un beau et noble sentiment, le scrupule d'un souverain +consciencieux. Ce cri d'humanité sortant d'une âme que tout a dû +contribuer à enorgueillir, m'attendrit subitement. Nous étions en +public, je cherchai à déguiser mon émotion; mais lui, qui répond à ce +qu'on pense plus qu'à ce qu'on dit (et c'est surtout à cette sagacité +puissante que tient le charme de sa conversation, l'efficacité de sa +volonté), il s'aperçut de l'impression qu'il venait de produire et que +je cherchais à dissimuler, et, se rapprochant de moi au moment de +s'éloigner, il me prit la main avec un air de bienveillance, et me la +serra en me disant «Au revoir.» + +L'Empereur est le seul homme de l'Empire avec lequel on puisse causer +sans craindre les délateurs: il est aussi le seul jusqu'à présent en qui +j'aie reconnu des sentiments naturels et un langage sincère. Si je +vivais en ce pays, et que j'eusse un secret à cacher, je commencerais +par aller le lui confier. + +Tout prestige, toute étiquette et toute flatterie à part, il me paraît +un des premiers hommes de la Russie. À la vérité, aucun des autres ne +m'a jugé digne de me parler avec autant de franchise que l'Empereur en a +mis dans ses conversations avec moi. + +S'il a, comme je le pense, plus de fierté que d'amour-propre, plus de +dignité que d'arrogance, il devrait être satisfait de l'impression +générale des divers portraits que je vous ai successivement tracés de +lui, et surtout de l'impression que m'a causée son langage. À la vérité, +je me défends de toute ma force contre l'attrait qu'il exerce. Certes, +je ne suis rien moins que révolutionnaire, mais je suis révolutionné; +voilà ce que c'est que d'être né en France et que d'y vivre. Je trouve +encore une meilleure raison pour vous expliquer la résistance que je +crois devoir opposer à l'influence de l'Empereur sur moi. Aristocrate +par caractère autant que par conviction, je sens que l'aristocratie +seule peut résister aux séductions comme aux abus du pouvoir absolu. +Sans aristocratie il n'y a que tyrannie dans les monarchies, comme dans +les démocraties, le spectacle du despotisme me révolte malgré moi, et +blesse toutes les idées de liberté qui ont leur source dans mes +sentiments intimes et dans mes croyances politiques. Nul aristocrate ne +peut se soumettre sans répugnance à voir passer le niveau despotique sur +les peuples; c'est pourtant ce qui arrive dans les démocraties pures +comme dans les monarchies absolues. + +Au surplus, il me semble que si j'étais souverain j'aimerais la société +des esprits qui reconnaîtraient en moi l'homme à travers le prince, +surtout si, dépouillé de mes titres et réduit à moi-même, j'avais encore +le droit d'être jugé un homme sincère, ferme et probe. Interrogez-vous +sérieusement, et dites-moi si, de tout ce que je vous ai raconté de +l'Empereur Nicolas depuis mon arrivée en Russie, il résulte que ce +prince soit au-dessous de l'idée que vous vous étiez formée de son +caractère avant d'avoir lu mes lettres. + +Nos fréquents entretiens en public m'ont valu ici de nombreuses +connaissances et reconnaissances. Plusieurs personnes que j'avais +rencontrées ailleurs, se jettent à ma tête; mais seulement depuis +qu'elles m'ont vu l'objet de la bienveillance particulière du maître; +notez que ces personnes sont des premières de la cour; mais c'est +l'habitude des gens du monde, et surtout des hommes en place, d'être +économes de tout, excepté de calculs ambitieux. Pour conserver, en +vivant à la cour, des sentiments au-dessus du vulgaire, il faudrait être +doué d'une âme très-noble; or, les âmes nobles sont rares. + +On ne peut trop le répéter, il n'y a pas de grand seigneur en Russie, +parce qu'il n'y a pas de caractères indépendants, excepté les âmes +d'élite, qui sont en trop petit nombre pour que le monde obéisse à leurs +instincts: c'est la fierté qu'inspire la haute naissance, qui rend +l'homme indépendant plus que la richesse, plus que le rang qu'on +acquiert par industrie: or, sans indépendance, point de grand seigneur. + +Ce pays, si différent du nôtre à bien des égards, se rapproche cependant +de la France sous un rapport: il manque de hiérarchie sociale. Grâce à +cette lacune dans le corps politique, l'égalité universelle existe en +Russie comme elle existe en France; aussi dans l'un et l'autre pays la +masse des hommes a-t-elle l'esprit inquiet: chez nous elle s'agite avec +éclat, en Russie les passions politiques sont concentrées. En France +chacun peut arriver à tout en partant de la tribune; en Russie, en +partant de la cour: le dernier des hommes, s'il sait plaire au maître, +peut devenir demain le premier après l'Empereur. La faveur de ce dieu +est un appât qui fait faire des prodiges aux ambitieux comme le désir de +la popularité produit chez nous des métamorphoses miraculeuses. On +devient flatteur profond à Pétersbourg de même qu'orateur sublime à +Paris. Quel talent d'observation n'a-t-il pas fallu aux courtisans +russes pour découvrir qu'un moyen de plaire à l'Empereur est de se +promener l'hiver sans redingote dans les rues de Pétersbourg! Cette +flatterie au climat a coûté la vie à plus d'un ambitieux. Ambitieux est +même trop dire, car ici on flatte avec désintéressement. Deux +fanatismes, deux passions plus analogues qu'elles ne le paraissent, +l'orgueil populaire et l'abnégation servile du courtisan font des +prodiges: l'une élève la parole au comble de l'éloquence, l'autre donne +la force du silence; mais toutes deux marchent au même but. Voilà donc +sous le despotisme sans bornes les esprits aussi émus, aussi tourmentés +que sous la république, avec cette différence que l'agitation muette des +sujets de l'autocratie trouble plus profondément les âmes à cause du +secret que l'ambition est forcée de s'imposer pour réussir sous un +gouvernement absolu. Chez nous, les sacrifices, pour être profitables, +doivent être publics; ici, au contraire, ils doivent rester ignorés. Le +souverain tout-puissant ne déteste rien tant qu'un sujet _publiquement_ +dévoué: tout zèle qui va au delà d'une obéissance aveugle et servile lui +devient importun et suspect; les exceptions ouvrent la porte aux +prétentions: les prétentions se transforment en droits; et sous un +despote, un sujet qui se croit des droits est un rebelle. + +Le maréchal Paskiewitch pourrait attester la vérité de ces remarques: on +n'ose l'écraser, mais on l'annule tant qu'on peut. + +Avant ce voyage mes idées sur le despotisme m'avaient été suggérées par +l'étude que j'avais faite des sociétés autrichienne et prussienne. Je ne +songeais pas que ces États ne sont despotiques que de nom, et que les +mœurs y servent de correctif aux institutions: je me disais: Là, des +peuples gouvernés despotiquement me paraissent les plus heureux hommes +de la terre; le despotisme mitigé par la douceur des habitudes n'est +donc pas une chose aussi détestable que nos philosophes nous le disent; +je ne savais pas encore ce que c'est que la rencontre d'un gouvernement +absolu et d'une nation d'esclaves. + +C'est en Russie qu'il faut venir pour voir le résultat de cette terrible +combinaison de l'esprit et de la science de l'Europe avec le génie de +l'Asie: je la trouve d'autant plus redoutable qu'elle peut durer, parce +que l'ambition et la peur, passions qui ailleurs perdent les hommes en +les faisant trop parler, engendrent ici le silence. Ce silence violent +produit un calme forcé, un ordre apparent plus fort et plus affreux que +l'anarchie, parce que le malaise qu'il cause paraît éternel. + +Je n'admets que bien peu d'idées fondamentales en politique, attendu +qu'en fait de gouvernement je crois à l'efficacité des circonstances +plus qu'à celle des principes; mais mon indifférence ne va pas jusqu'à +tolérer des institutions qui me paraissent nécessairement exclure la +dignité des caractères. + +Peut-être qu'une justice indépendante et qu'une aristocratie forte +mettraient du calme dans les esprits russes, de l'élévation dans les +âmes, du bonheur dans le pays; mais je ne crois pas que l'Empereur songe +à ce moyen d'améliorer la condition de ses peuples: quelque supérieur +qu'un homme puisse être, il ne renonce pas volontairement à faire par +lui-même le bien d'autrui. + +De quel droit d'ailleurs reprocherions-nous à l'Empereur de Russie son +amour de l'autorité? La révolution n'est-elle pas aussi tyrannique à +Paris que le despotisme l'est à Saint-Pétersbourg? + +Toutefois nous nous devons à nous-mêmes de faire ici une restriction +pour constater la différence qu'il y a entre l'état social des deux +pays. En France, la tyrannie révolutionnaire est un mal de transition; +en Russie, la tyrannie du despotisme est une révolution permanente. + +Vous êtes bien heureux que je me sois distrait du sujet de cette lettre, +je l'avais commencée pour vous décrire le théâtre illuminé, la +représentation en gala et pour vous analyser la _traduction_, pantomime +(expression russe) d'un ballet français. Si je m'en étais souvenu vous +auriez ressenti le contrecoup de mon ennui, car cette solennité +dramatique m'a fatigué sans m'éblouir en dépit des habits dorés des +spectateurs; mais aussi la danse de l'Opéra de Pétersbourg sans +mademoiselle Taglioni est raide et froide comme toutes les danses des +théâtres européens quand elles ne sont pas exécutées par les premiers +talents du monde, et la présence de la cour ne réchauffe personne, ni +acteurs ni spectateurs. Vous savez que devant le souverain il n'est pas +permis d'applaudir. + +Les arts, disciplinés comme ils le sont à Pétersbourg, produisent des +intermèdes de commande, bons pour amuser des soldats pendant les +entr'actes des exercices militaires. C'est plus ou moins magnifique: +c'est royal, Impérial...; ce n'est pas amusant. Ici les artistes +s'enrichissent; ils ne s'inspirent pas: la richesse et l'élégance sont +utiles aux talents; mais ce qui leur est indispensable, c'est le bon +goût et la liberté d'esprit du public qui le juge. + +Les Russes ne sont pas encore arrivés au point de civilisation où l'on +peut réellement jouir des arts. Jusqu'à présent leur enthousiasme en ce +genre est pure vanité; c'est une prétention, ainsi que leurs passions +pour l'architecture grecque et pour le fronton et la colonne classique. +Que ce peuple rentre en lui-même, qu'il écoute son génie primitif, et, +s'il a reçu du ciel le sentiment des arts; il renoncera aux copies pour +produire ce que Dieu et la nature attendent de lui; jusque-là toutes ses +magnificences à la suite ne vaudront jamais, pour le petit nombre de +Russes vrais amateurs du beau qui végètent à Pétersbourg, un séjour à +Paris ou un voyage en Italie. + +La salle de l'Opéra est bâtie sur le dessin des salles de Milan et de +Naples; mais celles-ci sont plus nobles et d'un effet plus harmonieux +que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent dans ce genre en Russie. + + + + +LETTRE QUATORZIÈME. + +Population de Pétersbourg.--Ce qu'il faut croire des récits des +Russes.--L'attelage à quatre chevaux.--Solitude des rues.--Profusion de +colonnes.--Caractère de l'architecture sous le despotisme.--Architectes +français.--Place du Carrousel à Paris.--Place du Grand-Duc à +Florence.--Perspective Newski.--Pavé de bois.--Vrai caractère d'une +ville slave.--La débâcle.--Crise naturelle périodique.--Intérieur des +habitations.--Le lit russe.--Coucher des gens de service.--Visite au +prince ***.--Cabinet de verdure dans les salons.--Beauté du peuple +slave.--Le regard des hommes de cette race.--Leur aspect +original.--Cochers russes.--Leur adresse.--Leur silence.--Les +voitures.--Les harnais.--Petit postillon.--Condition des cochers et des +chevaux de remise.--Hommes qui meurent de froid.--Propos d'une dame +russe à ce sujet.--Valeur qu'a la vie dans ce pays.--Le feldjæger.--Ce +qu'il représente.--Effets du despotisme sur l'imagination.--Ce qu'a de +poétique un tel gouvernement.--Contraste entre les hommes et les +choses.--Caractère slave.--Architecture pittoresque des églises.--Les +voitures et les équipages russes.--Flèches de la citadelle et de +l'Amirauté.--Clochers innombrables.--Description de l'ensemble de +Pétersbourg.--Il est beau malgré le mauvais style de +l'architecture.--Aspect particulier de la Néva.--Contradiction dans les +choses.--Beautés du crépuscule.--La nature belle même près du +pôle.--Idée religieuse.--Races teutoniques antipathiques aux Russes.--Le +gouvernement des Slaves en Pologne.--Quelques traits de ressemblance +entre les Russes et les Espagnols.--Influence des races dans +l'histoire.--Chaleur de l'été de cette année.--Approvisionnements de +bois pour l'hiver.--Charrettes qui le transportent.--La peur est +silencieuse.--Adresse du peuple russe.--Son temps d'épreuves.--Rareté du +combustible à Pétersbourg.--Dilapidation des forêts.--Charrettes +russes.--Mauvais ustensiles.--Les Romains du Nord.--Rapports des peuples +avec leurs gouvernements.--Barques de foin sur la Néva.--Le badigeonneur +russe.--Laideur et malpropreté des femmes dans les basses +classes.--Beauté des hommes.--Rareté des femmes à Pétersbourg.--Souvenir +des mœurs asiatiques.--Tristesse inévitable d'une ville militaire. + + + Pétersbourg, ce 22 juillet 1839. + +La population de Pétersbourg est de quatre cent cinquante mille âmes +sans la garnison, à ce que disent les Russes bons patriotes; mais des +gens bien informés et qui, conséquemment, passent ici pour +malintentionnés, m'assurent qu'elle n'atteint pas à quatre cent mille, y +compris la garnison. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette ville de +palais, avec ses immenses espaces vides qu'on appelle des places, +ressemble à des parties de champs clos de planches. Les petites maisons +de bois dominent dans les quartiers éloignés du centre. + +Les Russes, sortis d'une agglomération de peuplades longtemps nomades et +toujours guerrières, n'ont pas encore complètement oublié la vie du +bivouac. Tous les peuples fraîchement arrivés de l'Asie campent en +Europe comme les Turcs. Pétersbourg est l'état-major d'une armée et non +la capitale d'une nation. Toute magnifique qu'est cette ville militaire, +elle paraît nue à l'œil d'un homme de l'Occident. + +Les distances sont le fléau de la Russie, m'a dit l'Empereur; c'est une +remarque dont on peut vérifier la justesse dans les rues même de +Pétersbourg: aussi n'est-ce pas par luxe qu'on s'y promène en voiture à +quatre chevaux conduits par un cocher et un postillon. Là une visite est +une excursion. Les chevaux russes, pleins de feu et de nerf, n'ont pas +autant de force musculaire que les nôtres; la rudesse des pavés les +fatigue: deux chevaux auraient de la peine à traîner longtemps dans les +rues de Pétersbourg une voiture ordinaire; l'attelage de quatre est donc +un objet de première nécessité pour quiconque veut aller un peu dans le +monde. + +Parmi les gens du pays, tous n'ont pas le droit d'avoir quatre chevaux à +leur voiture; on n'accorde cette permission qu'à des personnes d'un +certain rang. + +Pour peu que vous vous éloigniez du centre de la ville, vous vous perdez +dans des terrains vagues, bordés de baraques qui semblent destinées à +loger des ouvriers rassemblés là provisoirement pour quelque grand +travail. Ce sont des magasins de fourrages, des hangars remplis +d'habillements et de toutes sortes d'approvisionnements pour les +soldats: on se croit au moment d'une revue ou à la veille d'une foire +qui n'arrive jamais. L'herbe croît dans ces soi-disant rues, toujours +désertes, parce qu'elles sont trop spacieuses pour la population qui les +parcourt. + +Tant de péristyles ont été ajoutés aux maisons, tant de portiques ornent +les casernes qui représentent des palais, un tel luxe de décorations +d'emprunt a présidé à la construction de cette capitale provisoire, que +je compte moins d'hommes que de colonnes sur les places de Pétersbourg, +toujours silencieuses et tristes, à cause de leur grandeur et surtout de +leur imperturbable régularité. L'équerre et le cordeau s'accordent si +bien avec la manière de voir des souverains absolus, que les angles +droits sont l'écueil de l'architecture despotique. L'architecture +vivante, passez-moi l'expression, ne se commande pas; elle naît pour +ainsi dire d'elle-même, et sort comme involontairement du génie et des +besoins d'un peuple. Faire une grande nation, c'est créer +immanquablement une architecture: je ne serais pas étonné si l'on venait +à prouver qu'il y a eu autant d'architectures originales que de langues +mères. + +Au reste, la manie de la symétrie n'est pas particulière aux Russes. +C'est chez nous un héritage de l'Empire. Sans ce mauvais goût des +architectes parisiens, il y a longtemps que nous aurions un plan +raisonnable pour orner et terminer notre monstrueuse place du Carrousel; +mais la nécessité des parallèles arrête tout. + +Lorsque des artistes de génie réunirent successivement leurs efforts +pour faire de la place du Grand-Duc à Florence une des plus belles +choses du monde, ils n'étaient pas tyrannisés par la passion des lignes +droites et des monuments symétriques, ils concevaient le beau dans sa +liberté, hors des carrés longs et des carrés parfaits. À défaut du +sentiment de l'art et des libres créations de la fantaisie s'exerçant +sur les données populaires qu'elles représentent, une justesse de coup +d'œil mathématique a présidé à la création de Pétersbourg. Aussi ne +peut-on oublier un instant, en parcourant cette patrie des monuments +sans génie, que c'est une ville née d'un homme et non d'un peuple. Les +conceptions y paraissent étroites, quoique les dimensions y soient +énormes. C'est que tout peut se commander, hors la grâce, sœur de +l'imagination. + +La principale rue de Pétersbourg est la Perspective Newski, l'une des +trois avenues qui aboutissent au palais de l'Amirauté. Ces trois lignes, +formant patte d'oie, divisent régulièrement en cinq parties la ville +méridionale, qui prend la forme d'un éventail comme Versailles. Cette +ville, en partie plus moderne que le port, créé près des îles par Pierre +Ier, s'est étendue sur la rive gauche de la Néva, malgré la volonté de +fer du fondateur; cette fois la peur de l'inondation l'a emporté sur la +peur de la désobéissance, et la tyrannie de la nature a vaincu le +despotisme de l'homme. + +Cette Perspective Newski mérite de vous être décrite avec quelque +détail. C'est une belle rue longue d'une lieue, large comme nos +boulevards, et dans plusieurs parties de laquelle on a planté des arbres +aussi malheureux que ceux de Paris: elle sert de promenade et de +rendez-vous à tous les désœuvrés de la ville. À la vérité, il y en a +peu, car ici on ne remue guère pour remuer, chaque pas que chacun fait +ayant son but indépendant du plaisir. Porter un ordre, faire sa cour, +obéir à un maître quel qu'il soit, voilà ce qui met en mouvement la plus +grande partie de la population de Pétersbourg et de l'Empire. + +D'abominables cailloux en tête de chat servent de pavés à ce boulevard, +appelé la Perspective. Mais ici du moins ainsi que dans quelques autres +des principales rues, on a incrusté au milieu des pierres des blocs de +bois qui font glissoirs pour les roues des voitures; ces belles voies au +rez du pavé sont formées par une marqueterie en dés et quelquefois en +octogones de sapins profondément encaissés. Elles consistent chacune en +deux bandes larges de deux à trois pieds et séparées par une raie de +cailloux ordinaires sur laquelle marche le limonier: deux de ces voies, +c'est-à-dire quatre bandes de bois longent la Perspective Newski, l'une +à droite, l'autre à gauche de la rue, sans toucher aux maisons, dont +elles sont encore séparées par des dalles; ces dernières terrasses sont +de pierre et servent de trottoirs aux piétons. Ces beaux promenoirs +diffèrent beaucoup des misérables trottoirs en planches qui déshonorent +encore aujourd'hui quelques-unes des rues écartées. Il y a donc quatre +lignes de dalles dans cette belle et vaste perspective qui s'étend, tout +en se dépeuplant insensiblement; en s'enlaidissant et en s'attristant +graduellement, jusqu'aux limites indéterminées de la ville habitable, +c'est-à-dire jusque vers les confins de la barbarie asiatique dont +Pétersbourg est toujours assiégé; car on retrouve le désert à +l'extrémité de ses rues les plus somptueuses. Un peu au delà du pont +d'Aniskoff vous rencontrez une rue qu'on appelle la rue Jelognaia, +laquelle conduit à un désert nommé la place d'Alexandre. Je doute que +l'Empereur Nicolas ait jamais vu cette rue. La superbe ville, créée par +Pierre-le-Grand, embellie par Catherine II, tirée au cordeau par tous +les autres souverains, à travers une lande spongieuse et presque +toujours submergée; se perd enfin dans un horrible mélange d'échoppes et +d'ateliers, amas confus d'édifices sans nom, vastes places sans dessin +et que le désordre naturel et la saleté innée du peuple de ce pays +laissent depuis cent ans s'encombrer de débris de toutes choses, +d'immondices de tous genres. Ces ordures s'entassent d'année en année +dans les villes russes pour protester contre la prétention des princes +allemands, qui se flattent de policer foncièrement les nations slaves. +Le caractère primitif de ces peuples, quelque défiguré qu'il soit par le +joug qu'on lui impose, se fait jour au moins dans quelque coin de leurs +villes de despotes et de leurs maisons d'esclaves; et si même ils ont de +ces choses qu'on appelle des villes et des maisons, ce n'est pas parce +qu'ils les aiment ou qu'ils en sentent le besoin, c'est parce qu'on leur +a dit qu'il faut les avoir ou plutôt les subir pour marcher de front +avec les vieilles races de l'Occident civilisé; c'est surtout parce que, +s'ils s'avisaient de discuter contre les hommes qui les conduisent et +les instruisent militairement, ces hommes étant tout à la fois leurs +caporaux et leurs pédagogues, on les renverrait à coups de fouet dans +leur patrie d'Asie. Ces pauvres oiseaux exotiques mis en cage par la +civilisation européenne sont les victimes de la manie ou, pour mieux +dire, de l'ambition profondément calculée des Czars, conquérants du +monde à venir, et qui savent bien qu'avant de nous subjuguer il faut +nous imiter. + +Une horde de Kalmoucks qui campent sous des baraques autour d'un amas de +temples antiques, une ville grecque improvisée pour des Tatares comme +une décoration de théâtre, décoration magnifique, mais sans goût, +préparée pour servir de cadre à un drame réel et terrible, voilà ce +qu'on aperçoit du premier coup d'œil à Saint-Pétersbourg. + +Je vous ai parlé du malheur des arbres condamnés à servir d'ornement à +la Perspective Newski: ces pauvres bouleaux malingres vivent tout juste +assez pour ne pas mourir; ils seront bientôt aussi à plaindre que les +ormes des boulevards et des champs Élysées de Paris, que nous voyons +lentement dépérir, piqués au cœur par les boutiquiers qu'ils offusquent, +desséchés par le gaz et à demi enterrés dans le bitume: triste spectacle +offert pendant la belle saison aux habitués de Tortoni et du cirque +olympique. Les arbres de Pétersbourg n'ont pas un meilleur sort: l'été +la poussière les ronge, l'hiver la neige les ensevelit, puis le dégel +les écorche, les coupe, les déracine. + +La nature et l'histoire ne sont pour rien dans la civilisation russe; +rien n'est sorti du sol ni du peuple: il n'y a pas eu de progrès, un +beau jour tout fut importé de l'étranger. Dans ce triomphe de +l'imitation il y a plus de métier que d'art; c'est la différence d'une +gravure à un dessin. + +Rien, dit-on, ne peut donner l'idée du bouleversement des rues de +Pétersbourg à la fonte des neiges. Durant les quinze jours qui suivent +la débâcle la Néva charrie des blocs de glace; tous les ponts sont +enlevés, les communications sont pendant quelques jours interrompues +entre les deux principales parties de la ville; plusieurs quartiers +restent isolés. On m'a conté la mort d'une personne considérable causée +par l'impossibilité de faire venir son médecin durant ces jours +désastreux. Alors les rues ressemblent à des lits de torrents furieux où +l'inondation élève en passant ses barricades annuelles. Peu de crises +politiques causeraient autant de dommages que cette révolte annuelle de +la nature contre une civilisation incomplète et impossible. + +Depuis qu'on m'a décrit le dégel de Pétersbourg, je ne me plains plus du +pavé, tout détestable qu'il est, car il est à refaire tous les ans. +C'est un triomphe de volonté que de circuler onze mois en voiture dans +une ville ainsi labourée par les zéphyrs du pôle. + +Passé midi, la Perspective Newski, la grande place du palais, les quais, +les ponts sont traversés par une assez grande quantité de voitures de +diverses sortes et de formes singulières; ce mouvement égaie un peu la +tristesse habituelle de cette ville, la plus monotone des capitales de +l'Europe. + +L'intérieur des habitations est également triste, parce que, malgré la +magnificence de l'ameublement entassé à l'anglaise dans certaines pièces +destinées à recevoir du monde, on entrevoit dans l'ombre une saleté +domestique, un désordre naturel et profond qui rappelle l'Asie. + +Le meuble dont on use le moins dans une maison russe, c'est le lit. Des +femmes de service couchent dans des soupentes, pareilles à celles des +anciennes loges de portiers en France, tandis que les hommes se roulent +sur l'escalier, dans les vestibules, et même, dit-on, dans le salon sur +des coussins qu'ils jettent à terre pour la nuit. + +Ce matin j'ai fait une visite au prince ***. C'est un grand seigneur, +ruiné, infirme, malade, hydropique; il souffre au point de ne pouvoir se +lever, et néanmoins il n'a pas de quoi se coucher, je veux dire qu'il +n'a pas ce qu'on appelle un lit dans les pays où la civilisation date de +loin. Il loge dans la maison de sa sœur, qui est absente. Seul, au fond +de ce palais nu, il passe la nuit sur une banquette de bois, recouverte +d'un tapis et de quelques oreillers. Ceci ne peut être attribué au goût +particulier d'un homme: dans toutes les maisons russes où je suis entré, +j'ai vu que le paravent est nécessaire au lit des Slaves, comme le musc +l'est à leur personne: profonde malpropreté qui n'exclut pas toujours +l'élégance apparente. Quelquefois on a un lit de parade, objet de luxe +dont on fait montre par respect pour la mode européenne, mais dont on ne +fait pas d'usage. + +Il y a un ornement particulier aux habitations de quelques Russes +élégants: c'est un petit jardin factice dans un coin du salon. Trois +longues caisses à fleurs enserrent une fenêtre, et forment une salle de +verdure (_altana_), espèce de kiosque qui rappelle ceux des jardins. Les +caisses sont surmontées d'une palissade ou balustrade en bois des îles +ou en bois doré, faisant barrière à hauteur d'homme. Ce petit boudoir +découvert s'entoure de lierre et d'autres plantes grimpantes qui +serpentent le long du treillage, et produisent un effet agréable au +milieu d'un vaste appartement rempli de dorure et obstrué de meubles; +ainsi dans un salon brillant la vue est récréée par un peu de verdure et +de fraîcheur, choses de luxe pour ce pays. Là se tient la maîtresse de +la maison, assise devant une table; près d'elle on voit quelques +chaises, deux ou trois personnes au plus peuvent entrer à la fois dans +cette retraite peu profonde, mais pourtant assez secrète pour plaire à +l'imagination. + +L'effet de cette espèce de bosquet de chambre m'a paru agréable, et +l'idée en est raisonnable, dans un pays où le mystère doit présider à +toute conversation intime. Je crois cet usage importé de l'Asie. + +Je ne serais pas surpris si on introduisait un jour dans quelque maison +de Paris le jardin artificiel des salons russes. Il ne déparerait pas la +demeure des femmes d'État les plus à la mode en France aujourd'hui. Je +me réjouirais de cette innovation, ne fût-ce que pour faire pièce aux +anglomanes, à qui je ne pardonnerai jamais le mal qu'ils ont fait au bon +goût et au véritable esprit français. + +Les Slaves, lorsqu'ils sont beaux, ont une taille svelte, élégante, et +qui cependant donne l'idée de la force; ils ont tous les yeux coupés en +amandes; et le regard fourbe et furtif des peuples de l'Asie. Leurs +yeux, qu'ils soient noirs ou bleus, sont toujours transparents, ils ont +de la vivacité, du mouvement et beaucoup de charme parce qu'ils rient. + +Ce peuple, sérieux par nécessité plus que par nature, n'ose guère rire +que du regard; mais à force de paroles réprimées, ce regard, animé par +le silence, supplée à l'éloquence, tant il donne de passion à la +physionomie. Il est presque toujours spirituel, quelquefois doux, lent, +plus souvent triste jusqu'à la férocité; il tient de celui de la bête +fauve prise au piège. + +Ces hommes nés pour guider un char, ont de la race, ainsi que les +chevaux qu'ils conduisent: leur aspect étrange et la légèreté de leurs +bêtes rendent les rues de Pétersbourg amusantes à parcourir. Ainsi, +grâce à ses habitants et malgré ses architectes, cette ville ne +ressemble à aucune des villes européennes. + +Les cochers russes sont assis droits sur leurs siéges; ils mènent leurs +chevaux toujours grand train, mais avec beaucoup de sûreté, quoiqu'un +peu rudement: la justesse, la promptitude de leur coup d'œil est +admirable; et, soit qu'ils conduisent à deux ou à quatre chevaux, ils +ont toujours deux rênes pour chaque cheval, et les tiennent à pleines +mains, avec force, les bras tendus en avant, très-loin du corps; nul +embarras ne les arrête. Bêtes et hommes à demi sauvages parcourent +précipitamment la ville avec un air de liberté inquiétant; mais la +nature les a rendus prestes, adroits; aussi, malgré l'extrême audace de +ces cochers, les accidents sont-ils rares dans les rues de Pétersbourg. +Souvent ces hommes n'ont pas de fouet; quand ils en ont un, il est si +court qu'ils ne peuvent s'en servir. Ne faisant pas non plus usage de la +voix, ils ne mènent que des rênes et du frein. Vous pouvez parcourir +Pétersbourg pendant des heures sans entendre un seul cri. Si les piétons +ne se rangent pas assez vite, le faleiter (postillon de volée qui monte +_le cheval de droite_ des attelages à quatre chevaux) pousse un petit +glapissement, assez semblable aux gémissements aigus d'une marmotte +relancée dans son gîte; à ce bruit menaçant, qui veut dire: Rangez-vous! +tout s'écarte, et la voiture a passé, comme par magie, sans ralentir son +train. + +Les équipages sont en général dépourvus de goût et mal tenus; les +voitures, mal lavées, mal peintes, encore plus mal vernies, n'ont pas de +véritable élégance: si l'on en fait venir une d'Angleterre, elle ne +résiste que peu de temps aux pavés de Pétersbourg et au train des +chevaux russes. Les harnais solides, légers et gracieux sont faits +d'excellent cuir; en somme, malgré la négligence des gens d'écurie, et +le peu d'invention des ouvriers, l'ensemble des équipages a un caractère +original et pittoresque qui remplace jusqu'à un certain point le soin +minutieux dont on se pique ailleurs; et comme les grands seigneurs vont +toujours à quatre chevaux, les cérémonies de la cour ont bon air, même +vues de la rue. + +On n'attelle quatre chevaux de front que pour les voyages et les longues +courses hors de la ville; dans Pétersbourg les chevaux vont toujours +deux à deux; les traits de volée sont démesurément longs; l'enfant qui +les mène est costumé à la persane de même que le cocher: cet habit, +nommé _armiak_, ne convient pourtant qu'à l'homme assis sur son siége; +il n'est pas commode pour enfourcher un cheval, mais malgré ce +désavantage le postillon russe est leste et hardi. + +Je ne saurais vous peindre le sérieux, la fierté silencieuse, l'adresse, +l'imperturbable témérité de ces petits polissons slaves; leur insolence +et leur habileté font ma joie chaque fois que je me promène dans la +ville; voilà pourquoi je vous parle d'eux souvent et en détail; enfin, +et c'est chose plus rare ici qu'ailleurs, ils ont l'air heureux. + +Il est dans la nature de l'homme d'éprouver du contentement à bien faire +ce qu'il fait; les cochers et les postillons russes étant des plus +habiles du monde peuvent se trouver satisfaits de leur condition, +quelque dure qu'elle soit d'ailleurs. + +Il faut dire aussi que ceux qui sont au service des seigneurs se piquent +d'élégance et paraissent bien soignés, mais les chevaux de remise et +leurs tristes conducteurs me font pitié, tant leur vie est dure: ils +demeurent dans la rue depuis le matin jusqu'au soir, à la porte de la +personne qui les loue ou sur les places que la police leur assigne. Les +bêtes toujours attelées, et les hommes toujours sur le siége, mangent à +leur poste, sans l'abandonner un instant. Pauvres chevaux!... je plains +moins les hommes; le Russe a le goût de la servitude. On donne aux +chevaux des auges portatives, posées sur des tréteaux: ainsi vous +trouvez votre voiture prête chaque fois que vous voulez sortir sans +qu'il soit nécessaire de la commander. + +Cependant les cochers ne vivent de cette manière que pendant l'été, pour +l'hiver ils ont des hangars bâtis au milieu des places les plus +fréquentées. On allume de grands feux autour de ces abris à portée des +spectacles, des palais et de tous les lieux où se donnent des fêtes, et +c'est là que se réchauffent les domestiques; néanmoins il ne se passe +guère de nuit de bal au mois de janvier sans qu'un homme ou deux meurent +de froid dans la rue; les précautions mêmes prouvent le danger plutôt +qu'elles ne l'écartent, et les dénégations obstinées des Russes me +confirment la vérité du fait que je vous rapporte. + +Une femme, plus sincère que les autres, m'a répondu aux questions +réitérées que je lui adressais à ce sujet: «C'est possible, mais je n'en +ai jamais entendu parler.» Dénégation qui vaut un aveu précieux. Il faut +venir ici pour savoir jusqu'où l'homme riche peut porter le dédain pour +la vie de l'homme pauvre, et pour apprendre en général le peu de valeur +qu'a la vie aux yeux de l'homme condamné à vivre sous l'absolutisme. + +En Russie l'existence est pénible pour tout le monde; l'Empereur n'y est +guère moins rompu à la fatigue que le dernier des serfs. On m'a montré +son lit: la dureté de cette couche étonnerait nos laboureurs. Ici tous +les hommes sont forcés de se répéter une vérité sévère: c'est que le but +de la vie n'est pas sur la terre, et que le moyen de l'atteindre n'est +pas le plaisir. + +L'inexorable image du devoir et de la soumission vous apparaît à chaque +instant et ne vous permet pas d'oublier la rude condition de l'existence +humaine: le travail et la douleur! Il n'est permis de subsister en +Russie qu'en sacrifiant tout à l'amour de la patrie terrestre, sanctifié +par la foi en la patrie céleste. + +Si par moment, au milieu d'une promenade publique, la rencontre de +quelques oisifs me fait illusion en me persuadant qu'il pourrait y avoir +en Russie comme ailleurs, des hommes qui s'amuseraient pour s'amuser, +des hommes pour qui le plaisir serait une affaire, je suis détrompé à +l'instant par la vue du feldjæger qui passe silencieusement au grand +galop dans sa téléga. Le feldjæger est l'homme du pouvoir; il est la +parole du maître; télégraphe vivant, il va porter un ordre à un autre +homme aussi ignorant que lui de la pensée qui les fait mouvoir: cet +autre automate l'attend à cent, à mille, à quinze cents lieues dans les +terres. La téléga sur laquelle chemine l'homme de fer, est de toutes les +voitures de voyage la plus incommode. Figurez-vous une petite charrette +à deux bancs de cuir sans ressorts et sans dossier; aucun autre équipage +ne peut servir dans les chemins de traverse auxquels aboutissent toutes +les grandes routes commencées jusqu'à ce jour à travers ce vague et +sauvage empire. Le premier banc est réservé au postillon ou au cocher +qui change à chaque relais, le second au courrier qui voyage jusqu'à la +mort, laquelle vient de bonne heure pour les hommes voués à ce dur +métier. + +Ceux que je vois rapidement traverser dans toutes les directions les +belles rues de la ville me représentent aussitôt les solitudes où ils +vont s'enfoncer: je les suis en imagination, et au bout de leur course +m'apparaît la Sibérie, le Kamtchatka, le désert salé, la muraille de la +Chine, la Laponie, la mer Glaciale, la Nouvelle-Zemble, la Perse, le +Caucase; ces noms historiques, presque fabuleux, produisent sur ma +pensée l'effet d'un lointain vaporeux dans un grand paysage; mais vous +pouvez vous imaginer combien ce genre de rêverie attriste l'âme!... +Néanmoins l'apparition de ces courriers sourds, aveugles et muets, est +un aliment poétique incessamment fourni à l'esprit de l'étranger. Cet +homme, né pour vivre et mourir sur sa charrette, répand à lui seul un +intérêt mélancolique sur les moindres scènes de la vie; rien de +prosaïque ne peut subsister dans l'esprit en présence de tant de +souffrances et de tant de grandeur. Il faut convenir que si le +despotisme rend malheureux les peuples qu'il opprime, il a été inventé +pour le plaisir des voyageurs qu'il jette dans un étonnement toujours +nouveau. Sous la liberté, tout se publie et s'oublie, car tout est vu +d'un coup d'œil; sous le gouvernement absolu, tout se cache, mais tout +se devine, de là un vif intérêt: on retient, on remarque les moindres +circonstances, une secrète curiosité anime la conversation rendue plus +piquante par le mystère, et par l'absence même d'intérêt apparent; là +l'esprit est paré de ses voiles comme la beauté chez les musulmans; si +les habitants d'un pays ainsi gouverné ne peuvent s'y amuser de bon +cœur, un étranger ne s'y peut déplaire de bonne foi. Moins on jugerait +le fond des choses, et plus l'apparence devrait intéresser. Moi je pense +un peu trop à ce que je ne vois pas pour être tout à fait satisfait de +ce que je vois; néanmoins, tout en m'affligeant, le spectacle me paraît +attachant. + +La Russie n'a point de passé, disent les amateurs de l'antiquité. C'est +vrai, mais l'avenir et l'espace y servent de pâture aux imaginations les +plus ardentes. Le philosophe est à plaindre en Russie, le poëte peut et +doit s'y plaire. + +Il n'y a de poëtes vraiment malheureux que ceux qui sont condamnés à +languir sous le régime de la publicité. Quand tout le monde peut tout +dire, le poëte n'a plus qu'à se taire. La poésie est un mystère qui sert +à exprimer plus que la parole; elle ne saurait subsister chez les +peuples qui ont perdu la pudeur de la pensée. La vision, l'allégorie, +l'apologue, c'est la vérité poétique; or, dans les pays de publicité, +cette vérité-là est tuée par la réalité, toujours trop grossière au gré +de la fantaisie. + +Il faut que la nature ait mis un sentiment profondément poétique dans +l'âme des Russes, peuple moqueur et mélancolique, pour qu'ils aient +trouvé le moyen de donner un aspect original et pittoresque à des villes +bâties par des hommes entièrement dépourvus d'imagination, et cela dans +le pays le plus plat, le plus triste, le plus monotone, et le plus nu de +la terre. Des plaines éternelles, de sombres et plates solitudes: voilà +la Russie. Cependant si je pouvais vous montrer Pétersbourg, ses rues et +ses habitants tels que je les vois, je vous ferais un tableau de genre à +chaque ligne. Tant le génie de la nation slave a puissamment réagi +contre la stérile manie de son gouvernement. Ce gouvernement +antinational n'avance que par évolutions militaires: il rappelle la +Prusse sous son premier roi. + +Je vous ai décrit une ville sans caractère, plutôt pompeuse +qu'imposante, plus vaste que belle, remplie d'édifices sans style, sans +goût, sans signification historique. Mais pour être complet, +c'est-à-dire vrai, il fallait en même temps faire mouvoir à vos yeux, +dans ce cadre prétentieux et ridicule, des hommes naturellement +gracieux, et qui avec leur génie oriental, ont su s'approprier une ville +bâtie pour un peuple qui n'existe nulle part; car Pétersbourg a été fait +par des hommes riches, et dont l'esprit s'était formé en comparant, sans +étude approfondie, les divers pays de l'Europe. Cette légion de +voyageurs plus ou moins raffinés, plus expérimentés que savants, était +une nation artificielle, un choix d'esprits intelligents et habiles +recrutés chez toutes les nations du monde: ce n'était pas le peuple +russe, celui-ci est narquois comme l'esclave qui se console de son joug +en s'en moquant tout bas; superstitieux, fanfaron, brave et paresseux +comme le soldat; poétique, musical et réfléchi comme le berger; car les +habitudes des races nomades seront longtemps dominantes parmi les +Slaves; tout cela ne s'accorde ni avec le style des édifices ni avec le +plan des rues de Pétersbourg, il y a évidemment scission ici entre +l'architecte et l'habitant. Les ingénieurs européens sont venus dire aux +Moscovites comment ils devaient construire et orner une capitale digne +de l'admiration de l'Europe et ceux-ci, avec leur soumission militaire, +ont cédé à la force du commandement. Pierre-le-Grand a bâti Pétersbourg +contre les Suédois bien plus que pour les Russes; mais le naturel du +peuple s'est fait jour malgré son respect pour les caprices du maître, +et malgré sa défiance de soi-même; et c'est à cette désobéissance +involontaire que la Russie doit son cachet d'originalité: rien n'a pu +effacer le caractère primitif des habitants; ce triomphe des facultés +innées contre une éducation mal dirigée, est un spectacle intéressant +pour tout voyageur capable de l'apprécier. + +Heureusement pour le peintre et pour le poëte que les Russes sont +essentiellement religieux: leurs églises, au moins, sont à eux; la forme +immuable des édifices pieux fait partie du culte et la superstition +défend ces forteresses religieuses contre la manie des figures de +mathématique en pierres de taille, des carrés longs, des surfaces planes +et des lignes droites; enfin contre l'architecture militaire plutôt que +classique qui donne à chacune des villes de ce pays l'air d'un camp +destiné à durer quelques semaines pendant les grandes manœuvres. + +On reconnaît également le génie d'un peuple nomade dans les chariots, +les voitures, les harnais et les attelages russes. Figurez-vous des +essaims, des nuées de drowskas rasant la terre. Vous vous rappelez ce +que je vous ai dit ailleurs de cette voiture mouche. Elle est si petite +qu'elle disparaît entièrement sous l'homme: représentez-vous-la roulant +entre de longues files de maisons bien alignées, très-basses, mais +au-dessus desquelles on découvre les aiguilles d'une multitude d'églises +et de quelques monuments célèbres: si cet ensemble n'est pas beau, il +est au moins étonnant. Ces flèches dorées ou peintes rompent les lignes +monotones des toits de la ville; elles percent les airs de dards +tellement aigus qu'à peine l'œil peut-il distinguer le point où leur +dorure s'éteint dans la brume d'un ciel polaire. La flèche de la +citadelle, racine et berceau de Pétersbourg, et celle de l'Amirauté +revêtue de l'or des ducats de Hollande offerts au Czar Pierre par la +république des Provinces-Unies, sont les plus remarquables. Ces +aigrettes monumentales, imitées des parures asiatiques, dont sont ornés, +dit-on, les édifices de Moscou, me paraissent d'une hauteur et d'une +hardiesse vraiment extraordinaires. On ne conçoit pas qu'elles se +soutiennent en l'air: c'est un ornement vraiment russe: figurez-vous +donc un assemblage immense de dômes accompagnés des quatre campaniles +obligés chez les Grecs modernes pour faire une église. Imaginez-vous une +multitude de coupoles argentées, dorées, azurées, étoilées et les toits +des palais peints en vert d'émeraude ou d'outremer, les places ornées, +de statues de bronze en l'honneur des principaux personnages historiques +de la Russie et des Empereurs: bordez ce tableau d'un fleuve immense +qui, les jours de calme, sert de miroir, et les jours de tempête, de +repoussoir à tous les objets; joignez-y le pont de bateaux de Troïtza +jeté sur le point le plus large de la Néva, entre le champ de Mars, où +la statue de Suwarrow se perd dans l'espace, et la citadelle où dorment +dans leurs tombeaux dépouillés d'ornements Pierre-le-Grand et sa +famille[14]; enfin rappelez-vous que la nappe d'eau de la Néva toujours +pleine, coule à rez de terre et respecte à peine au milieu de la ville +une île toute bordée d'édifices à colonnes grecques, supportés par leurs +fondements de granit et bâtis d'après des dessins de temples païens; si +vous saisissez bien cet ensemble, vous comprendrez comment Pétersbourg +est une ville infiniment pittoresque, malgré le mauvais goût de son +architecture d'emprunt, malgré la teinte marécageuse des campagnes qui +l'environnent, malgré l'absence totale d'accidents dans le terrain et la +pâleur des beaux jours d'été sous le terne climat du Nord. + +Le peu de mouvement du fleuve aux approches de son embouchure où +très-souvent la mer le force de s'arrêter et même de rebrousser chemin, +ajoute encore à la singularité de la scène. + +Ne me reprochez pas mes contradictions, je les ai aperçues avant vous +sans vouloir les éviter, car elles sont dans les choses; ceci soit dit +une fois pour toutes. Comment vous donner l'idée réelle de ce que je +vous dépeins si ce n'est en me contredisant à chaque mot? Si j'étais +moins sincère je vous paraîtrais plus conséquent: considérez que dans +l'ordre physique comme dans l'ordre moral, la vérité n'est qu'un +assemblage de contrastes tellement criants qu'on dirait que la nature et +la société n'ont été créées que pour faire tenir ensemble des éléments +qui sans elles devraient s'abhorrer et s'exclure. + +Rien n'est triste comme le ciel de Pétersbourg à midi; mais si le jour +est sans éclat sous cette latitude, les soirs, les matins y sont +superbes, c'est alors qu'on voit se répandre dans l'air et sur la glace +des eaux presque sans rivages qui continuent le ciel, certaines gerbes +de lumière, des jets, des bouquets de feu que je n'avais encore aperçus +nulle part. + +Le crépuscule qui dure ici les trois quarts de la vie est riche en +accidents admirables; le soleil d'été, un moment submergé vers minuit, +nage longtemps à l'horizon au niveau de la Néva et des basses terres qui +la bordent; il darde dans le vide des lueurs d'incendie qui rendraient +belle la nature la plus pauvre; ce qu'on éprouve à cet aspect ce n'est +pas l'enthousiasme que produit la couleur des paysages de la zone +torride, c'est l'attrait d'un rêve, c'est l'irrésistible pouvoir d'un +sommeil plein de souvenirs et d'espérances. La promenade des îles à +cette heure-là est une véritable idylle. Sans doute il manque beaucoup +de choses à ces sites pour en faire de beaux tableaux bien composés, +mais la nature a plus de puissance que l'art sur l'imagination de +l'homme; son aspect ingénu suffit sous toutes les zones au besoin +d'admiration qu'il a dans l'âme: et comment placerait-il mieux ce +sentiment? Dieu, aux environs du pôle, a beau réduire la terre au +dernier degré d'aplatissement et de nudité, malgré cette misère, le +spectacle de la création sera toujours pour l'œil de l'homme le plus +éloquent interprète des desseins du Créateur. Les têtes chauves +n'ont-elles pas leur beauté? quant à moi je trouve les sites des +environs de Pétersbourg plus que beaux, ils ont un caractère de +tristesse sublime, et qui équivaut bien pour la profondeur de +l'impression à la richesse et à la variété des paysages les plus +célèbres de la terre. Ce n'est pas une œuvre pompeuse, artificielle, une +invention agréable, c'est une profonde solitude, une solitude terrible +et belle comme la mort. D'un bout de ses plaines, d'un rivage de ses +mers à l'autre, la Russie entend la voix de Dieu que rien n'arrête, et +qui dit à l'homme enorgueilli de la mesquine magnificence de ses pauvres +villes: Tu as beau faire, je suis toujours le plus grand! souvent un +visage dénué de beauté a plus d'expression, plus de physionomie, et se +grave dans notre Souvenir d'une manière plus ineffaçable que des traits +réguliers qui ne peignent ni passion ni sentiment. Tel est l'effet de +nos préoccupations d'immortalité que ce qui intéresse surtout l'habitant +de la terre, c'est ce qui lui parle d'autre chose que de la terre. +Admirez la puissance des dons primitifs chez les nations: pendant plus +de cent ans les Russes bien élevés, les grands seigneurs, les savants, +les puissants du pays ont été mendier des idées et copier des modèles +dans toutes les sociétés de l'Europe; eh bien! cette ridicule fantaisie +de princes et de courtisans n'a pas empêché le peuple de rester +original[15]. + +Cette race spirituelle est trop fine de sa nature, elle a le tact trop +délicat pour se pouvoir confondre avec les peuples teutoniques. La +bourgeoise Allemagne est encore aujourd'hui plus étrangère à la Russie +que ne l'est l'Espagne avec ses peuples de sang arabe. La lenteur, la +lourdeur, la grossièreté, la timidité, la gaucherie, sont antipathiques +au génie des Slaves. Ils supporteraient mieux la vengeance et la +tyrannie; les vertus germaniques elles-mêmes sont odieuses aux Russes; +aussi en peu d'années ceux-ci, malgré leurs atrocités religieuses et +politiques, ont-ils fait plus de progrès dans l'opinion à Varsovie, que +les Prussiens, malgré les rares et solides qualités qui distinguent la +race allemande; je ne dis pas que ceci soit un bien, je le note comme un +fait: tous les frères ne s'aiment pas, mais tous se comprennent. + +Quant à l'analogie que je crois découvrir sur certains points entre les +Russes et les Espagnols, elle s'explique par les rapports qui ont pu +exister originairement entre les tribus arabes et quelques-unes des +hordes qui passèrent de l'Asie en Moscovie. L'architecture mauresque a +du rapport avec la byzantine, type de la vraie architecture moscovite. +Le génie des peuples asiatiques errants en Afrique ne saurait être +contraire à celui des autres nations de l'Orient à peine établies en +Europe: l'histoire s'explique par l'influence progressive des races, ce +sont des fatalités sociales comme les caractères sont des fatalités +personnelles. + +Sans la différence de religion, sans les mœurs diverses des peuples, je +me croirais ici dans une des plaines les plus élevées et les plus +stériles de la Castille. A la vérité il y fait une chaleur d'Afrique; +depuis vingt ans la Russie n'a pas vu un été aussi brûlant. + +Malgré une chaleur des tropiques, je vois déjà les Russes faire leur +provision de bois. Des bateaux chargés de bûches de bouleaux, le seul +chauffage dont on fasse usage ici où le chêne est un arbre de luxe, +obstruent les nombreux et larges canaux qui coupent en tous sens cette +ville bâtie sur le modèle d'Amsterdam, car dans les principales rues de +Pétersbourg coule un bras de la Néva; cette eau disparaît l'hiver sous +la neige, et l'été sous la quantité de barques qui se pressent le long +des quais pour déposer à terre leurs approvisionnements. + +Ce bois est d'avance scié très-court; puis au sortir des bateaux, on le +place sur des voitures assez singulières. Ces charrettes d'une +simplicité primitive consistent en deux gaules qui font brancards et qui +sont destinées à lier le train de devant avec celui de derrière: on +entasse sur ces longues perches très-rapprochées l'une de l'autre, car +la voie du char est étroite, un rang de bûches montées comme une +muraille à la hauteur de sept ou huit pieds. Vu de côté, cet échafaudage +est une maison qui marche. On lie le bois sur la charrette avec une +chaîne: si la chaîne vient à se lâcher dans les secousses du pavé, le +conducteur la resserre chemin faisant avec une corde et un bâton qu'il +emploie en forme de tourniquet, sans arrêter ni même ralentir son +cheval. On voit l'homme pendu à son pan de bois pour en relier avec +effort toutes les parties: on dirait d'un écureuil qui se balance à sa +corde dans une cage, ou à sa branche dans une forêt, et pendant cette +opération silencieuse, la muraille de bois continue silencieusement son +chemin dans la rue qu'elle suit sans encombres, car sous ce gouvernement +violent, tout se passe sans heurt, ni paroles, ni bruit. C'est que la +peur inspire à l'homme une mansuétude calculée, plus sûre que la douceur +naturelle. + +Je n'ai pas vu un seul de ces chancelants édifices s'écrouler pendant +les scabreux, et souvent les longs trajets qu'on leur fait faire à +travers la ville. + +Le peuple russe est souverainement adroit: c'est contre le vœu de la +nature que cette race d'hommes a été poussée près du pôle par les +révolutions humaines et qu'elle y est retenue par les nécessités +politiques. Qui pénétrerait plus avant dans les vues de la Providence, +reconnaîtrait peut-être que la guerre contre les éléments est la rude +épreuve à laquelle Dieu a voulu soumettre cette nation marquée par lui +pour en dominer un jour beaucoup d'autres. La lutte est l'école de la +Providence. + +Le combustible devient rare en Russie. Le bois se paie à Pétersbourg +aussi cher qu'à Paris. Il est telle maison ici dont le chauffage coûte, +par hiver, de neuf à dix mille francs. En voyant la dilapidation des +forêts, on se demande avec inquiétude de quel bois se chauffera la +génération qui suivra celle-ci. + +Pardonnez-moi la plaisanterie: je pense souvent que ce serait une mesure +de prudence de la part des peuples qui jouissent d'un beau climat que de +fournir aux Russes de quoi faire bon feu chez eux. Ils regretteraient +moins le soleil. + +Les charrettes destinées à emporter les immondices de la ville sont +petites et incommodes; avec une telle machine un homme et un cheval ne +peuvent faire que peu d'ouvrage en un jour. Généralement les Russes +manifestent leur intelligence plutôt par la manière d'employer de +mauvais ustensiles que par le soin qu'ils mettent à perfectionner ceux +qu'ils ont. Doués de peu d'invention, ils manquent, le plus souvent, des +mécaniques appropriées au but qu'ils veulent atteindre. Ce peuple, qui a +tant de grâce et de facilité, est dépourvu de génie créateur. Encore une +fois, les Russes sont les Romains du Nord. Les uns et les autres ont +tiré leurs sciences et leurs arts de l'étranger. Ils ont de l'esprit, +mais c'est un esprit imitateur, et par conséquent plus ironique que +fécond; cet esprit contrefait tout, il n'imagine rien. + +La moquerie est le trait dominant du caractère des tyrans et des +esclaves. Toute nation opprimée a l'esprit tourné au dénigrement, à la +satire, à la caricature; elle se venge de son inaction et de son +abaissement par des sarcasmes. Reste à calculer et à formuler le rapport +qui existe entre les nations et les constitutions qu'elles se donnent ou +qu'elles subissent. Mon opinion est que chaque nation policée a pour +gouvernement le seul qu'elle puisse avoir. Je ne prétends pas vous +imposer ni même vous exposer ce système. C'est un travail que je laisse +à de plus dignes et à de plus savants que moi; mon but aujourd'hui est +moins ambitieux, c'est de vous décrire ce qui me frappe dans les rues et +sur les quais de Pétersbourg. + +En quelques endroits la Néva est toute couverte de barques de foin. Ces +rustiques édifices sont plus grands que bien des maisons; et leur aspect +me paraît pittoresque et ingénieux comme tout ce que les Slaves ne +doivent qu'à eux-mêmes. Ces barques, habitées par les hommes qui les +conduisent, sont tendues de tapis de paille, espèce de sparterie qui, +toute grossière qu'elle est, donne un air de pavillon oriental, de +jonque chinoise au mobile édifice: ce n'est qu'à Pétersbourg que j'ai vu +des murailles de foin tapissées de paillassons, et des familles sortir +de dessous ce foin comme des bêtes s'élancent de leurs tanières. + +Le métier de badigeonneur devient important dans une ville où +l'intérieur des maisons reste en proie à des fourmilières de vermine, +tandis que l'extérieur est régulièrement dégradé par les hivers. En +Russie, il faut recrépir chaque année tout édifice qu'on veut préserver +d'une prompte destruction. + +La manière dont le badigeonneur russe fait son métier est curieuse: il +n'a que trois mois par an pour travailler au dehors des maisons. Vous +jugez que le nombre des ouvriers doit être considérable: on en rencontre +à chaque coin de rue. Ces hommes, assis au péril de leur vie sur une +planchette mal attachée à une grande corde flottante, se balancent comme +des insectes contre les édifices qu'ils reblanchissent. Quelque chose de +semblable a lieu chez nous, où des ouvriers se pendent aussi aux nœuds +d'une corde pour monter et descendre le long des maisons. Mais en France +les badigeonneurs toujours en petit nombre, sont bien moins téméraires +que les Russes. En tout lieu l'homme apprécie sa vie ce qu'elle vaut. + +Figurez-vous des centaines d'araignées pendues au fil de leurs toiles +déchirées par l'orage, et qu'elles s'empressent de réparer avec une +dextérité, une activité merveilleuse, et vous aurez l'idée du travail +des badigeonneurs dans les rues de Pétersbourg pendant le court été du +Nord. Les maisons n'ont guère plus de trois étages; elles sont blanches, +mais leur apparence est trompeuse, car on les croirait propres. Moi qui +sais la vérité sur l'intérieur, je passe devant ces brillantes façades +avec un respectueux dégoût. + +En province, on badigeonne les villes où l'Empereur doit passer: est-ce +un honneur rendu au souverain, ou veut-on lui faire illusion sur la +misère du pays? + +En général, les Russes portent avec eux une odeur désagréable, et dont +on s'aperçoit même de loin. Les gens du monde sentent le musc, et les +gens du peuple le chou aigre, mêlé d'une exhalaison d'oignons et de +vieux cuirs gras parfumés. Ces senteurs ne varient pas. + +Vous pouvez conclure de là que les trente mille sujets de l'Empereur qui +viennent au 1er janvier lui offrir leurs félicitations jusque dans son +palais, et les six ou sept mille que nous verrons demain se presser dans +l'intérieur du château de Péterhoff pour fêter leur Impératrice, doivent +laisser sur leur passage un parfum redoutable. + +De toutes les femmes du peuple que j'ai rencontrées jusqu'ici dans les +rues, pas une seule ne m'a semblé belle; et le plus grand nombre d'entre +elles m'a paru d'une laideur remarquable et d'une malpropreté +repoussante. On s'étonne en pensant que ce sont là les épouses et les +mères de ces hommes aux traits si fins, si réguliers, aux profils grecs, +à la taille élégante et souple, qu'on aperçoit même parmi les dernières +classes de la nation. Rien de si beau que les vieillards, de si affreux +que les vieilles femmes russes. J'ai vu peu de bourgeoises. Une des +singularités de Pétersbourg, c'est que le nombre des femmes relativement +à celui des hommes y est moindre que dans les capitales des autres pays; +on m'assure qu'elles forment tout au plus le tiers de la population +totale de la ville. + +Cette rareté fait qu'elles ne sont que trop fêtées: on leur témoigne +tant d'empressement qu'il n'en est guère qui se risquent seules passé +une certaine heure dans les rues des quartiers peu populeux. Dans la +capitale d'un pays tout militaire et chez un peuple adonné à +l'ivrognerie, cette retenue me paraît assez motivée. En général les +femmes russes se montrent moins en public que les Françaises; il ne +faudrait pas remonter bien haut pour arriver au temps où elles passaient +leur vie enfermées comme les femmes de l'Asie. Cette réserve dont le +souvenir se perpétue, rappelle comme tant d'autres coutumes russes +l'origine de ce peuple. Elle contribue à la tristesse des fêtes et des +rues de Pétersbourg. Ce qu'on voit de plus beau dans cette ville, ce +sont les parades, tant il est vrai que c'est à bon droit que je vous ai +dit que toute ville russe, à commencer par la capitale, est un camp un +peu plus stable et plus pacifique qu'un bivouac. + +On compte peu de cafés dans Pétersbourg: il n'y a point de bals publics +autorisés dans l'intérieur de la ville; les promenades ne sont guère +fréquentées et on les parcourt avec une gravité peu réjouissante. + +Mais si la peur rend ici les hommes sérieux, elle les rend aussi fort +polis. Je n'ai jamais vu autant de gens se traiter avec égard et cela +dans toutes les classes. Le cocher de drowska salue imperturbablement +son camarade qui n'a garde de passer à côté de lui sans lui rendre +révérence pour révérence; le portefaix salue le badigeonneur et ainsi +des autres. Le chapeau et le bâton sont en Russie des objets de première +nécessité. Cette urbanité est peut-être jouée, je la crois au moins +forcée; cependant la seule apparence de l'aménité contribue à l'agrément +de la vie. Si la politesse menteuse a tant d'avantages, quel charme ne +devrait pas avoir la vraie politesse, la politesse du cœur? + +Le séjour de Pétersbourg serait tout à fait agréable pour un voyageur +qui croirait aux paroles et qui aurait en même temps du caractère. Mais +il en faudrait beaucoup afin de refuser les fêtes et de renoncer aux +dîners, véritables fléaux de la société russe et l'on peut dire de +toutes les sociétés où sont admis les étrangers et d'où par conséquent +l'intimité est bannie. + +Je n'ai accepté ici que bien peu d'invitations chez les particuliers: +j'étais surtout curieux des solennités de cour; mais j'en ai assez vu; +on se blase vite sur des merveilles où le cœur n'a rien à sentir. Si +l'on était amoureux, on pourrait se résigner à suivre au palais une +femme qu'on aimerait tout en maudissant le sort qui l'attache à une +société uniquement animée par l'ambition, la peur et la vanité. On a +beau dire que le grand monde est le même partout; la Russie est +aujourd'hui le pays de l'Europe où les intrigues de cour tiennent le +plus de place dans l'existence de chaque individu. + + + + +LETTRE QUINZIÈME. + +Fête de Péterhoff.--Le peuple dans le palais de son maître.--Ce qu'il y +a de réel dans cet acte de popularité.--L'Asie et l'Europe en +présence.--Prestige attaché à la personne de l'Empereur.--Pourquoi +l'Impératrice Catherine instituait des écoles en Russie.--Vanité +russe.--L'Empereur y pourra-t-il remédier?--Fausse civilisation.--Plan +de l'Empereur Nicolas.--La Russie telle qu'on la montre aux étrangers et +la Russie telle qu'elle est.--Souvenirs du voyage de l'Impératrice +Catherine en Crimée.--Ce que les Russes pensent des diplomates +étrangers.--Hospitalité russe.--Le fond des choses.--Dissimulation à +l'ordre du jour.--Étrangers complices des Russes.--Ce que c'est que la +popularité des Empereurs de Russie.--Composition de la foule admise dans +le palais.--Enfants de prêtres.--Noblesse secondaire.--Peine de +mort.--Comment elle est abolie.--Tristesse des physionomies.--Motifs du +voyageur pour venir visiter la Russie.--Déceptions.--Conditions de +l'homme en Russie.--L'Empereur lui-même est à +plaindre.--Compensation.--Oppression.--La Sibérie.--Manière dont +l'étranger doit se conduire pour être bien vu en Russie.--Esprit +caustique des Russes.--Leur sens politique.--Danger que court l'étranger +en Russie.--Probité du _mugic_, paysan russe.--La montre de +l'ambassadeur de Sardaigne.--Autres vols.--Moyen de gouvernement.--Faute +énorme.--Le _Journal des Débats_, pourquoi l'Empereur le +lit.--Réflexions.--Digressions.--Politique de l'Empereur.--Politique du +journal.--Beauté du site de Péterhoff.--Le parc.--Points de +vue.--Efforts de l'art.--Illuminations.--Féerie.--Voitures, piétons: +leur nombre.--Bivouac bourgeois.--Nombre des lampions.--Temps qu'il faut +pour les allumer.--Campements de la foule autour de +Péterhoff.--Équipages parqués.--Valeur du peuple russe.--Palais +anglais.--Manière dont le corps diplomatique et les étrangers invités +sont traités.--Où je passe la nuit.--Lit portatif.--Bivouacs +militaires.--Silence de la foule.--La gaîté manque.--Bon ordre +obligé.--Le bal.--Les appartements.--Manière dont l'Empereur sillonne la +foule.--Son air.--Danses polonaises.--Illumination des +vaisseaux.--Ouragan.--Accidents sur mer pendant la fête.--Mystère.--Prix +de la vie sous le despotisme.--Tristes présages.--Chiffre de +l'Impératrice éteint.--L'homme qui veut le rallumer, ce qu'il lui en +coûte.--Distribution de la journée de l'Impératrice.--Inévitable +frivolité.--Tristesse des anniversaires.--Promenade en +_lignes_.--Description de cette voiture.--Rencontre d'une dame russe en +ligne.--Sa conversation.--Magnificence de la promenade nocturne.--Lac de +Marly.--Souvenirs de Versailles.--Maison de Pierre-le-Grand.--Grottes, +cascades illuminées.--Départ de la foule après la fête.--Image de la +retraite de Moscou.--Revue du corps des cadets passée par +l'Empereur.--Toujours la cour.--Ce qu'il faut pour supporter cette +vie.--Triomphe d'un cadet.--Évolutions des soldats circassiens. + + + Péterhoff, ce 23 juillet 1839. + +Il faut considérer la fête de Péterhoff de deux points de vue +différents: le matériel et le moral; sous ces deux rapports le même +spectacle produit des impressions diverses. + +Je n'ai rien vu de plus beau pour les yeux, de plus triste pour la +pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de +paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se +rapprocher de cœur. Socialement ceci me déplaît, parce qu'il me paraît +que l'Empereur, par ce faux luxe de popularité, abaisse les grands sans +relever les petits. Tous les hommes sont égaux devant Dieu, et, pour un +Russe, Dieu c'est le maître: ce maître suprême est si loin de la terre +qu'il ne voit point de distance entre le serf et le seigneur; des +hauteurs où réside sa sublimité, les petites nuances qui divisent +l'humanité échappent à ses regards divins. C'est ainsi que les aspérités +qui hérissent la surface du globe s'évanouiraient aux yeux d'un habitant +du soleil. + +Lorsque l'Empereur ouvre librement en apparence son palais aux paysans +privilégiés, aux bourgeois choisis qu'il admet deux fois par an à +l'honneur de lui faire leur cour[16], il ne dit pas au laboureur, au +marchand: «Tu es un homme comme moi;» mais il dit au grand seigneur: «Tu +es un esclave comme eux; et moi, votre dieu, je plane sur vous tous +également.» Telle est, toute fiction politique à part, le sens moral de +cette fête, et voilà ce qui en gâte le spectacle à mes yeux. Au surplus, +j'ai remarqué qu'il plaisait au maître et aux serfs beaucoup plus qu'aux +courtisans de profession. + +Chercher un simulacre de popularité dans l'égalité des autres, c'est un +jeu cruel, une plaisanterie de despote qui pouvait éblouir les hommes +d'un autre siècle, mais qui ne saurait tromper des peuples parvenus à +l'âge de l'expérience et de la réflexion. Ce n'est pas l'Empereur +Nicolas qui a eu recours à une telle supercherie; mais puisqu'il n'a pas +inventé cette puérilité politique, il serait digne de lui de l'abolir. +Il est vrai que rien ne s'abolit sans péril en Russie; les peuples qui +manquent de garantie, ne s'appuient que sur les habitudes. L'attachement +opiniâtre à la coutume défendue par l'émeute et le poison, est une des +bases de la constitution, et la mort périodique des souverains prouve +aux Russes que cette _constitution_ sait se faire respecter. L'équilibre +d'une telle machine est pour moi un profond et douloureux mystère. + +Comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états, +comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire +assez d'éloges de la fête de Péterhoff. Rien de ce que j'en avais lu, de +ce qu'on m'en avait raconté n'aurait pu me donner l'idée d'une telle +féerie; l'imagination était restée au-dessous de la réalité. + +Figurez-vous un palais bâti sur une terrasse dont la hauteur équivaut à +une montagne dans un pays de plaines à perte de vue, pays tellement +plat, que, d'une élévation de soixante pieds, vous jouissez d'un horizon +immense; au-dessous de cette imposante construction commence un vaste +parc qui ne finit qu'à la mer, où vous apercevez une ligne de vaisseaux +de guerre qui le soir de la fête doivent être illuminés; c'est de la +magie; le feu qui s'allume brille et s'étend, comme un incendie, depuis +les bosquets et les terrasses du palais jusque sur les flots du golfe de +Finlande. Dans le parc les lampions font l'effet du jour. Vous y voyez +des arbres diversement éclairés par des soleils de toutes couleurs; ce +n'est pas par milliers, par dix milliers que l'on compte les lumières de +ces jardins d'Armide, c'est par centaines de mille, et vous admirez tout +cela à travers les fenêtres d'un château pris d'assaut par un peuple +aussi respectueux que s'il avait passé sa vie à la cour. + +Néanmoins dans cette foule, où l'on cherche à effacer les rangs, toutes +les classes se retrouvent sans se confondre. Quelques attaques qu'ait +portées le despotisme à l'aristocratie, il y a encore des castes en +Russie. + +C'est un point de ressemblance de plus avec l'Orient, et ce n'est pas +une des contradictions les moins frappantes de l'ordre social tel que +l'ont fait les mœurs du peuple combinées avec le gouvernement du pays. +Ainsi à cette fête de l'Impératrice, vraie bacchanale du pouvoir absolu, +j'ai reconnu l'image de l'ordre qui règne dans l'État sous le désordre +apparent du bal. C'étaient toujours des marchands, des soldats, des +laboureurs, des courtisans que je rencontrais, et tous se distinguaient +à leur costume: un habit qui n'indiquerait pas le rang de l'homme, un +homme qui n'aurait de valeur que son mérite personnel, seraient ici des +anomalies, des inventions européennes importées par des novateurs +inquiets et d'imprudents voyageurs. N'oubliez pas que nous sommes aux +confins de l'Asie: un Russe en frac chez lui me fait l'effet d'un +étranger. + +Les vrais Russes à barbe pensent là-dessus comme moi, et ils se +promettent bien de faire un beau jour main basse sur tous ces +_freluquets_ infidèles aux anciens usages, indifférents aux vrais +intérêts de la patrie, et qui trahissent leur pays pour rivaliser de +civilisation avec l'étranger. + +La Russie est placée sur la limite de deux continents: ce qui vient de +l'Europe n'est pas de nature à s'amalgamer complètement avec ce qui a +été apporté de l'Asie. Cette société n'a jusqu'à présent été policée +qu'en souffrant la violence et l'incohérence des deux civilisations en +présence, mais encore très-diverses; c'est pour le voyageur une source +d'observations intéressantes sinon consolantes. + +Le bal est une cohue; il est soi-disant masqué parce que les hommes y +portent sous le bras un petit chiffon de soie baptisé manteau vénitien, +et qui flotte ridiculement par-dessus les uniformes. Les salles du vieux +palais remplies de monde sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes +dominées par la noble tête de l'Empereur, de qui la taille, la voix et +la volonté planent sur son peuple. Ce prince paraît digne et capable de +subjuguer les esprits comme il surpasse les corps; une sorte de prestige +me semble attaché à sa personne; à Péterhoff, comme à la parade, comme à +la guerre, comme dans tout l'Empire, comme à tous les moments de sa vie, +vous voyez en lui l'homme qui règne. + +Ce règne perpétuel et perpétuellement adoré serait une vraie comédie, si +de cette représentation permanente ne dépendait l'existence de soixante +millions d'hommes qui ne vivent que parce que l'homme que vous voyez là, +devant vous, en attitude d'Empereur, leur accorde la permission de +respirer et leur dicte la manière d'user de cette permission; c'est le +droit divin appliqué au mécanisme de la vie sociale; tel est le côté +sérieux de la représentation: de là dérivent des faits tellement graves +que la peur qu'on en a étouffe l'envie d'en rire. + +Il n'existe pas aujourd'hui sur la terre un seul homme qui jouisse d'un +tel pouvoir, et qui en use: pas en Turquie, pas même en Chine. +Figurez-vous l'habileté de nos gouvernements éprouvés par des siècles +d'exercice, mise au service d'une société encore jeune et féroce, les +rubriques des administrations de l'Occident aidant de toute l'expérience +moderne le despotisme de l'Orient, la discipline européenne soutenant la +tyrannie de l'Asie, la police appliquée à cacher la barbarie pour la +perpétuer au lieu de l'étouffer; la brutalité, la cruauté disciplinées, +la tactique des armées de l'Europe servant à fortifier la politique de +l'Orient: faites-vous l'idée d'un peuple à demi sauvage, qu'on a +enrégimenté sans le civiliser; et vous comprendrez l'état moral et +social du peuple russe. + +Profiter des progrès administratifs des nations européennes pour +gouverner soixante millions d'hommes à l'orientale, tel est, depuis +Pierre Ier, le problème à résoudre pour les hommes qui dirigent la +Russie. + +Les règnes de Catherine-la-Grande et d'Alexandre n'ont fait que +prolonger l'enfance systématique de cette nation qui n'existe encore que +de nom. + +Catherine avait institué des écoles pour contenter les philosophes +français dont sa vanité quêtait les louanges. Le gouverneur de Moscou, +l'un de ses anciens favoris, récompensé par un pompeux exil dans +l'ancienne capitale de l'Empire, lui écrivait un jour que personne +n'envoyait ses enfants à l'école; l'Impératrice répondit à peu près en +ces termes: + +«Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que les Russes n'ont pas le +désir de s'instruire; si j'institue des écoles ce n'est pas pour nous, +c'est pour l'Europe, où IL FAUT MAINTENIR NOTRE RANG DANS L'OPINION; +mais du jour où nos paysans voudraient s'éclairer, ni vous ni moi nous +ne resterions à nos places.» + +Cette lettre a été lue par une personne en laquelle j'ai toute +confiance; sans doute en l'écrivant l'Impératrice était en distraction, +et c'est précisément parce qu'elle était sujette à de telles absences +qu'on la trouvait si aimable et qu'elle exerçait tant de puissance sur +l'esprit des hommes à imagination. + +Les Russes nieront l'authenticité de l'anecdote selon leur tactique +ordinaire; mais si je ne suis pas sûr de l'exactitude des paroles, je +puis affirmer qu'elles expriment la vraie pensée de la souveraine. Ceci +doit suffire pour vous et pour moi. + +Vous pouvez reconnaître à ce trait l'esprit de vanité qui gouverne et +tourmente les Russes, et qui pervertit jusque dans sa source le pouvoir +établi sur eux. + +Cette malheureuse opinion européenne est un fantôme qui les poursuit +dans le secret de leur pensée, et qui réduit pour eux la civilisation à +un tour de passe-passe exécuté plus ou moins adroitement. + +L'Empereur actuel avec son jugement sain, son esprit clair, a vu +l'écueil, mais pourra-t-il l'éviter? Il faut plus que la force de +Pierre-le-Grand pour remédier au mal causé par ce premier corrupteur des +Russes. + +Aujourd'hui la difficulté est double; l'esprit du paysan, resté rude et +barbare, regimbe contre la culture, tandis que ses habitudes, sa +complexion le soumettent au frein; en même temps la fausse élégance des +grands seigneurs contrarie le caractère national sur lequel il faudrait +s'appuyer pour ennoblir le peuple: quelle complication! qui déliera ce +nouveau nœud gordien?... + +J'admire l'Empereur Nicolas, un homme de génie peut seul accomplir la +tâche qu'il s'est imposée. Il a vu le mal, il a entrevu le remède et +s'efforce de l'appliquer: lumière et volonté, voilà ce qui fait les +grands princes. + +Cependant un règne peut-il suffire pour guérir des maux qui datent d'un +siècle et demi? Le mal est si enraciné qu'il frappe même l'œil des +étrangers un peu attentifs, et pourtant la Russie est un pays où tout le +monde conspire à tromper le voyageur. + +Savez-vous ce que c'est que de voyager en Russie? Pour un esprit léger, +c'est se nourrir d'illusions; mais pour quiconque a les yeux ouverts et +joint à un peu de puissance d'observation une humeur indépendante, c'est +un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à +tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations, +c'est la Russie telle qu'elle est, et la Russie telle qu'on voudrait la +montrer à l'Europe. + +L'Empereur, moins que personne, est garanti contre le piége des +illusions. Rappelez-vous le voyage de Catherine à Cherson: elle +traversait des déserts, mais on lui bâtissait des lignes de villages à +une demi-lieue du chemin par lequel elle passait; et comme elle n'allait +pas regarder derrière les coulisses de ce théâtre où le tyran jouait le +niais, elle crut ses provinces méridionales peuplées, tandis qu'elles +restaient frappées d'une stérilité causée par l'oppression de son +gouvernement bien plus que par les rigueurs de la nature. La finesse des +hommes chargés par l'Empereur des détails de l'administration russe +expose encore aujourd'hui le souverain à des déceptions du même genre. +Aussi ce fait me revient-il souvent à la mémoire. + +Le corps diplomatique, et en général les Occidentaux, ont toujours été +considérés, par ce gouvernement à l'esprit byzantin et par la Russie +tout entière, comme des espions malveillants et jaloux. Il y a ce +rapport entre les Russes et les Chinois que les uns et les autres +croient toujours que les étrangers les envient; ils nous jugent d'après +eux. + +Aussi l'hospitalité moscovite tant vantée est-elle devenue un art qui se +résout en une politique très-fine; il consiste à rendre ses hôtes +contents aux moindres frais possibles de sincérité. Parmi les voyageurs, +ceux qui se laissent le plus débonnairement et le plus longtemps piper, +sont les mieux vus. Ici la politesse n'est que l'art de se déguiser +réciproquement la double peur qu'on éprouve et qu'on inspire. +J'entrevois au fond de toute chose une violence hypocrite, pire que la +tyrannie de Bati, dont la Russie moderne est moins loin qu'on ne +voudrait nous le faire croire. J'entends parler partout le langage de la +philosophie, et partout je vois l'oppression à l'ordre du jour. On me +dit: «Nous voudrions bien pouvoir nous passer d'arbitraire, nous serions +plus riches et plus forts; mais nous avons affaire à des peuples de +l'Asie.» En même temps on pense: «Nous voudrions bien pouvoir nous +dispenser de parler libéralisme, philanthropie, nous serions plus +heureux et plus forts; mais nous avons à traiter avec les gouvernements +de l'Europe.» + +Il faut le dire, les Russes de toutes les classes conspirent avec un +accord merveilleux à faire triompher chez eux la duplicité. Ils ont une +dextérité dans le mensonge, un naturel dans la fausseté dont le succès +révolte ma sincérité autant qu'il m'épouvante. Tout ce que j'admire +ailleurs, je le hais ici parce que je le trouve payé trop cher: l'ordre, +la patience, le calme, l'élégance, la politesse, le respect, les +rapports naturels et moraux qui doivent s'établir entre celui qui +conçoit et celui qui exécute, enfin tout ce qui fait le prix, le charme +des sociétés bien organisées, tout ce qui donne un sens et un but aux +institutions politiques se confond ici dans un seul sentiment, la +crainte. En Russie, la crainte remplace, c'est-à-dire paralyse la +pensée; ce sentiment, quand il règne seul, ne peut produire que des +apparences de civilisation: n'en déplaise aux législateurs à vue courte, +la crainte ne sera jamais l'âme d'une société bien organisée; ce n'est +pas l'ordre, c'est le voile du chaos, voilà tout: où la liberté manque, +manquent l'âme et la vérité. La Russie est un corps sans vie; un colosse +qui subsiste par la tête, mais dont tous les membres, également privés +de force, languissent!... De là une inquiétude profonde, un malaise +inexprimable, et ce malaise ne tient pas, comme chez les nouveaux +révolutionnaires français, au vague des idées, à l'abus, à l'ennui de la +prospérité matérielle, aux jalousies qui naissent de la concurrence; il +est l'expression d'une souffrance positive, l'indice d'une maladie +organique. + +Je crois que de toutes les parties de la terre, la Russie est celle où +les hommes ont le moins de bonheur réel. Nous ne sommes pas heureux chez +nous, mais nous sentons que le bonheur dépend de nous; chez les Russes, +il est impossible. Figurez-vous les passions républicaines (car encore +une fois sous l'Empereur de Russie règne l'égalité fictive) bouillonnant +dans le silence du despotisme: c'est une combinaison effrayante, surtout +par l'avenir qu'elle présage au monde. La Russie est une chaudière d'eau +bouillante bien fermée, mais placée sur un feu qui devient toujours plus +ardent: je crains l'explosion; et ce qui n'est pas fait pour me +rassurer, c'est que l'Empereur a plusieurs fois éprouvé la même crainte +que moi dans le cours de son règne laborieux: laborieux dans la paix +comme dans la guerre; car de nos jours les empires sont comme des +machines qui s'usent au repos. La prudence les paralyse, l'inquiétude +les dévore. C'est donc cette tête sans corps, ce souverain sans peuple +qui donne des fêtes populaires. Il me semble qu'avant de faire de la +popularité, il faudrait faire un peuple. + +A la vérité ce pays se prête merveilleusement à tous les genres de +fraude; il existe ailleurs des esclaves, mais, pour trouver autant +d'esclaves courtisans, c'est en Russie qu'il faut venir. On ne sait de +quoi s'émerveiller le plus de l'inconséquence ou de l'hypocrisie: +Catherine II n'est pas morte; car malgré le caractère si franc de son +petit-fils, c'est toujours par la dissimulation que la Russie est +gouvernée... En ce pays, la tyrannie avouée serait un progrès. + +Sur ce point, comme sur bien d'autres, les étrangers qui ont décrit la +Russie sont d'accord avec les Russes pour tromper le monde. Peut-on être +plus traîtreusement complaisants que la plupart de ces écrivains +accourus ici de tous les coins de l'Europe pour faire de la sensibilité +sur la touchante familiarité qui règne entre l'Empereur de Russie et son +peuple? Le prestige du despotisme serait-il donc si grand qu'il +subjuguerait même les simples curieux? Ou ce pays n'a encore été peint +que par des hommes dont la position, dont le caractère ne leur +permettaient pas l'indépendance, ou les esprits les plus sincères +perdent la liberté du jugement dès qu'ils entrent en Russie. + +Quant à moi, je me défends de cette influence par l'aversion que j'ai +pour la feinte. + +Je ne hais qu'un mal, et si je le hais, c'est parce que je crois qu'il +engendre et suppose tous les autres maux: ce mal, c'est le mensonge. +Aussi m'efforcé-je de le démasquer partout où je le rencontre; c'est +l'horreur que j'ai pour la fausseté qui me donne le désir et le courage +d'écrire ce voyage: je l'ai entrepris par curiosité, je le raconterai +par devoir. + +La passion de la vérité est une muse qui tient lieu de force, de +jeunesse, de lumière. Ce sentiment va si loin en moi qu'il me fait aimer +le temps où nous vivons; si notre siècle est un peu grossier, il est du +moins plus sincère que ne le fut celui qui l'a précédé; il se distingue +par la répugnance quelquefois brutale qu'il montre pour toutes les +affectations, et je partage cette aversion. La haine de l'hypocrisie est +le flambeau dont je me sers pour me guider dans le labyrinthe du monde: +ceux qui trompent les hommes, de quelque manière que ce soit, me +paraissent des empoisonneurs, et les plus élevés, les plus puissants, +sont les plus coupables. Quand la parole ment, quand l'écrit ment, quand +l'action ment, je les déteste: quand le silence ment comme en Russie, je +l'interprète. C'est le punir. + +Voilà ce qui m'a empêché hier de jouir, par la pensée, d'un spectacle +que j'admirais des yeux malgré moi; s'il n'était pas touchant, comme on +voulait me le faire croire, il était pompeux, magnifique, singulier, +nouveau; mais il paraissait trompeur; cette idée suffisait pour lui ôter +son prestige à mes yeux. La passion de la vérité qui domine aujourd'hui +les cœurs français est encore inconnue en Russie. + +Après tout, quelle est donc cette foule baptisée peuple, et dont +l'Europe se croit obligée de vanter niaisement la respectueuse +familiarité en présence de ses souverains? ne vous y trompez pas: ce +sont des esclaves d'esclaves. Les grands seigneurs envoient pour fêter +l'Impératrice des paysans choisis et qu'on dit venus là au hasard; ces +serfs d'élite sont admis à l'honneur de venir représenter dans le palais +un peuple qui n'existe point ailleurs; ils font foule avec la +domesticité de la cour dont on accorde également l'entrée ce jour-là aux +marchands les mieux famés, les plus connus par leur dévouement, car il +faut quelques hommes à barbe pour satisfaire les vrais, les vieux +Russes. Voilà en réalité ce que c'est que ce peuple dont les excellents +sentiments sont donnés pour exemple aux autres peuples par les +souverains de la Russie, depuis l'Impératrice Élisabeth! C'est, je +crois, de ce règne que datent ces sortes de fêtes; aujourd'hui +l'Empereur Nicolas, avec son caractère de fer, son admirable droiture +d'intention, et toute l'autorité que lui assurent ses vertus publiques +et privées, n'en pourrait peut-être pas abolir l'usage. Il est donc vrai +que, même sous le gouvernement le plus absolu en apparence les choses +sont plus fortes que les hommes. Le despotisme ne se montre à découvert +que par moments sous les tyrans ou sous les fous dont la fureur +l'énerve. + +Rien n'est si périlleux pour un homme, quelque élevé qu'il soit +au-dessus des autres, que de dire à une nation: «On t'a trompée, et je +ne veux plus être complice de ton erreur.» Le vulgaire tient au +mensonge, même à celui qui lui nuit, plus qu'à la vérité, parce que +l'orgueil humain préfère ce qui vient de l'homme à ce qui vient de Dieu. +Ceci est vrai sous tous les gouvernements, mais c'est doublement vrai +sous le despotisme. + +Une indépendance comme celle des _mugics_ de Péterhoff n'inquiète qui +que ce soit. Voilà une liberté, une égalité comme il en faut aux +despotes! on peut vanter celle-là sans risque: mais conseillez à la +Russie une émancipation graduelle, vous verrez ce qu'on vous fera, ce +qu'on dira de vous en ce pays. + +J'entendais hier tous les gens de la cour en passant près de moi vanter +la politesse de leurs serfs. «Allez donc donner une fête pareille en +France,» disaient-ils. J'étais bien tenté de leur répondre: «Pour +comparer nos deux peuples, attendez que le vôtre existe.» + +Je me rappelais en même temps une fête donnée par moi à des gens du +peuple, à Séville; c'était pourtant sous le despotisme de Ferdinand VII; +la vraie politesse de ces hommes libres, de fait si ce n'est de droit, +me fournissait un objet de comparaison peu favorable aux Russes[17]. + +La Russie est l'Empire des catalogues: à lire comme collection +d'étiquettes, c'est superbe; mais gardez-vous d'aller plus loin que les +titres. Si vous ouvrez le livre, vous n'y trouverez rien de ce qu'il +annonce: tous les chapitres sont indiqués, mais tous sont à faire. +Combien de forêts ne sont que des marécages où vous ne couperiez pas un +fagot!... Les régiments éloignés sont des cadres où il n'y a pas un +homme; les villes, les routes sont en projet, la nation elle-même n'est +encore qu'une affiche placardée sur l'Europe, dupe d'une imprudente +fiction diplomatique[18]. Je n'ai trouvé ici de vie propre qu'à +l'Empereur et de naturel qu'à la cour. + +Les marchands, qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit +nombre qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous +sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux à chaque +génération: les artistes sont comme les écrivains; leur petit nombre les +fait estimer, mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle +nuit à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il +n'y a pas de justice; où donc trouver cette classe moyenne qui fait la +force des États et sans laquelle un peuple n'est qu'un troupeau conduit +par quelques limiers habilement dressés? + +Je n'ai pas mentionné une espèce d'hommes qui ne doivent être comptés ni +parmi les grands ni parmi les petits: ce sont les fils de prêtres; +presque tous deviennent des employés subalternes; et ce peuple de commis +est la plaie de la Russie[19]: il forme une espèce de corps de noblesse +obscure très-hostile aux grands seigneurs; une noblesse dont l'esprit +est antiaristocratique dans la vraie signification politique du mot, et +qui en même temps est très-pesante aux serfs: ce sont ces hommes +incommodes à l'État, fruits du schisme, lequel permit au prêtre d'avoir +une femme, qui commenceront la prochaine révolution de la Russie. + +Le corps de cette noblesse secondaire se recrute également des +administrateurs, des artistes, des employés de tous genres venus de +l'étranger et de leurs enfants ennoblis: voyez-vous dans tout cela +l'élément d'un peuple vraiment russe, et digne et capable de justifier, +d'apprécier la popularité du souverain? + +Encore une fois, tout est déception en Russie, et la gracieuse +familiarité du Czar accueillant dans son palais ses serfs et les serfs +de ses courtisans n'est qu'une dérision de plus. + +La peine de mort n'existe pas en ce pays, hors pour crime de haute +trahison; pourtant il est de certains coupables qu'on veut tuer. Or, +voici comment on s'y prend pour concilier la douceur des codes avec la +férocité traditionnelle des mœurs: quand un criminel est condamné à plus +de cent coups de knout, le bourreau qui sait ce que signifie cet arrêt, +tue par humanité le patient au troisième coup en le frappant dans un +endroit mortel. Mais la peine de mort est abolie!...[20] Mentir ainsi à +la loi n'est-ce pas faire pis que de proclamer la tyrannie la plus +audacieuse? + +Parmi les six ou sept mille représentants de cette fausse nation russe +entassés hier au soir dans le palais de Péterhoff, j'ai vainement +cherché une figure gaie; on ne rit pas quand on ment. + +Vous pouvez m'en croire sur ces résultats du gouvernement absolu, car +lorsque je suis venu examiner ce pays c'était dans l'espoir d'y trouver +un remède contre les maux qui menacent le nôtre. Si vous pensez que je +juge la Russie trop sévèrement, n'accusez que l'impression involontaire +que je reçois chaque jour des choses et des personnes, et que tout ami +de l'humanité en recevrait à ma place s'il s'efforçait de regarder comme +je le fais au delà de ce qu'on lui montre. + +Cet Empire, tout immense qu'il est, n'est qu'une prison dont l'Empereur +tient la clef; et dans cet État, qui ne peut vivre que de conquêtes, +rien n'approche en pleine paix, du malheur des sujets, si ce n'est le +malheur du prince. La vie du geôlier m'a toujours paru si semblable à +celle du prisonnier que je ne puis me lasser d'admirer le prestige +d'imagination qui fait que l'un de ces deux hommes se croit infiniment +moins à plaindre que l'autre. + +L'homme ne connaît ici ni les vraies jouissances sociales des esprits +cultivés, ni la liberté absolue et brutale du sauvage, ni l'indépendance +d'action du demi-sauvage, du barbare; je ne vois de compensation au +malheur de naître sous ce régime que les rêves de l'orgueil et l'espoir +de la domination: c'est à cette passion que j'en reviens chaque fois que +je veux analyser la vie morale des habitants de la Russie. Le Russe +pense et vit en soldat!... + +Un soldat, quel que soit son pays, n'est guère citoyen; il l'est ici +moins que partout ailleurs; c'est un prisonnier à vie condamné à garder +des prisonniers. + +Remarquez bien qu'en Russie le mot de prison indique quelque chose de +plus que ce qu'il signifie ailleurs. Quand on pense à toutes les +cruautés souterraines dérobées à notre pitié par la discipline du +silence dans un pays où tout homme fait en naissant l'apprentissage de +la discrétion, on frémit. Il faut venir ici pour prendre la réserve en +haine; tant de prudence révèle une tyrannie secrète, et dont l'image me +devient présente en tous lieux. Chaque mouvement de physionomie, chaque +réticence, chaque inflexion de voix m'apprend le danger de la confiance +et du naturel. + +Il n'est pas jusqu'à l'aspect des maisons qui ne reporte ma pensée vers +les douloureuses conditions de l'existence humaine dans ce pays. + +Si je passe le seuil du palais de quelque grand seigneur et que j'y voie +régner une saleté dégoûtante, mal déguisée sous un luxe non trompeur; +si, pour ainsi dire, je respire la vermine jusque sous le toit de +l'opulence, je ne me dis pas: voici des défauts, et partant de la +sincérité!... non, je ne m'arrête point à ce qui frappe mes sens, je +vais plus loin, et je me représente aussitôt l'ordure qui doit empester +les cachots d'un pays où les hommes opulents ne craignent pas la +malpropreté pour eux-mêmes; lorsque je souffre de l'humidité de ma +chambre, je pense aux malheureux exposés à celle des cachots sous-marins +de Kronstadt, de la forteresse de Pétersbourg et de bien d'autres +souterrains dont j'ignore jusqu'au nom; le teint hâve des soldats que je +vois passer dans la rue me retrace les rapines des employés chargés de +l'approvisionnement de l'armée; la fraude de ces traîtres rétribués par +l'Empereur pour nourrir ses gardes, qu'ils affament, est écrite en +traits de plomb sur le visage livide des infortunés privés d'une +nourriture saine et même suffisante, par des hommes qui ne pensent qu'à +s'enrichir vite, sans craindre de déshonorer le gouvernement qu'ils +volent, ni d'encourir la malédiction des esclaves enrégimentés qu'ils +tuent; enfin, à chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi +le fantôme de la Sibérie, et je pense à tout ce que signifie le nom de +ce désert politique, de cet abîme de misères, de ce cimetière des +vivants; monde des douleurs fabuleuses, terre peuplée de criminels +infâmes et de héros sublimes, colonie sans laquelle cet Empire serait +incomplet comme un palais sans caves. + +Tels sont les sombres tableaux qui se présentent à mon imagination au +moment où l'on nous vante les rapports touchants du Czar avec ses +sujets. Non certes, je ne suis point disposé à me laisser éblouir par la +popularité Impériale; au contraire je le suis à perdre l'amitié des +Russes plutôt que la liberté d'esprit dont j'use pour juger leurs ruses +et les moyens employés par eux afin de nous tromper et de se tromper +eux-mêmes; mais je crains peu leur colère, car je leur rends la justice +de croire qu'au fond du cœur ils jugent leur pays plus sévèrement que je +ne le juge, parce qu'ils le connaissent mieux que je ne le connais. En +me blâmant tout haut, ils m'absoudront tout bas; c'est assez pour moi. +Un voyageur qui se laisserait endoctriner ici par les gens du pays +pourrait parcourir l'Empire d'un bout à l'autre et revenir chez lui sans +avoir fait autre chose qu'un cours de façades: c'est là ce qu'il faut +pour plaire à mes hôtes, je le vois; mais à ce prix leur hospitalité me +coûterait trop cher; j'aime mieux renoncer à leurs éloges que de perdre +le véritable, l'unique fruit de mon voyage: l'expérience. + +Pourvu qu'un étranger se montre niaisement actif, qu'il se lève de bonne +heure après s'être couché tard, qu'il ne manque pas un bal après avoir +assisté à toutes les manœuvres, en un mot, qu'il s'agite au point de ne +pouvoir penser, il est le bien venu partout, on le juge avec +bienveillance, on le fête; une foule d'inconnus lui serreront la main +chaque fois que l'Empereur lui aura parlé, ou souri, et en partant il +sera déclaré un voyageur distingué. Il me semble voir le bourgeois +gentilhomme turlupiné par le mufti de Molière. Les Russes ont fait un +mot français excellent pour désigner leur hospitalité politique: en +parlant des étrangers, qu'ils aveuglent à force de fêtes: il faut les +_enguirlander_, disent-ils[21]. Mais qu'il se garde de montrer que le +zèle du métier se ralentit en lui; au premier symptôme de fatigue, ou de +clairvoyance; à la moindre négligence qui trahirait non pas l'ennui, +mais la faculté de s'ennuyer, il verrait se lever contre lui, comme un +serpent irrité, l'esprit russe, le plus caustique des esprits[22]. + +La moquerie, cette impuissante consolation de l'opprimé, est ici le +plaisir du paysan, comme le sarcasme est l'élégance du grand seigneur; +l'ironie et l'imitation sont les seuls talents naturels que j'aie +reconnus aux Russes. L'étranger une fois en butte au venin de leur +critique ne s'en relèverait pas; il serait passé aux langues comme un +déserteur aux baguettes; avili, abattu, il finirait par tomber sous les +pieds d'une tourbe d'ambitieux, les plus impitoyables, les plus bronzés +qu'il y ait au monde. Les ambitieux ont toujours plaisir à tuer un +homme. «Étouffons-le par précaution; c'en est toujours un de moins: un +homme est presque un rival, car il pourrait le devenir.» + +Ce n'est pas à la cour qu'il faut vivre pour conserver quelque illusion +sur l'hospitalité orientale pratiquée en Russie. Ici l'hospitalité est +comme ces vieux refrains chantés par les peuples même après que la +chanson n'a plus de sens pour ceux qui la répètent; l'Empereur donne le +ton de ce refrain, et les courtisans reprennent en chœur. Les courtisans +russes me font l'effet de marionnettes dont les ficelles sont trop +grosses. + +Je ne crois pas davantage à la probité du _mugic_. On m'assure avec +emphase qu'il ne déroberait pas une fleur dans les jardins de son Czar; +là-dessus je ne dispute point; je sais les miracles qu'on obtient de la +peur; mais ce que je sais aussi c'est que ce peuple modèle, ce paysan de +cour, ne se fait point faute de voler les grands seigneurs ses rivaux +d'un jour, si, trop attendris de sa présence au palais et trop confiants +dans les sentiments d'honneur du serf ennobli pour un jour, ils cessent +un instant de veiller sur les mouvements de ses mains. + +Hier au bal Impérial et populaire du palais de Péterhoff, l'ambassadeur +de Sardaigne a eu sa montre fort adroitement enlevée du gousset, malgré +la chaîne de sûreté qui devait la défendre. Beaucoup de personnes ont +perdu dans la bagarre leurs mouchoirs et d'autres objets. On m'a pris à +moi une bourse garnie de quelques ducats, et je me suis consolé de cette +perte en riant sous cape des éloges prodigués à la probité de ce peuple +par ses seigneurs. Ceux-ci savent bien ce que valent leurs belles +phrases; mais je ne suis pas fâché de le savoir aussi bien qu'eux. + +En voyant toutes leurs finesses inutiles, je cherche les dupes de ces +puérils mensonges, et je m'écrie comme Basile: «Qui trompe-t-on ici? +tout le monde est dans le secret.» + +Les Russes ont beau dire et beau faire, tout observateur sincère ne +verra chez eux que des Grecs du Bas-Empire formés à la stratégie moderne +par les Prussiens du XVIIIe siècle et par les Français du XIXe. + +La popularité d'un autocrate me paraît aussi suspecte en Russie, que +l'est à mes yeux la bonne foi des hommes qui prêchent en France la +démocratie absolue au nom de la liberté: sophismes sanglants!... +Détruire la liberté en prêchant le libéralisme, c'est assassiner, car la +société vit de vérité; faire de la tyrannie patriarcale, c'est encore +assassiner!... + +J'ai une idée fixe: c'est qu'on peut et qu'on doit régner sur les hommes +sans les tromper. Si dans la vie privée le mensonge est une bassesse, +dans la vie publique c'est un crime; tout gouvernement qui ment est un +conspirateur plus dangereux que le meurtrier qu'il fait décapiter +légalement; et, malgré l'exemple de certains grands esprits gâtés par un +siècle de beaux esprits, le crime, c'est-à-dire le mensonge, est la plus +énorme des fautes: en renonçant à la vérité, le génie abdique; et, par +un renversement étrange, c'est alors le maître qui s'humilie devant +l'esclave, car l'homme qui trompe est au-dessous de l'homme trompé. Ceci +s'applique au gouvernement, à la littérature, comme à la religion. + +Mon idée sur la possibilité de faire servir la sincérité chrétienne à la +politique n'est pas si creuse qu'elle peut le paraître aux habiles, car +c'est aussi celle de l'Empereur Nicolas, esprit pratique et lucide s'il +en est. Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui sur aucun trône un +prince qui déteste autant le mensonge et qui mente aussi peu que ce +prince. + +Il s'est fait le champion du pouvoir monarchique en Europe, et vous +savez s'il soutient ce rôle avec franchise. On ne le voit pas, comme +certain gouvernement, prêcher dans chaque localité une politique +différente selon les intérêts purement mercantiles; loin de là, il +favorise partout indistinctement les principes qui s'accordent avec son +système: voilà comme il est royaliste absolu. Est-ce ainsi que +l'Angleterre est libérale, constitutionnelle et favorable à la +philanthropie? + +L'Empereur Nicolas lit tous les jours lui-même, d'un bout à l'autre, un +journal français, un seul: le _Journal des Débats_. Il ne parcourt les +autres que lorsqu'on lui indique quelque article intéressant. + +Soutenir le pouvoir pour sauver l'ordre social, c'est en France le but +des meilleurs esprits; c'est aussi la pensée constante du _Journal des +Débats_, pensée défendue avec une supériorité de raison qui explique la +considération accordée à cette feuille dans notre pays comme dans le +reste de l'Europe. + +La France souffre du mal du siècle; elle en est plus malade qu'aucun +autre pays: ce mal, c'est la haine de l'autorité; le remède consiste +donc à fortifier l'autorité, voilà ce que pensent l'Empereur à +Pétersbourg et le _Journal des Débats_ à Paris. + +Mais, comme ils ne s'accordent que sur le but, ils sont d'autant plus +ennemis qu'ils semblent plus rapprochés l'un de l'autre. Le choix des +moyens ne divise-t-il pas souvent des esprits réunis sous la même +bannière? On se rencontrait alliés, on se sépare ennemis. + +La légitimité par droit d'héritage paraît à l'Empereur de Russie +l'unique moyen d'arriver à son but, et en forçant un peu le sens +ordinaire du vieux mot légitimité, sous prétexte qu'il en existe une +autre plus sûre, celle de l'élection basée sur les vrais intérêts du +pays, le _Journal des Débats_ élève autel contre autel au nom du salut +des sociétés. + +Or, du combat de ces deux légitimités, dont l'une est aveugle comme la +nécessité, l'autre flottante comme la passion, il résulte une colère +d'autant plus vive que les raisons décisives manquent aux avocats des +deux systèmes qui se servent des mêmes termes pour arriver à des +conclusions opposées. + +Ce qu'il y a de certain parmi tant de doutes, c'est que tout homme qui +se retracera l'histoire de Russie depuis l'origine de cet Empire, mais +surtout depuis l'avènement des Romanoff, ne pourra que s'émerveiller de +voir le prince qui règne aujourd'hui sur ce pays se porter le défenseur +du dogme monarchique de la légitimité par droit d'héritage, selon le +sens que dans sa religion politique la France donnait autrefois au mot +légitimité; tandis qu'en faisant un retour sur lui-même et sur les +moyens violents employés par plusieurs de ses ancêtres pour transmettre +le pouvoir à leurs successeurs, il apprendrait de la logique des +événements à préférer la légitimité du _Journal des Débats_. + +Je me complais dans les digressions; vous le savez depuis longtemps: +cette espèce de désordre séduit mon imagination, éprise de tout ce qui +ressemble à de la liberté. Je ne m'en corrigerais que s'il fallait +chaque fois m'en excuser, et multiplier les précautions oratoires pour +varier les transitions, parce qu'alors la peine passerait le plaisir. + +Le site de Péterhoff est jusqu'à présent le plus beau tableau naturel +que j'aie vu en Russie. Une falaise peu élevée domine la mer qui +commence à l'extrémité du parc, environ à un tiers de lieue au-dessous +du palais, lequel est bâti au bord de cette petite falaise coupée +presque à pic par la nature. En cet endroit, on y a pratiqué de +magnifiques rampes; vous descendez de terrasse en terrasse jusque dans +le parc, où vous trouvez des bosquets, majestueux par l'épaisseur de +leur ombre et par leur étendue. Ce parc est orné de jets d'eau et de +cascades artificielles, dans le goût de celles de Versailles; et il est +assez varié pour un jardin dessiné à la manière de Lenotre. Il s'y +trouve certains points élevés, certaines fabriques d'où l'on découvre la +mer, les côtes de la Finlande, puis l'arsenal de la marine russe, l'île +de Cronstadt avec ses remparts de granit à fleur d'eau, et plus loin, à +neuf lieues vers la droite, Pétersbourg la blanche ville, qui de loin +paraît gaie et brillante, et qui, avec ses amas de palais aux toits +peints, ses îles, ses temples aux colonnes plâtrées, ses forêts de +clochers semblables à des minarets, ressemble vers le soir à une forêt +de sapins dont les pyramides argentées seraient illuminées par un +incendie. + +Du milieu de cette forêt coupée par des bras de rivière, on voit +déboucher, ou du moins on devine les divers lits de la Néva, laquelle se +divise près du golfe et vient finir à la mer dans toute la majesté d'un +grand fleuve dont la magnifique embouchure fait oublier qu'il n'a que +dix-huit lieues de cours. Encore une apparence! On dirait qu'ici la +nature est d'accord avec les hommes pour entourer d'illusions le +voyageur ébloui. Ce paysage est plat, froid, mais grandiose, et sa +tristesse impose. + +La végétation ne répand que peu de variété dans les sites de l'Ingrie; +celle des jardins est toute factice, celle de la campagne consiste en +quelques bouquets de bouleaux, d'un vert triste, et en des allées du +même arbre, plantées comme limites entre des prés marécageux, des bois +noueux et malingres et des champs cultivés où le froment ne vient pas; +car qu'est-ce qui vient sous le soixantième degré de latitude? + +Quand je pense à tous les obstacles que l'homme a vaincus ici pour y +vivre en société, pour bâtir une ville et loger plus qu'un roi, dans des +repaires d'ours et de loups, comme on disait à Catherine, et pour l'y +maintenir avec la magnificence convenable à la vanité des grands princes +et des grands peuples, je ne vois pas une laitue, pas une rose, sans +être tenté de crier au miracle. Si Pétersbourg est une Laponie +badigeonnée, Péterhoff est le palais d'Armide sous verre. Je ne me crois +pas en plein air quand je vois tant de choses pompeuses, délicates, +brillantes, et que je pense qu'à quelques degrés plus haut l'année se +divise en deux jours et deux crépuscules de trois mois chacun. C'est +alors surtout que je ne puis m'empêcher d'admirer!!... + +J'admire le triomphe de la volonté humaine partout où je le reconnais, +ce qui ne m'oblige pas d'admirer bien souvent. + +On fait une lieue en voiture dans le parc Impérial de Péterhoff sans +passer deux fois par la même allée; or, figurez-vous ce parc tout de +feu. Dans ce pays glacial et privé de vive lumière, les illuminations +sont un incendie; on dirait que la nuit doit consoler du jour. Les +arbres disparaissent sous une décoration de diamants; dans chaque allée +il y a autant de lampions que de feuilles: c'est l'Asie, non l'Asie +réelle, l'Asie moderne, mais la fabuleuse Bagdad des _Mille et une +Nuits_, ou la plus fabuleuse Babylone de Sémiramis. + +On dit que le jour de la fête de l'Impératrice six mille voitures, +trente mille piétons et une innombrable quantité de barques sortent de +Pétersbourg pour venir former des campements autour de Péterhoff. C'est +le seul jour et le seul lieu où j'aie vu de la foule en Russie. Un +bivouac bourgeois dans un pays tout militaire est une rareté. Ce n'est +pas que l'armée manque à la fête, une partie de le garde et le corps des +cadets sont également cantonnés autour de la résidence souveraine; et +tout ce monde, officiers, soldats, marchands, serfs, maîtres, seigneurs, +errent ensemble dans des bois d'où la nuit est chassée par deux cent +cinquante mille lampions. + +On m'a dit ce chiffre, je vous le répète au hasard; car pour moi deux +cent mille ou deux millions c'est tout un; je n'ai pas de mesure dans +l'œil: mais ce que je sais, c'est que cette masse de feu jette une +lumière artificielle dont n'approche pas la clarté naturelle du jour du +Nord. En Russie l'Empereur fait pâlir le soleil. À cette époque de l'été +les nuits recommencent, elles allongent rapidement, et sans +l'illumination il aurait fait noir pendant quelques heures sous les +grandes allées du parc de Péterhoff. + +On dit encore qu'en trente-cinq minutes tous les lampions du parc sont +allumés par dix-huit cents hommes; la partie des illuminations qui fait +face au château s'éclaire en cinq minutes. Elle comprend entre autres un +canal qui correspond au principal balcon du palais, et s'enfonce en +ligne droite dans le parc vers la mer, à une grande distance. Cette +perspective est d'un effet magique, la nappe d'eau du canal est +tellement bordée de lumières, elle reflète des clartés si vives, qu'on +la prend pour du feu. L'Arioste aurait peut-être l'imagination assez +brillante pour vous peindre tant de merveilles dans la langue des fées; +il y a du goût et de la fantaisie dans l'usage qu'on a fait ici de cette +prodigieuse masse de lumière: on a donné à divers groupes de lampions, +heureusement dispersés, des formes originales: ce sont des fleurs +grandes comme des arbres, des soleils, des vases, des berceaux de +pampres imitant les _pergole_[23] italiennes, des obélisques, des +colonnes, des murailles ciselées à la manière mauresque; enfin tout un +monde fantastique vous passe sous les yeux sans que rien fixe vos +regards, car les merveilles se succèdent avec une inexprimable rapidité. +Vous êtes distrait d'une fortification de feu par des draperies, par des +dentelles de pierres précieuses; tout brille, tout brûle, tout est de +flamme et de diamant, on craint que ce magnifique spectacle ne finisse +par un tas de cendres comme un incendie. + +Mais ce qu'il y a de plus étonnant vu du palais, c'est toujours le grand +canal, qui ressemble à une lave immobile dans une forêt embrasée. + +À l'extrémité de ce canal s'élève, sur une énorme pyramide de feux de +couleur (elle a, je crois, soixante et dix pieds de haut), le chiffre de +l'Impératrice, qui brille d'un blanc éclatant au-dessus de toutes les +lumières rouges, vertes et bleues qui l'environnent: on dirait d'une +aigrette de diamants entourée de pierres de couleur. Tout cela est sur +une si grande échelle que vous doutez de ce que vous voyez. De tels +efforts pour une fête annuelle, c'est impossible, dites-vous; ce que je +vois est trop grand pour être réel, c'est le rêve d'un géant amoureux +raconté par un poëte fou. + +Il y a quelque chose d'aussi prodigieux que la fête elle-même, ce sont +les épisodes auxquels elle donne lieu. Pendant deux ou trois nuits toute +cette foule, dont je vous ai parlé, campe autour du village et se +disperse à une assez grande distance du château. Beaucoup de femmes +couchent dans leur voiture, des paysannes dorment dans leurs charrettes; +tous ces équipages, renfermés par centaines dans des enclos de planches, +forment des camps très-amusants à parcourir, et qui seraient dignes +d'être reproduits par quelque artiste spirituel. + +Le Russe a le génie du pittoresque; et les villes d'un jour qu'il +improvise pour ses fêtes sont bien plus amusantes, elles ont un +caractère bien plus national que les véritables villes bâties en Russie +par des étrangers. À Péterhoff, chevaux, maîtres et cochers, tout est +réuni dans des enceintes de bois; ces bivouacs sont indispensables, car +il n'y a dans le village qu'un petit nombre de maisons passablement +sales, dont les chambres se paient deux cents et jusqu'à cinq cents +roubles par nuit: le rouble de papier équivaut à vingt-trois sols de +France. + +Ce qui accroît mon malaise depuis que je vis parmi les Russes, c'est que +tout me révèle la valeur réelle de ce peuple opprimé. L'idée de ce qu'il +pourrait faire, s'il était libre, exaspère la colère que je ressens, en +voyant ce qu'il fait aujourd'hui. + +Les ambassadeurs, avec leur famille et leur suite, ainsi que les +étrangers présentés, sont logés et hébergés aux frais de l'Empereur; on +réserve à cet effet un vaste et charmant édifice en forme de pavillon +carré, appelé le palais anglais. Cette habitation est située à un quart +de lieue du palais Impérial, à l'extrémité du village, dans un beau parc +dessiné à l'anglaise, et qui paraît naturel, tant il est pittoresque. +L'abondance et la beauté des eaux, le mouvement du terrain, choses rares +dans les environs de Pétersbourg, rendent ce jardin agréable. Cette +année le nombre des étrangers étant plus grand que de coutume, ils n'ont +pu trouver place dans le palais anglais, qu'on a été forcé de réserver +aux charges et aux personnes invitées d'office; je n'y ai donc point +couché, mais j'y dîne tous les jours, avec le corps diplomatique et sept +à huit cents personnes, à une table parfaitement bien servie. Voilà, +certes, une magnifique hospitalité!... Lorsqu'on loge au village, il +faut faire mettre ses chevaux et s'habiller en uniforme pour aller dîner +à cette table présidée par un des grands officiers de l'Empire. + +Pour la nuit le directeur-général des théâtres de la cour a mis à ma +disposition deux loges d'acteurs dans la salle de spectacle de +Péterhoff, et ce logement m'est envié par tout le monde. Je n'y manque +de rien, si ce n'est d'un lit. Heureusement que j'ai apporté mon petit +lit de fer de Pétersbourg. C'est un objet de première nécessité pour un +Européen qui voyage en Russie, et qui ne veut pas s'accoutumer à passer +la nuit roulé dans un tapis sur un banc ou sur un escalier. On se munit +ici de son lit comme on porte son manteau en Espagne!... À défaut de +paille, chose rare dans un pays où le blé ne vient pas, mon matelas se +remplit de foin; on en trouve à peu près partout. + +Si l'on ne veut pas se charger d'un lit, il faut au moins porter avec +soi la toile d'une paillasse. C'est ce que je fais pour mon valet de +chambre qui n'est pas plus que moi résigné à dormir à la russe. Même je +me passerais de lit encore plus facilement que lui, puisque j'ai employé +près de deux nuits à vous écrire ce que vous lisez. + +Les bivouacs d'amateurs sont ce qu'il y a de plus pittoresque à +Péterhoff, car dans les campements des soldats on retrouve l'uniformité +militaire. Les Hulans bivouaquent au milieu d'une prairie, autour d'un +étang, aux environs du palais, et près de là est aussi campé le régiment +des gardes à cheval de l'Impératrice sans compter les Circassiens +casernés à l'une des extrémités du village; enfin les cadets sont en +partie distribués dans les maisons, en partie parqués militairement dans +un champ. + +Dans tout autre pays, un si grand rassemblement d'hommes produirait un +mouvement, un tumulte étourdissants. En Russie tout se passe avec +gravité, tout prend le caractère d'une cérémonie; là, le silence est de +rigueur; à voir tous ces jeunes gens réunis là pour leur plaisir, ou +pour celui des autres, n'osant ni rire, ni chanter, ni se quereller, ni +jouer, ni danser, ni courir, on dirait d'une troupe de prisonniers près +de partir pour le lieu de leur destination. Encore un souvenir de la +Sibérie!.. Ce qui manque à tout ce que je vois ici, ce n'est assurément +ni la grandeur ni la magnificence, ni même le goût et l'élégance: c'est +la gaieté; la gaieté ne se commande pas; au contraire, le commandement +la fait fuir, comme le cordeau et le niveau détruisent les tableaux +pittoresques. Je n'ai rien vu en Russie qui ne fût symétrique, qui n'eût +l'air ordonné; ce qui donnerait du prix à l'ordre, la variété, d'où naît +l'harmonie, est inconnu ici. + +Les soldats au bivouac sont soumis à une discipline plus sévère qu'à la +caserne: tant de rigidité en pleine paix, en plein champ et un jour de +fête, me rappelle le mot du grand-duc Constantin sur la guerre. «Je +n'aime pas la guerre, disait-il; elle gâte les soldats, salit les habits +et détruit la discipline.» + +Ce prince ne disait pas tout; il avait un autre motif pour ne pas aimer +la guerre. C'est ce qu'a prouvé sa conduite en Pologne. + +Le jour du bal et de l'illumination, à sept heures du soir, on se rend +au palais Impérial. Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les +étrangers invités et les soi-disant gens du peuple admis à la fête, sont +introduits pêle-mêle dans les grands appartements. Pour les hommes, +excepté les mugics en habit national, et les marchands qui portent le +cafetan, le tabarro, manteau vénitien par-dessus l'uniforme, est de +rigueur; parce que cette fête s'appelle un bal masqué. + +Vous attendez là pendant assez longtemps, pressé par la foule, +l'apparition de l'Empereur et de la famille Impériale. Dès que le +maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre devant +lui; suivi de son noble cortège, il traverse librement et sans même être +effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on n'aurait +pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus. Aussitôt +que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme derrière elle. +C'est toujours l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau. + +La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes, +imprime le respect à cette mer agitée, c'est le Neptune de Virgile; on +ne saurait être plus Empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou +trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de +sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et +cérémonieuse: aujourd'hui, c'est tout bonnement une promenade au son des +instruments. L'Empereur et son cortège serpentent d'une manière +surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il +va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la +marche du souverain. + +L'Empereur parle à quelques hommes à barbes, habillés à la russe, +c'est-à-dire vêtus de la robe persane, et vers dix heures, à la nuit +close, l'illumination commence. Je vous ai déjà dit la promptitude +magique avec laquelle on voit s'allumer des milliers de lampions: c'est +une vraie féerie. + +On m'avait assuré qu'ordinairement plusieurs vaisseaux de la marine +Impériale s'approchent du rivage à ce moment de la fête, et répondent à +la musique de terre par des salves d'artillerie lointaines. Hier, le +mauvais temps nous priva de ce magnifique épisode de la fête. Je dois +cependant ajouter qu'un Français, depuis longtemps établi dans ce pays, +m'a raconté que tous les ans il survient quelque chose qui fait manquer +l'illumination des navires. Choisissez entre le dire des habitants et +l'assertion des étrangers. + +Nous avons cru pendant une grande partie du jour que l'illumination +n'aurait pas lieu. Vers les trois heures, comme nous étions à dîner au +palais anglais, un grain est venu fondre sur Péterhoff: les arbres du +parc s'agitaient violemment, leurs cimes se tordaient dans les airs, +leurs branches rasaient le sol, et tandis que nous considérions ce +spectacle, nous étions loin de penser que les sœurs, les mères, les amis +d'une foule de personnes assises tranquillement à la même table que +nous, périssaient sur l'eau par ce même coup de vent dont nous +observions froidement les effets. Notre curiosité insouciante approchait +de la gaieté, tandis qu'un grand nombre de barques parties de +Pétersbourg pour se rendre à Péterhoff, chaviraient au milieu du golfe. +Aujourd'hui on avoue deux cents personnes noyées, d'autres disent quinze +cents, deux mille: nul ne saura la vérité, et les journaux ne parleront +pas du malheur, ce serait affliger l'Impératrice et accuser l'Empereur. + +Le secret des désastres du jour a été gardé pendant toute la soirée; +rien n'a transpiré qu'après la fête: et ce matin la cour n'en paraît ni +plus ni moins triste; là l'étiquette veut avant tout que personne ne +parle de ce qui occupe la pensée de tous; même hors du palais, les +confidences ne se font qu'à demi-mot, en passant et bien bas. La +tristesse habituelle de la vie des hommes en ce pays vient de ce qu'elle +est comptée pour rien par eux-mêmes; chacun sent que son existence tient +à un fil et chacun prend là-dessus son parti, pour ainsi dire, de +naissance. + +Tous les ans, des accidents semblables, quoique moins nombreux, +attristent les fêtes de Péterhoff qui se changeraient en un deuil +imposant, en une pompe funèbre, si d'autre que moi venaient à penser à +tout ce que coûte cette magnificence, mais ici je suis seul à réfléchir. + +Depuis hier les esprits superstitieux ont recueilli plus d'un triste +pronostic: le temps qui avait été beau pendant trois semaines n'a changé +que le jour de la fête de l'Impératrice; le chiffre de cette princesse +ne voulait pas s'allumer: l'homme chargé de cette partie essentielle de +l'illumination monte au sommet de la pyramide et se met à l'œuvre; mais +le vent éteint ses lampions à mesure qu'il les allume. Il remonte à +plusieurs reprises; enfin le pied lui manque, il tombe d'une hauteur de +soixante-dix pieds et se tue sur la place. On l'emporte: le chiffre +reste, à demi effacé!... + +L'effrayante maigreur de l'Impératrice, son air languissant, son regard +terne rendent ces présages plus sinistres. La vie qu'elle mène lui +devient mortelle: des fêtes, des bals tous les soirs! Il faut s'amuser +ici incessamment sous peine d'y mourir d'ennui. + +Pour l'Impératrice et pour les courtisans zélés le spectacle des revues, +des parades commence de bonne heure le matin; elles sont toujours +suivies de quelques réceptions; l'Impératrice rentre dans son intérieur +pour un quart d'heure, puis elle va se promener en voiture pendant deux +heures; ensuite elle prend un bain avant de ressortir à cheval; rentrée +chez elle une seconde fois, elle reçoit encore: enfin elle va visiter +quelques établissements utiles qu'elle dirige ou quelque personne de son +intimité; elle sort de là pour suivre l'Empereur au camp. Il y en a +toujours un quelque part: ils rentrent pour danser; et voilà comment sa +journée, son année se passent, et comment ses forces se perdent avec sa +vie. + +Les personnes qui n'ont pas le courage ou la santé nécessaires pour +partager cette terrible vie, ne sont pas en faveur. + +L'Impératrice me disait l'autre jour, en parlant d'une femme +très-distinguée, mais délicate: «Elle est toujours malade!» Au ton, à +l'air dont fut prononcé ce jugement, je sentis qu'il décidait du sort +d'une famille. Dans un monde où l'on ne se contente pas des bonnes +intentions une maladie équivaut à une disgrâce. + +L'Impératrice ne se croit pas plus dispensée que les autres de la +nécessité de payer de sa personne. + +Elle ne peut se résigner à laisser l'Empereur s'éloigner d'elle un +instant. Les princes sont de fer!... La noble femme voudrait et croit +par moments n'être pas sujette aux infirmités humaines; mais la +privation totale de repos physique et moral, le manque d'occupation +suivie, l'absence de toute conversation sérieuse, la nécessité toujours +renaissante des distractions qui lui sont imposées, tout nourrit la +fièvre qui la mine et voilà comment ce terrible genre de vie lui est +devenu funeste et indispensable. Elle ne peut aujourd'hui ni le quitter +ni le soutenir. On craint la consomption, le marasme, on craint surtout +pour elle l'hiver de Pétersbourg; mais rien ne la déciderait à passer +six mois loin de l'Empereur[24]. + +A la vue de cette figure intéressante, mais dévastée par la souffrance, +errant comme un spectre au milieu d'une fête qu'on appelle la sienne et +qu'elle ne reverra peut-être plus, je me sens le cœur navré; et tout +ébloui que je suis du faste des grandeurs humaines, je fais un retour +sur les misères de notre nature. Hélas! plus on tombe de haut et plus +rude est la chute. Les grands expient en un jour, dès ce monde, toutes +les privations du pauvre pendant une longue vie. + +L'inégalité des conditions disparaît sous le court et pesant niveau de +la souffrance. Le temps n'est qu'une illusion dont la passion +s'affranchit: l'intensité du sentiment, plaisir au douleur, telle est la +mesure de la réalité... Cette réalité fait tôt ou tard sa part aux idées +sérieuses dans la vie la plus frivole; et le sérieux forcé est amer +autant que l'autre eût été doux. À la place de l'Impératrice je n'aurais +pas voulu laisser célébrer ma fête hier, si toutefois j'avais eu le +pouvoir de me soustraire à ce plaisir d'étiquette. + +Les personnes, même les plus haut placées, sont mal inspirées +lorsqu'elles prétendent s'amuser à jour fixe. Une date solennisée chaque +année ne sert qu'à faire mieux sentir les progrès du temps par la +comparaison du présent et du passé. Les souvenirs, bien qu'on les +célèbre par des réjouissances, nous inspirent toujours une foule d'idées +tristes; la première jeunesse évanouie, nous entrons dans la décadence; +au retour de chaque fête périodique nous avons quelques joies de moins +avec quelques regrets de plus: l'échange est douloureux! Ne vaudrait-il +pas mieux laisser les jours fuir en silence? Voix plaintives de la mort, +les anniversaires sont les échos du temps. + +Hier, à la fin du bal que je vous ai décrit, on soupa; puis, tout en +nage, car la chaleur des appartements où se pressait la foule était +insupportable, on monta dans les voitures de la cour qu'on appelle des +_lignes_; alors on s'est mis à faire le tour des illuminations par une +nuit très-noire, sous une rosée dont heureusement la fraîcheur était +tempérée par la fumée des lampions. Vous ne pouvez vous figurer la +chaleur qui rayonnait dans toutes les allées de cette forêt enchantée, +tant l'incroyable profusion de feux dont nous étions éblouis chauffe le +parc en l'éclairant! + +Les _lignes_ sont des espèces de chars à bancs doubles, où huit +personnes s'asseyent commodément dos à dos; leur forme, leurs dorures, +les harnais antiques des chevaux qui les traînent, tout cet ensemble ne +manque ni de grandeur ni d'originalité. Un luxe vraiment royal: c'est +aujourd'hui chose rare en Europe. + +Le nombre de ces équipages est considérable, c'est une des magnificences +de la fête de Péterhoff; il y en a pour tout ce qui est invité, moins +les serfs et les bourgeois de parade parqués dans les salles du palais. + +Un maître des cérémonies m'avait indiqué la _ligne_ dans laquelle je +devais monter, mais au milieu du désordre de la sortie personne +n'atteint sa place; je ne pus retrouver ni mon domestique ni mon +manteau, et je montai à la fin dans une des dernières _lignes_ où je +m'assis à côté d'une dame russe qui n'avait point été au bal, mais qui +était venue là de Pétersbourg pour montrer l'illumination à ses filles. +La conversation de ces dames, qui paraissaient tenir à toutes les +familles de la cour, était franche, et en cela, elle différait de celle +des personnes de service au palais. La mère se mit tout d'abord en +rapport avec moi, son ton était d'une facilité de bon goût qui révélait +la grande dame. Je reconnus là ce que j'avais déjà remarqué ailleurs, +c'est que lorsque les femmes russes sont naturelles, ce n'est ni la +douceur ni l'indulgence qui dominent dans leur conversation. Elle me +nomma toutes les personnes que nous voyions passer devant nous; car, +dans cette promenade magique, les _lignes_ se croisent souvent; une +moitié de ces voitures suit une allée tandis que l'autre moitié longe en +sens opposé l'allée voisine séparée par une charmille percée de larges +ouvertures, en forme d'arcades. Le royal cortège se passe ainsi en revue +lui-même. + +Si je ne craignais de vous fatiguer, et surtout de vous inspirer quelque +défiance en épuisant les formules d'admiration, je vous dirais que je +n'ai rien vu d'aussi étonnant que ces portiques de lampions parcourus +dans un silence solennel par toutes les voitures de la cour, au milieu +d'un parc inondé d'une foule aussi épaisse dans les jardins que l'était +l'instant d'auparavant celle des paysans dans les salles du palais. + +Nous nous sommes promenés ainsi, pendant une heure, à travers des +bosquets enchantés; et nous avons fait le tour d'un lac qu'on appelle +Marly; il est à l'extrémité du parc de Péterhoff. Versailles et toutes +les magiques créations de Louis XIV furent présents à la pensée des +princes de l'Europe pendant plus de cent ans. C'est à ce lac de Marly +que les illuminations m'ont paru le plus extraordinaires. À l'extrémité +de la pièce d'eau, j'allais dire de la pièce d'or, tant cette eau est +lumineuse et brillante, s'élève une maison qui servit d'habitation à +Pierre-le-Grand: elle était illuminée comme le reste. + +Ce qui m'a le plus frappé, c'est la teinte de l'eau où se reflétait le +feu des milliers de lampions allumés autour de ce lac de feu. L'eau et +les arbres ajoutent singulièrement à l'effet des illuminations. En +traversant le parc nous avons passé devant des grottes où la lumière +allumée dans l'intérieur se faisait jour au dehors à travers une nappe +d'eau qui tombait devant l'ouverture de la brillante caverne: le +mouvement de la cascade roulant par-dessus ce feu, était d'un effet +merveilleux. Le palais Impérial domine toutes ces magnifiques chutes +d'eau et l'on dirait qu'il en est la source: lui seul n'est point +illuminé; il est blanc, mais il devient brillant par l'immense faisceau +de lumières qui montent vers lui de toutes les parties du parc et se +reflètent sur ses murailles. Les teintes des pierres et la verdure des +arbres sont changées par les rayons d'un jour aussi éclatant que celui +du soleil. Ce seul spectacle mériterait une promenade à Péterhoff. Si +jamais je retournais à cette fête, je me bornerais à parcourir à pied +les jardins. + +Cette promenade est sans contredit ce qu'il y a de plus beau à la fête +de l'Impératrice. Mais encore une fois, la magie n'est pas de la gaieté: +personne ici ne rit, ne chante, ne danse; on parle bas, on s'amuse avec +précaution, il semble que les sujets russes rompus à la politesse, +respectent jusqu'à leur plaisir. Enfin la liberté manque à Péterhoff +comme partout ailleurs. + +J'ai gagné ma chambre, c'est-à-dire ma loge, à minuit et demi. Dès la +nuit, la retraite des curieux a commencé et pendant que ce torrent +défilait sous mes fenêtres, je me suis mis à vous écrire; aussi bien le +sommeil eût été impossible au milieu d'un tel tumulte. En Russie, les +chevaux seuls ont la permission de faire du bruit. C'était un flot de +voitures de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes sortes, +défilant sur quatre rangs à travers un peuple de femmes, d'enfants et de +mugics à pied; c'était la vie naturelle qui recommençait après la +contrainte d'une fête royale. On eût dit d'une troupe de prisonniers +délivrés de leurs chaînes. Le peuple du grand chemin n'était plus la +foule disciplinée du parc. Cette tourbe redevenue sauvage et se +précipitant vers Pétersbourg avec une violence et une rapidité +effrayantes, me rappelait les descriptions de la retraite de Moscou; +plusieurs chevaux tombés morts sur la route ajoutaient à l'illusion. + +A peine avais-je eu le temps de me déshabiller et de me jeter sur mon +lit, qu'il fallut me remettre sur pied pour courir vers le palais afin +d'assister à la revue du corps des cadets que l'Empereur devait passer +lui-même. + +Ma surprise fut grande de retrouver déjà toute la cour debout et à +l'œuvre; les femmes étaient parées en fraîches toilettes du matin, les +hommes revêtus des habits de leur charge; tout le monde attendait +l'Empereur au lieu du rendez-vous. Le désir de se montrer zélé animait +cette foule brodée, chacun était allègre comme si les magnificences et +les fatigues de la nuit n'avaient pesé que sur moi. Je rougis de ma +paresse, et je sentis que je n'étais pas né pour faire un bon courtisan +russe. La chaîne a beau être dorée, elle ne m'en paraît pas plus légère. + +Je n'eus que le temps de percer la foule avant l'arrivée de +l'Impératrice, et je n'avais pas encore atteint ma place, que l'Empereur +parcourait déjà les rangs de ses officiers enfants, tandis que +l'Impératrice, si fatiguée la veille, l'attendait dans une calèche au +milieu de la place. Je souffrais pour elle; cependant l'abattement qui +m'avait frappé la veille avait disparu. Ma pitié se concentra donc sur +moi-même qui me sentais harassé pour tout le monde, et qui voyais avec +envie les plus vieilles gens de la cour porter légèrement le fardeau qui +m'accablait. L'ambition est ici la condition de la vie; sans cette dose +d'activité factice, on serait toujours morne et triste. + +La voix de l'Empereur commandait l'exercice aux élèves; après quelques +manœuvres parfaitement exécutées, Sa Majesté parut satisfaite: elle prit +par la main un des plus jeunes cadets qu'elle venait de faire sortir des +rangs, le mena elle-même à l'Impératrice à laquelle elle le présenta, +puis élevant cet enfant dans ses bras à la hauteur de sa tête, +c'est-à-dire au-dessus de la tête de tout le monde, elle l'embrassa +publiquement. Quel intérêt l'Empereur avait-il à se montrer si +débonnaire ce jour-là en public? c'est ce que personne n'a pu ou n'a +voulu me dire. + +Je demandai aux gens qui m'entouraient quel était le bienheureux père de +ce cadet modèle, comblé de la faveur du souverain. Nul ne satisfit ma +curiosité; en Russie on fait mystère de tout. Après cette parade +sentimentale, l'Empereur et l'Impératrice retournèrent au palais de +Péterhoff, où ils reçurent dans les grands appartements tous ceux qui +voulurent leur faire leur cour, puis vers onze heures ils parurent sur +l'un des balcons du palais devant lequel les soldats de la garde +circassienne se mirent à faire des exercices pittoresques sur leurs +magnifiques chevaux de l'Asie. La beauté de cette troupe superbement +costumée contribue au luxe militaire d'une cour qui, malgré ses efforts +et ses prétentions, est toujours et sera longtemps encore plus orientale +qu'européenne. Vers midi sentant s'épuiser ma curiosité, n'ayant pas +pour suppléer à ma fores naturelle le ressort tout-puissant de cette +ambition de cour qui fait ici tant de miracles, je suis retourné à mon +lit, d'où je viens de sortir pour achever ce récit. + +Je compte passer ici le reste du jour à laisser la foule s'écouler; +d'ailleurs, je suis retenu à Péterhoff par l'espoir d'un plaisir auquel +j'attache beaucoup de prix. + +Demain si j'en ai le temps je vous conterai le succès de mes intrigues. + + + + +LETTRE SEIZIÈME. + +Cottage de Péterhoff.--Surprise.--L'Impératrice.--Sa toilette du +matin.--Ses manières, son air, sa conversation.--Le grand-duc +héritier.--Sa bonté.--Question embarrassante.--Comment le grand-duc y +répond pour moi.--Silence de l'Impératrice: interprété.--Intérieur du +cottage.--Absence de tout objet d'art.--Affections de famille.--Timidité +gênante.--Le grand-duc fait le _cicerone_.--Politesse +exquise.--Définition de la timidité.--Les hommes de ce siècle en sont +exempts.--La perfection de l'hospitalité.--Scène muette.--Le cabinet de +travail de l'Empereur.--Petit télégraphe.--Château +d'Oranienbaum.--Souvenirs attristants.--Petit château de Pierre III, ce +qu'il en reste.--Tout ce qu'on fait ici pour cacher la vérité.--Avantage +des hommes obscurs sur les grands.--Citation de Rulhière.--Pavillons du +parc.--Souvenirs de Catherine II.--Camp de Krasnacselo.--Retour à +Pétersbourg.--Mensonges puérils. + + + Pétersbourg, ce 27 juillet 1839. + +J'avais instamment prié madame *** de me faire voir le _cottage_[25] de +l'Empereur et de l'Impératrice. C'est une petite maison bâtie par eux, +au milieu du magnifique parc de Péterhoff, dans le nouveau style +gothique à la mode en Angleterre. «Rien n'est plus difficile, m'avait +répondu madame ***, que d'entrer au cottage pendant le séjour qu'y font +Leurs Majestés; rien ne serait plus facile en leur absence. Cependant +j'essaierai.» + +J'avais prolongé mon séjour à Péterhoff, attendant avec impatience, mais +sans beaucoup d'espoir, la réponse de madame ***. Enfin, hier matin, de +bonne heure, je reçois d'elle un petit mot ainsi conçu: «Venez chez moi +à onze heures moins un quart. On m'a permis, par faveur +très-particulière, de vous montrer le cottage à l'heure où l'Empereur et +L'Impératrice vont se promener ensemble, c'est-à-dire à onze heures +précises. Vous connaissez leur exactitude.» + +Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Madame *** habite un fort joli +château bâti dans un coin du parc. Elle suit partout l'Impératrice, mais +elle loge autant que possible dans des maisons séparées, quoique +très-voisines des diverses résidences Impériales. J'étais chez elle à +dix heures et demie. À onze heures moins un quart nous montons dans une +voiture à quatre chevaux, nous traversons le parc rapidement, et à onze +heures moins quelques minutes nous arrivons à la porte du cottage. + +C'est exactement comme je viens de vous le dire, une maison anglaise +entourée de fleurs et ombragée d'arbres; elle est bâtie sur le modèle +des plus jolies habitations qu'on voit près de Londres, à Twickenham, au +bord de la Tamise. À peine avions-nous traversé un vestibule assez +petit, élevé de quelques marches, et nous étions-nous arrêtés quelques +instants à examiner un salon dont l'ameublement me semblait un peu trop +recherché pour l'ensemble de la maison, qu'un valet de chambre en frac +vint chuchoter quelques mots à l'oreille de madame ***, qui me parut +surprise. + +«Qu'y a-t-il? lui dis-je quand l'homme fut sorti. + +--C'est l'Impératrice qui rentre. + +--Quelle trahison, m'écriai-je, je n'aurai le temps de rien voir! + +--Peut-être; sortez par cette terrasse, descendez au jardin et allez +m'attendre à l'entrée de la maison.» + +J'étais là depuis deux minutes à peine lorsque je vis venir à moi +l'Impératrice toute seule, qui descendait rapidement les degrés du +perron. Sa taille élevée et svelte a une grâce singulière, sa démarche +est vive, légère et pourtant noble; elle a certains mouvements des bras +et des mains, certaines attitudes, certain tour de tête qu'on ne peut +oublier. Elle était vêtue de blanc; son visage, entouré d'une capote +blanche, paraissait reposé; ses yeux avaient l'expression de la +mélancolie, de la douceur et du calme; un voile relevé avec grâce +encadrait son visage; une écharpe transparente se drapait autour de ses +épaules, et complétait le costume du matin le plus élégant. Jamais elle +ne m'avait paru si à son avantage: à cet aspect les sinistres présages +du bal se dissipèrent entièrement, l'Impératrice me parut ressuscitée, +et j'éprouvai l'espèce de sécurité qui renaît avec le jour après une +nuit agitée. Il faut, pensai-je, que Sa Majesté soit plus forte que moi, +pour avoir supporté la fête d'avant-hier, la revue et le cercle d'hier, +et pour se lever aujourd'hui brillante comme je la vois. + +«J'ai abrégé ma promenade, me dit-elle, parce que je savais que vous +étiez ici. + +--Ah! Madame, j'étais loin de m'attendre à tant de bonté. + +--Je n'avais rien dit de mon projet à madame ***, qui vient de me +gronder d'être venue vous surprendre; elle prétend que je vous dérange +dans votre examen. Vous comptez donc ici deviner nos secrets? + +--Je le voudrais bien, Madame; on ne peut que gagner à pénétrer la +pensée de personnes qui savent si bien choisir entre le faste et +l'élégance. + +--Le séjour de Péterhoff m'est insupportable, et c'est pour me reposer +les yeux de cette dorure massive que j'ai demandé une chaumière à +l'Empereur. Je n'ai jamais été si heureuse que dans cette maison; mais +maintenant que voilà une de mes filles mariée, et que mes fils font +leurs études ailleurs, elle est devenue trop grande pour nous.» + +Je souris sans répondre; j'étais sous le charme: il me parut que cette +femme, si différente de celle en l'honneur de qui s'était donnée la +somptueuse fête de la veille, devait avoir partagé toutes mes +impressions; elle a senti comme moi, me disais-je, la fatigue, le vide, +l'éclat menteur de cette magnificence commandée, et maintenant elle sent +aussi qu'elle est digne de quelque chose de mieux. Je comparais les +fleurs du cottage aux lustres du palais, le soleil d'une belle matinée +aux feux d'une nuit de cérémonies, le silence d'une délicieuse retraite +au tumulte de la foule dans un palais, la fête de la nature à la fête de +la cour, la femme à l'Impératrice, et j'étais enchanté du bon goût et de +l'esprit avec lesquels cette princesse avait su fuir les ennuis de la +représentation, pour s'entourer de tout ce qui fait le charme de la vie +privée. C'était une féerie nouvelle dont le prestige captivait mon +imagination, bien plus que la magie du pouvoir et des grandeurs. + +«Je ne veux pas donner raison à madame ***, reprit l'Impératrice. Vous +allez voir le cottage en détail, et c'est mon fils qui vous le montrera. +Pendant ce temps-là j'irai visiter mes fleurs, et je vous retrouverai +avant de vous laisser partir.» + +Tel fut l'accueil que je reçus de cette femme qui passe pour hautaine +non-seulement en Europe, où on ne la connaît guère, mais en Russie où on +la voit de près. + +Dans ce moment, le grand-duc héritier vint rejoindre sa mère: il était +avec madame *** et avec la fille aînée de cette dame, jeune personne +âgée d'environ quatorze ans, fraîche comme une rose, et jolie comme on +l'était en France du temps de Boucher. Cette jeune personne est le +vivant modèle d'un des plus agréables portraits de ce peintre, à la +poudre près. + +J'attendais que l'Impératrice me donnât mon congé; on se mit à se +promener en allant et venant devant la maison, mais sans s'éloigner de +l'entrée devant laquelle nous nous étions arrêtés d'abord. + +L'Impératrice connaît l'intérêt que je prends à toute la famille de +madame ***, qui est polonaise. Sa Majesté sait aussi que depuis +plusieurs années un des frères de cette dame est à Paris. Elle mit la +conversation sur la manière de vivre de ce jeune homme, et s'informa +longtemps, avec un intérêt marqué, de ses sentiments, de ses opinions, +de son caractère: c'était me donner toute facilité pour lui dire ce que +me dicterait l'attachement que je lui porte. Elle m'écouta fort +attentivement. Quand j'eus cessé de parler, le grand-duc, s'adressant à +sa mère, continua sur le même sujet, et dit: «Je viens de le rencontrer +à Ems, et je l'ai trouvé très-bien. + +--C'est pourtant un homme aussi distingué qu'on empêche de venir ici, +parce qu'il s'est retiré en Allemagne après la révolution de Pologne, +s'écria madame *** avec son affection de sœur et la liberté d'expression +que l'habitude de vivre à la cour depuis son enfance n'a pu lui faire +perdre. + +--Mais qu'a-t-il donc fait?» me dit l'Impératrice avec un accent +inimitable, par le mélange d'impatience et de bonté qu'il exprimait. + +J'étais embarrassé de répondre à une question si directe, car il fallait +aborder le délicat sujet de la politique, et c'était risquer de tout +gâter. + +Le grand-duc vint encore à mon secours avec une grâce, une affabilité +que je serais bien ingrat d'oublier; sans doute il pensait que j'avais +trop à dire pour oser répondre; alors prévenant quelque défaite qui eût +trahi mon embarras et compromis la cause que je désirais plaider: «Mais, +ma mère, s'écria-t-il vivement, qui jamais a demandé à un enfant de +quinze ans ce qu'il a fait en politique?» + +Cette réponse pleine de cœur et de sens me tira de peine; mais elle mit +fin à la conversation. Si j'osais interpréter le silence de +l'Impératrice, je dirais que voici ce qu'elle pensait: «Que faire +aujourd'hui, en Russie, d'un Polonais rentré en grâce? Il sera toujours +un objet d'envie pour les vieux Russes, et il n'inspirera que de la +défiance à ses nouveaux maîtres. Sa vie, sa santé se perdront dans les +épreuves auxquelles on sera obligé de le soumettre pour s'assurer de sa +fidélité; puis, en dernier résultat, si l'on croit pouvoir compter sur +lui, on le méprise, précisément parce qu'on y compte. D'ailleurs, que +puis-je faire pour ce jeune homme? j'ai si peu de crédit!» + +Je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que telles étaient les +pensées de l'Impératrice: telles étaient aussi à peu près les miennes. +Nous conclûmes tout bas, l'un et l'autre, qu'entre deux malheurs, le +moindre pour un gentilhomme qui n'a plus ni concitoyens, ni frères +d'armes, c'est de rester loin du pays qui l'a vu naître: la terre seule +ne fait pas la patrie, et la pire des conditions serait celle d'un homme +qui vivrait en étranger chez lui. + +Sur un signe de l'Impératrice, le grand-duc, madame ***, sa fille et moi +nous rentrâmes dans le cottage. J'aurais désiré trouver moins de luxe +d'ameublement dans cette maison, et plus d'objets d'art. Le +rez-de-chaussée ressemble à toutes les habitations des gens élégants et +riches en Angleterre; mais pas un tableau du premier ordre, pas un +fragment de marbre, pas une terre cuite n'annoncent, chez les maîtres du +lieu, un penchant prononcé pour la peinture et pour les arts. Ce n'est +pas de dessiner plus ou moins bien soi-même, c'est le goût des +chefs-d'œuvre qui prouve qu'on a l'amour et le sentiment de l'art. Je +regrette toujours l'absence de cette passion pour des personnes +auxquelles il serait si facile de la satisfaire. + +On a beau dire que des statues ou des tableaux de grand prix seraient +mal placés dans un cottage; cette maison est le lieu de prédilection de +ceux qui la possèdent, et lorsqu'on s'arrange soi-même un séjour selon +sa fantaisie, si l'on aime beaucoup les arts, ce goût se trahit +toujours, au risque d'une disparate de style, d'une faute d'harmonie; +d'ailleurs quelque discordance est bien permise dans un cottage +Impérial. + +Au surplus, les Empereurs de Russie ne sont pas des Empereurs romains; +ils ne se croient pas obligés d'aimer les arts par état. + +On reconnaît, dans la distribution et la décoration du cottage, que des +affections et des habitudes de famille ont présidé à l'arrangement et au +plan de cette habitation. Ceci vaut mieux encore que le sentiment du +beau dans les œuvres du génie. Une seule chose m'a déplu dans +l'ordonnance et dans l'ameublement de cette élégante retraite: c'est une +soumission trop servile à la mode anglaise. + +Nous avons vu le rez-de-chaussée très-rapidement, de peur d'ennuyer +notre guide. La présence d'un si auguste _cicerone_ m'embarrassait. Je +sais que rien ne gêne les princes autant que notre timidité, à moins +qu'elle ne soit affectée pour les flatter; cette connaissance de leur +humeur augmente ma peine par la conviction où je suis de leur déplaire +inévitablement. Ils aiment qu'on les mette à leur aise et l'on n'y +parvient qu'en y étant soi-même. Je suis donc sûr de mon fait; une telle +conviction m'est on ne saurait plus désagréable, car personne n'aime à +déplaire. + +Avec un prince sérieux, je puis espérer quelquefois de me sauver par la +conversation, mais avec un prince jeune, léger, élégant et gai, je suis +sans ressource. + +Un escalier fort étroit, mais embelli par des tapis anglais, nous a +conduits à l'étage supérieur; c'est là qu'est la chambre où la +grande-duchesse Marie a passé une partie de son enfance (elle est vide), +celle de la grande-duchesse Olga ne restera probablement pas longtemps +habitée. L'Impératrice avait donc raison de dire que le cottage est trop +grand. Ces deux chambres à peu près pareilles sont d'une simplicité +charmante. + +Le grand-duc s'arrêtant au haut de l'escalier me dit avec la politesse +souveraine dont il a le secret malgré sa grande jeunesse, «je suis sûr +que vous aimeriez mieux voir tout ceci sans moi, et moi je l'ai vu si +souvent, que j'aime autant, je vous l'avoue, vous laisser achever votre +examen avec madame *** toute seule. Je vais donc rejoindre ma mère et +vous attendre près d'elle.» + +Là-dessus, il nous fit un salut plein de grâce et me laissa charmé de la +flatteuse facilité de ses manières. + +C'est un grand avantage pour un prince que d'être un homme parfaitement +bien élevé. Je n'avais donc pas produit mon effet cette fois; la gêne +que j'éprouvais n'avait point été communicative. S'il se fût ressenti de +mon malaise il serait resté, car la timidité ne sait que subir son +supplice, elle ne sait pas se dégager; nulle élévation ne préserve de +ses atteintes; la victime qu'elle paralyse, en quelque rang qu'elle soit +placée, ne peut trouver la force ni d'affronter ni de fuir ce qui cause +sa gêne. + +Cette souffrance est quelquefois l'effet d'un amour-propre mécontent et +raffiné. Un homme qui craint d'être seul de son avis sur lui-même +deviendra timide par vanité. + +Mais le plus souvent la timidité est purement physique, c'est une +maladie. + +Il y a des hommes qui ne peuvent sentir, sans un malaise inexplicable, +le regard humain s'arrêter sur eux. Ce regard les pétrifie: il les gêne +en marchant, en pensant, il les empêche de parler, mais surtout de se +mouvoir, ceci est si vrai que j'ai souvent souffert de cette timidité +physique dans les villages où j'attirais tous les yeux, en ma qualité +d'étranger, bien plus que dans les salons les plus imposants, où +personne ne faisait attention à moi. Je pourrais écrire un traité sur +les divers genres de timidité, car j'en suis le modèle accompli; +personne n'a plus gémi que moi, dès mon enfance, des atteintes de ce mal +incurable, mais, grâce à Dieu, à peu près inconnu aux hommes de la +génération qui suit la mienne; ce qui prouverait qu'outre la +prédisposition physique la timidité est surtout le résultat de +l'éducation. + +L'habitude du monde fait qu'on dissimule cette infirmité, voilà tout: +les plus timides des hommes sont souvent les plus éminents en naissance, +en dignités et même en mérite. J'avais cru longtemps que la timidité +était de la modestie combinée avec un respect exagéré pour les +distinctions sociales ou pour les dons de l'esprit; mais alors comment +expliquer la timidité des grands écrivains et celle des princes? +Heureusement les princes de la famille Impériale de Russie ne sont point +timides, ils sont de leur siècle; on n'aperçoit dans leurs manières ni +dans leur langage aucun vestige de l'embarras qui fit longtemps le +tourment des augustes hôtes de Versailles et celui de leurs courtisans, +car quoi de plus gênant qu'un prince timide? + +Quoi qu'il en soit, je me sentis délivré quand je vis partir le +grand-duc; je le remerciai tout bas d'avoir si bien deviné mon désir et +de l'avoir si poliment satisfait. Un homme à demi cultivé ne s'aviserait +guère de laisser les gens seuls pour leur être agréable. Cependant c'est +quelquefois le plus grand plaisir qu'on leur puisse faire. Savoir +quitter son hôte sans le choquer, c'est le comble de l'urbanité, le +chef-d'œuvre de l'hospitalité. Cette facilité est dans la vie habituelle +du monde élégant ce que serait en politique la liberté sans désordre. +Problème qu'on se propose sans cesse, et qu'on ne résout guère. + +Au moment où le grand-duc s'éloigna Mlle *** se trouvait derrière sa +mère; le jeune prince en passant devant elle s'arrête d'un air +très-grave, un peu moqueur, et lui fait une profonde révérence sans dire +mot. La jeune personne voyant que ce salut est ironique reste muette, +dans l'attitude du respect, mais sans rendre le salut. + +J'admirai cette nuance qui me parut d'une délicatesse exquise. Je doute +qu'à cette cour aucune femme de vingt-cinq ans se distinguât par un tel +trait de courage; il n'appartient qu'à l'innocence de savoir joindre au +juste sentiment de sa propre dignité, que nul homme ne doit perdre, les +égards dus aux prérogatives sociales. Cet exemple de tact ne passa point +inaperçu: + +«Toujours la même!» dit en s'éloignant le grand-duc héritier. + +Ils ont été enfants ensemble, une différence d'âge de cinq ans ne les a +pas empêchés de jouer souvent aux mêmes jeux. Une telle familiarité ne +s'oublie pas, même à la cour. La scène muette qu'ils ont jouée là m'a +beaucoup amusé. + +Ce coup d'œil jeté sur l'intérieur de la famille Impériale m'a +singulièrement intéressé. Il faut voir de près ces princes pour les +apprécier: ils sont faits pour être à la tête de leur pays, car ils sont +des premiers de leur nation à tous égards. La famille Impériale est ce +que j'ai vu en Russie de plus digne d'exciter l'admiration et l'envie +des étrangers. + +Au plus haut du cottage on trouve le cabinet de travail de l'Empereur. +C'est une bibliothèque assez grande et très-simplement ornée. Elle ouvre +sur un balcon qui fait terrasse en face de la mer. Sans sortir de cette +vigie studieuse l'Empereur peut donner lui-même ses ordres à sa flotte. +À cet effet, il a une lunette d'approche, un porte-voix et un petit +télégraphe qu'il fait mouvoir à volonté. + +J'aurais voulu examiner en détail cette chambre avec tout ce qu'elle +contient, et faire beaucoup de questions; mais je craignis que ma +curiosité ne parût indiscrète et j'aimai mieux voir mal que de me donner +l'air d'être venu là pour faire un inventaire. + +D'ailleurs je ne suis curieux que de l'ensemble des choses qui, en +général, me frappe plus que les détails. Je voyage pour voir et pour +juger les objets, non pour les mesurer, les énumérer et les calquer. + +C'est une faveur que d'entrer dans le cottage, pour ainsi dire en +présence de ceux qui l'habitent, faveur d'autant plus rarement accordée +par eux, que cette maison n'offre réellement d'autre intérêt que la +curiosité qui s'attache à leurs habitudes et à leurs actions privées. +J'ai donc cru devoir m'en montrer digne en évitant des recherches trop +minutieuses, et qui auraient passé les bornes d'un hommage +respectueusement flatteur; ce qui m'eût fait paraître indigne de la +grâce qu'on m'avait faite. + +Après avoir expliqué ma pensée à Mme *** qui comprit parfaitement cette +délicatesse, je me hâtai d'aller prendre congé de l'Impératrice et du +grand-duc héritier. + +Nous les retrouvâmes dans le jardin où, après m'avoir encore adressé +quelques mots gracieux, ils me quittèrent en me laissant satisfait de +tout ce que je venais de voir, mais surtout reconnaissant de leur bonté +et charmé de la noblesse et de la grâce singulière de leur accueil. + +Au sortir du cottage je montai en voiture pour aller visiter en toute +hâte Oranienbaum: la fameuse habitation de Catherine II, bâtie par +Menzikoff. Ce malheureux fut envoyé en Sibérie avant d'avoir complété +les merveilles de son palais jugé trop royal pour un ministre. + +Il appartient maintenant à la grande-duchesse Hélène, belle-sœur de +l'Empereur actuel. Situé à deux ou trois lieues de Péterhoff, en vue de +la mer et sur une prolongation de la même falaise sur laquelle est bâti +le palais Impérial, le château d'Oranienbaum quoique bâti en bois est +imposant; j'y suis arrivé d'assez bonne heure pour bien voir tout ce +qu'il renferme de curieux et pour parcourir les jardins. La +grande-duchesse n'était pas à Oranienbaum. Malgré le luxe imprudent de +l'homme qui construisit ce palais et la magnificence des grands +personnages qui l'ont habité à sa place, il n'est pas extrêmement vaste. +Des terrasses, des rampes, des perrons, des balcons couverts d'orangers +et de fleurs unissent la maison avec le parc, et ces ornements +embellissent l'une et l'autre; l'architecture en elle-même n'est rien +moins que magnifique. La grande-duchesse Hélène a montré ici le goût qui +préside à tous ses arrangements, et elle a fait d'Oranienbaum une +habitation charmante, nonobstant la tristesse du paysage et l'obsédant +souvenir des drames qui furent joués en ce lieu. + +En descendant du palais, j'ai demandé à voir ce qui reste du petit +château fort d'où l'on fit sortir Pierre III pour l'entraîner à Ropscha, +où il fut assassiné. On m'a conduit dans une espèce de hameau écarté, où +j'ai vu des fossés à sec, des vestiges de fortifications et des tas de +pierres: ruine moderne, où la politique a plus de part que le temps. +Mais le silence commandé, la solitude forcée qui régnent autour de ses +débris maudits, nous retracent précisément ce qu'on voudrait nous +cacher; là comme ailleurs, le mensonge officiel est annulé par les +faits; l'histoire est un miroir magique où les peuples voient après la +mort des hommes qui furent influents dans les affaires, toutes leurs +inutiles grimaces. Les personnes ont passé, mais leurs physionomies +restent gravées sur cet inexorable cristal. On n'enterre pas la vérité +avec les morts: elle triomphe de la peur des princes et de la flatterie +des peuples, toujours impuissantes pour étouffer le cri du sang, et elle +se fait jour à travers toutes les prisons, même à travers le tombeau: +surtout le tombeau des grands, car les hommes obscurs réussissent mieux +que les princes à cacher les crimes dont le souvenir s'attache à leur +mémoire. Si je n'avais pas su que le château de Pierre III était démoli +j'aurais dû le deviner, mais ce qui m'étonne en voyant le prix qu'on met +ici à faire oublier le passé, c'est que l'on y conserve quelque chose. +Les noms mêmes devraient disparaître avec les murs. + +Il ne suffisait pas de démolir la forteresse, il fallait raser le palais +qui n'en était qu'à un quart de lieue; quiconque vient à Oranienbaum y +cherche avec anxiété les vestiges de cette prison où Pierre III a signé +de force son abdication volontaire qui devint l'arrêt de sa mort, car +ayant une fois obtenu de lui ce sacrifice, il fallait l'empêcher de le +révoquer. + +Voici comment l'assassinat de ce prince à Ropscha est raconté par M. de +Rulhière dans les anecdotes sur la Russie, imprimées à la suite de son +Histoire de Pologne: «Les soldats étaient étonnés de ce qu'ils avaient +fait: ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits +jusqu'à détrôner le petit-fils de Pierre-le-Grand pour donner sa +couronne à une Allemande. La plupart, sans projet et sans idée, avaient +été entraînés par le mouvement des autres; et chacun, rentré dans sa +bassesse, après que le plaisir de disposer d'une couronne fut évanoui, +ne sentit plus que des remords. Les matelots, qu'on n'avait point +intéressés dans le soulèvement, reprochaient publiquement «aux gardes +dans les cabarets d'avoir vendu leur Empereur pour de la bière. La +pitié, qui justifie même les plus grands criminels, se faisait entendre +dans tous les cœurs. Une nuit, une troupe de soldats attachés à +l'Impératrice s'ameuta par une vaine crainte, disant «que leur mère +était en danger.» Il fallut la réveiller pour qu'ils la vissent. La nuit +suivante, nouvelle émeute plus dangereuse. Tant que la vie de l'Empereur +laissait un prétexte aux inquiétudes, on pensa qu'on n'aurait point de +tranquillité. + +«Un des comtes Orlof, car dès le premier jour ce titre leur fut donné, +ce même soldat surnommé _le balafré_, qui avait soustrait le billet de +la princesse d'Aschekof, et un nommé Téplof, parvenu des plus bas +emplois par un art singulier de perdre ses rivaux, furent ensemble vers +ce malheureux prince; ils lui annoncèrent, en entrant, qu'ils étaient +venus pour dîner avec lui, et selon l'usage des Russes, on apporta avant +le repas des verres d'eau-de-vie. Celui que but l'Empereur était un +verre de poison. Soit qu'ils eussent hâte de rapporter leur nouvelle, +soit que l'horreur même de leur action la leur fît précipiter, ils +voulurent un moment après lui verser un second verre. Déjà ses +entrailles brûlaient et l'atrocité de leurs physionomies les lui rendant +suspects, il refusa ce verre: ils mirent de la violence à le lui faire +prendre, et lui à les repousser. Dans ce terrible débat, pour étouffer +ses cris qui commençaient à se faire entendre de loin, ils se +précipitèrent sur lui, le saisirent à la gorge, et le renversèrent; mais +comme il se défendait avec toutes les forces que donne le dernier +désespoir et qu'ils évitaient de lui porter aucune blessure, réduits à +craindre pour eux-mêmes, ils appelèrent à leur secours deux officiers +chargés de sa garde, qui à ce moment se tenaient en dehors à la porte de +sa prison. C'était le plus jeune des princes Baratinski et un nommé +Potemkin, âgé de dix-sept ans. Ils avaient montré tant de zèle dans la +conspiration, que, malgré leur extrême jeunesse, on les avait chargés de +cette garde: ils accoururent, et trois de ces meurtriers ayant noué et +serré une serviette autour du cou de ce malheureux Empereur, tandis +qu'Orlof de ses deux genoux lui pressait la poitrine et le tenait +étouffé, ils achevèrent ainsi de l'étrangler; et il demeura sans vie +entre leurs mains. + +«On ne sait pas avec certitude quelle part l'Impératrice eut à cet +événement; mais ce qu'on peut assurer, c'est que, le jour même qu'il se +passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gaieté, on +vit entrer ce même Orlof échevelé, couvert de sueur et de poussière, ses +habits déchirés, sa physionomie agitée, pleine d'horreur et de +précipitation. En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent +les yeux de l'Impératrice. Elle se leva en silence, passa dans un +cabinet où il la suivit, et quelques instants après elle y fit appeler +le comte Panin, déjà nommé son ministre: elle lui apprit que l'Empereur +était mort. Panin conseilla de laisser passer une nuit, et de répandre +la nouvelle le lendemain, comme si on l'avait reçue pendant la nuit. Ce +conseil ayant été agréé, l'Impératrice rentra avec le même visage et +continua son dîner avec la même gaieté. Le lendemain, quand on eut +répandu que Pierre était mort d'une colique hémorroïdale, elle parut +baignée de pleurs, et publia sa douleur par un édit.» + +En parcourant le parc d'Oranienbaum, qui est grand et beau, j'ai visité +plusieurs des pavillons où l'Impératrice Catherine donnait ses +rendez-vous amoureux; il y en a de magnifiques; il y en a où le mauvais +goût, les ornements puérils dominent: en général, l'architecture de ces +fabriques manque de style et de grandeur; c'est assez bon pour l'usage +auquel la divinité du lieu les destinait. + +De retour à Péterhoff, j'ai couché pour la troisième nuit dans le +théâtre. + +Ce matin, en revenant à Pétersbourg, j'ai pris la route de Krasnacselo +où il y a un camp assez curieux à voir. On dit que quarante mille hommes +de la garde Impériale sont logés là sous des tentes ou dispersés dans +des villages voisins, d'autres disent soixante-dix mille. En Russie +chacun m'impose son chiffre, mais rien ne m'est plus indifférent que les +énumérations de fantaisie, car rien n'est plus menteur. Ce que j'admire +c'est le prix qu'on attache ici à tromper sur ces choses. Il y a un +genre de feinte qui est de l'enfantillage. + +Les peuples s'en corrigent lorsqu'ils passent de l'enfance à la +virilité. + +Je me suis amusé à considérer la variété des uniformes, et à comparer +les figures expressives et sauvages de ces soldats choisis et amenés là +de toutes les parties de l'Empire; de longues lignes de tentes blanches +brillaient au soleil, dans les inégalités d'un terrain qu'on croirait +uni en l'apercevant de loin, mais qui, à le parcourir, paraît très-coupé +et assez pittoresque. Je regrette à chaque instant l'insuffisance de mes +paroles pour représenter certains sites du Nord et surtout certains +effets de lumière. Quelques coups de pinceau vous en apprendraient plus +sur l'aspect original de ce triste et singulier pays que des volumes de +descriptions. + + + + +LETTRE DIX-SEPTIÈME. + +Superstition politique.--Conséquence du pouvoir absolu.--Responsabilité +de l'Empereur.--Nombre des naufragés de Péterhoff.--Mort de deux +Anglais.--Leur mère.--Citation d'une lettre.--Récit de cet accident par +un peintre.--Extrait du _Journal des Débats_ du mois d'octobre +1842.--Ménagements funestes.--Scène de désordre sur le bateau à +vapeur.--Le bâtiment sauvé par un Anglais.--Ce que c'est que le tact en +Russie.--Ce qui manque à la Russie.--Conséquence de ce régime: ce que +l'Empereur en doit souffrir.--Esprit de la police russe.--Disparition +d'une femme de chambre.--Silence sur des faits semblables.--Politesse +des gens du peuple.--Ce qu'elle signifie.--Les deux cochers.--Cruauté +d'un feldjæger.--A quoi sert le christianisme dans un tel pays.--Calme +trompeur.--Querelle de portefaix sur un bateau de bois.--Le sang +coule.--Comment procèdent les agents de police.--Cruauté +révoltante.--Traitement avilissant pour tous.--Manière de voir des +Russes.--Mot de l'archevêque de Tarente.--De la religion en +Russie.--Deux espèces de civilisation.--Vanité publique.--L'Empereur +Nicolas élève la colonne d'Alexandre.--Réforme du langage.--Comment les +femmes de la cour éludent les ordres de l'Empereur.--L'église de +Saint-Isaac.--Son immensité.--Esprit de la religion grecque.--Différence +qu'il y a entre l'Église catholique et les églises +schismatiques.--Asservissement de l'Église grecque par l'empiétement de +Pierre Ier.--Conversation avec un Français.--Voiture +cellulaire.--Rapport qu'il y a entre la politique et la +théologie.--Émeute causée par un mot de l'Empereur.--Scènes sanglantes +sur les bords du Volga.--Hypocrisie du gouvernement russe.--Histoire du +poëte Pouskine.--Sa position particulière comme poëte.--Sa +jalousie.--Duel contre son beau-frère.--Pouskine est tué.--Effet de +cette mort.--Part que prend l'Empereur à la douleur publique.--Jeune +enthousiaste.--Ode à l'Empereur.--Comment elle est récompensée.--Le +Caucase.--Caractère du talent de Pouskine.--Langue des gens du grand +monde en Russie.--Abus des langues étrangères.--Conséquences de la manie +des gouvernantes anglaises en France.--Supériorité des Chinois.--La +confusion des langues.--Rousseau.--Révolution à prévoir dans le goût +français. + + + Pétersbourg, ce 20 juillet 1839. + +D'après les derniers renseignements que j'ai pu me procurer ce matin sur +les désastres de la fête de Péterhoff, ils ont outre-passé mes +suppositions. Au surplus, jamais nous ne saurons exactement les +circonstances de cet événement. Tout accident est ici traité d'affaire +d'État; c'est le bon Dieu qui oublie ce qu'il doit à l'Empereur. + +La superstition politique, qui est l'âme de cette société, en expose le +chef à tous les griefs de la faiblesse contre la force, à toutes les +plaintes de la terre contre le ciel; quand mon chien est blessé, c'est à +moi qu'il vient demander sa guérison; quand Dieu frappe les Russes, +ceux-ci en appellent au Czar. Ce prince, qui n'est responsable de rien +politiquement, répond de tout providentiellement, conséquence naturelle +de l'usurpation de l'homme sur les droits de Dieu. Un Roi qui consent à +être reconnu pour plus qu'un mortel, prend sur lui tout le mal que le +ciel peut envoyer à la terre pendant son règne; il résulte de cette +espèce de fanatisme politique des susceptibilités, des délicatesses +ombrageuses dont on n'a nulle idée dans aucun autre pays. Au surplus, le +secret que la police croit devoir garder touchant les malheurs les plus +indépendants de la volonté humaine, manque le but, en ce qu'il laisse le +champ libre à l'imagination; chaque homme raconte les mêmes faits +différemment, selon son intérêt, ses craintes, son ambition ou son +humeur, selon l'opinion que lui impose sa charge à la cour, et sa +position dans le monde; il arrive de là que la vérité est à Pétersbourg +un être de raison tout comme elle l'est devenue en France par des causes +contraires: une censure arbitraire et une liberté illimitée peuvent +amener des résultats semblables, et rendre impossible la vérification du +fait le plus simple. + +Ainsi les uns disent qu'il n'a péri, avant-hier, que treize personnes, +tandis que les autres parlent de douze cents, de deux mille, et d'autres +encore de cent cinquante: jugez de nos incertitudes sur toutes choses, +puisque les circonstances d'un événement arrivé pour ainsi dire sous nos +yeux resteront toujours douteuses, même pour nous. + +Je ne cesse de m'émerveiller en voyant qu'il existe un peuple insouciant +au point de vivre et de mourir tranquille dans le demi-jour que lui +accorde la police de ses maîtres. Jusqu'ici je croyais que l'homme ne +pouvait pas plus se passer de vérité pour l'esprit, que d'air et de +soleil pour le corps; mon voyage en Russie me détrompe. La vérité n'est +un besoin que pour les âmes d'élite ou pour les nations les plus +avancées; le vulgaire s'accommode des mensonges favorables à ses +passions et à ses habitudes: ici mentir c'est protéger la société, dire +la vérité c'est bouleverser l'État[26]. + +Voici deux épisodes dont je vous garantis l'authenticité: + +Neuf personnes de la même famille et de la même maison, arrivées depuis +peu de la province à Pétersbourg, maîtres, femmes, enfants, valets, +s'étaient embarqués imprudemment sur un bateau sans pont et trop frêle +pour résister à la mer; le grain est venu: pas un n'a reparu; depuis +trois jours qu'on fait des perquisitions sur les côtes on n'avait encore +ce matin découvert nulle trace de ces malheureux, réclamés seulement par +les voisins, car ils n'ont pas de parents à Pétersbourg. À la fin +l'esquif qui les portait a été retrouvé; il était retourné et échoué sur +un banc de sable près de la grève à trois lieues de Péterhoff et à six +de Pétersbourg; des personnes: nulle trace; pas plus des matelots que +des passagers. Voilà donc neuf morts, bien constatées, non compris les +marins: et le nombre des petits bâtiments submergés comme le fut +celui-ci est considérable. On est venu ce matin apposer les scellés sur +la porte de la maison vide. Elle est voisine de la mienne, circonstance +sans laquelle je ne vous aurais pas raconté ce fait, car je +l'ignorerais, comme j'en ignore bien d'autres. Le crépuscule de la +politique est moins transparent que celui du ciel polaire. Pourtant tout +bien pesé, la franchise serait un meilleur calcul, car lorsqu'on me +cache un peu je suppose beaucoup. + +Voici l'autre épisode de la catastrophe de Péterhoff: + +Trois jeunes Anglais, dont je connais l'aîné, étaient depuis quelques +jours à Pétersbourg; leur père est en Angleterre, et leur mère les +attend à Carlsbad. Le jour de la fête de Péterhoff, les deux plus jeunes +s'embarquent sans leur frère qui se refuse à leurs instances en +répondant toujours qu'il n'est pas curieux;... donc s'obstinant à +rester, il voit partir en petite barque ses deux frères qui lui crient: +à demain!... Trois heures après, tous deux avaient péri avec plusieurs +femmes, quelques enfants et deux ou trois hommes qui se trouvaient sur +le même bateau; un matelot de l'équipage, bon nageur, s'est sauvé seul. +Le malheureux frère qui survit, presque honteux d'exister, est dans un +désespoir difficile à peindre; il s'apprête à partir pour aller annoncer +cette nouvelle à sa mère; elle leur avait écrit de ne pas renoncer à la +fête de Péterhoff, accordant toute latitude à leur curiosité s'ils +désiraient prolonger leur voyage et leur répétant qu'elle les attendrait +patiemment à Carlsbad. Avec plus d'exigence elle leur eût peut-être +sauvé la vie. + +Vous figurez-vous les mille récits, les discussions, les propos de tous +genres, les conjectures, les cris auxquels de pareils événements +donneraient lieu dans tout autre pays que celui-ci, et surtout dans le +nôtre? Que de journaux diraient, et que de voix répéteraient que la +police ne fait jamais son devoir, que les bateaux sont mauvais, les +bateliers avides, et que l'autorité, loin de remédier au danger, +l'aggrave, soit par son insouciance, soit par sa corruption; on +ajouterait que le mariage de la grande-duchesse a été célébré sous de +tristes auspices, comme bien d'autres mariages de princes; et alors les +dates, les allusions, les citations abonderaient!... Ici rien!!! Un +silence plus effrayant que le malheur lui-même!... Deux lignes dans la +gazette sans détails; et à la cour, à la ville, dans les salons du grand +monde, pas une parole: si l'on ne parle pas là on ne parle guère +ailleurs: il n'y a pas de cafés à Pétersbourg pour y commenter des +journaux qui n'existent pas; les petits employés sont plus timorés que +les grands seigneurs, et ce que l'on n'ose dire chez les chefs se dit +encore moins chez les subordonnés: restent les négociants et les +boutiquiers: ceux-ci sont cauteleux comme tout ce qui veut vivre et +prospérer dans ce pays. S'ils parlent sur des sujets graves et dès lors +périlleux, ce n'est qu'à l'oreille et en tête-à-tête[27]. + +La Russie s'est donné le mot pour ne rien dire qui puisse rendre +l'Impératrice nerveuse, et voilà comme on la laisse vivre et mourir en +dansant! «Elle serait affligée, taisez-vous!» Là-dessus, enfants, amis, +parents, tout ce qu'on aime se noie et l'on n'ose pleurer. On est trop +malheureux pour se plaindre. + +Les Russes sont toujours courtisans: soldats de caserne ou d'église, +espions, geôliers, bourreaux en ce pays, tous font plus que leur devoir: +ils font leur métier en courtisans. Qui me dira où peut aller une +société qui n'a pas pour base la dignité humaine? + +Je vous le répète souvent, il faudrait tout défaire ici pour y faire un +peuple. + +Cette fois le silence de la police n'est pas pure flatterie, il est +aussi l'effet de la peur. L'esclave craint la mauvaise humeur du maître, +et s'applique de toutes ses forces à le maintenir dans une gaieté +tutélaire. Les fers, le cachot, le knout, la Sibérie sont bien près d'un +Czar irrité, ou tout au moins le Caucase, cette Sibérie mitigée à +l'usage d'un despotisme qui s'adoucit tous les jours selon les progrès +du siècle. + +On ne peut nier que dans cette circonstance la première cause du mal ne +tienne à l'insouciance de l'administration; si l'on eût empêché les +bateliers de Saint-Pétersbourg de surcharger leurs barques ou de se +hasarder dans le golfe avec des bâtiments trop faibles pour résister à +la vague, personne n'eût péri... encore qui sait? Les Russes sont +généralement mauvais marins, avec eux le danger est partout. Prenez des +Asiatiques à longues robes, à longues barbes pour en faire des matelots, +et puis étonnez-vous des naufrages. + +Le jour de la fête, un des bateaux à vapeur qui font ordinairement le +service entre Pétersbourg et Kronstadt, était parti pour Péterhoff. Il a +pensé chavirer comme les moindres esquifs; pourtant il est d'une +dimension et d'une solidité rassurantes; il allait sombrer sans un +étranger qui se trouvait du voyage. Cet homme (c'était un Anglais) +voyant à peu de distance périr plusieurs barques, sentant tout le danger +qu'il courait lui et l'équipage avec lui, reconnaissant d'ailleurs que +la manœuvre se faisait mal faute de commandement, eut l'heureuse idée de +couper avec son propre couteau toutes les cordes de la tente dressée sur +le tillac pour l'agrément et la commodité des passagers. La première +chose qu'on doit faire à la moindre menace de mauvais temps, c'est +d'enlever cette tente: les Russes n'avaient pas songé à une précaution +si simple, et sans le trait de présence d'esprit de l'étranger, le +bâtiment chavirait immanquablement. Il fut sauvé, mais avarié, forcé de +renoncer à continuer sa route, et trop heureux de rentrer au plus vite à +Pétersbourg. Si l'Anglais qui l'a préservé du naufrage n'était de la +connaissance d'un autre Anglais de mes amis, j'aurais ignoré que ce +bâtiment avait couru des risques. J'en ai dit un mot à quelques +personnes bien instruites; elles m'ont confirmé le fait, mais avec +prière de le tenir secret!... + +Il serait inconvenant de parler du déluge si cette catastrophe était +arrivée sous le règne d'un Empereur de Russie. + +De toutes les facultés de l'intelligence la seule qu'on estime ici c'est +le tact. Figurez-vous une nation entière ployée sous le joug de cette +vertu de salon. Représentez-vous tout un peuple devenu prudent comme un +diplomate qui a sa fortune à faire; et vous aurez l'idée de ce que +devient l'agrément de la conversation en Russie. Si l'air de la cour +nous pèse même à la cour, combien ne doit-il pas nous paraître contraire +à la vie quand il nous poursuit jusque dans notre intérieur le plus +secret. + +La Russie est une nation de muets; quelque magicien a changé soixante +millions d'hommes en automates qui attendent la baguette d'un autre +enchanteur pour renaître et pour vivre. Ce pays me fait l'effet du +palais de la Belle au bois dormant: c'est brillant, doré, magnifique; il +n'y manque rien... que la vie, c'est-à-dire la liberté. + +L'Empereur doit souffrir d'un tel état de choses. Quiconque est né pour +commander aime l'obéissance sans doute; mais l'obéissance d'un homme +vaut mieux que celle d'une machine: le mensonge est si près de la +servilité, qu'un prince entouré de complaisants ignorera toujours tout +ce qu'on espérera lui pouvoir cacher; il est donc condamné à douter de +chaque parole, à se défier de chaque homme. Tel est le lot d'un maître +absolu; il aurait beau se montrer bon et vouloir vivre en homme, la +force des choses le ferait insensible malgré lui; il occupe la place +d'un despote, force lui est d'en subir la destinée, d'en adopter les +sentiments ou du moins d'en jouer le rôle. + +Le mal de la dissimulation s'étend ici plus loin qu'on ne pense: la +police russe si alerte pour tourmenter les gens, est lente à les +éclairer quand ils s'adressent à elle afin de s'éclaircir d'un fait +douteux. + +Voici un exemple de cette inertie calculée: au dernier carnaval, une +femme de ma connaissance avait permis à sa femme de chambre de sortir le +dimanche gras; la nuit venue, cette fille ne rentre pas. Le lendemain +matin, la dame très-inquiète envoie prendre des renseignements à la +police[28]. + +On répond qu'aucun accident n'étant arrivé à Pétersbourg la nuit +précédente, il est impossible que la femme de chambre égarée ne se +retrouve pas bientôt saine et sauve. + +Le jour se passe dans cette sécurité trompeuse, point de nouvelles; +enfin, le surlendemain, un parent de la fille, jeune homme assez au fait +des secrètes menées de la police du pays, a l'idée de s'en aller à +l'amphithéâtre de chirurgie où l'un de ses amis le fait entrer. À peine +introduit il reconnaît le cadavre de sa cousine prêt à être disséqué par +les élèves. + +En bon Russe, il conserve assez d'empire sur lui-même pour dissimuler +son émotion. «Quel est ce corps? + +--On ne sait, c'est celui d'une fille qui a été trouvée morte la nuit +d'avant-hier dans telle rue; on croit qu'elle a été étranglée en voulant +se défendre contre des hommes qui essayaient de lui faire violence. + +--Quels sont ces hommes? + +--Nous l'ignorons; on ne peut former sur cet événement que des +conjectures; les preuves manquent. + +--Comment vous êtes-vous procuré ce corps? + +--La police nous l'a vendu secrètement, ainsi ne parlez pas de cela,» +refrain obligé et qui devient comme une phrase parasite, après chaque +phrase articulée par un Russe ou par un étranger acclimaté. + +J'avoue que ce trait n'est pas aussi révoltant que le crime de Burk en +Angleterre, mais ce qui caractérise la Russie c'est le silence +protecteur qu'on y garde religieusement sur de semblables forfaits. + +Le cousin s'est tu, la maîtresse de la victime n'a pas osé se plaindre; +et aujourd'hui, après six mois, je suis peut-être la seule personne à +laquelle elle ait raconté la mort de sa femme de chambre, parce que je +suis étranger... et que je n'écris pas, à ce que je lui ai dit. + +Vous voyez comment les agents subalternes de la police russe font leur +devoir. Ces employés infidèles ont trouvé un double avantage à trafiquer +du corps de la femme assassinée: ils en tiraient d'abord quelques +roubles, ensuite ils cachaient le meurtre qui leur eût attiré une sévère +semonce si le bruit de cet événement se fût répandu. + +Les réprimandes adressées aux hommes de cette classe sont, je crois, +accompagnées de démonstrations un peu rudes et destinées à graver +ineffaçablement les paroles dans la mémoire du malheureux qui les +écoute. + +Un Russe de la basse classe est autant battu que salué en sa vie. Les +coups de verges (en Russie la verge est un grand roseau fendu) et les +coups de chapeau distribués à doses égales s'emploient efficacement dans +l'éducation sociale de ce peuple étiqueté plutôt que policé; on ne peut +être battu en Russie que dans telle classe et par un homme de telle +autre classe. Ici les mauvais traitements sont réglés comme un tarif de +douane; ceci rappelle le code d'Ivan. La dignité de la caste est admise, +mais, jusqu'à présent, nul n'a songé à faire passer dans les lois ni +même dans les usages la dignité de l'homme. Rappelez-vous ce que je vous +ai dit de la politesse des Russes de toutes les classes. Je vous laisse +à penser ce que vaut cette urbanité, et je me borne à vous raconter +quelques-unes des scènes qui se passent journellement sous mes yeux. + +J'ai vu dans une même rue deux cochers de drowska (fiacre russe) ôter +cérémonieusement leur chapeau en se rencontrant; c'est un usage reçu; +s'ils sont liés un peu intimement, ils appuient d'un air amical, en +passant l'un devant l'autre, la main sur leur bouche et la baisent en se +faisant un petit signe des yeux fort spirituel et fort expressif: voilà +pour la politesse. Plus loin j'ai vu un courrier à cheval, un feldjæger +ou quelqu'autre employé infime du gouvernement, descendre de sa voiture, +courir à l'un de ces deux cochers bien élevés et le frapper brutalement +à coups de fouet, de bâton ou de poing, qu'il lui assène sans pitié dans +la poitrine, dans la figure et sur la tête; cependant le malheureux qui +ne se sera pas rangé assez vite, se laisse assommer sans la moindre +réclamation ni résistance par respect pour l'uniforme et pour la caste +de son bourreau; mais la colère de celui-ci n'est pas toujours désarmée +par la prompte soumission du délinquant. + +N'ai-je pas vu un de ces porteurs de dépêches, courrier de quelque +ministre ou valet de chambre galonné de quelque aide-de-camp de +l'Empereur, arracher de dessus son siège un jeune cocher qu'il n'a cessé +de battre que lorsqu'il lui eut mis le visage en sang? La victime +subissait cette exécution en véritable agneau sans la moindre résistance +et comme on obéit à un arrêt souverain, comme on cède à quelque +commotion de la nature; cependant, les passants n'étaient nullement émus +de tant de cruauté, même un des camarades du patient qui faisait boire +ses chevaux à quelques pas plus loin, obéissant à un signe du feldjæger +irrité, était accouru pour tenir en bride la monture de ce personnage +public, pendant tout le temps qu'il lui plairait de prolonger +l'exécution. Allez dans tout autre pays demander à un homme du peuple +son assistance pour une exécution contre un camarade arbitrairement +puni!... Mais l'emploi et l'habit de l'homme qui donnait les coups lui +assuraient le droit de battre à outrance le cocher de fiacre qui les +recevait; la punition était donc légitime; moi je dis: tant pis pour le +pays où de pareils actes sont légaux. + +La scène que je vous raconte se passait dans le plus beau quartier de la +ville à l'heure de la promenade. Quand le malheureux battu fut relâché, +il essuya le sang qui ruisselait le long de ses joues, et remonta +tranquillement sur son siège en recommençant le cours de ses révérences +à chaque rencontre nouvelle. + +Le délit, quel qu'il fût, n'avait cependant causé aucun accident grave. +Notez que cette abomination s'exécutait avec un ordre parfait en +présence d'une foule silencieuse, et qui loin de songer à défendre ou à +excuser le coupable, n'osait même pas s'arrêter longtemps pour assister +au châtiment. Une nation gouvernée chrétiennement protesterait contre +cette discipline sociale qui détruit toute liberté individuelle. Mais +ici l'influence du prêtre se borne à obtenir du peuple et des grands des +signes de croix et des génuflexions. + +Malgré le culte du Saint-Esprit, cette nation a toujours son Dieu sur la +terre. Comme Bati, comme Tamerlan, l'Empereur de Russie est idolâtré de +ses sujets; la loi russe n'est point baptisée. + +J'entends tous les jours vanter les allures douces, l'humeur pacifique, +la politesse du peuple de Saint-Pétersbourg. Ailleurs, j'admirerais ce +calme; ici je le regarde comme le symptôme le plus effrayant du mal dont +je me plains. On tremble au point de dissimuler sa crainte sous une +tranquillité satisfaisante pour l'oppresseur, et rassurante pour +l'opprimé. Les vrais tyrans veulent qu'on sourie. Grâce à la terreur qui +plane sur toutes les têtes, la soumission sert à tout le monde: victimes +et bourreaux, tous ont besoin de l'obéissance qui perpétue le mal qu'ils +infligent et le mal qu'ils subissent. + +On sait que l'intervention de la police entre gens qui se querellent, +exposerait les combattants à des punitions bien plus redoutables que les +coups qu'ils se portent en silence: et l'on évite le bruit parce que la +colère qui éclate appellerait le bourreau qui punit. + +Voici pourtant une scène tumultueuse de laquelle le hasard m'a rendu +témoin ce matin: + +Je passais le long d'un canal couvert de bateaux chargés de bois. Des +hommes transportaient ce bois à terre pour l'élever en forme de +murailles sur leurs charrettes; je vous ai décrit ailleurs cette espèce +de rempart mouvant, qui traverse les rues au pas des chevaux. Un des +portefaix occupé à tirer le bois de la barque pour le brouetter jusqu'à +la charrette, se prend de querelle avec ses camarades; et tous se +mettent à se battre franchement comme des crocheteurs de chez nous. +L'agresseur se sentant le plus faible a recours à la fuite: il grimpe +avec la souplesse d'un écureuil au grand mât du bateau; jusque-là je +trouvais la scène amusante: perché sur une vergue, le fuyard défie ses +adversaires moins lestes que lui. Ces hommes se voyant trompés dans leur +espoir de vengeance, oubliant qu'ils sont en Russie, manifestent leur +fureur par des redoublements de cris et des menaces sauvages. + +Il y a de distance en distance dans toutes les rues de la ville des +agents de police en uniforme; deux de ces espèces de sergents de ville, +attirés par les vociférations des combattants, arrivent sur le théâtre +de la querelle et somment le principal coupable de descendre de dessus +sa perche. Celui-ci n'obéit pas, le sergent saute à bord, le rebelle se +cramponne au mât: l'homme du pouvoir réitère ses sommations, le révolté +persiste dans sa résistance. L'agent furieux essaie de grimper lui-même +au mât et réussit à saisir un des pieds du réfractaire. Que croyez-vous +qu'il fasse alors? il tire de toutes ses forces son adversaire, sans +précaution, sans s'embarrasser de la manière dont il va faire descendre +ce malheureux; celui-ci désespérant d'échapper à la punition qui +l'attend, s'abandonne enfin à son sort: il se renverse et tombe en +arrière la tête la première de deux fois la hauteur d'un homme sur une +pile de bois, où son corps reste immobile comme un sac. + +Je vous laisse à penser si la chute fut rude! La tête rebondit sur les +bûches et le retentissement du coup arriva jusqu'à mon oreille, bien que +je me fusse arrêté à une cinquantaine de pas. Je crus l'homme tué, le +sang lui couvrait la figure; cependant revenu du premier étourdissement, +ce pauvre sauvage pris au piège, se relève; ce qu'on aperçoit de son +visage sous les taches de sang est d'une pâleur effrayante; il se met à +beugler comme un bœuf; ses horribles cris diminuaient ma compassion, il +me semblait que ce n'était plus qu'une brute et que j'avais tort de +m'attendrir sur lui comme sur un de mes semblables. Plus l'homme hurlait +plus mon cœur s'endurcissait: tant il est vrai que nous avons besoin que +les objets de notre compassion conservent quelque sentiment de leur +propre dignité pour que nous puissions prendre sérieusement part à leur +peine!!.. la pitié est une association; et quel est l'homme qui voudrait +s'associer à ce qu'il méprise? + +On l'emporte enfin quoiqu'il oppose une résistance désespérée et assez +longue: une petite barque amenée à l'instant même par d'autres agents de +police s'approche rapidement; on garrotte le prisonnier, et les mains +attachées derrière le dos, on le jette sur le nez au fond du bateau; +cette seconde chute, fort rude encore, est suivie d'une grêle de coups; +ce n'est pas tout et vous n'êtes pas au bout du supplice préalable; le +sergent qui l'a saisi ne voit pas plutôt la victime abattue qu'il lui +saute sur le corps; je m'étais approché, j'ai donc été témoin de ce que +je vous raconte. Ce bourreau étant descendu à fond de cale et marchant +sur le dos du patient, se mit à trépigner à coups redoublés sur ce +pauvre homme, et à fouler aux pieds le malheureux comme on vendange la +grappe dans le pressoir. Pendant cette horrible exécution, les +hurlements féroces du supplicié redoublèrent d'abord; mais quand ils +commencèrent à faiblir j'ai senti que la force me manquait à moi-même et +j'ai fui, ne pouvant rien empêcher: j'en avais vu trop... Voilà ce qui +s'est passé sous mes yeux en pleine rue pendant une promenade de +récréation, car je voulais me reposer au moins pour quelques jours de +mon métier de voyageur écrivain. Mais comment réprimer mon indignation? +elle m'a fait reprendre la plume à l'instant. + +Ce qui me révolte, c'est le spectacle de l'élégance la plus raffinée à +côté d'une barbarie si repoussante. S'il y avait moins de luxe et de +délicatesse dans la vie des gens du monde, la condition des hommes du +peuple m'inspirerait moins de pitié. De tels faits et tout ce qu'ils +nous laissent deviner, me feraient haïr le plus beau pays de la terre, à +plus forte raison me font-ils détester une lande badigeonnée, un marais +plâtré. Quelle exagération! s'écrieront les Russes!.. ne voilà-t-il pas +de bien grandes phrases pour peu de chose!!! Vous appelez cela peu de +chose, je le sais, et c'est ce que je vous reproche, l'habitude que vous +avez de ces horreurs explique votre indifférence sans la justifier. Vous +ne faites pas plus d'état des cordes dont vous voyez garrotter un homme +que du collier de force qu'on met à vos chiens de chasse. + +J'en conviens, ces actes sont dans vos mœurs, car je n'ai pu saisir une +expression de blâme ou d'horreur sur la physionomie d'aucun des +spectateurs de ces abominables scènes; et il y avait là des hommes de +toutes les classes. Si vous me donnez cette approbation tacite de la +foule pour une excuse, nous sommes d'accord. + +En plein jour, en pleine rue, frapper un homme à mort avant de le juger, +voilà ce qui paraît fort simple au public et aux sbires de Pétersbourg. +Bourgeois, seigneurs, soldats et citadins; pauvres et riches, grands et +petits, élégants et manants, rustres et dandys, tous les Russes +s'entendent pour laisser s'opérer tranquillement de telles choses sous +leurs yeux, sans s'embarrasser de la légalité de l'acte. Ailleurs le +citoyen est protégé par tout le monde contre l'agent du pouvoir qui +abuse: ici, l'agent public est protégé contre la juste réclamation du +particulier maltraité. Le serf ne réclame pas. + +L'Empereur Nicolas a fait un code! Si les faits que je vous raconte sont +d'accord avec les lois de ce code, tant pis pour le législateur; s'ils +sont illégaux, tant pis pour l'administrateur. C'est toujours l'Empereur +qui est responsable. Quel malheur de n'être qu'un homme quand on accepte +la charge d'un dieu!... et qu'on est forcé de l'accepter! Le +gouvernement absolu ne devrait être confié qu'à des anges. + +Je proteste de l'exactitude des faits que j'ai rapportés; je n'ai ni +ajouté ni retranché un geste dans le récit que vous venez de lire, et je +suis rentré pour le joindre à ma lettre, pendant que les moindres +circonstances de la scène m'étaient encore présentes à la pensée[30]. + +Si de pareils détails pouvaient se publier à Pétersbourg avec les +commentaires indispensables pour les faire remarquer par des esprits +blasés sur tous les genres de férocité et d'illégalités, ils ne +produiraient pas le bien qu'on s'en pourrait promettre. L'administration +russe s'arrangerait de manière à ce que la police de Pétersbourg +affectât dorénavant plus de douceur dans ses rapports avec les hommes du +peuple, ne fût-ce que par respect pour les yeux délicats des étrangers: +voilà tout!... Les mœurs d'un peuple sont le produit lent de l'action +réciproque des lois sur les usages et des usages sur les lois; elles ne +se changent pas d'un coup de baguette. Celles des Russes, malgré toutes +les prétentions de ces demi-sauvages, sont et resteront encore longtemps +cruelles. Il n'y a guère plus d'un siècle qu'ils étaient de vrais +Tatares; c'est Pierre-le-Grand qui a commencé à forcer les hommes +d'introduire les femmes dans les assemblées; et sous leur élégance +moderne, plusieurs de ces parvenus de la civilisation ont conservé la +peau de l'ours, ils n'ont fait que la retourner, mais pour peu qu'on +gratte, le poil se retrouve et se redresse[31]. + +A présent qu'il a laissé passer l'époque de la chevalerie dont les +nations de l'Europe occidentale ont si bien profité dans leur jeunesse, +ce qu'il faudrait à ce peuple, c'est une religion indépendante et +conquérante: la Russie a de la foi; mais la foi politique n'émancipe pas +l'esprit de l'homme, elle le renferme dans le cercle étroit de ses +affections naturelles; avec la foi catholique, les Russes acquerraient +bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable et +sur une liberté proportionnée à leurs lumières: quant à moi, je suis +persuadé que de cette hauteur, s'ils y pouvaient atteindre, ils +domineraient le monde. Le mal est profond; et les remèdes employés +jusqu'ici n'agissaient qu'à la surface, ils ont caché la plaie sans la +guérir. La bonne civilisation va du centre à la circonférence, tandis +que la civilisation russe est venue de la circonférence au centre; c'est +de la barbarie recrépie, voilà tout. + +De ce qu'un sauvage a la vanité d'un homme du monde, s'ensuit-il qu'il +en ait la culture? Je l'ai dit, je le répète et je le répéterai +peut-être encore: les Russes tiennent bien moins à être civilisés qu'à +nous faire croire qu'ils le sont. Tant que cette maladie de la vanité +publique leur rongera le cœur et leur faussera l'esprit, ils auront +quelques grands seigneurs qui pourront jouer à l'élégance chez eux et +chez nous, et ils resteront barbares au fond: mais malheureusement le +sauvage a des armes à feu. + +L'Empereur Nicolas justifie mon jugement; il a pensé avant moi que le +temps des apparences est passé pour la Russie, et que tout l'édifice de +la civilisation est à refaire dans ce pays: il a repris la société en +sous-œuvre; Pierre, dit le Grand, la renverserait une seconde fois pour +la rebâtir, Nicolas est plus habile. Je me sens saisi de respect devant +cet homme qui, de toute la force de sa volonté, lutte en secret contre +l'œuvre du génie de Pierre-le-Grand; tout en déifiant ce grand +réformateur, il ramène à son naturel une nation fourvoyée durant plus +d'un siècle dans les voies de l'imitation. + +La pensée de l'Empereur actuel se manifeste jusque dans les rues de +Pétersbourg: il ne s'amuse pas à bâtir à la hâte des colonnades de +briques recrépies; partout il remplace l'apparence par la réalité, +partout la pierre chasse le plâtre et des édifices d'une architecture +forte et massive font disparaître les prestiges d'une fausse grandeur. +C'est en ramenant d'abord un peuple à son caractère primitif qu'on le +rend capable et digne de la vraie civilisation sans laquelle une nation +ne saurait travailler pour la postérité; pour qu'un peuple produise tout +ce qu'il peut produire, il ne s'agit pas de lui faire copier les +étrangers, il faut développer, sans le contrarier, le génie national. Ce +qui dans ce monde approche le plus de la Divinité, c'est la nature. La +nature appelle les Russes aux grandes choses, tandis que depuis leur +soi-disant civilisation, on les occupait à des minuties: l'Empereur +Nicolas a compris leur vocation mieux que ses devanciers, et sous ce +règne tout s'est agrandi par un retour à la vérité. + +Une colonne domine Pétersbourg: c'est le plus grand morceau de granit +qui ait été taillé de main d'homme, sans excepter les monuments +égyptiens. Un jour, soixante-dix mille soldats, la cour, la ville et une +partie de la campagne affluèrent sans se gêner, sans se fouler, sur la +place du palais Impérial pour assister dans un silence religieux à la +miraculeuse érection de ce monument conçu, exécuté, mis en place par un +Français, M. de Montferrand; car les Français sont encore nécessaires +aux Russes. Des machines prodigieuses fonctionnent avec succès; les +mécaniques animent la pierre, et au moment où la colonne, sortant de ses +entraves, se lève comme animée de sa propre vie et semble se mouvoir +d'elle-même, alors l'armée, la foule, l'Empereur lui-même, tombent à +genoux pour remercier Dieu d'un tel miracle et le louer des grandes +choses qu'il leur permet d'accomplir. Voilà ce que j'appelle une fête +nationale: ceci n'est pas un tableau de genre, une flatterie qu'on +pourrait prendre pour une satire, comme la mascarade de Péterhoff, c'est +un tableau d'histoire et du plus haut style. Le grand, le petit, le +mauvais, le sublime, tous les contraires entrent dans la constitution de +ce singulier pays, le silence perpétue le prodige et empêche la machine +de se briser. + +L'Empereur Nicolas étend la réforme jusque sur le langage des personnes +qui l'entourent; il exige qu'on parle russe à la cour. La plupart des +femmes du monde, surtout de celles qui sont nées à Saint-Pétersbourg, +ignorent leur langue nationale: mais elles apprennent quelques phrases +de russe qu'elles débitent pour obéir à l'Empereur, lorsqu'il vient à +passer dans les salles du palais où leur service les retient; l'une +d'elles est toujours de garde pour annoncer à temps par un signe convenu +l'arrivée du maître: aussitôt les conversations françaises cessent et +les phrases russes destinées à flatter l'oreille Impériale, retentissent +dans le palais; le souverain s'applaudit de voir jusqu'où s'étend son +pouvoir de réformateur, et ses sujettes rebelles par espièglerie se +mettent à rire dès qu'il est passé... Je ne sais de quoi je suis le plus +frappé en voyant cette immense puissance, de sa force ou de sa +faiblesse! + +Mais comme tout réformateur, l'Empereur est doué de l'opiniâtreté qui +finit par réussir. + +A l'extrémité de la place, vaste comme un pays, où s'élève la colonne, +vous voyez une montagne de granit: l'église de Saint-Isaac de +Pétersbourg. Ce monument est moins pompeux, moins beau de dessin et +moins chargé d'ornements que Saint-Pierre de Rome, mais tout aussi +étonnant. Il n'est point terminé, on ne peut donc juger de l'ensemble, +ce sera une œuvre hors de proportion avec ce que l'esprit du siècle +enfante aujourd'hui chez les autres peuples. Ses matériaux sont le +granit, le bronze et le fer: rien d'autre. La couleur en est imposante, +mais sombre; commencé sous Alexandre, ce merveilleux temple sera bientôt +achevé sous Nicolas par le même Français, M. de Montferrand, qui a élevé +la colonne. + +Tant d'efforts au profit d'un culte tronqué par la politique! Hé quoi! +la parole de Dieu ne se fera jamais entendre sous cette voûte? Les +temples grecs ne servent plus de toit à la chaire de vérité. Au mépris +des saint Athanase, des saint Chrysostôme, la religion ne s'enseigne +point publiquement aux Russes. Les Grecs-Moscovites retranchent la +parole de leur culte, tandis que les protestants réduisent le leur à la +parole; ni les uns ni les autres ne veulent écouter le Christ qui, la +croix à la main, rassemblant des deux bouts de la terre ses troupeaux +égarés, crie du haut de la chaire de Saint-Pierre: «Venez à moi, vous +tous qui avez le cœur pur, qui avez des oreilles pour entendre et des +yeux pour voir!...» + +L'Empereur, aidé de ses armées de soldats et d'artistes aura beau +s'évertuer, il n'investira jamais l'Église grecque d'une puissance que +Dieu ne lui a pas donnée: on peut la rendre persécutrice, on ne la +rendra point apostolique, c'est-à-dire, _civilisatrice_, et conquérante +dans le monde moral: discipliner des hommes, ce n'est pas convertir les +âmes. Cette Église politique et nationale n'a ni la vie morale, ni la +vie surnaturelle. Tout vient à manquer à qui manque d'indépendance. Le +schisme, en séparant le prêtre de son chef indépendant, le met aussitôt +dans la main de son prince temporel; ainsi la révolte est punie par +l'esclavage. Il faudrait douter de Dieu si l'instrument de l'oppression +devenait celui de la délivrance. + +Aux époques les plus sanglantes de l'histoire, l'Église catholique +travaillait encore à émanciper les nations: le prêtre adultère vendait +le Dieu du ciel au Dieu du monde pour tyranniser l'homme au nom du +Christ; mais ce prêtre impie, alors même qu'il donnait la mort au corps, +éclairait encore l'esprit; car tout détourné de ses voies qu'il était, +il faisait pourtant partie d'une Église qui possédait la vie et la +lumière; le prêtre grec ne donne ni la vie ni la mort: il est mort +lui-même. + +Des signes de croix, des salutations dans la rue, des génuflexions +devant des chapelles, des prosternations de vieilles dévotes contre le +pavé des églises, des baisements de main; une femme, des enfants, et le +mépris universel, voilà tout le fruit que le pope a recueilli de son +abdication... voilà tout ce qu'il a pu obtenir de la nation la plus +superstitieuse du monde... Quelle leçon!... quelle punition! Voyez et +admirez, c'est au milieu du triomphe de son schisme que le prêtre +schismatique est frappé d'impuissance. Le prêtre, lorsqu'il veut +accaparer le pouvoir temporel, périt faute de vues assez élevées pour +reconnaître la voie que Dieu lui ouvre, le prêtre qui se laisse détrôner +par le roi périt faute de courage pour suivre cette voie: tous les deux +manquent également à leur vocation suprême. + +Pierre Ier n'avait-il pas la conscience chargée d'un assez grand poids +de responsabilité, lorsqu'il a pris pour lui et ses successeurs, l'ombre +d'indépendance, le reste de liberté conservés à sa malheureuse Église? +il a entrepris une œuvre au-dessus des forces humaines; depuis ce moment +la fin du schisme est devenue impossible,... c'est-à-dire aux yeux de la +raison, et si l'on considère le genre humain d'un point de vue purement +humain. + +Je rends grâce au vagabondage de ma pensée, puisqu'en la laissant sauter +librement d'objets en objets, d'idées en idées, je vous peins la Russie +tout entière; avec un style plus méthodique je craindrais de me heurter +aux contrastes trop criants, et pour éviter le reproche de confusion, de +divagation ou d'inconséquence, je perdrais les moyens de vous montrer la +vérité telle qu'elle m'apparaît. L'état du peuple, la grandeur de +l'Empereur, l'aspect des rues, la beauté des monuments, l'abrutissement +des esprits, conséquence de la dégénération du principe religieux, tout +cela frappe mes yeux en un instant, et passe pour ainsi dire à la fois +sous ma plume; et tout cela, c'est la Russie même dont le principe de +vie se révèle à ma pensée à propos des objets le moins significatifs en +apparence. + +Vous n'êtes pas au bout: je n'ai pas terminé mes courses sentimentales. +Hier je me promenais à pied avec un Français de beaucoup d'esprit et qui +connaît bien Pétersbourg; placé comme instituteur dans une famille de +grands seigneurs, il est à portée de savoir la vérité, que nous autres, +étrangers de passage, nous poursuivons en vain. Aussi trouve-t-il mes +jugements trop favorables à la Russie. Je ris de ses reproches quand je +pense à ceux que me feront les Russes, et je soutiens que je suis de +bonne foi, vu que je hais ce qui me paraît mal et que j'admire ce qui me +paraît bien dans ce pays comme ailleurs. Ce Français passe sa vie avec +des aristocrates russes; il y a là une nuance d'opinion assez curieuse à +observer. + +Nous marchions au hasard; parvenus au milieu de la Perspective Newski, +la rue la plus belle et la plus fréquentée de la ville, nous ralentîmes +le pas pour rester plus longtemps sur les trottoirs de cette brillante +promenade; j'étais en train d'admirer. Tout à coup une voiture noire ou +d'un vert foncé vient au-devant de nous. Elle est longue, carrée, assez +basse et fermée de quatre côtés. On eût dit d'une bière énorme posée sur +un train de charrette. Quatre petites ouvertures d'environ six pouces en +carré, grillées par des barreaux de fer, donnent de l'air et du jour à +ce tombeau mouvant; un enfant de huit ou dix ans au plus conduisait les +deux chevaux attelés à la machine, et à ma grande surprise, un nombre +assez considérable de soldats l'escortaient. Je demande à mon guide à +quoi peut servir un équipage aussi singulier; ma question n'était pas +achevée qu'un visage hâve se montre à l'un des guichets de la boîte et +se charge de la réponse: cette voiture sert à transporter les +prisonniers au lieu de leur destination. + +«C'est la voiture cellulaire des Russes, me dit mon compagnon; ailleurs +il y a sans doute quelque chose de semblable, mais c'est un objet odieux +et qu'on dérobe aux regards le plus possible: ne vous semble-t-il pas +ici qu'on en fasse montre? quel gouvernement! + +--Songez, repartis-je, aux difficultés qu'il rencontre. + +--Ah! vous êtes encore la dupe de leurs paroles dorées; je le vois bien, +les autorités russes feront de vous ce qu'elles voudront. + +--Je tâche de me mettre à leur point de vue: rien ne mérite plus +d'égards que le point de vue des hommes qui gouvernent, car ce ne sont +pas eux qui le choisissent. Tout gouvernement est obligé de partir des +faits accomplis; celui-ci n'a pas créé l'ordre de choses qu'il est +appelé à défendre énergiquement, et à perfectionner prudemment. Si la +verge de fer qui dirige ce peuple encore brut cessait un instant de +s'appesantir sur lui, la société entière serait bouleversée. + +--On vous dit cela; mais croyez bien qu'on se plaît à cette prétendue +nécessité: ceux qui se plaignent le plus des sévérités dont ils sont +forcés d'user, disent-ils, n'y renonceraient qu'à regret: au fond ils +aiment les gouvernements sans contre-poids; cela se meut plus aisément. +Nul homme ne sacrifie volontiers ce qui lui facilite sa tâche. Exigez +donc d'un prédicateur qu'il se passe de l'enfer pour convertir les +pécheurs endurcis! L'enfer, c'est la peine de mort des théologiens[32]: +ils s'en servent d'abord à regret, comme d'un mal nécessaire, et +finissent par prendre goût au métier de damner la plus grosse part du +genre humain. Il en est de même des mesures sévères en politique: on les +craint avant de les essayer, puis quand on en voit le succès, on les +admire; voilà, n'en doutez pas, ce qui arrive trop souvent dans ce pays; +il me semble qu'on y fait naître à plaisir les occasions de sévir de +peur d'en perdre l'habitude. Ignorez-vous ce qui se passe à l'heure +qu'il est sur le Volga? + +--J'ai entendu parler de troubles graves, mais promptement réprimés. + +--Sans doute; mais à quel prix? Et si je vous disais que ces affreux +désordres sont le résultat d'une parole de l'Empereur... + +--Jamais vous ne me ferez croire qu'il ait approuvé de telles horreurs. + +--Ce n'est pas non plus ce que je veux dire; toutefois c'est un mot +prononcé par lui, innocemment, je le pense comme vous, qui a causé le +mal: voici le fait. Malgré les injustices des préposés de la couronne, +le sort des paysans de l'Empereur est encore préférable à celui des +autres serfs, et sitôt que le souverain se rend propriétaire de quelque +nouveau domaine, les habitants de ces terres acquises par la couronne +deviennent l'objet de l'envie de tous leurs voisins. Dernièrement il +acheta une propriété considérable dans le canton qui s'est révolté +depuis; à l'instant, des paysans sont députés de tous les points du pays +vers les nouveaux administrateurs des terres Impériales, pour faire +supplier l'Empereur d'acheter aussi les hommes et les domaines du +voisinage; des serfs choisis pour ambassadeurs sont envoyés jusqu'à +Pétersbourg: l'Empereur les reçoit, il les accueille avec bonté; +cependant à leur grand regret il ne les achète pas. Je ne puis, leur +dit-il, acquérir la Russie tout entière; mais un temps viendra, je +l'espère, où chaque paysan de cet empire sera libre; si cela ne +dépendait que de moi les Russes jouiraient dès aujourd'hui de +l'indépendance que je leur souhaite et que je travaille de toutes mes +forces à leur procurer dans l'avenir. + +--Eh bien, cette réponse me paraît pleine de raison, de franchise et +d'humanité. + +--Sans doute, mais l'Empereur devrait savoir à qui s'adressent ses +paroles, et ne pas faire égorger sa noblesse par tendresse pour ses +serfs. Ce discours, interprété par des hommes sauvages et envieux, a mis +toute une province en feu. Puis il a fallu punir le peuple des crimes +qu'on lui avait fait commettre. «_Le Père_ veut notre délivrance, +s'écrient sur les bords du Volga les députés revenus de leur mission. Il +n'aspire qu'à faire notre bonheur; il nous l'a dit lui-même, ce sont +donc les seigneurs et tous leurs préposés qui sont nos ennemis et qui +s'opposent aux bons desseins du _Père_! vengeons-nous, vengeons +l'Empereur!» Là-dessus les paysans croient faire une œuvre pie en se +jetant sur leurs maîtres, et voilà tous les seigneurs d'un canton et +tous les intendants massacrés à la fois avec leurs familles. Ils +embrochent l'un pour le faire rôtir tout vif, ils font bouillir l'autre +dans une chaudière, ils éventrent les délégués, tuent de diverses +manières les préposés des administrations, ils font main basse sur tout +ce qu'ils rencontrent, mettent des villes entières à feu et à sang, +enfin ils dévastent une province, non pas au nom de la liberté, ils ne +savent ce que c'est, mais au nom de la délivrance et au cri de _Vive +l'Empereur_! mots clairs et bien définis pour eux. + +--C'est peut-être quelques-uns de ces cannibales que nous venons de voir +passer dans la cage aux prisonniers. Savez-vous qu'il y aurait de quoi +tempérer notre indignation philanthropique... Menez donc de tels +sauvages avec les moyens de douceur que vous exigez des gouvernements de +l'Occident! + +--Il faudrait changer graduellement l'esprit des populations; au lieu de +cela on trouve plus commode de changer leur domicile; à chaque scène du +genre de celle-ci on déporte en masse des villages, des cantons tout +entiers; nulle population n'est assurée de garder son territoire; le +résultat d'un tel système, c'est que l'homme attaché comme il est à la +glèbe n'a pas même dans l'esclavage l'unique dédommagement que comporte +sa condition: la fixité, l'habitude, l'attachement à son gîte. Par une +combinaison infernale il est mobile sans être libre. Un mot du souverain +le déracine comme un arbre, l'arrache à sa terre natale et l'envoie +périr ou languir au bout du monde: que devient l'habitant des champs +transplanté dans un village qui ne l'a pas vu naître, lui dont la vie +est liée à tous les objets qui l'environnent? le paysan exposé à ces +ouragans du pouvoir suprême n'aime plus sa cabane, la seule chose qu'il +pût aimer en ce monde: il déteste sa vie et méconnaît ses devoirs, car +il faut donner quelque bonheur à l'homme pour lui faire comprendre ses +obligations; le malheur ne l'instruit qu'à l'hypocrisie et à la révolte. +Si l'intérêt bien entendu n'est pas le fondement de la morale, il en est +l'appui. S'il m'était permis de vous donner les détails authentiques que +j'ai recueillis hier sur les événements de ***, vous frémiriez en les +écoutant. + +--Il est malaisé de changer l'esprit d'un peuple; ce n'est pas l'affaire +d'un jour ni même d'un règne. + +--Y travaille-t-on de bonne foi? + +--Je le crois, mais avec prudence. + +--Ce que vous appelez prudence, je l'appelle fausseté; vous ne +connaissez pas l'Empereur. + +--Reprochez-lui d'être inflexible, non pas d'être faux; or, dans un +prince, l'inflexibilité est souvent une vertu. + +--Ceci pourrait se nier; mais je ne veux pas m'écarter de mon thème: +vous croyez le caractère de l'Empereur sincère? rappelez-vous sa +conduite à la mort de Pouskine. + +--Je ne connais pas les circonstances de ce fait.» + +Tout en devisant de la sorte nous étions arrivés au champ de Mars, vaste +place qui paraît déserte quoiqu'elle occupe le milieu de la ville; mais +elle est tellement étendue que les hommes s'y perdent: on les voit venir +de loin et l'on y peut causer avec plus de sécurité que dans sa chambre. +Mon cicerone continue: + +«Pouskine était, comme vous le savez, le plus grand poëte de la Russie. + +--Nous n'en sommes pas juges. + +--Nous le sommes au moins de sa réputation. + +--On vante son style, c'est un mérite facile pour un homme né chez un +peuple encore inculte quoiqu'à une époque de civilisation raffinée, car +il peut recueillir les sentiments et les idées en circulation chez les +nations voisines et paraître original chez lui. Sa langue est à lui, +puisqu'elle est toute neuve; et pour faire époque dans une nation +ignorante, entourée de nations éclairées, il n'a qu'à traduire, il n'a +nul frais de pensées à faire. Imitateur, il passera pour créateur. + +--Fondée ou non, sa réputation était grande. Il était encore jeune et +d'un caractère irascible: vous savez qu'il avait du sang maure par sa +mère. Sa femme, très-belle personne, lui inspirait plus de passion que +de confiance; avec son âme de poëte et son caractère africain, il était +porté à la jalousie: exaspéré par des apparences, par de faux rapports +envenimés avec une perfidie qui rappelle la conception de Shakespeare, +l'Othello russe perd toute mesure et veut forcer l'homme par lequel il +se croit offensé à se battre avec lui. Cet homme était un Français, et +de plus son beau-frère; il s'appelle M. d'Antès. Le duel en Russie est +une affaire grave, d'autant plus grave qu'au lieu de s'accorder, comme +chez nous, avec les mœurs contre les lois, il blesse les idées reçues; +cette nation est plus orientale que chevaleresque. Le duel est illégal +ici comme il l'est partout, et il a de moins qu'ailleurs l'appui de +l'opinion publique. + +«M. d'Antès fit ce qu'il put pour éviter l'éclat: pressé vivement par le +malheureux époux, il refuse satisfaction avec assez de dignité; mais il +continue ses assiduités. Pouskine devient presque fou: la présence +inévitable de l'homme dont il veut la mort lui paraît un outrage +permanent, il risque tout pour le chasser de chez lui; les choses en +viennent au point que désormais le duel est commandé. Les deux +beaux-frères se battent donc et M. d'Antès tue Pouskine; l'homme que +l'opinion publique accuse est celui qui triomphe, et le mari offensé, le +poëte national, l'innocent succombe. + +«Cette mort fut un scandale public et un deuil universel. Pouskine, le +poëte russe par excellence, l'auteur des plus belles odes de la langue, +l'honneur du pays, le restaurateur de la poésie slave, le premier talent +indigène dont le nom ait retenti avec quelque éclat en Europe... en +Europe!!... enfin la gloire du jour, l'espoir de l'avenir, tout est +perdu; l'idole est abattue dans son temple, et le héros, frappé dans sa +force, tombe sous la main d'un Français... Que de haines, que de +passions en jeu! Pétersbourg, Moscou, l'Empire s'est ému; un deuil +général atteste le mérite du mort, et prouve la gloire du pays, qui peut +dire à l'Europe: J'ai eu mon poëte!!... et j'ai l'honneur de le pleurer! + +«L'Empereur, l'homme de la Russie qui connaît le mieux les Russes, et +qui se connaît le mieux en flatterie, n'a garde de ne point prendre part +à l'affliction publique; il ordonne un service, je ne sais même pas s'il +ne porte point la coquetterie pieuse jusqu'à se rendre en personne à +cette cérémonie, afin de publier ses regrets en prenant Dieu même à +témoin de son admiration pour le génie national enlevé trop tôt à sa +gloire. + +--Quoi qu'il en soit, la sympathie du maître flatte si bien l'esprit +moscovite qu'il réveille un généreux patriotisme dans le cœur d'un jeune +homme doué de beaucoup de talent; ce poëte trop crédule s'enthousiasme +pour l'acte d'auguste protection accordée au premier des arts, et le +voilà qui s'enhardit au point de se croire inspiré! Dans l'expansion +naïve de sa reconnaissance, il ose même écrire une ode,... admirez +l'audace!... une ode patriotique pour remercier l'Empereur de se faire +le protecteur des lettres! Il finit cette pièce remarquable en chantant +les louanges du poëte évanoui: rien de plus... J'ai lu ces vers, et je +puis vous attester les innocentes intentions de l'auteur; à moins que +vous ne lui fassiez un crime de cacher dans le fond de son cœur une +espérance bien permise, ce me semble, à une jeune imagination. J'ai cru +voir qu'il pensait, sans le dire, qu'un jour peut-être Pouskine +ressusciterait en lui et que le fils de l'Empereur récompenserait le +second poëte de la Russie, comme l'Empereur honore le premier... +Téméraire!... ambitionner une renommée, avouer la passion de la gloire +sous le despotisme! c'est comme si Prométhée eût dit à Jupiter: «Prends +garde, défends-toi; je vais te dérober la foudre.» Or, voici quelle +récompense reçut le jeune aspirant au triomphe, c'est-à-dire au martyre. +Le malheureux, pour s'être fié insolemment à l'amour public de son +maître pour les beaux-arts et pour les belles-lettres, encourut sa +disgrâce particulière; et reçut EN SECRET l'ordre d'aller développer ses +dispositions poétiques au Caucase, succursale adoucie de l'antique +Sibérie. + +«Après être resté là deux années, il en est revenu avec une santé +détruite, une âme abattue, une imagination radicalement guérie de ses +chimères, en attendant que son corps guérisse aussi des fièvres de la +Géorgie. Après ce trait, vous fierez-vous encore aux paroles officielles +de l'Empereur, à ses actes publics? + +--L'Empereur est homme, il participe aux faiblesses humaines. Quelque +chose l'aura choqué dans la direction des idées de ce jeune poëte. Soyez +sûr qu'elles étaient européennes plutôt que nationales. L'Empereur fait +le contraire de Catherine II; il brave l'Europe au lieu de la flatter; +c'est un tort, j'en conviens; car la taquinerie est encore une espèce de +dépendance, puisqu'avec elle on ne se détermine que par la +contradiction; mais ce tort est pardonnable, surtout si vous +réfléchissez au mal fait à la Russie par des princes qui furent possédés +toute leur vie de la manie de l'imitation. + +--Vous êtes incorrigible, s'est écrié l'avocat des derniers boyards. +Vous aussi vous croyez à la possibilité d'une civilisation à la russe. +C'était bon avant Pierre Ier; mais ce prince a détruit le fruit dans son +germe. Allez à Moscou, c'est le centre de l'ancien Empire; vous verrez +cependant que tous les esprits s'y tournent vers les spéculations +industrielles, et que le caractère national est aussi effacé là qu'il +l'est à Saint-Pétersbourg. L'Empereur Nicolas commet aujourd'hui, dans +un autre sens, une faute pareille à celle de l'Empereur Pierre Ier. Il +compte pour rien l'histoire d'un siècle entier, du siècle de +Pierre-le-Grand; l'histoire a ses fatalités, celle des faits accomplis. +Malheur au prince qui ne veut pas s'y soumettre!» + +L'heure était avancée; nous nous séparâmes, et j'ai continué ma +promenade, rêvant tout seul à l'énergique sentiment d'opposition qui +doit germer dans des âmes habituées à réfléchir dans le silence du +despotisme. Les caractères qu'un tel gouvernement n'abrutit pas, se +fortifient. + +Je suis rentré pour vous écrire; c'est ce que je fais presque tous les +jours; néanmoins il se passera bien du temps avant que vous receviez ces +lettres, vu que je les cache comme des plans de conspiration, en +attendant que je puisse vous les envoyer sûrement, chose si difficile +que je crains d'être obligé de vous les porter moi-même. + +(_Suite de la lettre précédente_.) + + + Ce 30 juillet 1839. + +Hier en finissant d'écrire, je me suis mis à relire quelques traductions +des poésies de Pouskine: elles m'ont confirmé dans l'opinion qu'une +première lecture m'avait donnée de lui. Cet homme a emprunté une partie +de ses couleurs à la nouvelle école poétique de l'Europe occidentale. Ce +n'est pas qu'il ait adopté les opinions antireligieuses de lord Byron, +les idées sociales de nos poëtes ni la philosophie des poëtes allemands; +mais il a pris leur manière de peindre. Je ne vois donc pas encore en +lui un vrai poëte moscovite. Le Polonais Mickiewitch me paraît bien plus +slave, quoiqu'il ait subi comme Pouskine l'influence des littératures de +l'Occident. + +Au reste, le vrai poëte moscovite, s'il existait, ne pourrait +aujourd'hui parler qu'au peuple; il ne serait ni entendu ni lu dans les +salons. Où il n'y a pas de langue, il n'y a pas de poésie: il n'y a pas +non plus de penseurs. L'Empereur Nicolas commence à exiger qu'on parle +russe à la cour; on rit aujourd'hui d'une nouveauté qui paraît l'effet +d'un caprice du maître; la génération suivante le remerciera de cette +victoire du bon sens sur le beau monde. + +Comment l'esprit naturel se ferait-il jour dans une société où l'on +parle quatre langues avant d'en savoir une? L'originalité de la pensée +tient de plus près qu'on ne croit à l'intégrité de l'idiome. Voilà ce +qu'on oublie en Russie depuis un siècle et en France depuis quelques +années. Nos enfants se ressentiront de la manie des bonnes anglaises qui +s'est emparée chez nous de toutes les mères _fashionables_. + +En France, le premier et je crois le meilleur maître de français, +c'était la nourrice: l'homme doit étudier sa langue naturelle toute sa +vie, mais l'enfant ne doit pas l'apprendre, il la reçoit au berceau sans +étude. Au lieu de cela nos petits Français d'aujourd'hui balbutient +l'anglais et estropient l'allemand en naissant, puis on leur enseigne le +français comme une langue étrangère. + +Montaigne se félicite d'avoir appris le latin avant le français; c'est +peut-être à cet avantage dont s'applaudit l'auteur des _Essais_ que nous +avons dû le talent le plus naïf et le plus national de notre ancienne +littérature; il avait sujet de se réjouir, car le latin est la racine de +notre langue; mais la netteté, la spontanéité de l'expression se perd +chez un peuple qui ne respecte pas le langage de ses pères, nos enfants +parlent anglais comme nos gens portent de la poudre! Je suis persuadé +que le peu d'originalité des littératures slaves modernes tient à +l'habitude qu'ont prise les Russes et les Polonais pendant le XVIIIe +siècle et depuis, d'introduire dans leurs familles des gouvernantes et +des précepteurs étrangers; quand ils reviennent à leur langue, les +Russes traduisent, et ce style d'emprunt arrête l'élan de la pensée en +détruisant la simplicité de l'expression. + +Pourquoi les Chinois ont-ils jusqu'ici fait plus pour le genre humain en +littérature, en philosophie, en morale, en législation, que n'ont fait +les Russes? c'est peut-être parce que ces hommes n'ont cessé de +professer un grand amour pour leur idiome primitif. + +La confusion des langues ne nuit pas aux esprits médiocres, au +contraire, elle les sert dans leurs industries; l'instruction +superficielle, la seule qui convienne à ces esprits-là, est facilitée +par l'étude également superficielle des langues vivantes, étude légère +ou plutôt jeu d'esprit parfaitement approprié aux facultés des +intelligences paresseuses ou tournées vers un but matériel; mais si le +malheur veut que ce système soit, une fois entre mille, appliqué à +l'éducation d'un talent supérieur, il arrête le travail de la nature, il +égare le génie et lui prépare pour l'avenir une source de regrets +stériles ou de travaux auxquels peu d'hommes même distingués ont le +loisir et le courage de se livrer passé la première jeunesse. Tous les +grands écrivains ne sont pas des Rousseau: Rousseau étudia notre langue +comme un étranger et il fallut son génie d'expression, sa mobilité +d'imagination, joints à sa ténacité de caractère; enfin il fallut son +isolement dans la société pour qu'il pût parvenir à savoir le français +comme s'il ne l'eût point appris. Cependant le français des Genevois est +moins loin de celui de Fénelon que le jargon mêlé d'anglais et +d'allemand qu'apprennent aujourd'hui à Paris les enfants des personnes +élégantes par excellence. Peut-être l'artifice qui paraît trop dans les +phrases de Rousseau n'existerait-il pas, si le grand écrivain fût né en +France dans le temps où les enfants y parlaient français. + +L'étude des langues anciennes, à la mode alors, loin d'avoir un fâcheux +résultat, nous donnait les seuls moyens d'arriver à une connaissance +approfondie de la nôtre qui en dérive. Cette étude qui nous faisait +remonter à notre source, nous fortifiait dans notre naturel, sans +compter qu'elle était la plus appropriée aux facultés et aux besoins de +l'enfance, pour laquelle on doit avant tout préparer l'instrument de la +pensée: la langue. + +Tandis que la Russie régénérée lentement par le souverain qui la +gouverne aujourd'hui d'après des principes méconnus des anciens chefs de +ce pays, espère une langue, des poëtes et des prosateurs, les gens +élégants et soi-disant éclairés chez nous, préparent à la France une +génération d'écrivains imitateurs et de femmes sans indépendance +d'esprit qui entendront si bien Shakespeare et Goëthe dans l'original, +qu'ils n'apprécieront plus la prose de Bossuet et de Chateaubriand, ni +la poésie ailée de Hugo, ni les périodes de Racine, ni l'originalité ni +la franchise de Molière et de La Fontaine, ni l'esprit, le goût de +madame de Sévigné, ni le sentiment ni la divine harmonie de Lamartine! +Voilà comme on les aura rendus incapables de rien produire d'assez +original pour continuer la gloire de leur langue, et pour forcer comme +autrefois les hommes des autres pays de venir en France étudier les +mystères du goût. + + + + +LETTRE DIX-HUITIÈME. + + +Rapport de nos idées avec les objets extérieurs qui les +provoquent.--Côté dramatique du voyage.--traits de férocité de notre +révolution comparés à la cruauté des Russes.--Différence entre les +crimes des deux peuples.--Ordre dans le désordre.--Caractère particulier +des émeutes en Russie.--Respect des Russes pour l'autorité.--Danger des +idées libérales inculquées à des populations sauvages.--Pourquoi les +Russes ont l'avantage sur nous en diplomatie.--Histoire de Thelenef. + + + Pétersbourg, ce 30 juillet 1839, à onze heures du soir. + +Ce matin de bonne heure j'ai reçu la visite de la personne dont la +conversation vous a été racontée dans ma lettre d'hier. Elle m'apportait +quelques pages écrites en français par le jeune prince ***, le fils de +son protecteur. Cette relation d'un fait trop véritable est un des +nombreux épisodes de l'événement assez récent dont toutes les âmes +sensibles, tous les esprits sérieux sont ici préoccupés en secret et en +silence. Peut-on jouir sans trouble du luxe d'une magnifique résidence, +quand on pense qu'à quelques centaines de lieues du palais les sujets +s'égorgent, et que la société se dissoudrait sans les terribles moyens +employés pour la défendre? + +Le jaune prince *** qui vient d'écrire cette histoire serait à jamais +perdu, si l'on pouvait se douter qu'il en fût l'auteur. Voilà pourquoi +il me confia son manuscrit et me charge de le publier. Il consent à me +laisser insérer l'anecdote de la mort de Thelenef dans le texte de mon +voyage, où je la donnerai pour ce qu'elle est, sans toutefois +compromettre personne, mais je profite avec reconnaissance d'un moyen de +jeter quelque variété dans ma narration. On me garantit l'exactitude des +faits principaux; vous y ajouterez foi autant et aussi peu qu'il vous +plaira; moi, je crois toujours ce que disent les gens que je ne connais +pas; l'idée du mensonge ne me vient qu'après la preuve. + +J'ai pensé un instant qu'il vaudrait mieux ne publier ce récit qu'à la +suite de mes lettres: je craignais de nuire à la gravité de mes +remarques si j'interrompais la narration de faits réels par un roman; +mais en réfléchissant je trouve que j'avais tort. + +Indépendamment de ce que le fond de Thelenef est vrai, il y a un sens +secret dans la correspondance qui existe entre les scènes du monde et +les idées qu'elles font naître à chaque homme: l'enchaînement des +circonstances qui nous entraînent, le concours des événements qui nous +frappent, est la manifestation de la volonté divine à l'égard de notre +pensée et de notre jugement. Tout homme ne finit-il pas par apprécier +les choses et les personnes d'après les accidents qui composent sa +propre histoire? C'est toujours de là que part la pensée de l'homme +supérieur ou médiocre pour juger de toutes choses. Nous ne voyons le +monde qu'en perspective, et l'arrangement des objets présentés à nos +observations ne dépend pas de nous. Cette intervention de Dieu dans +notre vie intellectuelle est une fatalité de notre esprit. + +Donc, la meilleure justification de notre manière de juger sera toujours +d'exposer à leur rang les épreuves qui l'ont provoquée et motivée. + +C'est aujourd'hui que j'ai lu l'histoire de Thelenef, c'est également +sous cette date que vous la lirez. + +Le grand poëte qui préside à nos destinées connaît mieux que nous +l'importance des préparations pour l'effet du drame de la vie. Un voyage +est un drame, sans art, à la vérité, mais qui, pour rester au-dessous +des règles de la composition littéraire, n'en a pas moins un but +philosophique et moral, une espèce de dénouement dénué d'artifice, non +d'intérêt ni d'utilité: ce dénouement tout intellectuel consiste dans la +rectification d'une foule de préjugés et de préventions. L'homme qui +voyage se soumet à une sorte d'opération morale exercée sur son +intelligence par la bienfaisante justice de Dieu, qui se manifeste dans +le spectacle du monde; l'homme qui écrit son voyage y soumet le lecteur. + +Le jeune Russe, auteur de ce fragment, voulant justifier par le souvenir +des horreurs de notre révolution la férocité des hommes de son pays, a +cité chez nous un acte de cruauté: le massacre de M. de Belzunce à Caen. +Il aurait pu grossir sa liste: mademoiselle de Sombreuil forcée de boire +un verre de sang pour racheter la vie de son père, la mort héroïque de +l'archevêque d'Arles et de ses glorieux compagnons de martyre dans le +cloître des Carmes à Paris, les mitraillades de Lyon et... honte +éternelle au zèle des bourreaux révolutionnaires!! les promesses +trompeuses des mitrailleurs pour engager celles des victimes qui +vivaient encore, après la première décharge de mousqueterie, à se +relever; les noyades de Nantes surnommées par Carrier les mariages +républicains, et bien d'autres atrocités que les historiens n'ont pas +même recueillies, pourraient servir à prouver que la férocité humaine +n'est qu'endormie chez les nations les plus civilisées; pourtant il y a +une différence entre la cruauté méthodique, froide et durable des mugics +et la frénésie passagère des Français. Ceux-ci, pendant la guerre qu'ils +faisaient à Dieu et à l'humanité, n'étaient pas dans leur état naturel: +la mode du sang avait changé leur caractère, et l'inconséquence des +passions présidait à leurs actes; car jamais ils ne furent moins libres +qu'à l'époque où tout se faisait chez eux au nom de la liberté. Vous +allez voir au contraire les Russes s'entr'égorger sans démentir leur +caractère; c'est un devoir qu'ils accomplissent. + +Chez ce peuple obéissant l'influence des institutions sociales est si +grande dans toutes les classes, l'éducation involontaire des habitudes +domine tellement les caractères, que les derniers emportements de la +vengeance y paraissent encore réglés par une certaine discipline. Là, le +meurtre calculé s'exécute en cadence; des hommes donnent la mort à +d'autres hommes militairement, religieusement, sans colère, sans +émotion, sans paroles, avec un calme plus terrible que le délire de la +haine. Ils se heurtent, se renversent, s'écrasent, ils se passent sur le +corps les uns des autres comme des mécaniques tournent régulièrement sur +leurs pivots. Cette impassibilité physique au milieu des actes les plus +violents, cette monstrueuse audace dans la conception, cette froideur +dans l'exécution, ce silence de la rage, ce fanatisme muet, c'est, si +l'on peut s'exprimer ainsi, l'innocence du crime; un certain ordre +contre nature préside dans cet étonnant pays aux excès les plus inouïs; +la tyrannie et la révolte y marchent en mesure et se règlent sur le pas +l'une de l'autre. + +Ici la terre même, l'aspect monotone des campagnes commandent la +symétrie: l'absence complète de mouvement dans un terrain partout uni et +le plus souvent nu, le manque de variété dans la végétation toujours +pauvre des terres septentrionales, le défaut absolu d'accidents +pittoresques dans d'éternelles plaines où l'on dirait qu'un seul site +obsède le voyageur et le poursuit comme un rêve d'une extrémité de +l'Empire à l'autre; enfin, tout ce que Dieu n'a pas fait pour ce pays y +concourt à l'imperturbable uniformité de la vie politique et sociale des +hommes. + +Comme tout se ressemble, l'immense étendue du territoire n'empêche pas +que tout ne s'exécute d'un bout de la Russie à l'autre avec une +ponctualité, avec un accord magiques. Si jamais on réussissait à opérer +une véritable révolution par le peuple russe, le massacre serait +régulier comme les évolutions d'un régiment. On verrait les villages +changés en casernes et le meurtre organisé sortant tout armé des +chaumières s'avancer en ligne, en bon ordre; enfin, les Russes se +prépareraient au pillage depuis Smolensk jusqu'à Irkutsk, comme ils +marchent à la parade sur la place du palais d'hiver à Pétersbourg. De +tant d'uniformité il résulte entre les dispositions naturelles du peuple +et ses habitudes sociales un accord dont les effets peuvent devenir +prodigieux en bien comme en mal. + +Tout est obscur dans l'avenir du monde; mais ce qui est certain, c'est +qu'il verra d'étranges scènes qui seront jouées devant les nations par +cette nation prédestinée. + +C'est presque toujours par un respect aveugle pour le pouvoir que les +Russes troublent l'ordre public. Ainsi, s'il faut en croire ce qu'on +répète tout bas, sans le mot de l'Empereur aux députés des paysans, +ceux-ci n'auraient pas pris les armes. + +J'espère que ce fait et ceux que je vous ai cités ailleurs vous feront +apercevoir le danger d'inculquer des opinions libérales à des +populations si mal préparées pour les comprendre. En fait de liberté +politique, plus on aime la chose, plus on doit éviter d'en prononcer le +nom devant des hommes qui ne peuvent que compromettre une cause sainte +par leur manière de la défendre; c'est ce qui me fait douter de +l'imprudente réponse attribuée à l'Empereur. Ce prince connaît mieux que +personne le caractère de son peuple, et je ne puis m'imaginer qu'il ait +provoqué la révolte des paysans, même sans le vouloir. Toutefois, je +dois ajouter que plusieurs personnes bien instruites pensent là-dessus +tout autrement que je ne pense. + +Les horreurs de l'émeute sont décrites par l'auteur de Thelenef avec une +exactitude d'autant plus scrupuleuse, que l'action principale s'est +passée dans la famille même de celui qui la raconte. + +S'il s'est permis d'ennoblir le caractère et l'amour des deux jeunes +gens, c'est qu'il a l'imagination poétique; mais tout en embellissant +les sentiments il conserve aux hommes leurs habitudes nationales: enfin +ni par les faits, ni par les passions, ni par les mœurs, ce petit roman +ne me paraît déplacé au milieu d'un ouvrage dont tout le mérite consiste +dans la vérité des peintures. + +J'ajoute que des scènes sanglantes se renouvellent encore journellement +sur plusieurs points de la même contrée, où l'ordre public vient d'être +troublé et rétabli d'une si effroyable manière. Vous voyez que les +Russes ont mauvaise grâce de reprocher à la France ses désordres +politiques, et d'en tirer des conséquences en faveur du despotisme. +Qu'on accorde pendant vingt-quatre heures la liberté de la presse à la +Russie, ce que vous apprendrez vous fera reculer d'horreur. Le silence +est indispensable à l'oppression. Sous un gouvernement absolu il est +telle indiscrétion qui équivaut à un crime de haute trahison. + +S'il se trouve parmi les Russes de meilleurs diplomates que chez les +peuples les plus avancés en civilisation, c'est que nos journaux les +avertissent de tout ce qui se passe et se projette chez nous, et qu'au +lieu de leur déguiser nos faiblesses avec prudence, nous les leur +révélons avec passion tous les matins, tandis qu'au contraire leur +politique byzantine travaillant dans l'ombre, nous cache soigneusement +ce qu'on pense, ce qu'on fait et ce qu'on craint chez eux. Nous marchons +au grand jour, ils avancent à couvert: la partie n'est pas égale. +L'ignorance où ils nous laissent nous aveugle; notre sincérité les +éclaire; nous avons la faiblesse du bavardage, ils ont la force du +secret: voilà surtout ce qui fait leur habileté. + + + + +HISTOIRE DE THELENEF.[33] + + +Les terres du prince *** étaient administrées depuis plusieurs années +par un intendant, nommé Thelenef. Le prince ***, occupé ailleurs, ne +pensait guère à ses domaines; trompé dans ses espérances ambitieuses, il +voyagea longtemps pour secouer l'ennui du grand seigneur disgracié; +puis, lorsqu'il fut las de demander aux arts et à la nature des +consolations contre les mécomptes de la politique, il revint dans son +pays, afin de se rapprocher de la cour qu'il ne quitte plus et pour +tâcher, à force de soins et d'assiduités, de recouvrer la faveur du +maître. + +Mais tandis que sa vie et sa fortune s'épuisaient infructueusement à +faire tour à tour le courtisan à Saint-Pétersbourg et l'amateur des +antiquités dans le midi de l'Europe, il perdait l'affection de ses +paysans, exaspérés par les mauvais traitements de Thelenef. + +Cet homme était souverain dans les vastes domaines de Vologda[34], où sa +manière d'exercer l'autorité seigneuriale le faisait exécrer. + +Mais Thelenef avait une fille charmante nommée Xenie[35]: la douceur de +cette jeune personne était une vertu infuse, car ayant de bonne heure +perdu sa mère, elle ne reçut d'éducation que celle que son père lui +pouvait donner. Il lui enseigna le français: elle apprit pour ainsi dire +par cœur quelques classiques du siècle de Louis XIV oubliés dans le +château de Vologda par le père du prince. La _Bible_, les _Pensées de +Pascal_, _Télémaque_ étaient ses livres favoris; quand on lit peu +d'auteurs, qu'on les choisit bien, et qu'on les relit souvent, on +profite beaucoup de ses lectures. Une des causes de la frivolité des +esprits modernes, c'est la quantité de livres plutôt mal lus que mal +écrits, dont le monde est inondé. Un service à rendre aux générations à +venir, ce serait de leur apprendre à lire, talent qui devient de plus en +plus rare depuis que tout le monde sait écrire... + +Grâce à sa réputation de _savante_, Xenie à dix-neuf ans jouissait dans +tout le gouvernement de *** d'une considération méritée. On venait la +consulter de tous les villages voisins; dans les maladies, dans les +affaires, dans les chagrins des pauvres paysans, Xenie était leur guide +et leur appui. + +Son esprit conciliateur lui attirait souvent les réprimandes de son +père; mais la certitude d'avoir fait quelque bien ou empêché quelque mal +la dédommageait de tout. Dans un pays où en général les femmes ont peu +d'influence[36], elle exerçait un pouvoir que nul homme du canton n'eût +pu lui disputer: le pouvoir de la raison sur des esprits bruts. + +Son père même, tout violent qu'il était par nature et par habitude, +ressentait l'influence de cette âme bienfaisante, il rougissait trop +souvent de se voir arrêté dans l'explosion de sa colère par la crainte +de faire quelque peine à Xenie, et comme un prince tyrannique se +reprocherait la clémence, il s'accusait d'être trop débonnaire. Il +s'était fait une vertu de ses emportements qu'il qualifiait de justice, +mais que les serfs du prince *** nommaient d'un autre nom. + +Le père et la fille habitaient le château de Vologda situé dans une +plaine d'une étendue immense, mais d'un aspect assez pastoral pour la +Russie. + +Le château est bâti au bord d'un lac qui l'entoure de trois côtés. Ce +lac aux rives plates communique avec le Volga par des émissaires dont le +cours peu rapide et divisé en plusieurs bras n'est pas long. Ces +ruisseaux tortueux coulent encaissés dans le terrain de la plaine, et +l'œil, sans pouvoir jouir de la vue des méandres cachés, en suit +vaguement de loin les sinuosités, guidé par des touffes de saules +grêles, chétifs, et par d'autres broussailles malingres croissant çà et +là le long des profonds canaux creusés à travers la prairie qu'ils +sillonnent en sens divers, sans l'embellir ni la fertiliser, car l'eau +qui s'égare n'améliore pas des terrains marécageux. + +L'aspect de l'habitation a un certain caractère de grandeur. Des +fenêtres de ce château la vue s'étend d'un côté sur le lac, qui rappelle +la mer, car ses rives unies et sableuses disparaissent matin et soir +dans les brumes de l'horizon, de l'autre, sur de vastes pâtures coupées +de fossés et parsemées d'oseraies. Ces herbages non fauchés font la +principale richesse du pays, et les soins donnés à l'éducation des +bestiaux qui les parcourent en liberté, l'unique occupation des paysans. + +De nombreux troupeaux paissent au Lord du lac de Vologda. Ces groupes +d'animaux, uniques accidents du paysage, attirent seuls les regards dans +des campagnes plates et froides où les horizons sans dessins, le ciel +toujours gris et brumeux ne varient la monotonie des lointains ni par +les lignes ni par les couleurs. Les bêtes, d'une race petite, débile, se +ressentent des rigueurs du climat; mais malgré leur mince apparence, +l'émail de leur robe égaie un peu les berges élevées qui forment digues +dans le marais: cette diversité de tons repose l'œil des teintes +tourbeuses de la prairie, espèce de bas-fond où croissent plus de +glaïeuls que d'herbes. De tels paysages n'ont rien de beau sans doute, +néanmoins ils sont calmes, imposants, vagues, grands, et dans leur +sérénité profonde ils ne manquent ni de majesté ni de poésie: c'est +l'Orient sans soleil. + +Un matin, Xenie était sortie en même temps que son père pour assister +avec lui au dénombrement des bestiaux, opération qu'il faisait lui-même +chaque jour. Les animaux rangés pittoresquement de distance en distance +devant le château animaient le rivage et brillaient sur le gazon au +lever du soleil, tandis que la cloche d'une chapelle voisine appelait à +la prière du matin quelques femmes désœuvrées, grâce à leurs infirmités, +et quelques vieillards caducs qui jouissaient du repos de l'âge avec +résignation. La noblesse de ces fronts à cheveux blancs, les teintes +encore rosées de ces figures à barbes d'argent, prouvent la salubrité de +l'air et attestent la beauté de la race humaine sous cette zone glacée. +Ce n'est pas aux jeunes visages qu'il faut demander si l'homme est beau +dans un pays. + +«Voyez, mon père, dit Xenie en traversant la digue qui réunit la +presqu'île du château à la plaine, voyez le pavillon flotter sur la +cabane de mon frère de lait.» + +Les paysans russes s'absentent souvent par permission afin d'aller +exercer leurs forces et leur industrie dans quelques villes voisines, et +jusqu'à Saint-Pétersbourg; ils paient alors une redevance au maître, et +ce qu'ils gagnent au delà est à eux. Quand un de ces serfs voyageurs +revient chez sa femme, on voit s'élever sur leur cabane un pin en +manière de mût et une oriflamme s'agite et brille au plus haut de +l'arbre du retour, afin qu'à ce signe d'allégresse les habitants du +hameau et ceux des villages voisins partagent la joie de l'épouse. + +C'est d'après cet usage antique qu'on venait d'arborer la banderole sur +le faîte de la chaumière des Pacôme. La vieille Elisabeth, la mère de +Fedor, avait été la nourrice de Xenie. + +«Il est donc revenu cette nuit, ton garnement de frère de lait? reprit +Thelenef. + +--Ah! j'en suis bien aise, s'écria Xenie. + +--Un mauvais sujet de plus dans le canton, répliqua Thelenef; nous n'en +avons pas assez.» + +Et la figure de l'intendant, habituellement mélancolique, prit une +expression plus rébarbative. + +«Il serait facile de le rendre bon, reprit Xenie; mais vous ne voulez +pas exercer votre pouvoir. + +--C'est toi qui m'en empêches, tu gâtes le métier de maître avec tes +habitudes de douceur et tes conseils de fausse prudence. Ah! ce n'est +pas ainsi que mon père et mon grand-père menaient les serfs du père de +notre seigneur. + +--Vous ne vous souvenez donc pas, reprit Xenie d'une voix tremblante, +que l'enfance de Fedor a été plus heureuse que celle des paysans +ordinaires; comment serait-il semblable aux autres? son éducation fut +d'abord soignée comme la mienne. + +--Il devrait être meilleur; il est pire: voilà le beau fruit de +l'instruction... C'est ta faute... toi et ta nourrice vous l'attiriez +sans cesse au château; et moi, dans ma bonté, ne voulant que te +complaire, j'oubliais et je lui laissais oublier qu'il n'était pas né +pour vivre avec nous. + +--Vous le lui avez cruellement rappelé dans la suite! répliqua Xenie en +soupirant. + +--Tu as des idées qui ne sont pas russes; tôt ou tard tu apprendras à +tes dépens comment il fallait gouverner nos paysans. Puis, continuant +entre ses dents: Ce diable de Fedor, qu'a-t-il fait pour revenir ici +malgré mes lettres au prince? C'est que le prince ne les lit pas,... et +que l'intendant de là-bas est jaloux de moi.» + +Xenie avait entendu l'aparté de Thelenef et suivi avec anxiété les +progrès du ressentiment du régisseur, bravé jusque chez lui par un serf +indocile; elle crut l'adoucir en lui disant ces paroles pleines de +raison: «Il y a deux ans que vous avez fait battre presqu'à mort mon +pauvre frère de lait; qu'en avez-vous obtenu par vos outrages? rien; pas +un mot d'excuse n'est sorti de sa bouche; il aurait rendu l'âme sous les +verges plutôt que de s'abaisser devant vous. C'est que la peine fut trop +sévère pour l'offense; un coupable révolté ne se repent pas. Il vous +avait désobéi, j'en conviens; mais il était amoureux de Catherine; la +cause du tort en diminuait la gravité, voilà ce que vous n'avez pas +voulu comprendre. Depuis cette scène et le mariage et le départ qui +l'ont suivie, la haine de tous nos paysans est devenue si terrible +qu'elle me fait peur pour vous, mon père. + +--Et voilà pourquoi tu te réjouis du retour d'un de mes plus redoutables +ennemis? s'écria Thelenef exaspéré. + +--Ah! je ne crains pas celui-ci; nous avons bu le même lait: il mourrait +plutôt que de m'affliger. + +--Ne l'a-t-il pas bien prouvé vraiment?... Il serait le premier à +m'égorger s'il l'osait. + +--Vous le jugez mal; au contraire, Fedor vous défendrait envers et +contre tous, j'en suis sûre, quoique vous l'ayez mortellement offensé; +vous vous souviendrez de votre rigueur pour qu'il l'oublie, lui; +n'est-il pas vrai, mon père? Il est marié maintenant et sa femme a déjà +un petit enfant; ce bonheur doit adoucir son caractère: les enfants +changent le cœur des pères. + +--Tais-toi, tu me ferais perdre l'esprit avec tes idées romanesques. Va +chercher dans les livres tes paysans tendres et tes esclaves généreux. +Je connais mieux que toi les hommes auxquels j'ai affaire: ils sont +paresseux, vindicatifs comme leurs pères, et tu ne les convertiras +jamais. + +--Si vous me laissiez faire, si vous m'aidiez, nous les convertirions +ensemble. Mais voici ma bonne Elisabeth qui revient de la messe.» + +En achevant ces mots, Xenie court se jeter au cou de sa nourrice. + +«Te voilà bien heureuse! + +--Peut-être, réplique tout bas la vieille. + +--Il est revenu. + +--Pas pour longtemps; j'ai peur... + +--Que veux-tu dire? + +--Ils ont tous perdu la raison; mais chut! + +--Eh bien! mère Pacôme, dit Thelenef en jetant à la vieille un regard +oblique: voici ton mauvais sujet de fils rentré chez toi... Sa femme +doit être contente. Ce retour vous prouve à tous que je ne lui en veux +pas. + +--Tant mieux, monsieur l'intendant, nous avons besoin de votre +protection... Le prince va venir, et nous ne le connaissons pas. + +--Comment?... quel prince? notre maître?... Puis, s'interrompant: Ah! +sans doute, s'écria Thelenef surpris, mais ne voulant pas ignorer ce que +paraissait savoir une paysanne, sans doute je vous protégerai. Au reste, +il ne viendra pas de sitôt; le même bruit court tous les ans dans cette +saison. + +--Pardonnez-moi, monsieur Thelenef, il sera ici avant peu.» + +L'intendant aurait voulu presser de questions la nourrice de Xenie; mais +sa dignité le gênait. Xenie devina son embarras et vint à son secours. + +«Dis-moi, nourrice, comment es-tu si bien instruite des projets et de la +marche de notre seigneur le prince ***? + +--J'ai appris cela de Fedor. Ah! mon fils sait bien d'autres choses +encore! il est devenu un homme. Il a vingt et un ans, juste une année de +plus que vous, ma belle demoiselle; mais il est encore grandi, si +j'osais... je dirais... il est si beau!... je dirais que vous vous +ressemblez. + +--Tais-toi, babillarde; pourquoi ma fille ressemblerait-elle à ton fils? + +--Ils ont sucé le même lait; on se ressemble de plus loin; et même... +mais non... quand vous ne serez plus notre chef, je vous dirai ce que je +pense de leurs caractères. + +--Quand je ne serai plus votre chef? + +--Sans doute... Mon fils a vu _le Père_. + +--L'Empereur? + +--Oui; et l'Empereur lui-même nous fait dire que nous allons être +libres; c'est sa volonté; s'il ne dépendait que de lui, cela serait +fait[37].» + +Thelenef hausse les épaules, puis il reprend: + +«Comment Fedor a-t-il pu faire pour parler à l'Empereur? + +--Comment?... il s'est joint à nos gens qui étaient envoyés par tous +ceux du pays et des villages voisins, pour aller demandera notre +Père...» Ici la mère Pacôme s'arrêta tout court... + +«Pour lui demander quoi?» + +La vieille, qui s'était aperçue un peu tard de son indiscrétion, prit le +parti de se taire obstinément, malgré les questions précipitées du +régisseur. Ce brusque silence avait quelque chose d'inusité qui pouvait +paraître significatif. + +«Mais à la fin, qu'est-ce que vous machinez ici contre nous? s'écria +Thelenef furieux et en prenant la vieille par les deux épaules. + +--C'est facile à deviner, dit Xenie en s'avançant pour séparer son père +de sa nourrice: vous savez que l'Empereur a fait au printemps de l'année +dernière l'acquisition du domaine de ***, voisin du nôtre. Depuis ce +temps-là tous nos paysans ne rêvent qu'au bonheur d'appartenir à la +couronne. Ils envient leurs voisins dont la condition... à ce qu'ils +croient, s'est de beaucoup améliorée, tandis que naguère elle était +semblable à la leur; plusieurs vieillards des plus respectés de nos +cantons sont venus vous demander, sous divers prétextes, des permissions +de voyage: j'ai su, depuis leur départ, qu'ils avaient été choisis comme +députés par les autres serfs, pour aller supplier l'Empereur de les +acheter, ainsi qu'il acheta leurs voisins. Divers districts des environs +se sont réunis aux envoyés du domaine de Vologda, pour présenter une +semblable requête à Sa Majesté. On assure qu'ils lui ont offert tout +l'argent nécessaire pour acquérir le domaine du prince ***: les hommes +avec la terre. + +--C'est la vérité, dit la vieille, et mon garçon Fedor, qui les a +rencontrés à Saint-Pétersbourg, s'est joint à eux pour aller parler à +notre Père; ils sont revenus tous ensemble hier. + +--Si je ne vous ai pas instruit de ces tentatives, reprit Xenie en +regardant son père interdit, c'est que je savais d'avance qu'elles +n'aboutiraient à rien. + +--Tu t'es trompée puisqu'ils ont vu le Père. + +--Le Père lui-même ne peut pas faire ce qu'on lui demande; il lui +faudrait acheter la Russie tout entière. + +--Voyez-vous la ruse, répliqua Thelenef, les coquins sont assez riches +pour offrir de tels présents à l'Empereur; et avec nous ils font les +mendiants, et ils n'ont pas honte de dire que nous les dépouillons de +tout, tandis que si nous avions plus de bon sens et moins de bonté, nous +leur ôterions jusqu'à la corde avec laquelle ils nous étrangleront. + +--Vous n'en aurez pas le temps, monsieur l'intendant,» dit d'une voix +très-basse et très-douce un jeune homme qui s'était approché sans être +vu, et se tenait debout d'un air sauvage, mais non timide, la toque à la +main devant une cépée d'osiers, du milieu de laquelle on le vit sortir +comme par enchantement. + +«Ah! c'est toi... vaurien! s'écria Thelenef. + +--Fedor, tu ne dis rien à ta sœur de lait, interrompit Xenie; tu m'avais +tant promis de ne pas m'oublier!!!... Moi, j'ai tenu parole mieux que +toi; car je n'ai pas omis un seul jour ton nom dans ma prière, là, au +fond de la chapelle, devant l'image de saint Wladimir, qui me rappelait +ton départ. T'en souvient-il? c'est dans cette chapelle que tu m'as dit +adieu, il y a bientôt un an.» + +En achevant ces mots, elle jeta sur son frère un regard de tendresse et +de reproche dont la douceur et la sévérité avaient une grande puissance. + +«Moi vous oublier!» s'écria le jeune homme en levant les yeux vers le +ciel. + +Xenie se tut, effrayée de l'expression religieuse, mais un peu farouche +de ce regard, habituellement baissé; il avait quelque chose d'inquiétant +qui contrastait avec la douceur de la voix, des paroles et des gestes du +jeune homme. + +Xenie était une de ces beautés du Nord telles qu'on n'en voit en aucun +autre pays: à peine semblait-elle appartenir à la terre: la pureté de +ses traits, qui rappelait Raphaël, eût paru froideur si la sensibilité +la plus délicate n'eût doucement nuancé sa physionomie, que nulle +passion ne troublait encore. À vingt ans qu'elle avait ce jour-là même, +elle ignorait ce qui agite le cœur: elle était grande et mince; sa +taille, un peu frêle, avait une grâce singulière, quoique la lenteur +habituelle de ses mouvements en cachât la souplesse: à la voir effleurer +l'herbe encore blanche de rosée, on eût dit du dernier rayon de la lune +fuyant devant l'aurore sur le lac immobile. Sa langueur avait un charme +qui n'appartient qu'aux femmes de son pays, plutôt belles que jolies; +mais parfaitement belles quand elles le sont, ce qui est rare parmi +celles d'une classe inférieure; car, en Russie, il y a de l'aristocratie +dans la beauté; les paysannes y sont en général moins bien douées par la +nature que les grandes dames. Xenie était belle comme une reine, et elle +avait la fraîcheur d'une villageoise. + +Elle partageait ses cheveux en bandeaux sur un front haut et d'un blanc +d'ivoire; ses yeux d'azur, bordés de longs cils noirs recourbés et qui +faisaient ombre sur des joues fraîches, mais à peine colorées, étaient +transparents comme une source d'eau limpide; ses sourcils, parfaitement +dessinés, mais peu marqués, étaient d'une teinte plus foncée que celle +de ses cheveux; sa bouche, assez grande, laissait voir des dents si +blanches que tout le visage en était éclairé; ses lèvres roses +brillaient de l'éclat de l'innocence, son visage presque rond avait +pourtant beaucoup de noblesse, et sa physionomie exprimait une +délicatesse de sentiment, une tendresse religieuse dont le charme +communicatif était ressenti par tout le monde au premier coup d'œil. Il +ne lui manquait qu'une auréole d'argent pour être la plus belle des +madones byzantines dont on permet d'orner les églises russes[38]. + +Son frère de lait était un des plus beaux hommes de ce gouvernement +renommé par la beauté, la taille svelte, élevée, la santé et l'air +dégagé de ses habitants. Les serfs de cette partie de l'Empire sont, +sans contredit, les hommes les moins à plaindre de la Russie. + +L'élégant costume des paysans lui seyait à merveille. Ses cheveux +blonds, partagés avec grâce, tombaient en boucles soyeuses des deux +côtés du visage dont la forme était celle d'un ovale parfait; le cou +large et fort restait à découvert, parce que les cheveux étaient taillés +ras par derrière au-dessus de la nuque, tandis qu'un cordon, en forme de +diadème, coupait le front blanc du jeune laboureur et tenait le haut de +ses cheveux serré et lisse sur le sommet de la tête qui brillait au +soleil comme un Christ du Guide. + +Il portait la chemise de toile de couleur, à petites raies, coupée juste +au cou, et fendue seulement sur le côté autant qu'il le faut pour donner +passage à la tête; deux boutons fixés entre l'épaule et la clavicule +fermaient l'étroite ouverture. Ce vêtement des paysans russes qui +rappelle la tunique grecque, retombe en dehors par-dessus le pantalon +caché jusqu'au genou. Ceci ressemblerait un peu à la blouse française, +si ce n'était infiniment plus gracieux, tant à cause de la manière dont +est taillé ce vêtement, que du goût ignoré avec lequel il est porté. +Fedor avait une taille élancée, souple et naturellement élégante; sa +tête bien placée sur ses épaules larges, basses et modelées comme celles +d'une statue antique, aurait affecté d'elle-même les plus nobles poses, +mais le jeune homme la tenait presque toujours abaissée vers la +poitrine. Un secret abattement moral se peignait sur ce beau visage. +Avec un profil grec, des yeux bleus de faïence, mais scintillants de +jeunesse et d'esprit naturel, avec une bouche dédaigneuse formée sur le +type même des médailles antiques et surmontée d'une petite moustache +dorée luisante comme la soie dans sa teinte naturelle, avec une jeune +barbe de couleur pareille, courte, frisée, soyeuse, épaisse déjà +quoiqu'à peine échappée au duvet de l'enfance; enfin, avec la force +musculaire de l'athlète du cirque jointe à l'agilité du matador espagnol +et au teint brillant de l'homme du Nord: c'est-à-dire comblé de tous les +dons extérieurs qui rendraient un homme fier et assuré, Fedor humilié +par une éducation supérieure au rang qu'il occupait dans son pays... et +peut-être par l'instinct de sa dignité naturelle qui contrastait avec +son abjecte condition, se tenait presque toujours dans l'attitude d'un +condamné qui va subir sa sentence. + +Il avait adopté cette pose douloureuse à dix-neuf ans, le jour qu'il +souffrit le supplice ordonné par Thelenef sous prétexte que ce jeune +homme, le frère de lait de sa fille, et jusqu'alors son favori, son +enfant gâté, avait négligé d'obéir à je ne sais quel ordre soi-disant +important. + +On verra plus loin le vrai et grave motif de cette barbarie qui ne fut +pas l'effet d'un simple caprice. + +Xenie avait cru deviner la cause de la faute qui devint funeste à son +frère; elle s'imagina que Fedor était amoureux de Catherine, jeune et +belle paysanne des environs; et sitôt que le malheureux fut guéri de ses +blessures, ce qui n'arriva qu'au bout de quelques semaines, car +l'exécution avait été cruelle, elle s'occupa de réparer le mal autant +que cela pouvait dépendre d'elle; elle pensait que le seul moyen de +réussir dans ce dessein était de le marier à la jeune fille dont elle le +croyait épris. À peine ce projet eut-il été annoncé par Xenie que la +haine de Thelenef parut se calmer: le mariage se fit en toute hâte à la +grande satisfaction de Xenie, qui crut que Fedor trouverait dans le +bonheur du cœur, l'oubli de son profond chagrin et de ses ressentiments. + +Elle se trompait: rien ne put consoler son frère. Elle seule devinait la +honte dont il était accablé; elle était sa confidente sans qu'il lui eût +rien confié, car jamais il ne se plaignait; d'ailleurs le traitement +dont il s'était vu la victime, était une chose si ordinaire que nul n'y +attachait d'importance: hors lui et Xenie, personne n'y pensait dans le +pays. + +Il évitait avec un admirable instinct de fierté tout ce qui aurait pu +rappeler ce qu'il avait souffert; mais il fuyait involontairement en +frissonnant, lorsqu'il voyait qu'on allait frapper un de ses camarades; +et il pâlissait à l'aspect d'un roseau, d'une baguette dans la main d'un +homme. + +On doit le répéter: il avait commencé sa vie d'une manière trop +heureuse; favorisé par l'intendant, et dès lors ménagé par tous ses +supérieurs, envié de ses camarades, cité comme le plus heureux aussi +bien que le plus beau des hommes nés sur la terre du prince ***; +idolâtré de sa mère, ennobli à ses propres yeux par l'amitié de Xenie, +par cette amitié ingénieuse et délicate d'une femme adorable, d'un ange +qui l'appelait son frère, il n'avait point été prépare aux rigueurs de +sa condition: c'est en un jour qu'il découvrit toute sa misère; dès lors +il considéra les nécessités de sa vie comme une injustice; avili aux +yeux des hommes, mais surtout à ses propres yeux, de l'être le plus +heureux il était devenu, en un moment, le plus à plaindre; le dieu tombé +de l'autel fut métamorphosé en brute. Qui le consolera de tant de +bonheur évanoui pour jamais sous la verge du bourreau? L'amour d'une +épouse pourrait-il relever cette orgueilleuse âme d'esclave? non!... sa +félicité passée le poursuivra partout et lui rendra la honte plus +insupportable. Sa sœur Xenie a cru lui assurer la paix en le mariant; il +a obéi; mais cette condescendance ne servit qu'à croître son malheur, +car l'homme qui veut s'enchaîner à la vertu en accumulant les devoirs ne +fait qu'ouvrir de nouvelles sources aux remords. + +Fedor désespéré sentit trop tard qu'avec toute son amitié, Xenie n'avait +rien fait pour lui. Ne pouvant plus supporter la vie dans les lieux +témoins de sa dégradation, il quitta son village, abandonnant sa femme +et son ange gardien. + +Sa femme se sentait humiliée; mais par un autre motif: l'épouse rougit +de honte quand l'époux n'est point heureux; aussi s'était-elle gardée de +lui dire qu'elle était grosse; elle ne voulait pas employer ce moyen +pour retenir près d'elle un époux dont elle voyait qu'elle ne pouvait +faire le bonheur. + +Enfin, après un an d'absence, il revient. Il a retrouvé sa mère, sa +femme, un enfant au berceau, un petit ange qui lui ressemble; mais rien +ne peut guérir la tristesse qui le ronge. Il reste là immobile et +silencieux même devant sa sœur Xenie, qu'il n'ose plus nommer que +mademoiselle. + +Leurs nobles figures, qui selon le dire de la nourrice, avaient quelques +traits de ressemblance, ainsi que leurs caractères, brillaient toutes +deux au soleil du matin parmi des groupes d'animaux dont ils semblaient +les rois. On eût cru voir Adam et Ève peints par Albert Durer. Xenie +était calme et presque joyeuse, tandis que la physionomie du jeune homme +trahissait de violentes émotions mal déguisées sous une impassibilité +affectée. + +Xenie, malgré son sûr instinct de femme, fut trompée cette fois par le +silence de Fedor; elle n'attribuait le chagrin de son frère qu'à des +souvenirs pénibles, et pensait que la vue des lieux où il avait souffert +suffisait pour aigrir sa douleur; elle comptait toujours sur l'amour et +sur l'amitié pour achever de guérir sa plaie. + +En quittant son frère, elle lui promit d'aller le voir souvent dans la +cabane de sa nourrice. + +Le dernier regard de Fedor effraya pourtant la jeune fille: il y avait +plus que de la tristesse dans ce regard: il y avait une joie féroce, +tempérée par une inexplicable sollicitude. Elle craignait qu'il ne +devînt fou. + +La folie lui avait toujours causé une terreur qui lui paraissait +surnaturelle, et comme elle attribuait cette crainte à un pressentiment, +sa superstition augmentait l'inquiétude qu'elle ressentait. La peur, +quand on la prend pour une prophétie, devient indomptable...; d'un +pressentiment vague et fugitif on fait une destinée; à force de +prévoyance l'imagination crée ce qu'elle redoute; raison, vérité, +réalité, elle finit par vaincre le sort, et par dominer les événements +pour réaliser ses chimères. + +Quelques jours s'étaient écoulés pendant lesquels Thelenef avait fait de +fréquentes absences. Xenie, tout entière au chagrin que lui causait +l'incurable mélancolie dont Fedor paraissait atteint depuis son retour, +n'avait vu que sa nourrice et pensé qu'à son frère. + +Un soir, elle était au château; son père, sorti depuis le matin, avait +fait dire qu'on ne l'attendît point pour la nuit. Xenie, habituée à ces +voyages, n'avait nul souci de l'absence de Thelenef; l'étendue des +domaines qu'il régissait l'obligeait à se déplacer souvent, et pour un +temps assez long. Elle lisait. Tout à coup sa nourrice se présente +devant elle. + +«Que me veux-tu si tard? lui dit Xenie. + +--Venez prendre votre thé chez nous, je vous l'ai préparé, répliqua la +nourrice[39]. + +--Je ne suis pas habituée à sortir à cette heure. + +--Il faut pourtant sortir aujourd'hui. Venez; que craignez-vous avec +moi?» + +Xenie, accoutumée à la taciturnité des paysans russes, pense que sa +nourrice lui a préparé quelque surprise. Elle se lève et suit la +vieille. + +Le village était désert. D'abord Xenie le crut endormi; la nuit, +parfaitement calme, n'était pas très-obscure; aucun souffle de vent +n'agitait les saules du marécage ni ne courbait les grandes herbes de la +prairie; pas un nuage ne voilait les étoiles. On n'entendait ni +l'aboiement lointain du chien ni le bêlement de l'agneau; la cavale ne +hennissait pas en galopant derrière les lisses de son parc, le bœuf +avait cessé de mugir sous le toit des chaudes étables; le pâtre ne +chantait plus sa note mélancolique, pareille à la tenue qui précède la +cadence du rossignol: un silence plus profond que le silence ordinaire +de la nuit régnait dans la plaine, et pesait sur le cœur de Xenie, qui +commençait à éprouver des mouvements de terreur indéfinissables, sans +oser hasarder une question. L'ange de la mort a-t-il passé sur Vologda? +pensait tout bas la tremblante jeune fille... + +Une lueur soudaine paraît à l'horizon. + +«D'où vient cette clarté? s'écrie Xenie épouvantée. + +--Je ne sais, réplique la vieille; ce sont peut-être les derniers rayons +du jour. + +--Non, dit Xenie, un village brûle. + +--Un château, répond Élisabeth d'un son de voix caverneux; c'est le tour +des seigneurs. + +--Que veux-tu dire? reprend Xenie en saisissant avec effroi le bras de +sa nourrice; les sinistres prédictions de mon père vont-elles +s'accomplir? + +--Hâtons-nous; il faut presser le pas, j'ai à vous conduire plus loin +que notre cabane, réplique Élisabeth. + +--Où veux-tu donc me mener? + +--En lieu sûr; il n'y en a plus pour vous à Vologda. + +--Mais mon père, qu'est-il devenu? Je n'ai rien à craindre pour moi, où +est mon père? + +--Il est sauvé. + +--Sauvé!... de quel péril? par qui? qu'en sais-tu?... Ah! tu me +tranquillises pour faire de moi ce que tu veux! + +--Non, je vous le jure par la lumière du Saint-Esprit, mon fils l'a +caché, et il a fait cela pour vous, au risque de sa propre vie, car tous +les traîtres vont périr cette nuit. + +--Fedor a sauvé mon père! quelle générosité! + +--Je ne suis point généreux, mademoiselle», dit le jeune homme en +s'approchant pour soutenir Xenie prête à défaillir. + +Fedor avait voulu accompagner sa mère jusqu'à la porte du château de +Vologda où il n'avait pas osé entrer avec elle: resté à la tête du pont +il s'était tenu caché à quelque distance, puis il avait suivi de loin +les deux femmes pour protéger la fuite de Xenie, sans se laisser voir. +Le saisissement qui troublait les sens de sa sœur le força de se montrer +et de s'approcher d'elle pour la secourir. Mais celle-ci retrouva +bientôt l'énergie que le danger réveille dans les âmes fortes. + +«De grands événements se préparent; explique-moi ce mystère: Fedor, qu'y +a-t-il? + +--Il y a que les Russes sont libres et qu'ils se vengent; mais +hâtez-vous de me suivre, reprit-il en la forçant d'avancer. + +--Ils se vengent!... mais sur qui donc?... je n'ai fait de mal à +personne, moi. + +--C'est vrai, vous êtes un ange... pourtant j'ai peur que dans le +premier moment on ne fasse grâce à personne. Les insensés!! ils ne +voient que des ennemis dans nos anciens maîtres et dans toute leur race; +l'heure du carnage est arrivée: fuyons. Si vous n'entendez pas le +tocsin, c'est qu'on a défendu de sonner les cloches, parce que le glas +pourrait avertir nos ennemis; d'ailleurs il ne retentit pas assez loin; +on a décidé que les dernières lueurs du soleil du soir seraient le +signal de l'incendie des châteaux et du massacre de tous leurs +habitants. + +--Ah!... tu me fais frémir!» + +Fedor reprit, tout en forçant la jeune fille à presser le pas, «j'étais +nommé pour marcher avec les plus jeunes et les plus braves sur la ville +de ***, où les nôtres vont surprendre la garnison qui n'est composée que +de quelques vétérans. Nous sommes les plus forts; j'ai pensé qu'on +pouvait se passer de moi pour la première expédition; alors j'ai manqué +sciemment à mon devoir, j'ai trahi la cause sainte, déserté le bataillon +sacré pour courir au lieu où je savais que je trouverais votre père; +averti à temps par moi, Thelenef s'est caché dans une cabane dépendante +des domaines de la couronne. Mais maintenant je frémis qu'il ne soit +trop tard pour vous sauver, dit-il en l'entraînant toujours vers la +retraite qu'il lui avait choisie. L'espoir de protéger votre père m'a +fait perdre un temps précieux pour vous; je croyais vous obéir, et je +pensais que vous ne me reprocheriez pas le retard; d'ailleurs, vous êtes +moins exposée que Thelenef, nous vous sauverons encore, je l'espère. + +--Oui, mais toi, toi, tu t'es perdu, dit la mère d'un ton douloureux, et +que le silence qu'elle vient de s'imposer rend plus passionné. + +--Perdu! interrompit Xenie, mon frère s'est perdu pour moi! + +--N'a-t-il pas déserté à l'heure du combat? reprit la vieille; il est +coupable, on le tuera. + +--J'ai mérité la mort. + +--Et je serais cause de ton malheur, s'écrie Xenie; non, non, tu fuiras, +tu te cacheras avec moi. + +--Jamais.» + +Pendant la marche précipitée des fugitifs, la clarté de l'incendie +croissait en silence, et du bord de l'horizon où d'abord on l'avait vue +poindre elle s'étendait déjà dans le ciel; pas un cri, pas un coup de +fusil, pas un tintement de cloche ne trahissait l'approche du désordre, +c'était un massacre muet. Ce calme d'une belle nuit favorisant tant de +meurtres, cette conspiration doublement formidable par le secret avec +lequel elle avait été ourdie[40] et par l'espèce de complicité de la +nature, qui semblait assister avec plaisir aux apprêts du carnage, +remplissaient l'âme d'épouvante. C'était comme un jugement de Dieu. La +Providence pour les punir laissait faire les hommes. + +«Tu n'abandonneras pas ta sœur, continua Xenie en frissonnant. + +--Non, mademoiselle; mais, une fois tranquille sur votre vie, j'irai me +livrer moi-même. + +--J'irai avec toi, reprit la jeune fille en lui serrant le bras +convulsivement; je ne te quitte plus. Tu crois donc que la vie était +tout pour moi.» + +En ce moment les fugitifs virent défiler devant eux à la lueur des +étoiles un cortège d'ombres silencieuses et terribles. Ces figures +passaient tout au plus à une centaine de pas de Xenie. Fedor s'arrêta. + +«Qu'est-ce que cela? dit la jeune fille à voix basse. + +--Taisez-vous, reprend Fedor encore plus bas et en se tapissant contre +un mur de planches qui les abrite sous son ombre épaisse; puis quand le +dernier fantôme eut traversé la route: + +--C'est un détachement de nos gens qui marche en silence pour aller +surprendre le château du comte ***. Nous sommes en péril ici; +hâtons-nous. + +--Où me conduis-tu donc? + +--D'abord chez un frère de ma mère, à quatre verstes[41] de Vologda; mon +vieil oncle n'a plus sa tête, c'est un innocent, il ne nous trahira pas. +Là, vous changerez d'habits en toute hâte, car ceux que vous portez vous +feraient reconnaître; en voici d'autres; ma mère restera près de son +frère, et j'espère avant la fin de la nuit vous faire arriver à la +retraite où j'ai laissé Thelenef. Aucun lieu n'est sûr dans notre +malheureux canton; mais celui-là est encore le plus à l'abri des +surprises. + +--Tu veux me rendre à mon père, merci; mais une fois là?... dit la jeune +fille avec anxiété. + +--Une fois là... je vous dirai adieu. + +--Jamais. + +--Non, non, Xenie a raison, tu resteras avec eux, s'écrie la pauvre +mère. + +--Thelenef ne me le permettrait pas, réplique le jeune homme avec +amertume. + +Xenie sent que ce n'est pas le moment de répondre. Les trois fugitifs +poursuivent leur route en silence et sans accident jusqu'à la porte de +la cabane du vieux paysan. + +Elle n'était pas fermée à clef; ils entrent en poussant un loquet avec +précaution. Le vieillard dormait, enveloppé dans une peau de mouton noir +étendue sur un des bancs rustiques qui faisaient divan autour de la +salle. Au-dessus de sa tête une petite lampe brûlait suspendue devant +une madone grecque presque entièrement cachée sous des applications +d'argent qui figuraient la coiffure et le vêtement de la Vierge. Une +bouilloire pleine d'eau chaude, une théière et quelques tasses étaient +restées sur la table. Peu de moments avant l'arrivée de la mère Pacôme +et de Fedor, l'épouse de celui-ci avait quitté la chaumière de leur +oncle, pour aller avec son enfant se réfugier chez son père. Fedor ne +parut ni surpris ni contrarié de la trouver partie: il ne lui avait pas +dit de l'attendre, il désirait que la retraite de Xenie fût ignorée de +tout le monde. + +Après avoir allumé une lampe à celle de l'image, il conduisit sa mère et +sa sœur de lait dans un petit cabinet presque percé à jour, et qui +faisait soupente au-dessus de la pièce d'entrée. Toutes les maisons des +paysans russes se ressemblent. + +Resté seul, Fedor s'assit sur la première marche du petit escalier que +venait de monter sa sœur; alors, non sans lui recommander encore une +fois à travers le plancher de ne pas perdre un instant, il appuya ses +deux coudes sur ses genoux et pencha la tête dans ses mains d'un air +pensif. + +Xenie, de son petit cabinet, aurait pu entendre tout ce qui se serait +dit dans la salle silencieuse; elle répondit à son frère qu'il ne +l'attendrait pas longtemps. + +A peine avait-elle dénoué le paquet de ses nouveaux vêtements que Fedor, +se levant avec l'expression d'une vive anxiété, siffle doucement pour +appeler sa mère. «Que veux-tu? répond celle-ci à voix basse. + +--Éteignez votre lampe, j'entends des pas, réplique le jeune homme à +voix plus basse. Éteignez donc votre lampe, elle brille à travers les +fentes; surtout ne faites aucun mouvement.» + +La lumière d'en haut s'éteint, tout reste en silence. + +Quelques moments se passent dans une attente pleine d'angoisse, une +porte s'ouvre, Xenie respire à peine, un homme entre couvert de sueur et +de sang. «C'est toi, compère Basile, dit Fedor en s'avançant au devant +de l'étranger: tu viens seul? + +--Non pas; un détachement de nos gens est là qui m'attend devant la +porte... Pas de lumière? + +--Je vais t'en donner», répond Fedor en montant les marches du petit +escalier qu'il redescend à l'instant pour aller rallumer à la lampe de +la madone celle qu'il vient de retirer des mains tremblantes de sa mère; +il n'a fait qu'entr'ouvrir la porte contre laquelle les deux femmes +restent appuyées pour mieux écouter. + +«Tu veux du thé, compère? + +--Oui. + +--En voici.» + +Le nouveau venu se mit à vider par petites gorgées la tasse que lui +présentait Fedor. + +Cet homme portait une marque de commandement sur la poitrine: vêtu comme +les autres paysans, il était armé d'un sabre nu et ensanglanté; sa barbe +épaisse et rousse lui donnait un air dur que ne tempérait nullement son +regard de bête sauvage. Ce regard, qui ne peut se fixer sur rien, est +fréquent parmi les Russes, excepté chez ceux qui sont tout à fait +abrutis par l'esclavage; ceux-ci ont des yeux sans regard. Sa taille +n'était pas haute, il avait le corps trapu, le nez camus, le front bombé +mais bas, les pommettes de ses joues étaient très-saillantes et rouges, +ce qui dénotait l'abus des liqueurs fortes. Sa bouche serrée laissait +voir en s'ouvrant des dents blanches, mais aiguës et séparées: cette +bouche était celle d'une panthère; la barbe touffue et emmêlée +paraissait souillée d'écume; les mains étaient tachées de sang. + +«D'où te vient ce sabre? dit Fedor. + +--Je l'ai arraché des mains d'un officier que je viens de tuer avec son +arme même. Nous sommes vainqueurs, la ville de *** est à nous... Ah! +nous avons fait là bombance... et maison nette!... Tout ce qui n'a pas +voulu se joindre à notre troupe et piller avec nous y a passé: femmes, +enfants, vieillards, enfin tout!... Il y en a qu'on a fait bouillir dans +la chaudière des vétérans sur la grande place...[42] Nous nous +chauffions au même feu où cuisaient nos ennemis; c'était beau!» + +Fedor ne répondit pas. + +«Tu ne dis rien? + +--Je pense. + +--Et qu'est-ce que tu penses? + +--Je pense que nous jouons gros jeu... La ville était sans défense: +quinze cents habitants et cinquante vétérans sont bientôt mis hors de +combat par deux mille paysans tombant sur eux à l'improviste; mais un +peu plus loin il y a des forces considérables; on s'est trop pressé, +nous serons écrasés. + +--Oui-da!... et la justice de Dieu, donc; et la volonté de l'Empereur!! +Blanc-bec, ne sais-tu pas d'ailleurs qu'il n'est plus temps de reculer? +Après ce qui vient de se passer, il faut vaincre ou mourir... Écoute-moi +donc, au lieu de détourner ainsi la tête... Nous avons mis tout à feu et +à sang, m'entends-tu bien? Après un tel carnage, plus de pardon +possible. La ville est morte; on dirait qu'on s'y est battu huit jours. +Quand nous nous y mettons, nous autres, nous allons vite en besogne... +Tu n'as pas l'air content de notre triomphe. + +--Je n'aime pas qu'on tue des femmes. + +--Il faut savoir se débarrasser du mauvais sang une fois pour toutes.» + +Fedor garde le silence. Basile poursuit tranquillement son discours +qu'il n'a interrompu que pour avaler des gorgées de thé. + +«Tu as l'air bien triste, mon fils?» + +Fedor continue de se taire. + +«C'est pourtant ton fol amour pour la fille de Thelenef, de notre mortel +ennemi, qui t'a perdu. + +--Moi, de l'amour pour ma sœur de lait; y pensez-vous? j'ai de l'amitié +pour elle, sans doute, mais... + +--Ta... ta... ta..., drôle d'amitié que la tienne!... à d'autres!» + +Fedor se lève et veut lui mettre la main sur la bouche. + +«Que me veux-tu donc enfant? ne dirait-on pas qu'on nous écoute?» +poursuit Basile sans changer de contenance. + +Fedor interdit reste immobile; le paysan poursuit: + +«Ce n'est pas moi qui serai ta dupe, son père Thelenef ne l'était pas +plus que moi quand il t'a maltraité..., tu sais bien...; il te souvient +de ce qu'il t'a fait avant ton mariage.» + +Fedor veut encore l'interrompre. + +«Ah ça, me laisseras-tu parler? oui ou non!... Tu n'as pas oublié, ni +moi non plus, qu'il t'a fait fouetter un jour. C'était pour te punir non +pas de je ne sais quelle faute inventée par lui, mais de ton secret +amour pour sa fille; il prit le premier prétexte venu pour cacher le +fond de sa pensée. Il voulait te faire partir du pays avant que le mal +fût sans remède.» + +Fedor, dans la plus violente agitation, arpentait la chambre sans +proférer un seul mot. Il se mordait les mains dans une rage impuissante. + +«Vous me rappelez un triste jour, compère; parlons d'autre chose. + +--Je parle de ce qui me plaît, moi; si tu ne veux pas me répondre, +permis à toi; je veux bien parler tout seul; mais, encore une fois, je +ne permets pas qu'on m'interrompe. Je suis ton ancien, le parrain de ton +enfant nouveau-né, ton chef... Vois-tu ce signe sur ma poitrine? c'est +celui de mon grade dans notre armée: j'ai donc le droit de parler devant +toi..., et si tu dis un mot, j'ai mes hommes qui bivouaquent là-bas! +d'un coup de sifflet, je les fais venir autour de la maison qui ne sera +pas longtemps à brûler comme un flambeau de résine... tu n'as qu'à +dire... aussi bien... patience... nous reculons pour mieux... mais +patience!» + +Fedor s'assied en affectant l'air le plus insouciant. + +«A la bonne heure!! continue Basile en grommelant dans ses dents... Ah! +je te rappelle un souvenir désagréable, pas vrai? c'est que tu l'as trop +oublié ce souvenir-là, vois-tu, mon fils; puis élevant la voix: je veux +te raconter ta propre histoire; ça sera drôle; tu verras au moins que je +sais lire dans les pensées, et s'il y avait jamais en toi l'étoffe d'un +traître...» + +Ici Basile s'interrompt encore, ouvre un vasistas et parle à l'oreille +d'un homme qui se présente à la lucarne accompagné de cinq autres +paysans tous armés comme lui, et qu'on entrevoit dans l'ombre. + +Fedor avait saisi son poignard; il le replace dans sa ceinture: la vie +de Xenie est en jeu, la moindre imprudence ferait brûler la maison et +périr tout ce qu'elle renferme!... il se contient...; il voulait revoir +sa sœur... Qui peut analyser tous les mystères de l'amour? Le secret de +sa vie venait d'être révélé à Xenie sans qu'il y eût de sa faute; et +dans cet instant si terrible il n'éprouvait qu'une joie immense!... +Qu'importe la courte durée de la félicité suprême, n'est-elle pas +éternelle tant qu'on la sent?... Mais ces puissantes illusions du cœur +seront toujours inconnues aux hommes qui ne sont pas capables d'aimer. +L'amour vrai n'est point soumis au temps, sa mesure est toute +surnaturelle... ses allures ne sauraient être calculées par la froide +raison humaine. + +Après un silence, la voix criarde de Basile fit enfin cesser la douce et +douloureuse extase de Fedor. + +«Mais puisque tu n'aimais pas ta femme, pourquoi l'avoir épousée? tu as +fait là un mauvais calcul!» + +Cette question bouleversait de nouveau l'âme du jeune homme. + +Dire qu'il aimait sa femme, c'était perdre tout ce qu'il venait de +gagner... «Je croyais l'aimer, répliqua-t-il; on me disait qu'il fallait +me marier, savais-je ce que j'avais dans le cœur? Je voulais complaire à +la fille de Thelenef; j'obéis sans réflexion; n'est-ce pas notre +habitude, à nous autres? + +--C'est cela! tu prétends que tu ne savais pas ce que tu voulais! Eh +bien, je vais te le dire, moi, tu voulais tout simplement te réconcilier +avec Thelenef... + +--Ah! vous me connaissez mal! + +--Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même peut-être; tu as +pensé: on a toujours besoin de ses tyrans, alors tu as cédé pour obtenir +le pardon de Thelenef; en vérité, nous en aurions tous fait autant à ta +place; mais ce que je te reproche, c'est de vouloir me tromper, moi qui +devine tout. Il n'y avait pas d'autre moyen pour regagner la faveur du +père que de le rassurer sur les suites de ton amour pour la fille; et +voilà comment tu t'es marié, sans égard aux chagrins de ta pauvre femme +que tu condamnais à un malheur éternel, et que tu n'as pas craint +d'abandonner au moment où elle espérait te donner un fils. + +--Je l'ignorais quand je l'ai quittée; elle m'avait caché son état; +encore une fois, j'ai agi sans projet; j'étais habitué à me laisser +guider par ma sœur de lait; elle a tant d'esprit! + +--Oui, c'est dommage... + +--Comment? + +--Je dis que c'est dommage; ce sera une perte pour le pays. + +--Vous pourriez!... + +--Nous pourrons l'exterminer tout comme les autres... Crois-tu que nous +serons assez simples pour ne pas verser jusqu'à la dernière goutte du +sang de Thelenef, de notre plus mortel ennemi? + +--Mais elle ne vous a jamais fait que du bien. + +--Elle est sa fille, c'est assez!... Nous enverrons le père en enfer, et +la fille en paradis. Voilà toute la différence[43]. + +--Vous ne commettrez pas une telle horreur! + +--Qui nous en empêchera? + +--Moi. + +--Toi, Fedor! toi, traître! toi qui es mon prisonnier: toi qui as +déserté l'armée de tes frères, au moment du combat pour...» Il ne put +achever. + +Depuis quelques instants, Fedor, pour dernier moyen de salut, se +préparait à le frapper; il s'élance sur lui comme un tigre et, visant +juste entre les côtes, il lui enfonce son poignard jusqu'au cœur. En +même temps il étouffe un commencement de cri, le seul, avec une pelisse +qu'il trouve sous sa main; les derniers râlements du mourant +n'épouvantent pas Fedor; ils sont trop faibles pour être entendus au +dehors. Rassurant sa mère d'un mot, il se met en devoir de lui rendre la +lampe, afin de préparer de nouveau la fuite de Xenie; mais au moment où +il passe devant le vieillard endormi, celui-ci se réveille en sursaut. +«Qui es-tu, jeune homme? dit-il à son neveu qu'il ne reconnaît pas, et +dont il saisit le bras avec force. Quelle vapeur! du sang!... Puis +jetant avec horreur ses regards autour de la chambre: un mort!...» + +Fedor avait éteint sa lampe, mais celle de la madone brûlait toujours; +«à l'assassin! à l'assassin!... au secours! à moi, à moi,» crie le +vieillard d'une voix de tonnerre. Fedor ne put arrêter ces cris qui +furent poussés plus vite qu'on ne saurait les répéter, car l'épouvante +du vieillard était au comble, et sa force très-grande encore; le +malheureux jeune homme cherchait en vain ce qu'il pouvait faire;... Dieu +ne le protégeait pas!... La troupe de Basile aux aguets entend les cris +du vieillard; avant que Fedor pût se dégager des puissantes étreintes du +pauvre insensé dont un reste de respect lui faisait épargner la vie, six +hommes munis de cordes, armés de fourches, de pieux et de faux, se +précipitent dans la cabane; saisir Fedor, le désarmer, le garrotter, +c'est l'affaire d'un instant; on l'entraîne. «Où me conduisez-vous?... + +--Au château de Vologda pour t'y brûler avec Thelenef;... tu vois que ta +trahison ne l'a pas sauvé.» + +Ces mots furent prononcés par le plus ancien de la troupe. Fedor ne +répondant point, cet homme continua tranquillement: «Tu n'avais pas +prévu que notre victoire serait si complète et si prompte: notre armée +se répand partout à la fois, c'est une inondation de la justice divine: +nul ne nous échappera, nos ennemis se sont pris à leurs propres pièges; +Dieu est avec nous; on se défiait de toi, nous t'observions de près; +Thelenef a été suivi et saisi dans la cachette où tu l'avais conduit: +vous mourrez ensemble, le château brûle déjà.» + +Fedor, sans proférer une parole, baisse la tête et suit ses bourreaux; +il lui semble qu'en s'éloignant avec rapidité de la fatale cabane, il +sauve encore Xenie. + +Six hommes portent devant lui le corps de Basile: six autres les +escortent avec des torches: le reste suit sans proférer une parole. Le +lugubre cortége traverse en silence les campagnes incendiées. De moment +en moment, l'horizon semble se rétrécir: un cercle de feu borne la +plaine. Vologda brûle, la ville de *** brûle, tous les châteaux, toutes +les métairies du prince *** brûlent avec plusieurs villages des +environs; les forêts elles-mêmes brûlent; le carnage est partout. +L'incendie éclaire les plus secrètes profondeurs des futaies; l'ombre +est bannie de la solitude, il n'y a plus de solitude; qui peut se cacher +dans une plaine quand les forêts sont de feu? point d'asile assuré +contre ce torrent de lumière qui s'étend de tous côtés, l'épouvante est +au comble; l'obscurité chassée des halliers enflammés a disparu, la nuit +a fui et pourtant le soleil n'est pas levé!... + +Le cortége de Fedor se grossit de tous les maraudeurs qui parcourent la +campagne. La foule est grande; on arrive enfin sur la place du château. + +Là, quel spectacle attendait le prisonnier! + +Le château de Vologda, bâti tout en bois, est devenu un immense bûcher +dont la flamme s'élève jusqu'au ciel!!! Les paysans, qui avaient cerné +cet antique manoir avant d'y mettre le feu, pensent avoir brûlé Xenie +dans l'habitation même de son père. + +Une ligne de barques serrées l'une contre l'autre complète sur l'eau le +cercle du blocus de terre. Au milieu de la demi-lune formée devant le +château par l'armée des insurgés, le malheureux Thelenef, arraché à sa +retraite et apporté de force sur cette place désignée pour son supplice, +est garrotté contre un poteau. De toutes parts la foule des vainqueurs, +curieuse d'un tel spectacle, afflue au lieu du rendez-vous. + +La troupe, qui venait d'escorter les victimes vivantes, formait cercle +autour de sa proie, et elle étalait à la lueur de l'incendie ses +dégoûtantes bannières: quels drapeaux, bon Dieu! c'étaient les +dépouilles sanglantes des premières victimes; elles étaient portées sur +des sabres et sur des piques. On voyait des têtes de femmes aux +chevelures flottantes, des lambeaux de corps sur des fourches, des +enfants mutilés, des ossements tout dégouttants:... hideux fantômes +qu'on eût dit échappés de l'enfer pour venir assister aux bacchanales +des derniers habitants de la terre. + +Ce soi-disant triomphe de la liberté était une scène de la fin du monde. +Les flammes et les bruits qui sortaient du château, foyer de l'incendie, +ressemblaient à l'éruption d'un volcan. La vengeance des peuples est +comme la lave qui bouillonne longtemps dans les profondeurs de la terre +avant de se faire jour au sommet du mont. Des murmures confus parcourent +la foule, mais on ne distingue nulle voix, si ce n'est celle de la +victime, dont les imprécations réjouissent les bourreaux. Ces inhumains +sont pour la plupart des hommes d'une beauté remarquable; tous ont l'air +naturellement noble et doux: ce sont des anges féroces, des démons au +visage céleste. Fedor lui-même ressemble en beau à ses persécuteurs. +Tous les Russes de pure race slave ont un air de famille; et même +lorsqu'ils s'exterminent, on voit que ce sont des frères: circonstances +qui rend le carnage plus horrible. Voilà ce que peut devenir l'homme de +la nature quand il s'abandonne à des passions excitées par une +civilisation trompeuse. + +Mais alors ce n'est plus l'homme de la nature; c'est l'homme perverti +par une société marâtre. L'homme de la nature n'existe que dans les +livres; c'est un thème à déclamation philosophique, un type idéal +d'après lequel raisonnent les moralistes comme les mathématiciens +opèrent, dans certains calculs, sur des quantités supposées, qu'ils +éliminent ensuite pour arriver à un résultat positif. La nature, pour +l'homme primitif comme pour l'homme dégénéré, c'est une société +quelconque, et quoi qu'on en puisse dire, la plus civilisée est encore +la meilleure. + +Le cercle fatal s'ouvre un moment pour laisser entrer Fedor et son +exécrable cortége; Thelenef était tourné de manière à n'apercevoir pas +d'abord son jeune libérateur. Son supplice allait commencer quand un +murmure d'épouvante parcourt la foule. + +Un spectre!... un spectre!... c'est elle!... s'écrie-t-on de toutes +parts. Le cercle se rompt de nouveau et se disperse; les bourreaux +fuient devant un fantôme!... La cruauté s'allie volontiers à la +superstition. + +Pourtant quelques forcenés arrêtent les fuyards... «Revenez, revenez; +c'est elle-même, c'est Xenie; elle n'est pas morte!! + +--Arrêtez! arrêtez! s'écrie une voix de femme dont l'accent déchirant +retentit dans tous les cœurs, mais surtout dans celui de Fedor... +Laissez-moi passer, je veux les voir!! c'est mon père! c'est mon +frère!... Vous ne m'empêcherez pas de mourir avec eux.» + +En achevant ces mots Xenie, échevelée, vient tomber expirante aux pieds +de Fedor. Le malheureux jeune homme, immobile à force de saisissement, +était devenu insensible à ses liens. + +On sent le besoin d'abréger les détails de cette horrible scène. Elle +fut longue, mais nous la décrirons en peu de mots; nous la décrirons +pourtant, car nous sommes en Russie. Nous demandons grâce d'avance pour +ce qu'il nous reste à peindre. + +Xenie, dans la cabane où nous l'avions abandonnée, s'était d'abord +laissé persuader de se taire, de peur d'aggraver le danger que courait +Fedor, qui perdrait toute mesure et toute retenue s'il la voyait dans +les mains des assassins; elle craignait aussi d'exposer sa nourrice. +Mais une fois les deux femmes seules, la jeune fille s'était échappée +pour venir partager le sort de son père. + +Le supplice de Thelenef commença. Quel supplice, bon Dieu! Pour rendre +la mort plus affreuse à ce malheureux, on plaça d'abord devant ses yeux +Fedor et Xenie, assis et liés à peu de distance de lui sur une grossière +estrade que l'on venait de construire à la hâte... puis... puis on lui +coupa, à plusieurs reprises, les pieds et les mains, l'un après l'autre, +et quand ce tronc mutilé fut presque épuisé de sang, on le laissa mourir +en souffletant la tête de ses propres mains, et en étouffant les +hurlements de la bouche avec un de ses pieds. + +Les femmes du faubourg de Caen mangeant le cœur de M. de Belzunce sur le +pont de Vauxelles étaient des modèles d'humanité auprès des spectateurs +tranquilles de la mort de Thelenef[44]. + +Et voilà ce qui se passait il y a peu de mois à quelques journées d'une +ville pompeuse où l'Europe entière afflue aujourd'hui pour assister +gaiement aux plus belles fêtes du monde; à des fêtes si magnifiques que +le pays qui les donne pourrait être réputé le plus civilisé de la terre +si l'on n'y voulait voir que les palais. + +Achevons notre tâche: + +Quand le père eut cessé de souffrir, on voulut, selon le programme de la +bacchanale, égorger aussi la fille: un des exécuteurs s'approche pour +saisir Xenie par ses cheveux qui flottaient épars et descendaient jusque +sur les épaules; mais elle est raide et froide: pendant et depuis le +supplice de son père elle n'a pas fait un mouvement, elle n'a pas +proféré une parole. + +Fedor, par une révolution surnaturelle qui s'opère en lui, retrouve +toute sa force et sa présence d'esprit; il brise miraculeusement ses +liens, s'arrache des mains de ses gardiens, se précipite vers sa +bien-aimée sœur, la presse dans ses bras, l'enlève de la terre et la +serre longtemps contre son cœur; puis, la reposant sur l'herbe avec +respect, il s'adresse aux bourreaux d'un air calme, de ce calme apparent +naturel aux Orientaux, même dans les moments les plus tragiques, de la +vie. + +«Vous ne la toucherez pas, Dieu a étendu sa main sur elle, elle est +folle. + +--Folle!! répond la foule superstitieuse: Dieu est avec elle!! + +--C'est lui, le traître, c'est son amant qui lui a conseillé de +contrefaire la folle!! non, non, il faut en finir avec tous les ennemis +de Dieu et des hommes, s'écrient les plus acharnés; d'ailleurs notre +serment nous lie: faisons notre devoir; _le Père_ (l'Empereur) le veut, +il nous récompensera. + +--Approchez donc si vous l'osez, s'écrie encore Fedor dans le délire du +désespoir; elle s'est laissé presser dans mes bras sans se défendre. +Vous voyez bien qu'elle est folle!! Mais elle parle: écoutez.» + +On approche, et l'on n'entend que ces mots: + +«C'est donc moi qu'il aimait!» + +Fedor, qui seul comprend le sens de cette phrase, tombe à genoux en +remerciant Dieu et en fondant en larmes. + +Les bourreaux s'éloignent de Xenie avec un respect involontaire. Elle +est folle! répètent-ils tout bas... + +Depuis ce jour elle n'a jamais passé une minute sans redire les mêmes +paroles: «C'est donc moi qu'il aimait!...» + +Plusieurs, en la voyant si calme, doutent de sa folie: on croit que +l'amour de Fedor, révélé malgré lui, a réveillé dans le cœur de sa sœur +la tendresse innocente et passionnée que cette malheureuse jeune fille +ressentait depuis longtemps pour lui à leur insu à tous deux, et que cet +éclair d'une lumière tardive lui a brisé le cœur. + +Nulle exhortation n'a pu jusqu'ici l'empêcher de répéter ces paroles qui +sortent mécaniquement de sa bouche avec une volubilité effrayante et +sans un instant de relâche: «C'est donc moi qu'il aimait!» + +Sa pensée, sa vie se sont arrêtées et concentrées sur l'aveu +involontaire de l'amour de Fedor, et les organes de l'intelligence +continuant leurs fonctions, pour ainsi dire, par l'effet d'un ressort, +obéissent comme en rêve à ce reste de volonté qui leur commande de dire +et de redire la parole mystérieuse et sacrée qui suffit à sa vie. + +Si Fedor n'a pas péri après Thelenef, ce n'est pas à la fatigue des +bourreaux qu'il a dû son salut, c'est à celle des spectateurs; car +l'homme inactif se lasse du crime plus vite que l'homme qui l'exécute: +la foule, saturée de sang, demanda qu'on remît le supplice du jeune +homme à la nuit suivante. Dans l'intervalle, des forces considérables +arrivèrent de plusieurs côtés. Dès le matin, tout le canton où la +révolte avait pris naissance fut cerné; on décima les villages: les plus +coupables, condamnés non à mort, mais à cent vingt coups de knout, +périrent; puis on déporta le reste en Sibérie. Cependant les populations +voisines de Vologda ne sont point rentrées dans l'ordre; on voit chaque +jour des paysans de divers cantons, exilés en masse, partir par +centaines pour la Sibérie. Les seigneurs de ces villages désolés se +trouvent ruinés; puisque dans ces sortes de propriétés, les hommes font +la richesse du maître. Les riches domaines du prince *** sont devenus +solitaires. + +Fedor, avec sa mère et sa femme, a été forcé de suivre les habitants de +son village déserté. + +Au moment du départ des exilés, Xenie assistait à la scène, mais sans +dire adieu, car ce nouveau malheur ne lui a pas rendu un éclair de +raison. + +A ce moment fatal, un événement inattendu aggrava cruellement la douleur +de Fedor et de sa famille. Déjà sa femme et sa mère étaient sur la +charrette; il allait y monter pour les suivre et quitter à jamais +Vologda; mais il ne voyait que Xenie, il ne souffrait que pour sa sœur, +orpheline, privée de sentiment ou du moins de mémoire, et qu'il +abandonnait sur les cendres encore tièdes de leur hameau natal. À +présent qu'elle a besoin de tout le monde, pensait-il, des étrangers +vont être ses seuls protecteurs; et le désespoir tarissait ses larmes. +Un cri déchirant parti de la charrette le rappelle auprès de sa femme +qu'il trouve évanouie; un des soldats de l'escorte venait d'emporter +l'enfant de Fedor. + +«Que vas-tu faire? s'écrie le père ivre de douleur. + +--Le poser là, le long du chemin, pour qu'on l'enterre, ne vois-tu pas +qu'il est mort? reprend le Cosaque. + +--Je veux l'emporter, moi! + +--Tu ne l'emporteras pas.» + +En ce moment d'autres soldats attirés par le bruit s'emparent de Fedor, +qui cédant à la force tombe dans la stupeur, puis il pleure, il supplie: +il n'est pas mort, il n'est qu'évanoui; laissez-moi l'embrasser. Je vous +promets, dit-il en sanglotant, de renoncer à l'emporter si son cœur ne +bat plus. Vous avez peut-être un fils, vous avez un père; ayez pitié de +moi, disait le malheureux, vaincu par tant de douleurs! Le Cosaque +attendri, lui rend son enfant: à peine le père a-t-il touché ce corps +glacé que ces cheveux se hérissent sur son front: il jette les yeux +autour de lui, ses regards rencontrent le regard inspiré de Xenie: ni le +malheur, ni l'injustice, ni la mort, ni la folie, rien sur la terre +n'empêche ces deux cœurs nés pour s'entendre de se deviner: Dieu le +veut. + +Le jeune homme fait un signe à Xenie, les soldats respectent la pauvre +insensée qui s'avance et reçoit le corps de l'enfant des mains du père; +mais toujours en silence. Alors la fille de Thelenef, sans proférer une +parole, ôte son voile pour le donner à Fedor, puis elle presse le petit +corps dans ses bras. Chargé de son pieux fardeau elle reste là debout, +immobile jusqu'à ce qu'elle ait vu son bien-aimé frère assis entre une +mère qui pleure et une épouse mourante s'éloigner pour toujours du +village qui les a vus naître. Elle suit longtemps de l'œil le convoi des +mugics déportés; enfin quand le dernier chariot a disparu sur la route +de Sibérie, quand elle est seule, elle emporte l'enfant et se met à +jouer avec cette froide dépouille en lui donnant les soins les plus +ingénieux et les plus tendres. + +Il n'est donc pas mort, disaient les assistants! il va renaître, elle le +ressuscitera!... + +Puissance de l'amour!... qui peut vous assigner des bornes? + +La mère de Fedor se reprochait sans cesse de n'avoir pas retenu Xenie +dans la chaumière du vieil insensé; «elle n'aurait pas du moins été +forcée d'assister au supplice de son père, disait la bonne Élisabeth. + +--Vous lui auriez conservé la raison pour souffrir davantage», répondait +Fedor à sa mère, et leur morne silence recommençait. + +La pauvre vieille femme avait paru longtemps résignée; ni les massacres, +ni l'incendie ne lui avaient arraché une plainte; mais lorsqu'il fallut +subir avec les autres Vologdiens la peine de l'exil, quitter la cabane +où son fils était né, où le père de son fils était mort, lorsqu'on +l'obligea d'abandonner son frère en démence, elle perdit courage: la +force lui manqua tout à fait; elle se cramponnait aux madriers de leur +chaumière, baisant, arrachant dans son désespoir la mousse goudronnée +qui calfeutrait les fentes du bois. On finit par l'emporter et par +l'attacher sur la téléga où nous venons de la voir pleurer le nouveau-né +de son fils chéri. + +Ce qu'on aura peine à croire, c'est que les soins, le souffle vivifiant +de Xenie, peut-être sa prière, ont rendu la vie à l'enfant que Fedor +avait cru perdu. Ce miracle de tendresse ou de piété la fait vénérer +aujourd'hui comme une sainte, par les étrangers envoyés du Nord pour +repeupler les ruines abandonnées de Vologda. + +Ceux mêmes qui la croient folle n'oseraient lui enlever l'enfant de son +frère; nul ne pense à lui disputer cette proie si précieusement ravie à +la mort. Ce miracle de l'amour consolera le père exilé, dont le cœur +s'ouvrira encore au bonheur, quand il saura que son fils a été sauvé et +sauvé par elle!!... + +Une chèvre la suit pour nourrir l'enfant. Quelquefois on voit la vierge +mère, vivant tableau, assise au soleil sur les noirs débris du château +où elle est née et souriant fraternellement au fils de son âme, à +l'enfant de l'exilé. + +Elle berce le petit sur ses genoux avec une grâce toute virginale et le +ressuscité lui rend son ineffable sourire avec une joie angélique. Sans +se douter de la vie, elle a passé de la charité à l'amour, de l'amour à +la folie et de la folié à la maternité: Dieu la protège; l'ange et la +folle s'embrassent au-dessus de la région des pleurs, comme les oiseaux +voyageurs se rencontrent au delà des nuages. + +Quelquefois elle paraît frappée d'un souvenir doux et triste: alors sa +bouche, insensible écho du passé, murmure machinalement ces mystérieuses +paroles, unique et dernière expression de sa vie et dont aucun des +nouveaux habitants de Vologda ne peut deviner le sens: «C'est donc moi +qu'il aimait!» + +FIN DE L'HISTOIRE DE THELENEF. + +Ni le poëte russe, ni moi, nous n'avons reculé devant l'expression de +_vierge mère_ pour désigner Xenie et nous ne croyons ni l'un ni l'autre +avoir manqué de respect au sublime vers du poëte catholique: + + _O vergine Madre, figlio del tuo figlio_.[45] + +ni profané le profond mystère qu'il indique en si peu de mots. + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +NOTES + + +[1: Longue robe.] + +[2: La crainte de l'Empereur est en quelque sorte expliquée par le récit +qu'on va lire, et qui m'a été envoyé de Rome au mois de janvier 1843 par +une des personnes les plus véridiques que je connaisse. «Le dernier jour +de décembre, je fus à l'église del Gesu, qui avait été décorée de +superbes tapisseries. Une enceinte avait été formée devant le magnifique +autel de saint Ignace, qui était resplendissant de lumières. Les orgues +jouaient des symphonies très-harmonieuses; l'église était remplie de ce +que Rome possède de plus distingué; deux fauteuils avaient été placés à +gauche de l'autel. On vit bientôt arriver la grande-duchesse Marie, +fille de l'Empereur de Russie, et son mari le duc de Leuchtenberg, +accompagnés des principaux personnages de leur suite et des gardes +suisses qui les escortent; ils prirent place sur les fauteuils réservés +pour eux, sans se mettre à genoux sur les prie-Dieu qui étaient devant +eux, et sans faire attention au saint sacrement qui était exposé. Les +dames d'honneur s'assirent derrière le prince et la princesse, ce qui +obligeait ceux-ci à reverser la tête de côté pour faire la conversation +comme s'ils eussent été dans un salon. Deux chambellans étaient restés +debout, comme c'est l'usage, auprès des grands. Un sacristain crut que +c'était parce qu'ils n'avaient pas de siéges; il s'empressa de leur en +porter, ce qui excita le rire du prince, de la princesse et de leur +entourage d'une manière tout à fait inconvenante. À mesure que les +cardinaux arrivaient, ils prenaient leur place; le pape est arrivé +ensuite, et est allé s'agenouiller sur un prie-Dieu où il est resté tout +le temps de la cérémonie. Le _Te Deum_ fut chanté en action de grâces +pour les faveurs obtenues dans le courant de l'année qui vient de +s'écouler; un cardinal donna la bénédiction. Sa Sainteté était toujours +prosternée; le prince de Leuchtenberg s'était mis à genoux, mais la +princesse était restée assise.»] + +[3: Ce reproche ne s'adresse qu'aux monuments construits depuis Pierre +Ier; les Russes du moyen âge, quand ils bâtissaient le Kremlin, avaient +bien su trouver l'architecture qui convenait à leur pays et à leur +génie.] + +[4: L'autre jour un Russe revenait de Pétersbourg à Paris; une femme de +son pays lui dit: «Comment avez-vous trouvé le maître?--Très-bien.--Et +l'homme?--L'homme, je ne l'ai pas vu.» Je ne cesse de le répéter: les +Russes sont de mon avis, mais c'est ce qu'ils ne diront pas.] + +[5: Les quais de la Néva sont de granit, la coupole de Saint-Isaac est +de cuivre, le palais d'hiver, la colonne d'Alexandre sont de belle +pierre, de marbre et de granit, la statue de Pierre Ier est d'airain.] + +[6: Cette conversation est reproduite mot à mot.] + +[7: Quelques jours après que cette lettre fut écrite, il se passa dans +l'intérieur de la cour une petite scène qui fera connaître les manières +des jeunes gens les plus à la mode aujourd'hui en Angleterre, ceux-ci +n'ont rien à reprocher ni à envier aux agréables les plus impolis de +Paris: il y a loin de ce genre d'élégance brutale à la politesse des +Buckingham, des Lauzun et des Richelieu.--L'Impératrice voulait donner +un bal intime à cette famille près de quitter Pétersbourg. Elle commence +par inviter elle-même le père qui danse si bien avec une jambe de bois. +«Madame, répond le vieux marquis ***, on m'a comblé à Pétersbourg, mais +tant de plaisirs surpassent mes forces: j'espère que Votre Majesté me +permettra de prendre congé d'elle ce soir et de me retirer demain matin +sur mon yacht pour retourner en Angleterre; sans cela je mourrais de +joie en Russie.--Eh bien, je renonce à vous,» reprend l'Impératrice, +satisfaite de cette réponse polie, et digne de l'époque où le vieux lord +dut entrer dans le monde; puis se retournant vers les fils du marquis +qui devaient prolonger leur séjour à Pétersbourg: «Je compte au moins +sur vous,» dit-elle à l'aîné.--«Madame, répond celui-ci, nous avons pour +ce jour-là une partie de chasse aux rennes.» L'Impératrice qu'on dit +fière, ne se décourage pas, et s'adressant au cadet: «Vous, du moins, +vous me resterez,» lui dit-elle. Le jeune homme, à bout d'excuses, ne +sait que répondre, mais dans son dépit il appelle son frère et lui dit +tout haut: «C'est donc moi qui suis la victime?» Cette anecdote a fait +la joie de la cour.] + +[8: CÉRÉMONIAL DE LA CÉLÉBRATION DU MARIAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE +MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIME +MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG, APPROUVÉ PAR SA MAJESTÉ +L'EMPEREUR. + +Le jour qui aura été choisi pour la cérémonie, une salve de cinq coups +de canon, tirés des remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg, +annoncera que dans cette journée devra avoir lieu la célébration du +Mariage de SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE +NICOLAIEVNA AVEC SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC MAXIMILIEN +DE LEUCHTENBERG. + +D'après les annonces qui auront été envoyées, les membres du +Saint-Synode et du haut Clergé, la Cour et les autres personnes de +distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et Ministres étrangers, les +Généraux, les Officiers de tout grade de la Garde et les Officiers +supérieurs des autres troupes, se réuniront au Palais d'Hiver, à heures +du matin, les Dames en costume russe et les Cavaliers en grand uniforme. + +Lorsque les Dames d'honneur, qui auront été appelées pour habiller +l'Auguste Fiancée, sortiront des appartements intérieurs après avoir +accompli cette fonction, un Maître des Cérémonies en avertira l'Auguste +Fiancée, et l'accompagnera jusqu'aux appartements intérieurs. + +Dans cette journée, l'Auguste Fiancée portera une couronne sur la tête, +et par-dessus la robe, un manteau de velours ponceau, doublé d'hermine, +dont la longue traîne sera portée aux côtés par quatre Chambellans, et à +l'extrémité par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE +IMPÉRIALE. + +LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE se rendront des appartements +intérieurs, à la chapelle du Palais, dans l'ordre suivant: + +I. Les Fourriers de la Cour et les Fourriers de la Chambre IMPÉRIALE; + +II. Les Maîtres des Cérémonies et le Grand-Maître des Cérémonies; + +III. Les Gentilshommes de la Chambre, les Chambellans et les Cavaliers +de la Cour IMPÉRIALE, marchant deux à deux, les moins anciens en avant; + +IV. Les Premières Charges de la Cour, deux à deux, les moins anciens en +avant; + +V. Un Maréchal de la Cour avec son Bâton; + +VI. Le Grand-Chambellan et le Grand-Maréchal de la Cour avec son Bâton; + +VII. LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, suivis du Ministre de +la Maison de l'EMPEREUR, ainsi que des Aides-de-Camp-Généraux et +Aides-de-Camp de SA MAJESTÉ IMPÉRIALE, de service; + +VIII. SON ALTESSE IMPÉRIALE MONSEIGNEUR LE CÉSAREVITCH GRAND-DUC +ALEXANDRE NICOLAIEVITCH; + +IX. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MESSEIGNEURS LES GRANDS-DUCS CONSTANTIN +NICOLAIEVITCH, NICOLAS NICOLAIEVITCH ET MICHEL NICOLAIEVITCH; + +X. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LE GRAND-DUC MICHEL PAVLOVITCH +ET MADAME LA GRANDE-DUCHESSE HELÈNE PAVLOVNA; + +XI. SON ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE MARIE NICOLAIEVNA, +avec son Auguste Fiancé, SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC +MAXIMILIEN de LEUCHTENBERG; + +XII. LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES OLGA +NICOLAIEVNA, ALEXANDRA NICOLAIEVNA ET MARIE MIKAHILOVNA; + +XIII. Leurs Altesses Sérénissimes MONSEIGNEUR le Prince PIERRE +D'OLDENBOURG et Madame la Princesse son Épouse. + +Les Dames d'honneur, les Demoiselles d'honneur à portrait, les +Demoiselles d'honneur de SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE et de LEURS ALTESSES +IMPÉRIALES MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES, ainsi que les autres +personnes de distinction des deux sexes, suivront par ordre +d'ancienneté. + +A l'entrée de la Chapelle, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES seront reçues par +les Membres du Saint-Synode et du haut Clergé, portant la Croix et l'eau +bénite. + +Au commencement du service divin, lorsque l'on chantera le verset: +Госноди силою твоею возвеселится Царь, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira +les Augustes Fiancés à la place préparée pour la célébration du mariage, +et en même temps les personnes désignées pour porter les couronnes +s'approcheront des Augustes Fiancés. + +Alors commencera, d'après le rit de l'Église Grecque, la Cérémonie du +Mariage, pendant laquelle, après l'Évangile, on fera mention, dans la +prière pour la FAMILLE IMPÉRIALE, de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE Marie +NICOLAIEVNA et de son Époux. + +Après la Cérémonie du Mariage, les Augustes Époux présenteront leurs +remerciements à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES, et reviendront occuper leurs +places. Le Métropolitain, assisté des Membres du Saint-Synode, +commencera ensuite les prières d'actions de grâces, et lorsqu'on +entonnera le _Te Deum_, il sera tiré des remparts de la forteresse de +Saint-Pétersbourg, une salve de cent un coups de canon. + +À l'issue de la cérémonie religieuse, les Membres du Saint-Synode et du +haut Clergé offriront leurs félicitations à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES. + +En sortant de la Chapelle LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE +IMPÉRIALE retourneront dans les appartements intérieurs avec le même +cortège et dans l'ordre énoncé ci-dessus. À leur arrivée dans la pièce +où un Autel Catholique aura été dressé, SA MAJESTÉ L'EMPEREUR conduira +les Augustes Époux à cet Autel, où la Cérémonie du Mariage sera alors +célébrée d'après le rit Catholique-Romain; à l'issue de cette cérémonie, +la FAMILLE IMPÉRIALE rentrera dans l'intérieur des appartements, après +avoir reçu les félicitations du Clergé Catholique-Romain. + +Lorsque l'heure du banquet sera venue, et que les dignitaires des trois +premières classes auront occupé les places qui leur auront été +désignées, on viendra l'annoncer à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES qui se +rendront à table accompagnées de la FAMILLE IMPÉRIALE, et précédées de +la Cour. + +LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et tous les Membres de la FAMILLE IMPÉRIALE +seront servis à table par des Chambellans; les coupes seront présentées +à LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES par les Grands Échansons; aux Augustes +nouveaux Époux par le dignitaire en fonctions d'Écuyer de la Cour de SON +ALTESSE IMPÉRIALE MADAME LA GRANDE-DUCHESSE; à LEURS ALTESSES IMPÉRIALES +MONSEIGNEUR LE CÉSARÉVITCH GRAND-DUC HÉRITIER par le dignitaire faisant +fonctions d'Écuyer de SON ALTESSE IMPÉRIALE; à MESSEIGNEURS LES +GRANDS-DUCS et MESDAMES LES GRANDES-DUCHESSES par des Chambellans. + +Pendant le repas il y aura concert vocal et instrumental. + +Les toasts seront portés au bruit des salves d'artillerie tirées des +remparts de la forteresse de Saint-Pétersbourg. + +SAVOIR: + +1°. À la santé de LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES.--51 coups de canon. + +2°. Des Augustes nouveaux Époux.--31 coups de canon. + +3°. De toute la FAMILLE IMPÉRIALE.--31 coups de canon. + +4°. DE SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE DE LEUCHTENBERG.--31 coups +de canon. + +5°. Du Clergé et de tous les fidèles sujets de SA MAJESTÉ +L'EMPEREUR.--31 coups de canon. + +Après le banquet LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et la FAMILLE IMPÉRIALE +retourneront avec le même cortège dans les appartements intérieurs. + +Dans la soirée du même jour, il y aura un bal paré, auquel assisteront +toutes les personnes de distinction des deux sexes, les Ambassadeurs et +Ministres étrangers, et les personnes présentées à la Cour. + +Avant la fin du bal, les personnes désignées par L'EMPEREUR pour +recevoir les nouveaux Époux, se rendront dans les appartements de LEURS +ALTESSES, où LEURS MAJESTÉS L'EMPEREUR et L'IMPÉRATRICE, précédés de la +Cour, les accompagneront. + +A l'entrée de ces appartements, LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES et les +nouveaux Époux seront reçus par les personnes désignées à cet effet, et +se rendront ensuite dans l'intérieur des appartements, où se trouvera +une Dame d'Honneur pour le déshabillé de MADAME LA GRANDE-DUCHESSE. + +Dans cette journée il sera récité des prières d'actions de grâces dans +toutes les églises et les cloches sonneront, ainsi que les deux jours +suivants; la Capitale sera illuminée le soir, pendant trois jours. + +Le 3 juillet[9] spectacle au Grand Théâtre en gala. + +Le 4 juillet, les Augustes Époux recevront, à onze heures du matin, les +félicitations des personnes de distinction des deux sexes admises à la +Cour, et à une heure de l'après-midi, celle du Corps diplomatique. + +Le soir, grand Bal dans la salle Blanche du Palais d'Hiver et Souper. + +Le 6 juillet, Bal chez LEURS ALTESSES IMPÉRIALES MONSEIGNEUR LE +GRAND-DUC MICHEL PAVLOVITCH ET MADAME LA GRANDE-DUCHESSE HELÈNE +PAVLOVNA. + +Le 8 juillet, Bal chez le Prince d'OLDENBOURG. + +Le 9 juillet, départ de la Cour IMPÉRIALE pour Péterhoff. + +Le 11 juillet, Bal masqué public et illumination à Péterhoff.] + +[9: D'après le calendrier Julien.] + +[10: Ce titre lui avait été conservé en la mariant.] + +[11: Ne vous l'ai-je pas dit? à cette cour on passe sa vie en +répétitions générales. Depuis Pierre Ier, un Empereur de Russie n'oublie +jamais qu'il est chargé de tout enseigner lui-même à son peuple.] + +[12: C'est ce qu'on veut.] + +[13: En Pologne.] + +[14: Le rit grec défend la sculpture dans les églises.] + +[15: Ce reproche qui tombe sur Pierre Ier et sur ses successeurs +immédiate complète l'éloge de l'Empereur Nicolas, qui a commencé +d'arrêter ce torrent.] + +[16: Au 1er janvier à Pétersbourg et à Péterhoff pour la fête de +l'Impératrice.] + +[17: _Voyez_ l'Espagne sous Ferdinand VII.] + +[18: L'auteur, en laissant cette boutade, la donne pour ce qu'elle vaut. +Son humour aigri par l'affectation d'une popularité impossible le pousse +à la révolte contre une déception d'autant plus dangereuse qu'elle a +trompé de bons esprits.] + +[19: _Voir_ plus loin la lettre datée de Yarowslaw.] + +[20: _Voyez_ la brochure de M. Tolstoï intitulée: _Coup d'œil sur la +législation russe_, etc., etc.] + +[21: _Voyez_ la conclusion au quatrième volume.] + +[22: Un moyen de flatterie connu et dont le succès est assuré, c'est de +se montrer l'hiver aux yeux de l'Empereur dans les rues de Pétersbourg +sans redingote ou sans pelisse, flatterie héroïque et qui peut coûter la +vie à celui qui la met en pratique. On conçoit qu'il est facile de +déplaire dans un pays où de telles manières de plaire sont en usage.] + +[23: Treilles.] + +[24: L'année suivante les eaux d'Ems ont rendu la santé à +l'Impératrice.] + +[25: Chaumière anglaise.] + +[26: _Voyez_ la note suivante.] + +[27: Je crois devoir insérer ici l'extrait d'une lettre qui m'a été +écrite cette année par une femme de mes amies; ce récit n'ajoute rien +aux détails que vous venez de lire, si ce n'est que la singulière +prudence d'un étranger, d'un artiste en causant dans un salon de Paris +et en parlant d'un événement arrivé trois ans auparavant à Pétersbourg, +vous donne mieux l'idée de l'oppression des esprits en Russie, que tout +ce que je puis vous en dire moi-même. «Un peintre italien qui se +trouvait en même temps que vous à Saint-Pétersbourg, est maintenant à +Paris. Il racontait comme vous me l'avez racontée cette catastrophe où +périrent à peu près quatre cents individus. Le peintre faisait son récit +tout bas. Eh bien! je sais cela, lui dis-je, mais pourquoi dites-vous +cela tout bas: Oh! c'est que l'Empereur a défendu qu'on en parlât. J'ai +admiré cette obéissance malgré le temps et les distances. Mais vous, qui +ne pouvez tenir une vérité captive, quand publierez-vous votre voyage?» + +Je joins encore ici un extrait des beaux articles imprimés dans le +_Journal des Débats_, le 13 octobre 1842, au sujet du livre intitulé: +_Persécutions et souffrances de l'Église catholique en Russie_. + +«Au mois d'octobre 1840, deux convois courant en sens inverse sur le +chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Krasnacselo, se rencontrèrent faute +d'avoir pu s'apercevoir, à cause d'un épais brouillard. Tout fut brisé +du choc. Cinq cents personnes, dit-on, restèrent sur le carreau tuées, +mutilées ou plus ou moins grièvement blessées. C'est à peine si on en +eut connaissance à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, de très-grand matin, +quelques curieux seulement osèrent aller visiter le lieu de la +catastrophe: ils trouvèrent tous les débris déblayés, les morts et les +blessés enlevés, et comme seuls signes de l'accident quelques agents de +police qui, après avoir interrogé les curieux sur les motifs de leur +visite matinale, les gourmandèrent de leur curiosité et leur ordonnèrent +rudement de retourner chacun chez soi.»] + +[29: Je me crois obligé de changer quelques circonstances et de taire +les noms qui pourraient faire remonter aux personnes; mais l'essentiel +de l'histoire est conservé dans ce récit.] + +[30: Il n'est pas inutile de répéter que cette lettre, comme presque +toutes les autres, ont été conservées et cachées avec soin pendant tout +le temps de mon séjour en Russie.] + +[31: Ce mot est de l'archevêque de Tarente, dont M. Valery vient de +faire un portrait bien intéressant et bien complet dans son livre des +_Anecdotes et Curiosités italiennes_. Je crois que la même pensée a été +exprimée encore plus énergiquement par l'Empereur Napoléon. D'ailleurs +elle vient à quiconque voit les Russes de près.] + +[32: N'oubliez pas, je vous prie, que ce n'est pas moi qui parle ainsi.] + +[33: J'ai choisi au hasard les noms de lieux et de personnes, car mon +but était uniquement de déguiser les véritables, j'ai même retranché +ceux-ci tout à fait quand je n'ai pas craint de nuire à la clarté du +récit, enfin je me suis permis de corriger dans le style quelques +expressions étrangères au génie de notre langue]. + +[34: Nom substitué au véritable]. + +[35: Ce joli nom est celui d'une sainte russe.] + +[36: Tout le monde sait qu'avant le XVIIIe siècle, les femmes russes +vivaient pour ainsi dire cloîtrées.] + +[37: Historique.] + +[38: Le culte des images est toujours défendu jusqu'à un certain point +dans l'Église grecque où les vrais croyants n'admettent que des +peintures d'un style de convention, couvertes de certains ornements d'or +et d'argent en relief; le mérite du tableau disparaît totalement sous +ces applications. Telles sont les seules peintures tolérées dans la +maison de Dieu par les Russes orthodoxes. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[39: Les plus pauvres des Russes ont une théière, une bouilloire de +cuivre, et prennent du thé, matin et soir, en famille, dans des +chaumières dont les murs et les plafonds sont des madriers de bois de +sapin brut entaillés aux extrémités pour entrer l'un dans l'autre en +formant les angles de l'édifice. Ces solives assez mal jointes sont +calfeutrées de mousse et de goudron; vous voyez que la rusticité de +l'habitation contraste d'une manière frappante avec l'élégance et la +délicatesse du breuvage qu'on y prend. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[40: Historique.] + +[41: La verste équivaut à peu près à un quart de lieue de France. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[42: Historique.] + +[43: Il y a peu d'années, lors de la fameuse révolte de la colonie +militaire, près de Novgorod la Grande, à cinquante lieues de +Pétersbourg, les soldats, exaspérés par les minuties d'un de leurs +chefs, résolurent de massacrer les officiers et leurs familles; ils +avaient juré la mort de tous, sans exception, et ils tinrent parole en +tuant ceux qu'ils aimaient aussi bien que ceux qu'ils haïssaient. Ayant +cerné l'habitation d'un de ces malheureux, ils firent passer devant lui +sa femme et ses filles qu'ils égorgèrent d'abord tout doucement à ses +yeux, puis ils se saisirent de lui. «Vous m'avez privé de tout, leur +dit-il, laissez-moi la vie; pourquoi me l'ôter? vous n'avez jamais eu à +vous plaindre de moi.--C'est vrai, répliquèrent les bourreaux avec +beaucoup de douceur; tu es un brave homme, nous t'avons toujours aimé, +nous t'aimons encore; mais les autres y ont passé, nous ne pouvons faire +une injustice en ta faveur. Adieu donc, notre bon père!...» Et ils l'ont +éventré comme ses camarades, par esprit d'équité. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[44: Cette citation n'étonnera pas les personnes qui savent à quel point +les Russes sont au fait des détails de notre histoire. + +(_Note du Voyageur_.)] + +[46: _Paradis du Dante_. Chant, XXXIII, 1er vers.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Russie en 1839, Volume II, by +Astolphe, marquis de Custine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RUSSIE EN 1839, VOLUME II *** + +***** This file should be named 25850-0.txt or 25850-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/5/8/5/25850/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/25850-0.zip b/25850-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..581bce7 --- /dev/null +++ b/25850-0.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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