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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/24369-8.txt b/24369-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8bf4629 --- /dev/null +++ b/24369-8.txt @@ -0,0 +1,8550 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Niania + +Author: Henry Gréville (1842-1902) + +Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + + LA NIANIA. + + PAR + + HENRY GRÉVILLE. + + + + + I + + +Antonine Karzof venait d'avoir dix-neuf ans; les violons du bal donné à +l'occasion de cet anniversaire résonnaient encore aux oreilles des +parents et amis; la toilette blanche, ornée des traditionnels boutons de +rose, n'avait pas eu le temps de se faner, et cependant mademoiselle +Karzof était en proie au plus cruel souci. Les rayons d'un pâle soleil +de printemps éclairaient de leur mieux le salon vaste et un peu sombre +où l'on avait tant dansé huit jours auparavant; le piano ouvert portait +une partition à quatre mains qui témoignait d'une récente visite,--mais +Antonine ne pensait ni au soleil, ni à la musique; elle attendait +quelqu'un, et ce quelqu'un ne venait pas. + +Vingt fois elle alla de la fenêtre à la porte de l'antichambre, puis +revint à la fenêtre, retourna de là dans sa jolie chambrette qui ouvrait +dans le salon, redressa une branche de ses arbustes, refit un pli au +rideau... Tout cela ne perdait pas cinq minutes, et le temps passait +avec une lenteur impitoyable. + +--Ma mère est-elle rentrée? dit Antonine à une vieille servante qui +apparut dans la porte de la salle à manger contiguë. + +--Non, pas encore, mon ange chéri, répondit la vieille. + +Antonine se jeta dans un fauteuil avec un geste d'impatience, et serra +l'une contre l'autre ses deux mains fluettes, exquises de forme et +toutes roses encore. + +--Elle ne tardera pas, mon trésor, reprit la vieille. Pourquoi es-tu si +impatiente aujourd'hui? + +--Ce n'est pas de voir rentrer maman, que je suis impatiente, murmura +Antonine. + +La vieille bonne poussa un soupir, et disparut sans bruit. Personne ne +l'entendait jamais marcher. + +Antonine, les yeux fixés sur la trace lumineuse d'un rayon de soleil qui +cheminait lentement sur le parquet, se mit à réfléchir profondément au +passé. Ses souvenirs remontaient à deux années en arriére. C'était à la +maison de campagne de ses parents qu'elle avait commencé alors à trouver +à la vie un charme nouveau et indescriptible. Pendant la saison des +vacances, son frère, étudiant de l'Université de Saint-Pétersbourg, +avait amené deux de ses amis pour préparer, de concert, leurs thèses +d'examen. + +Pourquoi l'un de ces jeunes gens était-il resté aussi indifférent à +Antonine que l'herbe du gazon sur lequel ils causaient ensemble le soir? +Pourquoi les attentions de celui-là lui étaient-elles plutôt +désagréables? Et pourquoi l'autre, celui qui ne parlait presque pas, +était-il devenu l'objet de ses pensées secrètes? La théorie des atomes +crochus l'expliquerait sans doute. + +Dournof ne regardait guère Antonine, lui parlait à peine, ne lui faisait +jamais de compliments, et s'inquiétait peu de ses actions en apparence: +c'était un garçon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont +l'extérieur manquait absolument de poésie: on entend par poésie le +romantisme sentimental qui a fait écrire tant de livres absurdes, et +commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof +respirait l'indépendance de la volonté, l'honnêteté, la loyauté la plus +parfaite; il riait volontiers, montrant librement ses belles dents, trop +larges pour l'oeil d'un dentiste, mais saines et blanches; il était +jeune, alerte, ne connaissait aucun obstacle, et la liberté a sa poésie +propre. + +Dournof ne regardait donc pas Antonine; dans les réunions fréquentes à +la campagne où l'on danse à toute heure du jour, dans les parties de +jeux innocents, il se trouvait cependant à côté d'elle presque à coup +sûr. Personne n'en pouvait prendre ombrage; ils ne se disaient pas deux +mots en toute la journée. Cependant quand Dournof avait terminé la +lecture d'un livre, il était rare qu'on ne vit pas le volume passer dans +les mains d'Antonine. Mais là encore il n'y avait rien d'étonnant. + +Madame Karzof, qui n'était pas née pour les grandes entreprises, avait +pourtant suivi l'exemple général, devenu une mode dans les derniers +temps, et elle avait établi une école libre dans le village. Antonine, +comme de raison, s'était chargée des filles, Jean Karzof, son frère, +avait voulu prendre soin des garçons; mais Jean était un rêveur; il +oubliait l'école pour aller rôder dans les bois, avec son autre +camarade, Maroutine, portant sur l'épaule un fusil avec lequel il tuait +bien peu de gibier..., et Dournof prit l'habitude de le remplacer à +l'école; c'était pour la régularité, disait-il. + +Antonine et lui s'en allaient donc côte à côte, sans se donner le bras; +ils entraient chacun dans la cabane de leur classe, et le plus souvent +revenaient ensemble. L'été s'écoula ainsi. Ils se parlaient toujours +très-peu, mais un peu plus que dans les commencements. Les vacances de +l'Université tiraient à leur fin, cependant, et les feuilles des +tilleuls commençaient déjà à tomber sur le gazon; Antonine, toujours +sérieuse, avait un peu maigri; ses joues étaient moins roses qu'au +printemps; parfois elle se retirait de bonne heure, sans prétexte +plausible. Si sa mère inquiète la suivait alors dans sa chambre, elle la +trouvait assise dans un grand fauteuil, les bras pendants, sans autre +mal qu'un peu de fatigue. + +Un jour qu'Antonine sortait de la maison d'école un peu plus tard que de +coutume, elle vit que Dournof l'avait attendue. Assis sur les quelques +marches de bois du petit perron, il regardait la route en sifflotant. Au +bruit que fit la porte en retombant, il se leva, et Antonine reçut en +plein visage un regard si profond, si plein de choses, qu'elle baissa +les yeux. + +Ils marchaient tous deux, et se dirigeaient vers la maison, lorsque +Dournof, s'arrêtant brusquement, dit à Antonine: + +--J'ai à vous parler. + +Ils s'arrêtèrent près du puits. Ce puits, dont la margelle était haute +de trois pieds environ, était construit avec de grosses poutres de sapin +à peine équarries, enchevêtrées les unes dans les autres; l'eau venait +presque à fleur de terre, et un seau de bois noirci par un long usage y +flottait au milieu des feuilles jaunies des bouleaux que les vents +d'automne y jetaient par tourbillons. La perche à contrepoids qui sert à +relever le seau se perdait dans les branches basses des arbres, la haie +du jardin haute et drue faisait un fond de verdure de cette construction +rustique; l'herbe poussait là plus épaisse que partout ailleurs. A cette +heure, personne ne venait au puits: à dix mètres des maisons, l'endroit +était aussi solitaire que le fond d'un bois. + +Antonine sentait battre son coeur, et craignait que Dournof n'en +entendit les battements, tant ils lui semblaient terribles. Il resta un +moment devant elle, la regardant, cette fois, de tous ses yeux. + +--Vous êtes une demoiselle riche, commença-t-il. + +--Je ne suis pas riche, interrompit vivement Antonine. + +--Vous n'êtes peut-être pas riche pour votre monde, mais vous êtes riche +en comparaison d'un petit fils de prêtre, qui n'a aucune fortune. Votre +famille est de bonne noblesse. + +Antonine allait parler, il fit un geste, elle se tut. + +--Je suis de naissance obscure, puisque, je viens de vous le dire, mon +grand-père était prêtre. Mon père était un pauvre gratte-papier dans une +administration de province; il a acquis la noblesse héréditaire par +ancienneté, et voilà pourquoi je puis mettre une couronne sur mon +cachet... + +Il souriait avec une certaine expression qui fit aussi sourire Antonine. + +--Cela n'empêche pas que... + +Il se tut et regarda Antonine qui, loin de détourner les yeux, leva sur +lui son visage empourpré. Dournof alors étendit sa large main, élégante +de forme, mais grande et lourde; la jeune fille y mit la sienne, sans +hésiter, mais avec une gravité recueillie. + +--Je crois, reprit Dournof, que nous suivons le même chemin tous les +deux; j'ai idée de faire quelque chose... Je ne sais pas encore ce que +je ferai, mais je crois bien que ce sera une oeuvre utile: voulez-vous +m'aider? Non pas lorsque les chemins seront frayés et que la route sera +facile, mais pendant les années de découragement et d'épreuve; lorsque +je serai accablé de railleries, pendant que je suis pauvre et obscur, +pendant que personne n'a foi en moi, excepté votre frère, qui a en moi +une confiance absolue. Voulez-vous me donner du courage quand j'en +manquerai, et de la joie toujours? + +La main qui tenait celle d'Antonine tremblait un peu, malgré l'effort +visible de Dournof pour paraître calme. Antonine regarda le jeune homme +et répondit: + +--Je le veux. + +--Pensez-y bien, reprit-il avec émotion contenue dans la voix, je ne +puis vous offrir à présent ni un toit, ni du pain... Je ne puis vous +demander à ceux de qui vous dépendez que lorsque je me serai assuré de +quoi vivre. + +--Vous disiez tout à l'heure, interrompit Antonine, que j'ai quelque +fortune... + +--Précisément assez pour que je ne puisse prétendre à vous que si je +vous apporte l'équivalent de ce que vous possédez. Que vous donnera-t-on +en dot? + +--Trente mille francs, répondit la jeune fille sans s'étonner de cette +question. + +--Eh bien, il faut que j'aie une place qui me rapporte au moins le +revenu de ce capital. C'est peu de chose, ajouta-t-il avec son large +sourire, et je l'aurai bientôt une fois que j'aurai passé ma licence. +Mais il faut attendre, et cette place ne sera qu'un acheminement vers +autre chose. Les années de travail et d'épreuve seront longues... + +--J'attendrai, dit Antonine sans trouble. + +Dournof la regarda d'un air ravi: ce regard sembla mettre sur elle une +bénédiction, tant il était sérieux et tendre. + +--Je vous aime, lui dit-il, je vous aime tant, que si vous aviez refusé, +je crois que j'aurais renoncé à mon rêve. + +--Que serez-vous? demanda alors Antonine. + +--Avocat! + +Antonine le regarda avec un peu d'étonnement. A cette époque, +l'organisation des tribunaux étant encore tout entière à l'état de +projet, les avocats n'existaient guère que de nom. On ne comprenait sous +cette désignation que les avocats consultants, sorte d'hommes d'affaires +généralement peu estimés. + +Dournof lui expliqua alors les réformes projetées, et la place que +pouvait prendre dans ce nouvel ordre de choses l'homme qui aurait le +premier le talent, la force et le courage nécessaires pour s'imposer. + +--Songez, dit-il en terminant, que jusqu'à présent tout est livré à +l'arbitraire, que des milliers de gens spoliés crient justice sans rien +obtenir! Songez que la lumière va se faire dans ce chaos, et après le +Tsar, qui sera le premier bienfaiteur, quel ne deviendra pas le rôle de +celui qui aura obtenu pour les malheureux le droit et la justice. + +--Etes-vous ambitieux? demanda Antonine avec la même simplicité. + +Dournof rougit; il plongea dans le fond de sa conscience et répondit +ensuite. + +--Non; car si j'étais ambitieux, je voudrais travailler seul, et je ne +puis vivre sans vous. + +--J'attendrai, répéta Antonine. Dès à présent je vous appartiens. + +Il ne lui dit pas merci, ces deux âmes fortes s'étaient comprises sans +phrases. Il serra fortement la main qu'il tenait, puis la laissa +retomber. + +--Il faut n'en parler à personne, n'est-ce pas? demanda la jeune fille +en reprenant le chemin du logis. + +--C'est à vous de le décider, répondit Dournof. Si vous pensez que votre +famille m'accueille favorablement... + +Antonine ne pût s'empêcher de rire; la nullité de son père et la +frivolité bienveillante de sa mère lui inspiraient cette sorte +d'affection qu'on éprouve pour des êtres irresponsables et dénués de bon +sens. + +--Ils ne vous accueilleront pas favorablement, dit-elle; attendons. + +--Comme vous voudrez, répondit le jeune homme. + +Ils atteignirent la maison sans échanger d'autres paroles. + +De ce jour, madame Karzof n'eut plus à s'inquiéter de la santé de sa +fille: Antonine avait repris sa gaieté sérieuse et les couleurs de ses +joues roses. Seulement elle quitta peu à peu les ouvrages à l'aiguille +de pur agrément pour les travaux plus solides. Elle voulut apprendre à +tailler, à coudre, à repriser. + +--Mon Dieu, quelle fille originale! disaient ses jeunes compagnes; quel +plaisir peux-tu trouver à ourler des torchons? + +Antonine plaisantait la première de ces travaux peu élégants, mais elle +tint ferme, et devint très-habile. L'hiver rassembla souvent les jeunes +gens: on dansait prodigieusement à cette époque en Russie. Tout était +prétexte à sauterie, et même sans prétexte beaucoup de familles avaient +un jour fixe où la jeunesse se réunissait et dansait dès sept heures du +soir. + +La plus brillante de ces maisons était celle de madame Frakine; comment +celle-ci s'y prenait-elle pour procurer tant de plaisir à tant de monde +avec des revenus d'une exiguïté invraisemblable et constatée? C'est un +problème que jamais personne n'a pu résoudre. Peut être la bonne dame se +privait-elle à la lettre de manger pour parvenir à payer le loyer d'un +appartement très-vaste et très commode; peut-être vendait-elle en +cachette ses derniers bijoux de famille pour subvenir aux dépenses +d'éclairage de ce salon toujours plein le samedi; toujours est-il que +nulle part on ne dansait d'aussi bonne grâce et nulle part aussi, +l'heure venue, on ne soupait d'aussi bon appétit. + +Le souper se composait de jolies tranches de pain noir et blanc +artistiquement coupées et alternées sur des assiettes de faïence +anglaise; d'un peu de beurre apporté de la campagne une fois par mois et +soigneusement conservé à la glacière; de quelques harengs marinés, +entourés de persil et d'oignons hachés, et d'une immense salade de +pommes de terre et de betteraves. Un peu de fromage enjolivait ce menu +frugal, digne d'un cénobite. + +Mais le tout était si bien servi, il y avait sur la table tant de +couteaux et de fourchettes, tant de carafes reluisantes dans lesquelles, +en guise de vin, pétillait du _kvass_ de fabrication domestique; tout +cela était offert de si bon coeur, que la belle jeu-esse, plus affamée +de plaisir que de friandises, se déclarait enchantée de tout et +recommençait à danser après souper, d'aussi bon coeur qu'avant. + +Vers deux heures du matin, madame Frakine apparaissait dans le salon +avec un grand balai,--ce qu'elle appelait son balai de cérémonie; +c'était, disait-elle, pour chasser les danseurs. + +On l'entourait alors en lui demandant grâce pour un quart d'heure, pour +une contre danse. Elle refusait, agitant son formidable balai; alors un +enragé se mettait au piano, et jouait une valse; madame Frakine et son +balai, entraînés dans le mouvement par les jeunes gens intrépides, +faisaient le tour du salon, puis riant, essoufflée, le bonnet de travers +sur ses cheveux blancs, elle se laissait tomber sur un canapé. C'était +le signal du départ, on s'approchait, on l'embrassait, on la cajolait et +l'on partait pour recommencer le samedi suivant. + +Pourquoi la bonne dame sans mari, sans enfants, dépensait-elle ainsi le +plus clair de son maigre revenu pour amuser des gens qui ne lui étaient +rien? Elle l'expliquait d'un mot, et nul n'y pouvait rien répondre. + +--Cela m'amuse, disait-elle. Il y a des gens qui prisent du tabac, +d'autres qui font brûler des cierges, d'autres qui mettent tout leur +argent chez le médecin et l'apothicaire; moi, j'amuse la jeunesse, et +elle me le rend bien! + +C'est là que, pendant tout l'hiver qui avait suivi leur étrange +conversation, Dournof et Antonine s'étaient vus librement. Madame Karzof +envoyait sa fille avec sa vieille bonne chez sa voisine; le vieux +domestique venait la chercher vers minuit, et attendait en compagnie des +autres, à moitié endormis sur les banquettes de l'antichambre, que la +joyeuse compagnie fût rassasiée de rires et de danses. Depuis cinq ou +six ans que madame Frakine recevait ainsi une cinquantaine de jeunes +gens des deux sexes, plusieurs mariages s'étaient décidés et conclus +dans cette heureuse atmosphère; bien des fantaisies passagères étaient +écloses aussi dans les têtes folles, et avaient sombré avant d'arriver +au port de l'hyménée, mais jamais il n'en était rien résulté de fâcheux; +cette jeunesse étourdie était animée de sentiments purs et honnêtes: +toutes les jeunes filles se respectaient elles-mêmes, et tous les jeunes +gens respectaient les honnêtes femmes. + +L'été revint, Jean Karzof ramena son camarade d'études à la campagne, et +les fiancés reprirent leurs promenades à la maison d'école. Madame +Karzof s'apercevait si peu de leur bonne intelligence, elle mettait tant +de bonne grâce à les envoyer ensemble faire quelque course ou quelque +excursion, que plus d'une fois l'idée leur vint qu'elle savait leurs +projets et n'y était pas contraire. Antonine surtout en était si bien +persuadée, que Dournof eut quelque peine à la dissuader d'en parler +franchement à sa mère. + +--Laissez-la faire, lui dit-il: si elle nous est favorable, elle ne nous +dira rien; si vous vous trompez, elle pourrait nous séparer, au moins en +attendant le jour où je viendrai vous réclamer; et alors que ferions +nous? + +L'idée d'une séparation même temporaire, dans de telles conditions, +était devenue trop pénible pour qu'Antonine ne cédât pas à ce +raisonnement. + +Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le même lieu, de se voir +quotidiennement, de travailler séparés au but qui devait les réunir; ce +bonheur était modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en état d'en perdre +la moindre parcelle. Antonine garda le silence. + +Une épreuve bien pénible les attendait. Le père de Dournof mourut +pendant le second hiver, et le jeune homme fut obligé de partir pour +mettre ordre à ses affaires. + +La séparation, qui devait durer un mois au plus, se prolongea pendant +cinq mois: Dournof dut établir sa mère et deux soeurs plus âgées, non +mariées, dans une résidence plus modeste que l'appartement où son père +logeait de son vivant. L'Etat loge volontiers ses fonctionnaires en +Russie, et il les loge largement. Madame Dournof et surtout ses filles +poussèrent des soupirs bien douloureux en voyant une petite maison de +bois remplacer les vastes chambres,--nues, il est vrai, mais hautes et +spacieuses,--où elles avaient vécu jusqu'alors. + +Antonine et son fiancé avaient résolu de ne s'écrire qu'à la dernière +extrémité, en cas de danger ou de besoin pressant; mais, la séparation +se prolongeant, il fallut recourir à la correspondance, et la jeune +fille se décida à mettre sa vieille bonne dans la confidence de son +secret. + +Personne ne savait plus le nom de la bonne, on l'appelait du nom +générique _Niania_. Née dans la maison de la mère de madame Karzof, elle +avait trente-sept ans lors du mariage de celle-ci; la jeune mariée +l'avait reçue en cadeau de sa mère, comme un des meubles, et non le +moins précieux, de son trousseau. La Niania avait vu naître les nombreux +enfants de sa maîtresse, elle les avait tous soignés, et peu après +couchés dans le cercueil à l'exception de Jean et d'Antonine, seuls +restés vivants. Elle adorait ces deux êtres, comme elle adorait Dieu; et +s'il lui eût fallu choisir entre son salut éternel et la vie de l'un des +deux, elle se fût damnée sans hésitation. + +Mais c'était à Antonine qu'elle s'était plus particulièrement vouée; +c'était une petite fille, et par conséquent les soins devaient être plus +minutieux et plus absorbants, et puis Antonine était restée à la maison, +tandis que Jean faisait ses études au gymnase et ne rentrait qu'à quatre +heures. + +Depuis la naissance d'Antonine, c'est la Niania qui l'avait conduite à +la promenade, habillée, levée, couchée; en un mot, elle marchait +derrière Antonine comme son ombre dans l'intérieur de la maison. Ce +qu'elle avait fait chasser de femmes de chambre, ce qu'elle avait lassé +de gouvernantes qui avaient pris le parti de s'en aller, puisqu'on ne +pouvait pas la faire renvoyer, ce qu'elle avait mis de querelles, de +luttes et d'inimitiés dans la maison ferait un gros volume. + +Tout être, quel qu'il fût, qui dérangeait ou ennuyait Antonine devenait +bon à mettre au rebut, et il n'était pas de moyen qui ne semblât +convenable à la Niania, pourvu qu'il arrivât au résultat désiré. + +Les professeurs et institutrices finissaient par lâcher pied, et +Antonine en vint de la sorte à se former un caractère très-résolu. Si +elle ne devint pas despote, c'est qu'elle avait un sens inné du juste et +de l'injuste qui la préserva. Mais pour tout le reste, elle se fit une +loi de sa propre volonté. + +Cette fermeté la sauva du caprice, défaut ordinaire de ses compatriotes, +qui, sans cesse adulés, ne trouvent point de limites à leur fantaisie, +n'ont plus de règle pour leur existence. Si Antonine devint fort +entêtée, au moins ne le fut-elle qu'à bon escient. + +Si persuadée qu'elle fût de la tendresse aveugle de sa Niania, elle +tremblait intérieurement le jour où elle lui fit l'aveu de son amour +pour Dournof. La vieille servante l'écoutait, les mains pendantes, comme +il convient en présence des maîtres, la tête baissée, l'air respectueux. + +--Eh bien, quoi? dit-elle, lorsque Antonine eut cessé de parler, tu +aimes ce jeune homme? Pourquoi pas, si c'est un homme de bien? + +--Mais ma mère ne voudra peut être pas! fit Antonine, surprise de ne pas +rencontrer d'autre résistance. + +--Si tu l'aimes, ça ne fait rien, ta mère ne voudra pas faire de peine à +son enfant chéri. Seulement, ma belle petite, sois bien sage, ne laisse +pas approcher ton amoureux...... + +Antonine jeta un regard si sévère à Niania que celle-ci perdit toute +envie de la morigéner. + +--C'est bon, c'est bon, reprit-elle. Pourvu que tu te maries à celui que +ton coeur a choisi, c'est tout ce qu'il faut. Ta mère, que Dieu +conserve, n'était pas si contente quand elle a épousé ton père... elle a +bien pleuré!... + +--Tu te le rappelles? fit vivement Antonine. + +--Certes! elle en aimait un autre, un joli officier avec des petites +moustaches, qui venait à la maison... + +--Eh bien? + +--Eh bien, que veux-tu que je te dise! elle s'est consolée... ton père +est un brave homme, pour cela, il n'y a rien à dire, et ta mère a été +toujours choyée comme la prunelle de ses yeux. Elle a toujours fait ce +qu'elle a voulu. + +Antonine garda au fond de son coeur l'espérance que sa mère, empêchée +dans sa jeunesse d'épouser l'homme qu'elle aimait, serait compatissante +à sa situation; cependant elle se contenta d'espérer en silence. Niania +fut chargée de mettre à la poste et de retirer la correspondance des +deux fiancés, et elle s'en acquitta avec beaucoup de zèle et d'adresse. +Le matin du jour où Antonine se montrait si impatiente elle avait reçu +un mot de Dournof lui annonçant son retour pour le jour même. Aussi les +heures lui paraissaient elles longues. + + + + + II + + +La sonnette retentit dans l'antichambre; la Niania courut ouvrir, et, +par la porte restée entr'ouverte, Antonine entendit ces paroles: + +--Vous voilà revenu, Féodor Ivanitch, notre faucon, notre aigle blanc! +Que Dieu vous donne une bonne santé! La demoiselle mourait d'impatience! + +--Est-elle à la maison? répondit la voix grave de Dournof. + +--Oui, oui, elle est à la maison, elle vous attend seule dans le salon. + +Dournof fit rapidement les quelques pas qui le séparaient de la porte, +l'ouvrit toute grande, et resta sur le seuil. Antonine debout, immobile, +tournant le dos à une fenêtre, éclairée par une lumière luisante qui +mettait une raie d'or sur chaque contour, l'attendait, en effet, sans +oser faire un pas vers lui. Jusque-là elle n'avait touché que sa main. +Comment contenir l'impulsion irrésistible qui la jetait dans les bras de +son fiancé? + +Elle n'eut pas le temps de réfléchir,--elle sentit soudain deux bras +l'étreindre avec tant de force qu'ils lui firent mal; sa tête se trouva +sur la poitrine de Dournof, et ses cheveux furent couverts de baisers. +La vieille bonne referma la porte du salon et sortit en murmurant une +bénédiction sur eux. + +--Ma lumière, ma vie! disait Dournof à voix basse, en serrant contre lui +la tête d'Antonine qu'il caressait d'une main presque paternelle dans sa +douceur, que j'ai souffert sans toi! Il l'écarta un peu pour la mieux +regarder et ne dit rien, mais son sourire témoigna combien elle lui +était chère. + +--Comment avez vous passé ce long temps d'absence? dit-il ensuite en la +conduisant vers un fauteuil où elle s'assit, pendant qu'il prenait une +chaise en face d'elle. + +--Je n'en sais rien, répondit Antonine; c'était comme une longue nuit. +J'ai beaucoup travaillé. + +--A quoi? + +--A nos travaux d'école; j'ai préparé des leçons pour les enfants du +village; ce n'est pas facile d'expliquer même les choses les plus +simples à ces intelligences peu développées. J'ai eu bien de la peine à +rendre claires quelques notions... Mais nous en reparlerons. Et vous, +qu'avez-vous fait? + +Dournof passa la main sur son front pour en chasser les soucis. + +--J'ai eu des paperasses, donné des signatures, lutté contre la mauvaise +foi des uns et l'obséquiosité des autres... j'ai arraché à grand'peine à +toutes ces mains rapaces les bribes de mon patrimoine, j'ai installé ma +mère et mes soeurs dans une demeure passable, et me voici... mais, +Antonine, écoutez-moi bien: je ne veux plus vous quitter: + +Elle le regarda, et ses yeux dirent clairement qu'elle non plus ne +voulait plus le quitter. + +--Je vais demander votre main à vos parents, je ne suis pas riche, bien +loin de là, mais j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement pendant cinq +ans: d'ici là, j'aurai acquis une position digne de vous, j'en suis sûr +Il s'était levé; sa forte poitrine dilatée par la joie et l'espoir +respirait aisément, ses yeux brillaient, son teint coloré par la vie +exubérante, ses cheveux bouclés capricieusement par la nature, et qu'il +rejetait à tout moment en arrière de son front large et pur, disaient +hautement que cet homme possédait une âme vigoureuse, énergique, +indomptable. + +--Craignez-vous la misère? dit-il à Antonine. + +Elle répondit d'un signe de tête avec un sourire plein d'orgueil et de +confiance. + +--Et vos parents opposeront-ils une résistance sérieuse? + +--Probablement, répondit-elle. + +--Alors?... + +--Rien ne nous désunira, dit Antonine à voix basse, en inclinant la +tête. + +--On voudra nous faire attendre..... + +--Nous attendrons. + +Dournof se rassit et poussa un soupir. + +Antonine parlait d'attendre; en effet, pour elle, attendre n'était pas +si dur; elle vivait dans la maison paternelle, où régnait l'aisance; +elle travaillait suivant ses goûts, entourée d'objets de son choix... la +vie lui était facile... Mais pour lui. Dournof, c'était une autre +existence. Il regarda à terre, et dans son cerveau fatigué du voyage et +de bien de tristes pensées, il vit apparaître l'image de sa vie +solitaire. + +C'était une chambre triste, où rien ne parlait de la présence d'une +femme aimée; les meubles,--des meubles de garni, c'est tout +dire,--n'avaient rien d'agréable au regard ni au toucher. Pas de +souvenirs sur ces murailles tapissées d'un papier banal, à peine peut +être la photographie d'Antonine. Le repas solitaire, le lever solitaire, +la solitude partout, et dans le travail surtout... le travail qui aurait +été si doux auprès d'elle! Combien la présence d'Antonine n'eut-elle pas +embelli ce triste intérieur! D'ailleurs, toute pensée d'intérêt mise de +côté, la petite fortune de la jeune fille aurait apporté le bien-être +dans leur union. Ce n'était plus la chambre louée au mois qu'ils eussent +habitée ensemble, mais un petit intérieur modeste où la main de l'épouse +met partout son empreinte délicate et sacrée. + +Antonine ne se doutait guère de cette différence de vie; elle n'en +connaissait que la poésie. La pauvreté des paysans de son village lui +était cependant familière, et elle en adoucissait les chagrins par tous +les moyens en son pouvoir. Mais la pauvreté d'un homme de son monde +devait être, et était, en effet, une chose bien différente; celle-ci lui +paraissait tout ensoleillée par l'étude, les joies de l'intelligence, et +par leur amour mutuel. + +Dournof poussa un second soupir et releva la tête; Antonine le regardait +tristement. + +--Que faire? dit-il en s'efforçant de sourire; nous attendrons. Mais si +vos parents persistent à refuser? + +--Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaieté feinte. Ils +m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront +peut-être tout de suite! + +Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire. +D'ailleurs, entre ces deux êtres graves et fiers, les mensonges, même +ceux qu'ils auraient pu se faire par charité, pour s'épargner +mutuellement un souci, étaient inconnus. Leur amour était cimenté d'une +estime sans bornes, et c'est là ce qui le rendait si fort. + +--Antonine, dit le jeune homme après un silence, je regrette de vous +avoir attachée à moi; j'aurais dû comprendre que je n'avais pas le droit +de parler tant que je n'aurais pas un nid à vous offrir... mais j'étais +trop jeune pour savoir... + +--Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main. + +Il la prit et la serra, mais sans la porter à ses lèvres. Se sentant +sûrs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils évitaient les +caresses. + +Une voiture s'arrêta sous les fenêtres et s'éloigna après avoir déposé +ses hôtes. + +--C'est ma mère, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon père +aujourd'hui. Voulez-vous leur parler? + +Dournof étendit les bras, et la tête d'Antonine s'appuya un moment sur +son épaule. + +--Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il. + +--Pour toujours! répondit fermement Antonine. + +On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prévenir les jeunes +gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises. + +M. et madame Karzof entrèrent l'instant d'après dans le salon et +témoignèrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme après sa +longue absence. + +Madame Karzof était une femme de quarante-cinq ans, plutôt petite, +rondelette, active, intelligente et bornée à la fois, comme beaucoup de +femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui était de son +ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mêlait à sa vie, absolument +bornée dès qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au +général. Elle était bonne et tracassière, généreuse et parfois rapace, +capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et également +capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre à la +pauvreté duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite à le faire +enterrer à ses frais et à déplorer son erreur,--mais incapable de se +corriger grâce à cette leçon. + +Madame Karzof aimait sa fille et la persécutait sans cesse; Antonine +aimait le bleu, sa mère lui faisait porter du rose, sous prétexte que le +rose va à toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures +plates, elle obligeait Antonine à lisser ses cheveux avec soin, sans +s'inquiéter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait +pas; de même que l'année suivante, elle faisait crêper sans pitié ses +cheveux, longs d'un mètre, que personne ne pouvait plus décrêper ensuite +et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses +amies lui avait dit que c'était la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer +autrement pour aller au bal. + +Antonine détestait le monde guindé et malveillant des employés de classe +moyenne où la conduisait sa mère; en revanche, elle aimait la liberté de +bon ton qui régnait chez madame Frakine. Madame Karzof eût désiré le +contraire; mais si elle la contraignait souvent à aller au bal, elle ne +lui défendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame. +Seulement, s'ennuyant elle même près de celle-ci, trop simple et trop +franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La +jeune fille était loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'année +précédente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient écarté +cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa +manière de voir sérieuse en toute chose, était à ses heures le plus +joyeux boute-en-train de la bande. + +C'est ainsi que madame Karzof avait accoutumé sa fille à ne pas faire +grand cas de ses décisions; bien qu'Antonine n'eût jamais cessé de +donner à sa mère les témoignages extérieurs du respect, celle ci se +sentait gênée par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus +d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours répondu avec +douceur et politesse, mais une fermeté inébranlable se cachait sous sa +déférence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses +escarmouches plus décidée que jamais à rendre sa fille heureuse malgré +elle, à l'amuser malgré elle, à l'habiller au rebours de ses désir? le +tout pour son bien. + +M. Karzof était un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire, +attendu que jamais oreille humaine n'avait ouï porter d'autre jugement +sur son compte. Il remplissait mécaniquement ses devoirs à son +ministère, visitait ses supérieurs, touchait ses appointements, n'était +jamais malade, mangeait, sortait, dormait à ses heures régulières, qu'il +n'aimait pas à voir déranger, et s'en remettait pour toute chose au +jugement supérieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve +de sagesse qui fut en son pouvoir. + +--Eh bien, Féodor Ivanitch, dit madame Karzof en ôtant son chapeau, une +fois qu'elle se fut installée sur le canapé;--elle aimait le confort en +toutes choses--qu'allez-vous faire à présent? Entrer au service dans un +ministère quelconque, n'est-ce pas? + +--Non, chère madame, je ne pense pas. + +--Que voulez-vous donc faire? dit M. Karzof d'un air ébahi. La pensée +qu'un homme pouvait ne pas entrer dans un ministère le bouleversait. + +--Je voudrais me préparer! encore pendant un an ou deux à embrasser une +carrière encore peu fréquentée... + +--Quelle idée! fît le digne homme. Faites donc comme tout le monde! + +--Peut-on savoir quelle est cette carrière peu fréquentée? demanda +madame Karzof en souriant. + +--Mon Dieu, à présent, je ne tiens pas à en faire un mystère. Vous savez +que l'année prochaine on va ouvrir le Tribunal des référés? + +--Oui, oui, fit Karzof en haussant les épaules, on vous jugera votre +affaire, tout de suite, sans enquête... quelle stupidité! + +--Le temps nous prouvera si, en effet, c'est une stupidité, monsieur, +fit Dournof, considérablement plus parlementaire qu'il ne l'eût été en +d'autres circonstances; en attendant, cette institution qui n'a +d'équivalent ni en Angleterre, ni en France,--pour l'Allemagne, je ne +sais pas... + +--Moi non plus, interrompit Karzof d'un air digne. + +--Cette institution, qui permettra aux gens pressés de terminer leurs +différends sans attendre les vingt ou trente années que prend +actuellement un procès,--va fonctionner avant un an. + +--Oui, fit Karzof en se tournant vers sa femme; tu sais, ils ont bâti +dans la Litéinaïa un palais superbe, avec une sculpture sur la porte, le +jugement de Salomon. Quelle pitié! Ça ne servira pas dix fois! + +--Eh bien, Féodor Ivanitch, reprit madame Karzof, quel rapport y a-t-il +entre le jugement de Salomon et votre refus d'entrer au service? + +--C'est qu'il faudra des jurisconsultes libres pour examiner: rapidement +les dossiers, conseiller les clients, et, plus tard, il va falloir des +avocats pour plaider les causes devant les tribunaux criminels et +autres. + +--Des avocats? de ceux qui tripotent les affaires du tiers et du quart, +en grappillant des deux côtés? fit madame Karzof d'un air dégoûté. + +--Non, chère madame, ceux dont vous parlez étaient les anciens avocats; +ceux dont je vous parle seront les nouveaux. + +--On les payera pour parler? demanda Karzof. + +--Précisément. + +--Et vous voulez en être un? + +--C'est vous qui l'avez dit. Les époux s'entre regardèrent avec une +sorte de commisération railleuse pour l'infortuné qui devait avoir, +suivant l'expression vulgaire, un coup de marteau. + +--On gagne de l'argent, là dedans? demanda M. Karzof d'un air de +supériorité. + +--On en gagnera certainement beaucoup. + +--Eh bien, quand vous en aurez reçu, vous viendrez nous le faire voir, +par curiosité! conclut le bonhomme en riant et en se tournant vers sa +femme, qui se mit à rire avec lui. + +Tout ceci était bien peu encourageant. Antonine, qui n'avait pas ouvert +la bouche depuis l'arrivée de ses parents, leva les yeux sur Dournof +pour voir comment il le prenait: il lui répondit par un sourire de bonne +humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse. + +--Qui vivra verra! dit il aux époux Karzof. En attendant, seriez-vous +incapables de donner votre fille en mariage à un homme décidé à se faire +une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment posséderait peu +de chose, outre sa bonne volonté? + +--Seigneur Dieu! s'écria madame Karzof, que contez vous là! Donner Nina +à un homme sans fortune, c'est cela qui serait de la folie? + +Antonine se tourna vers sa mère. + +--Même si votre fille l'aimait? dit-elle doucement. + +--J'espère bien que, grâce au ciel, je t'ai assez bien élevée pour que +tu n'aies pas de semblables fantaisies, répliqua la mère avec une +aigreur qui ne promettait rien de bon; et elle jeta à Dournof un regard +mécontent. + +Celui-ci vit qu'il fallait parler. Il se leva. + +--Monsieur et madame, dit-il, j'aime votre fille depuis deux ans; j'ai +lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et je vous certifie +qu'avec moi elle ne serait pas malheureuse. Voulez-vous bien me la +donner pour femme, avec votre bénédiction? + +--Après ce que vous venez dire! s'écria madame Karzof; mais, mon ami, ce +serait tout bonnement de la démence. + +--De la folie! rectifia M. Karzof. + +--J'avoue, reprit Dournof, que j'ai eu tort de plaisanter tout à +l'heure, mais je suis certain d'un avenir brillant, et j'aurais plus de +courage si Antonine m'aidait à l'atteindre en marchant auprès de moi +dans la vie. + +--Entrez dans un ministère, et nous verrons, dit la mère. + +--Dans un ministère, jeune homme, ajouta le père, c'est là seulement +qu'on parvient aux honneurs et à la fortune. + +Il toucha de la main la croix de Sainte-Anne qu'il portait au cou à un +large ruban, pour indiquer les honneurs, et promena un regard satisfait +autour de son salon, pour faire allusion à la fortune. Dournof réprima +un sourire de dédain. + +--Si Antonine veut que j'entre dans un ministère, dit-il, je suis prêt à +lui obéir. Dites, le voulez-vous? + +Il s'adressait à elle avec tant d'amertume, que, sur le point de dire +oui, elle eut peur de lui déplaire. Elle savait bien qu'il l'avait aimée +pour sa patience, sa persévérance, son énergie morale, et qu'en se +laissant aller à une faiblesse, elle déchoirait à ses yeux. Le coeur +navré, elle se fit un visage tranquille, leva sur lui des yeux résolus +et dit: + +--Non. + +--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent alors les deux Karzof, et ils +commencèrent une scène qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un +ministère! Tel était leur premier et dernier argument. + +--Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne +pourrai pas m'occuper des questions de droit où mon avenir est engagé! +Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai passé ma +licence et travaillé huit ans! + +--Vous pourrez mener les deux choses de front, proféra M. Karzof comme +dernière concession; je connais--dans mon bureau même, je puis le +dire,--un jeune homme très-intelligent; il fait des vaudevilles pour le +théâtre russe, c'est-à-dire, il arrange des vaudevilles français pour la +scène russe, et il réussit très bien. Outre cela, il a été décoré, et +l'année dernière il a obtenu une gratification. + +--Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof, +dont le côté gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances +les plus graves. + +--Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, répondit +Karzof, un moment décontenance. + +--Vous servez au ministère de la justice, fit Dournof. Eh bien, +croyez-vous que votre jeune homme décoré s'occupe consciencieusement des +affaires du ministère lorsqu'il a une pièce en répétition? Ne +quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard? +Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non, +monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et conséquemment son +pays, doit s'adonner de toutes ses forces à un seul but, celui qu'il a +choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministère: je vais être aussi +plus utile à mon pays que si je restais à faire l'oeuvre d'un scribe +pendant de longues années... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant +payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrière +en consacrant loyalement mes forces à un service pour lequel je n'ai ni +goût ni aptitudes. + +Il avait parlé avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que +les Karzof restèrent interdits. + +--C'est très bien, très-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement, +jeune homme. + +--Alors vous m'accordez Antonine? s'écria Dournof avec élan. + +--Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta +madame Karzof. Vos pensées sont extrêmement nobles, comme votre manière +d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mère m'a marié à +M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au +vieillard étonné;--j'aurais préféré un petit blanc-bec qui m'avait +tourné la tête; eh bien! je me suis toujours félicitée d'avoir eu une +mère si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqué de +rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim. + +--Vous me détendez alors d'espérer pour le présent?... demanda Dournof +lassé de tourner dans le même cercle depuis si longtemps. + +--Entrez au ministère! Dès que vous aurez une place seulement de 1,500 +roubles, nous vous donnerons Antonine, et cela parce que vous êtes un +bon garçon, que nous vous connaissons depuis longtemps et que vous êtes +l'ami de notre Jean; car nous n'avions jamais pensé à un gendre de si +peu de fortuné. Antonine pouvait prétendre à un colonel pour le moins, +sinon un général civil! + +--Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista +Dournof, prêt à se retirer. + +--Seulement si vous êtes dans un ministère,--car, voyez vous, Féodor +Ivanitch, les administrations particulières vivent et meurent, les +consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a +que le service de l'Etat qui est éternel! + +--Comme la bêtise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout +haut; vous savez que je suis un homme sérieux, vous ne me fermerez pas +la porte, n'est-ce pas? + +--Pourquoi donc... commença Karzof. Sa femme l'interrompit. Depuis un +moment elle étudiait sa fille et reconnaissait avec joie que son +extérieur ne trahissait aucun des signes auxquels on reconnaît une jeune +fille "amoureuse ", comme on dit là-bas. Ni larmes, ni pâmoison, ni +exclamations de tendresse; les joues d'Antonine n'avaient même guère +pâli; il est vrai que son teint mat et peu coloré variait peu même dans +ses grandes émotions; mais madame Karzof, qui avait beaucoup gémi dans +son temps, était incapable de deviner la tempête qui bouillonnait sous +cette apparente indifférence. + +--Pourquoi pas? dit-elle; notre Jean dit que vous êtes pour lui un ami +inestimable, l'ami de notre fils sera toujours le bienvenu chez nous. +Quant à Nina, cette idée lui sortira de la tête, si elle y est entrée; +c'est une fille d'esprit; elle sait que nous l'aimons, et elle n'a +jamais été entêtée. + +Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entêtée +au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre à +un étranger,--et surtout à un homme qui pouvait, le cas échéant, devenir +son gendre. + +Antonine allait répondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence. +Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait +supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant +la main comme de coutume; il tendit aussi la main à Antonine, et leur +étreinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria sévèrement M. Karzof. Comment +as-tu pu permettre à cet hurluberlu... + +--Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitôt sa +femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mère, vois-tu, +sait mieux causer avec les jeunes filles, et le père avec les garçons; +c'est dans l'ordre naturel, institué par Dieu et les lois. + +Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est +très-bien, et s'en fut revêtir sa robe de chambre, après laquelle il +soupirait depuis long temps. + +Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et là, pendant qu'elle +aussi déposait son harnais de cérémonie, non sans force soupirs, elle +interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? Où? Comment avait +commencé cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours été +respectueux? + +--Il ne m'a jamais baisé la main, répondit froidement Antonine. + +--C'est que, vois-tu, mon enfant, la réserve virginale des jeunes +demoiselles... La bonne dame parla sur la réserve virginale pendant une +demi-heure, sans édifier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini, +madame Karzof ajouta: + +--Tout ça, ce sont des bêtises; une jeune fille n'a que faire d'épouser +un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme +désignait une espèce de novateurs fort dangereuse; on épouse un homme +posé, un général, avec une "étoile" et de la fortune, et l'on est +heureux; au moins est-on sûre que les enfants ne mourront pas de faim. + +Madame Karzof parlait dans le désert. Sa sagesse bourgeoise était lettre +morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre +à ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois répéter +ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catéchisme à l'usage des +mères de famille de la classe moyenne, qu'elle en était écoeurée +d'avance. Rien d'auguste, d'élevé, ne sortait jamais de ces lèvres +pourtant respectées. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vénérer +sa mère, elle ne pouvait que l'aimer. + +La jeune fille reçut donc silencieusement sa douche de bons avis et +d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui +administrait et s'en fut dans sa chambre, pour être seule et se remettre +de tant d'émotions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout +de toutes les épreuves que l'avenir pouvait lui réserver, elle ne voyait +briller aucun rayon d'espérance. + + + + + III + + +La soirée de madame Frakine était dans tout son éclat; dans le grand +salon aux murs tapissés de papier blanc uni, une quinzaine de bougies +éclairaient les quadrilles animés; une vingtaine de jeunes gens, une +douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oublié qu'il est des +lendemains aux soirées de danse. D'ailleurs à cet âge, on ignore la +courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence +pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau +couvert de verres et de tasse de thé. + +--Emporte ça, pas de thé! s'écria un des danseurs; ça empêche de danser, +ça prend du temps, et puis on a trop chaud après. + +--.Mais vous aurez soif! fit dans la salle à manger la voix de madame +Frakine attablée avec deux ou trois autres mamans devant un samovar +gigantesque. + +--Nous boirons du kvass répond une jeune fille. + +--Et puis vous nous donnerez à souper, n'est-ce pas? cria de loin une +autre voix masculine. + +--Oui, mes enfants, comme à l'ordinaire. + +--Il y aura du fromage? + +--Et des harengs? + +--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine. + +A l'annonce de ce festin délicieux, les cabrioles recommencèrent de plus +belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans +étonnées de ce luxe inaccoutumé, que le matin, même, ayant reçu un +quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rôtir +immédiatement, afin de régaler sa belle jeunesse, comme elle disait. + +--Et précisément, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant +prodigue qui vient manger son veau traditionnel. + +--Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne +l'abandonnait guère; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un héritage? + +--Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma +pauvreté! D'où sortez-vous comme ça sans crier gare? + +--J'arrive du gouvernement de T... + +--Quand? + +--Ce matin. + +--Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine, +qui tenait le piano au moment de l'entrée de Dournof, venait de céder sa +place à une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil. + +--Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de +s'asseoir dans un vieux canapé vermoulu, tout près d'elle. + +--Non. + +Antonine s'approchait, et, sans témoigner de timidité ni d'embarras, +elle s'assit auprès de Dournof. Les dames causaient entre elles en +prenant le thé, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie. + +--Savez-vous qu'on me l'a refusée tantôt? dit-il à demi-voix. + +--Hein? fit madame Frakine ébahie. + +--On me l'a refusée parce que je n'ai pas voulu entrer dans un +ministère. + +--Hein? fit une seconde fois la bonne âme, plus stupéfaite que jamais. +Dournof ne put s'empêcher de rire. + +--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empêche pas les sentiments, +n'est-ce pas, Antonine? + +Sa position de prétendant évincé lui donnait une assurance nouvelle; il +n'avait plus à craindre de se trahir, et éprouvait une certaine joie à +s'avouer amoureux de la jeune fille. + +--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine +en les regardant avec une bonté compatissante. + +--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il +prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous +le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons +assez pour attendre. + +--Longtemps? + +--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en +arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant. + +Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il +lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers +restés sans dames, qui regardaient danser les autres. + +--Tu danses déjà? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion +à son deuil encore récent. + +--_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'épaule; j'étais +chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur où on +le trouve. + +Sur cette réponse passablement énigmatique, il se mit à valser comme si +la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour +d'un salon. + +Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui était arrivé fort +tard, après l'opéra italien qu'il aimait passionnément, sortit avec sa +soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient à peu de +distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientôt, +profitant de l'extase où la musique avait plongé son ami, qu'un camarade +avait entraîné dans une discussion acharnée, il se rapprocha d'Antonine. +La nuit était belle, la maison des Karzof tout proche; on allait à pied; +les fiancés causèrent quelques moments ensemble. + +--Il faut bien que je m'accoutume à ma nouvelle situation, dit Dournof; +je suis à peu près comme un colonel sans régiment, un curé sans cure; je +suis un fiancé sans fiancée... + +Antonine tourna vivement la tête de son côté. Sous le capuchon qui +recouvrait sa tête, il lut un reproche dans l'éclair de ses yeux. + +--Je suis sans fiancée aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que +je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hésita un +moment, puis répondit franchement: + +--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai. + +Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle. + +--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier à +l'amitié et à l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons +nous méfier d'eux, quelque parole maligne reviendra à mes parents. Si +nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux +pour nous protéger. + +--Vous avez raison, s'écria Dournof, frappé de la logique juvénile de ce +raisonnement audacieux. Commençons tout de suite. Amis! dit-il d'une +voix forte. + +Les cinq jeunes gens qui marchaient à côté de Jean s'arrêtèrent autour +de lui. + +--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me +la refuse; tu es chagriné de ce refus, et jusqu'ici nous avions vécu en +frères... + +--Et cela continuera jusqu'à la fin de nos deux vies, interrompit Jean. + +--Ta soeur ne veut pas se soumettre à l'arrêt de ses parents.. + +--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien. + +--Eh bien, à vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du +secours dans une position semblable, je déclare qu'Antonine et moi nous +continuons à nous considérer comme fiancés, en attendant le jour où un +changement dans ma fortune me permettra de la réclamer. + +Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus +digne de l'amitié et de l'honneur d'agir franchement avec vous. +Allez-vous nous protéger contre la calomnie, et nous prévenir des +dangers qui pourraient nous menacer à notre insu? + +--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'émotion contenue, +de défendre la jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté intéressée de la +vieillesse. + +--Nous le jurons! répétèrent les autres. + +Ils étaient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux +de Pétersbourg; la ville dormait; à peine, de loin en loin, entendait-on +le roulement d'une voiture attardée; leurs voix retendirent fraîches et +jeunes. + +--Hourra! crièrent ils gaiement, en se remettant en marche. + +--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je +vous remercie tout de même. + +--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main à +chacun de ses défenseurs. + +A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait été charmé par sa +beauté ou sa grâce, il étouffa ce sentiment pour jamais: Antonine était +sacrée pour eux puisqu'elle appartenait à Dournof. Désormais, elle eut +autour d'elle une sorte de bataillon sacré pour la défendre, et elle +fut, en effet, défendue contre les propos malveillants par la présence +de ces cinq hommes qui lui furent également dévoués et dont elle ne +distinguait particulièrement aucun. + +Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la +tête sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en +projetant aussi des desseins machiavéliques, à la clarté adoucie de la +lampe qui brûlait devant les images saintes. + +--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rêveur +sa robe de chambre pendue à un clou au fond de la chambre;--c'était +d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle +réfléchissait;--vois-tu, j'ai bien observé Antonine pendant que Dournof +parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une +fille amoureuse reçoit la notification d'un refus. + +--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu +supposer, peut-être bien sa manière à elle d'être amoureuse n'est elle +pas pareille à celle des autre? + +--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu +la petite Véra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prêtre de +l'église de Kazan? A-t-elle assez pleuré, crié, refusé de manger et tout +ce qui s'ensuit! C'était un tel vacarme chez eux que sa mère venait +faire son somme ici pendant la journée; chez elle, son démon de fille ne +la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas empêcher d'épouser un +chef de bureau aux Apanages six mois après;--Voilà ce que j'appelle une +demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non! + +--Tant mieux! proféra Karzof, cela fait honneur à son bon sens, et à +l'éducation que vous lui avez donnée. + +--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne +s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier +sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps. + +--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais à qui? + +--Ah! voilà! fit la mère en réfléchissant plus profondément que jamais, +et en magnétisant de son regard la robe de chambre indifférente. C'est à +toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne +manque pas de célibataires dans les ministères... + +--Oui, répliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune. + +--Les jeunes! mais les vieux? + +--Est-ce que tu marierais Antonine à un vieux? fit M. Karzof d'un air +éminemment dubitatif. + +Combien as-tu de plus que moi? rétorqua victorieusement son épouse, en +se tournant vers lui. + +--Dix-huit ans, je crois... répondit le brave homme. + +--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux? + +--Non, certes, oh! non! s'écria Karzof;--mais ce n'est pas la même +chose, ajouta-t-il aussitôt avec justesse. + +--Nous étions, il est vrai, des époux assortis, répondit madame Karzof. +Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre, +que je serais heureuse! + +Là dessus, les époux se mirent à chercher en commun parmi les messieurs +de leur connaissance ceux qui pouvaient prétendre à la main d'Antonine. +Si les oreilles ne tintèrent pas cette nuit à trente célibataires aussi +peu occupés d'Antonine que l'enfant qui vient de naître, c'est que +probablement ils dormaient sur ces mêmes oreilles. + +Le résultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un +bal, où les célibataires, triés soigneusement sur le volet, seraient +offerts à l'admiration de leur fille. + +Au moment où les époux, fiers de cette résolution, se préparaient à +s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un léger bruit de pas qui +leur annonçait la rentrée de leurs enfants. Un petit rire échappé à +Antonine qui disait bonsoir à son frère acheva de confirmer madame +Karzof dans sa sécurité. + +--Tu vois bien qu'elle ne pense pas à Dournof, conclut-elle, puisque tu +l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses. + +Sa fille était rentrée dans sa chambre, cependant, et au lieu de se +déshabiller, assise sur un petit canapé, la tête inclinée sur la +poitrine, elle réfléchissait tristement. + +--Eh bien, ma beauté, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard +qu'elle dût rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur +elle le signe de la croix, pour écarter les mauvais rêves,--tu ne te +déshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil? + +Antonine tressaillit. + +--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois être fatiguée. + +Elle se leva aussitôt et se livra aux soins de sa fidèle servante. +Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds +qu'ils inclinaient légèrement sous leur fardeau la tête de la jeune +fille; elle était fière de ses cheveux bruns, si doux et si souples; +elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour éviter +qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient à aucune main +étrangère de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof, +mue du beau zèle dont nous avons parlé, se mit en tête de faire venir un +coiffeur, elle eut à livrer une vraie bataille à la Niania, et si elle +obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya +à la cuisine en lui fermant la porte sur le nez. + +--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents +n'ont pas accepté ton bien-aimé? Ils ont refusé de lui donner notre +colombe? + +--Oui, soupira Antonine. + +--Et toi, qu'est-ce que tu dis? + +--Je dis que je l'épouserai, lui ou personne. + +La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tête +grise. + +--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment. + +--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tête. + +--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi, +et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible. + +--Quelle idée! Où as tu pris cela? + +--J'ai écouté à la porte, pendant que tu étais chez madame Frakine. Et +lui, que dit-il, ton ami? + +--Il dit comme moi. + +--Que Dieu étende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prévois +que votre vie ne sera pas tranquille!... + +Antonine s'étendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur +elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de +croix dans l'air de tous côtés pour chasser l'esprit malin. + +Mais l'esprit malin était resté au coeur de la jeune fille. Une colère +sourde travaillait en elle et montait toujours, menaçant de submerger sa +raison. Si on l'avait laissée en paix, maîtresse d'attendre que Dournof +eût conquis une position, elle aurait été une fille douce et soumise, +patiente malgré son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait +disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un +enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colère devint +si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus +longtemps. La fraîcheur de la chambre calma un peu sa fièvre. Elle fit +deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrêtant devant +les images, elle s'agenouilla pieusement. + +--Sainte mère de Dieu! dit-elle tout haut, en étendant la main vers +l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les +bras, je jure d'être à lui ou à personne.--Et s'il faut mourir pour +tenir mon serment, je mourrai. + +Elle se prosterna et resta longtemps en prières. Le froid et +l'immobilité la glacèrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva, +rejetant ses tresses importunes, puis retourna à son lit et s'endormit. + + + + + IV + + +Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa +fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint +voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure +partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit +qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme +par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il +n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus +malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette +conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était +écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête +projetée. + +Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle +recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures +de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire +que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et +offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande +comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de +mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce +monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de +célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus +fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les +célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de +garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit +d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de +vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi +longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux +mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt +quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice +pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi +des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus +habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le +bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point. + +Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il +s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et +ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés +célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments +extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de +sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de +sa tournée, elle trouva quatre prétendants.--non pas que tous les quatre +eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y +avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie +dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément +indispensable. + +Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête +à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans +notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier. + +Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se +rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame +Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la +demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne +bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même, +telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en +hauteur. + +Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette +erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions +directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se +passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée +des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame +Karzof abordait ainsi ses bonnes amies: + +--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de +temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir! + +--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite, +mais... + +--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite. + +--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas +les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce +monde? + +--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez... + +--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand +la mariez-vous? + +--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas +embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez, +elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne +crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche! + +--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur +avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire, +elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le +temps je parlais comme vous. + +Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit +jaune. + +--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof +d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des +messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous? + +--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de +cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant! +Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas +marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof. + +--Et pourquoi, ma chère amie? + +--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au +dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la +soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais +pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous +et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il +le prit comme chaperon. + +--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il? + +--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil +et la croix de Sainte-Anne. + +--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la +fortune? + +--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles +environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à +peu près six mille roubles... + +--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu +que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit +jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine. + +--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la +plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles +qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées +à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est +l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment. + + + + + V + + +Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées +entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort +à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut +une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner, +le jour de son bai. + +Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime +de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop +étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à +l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs. + +Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus +encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine +de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins +sérieux se groupèrent autour d'Antonine. + +Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère +l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais +sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle +recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite. +L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean +Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup. + +On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme +d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait +majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant +Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles, +et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon. + +--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson! + +Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas +aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait +pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la +reconduire à sa place. + +Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt +la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une +chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se +dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la +repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut +terminée. + +En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la +même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus +deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène +la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser +ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins +fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu +près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à +Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère. + +--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de +ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à +appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens, +les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien +qu'il vient des gens convenables, sérieux,--c'est avec ceux-là qu'il +faut danser, entends-tu? + +Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières +mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle +dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une +verte semonce, qui fut perdue, comme le reste. + +--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille +dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé. + +--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les +autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait. + +--Le gros monsieur? répéta la mère effarée. + +--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse? + +Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine +s'envola comme un papillon. + +Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de +trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé. +Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui +continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt +sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages +connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie +bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le +remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de +peine à se dépêtrer. + +--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment, +c'est sérieux, cette fois! + +Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ, +c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle +prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la +circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant +encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse +magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet +ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache +noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer, +et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau +gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était +parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de +Dournof qui sursauta. + +--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es +pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet. + +--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un +air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof. + +--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est +impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi. + +Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de +madame Karzof. + +--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue +en le présentant. + +Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste +mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se +pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres. + +--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi +vite que sa courbature le lui permettait. + +--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon +mari... Le mari salua. Mon fils, Jean... + +Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur +aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons". +Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise. + +--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean? + +--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme. + +Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit +jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle +l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec +les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation +qui devint du regret en retombant sur le général Titolof. + +--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici. + +--Trop heureux, dit le général d'une voix suave. + +Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis. + +--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle! + +Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là, +et la présentation eut lieu. + +--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa +voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est +ineffaçable. + +Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais +Titolof reprit: + +--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à +celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère... + +Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop +écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof. + +--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en +s'adressant au général. + +--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée, +monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace. + +--Celle de vous présenter mes hommages respectueux... + +--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici... + +La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour +un acquiescement, et disparut en murmurant: + +--Veuillez m'excuser. + +--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches +quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a +terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut +d'elle... + +Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre +à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la +circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se +terminent généralement par ces mots: + +--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin! + +Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent +par là. + +Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la +retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu +s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au +dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage +de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles +avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui +était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de +lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la +jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle +ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa +main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à +personne, je l'ai juré devant les images." + + + + + VI + + +Quinze jours se passèrent ainsi: le mois de février tirait à sa fin, et +les dernières fêtes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le +général Titolof était venu d'abord tous les deux jours, puis tous les +jours; ensuite on l'avait invité à dîner, et quel dîner! jamais la +cuisinière n'avait passé de plus rude journée! Cependant, Antonine avait +gagné un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le +Titolof abhorré n'avait point été invité chez la vieille dame, et madame +Karzof n'attachait pas assez d'importance aux réceptions de celle-ci +pour avoir l'idée de l'y présenter elle-même. + +Cette soirée de liberté, semblable à celles d'autrefois, si dissemblable +de la vie contrainte et cérémonieuse que les visites du prétendant lui +imposaient désormais, produisit une impression extraordinaire sur la +jeune fille. A peine entrée, en entendant le son familier du piano, au +murmure de ces voix juvéniles dont plusieurs lui étaient chères, elle +perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et +elle fondit en larmes au milieu du salon. + +Toute la jeunesse présente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa +autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour +l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur +âge. + +--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en +aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuyée +sur l'épaule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrêter ses +pleurs. + +--Jean! où est Jean? demanda-t-on. + +Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui +arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à +Antonine. + +--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme +qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la +jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle. + +--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts. + +--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas +son général décoré. + +--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur. + +--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans +conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous +allons nous expliquer tranquillement. + +Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa +bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède +possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau +mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par +l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui +ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de +l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort +bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le +voir et en était revenu enchantée. + +--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa +protectrice impuissante. + +--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus? + +Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à +elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit, +elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle +recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière +elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant +chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et +ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme +se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle. + +Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras +croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait +ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux +gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et +regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux +ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses +joues flétries. + +--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien! + +--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux +chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force +de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais +toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le +voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus +heureuse! + +Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante. + +--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle. + +--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre +mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos +petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser; +qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as +raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux +pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les +yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le +Seigneur se laissera toucher. + +Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le +matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération +de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple +qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe +claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça +ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir +examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de +tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre. + +--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son +côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents +qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne +fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue +pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera +reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer +ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en +mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux +la bénédiction des fiançailles. + +Antonine se leva. + +--Ma mère, dit-elle en se prosternant par trois fois, à l'ancienne mode, +vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas à épouser un autre homme +contre mon gré. + +--C'est une plaisanterie, s'écria madame Karzof, tu ne l'aimes pas! + +--Je l'aime, et je lui ai donné ma parole. Nous sommes contents +d'attendre ainsi, ma mère, nous ne vous demandons qu'un peu de patience. +N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bénirons tous deux. + +Madame Karzof eut peur, intérieurement; elle s'aperçut qu'elle avait +traité trop légèrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle +acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractère de sa fille. +Cette dernière découverte fut fatale à la première, car si elle avait +été touchée de voir combien cet amour méprisé avait de profondes +racines, elle fut extrêmement blessée de ce qu'elle nomma la +sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait dû depuis longtemps +inspirer à sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en +prit à la méchante nature de son enfant. + +--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu +pas aperçue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu étais pauvre... + +--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère, +n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me +donner un général parce qu'il est riche! + +Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant. +Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce +qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement. + +--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton +méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de +bonne maison. + +--Ma mère, répéta Antonine, n'insultez pas un honnête homme, car je +l'épouserai sans dot et malgré vous! + +Madame Karzof, furieuse, éclata d'un rire aigu. + +--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou +l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à +tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos +enfants! + +Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu +donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une +chaise et la regarda en face. + +Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de +haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa +fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle +avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait +lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le +jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce +sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment +puissantes. + +--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas +Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment +si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof. + +--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis. + +--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir. + +--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai +répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept +ans, quand il s'est agi d'épouser ton père. + +--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine. + +--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En +attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai +été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a +fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de +me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se +représente plus devant mes yeux. + +Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt +chez Dournof. Puis une réflexion lui vint. + +--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu +difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans +moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon +amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes. + +Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda +ensuite sa fille, toujours debout devant elle: + +--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir. + +Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été +préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut +venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et +défaillante, mais d'une apparence digne et fière. + +En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer +cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander +grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration +extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance +bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un +moment où ils seraient seuls. + +M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la +bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une +conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante +et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se +retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la +main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune +fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner. + +Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient +en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui +ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant, +celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui +tendit la main. + +--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la +main de son enfant d'adoption. + +--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas! + +--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et +celle des parents, il n'y a pas de recours! + +--Niania, dit Antonine après un moment de silence, il faut que je voie +Dournof. + +--Eh bien, ma beauté, chez madame Frakine ce soir! + +--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mère craint que je ne l'y voie. +Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille +bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui. + +--Où, seigneur Dieu? Comment? s'écria la Niania en levant les bras au +ciel. + +--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant à la regarder avec +autorité. Va dire à ma mère que je désirerais aller aux vêpres ce soir. + +--Aux vêpres? c'est une bonne pensée, ma chérie; la prière calmera ta +pauvre petite âme affligée; j'y vais tout de suite. + +Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission +demandée. L'heure des vêpres n'était pas bien éloignée. Antonine +dépouilla son costume de fête; elle arracha de sa tête avec colère le +ruban rose que sa mère y avait mis, et frotta longtemps la place où les +lèvres de Titolof avaient touché sa main. Puis elle attendit sa Niania. + +Vers sept heures, celle-ci apparut, dûment encapuchonnée, portant la +pelisse de sa jeune maîtresse, qui s'en revêtit sans perdre de temps. +Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier +tournant, la Niania arrêta Antonine par la manche. + +--Tu te trompes de chemin, ma chérie: l'église est par ici. + +--Nous irons à l'église plus tard, dit Antonine. Suis-moi. + +La Niania fit quelques pas; elle était obligée de courir presque pour +marcher de concert avec la jeune fille. + +--Ma beauté, ma petite chérie, où vas tu? demanda-t-elle avec crainte. + +--Tu as dit que tu donnerais ton salut éternel pour me sauver, répondit +Antonine; suis-moi sans rien demander de plus. + +La Niania baissa la tête et ne souffla plus mot. + +Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pénétra dans une ruelle +sombre, et sans hésiter,--elle avait pris plaisir à passer tant de fois +devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une +maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second +elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumière +tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejeté son capuchon. + +--Antonine! Dieu t'envoie! sois bénie! cria la voix de Dournof, et sans +plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras. + +La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon. + + + + + VII + + +Le petit salon où Dournof avait entraîné sa fiancée était une pièce +maussade, comme tous les garnis. Quelques plantes à feuillage vivace sur +l'appui intérieur des fenêtres essayaient, mais en vain, de lui donner +une apparence joyeuse. Un petit bureau, surchargé de papier; un gros tas +de livres et de dossiers sur le parquet, un verre de thé à moitié vide +sur un coin de table: tel était l'appartement du jeune homme. + +Mais en ce moment Dournof planait au-dessus des misères terrestres: +Antonine serrée contre son coeur, il ne sentait plus ni l'injure, ni la +colère; il avait une foi absolue en celle qui venait si naïvement à lui +comme à son consolateur. + +Ils restèrent ainsi pendant une minute, sans songer à échanger une +caresse; la Niania, restée debout près de la porte, les regardait et +pleurait silencieuse ment; l'énergie avec laquelle cette rencontre avait +été cherchée, le transport qui l'accueil fait, lui prouvait combien +l'amour qui unissait les jeunes gens était sérieux et profond. + +Enfin, Dournof relâcha son étreinte, et présenta une chaise à Antonine. +Le divan était encombré de papiers comme tout le reste; il en repoussa +quelques-uns, se fit une petite place et s'assit en face de la jeune +fille. La Niania resta debout; depuis qu'elle savait se tenir sur ses +jambes, elle ne s'était jamais assise en présence des maîtres. + +--Je suis venue, dit Antonine d'une voix tremblante, parce que je +voulais absolument vous parler; ma mère vous a offensé, je viens vous en +demander pardon. + +Dournof fit un geste d'indifférence. Il se souciait bien peu des +offenses des autres, aussi longtemps qu'il serait aimé d'Antonine! + +--Nous ne pourrons plus nous voir, continua la jeune fille; ma mère a +déclaré que je ne sortirais plus sans elle; j'ai dit ce soir que +j'allais à vêpres... C'est bon pour une fois. + +Elle se tut. L'idée de ne plus voir Dournof était si douloureuse, +qu'elle lui faisait oublier l'autre danger,--le mariage qu'on voulait +lui infliger. + +--Mais d'où vient tout cela? demanda le jeune homme. + +--Titolof m'a demandée en mariage, dit-elle en levant les yeux sur lui. + +--Eh bien? + +--Et ils m'ont accordée. + +--C'est impossible! s'écria Dournof en bondissant sur ses pieds. Ils +n'ont pas fait cela! + +--Ils l'ont fait. + +--Et tu n'as pas résisté? + +--J'ai dit à ma mère que je mourrais plutôt que de l'épouser. + +--Qu'a telle dit? + +--Que toutes les jeunes filles parlent de même, et elle a passé outre. + +Dournof se mit à marcher de long en large dans la pièce étroite, +éclairée par une seule bougie vacillante. Il avait croisé les bras et +incliné sa tête sur sa poitrine, pour comprimer toutes les paroles +amères qui bouillonnaient en lui, et qu'Antonine ne devait pas entendre. +Il fit cinq ou six fois le tour du salon, puis s'arrêta devant la jeune +fille. + +--Antonine, dit il, j'ai encore de l'argent; partons tout de suite, ma +mère te recevra bien, nous nous marierons là-bas. Veux tu? + +Il attendit, debout devant elle, les bras toujours croisés. + +--Non, dit Antonine, en le regardant avec une expression déchirante. +Elle a dit qu'elle me maudirait. + +--Te maudire? Et de quel droit? De quel droit cette mère impie, qui +prétend sacrifier son enfant à son orgueil, à son intérêt, +maudirait-elle l'âme loyale qui ne veut pas se vendre? Te maudire? Mais +Dieu ne l'écouterait pas! + +Antonine se tordit les mains, et ne répondit pas. + +--Alors, continua Dournof, tu vas épouser cet homme ridicule? + +--Non, dit la jeune fille. + +Il se remit à marcher, en parlant cette fois. + +--Vois-tu, dit-il, je quitte dès aujourd'hui mes travaux, et je cherche +une place dans un ministère... + +Antonine se leva. + +--Je ne le veux pas, dit-elle avec autorité. + +--Pourquoi? + +--Ta carrière est ailleurs; je ne t'épouserais pas si je te voyais +faiblir. Quand on a une idée vraiment grande, on ne l'a quitte ni pour +une fortune ni pour une femme. On souffre, et l'on meurt. + +--Antonine, cria Dournof, en se prosternant à ses pieds, tu es plus +qu'une sainte, tu es une martyre! + +La jeune fille secoua tristement la tête, et passa la main dans les +boucles épaisses de la chevelure de son ami, agenouillé devant elle. + +--Je t'aime, dit elle, et je veux que tu sois grand. + +--Alors, suis-moi! reprit le jeune homme avec impétuosité. Je ne serai +grand, si je dois jamais l'être, que par toi et pour toi; sans toi, ma +vie n'existe pas. + +--Vous avez travaillé avant de me connaître et avant de m'aimer, dit +elle avec douceur. Le but que vous vouliez atteindre existe toujours. +Dournof se leva, et se tint devant elle humblement. + +--Tu vaux mille fois mieux que moi, dit-il sur le ton de la prière, mais +vois-tu, Antonine, avant de te connaître, je n'étais qu'un enfant. Je +suis un homme à présent; sais-tu ce qui m'a fait heureux? C'est la +pensée sérieuse que tu as mise dans ma vie. Du jour où tu as promis de +m'épouser, je me suis senti charge d'âme; j'ai pensé au foyer que je +devais préparer pour te recevoir, aux difficultés de l'existence, où +peut-être tu me demandais conseil; j'ai repoussé alors comme indignes +bien des pensées que peut-être sans toi j'eusse accueillies avec +complaisance. Quand on est jeune, vois-tu, on se laisse tenter +facilement; je ne te l'ai pas dit, parce que rien ne devait troubler ton +repos, et d'ailleurs j'étais sûr de ta réponse! Mais plusieurs fois on +m'a proposé de l'argent pour arranger des affaires, des affaires que tu +ne peux pas soupçonner. J'étais très-pauvre dans ce moment-là; une fois +même, Antonine, c'était au moment de ta fête, je me creusais la tête +pour trouver le moyen de t'offrir quelque bagatelle--j'ai failli +succomber; l'affaire était honorable en apparence,--mais la somme qu'on +m'offrait était trop forte pour payer le simple accomplissement de mon +devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai refusé... Tu ne sauras jamais +combien j'étais pauvre à ce moment-là, et combien j'ai été violemment +tenté. Eh bien! si j'ai eu le courage de refuser, ce n'est pas parce que +mes principes, mon éducation et tout cela m'ont retenu.. C'est parce que +je t'aimais, et que si tu m'avais demandé où j'avais pris cet argent, je +n'aurais pas osé te répondre toute la vérité. Tu es ma conscience, +Antonine, mon honneur même! Dis, puis-je vivre sans toi? + +Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes, mais de larmes d'orgueil et +de joie. + +--Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines! + +Ils se regardèrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance. + +--Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'émotion de la Niania, +toujours debout près de la porte. + +Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la +terre. + +--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares.--Ce sera ma +joie éternelle d'avoir été aimée par toi. Mais, écoute, Féodor, il y a +autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parlé de +la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dévoués, de +serviteurs désintéressés? N'est-il pas temps que la lèpre de +fonctionnaires qui la ronge soit guérie par les âmes courageuses qui +travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'être utiles? Ne +veux-tu pas être de ceux-là? + +Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui. + +--Eh bien, renonce à moi, aime la Russie. Elle te le rendra. + +--Je ne renoncerai jamais à toi, dit Dournof d'une voix calme, où l'on +sentait une force immense. + +--Mais, si mes parents ne veulent pas? + +--Je t'enlèverai, malgré toi, et je t'épouserai de force. + +--Féodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mère me maudirait. + +--Qu'importe! dit-il avec colère. + +--J'en mourrais;--je ne puis même supporter la pensée de la honte. + +Elle se tut, et inclina sa tête sur ses mains pressés. + +La voix de la Niania retentit dans la chambre mal éclairée; cette voix, +sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent +presque prophétique. + +--N'as-tu pas honte, Féodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraîner +au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage +valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, même quand +un prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu à séduire l'âme blanche de +notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais +bien, tout à l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes +lèvres. + +La Niania se tut. Les jeunes gens avaient désuni leurs mains pendant +qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baissé +comme des coupables. + +--Adieu, dit Antonine à son ami, sans oser lever les yeux sur lui. + +--Non, pas adieu, répondit-il; tu seras à moi, entends tu? Et si tes +parents te forcent à épouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur +résister, quand tu sais si bien me résister à moi,--mariée à Titolof, +tu n'en seras pas moins à moi.--J'enlèverais madame Titolof, puisque +Antonine Karzof ne veut pas être ma femme. + +Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux +mains. + +--Honte! honte à toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles +comme un sacrilège. + +--Tant pis! s'écria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prospèrent +qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prospérerons comme +eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force à mal faire! + +--Tu parles comme un insensé, dit la Niania toujours immobile. Si la +mère qui t'a porté t'entendait parler, elle renierait le fils de ses +entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aimée. + +--Pardon, pardon! s'écria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux, +que je voudrais être mort! Pardonne-moi, Antonine! + +Antonine étendit la main vers lui, et traça un signe de croix dans +l'air, sur la poitrine du jeu ne homme. + +--Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tâcherai de bien faire... +Si seulement j'étais sûre que tu ne seras pas malheureux! + +--Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur. + +--Jamais, sans le consentement de nos parents. + +--Je le leur demanderai encore une fuis, s'écria-t-il; malgré leur +grossièreté et leur injustice... + +--Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un général qu'il leur +faut pour gendre. + +--Que feras-tu? + +Elle sourit étrangement. + +--Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgré moi. Je te jure +que je ne serai pas la femme de Titolof. + +--Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut répondre de soi-même. + +--Je jure, s'écria Antonine, en se prosternant devant l'image qui +occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de +n'appartenir qu'à Dournof. + +--Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure +d'appartenir à Antonine jusqu'à la mort. + +--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania émergeant de +l'ombre et secouant sa tête soucieuse. Il ne faut pas faire de serments! +Viens, ma colombe, viens à l'église demander à Dieu pardon de ce péché +Et toi, jeune homme, tu parles tantôt bien et tantôt mal: ton âme n'est +pas encore délivrée des pièges du démon; nous prierons le Seigneur pour +qu'il t'éclaire. + +--Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fiancé, +jusqu'à ce que la volonté de Dieu nous réunisse. + +--Ce ne sera pas long, répliqua Dournof, d'une façon ou de l'autre... + +--Jamais, répéta Antonine, jamais sans la permission de ma mère; elle +m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais. + +Il la reprit dans une étreinte suprême, mais sans chercher un baiser. +Ces êtres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se séparèrent; +Antonine passa devant, et la Niania la suivit, après avoir fait le signe +de la croix comme en quittant le lieu consacré. + +Dournof, resté seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas +à fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses +veines étaient partis par là. Un frisson passa sur son corps, et il se +décida à fermer cette porte. + +Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol à +l'endroit qu'avaient foulé les pieds d'Antonine, et pleura amèrement, +lui qui n'avait encore jamais versé de larmes, même dans ses plus +grandes douleurs. + + + + + VIII + + +Les jours s'écoulaient, madame Frakine était venue voir Antonine, et +s'était étonnée de la trouver à la fois maigrie et d'une fraîcheur +extraordinaire: les yeux brillaient d'un éclat nouveau, et les joues +avaient pris des teintes rosées que, jusque-là, personne n'avait vues +sur ce visage ordinairement pale. + +--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda madame Frakine à madame Karzof, +lorsque Antonine eut quitté l'appartement. + +--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fièvre? + +--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hésiter, sont parfois +malades quand on les contrarie... + +--Oui est ce qui contrarie Antonine? + +--Mais, vous-même, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait +Dournof? + +--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus! + +Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant +bonsoir, Antonine lui réitérait ses supplications. Madame Frakine savait +aussi que c'était un mensonge, car Dournof lui avait confié tous leurs +secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles à la jeune fille, +aussi souvent que ce serait possible; mais à quoi bon réfuter les +mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vérité? + +--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez à Titolof? + +--Certainement: dans cinq semaines, aussitôt après Pâques. Ce sera une +jolie noce, mon gendre fera très-bien les choses. + +--Et Antonine, qu'en dit-elle? + +--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais +rien! + +--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, répliqua madame +Frakine, on se faisait un brin de cour. + +--C'était comme ça autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se +conduit avec plus de décence. + +--Alors, vous n'êtes pas obligée de rappeler votre futur gendre quand +Antonine s'éloigne? + +--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles idées, ma chère, +fit madame Karzof d'un air mécontent. Mon futur gendre est un homme +comme il faut, qui ne se permet pas d'inconséquences. + +--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux. +Ah! il ne se permet pas d'inconséquences? c'est très bien. Et que dit +Antonine? + +--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman +impatientée: rien, à la lettre, rien! + +--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout; +et lui, qu'est-ce qu'il en dit? + +Madame Karzof haussa les épaules; mais sa bonne amie n'était pas +d'humeur à la laisser en repos sans lui avoir soutiré toutes les +informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne +laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de +l'ennemi. + +--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur +gendre? + +--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme très comme il faut; par +conséquent, il ne peut qu'approuver cette réserve, que le bon goût +commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois. + +Après s'être vengée par cette pointe, qu'elle crut très acérée, madame +Karzof se préparait à parler d'autre chose, mais son amie la prévint. + +--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre +défunt mari et moi, nous n'étions pas des gens de haut parage..., mon +père était un comte Dérésof, cependant; mais chez nous, on était à la +bonne franquette, et de père en fils, comme de mère en fille, on avait +la fâcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez +les gens comme il faut, on préfère les mariages par contrainte; c'est +beaucoup mieux porté, je me suis laissé dire. A propos, aurez vous assez +de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai +déjà fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aidée à les +manger. + +Les liens rompus, madame Karzof n'était pas assez fine pour ramener le +premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la +cervelle pour chercher une épigramme, son amie partit avant qu'elle +l'eût trouvée. + +A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien à Titolof. Un autre en +eût été embarrassé, mais le général n'était pas homme à perdre +contenance pour si peu. Le général avait appris, sous s main, qu'une +excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme +marié pour la remplir; un homme marié inspire beaucoup plus de confiance +à tout le monde, et surtout à ses supérieurs, sans qu'on ait bien pu +savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spécial, il fallait un homme +marié. Titolof s'était donc mis en campagne, c'est-à-dire qu'il avait +prié une dame de ses amies de lui chercher une épouse jolie, bien faite, +avec un peu de fortune, et surtout cette excellente éducation, morale et +instruction comprises, qui est absolument indispensable à la femme d'un +dignitaire d'une façon seulement relative, c'est-à-dire borgne dans le +royaume des aveugles. + +Titolof n'était pas méchant, il n'était que bête, et encore ne +saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'était pas sa +faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'eût pu s'en +corriger. Mais ce pénible travail qui consiste à essayer de se +débarrasser de ses défauts lui avait été épargné. La Providence bénigne +lui avait départi, au lieu d'esprit, un inaltérable contentement de +soi-même et des autres. Il était optimiste en tout, surtout en ce qui le +concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-là de +cour qu'à des personnes tout à fait indignes d'être autrement +mentionnées ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et +préférait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec +lesquels il échangeait, sans broncher, les aphorismes les plus +saugrenus. + +Tel était le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille. +Antonine avait pensé à prier Titolof de retirer sa demande, mais la +bêtise et la fatuité incurables de ce personnage lui avaient démontré +d'avance l'inutilité de sa tentative. Que lui restait-il à faire? + +C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de +solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir +sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les +pensées amères et douloureuses passer sur le visage de son enfant +chérie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con +verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle +devinait les mouvements de son âme, au froncement des sourcils de la +Jeune fille, à l'agitation de ses mains fiévreuses, où à leur molle +inertie, lorsque lasse de se débattre dans une situation sans issue, +elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la +mort. La mort! A dix-neuf ans! La première fois qu'Antonine envisagea de +près cette pensée jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit +d'épouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu à peu la mort sanglante ou +hideuse disparut de son esprit, elle songea à une mort poétique, lente, +entourée de soins; la mort qui met une auréole au front des jeunes +filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne +voit pas les souffrances, et qui permet de se détacher doucement de ce +qu'on a aimé. + +Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par +la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant +le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air +tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer +tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la +cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en +contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé +qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle +fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas? + +Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta, +et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit. + +Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit +qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle +en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de +poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner +elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine +allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours +suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des +poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre. + +Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui +apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque +est un divertissement permis en carême. + +Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce +temps de pénitence. + + + + + IX + + +Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner, +et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre +heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof +entra dans la chambre de sa fille. + +--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante. + +Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les +noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère. + +A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait +déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof. + +--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je +ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez +pas à Titolof. + +Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous +les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait +pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer. + +--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la +dernière fois que je vous le demande! + +--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame +Karzof, car tu m'ennuies singulièrement. + +--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un +effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser +M. Titolof parce qu'il m'est insupportable. + +--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile. + +--Il est horriblement fat et bête! + +--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les +enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof +très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel. + +--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque, +capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous +m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof. + +Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui +avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas, +fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit +asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla +avec douceur. + +--Vois-tu, ma chérie, tu seras très-heureuse, vous partirez pour N... + +--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-là que Titolof +devait rester à Pétersbourg. + +--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que +de cela depuis quinze jours! + +Hélas! c'était vrai, mais Antonine n'écoutait jamais ce qui se disait +entre ses parents et son futur: leurs paroles étaient pour elle un +bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement à ses pensées. +Cette idée de départ lui donna le dernier coup. + +--Je ne veux pas vous quitter, chère maman! Mon père est vieux, il +m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille? + +Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa +mère, pleura, supplia... + +--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof émue, si ce n'était pas aussi +avancé, j'aurais repris notre parole; mais à présent ton mariage est +annoncé, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les +cartes d'invitation sont prêtes, il n'y a plus que ta robe de noce à +essayer... C'est impossible ma chère enfant, réfléchis toi-même! + +Antonine quitta sa posture suppliante. + +--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous +en repentirez amèrement. + +--Des menaces? s'écria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage +tout à l'heure! Qu'on est sot de croire à ce que nous disent les +enfants! Niania, dit-elle à la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds +roses, et tâche qu'elle soit jolie, bon gré, mal gré. + +Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer +sur son accès de sensibilité. + +--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras, +pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y +serai plus. + +--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas +de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc +mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au +repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci. + +Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant +la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se +préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré +l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées +où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais +et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant, +où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie. +Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et +potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait +encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout +de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand +toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes +montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les +paupières du revers de sa main. + +--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en +achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis +quelques jours! + +--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe +grise, en barège. + +--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas +comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a +partout des vents coulis! + +--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère +veut que je sois jolie, il faut lui obéir. + +La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent +recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était +entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte +de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait +été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un +noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina +railleusement devant son image. + +--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans +le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de +patience. + +--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant. + +--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire +moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde. + +--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec +sollicitude. + +--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte +m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu +de plaisirs. + +Il n'est pas trop tôt pour commencer! + +Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser +parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune +personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui +parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son +père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée. +Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se +rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus +lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort +simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former +Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut +question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania. + +--Va, lui dit-elle, chez Dournof. + +La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses +yeux. + +--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt. + +--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète. + +--Rien n'est plus sérieux, et tu sais que je ne plaisante jamais. +Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientôt. + +--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, fit la Niania tristement. + +Antonine passa sa main fraîche avec un geste de caresse sur le visage +osseux de la vieille servante, prit un châle léger qu'elle jeta sur sa +tête et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mère +l'avait déjà appelée trois fois. + + + + + X + + +Le coupon que Titolof avait apporté était le meilleur de tous; c'était +une loge de barrière, contre la sortie des écuries; on y avait la +première vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et +les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les +fois qu'on ouvrait les portes intérieures, mais nulle rose n'est sans +épine; un autre fâcheux eût peut-être allégué qu'on y recevait beaucoup +de sable jeté par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque, +n'est-ce pas pour avaler de la poussière? + +Dans ce temps-là,--lointain, hélas!--les dames et les messieurs qui +s'enlèvent les uns les autres à la force du poignet ou de la mâchoire +jusqu'aux combles de l'édifice n'étaient pas encore à la mode; on n'y +voyait pas beaucoup de Péruviens, dansant à quarante pieds de hauteur +sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur aérien n'y passait d'un +trapèze à l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en +dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tête. Les +cirques de cette époque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de +singes, voir même un éléphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait, +dans l'ordre inverse, un rare mérite, cet éléphant étant "le plus petit +des géants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la +décence y gagnait peut-être. Mais ce qu'elle gagnait là, elle le perdait +sans doute ailleurs, car le cirque était considéré comme un endroit +périlleux, presque immoral, où les demoiselles ne venaient guère +au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprès des matinées +enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrivée +d'une famille honnête et peu accoutumée aux façons du lieu, dans une +loge ordinairement occupée par la haute bicherie, fit un léger brouhaha, +et cinquante lorgnettes se braquèrent sur Antonine. Elle rougit comme +sous un affront, mais se remit bientôt, et s'abandonna à l'admiration +générale avec une grande indifférence. Le vent coulis souillait sur ses +épaules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place, +c'est-à-dire la plus rapprochée de la barrière. Elle avait tourné le dos +aux écuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle. + +--Tu as froid? lui dit sa mère, en voyant des alternatives de rougeur et +de pâleur marbrer le visage de la jeune fille. + +--Non, maman je suis très-bien. + +--Mettez-lui cela sur les épaules, monsieur Titolof, dit madame Karzof +en lui passant un léger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient +d'être malade. + +Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les épaules de la jeune +fille, qui le remercia et continua à lorgner la salle. Au bout de trois +minutes, le mantelet avait glissé derrière la chaise. A l'entr'acte, +Titolof offrit des glaces; à part le vent coulis, il faisait +horriblement chaud dans la salle trop éclairée et trop remplie. On +accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer +pour gourmande! pensa la mère en lui faisant les gros yeux. Mais +Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se +fit apporter une seconde glace. + +--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof. + +--Non, maman, répondit la jeune fille qui s'était dépêchée de finir. + +Elle tendit son assiette vide à Titolof et se remit à ses observations. +La sortie du cirque est toujours très-encombrée, et l'ordre se fait +lentement. Dans l'étroit boyau de planches où se pressait la foule, +l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la +rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs étaient allés chercher +leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir à la trouver dans ce +tohu-bohu d'équipages qui, parait-il, doit se reproduire à la sortie de +tous les théâtres imaginables. + +--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser +de ses épaules la pelisse fourrée qui les couvrait, et sous laquelle +elle avait déjà eu le temps d'étouffer. + +--Que fais-tu? lui dit sa mère en se retournant tout à coup, ta pelisse +s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la. + +Oui, maman, répondit Antonine. Un instant après la pelisse était +retombée. + +Une main énergique la replaça sur les épaules de la jeune fille qui fit +un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la +perdait point de vue depuis une heure. + +--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message. + +--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mère, haussée sur la pointe +des pieds, cherchait à démêler le visage de son mari ou de son futur +gendre parmi ceux qui se présentaient incessamment à la porte. + +--Ne puis-je rester un peu? + +--Non, non, va-t'en, répéta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas +maintenant! va t'en. + +Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitôt la pelisse +retomba des épaules glacées de la jeune fille. Par instants elle sentait +un frisson mortel la secouer de la tête aux pieds, une sorte de +chatouillement étrange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche +pour respirer, et l'air glacé entra largement dans ses poumons. + +--C'est cela, se dit-elle avec une joie funèbre en sentant la fièvre la +parcourir tout entière. C'est la mort clémente qui vient me délivrer. + +--Les voici! cria madame Karzof en se précipitant vers la porte. +Suis-moi, Nina! + +Il s'écoula encore quelques minutes avant qu'ils fussent casés dans leur +voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa +chambre, prétextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait. + +--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a été bien heureux; il est allé au +Cirque... + +--Je le sais, je l'ai vu, répondit Antonine. + +--Quelle voix singulière tu as! dit la Niania effrayée. Comme tu es +rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid? + +--Moi! quelle idée! Va me chercher du thé. + +La Niania revint avec une tasse de thé bouillant que la jeune fille but +d'un trait. + +--Tu vas te brûler! fit observer la vieille servante. + +--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous êtes! "Tu vas te +brûler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de +milieu? + +La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prédilection. + +--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu médites, ma fille, mais +ce n'est pas ton ange gardien qui t'a soufflé tes pensées aujourd'hui. + +Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne. + +--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes, +Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles. + +--Eh! ma chérie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et +reproche tout à la fois, tu ajoutes un péché à un autre! Le Seigneur +n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton père et ta mère, pour que Dieu te +donne une vie pleine de jours? + +Antonine sourit; ce sourire énigmatique ne fit que passer sur son +visage. + +--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras +ranger ma chambre après souper. + +La Niania obéit; la porte était à peine refermée sur elle qu'Antonine +donna un tour de clef et courut à la fenêtre. La moiteur occasionnée par +le breuvage brûlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses +tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les épaules +et les bras nus, frissonnant sous le vent glacé qui s'engouffrait dans +le store relevé comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps +ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pâleur de cendre se +répandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air +mortel, avec la fermeté d'une martyre. + +Quiconque eut dit alors à la jeune fille que le suicide est un crime +l'eût trouvée sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus +loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente à venir; +elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon à Dieu de sa +faute. + +Une horloge sonna minuit dans la pièce voisine. Antonine ferma la +fenêtre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine +était-elle au lit que sa mère rentra. + +--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un châle +jeté sur ses épaules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre +est une véritable glacière! Te sens-tu bien? + +--Très-bien, maman, merci, répondit la jeune fille. + +--Tu étais très-jolie ce soir; voilà comme il faut t'habiller, et non +comme une religieuse. M. Titolof était enchanté de ta beauté et de ton +amabilité; je vois que tu es une bonne fille, malgré tes petits +caprices. Bonsoir. + +Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout à coup les deux bras +d'Antonine s'enlacèrent autour de son cou. + +--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix émue. + +--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande! + +Antonine ne répondit pas: son étreinte se resserra, et elle embrassa sa +mère sur la joue. + +--Bénissez-moi, maman, dit-elle à voix basse. + +Sa mère la bénit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La +Niania rentra aussitôt sur la pointe du pied. + +--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mère? + +--Oui... la paix éternelle, répondit Antonine. + +--Que tu as d'étranges paroles! Dieu seul peut te comprendre! + +--Dieu seul! répéta Antonine rêveuse. + +Une rougeur fugitive montait par moments à ses joues; des +tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient +onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance +qui lui fit détourner les yeux. + +--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour détourner son +attention. + +--Non, répondit la vieille femme. + +--Moi non plus. Assieds toi là,--elle indiquait le pied de son lit,--et +raconte-moi quelque chose. + +--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le +bord de la couchette étroite et basse. Une vieille servante comme moi +n'a rien à dire à personne! + +--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arrivé? + +--Rien qui vaille la peine d'être répété! + +--Ce n'est pas possible, répondit Antonine. Je ne sais même pas si tu es +fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arrivé quelque +chose, quand ce ne serait que de te marier! + +La Niania hocha deux ou trois fois la tête d'un air mélancolique. + +--Je me suis mariée, dit elle, mais ce n'est pas intéressant. + +--Raconte-le moi tout de même. Je t'en prie! + +Non sans hésiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit à le +rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles +parlent, et commença son histoire à voix basse: + + + + + XI + + +--Mon père--que Dieu lui donne le repos éternel!--était un homme gai et +remuant; il aimait à travailler comme il aimait à rire et festiner; je +me le rappelle toujours revenant des fêtes, le dimanche soir, chantant +et criant. Il était plus ivre de chansons et de gaieté que de vin. Il +n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il +buvait quelque chose de fort, c'était de l'hydromel et de la bière +douce;--mais cela lui arrivait rarement. + +Nous étions toute une nichée d'enfants, dans la maison paternelle, et +j'étais l'aînée. Dès mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement +qu'un enfant dans les bras; l'un remplaçait l'autre dès qu'il savait +marcher, et c'était toujours de même. J'arrivai ainsi à l'âge où les +petites filles commencent à devenir sérieuses et à regarder si leurs +cheveux sont bien nattés. J'étais la fille, d'un paysan et non d'un +domestique, et jamais je ne serais entrée dans les chambres des +maîtres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue à servir chez +toi. J'étais donc grandelette, lorsque ma pauvre mère mourut. C'était +une femme sévère, aussi sérieuse que mon père était gai; elle ne m'avait +pas fait moitié tant d'amitié que lui, et pourtant, quand je la mis dans +le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni +de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours, +je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-là s'éleva tout seul, on +peut le dire, car je n'avais guère le temps de m'occuper de lui. +Pourtant je l'aimais mieux que les autres. + +Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si +naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à +rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la +couvée. + +--Si jeune? fit Antonine. + +--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que +pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris +la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants; +sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première. + +Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le +dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps +libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir +des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour +l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les +prenons là où le bon Dieu les met. + +Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des +fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait +très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta +défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la +forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans +une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine. +Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par +le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en +allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais +les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait; +je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs +se réjouissaient ensemble. + +Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de +moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la +curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le +reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois; +c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus +de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un +dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta +grand'mère à l'église, le dimanche... + +La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix. + +--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une +petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je +croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il +me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais +jolie... + +La Niania s'interrompit encore. + +--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui +m'inspire... + +--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux +brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé? + +--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme. +Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne +parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à +nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi, +j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le +regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font +nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder +au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à +l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant +qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la +rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans +pouvoir m'endormir. + +Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois +pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes +autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une +minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais +impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient +longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver, +j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui; +et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de +m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. +Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la +maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais +pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme +rassurée jusqu'au lendemain. + +Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les +seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les +écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je +ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand +il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui +rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout +près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur +lorsqu'il me frappa sur l'épaule. + +--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du +bel Afanasi? + +Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père +continua: + +--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un +enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit. + +--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il +parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal. + +--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la +fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps. +Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de +l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une +fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une +femme qui porte des souliers de peau! + +Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et +passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté, +comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de +nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce +sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa +vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon +petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle, +je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à +réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de +moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses +sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses +enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la +fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais +pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se +fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer. + +La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale, +élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous +autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de +fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à +aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez +nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le +même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de +besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la +maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas +des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du +moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les +communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux +éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au +coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était +la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai +bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je +sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en +savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a +du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer; +on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous +tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en +face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle, +et qu'on le connaissait depuis longtemps. + +J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était +sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain +tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait +les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture. + +--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent! + +--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison. + +Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons, +une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe +pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge. + +--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je +savais quelle serait la réponse. + +--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de +joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la +maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne +s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie; +et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques. + +--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur! + +--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me +regardant avec étonnement. + +Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser +trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je +lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour +me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait +commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de +tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en +cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au +prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien +quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote, +avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni +le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons +dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les +femmes de chambre de Madame. + +--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je +sois mariée, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais +quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes européennes pour +m'habiller comme une dame. + +Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment +elle était une riche promise! Elle était aussi bien plus jolie que moi; +elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les +tiennes, ma fille chérie, car tu sais que nos jeunes filles réunissent +tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'étais folle +d'avoir pu prétendre à l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec +tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui. + +--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une +petite espérance qu'elle me répondrait que non. + +--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air +triomphant. + +Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtisée comme on cueille +une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en +pensant à autre chose; il m'avait trouvée assez jolie pour me le dire, +et si j'avais été moins sage, il aurait profité de ma folie et de mon +aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protégée! +Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la +fatigue de huit enfants sur les bras! + +--Eh bien, je m'en vais, dis-je à Paracha en me levant. + +--Déjà? où vas-tu? + +--Chercher des écrevisses à la rivière. + +--Et toi, me dit-elle tout à coup, est-ce que tu ne te marieras pas +bientôt? + +Je ne sais quel démon me poussa à relever fièrement la tête. + +--J'espère bien que si! répondis-je: je t'inviterai à ma noce! + +--Et tu viendras à la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au +seuil du moulin. + +Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'être +joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux écrevisses, je n'eus pas +le courage de me mettre à en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et +verte, si épaisse au bord de l'eau où jamais ne passe personne, et je +pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus +bien fatiguée de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi à +l'eau de la rivière toujours froide en cet endroit ombragé, et je m'en +revins avec mon panier vide. + +Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que +Paracha en m'apercevant ne fût point prise de l'idée de me demander si +j'avais fait une bonne pêche. Je passai sans encombre, mais à peine +avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi. +Il s'en allait au moulin à grandes enjambées, avec l'air content qu'il +avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu étonné, mais souriant +aussitôt: + +--D'où viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable. + +--Du moulin, lui répondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu +épouses une belle fiancée, et assez riche pour que tu puisses l'emmener +se pavaner à la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi! + +Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main. + +--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rusé, et qui prétendait m'en +faire comprendre long. + +Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines. + +--Honte, m'écriai je, honte à toi! tu te joues des jeunes filles; tu +n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est +d'avoir jamais regardé ton visage de lâche et écouté tes paroles de +traître. Laisse-moi! + +J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air +tellement indigné qu'il recula un peu. + +--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... +excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit? + +--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine +et en le regardant bien en face. + +--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh? + +Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain. + +--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber +dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car +elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un +misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux +réclamer ta riche promise! + +Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je +revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide. +Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je +lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier. + +--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie +n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines +d'une femme mariée. + +Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de +m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile +sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on +m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser, +et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison +de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus. + +La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine +son regard plein de pitié. + +--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais. + +--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne +pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et +j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le +temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir +encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait +inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir +me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait +quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps +après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai +tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha, +afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les +jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées. + +--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine. + +La Niania garda un instant le silence. + +--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu +ait son âme. + +--Méchant? insista la jeune fille. + +--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels +traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se +soumettre. + +--Il est mort? + +--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux +enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son +mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal. + +--Et tes enfants? + +--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre, +d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien +vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants. + +Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre. + +--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans +les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de +son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le +reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne +me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut +pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la +garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la +vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe. + +Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée +de la vieille servante. + +--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je +vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits... +Seigneur, que tout cela est loin! + +La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva. + +--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard +au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion +contre la toux. + +--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine. + +La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout +eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après +avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva, +ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester +exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut. + +Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces! + +Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fiévreux et entrecoupé de +rêves pénibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de +Dournof et celui de son fiancé tourbillonnèrent dans son cerveau +fatigué. + + + + + XII + + +--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours après madame Karzof à +son placide époux, pendant qu'ils étaient seuls dans la salle à manger; +elle a l'air fatigué, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit +malade. + +--Il faut faire venir le médecin, dit sentencieusement le bonhomme. On +ne doit jamais négliger les premiers symptômes d'une maladie; souvent +une indisposition sans gravité dégénère en maladie dangereuse, faute +de... + +--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'écria madame Karzof avec +quelque impatience. Le médecin est venu hier. + +--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit? + +--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqué une poudre. + +--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, proféra M Karzof, qui +professait une vénération absolue pour les oracles de la Faculté. + +Sa femme n'avait pas l'air aussi persuadée que lui de l'efficacité de +ces remèdes: elle resta silencieuse un instant. + +--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'idée qu'Antonine aime +plus ce Dournof que nous ne l'avions pensé. + +--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparlé? + +--Non, c'est-à-dire que, depuis que nous sommes allés au Cirque, elle ne +m'a plus ouvert la bouche à son sujet. + +--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tête +négativement. + +--Antonine, à ce que je vois, n'est pas fille à oublier ainsi cet homme +qu'elle m'a suppliée, pendant si longtemps, de lui donner pour époux. + +--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'était pas élevée +à la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait +doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire! + +Puis elle haussa les épaules et s'appuya sur la table pour lui parler +plus confidentiellement. + +--Nous avons peut être eu tort de vouloir marier Antonine pendant +qu'elle pensait à un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait, +elle n'a pas oublié. Avec le temps, cela viendra, mais à présent,.. Si +l'affaire n'était pas si engagée, j'aurais préféré rendre sa parole à +Titolof. + +--Rendre la parole au général! s'écria Karzof, comme si une maison lui +était tombée sur la tête. + +--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la +parole au général. Après tout, je me soucie peu du général; Antonine est +notre fille, et je veux qu'elle vive! + +Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hébété que jamais, la +regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles. + +--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, après avoir noué +ensemble une ou deux idées. + +--Je ne sais pas si elle est très-malade, mais elle a des yeux qui me +donnent à la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me +pardonner ma conduite... J'ai voulu me fâcher contre ces yeux-là, et je +n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire... + +--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout à fait bouleversé. + +--Je sais bien ce qu'elle me répondra; ce n'est pas la peine de +l'interroger tant que je n'aurai pas causé avec Titolof. Toi qui es un +homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait +disposé à nous rendre notre parole. + +--Je... j'essayerai! déclara bravement le bonhomme ému de voir pleurer +sa femme, mais au fond absolument terrifié à l'idée de parler à Titolof +d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que +la nature ne l'avait pas fait naître orateur, non plus que diplomate. + +Antonine entra dans la salle à manger, en s'excusant de se lever si +tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine à quitter son lit le +matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos +qu'entre huit et dix heures. + +--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon +enfant; nous ne sommes pas au régiment pour nous lever à la diane. + +Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mère, +et vit qu'elle avait pleuré. Le remords l'assaillit,--ce n'était pas la +première fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur à la +douleur que ses parents allaient éprouver bientôt. + +De leur côté, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils étaient +changés, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat où la vie +circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mêmes +semblaient s'être éclaircis sur les tempes, où se découvrait tout un +réseau de veines bleues. Ils échangèrent un regard de pitié, un signe +d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitôt à causer avec sa fille +d'une façon familière et joyeuse. + +--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle. + +--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence. + +--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton +père nous prendra deux billets. + +Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise. + +--Pour vous et moi, maman? dit-elle. + +--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules +en partie fine. + +Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec +plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père +sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets. +Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il +se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour +qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son +futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un +salut et une poignée de main. + +En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui +manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble +excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à +marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze +jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des +progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les +poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées +par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à +suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé +ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se +doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps, +provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et +grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était +plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries +placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle +immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas +payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent +de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que +Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas +manquer de s'y rendre. + +En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément +en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts +sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se +quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la +musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt +quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si +péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des +violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air +embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de +l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient. + +La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor, +extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur +l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença +en italien l'air de la _Lucie_: + + Bientôt, l'herbe des champs croîtra + Sur ma tombe isolée! + +Antonine, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie poussa un petit +cri, fit un mouvement en arrière et perdit connaissance. Un grand +brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement +qu'on fit pour l'emporter, et le ténor continua son air avec le succès +le plus vif et le mieux mérité. + +Au moment où Antonine revint à elle dans le petit salon des dames où on +l'avait transportée, des applaudissements frénétiques annonçaient la fin +du morceau. + +--Pardon, dit-elle, dès qu'elle put parler, je regrette bien... Maman, +allons à la maison. + +On s'offrit à chercher leur voiture. La grâce et la beauté d'Antonine, +ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue +donnait à ses yeux avait amené autour d'elle plusieurs hommes de la +meilleure société. Deux vieillards, des plus marquants parmi la +noblesse, ne voulurent céder à personne le soin de la conduire à sa +voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, pâle et l'air +sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire +angélique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au +plus profond de son être. + +--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperçoit-il +pas? + +Il suivit le petit cortège, et se tint près de la portière de la +voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le +marchepied; mais madame Karzof était si troublée qu'elle ne le vit même +pas. Cet évanouissement, après sa conversation du matin avec son mari, +avait mis la terreur dans son âme. Elle ramena sa fille à la maison en +la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu'à regret. Il lui +en coûtait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait douté, et +qui se révélait maintenant à elle. + +M. Karzof éploré descendit l'escalier, en apprenant l'accident arrivé à +sa fille, et la soutint, aidé de son fils Jean, jusque dans sa chambre, +malgré les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout +à fait bien, et que c'était un simple étourdissement causé par la +chaleur. Madame Karzof voulut déshabiller sa fille elle-même et la voir +dans son lit. Antonine eut beau s'en défendre, il fallut subir les soins +inquiets de sa mère en larmes. + +Quand enfin elle eut assuré, maintes fois, qu'elle avait sommeil et +qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se décida à se +retirer, et alla écrire un billet au docteur pour qu'il vint le +lendemain à la première heure. + +--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant +endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite +dans la rue: Dournof doit y être; dis-lui que je n'ai rien du tout, et +que le moment où nous nous reverrons n'est plus éloigné. Va vite. + +La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!" +et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de +quelques minutes. + +--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire +que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime +comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de +quoi en mourir! + +Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et +se tourna du côté de l'ombre. + +Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se +réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait +arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à +la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La +jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux +devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes +sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient +de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force +de se relever. + +--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton +paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! +Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je +suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus... + +Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait +écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et +avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa +tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras +et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui +sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement. + +--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt! + +La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas, +et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin. + +Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait +vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments. +Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions +de toute nature, et commanda le repos. + +Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se +présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse. + +--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fiancé après le +premier bonjour. + +--Pas précisément, répondit le bon vieux: nous voulions même vous +dire... + +--Comment! serait-elle malade? fit le prétendu, dont le visage prit +aussitôt l'expression attristée requise en pareil cas. + +--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est évanouie deux fois dans la soirée +d'hier... + +Le général fronça ses sourcils qu'il haussa en même temps jusqu'au +milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli: +Quel malheur! et combien vous m'étonnez! + +--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demandé les +secours de l'art? + +--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut éviter les émotions; il commande +le repos absolu, récita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur. + +Titolof leva les sourcils encore plus haut. + +--C'est très-malheureux, très-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui +paraissait jouir d'une si excellente santé! + +--C'est depuis qu'elle est fiancée que... + +Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en +commença une autre en se disant que peut-être par ce bout-là ce serait +plus facile. + +--Quand devez-vous quitter Pétersbourg, général? lui demanda-t-il d'une +voix caressante. + +--Mais la seconde semaine après Pâques, dans tous les cas, répondit le +fonctionnaire d'un air morne. + +--Hem... c'est fâcheux... C'est que, voyez-vous, général, je crains que +notre fille ne soit pas rétablie pour ce moment-là. + +Titolof sursauta comme si on lui avait foncé une aiguille dans le +mollet. + +Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le +geste et dans la voix. + +--Eh bien, oui, général! répondit Karzof en baissant la tête, comme si +son chef immédiat lui avait infligé la plus énergique semonce. + +--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en +croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donnée, et... + +--Je ne reviens pas sur une parole donnée, dit Karzof redressant la +tête, mais ma fille est malade, et le médecin lui défend les émotions, +et le mariage est une source d'émotions, et dans les circonstances +présentes... Enfin, si elle se rétablit promptement comme nous +l'espérons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du +mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, répéta +Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! ça t'apprendra à me +faire les gros yeux. + +--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois être marié avant de partir, et il +faut que je parte dans la quinzaine de Pâques! Vous auriez dû me dire +cela plus tôt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux. + +Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reçut du renfort; +madame Karzof entra dans le salon, et, sans même saluer son ex futur +gendre: + +--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une +voix sèche. Vous auriez dû vous apercevoir que vous ne plaisiez pas à ma +fille. + +--Elle ne m'a jamais rien dit de désagréable! répliqua Titolof, démonté +par cette attaque inattendue. + +--Il n'aurait plus manqué que cela! Croyez-vous que nous soyons assez +mal élevés, dans notre famille, pour dire des choses désagréables aux +personnes que nous recevons? + +Une mêlée générale s'ensuivit, et Titolof se retira, en répétant d'un +ton irrité: + +--On devrait prévenir le monde! Où trouverai-je une femme avant la +quinzaine de Pâques? Il faut que je sois à mon poste dans cinq semaines, +et marié! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon +Dieu! on devrait prévenir les gens. Cela ne ressemble à rien! + +Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jérémiades, passa la tête par +la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un +air placide la déconfiture du Titolof abhorré. Quand la porte se fut +refermée sur le général évincé, il prit son chapeau et sa pelisse; mais +au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur. + +Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, était couchée sur un canapé; +sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En +voyant son frère, elle sourit et lui tendit la main. + +--On a expédié ton promis, dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur s'était +brusquement soulevée, et cramponnée au dossier du canapé, elle le +regardait avec des yeux égarés. + +--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppressée. + +--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait défendu les émotions... Bah! +celle-là ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de +précaution: + +--Mon père vient de dire à Titolof que tu es malade, et que, comme le +général est plus pressé d'avoir une femme que nous de nous séparer de +toi, il ait à se pourvoir ailleurs. Es tu contente? + +--Ah! s'écria Antonine avec un cri déchirant, trop tard, trop tard! + +A ce cri, les parents qui étaient restés dans le salon, sans se douter +de l'incartade de leur fils, accoururent à la hâte. + +--Pardon, pardon, mes chers parents, s'écria Antonine, j'ai douté de +vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait! + +Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants, +pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre. + +--Elle a le délire, s'écria la mère,--vite un calmant, ses poudres... + +Elle ouvrit le tiroir où de tout temps on avait mis les médicaments +destinés aux enfants, et poussa un cri. + +--Malheureuse! qu'as-tu fait! + +--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller. + +--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effrayé. + +--Les paquets sont tous là, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse +enfant, tu voulais donc mourir? + +Antonine, sans répondre, fit un signe énergique qui pétrifia d'horreur +tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle +porta son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, et le jeta ensuite sur +le tapis, marbré d'un filet de sang. + +--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons été durs +envers toi, ma fille, tu nous as sévèrement punis! + +Antonine ne répondit pas; elle aussi était punie! + + + + + XIII + + +Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les +maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille. +Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se +tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la +célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine. + +Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa +délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller. + +--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous +vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines. + +Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire +une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents +et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui +répétaient les paroles consolantes. + +--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur, +vous pensez...? + +Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse: + +--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte. + +--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne +se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir... + +Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie +galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses +souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose, +donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses +demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure +d'exécuter vos promesses. + +Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main. + +--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes, +comment cela est-il arrivé? + +--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas +pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments; +pourquoi ne les a-t-elle pas pris? + +Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute. + +--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof. + +--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et +puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais +il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un? + +--Oui, fit tristement le père. + +--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur. + +Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant +de partir: + +--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un +autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je +ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines. + +Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui +les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans +défense. + +--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis +sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en +prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof? + +--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de +suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien +portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal! + +--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les +erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du +cirque!... + +--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas +tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue... +Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père +consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez +de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu? + +Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna +dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la +porte. + +--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère. + +--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il +voulait rendre ferme. + +Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer +la porte sur lui. + +Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même +temps: + +--C'est notre faute! + + + + + XIV + + +Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le +vit autrement que penché sur son bureau. + +Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que +Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux +l'interroger. + +--Un malheur? dit-il d'une voix brève. + +Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui +signifiait: Tout est perdu. + +--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même? + +--Non, répondit Jean, c'est pis encore. + +--Comment, pis que cela? + +Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la +muraille. + +--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse. + +--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt. + +Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur. + +--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré! + +Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était +passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine, +soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin +découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur +Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au +logis. + +--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant +son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur +soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses +accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne +pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se +trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie... + +--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement +Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le +monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le +reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. +Allons chez toi. + +Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le +chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put +retenir un geste de colère. + +--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un +mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est +trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre! + +--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même +à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le +docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez +votre bonheur à sa méprise. + +Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof. + +Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude +épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et +la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la +confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles +affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à +tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée. + +--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir? + +Les pleurs de madame Karzof lui répondirent. + +La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup: + +--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de +Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré +l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est +votre châtiment. + +--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu +de parler ainsi à tes maîtres... + +--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre +fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil +et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était +pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille. + +--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof. + +--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai, +et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand +vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce +jour elle n'a plus eu de joie. + +--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre +l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se +taire et douter de notre amour... + +--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et +presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les +jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour +elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre +cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de +raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée +de l'épargner, avez-vous écouté sa prière? + +--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse +d'elle-même. + +--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute. +Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez +vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais +je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je +mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui, +continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous +la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant +volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable +devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous +n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui +l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons +être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez +préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine. + +Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du +père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par +ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur +les épaules était bien lourde. + +--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune +homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur +amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait +uni. + +--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof. + +--Je le jure! répéta fidèlement son mari. + +La sonnette retentit. + +--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis +que nous n'y sommes pas. + +La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la +porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et +alla prévenir les époux. + +--Déjà! dit madame Karzof. + +Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant +Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte +de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son +visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un +air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui +faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des +choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon +accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou +en disant: + +--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous! + +--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat. + +--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous +aimerons comme notre propre fils. + +Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse +du père. + +--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ. + +--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie... +Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le +silence. + +--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur... + +--Niania le lui dira, fit Jean. + +C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous. + +Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de +s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le +coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La +Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller, +et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte +de la chambrette. + +--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu? + +--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi. + +Elle promena autour d'elle un regard satisfait. + +--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en +parlera plus? + +--Je crois bien que c'est vrai! + +Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est +qu'il est pressé, vois-tu! + +Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être +débarrassée de cet odieux personnage. + +--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout +ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras +sans exception. Ainsi, demande! + +--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne +m'accorderait pas. + +--Par exemple? + +Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur +fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries. + +--On ne me permettrait pas de voir Dournof! + +--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye? + +--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non... + +--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte. + +Elle ne fit que sortir et rentrer. + +--Il va venir, dit-elle, sur le seuil. + +--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade! + +Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur +de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son +amour par l'étendue de ses souffrances. + +Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et, +s'agenouillant près d'elle: + +--Pour toujours, lui dit-il. + +Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec +incrédulité. + +--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi! + +Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux, +et ils échangèrent leur premier baiser. + +La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille +Karzof pleurait de l'autre côté du mur. + + + + + XV + + +Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens +crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur +et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof +passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour +prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment +béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé +qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls, +pendant que la famille dînait dans la salle à manger. + +A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint +toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué +nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre; +la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas. +Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof +réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation. + +Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances: +Antonine ne verrait pas fleurir les roses. + +Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que +stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que +"les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait +personnellement de M. Karzof. + +La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille: +c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que +Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son +petit stock de nouvelles et de commérages. + +Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine +ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la +famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la +vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en +foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt +les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut +en augmenter le nombre. + +Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi +les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, +près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, +il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami +parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et +de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas. + +Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne +jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette +personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien +de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait +adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré +qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il +sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là. + +Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse +comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par +tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du +mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de +visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il +lui était très-agréable de voir tant d'amis. + +Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur +d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils +se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque +la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la +petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait +dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se +laissait aller sur ses oreillers, en murmurant: + +--Je suis heureuse. + +Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient +d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle +faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage +à l'étranger, pour rétablir la santé. + +--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de +mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors! + +Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, +le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait. + +Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que +personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. +Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et +propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce +pas, maman, que vous me la meublerez bleu? + +--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair. + +--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera +cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père? + +Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, +et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux, +suivi par le regard inquiet de sa femme. + +Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle +pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à +rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit +tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses +forces. + +Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps. + +--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux +aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis +il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du +piano. + +Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme; +mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie +enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle +secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le +canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage +adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges. + +--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard! +ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur! + +L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la +punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle +devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus +amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les +obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve +doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à +toutes ces joies. + +Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle. + +--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur. + +Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale. + +Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, +voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère! + +Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée. + +--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici! + +--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! +s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je +fait pour tant souffrir? + +--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui +venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main +sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton +mal est le châtiment qu'il t'envoie! + +--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant +la vieille femme d'un air de supplication. + +--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos +caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a +accordée... + +Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses +pensées. + +--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus +penser qu'à obtenir mon pardon. + +Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit +dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre +auprès d'elle. + +--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me +pardonne. + +--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel. + +Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une +paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à +Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière. + +Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de +fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les +mains levées vers le ciel, elle cria: + +--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir! + +Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait +plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces. + +La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous, +conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à +Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous +côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose +pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air +balsamique des arbres résineux. + +Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, +comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une +vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la +soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois +qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le +lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent, +l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à +pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le +printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre. + +En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit +monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle +construite en bois. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle. + +La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle +n'osait lui forger un mensonge. + +--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je +comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac, +ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau +reçoive les derniers rayons du soleil. + +Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science, +soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle +laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout +à coup, ses forces déclinèrent. + +--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre. +Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu +deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout +pour obtenir ce résultat. Tu te marieras.. + +Dournof fit un geste énergique. + +--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants +qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si +Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, +tout à fait, entends-tu? + +Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de +souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la +coupe. + +Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis +longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette +maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le +vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les +mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était +celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son +chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison +serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait +plus de son chagrin. + +Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur +vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre +chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois +heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège +qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un +ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une +des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement, +comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et +retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait +alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se +reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés +qu'on allait venir lui enlever. + +Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; +on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à +l'église. + +Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si +angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit +dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de +juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite +église. + +Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la +regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint +donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents, +comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis +il laissa passer la foule. + +Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les +sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste. + +--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix. + +On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit. + +Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur, +les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit +lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, +il le vissa solidement. + +Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et +n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien +n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme +sienne. + +Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait +Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où +tombaient les derniers rayons du soleil couchant: + +--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue. + +Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, +mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur. + + + + + XVI + + +Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait +rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie +dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de +vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui +leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en +ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des +négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la +saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur +existence accoutumée. + +Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa +besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et +des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait +changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait +entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique +cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait +apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait +seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne +et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il +n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa +fille perdue? + +Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, +portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement +vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son +mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin +autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il +demandait le récit des événements survenus en son absence. + +Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine +de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères +allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette +ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la +maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y +rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de +délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec +eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en +lui une sourde colère. + +--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu +notre Antonine bien-aimée! + +Et la compassion achevait de mourir dans son coeur. + +Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. +L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient +fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il +avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui +appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et +les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser, +mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame +Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée +d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été +éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui +laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle +réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que +portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle +trouva un autre coupable de la mort d'Antonine. + +--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner +solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du +vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, +belle et vivante? + +Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait +pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa +femme. Il garda le silence. + +--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons +perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde; +s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle +n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais +dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot! + +--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois +qu'il l'aimait pour elle-même. + +--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il +l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre +fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier +de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le +monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste. + +--Il l'aimait, dit doucement le vieillard. + +--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce +que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce +que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire! + +Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour +semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle +qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste. +Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques +années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas +capable de le lui dire. Il continua de se taire. + +Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait +commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde. + +--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son +sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort; +c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt. + +La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, +emportée par sa colère, continua: + +--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait +peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin +d'elle... + +--- Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez +Dieu. + +--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles. + +--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre +Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir... + +--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et +j'aurais pardonné. + +--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre +malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre +consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de +le dire vous-même. + +Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence, +comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui. + +--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous +criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni +celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils +écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce +que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui, +ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous +désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé +mourir que de pécher. + +M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne +prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard. + +--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau +pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est +pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous, +madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas +crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous +auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne +disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de +ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un +l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée. + +--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil. + +--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant +pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal. +Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même. + +--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres? +Je te chasse! va-t'en! + +--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos +enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille... + +--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es +cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal... + +--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que +Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et +sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant, +hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme +s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente +ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une +jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine, +entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et +acheva de préparer le thé. + +Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le +silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda: + +--Où est la Niania? + +--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille. + +--Où est-elle allée? + +--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit. + +Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et +reprit son tricot sans rien ajouter. + + + + + XVII + + +Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu, +il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête +appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait. +C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé +aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de +ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du +soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un +flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés +de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le +soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, +concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait +épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était +rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le +pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses +pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque +le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande +rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se +jeter sur son lit. + +Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la +marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du +deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs +les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine +agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si +désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que +l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce +qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son +coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher +de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir. + +Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du +jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il +entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta +immobile. + +La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit +un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer +un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif +entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre +sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme +l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se +leva lentement et alla ouvrir. + +--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de +la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne! + +Il rentra chez lui, elle le suivit. + +--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis +content de te voir... + +Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement +cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine. +Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où +étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur +la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait +ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps +de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur +son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait +vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine +n'étaient rien pour lui. + +--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant +lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande +les grâces. + +--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche, +mais tout ce que je possède... + +La vieille femme fit un signe de la main. + +--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil. +Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante. + +--Ma servante? fit le jeune homme surpris. + +--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de +sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je +l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande +le pain et le sel, et je veux te servir. + +--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce +que tu ne veux pas rester avec les Karzof? + +--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure, +plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et +moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre +ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de +vivre ensemble! Des païens comme nous, fi! + +Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la +regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment +profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes +portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci +l'avait emportée dans la tombe. + +--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous +l'aimions, nous... + +La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant +qu'il eût pu la retirer. + +--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis +à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger? + +--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il +mettait ses habits et quelques livres. + +--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien. + +Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un +paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme. + +--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il +la vit arriver. + +Elle fit un geste dédaigneux. + +--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux +pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la +voir. + +--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof. + +--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère. +Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce +n'est que juste. + +Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard +prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus +encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne +voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée +contre les autres, se retira chez une parente de province. + +Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la +vieille bonne. + +De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une +heure à savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de +substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne, +pour livrer à la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou +périr. + + + + + XVIII + + +Le jeune homme n'était pas de ceux qui succombent: une robuste vitalité, +jointe à cette énergie tranquille qui lui avait donné tant de constance +dans son amour, lui inspira le courage nécessaire pour traverser toutes +les épreuves. Il connut des jours de misère, car pendant la maladie +d'Antonine il avait dépensé son petit capital pour vivre et procurer +quelques gâteries à la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dînèrent +plus d'une fois d'une poignée de gruau noir achetée à crédit, mais le +pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait +redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut +qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de +jour en jour elle l'aima davantage. + +Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de +Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un +procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent, +inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. Les consultations, +les demandes affluèrent de toutes parts; il reçut des offres du +ministère de la justice, et ne pouvant en croire sa propre expérience, +il se vit juge au tribunal des référés sans savoir comment cela s'était +fait. On parla de passe-droit, de manquement à la hiérarchie; les +mécontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche à +tout le monde: + +--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous +les placerons plus haut encore! + +Dournof, désormais, n'était plus une sorte de paria, reçu par pure +bienveillance dans une société supérieure à son rang. C'était M. le +président Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donné des +preuves de sagacité vraiment extraordinaires; aussi tout le monde +était-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui +tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination était de date +trop récente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps. + +Le jeune président prit sa nouvelle fortune avec le même calme qui avait +accompagné ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau. +Toujours accompagné de la Niania, qui avait dépensé la moitié de ses +économies à brûler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il +prit un appartement conforme à son nouveau rang; un valet de chambre +ouvrit désormais la porte aux visiteurs, une cuisinière finnoise +remplaça la Niania à la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de +charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison; +mais le jeune homme conserva la même simplicité de maintien, et le même +détachement des choses matérielles. Le deuil qu'il portait toujours dans +son coeur l'empêchait de prêter trop d'attention aux jouissances +extérieures. + +Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait +eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un +coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail +ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il +partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de +Pargolovo. + +Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait +chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la +croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine +défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur +la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait +grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où +l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course +solitaire. + +Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait +au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère +à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien +rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la +croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos +d'Antonine. + +Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses +illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait +sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le +soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille +s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le +trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville, +affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les +paroles d'Antonine: + +--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays. + +Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait +cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se +remettait au travail. + +A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit +reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses +yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui +servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse. + +--Tout est-il en ordre, là bas? + +--Oui, répondait Dournof. + +Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de +soins pour lui. + +L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins +n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné +pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau. + +Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige +molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile. + +Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois +ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine" +incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante +kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour +retourner au cimetière. + +A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas +encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille +détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient +au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux +piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile +de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il +chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il +lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait: + +--Je savais bien qu'il en serait ainsi. + +L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les +épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de +cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte +peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir +changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient +autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des +manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs. +Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui +monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût. + +--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé? + +Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il +retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite +élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère +avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait +pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière +continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se +conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il +n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand +il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble +femme qu'il se retourna. + +--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout +chez le ministre. + +--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte +qui serait heureuse! + +Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à +la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine. +Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le +courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture +pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe +couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de +travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des +camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une +blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande, +et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant. + +Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à +porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme! +avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!... + +Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania, +qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui. + +--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit +pas; c'est sa couronne de noce! + +Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger, +caché dans la verdure. + +Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la +couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne. + +Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de +la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un +joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre: +celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce +costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait +entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée. + +Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne +dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à +moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le +long de la route de Finlande. + +La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait +pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur +de son front, il dégagea le bloc de granit. + +Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que +le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour +regarder le monument funéraire. + +Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre là tout ce qu'il +aimait; penché sur le bord de cette fosse, il s'était dit que la vie +n'avait plus pour lui de raison d'être, il avait espéré mourir... il +avait vécu, cependant. Et quel abîme séparait le pauvre diable, repoussé +par une médiocre famille de petite noblesse, du président désormais +respecté de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage, +cependant... + +Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il +aurait pu réclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille eût +considéré sa demande comme un honneur, et il prit en pitié la vanité +humaine. + +Puis une autre idée lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille +agréerait sa demande, l'univers était ouvert devant lui. + +--Tu te marieras, avait dit Antonine. + +Cette pensée, qu'il n'avait pu admettre alors, se présenta à son esprit +sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais +pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour +fonder une famille, pour élever des fils, qu'il se marierait. + +--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, en posant ses lèvres sur le granit +glacé, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que +toi! + +Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures. +La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui précède l'heure du dîner, +l'éclat des lumières, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du +plaisir donnèrent un autre cours à ses idées. La vie mondaine avait jeté +son grappin sur lui. Le pauvre étudiant sans fortune et sans avenir +pouvait négliger les apparences; le président Dournof ne le devait pas. + +Il rentra chez lui et dîna; il avait eu froid; pour se réchauffer, il +mit une cravate blanche et se rendit à l'Opéra. + +Heureusement on ne donnait pas _Lucie_, car de funèbres souvenirs +fussent encore venus le ramener vers le passé. Une très-bonne troupe +donnait _Don Pasquale_. Les entr'actes sont longs, car l'opéra est +court, et l'on ne peut décemment renvoyer le public avant dix heures et +demie. + +Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il +aperçut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut +respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation. + +Quittant aussitôt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge, +et entra. + +Il n'était pas le seul qui fût venu rendre hommage à Son Excellence, +mais, bien qu'il fût le plus jeune en âge comme en grade, il fut +particulièrement distingué par son protecteur. + +--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne, +dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait être +ici... + +--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle +couronne? + +--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, répondit M. +Mérof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pensé que cette offrande était +destinée à madame Patti. + +La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle +et regarda le jeune président avec intérêt. L'homme qui offre une +couronne de 500 francs à une cantatrice est toujours un homme +intéressant. + +Dournof pâlit et fit un imperceptible mouvement en arrière. + +--Je vous demande pardon, Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: cette +couronne a été portée au cimetière de Pargolovo, sur la tombe de ma +fiancée, morte il y a trois ans. + +Cette réponse avait été faite très-bas; le ministre seul aurait dû +l'entendre; cependant, elle était parvenue, contre toutes les règles de +l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise +vacante auprès d'elle, elle dit au jeune président: + +--Asseyez-vous M. Dournof. + +Le ministre, qui était un excellent homme, se confondit en excuses: lui +non plus n'était pas né sur les marches du trône. De provenance aussi +modeste que Dournof, il avait dû à ses facultés extraordinaires la +position élevée qu'il avait fini par conquérir; mais moins heureux de +les débuts il était parvenu au faîte à un âge relativement avancé; son +mérite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du +monde, habitués à manoeuvrer au milieu des écueils; ceux-là n'eussent +pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable. + +Il s'efforça de l'atténuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait +l'âme bonne, celui-ci tint à coeur de ne pas se montrer froissé. Cette +petite scène se termina par une invitation à dîner pour le lundi +suivant, que le jeune homme accepta de bonne grâce; après quoi il quitta +le théâtre. + +Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisième +acte. + + + + + XIX + +--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des +fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien +mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là! + +--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra; +aussi je ne crois pas un mot de cette histoire. + +--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs? + +Véra fit une moue significative. + +--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement +bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce, +disposées à les accepter. + +--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche +encore! + +--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère +s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut +piédestal, plus que la colonne d'Alexandre. + +--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois +que cela m'intéresse... + +--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y +compter. + +--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette +fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que +cela n'arrivait que dans les romans. + +--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme! + +--Fi! + +Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de +cette causerie intime. + +--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce +beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli +garçon au moins? + +--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant. + +--Peut-on le voir? + +--Il vient dîner ce soir. + +--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le +voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois +ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille? + +--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec +résolution. + +--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je +le saurai, sois sans inquiétude. + +--Comment? + +--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout; +avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons. + +Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction +officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle +donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en +permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle +Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette. + +Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit +quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, +appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette. + +Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses +yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui +auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée +anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses +mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans +raison. + +La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même +elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne +aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur +inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts. +Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient +ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et +potelée. Marianne les tenait tous à égale distance. + +Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance +entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille +arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal +aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du +jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est +ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité. + +Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût, +la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses, +pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que +Dournof. + +Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que +dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable +existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir! +Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se +représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une +fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue; +puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident +peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le +fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son +bonheur perdu... + +--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien +aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là: + +--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel +culte! + +Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les +deux autres: + +--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la +place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte! + +Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série: + +--Est ce que ce serait très-difficile? + +C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de +fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse +toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques +instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer +devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan +était fait. + +Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement +sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité +ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante, +que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il +n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux +ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais +lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les +salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que +son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de +se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où +l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie. + +Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de +quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin +avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui, +à quelque distance. + +Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace; +lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand +des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du +jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins, +lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la +robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit +une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple +croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que +de la mousseline blanche: un nuage! + +--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis +il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à +l'objet qui les attirait naturellement.--Mlle a l'air d'une charmante +enfant, se dit-il encore. + +Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa +pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là;--et elle vint se +poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la +rendait adorable. + +--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine +de tendresse et d'humilité. + +--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir +rien à excuser... + +--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait +de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez +combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de +tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que +vous aurez vu la une étourderie.. + +Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments +les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la +jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle +mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot +étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put +s'empêcher de sourire. + +--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce. + +Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler", +au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné. + +--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle. + +Dournof nomma le jardinier. + +--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin! + +--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui +ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon +brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la +veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était +singulier autour de lui. + +--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur. + +Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à +son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une +tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle +trouve fort supérieur l'homme qui lui parle. + +Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté +jusque-là! + +--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien +jolie. Quelle candeur! + +Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne +foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien +qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était +arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune +homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son +histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la +saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la +connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait +certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle +connaissait à peine. + +--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir. + +Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une +félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et +haut placée. + +--Pourquoi? dit-il surpris. + +Marianne se leva sans répondre et disparut. + +Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et +reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée +par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son +imagination, et y fit une empreinte. + +--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque, +rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante +parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit +pendant les jours qui suivirent. + +De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir: + +--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile! + + + + + XX + + +Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le +piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques +heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant. +Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries +amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des +portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes. + +--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie. + +--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent. + +Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu +camus. + +--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste +ironique. + +Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par +la chaîne de montre qui retombait sur sa robe: + +--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses +avantages, prit une physionomie de barde ossianique. + +--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons +aimé deux ans..... + +--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc +des gens capables d'aimer deux ans! + +--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne +noblesse. + +Son nom? + +--Mademoiselle Karzof + +--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir. + +--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en +est pas informé. + +Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention. + +--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé; +ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme. + +La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla +pas. + +--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur, +fit exprès d'attraper la phthisie galopante. + +--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte? + +--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au +mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps. + +Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux. + +--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas! + +--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra. + +--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile! + +--Quoi? + +Marianne secoua la tête et ne répondit pas. + +--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra. + +--Pourquoi pas? + +La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les +hostilités. + +--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a +connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et +utile de lui en faire apprécier les douceurs? + +--Comment, tu l'épouserais? + +--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité, +et peut-être aussi de coquetterie. + +Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux. + +--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin. + +Marianne haussa les épaules. + +--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à +quelque chose, dit-elle à demi-voix. + +--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort +que toi? + +La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda +dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le +sourire orgueilleux qui éclairait son visage. + +--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus! + +--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de +moi. + +--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne +sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement +tout le contraire... Comment peux-tu croire... + +La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et +frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère. + +--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof. + +Véra se mit à rire. + +--Dans six mois, dit-elle,--ou j'épouserai le vieux général Boum. + +Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un +bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte +de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans. + +Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette +déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là. + +Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui +l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la +triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans +arrière pensée. + +De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus +cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la +veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de +jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel +an. + +Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux +d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts +à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de +superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix, +le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des +initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire +nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la +pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière +son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la +curiosité juvénile des invités. + +Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés +devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait, +pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de +supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si +facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un +coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la +coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de +pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes +consultants. + +On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse +n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait +visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit +être consulté. + +A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin +d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une +corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié +de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre +moitié des bougies de cire bleue. + +Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les +dames. + +Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout +petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la +petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies; +madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du +bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée. + +C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes +penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et +autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait +soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût +irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que +la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative +que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de +divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait +pas être dangereux. + +Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites +bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles +dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun +suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il +s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des +amis. + +Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des +rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin +d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre +escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et +d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les +allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup +plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur; +mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas +sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et +ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença, +et l'assemblée redoubla d'attention. + +A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits +commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La +barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté +vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus +pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance. + +Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les +barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi +donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains +sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif. + +Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum +flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle +leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement. +D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de +bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une +coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement. + +--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra. + +--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne +faut pas tricher. + +--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté, +en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat. + +Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer +d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe +indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le +travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour +qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le +monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait +aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée +dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des +jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et +instruits, où il pouvait apprendre quelque chose. + +Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec +ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût +parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de +musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré +le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits +quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes +les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se +trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir +les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui +connaissait sa supériorité et savait la faire payer. + +Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les +dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un +volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans +de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent +être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande +dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à +qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se +sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en +laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait +doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs. + +La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général +Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de +sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces +enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien +haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa +destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges +ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un +peu en aide! + +La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct +inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle +affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et +ne négligeait pas une occasion de le leur prouver. + +Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif; +elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait +peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une +espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se +mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle +passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à +dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de +la façon la plus bouffonne. + +Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui +portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la +prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser... + +--Non, non, dit elle, en voici une. + +Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne. + +--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un +des mécontents. + +Le voisin se pencha et ramassa la carte. + +--Antonine, lut-il. + +Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que +l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt. + +--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse, +j'ignorais le nom qu'elle portait. + +Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa +ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie. + +Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les +couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle. + +Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là, +les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le +vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait +que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la +tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les +yeux. + +--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. +Vous allez me haïr... + +Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce +naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant +plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de +séductions. + +--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa +mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous +assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur, +j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai +appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa +beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être +profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine +de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce +bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce +un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?... + +La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux +exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit: + +--Non, elle ne m'a rien défendu. + +--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?... + +--Elle me l'a ordonné. + +Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère +qu'un souffle, murmura: + +--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer. + +Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle +que depuis des années il n'avait pas ressentie. + + + + + XXI + + +L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a +dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à +laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège. +Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de +veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu +Marianne prenait sa place. + +Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé +pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de +tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui +flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, +la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un +chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la +tête. + +Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil, +près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses +regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la +force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force +morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le +poison qui endormit Annibal à Capoue. + +La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce +changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa +chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois +chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de +leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son +attitude. + +Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle +s'enhardit à lui parler. + +--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa +robe de chambre. + +--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme. + +--On dit qu'elle est fort jolie? + +--C'est vrai. + +La Niania hocha la tête. + +--Excuse-moi si je manque de respect, mon maître; on dit qu'elle t'aime +beaucoup. + +Le coeur de Dournof tressaillit tout à coup d'une allégresse nouvelle. +On disait qu'elle l'aimait... c'était donc vrai? Qu'il était doux d'être +aimé de cette enchanteresse! + +--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrassé. + +--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'épouser... + +La Niania porta à ses yeux le coin de son tablier, et dévora un sanglot. +Dournof indécis la regardait sans mot dire. + +--Tu peux l'épouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te +maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un +ministre, elle est bonne pour te servir d'épouse, ajouta-t-elle en +relevant la tête avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier. + +Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la +Niania, la poussière accumulée l'eût depuis longtemps voilé sous une +couche grise; la bonté prévoyante de la jeune morte, son abnégation, ses +vertus, son dévouement absolu se présentèrent tout à coup à sa mémoire. + +--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il en attirant à lui l'image délaissée. +Tu étais un ange, toi. + +Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionnés les mains du +portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignité qui mettaient +Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes. + +La Niania pleurait aussi, mais sans cet élan de repentir qui perçait si +douloureusement l'âme de Dournof. + +--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, c'était +un ange,--mais elle est au ciel, car bien sûr le bon Dieu lui a pardonné +d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voilà trop longtemps que +tu vis seul. + +Dournof releva la tête, et regarda la Niania. + +--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait? + +Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant +souffert et tant appris de la vie, allèrent jusqu'au fond des yeux +troublés du jeune homme éperdu. + +--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle. + +Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais +aimer quelqu'un comme il avait aimé Antonine. + +--Mais d'aimer une honnête femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a +dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous +avons beaucoup pleuré ensemble, vois-tu, maître, continua la Niania en +baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme +si je t'avais porté dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela +auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a +pensé à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer comme mon fils, de te servir +si je le pouvais, de te protéger en toute chose contre l'esprit du mal. +Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais être +soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obéirai, +maître, j'obéirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout à coup. Je +serai une servante soumise; seulement ne permets pas à ta femme de me +chasser... car je t'aime à présent, maître, je t'ai aimé pour l'amour +d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle. + +La vieille servante se tut et ensevelit sa tête ridée sous son tablier +relevé. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne +serait jamais chassée. + +--Alors, reprit-il à voix basse, elle t'a dit que je devais me marier? + +--C'était l'avant-dernière nuit avant sa mort; elle m'a appelée auprès +d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi. + +--Un papier? + +--Oui, quand tu devras te marier... + +--Va le chercher, vite, vite!.,. + +Elle obéit et revint avec un papier jauni, plié en quatre et cacheté. +Dournof le déplia d'une main tremblante d'émotion. + +"Mon bien-aimé, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouvé +la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une +barrière entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma +bénédiction repose sur la tête de ta femme comme sur la tienne." + +--Elle valait mieux que moi! s'écria le jeune homme vaincu par tant de +grandeur, en baisant les caractères sacrés, tracés d'une main affaiblie +par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chère +sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'était +digne de toi! + +La Niania se retira discrètement, et Dournof, resté seul, songea plus +cette nuit-là à Antonine qu'à Marianne. + + + + + XXII + + +Marianne reprit bientôt le dessus: qu'étaient les vertus d'Antonine +endormie sous son bloc de granit, en présence des grâces sans cesse +renaissantes de cet être vivant et plein de charme! + +C'est qu'elle était prise pour tout de bon! Son coeur léger et frivole +avait de bons côtés; c'est par la compassion que Dournof y était entré; +il s'y était maintenu par l'orgueil et le dépit; désormais, elle ne +voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincèrement, de +toute son âme, et c'était la vérité! + +Animée de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son +cabinet. + +--Père, lui dit-elle, en poussant sans cérémonie une foule de paperasses +encombrantes, quel est le premier de nos jeunes présidents? + +--Comment, le premier? demanda le père étonné. + +--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin, +papa, quand vous serez ennuyé d'être ministre, qui est-ce qui vous +remplacera? + +Un peu surpris de tant de prévision, le bon père chercha dans son +esprit. + +--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si +les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur +sera Dournof. + +--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux épouser Dournof. + +Le ministre fit faire un demi-tour à son fauteuil et regarda sa fille +d'un air consterné. + +--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie? + +--J'épouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites +comme vous voudrez! + +Fort bouleversé, M. Mérof sortit de son cabinet et emmena sa fille +auprès de sa femme que cette abrupte déclaration surprit moins que lui. + +--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, j'ai toujours pensé que Marianne ne se +marierais pas comme les autres. + +--Mais enfin, s'écria M. Mérof, Dournof n'est qu'un simple président! + +--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre après? Comme +cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministère. + +--Je ne veux pas! fit M. Mérof exaspéré. + +--Comme vous voudrez, papa, répliqua l'indomptable Marianne en baissant +la tête avec un air de feinte résignation. Les parents de mademoiselle +Karzof ont été ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le +même! + +--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mérof +abasourdi. + +Avec une grande éloquence, ponctuée d'allusions plus que transparentes, +Marianne raconta l'histoire d'Antonine. + +--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destinée de Dournof de ne pouvoir +épouser les femmes qu'il aime... Ses fiancées doivent toutes mourir par +la faute de leurs parent! cruels. + +--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le père, incapable de répondre par +des arguments sérieux à ces raisonnements saugrenus. + +--S'il m'aime! + +Un éclair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la +jeune coquette. + +--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il +vous dira! + +--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement +le ministre. + +Marianne fit une révérence. + +--S'il vous plaît, mon cher papa. Vous savez très bien que, sans cela, +il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne dérogeons pas, du +reste; c'est ainsi que se négocient les mariages des princesse du sang +quand elles épousent de simples mortels! + +Le père et la mère de Marianne échangèrent un regard par-dessus la tête +de cette indisciplinée, et ne purent réprimer un sourire. + +--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi à Dournof, et je vous aimerai +bien! Je n'ai rien demandé à maman, parce qu'elle ne me contrarie +jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menacé de me laisser mourir de +chagrin! + +--Je t'ai menacée, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mérof, +abasourdi de tant d'aplomb. + +--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier à Dournof! + +Il n'y avait pas à sortir de là: le ministre obtint à grand'peine que sa +fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations. + +Les information! n'apprirent rien de nouveau à M. Mérof, qui savait +d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle +et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-même. A l'issue +des huit jours, Dournof, appelé dans le cabinet du ministre pour affaire +personnelle, en sortit l'heureux foncé de mademoiselle Marianne. + +Ce résultat, qu'il était loin de prévoir si facile et si brillant, ne +laissa pas de l'étonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille +avait dû dépenser beaucoup d'intelligence et de volonté pour arriver si +vite à son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est +qu'elle eût deviné son amour, et fait tant de démarches sans s'être le +moins du monde assurée de son consentement. Et si, par impossible, il +n'avait pas voulu l'épouser? + +Dournof se reprocha cette mauvaise pensée. Il ne devait voir dans les +efforts de la jeune fille que la candeur d'une âme ingénue qui s'ignora +et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait été deviné? +C'était encore une preuve d'amour, rien de plus. + +Il rentra chez lui ivre, ébloui. Le mariage, en même temps qu'il lui +donnait la femme aimée, le plaçait au premier rang; il pouvait en effet +espérer d'être ministre; à la première vacance, il passait "aide" de son +beau-père... quel avenir! + +--Je me marie, Niania, dit-il à la vieille femme lorsque celle-ci, +fidèle à ses habitudes, le suivit dans sa chambre à coucher, aussitôt +qu'il rentra. + +L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla +murmurer une prière; puis elle se prosterna devant le maître et vint +baiser son épaule suivant l'ancienne coutume. + +--Je te félicite, mon maître, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux +avec ton épouse et que ta postérité soit bénie. + +Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fenêtre. Un beau +soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants. + +--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania +hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs. + +--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout +de suite. + +Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses +pensées, autrefois? + +Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir +sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la +sienne? + +--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction +qu'elle m'envoie de là haut! + +Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois +auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un +rapprochement entre ces deux journées si différentes. + +--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté +qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie! + +Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi +froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux. +C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce +n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait +baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni. + +Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait, +elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets +semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa +carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée. + +Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue +course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois. + +--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que +cela peut faire à Antonine? + +Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine +dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du +monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il +appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer. + +La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment +il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il +voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit +qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un +pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que +Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés +pour gravir le chemin de la vie. + +Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit +les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa +dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la +colline. + +Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements; +il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il +regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du +chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux +follets. + + + + + XXIII + + +Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands +dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la +famille du ministre se réunissait dans l'intimité. + +Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la +main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement +ses lèvres. + +Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression +glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma +en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts +vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée, +et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut +un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le +jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui +avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne +qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se +laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait +largement de l'existence. + +Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi, +que lui fallait-il de plus? + +Le mariage fut fixé à l'époque la plus rapprochée: trois semaines +seulement devaient les en séparer. Tous les arrangements furent pris; +Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé; +madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle +épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au +ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de +maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument. + +--Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous +avez fait fausse route; vous n'aurez point une ménagère en Marianne. + +Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant. + +--Je n'ai pas besoin de ménagère, dit-il; j'en ai une qui est +incomparable. + +--Vraiment? qui donc? demandèrent à la fois madame Mérof et sa fille. + +--La vieille Niania... + +--Votre bonne? + +Dournof se sentit soudain très-embarrassé. + +Il arrive à tout homme de ne pas épouser son premier amour, et, lorsque +vient le moment de son mariage, il n'éprouve point d'embarras à +l'avouer; mais lorsque, par plusieurs années d'une fidélité sans +exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le +connaissent, le moment de la transition est fort délicat, et le plus +souvent difficile. C'est donc avec une certaine hésitation que Dournof +se décida à donner quelque éclaircissement. + +--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue +autrefois... elle s'est attachée à moi durant mes jours de misère..., +car j'ai connu la misère, ajouta-t-il en souriant à Marianne. + +Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misère n'avait de sens, pour +elle, que comme une page pénible ou ennuyeuse dans un roman; c'était le +grabat traditionnel où gît la pauvre femme, ou la borne où grelotte le +petit Savoyard. La misère la plus réelle qu'elle eût connue se trouvait +au commencement de l'_Allumeur de réverbères_. Aussi les paroles de +Dournof lui parurent-elles complètement dénuées de sens. Un homme qui +portait un gilet blanc et qui allait être son mari ne pouvait pas avoir +connu cette misère-là. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne +répondit pas. + +--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de +mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être +femme de charge de sa fille. + +Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se +décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de +Marianne, il répondit: + +--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous +avez sans doute entendu parler. + +La main de Marianne frémit, il la retint. + +--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et +quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens +maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle, +peut-être,--elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les +mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où +vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal +habillé. + +Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement +d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand +même et partout, puisque vous deviez être mon mari! + +--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une +jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous +honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof.. + +--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof Mlle me voyait +triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina +le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en +remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu +avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais +rencontré la femme que je devais aimer... + +Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là. + +Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la +tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine +d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance +extraordinaire. + +--Cela m'est bien dû, répondit le jeune homme; car, jusqu'à cette année, +la destinée n'avait encore rien mis à mon actif! + +Les préparatifs s'accomplirent avec la célérité qu'ont à leur service +les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientôt. + +Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement où il ne +devait plus être seul; une bougie à la main, il s'arrêta devant chaque +meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance, +l'image de ce que Marianne allait mettre là de joie et de grâce. + +Rentré dans son cabinet, il aperçut le portrait d'Antonine, toujours +placé sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage régulier et +sévère était caché à ses yeux par un journal, une lettre, un papier +quelconque, négligemment jeté en travers du cadre. Il y avait au moins +huit jours que le portrait n'avait attiré les yeux de Dournof. + +Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses pensées +vers la jeune fille..., mais l'effort était trop pénible. + +--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait à cette place! +Marianne aurait le droit d'en être choquée. + +Après avoir hésité un moment, il prit le cadre d'ébène, l'essuya et le +mit sur le secrétaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur +le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au +lendemain, et passa dans sa chambre à coucher. + +La, le visage de Marianne, décolletée et couronnée de liserons, lui +souriait dans son cadre doré, sur la table auprès de son lit. Il le +prit, et posa ses lèvres sur l'image souriante. + +--A demain, ma femme, dit-il en souriant. + +A peine était-il couché, qu'il crut entendre un léger bruit dans la +pièce voisine. Il appela; mais nul ne répondant, il crut s'être trompé. +Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne +le trouva point. Dournof voulait s'en informer à la Niania, mais cette +journée était si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment +favorable ne se trouva point. + +Le soir venu, après un mariage splendide, célébré à la chapelle du +ministère, Dournof emmena chez lui sa jeune épouse, éblouissante de joie +et de beauté. + +L'appartement, somptueusement éclairé, plein de fleurs, lui parut +charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant +traîner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, semée de +fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne. + +Il lui présenta sa maison. La Niania, toujours sévère, avait quitté le +deuil par circonstance. Elle salua profondément sa nouvelle maîtresse, +qui lui mit amicalement la main sur l'épaule, en la complimentant. Après +quoi, les domestiques furent congédiés, et Dournof entraîna sa femme +dans leur appartement spécial. + +Quand les battants de la chambre nuptiale se furent refermés sur eux, la +Niania regarda quelque temps cette porte, voilée par de grands rideaux +sombres, puis, secouant la tête, elle alla chercher le portrait +d'Antonine, qu'elle avait caché derrière de vieux cartons, et le mit sur +le bureau. + +--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera +malheureux, c'est à toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne à +l'homme faible, qu'une femme a ensorcelé. + +Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, éteignit les bougies +et se retira. + + + + + XXIV + + +Un an s'était écoulé depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une +pluvieuse matinée de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'était la +voix de son maître, plus brève et plus émue que de coutume. Elle se leva +du coffre qui lui servait de siège, dans la vaste pièce dénudée, nommée +chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu +importante, communique avec la chambre de la maîtresse de la maison; le +regard anxieux qu'elle leva sur son maître reçut en réponse un: + +--Vite, allons vite! auquel elle se hâta d'obéir. + +Ils entrèrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela +sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant +nouveau-né. + +--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser +approcher. + +--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un +ton joyeux: voyez plutôt! + +La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui, +dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le +fils de son maitre. + +Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le +petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds +au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son +premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si +près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui +gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle +que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se +comprirent. + +--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car +c'est ce que j'ai de plus cher au monde. + +--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un +Dournof. + +Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au +monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart +d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas +que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une +intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle +n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire +le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes +d'intérêt. + +Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et +d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de +lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être +charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et +si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se +reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans +ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof +devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait +triste ou fatigué. + +Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa +joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si +inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la +plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point +tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les +choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les +puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il +continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et +irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il +la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en +lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la +dignité et le sérieux qui lui manquaient. + +Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait +Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux. +L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et +Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin. + +--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille +craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien +l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères? + +La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement +tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision +suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait +ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette +question n'avait jamais répondu autre chose que: + +--Nous verrons alors. + +Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte +douloureuse se présenta à son esprit. + +--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir. + +Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son +front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle +éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour +changer de dispositions, il alla voir son fils. + +Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre +d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une +atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de +rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du +soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice +allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort. + +La Niania vint au-devant du maître. + +Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle +comme un parfum. + +Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et +sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui +qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait +dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils +qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus +grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de +son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait +aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir +d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet. + +Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était +ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou +travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il +avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses +dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec +une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait +comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce +petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la +lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu, +emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et +Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail +adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur +solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa +toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche, +augmentée de la liberté que donne le mariage. + +Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il +sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il +trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter +leurs félicitations. + +Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. +Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame +Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le +monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, +attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof +prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et +d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore +bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer +davantage! + +--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous? + +Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui +semblait n'avoir aucun besoin de changer de position. + +--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai été bien souffrante tout l'hiver, +je crains de n'être pas capable d'aller jusqu'au bout. + +Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à +l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là +n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air +satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut +aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la _nursery_, où le père +les suivit. + +Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein +nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! Il +contemplait ce spectacle comme si c'eût été pour lui-même une fonction +vitale; un profond soupir lui fit détourner les yeux. La Niania, près de +lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas. + +--Que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit-elle à voix basse, et que sa +bonté donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine... + +Un regard sévère de Dournof coupa la phrase commencée, la vieille femme +baissa la tête, mais son maître ne l'avait que trop comprise. Non, +Antonine n'eût pas permis à son fils de boire un lait étranger; elle +n'eût pas cédé à une autre plaisir de mériter ses premières caresses et +ses premiers regards; elle eût revendiqué avec une tendresse jalouse la +pression avide et instinctive des lèvres et des mains du petit être +inconscient, qui s'attache à celle qui le nourrit, parce qu'elle le +nourrit...! + +Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son +silence. La grand'mère vint aussi voir son petit-fils, qui fut entouré +de tantes et d'amies empressées; mais la Niania ne s'émut ni des +conseils ni des recommandations. L'enfant était à elle, Dournof le lui +avait donné! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient +peu, tant que le père serait content. + + + + + XXV + + +Marianne, fraîche et rose, reprit bientôt sa vie de plaisirs mondains, +et on la vit le soir aux Îles, en calèche découverte, accompagnée de son +mari souvent, parfois de son père ou de sa mère, parfois aussi seule, +quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de: +l'escorter. Un essaim empressé de jeunes gens se groupait autour de +l'équipage, pendant l'heure qui précède le coucher du soleil, sî tardif +en été sous cette latitude. + +Tout un monde de promeneurs à pied, à cheval, en voiture, vient jouir à +la pointe extrême de l'île Yélaguine du spectacle magnifique offert par +la Neva à son embouchure. Le soleil disparaît à neuf heures et demie +dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons +dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les +méandres capricieux des bras du fleuve, entre les îles nombreuses, +semées d'élégantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une +sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son +moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle. + +C'est là que Marianne, après quelques semaines de repos, se retrempait +dans la vie dissipée, qu'elle préférait à toute autre. + +Quand son mari l'accompagnait, elle en était toujours charmée; le +plaisir d'être la femme du président Dournof avait encore toute sa +fraîcheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abusé, son +mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux +tourbillon dont elle était l'âme. Aussi n'était-elle jamais plus jolie +et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle +suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof était +l'objet; mais quand il n'était pu là, la vie ne perdait pour elle aucun +de ses charmes; elle jasait et riait, écoutant les fadaises des jeunes +gens appuyée sur le bord de Sa calèche, et peu à peu, se sentant +admirée, elle devenait plus coquette. + +Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il à cela? N'en était-elle +pas moins une femme bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle pas +autant son époux qu'au premier jour de leur mariage? N'était-elle pas +une bonne mère? En effet, matin et soir, souvent dans la journée, elle +allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant +dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mères et les +nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la +nursery, laissant derrière elle une bonne odeur de violettes des bois. +Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'était +pas la femme la plus irréprochable qui se pût rencontrer! + +Madame Mérof, cependant, n'était pas contente. Trop sage et trop +expérimentée pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation +que peut-être il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au +logis; souvent elle venait elle-même dîner ou passer la soirée, afin de +présenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le thé du +soir, un autre tableau que les murs nus de la salle à manger déserte. +Mais Marianne aimait mieux passer la soirée ailleurs que chez elle, et +l'en empêcher était à peu près impossible. + +La session qui devait finir et permettre aux époux de quitter la ville, +allait être close par un procès important. L'affaire était si +singulièrement présentée, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner +de tous les côtés, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accusé +principal; toutes les apparences étaient contre cet homme, et pourtant, +un passé d'honneur, une physionomie d'honnête homme, et je ne sais quoi +qui décèle une belle âme, corroboraient ses dénégations absolues. +L'opinion publique était pour lui, mais d'autres coupables, que +l'instruction désignait comme ses complices, portaient contre lui des +charges accablantes, qu'il avouait être hors d'état de repousser. + +Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procès; un soir, +par miracle, Marianne était chez elle et travaillait à une tapisserie +spéciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui +rêvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son +frais visage. + +C'était bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses +joues et son cou nacrés, le regard était innocent et insoucieux, le +front pur et lisse... Cette conscience ne devait connaître ni le doute +ni le trouble: Dournof se décida à la consulter. + +--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof? + +--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps! +répondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose. + +--Qu'en penses-tu? + +Marianne leva sur son époux des yeux étonnés et rieurs. + +--Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement. + +--Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les +faits du procès? + +Marianne fit un geste d'assentiment. + +--Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable? + +La jeune femme haussa les épaules, souriant. + +--Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points. + +--Marianne, insista Dournof, je t'en prie, réponds-moi sérieusement; tu +sais que ma voix pèsera dans l'issue du procès..., si j'allais faire +condamner un innocent? + +--Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une +pièce de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera +innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si +c'est cela que tu préfères. J'ai lu dans les livres que les affaires +sérieuses ne se jugent jamais autrement. + +--Ma chère femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus +ému qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu +me fais en parlant si légèrement... + +--Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute à +moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis +pas une femme sérieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procès ni +d'accusés; cela m'ennuie! + +Là-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur. + +Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle. + +Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en +effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les +comprendre? + +Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il +s'arrêta. + +--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, où êtes-vous, ma chère conscience? +Ne daignez-vous pas me parler de là-haut? + +Il baissa la tête, comme pour écouter les avis d'une voix intérieure. +Après un court moment, il entra dans la chambre. + +--Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de +ces choses auxquelles tu n'es pas accoutumée... + +La jeune femme qui tournait le dos à la porte leva sur lui ses yeux +pleins de larmes. + +--Le méchant, dit-elle, qui m'a grondée! Je vous demande un peu si j'ai +fait des études, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un président! +Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie à périr? + +Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport. + +--Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant à travers ses larmes, +dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais! + +--Je ne le ferai plus, répondit Dournof. + +Antonine eût deviné l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse, +mais Marianne s'en déclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gâté +déridèrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son +cabinet de travail, il répéta ironiquement: Non, je ne le ferai plus +jamais... jamais! + +Assis dans son fauteuil, la tête dans ses mains, il médita longuement. +La nuit s'avançait, Marianne dormait depuis long temps; accablé +d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine +était resté dans le tiroir où l'avait remis la Niania. Depuis bien des +jours il l'avait retrouvé et le contemplait secrètement, à ses heures +d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le +suspendit à la muraille, près de la lampe qui ne s'allumait jamais pour +Marianne. + +--Reprends ta place, dit-il, ma lumière, mon bon ange. Reprends la place +que tu n'aurais jamais dû quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma +vie, chère oubliée! Mais au ciel on n'a pas de rancunes! + +Il se laissa tomber sur le petit canapé, les yeux fixés sur l'image +aimée, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa +méditation, les rayons du soleil levant entraient par les fenêtres de +son cabinet. + +--Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans +la sincérité de mon coeur. + +Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa à nouveau +le dossier, et à sept heures, il était au tribunal, attendant les juges +et les avocats pour causer à l'aise avec eux. + +Contrairement à tout ce qu'on attendait, mais conformément à l'opinion +publique, Sintsof fut acquitté; la suite prouva qu'il était innocent. + +Le ministre, en rencontrant son gendre aux îles le soir même, lui dit: + +--Savez-vous, Dournof, que vous avez joué gros jeu? + +Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune +n'étaient rien à ses yeux quand il s'agissait de conscience. + +--Etes-vous fâché, Excellence? dit-il à son beau père. + +--J'en suis fier pour vous, mais... + +--C'est tout ce que je veux savoir, répondit Dournof. + +Le portrait d'Antonine resta à la muraille. + +Le jour même, la Niania, en apportant le petit Serge à son père, comme +elle le faisait chaque matin, s'aperçut de ce changement; elle resta +immobile, les yeux pleins de larmes figées, devant ce cadre qui disait +tant de choses. + +--Maître, dit-elle enfin, si ton épouse le voit, que dira-t-elle? + +--Bah! répondit Dournof en haussant les épaules, elle ne vient jamais +ici. + +La Niania reporta son regard plein de pitié sur le jeune père et sur +l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien. + +Dournof, penché sur son fils endormi, l'embrassait tendrement. + +--Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant à Marianne. + +--Nous lui apprendrons à chérir sa tante qui est au ciel, dit la Niania, +devinant la secrète pensée de son maître. + +Dournof, sans lui répondre, lui fit doucement signe de le laisser seul. + +En ce moment Marianne se présentait sur le seuil, fraîche et parée pour +la promenade. + +--Monsieur travaille, dit la Niania à voix basse. + +--Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de +terreur enfantine. + +La porte se referma. Dournof, resté seul, alla donner un tour de clef, +puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien +amères. + + + + + XXVI + + +Deux années s'écoulèrent sans apporter de changements bien sensibles +dans l'intérieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'année +suivante, madame Mérof gagna une pleurésie en chaperonnant Marianne à un +bal costumé où Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la +bonne créature mourut après quelques jours de souffrances, pendant +lesquels elle ne cessa de répéter à son gendre:--Soyez bon pour +Marianne. Dournof lui promit solennellement d'être bon pour Marianne, et +tint sa promesse de son mieux. + +Il avait pris l'habitude de laisser vivre à ses côtés ce joli petit être +gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de +rires, de musique, de dame, de chansons d'opérettes et de gens nuls et +frivoles comme elle-même. Il la laissait faire. A quoi bon la +contrarier! Il détestait les scènes et craignait, plus encore que tout +ce remue-ménage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre +lesquelles il se sentait sans forces. + +Comment parler raison, en effet, à cette enfant qui déclarait que la +raison "l'assommait"? Comment faire de la morale à cette femme qui ne +connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela, +Marianne n'était pas méchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses +bonnes paroles et même les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur +de lin; mais aussitôt que l'objet de sa compassion échappait à ses +regards, il était banni de sa pensée et remplacé par des idées plus +riantes. + +Le deuil de Marianne amena forcément un peu de sérieux dans la maison; +elle se priva de bals et de théâtres pendant huit grands mois; mais la +pauvre madame Mérof étant morte en plein carnaval, la saison d'hiver +reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut terminé. +Marianne avait aux Italiens une loge à l'année; elle retourna au théâtre +en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses +beaux cheveux blonds; à Noël, tous prétexte qu'en l'honneur de ces +réjouissances chrétiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc +et le gris perle qu'elle ne quitta plus. + +Cependant les jours gras se trouvaient cette année-là plus tard que +l'année précédente, de sorte que le deuil de madame Dournof était +terminé avant l'expiration des fêtes de cette époque brillante. Un grand +bal à l'ambassade d'Autriche devait réunir, le dernier samedi du +carnaval, tout ce qui était bien noté à Pétersbourg, M. et madame +Dournof reçurent une invitation, que le président mit sur un coin de son +bureau, sans plus s'en préoccuper. + +--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en déjeunant, je trouve +bien extraordinaire que nous n'ayons pas été invités au bal de +l'ambassade? + +--Nous sommes invités, répondit Dournof en découpant tranquillement sa +côtelette. + +--Invités? s'écria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une +contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit. + +--Je ne supposais pas que cela put t'intéresser. + +--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander? + +--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en +interrompant son repas. + +--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voilà un an que je suis privée de +tous les plaisirs... + +Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase à moitié faite. + +--J'ai été assez cruellement éprouvée, reprit-elle, pour qu'un peu de +distraction me soit accordé sans lésiner; nous irons, n'est ce pas, mon +cher petit mari? + +--Vous irez si vous le voulez, répliqua le président; pour ma part, je +n'irai pas. + +--Mais mon père y va! s'écria Marianne prête à fondre en larmes. + +--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une +année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas. + +--Mais pourquoi?... commençait Marianne. + +--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le +dire. + +Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en +alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle, +"qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières". + +Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de +sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours +comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à +chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux +était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation +que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du +matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix +heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet +de Dournof. + +La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à +Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux, +soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était +renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux, +criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et +venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania. + +C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se +tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait +ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de +l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne +savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et +la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous +leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de +l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où +Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé, +aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en +disant: Maman! + +Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers +le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, +brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son +tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles; +personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser +respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber +une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses +menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin. + +--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne +verras jamais. + +--Pourquoi? dit Bébé. + +--Elle est au ciel. + +Bébé n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors, +la Niania lui fit ajouter à sa prière: Ma tante Antonine qui est au +ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandât jamais d'où +provenait cette addition peu liturgique; jamais la mère n'assistait au +coucher de l'enfant: à son lever encore bien moins. + +La grande joie de Dournof était dune son petit Serge. Sa fille Sophie +était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les +jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un +garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies +paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans +son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout. + +Le mois de février était froid cette année-là: les rhumes, grippes et +bronchites couraient la ville avec les fièvres contagieuses; mais +Marianne semblait invulnérable; elle passait ses journées à quitter la +fleuriste pour la couturière, la couturière pour le chaussurier, +exactement comme si elle n'avait pas eu même un sac de toile à se mettre +sur le dos en guise de vêtement. Des naufragés de quarante jours ne sont +pas plus empressés à se procurer des vêtements que ne l'était Marianne à +quitter son deuil. + +Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof, +après le service funéraire du bout de l'an, avait habilement nuancé ses +toilettes de manière à ne pas choquer trop soudainement les regards de +son mari. C'était à vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas. +Il trouvait que Serge avait un peu de fièvre le soir et le matin, et +cette légère indisposition lui paraissant le précurseur d'un trouble +plus grave, il ne songeait plus à autre chose. + + + + + XXVII + + +Pendant que, dans l'après-midi du jour indiqué, Marianne essayait devant +sa glace les flots de soie bleue qui représentaient sa robe, Dournof +entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis, +jouait avec des poupées; mais Serge, une joue rouge et l'autre pâle, +assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas, +paraissait souffrant et endormi. + +La Niania s'approcha du père. + +J'ai envoyé chercher le docteur, dit-elle, le petit me paraît malade. + +Dournof fit un signe de tête et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne +fit aucune résistance et appuya sa tête brûlante sur l'épaule de son +père. Celui-ci écouta la respiration pénible du petit malade et le garda +ainsi jusqu'à l'arrivée du médecin, qui ne tarda pas. + +--Ce sera une maladie de l'enfance, déclara celui-ci. Nous saurons ce +que c'est demain, peut-être cette nuit. + +Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir +même. + +Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la +nursery pour voir son fils. La vaste pièce blanche et claire était +assombrie par d'épais rideaux tirés devant les portes et les fenêtres; +la lampe brûlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse +sur une table, près du petit lit de Serge, était protégée par un écran +de porcelaine blanche. L'entrée de madame Dournof dans cette chambre +recueillie fit lever la tête à la Niania qui, à moitié assoupie sur une +chaise, veillait l'enfant malade. + +Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'étoffe cassée +en mille plis, l'éclat des diamants Marianne portait à sa tête, à son +cou, à ses bras, tout cela était si peu d'accord avec la respiration de +plus en plus embarrassée du pauvre petit garçon, que la vieille femme ne +put réprimer un mouvement de surprise indignée. + +--Va-t-il mieux? demanda Marianne à voix basse en se penchant sur le +berceau. + +--Non, madame, non; il ne va pas mieux, répondit la Niania d'une voix +brève. + +Marianne émue posa la main sur le front brûlant de son fils, qui s'agita +et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnaître, puis +il détourna la tête et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette +dame-là: jamais il n'avait vu sa mère en toilette de bal. + +Marianne retira sa main; son gant était devenu aussi brûlant que le +pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table +pour retrouver la fraîcheur. + +--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu? + +--Non, répondit la Niania. + +La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait à se +rendre utile, à faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle +ignorait tout de la maternité. + +--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une +sorte d'inquiétude nerveuse d'être appelée à une mission pour laquelle +elle ne se sentait pas préparée. + +--Rien, rien du tout, madame, répondit la vieille bonne. Nous nous +arrangeons très-bien tout seuls. + +Marianne se sentit offensée de cette réponse, bien que rien n'y fût +destiné à la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se +dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde traînait sur +le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux à Serge; une toux rauque le +secoua violemment; il s'agita, se débattit, et tendit désespérément les +bras. La Niania le saisit, lui mit la tête sur son épaule, le calma et +le remit au lit au bout d'un moment. + +Marianne regardait cette scène, et quelque chose de douloureux la +mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait dû tendre +les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'être jalouse d'une bonne! +Secouant cette pensée bizarre, elle écarta les rideaux du berceau de +Sophie... Le berceau était vide. + +--Où est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur. + +Toutes ces impressions nouvelles et désagréables lui faisaient monter à +la tête une sorte de colère. + +--Monsieur a ordonné de la transporter dans une autre pièce, afin que si +le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit préservée. + +Marianne baissa la tête, mais non pour cacher son humiliation; elle se +recueillit pour savourer sa colère. + +Comment! on se permettait de tels changements dans son intérieur sans la +consulter, sans même lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas dû la +prévenir? + +Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il était entré +dans sa chambre; mais alors elle n'était pas seule; la couturière, la +modiste ou le coiffeur s'étaient toujours trouvés là pour empêcher un +entretien sérieux. Pendant le dîner ils avaient eu des hôtes; quand le +mari eût-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se +redressa. + +--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une +pièce d'une autre température que celle-ci, à laquelle on ne l'a pas +accoutumée. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les +ici. + +La Niania resta immobile. + +--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brève encore. + +La vieille femme ne fit pas mine de bouger. + +--Eh bien? répéta madame Dournof en frappant du pied. + +--Monsieur ne l'a pas ordonné, répondit la Niania sans lever les yeux. + +Marianne arracha ses gants et les jeta à terre avec un geste de fureur. + +--Je ne suis donc plus maîtresse chez moi? dit-elle; toi, misérable +servante, tu oses me tenir tête? + +--Je ne vous tiens pas tête, madame, répondit froidement la Niania; +j'obéis aux ordres de mon maître. + +La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra. + +--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleversés de Marianne et +les lèvres rigidement serrées de la vieille servante. + +--Cette femme refuse de m'obéir! dit avec effort madame Dournof, à +travers ses dents serrées par la rage. + +--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus ému qu'il ne voulait le +paraître. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui +paraissait inévitable; ce qui était surprenant, c'est qu'il n'eût pas +encore eu lieu. Il attendit la réponse avec anxiété. + +--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre. + +--Pourquoi? demanda le père, en s'adressant à Marianne. + +--Parce que... parce qu'il ne me plaît pas qu'on donne ici des ordres +sans ma participation, parce que je ne veux pas être traitée en +étrangère chez moi, parce que... je veux être consultée sur tout ce qui +se passe ici. + +Dournof regarda sa femme avec plus de pitié que de colère. + +--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui répondre. + +Marianne le regarda surprise. + +--Vous alliez au bal, répéta-t-il; votre père vous attend en bas, dans +sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard. + +Marianne fit un pas et resta indécise. Un moment sa conscience faillit +l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jeté sur sa +toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si +sérieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle même. Un +mélange singulier de crainte, de colère, d'entêtement et de vanité +mondaine agitait son âme frivole. Elle était mécontente de tout, et +surtout d'elle-même. + +--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari. + +--Bonsoir, répondit celui-ci d'un ton attristé. + +Comme elle écartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante, +rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui étouffe, l'arrêta sur +le seuil. Serge se débattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la +tête sur son épaule pour regarder dans la chambre. Le père et la Niania, +à eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une +potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprès de ce +berceau, et elle sortit. + +Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'était +le docteur qui venait faire la visite promise. + +Au bal Marianne oublia bientôt les émotions pénibles qui venaient de +l'assaillir; elle était de celles qui n'ont de pensée que pour l'heure +présente, et l'heure présente était pleine de charmes. + +Son deuil, en la tenant écartée du monde, l'avait contrainte à se +ménager un peu; sa fraîcheur merveilleuse, l'éclat que sa récente colère +donnait à ses yeux, le goût parfait qui présidait à sa toilette, tout +contribuait à donner à sa réapparition dans le monde l'éclat d'une +solennité. Aussi fut-elle bientôt entourée d'une foule d'hommes ravis de +sa beauté et de sa grâce inimitable. + +Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manière bien étrange +avec le ton sévère de son mari, avec l'insolence déguisée de la Niania: +puisque tout le monde,--hormis ces deux êtres qui avaient la prétention +de s'ériger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait +charmante, n'était-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle +s'abandonna à cette pensée consolante, et plus que jamais charma ceux +qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut présenté +ce soir-là, se déclara dès lors son cavalier servant, et lui jura en lui +même serment de fidélité. + +Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne +repensait de temps en temps à la nursery; les éclats de cette toux +étrange qui avaient frappé son oreille sur le seuil lui revenaient +parfois à la mémoire; vers une heure du matin, elle éprouva tout à coup +une lassitude profonde, un dégoût de ce qui l'entourait, et fit demander +sa voiture. + +--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son père, +surpris de sa modération, elle toujours gourmande de plaisirs. + +--Serge est malade, répondit-elle brièvement. + +Son père la regarda avec étonnement. + +--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche. + +La portière de la voiture se referma sur eux; Marianne se précipita dans +les bras de son père et fondit en larmes. + +--Je suis une misérable femme, dit elle avec véhémence, une mauvaise +mère, une... Mon enfant est très-malade, je quitte à peine le deuil de +ma mère, et je n'ai pu résister à l'envie de voir le monde... je ne +mérite pas de vivre! + +Son père s'efforça de la calmer, et de lui prouver qu'elle était moins +coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que +l'enfant fût très-malade, car Marianne à coup sûr, ne l'eût pas quitté +s'il eût été sous le poids d'un danger réel. + +Comme ils arrivaient à la maison de Dournof, M. Mérof voulut monter pour +avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux +déchirante, semblable à un aboiement, frappa leurs oreilles; Mérof +s'arrêta frappé de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il +connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlevé deux +enfants. + +--Le croup! murmura-t-il à voix basse. + +Marianne se précipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa +robe s'accrocha à une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit +qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se précipita sur +le berceau en criant: + +--Mon Serge! mon fils! Mérof, entré derrière elle, avait relevé la +chaise et fermé la porte. + +--Oui, dit Dournof à voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous +revenez du bal! + +Marianne, à genoux, sanglotait la tête dans ses mains. Son mari la +regardait avec plus de mépris encore que de pitié. + +--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis +punie! qu'ai-je fait pour être châtiée ainsi? Mon enfant, mon petit +garçon... + +Ses mains nerveuses et tremblantes dérangeaient les couvertures du +berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever. + +--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme. + +--Je veux soigner mon fils! s'écria Marianne en se cramponnant au +berceau. + +Dournof mit sa large main sur l'épaule de sa femme. + +--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous pas +honte de traîner ici ces chiffons?... + +Marianne sortit, écrasée sous le poids de ce reproche. Son père la +rejoignit après avoir échangé quelques mots avec son gendre. Sa voix fut +sévère et ses conseils austères; si Marianne avait été accessible à +quelque autorité, elle eût compris et obéi... Mais son âme superficielle +n'était pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable. + +Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vêtue d'un simple +peignoir, décidée en apparence à remplacer Dournof dans sa douloureuse +veille. Celui-ci, plein de pitié pour ce bon i mouvement d'une âme +faible et égarée, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais +Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne +voulut l'accepter que des mains de son père ou de la Niania. + +Marianne, après avoir versé des larmes abondantes, voyant l'inutilité de +ses efforts, se retira sur le canapé qui occupait un coin de la chambre, +et s'y endormit bientôt. Les accès de toux de Serge la réveillaient en +sursaut; elle se précipitait, égarée, chancelante, et retombait bientôt +ensuite, les bras pendants, découragée, pour se rendormir... + +Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle. + +--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tâchez de dormir. + +Elle se leva machinalement et obéit. Son mari la regarda s'éloigner. + +--Pauvre, pauvre créature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas créée pour +la lutte... + +--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania. + +Dournof mit un doigt sur ses lèvres. + +--Antonine était trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se +penchant sur son fils. + +--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait allée au +bal, laissant son enfant malade. Ta femme, maître, n'est pas une bonne +femme. + +--C'est la mère de mon fils, répondit Dournof, et il reprit sa place +auprès du berceau. + + + + + XXVIII + + +L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et, +pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songèrent à eux-mêmes. +Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery, +demandait à voix basse des nouvelles du petit malade, le réveillait +presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canapé et +fondait en larmes. Quand elle avait épuisé cette ressource des +malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit +faire une promenade, pour se détendre les nerfs. + +Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se déclarait +pas, Marianne pour suivait un projet ébauché pendant ses heures de +solitude. + +Jusqu'alors, grâce à l'indifférence stoïque de la vieille femme pour +tout ce qui n'était pas son maître ou ce qui appartenait à son maître, +grâce aussi à la légèreté du caractère de madame Dournof, aucune +collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respectée +par les domestiques, parce qu'elle était protégée par le maître, avait +d'ailleurs si peu affaire à Marianne qu'il avait fallu une circonstance +particulière pour mettre au jour la suprématie de la vieille servante +dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce +qu'elle avait omis de voir jusque-là ne devait plus lui échapper. + +Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaçait, +en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait +dans le coeur de son fils; elle conçut une inimitié profonde contre la +vieille servante. + +Profitant d'un moment où Serge dormait, elle entra dans le cabinet où +son mari, étendu sur le canapé, prenait un peu de repos. + +A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui présageait rien +de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse. + +--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux. + +Dournof lit un geste affirmatif. + +--Nous pourrons désormais, je crois, continua-t-elle, de veiller +nous-mêmes. + +Son mari la regarda et ne répondit pas. + +--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos +enfants de plus près, et aussi de permettre à une servante de prendre +tant d'autorité dans la maison. + +--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof. + +--Naturellement. Elle se croit ici reine et maîtresse; cela ne peut pas +continuer. + +Dournof resta pensif. Il avait longtemps redouté ce moment, puis il +avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que +tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en +effet, jamais peut-être la pensée de jalousie qui guidait madame Dournof +n'eût pénétré dans son esprit. + +--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer, +n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse +qui avait séduit Dournof. + +--Serge n'est pas hors de danger, répondit celui-ci. + +--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques +jours... + +--Pour la remercier d'avoir sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement +Dournof. Vous avez une manière originale de témoigner votre +reconnaissance. + +Marianne baissa la tête; elle n'eût voulu à aucun prix passer pour une +personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa +dignité féminine lui ordonnait la douceur et la bonté, sous peine de +déchoir. + +Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra +le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue. + +--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frémissante, devinant la réponse +qui allait suivre. + +Dournof suivit son regard et hésita. Il lui en coûtait de livrer ainsi +le secret de sa blessure à la femme frivole qui portait son nom. +Cependant il fallait répondre. + +--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brièvement. + +--Ah! fit Marianne en détournant dédaigneusement la tête, elle n'était +pas jolie. + +Dournof réprima un mouvement, mais ne répondit pas. Il s'était bronzé à +l'endroit de toutes ces attaques, et s'était juré de ne pas se laisser +émouvoir. + +--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania? + +--Non, répondit l'époux. + +--Et si je le veux? + +--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une +injustice. + +--Une injustice, et pourquoi donc? + +--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce +que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta, +tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit +suffire. + +--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux +qu'elle parte. + +Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers, +comme s'il voulait reprendre son travail. + +Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit +vivement du cabinet. + +Son mari la suivit des yeux et resta pensif. + +C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante +parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence. + +Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il +faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de +lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est +là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à +l'avenir. + +L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille +éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant +dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: +Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les +sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du +lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté +imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la +sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui +soufflait l'honneur et la vérité. + +Quel rêve évanoui! Et quel contraste avec la réalité! Il poussa un +soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils. + +La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil. + +Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une +douleur sans remède; ses mains serrées l'une contre l'autre semblaient +demander grâce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna à ses pieds. + +--Pardonne! pardonne! maître, dit elle d'une voix étouffée, pendant +qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela. + +--Qu'y a-t-il? demanda le président. + +--Ta femme m'a chassée! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit, +loin de toi, mon maître, tu le sais... + +Elle se tut, balança deux ou trois fois le haut de son corps en serrant +son front ridé dans ses vieilles mains, et reprit: + +--Depuis que notre Antonine a quitté ce monde, je n'ai voulu servir et +aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que +je m'en aille? où veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore +en si grand danger, qui est ce qui le soignera? + +Que répondre à cela? Dournof prit les mains de son humble amie. + +--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oublié. J'arrangerai cela. +Où est madame? + +--Dans la chambre de Serge; elle m'a chassée d'auprès de son lit. Le +pauvre ange s'est mis à pleurer, elle l'a grondé... + +Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la +chambre de son fils. + +Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrêtées par la sévère +réprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un +sanglot convulsif lui échappait de temps en temps, et ramenait une +rougeur fébrile sur son pâle visage. Marianne, debout, tournant le dos à +la porte, mesurait la potion du petit malade. + +--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaçante que madame Dournof +tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas +ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant. + +--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania! + +Terrifiée par le regard de son mari, Marianne s'avança vers la porte; +son mari s'effaça pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il +appela la vieille servante restée dans son cabinet. + +--Mets-toi là, lui dit-il: tu me réponds de la vie de mon fils sur ta +vie. + +Sans répondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants après, +calmé par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge +s'endormait d'un paisible sommeil. + + + + + XXIX + + +La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se +succédaient et mettaient à tout moment son existence en péril; enfin, +aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de +la journée. La petite Sophie, sa soeur, préservée de la terrible +maladie, venait à plaisir, aussi fraîche et aussi belle qu'on pouvait le +désirer. + +Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne +affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait +installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une +préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle +répondait: + +--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils; +je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère +sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au +naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable +coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures, +suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune +marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries +étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame +Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne +s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne. + +Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les +soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le +monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins +nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait +personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge +venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son +thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut +été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse +enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le +cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore +quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au +Jardin d'Eté. + +Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour +d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une +table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son +souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice. + +--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler. + +Le président remit à la Niania le paquet de cartes, et emmena son +beau-père dans un coin éloigné de la vaste pièce. + +--Non, dit Mérof, plus loin; nous devons être seuls. + +Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte. + +--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais +j'ai été frappé avant vous... + +Il chercha le dos d'un siège et s'appuya un moment, puis il s'assit. +Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son +beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce +du malheur qui semblait devoir le frapper. + +--Ce n'est pas ma faute, reprit Mérof, essayant de secouer son +accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du +vivant de ma femme, cela ne fût pas arrivé, mais... vous n'étiez pas +l'homme qu'il lui fallait... + +--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, ému de l'émotion de son +beau-père. + +--Marianne... + +Le malheureux père ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement. + +--Morte? dit-il. + +--Plût au ciel! murmura Mérof. + +--Mais alors? + +--Partie! + +--Partie? Seule? + +--Avec votre fille Sophie. + +Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison +déserte. Les domestiques prenaient le thé du soir dans la cuisine, tout +paraissait en ordre, mais madame n'était pas rentrée pour le dîner, ce +qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille était +déserte. + +Il revint chancelant et trébuchant contre les murailles; la vue de son +beau père lui rendit quelque énergie. + +--Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague +espérance. + +--Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie +impossible. + +Dournof fit un geste de dénégation, que le ministre arrêta à mi-chemin. + +--Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous +accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donné tous les torts... + +--Elle n'est pas partie seule? s'écria Dournof d'une voix tonnante. + +Mérof baissa tristement la tête. + +--Qui? qui? répéta le mari outragé, en broyant entre ses mains le +dossier de la chaise dorée qu'il tenait devant lui. + +--Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'étranger tantôt. +Vous pouvez les faire arrêter... + +--Arrêter? dit amèrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la +femme qui a publiquement abandonné son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle +aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destinée; elle n'était +pas faite pour... + +--Dournof, dit Mérof avec douceur, c'est ma fille! + +Le jeune homme s'assit et reprit sa tête à deux mains. + +--Voici ce qu'elle écrit, reprit Mérof, en remettant à son gendre une +lettre ouverte qu'il lut machinalement. + +"Chère père, disait la lettre, M. Dournof m'enlève maintenant +l'affection de mes enfants, après m'avoir retiré la sienne, sans qu'il +me soit possible de me trouver en faute. Malgré mes instantes prières, +il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits; +je ne puis le supporter.." + +--Quelle est cette servante? demanda Mérof, espérant trouver quelque +excuse à la conduite de Marianne. + +--La Niania, répondit Dournof en haussant les épaules. + +"Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars, +accompagnée par un ami fidèle, qui n'a pu voir sans pitié la manière +indigne dont je suis traitée chez moi; et j'emmène ma fille afin que, +sur deux enfants que Dieu m'avait donnés, il m'en reste au moins un qui +m'aime; j'ai laissé à mon mari celui qu'il préfère." + +--Mais c'est de la folie! s'écria Dournof, quand il eut terminé. C'est +de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille où sa destinée la +mène, la pauvre femme qui a gâté ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas +la garder avec elle. + +--Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mérof; cette enfant +la gênera bientôt... + +Dournof replongea sa tête dans ses mains, et s'enfonça dans une +méditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut à tous deux +bien long, Mérof appuya affectueusement la main sur l'épaule de son +gendre. Ces deux hommes se regardèrent et se comprirent. Au moment où +leurs mains se réunissaient en une cordiale étreinte, Serge entra dans +le salon. + +--Où est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser +mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand père aussi. + +La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'était arrêtée sur +le seuil. Les deux hommes enlevèrent l'enfant dans leurs bras unis, et +les larmes de rage de l'époux outragé se mêlèrent sur les boucles +blondes du petit garçon à celles du père déshonoré dans ses cheveux +blancs. + + + + + XXX + + +Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement désert, il en parcourut +toutes les pièces lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il +voyait. + +Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon goût; partout aussi +les marques que laisse la main négligente des serviteurs mal surveillés. +Sauf le cabinet du président, où la Niania s'était réservé le droit de +tout mettre en ordre, le riche ameublement, préparé pour recevoir la +jeune mariée, était gaspillé, profané, et dénonçait l'incurie de la +maîtresse du logis. + +Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'était pas +nouveau pour lui, et, s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était avec l'oeil +du juge d'instruction qui réunit les pièces de conviction. + +Oui, Marianne qui fuyait à l'étranger avec un homme sans la moindre +valeur morale ou intellectuelle, Marianne était sous l'oeil de son juge, +et ce juge prononçait sur elle la plus terrible condamnation. + +Il l'avait aimée, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mère +sans amour maternel; il l'avait aimé... L'avait-il bien aimée? + +Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu +comme un remords, passa dans son âme ulcérée; non, certes, il n'avait +pas aimé Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mêmes, où +le respect se mêle à la tendresse, où l'on craint plus de déplaire à +l'être qu'on aime que d'encourir la disgrâce des souverains; ce n'est +pas ainsi qu'il avait aimé Marianne. + +Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit +vis-à-vis de sa jeune épouse. + +L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant +sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop +indulgent? Ai-je été un époux trop sévère? + +Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les +fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui +comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur, +réprimées avec mesure. + +--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle +qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer +à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand +Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la +force et non le repentir ramène auprès de moi? + +Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait +son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse +de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable, +Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses +pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui, +Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait +vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait +l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que +de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère! + +Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait +donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au +berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne? + +Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait +dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa +fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou +succomber comme elle? + +Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté +qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il +faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle +menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre +l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa +douleur morale dépassait l'autre. + +Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur +désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine. + +--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais +pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était +consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir, +je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de +consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les +honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je +devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta +bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à +la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul! + +La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son maître. + +--Que veux-tu? demanda Dournof. + +La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui. + +--La maîtresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres. + +--Pourquoi? + +--Que ferons-nous de ses effets? + +--Rien, répondit péniblement Dournof, rien du tout. + +--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses. + +--Oui... comme tu voudras. + +Le silence régna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort. + +--Maître, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof éclata d'un +rire amer. + +--Veux-tu que je me réjouisse? Tu as peut-être raison, car, à coup sûr, +rien n'ira désormais plus fâcheusement qu'avant. + +La Niania secoua la tête. + +--Tu parles mal, répondit-elle; tu ne sais pas te soumettre à la volonté +de Dieu. + +--C'est vrai! s'écria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi, +pourquoi ce coup après l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce +l'ange qui a succombé et le démon qui vit, et qui vivra pour mon malheur +et celui de mes enfants? + +--Tu blasphèmes, mon maître, dit sévèrement la Niania, les voies de Dieu +sont impénétrables. + +--Soit, répondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense à +Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai épousé Marianne. + +La Niania inclina gravement la tête. + +--Notre Antonine était un ange, dit-elle, et cependant elle a péché +contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous êtes +impatients, vous au très jeunes gens, vous ne savez pas supporter la +douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque +le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une épreuve destinée à +vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il +faut être homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y +soumettre. + +--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais été si heureux +avec vous! + +Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes +les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait +d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le +présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres +affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge, +lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat, +était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne +cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc +ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa +femme; ce fut la seconde qui se réalisa. + +Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme +simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine. +Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa +poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de +Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda +l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas +très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les +boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près +que chauve. + +--Sophie? dit-il. + +La petite s'avança et le regarda avec confiance. + +--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa? + +L'enfant secoua la tête. + +--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti. + +--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on +vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est +votre père. + +Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec +pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà +souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se +souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier. + +La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de +prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue +hésitation, il finit par l'ouvrir. + +La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père +infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces +mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de +cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le +regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof +avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines +aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère +elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les +boucles blondes de sa fille, et lut la lettre: + +--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie +votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette +innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre +toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille." + +Ici, Dournof sourit amèrement. + +"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette +singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une +autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le +spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous +voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux." + +N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice +dit doucement: + +--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse? + +Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve. + +--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici. + +Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut +disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large. + +--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en +marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge. +Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du +passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer +conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être +éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que +son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse, +mais moi...? + +Il s'arrêta vaguement par la fenêtre, puis reporta ses regards autour de +l'appartement, et s'arrêta devant le portrait d'Antonine. + +--Voilà le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'était de ne plus voir ici +cette femme que je hais; c'était de vivre paisiblement avec la Niania et +mon Serge, c'était d'oublier qu'il était au monde d'autres êtres +m'appartenant que ces deux âmes qui m'aiment uniquement. C'était de +vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec +complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je +t'ai perdue, ma chère protectrice, je n'ai été heureux qu'ici, pendant +que, dans le recueillement de ma vie intérieure, j'écoutais les conseils +que tu donnais à ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu? +Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui +faire place, et, par respect pour ses enfants en bas âge, étouffer mes +sentiments d'aversion et de dégoût! + +A l'idée de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa +maison,--désormais grave et silencieuse, égayée seulement par les cris +joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipée qui l'assiégeait +autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer. + +--Je ne peux pas! s'écriait il en tordant ses mains désespérées. + +--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser à cette +égarée le seul moyen qui lui reste de revenir à la vertu? Comment +retirer ce brin de paille à une âme en détresse? Dormirais-tu tranquille +si tu pensais que tu as rejeté au gouffre du vice l'épouse qui porte ton +nom, la mère de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant +la porte? + +--Eh bien, non! Je ne puis pas! répéta Dournof. C'est au-dessus de mes +forces. + +Après avoir médité longtemps, il prit une résolution soudaine et se +rendit à la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient déjà ensemble +sur le tapis, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. + +--Niania, dit Dournof, viens ici. + +La Niania obéit, et suivit son maître dans le cabinet. + +--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le président. + +--La nourrice vient de me le dire, répondit la vieille femme en baissant +la tête. + +--Où est-elle? + +--A Varsovie. + +--Qu'est-ce qu'elle fait là? + +--Elle attend que tu lui permettes de revenir. + +--Et si je refuse? + +La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris. + +--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta +femme? + +Dournof, surpris à son tour, examina plus attentivement la vieille +bonne. Elle avait l'air morne, mais non révolté. Celle-là connaissait la +patience et la résignation. + +--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai à me plaindre d'elle. + +--Nul n'est sans péché, mon maitre, répondit l'humble servante. Si elle +a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer. + +--Et si elle recommence? + +La Niania fit un signe de la croix. + +--Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi +appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la +même faute. + +--Et si elle y retombe? insista Dournof irrité. + +--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton +de reproche, ce n'est pas bien. + +Dournof se tut pendant quelques instants. + +--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne? + +--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania. + +--Tu ne l'aimes pourtant guère, toi qui veux la ramener ici, et elle +t'aime encore moins! + +--C'est vrai, maître; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre +Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu +lui a donnée. + +Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit +et se retira. + +Ce jour-là, le président oublia de dîner; les récits de Serge, enchanté +de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui +accoutumé à la solitude, ne purent distraire le père de sa rêverie +soucieuse. Sa lampe brûla bien avant dans la nuit, et enfin, lassé de +combattre, il céda et écrivit: "Vous pouvez revenir." + + + + + XXXI + + +Quelques jours après, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu +croire à quelque embarras, quelque gêne vis-à-vis de son mari et de sa +maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-même, Marianne +sentait bien la fausseté de sa position, mais elle paya d'orgueil, et +montra à tous un visage altier. + +Son équipée n'avait pas fait grand bruit dans le monde, à cause de la +réserve de Dournof, qui en avait imposé aux curieux; son retour ne fut +pas considéré comme un événement de grande importance. M. Mérof avait +toujours dit que sa fille était retenue à l'étranger par le soin de sa +santé, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de +Marianne ne fut donc signalé au dehors par aucune circonstance +particulière. + +Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, excepté +pour Marianne seule,--peut-être,--lorsque les enfants furent couchés, +madame Dournof entra dans le cabinet de son mari. + +Alors il releva la tête et fronça le sourcil il n'entrait pas dans ses +plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il eût pu +ouvrir la bouche, sa femme s'était assise en face de lui, et lui parlait +affectueusement. + +Les années d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof; +elle avait perdu les grâces enfantines qu'elle avaient conservées si +longtemps après son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus +féminines, plus artificielles peut être, plus séduisantes aussi. +Marianne savait désormais profiter de tout ce que la toilette peut +ajouter à la beauté d'une femme, et aussi de tout ce que la beauté d'une +femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles. + +--Vous êtes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale, +un peu voilée, qui était chez elle un charme nouveau. Le timbre de +cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait désormais dans +ses moindres paroles. Vous êtes bon de m'avoir écrit de revenir, et je +ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance. + +Les yeux de Marianne, venant en aide à les paroles, se posèrent sur +Dournof avec une émotion discrète. Le président resta immobile, et son +regard ne quitta pas le tapis. + +--Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai +point ingrate. J'ai beaucoup réfléchi depuis quelques années, et je me +suis dit que vous n'étiez pas seul responsable de ma... mon erreur. + +--Vraiment? répondit Dournof d'un ton glacé, vous avez trouvé cela? Vous +êtes bien bonne. + +Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux +baissés, cette fois. + +--Oui... j'étais trop jeune peut-être... dans tous les cas, trop enfant; +je n'ai pas su apprécier votre mérite: votre sérieux m'a paru de la +froideur; votre dignité, de l'orgueil... Vous étiez trop grave pour +moi... + +--Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de +leur union, où, enivré par la grâce et la beauté de cette charmante +femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait même sincèrement, il ne +songeait guère à garder son sérieux et sa dignité près d'elle. Mais il +continua de se taire. + +--Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnément aimé; oui, +malgré votre sourire sarcastique, je vous ai aimé, vous le savez bien! + +--Pourquoi avez-vous cessé! demanda Dournof d'un ton tranquille. + +--Parce que... parce que vous avez été trop dur pour moi, s'écria +Marianne avec véhémence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais, +parce que vous n'avez cessé de contrarier mes goûts, parce que mes amis +devenaient vos ennemis. + +--Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en +regardant fixement sa femme. Devais-je, en vérité, en lui faire les +miens? + +Marianne rougit et frissonna de la tête aux pieds. + +--Il va me tuer, pensa-t-elle. + +--C'est le désespoir qui m'a entraînée à la chute, dit-elle tout haut, +les yeux mouillés de larmes, avec un attendrissement indicible dans la +voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus... + +--Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui +rendaient notre vie heureuse autrefois. + +--C'est vous, Serge, c'est vous, répliqua Marianne en se di levant. + +Elle s'approcha de son mari, jeta à son cou ses bras admirables, et, +couchant sur son épaule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura: + +--Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous +aimer. + +Surpris d'abord par la soudaineté de ce mouvement si peu prévu, Dournof +n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine +le visage de Marianne, il recula en arrière, saisi d'un tremblement +violent, qui le secouait de la tête aux pieds. + +--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrés autour +de lui, vous osez... + +--J'étais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la +main qu'il lui refusait. + +--Jalouse? Et où donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute, +d'un simple doute? + +Marianne releva fièrement sa tête repentante, et, indiquant du doigt le +portrait d'Antonine. + +--Ici, dit-elle. + +Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit pâlir; +puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la précipita à +genoux. + +--Misérable, dit-il, misérable... Il essaya de parler, mais ne put +trouver les mots qu'il cherchait; sa colère était si forte qu'il avait +perdu le jugement. + +Marianne, éperdue, restait à genoux; il lui lâcha le bras et la regarda, +faisant un pas en arrière. + +--Vous avez osé outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez +raison; j'aurais dû toute ma vie rester fidèle au culte de cet ange +envolé; j'ai failli, mais seulement le jour où j'ai cédé à vos +séductions. Vous êtes la chair, vous, elle était l'esprit; vous n'avez +rien de commun avec elle, vous n'avez jamais marché dans les mêmes +sentiers. Il se détourna avec dégoût. Marianne profita de ce mouvement +pour se relever. Sa feinte humilité avait disparu. + +--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez +choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous êtes responsable de +l'avenir. Je resterai ici, je vous en préviens, car, pour me chasser, il +faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas. + +Elle sortit là-dessus; le bruit de sa robe traînante retentit un instant +dans la pièce voisine, puis s'éloigna, et tout resta morne et Muet. + +Dournof le prit la tête à deux mains. Tout chancelait autour de lui, +mais il ne savait de quel côté tourner ses regards. Après un instant de +la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut. + +--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants? + +--Comme toi, mon maître répondit la vieille femme. + +--Tu me jures de ne jamais les abandonner? + +Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les épaules; +quand je mourrai seulement, pas avant, bien sûr. + +--C'est bien. Dis au cocher d'atteler. + +--A cette heure? demanda-t-elle surprise. + +--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obéit en silence, comme toujours. +Dournof, resté seul, se mit à son bureau et rangea divers papiers; il +écrivit plusieurs lettres qu'il mit en évidence, dont une adressée à son +beau-père. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les +relut d'un coup d'oeil et les mit à brûler le dans la cheminée. Comme il +jetait un dernier regard autour de lui, il aperçut le portrait de la +jeune fille; aussitôt il le décrocha, retira la photographie de son +cadre, et la joignit aux lettres déjà en cendres. Il regardait le papier +se tordre sous l'action du feu; bientôt il ne resta plus qu'un monceau +de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et où couraient +des étincelles rouges. Quand la dernière étincelle eut disparu, il donna +un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'évanouit. + +--La voiture est prête, vint dire la Niania. + +Dournof fit un signe de tête. + +--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquiète, s'il allait +t'arriver malheur? + +--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se +dirigeant vers la chambre de son fils. + +Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même +pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même +reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof +les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre, +et sortit de la chambre. + +La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son +maître partir sans lui. + +Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé. + +--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut. + + + + + XXXII + + +La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de +Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de +retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le +cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des +voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de +réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de +la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une +froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour +établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse +s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis +d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin, +donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au +village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait +la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des +cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit +à grands pas le chemin du cimetière. + +La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des +poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce +cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires. +Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son +élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin +de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent +vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point +délaissée. + +Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur +lui ses vêtements. + +--Je viens! je viens! murmurait-il. + +En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il +refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans +auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que +lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du +cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout +hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre; +la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il +posa ses lèvres sur la croix glacée. + +--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le +salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un +enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las... + +Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et +appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent; +son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une +langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin +de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de +repos et de paix." + +Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt +sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla +monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers +le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et +d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans +secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut +dire où s'acheva son rêve. + +Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours +entourée de son bras roidi. + +M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait +laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être +illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la +mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est +le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses +propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui +d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a +réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la +paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de +la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma +tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu +les a reçus dans sa miséricorde. + + +FIN. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + +***** This file should be named 24369-8.txt or 24369-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/6/24369/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Niania + +Author: Henry Gréville (1842-1902) + +Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<h1>LA NIANIA.</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h2>HENRY GRÉVILLE.</h2> +<br><br> +<h3>I</h3> + +<p>Antonine Karzof venait d'avoir +dix-neuf ans; les violons du +bal donné à l'occasion de cet anniversaire +résonnaient encore +aux oreilles des parents et amis; +la toilette blanche, ornée des +traditionnels boutons de rose, +n'avait pas eu le temps de se faner, +et cependant mademoiselle +Karzof était en proie au plus +cruel souci. Les rayons d'un +pâle soleil de printemps éclairaient +de leur mieux le salon +vaste et un peu sombre où l'on +avait tant dansé huit jours auparavant; +le piano ouvert portait +une partition à quatre mains qui +témoignait d'une récente visite, +--mais Antonine ne pensait ni +au soleil, ni à la musique; elle +attendait quelqu'un, et ce quelqu'un +ne venait pas.</p> + +<p>Vingt fois elle alla de la fenêtre +à la porte de l'antichambre, +puis revint à la fenêtre, retourna +de là dans sa jolie chambrette +qui ouvrait dans le salon, redressa +une branche de ses arbustes, +refit un pli au rideau... +Tout cela ne perdait pas cinq +minutes, et le temps passait avec +une lenteur impitoyable.</p> + +<p>--Ma mère est-elle rentrée? +dit Antonine à une vieille servante +qui apparut dans la porte +de la salle à manger contiguë.</p> + +<p>--Non, pas encore, mon ange +chéri, répondit la vieille.</p> + +<p>Antonine se jeta dans un fauteuil +avec un geste d'impatience, +et serra l'une contre l'autre ses +deux mains fluettes, exquises de +forme et toutes roses encore.</p> + +<p>--Elle ne tardera pas, mon +trésor, reprit la vieille. Pourquoi +es-tu si impatiente aujourd'hui?</p> + +<p>--Ce n'est pas de voir rentrer +maman, que je suis impatiente, +murmura Antonine.</p> + +<p>La vieille bonne poussa un +soupir, et disparut sans bruit. +Personne ne l'entendait jamais marcher.</p> + +<p>Antonine, les yeux fixés sur +la trace lumineuse d'un rayon de +soleil qui cheminait lentement +sur le parquet, se mit à réfléchir +profondément au passé. Ses +souvenirs remontaient à deux +années en arriére. C'était à la +maison de campagne de ses parents +qu'elle avait commencé +alors à trouver à la vie un charme +nouveau et indescriptible. +Pendant la saison des vacances, +son frère, étudiant de l'Université +de Saint-Pétersbourg, avait +amené deux de ses amis pour +préparer, de concert, leurs thèses +d'examen.</p> + +<p>Pourquoi l'un de ces jeunes +gens était-il resté aussi indifférent +à Antonine que l'herbe du +gazon sur lequel ils causaient +ensemble le soir? Pourquoi les +attentions de celui-là lui étaient-elles +plutôt désagréables? Et +pourquoi l'autre, celui qui ne +parlait presque pas, était-il devenu +l'objet de ses pensées secrètes? +La théorie des atomes +crochus l'expliquerait sans doute.</p> + +<p>Dournof ne regardait guère +Antonine, lui parlait à peine, ne +lui faisait jamais de compliments, +et s'inquiétait peu de ses +actions en apparence: c'était un +garçon de vingt-deux ans alors, +robuste et brun, dont l'extérieur +manquait absolument de poésie: +on entend par poésie le romantisme +sentimental qui a fait écrire +tant de livres absurdes, et +commettre tant d'actions ridicules. +Mais la personne de Dournof +respirait l'indépendance de +la volonté, l'honnêteté, la loyauté +la plus parfaite; il riait volontiers, +montrant librement ses belles +dents, trop larges pour l'oeil +d'un dentiste, mais saines et +blanches; il était jeune, alerte, +ne connaissait aucun obstacle, et +la liberté a sa poésie propre.</p> + +<p>Dournof ne regardait donc +pas Antonine; dans les réunions +fréquentes à la campagne où +l'on danse à toute heure du jour, +dans les parties de jeux innocents, +il se trouvait cependant à côté +d'elle presque à coup sûr. +Personne n'en pouvait prendre +ombrage; ils ne se disaient pas +deux mots en toute la journée. +Cependant quand Dournof avait +terminé la lecture d'un livre, il +était rare qu'on ne vit pas le volume +passer dans les mains d'Antonine. +Mais là encore il n'y +avait rien d'étonnant.</p> + +<p>Madame Karzof, qui n'était +pas née pour les grandes entreprises, +avait pourtant suivi l'exemple +général, devenu une mode +dans les derniers temps, et +elle avait établi une école libre +dans le village. Antonine, comme +de raison, s'était chargée +des filles, Jean Karzof, son frère, +avait voulu prendre soin des garçons; +mais Jean était un rêveur; +il oubliait l'école pour aller rôder +dans les bois, avec son autre +camarade, Maroutine, portant +sur l'épaule un fusil avec lequel +il tuait bien peu de gibier..., et +Dournof prit l'habitude de le +remplacer à l'école; c'était pour +la régularité, disait-il.</p> + +<p>Antonine et lui s'en allaient +donc côte à côte, sans se donner +le bras; ils entraient chacun +dans la cabane de leur classe, +et le plus souvent revenaient ensemble. +L'été s'écoula ainsi. Ils +se parlaient toujours très-peu, +mais un peu plus que dans les +commencements. Les vacances +de l'Université tiraient à leur fin, +cependant, et les feuilles des tilleuls +commençaient déjà à tomber +sur le gazon; Antonine, +toujours sérieuse, avait un peu +maigri; ses joues étaient moins +roses qu'au printemps; parfois +elle se retirait de bonne heure, +sans prétexte plausible. Si sa +mère inquiète la suivait alors +dans sa chambre, elle la trouvait +assise dans un grand fauteuil, les +bras pendants, sans autre mal +qu'un peu de fatigue.</p> + +<p>Un jour qu'Antonine sortait +de la maison d'école un peu plus +tard que de coutume, elle vit que +Dournof l'avait attendue. Assis +sur les quelques marches de bois +du petit perron, il regardait la +route en sifflotant. Au bruit que +fit la porte en retombant, il se +leva, et Antonine reçut en plein +visage un regard si profond, si +plein de choses, qu'elle baissa +les yeux.</p> + +<p>Ils marchaient tous deux, et se +dirigeaient vers la maison, lorsque +Dournof, s'arrêtant brusquement, +dit à Antonine:</p> + +<p>--J'ai à vous parler.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent près du puits. +Ce puits, dont la margelle était +haute de trois pieds environ, +était construit avec de grosses +poutres de sapin à peine équarries, +enchevêtrées les unes dans +les autres; l'eau venait presque +à fleur de terre, et un seau de +bois noirci par un long usage y +flottait au milieu des feuilles jaunies +des bouleaux que les vents +d'automne y jetaient par tourbillons. +La perche à contrepoids +qui sert à relever le seau +se perdait dans les branches +basses des arbres, la haie du jardin +haute et drue faisait un fond +de verdure de cette construction +rustique; l'herbe poussait là plus +épaisse que partout ailleurs. A +cette heure, personne ne venait +au puits: à dix mètres des maisons, +l'endroit était aussi solitaire +que le fond d'un bois.</p> + +<p>Antonine sentait battre son +coeur, et craignait que Dournof +n'en entendit les battements, +tant ils lui semblaient terribles. +Il resta un moment devant elle, +la regardant, cette fois, de tous +ses yeux.</p> + +<p>--Vous êtes une demoiselle +riche, commença-t-il.</p> + +<p>--Je ne suis pas riche, interrompit +vivement Antonine.</p> + +<p>--Vous n'êtes peut-être pas +riche pour votre monde, mais + vous êtes riche en comparaison +d'un petit fils de prêtre, qui n'a +aucune fortune. Votre famille est +de bonne noblesse.</p> + +<p>Antonine allait parler, il fit +un geste, elle se tut.</p> + +<p>--Je suis de naissance obscure, +puisque, je viens de vous le +dire, mon grand-père était prêtre. +Mon père était un pauvre +gratte-papier dans une administration +de province; il a acquis +la noblesse héréditaire par ancienneté, +et voilà pourquoi je +puis mettre une couronne sur +mon cachet...</p> + +<p>Il souriait avec une certaine +expression qui fit aussi sourire +Antonine.</p> + +<p>--Cela n'empêche pas que...</p> + +<p>Il se tut et regarda Antonine +qui, loin de détourner les yeux, +leva sur lui son visage empourpré. +Dournof alors étendit sa +large main, élégante de forme, +mais grande et lourde; la jeune +fille y mit la sienne, sans hésiter, +mais avec une gravité recueillie.</p> + +<p>--Je crois, reprit Dournof, +que nous suivons le même chemin +tous les deux; j'ai idée de +faire quelque chose... Je ne sais +pas encore ce que je ferai, mais +je crois bien que ce sera une +oeuvre utile: voulez-vous m'aider? +Non pas lorsque les chemins +seront frayés et que la route +sera facile, mais pendant les +années de découragement et +d'épreuve; lorsque je serai accablé +de railleries, pendant que +je suis pauvre et obscur, pendant +que personne n'a foi en +moi, excepté votre frère, qui a +en moi une confiance absolue. +Voulez-vous me donner du courage +quand j'en manquerai, et +de la joie toujours?</p> + +<p>La main qui tenait celle d'Antonine +tremblait un peu, malgré +l'effort visible de Dournof pour +paraître calme. Antonine regarda +le jeune homme et répondit:</p> + +<p>--Je le veux.</p> + +<p>--Pensez-y bien, reprit-il avec +émotion contenue dans la voix, +je ne puis vous offrir à présent +ni un toit, ni du pain... Je ne +puis vous demander à ceux de +qui vous dépendez que lorsque +je me serai assuré de quoi vivre.</p> + +<p>--Vous disiez tout à l'heure, +interrompit Antonine, que j'ai +quelque fortune...</p> + +<p>--Précisément assez pour que +je ne puisse prétendre à vous +que si je vous apporte l'équivalent +de ce que vous possédez. +Que vous donnera-t-on en dot?</p> + +<p>--Trente mille francs, répondit +la jeune fille sans s'étonner +de cette question.</p> + +<p>--Eh bien, il faut que j'aie +une place qui me rapporte au +moins le revenu de ce capital. +C'est peu de chose, ajouta-t-il +avec son large sourire, et je l'aurai +bientôt une fois que j'aurai +passé ma licence. Mais il faut +attendre, et cette place ne sera +qu'un acheminement vers autre +chose. Les années de travail et +d'épreuve seront longues...</p> + +<p>--J'attendrai, dit Antonine +sans trouble.</p> + +<p>Dournof la regarda d'un air +ravi: ce regard sembla mettre +sur elle une bénédiction, tant il +était sérieux et tendre.</p> + +<p>--Je vous aime, lui dit-il, je +vous aime tant, que si vous aviez +refusé, je crois que j'aurais renoncé +à mon rêve.</p> + +<p>--Que serez-vous? demanda +alors Antonine.</p> + +<p>--Avocat!</p> + +<p>Antonine le regarda avec un +peu d'étonnement. A cette époque, +l'organisation des tribunaux +étant encore tout entière à l'état +de projet, les avocats n'existaient +guère que de nom. On ne +comprenait sous cette désignation +que les avocats consultants, +sorte d'hommes d'affaires généralement +peu estimés.</p> + +<p>Dournof lui expliqua alors les +réformes projetées, et la place +que pouvait prendre dans ce nouvel +ordre de choses l'homme +qui aurait le premier le talent, +la force et le courage nécessaires +pour s'imposer.</p> + +<p>--Songez, dit-il en terminant, +que jusqu'à présent tout est livré +à l'arbitraire, que des milliers +de gens spoliés crient justice +sans rien obtenir! Songez +que la lumière va se faire dans +ce chaos, et après le Tsar, qui +sera le premier bienfaiteur, quel +ne deviendra pas le rôle de celui +qui aura obtenu pour les malheureux +le droit et la justice.</p> + +<p>--Etes-vous ambitieux? demanda +Antonine avec la même +simplicité.</p> + +<p>Dournof rougit; il plongea +dans le fond de sa conscience et +répondit ensuite.</p> + +<p>--Non; car si j'étais ambitieux, +je voudrais travailler seul, +et je ne puis vivre sans vous.</p> + +<p>--J'attendrai, répéta Antonine. +Dès à présent je vous appartiens.</p> + +<p>Il ne lui dit pas merci, ces +deux âmes fortes s'étaient comprises +sans phrases. Il serra fortement +la main qu'il tenait, puis +la laissa retomber.</p> + +<p>--Il faut n'en parler à personne, +n'est-ce pas? demanda la +jeune fille en reprenant le chemin +du logis.</p> + +<p>--C'est à vous de le décider, +répondit Dournof. Si vous pensez +que votre famille m'accueille +favorablement...</p> + +<p>Antonine ne pût s'empêcher +de rire; la nullité de son père et +la frivolité bienveillante de sa +mère lui inspiraient cette sorte +d'affection qu'on éprouve pour +des êtres irresponsables et dénués +de bon sens.</p> + +<p>--Ils ne vous accueilleront pas +favorablement, dit-elle; attendons.</p> + +<p>--Comme vous voudrez, répondit +le jeune homme.</p> + +<p>Ils atteignirent la maison sans +échanger d'autres paroles.</p> + +<p>De ce jour, madame Karzof +n'eut plus à s'inquiéter de la +santé de sa fille: Antonine avait +repris sa gaieté sérieuse et les +couleurs de ses joues roses. Seulement +elle quitta peu à peu les +ouvrages à l'aiguille de pur +agrément pour les travaux plus +solides. Elle voulut apprendre +à tailler, à coudre, à repriser.</p> + +<p>--Mon Dieu, quelle fille originale! +disaient ses jeunes compagnes; +quel plaisir peux-tu +trouver à ourler des torchons?</p> + +<p>Antonine plaisantait la première +de ces travaux peu élégants, +mais elle tint ferme, et devint +très-habile. L'hiver rassembla +souvent les jeunes gens: on +dansait prodigieusement à cette +époque en Russie. Tout était +prétexte à sauterie, et même +sans prétexte beaucoup de familles +avaient un jour fixe où la +jeunesse se réunissait et dansait +dès sept heures du soir.</p> + +<p>La plus brillante de ces maisons +était celle de madame Frakine; +comment celle-ci s'y prenait-elle +pour procurer tant de +plaisir à tant de monde avec des +revenus d'une exiguïté invraisemblable +et constatée? C'est un +problème que jamais personne +n'a pu résoudre. Peut être la +bonne dame se privait-elle à la +lettre de manger pour parvenir +à payer le loyer d'un appartement +très-vaste et très commode; +peut-être vendait-elle en cachette +ses derniers bijoux de famille +pour subvenir aux dépenses +d'éclairage de ce salon toujours +plein le samedi; toujours +est-il que nulle part on ne dansait +d'aussi bonne grâce et nulle +part aussi, l'heure venue, on ne +soupait d'aussi bon appétit.</p> + +<p>Le souper se composait de jolies +tranches de pain noir et +blanc artistiquement coupées et +alternées sur des assiettes de +faïence anglaise; d'un peu de +beurre apporté de la campagne +une fois par mois et soigneusement +conservé à la glacière; de +quelques harengs marinés, entourés +de persil et d'oignons +hachés, et d'une immense salade +de pommes de terre et de +betteraves. Un peu de fromage +enjolivait ce menu frugal, digne +d'un cénobite.</p> + +<p>Mais le tout était si bien servi, +il y avait sur la table tant de +couteaux et de fourchettes, tant +de carafes reluisantes dans lesquelles, +en guise de vin, pétillait +du <i>kvass</i> de fabrication domestique; +tout cela était offert +de si bon coeur, que la belle jeu-esse, +plus affamée de plaisir +que de friandises, se déclarait +enchantée de tout et recommençait +à danser après souper, +d'aussi bon coeur qu'avant.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, +madame Frakine apparaissait +dans le salon avec un grand balai,--ce +qu'elle appelait son balai +de cérémonie; c'était, disait-elle, +pour chasser les danseurs.</p> + +<p>On l'entourait alors en lui demandant +grâce pour un quart +d'heure, pour une contre danse. +Elle refusait, agitant son formidable +balai; alors un enragé se +mettait au piano, et jouait une +valse; madame Frakine et son +balai, entraînés dans le mouvement +par les jeunes gens intrépides, +faisaient le tour du salon, +puis riant, essoufflée, le bonnet +de travers sur ses cheveux +blancs, elle se laissait tomber sur +un canapé. C'était le signal du +départ, on s'approchait, on +l'embrassait, on la cajolait et l'on +partait pour recommencer le samedi +suivant.</p> + +<p>Pourquoi la bonne dame sans +mari, sans enfants, dépensait-elle +ainsi le plus clair de son +maigre revenu pour amuser des +gens qui ne lui étaient rien? Elle +l'expliquait d'un mot, et nul +n'y pouvait rien répondre.</p> + +<p>--Cela m'amuse, disait-elle. +Il y a des gens qui prisent du +tabac, d'autres qui font brûler +des cierges, d'autres qui mettent +tout leur argent chez le médecin +et l'apothicaire; moi, j'amuse +la jeunesse, et elle me le rend +bien!</p> + +<p>C'est là que, pendant tout +l'hiver qui avait suivi leur étrange +conversation, Dournof et Antonine +s'étaient vus librement. +Madame Karzof envoyait sa fille +avec sa vieille bonne chez sa +voisine; le vieux domestique venait +la chercher vers minuit, et +attendait en compagnie des autres, +à moitié endormis sur les +banquettes de l'antichambre, +que la joyeuse compagnie fût +rassasiée de rires et de danses. +Depuis cinq ou six ans que +madame Frakine recevait ainsi +une cinquantaine de jeunes gens +des deux sexes, plusieurs mariages +s'étaient décidés et conclus +dans cette heureuse atmosphère; +bien des fantaisies passagères +étaient écloses aussi +dans les têtes folles, et avaient +sombré avant d'arriver au port +de l'hyménée, mais jamais il +n'en était rien résulté de fâcheux; +cette jeunesse étourdie +était animée de sentiments purs +et honnêtes: toutes les jeunes +filles se respectaient elles-mêmes, +et tous les jeunes gens respectaient +les honnêtes femmes.</p> + +<p>L'été revint, Jean Karzof ramena +son camarade d'études à +la campagne, et les fiancés reprirent +leurs promenades à la +maison d'école. Madame Karzof +s'apercevait si peu de leur +bonne intelligence, elle mettait +tant de bonne grâce à les envoyer +ensemble faire quelque course +ou quelque excursion, que +plus d'une fois l'idée leur vint +qu'elle savait leurs projets et n'y +était pas contraire. +Antonine surtout en était si +bien persuadée, que Dournof +eut quelque peine à la dissuader +d'en parler franchement à sa +mère.</p> + +<p>--Laissez-la faire, lui dit-il: si +elle nous est favorable, elle ne +nous dira rien; si vous vous +trompez, elle pourrait nous séparer, +au moins en attendant le +jour où je viendrai vous réclamer; +et alors que ferions nous?</p> + +<p>L'idée d'une séparation même +temporaire, dans de telles conditions, +était devenue trop pénible +pour qu'Antonine ne cédât +pas à ce raisonnement.</p> + +<p>Les jeunes gens se trouvaient +heureux d'habiter le même +lieu, de se voir quotidiennement, +de travailler séparés au +but qui devait les réunir; ce +bonheur était modeste, aussi ne +se sentaient-ils pas en état d'en +perdre la moindre parcelle. Antonine +garda le silence.</p> + +<p>Une épreuve bien pénible les +attendait. Le père de Dournof +mourut pendant le second hiver, +et le jeune homme fut obligé de +partir pour mettre ordre à ses +affaires.</p> + +<p>La séparation, qui devait durer +un mois au plus, se prolongea +pendant cinq mois: Dournof +dut établir sa mère et deux +soeurs plus âgées, non mariées, +dans une résidence plus modeste +que l'appartement où son père +logeait de son vivant. L'Etat +loge volontiers ses fonctionnaires +en Russie, et il les loge largement. +Madame Dournof et +surtout ses filles poussèrent des +soupirs bien douloureux en voyant +une petite maison de bois +remplacer les vastes chambres, +--nues, il est vrai, mais hautes +et spacieuses,--où elles avaient +vécu jusqu'alors.</p> + +<p>Antonine et son fiancé avaient +résolu de ne s'écrire qu'à la dernière +extrémité, en cas de danger +ou de besoin pressant; mais, +la séparation se prolongeant, il +fallut recourir à la correspondance, +et la jeune fille se décida +à mettre sa vieille bonne dans la +confidence de son secret.</p> + +<p>Personne ne savait plus le +nom de la bonne, on l'appelait +du nom générique <i>Niania</i>. Née +dans la maison de la mère de +madame Karzof, elle avait +trente-sept ans lors du mariage +de celle-ci; la jeune mariée l'avait +reçue en cadeau de sa mère, +comme un des meubles, et +non le moins précieux, de son +trousseau. La Niania avait vu +naître les nombreux enfants de +sa maîtresse, elle les avait tous +soignés, et peu après couchés +dans le cercueil à l'exception de +Jean et d'Antonine, seuls restés +vivants. Elle adorait ces deux +êtres, comme elle adorait Dieu; +et s'il lui eût fallu choisir entre +son salut éternel et la vie de l'un +des deux, elle se fût damnée sans +hésitation.</p> + +<p>Mais c'était à Antonine qu'elle +s'était plus particulièrement +vouée; c'était une petite fille, et +par conséquent les soins devaient +être plus minutieux et +plus absorbants, et puis Antonine +était restée à la maison, +tandis que Jean faisait ses études +au gymnase et ne rentrait +qu'à quatre heures.</p> + +<p>Depuis la naissance d'Antonine, +c'est la Niania qui l'avait +conduite à la promenade, habillée, +levée, couchée; en un +mot, elle marchait derrière Antonine +comme son ombre dans +l'intérieur de la maison. Ce +qu'elle avait fait chasser de femmes +de chambre, ce qu'elle avait +lassé de gouvernantes qui avaient +pris le parti de s'en aller, puisqu'on +ne pouvait pas la faire +renvoyer, ce qu'elle avait mis de +querelles, de luttes et d'inimitiés +dans la maison ferait un gros +volume.</p> + +<p>Tout être, quel qu'il fût, qui +dérangeait ou ennuyait Antonine +devenait bon à mettre au rebut, +et il n'était pas de moyen +qui ne semblât convenable à la +Niania, pourvu qu'il arrivât au +résultat désiré.</p> + +<p>Les professeurs et institutrices +finissaient par lâcher pied, +et Antonine en vint de la sorte +à se former un caractère très-résolu. +Si elle ne devint pas despote, +c'est qu'elle avait un sens +inné du juste et de l'injuste qui +la préserva. Mais pour tout le +reste, elle se fit une loi de sa propre +volonté.</p> + +<p>Cette fermeté la sauva du caprice, +défaut ordinaire de ses +compatriotes, qui, sans cesse +adulés, ne trouvent point de limites +à leur fantaisie, n'ont plus +de règle pour leur existence. Si +Antonine devint fort entêtée, au +moins ne le fut-elle qu'à bon escient.</p> + +<p>Si persuadée qu'elle fût de la +tendresse aveugle de sa Niania, +elle tremblait intérieurement le +jour où elle lui fit l'aveu de son +amour pour Dournof. La vieille +servante l'écoutait, les mains +pendantes, comme il convient +en présence des maîtres, la tête +baissée, l'air respectueux.</p> + +<p>--Eh bien, quoi? dit-elle, +lorsque Antonine eut cessé de +parler, tu aimes ce jeune homme? +Pourquoi pas, si c'est un +homme de bien?</p> + +<p>--Mais ma mère ne voudra +peut être pas! fit Antonine, surprise +de ne pas rencontrer d'autre +résistance.</p> + +<p>--Si tu l'aimes, ça ne fait rien, +ta mère ne voudra pas faire de +peine à son enfant chéri. Seulement, +ma belle petite, sois bien +sage, ne laisse pas approcher +ton amoureux......</p> + +<p>Antonine jeta un regard si sévère +à Niania que celle-ci perdit +toute envie de la morigéner.</p> + +<p>--C'est bon, c'est bon, reprit-elle. +Pourvu que tu te maries à +celui que ton coeur a choisi, +c'est tout ce qu'il faut. Ta mère, +que Dieu conserve, n'était pas si +contente quand elle a épousé +ton père... elle a bien pleuré!...</p> + +<p>--Tu te le rappelles? fit vivement +Antonine.</p> + +<p>--Certes! elle en aimait un +autre, un joli officier avec des +petites moustaches, qui venait à +la maison...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, que veux-tu que +je te dise! elle s'est consolée... +ton père est un brave homme, +pour cela, il n'y a rien à dire, et +ta mère a été toujours choyée +comme la prunelle de ses yeux. +Elle a toujours fait ce qu'elle a +voulu.</p> + +<p>Antonine garda au fond de +son coeur l'espérance que sa +mère, empêchée dans sa jeunesse +d'épouser l'homme qu'elle +aimait, serait compatissante à sa +situation; cependant elle se contenta +d'espérer en silence. Niania +fut chargée de mettre à la +poste et de retirer la correspondance +des deux fiancés, et elle +s'en acquitta avec beaucoup de +zèle et d'adresse. +Le matin du jour où Antonine +se montrait si impatiente elle +avait reçu un mot de Dournof +lui annonçant son retour pour le +jour même. Aussi les heures lui +paraissaient elles longues.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La sonnette retentit dans l'antichambre; +la Niania courut ouvrir, +et, par la porte restée entr'ouverte, +Antonine entendit +ces paroles:</p> + +<p>--Vous voilà revenu, Féodor +Ivanitch, notre faucon, notre aigle +blanc! Que Dieu vous donne +une bonne santé! La demoiselle +mourait d'impatience!</p> + +<p>--Est-elle à la maison? répondit +la voix grave de Dournof.</p> + +<p>--Oui, oui, elle est à la maison, +elle vous attend seule dans +le salon.</p> + +<p>Dournof fit rapidement les +quelques pas qui le séparaient de +la porte, l'ouvrit toute grande, +et resta sur le seuil. Antonine +debout, immobile, tournant le +dos à une fenêtre, éclairée par +une lumière luisante qui mettait +une raie d'or sur chaque contour, +l'attendait, en effet, sans +oser faire un pas vers lui. Jusque-là +elle n'avait touché que sa +main. Comment contenir l'impulsion +irrésistible qui la jetait +dans les bras de son fiancé?</p> + +<p>Elle n'eut pas le temps de réfléchir, elle +sentit soudain deux +bras l'étreindre avec tant de force +qu'ils lui firent mal; sa tête +se trouva sur la poitrine de +Dournof, et ses cheveux furent +couverts de baisers. La vieille +bonne referma la porte du salon +et sortit en murmurant une bénédiction +sur eux.</p> + +<p>--Ma lumière, ma vie! disait +Dournof à voix basse, en serrant +contre lui la tête d'Antonine +qu'il caressait d'une main +presque paternelle dans sa douceur, +que j'ai souffert sans toi! +Il l'écarta un peu pour la +mieux regarder et ne dit rien, +mais son sourire témoigna combien +elle lui était chère.</p> + +<p>--Comment avez vous passé +ce long temps d'absence? dit-il +ensuite en la conduisant vers un +fauteuil où elle s'assit, pendant +qu'il prenait une chaise en face +d'elle.</p> + +<p>--Je n'en sais rien, répondit +Antonine; c'était comme une +longue nuit. J'ai beaucoup travaillé.</p> + +<p>--A quoi?</p> + +<p>--A nos travaux d'école; j'ai +préparé des leçons pour les enfants +du village; ce n'est pas facile +d'expliquer même les choses +les plus simples à ces intelligences +peu développées. J'ai eu bien +de la peine à rendre claires quelques +notions... Mais nous en reparlerons. +Et vous, qu'avez-vous fait?</p> + +<p>Dournof passa la main sur +son front pour en chasser les +soucis.</p> + +<p>--J'ai eu des paperasses, donné +des signatures, lutté contre +la mauvaise foi des uns et l'obséquiosité +des autres... j'ai arraché +à grand'peine à toutes ces +mains rapaces les bribes de mon +patrimoine, j'ai installé ma mère +et mes soeurs dans une demeure +passable, et me voici... mais, Antonine, +écoutez-moi bien: je ne +veux plus vous quitter:</p> + +<p>Elle le regarda, et ses yeux +dirent clairement qu'elle non +plus ne voulait plus le quitter.</p> + +<p>--Je vais demander votre +main à vos parents, je ne suis +pas riche, bien loin de là, mais +j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement +pendant cinq ans: +d'ici là, j'aurai acquis une position +digne de vous, j'en suis sûr +Il s'était levé; sa forte poitrine +dilatée par la joie et l'espoir +respirait aisément, ses yeux brillaient, +son teint coloré par la +vie exubérante, ses cheveux +bouclés capricieusement par la +nature, et qu'il rejetait à tout +moment en arrière de son front +large et pur, disaient hautement +que cet homme possédait une +âme vigoureuse, énergique, indomptable.</p> + +<p>--Craignez-vous la misère? +dit-il à Antonine.</p> + +<p>Elle répondit d'un signe de +tête avec un sourire plein d'orgueil +et de confiance.</p> + +<p>--Et vos parents opposeront-ils +une résistance sérieuse?</p> + +<p>--Probablement, répondit-elle.</p> + +<p>--Alors?...</p> + +<p>--Rien ne nous désunira, dit +Antonine à voix basse, en inclinant +la tête.</p> + +<p>--On voudra nous faire attendre.....</p> + +<p>--Nous attendrons.</p> + +<p>Dournof se rassit et poussa +un soupir.</p> + +<p>Antonine parlait d'attendre; +en effet, pour elle, attendre n'était +pas si dur; elle vivait dans +la maison paternelle, où régnait +l'aisance; elle travaillait suivant +ses goûts, entourée d'objets de +son choix... la vie lui était facile... +Mais pour lui. Dournof, c'était +une autre existence. +Il regarda à terre, et dans son +cerveau fatigué du voyage et de +bien de tristes pensées, il vit +apparaître l'image de sa vie solitaire.</p> + +<p>C'était une chambre triste, où +rien ne parlait de la présence +d'une femme aimée; les meubles,--des +meubles de garni, +c'est tout dire,--n'avaient rien +d'agréable au regard ni au toucher. +Pas de souvenirs sur ces +murailles tapissées d'un papier +banal, à peine peut être la photographie +d'Antonine. Le repas +solitaire, le lever solitaire, la solitude +partout, et dans le travail +surtout... le travail qui aurait +été si doux auprès d'elle! Combien +la présence d'Antonine +n'eut-elle pas embelli ce triste +intérieur! D'ailleurs, toute pensée +d'intérêt mise de côté, +la petite fortune de la jeune fille +aurait apporté le bien-être dans +leur union. Ce n'était plus la +chambre louée au mois qu'ils +eussent habitée ensemble, mais +un petit intérieur modeste où la +main de l'épouse met partout +son empreinte délicate et sacrée.</p> + +<p>Antonine ne se doutait guère +de cette différence de vie; elle +n'en connaissait que la poésie. +La pauvreté des paysans de son +village lui était cependant familière, +et elle en adoucissait les +chagrins par tous les moyens en +son pouvoir. Mais la pauvreté +d'un homme de son monde devait +être, et était, en effet, une +chose bien différente; celle-ci +lui paraissait tout ensoleillée par +l'étude, les joies de l'intelligence, +et par leur amour mutuel.</p> + +<p>Dournof poussa un second +soupir et releva la tête; Antonine +le regardait tristement.</p> + +<p>--Que faire? dit-il en s'efforçant +de sourire; nous attendrons. +Mais si vos parents persistent +à refuser?</p> + +<p>--Ce ne sont pas des loups, +dit Antonine avec une gaieté +feinte. Ils m'aiment et finiront +par consentir. Et puis, qui sait? +ils consentiront peut-être tout +de suite!</p> + +<p>Dournof ne le croyait pas, et +il n'eut pas besoin de le dire. +D'ailleurs, entre ces deux êtres +graves et fiers, les mensonges, +même ceux qu'ils auraient pu se +faire par charité, pour s'épargner +mutuellement un souci, +étaient inconnus. Leur amour +était cimenté d'une estime sans +bornes, et c'est là ce qui le rendait +si fort.</p> + +<p>--Antonine, dit le jeune homme +après un silence, je regrette +de vous avoir attachée à moi; +j'aurais dû comprendre que je +n'avais pas le droit de parler tant +que je n'aurais pas un nid à vous +offrir... mais j'étais trop jeune +pour savoir...</p> + +<p>--Je ne le regrette pas, moi! +fit Antonine en lui tendant la +main.</p> + +<p>Il la prit et la serra, mais sans +la porter à ses lèvres. Se sentant +sûrs l'un de l'autre et craignant +de s'amollir, ils évitaient +les caresses.</p> + +<p>Une voiture s'arrêta sous les +fenêtres et s'éloigna après avoir +déposé ses hôtes.</p> + +<p>--C'est ma mère, dit Antonine; +elle a fait des visites avec +mon père aujourd'hui. Voulez-vous +leur parler?</p> + +<p>Dournof étendit les bras, et +la tête d'Antonine s'appuya un +moment sur son épaule.</p> + +<p>--Quoi qu'il arrive, pour toujours? +dit-il.</p> + +<p>--Pour toujours! répondit +fermement Antonine.</p> + +<p>On sonna. La Niania accourut +dans le salon, afin de prévenir +les jeunes gens, mais ceux-ci +ne craignaient pas les surprises.</p> + +<p>M. et madame Karzof entrèrent +l'instant d'après dans le salon +et témoignèrent leur satisfaction +en revoyant le jeune +homme après sa longue absence.</p> + +<p>Madame Karzof était une +femme de quarante-cinq ans, +plutôt petite, rondelette, active, +intelligente et bornée à la fois, +comme beaucoup de femmes +russes de sa classe; intelligente +pour ce qui était de son ressort, +pour tout ce qui l'entourait et se +mêlait à sa vie, absolument bornée +dès qu'il s'agissait de sortir +du particulier pour passer au +général. Elle était bonne et tracassière, +généreuse et parfois +rapace, capable de se priver de +tout pour soulager une infortune, +et également capable de laisser +mourir de faim devant sa +porte un pauvre à la pauvreté +duquel elle ne croirait pas,--quitte +ensuite à le faire enterrer +à ses frais et à déplorer son erreur,--mais +incapable de se corriger +grâce à cette leçon.</p> + +<p>Madame Karzof aimait sa fille +et la persécutait sans cesse; Antonine +aimait le bleu, sa mère +lui faisait porter du rose, sous +prétexte que le rose va à toutes +les jeunes filles. La mode venait-elle +des coiffures plates, elle +obligeait Antonine à lisser ses +cheveux avec soin, sans s'inquiéter +de l'air de son visage, auquel +cette coiffure ne convenait pas; +de même que l'année suivante, +elle faisait crêper sans pitié ses +cheveux, longs d'un mètre, que +personne ne pouvait plus décrêper +ensuite et qu'il fallait couper,--le +tout parce que quelque +brave dame de ses amies lui +avait dit que c'était la mode, et +qu'on ne pouvait se coiffer autrement +pour aller au bal.</p> + +<p>Antonine détestait le monde +guindé et malveillant des employés +de classe moyenne où la +conduisait sa mère; en revanche, +elle aimait la liberté de bon +ton qui régnait chez madame +Frakine. Madame Karzof eût +désiré le contraire; mais si elle +la contraignait souvent à aller +au bal, elle ne lui défendait jamais +de se rendre aux samedis +de la bonne dame. Seulement, +s'ennuyant elle même près de +celle-ci, trop simple et trop franche +d'ailleurs pour elle, elle y +envoyait Antonine avec sa bonne. +La jeune fille était loin de +s'en plaindre. Elle y trouvait +Dournof l'année précédente, +mais le deuil de celui-ci et son +absence l'en avaient écarté cet +hiver, au grand regret de toute +la jeunesse, car Dournof, avec sa +manière de voir sérieuse en toute +chose, était à ses heures le plus +joyeux boute-en-train de la bande.</p> + +<p>C'est ainsi que madame Karzof +avait accoutumé sa fille à ne +pas faire grand cas de ses décisions; +bien qu'Antonine n'eût +jamais cessé de donner à sa mère +les témoignages extérieurs du +respect, celle ci se sentait gênée +par le jugement de sa fille; elle +le lui avait dit plus d'une fois, +non sans aigreur; Antonine avait +toujours répondu avec douceur +et politesse, mais une fermeté +inébranlable se cachait sous sa +déférence apparente, et madame +Karzof, qui le sentait, revenait +de ses escarmouches plus +décidée que jamais à rendre sa +fille heureuse malgré elle, à l'amuser +malgré elle, à l'habiller +au rebours de ses désir? le tout +pour son bien.</p> + +<p>M. Karzof était un brave +homme, c'est tout ce qu'on peut +en dire, attendu que jamais +oreille humaine n'avait ouï porter +d'autre jugement sur son +compte. Il remplissait mécaniquement +ses devoirs à son ministère, +visitait ses supérieurs, +touchait ses appointements, n'était +jamais malade, mangeait, +sortait, dormait à ses heures régulières, +qu'il n'aimait pas à voir +déranger, et s'en remettait pour +toute chose au jugement supérieur +de sa femme, en quoi il +donnait la plus grande preuve +de sagesse qui fut en son pouvoir.</p> + +<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch, +dit madame Karzof en ôtant son +chapeau, une fois qu'elle se fut +installée sur le canapé;--elle +aimait le confort en toutes choses--qu'allez-vous +faire à présent? +Entrer au service dans un +ministère quelconque, n'est-ce +pas?</p> + +<p>--Non, chère madame, je ne +pense pas.</p> + +<p>--Que voulez-vous donc faire? +dit M. Karzof d'un air ébahi. +La pensée qu'un homme pouvait +ne pas entrer dans un ministère +le bouleversait.</p> + +<p>--Je voudrais me préparer! +encore pendant un an ou deux à +embrasser une carrière encore +peu fréquentée...</p> + +<p>--Quelle idée! fît le digne +homme. Faites donc comme tout +le monde!</p> + +<p>--Peut-on savoir quelle est +cette carrière peu fréquentée? +demanda madame Karzof en +souriant.</p> + +<p>--Mon Dieu, à présent, je ne +tiens pas à en faire un mystère. +Vous savez que l'année prochaine +on va ouvrir le Tribunal des +référés?</p> + +<p>--Oui, oui, fit Karzof en haussant +les épaules, on vous jugera +votre affaire, tout de suite, +sans enquête... quelle stupidité!</p> + +<p>--Le temps nous prouvera si, +en effet, c'est une stupidité, monsieur, +fit Dournof, considérablement +plus parlementaire qu'il ne +l'eût été en d'autres circonstances; +en attendant, cette institution +qui n'a d'équivalent ni en +Angleterre, ni en France,--pour +l'Allemagne, je ne sais pas...</p> + +<p>--Moi non plus, interrompit +Karzof d'un air digne.</p> + +<p>--Cette institution, qui permettra +aux gens pressés de terminer +leurs différends sans attendre +les vingt ou trente années +que prend actuellement un +procès,--va fonctionner avant +un an.</p> + +<p>--Oui, fit Karzof en se tournant +vers sa femme; tu sais, ils +ont bâti dans la Litéinaïa un palais +superbe, avec une sculpture +sur la porte, le jugement de Salomon. +Quelle pitié! Ça ne servira +pas dix fois!</p> + +<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch, +reprit madame Karzof, quel rapport +y a-t-il entre le jugement de +Salomon et votre refus d'entrer +au service?</p> + +<p>--C'est qu'il faudra des jurisconsultes +libres pour examiner: +rapidement les dossiers, conseiller +les clients, et, plus tard, il va +falloir des avocats pour plaider +les causes devant les tribunaux +criminels et autres.</p> + +<p>--Des avocats? de ceux qui +tripotent les affaires du tiers et +du quart, en grappillant des deux +côtés? fit madame Karzof d'un +air dégoûté.</p> + +<p>--Non, chère madame, ceux +dont vous parlez étaient les anciens +avocats; ceux dont je vous +parle seront les nouveaux.</p> + +<p>--On les payera pour parler? +demanda Karzof.</p> + +<p>--Précisément.</p> + +<p>--Et vous voulez en être un?</p> + +<p>--C'est vous qui l'avez dit. +Les époux s'entre regardèrent +avec une sorte de commisération +railleuse pour l'infortuné +qui devait avoir, suivant l'expression +vulgaire, un coup de +marteau.</p> + +<p>--On gagne de l'argent, là +dedans? demanda M. Karzof +d'un air de supériorité.</p> + +<p>--On en gagnera certainement +beaucoup.</p> + +<p>--Eh bien, quand vous en aurez +reçu, vous viendrez nous le +faire voir, par curiosité! conclut +le bonhomme en riant et en se +tournant vers sa femme, qui se +mit à rire avec lui.</p> + +<p>Tout ceci était bien peu encourageant. +Antonine, qui n'avait +pas ouvert la bouche depuis +l'arrivée de ses parents, leva les +yeux sur Dournof pour voir +comment il le prenait: il lui répondit +par un sourire de bonne +humeur et un clair regard plein +de courage et de tendresse.</p> + +<p>--Qui vivra verra! dit il aux +époux Karzof. En attendant, seriez-vous +incapables de donner +votre fille en mariage à un homme +décidé à se faire une fortune +brillante et rapide, mais qui pour +le moment posséderait peu de +chose, outre sa bonne volonté?</p> + +<p>--Seigneur Dieu! s'écria madame +Karzof, que contez vous +là! Donner Nina à un homme +sans fortune, c'est cela qui serait +de la folie?</p> + +<p>Antonine se tourna vers sa +mère.</p> + +<p>--Même si votre fille l'aimait? +dit-elle doucement.</p> + +<p>--J'espère bien que, grâce au +ciel, je t'ai assez bien élevée +pour que tu n'aies pas de semblables +fantaisies, répliqua la +mère avec une aigreur qui ne +promettait rien de bon; et elle +jeta à Dournof un regard mécontent.</p> + +<p>Celui-ci vit qu'il fallait parler. +Il se leva.</p> + +<p>--Monsieur et madame, dit-il, +j'aime votre fille depuis deux +ans; j'ai lieu de croire que je ne +lui suis pas indifférent, et je vous +certifie qu'avec moi elle ne serait +pas malheureuse. Voulez-vous +bien me la donner pour +femme, avec votre bénédiction?</p> + +<p>--Après ce que vous venez +dire! s'écria madame Karzof; +mais, mon ami, ce serait tout +bonnement de la démence.</p> + +<p>--De la folie! rectifia M. Karzof.</p> + +<p>--J'avoue, reprit Dournof, que +j'ai eu tort de plaisanter tout à +l'heure, mais je suis certain d'un +avenir brillant, et j'aurais plus +de courage si Antonine m'aidait +à l'atteindre en marchant auprès +de moi dans la vie.</p> + +<p>--Entrez dans un ministère, +et nous verrons, dit la mère.</p> + +<p>--Dans un ministère, jeune +homme, ajouta le père, c'est là +seulement qu'on parvient aux +honneurs et à la fortune.</p> + +<p>Il toucha de la main la croix +de Sainte-Anne qu'il portait au +cou à un large ruban, pour indiquer +les honneurs, et promena +un regard satisfait autour de son +salon, pour faire allusion à la +fortune. Dournof réprima un +sourire de dédain.</p> + +<p>--Si Antonine veut que j'entre +dans un ministère, dit-il, je +suis prêt à lui obéir. Dites, le +voulez-vous?</p> + +<p>Il s'adressait à elle avec tant +d'amertume, que, sur le point de +dire oui, elle eut peur de lui déplaire. +Elle savait bien qu'il l'avait +aimée pour sa patience, sa +persévérance, son énergie morale, +et qu'en se laissant aller à +une faiblesse, elle déchoirait à ses +yeux. Le coeur navré, elle se fit +un visage tranquille, leva sur lui +des yeux résolus et dit:</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent +alors les deux Karzof, et +ils commencèrent une scène qui +dura deux heures et demie.--Entrez +dans un ministère! Tel +était leur premier et dernier argument.</p> + +<p>--Mais, objectait Dournof, si +je me consacre au service de +l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper +des questions de droit où +mon avenir est engagé! Ce n'est +pas pour gratter du papier dans +un bureau que j'ai passé ma licence +et travaillé huit ans!</p> + +<p>--Vous pourrez mener les +deux choses de front, proféra M. +Karzof comme dernière concession; +je connais--dans mon bureau +même, je puis le dire,--un +jeune homme très-intelligent; il +fait des vaudevilles pour le théâtre +russe, c'est-à-dire, il arrange +des vaudevilles français pour la +scène russe, et il réussit très +bien. Outre cela, il a été décoré, +et l'année dernière il a obtenu +une gratification.</p> + +<p>--Pour le service de l'Etat ou +celui de vaudeville? demanda +Dournof, dont le côté gamin reparaissait +de temps en temps +dans les circonstances les plus +graves.</p> + +<p>--Je... je... je ne sais pas, ce +n'est pas notre affaire, répondit +Karzof, un moment décontenance.</p> + +<p>--Vous servez au ministère +de la justice, fit Dournof. Eh +bien, croyez-vous que votre jeune +homme décoré s'occupe consciencieusement +des affaires du +ministère lorsqu'il a une pièce +en répétition? Ne quitte-t-il pas +le bureau avant l'heure, n'y vient-il +pas en retard? Souffririez-vous +cela d'un homme qui ne fait pas +de vaudevilles?... Non, monsieur +Karzof, celui qui veut servir l'Etat, +et conséquemment son pays, +doit s'adonner de toutes ses forces +à un seul but, celui qu'il a +choisi. J'ai choisi une autre voie +que le ministère: je vais être +aussi plus utile à mon pays que +si je restais à faire l'oeuvre d'un +scribe pendant de longues années... +Je ne veux pas voler l'Etat +en me faisant payer pour un +service mal fait... et je ne veux +pas briser ma carrière en consacrant +loyalement mes forces à +un service pour lequel je n'ai ni +goût ni aptitudes.</p> + +<p>Il avait parlé avec tant de +chaleur, tant de flamme dans les +yeux, que les Karzof restèrent +interdits.</p> + +<p>--C'est très bien, très-bien! +dit M. Karzof; vous pensez noblement, +jeune homme.</p> + +<p>--Alors vous m'accordez Antonine? +s'écria Dournof avec +élan.</p> + +<p>--Jamais de la vie, tant que +vous ne penserez pas autrement, +riposta madame Karzof. Vos +pensées sont extrêmement nobles, +comme votre manière d'agir, +mais on n'est heureux qu'avec +de la fortune. Ma mère m'a +marié à M. Karzof que je n'aimais +pas,--elle jeta un regard +affectueux au vieillard étonné;--j'aurais +préféré un petit blanc-bec +qui m'avait tourné la tête; +eh bien! je me suis toujours félicitée +d'avoir eu une mère si +sage et si prudente, car avec +mon mari je n'ai jamais manqué +de rien, Dieu merci, tandis qu'avec +l'autre... je serais morte de +faim.</p> + +<p>--Vous me détendez alors +d'espérer pour le présent?... demanda +Dournof lassé de tourner +dans le même cercle depuis +si longtemps.</p> + +<p>--Entrez au ministère! Dès +que vous aurez une place seulement +de 1,500 roubles, nous +vous donnerons Antonine, et cela +parce que vous êtes un bon +garçon, que nous vous connaissons +depuis longtemps et que +vous êtes l'ami de notre Jean; +car nous n'avions jamais pensé +à un gendre de si peu de fortuné. +Antonine pouvait prétendre +à un colonel pour le moins, sinon +un général civil!</p> + +<p>--Quand j'aurai 1,500 roubles +de revenu, me la donnerez vous? +insista Dournof, prêt à se retirer.</p> + +<p>--Seulement si vous êtes dans +un ministère, car, voyez vous, +Féodor Ivanitch, les administrations +particulières vivent et meurent, +les consultations et tout +votre micmac ont des hauts et +des bas; il n'y a que le service +de l'Etat qui est éternel!</p> + +<p>--Comme la bêtise humaine! +pensa Dournof. Eh bien, soit, +dit-il tout haut; vous savez que +je suis un homme sérieux, vous +ne me fermerez pas la porte, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Pourquoi donc... commença +Karzof. Sa femme l'interrompit. +Depuis un moment elle étudiait +sa fille et reconnaissait avec +joie que son extérieur ne trahissait +aucun des signes auxquels +on reconnaît une jeune fille +"amoureuse ", comme on dit +là-bas. Ni larmes, ni pâmoison, +ni exclamations de tendresse; +les joues d'Antonine n'avaient +même guère pâli; il est vrai que +son teint mat et peu coloré variait +peu même dans ses grandes + émotions; mais madame +Karzof, qui avait beaucoup gémi +dans son temps, était incapable +de deviner la tempête qui +bouillonnait sous cette apparente +indifférence.</p> + +<p>--Pourquoi pas? dit-elle; notre +Jean dit que vous êtes pour +lui un ami inestimable, l'ami de +notre fils sera toujours le bienvenu +chez nous. Quant à Nina, +cette idée lui sortira de la tête, +si elle y est entrée; c'est une +fille d'esprit; elle sait que nous +l'aimons, et elle n'a jamais été +entêtée.</p> + +<p>Ici madame Karzof mentait +sciemment, car elle appelait Antonine +entêtée au moins une fois +par jour, mais elle jugeait inutile +de l'apprendre à un étranger,--et +surtout à un homme qui +pouvait, le cas échéant, devenir +son gendre.</p> + +<p>Antonine allait répondre, un +signe de Dournof lui fit garder +le silence. Aussi longtemps +qu'on leur permettrait de se voir +la vie serait supportable. Le +jeune homme salua donc les +vieillards, en leur serrant la main +comme de coutume; il tendit +aussi la main à Antonine, et +leur étreinte valait un serment, +puis il sortit, en disant: Au revoir.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela veut dire? +s'écria sévèrement M. Karzof. +Comment as-tu pu permettre +à cet hurluberlu...</p> + +<p>--Laisse-moi l'affaire entre les +mains, mon bon ami, dit aussitôt +sa femme: j'en parlerai avec +Nina, et cela vaudra mieux. Une +mère, vois-tu, sait mieux causer +avec les jeunes filles, et le père +avec les garçons; c'est dans l'ordre +naturel, institué par Dieu et +les lois.</p> + +<p>Sur cette belle phrase, M. Karzof +murmura un majestueux: +C'est très-bien, et s'en fut revêtir +sa robe de chambre, après +laquelle il soupirait depuis long +temps.</p> + +<p>Madame Karzof emmena sa +fille dans sa chambre, et là, pendant +qu'elle aussi déposait son +harnais de cérémonie, non sans +force soupirs, elle interrogea +Antonine, sur tous les points. +Quand? Où? Comment avait +commencé cet amour? Qu'avait +dit Dournof? Avait il toujours +été respectueux?</p> + +<p>--Il ne m'a jamais baisé la +main, répondit froidement Antonine.</p> + +<p>--C'est que, vois-tu, mon enfant, +la réserve virginale des +jeunes demoiselles... La bonne +dame parla sur la réserve virginale +pendant une demi-heure, +sans édifier beaucoup Antonine. +Quand le sermon fut fini, madame +Karzof ajouta:</p> + +<p>--Tout ça, ce sont des bêtises; +une jeune fille n'a que faire +d'épouser un homme sans fortune, +un philanthrope,--ce mot +pour la digne femme désignait +une espèce de novateurs fort +dangereuse; on épouse un homme +posé, un général, avec une +"étoile" et de la fortune, et l'on +est heureux; au moins est-on +sûre que les enfants ne mourront +pas de faim.</p> + +<p>Madame Karzof parlait dans +le désert. Sa sagesse bourgeoise +était lettre morte pour Antonine; +celle-ci aimait, ce qui aurait +suffi pour la rendre à ces +conseils; mais, de plus, elle avait +entendu tant de fois répéter ces +maximes qui faisaient partie +d'une sorte de catéchisme à l'usage +des mères de famille de la +classe moyenne, qu'elle en était +écoeurée d'avance. Rien d'auguste, +d'élevé, ne sortait jamais +de ces lèvres pourtant respectées. +Antonine en souffrait, car +elle eut voulu vénérer sa mère, +elle ne pouvait que l'aimer.</p> + +<p>La jeune fille reçut donc silencieusement +sa douche de bons +avis et d'admonestations prudentes, +puis elle baisa la main qui +la lui administrait et s'en fut +dans sa chambre, pour être seule +et se remettre de tant d'émotions; +mais la solitude lui fit +peu de bien; car, au bout de +toutes les épreuves que l'avenir +pouvait lui réserver, elle ne voyait +briller aucun rayon d'espérance.</p> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<p>La soirée de madame Frakine +était dans tout son éclat; dans +le grand salon aux murs tapissés +de papier blanc uni, une quinzaine +de bougies éclairaient les +quadrilles animés; une vingtaine +de jeunes gens, une douzaine +environ de jeunes filles, semblaient +avoir oublié qu'il est des +lendemains aux soirées de danse. +D'ailleurs à cet âge, on +ignore la courbature, ou, si elle +se fait sentir, on en rit, et l'on +recommence pour la faire passer. +Un vieux domestique entra, +portant un plateau couvert de +verres et de tasse de thé.</p> + +<p>--Emporte ça, pas de thé! +s'écria un des danseurs; ça empêche +de danser, ça prend du +temps, et puis on a trop chaud +après.</p> + +<p>--.Mais vous aurez soif! fit +dans la salle à manger la voix +de madame Frakine attablée +avec deux ou trois autres mamans +devant un samovar gigantesque.</p> + +<p>--Nous boirons du kvass répond +une jeune fille.</p> + +<p>--Et puis vous nous donnerez +à souper, n'est-ce pas? cria de +loin une autre voix masculine.</p> + +<p>--Oui, mes enfants, comme à +l'ordinaire.</p> + +<p>--Il y aura du fromage?</p> + +<p>--Et des harengs?</p> + +<p>--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame +Frakine.</p> + +<p>A l'annonce de ce festin délicieux, +les cabrioles recommencèrent +de plus belle dans le salon +voisin, et la bonne dame expliqua +aux mamans étonnées de +ce luxe inaccoutumé, que le matin, +même, ayant reçu un quartier +de veau de sa petite terre, +elle l'avait fait rôtir immédiatement, +afin de régaler sa belle +jeunesse, comme elle disait.</p> + +<p>--Et précisément, acheva-t-elle +en voyant entrer Dournof, +voici l'enfant prodigue qui vient +manger son veau traditionnel.</p> + +<p>--Ah! il y a du veau? dit +Dournof avec cette bonne humeur +qui ne l'abandonnait guère; +qu'elle aubaine! Vous avez +donc fait un héritage?</p> + +<p>--Mauvais sujet! fit madame +Frakine, ne va-t-il pas me reprocher +ma pauvreté! D'où sortez-vous +comme ça sans crier gare?</p> + +<p>--J'arrive du gouvernement +de T...</p> + +<p>--Quand?</p> + +<p>--Ce matin.</p> + +<p>--Ah! fit Madame Frakine +en dirigeant ses yeux ver la porte. +Antonine, qui tenait le piano +au moment de l'entrée de Dournof, +venait de céder sa place à +une autre martyre du devoir social, +et paraissait sur le seuil.</p> + +<p>--Repartirez-vous? demanda +la vieille dame au jeune homme +qui venait de s'asseoir dans un +vieux canapé vermoulu, tout +près d'elle.</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>Antonine s'approchait, et, +sans témoigner de timidité ni +d'embarras, elle s'assit auprès +de Dournof. Les dames causaient +entre elles en prenant le +thé, le jeune homme se pencha +vers sa vieille amie.</p> + +<p>--Savez-vous qu'on me l'a refusée +tantôt? dit-il à demi-voix.</p> + +<p>--Hein? fit madame Frakine +ébahie.</p> + +<p>--On me l'a refusée parce que +je n'ai pas voulu entrer dans un +ministère.</p> + +<p>--Hein? fit une seconde fois +la bonne âme, plus stupéfaite +que jamais. Dournof ne put +s'empêcher de rire.</p> + +<p>--C'est comme je vous le dis; +mais cela n'empêche pas les sentiments, +n'est-ce pas, Antonine?</p> + +<p>Sa position de prétendant +évincé lui donnait une assurance +nouvelle; il n'avait plus à +craindre de se trahir, et éprouvait +une certaine joie à s'avouer +amoureux de la jeune fille.</p> + +<p>--Eh bien! qu'allez-vous faire, +mes pauvres enfants? dit +madame Frakine en les regardant +avec une bonté compatissante.</p> + +<p>--Nous attendrons! fit gaiement +Dournof. Personne ne les +observait; il prit tranquillement +la main d'Antonine et la garda +dans la sienne sous le regard +bienveillant et attristé de la vieille +dame. Nous nous aimons assez +pour attendre.</p> + +<p>--Longtemps?</p> + +<p>--Dieu le sait! répondit +Dournof en rejetant ses cheveux +bouclés en arrière. Allons valser, +ajouta-t-il en se levant.</p> + +<p>Il avait quitté la main d'Antonine; +mais, sur le seuil de la +porte, il lui passa un bras autour +de la taille et fondit la foule des +cavaliers restés sans dames, qui +regardaient danser les autres.</p> + +<p>--Tu danses déjà? lui jeta un +camarade peu charitable, faisant +allusion à son deuil encore récent.</p> + +<p>--<i>Vita nuova</i>, mon cher, lui +jeta Dournof par dessus l'épaule; +j'étais chenille, je me fais papillon, +et d'ailleurs on prend son +bonheur où on le trouve.</p> + +<p>Sur cette réponse passablement +énigmatique, il se mit à +valser comme si la vie n'avait +eu pour lui d'autre but que de +tourner en mesure autour d'un +salon.</p> + +<p>Quand l'heure fut venue de +rentrer, Jean Karzof, qui était +arrivé fort tard, après l'opéra +italien qu'il aimait passionnément, +sortit avec sa soeur et un +groupe de jeunes gens, qui tous +demeuraient à peu de distance +les uns des autres. Dournof les +accompagnait, et bientôt, profitant +de l'extase où la musique +avait plongé son ami, qu'un camarade +avait entraîné dans une +discussion acharnée, il se rapprocha +d'Antonine. La nuit était +belle, la maison des Karzof tout +proche; on allait à pied; les +fiancés causèrent quelques moments +ensemble.</p> + +<p>--Il faut bien que je m'accoutume +à ma nouvelle situation, +dit Dournof; je suis à peu près +comme un colonel sans régiment, +un curé sans cure; je suis +un fiancé sans fiancée...</p> + +<p>Antonine tourna vivement la +tête de son côté. Sous le capuchon +qui recouvrait sa tête, il +lut un reproche dans l'éclair de +ses yeux.</p> + +<p>--Je suis sans fiancée aux yeux +des autres. Je puis avouer hautement +que je vous aime, mais +puis-je dire que vous m'aimez? +--Elle hésita un moment, +puis répondit franchement:</p> + +<p>--Vous pouvez le dite, puisque +c'est vrai.</p> + +<p>Dournof la regarda, et se sentit +fier d'elle.</p> + +<p>--Je vois, continua la jeune +fille, que le meilleur est de nous +fier à l'amitié et à l'honneur de +ceux qui nous entourent; si +nous semblons nous méfier +d'eux, quelque parole maligne +reviendra à mes parents. Si nous +ne cachons rien,--je suis certaine +que tous feront de leur mieux +pour nous protéger.</p> + +<p>--Vous avez raison, s'écria +Dournof, frappé de la logique +juvénile de ce raisonnement audacieux. +Commençons tout de +suite. Amis! dit-il d'une voix +forte.</p> + +<p>Les cinq jeunes gens qui marchaient +à côté de Jean s'arrêtèrent +autour de lui.</p> + +<p>--Toi, le premier, dit Dournof, +tu sais que j'aime ta soeur +et qu'on me la refuse; tu es chagriné +de ce refus, et jusqu'ici +nous avions vécu en frères...</p> + +<p>--Et cela continuera jusqu'à +la fin de nos deux vies, interrompit +Jean.</p> + +<p>--Ta soeur ne veut pas se soumettre +à l'arrêt de ses parents..</p> + +<p>--Elle a raison, fit Jean en +prenant le bras de sa soeur sous +le sien.</p> + +<p>--Eh bien, à vous tous, mes +amis, qui seriez heureux de +trouver du secours dans une position +semblable, je déclare +qu'Antonine et moi nous continuons +à nous considérer comme +fiancés, en attendant le jour où +un changement dans ma fortune +me permettra de la réclamer.</p> + +<p>Nous vous communiquons cette +nouvelle, parce qu'il nous semble +plus digne de l'amitié et de +l'honneur d'agir franchement +avec vous. Allez-vous nous protéger +contre la calomnie, et nous +prévenir des dangers qui pourraient +nous menacer à notre insu?</p> + +<p>--Nous jurons, dit une voix +toute jeune et vibrante d'émotion +contenue, de défendre la +jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté +intéressée de la vieillesse.</p> + +<p>--Nous le jurons! répétèrent +les autres.</p> + +<p>Ils étaient alors sur un des innombrables +ponts qui coupent +les canaux de Pétersbourg; la +ville dormait; à peine, de loin +en loin, entendait-on le roulement +d'une voiture attardée; +leurs voix retendirent fraîches et +jeunes.</p> + +<p>--Hourra! crièrent ils gaiement, +en se remettant en marche.</p> + +<p>--Vous allez vous faire coffrer +pour tapage nocturne, dit +Jean, mais je vous remercie tout +de même.</p> + +<p>--Je vous remercie, dit Antonine +de sa voix douce, en tentant +la main à chacun de ses +défenseurs.</p> + +<p>A partir de ce moment, si +quelqu'un d'entre eux avait été +charmé par sa beauté ou sa grâce, +il étouffa ce sentiment pour +jamais: Antonine était sacrée +pour eux puisqu'elle appartenait +à Dournof. Désormais, elle +eut autour d'elle une sorte de +bataillon sacré pour la défendre, +et elle fut, en effet, défendue +contre les propos malveillants +par la présence de ces cinq +hommes qui lui furent également +dévoués et dont elle ne +distinguait particulièrement aucun.</p> + +<p>Pendant que la jeunesse complotait +contre eux, M. et madame +Karzof, la tête sur l'oreiller, +attendaient le retour de leurs enfants, +en projetant aussi des desseins +machiavéliques, à la clarté +adoucie de la lampe qui brûlait +devant les images saintes.</p> + +<p>--Vois-tu mon bon ami, disait +madame Karzof en regardant +d'un air rêveur sa robe de chambre +pendue à un clou au fond +de la chambre;--c'était d'ordinaire +sur cet objet que se portaient +ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu, +j'ai bien observé +Antonine pendant que +Dournof parlait; elle n'est pas +amoureuse de lui. Ce n'est pas +ainsi qu'une fille amoureuse reçoit +la notification d'un refus.</p> + +<p>--Mais, fit observer M. Karzof, +avec plus de raison qu'on ne +l'aurait pu supposer, peut-être +bien sa manière à elle d'être +amoureuse n'est elle pas pareille +à celle des autre?</p> + +<p>--Laisse donc! Toutes les +jeunes filles sont semblables! Te +rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on +ne voulait pas la marier +au fils du prêtre de l'église de +Kazan? A-t-elle assez pleuré, +crié, refusé de manger et tout +ce qui s'ensuit! C'était un tel +vacarme chez eux que sa mère +venait faire son somme ici pendant +la journée; chez elle, son +démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas +empêcher d'épouser un chef de +bureau aux Apanages six mois +après;--Voilà ce que j'appelle +une demoiselle amoureuse! Mais +Antonine... oh! non!</p> + +<p>--Tant mieux! proféra Karzof, +cela fait honneur à son bon +sens, et à l'éducation que vous +lui avez donnée.</p> + +<p>--Eh bien, vois-tu, monsieur +Karzof, de peur que notre fille +ne s'amourache de quelque godelureau, +je crois qu'il faudrait +la marier sans retard. Elle a dix-neuf +ans, il n'est que temps.</p> + +<p>--Je veux bien, dit M. Karzof. +Mais à qui?</p> + +<p>--Ah! voilà! fit la mère en +réfléchissant plus profondément +que jamais, et en magnétisant +de son regard la robe de chambre +indifférente. C'est à toi de +chercher; dans tes bureaux, tu +dois avoir quelqu'un... il ne manque +pas de célibataires dans les +ministères...</p> + +<p>--Oui, répliqua Karzof, mais +ils n'ont pas de fortune.</p> + +<p>--Les jeunes! mais les vieux?</p> + +<p>--Est-ce que tu marierais +Antonine à un vieux? fit M. +Karzof d'un air éminemment dubitatif.</p> + +<p>Combien as-tu de plus que +moi? rétorqua victorieusement +son épouse, en se tournant vers +lui.</p> + +<p>--Dix-huit ans, je crois... répondit +le brave homme.</p> + +<p>--Eh bien! est-ce que je t'ai +rendu malheureux?</p> + +<p>--Non, certes, oh! non! s'écria +Karzof;--mais ce n'est pas +la même chose, ajouta-t-il aussitôt +avec justesse.</p> + +<p>--Nous étions, il est vrai, des +époux assortis, répondit madame +Karzof. Mon Dieu, si je pouvais +trouver pour Antonine un +homme dans ton genre, que je +serais heureuse!</p> + +<p>Là dessus, les époux se mirent +à chercher en commun parmi +les messieurs de leur connaissance +ceux qui pouvaient +prétendre à la main d'Antonine. +Si les oreilles ne tintèrent pas +cette nuit à trente célibataires +aussi peu occupés d'Antonine +que l'enfant qui vient de naître, +c'est que probablement ils dormaient +sur ces mêmes oreilles.</p> + +<p>Le résultat de cet examen fut +que, la semaine suivante, on +donnerait un bal, où les célibataires, +triés soigneusement sur +le volet, seraient offerts à l'admiration +de leur fille.</p> + +<p>Au moment où les époux, +fiers de cette résolution, se préparaient +à s'endormir pour tout +de bon, ils entendirent un léger +bruit de pas qui leur annonçait +la rentrée de leurs enfants. Un +petit rire échappé à Antonine +qui disait bonsoir à son frère +acheva de confirmer madame +Karzof dans sa sécurité.</p> + +<p>--Tu vois bien qu'elle ne pense +pas à Dournof, conclut-elle, +puisque tu l'entends rire. Et la +bonne dame s'endormit sur un +lit de roses.</p> + +<p>Sa fille était rentrée dans sa +chambre, cependant, et au lieu +de se déshabiller, assise sur un +petit canapé, la tête inclinée sur +la poitrine, elle réfléchissait tristement.</p> + +<p>--Eh bien, ma beauté, lui dit +la Niania, qui l'attendait, si tard +qu'elle dût rentrer, et qui ne se +couchait jamais sans avoir fait +sur elle le signe de la croix, pour +écarter les mauvais rêves,--tu +ne te déshabilles pas? Est ce que +tu n'as pas sommeil?</p> + +<p>Antonine tressaillit.</p> + +<p>--Pardon, Niania, dit-elle, je +te fais attendre,--tu dois être fatiguée.</p> + +<p>Elle se leva aussitôt et se livra +aux soins de sa fidèle servante. +Celle-ci peigna avec soin les +beaux cheveux, si longs et si +lourds qu'ils inclinaient légèrement +sous leur fardeau la tête +de la jeune fille; elle était fière +de ses cheveux bruns, si doux +et si souples; elle les tressait patiemment +tous les jours deux +fois, pour éviter qu'ils ne perdissent +leur lustre, et ne permettaient +à aucune main étrangère +de toucher aux nattes de +"son enfant". Lorsque madame +Karzof, mue du beau zèle dont +nous avons parlé, se mit en tête +de faire venir un coiffeur, elle +eut à livrer une vraie bataille à +la Niania, et si elle obtint les +honneurs du combat, c'est uniquement +parce qu'elle la renvoya +à la cuisine en lui fermant la +porte sur le nez.</p> + +<p>--Eh bien, mignonne, dit doucement +la vieille servante, tes +parents n'ont pas accepté ton +bien-aimé? Ils ont refusé de lui +donner notre colombe?</p> + +<p>--Oui, soupira Antonine.</p> + +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>--Je dis que je l'épouserai, +lui ou personne.</p> + +<p>La Niania garda le silence, et +hocha par deux fois sa vieille +tête grise.</p> + +<p>--C'est qu'ils veulent te marier, +reprit-elle au bout d'un moment.</p> + +<p>--A qui? dit Antonine en levant +brusquement la tête.</p> + +<p>--Je ne sais pas; on te cherche +un promis. On va donner +un bal pour toi, et l'on s'occupera +de te marier le plus vite +possible.</p> + +<p>--Quelle idée! Où as tu pris +cela?</p> + +<p>--J'ai écouté à la porte, pendant +que tu étais chez madame +Frakine. Et lui, que dit-il, ton +ami?</p> + +<p>--Il dit comme moi.</p> + +<p>--Que Dieu étende sa main +sur vous, soupira la Niania, car +je prévois que votre vie ne sera +pas tranquille!...</p> + +<p>Antonine s'étendit sur son lit; +sa bonne ramena les couvertures +sur elle, attisa la lampe des +images, et se retira en faisant +des signes de croix dans l'air de +tous côtés pour chasser l'esprit +malin.</p> + +<p>Mais l'esprit malin était resté +au coeur de la jeune fille. Une +colère sourde travaillait en elle +et montait toujours, menaçant +de submerger sa raison. Si on +l'avait laissée en paix, maîtresse +d'attendre que Dournof eût conquis +une position, elle aurait été +une fille douce et soumise, patiente +malgré son chagrin, et respectueuse +toujours... Mais on +voulait disposer d'elle sans son +consentement... on traitait son +amour comme un enfantillage, +on se jouait de l'homme qu'elle +aimait... Sa colère devint si forte, +qu'Antonine se leva, incapable +de rester immobile plus longtemps. +La fraîcheur de la chambre +calma un peu sa fièvre. Elle +fit deux ou trois fois le tour de +sa cellule virginale, et s'arrêtant +devant les images, elle s'agenouilla +pieusement.</p> + +<p>--Sainte mère de Dieu! dit-elle +tout haut, en étendant la +main vers l'image de la Vierge +qui lui souriait placidement, son +enfant dans les bras, je jure d'être +à lui ou à personne.--Et s'il +faut mourir pour tenir mon serment, +je mourrai.</p> + +<p>Elle se prosterna et resta longtemps +en prières. Le froid et +l'immobilité la glacèrent; un +frisson passa sur son corps. Elle +se leva, rejetant ses tresses importunes, +puis retourna à son lit +et s'endormit.</p> +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<p>Les jours suivants, madame +Karzof continua à étudier attentivement +sa fille, mais celle-ci +s'était fait un visage impénétrable; +Dournof vint voir Jean à +plusieurs reprises, sans affectation; +il passa la meilleure partie +du temps de sa visite dans la +chambre du jeune homme, et ne +fit qu'apparaître et disparaître +dans le salon. Antonine l'accueillait +comme par le passé, +lui tendait la main, lui souriait, +exactement comme s'il n'avait +jamais été question de mariage +entre eux; les plus malintentionnés +n'auraient pu rien trouver +à critiquer dans cette conduite, +si bien que madame Karzof, +se disant que le danger était +écarté de ce côté, s'adonna entièrement +aux préliminaires de +la fête projetée.</p> + +<p>Pendant qu'elle faisait une +tournée de visites préparatoires +elle recueillit nombre de compliments +sur sa fille, et pas mal +d'ouvertures de la part des dames, +aussi désireuses de placer +un jeune célibataire que madame +Karzof pouvait l'être de placer +Antonine. Entre demandeurs +et offrants, les choses finissent +toujours par s'arranger. Cette +grande comédie que donnent incessamment +aux désintéressés +les faiseurs de mariages a des +hauts et des bas, comme toutes +les représentations de ce monde; +il y a des moments où il se +trouve sur le marché plus de célibataires +que de jeunes filles; +d'autres, et c'est le cas le plus +fréquent, où les demoiselles sont +offertes en grande quantité, et +les célibataires peu nombreux. +Le grand talent, en telle occurrence, +est de garder sa... comment +dire cela sans blesser personne?... +il s'agit d'acheter, en +tout cas, si l'on ne peut supposer +qu'il s'agisse de vendre! Le +talent est donc de garder sa marchandise +en magasin, aussi longtemps +qu'elle n'est pas demandée +sur la place. On a vu de très-beaux +mariages, ce qu'on appelle +des mariages avantageux, se +conclure en vingt quatre heures, +parce qu'un ambassadeur avait +besoin d'une ambassadrice pour +lui aider à représenter la république +au Monomotapa; on a +vu aussi des célibataires immariables, +et abandonnés des marieuses +les plus habiles, trouver +femme sans coup férir; c'est +qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce +qui est en toute chose +le premier point.</p> + +<p>Lorsque madame Karzof se mit +en campagne pour marier Antonine, + il s'était fait une grande +razzia de demoiselles à la Noël +précédente, et ceux qui n'avaient +pas pris leurs précautions d'avance +étaient restés célibataires +comme devant. La bonne dame +reçut donc des compliments extraordinaires + sur le mérite, la +beauté, l'intelligence, etc., etc, +de sa fille, et dans les six maisons +qu'elle parcourut le premier +jour de sa tournée, elle +trouva quatre prétendants,--non +pas que tous les quatre +eussent témoigné un désir particulier +d'épouser Antonine, mais +il y avait quatre messieurs disposés +à épouser une jolie femme +avec une jolie dot, ou même +une jolie dot, sans faire d'une +jolie femme un complément +indispensable.</p> + +<p>Madame Karzof sourit, et +rentra au logis triomphante et +la tête haute.</p> + +<p>--Puisqu'il en est ainsi, dit +elle à son mari au premier moment +de tête à tête, nous les inviterons +tous, et nous serons +très-difficiles dans notre choix. +Nous avons droit à la fleur du +panier.</p> + +<p>Le second jour fut plus favorable +encore que le premier, car +il se rencontra, parmi les victimes +immolées à l'orgueil maternel +de madame Karzof, quelqu'un +qui avait vu--positivement +vu Antonine, et qui la demandait +personnellement! oui! +personnellement! Non pas une +personne bien élevée avec un +petit capital, mais mademoiselle +Karzof elle-même, telle qu'elle +était! Madame Karzof, gagna +sur-le-champ un pouce en hauteur.</p> + +<p>Le lecteur se tromperait, et +nous serions bien malheureux de +cette erreur, s'il se figurait qu'en +Russie l'on traite ces questions +directement. Ce serait de la première +grossièreté; tout au plus +cela se passe-t-il chez les marchands +dans la classe intelligente +et civilisée des employés +demi-supérieurs, les choses vont +tout autrement. Madame Karzof +abordait ainsi ses bonnes amies:</p> + +<p>--Bonjour, chère Anastasie +Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est +écoulé de temps depuis que j'ai +eu le plaisir de vous voir!</p> + +<p>--Il y a au moins six semaines! +j'aurais dû aller vous rendre +visite, mais...</p> + +<p>--Du tout! c'est moi qui +vous devais une visite.</p> + +<p>--Vous croyez! tant mieux, +cela me rassure; mais nous ne +comptons pas les visites, n'est-ce +pas, entre nous! Eh bien, quoi +de neuf en ce monde?</p> + +<p>--Mais pas grand'chose; les +Morof ont marié leur fils, vous +savez...</p> + +<p>--Oui, oui, c'est de l'histoire +ancienne. Et votre jolie Antonine, +quand la mariez-vous?</p> + +<p>--Oh! nous ne sommes pas +pressés, Dieu merci! Nous n'en +sommes pas embarrassés... une +enfant si douce, si aimante! telle +que vous la voyez, elle ne m'a +pas donné une heure de chagrin +dans toute sa vie. Je ne crois pas +lui avoir jamais adressé un mot +de reproche!</p> + +<p>--Que vous êtes heureuse, ma +bonne amie! Je n'ai pas eu tant +de bonheur avec mes filles; elles +sont toutes mariées, à présent, +je puis le dire, elles m'ont donné +beaucoup de mal pour leur +éducation. Mais dans le temps +je parlais comme vous.</p> + +<p>Les deux mères se mettent à +rire de concert, mais il y en a +une qui rit jaune.</p> + +<p>--Nous voulons donner un +bal la semaine prochaine, reprend +madame Karzof d'un air +un peu pincé; connaîtriez-vous +quelques gentils garçons, des +messieurs bien élevés, qui voudraient +danser chez nous?</p> + +<p>--Chez vous? Je crois bien, +vous trouverez toujours bien autant +de cavaliers que vous en +pourrez désirer! une maison où +l'on s'amuse tant! Je vous amènerai +M., X., M., V., M., Z., etc; +mais si vous ne voulez pas marier +Antonine cette année, je ne +vous amènerai pas M. Titolof.</p> + +<p>--Et pourquoi, ma chère +amie?</p> + +<p>--Parce qu'il est amoureux +fou de votre charmante fille. Il +l'a vue au dernier bal de l'assemblée +de la noblesse, et il a +cherché toute la soirée quelqu'un +pour se faire présenter... +Malheureusement je n'étais pas +là, et s'il a trouvé nombre de +jeunes gens pour lui parler de +vous et de votre famille, il n'en +a pas rencontré d'assez sérieux +pour qu'il le prit comme chaperon.</p> + +<p>--Et! quelle idée! on se fait +présenter tout de même. Quel +âge a-t-il?</p> + +<p>--Environ trente-cinq ans, je +crois; il a déjà le grade de général +civil et la croix de Sainte-Anne.</p> + +<p>--Comme mon mari, s'écria +ici madame Karzof; si jeune! +a-t-il de la fortune?</p> + +<p>--Il n'est pas millionnaire, +mais il doit avoir trois mille roubles +environ de revenu, ce qui +avec les appointements de sa place +lui fait à peu près six mille +roubles...</p> + +<p>--Ce n'est pas à dédaigner, +dit madame Karzof d'un air sérieux; +mon Dieu que de prétendants! +Nous n'en manquerons +pas, à coup sûr; depuis huit +jours, on m'en a proposé plus +d'une douzaine.</p> + +<p>--C'est ainsi que se font les +mariages, pas tous, heureusement, +à la plus grande gloire +des mères de famille. On a cru +remarquer que celles qui ont le +plus mal marié leurs propres enfants +sont les plus acharnées à +conclure des unions pour les autres, +mais on n'a pu s'assurer si +c'est l'esprit de vengeance qui +les anime, ou quelque autre sentiment.</p> +<br><br> + +<h3>V</h3> + +<p>Le résultat de tant de courses +et de visites, sans compter +deux journées entières employées +à s'assurer un "tapeur" et +des domestiques de renfort à +veiller au souper, aux glaces, au +thé, à la toilette d'Antonine, fut +une violente courbature qui prit +madame Karzof une heure avant +le dîner, le jour de son bai.</p> + +<p>Il était trop tard pour reculer, +cependant; la malheureuse mère, +victime de son devoir, endossa +en gémissement une robe +de soie lilas, trop étroite, parce +qu'elle la mettait rarement, et se +tint de son mieux à l'entrée du +salon pour recevoir ses visiteurs.</p> + +<p>Il vint beaucoup de demoiselles, +amenées par leurs mamans, +et plus encore de jeunes gens: +ceux-ci arrivaient tout seuls; une +demi-douzaine de prétendants +"sérieux" et une autre demi-douzaine +de prétendants moins +sérieux se groupèrent autour +d'Antonine.</p> + +<p>Celle-ci avait eu pour premier +soin doter les bijoux dont sa +mère l'avait chargée, ce qui lui +avait attiré un coup d'oeil flamboyant, +mais sans effet: très +calme, pâle comme de coutume, +vêtue de blanc, elle recevait les +hommages de ces inconnus avec +une indifférence parfaite. L'escadron +sacré se tenait à peu de distance, +sous la conduite de Jean +Karzof, que cette petite guerre +amusait beaucoup.</p> + +<p>On commença à danser; au +moment où un des prétendants +sérieux, homme d'une quarantaine +d'années, chauve, un peu +poussif, mais qui portait majestueusement +des lunettes d'or sur +son nez camus, s'inclinait devant +Antonine pour la première valse, +Jean la lui enleva sous ses +besicles, et l'entraîna rapidement +à l'autre bout du salon.</p> + +<p>--Oh! Jean! s'écria madame +Karzof. Quel polisson!</p> + +<p>Cette exclamation, qui n'était +pourtant pas de cérémonie, n'arriva +pas aux oreilles du jeune +homme. Très-affairé en apparence, +il manoeuvrait pour faire +passer sa soeur au moment voulu +au bras de Dournof, sans la +reconduire à sa place.</p> + +<p>Le stratagème réussit parfaitement, +et l'escadron sacré comprit +aussitôt la manoeuvre. Après +deux tours de valse, Dournof +déposa Antonine sur une chaise, +non loin de sa mère; mais au +moment où les besicles se dirigeaient +de ce côté, un des séides +d'Antonine l'enlevait pour la repasser +à un autre, et ainsi de +suite jusqu'au moment où la valse +fut terminée.</p> + +<p>En Russie, on ne danse pas +toute une danse, sauf le quadrille, +avec la même dame; ce +serait une haute inconvenance. +On se permet tout au plus deux +ou trois tours de salon s'il est +très-vaste, après quoi l'on ramène +la dame à sa place, où elle +a la faculté d'accepter ou de refuser +ensuite tel cavalier qui lui +convient. Cette mode, à coup +sùr moins fatigante que la mode +française, permet à tout le +monde de danser à peu près +avec tout le monde durant la +même soirée, et devait fournir à +Antonine de nombreux moyens +d'esquiver les protégés de sa +mère.</p> + +<p>--Ecoute, lui dit sévèrement +cette dernière, au moment où, +occupée de ses devoirs de maîtresse +de maison, la jeune fille +s'affairait à appareiller les quadrilles; +ne danse pas avec ces +petits jeunes gens, les amis de +ton frère; tu peux les voir tous +les jours; tu vois bien qu'il vient +des gens convenables, sérieux, +--c'est avec ceux-là qu'il faut +danser, entends-tu?</p> + +<p>Antonine fit un signe de tête, +et s'esquiva. Lorsque les premières +mesures de la contredanse +retentirent, sa mère vit avec +horreur qu'elle dansait avec un +des "petits jeunes gens"! Elle +lui adressa de loin une verte semonce, +qui fut perdue, comme +le reste.</p> + +<p>--Pourquoi m'as tu désobéi? +dit madame Karzof en rejoignant +sa fille dans la salle à manger, +dès que la musique eut cessé.</p> + +<p>--Mais, maman, ce n'est pas +ma faute si Matvéief m'a invitée +avant les autres! Je ne pouvais +pas me douter que le gros monsieur +m'inviterait.</p> + +<p>--Le gros monsieur? répéta +la mère effarée.</p> + +<p>--Eh oui! le gros monsieur à +lunettes. A son âge, est-ce qu'on +danse?</p> + +<p>Après avoir enfoncé ce poignard +dans le coeur de sa mère, +Antonine s'envola comme un papillon.</p> + +<p>Dix heures avaient sonné, et +le phénix des prétendants, le général +de trente-cinq ans, décoré +de Sainte-Anne, n'était pas encore +arrivé. Madame Karzof jetait +des regards inquiets, tantôt +sur sa fille, qui continuait à danser +de préférence avec les "petits +jeunes gens", tantôt sur la +porte qui s'ouvrait souvent, mais +pour laisser passer des visages +connus. Enfin, sa bonne amie +parut, vêtue d'une superbe robe +de soie bleue, d'un bleu à faire +rougir le ciel de juin, entraînant +dans le remous des plis de sa +jupe le général Titolof, qui avait +beaucoup de peine à se dépêtrer.</p> + +<p>--Oh! oh! dit à demi-voix +Dournof, placé derrière Antonine +à ce moment, c'est sérieux, +cette fois!</p> + +<p>Le général Titolof avait, en +effet, trente-cinq ans environ, +c'est-à-dire trente-sept ans et +onze mois; c'était un homme de +belle prestance qui portait en +avant un beau torse bombé, recouvert +pour la circonstance +d'un linge éblouissant et d'un +gilet plus éblouissant encore. Le +reste du corps, orné de drap fin, +suivait ce torse magnifique; la +tête qui surmontait le tout n'était +pas indigne de cet ensemble; +de beaux yeux gris, des +sourcils noirs, une fine moustache +noire, une virgule noire, des +cheveux noirs très-fins et frisés +au fer, et surtout, oh! si admirablement +pommadés! Des gants +paille, un chapeau gibus avec +des initiales surmontées d'une +couronne... Tout cela était parfait, +si parfait, que Karzof enfonça +ses doigts dans les côtés +de Dournof qui sursauta.</p> + +<p>--Comment peux-tu te comparer +à cet oiseau-là? lui dit-il; +mais tu n'es pas seulement digne +de serrer la boucle de son gilet.</p> + +<p>--Je la serrerais peut-être un +tantinet trop fort, répondit +Dournof d'un air méditatif en +contemplant la beauté incontestable +du général Titolof.</p> + +<p>--Je veux aller voir s'il miaule +ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible +que cette tête-là parle +d'une voix humaine, comme toi +et moi.</p> + +<p>Titolof, suivant toujours la +robe de soie bleue, était arrivé +auprès de madame Karzof.</p> + +<p>--Le général Titolof, mon +ami, et celui de mon mari, dit la +robe bleue en le présentant.</p> + +<p>Les talons de Titolof se rapprochèrent; +il inclina la tête +avec un geste mécanique irréprochable, +et la releva aussi gracieusement, +puis se pencha sur +la main potelée de madame Karzof, +qu'il porta à ses lèvres.</p> + +<p>--Enchantés, enchantés, murmura +la bonne dame, en se retournant +aussi vite que sa courbature +le lui permettait.</p> + +<p>--Je vais vous faire faire connaissance +avec notre famille... +Mon mari... Le mari salua. Mon +fils, Jean...</p> + +<p>Jean Karzof venait, bien mal +à propos, de demander une polka +au tapeur aveugle, et le salon +retentissait des accords mélodieux +des "folichons". Jean +s'inclina devant le monsieur, qui +lui serra la main à l'anglaise.</p> + +<p>--Et ma fille Antonine, où +est-elle, Jean?</p> + +<p>--Là-bas, maman, répondit +respectueusement le jeune homme.</p> + +<p>Antonine était là-bas, en effet, +qui dansait la polka avec un +"petit jeune homme"; au moment où +sa mère lui lançait un +regard irrité, elle l'aperçut qui +quittait le petit jeune homme +pour repartir aussitôt avec les +besicles, et la colère de son regard +se changea en une approbation +qui devint du regret en +retombant sur le général Titolof.</p> + +<p>--Je vous la ferai voir tout à +l'heure, général; passez donc +par ici.</p> + +<p>--Trop heureux, dit le général +d'une voix suave.</p> + +<p>Jean s'enfuit en pouffant de +rire vers ses amis.</p> + +<p>--Il ne miaule pas, dit-il, il +bêle!</p> + +<p>Antonine revint pourtant vers +sa mère, car il fallait bien finir +par là, et la présentation eut +lieu.</p> + +<p>--J'ai désiré me rapprocher +de vous, mademoiselle, dit le +général de sa voix melliflue; +l'impression que vous avez faite +sur moi est ineffaçable.</p> + +<p>Antonine s'inclina légèrement +comme pour dire: "En +voilà assez!" Mais Titolof reprit:</p> + +<p>--Je serais heureux que votre +jolie bouche ajoutât une autorisation +à celle que j'ai déjà reçue +de madame votre mère...</p> + +<p>Antonine regarda sa mère... +hélas! l'autorisation n'était que +trop écrite dans le sourire qui +éclairait le visage de madame +Karzof.</p> + +<p>--Réponds donc, Nina! dit +celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle +en s'adressant au général.</p> + +<p>--Je ne sais quelle est l'autorisation +que ma mère vous a accordée, +monsieur, dit Antonine, +rougissant de sa propre audace.</p> + +<p>--Celle de vous présenter mes +hommages respectueux...</p> + +<p>--Antonine! cria un peu trop +haut Jean Karzof, on a besoin +de toi ici...</p> + +<p>La jeune fille fit un petit salut +qui pouvait passer à la rigueur +pour un acquiescement, +et disparut en murmurant:</p> + +<p>--Veuillez m'excuser.</p> + +<p>--Ces jeunes filles! dit sa +mère en souriant, elles sont si +farouches quand elles ont été +bien élevées! et je puis me vanter +que rien n'a terni l'âme de +mon Antonine. Elle ne sait pas +seulement ce qu'on veut d'elle...</p> + +<p>Le général Titolof et madame +Karzof se retirèrent dans la +propre chambre à coucher de la +vertueuse dame, convertie en +boudoir pour la circonstance, +et curent là une de ces conversations +matrimoniales qui se +terminent généralement par ces +mots:</p> + +<p>--C'est Dieu qui vous a envoyé +sur mon chemin!</p> + +<p>Toutes les belles-mères débutent +ainsi, et tous les gendres +commencent par là.</p> + +<p>Titolof dansa plusieurs fois +avec Antonine; son inexorable +mère la retint auprès d'elle par +la jupe jusqu'à ce que le général +fût venu s'incliner devant elle, +le bras arrondi et la bouche en +coeur. Mais au dernier moment +pendant le cotillon qui suivait +le souper, selon l'usage de cette +époque, Antonine trouva moyen +de ne pas échanger vingt paroles +avec son cavalier. Elle dansait +avec lui, mais à chaque minute +elle lui était ravie pour une +figure, de sorte que s'il se retira +enchanté de lui-même, de sa +conduite irréprochable et de ses +manières exquises, la jeune fille +eut la consolation, en le voyant +partir, de penser qu'elle ne lui +avait pas dit cinq phrases. Dournof +emportait dans le gant de sa +main gauche un petit billet au +crayon contenant ces mots: "A +vous ou à personne, je l'ai juré +devant les images."</p> +<br><br> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Quinze jours se passèrent +ainsi: le mois de février tirait à +sa fin, et les dernières fêtes du +carnaval mettaient toute la ville +en branle. Le général Titolof +était venu d'abord tous les deux +jours, puis tous les jours; ensuite +on l'avait invité à dîner, et +quel dîner! jamais la cuisinière +n'avait passé de plus rude journée! +Cependant, Antonine avait +gagné un point: elle avait maintenu +son samedi chez madame +Frakine; le Titolof abhorré +n'avait point été invité chez la +vieille dame, et madame Karzof +n'attachait pas assez d'importance +aux réceptions de celle-ci +pour avoir l'idée de l'y présenter +elle-même.</p> + +<p>Cette soirée de liberté, semblable +à celles d'autrefois, si dissemblable +de la vie contrainte +et cérémonieuse que les visites +du prétendant lui imposaient +désormais, produisit une impression +extraordinaire sur la +jeune fille. A peine entrée, en +entendant le son familier du +piano, au murmure de ces voix +juvéniles dont plusieurs lui +étaient chères, elle perdit contenance; +tout son grand courage +l'abandonna en un instant, +et elle fondit en larmes au milieu +du salon.</p> + +<p>Toute la jeunesse présente,--il +n'y avait pas une seule maman--se +pressa autour d'elle, +les jeunes gens pour la soutenir, +les jeunes filles pour l'interroger +et lui offrir les caresses faciles et +charmantes de leur âge.</p> + +<p>--Qu'as-tu donc, Antonine? +on t'a fait du chagrin? Peut-on +te venir en aide? Ces questions +et dix autres se croisaient autour +d'elle; appuyée sur l'épaule +d'une amie d'enfance, elle +essayait vainement d'arrêter ses +pleurs.</p> + +<p>--Jean! où est Jean? demanda-t-on.</p> + +<p>Jean était à l'opéra italien, +comme toujours le samedi +Dournof, qui arrivait, domina +tout le groupe de sa haute taille +et s'avança jusqu'à Antonine.</p> + +<p>--Je sais ce qu'elle a, moi. +On veut la forcer à épouser un +homme qu'elle déteste, dit-il à +haute voix, et passant un bras +autour de la jeune fille, il la conduisit +vers un canapé où il s'assit +près d'elle.</p> + +<p>--C'est vous qu'elle aime! +s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>--Certainement, répondit fièrement +Dournof: aussi elle n'épousera +pas son général décoré.</p> + +<p>--Non, non! firent les jeunes +gens tous en choeur.</p> + +<p>--Allez, amusez-vous, dit +Dournof avec l'autorité qu'il +possédait sans conteste sur ce +petit monde dont il était de fait +le chef élu. Nous allons nous +expliquer tranquillement.</p> + +<p>Les quadrilles se formèrent, +madame Frakine apporta le secours +de sa bonté maternelle à +la pauvre enfant, mais il n'y +avait pas de remède possible à +son mal. Madame Karzof était +trop entichée d'un si beau mariage +pour y renoncer; son +futur gendre l'avait prise par +l'amour-propre: il avait perdu +sa mère, et c'était sa belle-mère +qui ferait les honneurs de chez +lui, à côte de sa femme. Titolof +avait de l'argenterie de famille +très-belle; il avait un bel appartement +fort bien meublé, des +tapis, des glaces partout... Madame +Karzof avait été le voir et +en était revenu enchantée.</p> + +<p>--Mais alors, qu'espères tu? +demanda à la jeune fille brisée +sa protectrice impuissante.</p> + +<p>--Je dirai non partout, non +jusqu'à l'autel. Que puis-je faire +de plus?</p> + +<p>Durant les huit jours qui suivirent, +Antonine n'eut pas une +minute à elle, excepté le soir. +Pendant que sa Niania la coiffait +pour la nuit, elle écrivait à +Dournof de longues lettres, et +relisait celle qu'elle recevait de +lui tous les jours. La vieille +servante, debout derrière elle, +tâchait d'adoucir ses mouvements +pour ne pas troubler l'enfant +chérie. Elle regardait les +doigts d'Antonine courir sur le +papier, et ses larmes tomber +sur la page écrite, et toute +l'âme de la vieille femme se +fondait de douleur à la pensée +qu'elle ne pouvait rien pour +elle.</p> + +<p>Un soir, Antonine, lasse de +contenir, avait couché sa tête +sur ses bras croisés au bord de +sa table de toilette; pendant +que la Niania achevait ses nattes +soyeuses, pleurait à se fendre +le coeur, elle sentit deux +gouttes chaudes tomber sur son +cou. Elle releva brusquement +la tête et regarda la vieille bonne. +Celle-ci s'était penchée +sur elle, et deux ruisseaux de +larmes coulaient sans relâche +de ses yeux fatigués sur ses +joues flétries.</p> + +<p>--Ne pleure pas, Niania, dit +Antonine, cela ne sert à rien!</p> + +<p>--Ne pas pleurer, mon aigle +blanc, quand je te vois perdre +tes yeux chéris à pleurer toute +la nuit! Mais je voudrais devenir +aveugle à force de pleurer, +si cela pouvait te rendre la +gaieté. Oui, je prendrais toutes +tes larmes pour moi jusqu'à la +fin de ma vie; si le bon Dieu le +voulait, je perdrais mon salut +éternel si tu pouvais en être +plus heureuse!</p> + +<p>Antonine passa ses deux bras +autour du cou de la pauvre servante.</p> + +<p>--Tu es plus ma mère que ma +vraie mère, dit-elle.</p> + +<p>--Je crois bien! s'écria la +Niania; sauf vous avoir mis au +monde, votre mère n'a rien fait +pour vous. Qui a veillé vos maladies, +soigné vos petits maux, +pleuré et ri pendant toute votre +enfance pour vous amuser; qui +est-ce qui vous soigne à présent +et connaît vos peines? Tu as +raison, ma colombe, c'est moi +qui suis ta vraie mère! Aussi +tu peux pleurer avec moi, et ta +mère te défend les larmes, parce +que ça gâte les yeux. Pleure, +ma beauté; nous pleurerons +ensemble, et peut-être que le +Seigneur se laissera toucher.</p> + +<p>Le lendemain de ce jour était +un samedi. Madame Karzof entra +dès le matin dans la chambre +de sa fille et surveilla attentivement +l'opération de sa coiffure. +Antonine s'était fait apporter la +robe toute simple qu'elle mettait +d'ordinaire; sa mère la renvoya +et choisit une robe claire de +couleur Indécise, particulièrement +gaie et voyante; elle plaça +ensuite un ruban rose dans les +cheveux de sa fille; et, après +l'avoir examinée de tous côtés, +elle finit par l'embrasser avec +plus de tendresse que de coutume, +après quoi elle l'emmena +dans sa chambre.</p> + +<p>--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, +quand elle l'eut fait asseoir +à son côté, le devoir des jeunes +filles est de se soumettre à leurs +parents qui savent mieux qu'elles +ce qui leur convient; tu as +été une bonne fille, tu seras une +bonne épouse et une bonne mère. +L'heure est venue pour toi +de quitter tes parents; j'espère +que tu leur sera reconnaissante +jusqu'à la mort des soins qu'ils +ont pris pour assurer ton bonheur. +Le général Titolof va venir +aujourd'hui pour te demander +en mariage; tu répondras +comme il convient, et vous recevrez +tous les deux la bénédiction +des fiançailles.</p> + +<p>Antonine se leva.</p> + +<p>--Ma mère, dit-elle en se +prosternant par trois fois, à l'ancienne +mode, vous savez que +j'aime Dournof. Ne me forcez +pas à épouser un autre homme +contre mon gré.</p> + +<p>--C'est une plaisanterie, s'écria +madame Karzof, tu ne l'aimes pas!</p> + +<p>--Je l'aime, et je lui ai donné +ma parole. Nous sommes +contents d'attendre ainsi, ma +mère, nous ne vous demandons +qu'un peu de patience. N'ordonnez +pas notre malheur, et nous +vous bénirons tous deux.</p> + +<p>Madame Karzof eut peur, intérieurement; +elle s'aperçut +qu'elle avait traité trop légèrement +l'amour des deux jeunes +gens, et de plus elle acquit la +certitude qu'elle ignorait tout le +caractère de sa fille. Cette dernière +découverte fut fatale à la +première, car si elle avait été +touchée de voir combien cet +amour méprisé avait de profondes +racines, elle fut extrêmement +blessée de ce qu'elle nomma +la sournoiserie d'Antonine. +Elle oublia qu'elle aurait dû depuis +longtemps inspirer à sa fille +la confiance qui lui manquait aujourd nui, +et s'en prit à la méchante +nature de son enfant.</p> + +<p>--On n'aime pas un va-nu-pieds, +dit-elle avec humeur. +Comment ne t'es-tu pas aperçue +qu'il ne t'aime que pour ta dot? +Si tu étais pauvre...</p> + +<p>--Ma mère, interrompit Antonine, +les yeux flamboyants de +colère, n'insultez pas Dournof: +il vaut mieux que moi. C'est +vous qui voulez me donner un +général parce qu'il est riche!</p> + +<p>Madame Karzof se leva aussi, +et les deux femmes se toisèrent +un instant. Si madame Karzof +ne donna point un soufflet à sa +fille, c'est parce qu'elle avait +trouvé moyen de la blesser plus +cruellement.</p> + +<p>--Ton Dournof ne veut que +notre argent, répéta-t-elle d'un +ton méprisant: les gens de son +espèce sont toujours après les +filles de bonne maison.</p> + +<p>--Ma mère, répéta Antonine, +n'insultez pas un honnête homme, +car je l'épouserai sans dot +et malgré vous!</p> + +<p>Madame Karzof, furieuse, +éclata d'un rire aigu.</p> + +<p>--Si tu l'épouses sans dot, il +sait bien que tu hériteras un jour +ou l'autre. Ce ferait le coup de +notre mort, entends-tu? de notre +mort à tous les deux, car si tu +l'épouses, je te maudis, toi, lui +et vos enfants!</p> + +<p>Antonine chancela; ses forces +l'abandonnaient, mais elle ne +voulut pu donner à sa mère le +plaisir de la voir vaincue; elle +se retint à une chaise et la regarda +en face.</p> + +<p>Le visage de madame Karzof +exprimait autant de colère et +presque de haine qu'on peut le +supposer. En ce moment, elle +ne voyait pas en sa fille le fruit +de ses entrailles, elle y voyait +une ingrate qu'elle avait fait élever, +qui lui devait tout, même +l'existence, et qui osait lui tenir +tête. La Niania avait raison. +Celles qui ne font que donner +le jour à leurs enfants sont +moins mères que celles qui les +élèvent; ce sont les joies et les +chagrins de la maternité qui la +font vraiment puissantes.</p> + +<p>--Soit, ma mère, dit Antonine +sans baisser les yeux, je n'épouserai +pas Dournof sans votre +bénédiction, puisque vous me +menacez d'un châtiment si cruel, +mais je n'épouserai pas non plus +Titolof.</p> + +<p>--Tu l'épouseras à la fin du +carême, ou je te maudis.</p> + +<p>--Je ne l'épouserai pas, ma +mère; j'aimerais mieux mourir.</p> + +<p>--On n'en meurt pas, dit madame +Karzof en souriant amèrement; +j'ai répondu exactement +la même chose à ma propre mère +il y a trente-sept ans, quand +il s'est agi d'épouser ton père.</p> + +<p>--Toutes les âmes ne sont +pas pareilles, dit lentement Antonine.</p> + +<p>--Heureusement! Car je crois +que la tienne est l'oeuvre du démon. +En attendant, c'est ton +Dournof qui t'inspire cette belle +résistance; j'ai été bien peu intelligente +de ne pas le mettre à +la porte le jour qu'il a fait cette +ridicule demande. C'est à vous +deux que vous avez comploté +de me faire perdre patience! Attends, +je vais lui écrire qu'il ne +se représente plus devant mes +yeux.</p> + +<p>Elle s'assit et écrivit à la hâte +trois mots qu'elle envoya aussitôt +chez Dournof. Puis une réflexion +lui vint.</p> + +<p>--Tu pourrais bien le voir +chez madame Frakine, elle est +si peu difficile sur le choix de +ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras +plus sans moi, et de plus je +vais lui faire savoir que, si elle +tient à mon amitié, elle ait à tenir +dehors ce coureur de fortunes.</p> + +<p>Elle expédia aussi vite que le +premier un second billet, et regarda +ensuite sa fille, toujours +debout devant elle:</p> + +<p>--Va dans ta chambre, dit-elle, +et tâche de réfléchir.</p> + +<p>Titolof arriva dans l'après-midi; +une table avec les images +avait été préparée. M. et madame +Karzof l'attendaient dans le +salon. Quand il fut venu, on envoya +chercher Antonine, qui apparut +pâle comme la cendre et +défaillante, mais d'une apparence +digne et fière.</p> + +<p>En s'entendant demander officiellement +sa main, elle eut envie +d'adjurer cet homme, de lui +dire qu'elle en aimait un autre +et de lui demander grâce; mais +sa nature concentrée, ennemie +de toute démonstration extérieure, +la fit reculer devant cette +scène qu'elle trouvait d'avance +bête et théâtrale. Elle se promit +de lui faire entendre raison +à un moment où ils seraient +seuls.</p> + +<p>M. et madame Karzof répondirent +pour leur fille qui n'ouvrit +pas la bouche, bénirent les +fiancés avec les images saintes, +et une conversation s'établit entre +les trois personnages, si peu +intéressante et si lourde à porter, +que le fiancé prétexta un +devoir de service et se retira au +bout d'un quart d'heure, après +avoir baisé respectueusement la +main inerte d'Antonine. Dès +qu'il eut quitté l'appartement, la +jeune fille se retira dans sa +chambre en refusant de dîner.</p> + +<p>Pendant que M. et madame +Karzof, assez penauds de ce résultat, +prenaient en tête-à-tête +un repas qui ne leur paraissait +pas bon, la Niania, qui ne servait +jamais à table, se glissa près +d'Antonine. En la voyant, celle-ci, +affaissée dans un fauteuil, +tourna la tête de son côté et lui +tendit la main.</p> + +<p>--Ils t'ont forcé mon ange du +ciel? dit la vieille femme en baisant +la main de son enfant d'adoption.</p> + +<p>--Oui, dit Antonine, mais je +ne l'épouserai pas!</p> + +<p>--Hélas! ma chérie, soupira +la Niania, contre la volonté du +Tsar et celle des parents, il n'y +a pas de recours!</p> + +<p>--Niania, dit Antonine après +un moment de silence, il faut +que je voie Dournof.</p> + +<p>--Eh bien, ma beauté, chez +madame Frakine ce soir!</p> + +<p>--Je n'irai pas chez madame +Frakine, ma mère craint que je +ne l'y voie. Niania, reprit Antonine +en se redressant et en regardant +sa vieille bonne, je veux +voir Dournof aujourd'hui.</p> + +<p>--Où, seigneur Dieu? Comment? +s'écria la Niania en levant +les bras au ciel.</p> + +<p>--C'est mon affaire, dit Antonine +en continuant à la regarder +avec autorité. Va dire à ma +mère que je désirerais aller aux +vêpres ce soir.</p> + +<p>--Aux vêpres? c'est une bonne +pensée, ma chérie; la prière +calmera ta pauvre petite âme +affligée; j'y vais tout de suite.</p> + +<p>Au bout d'un instant, la Niania +revint, apportant la permission +demandée. L'heure des vêpres +n'était pas bien éloignée. +Antonine dépouilla son costume +de fête; elle arracha de sa tête +avec colère le ruban rose que sa +mère y avait mis, et frotta longtemps +la place où les lèvres de +Titolof avaient touché sa main. +Puis elle attendit sa Niania.</p> + +<p>Vers sept heures, celle-ci apparut, +dûment encapuchonnée, +portant la pelisse de sa jeune +maîtresse, qui s'en revêtit sans +perdre de temps. Elles sortirent +toutes deux et firent quelques +pas; mais au premier tournant, +la Niania arrêta Antonine par +la manche.</p> + +<p>--Tu te trompes de chemin, +ma chérie: l'église est par ici.</p> + +<p>--Nous irons à l'église plus +tard, dit Antonine. Suis-moi.</p> + +<p>La Niania fit quelques pas; +elle était obligée de courir presque +pour marcher de concert +avec la jeune fille.</p> + +<p>--Ma beauté, ma petite chérie, +où vas tu? demanda-t-elle +avec crainte.</p> + +<p>--Tu as dit que tu donnerais +ton salut éternel pour me sauver, +répondit Antonine; suis-moi +sans rien demander de plus.</p> + +<p>La Niania baissa la tête et ne +souffla plus mot.</p> + +<p>Antonine traversa deux ou +trois rues populeuses, pénétra +dans une ruelle sombre, et sans +hésiter,--elle avait pris plaisir à +passer tant de fois devant cette +maison pendant son hiver solitaire!--elle +entra dans une maison +simple et propre; elle monta +un escalier de pierre, et au +second elle sonna d'une main vigoureuse. +La porte s'ouvrit, un +rayon de lumière tomba sur le +visage d'Antonine qui avait rejeté +son capuchon.</p> + +<p>--Antonine! Dieu t'envoie! +sois bénie! cria la voix de Dournof, +et sans plus rien dire, il +emporta la jeune fille dans ses +bras.</p> + +<p>La Niania referma soigneusement +la porte et les suivit dans +le salon.</p> +<br><br> + +<h3>VII</h3> + +<p>Le petit salon où Dournof +avait entraîné sa fiancée était +une pièce maussade, comme tous +les garnis. Quelques plantes à +feuillage vivace sur l'appui intérieur +des fenêtres essayaient, +mais en vain, de lui donner une +apparence joyeuse. Un petit bureau, +surchargé de papier; un +gros tas de livres et de dossiers +sur le parquet, un verre de thé +à moitié vide sur un coin de table: +tel était l'appartement du +jeune homme.</p> + +<p>Mais en ce moment Dournof +planait au-dessus des misères +terrestres: Antonine serrée contre +son coeur, il ne sentait plus +ni l'injure, ni la colère; il avait +une foi absolue en celle qui venait +si naïvement à lui comme à +son consolateur.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi pendant une +minute, sans songer à échanger +une caresse; la Niania, restée +debout près de la porte, les regardait +et pleurait silencieuse +ment; l'énergie avec laquelle +cette rencontre avait été cherchée, +le transport qui l'accueil +fait, lui prouvait combien l'amour +qui unissait les jeunes gens +était sérieux et profond.</p> + +<p>Enfin, Dournof relâcha son +étreinte, et présenta une chaise +à Antonine. Le divan était encombré +de papiers comme tout +le reste; il en repoussa quelques-uns, +se fit une petite place et +s'assit en face de la jeune fille. +La Niania resta debout; depuis +qu'elle savait se tenir sur ses +jambes, elle ne s'était jamais assise +en présence des maîtres.</p> + +<p>--Je suis venue, dit Antonine +d'une voix tremblante, parce que +je voulais absolument vous parler; +ma mère vous a offensé, +je viens vous en demander pardon.</p> + +<p>Dournof fit un geste d'indifférence. +Il se souciait bien peu +des offenses des autres, aussi +longtemps qu'il serait aimé +d'Antonine!</p> + +<p>--Nous ne pourrons plus nous +voir, continua la jeune fille; ma +mère a déclaré que je ne sortirais +plus sans elle; j'ai dit ce +soir que j'allais à vêpres... C'est +bon pour une fois.</p> + +<p>Elle se tut. L'idée de ne plus +voir Dournof était si douloureuse, +qu'elle lui faisait oublier l'autre +danger,--le mariage qu'on +voulait lui infliger.</p> + +<p>--Mais d'où vient tout cela? +demanda le jeune homme.</p> + +<p>--Titolof m'a demandée en +mariage, dit-elle en levant les +yeux sur lui.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Et ils m'ont accordée.</p> + +<p>--C'est impossible! s'écria +Dournof en bondissant sur ses +pieds. Ils n'ont pas fait cela!</p> + +<p>--Ils l'ont fait.</p> + +<p>--Et tu n'as pas résisté?</p> + +<p>--J'ai dit à ma mère que je +mourrais plutôt que de l'épouser.</p> + +<p>--Qu'a telle dit?</p> + +<p>--Que toutes les jeunes filles +parlent de même, et elle a passé +outre.</p> + +<p>Dournof se mit à marcher de +long en large dans la pièce +étroite, éclairée par une seule +bougie vacillante. Il avait croisé +les bras et incliné sa tête sur +sa poitrine, pour comprimer + toutes les paroles amères qui +bouillonnaient en lui, et qu'Antonine +ne devait pas entendre. +Il fit cinq ou six fois le tour du +salon, puis s'arrêta devant la +jeune fille.</p> + +<p>--Antonine, dit il, j'ai encore +de l'argent; partons tout de +suite, ma mère te recevra bien, +nous nous marierons là-bas. +Veux tu?</p> + +<p>Il attendit, debout devant elle, +les bras toujours croisés.</p> + +<p>--Non, dit Antonine, en le +regardant avec une expression +déchirante. Elle a dit qu'elle me +maudirait.</p> + +<p>--Te maudire? Et de quel +droit? De quel droit cette mère +impie, qui prétend sacrifier son +enfant à son orgueil, à son intérêt, +maudirait-elle l'âme loyale +qui ne veut pas se vendre? Te +maudire? Mais Dieu ne l'écouterait pas!</p> + +<p>Antonine se tordit les mains, +et ne répondit pas.</p> + +<p>--Alors, continua Dournof, tu +vas épouser cet homme ridicule?</p> + +<p>--Non, dit la jeune fille.</p> + +<p>Il se remit à marcher, en parlant +cette fois.</p> + +<p>--Vois-tu, dit-il, je quitte dès +aujourd'hui mes travaux, et je +cherche une place dans un ministère...</p> + +<p>Antonine se leva.</p> + +<p>--Je ne le veux pas, dit-elle +avec autorité.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Ta carrière est ailleurs; je +ne t'épouserais pas si je te voyais +faiblir. Quand on a une idée +vraiment grande, on ne l'a quitte +ni pour une fortune ni pour +une femme. On souffre, et l'on +meurt.</p> + +<p>--Antonine, cria Dournof, en +se prosternant à ses pieds, tu es +plus qu'une sainte, tu es une + martyre!</p> + +<p>La jeune fille secoua tristement +la tête, et passa la main +dans les boucles épaisses de la +chevelure de son ami, agenouillé +devant elle.</p> + +<p>--Je t'aime, dit elle, et je veux +que tu sois grand.</p> + +<p>--Alors, suis-moi! reprit le +jeune homme avec impétuosité. +Je ne serai grand, si je dois jamais +l'être, que par toi et pour +toi; sans toi, ma vie n'existe +pas.</p> + +<p>--Vous avez travaillé avant +de me connaître et avant de +m'aimer, dit elle avec douceur. +Le but que vous vouliez atteindre +existe toujours. +Dournof se leva, et se tint devant +elle humblement.</p> + +<p>--Tu vaux mille fois mieux +que moi, dit-il sur le ton de la +prière, mais vois-tu, Antonine, +avant de te connaître, je n'étais +qu'un enfant. Je suis un homme +à présent; sais-tu ce qui m'a fait +heureux? C'est la pensée sérieuse +que tu as mise dans ma +vie. Du jour où tu as promis de +m'épouser, je me suis senti +charge d'âme; j'ai pensé au foyer +que je devais préparer pour +te recevoir, aux difficultés de +l'existence, où peut-être tu me +demandais conseil; j'ai repoussé +alors comme indignes bien +des pensées que peut-être sans +toi j'eusse accueillies avec complaisance. +Quand on est jeune, +vois-tu, on se laisse tenter facilement; +je ne te l'ai pas dit, parce +que rien ne devait troubler +ton repos, et d'ailleurs j'étais +sûr de ta réponse! Mais plusieurs +fois on m'a proposé de +l'argent pour arranger des affaires, des +affaires que tu ne peux +pas soupçonner. J'étais très-pauvre +dans ce moment-là; une +fois même, Antonine, c'était au +moment de ta fête, je me creusais +la tête pour trouver le moyen +de t'offrir quelque bagatelle +--j'ai failli succomber; l'affaire +était honorable en apparence,-- +mais la somme qu'on m'offrait +était trop forte pour payer le +simple accomplissement de mon +devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai +refusé... Tu ne sauras jamais +combien j'étais pauvre à ce moment-là, +et combien j'ai été violemment +tenté. Eh bien! si j'ai +eu le courage de refuser, ce n'est +pas parce que mes principes, +mon éducation et tout cela m'ont +retenu.. C'est parce que je t'aimais, +et que si tu m'avais demandé +où j'avais pris cet argent, +je n'aurais pas osé te répondre +toute la vérité. Tu es ma conscience, +Antonine, mon honneur +même! Dis, puis-je vivre sans +toi?</p> + +<p>Elle leva sur lui ses yeux noyés +de larmes, mais de larmes +d'orgueil et de joie.</p> + +<p>--Ah! dit-elle, tu me consoles +de toutes mes peines!</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment, +ravis, oubliant toute souffrance.</p> + +<p>--Tu es un homme de bien, +dit la voix tremblante d'émotion +de la Niania, toujours debout +près de la porte.</p> + +<p>Ils tressaillirent; ils se croyaient +seuls. Cette voix les ramena +sur la terre.</p> + +<p>--Ah! soupira Antonine, les +hommes comme toi sont rares. +--Ce sera ma joie éternelle d'avoir +été aimée par toi. Mais, +écoute, Féodor, il y a autre +chose, te dis-je, que l'amour +d'une femme... N'as tu pas parlé +de la patrie? N'as tu pas dit +qu'elle a besoin de coeurs dévoués, +de serviteurs désintéressés? +N'est-il pas temps que la +lèpre de fonctionnaires qui la +ronge soit guérie par les âmes +courageuses qui travaillent pour +rien ou pour peu--pour l'honneur +d'être utiles? Ne veux-tu +pas être de ceux-là?</p> + +<p>Dournof serra fortement les +deux mains qu'elle tendait vers +lui.</p> + +<p>--Eh bien, renonce à moi, aime +la Russie. Elle te le rendra.</p> + +<p>--Je ne renoncerai jamais à +toi, dit Dournof d'une voix calme, +où l'on sentait une force immense.</p> + +<p>--Mais, si mes parents ne veulent pas?</p> + +<p>--Je t'enlèverai, malgré toi, +et je t'épouserai de force.</p> + +<p>--Féodor, dit-elle, ne le fais +pas; ma mère me maudirait.</p> + +<p>--Qu'importe! dit-il avec colère.</p> + +<p>--J'en mourrais;--je ne puis +même supporter la pensée de la +honte.</p> + +<p>Elle se tut, et inclina sa tête +sur ses mains pressés.</p> + +<p>La voix de la Niania retentit +dans la chambre mal éclairée; +cette voix, sortant d'un corps +qu'on ne voyait presque pas, +prenait un accent presque prophétique.</p> + +<p>--N'as-tu pas honte, Féodor +Ivanitch, disait-elle, de vouloir +entraîner au mal notre chaste +colombe? Tu sais bien qu'il n'y +a pas de mariage valable devant +Dieu, si les parents refusent le +consentement, même quand un +prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu +à séduire l'âme blanche +de notre entant? C'est elle qui +parle bien et toi qui penses mal +Tu parlais bien, tout à l'heure, +mais l'esprit du mal vient de +passer sur tes lèvres.</p> + +<p>La Niania se tut. Les jeunes +gens avaient désuni leurs mains +pendant qu'elle parlait, et se tenaient +maintenant tous deux +le front baissé comme des coupables.</p> + +<p>--Adieu, dit Antonine à son +ami, sans oser lever les yeux sur +lui.</p> + +<p>--Non, pas adieu, répondit-il; +tu seras à moi, entends tu? +Et si tes parents te forcent à +épouser ce Titolof, si tu es sans +force pour leur résister, quand +tu sais si bien me résister à moi, +--mariée à Titolof, tu n'en seras +pas moins à moi.--J'enlèverais +madame Titolof, puisque +Antonine Karzof ne veut pas +être ma femme.</p> + +<p>Antonine poussa un cri et recula +en se couvrant le visage de +les deux mains.</p> + +<p>--Honte! honte à toi! fit dans +l'ombre la voix de la Niania, tu +parles comme un sacrilège.</p> + +<p>--Tant pis! s'écria Dournof +hors de lui; d'autres vivent et +prospèrent qui font le mal sans +excuse; nous vivrons et nous +prospérerons comme eux, nous +qui n'avons voulu que le bien, +et qu'on force à mal faire!</p> + +<p>--Tu parles comme un insensé, +dit la Niania toujours immobile. +Si la mère qui t'a porté +t'entendait parler, elle renierait +le fils de ses entrailles, qui offense +Dieu et sa bien-aimée.</p> + +<p>--Pardon, pardon! s'écria +Dournof. Je suis un malheureux, +si malheureux, que je voudrais +être mort! Pardonne-moi, Antonine!</p> + +<p>Antonine étendit la main vers +lui, et traça un signe de croix +dans l'air, sur la poitrine du jeu +ne homme.</p> + +<p>--Que Dieu te donne la paix, +dit-elle; moi. Je tâcherai de bien +faire... Si seulement j'étais sûre +que tu ne seras pas malheureux!</p> + +<p>--Alors, tu ne veux pas? fit +Dournof en la serrant contre son +coeur.</p> + +<p>--Jamais, sans le consentement +de nos parents.</p> + +<p>--Je le leur demanderai encore +une fuis, s'écria-t-il; malgré +leur grossièreté et leur injustice...</p> + +<p>--Ils ne te l'accorderont pas! +dit Antonine. C'est un général +qu'il leur faut pour gendre.</p> + +<p>--Que feras-tu?</p> + +<p>Elle sourit étrangement.</p> + +<p>--Ne crains rien, dit-elle, on +ne me mariera pas malgré moi. +Je te jure que je ne serai pas la +femme de Titolof.</p> + +<p>--Ne jure pas, fit la Niania. +Nul ne peut répondre de soi-même.</p> + +<p>--Je jure, s'écria Antonine, +en se prosternant devant l'image +qui occupait un recoin de la +chambre. Je jure ici pour la seconde +fois de n'appartenir qu'à +Dournof.</p> + +<p>--Et moi, fit le jeune homme +en lui pressant la main, je jure +d'appartenir à Antonine jusqu'à +la mort.</p> + +<p>--Ce n'est pas bien, ce n'est +pas bien! dit la Niania émergeant +de l'ombre et secouant sa +tête soucieuse. Il ne faut pas +faire de serments! Viens, ma +colombe, viens à l'église demander +à Dieu pardon de ce péché +Et toi, jeune homme, tu parles +tantôt bien et tantôt mal: ton +âme n'est pas encore délivrée +des pièges du démon; nous +prierons le Seigneur pour qu'il +t'éclaire.</p> + +<p>--Adieu, dit Antonine en se +relevant docilement; adieu, mon +fiancé, jusqu'à ce que la volonté +de Dieu nous réunisse.</p> + +<p>--Ce ne sera pas long, répliqua +Dournof, d'une façon ou de +l'autre...</p> + +<p>--Jamais, répéta Antonine, +jamais sans la permission de ma +mère; elle m'a dit qu'elle maudirait +mes enfants... jamais.</p> + +<p>Il la reprit dans une étreinte +suprême, mais sans chercher un +baiser. Ces êtres purs et fiers +craignaient de mollir. Ils se séparèrent; +Antonine passa devant, +et la Niania la suivit, après +avoir fait le signe de la croix +comme en quittant le lieu consacré.</p> + +<p>Dournof, resté seul, regarda +un instant la porte, qu'il ne songeait +pas à fermer. Il lui semblait +que tout son bonheur et +tout le sang de ses veines étaient +partis par là. Un frisson passa +sur son corps, et il se décida à +fermer cette porte.</p> + +<p>Mais alors, il se sentit plus +seul que jamais; il tomba sur le +sol à l'endroit qu'avaient foulé +les pieds d'Antonine, et pleura +amèrement, lui qui n'avait encore +jamais versé de larmes, même +dans ses plus grandes douleurs.</p> +<br><br> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Les jours s'écoulaient, madame +Frakine était venue voir Antonine, +et s'était étonnée de la +trouver à la fois maigrie et d'une +fraîcheur extraordinaire: les +yeux brillaient d'un éclat nouveau, +et les joues avaient pris +des teintes rosées que, jusque-là, +personne n'avait vues sur ce +visage ordinairement pale.</p> + +<p>--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda +madame Frakine à madame +Karzof, lorsque Antonine +eut quitté l'appartement.</p> + +<p>--Mais non! pourquoi voulez-vous +qu'elle ait la fièvre?</p> + +<p>--Ces jeunes filles, dit la +vieille dame, non sans hésiter, +sont parfois malades quand on +les contrarie...</p> + +<p>--Oui est ce qui contrarie +Antonine?</p> + +<p>--Mais, vous-même, ma bonne +amie! Ne m'avez-vous pas +dit qu'elle aimait Dournof?</p> + +<p>--Oh! cet enfantillage! Il y a +longtemps qu'elle n'y pense +plus!</p> + +<p>Madame Karzof mentait +sciemment, car tous les jours, en +lui disant bonsoir, Antonine lui +réitérait ses supplications. Madame +Frakine savait aussi que +c'était un mensonge, car Dournof +lui avait confié tous leurs +secrets, en la suppliant de donner +de ses nouvelles à la jeune +fille, aussi souvent que ce serait +possible; mais à quoi bon réfuter +les mensonges de ceux qui +ne veulent pas entendre la vérité?</p> + +<p>--Alors, reprit la bonne dame, +vous la mariez à Titolof?</p> + +<p>--Certainement: dans cinq +semaines, aussitôt après Pâques. +Ce sera une jolie noce, mon gendre +fera très-bien les choses.</p> + +<p>--Et Antonine, qu'en dit-elle?</p> + +<p>--Que voulez-vous qu'elle en +dise? Les jeunes filles ne disent +jamais rien!</p> + +<p>--Je me souviens pourtant +que dans mon jeune temps, répliqua +madame Frakine, on se +faisait un brin de cour.</p> + +<p>--C'était comme ça autrefois, +dit madame Karzof; maintenant +on se conduit avec plus de décence.</p> + +<p>--Alors, vous n'êtes pas obligée +de rappeler votre futur gendre +quand Antonine s'éloigne?</p> + +<p>--Je ne sais pas comment +vous pouvez avoir de pareilles +idées, ma chère, fit madame +Karzof d'un air mécontent. Mon +futur gendre est un homme +comme il faut, qui ne se permet +pas d'inconséquences.</p> + +<p>--Tant pis! fit madame Frakine... +pardon, je voulais dire +tant mieux. Ah! il ne se permet +pas d'inconséquences? c'est +très bien. Et que dit Antonine?</p> + +<p>--Mais ne vous ai-je pas dit +qu'elle ne disait rien? fit la maman +impatientée: rien, à la lettre, +rien!</p> + +<p>--Ah! je comprends, fit la +vieille dame, elle ne lui dit rien +du tout; et lui, qu'est-ce qu'il +en dit?</p> + +<p>Madame Karzof haussa les +épaules; mais sa bonne amie +n'était pas d'humeur à la laisser +en repos sans lui avoir soutiré +toutes les informations qu'elle +ne pouvait obtenir d'Antonine, +attendu qu'on ne laissait jamais +celle-ci seule avec personne, de +crainte d'attaque de l'ennemi.</p> + +<p>--N'aimerait il pas mieux un +peu plus de conversation, votre +futur gendre?</p> + +<p>--Je vous ai dit que M. Titolof +est un homme très comme il +faut; par conséquent, il ne peut +qu'approuver cette réserve, que +le bon goût commande en tout +cas, aujourd'hui comme autrefois.</p> + +<p>Après s'être vengée par cette +pointe, qu'elle crut très acérée, +madame Karzof se préparait à +parler d'autre chose, mais son +amie la prévint.</p> + +<p>--Oui, dit-elle d'un air innocent, +vous voulez dire que mon +pauvre défunt mari et moi, nous +n'étions pas des gens de haut +parage..., mon père était un +comte Dérésof, cependant; mais +chez nous, on était à la bonne +franquette, et de père en fils, +comme de mère en fille, on avait +la fâcheuse habitude de se marier +par amour... c'est mauvais +genre. Chez les gens comme il +faut, on préfère les mariages +par contrainte; c'est beaucoup +mieux porté, je me suis laissé +dire. A propos, aurez vous assez +de confitures pour vous mener +jusqu'au printemps? Figurez-vous +que j'ai déjà fini les +miennes! Il est vrai que la belle +jeunesse m'a aidée à les manger.</p> + +<p>Les liens rompus, madame +Karzof n'était pas assez fine pour +ramener le premier sujet de conversation; +aussi se creusa-t-elle +vainement la cervelle pour chercher +une épigramme, son amie +partit avant qu'elle l'eût trouvée.</p> + +<p>A la lettre, en effet, Antonine +ne disait rien à Titolof. Un autre +en eût été embarrassé, mais +le général n'était pas homme à +perdre contenance pour si peu. +Le général avait appris, sous s +main, qu'une excellente place allait +se trouver vacante, mais il +fallait un homme marié pour la +remplir; un homme marié inspire +beaucoup plus de confiance +à tout le monde, et surtout à ses +supérieurs, sans qu'on ait bien +pu savoir pourquoi, car... mais +dans ce cas spécial, il fallait un +homme marié. Titolof s'était +donc mis en campagne, c'est-à-dire +qu'il avait prié une dame +de ses amies de lui chercher une +épouse jolie, bien faite, avec un +peu de fortune, et surtout cette +excellente éducation, morale et +instruction comprises, qui est absolument +indispensable à la femme +d'un dignitaire d'une façon +seulement relative, c'est-à-dire +borgne dans le royaume des +aveugles.</p> + +<p>Titolof n'était pas méchant, il +n'était que bête, et encore ne +saurait-on lui imputer ce malheur +comme un crime, car ce +n'était pas sa faute, et avec les +efforts les plus consciencieux, il +n'eût pu s'en corriger. Mais ce +pénible travail qui consiste à essayer +de se débarrasser de ses +défauts lui avait été épargné. La +Providence bénigne lui avait départi, +au lieu d'esprit, un inaltérable +contentement de soi-même +et des autres. Il était optimiste +en tout, surtout en ce qui +le concernait, et trouvait Antonine +parfaite. N'ayant fait jusque-là +de cour qu'à des personnes +tout à fait indignes d'être +autrement mentionnées ici, il ne +savait comment courtiser une +jeune fille, et préférait de beau +coup la conversation de ses futurs +beaux-parents, avec lesquels +il échangeait, sans broncher, +les aphorismes les plus +saugrenus.</p> + +<p>Tel était le mari que les Karzof +avaient choisi pour leur fille. +Antonine avait pensé à prier +Titolof de retirer sa demande, +mais la bêtise et la fatuité incurables +de ce personnage lui +avaient démontré d'avance l'inutilité +de sa tentative. Que lui +restait-il à faire?</p> + +<p>C'est ce qu'elle se demandait +toutes les nuits pendant les moments +de solitude qu'on ne pouvait +lui refuser. La Niania venait +alors s'asseoir sur le pied +de son lit, et pleurait silencieusement +en voyant les pensées +amères et douloureuses passer +sur le visage de son enfant chérie, +toujours muette. La vieille +femme n'avait pas besoin de con +verser avec Antonine pour sa +voir ce qui la rendait si morne. +Elle devinait les mouvements de +son âme, au froncement des +sourcils de la Jeune fille, à l'agitation +de ses mains fiévreuses, +où à leur molle inertie, lorsque +lasse de se débattre dans une situation +sans issue, elle se disait +qu'il n'y avait plus pour elle +d'autre recours que la mort. +La mort! A dix-neuf ans! La +première fois qu'Antonine envisagea +de près cette pensée jusqu'alors +seulement entrevue, elle +tressaillit d'épouvante, et n'osa +l'aborder. Mais peu à peu la +mort sanglante ou hideuse disparut +de son esprit, elle songea +à une mort poétique, lente, entourée +de soins; la mort qui met +une auréole au front des jeunes +filles, qui semble un passage insensible +de la terre au ciel, dont +on ne voit pas les souffrances, +et qui permet de se détacher +doucement de ce qu'on a aimé.</p> + +<p>Le carême était extrêmement +froid, cette année-là; Antonine, +dévorée par la fièvre, avait pris +l'habitude de garder sa fenêtre +ouverte un instant le soir, lorsqu'elle +rentrait dans sa chambre +afin de rafraîchir l'air tiède et +lourd des demeures russes. La +Niania avait bien soin de fermer +tout; mais pendant qu'elle participait +au tardif souper des gens +à la cuisine, Antonine rouvrait +le carreau double et restait là +en contemplation devant les +étoiles;--recevant avec délices +le vent glacé qui rafraîchissait +l'embrasement de ses veines. Au +moindre bruit, elle fermait le +carreau, comme une coupable... +Coupable, ne l'était-elle pas?</p> + +<p>Un peu de toux se déclara au +bout de quelques jours; la fièvre +augmenta, et madame Karzof +exigea que sa fille gardât le +lit.</p> + +<p>Antonine s'y soumit sans résistance; +elle était mieux au lit +qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait +pas la voir dans sa chambre, +elle en était sûre. Le docteur +vint, trouva une légère irritation +de poitrine, et prescrivit +une potion que madame Karzof +vint donner elle-même toutes +les heures à sa fille. Dès le lendemain, +Antonine allait beaucoup +mieux; elle put se lever, +et obtint même pour les jours +suivants la permission de sortir, +à condition qu'elle prendrait +des poudres qui furent dûment +apportées dans sa chambre.</p> + +<p>Titolof montra une joie très-ive +en voyant sa fiancée remise, +et lui apporta un bouquet magnifique +et une loge pour le cirque, +car le cirque est un divertissement +permis en carême.</p> + +<p>Jusqu'à ses dernières années, les +théâtres étaient fermés pendant +ce temps de pénitence.</p> +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<p>Le jour venu, Antonine reçut +l'ordre de se faire coiffer avant +le dîner, et la cuisinière, prévenue +d'avance, dut s'arranger +pour servir à quatre heures; de +sorte qu'il était à peine trois +heures quand madame Karzof +entra dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>--Des rubans roses, Niania, +dit-elle à la fidèle servante.</p> + +<p>Celle-ci, en grommelant, s'en +alla chercher le carton qui contenait +les noeuds de ruban, et +Antonine resta seule avec sa +mère.</p> + +<p>A la grande surprise de celle-ci, +elle rejeta le peignoir qu'on +avait déjà placé sur ses épaules, +se leva et s'avança vers madame +Karzof.</p> + +<p>--Ma mère, dit-elle, je vous +en conjure, ne faites pas mon +malheur. Je ne vous demande +pas de me donner à Dournof; +mais de grâce ne me mariez pas +à Titolof.</p> + +<p>Madame Karzof haussa les +épaules. Cette phrase qu'elle entendait +tous les jours avec peu +de variantes, car la pauvre Antonine +ne se mettait pas en frais +d'éloquence, glissait sur son +coeur sans l'effleurer.</p> + +<p>--Ma mère, reprit Antonine +avec plus de force, c'est aujourd'hui +pour la dernière fois que +je vous le demande!</p> + +<p>--Cela me fera grand plaisir +de ne plus l'entendre, répondit +madame Karzof, car tu m'ennuies +singulièrement.</p> + +<p>--Ne soyez pas inflexible, ma +chère maman, reprit Antonine +en faisant un effort surhumain +pour devenir câline et tendre. Je +ne veux pas épouser M. Titolof +parce qu'il m'est insupportable.</p> + +<p>--Un si charmant garçon, repartit +la mère; tu es difficile.</p> + +<p>--Il est horriblement fat et +bête!</p> + +<p>--Je le trouve spirituel, moi, +mais il est convenu qu'à présent +les enfants ont plus d'esprit que +leurs parents! fit madame Karzof +très-piquée, car, en effet, elle +trouvait son futur gendre spirituel.</p> + +<p>--Eh bien, maman, c'est moi +qui ai tort; je suis une fille fantasque, +capricieuse, injuste; +mais telle que je suis, je suis votre +fille, vous m'aimez et je vous +aime, et, ma chère maman, je +déteste M. Titolof.</p> + +<p>Madame Karzof, qui s'était +toujours montrée revêche lorsque +Antonine lui avait parlé +avec le calme et la dignité dont +elle ne se départait pas, fut émue +de l'entendre parler comme une +enfant ordinaire; elle la fit asseoir +auprès d'elle, caressa ses +longues nattes brunes, et lui +parla avec douceur.</p> + +<p>--Vois-tu, ma chérie, tu seras +très-heureuse, vous partirez pour +N...</p> + +<p>--Partir? fit Antonine avec +effroi. Elle avait cru jusque-là +que Titolof devait rester à Pétersbourg.</p> + +<p>--Eh bien! A quoi penses-tu, +que tu ne le sais pas? Nous ne +parlons que de cela depuis quinze jours!</p> + +<p>Hélas! c'était vrai, mais Antonine +n'écoutait jamais ce qui +se disait entre ses parents et son +futur: leurs paroles étaient pour +elle un bourdonnement monotone, +qui servait d'accompagnement +à ses pensées. Cette idée +de départ lui donna le dernier +coup.</p> + +<p>--Je ne veux pas vous quitter, +chère maman! Mon père est +vieux, il m'aime; voulez-vous +lui faire le chagrin de ne plus +voir sa fille?</p> + +<p>Elle fit ce qu'elle n'avait jamais +fait, elle baisa les mains de +sa mère, pleura, supplia...</p> + +<p>--Vois-tu Nina, dit enfin madame +Karzof émue, si ce n'était +pas aussi avancé, j'aurais repris +notre parole; mais à présent +ton mariage est annoncé, tout le +monde serait trop surpris; ton +trousseau est fait, les cartes d'invitation +sont prêtes, il n'y a plus +que ta robe de noce à essayer... +C'est impossible ma chère enfant, +réfléchis toi-même!</p> + +<p>Antonine quitta sa posture +suppliante.</p> + +<p>--Vous le voulez? dit-elle d'une +voix tremblante; soit, mais +vous vous en repentirez amèrement.</p> + +<p>--Des menaces? s'écria madame +Karzof. Et moi qui regrettais +ce mariage tout à l'heure! +Qu'on est sot de croire à ce que +nous disent les enfants! Niania, +dit-elle à la bonne qui rentrait, +mets-lui des noeuds roses, et tâche +qu'elle soit jolie, bon gré, +mal gré.</p> + +<p>Là-dessus elle quitta majestueusement +la chambrette, non +sans maugréer sur son accès de +sensibilité.</p> + +<p>--Niania, dit tristement Antonine, +fais-moi aussi belle que +tu pourras, pour que le monde +des vivants garde un bon souvenir +de moi quand je n'y serai +plus.</p> + +<p>--Que dis tu là, ma colombe? +fit la vieille femme effrayée. Ne +parle pas de mort à ton âge... +Est ce qu'on meurt à vingt ans? +Mais regarde donc mes vieux +os que j'ai peine à traîner; et +que Dieu ne veut pas mettre au +repos! Mourir! nous avons bien +le temps d'y penser, Dieu merci.</p> + +<p>Un étrange sourire éclaira le +visage d'Antonine, et elle s'assit +devant la glace de sa toilette. +Elle examina son visage, dont +elle se préoccupait peu d'ordinaire. +Que de jeunesse et de vie, +malgré l'indisposition récente, +dans ces tissus nacrés, dans ces +veines azurées où coulait un +sang vif et chaud! Ses lourdes +nattes, ses sourcils épais et réguliers +dénotaient l'abondance +de la sève dans ce corps charmant, +où la vingtième année apportait +son complément d'élégance +et d'harmonie. Pendant +sa toilette, Antonine regarda attentivement +ses bras ronds et +potelés, ses épaules déjà pleines +où le rose de la jeunesse teintait +encore la chair; elle regarda le +sang courir sous la peau jusqu'au +bout de ses mains fines; +et elle pensa que ce serait grand +dommage quand toutes ces choses +exquises seraient à six pieds +sous terre. Les larmes montèrent +à ses yeux, elle les refoula +vaillamment et s'essuya les paupières +du revers de sa main.</p> + +<p>--Pleure, mon enfant, cela +fait du bien, lui murmura la Niania +en achevant de l'habiller; +cela fait du bien; tu es si oppressée +depuis quelques jours!</p> + +<p>--Je n'ai pas le temps, dit +brusquement Antonine. Donne-moi +ma robe grise, en barège.</p> + +<p>--Du barège! Mais, ma chérie, +il fait froid au cirque! Ce +n'est pas comme au théâtre bien +fermé et bien chaud! Il y fait +froid, et il y a partout des vents +coulis!</p> + +<p>--Fais ce que je te dis, répéta +impérieusement la jeune fille. +Ma mère veut que je sois jolie, +il faut lui obéir.</p> + +<p>La Niania alla chercher la robe +demandée, dont le corsage +transparent recouvrait les épaules +de barège seul; de plus, ce +corsage était entr'ouvert sur la +poitrine. Antonine revêtit ce +costume avec une sorte de +triomphe, et se regarda ensuite +dans la glace. Jamais elle n'avait +été plus belle. Les yeux +brillants d'une sorte de rage, +elle attacha un noeud sur sa robe, +jeta un dernier coup d'oeil et +s'inclina railleusement devant +son image.</p> + +<p>--Ceux qui vont mourir te +saluent! dit-elle, et elle passa +aussitôt dans le salon, où Titolof, +invité pour dîner, l'attendait +avec beaucoup de patience.</p> + +<p>--Que vous êtes belle! lui +dit-il en la saluant.</p> + +<p>--N'est-ce pas, général? répondit +la jeune fille avec un petit +rire moqueur. Il faut bien +s'habiller quand on va dans le +monde.</p> + +<p>--Est-ce que tu n'auras pas +froid avec cette robe? demanda +la mère avec sollicitude.</p> + +<p>--Est-ce qu'on a froid quand +on s'amuse? répliqua Antonine, +je compte m'amuser ce soir. +Depuis les premiers jours de carême +je n'ai guère eu de plaisirs.</p> + +<p>Il n'est pas trop tôt pour commencer!</p> + +<p>Elle n'en avait jamais dit si +long. Titolof ébahi la regardait +sans oser parler. On lui avait +changé son Antonine, bien certainement. +La jeune personne +qui ne disait jamais rien ne pouvait +pas être celle qui lui parlait +si librement. On se mit à +table, Antonine demanda du vin +à son père: elle ne buvait jamais +que de l'eau. Madame Karzof +en fut effrayée. Elle craignait +que sa fille n'eût conçu le +plan machiavélique de se rendre +odieuse au général en feignant +les défauts qui pouvaient le plus +lui déplaire, étant donné sa situation +particulière. Mais ce +plan fort simple et de bonne +guerre n'était pas de ceux que +pouvait former Antonine; sa ruse +n'allait pas si loin. Le dîner +terminé, il fut question de départ; +Antonine passa dans sa +chambre et appela sa Niania.</p> + +<p>--Va, lui dit-elle, chez Dournof.</p> + +<p>La vieille femme la regarda +attentivement, mais ne lut rien +dans ses yeux.</p> + +<p>--Vas-y tout de suite, et dis-lui +que nous nous verrons bientôt.</p> + +<p>--Tu perds l'esprit, ma chérie? +murmura la Niania inquiète.</p> + +<p>--Rien n'est plus sérieux, et +tu sais que je ne plaisante jamais. +Dis-lui que je l'aime et +que nous nous reverrons bientôt.</p> + +<p>--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, +fit la Niania tristement.</p> + +<p>Antonine passa sa main fraîche +avec un geste de caresse sur +le visage osseux de la vieille servante, +prit un châle léger qu'elle +jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait +pour monter en voiture, +et sa mère l'avait déjà appelée +trois fois.</p> +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<p>Le coupon que Titolof avait +apporté était le meilleur de tous; +c'était une loge de barrière, contre +la sortie des écuries; on y +avait la première vue sur les +merveilles de M. Bouthors, y +compris les singes et les chiens. +Un affreux vent coulis y arrivait, +il est vrai, toutes les fois qu'on +ouvrait les portes intérieures, +mais nulle rose n'est sans épine; +un autre fâcheux eût peut-être +allégué qu'on y recevait +beaucoup de sable jeté par les +pieds des chevaux; mais quand +on va au cirque, n'est-ce pas +pour avaler de la poussière?</p> + +<p>Dans ce temps-là,--lointain, +hélas!--les dames et les messieurs +qui s'enlèvent les uns les +autres à la force du poignet ou +de la mâchoire jusqu'aux combles +de l'édifice n'étaient pas +encore à la mode; on n'y voyait +pas beaucoup de Péruviens, +dansant à quarante pieds de +hauteur sur un fil de fer imperceptible; +nul voltigeur aérien +n'y passait d'un trapèze à l'autre +en faisant pousser des cris +d'effroi aux dames d'en dessous +qui craignent probablement +qu'il ne leur tombe sur la tête. +Les cirques de cette époque +montraient beaucoup de chevaux, +de chiens, de singes, voir +même un éléphant, gros comme +un boeuf, ce qui prouvait, +dans l'ordre inverse, un rare +mérite, cet éléphant étant "le +plus petit des géants connus". +On ne voit pas trop ce que le +public y perdait, la décence y +gagnait peut-être. Mais ce qu'elle +gagnait là, elle le perdait sans +doute ailleurs, car le cirque était +considéré comme un endroit périlleux, +presque immoral, où les +demoiselles ne venaient guère +au-dessus de dix ou douze ans; +on donnait tout exprès des matinées +enfantines, auxquelles les +jeunes filles pouvaient assister. +L'arrivée d'une famille honnête +et peu accoutumée aux façons +du lieu, dans une loge ordinairement +occupée par la haute +bicherie, fit un léger brouhaha, +et cinquante lorgnettes se +braquèrent sur Antonine. Elle +rougit comme sous un affront, +mais se remit bientôt, et s'abandonna +à l'admiration générale +avec une grande indifférence. +Le vent coulis souillait sur ses +épaules presque nues. Elle occupait +naturellement la meilleure +place, c'est-à-dire la plus rapprochée +de la barrière. Elle avait +tourné le dos aux écuyers, et de +temps en temps un frisson passait +sur elle.</p> + +<p>--Tu as froid? lui dit sa mère, +en voyant des alternatives de +rougeur et de pâleur marbrer le +visage de la jeune fille.</p> + +<p>--Non, maman je suis très-bien.</p> + +<p>--Mettez-lui cela sur les +épaules, monsieur Titolof, dit +madame Karzof en lui passant +un léger mantelet; il ne faut pas +oublier qu'elle vient d'être malade.</p> + +<p>Titolof arrangea gracieusement +l'objet sur les épaules de +la jeune fille, qui le remercia et +continua à lorgner la salle. Au +bout de trois minutes, le mantelet +avait glissé derrière la chaise. +A l'entr'acte, Titolof offrit +des glaces; à part le vent coulis, +il faisait horriblement chaud +dans la salle trop éclairée et trop +remplie. On accepta les glaces, +et Antonine en redemanda. Elle +va se faire passer pour gourmande! +pensa la mère en lui +faisant les gros yeux. Mais Antonine +ne comprit pas le langage +muet de ces yeux redoutables +et se fit apporter une seconde +glace.</p> + +<p>--Est-ce que ce n'est pas imprudent? +demanda madame Karzof.</p> + +<p>--Non, maman, répondit la +jeune fille qui s'était dépêchée +de finir.</p> + +<p>Elle tendit son assiette vide à +Titolof et se remit à ses observations. +La sortie du cirque est +toujours très-encombrée, et l'ordre +se fait lentement. Dans l'étroit +boyau de planches où se +pressait la foule, l'air froid arrivait +du dehors chaque fois qu'on +ouvrait la porte de la rue, et on +l'ouvrait incessamment. Les messieurs +étaient allés chercher leur +voiture de louage et ne pouvaient +parvenir à la trouver dans +ce tohu-bohu d'équipages qui, +parait-il, doit se reproduire à la +sortie de tous les théâtres imaginables.</p> + +<p>--C'est le ciel qui me favorise, +pensa Antonine. Et elle laissa +glisser de ses épaules la pelisse +fourrée qui les couvrait, et sous +laquelle elle avait déjà eu le +temps d'étouffer.</p> + +<p>--Que fais-tu? lui dit sa mère +en se retournant tout à coup, +ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer, +remonte-la.</p> + +<p>Oui, maman, répondit Antonine. +Un instant après la pelisse +était retombée.</p> + +<p>Une main énergique la replaça +sur les épaules de la jeune +fille qui fit un brusque mouvement. +Elle rencontra les yeux +de Dournof, qui ne la perdait +point de vue depuis une heure.</p> + +<p>--Tais-toi, dit-il tout bas, +merci pour ton message.</p> + +<p>--Va-t'en, chuchota Antonine, +pendant que sa mère, haussée +sur la pointe des pieds, cherchait +à démêler le visage de son +mari ou de son futur gendre parmi +ceux qui se présentaient incessamment +à la porte.</p> + +<p>--Ne puis-je rester un peu?</p> + +<p>--Non, non, va-t'en, répéta +Antonine avec angoisse. Pas ici! +pas maintenant! va t'en.</p> + +<p>Il lui pressa la main et se perdit +dans la foule. Aussitôt la pelisse +retomba des épaules glacées +de la jeune fille. Par instants +elle sentait un frisson mortel +la secouer de la tête aux +pieds, une sorte de chatouillement +étrange lui serrer la poitrine; +elle ouvrit la bouche pour +respirer, et l'air glacé entra largement +dans ses poumons.</p> + +<p>--C'est cela, se dit-elle avec +une joie funèbre en sentant la +fièvre la parcourir tout entière. +C'est la mort clémente qui vient +me délivrer.</p> + +<p>--Les voici! cria madame +Karzof en se précipitant vers la +porte. Suis-moi, Nina!</p> + +<p>Il s'écoula encore quelques +minutes avant qu'ils fussent casés +dans leur voiture. Ils partirent +enfin. Antonine se retira +sur-le-champ dans sa chambre, +prétextant la fatigue, et trouva +sa Niania qui l'attendait.</p> + +<p>--J'ai vu ton ami, dit-elle; il +a été bien heureux; il est allé au +Cirque...</p> + +<p>--Je le sais, je l'ai vu, répondit +Antonine.</p> + +<p>--Quelle voix singulière tu +as! dit la Niania effrayée. Comme +tu es rouge! est-ce que tu +n'as pas pris froid?</p> + +<p>--Moi! quelle idée! Va me +chercher du thé.</p> + +<p>La Niania revint avec une tasse +de thé bouillant que la jeune +fille but d'un trait.</p> + +<p>--Tu vas te brûler! fit observer +la vieille servante.</p> + +<p>--Ah! dit Antonine en riant, +quels trembleurs vous êtes! "Tu +vas te brûler, tu vas t'enrhumer!" +Entre le froid et le +chaud n'y a-t-il pas de milieu?</p> + +<p>La Niania regarda d'un oeil +scrutateur son enfant de prédilection.</p> + +<p>--Je ne sais pas, dit elle lentement, +ce que tu médites, ma +fille, mais ce n'est pas ton ange +gardien qui t'a soufflé tes pensées +aujourd'hui.</p> + +<p>Antonine passa son bras au +tour du cou de sa vieille bonne.</p> + +<p>--Vois-tu, Nina, dit elle, je +n'aime au monde que deux personnes, +Dournof et toi. Souviens-toi +de ces paroles.</p> + +<p>--Eh! ma chérie, fit la Niania +en la regardant avec tendresse +et reproche tout à la fois, +tu ajoutes un péché à un autre! +Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu +honoreras ton père et ta mère, +pour que Dieu te donne une vie +pleine de jours?</p> + +<p>Antonine sourit; ce sourire +énigmatique ne fit que passer +sur son visage.</p> + +<p>--Va souper, ma bonne, dit-elle, +je me mettrai au lit seule: +tu viendras ranger ma chambre +après souper.</p> + +<p>La Niania obéit; la porte était +à peine refermée sur elle qu'Antonine +donna un tour de clef et +courut à la fenêtre. La moiteur +occasionnée par le breuvage +brûlant perlait ses fines gouttelettes +sur son front et ses tempes; +elle rejeta sa robe sur son +lit et se tint debout, les épaules +et les bras nus, frissonnant sous +le vent glacé qui s'engouffrait +dans le store relevé comme dans +la voile d'une barque. Elle resta +longtemps ainsi; de temps en +temps elle frissonnait; une pâleur +de cendre se répandait sur +son visage, mais elle absorbait +douloureusement l'air mortel, +avec la fermeté d'une martyre.</p> + +<p>Quiconque eut dit alors à la +jeune fille que le suicide est un +crime l'eût trouvée sourde. Elle +ne voulait plus vivre et ne voyait +pas plus loin; d'ailleurs la +mort qu'elle avait choisie serait +lente à venir; elle avait le temps +de se repentir, et de demander +pardon à Dieu de sa faute.</p> + +<p>Une horloge sonna minuit +dans la pièce voisine. Antonine +ferma la fenêtre, rouvrit la porte +et se coucha tranquillement. +A peine était-elle au lit que sa +mère rentra.</p> + +<p>--Qu'il fait froid ici! dit-elle +en serrant autour de son cou un +châle jeté sur ses épaules. Tu ne +fais pas assez chauffer, Nina; ta +chambre est une véritable glacière! +Te sens-tu bien?</p> + +<p>--Très-bien, maman, merci, +répondit la jeune fille.</p> + +<p>--Tu étais très-jolie ce soir; +voilà comme il faut t'habiller, et +non comme une religieuse. M. +Titolof était enchanté de ta beauté +et de ton amabilité; je vois +que tu es une bonne fille, malgré +tes petits caprices. Bonsoir.</p> + +<p>Elle se pencha sur sa fille +pour l'embrasser. Tout à coup +les deux bras d'Antonine s'enlacèrent +autour de son cou.</p> + +<p>--Vous m'aimez pourtant maman, +dit-elle d'une voix émue.</p> + +<p>--Certainement je t'aime! +Est-ce que cela se demande!</p> + +<p>Antonine ne répondit pas: +son étreinte se resserra, et elle +embrassa sa mère sur la joue.</p> + +<p>--Bénissez-moi, maman, dit-elle +à voix basse.</p> + +<p>Sa mère la bénit, lui fit encore +quelques caresses et la quitta. +La Niania rentra aussitôt sur la +pointe du pied.</p> + +<p>--Eh bien, ma colombe, tu as +fait la paix avec ta mère?</p> + +<p>--Oui... la paix éternelle, répondit +Antonine.</p> + +<p>--Que tu as d'étranges paroles! +Dieu seul peut te comprendre!</p> + +<p>--Dieu seul! répéta Antonine +rêveuse.</p> + +<p>Une rougeur fugitive montait +par moments à ses joues; des +tressaillements involontaires +parcouraient son corps et faisaient +onduler la couverture. La +Niania regarda son enfant avec +une persistance qui lui fit détourner +les yeux.</p> + +<p>--As-tu sommeil, Niania? lui +demanda-t-elle, pour détourner +son attention.</p> + +<p>--Non, répondit la vieille femme.</p> + +<p>--Moi non plus. Assieds toi +là,--elle indiquait le pied de son +lit,--et raconte-moi quelque +chose.</p> + +<p>--Eh! que veux-tu que je te +raconte? fit la Niania en s'asseyant +sur le bord de la couchette +étroite et basse. Une +vieille servante comme moi n'a +rien à dire à personne!</p> + +<p>--Comment, rien? Il ne t'est +jamais rien arrivé?</p> + +<p>--Rien qui vaille la peine d'être +répété!</p> + +<p>--Ce n'est pas possible, répondit +Antonine. Je ne sais même +pas si tu es fille, femme ou +veuve! Il faut pourtant qu'il te +soit arrivé quelque chose, quand +ce ne serait que de te marier!</p> + +<p>La Niania hocha deux ou trois +fois la tête d'un air mélancolique.</p> + +<p>--Je me suis mariée, dit elle, +mais ce n'est pas intéressant.</p> + +<p>--Raconte-le moi tout de même. +Je t'en prie!</p> + +<p>Non sans hésiter, la Niania +prit le coin de son tablier et se +mit à le rouler lentement, comme +font les filles de la campagne +quand elles parlent, et commença +son histoire à voix basse:</p> +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<p>--Mon père--que Dieu lui +donne le repos éternel!--était +un homme gai et remuant; il aimait +à travailler comme il aimait +à rire et festiner; je me le rappelle +toujours revenant des fêtes, +le dimanche soir, chantant et +criant. Il était plus ivre de chansons +et de gaieté que de vin. Il +n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait +que cela rend triste, et +quand il buvait quelque chose +de fort, c'était de l'hydromel et +de la bière douce;--mais cela +lui arrivait rarement.</p> + +<p>Nous étions toute une nichée +d'enfants, dans la maison paternelle, +et j'étais l'aînée. Dès mon +plus jeune temps, je ne me vois +pas autrement qu'un enfant dans +les bras; l'un remplaçait l'autre +dès qu'il savait marcher, et c'était +toujours de même. J'arrivai +ainsi à l'âge où les petites filles +commencent à devenir sérieuses +et à regarder si leurs cheveux +sont bien nattés. J'étais la fille, +d'un paysan et non d'un domestique, +et jamais je ne serais entrée +dans les chambres des maîtres... +tu verras, ma colombe, +comment j'en suis venue à servir +chez toi. J'étais donc grandelette, +lorsque ma pauvre mère +mourut. C'était une femme sévère, +aussi sérieuse que mon père +était gai; elle ne m'avait pas +fait moitié tant d'amitié que lui, +et pourtant, quand je la mis +dans le cercueil, il me parut que +jamais je ne reverrais ni de +beaux jours ni de soleil. A partir +de ce moment, sauf le dernier +qui avait douze jours, je +n'eus plus d'enfants dans les +bras, et celui-là s'éleva tout seul, +on peut le dire, car je n'avais +guère le temps de m'occuper de +lui. Pourtant je l'aimais mieux +que les autres.</p> + +<p>Mon père fut triste pendant +quelques jours, mais il avait le +coeur si naturellement gai, qu'il +ne pouvait pleurer longtemps; il +se remit à rire avec les camarades, +et moi, je restai au logis +pour élever toute la couvée.</p> + +<p>--Si jeune? fit Antonine.</p> + +<p>--Que veux-tu, ma chérie! Il +faut bien plier pour ne pas rompre! +Que pouvais-je contre la +volonté de Dieu? C'était lui qui +nous avait repris la mère, et sa +volonté était sans doute de me +faire élever les enfants; sans cela, +il ne m'eût pas fait naître la +première.</p> + +<p>Je passai plusieurs années +comme cela; les petits étaient +déjà forts, le dernier courait tout +seul depuis longtemps, et j'avais +un peu de temps libre. La +belle saison étant venue, j'en +profitai pour aller cueillir des +champignons et des fruits sauvages, +afin de les faire sécher +pour l'hiver. Nous n'avons guère +de friandises, nous autres, et +nous les prenons là où le bon +Dieu les met.</p> + +<p>Un jour j'étais allée au bois +avec mon panier, pour ramasser +des fraises: j'en avais presque +plein la corbeille, et comme +il faisait très-chaud, je m'assis +sur le gazon. Voilà que la mère +de ta mère, ta défunte grand'mère, +que tu n'as pas connue, +vint se promener dans la forêt +et y prendre le thé avec la compagnie. +Le monde était arrivé +dans une grande voiture à quatre +chevaux, et ils étaient bien +une douzaine. Ta grand'mère, +qui était très bonne, me parlait +quand elle passait par le village, +mais je n'étais pas assez hardie +pour l'aborder, et je m'en allai +un peu plus loin, dans le fourré. +De temps en temps, j'entendais + les chevaux s'ébrouer et faire +sonner leurs clochettes; cela +m'amusait; je ne connaissais aucun +plaisir, et j'aimais à savoir +que les seigneurs se réjouissaient +ensemble.</p> + +<p>Pendant que j'étais là, j'entendis +marcher dans le bois, tout +près de moi; je me retournai, +aussitôt debout, pour m'enfuir; +mais j'eus la curiosité de voir +quel était le chrétien qui s'était +approché! Je le reconnus tout +de suite, et pourtant je ne l'avais +vu que deux fois; c'était +Afanasi, le jeune cocher de ta +grand'mère; il n'avait pas plus +de dix-huit ans, mais il savait +conduire quatre chevaux comme +pas un dans les environs. Si tu +l'avais vu quand il menait la calèche +de ta grand'mère à l'église, +le dimanche...</p> + +<p>La Niania s'interrompit, poussa +un soupir et fit le signe de la +croix.</p> + +<p>--Afanasi, reprit-elle, me parut +plus beau que le soleil; il +avait une petite barbe blonde +qui commençait à friser, et +quand il souriait, je croyais voir +le ciel avec ses anges, rangés +autour du Père éternel; il me +parla, me demanda comment je +m'appelais, et me dit que j'étais +jolie...</p> + +<p>La Niania s'interrompit encore.</p> + +<p>--Je retourne à mon vieux +péché, dit-elle; c'est le malin +qui m'inspire...</p> + +<p>--Non, non! fit Antonine, qui +l'écoutait penchée sur son coude, +les yeux brillants; raconte-moi +tout. Tu l'as aimé?</p> + +<p>--Je l'ai aimé plus que mon +âme! dit sourdement la vieille +femme. Jamais, hormis mon +père et les petits, personne ne +m'avait dit une bonne parole; +on prétendait que j'étais fière +parce que je ne parlais pas à +nos gens de village: je n'étais +pas fière, mais timide. Avec +Afanasi, j'étais timide, mais il savait +me rassurer. Je commençais +par le regarder en dessous, +derrière mon coude replié sur +mes yeux, comme font nos filles +quand elles sont honteuses, et +puis je finissais par regarder au +fond de ses yeux. Je l'aimais +tant, que quand je ne parvenais +pas à l'apercevoir, ne fût-ce que +de loin, dans la cour des seigneurs, +pendant qu'il lavait les +équipages ou quand il amenait +les chevaux boire à la rivière, +j'étais triste toute la journée et +je pleurais le soir sans pouvoir +m'endormir.</p> + +<p>Il y avait déjà six semaines +que j'avais rencontré Afanasi +dans le bois pour la première +fois; je l'avais revu dans la grange +et à différentes autres places; +mais j'étais si timide, que je n'osais +rester plus d'une minute +avec lui. C'était bien drôle! +Avant le moment de le voir, j'étais +impatiente, je ne tenais pas +en place; les heures me paraissaient +longues comme des années, +et puis, lorsque je m'en allais +le retrouver, j'allais lentement, +j'avais comme un regret +de me rendre auprès de lui; et +aussitôt arrivée, s'il essayait de +me prendre par la taille ou de +m'embrasser, je trouvais une +bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. +Quand j'étais un peu +loin, je m'arrêtais pour le voir +revenir à la maison, cachée derrière +un arbre ou une meule de +foin, et quand j'avais pu l'apercevoir +sans qu'il me vît, je me +sentais heureuse et comme rassurée +jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Un soir, j'étais restée debout +au coin de l'avenue qui menait +chez les seigneurs, et je regardais +Afanasi qui s'en allait à +grand pas vers les écuries; je le +trouvais si beau, que mon coeur +s'en allait avec lui; je ne pensais +plus à rien; seulement je +sentais que tout à l'heure, +quand il aurait disparu derrière +le mur, je serais bien triste; +mon père qui rentrait du travail +plutôt que de coutume m'aperçut +et s'approcha tout près +de moi. Je ne l'avais pas vu, et +je fis un bond de frayeur lorsqu'il +me frappa sur l'épaule.</p> + +<p>--Que regardes-tu là? dit-il +d'un ton railleur; les longues +jambes du bel Afanasi?</p> + +<p>Je n'avais pas coutume de +mentir, et je devins toute confuse. +Mon père continua:</p> + +<p>--On m'a dit qu'il te fait la +cour? Méfie-toi, ma fille, c'est +un enjôleur, ne crois pas un mot +de ce qu'il dit.</p> + +<p>--Mais, mon père, dis je, car +j'étais offensée par la manière +dont il parlait de mon grand +ami, il ne m'a rien dit de mal.</p> + +<p>--J'espère bien qu'il ne t'a +rien dit, le vaurien! Il fait la +cour à la fille du meunier et à +la femme de chambre de Madame, +en même temps. Comme +ça, s'il n'en a pas une pour +femme, il aura l'autre. Elles ont +de l'argent toutes deux. Il est +malin! Ce n'est pas lui qui +épousera une fille pauvre; il +n'aime pas les chaussures d'écorce, +il lui faut une femme qui +porte des souliers de peau!</p> + +<p>Je reportai les yeux sur mes +pieds nus. Mon père haussa les +épaules et passa outre. Pouvais-je +ne pas croire mon père? +Et d'un autre côté, comment +supposer qu'Afanasi me trompait? +Il ne m'avait jamais parlé +de nous marier, et ce n'est pas +moi qui aurais osé lever la voix +sur ce sujet-là. Mais je croyais +qu'il m'aimait assez pour vouloir +passer sa vie avec moi. Je +rentrais à la maison; je servis +à manger à tout mon petit monde, +et quand ils furent tous couchés +et endormis sur le poêle, +je me couchai aussi, sur le plancher +comme d'habitude, et je +me mis à réfléchir. Non, je ne +pouvais pas admettre que mon +père s'était moqué de moi; il +aimait à rire, sans doute, mais +il ne riait pas des choses sérieuses, +et n'aurait pas voulu me +faire du chagrin, car il aimait +ses enfants. Je songeai à demander +à Afanasi si vraiment il +courtisait la fille du meunier et +la femme de chambre de Madame; +mais je ne sais pourquoi il +me semblait que si je lui faisais +cette question, il se fâcherait +contre moi et cesserait de m'aimer.</p> + +<p>La femme de chambre était +une fille de la domesticité seigneuriale, +élevée dans les appartements; +elle nous trouvait +trop peu de chose, nous autres +paysannes, pour nous parler autrement +que par hasard, au jour +de fête; je ne saurais rien par +cette orgueilleuse. Je me résolus +alors à aller trouver la fille du +meunier; elle demeurait à deux +verstes de chez nous, sur la rivière, +et nous étions bonnes +amies, ayant à peu près le même +âge, quoiqu'elle n'eût rien à +faire et que je fusse surchargée +de besogne tout le long du jour. +Le lendemain, après avoir mis +toute la maison en ordre, je dis +à mon père que j'irais voir s'il +n'y avait pas des écrevisses dans +un trou que je connaissais bien, +un peu en amont du moulin, et +je partis avec mon panier. Comme +je passais derrière les communs +seigneuriaux, j'entendis +Afanasi qui plaisantait et riait +aux éclats; sa voix m'était bien +connue et me frappait toujours +droit au coeur; une voix de femme +riait avec lui; je ne distinguai +pas si c'était la femme de +chambre ou une autre qui tenait +compagnie, mais je passai bien +vite, presque en courant. De ce +moment, je fus toute triste: je +sentais, je ne sais pourquoi, que +mon voyage était inutile, et que +j'en savais assez pour m'ouvrir +les yeux; mais, tu sais, ma fille, +quand on a du chagrin, on ne +veut pas croire les choses qui +vous feraient pleurer; on se bouche +les yeux et les oreilles, jusqu'à +ce que le malheur vous tape +à grands coups sur la tête, +en vous criant: Regarde-moi +donc en face! Et quand on le +regarde, on voit que sa figure +n'est pas nouvelle, et qu'on le +connaissait depuis longtemps.</p> + +<p>J'allai donc au moulin tout de +même. Paracha, la fille du meunier, +était sur le seuil de sa porte, +occupée à nourrir des poussins +avec le grain tombé, que les +chevaux avaient foulé aux pieds +pendant qu'on déchargeait les +sacs, et qui n'était plus bon pour +la monture.</p> + +<p>--Tiens, bonjour, me dit elle; +on ne te voit pas souvent!</p> + +<p>--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; +il y a trop d'enfants à la maison.</p> + +<p>Elle me fit entrer, et m'offrit +du kvass, du lait caillé, des macarons, +une quantité de bonnes +choses, elle avait mis sur la table +un superbe pain d'épice avec +son nom, écrit tout au long dessus, +en sucre rouge.</p> + +<p>--Qu'est-ce qui t'a donné cela? +demandai-je le coeur tremblant, +car je savais quelle serait +la réponse.</p> + +<p>--C'est mon promis, le cocher +Afanasi, répondit-elle en rougissant +de joie et d'orgueil. Mon +père et ma mère lui ont permis +de venir à la maison et de me +faire des cadeaux; je suis sa fiancée; +si les maîtres ne s'en vont +pas en ville pour l'hiver, nous +nous marierons à l'Epiphanie; +et s'il s'en vont, nous nous marierons +après Pâques.</p> + +<p>--Voilà ce que c'est! me dis-je; +comme on apprend vite son +malheur!</p> + +<p>--Eh bien, est-ce que tu ne +me félicites pas? me dit Paracha +en me regardant avec étonnement.</p> + +<p>Je ne sais pas comment je fis +pour me lever, la saluer et l'embrasser +trois fois après l'avoir +saluée en m'inclinant jusqu'à la +ceinture. Je lui fis mes compliments, +cependant; et alors, elle +m'emmena en haut pour me +montrer tout son trousseau. +Il était magnifique, car sa mère +avait commencé à s'en occuper +dès qu'elle avait eu douze ans. +Il y avait de tout; des essuie-mains +brodés qu'elle avait préparés +pour les offrir en cadeau, +à sa noce, aux jeunes gens qui +assisteraient le marié, au prêtre, +au diacre, à l'Eglise, enfin à tout +le monde. Il y en avait bien quarante! + Elle avait des dentelles +qu'elle avait tissées sur une pelote, +avec des dessins rouges et +bleus, car ses parents ne lui regrettaient +ni le fil, ni le coton +rouge; elle avait des sarafanes +garnis de boutons dorés jusqu'en +bas, et des mouchoirs de +soie, et des robes comme les +femmes de chambre de Madame.</p> + +<p>--Mes parents, dit-elle, ne me +permettent pas de les mettre +avant que je sois mariée, parce +vait que je ne suis qu'une fille de +paysan; mais quand je serai la +femme d'Afanasi, je mettrai les +robes européennes pour m'habiller +comme une dame.</p> + +<p>Pendant qu'elle me montrait +toutes ces choses, je pensais que +vraiment elle était une riche +promise! Elle était aussi bien +plus jolie que moi; elle avait une +grande natte qui tombait presque +aussi bas que les tiennes, +ma fille chérie, car tu sais que +nos jeunes filles réunissent tous +leurs cheveux en une seule natte. +Je me dis que j'étais folle +d'avoir pu prétendre à l'amour +d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille +avec tant de richesses ne se +trouvait pas trop bonne pour lui.</p> + +<p>--Y a-t-il longtemps qu'il te +fait la cour? lui demandai-je +avec une petite espérance qu'elle +me répondrait que non.</p> + +<p>--Il y aura un an vienne l'assomption +de la Vierge, dit-elle +d'un air triomphant.</p> + +<p>Tout l'hiver et tout le printemps! +Il m'avait courtisée +comme on cueille une petite +fleur sur la route, qu'on jette au +bout d'un instant en pensant à +autre chose; il m'avait trouvée +assez jolie pour me le dire, et si +j'avais été moins sage, il aurait +profité de ma folie et de mon +aveuglement! Heureusement +Dieu et mon ange gardien m'avaient +protégée! Et puis on est +raisonnable quand toute sa vie +on a eu la peine et la fatigue de +huit enfants sur les bras!</p> + +<p>--Eh bien, je m'en vais, dis-je +à Paracha en me levant.</p> + +<p>--Déjà? où vas-tu?</p> + +<p>--Chercher des écrevisses à +la rivière.</p> + +<p>--Et toi, me dit-elle tout à +coup, est-ce que tu ne te marieras +pas bientôt?</p> + +<p>Je ne sais quel démon me +poussa à relever fièrement la tête.</p> + +<p>--J'espère bien que si! répondis-je: +je t'inviterai à ma noce!</p> + +<p>--Et tu viendras à la mienne, +dit Paracha en me reconduisant +jusqu'au seuil du moulin.</p> + +<p>Je m'en allai bravement sous +le soleil de midi, en faisant mine +d'être joyeuse; mais quand +j'eus atteint le trou aux écrevisses, +je n'eus pas le courage de +me mettre à en chercher, je +m'assis sur l'herbe molle et verte, +si épaisse au bord de l'eau +où jamais ne passe personne, et +je pleurai tant qu'il y eut des +larmes dans mes pauvres yeux. +Quand je fus bien fatiguée de +pleurer, je me rajustai, je lavai +mon visage bouffi à l'eau de la +rivière toujours froide en cet endroit +ombragé, et je m'en revins +avec mon panier vide.</p> + +<p>Il fallait repasser par devant +le moulin; je marchai vite pour +que Paracha en m'apercevant ne +fût point prise de l'idée de me +demander si j'avais fait une bonne +pêche. Je passai sans encombre, +mais à peine avais je fait +quelques centaines de pas sur la +route que je vis Afanasi. Il s'en +allait au moulin à grandes enjambées, +avec l'air content qu'il +avait d'habitude. En me voyant, +il parut un peu étonné, mais +souriant aussitôt:</p> + +<p>--D'où viens-tu, ma jolie fille? +me dit-il d'un air aimable.</p> + +<p>--Du moulin, lui répondis je. +Je te fais mon compliment, Afanasi, +tu épouses une belle fiancée, +et assez riche pour que tu +puisses l'emmener se pavaner à +la ville. Tu as raison, puisqu'elle +eut de toi!</p> + +<p>Je fis un pas pour continuer +ma route, mais il me retint par +la main.</p> + +<p>--La noce n'est pas faite, dit-il +d'un air rusé, et qui prétendait +m'en faire comprendre long.</p> + +<p>Je sentis tout le sang me +bouillonner dans les veines.</p> + +<p>--Honte, m'écriai je, honte à +toi! tu te joues des jeunes filles; +tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, +et si j'ai un regret, c'est +d'avoir jamais regardé ton visage +de lâche et écouté tes paroles +de traître. Laisse-moi!</p> + +<p>J'avais arraché ma main de la +sienne, et je le regardais d'un air +tellement indigné qu'il recula +un peu.</p> + +<p>--Ma chérie, balbutia-t-il, ne +te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... +excuse-moi... Et à Paracha, +tu lui as dit?</p> + +<p>--Que lui ai-je dit? répondis-je +en me croisant les bras sur la +poitrine et en le regardant bien +en face.</p> + +<p>--Tu ne lui as pas dit... que... +que j'avais plaisanté avec toi... +eh?</p> + +<p>Il avait l'air si lâche, si craintif, +que ma colère tomba soudain.</p> + +<p>--Non, répondis-je en ramassant +mon panier que j'avais laissé +tomber dans ma colère; non, +je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être +eu tort, car elle croit épouser +un honnête garçon, et elle +n'épousera qu'un misérable; +mais j'ai eu honte de lui avouer +ma bêtise. Va, tu peux réclamer +ta riche promise!</p> + +<p>Je lui éclatai de rire au nez, +et je m'enfuis à toutes jambes. +Quand je revins à la maison, +mon père me demanda pourquoi +mon panier était vide. Comme +il ne me grondait pas souvent +et jamais pour des bagatelles, +je lui dis que j'étais entrée +chez la fille du meunier.</p> + +<p>--C'est bon, dit il; il n'est pas +mal que tu t'amuses un peu, ta +vie n'est pas trop gaie. Sans +mari, il y a longtemps que tu as +les peines d'une femme mariée.</p> + +<p>Il ne m'en parla plus. Je fus +longtemps, ma chérie, avant de +m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi +n'était qu'un pauvre homme, +un imbécile sans coeur; quand je +pensais à lui, ça me faisait mal +comme si l'on m'avait déchiqueté +le corps avec un couteau. Je +n'aimais pas à y penser, et je +faisais de mon mieux pour oublier;--mais +quand on a bu le +poison de l'amour, on est longtemps +à prendre le dessus.</p> + +<p>La Niania, qui avait parlé les +yeux baissés, releva alors sur +Antonine son regard plein de +pitié.</p> + +<p>--Il y en a, dit la jeune fille, +qui ne s'en remettent jamais.</p> + +<p>--On le dit, reprit la Niania; +pour moi, j'avais tant à faire que +je ne pouvais guère penser au +misérable que pendant les heures +de la nuit, et j'étais si fatiguée +alors que je m'endormais +souvent sans avoir même le +temps de dire: Que le Seigneur +me garde! Seulement je devais +avoir encore de la peine à cause +d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il +avait inventé sur mon compte, +mais voilà que Paracha se mit à +ne plus vouloir me regarder. +Elle affectait de ne pas me voir, +comme si j'avais fait quelque +chose de mal. Cela me fit tant +de chagrin, que peu de temps +après, un paysan de chez nous +m'ayant demandée à mon père, +je me mariai tout de suite, sans +réfléchir. Je voulais être mariée +avant Paracha, afin d'avoir le +droit de ne pas la saluer la première, +puisque les jeunes filles +cèdent le pas partout aux femmes +mariées.</p> + +<p>--Eh bien, as-tu été heureuse +avec ton mari? demanda Antonine.</p> + +<p>La Niania garda un instant le +silence.</p> + +<p>--C'était un méchant homme, +dit-elle enfin, mais il est mort. +Que Dieu ait son âme.</p> + +<p>--Méchant? insista la jeune +fille.</p> + +<p>--Oui. Il me battait et m'injuriait; +je n'étais pas accoutumée +à de tels traitements, et cela me +paraissait dur... mais une femme +mariée doit se soumettre.</p> + +<p>--Il est mort?</p> + +<p>--Il mourut quelques années +après notre mariage en me laissant +deux enfants. Je le pleurai, +parce qu'une femme doit toujours +pleurer son mari, mais sa +mort était pour moi plutôt un +bien qu'un mal.</p> + +<p>--Et tes enfants?</p> + +<p>--C'est là que fut mon grand +chagrin. Je les perdis l'un après +l'autre, d'une fièvre qui courait +le pays... C'est dans ce temps-là +que j'ai bien vu que tout le +reste n'est rien, tant qu'on n'enterre +pas ses enfants.</p> + +<p>Antonine détourna la tête, et +son visage se trouva dans l'ombre.</p> + +<p>--Oui, continua rêveusement +la Niania qui semblait suivre +son idée dans les replis de son +cerveau, les enfants qu'on a mis +au monde, nourris de son lait, +portés dans ses bras, vous tiennent +plus au coeur que tout le +reste. Après mon mari, il me +restait mes petits;--mais après +eux, il ne me restait plus rien. +Je ne mangeais plus,--ta défunte +grand'mère eut pitié de moi +et me prit à son service dans +ses appartements. Que Dieu la +garde en son paradis! On peut +bien dire que par là elle m'a +sauvé la vie, car mes enfants me +tiraient dans la tombe.</p> + +<p>Antonine mit sa main blanche +et fiévreuse sur la main fraîche +et ridée de la vieille servante.</p> + +<p>--Oui, je sais que tu m'aimes, +dit l'humble femme; voilà pourquoi +je vous ai tant aimés, ton +père et toi; vous me rappeliez +mes petits... Seigneur, que tout +cela est loin!</p> + +<p>La Niania essuya ses yeux +avec son tablier et se leva.</p> + +<p>--Ta maman nous gronderait +bien si elle savait que nous parlons +si tard au lieu de dormir... +Tiens, ma beauté, je vais te verser +ta potion contre la toux.</p> + +<p>--Mets-la sur la table, je la +prendrai dans un moment, dit +Antonine.</p> + +<p>La Niania obéit, arrangea la +jolie chambrette virginale pour +que tout eût un air de fraîcheur +et de soin, alluma la veilleuse et +sortit après avoir béni la jeune +fille. Quand elle fut seule, Antonine +se releva, ouvrit la fenêtre +et jeta sa potion dans la rue; +elle allait rester exposée à l'air +de la nuit, mais le courage lui +fit défaut.</p> + +<p>Assez, assez, murmura-t-elle, +je suis à bout de forces!</p> + +<p>Elle se remit au lit, mais son +sommeil fut fiévreux et entrecoupé +de rêves pénibles. Jusqu'au +matin, l'histoire de Niania, +le visage de Dournof et celui de +son fiancé tourbillonnèrent dans +son cerveau fatigué.</p> +<br><br> + +<h3>XII</h3> + +<p>--Je ne sais ce qu'a Antonine, +dit quinze jours après madame +Karzof à son placide époux, +pendant qu'ils étaient seuls dans +la salle à manger; elle a l'air fatigué, +elle tousse un peu... j'ai +peur qu'elle ne soit malade.</p> + +<p>--Il faut faire venir le médecin, +dit sentencieusement le bonhomme. +On ne doit jamais négliger +les premiers symptômes +d'une maladie; souvent une indisposition +sans gravité dégénère +en maladie dangereuse, faute +de...</p> + +<p>--Mon Dieu! que tu fais tes +phrases longues! s'écria madame +Karzof avec quelque impatience. +Le médecin est venu +hier.</p> + +<p>--Ah! Eh bien, qu'est-ce +qu'il a dit?</p> + +<p>--Il a dit de continuer la potion, +et de plus il a indiqué une +poudre.</p> + +<p>--Ah! Eh bien, elle ira mieux +dans quelques jours, proféra M +Karzof, qui professait une vénération +absolue pour les oracles +de la Faculté.</p> + +<p>Sa femme n'avait pas l'air +aussi persuadée que lui de l'efficacité +de ces remèdes: elle resta +silencieuse un instant.</p> + +<p>--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, +j'ai dans l'idée qu'Antonine +aime plus ce Dournof que +nous ne l'avions pensé.</p> + +<p>--Pourquoi l'aimerait-elle? +T'en a-t-elle reparlé?</p> + +<p>--Non, c'est-à-dire que, depuis +que nous sommes allés au +Cirque, elle ne m'a plus ouvert +la bouche à son sujet.</p> + +<p>--C'est qu'elle n'y pense plus! +Madame Karzof secoua la tête négativement.</p> + +<p>--Antonine, à ce que je vois, +n'est pas fille à oublier ainsi cet +homme qu'elle m'a suppliée, +pendant si longtemps, de lui +donner pour époux.</p> + +<p>--Eh bien, quoi? fit Karzof, +chez qui l'intelligence n'était pas +élevée à la hauteur d'une vertu. +Sa femme le regarda d'un air +qui lui disait doucement: Tu +n'es qu'un bien pauvre sire!</p> + +<p>Puis elle haussa les épaules +et s'appuya sur la table pour lui +parler plus confidentiellement.</p> + +<p>--Nous avons peut être eu +tort de vouloir marier Antonine +pendant qu'elle pensait à un autre, +dit-elle; j'avais cru qu'elle +oublierait, elle n'a pas oublié. +Avec le temps, cela viendra, +mais à présent,.. Si l'affaire n'était +pas si engagée, j'aurais préféré +rendre sa parole à Titolof.</p> + +<p>--Rendre la parole au général! +s'écria Karzof, comme si +une maison lui était tombée sur +la tête.</p> + +<p>--Ne crie pas si fort, il est +inutile qu'elle entende. Oui, rendre +la parole au général. Après +tout, je me soucie peu du général; +Antonine est notre fille, et +je veux qu'elle vive!</p> + +<p>Madame Karzof fondit en larmes. +Son mari, plus hébété que +jamais, la regardait la bouche +ouverte et ne trouvait pas de +paroles.</p> + +<p>--Est-ce qu'elle est malade? +balbutia-t-il enfin, après avoir +noué ensemble une ou deux +idées.</p> + +<p>--Je ne sais pas si elle est +très-malade, mais elle a des +yeux qui me donnent à la fois +de la frayeur et du chagrin. Elle +a l'air de me pardonner ma conduite... +J'ai voulu me fâcher contre +ces yeux-là, et je n'ai jamais +pu trouver ce que j'aurais voulu +lui dire...</p> + +<p>--Eh bien, interroge-la, fit +Karzof tout à fait bouleversé.</p> + +<p>--Je sais bien ce qu'elle me +répondra; ce n'est pas la peine +de l'interroger tant que je n'aurai +pas causé avec Titolof. Toi +qui es un homme, Karzof, tu devrais +te charger de cela. Vois un +peu s'il serait disposé à nous +rendre notre parole.</p> + +<p>--Je... j'essayerai! déclara +bravement le bonhomme ému +de voir pleurer sa femme, mais +au fond absolument terrifié à +l'idée de parler à Titolof d'autres +choses que d'affaires de la +vie courante. Il sentait bien que +la nature ne l'avait pas fait naître +orateur, non plus que diplomate.</p> + +<p>Antonine entra dans la salle +à manger, en s'excusant de se +lever si tard. Depuis quelque +temps, elle avait de la peine à +quitter son lit le matin; le sommeil +lui venait tard, et elle n'avait +un peu de repos qu'entre +huit et dix heures.</p> + +<p>--Cela ne fait rien, ma Nina, +dit madame Karzof. Embrasse +nous, mon enfant; nous ne sommes +pas au régiment pour nous +lever à la diane.</p> + +<p>Surprise de tant d'indulgence, +la jeune fille leva les yeux sur +sa mère, et vit qu'elle avait pleuré. +Le remords l'assaillit,--ce +n'était pas la première fois,--et +elle pensa avec un douloureux +serrement de coeur à la douleur +que ses parents allaient éprouver +bientôt.</p> + +<p>De leur côté, les vieillards regardaient +Antonine. Qu'ils +étaient changés, ces beaux yeux +si purs autrefois, ce teint mat où +la vie circulait en dessous riche +et abondante! Les cheveux eux-mêmes +semblaient s'être éclaircis +sur les tempes, où se découvrait +tout un réseau de veines +bleues. Ils échangèrent un regard +de pitié, un signe d'intelligence, +et madame Karzof se mit +aussitôt à causer avec sa fille +d'une façon familière et joyeuse.</p> + +<p>--Veux-tu aller au concert ce +soir? lui proposa-t-elle.</p> + +<p>--Je veux bien, répondit Antonine +avec indolence.</p> + +<p>--Il y a un beau concert à +l'assemblée de la noblesse; si tu + veux, ton père nous prendra +deux billets.</p> + +<p>Antonine regarda ta mère, +croyant s'être méprise.</p> + +<p>--Pour vous et moi, maman? +dit-elle.</p> + +<p>--Oui, pour nous deux; nous +prendrons une voiture, et nous +irons seules en partie fine.</p> + +<p>Sans Titolof! Cette joie inespérée +ranima Antonine, qui consentit +avec plus de vivacité +qu'elle n'en avait déployé depuis +longtemps. Le père sortit +pour aller à son service, et promit +de rapporter les billets. Dans +l'après-midi, le fiancé officiel arriva +avec sa grâce ordinaire; il +se trouvait plusieurs personnes +au salon. Karzof, attardé par le +détour qu'il avait fait pour prendre +les billets, ne rentra qu'au +moment où son futur gendre +prenait congé des dames, et ne +put échanger avec lui qu'un salut +et une poignée de main.</p> + +<p>En entrant dans la salle de +concert. Antonine sentit le coeur +lui manquer; la chaleur, les parfums, +l'éclat des lumières tout +cet ensemble excitant des salles +peuplées la fit défaillir; elle se +força pourtant à marcher d'un +pas ferme, et s'assit auprès de +sa mère. Pendant les quinze +jours qui venaient de s'écouler, +elle avait senti le mal faire des +progrès foudroyants. Les potions +qu'elle jetait régulièrement, +les poudres qui restaient dans +ses tiroirs avaient beau lui être, +prodiguées par le médecin de +la famille! Celui-ci, homme peu +intelligent, habitué à suivre sa +routine, ne s'apercevait pas que, +si sa patiente avait observé ses +ordonnances, le mal n'eût pas +suivi cette marche rapide. Il ne +se doutait même pas qu'il y eût +là autre chose qu'un rhume de +printemps, provoqué par la rigueur +anormale de la saison. +Mais aux lumières, et grâce à +la surexcitation de la toilette et +de la musique, Antonine était +plus belle que jamais. Ses yeux +parcoururent lentement les galeries +placées à l'étage supérieur +et qui fait tour le tour de +la salle immense; ceux qui ne +veulent pas faire toilette, ou qui +ne veulent pas payer quinze ou +vingt francs une place dans l'enceinte +réservée, peuvent de là +assister au concert moyennant +un prix modique. Antonine savait +que Dournof serait là; elle +lui avait fait dire par la Niania +de ne pas manquer de s'y rendre.</p> + +<p>En effet, elle l'aperçut bientôt +au-dessus de l'orchestre, précisément +en face d'elle. Il lui envoya +un baiser discret, en posant +ses doigts sur sa bouche; +elle répondit par un signe de tête, +et leurs yeux ne se quittèrent +plus. Ils partirent ensemble +pour ce pays enchanté de la musique +où tout est lumière et +transparence, où la douleur même +revêt quelque chose de vaporeux +et d'immatériel. Les +nerfs d'Antonine, si péniblement +tendus depuis longtemps, vibraient +comme les cordes des +violoncelles; elle était si heureuse +d'aspirer avec son ami l'air +embrasé de la passion que lui +soufflaient les puissantes harmonies +de l'orchestre, qu'elle avait +oublié les horreurs qui l'attendaient.</p> + +<p>La symphonie s'acheva, après +quelques minutes d'entr'acte. Un +ténor, extrêmement à la mode +et digne de la faveur du public, +s'avança sur l'estrade. Les instruments +jouèrent la ritournelle, +et Edgard commença en italien +l'air de la <i>Lucie</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8">Bientôt, l'herbe des champs croîtra</p> +<p class="i12"> Sur ma tombe isolée!</p> +</div></div> + +<p>Antonine, rejetée brusquement +dans la réalité de sa vie +poussa un petit cri, fit un mouvement +en arrière et perdit connaissance. +Un grand brouhaha +se fit autour d'elle. Les trombones +couvrirent le mouvement +qu'on fit pour l'emporter, et le +ténor continua son air avec le +succès le plus vif et le mieux +mérité.</p> + +<p>Au moment où Antonine revint +à elle dans le petit salon +des dames où on l'avait transportée, +des applaudissements +frénétiques annonçaient la fin du +morceau.</p> + +<p>--Pardon, dit-elle, dès qu'elle +put parler, je regrette bien... +Maman, allons à la maison.</p> + +<p>On s'offrit à chercher leur +voiture. La grâce et la beauté +d'Antonine, ce je ne sais quoi +de presque surhumain que la +souffrance contenue donnait à +ses yeux avait amené autour +d'elle plusieurs hommes de la +meilleure société. Deux vieillards, +des plus marquants parmi +la noblesse, ne voulurent céder +à personne le soin de la conduire +à sa voiture. A la porte, +sur l'escalier, se tenait Dournof, +pâle et l'air sauvage. Antonine, +qui le cherchait du regard, lui +adressa un sourire angélique, +mais si douloureux que le jeune +homme se sentit atteint au plus +profond de son être.</p> + +<p>--Elle va mourir, se dit-il. +Comment tout le monde ne s'en +aperçoit-il pas?</p> + +<p>Il suivit le petit cortège, et se +tint près de la portière de la voiture; +c'est sur sa main que s'appuya +Antonine en montant sur +le marchepied; mais madame +Karzof était si troublée qu'elle +ne le vit même pas. Cet évanouissement, +après sa conversation +du matin avec son mari, +avait mis la terreur dans son +âme. Elle ramena sa fille à la +maison en la comblant de tendresses, +qu'Antonine n'acceptait +qu'à regret. Il lui en coûtait de +tromper ainsi l'amour maternel +dont elle avait douté, et qui se +révélait maintenant à elle.</p> + +<p>M. Karzof éploré descendit +l'escalier, en apprenant l'accident +arrivé à sa fille, et la soutint, +aidé de son fils Jean, jusque +dans sa chambre, malgré +les instances d'Antonine qui lui +assurait qu'elle se sentait tout à +fait bien, et que c'était un simple +étourdissement causé par la +chaleur. Madame Karzof voulut +déshabiller sa fille elle-même et +la voir dans son lit. Antonine +eut beau s'en défendre, il fallut +subir les soins inquiets de sa +mère en larmes.</p> + +<p>Quand enfin elle eut assuré, +maintes fois, qu'elle avait sommeil +et qu'il fallait la laisser tranquille, +madame Karzof se décida +à se retirer, et alla écrire un +billet au docteur pour qu'il vint +le lendemain à la première heure.</p> + +<p>--Niania, dit doucement Antonine, +alors que sa bonne, la +croyant endormie, rangeait tout +sur la pointe du pied, Niania, +descends vite dans la rue: Dournof +doit y être; dis-lui que je +n'ai rien du tout, et que le moment +où nous nous reverrons +n'est plus éloigné. Va vite.</p> + +<p>La Niania allait faire une +question, mais Antonine lui répéta: +"Vite!" et la pauvre +vieille femme se hâta d'obéir. +Elle revint au bout de quelques +minutes.</p> + +<p>--Tu avais raison, mon ange, +il était en bas... Il m'a chargé +de te dire que tu dois te soigner, +que tu lui as fait grand'peur, +qu'il t'aime comme un fou. Ah! +enfants! enfants! quel jeu jouez-vous +là! Il y a de quoi en mourir!</p> + +<p>Un pâle sourire éclaira le visage +d'Antonine, qui murmura: +Bonsoir, et se tourna du côté de +l'ombre.</p> + +<p>Toute la maison dormait quelques +heures après, lorsque la +Niania se réveilla en sursaut de +son premier sommeil, il lui semblait +qu'il devait arriver quelque +chose de malheureux; elle se leva +pieds nus, et courut à la +chambre d'Antonine, dont elle +ouvrit la porte avec précaution. +La jeune fille, toute blanche dans +son vêtement de nuit, était à genoux +devant les images, ou plutôt +affaissée sur elle-même. Les +mains ouvertes sur ses genoux, +elle priait et pleurait. Des mots +sans suite sortaient de ses lèvres; +elle avait tant pleuré qu'elle +n'avait même plus la force de +se relever.</p> + +<p>--Pardonne-moi, mon Dieu, +disait-elle, pardonne moi, reçois-moi +dans ton paradis. Je souffre, +je souffre trop. Quel chagrin +pour lui et pour eux! Pécheresse +que je suis, si Dieu me repousse, +que deviendrai-je? Et je +suis si jeune! Ah! mon Dieu, je +n'en puis plus...</p> + +<p>Elle allait tomber étendue sur +le sol, mais la Niania, qui l'avait +écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, +la reçut dans ses bras, +et avec une force que l'âge lui +avait ôtée depuis longtemps, +mais que sa tendresse lui rendit +pour le moment, elle enleva Antonine +dans ses bras et la mit sur +son lit. La jeune fille la regarda, +la reconnut, lui sourit, et referma +les yeux dans un second +évanouissement.</p> + +<p>--Au secours, au secours! +cria la Niania, notre demoiselle +se meurt!</p> + +<p>La maison entière accourut, +on employa les remèdes usités +en pareil cas, et madame Karzof +se décida à envoyer immédiatement +chez le médecin.</p> + +<p>Au bout d'une heure, celui-ci +accourut; il aimait Antonine +qu'il avait vue naître, mais sa +science n'était pas à la hauteur +de ses sentiments. Il déclara un +état nerveux très-prononcé, protesta +contre les émotions de +toute nature, et commanda le +repos.</p> + +<p>Le lendemain ou plutôt le jour +même, quand le général Titolof +se présenta à l'heure ordinaire, +M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.</p> + +<p>--Mademoiselle Antonine se +porte bien? demanda le galant +fiancé après le premier bonjour.</p> + +<p>--Pas précisément, répondit +le bon vieux: nous voulions +même vous dire...</p> + +<p>--Comment! serait-elle malade? +fit le prétendu, dont le visage +prit aussitôt l'expression attristée +requise en pareil cas.</p> + +<p>--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est +évanouie deux fois dans la soirée +d'hier...</p> + +<p>Le général fronça ses sourcils +qu'il haussa en même temps jusqu'au +milieu de son front; ce +jeu de physionomie signifie en +langage poli: Quel malheur! et +combien vous m'étonnez!</p> + +<p>--Et le docteur, que dit-il, +car je suppose que vous avez +demandé les secours de l'art?</p> + +<p>--Sans doute? Le docteur dit +qu'il faut éviter les émotions; il +commande le repos absolu, récita +Karzof, qui avait appris la +phrase par coeur.</p> + +<p>Titolof leva les sourcils encore +plus haut.</p> + +<p>--C'est très-malheureux, très-malheureux! +dit-il. Une jeune +personne qui paraissait jouir +d'une si excellente santé!</p> + +<p>--C'est depuis qu'elle est +fiancée que...</p> + +<p>Titolof prit un air si grave +que Karzof n'osa achever la +phrase; il en commença une +autre en se disant que peut-être +par ce bout-là ce serait plus facile.</p> + +<p>--Quand devez-vous quitter +Pétersbourg, général? lui demanda-t-il +d'une voix caressante.</p> + +<p>--Mais la seconde semaine +après Pâques, dans tous les cas, +répondit le fonctionnaire d'un +air morne.</p> + +<p>--Hem... c'est fâcheux... C'est +que, voyez-vous, général, je +crains que notre fille ne soit pas +rétablie pour ce moment-là.</p> + +<p>Titolof sursauta comme si on +lui avait foncé une aiguille dans +le mollet.</p> + +<p>Mais alors?... fit-il avec beaucoup +de points d'interrogation +dans le geste et dans la voix.</p> + +<p>--Eh bien, oui, général! répondit +Karzof en baissant la tête, +comme si son chef immédiat lui +avait infligé la plus énergique +semonce.</p> + +<p>--Comment, "oui!" Je n'ose vous +comprendre, monsieur, car, si +j'en croyais mes oreilles, vous +reviendriez sur une parole donnée, et...</p> + +<p>--Je ne reviens pas sur une +parole donnée, dit Karzof redressant +la tête, mais ma fille est +malade, et le médecin lui défend +les émotions, et le mariage +est une source d'émotions, et +dans les circonstances présentes... +Enfin, si elle se rétablit +promptement comme nous l'espérons, +en aucun cas elle ne +pourrait s'engager dans les liens +du mariage avant quatre ou cinq +mois; oui, quatre ou cinq mois, +répéta Karzof avec complaisance, +tout en pensant: Attrape! +ça t'apprendra à me faire les +gros yeux.</p> + +<p>--Quatre ou cinq mois! Et +moi qui dois être marié avant +de partir, et il faut que je parte +dans la quinzaine de Pâques! +Vous auriez dû me dire cela plus +tôt, fit-il en se tournant vers +Karzof d'un air furieux.</p> + +<p>Celui-ci se sentait assez penaud; +heureusement il reçut du +renfort; madame Karzof entra +dans le salon, et, sans même saluer +son ex futur gendre:</p> + +<p>--Ce n'est pas faute d'en avoir +eu mainte fois envie! dit-elle +d'une voix sèche. Vous auriez +dû vous apercevoir que vous ne +plaisiez pas à ma fille.</p> + +<p>--Elle ne m'a jamais rien dit +de désagréable! répliqua Titolof, +démonté par cette attaque +inattendue.</p> + +<p>--Il n'aurait plus manqué que +cela! Croyez-vous que nous soyons +assez mal élevés, dans notre +famille, pour dire des choses +désagréables aux personnes que +nous recevons?</p> + +<p>Une mêlée générale s'ensuivit, +et Titolof se retira, en répétant +d'un ton irrité:</p> + +<p>--On devrait prévenir le monde! +Où trouverai-je une femme +avant la quinzaine de Pâques? Il +faut que je sois à mon poste +dans cinq semaines, et marié! +Et la semaine sainte, on ne fait +pas de visites! Mon Dieu, mon +Dieu! on devrait prévenir les +gens. Cela ne ressemble à rien!</p> + +<p>Jean Karzof, en entendant ce +chapelet de jérémiades, passa la +tête par la porte de sa chambre +qui donnait sur le corridor, et +contempla d'un air placide la +déconfiture du Titolof abhorré. +Quand la porte se fut refermée +sur le général évincé, il prit son +chapeau et sa pelisse; mais au +moment de sortir, il se ravisa et +entra chez sa soeur.</p> + +<p>Antonine, qui n'avait pu se +tenir debout, était couchée sur +un canapé; sa robe de chambre +accusait la maigreur qui l'avait +envahie si vite. En voyant son +frère, elle sourit et lui tendit la +main.</p> + +<p>--On a expédié ton promis, +dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur +s'était brusquement soulevée, et +cramponnée au dossier du canapé, +elle le regardait avec des +yeux égarés.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, +tout oppressée.</p> + +<p>--Ah! diable! pensa Jean, on +lui avait défendu les émotions... +Bah! celle-là ne peut pas lui +faire de mal! Il reprit avec plus +de précaution:</p> + +<p>--Mon père vient de dire à +Titolof que tu es malade, et que, +comme le général est plus pressé +d'avoir une femme que nous +de nous séparer de toi, il ait à +se pourvoir ailleurs. Es tu contente?</p> + +<p>--Ah! s'écria Antonine avec +un cri déchirant, trop tard, trop +tard!</p> + +<p>A ce cri, les parents qui +étaient restés dans le salon, sans +se douter de l'incartade de leur +fils, accoururent à la hâte.</p> + +<p>--Pardon, pardon, mes chers +parents, s'écria Antonine, j'ai +douté de vous, j'ai cru que vous +ne m'aimiez pas assez... Pardon! +qu'ai-je fait!</p> + +<p>Elle se tordait les mains et les +regardait avec des yeux suppliants, +pendant que de grosses +larmes coulaient sur sa robe de +chambre.</p> + +<p>--Elle a le délire, s'écria la +mère,--vite un calmant, ses poudres...</p> + +<p>Elle ouvrit le tiroir où de tout +temps on avait mis les médicaments +destinés aux enfants, et +poussa un cri.</p> + +<p>--Malheureuse! qu'as-tu fait!</p> + +<p>--Pardon, pardon, dit Antonine, +en se laissant retomber sur +l'oreiller.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant +effrayé.</p> + +<p>--Les paquets sont tous là, +elle n'en a pas pris un seul! +Malheureuse enfant, tu voulais +donc mourir?</p> + +<p>Antonine, sans répondre, fit +un signe énergique qui pétrifia +d'horreur tous les assistants; +une toux convulsive secoua sa +faible poitrine; elle porta son +mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, +et le jeta ensuite sur le +tapis, marbré d'un filet de sang.</p> + +<p>--Ah! dit madame Karzof en +joignant les mains, si nous avons +été durs envers toi, ma fille, tu +nous as sévèrement punis!</p> + +<p>Antonine ne répondit pas; +elle aussi était punie!</p> +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<p>Le lendemain, à onze heures, +le plus célèbre spécialiste pour +les maladies de poitrine, le docteur +Z*** était auprès de la jeune +fille. Son confrère dont la négligence +avait eu de si funestes +résultats se tenait auprès de lui, +contrit et plein de remords, +pendant que la célébrité médicale +auscultait minutieusement +Antonine.</p> + +<p>Quand l'illustre praticien eut +terminé son examen, il reposa +délicatement la pauvre enfant +sur l'oreiller.</p> + +<p>--Ce ne sera rien, lui dit-il en +souriant; un peu de patience, +et nous vous guérirons. C'est +l'affaire de six semaines.</p> + +<p>Il lui sourit encore, lui pressa +la main, demanda du papier pour +écrire une ordonnance, et passa +dans le cabinet de M. Karzof +avec les parents et Jean. La Niania +et l'ancien médecin restés +près d'Antonine lui répétaient +les paroles consolantes.</p> + +<p>--Alors, docteur, fit le père +en jetant un regard timide sur le +docteur, vous pensez...?</p> + +<p>Z*** s'assura que la porte +était fermée, et dit à voix basse:</p> + +<p>--Il est inutile de vous tromper; +dans six semaines elle sera +morte.</p> + +<p>--C'est impossible! cria la +mère en montrant le poing au +ciel, cela ne se peut pas, Dieu +ne peut pas vouloir...</p> + +<p>Ne faites pas de bruit, interrompit +le docteur; c'est une +phthisie galopante qu'il n'est +plus possible d'enrayer; on peut +adoucir ses souffrances, mais +rien ne peut la guérir. Si elle désire +quelque chose, donnez-le +lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui +de lui accorder ses demandes +les plus extravagantes; +vous ne serez jamais mis en demeure +d'exécuter vos promesses.</p> + +<p>Les deux vieux époux pleuraient +silencieusement en se tenant +la main.</p> + +<p>--Mais, docteur, dit la mère +en s'efforçant d'arrêter ses larmes, +comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>--Un refroidissement mal +soigné; vous m'avez dit qu'elle +n'avait pas pris ses médicaments +ils étaient bien indiqués, ces +médicaments; pourquoi ne les +a-t-elle pas pris?</p> + +<p>Le père et la mère se regardèrent +comme des coupables +pris en faute.</p> + +<p>--Elle avait du chagrin... murmura +madame Karzof.</p> + +<p>--Oh! un chagrin d'amour? +Cela arrive quelquefois. On veut +mourir, et puis quand on a réussi, +on voudrait revenir sur ce +qu'on a fait... mais il n'y a plus +moyen... Aime-t-elle quelqu'un?</p> + +<p>--Oui, fit tristement le père.</p> + +<p>--Eh bien, vous savez ce que +vous avez à faire, dit le docteur.</p> + +<p>Il écrivit une ordonnance, +dressa et signa sa consultation, +puis avant de partir:</p> + +<p>--Je puis me tromper, dit il; +nul n'est infaillible; faites venir +un autre praticien; il trouvera +peut-être le mal moins avancé: +pour moi, je ne pense pas que +la vie se prolonge au-delà de +six semaines.</p> + +<p>Quand il fut parti, les deux +époux continuèrent à pleurer; +le coup qui les frappait était si +subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient +sans défense.</p> + +<p>--Tous ces médecins mentent! +dit madame Karzof en sanglotant: +je suis sur que ce n'est pas +vrai; nous aurons une consultation +demain; nous en prendrons +trois, n'est-ce pas, Karzof?</p> + +<p>--Certainement! gémit celui-ci. +Je vais aller les prévenir tout +de suite. Ah! ma femme, quel +malheur! Notre Antonine, si +belle, si bien portante, il y a un +mois, quand nous avons donné +ce bal!</p> + +<p>--Il y a six semaines, corrigea +sa femme par habitude de +rectifier les erreurs de son mari... +Elle était si fraîche encore le +jour du cirque!...</p> + +<p>--C'est ce jour-là qu'elle aura +pris froid! sa pelisse ne voulait +pas tenir sur ses épaules, et +puis elle était ai légèrement vêtue... +Pourquoi n'a-t-elle pas +pris ses poudres? fit tout à coup +le père consterné, elle se serait +guérie tout de suite! On le lui a +répété assez de fois... Pourquoi +n'a-t-elle pas voulu?</p> + +<p>Il se tut sur ce mot qui lui +brisait le coeur. Un silence lugubre +régna dans l'appartement. +Jean se leva tout à coup et se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>--Où vas-tu? demanda machinalement +sa mère.</p> + +<p>--Je vais chercher Dournof, +répondit le jeune homme d'une +voix qu'il voulait rendre ferme.</p> + +<p>Mais la force lui manqua; il +éclata en sanglots, et se hâta de +refermer la porte sur lui.</p> + +<p>Restés seuls, les deux vieux +s'entre-regardèrent et dirent en +même temps:</p> + +<p>--C'est notre faute!</p> +<br><br> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Jean trouva son ami acharné +à son travail. Il était bien rare +qu'on le vit autrement que penché +sur son bureau.</p> + +<p>Le visage du jeune Karzof +était tellement changé par la +douleur, que Dournof lui prit +les deux mains et l'attira vers la +fenêtre pour mieux l'interroger.</p> + +<p>--Un malheur? dit-il d'une +voix brève.</p> + +<p>Jean se laissa tomber sur un +siège et fit un geste de la main +qui signifiait: Tout est perdu.</p> + +<p>--Quoi! s'écria Dournof, on +la marie quand même?</p> + +<p>--Non, répondit Jean, c'est +pis encore.</p> + +<p>--Comment, pis que cela?</p> + +<p>Dournof recula d'un pas, les +yeux hagards, et s'appuya contre +la muraille.</p> + +<p>--Elle n'est pas morte, dis? +fit-il à voix basse.</p> + +<p>--Non, s'écria Jean, Dieu +merci!--mais elle se meurt.</p> + +<p>Dournof passa la main sur ses +yeux et se retint au mur.</p> + +<p>--Je l'avais pensé, dit-il. Elle +l'avait juré!</p> + +<p>Après le premier moment de +stupeur, il se fit raconter ce qui +s'était passé chez les Karzof: la +manière dont la maladie d'Antonine, +soigneusement cachée par +elle autant qu'elle l'avait pu, s'était +enfin découverte; l'accueil +qu'avait reçue Titolof, la consultation +du docteur Z*** et enfin +la permission tacite de ses parents +de ramener Dournof au logis.</p> + +<p>--Si le bonheur peut la sauver, +tu la sauveras, dit Jean en +terminant son récit. Le docteur +a beau dire, je ne puis me figurer +que ma soeur soit condamnée +sans recours. Elle a à peine l'air +malade, et sans ses accès de faiblesse +et quelquefois un peu de +sang à son mouchoir, on ne pourrait +supposer qu'elle est gravement +atteinte. Les médecins se +trompent souvent... Si tu la ramenais +à la vie...</p> + +<p>--On me mettrait encore une +fois à la porte, interrompit amèrement +Dournof, et l'on donnerait +Antonine à un autre général! +Je connais le monde, mon +ami! Tes parents ne sont ni plus +ni moins mauvais que le reste +des hommes! En attendant, ce +sont les âmes d'élite qui souffrent. +Allons chez toi.</p> + +<p>Il s'habilla rapidement, et le +deux jeunes gens prirent en silence +le chemin de la maison +Karzof. En approchant de la +porte, Dournof ne put retenir +un geste de colère.</p> + +<p>--Quand on pense, dit il, que +je suis sorti d'ici il y a à peine +un mois, laissant Antonine dans +la plénitude de la vie, et que déjà +il est trop tard... Elle a trop +bien réussi son oeuvre!</p> + +<p>--Tu la sauveras! dit Jean +pour réconforter son ami, et +croyant lui-même à l'efficacité +de la joie pour guérir la malade; +je t'assure que le docteur s'est +trompé. Et s'il s'est trompé, tant +mieux, car vous devrez votre +bonheur à sa méprise.</p> + +<p>Ils entrèrent et se rendirent +dans le cabinet de M. Karzof.</p> + +<p>Pendant leur absence, les deux +vieillards avaient été soumis à +une rude épreuve. Après la consultation, +Antonine fatiguée s'était +endormie, et la Niania, pleine +d'espoir, était accourue auprès +d'eux pour écouter la confirmation +de la bonne nouvelle. En +apprenant que les paroles affectueuses +du docteur n'étaient +qu'un pieux mensonge, destiné +à tromper Antonine, la vieille +femme resta atterrée.</p> + +<p>--Comment, dit-elle ce n'est +pas vrai, et notre demoiselle +doit mourir?</p> + +<p>Les pleurs de madame Karzof +lui répondirent.</p> + +<p>La taille de l'humble servante +sembla grandir tout à coup:</p> + +<p>--C'est votre faute! dit elle +sévèrement; vous avez désobéit +aux lois de Dieu qui veulent que +chaque coeur soit libre d'aimer. +Vous avez préféré l'intérêt au +bonheur de votre enfant, et Dieu +vous la retire, c'est votre châtiment.</p> + +<p>--Niania, interrompit M. Karzof, +tu perds la tête! Comment +te permets-tu de parler ainsi à +tes maîtres...</p> + +<p>--C'est votre châtiment, continua +Niania sans s'émouvoir; +jamais votre fille ne vous avait +donné de chagrin, vous n'en +aviez que de l'orgueil et de la +joie, et vous l'avez affligée sans +raison. Le jeune homme était +pauvre? C'est vrai! Mais il avait +du mérite, et il aimait votre fille.</p> + +<p>--Il l'aimait pour sa dot, dit +l'incorrigible madame Karzof.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai, riposta +véhémentement la Niania, ce +n'est pas vrai, et vous le savez +bien. Vous avez mortellement +offensé Antonine quand vous +lui avez dit ce mensonge, et +vous lui avez brisé le coeur; de +ce jour elle n'a plus eu de joie.</p> + +<p>--Mais, s'écria la mère sans +s'apercevoir qu'elle se défendait +contre l'accusation de sa servante, +elle devait le dire! Il ne fallait +pas se taire et douter de +notre amour...</p> + +<p>--Elle vous l'a dit, répliqua +la vieille femme, toujours sévère +et presque menaçante; pendant +des semaines elle vous a implorée +tous les jours de ne pas la +marier à l'imbécile que vous +aviez choisi pour elle,--une tête +vide qui n'avait pas un grain de +bon sens dans sa pauvre cervelle, +tandis qu'elle aimait ce garçon +qui a plus d'esprit et de raison +dans son petit doigt que +nous tous ensemble. Elle vous +a suppliée de l'épargner, avez-vous +écouté sa prière?</p> + +<p>--Je ne croyais pas que ce +fût sérieux, répondit la mère +honteuse d'elle-même.</p> + +<p>--Voilà votre défense, à vous +autres! Et c'est encore votre +faute. Pourquoi n'avez vous pas +élevé votre enfant vous-même, +pourquoi l'avez vous contrariée +en tout? Je ne suis qu'une pauvre +vieille paysanne, mais je savais +qu'elle parlait sérieusement, +moi, et quand elle m'a dit: "Je +mourrai!" j'ai senti l'ange de la +mort passer sur ses épaules. Oui, +continua la Niania, pendant que +les vieillards courbaient la tête +sous la vérité de ses paroles, Antonine +a commis un grand péché +en cherchant volontairement la +mort; mais de ce péché c'est +que vous êtes responsable devant +le Seigneur, car il vous +avait donné son âme à garder, +et vous n'en avez pas eu de souci. +Et nous, malheureux que +nous sommes, nous qui l'aimons +et qui n'avons rien à nous reprocher +envers elle, nous allons +être malheureux, et tout cela à +cause de vous, parce que vous +avez préféré l'or et les dignités +au bonheur d'Antonine.</p> + +<p>Toutes ces paroles entraient +comme autant de flèches dans +le coeur du père et de la mère. +Pauvres gens, ils avaient péché +par bêtise, par ignorance et manque +de précaution, mais la croix +qui leur tombait sur les épaules +était bien lourde.</p> + +<p>--Et le jeune homme, reprit +'a Niania, qu'allez-vous dire au +jeune homme? C'était à lui que +le Seigneur destinait Antonine, +puisque leur amour était réciproque, +et vous avez désuni ce +que Dieu lui-même avait uni.</p> + +<p>--Si Antonine vit, je jure qu'il +l'aura! sanglota madame Karzof.</p> + +<p>--Je le jure! répéta fidèlement +son mari.</p> + +<p>La sonnette retentit.</p> + +<p>--Va ouvrir, Niania, dit madame +Karzof, et si ce sont des +étrangers, dis que nous n'y sommes +pas.</p> + +<p>La Niania ramenée à son rôle +de servante, s'en fut humblement +ouvrir la porte. C'étaient +Jean et Dournof. Elle les fit entrer +dans le cabinet et alla prévenir +les époux.</p> + +<p>--Déjà! dit madame Karzof.</p> + +<p>Elle ressentait une sorte de terreur +à la pensée de paraître devant +Dournof. Il lui semblait +que ce jeune homme allait lui +demander compte de la vie de +sa fille... Enfin, séchant ses +yeux et composant son visage, +elle entra. Dournof se leva à son +aspect et se tint debout, d'un air +froid et respectueux. Madame +Karzof voulait l'intimider, et lui +faire sentir que, s'il rentrait dans +la maison, c'était par la force des +choses; mais à la vue de ce visage +connu, auquel elle avait fait +bon accueil pendant tant d'années, +elle n y tint pas, et se jeta +à son cou en disant:</p> + +<p>--Tâchez qu'elle vive, et tout, +tout est à vous!</p> + +<p>--Je ne veux qu'Antonine +seule, madame, répliqua le jeune +avocat.</p> + +<p>--Oui, sans doute, mais tachez +qu'elle vive, cher Féodor, +nous vous aimerons comme notre +propre fils.</p> + +<p>Dournof baisa la main de madame +Karzof et reçut une accolade +silencieuse du père.</p> + +<p>--Puis-je la voir? demanda-t-il +sur-le-champ.</p> + +<p>--Elle n'est pas préparée, répondit +la mère...; mais une telle +joie... Elle se tut et hésita comme +pour parler, puis continua +de garder le silence.</p> + +<p>--Je n'ose pas, dit-elle enfin. +J'ai peur...</p> + +<p>--Niania le lui dira, fit Jean.</p> + +<p>C'est Niania qui la connaît le +mieux de nous tous.</p> + +<p>Madame Karzof poussa un +soupir. Il était bien dure pour +elle de s'entendre dire ouvertement +qu'une servante possédait +plus qu'elle le coeur de son +enfant; mais ceci était encore une +humiliation méritée. La Niania +prévenue se rendit auprès d'Antonine +qui venait de se réveiller, +et toute la famille, sur la pointe +du pied, se réunit derrière la +porte de la chambrette.</p> + +<p>--Mon oiseau du bon Dieu, +dit la vieille bonne, que veux-tu?</p> + +<p>--Donne-moi à boire, dit la +jeune fille. Je me sens mieux +d'avoir dormi.</p> + +<p>Elle promena autour d'elle un +regard satisfait.</p> + +<p>--Est-ce vrai, dis, Niania, que +Titolof est parti et qu'on ne +m'en parlera plus?</p> + +<p>--Je crois bien que c'est vrai!</p> + +<p>Il se cherche déjà une femme +ailleurs, dit plaisamment la Niania; +c'est qu'il est pressé, vois-tu!</p> + +<p>Antonine sourit. C'était la +première étape du bonheur que +d'être débarrassée de cet odieux +personnage.</p> + +<p>--On est disposé chez nous, +continua la vieille femme, à te +donner tout ce que tu demanderas, +pour avancer ta guérison +Tout ce que tu voudras sans exception. +Ainsi, demande!</p> + +<p>--Oh! Niania, tout! Ce n'est +pas possible! Il y a des choses +qu'on ne m'accorderait pas.</p> + +<p>--Par exemple?</p> + +<p>Antonine rougit Cette rougeur +passa sur son visage comme +une lueur fugitive et se fixa +à ses pommettes amaigries.</p> + +<p>--On ne me permettrait pas +de voir Dournof!</p> + +<p>--Crois-tu? je crois bien que +si! veux-tu que j'essaye?</p> + +<p>--Oh! non! fit Antonine en +la retenant timidement, non...</p> + +<p>--Je vais voir, insista la bonne +en se rapprochant de la porte.</p> + +<p>Elle ne fit que sortir et rentrer.</p> + +<p>--Il va venir, dit-elle, sur le +seuil.</p> + +<p>--Ah! fit douloureusement +Antonine, il faut que je sois bien +malade!</p> + +<p>Madame Karzof reçut ce reproche +comme un coup de poignard +mais ce coeur de mère, +si paisiblement indifférent la +veille, commençait à mesurer +son amour par l'étendue de ses +souffrances.</p> + +<p>Dournof n'y put tenir; il entra, +courut jusqu'auprès d'Antonine, +et, s'agenouillant près +d'elle:</p> + +<p>--Pour toujours, lui dit-il.</p> + +<p>Elle lui avait pris la tête dans +ses deux mains et le regardait +avec incrédulité.</p> + +<p>--Pour toujours, répéta +Dournof...; tu es à moi!</p> + +<p>Antonine appuya sa tête sur +l'épaule du jeune homme en fermant +les yeux, et ils échangèrent +leur premier baiser.</p> + +<p>La Niania ferma la porte de +la chambre et les laissa seuls. +La famille Karzof pleurait de +l'autre côté du mur.</p> +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<p>Pendant les premiers jours qui +suivirent leur réunion, les jeunes +gens crurent avoir conjuré le +mauvais sort; dans cette atmosphère +de bonheur et de paix, +Antonine semblait refleurir; renonçant +à tout, Dournof passait +ses journées auprès d'elle et ne +rentrait chez lui que pour prendre +un peu de sommeil. L'heure +des repas était pour eux le moment +béni de la journée, car on +dressait le couvert auprès du canapé +qu'Antonine ne quittait +guère, et la Niania les servait +tous deux seuls, pendant que la +famille dînait dans la salle à +manger.</p> + +<p>A voir la jeune fille, on n'eût +jamais cru sa vie menacée. Son +teint toujours pale était devenu +d'un blanc mat, un rose à peine +indiqué nuançait ses joues, et ne +devenait plus rouge qu'aux heures +de fièvre; la toux n'était plus +très-pénible, mais les forces ne +revenaient pas. Tout le monde +crut que le docteur Z*** s'était +trompé et madame Karzof réunit +trois autres médecins pour +leur demander une consultation.</p> + +<p>Le résultat fit tomber les pauvres +gens du haut de leurs espérances: +Antonine ne verrait pas +fleurir les roses.</p> + +<p>Les parents, dans leur désespoir, +déclarèrent que tout cela +n'était que stupidité ou tromperie, +que leur fille allait beaucoup +mieux, et que "les médecins +n'étaient que des ânes": cette +dernière opinion émanait personnellement +de M. Karzof.</p> + +<p>La chambre d'Antonine était +devenue le rendez-vous de toute +la famille: c'est là qu'on prenait +les décisions, qu'on commandait +le dîner, que Jean venait lire le +journal à haute voix, que M. +Karzof rapportait son petit stock +de nouvelles et de commérages.</p> + +<p>Dournof apportait des fleurs, +mais des fleurs sans parfum, car +Antonine ne pouvait supporter +la moindre odeur prononcée; les +amis et amies de la famille prévenus +du danger de la jeune fille, +et n'y pouvant croire à la vue de +sa beauté rayonnante et pour +ainsi dire transfigurée, venaient +en foule, apportant chacun quelque +babiole, quelque petit souvenir. +Bientôt les tables et les +étagères furent encombrées de +présents, et il fallut en augmenter +le nombre.</p> + +<p>Le bataillon sacré était venu à +la première nouvelle du danger; +parmi les jeunes gens qui le +composaient se trouvait un étudiant en +médecine, près de finir +son cours: si Dournof avait conservé +quelques illusions, il les +eut perdues à voir la pitié affectueuse +avec laquelle son ami +parlait à Antonine, avec quelle +bonté il se prêtait à ses fantaisies +et de quel regard triste il +la suivait lorsqu'elle ne le voyait +pas.</p> + +<p>Les jeunes filles ses compagnes +venaient aussi en foule; jamais +on ne jetait aperçu, parmi +cette jeunesse rieuse, de la place +que tenait cette personnalité le +plus souvent grande et austère; +on ne savait pas combien de +bons conseils elle avait donnés, +combien de chagrina elle avait +adoucis par ses paroles ou ses +actes, jusqu'au jour ou il fut avéré +qu'on allait la perdre. Chacun +voulut la revoir une fois encore, +et il sembla à tous qu'ils +ne l'avaient jamais vue jusque-là.</p> + +<p>Antonine recevait tous ces +hommages, toutes ces marques +de tendresse comme la chose la +plus naturelle du monde. Son +cerveau, déjà fatigué par tant de +luttes et de chagrins, s'était un +peu affaibli sous l'effort du mal +envahissant; elle ne se rendit +pas bien compte de l'affluence +de visiteurs sans cesse renouvelée +qui remplissait sa chambrette, +mais il lui était très-agréable +de voir tant d'amis.</p> + +<p>Ce flot incessant d'amis et de +connaissances empêchait le bonheur +d'avoir retrouvé Dournof +d'être trop poignant et dangereux. +Lorsqu'ils se retrouvaient +seuls, après une journée pleine +de distractions, lorsque la Niania, +toujours silencieuse et triste, +roulait auprès du canapé la petite +table du repas, elle tendait +la main à son ami, qui inclinait +dessus sa tête, afin de lui dérober +l'expression de ses yeux, et +elle se laissait aller sur ses oreillers, +en murmurant:</p> + +<p>--Je suis heureuse.</p> + +<p>Vers le soir, venait la fièvre; +alors les yeux d'Antonine s'animaient +d'un éclat factice, des +taches rouges marbraient ses +pommettes; elle faisait des projets +pour l'avenir. On avait parlé +vaguement d'un voyage à l'étranger, +pour rétablir la santé.</p> + +<p>--Dès qu'il fera beau, disait-elle, +aux premiers rayons du soleil +de mai, nous partirons pour +l'Italie, nous serons mariés alors!</p> + +<p>Sa main caressante prenait +celle de Dournof qui l'écartait +en souriant, le coeur navré, les +traits tirés par la contrainte qu'il +s'imposait.</p> + +<p>Nous irons à Florence! on dit +qu'il y a tant de fleurs à Florence +que personne ne peut se l'imaginer. +Et puis en automne +nous reviendrons ici. Maman +nous arrangera un joli petit appartement +dans un quartier clair +et propre. Ma chambre à coucher +sera bleue. J'aime tant le +bleu! N'est-ce pas, maman, que +vous me la meublerez bleu?</p> + +<p>--Oui, répondait madame +Karzof, du bleu clair.</p> + +<p>--Bien clair, avec des rideaux +blancs, brodés en dessous... cela +coûtera cher, mais on ne marie +sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, +mon père?</p> + +<p>Le vieux Karzof murmurait +tout bas quelque chose comme +un assentiment, et sortait en se +mouchant avec bruit dans son +grand foulard à carreaux, suivi +par le regard inquiet de sa femme.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulèrent +ainsi; Antonine espérait toujours +qu'elle pourrait se lever +le lendemain, et la langueur de +son mal la forçait à rester couchée; +elle allait de son lit au canapé +et du canapé au lit tous les +jours, et déjà ce faible effort lui +paraissait au-dessus de ses forces.</p> + +<p>Un soir, dévorée par la fièvre, +elle s'était tenue assise quelque +temps.</p> + +<p>--Je vais mieux, dit-elle à +Dournof, beaucoup mieux, tu le +vois! Je veux aller dans le salon, +faire une surprise à mon père +et à ma mère. Et puis il y a +si longtemps que je n'ai fait de +musique!... Je veux jouer du +piano.</p> + +<p>Elle se leva, en chancelant fit +deux pas, appuyée sur le jeune +homme; mais au moment où +elle tournait vers lui son visage +animé d'une joie enfantine, elle +pâlit et se cramponna à son +épaule. Une toux cruelle secoua +ce jeune corps débile, et elle défaillit. +Il la reporta sur le canapé; +penché sur elle, il suivait les +moindres mouvements de ce visage +adoré; elle jeta à terre son +mouchoir matbré de taches rouges.</p> + +<p>--I! est trop tard, dit-elle avec +une expression déchirante. Trop +tard! ah! mon ami, nous payerons +cher ces quelques jours de +bonheur!</p> + +<p>L'image de ce bonheur que +la mort allait lui ravir devait être +la punition d'Antonine. La vie +qu'elle allait quitter se faisait +belle devant ses yeux comme à +plaisir, pour lui inspirer des regrets +plus amers. Tant de tendresse, +de dévouement, de facilité +à toute chose! Les obstacles +s'étaient levés par enchantement, +tout n'était plus qu'un rêve +doré, le paradis s'ouvrait devant +elle... Et il fallait renoncer +à toutes ces joies.</p> + +<p>Antonine pleurait, le visage +dans ses mains. Dournof se pencha +sur elle.</p> + +<p>--Ne pleure pas, lui dit-il, tu +me brises le coeur.</p> + +<p>Elle leva sur lui ses yeux creusés +par la souffrance physique +et morale.</p> + +<p> Au moment où tout est si +beau, où nous n'avons plus qu'à +être heureux, voir la vie m'échapper... +Quelle dérision amère!</p> + +<p>Dournof couvrait de baisers +les petites mains fiévreuses de sa +fiancée.</p> + +<p>--Si tu ne souffrais pas lui +dit-il à voix basse, je ne serais +pat ici!</p> + +<p>--C'est vrai, répondit-elle +avec amertume; j'aurais épousé +Titolof. Ah! s'écria la pauvre +enfant, je ne sais pourtant pas +méchante! Qu'ai-je fait pour +tant souffrir?</p> + +<p>--Dieu châtie ceux qu'il aime! +dit la voix grave de la Niania, +qui venait d'entrer en silence. +Tu as mal fait, ma fille, de +porter la main sur toi-même. +Quand tu as voulu mourir, tu as +offensé le Seigneur. Ton mal est +le châtiment qu'il t'envoie!</p> + +<p>--Mais elle guérira, Niania, +elle guérira! reprit Dournof en +regardant la vieille femme d'un +air de supplication.</p> + +<p>--Non, dit Antonine, je ne +guérirai pas. Dieu n'est pas le +jouet de nos caprices. Je lui ai +demandé la mort comme un +bienfait, il me l'a accordée...</p> + +<p>Elle inclina la tête sur ses +mains jointes et s'absorba dans +ses pensées.</p> + +<p>--Que son nom soit béni! dit-elle +enfin. Maintenant je ne dois +plus penser qu'à obtenir mon +pardon.</p> + +<p>Quand Dournof fut parti, +quand la jeune fille fut arrangée +pour la nuit dans son petit lit +bleu, elle appela sa Niania qui +couchait par terre auprès d'elle.</p> + +<p>--Prie avec moi et pour moi, +Niania, dit-elle, pour que Dieu +me pardonne.</p> + +<p>--Pauvre martyre, pensa la +vieille femme, tu as gagné le +ciel.</p> + +<p>Désormais la Niania et son +élève parlèrent du ciel tous les +soirs: une paix céleste descendit +sur la jeune fille. Le jour appartenait +à Dournof, à sa famille, +à ses amis; la nuit était réservée +à la prière.</p> + +<p>Ce n'est pas sans cruels retours +d'amertume, sans larmes, +sans accès de fiévreux désespoir, +qu'Antonine renonça à la vie. +Plus d'une fois, les mains levées +vers le ciel, elle cria:</p> + +<p>--Je ne veux pas! Je ne veux +pas mourir!</p> + +<p>Quand elle se croyait le mieux +résignée, l'amour de la vie lui +revenait plus fort et plus poignant +que jamais. Ces luttes usèrent +ses forces.</p> + +<p>La docteur, afin de prolonger +de quelques jours une vie si chère +à tous, conseilla de la transporter +à la campagne. On loua +une maison à Pargolovo dans +un site magnifique où les yeux +se reposaient de tous côtés sur +les souches massives des pins ou +des sapins. Si quelque chose +pouvait conserver les forces défaillantes +d'Antonine, c'était l'air +balsamique des arbres résineux.</p> + +<p>Aux premiers rayons du soleil +de mai, elle partit, non pour +l'Italie, comme elle l'avait désiré, +mais pour Pargolovo. Ce trajet +d'une vingtaine de verstes à +peine faillit lui coûter la vie. +Dournof qui la soutenait sur son +bras, appuyée sur des coussins, +crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait +pas vivante. Elle atteignit +cependant ce séjour. Le +lendemain de son arrivée, la vue +du lac, des bois qui l'entourent, +l'aspect magique de la verdure +à peine naissante qui commençait +à pointer aux rameaux des +saules, toute cette vie nouvelle +qu'amène le printemps lui rendit +un peu de joie. Elle espéra +vivre.</p> + +<p>En promenant ses yeux sur le +paysage, elle les arrêta sur un +petit monticule surplombant le +lac, et que couronnait une petite +chapelle construite en bois.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.</p> + +<p>La question imprévue n'obtint +point de réponse: personne autour +d'elle n'osait lui forger un +mensonge.</p> + +<p>--Ah! fit-elle en parcourant +du regard les visages qui l'entouraient, +je comprends; c'est +le cimetière. On m'enterrera là, +près du lac, ajouta-t-elle en indiquant +l'extrême pointe: je +veux que mon tombeau reçoive +les derniers rayons du soleil.</p> + +<p>Elle vécut un mois encore, +dépassant les prévisions de la +science, soutenue peut-être par +le grand amour qu'elle portait à +celui qu'elle laissait faible comme +un enfant, et dénué comme +un orphelin; puis, tout à coup, +ses forces déclinèrent.</p> + +<p>--Ecoute, dit-elle un soir à +Dournof, je mourrai demain, j'en +suis sûre. Rappelle-toi que tu +dois vivre pour ta patrie et tes +semblables. Tu deviendras riche +et célèbre; pense à moi, alors, +car j'ai renoncé à tout pour obtenir +ce résultat. Tu te marieras..</p> + +<p>Dournof fit un geste énergique.</p> + +<p>--Tu te marieras, insista-t-elle, +et tu feras bien. Tu auras +des enfants qui seront ton image, +tu en feras des hommes tels +que toi... alors si Dieu me permet +de te voir sur la terre, je serai +tout à fait heureuse, tout à +fait, entends-tu?</p> + +<p>Le lendemain, comme elle +l'avait dit, Antonine s'éteignit +sans trop de souffrances; il y +avait longtemps qu'elle avait +épuisé le fiel de la coupe.</p> + +<p>Sa mort frappa sa famille +comme si elle n'était pas prévenue +depuis longtemps. Dans sa +chambre, la plus belle et la plus +vaste de cette maison où l'on +avait dressé pour l'y exposer la +table funéraire, le vieux Karzof, +devenu à moitié imbécile, allait +et venait, touchant les mains de +sa fille et ne pouvant se persuader +que leur roideur était celle +de la mort. La mère inquiète de +mille détails, sentait moins son +chagrin; l'heure du remords devait +commencer pour elle lorsque +la maison serait remise en +ordre et quand aucun souci matériel +ne la distrairait plus de +son chagrin.</p> + +<p>Dournof, qui depuis cinq nuit; +n'avait pas dormi une heure sur +vingt-quatre, veillait encore auprès +du corps d'Antonine, avec +le diacre chargé de lire les prières. +Le diacre était remplacé +toutes les trois heures, et Dournof +restait là. De temps en +temps, il se levait du siège qu'il +avait adopté, et venait près de +la jeune morte, arrangeait un ruban, +un pli de sa blanche toilette +nuptiale; il changeait de place +une des fleurs dont le corps +et la table étaient parsemés, puis, +pieusement, comme une relique, +il baisait le front et les mains +d'Antonine, et retournait à sa +place. Le sommeil l'y surprenait +parfois; il appuyait alors sa tête +contre la muraille et dormait +quelques instants. Il se reprochait +ces minutes dérobées à la +contemplation des restes adorés +qu'on allait venir lui enlever.</p> + +<p>Le troisième jour, en effet, la +maison se remplit de parents et +d'amis; on enleva le cercueil de +moire blanche, et l'on emporta +la jeune fille à l'église.</p> + +<p>Elle était si belle, ses traits +avaient pris une expression si angélique, +que l'on ne pensa point +à couvrir son visage. On rabattit +dessus le voile de mousseline +qui l'entourait, et, sous le soleil +de juin, elle prit ainsi, parée +comme pour l'hymen, le chemin +de la petite église.</p> + +<p>Pendant le service funèbre, +Dournof, toujours près du cercueil, +la regardait d'un air jaloux. +Quand, suivant l'usage, +l'assistance vint donner le baiser +d'adieu à la morte, il s'inclina +après les parents, comme il était +dans l'ordre, sur les mains de +cire de sa fiancée, puis il laissa +passer la foule.</p> + +<p>Quand le dernier des assistants +eut remplit ce pieux devoir, les +sacristains s'approchèrent avec +le couvercle. Il les écarta du geste.</p> + +<p>--N'y a-t-il plus personne? +dit-il à demi-voix.</p> + +<p>On le regarda avec étonnement, +mais nul ne répondit.</p> + +<p>Alors il se pencha sur sa fiancée +et baisa avec passion le front +pur, les joues amaigries, les +doigts émaciés d'Antonine, puis +il prit lui-même le couvercle +avec une sorte de rage, et, sans +attendre d'aide, il le vissa solidement.</p> + +<p>Les plus proches parents de +la jeune fille avaient compris +son désir et n'y mirent point +d'obstacle: après les lèvres de +Dournof, rien n'effleura plus le +visage de celle qu'il n'avait pu +obtenir comme sienne.</p> + +<p>Une voix se fit entendre tout +près de lui, pendant qu'on emportait +Antonine vers la fosse, +creusée suivant son désir à l'endroit +où tombaient les derniers +rayons du soleil couchant:</p> + +<p>--Toi et moi seuls l'avons aimée; +les autres ne l'ont pas +connue.</p> + +<p>Dournof se retourna et vit la +Niania. Celle là non plus ne +pleurait pas, mais la joie de sa +vie venait de disparaître dans le +trou du fossoyeur.</p> +<br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<p>Les Karzof n'habitèrent pas +longtemps la maison où leur +fille avait rendu le dernier soupir. +Bien différents de Dournof +qui eût passé sa vie dans la +chambre d'Antonine, à regarder +la place où elle avait cessé +de vivre, il leur était pénible +de se trouver sans cesse dans un +milieu qui leur rappelait les angoisses +des derniers jours. Ils retournèrent +en ville, et madame +Karzof, toujours pratique, loua +sa maison à des négociants anglais +qui n'avaient pu trouver de +villa à cause de la saison avancée. +Ils retournèrent à Pétersbourg +et reprirent leur existence +accoutumée.</p> + +<p>Karzof s'en allait à son bureau +le matin, remplissait machinalement +sa besogne, grondait quelque +scribe négligent, donnait des +signatures et des poignées de +main, puis rentrait au logis. Là +rien ne paraissait changé; mais +jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui +muet, se faisait entendre +dès le bas de l'escalier; à +son coup de sonnette, la musique +cessait brusquement, et, sur +la porte ouverte du salon, il voyait +apparaître la gracieuse silhouette +de sa fille... Désormais, +il entrait seul, la tête basse, remettait +son pardessus à la Niania +toujours morne et sévère, +puis traversait le salon sans regarder +autour de lui: il n'était +pas d'objet dans cette pièce qui +ne parlât au père navré de sa +fille perdue?</p> + +<p>Il allait retrouver sa femme. +Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, +portant désormais des lunettes +pour protéger ses yeux +soudainement vieillis par les +pleurs, tricotait des bas de laine +pour son fils et son mari... Le +père s'asseyait près d'elle, poussant +un soupir, de chagrin autant +que de fatigue, et, suivant +une habitude de trente années, +il demandait le récit des événements +survenus en son absence.</p> + +<p>Que lui dire? Il n'arrivait plus +rien. Autrefois, la maison était +pleine de mouvement et de vie. +Les jeunes amies d'Antonine et +leurs frères allaient et venaient +sans cesse; il n'était point de +jour où la sonnette ne retentît +dix fois; mais qui pouvait venir +désormais? Jean fuyait la maison, +cette triste maison pleine +de souvenirs douloureux, et n'y +rentrait guère que pour la nuit. +Il se reprochait bien parfois de +délaisser ainsi ses parents,--mais +il n'aimait pas à se trouver avec +eux; la vue de leur chagrin, loin +de lui inspirer la pitié, soulevait +en lui une sourde colère.</p> + +<p>--C'est leur bêtise, se disait-il, +leur amour-propre aveugle +qui a perdu notre Antonine +bien-aimée!</p> + +<p>Et la compassion achevait de +mourir dans son coeur.</p> + +<p>Jean était de ceux qui ne comprennent +pas les erreurs de l'ignorance. +L'éducation qu'il +avait reçue et ses facultés naturelles +le mettaient fort au-dessus +du niveau de ses parents. Il ne +s'en targuait pas, car il avait trop +d'esprit pour tirer vanité d'une +supériorité qui ne lui appartenait +pas en propre, mais il ne +comprenait pas les faiblesses et +les imperfections d'une société +moins éclairée; il pouvait les +excuser, mais non les plaindre. +Après le premier hébétement +de la douleur, madame Karzof +ne tarda pas à se révolter; elle +ne pouvait supporter l'idée d'être +en faute; son amour-propre, +qui durant sa vie entière n'avait +été éprouvé que dans des circonstances +peu importantes, ne +pouvait lui laisser supporter la +pensée de la moindre erreur possible. +Elle réfléchit pendant +quelques semaines, se débattant +sous l'accusation que portait sur +elle sa propre conscience, et à +force de chercher, elle trouva +un autre coupable de la mort +d'Antonine.</p> + +<p>--Sais-tu, Karzof, dit-elle à +son mari, un soir que, après leur +dîner solitaire, les deux époux +se retrouvaient seuls dans le cabinet +du vieillard, sais-tu que +sans Dournof, notre Antonine +serait encore ici, belle et vivante?</p> + +<p>Karzof hocha tristement la tête, +sa conscience à lui ne s'accommodait +pas si facilement +d'une défaite, mais il ne voulait +pas contrarier sa femme. Il garda +le silence.</p> + +<p>--Oui, répéta madame Karzof, +c'est la faute de Dournof si +nous avons perdu notre fille! +c'est lui qui l'a entraînée dans +cet amour absurde; s'il avait eu +un peu de coeur, il aurait compris +tout de suite qu'elle n'était +pas faite pour lui, et il se serait +tenu à l'écart... Je l'avais dit dès +l'abord, et je le maintiens: c'était +un coureur de dot!</p> + +<p>--Antonine n'était pas bien +riche, objecta timidement Karzof; +je crois qu'il l'aimait pour +elle-même.</p> + +<p>--Tu n'y entends rien, reprit +avec véhémence la mère irritée; +s'il l'avait aimée pour elle-même, +il aurait préféré le bonheur +de notre fille à son propre bonheur, +et il lui aurait conseillé +tout le premier de faire un mariage +sensé, un beau mariage qui +satisferait tout le monde... Mais +il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.</p> + +<p>--Il l'aimait, dit doucement +le vieillard.</p> + +<p>--Il l'aimait, la belle affaire! +moi aussi, je l'aimais! et c'est +parce que je l'aimais, que je +voulais la voir riche et bien posée. +Qu'est-ce que c'est, que cet +amour qui ne sait que nuire!</p> + +<p>Karzof pensa à part lui qu'il +avait autrefois aimé sa femme +d'un amour semblable à celui de +Dournof, et que lorsqu'on la lui +avait donnée, elle qui ne l'aimait +pas, son bonheur avait +commencé par être bien égoïste. +Mais les idées du vieillard n'étaient +plus bien nettes depuis +quelques années, et s'il sentait +bien que sa femme avait tort, il +n'était pas capable de le lui dire. +Il continua de se taire.</p> + +<p>Depuis quelques instants la +Niania était entrée dans le cabinet +et avait commencé à préparer +l'attirail du thé; madame +Karzof n'y prit pas garde.</p> + +<p>--C'est Dournof, reprit-elle, +qui est cause de notre malheur, +c'est son sot entêtement qui a +poussé Antonine, pauvre agneau +à chercher la mort; c'est un misérable +et un lâche, il n'agissait +que par intérêt.</p> + +<p>La Niania s'arrêta près de la +table et regarda madame Karzof. +Celle-ci, emportée par sa +colère, continua:</p> + +<p>--Il voulait épouser Antonine, +mais avec notre bénédiction, +car il avait peur de la voir déshériter, +et, sans dot, il n'avait +pas besoin d'elle...</p> + +<p>--Madame, dit tout-à-coup la +voix grave de la Niania, vous +offensez Dieu.</p> + +<p>--Eh? fit la mère qui ne put +en croire ses oreilles.</p> + +<p>--Vous offensez Dieu en calomniant +l'innocent! Dournof +aimait notre Antonine pour elle-même; +il lui a proposé de s'enfuir...</p> + +<p>--Que ne l'a telle écouté! +gémit la malheureuse femme; +elle vivrait, et j'aurais pardonné.</p> + +<p>--Vous aviez dit à la pauvre +sainte, qui est au ciel, que votre +malédiction la suivrait partout si +elle se mariait sans votre consentement; +elle vous a crue,--elle +a eu tort, puisque vous venez +de le dire vous-même.</p> + +<p>Madame Karzof ne trouva +rien à répondre. Son mari écoutait +en silence, comprenant à +peine ce qui se passait auprès +de lui.</p> + +<p>--Vous avez un caractère +comme les autres femmes, reprit +la Niania, vous criez bien +fort, et puis vous cédez à qui +vous flatte; ni Antonine, ni celui +qu'elle avait choisi, n'avaient +un semblable caractère; ils +écoutaient, se taisaient, et obéissaient +quand c'était pénible; +mais ce que vous demandiez ici; +c'était contraire à la volonté du +Seigneur. Oui, ils ont eu tort de +vous croire, oui, ils auraient du +vous désobéir,--mais Antonine +était une fille trop soumise, elle +a mieux aimé mourir que de pécher.</p> + +<p>M. Karzof sanglotait dans son +mouchoir, et des larmes auxquelles +il ne prenait pas garde +coulaient sur les joues du vieillard.</p> + +<p>--Vous disiez tantôt que +Dournof est coupable de la +mort de notre agneau pascal? +Ce n'est pas vrai, madame, et +vous le savez bien, que ce n'est +pas vrai! Antonine est morte de +chagrin, et c'est votre faute, à +vous, madame! Elle vous avait +dit qa'elle en mourrait, vous ne +l'avez pas crue,--parce que +vous aviez dit la même chose +autrefois; mais vous auriez dû +savoir qu'elle avait un autre caractère +que vous! Elle ne disait +pas de paroles inutiles, notre +Antonine, elle ne parlait pas de +ses actions, elle faisait de son +mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un +l'a tué notre Antonine,--et +c'est sa mère qui l'a tuée.</p> + +<p>--Niania! Niania! s'écria madame +Karzof en se soulevant de +son fauteuil.</p> + +<p>--Je ne vous crains pas, dit +doucement la vieille bonne. J'ai +tant pleuré que ça m'est égal de +mourir, et puis vous ne me ferez +pas de mal. Mais c'est vous +qui avez tué Antonine, tout de +même.</p> + +<p>--Hors d'ici! cria madame +Karzof. Impudente, tu oses blâmer +tes maîtres? Je te chasse! +va-t'en!</p> + +<p>--Ma femme, intercéda le +vieillard, elle nous aime, elle +élevé nos enfants... elle déraisonne, +laisse-la tranquille...</p> + +<p>--Hors d'ici! répéta la matrone +irritée. Je te chasse! +C'est toi qui es cause de notre +malheur; tu as entraîné notre +innocente au mal...</p> + +<p>--Ah! madame! dit la vieille +bonne en faisant le signe de la +croix, que Dieu vous pardonne +ce que vous dites! Je m'en vais... +je m'en vais, et sans rien regretter. +M. Jean vole de ses propres +ailes maintenant, hélas! le nid +est vide.. Je m'en vais, madame. +La vieille femme s'inclina jusqu'à +terre devant celle qu'elle +avait servi depuis trente ans, +puis se releva d'un air digne et +sortit. L'instant d'après, une jeune +femme de chambre, qu'on +avait prise pendant la maladie +d'Antonine, entra d'un air étonné, +conviée à ce service pour la +première fois, et acheva de préparer +le thé.</p> + +<p>Madame Karzof, plus contrariée +qu'irritée pour le moment, +garda le silence pendant quelques +instants, puis, ne pouvant +y tenir, demanda:</p> + +<p>--Où est la Niania?</p> + +<p>--Elle est sortie, madame, répondit +respectueusement la jeune fille.</p> + +<p>--Où est-elle allée?</p> + +<p>--Je ne sais pas, madame, elle +ne l'a pas dit.</p> + +<p>Karzof regarda sa femme d'un +air de reproche; elle détourna +les yeux, et reprit son tricot sans +rien ajouter.</p> +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<p>Dournof était seul dans sa chambre; +après une journée de +travail assidu, il avait repoussé +tel papier, qui encombraient son +bureau, et, la tête appuyée dans +ses deux mains, les yeux fixés +dans le vide, il rêvait. +C'était l'heure qu'il accordait +à ses souvenirs; après le jour, +employé aux courses, aux démarches, +à l'étude des dossier, +à la préparation de ses plaidoiries, +il se donnait un moment de +répit vers le coucher du soleil. +Pendant ces jours brûlants de +l'été, si tristes en ville, un flot +continu d'équipages entraînait +vers les îles les promeneurs altérés +de fraîcheur et de verdure. +Mais Dournof n'allait pas voir +coucher le soleil à la pointe +comme c'est l'usage; il restait +chez lui, seul, concentré dans sa +pensée, et revivait les quelques +semaines où il avait épuisé la +coupe de la joie la plus amère, +auprès de celle qui lui était rendue +et qu'il devait perdre. Le +roulement lointain des voitures +sur le pont Troitsky faisait un +accompagnement sourd à la mélancolie +de ses pensées, et ce +n'était d'ordinaire que bien avant +dans la nuit, lorsque le roulement +s'était éteint et que l'orient +se nuançait d'une bande rouge +annonçant le prochain lever du +soleil, qu'il se décidait à se jeter +sur son lit.</p> + +<p>Après la première effervescence +aiguë de la douleur, Dournof, +suivant la marche ordinaire +des sentiments humains, était +arrivé à cette période du deuil +où l'on trouve une volupté amère +à se plonger dans les souvenirs +les plus déchirants; il se +complaisait à se représenter Antonine +agonisante, il essayait de +se retracer le dernier regard si +tendre et si désespéré de la pauvre +enfant, qui le cherchait encore +pendant que l'aube de la +mort s'étendait sur ses yeux déjà +aveugles; c'est là ce qu'il voulait +revoir, et, dans ces images +funèbres, pendant que son coeur +torturé se tordait dans l'angoisse, +il lui semblait se rapprocher +de la chère envolée, au moins +par le martyre qu'il subissait à +plaisir.</p> + +<p>Les rayons du soleil avaient +quitté la chambrette, et la poussière +du jour se reposait lentement +sur le bord de sa fenêtre +ouverte, lorsqu'il entendit sonner. +Il secoua les épaules, maudit +l'importun et resta immobile.</p> + +<p>La sonnette s'agita encore +après un court silence. Dournof +hésita, fit un mouvement pour +se lever, mais il lui en coûtait +trop de faire entrer un importun, +de chasser sa tristesse, pour répondre +à quelque oisif entré par +hasard; il remit sa tête dans ses +mains, et voulut reprendre sa rêverie. +Un troisième coup de sonnette, +déchirant et précipité +comme l'appel d'une âme en détresse, +le fit tressaillir. Malgré +lui, il se leva lentement et alla +ouvrir.</p> + +<p>--Niania! s'écria-t-il en apercevant +sur le palier la figure +sombre de la vieille femme. Niania! +d'où viens-tu? Entre, entre, +ma bonne!</p> + +<p>Il rentra chez lui, elle le suivit.</p> + +<p>--Assieds-toi, lui dit Dournof. +Que me veux-tu, ma chère? +Ah!... je suis content de te voir...</p> + +<p>Il se tut, suffoqué par ses pensées. +Il aimait sincèrement et +tendrement cette vieille femme +qui avait été la vraie mère d'Antonine. +Inconsciemment il éprouvait +du respect pour cette bouche +austère, d'où étaient tombées +sur eux les paroles qui préservent +de la chute, et sur la +mourante les dernières prières +qu'entend l'oreille humaine. Il +aimait ces mains ridées, désormais +tremblantes, qui avaient +enseveli le corps de sa bien-aimée, +ces yeux qui avaient veillé +son agonie, et pleuré sur son +cercueil; cette vieille femme +était désormais tout ce qui restait +vivant sur la terre, de ce +qu'il avait aimé, car les parents +d'Antonine n'étaient rien pour +lui.</p> + +<p>--Je ne m'assoirai pas, dit la +vieille femme, qui resta droite +devant lui; j'ai une grâce à te +demander, et ce n'est pas assis +qu'on demande les grâces.</p> + +<p>--Une grâce? Tout ce que tu +voudras? fit Dournof. Je ne suis +pas riche, mais tout ce que je +possède...</p> + +<p>La vieille femme fit un signe +de la main.</p> + +<p>--Ce n'est pas de l'argent +qu'il me faut, dit-elle, ni rien de +pareil. Je suis venu te demander, +maître, si tu veux que je sois ta +servante.</p> + +<p>--Ma servante? fit le jeune +homme surpris.</p> + +<p>--Oui, répéta la vielle femme +en s'inclinant jusqu'à toucher la +terre de sa main pendante, ta +servante, jusqu'à ma mort qui +sera prochaine, je l'espère. Je ne +veux pas de gages, j'ai beaucoup +d'habits, je te demande le pain +et le sel, et je veux te servir.</p> + +<p>--Je le veux bien, répondit +Dournof encore ébahi, mais +pourquoi? Est-ce que tu ne veux +pas rester avec les Karzof?</p> + +<p>--Elle m'a chassée! dit la +Niania, répondant à sa pensée +intérieure, plutôt qu'à la question +de Dournof: elle m'a chassée; +vois-tu, toi et moi, nous +sommes, à ce qu'elle prétend, +coupables de la mort de notre +ange défunt; tu vois qu'il n'y a +pas moyen de faire autrement +que de vivre ensemble! Des +païens comme nous, fi!</p> + +<p>Elle acheva sa phrase par un +geste d'une amertume indicible. +Dournof la regarda, et lut +dans les yeux de la vieille femme +un ressentiment profond contre +ses maîtres... Toute la fidélités +que les gens russes portent à +leurs seigneurs s'était concentrée +sur Antonine, et celle-ci +l'avait emportée dans la tombe.</p> + +<p>--Viens chez moi, dit-il avec +bonté; viens, nous parlerons +d'elle. Nous l'aimions, nous...</p> + +<p>La Niania prit la main du jeune +homme et la porta à ses lèvres +avant qu'il eût pu la retirer.</p> + +<p>--Tu es mon maître, dit-elle; +je vais dire à ceux de là-bas que +je suis à ton service. Je reviendrai +demain. Peux-tu me loger?</p> + +<p>--Là! dit le jeune homme en +ouvrant une petite pièce sombre +où il mettait ses habits et quelques +livres.</p> + +<p>--C'est bon, fit la Niania. Tu +verras que je te soignerai bien.</p> + +<p>Sans plus de paroles, elle sortit. +Le lendemain, elle revint +avec un paquet de hardes, et +s'installa dans le ménage du +jeune homme.</p> + +<p>--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, +non sans quelque curiosité, lors +qu'il la vit arriver.</p> + +<p>Elle fit un geste dédaigneux.</p> + +<p>--Que j'étais une ingrate, une +méchante, une misérable... Le +vieux pleurait; pour lui, je serais +restée, mais elle, je ne peux +plus la voir.</p> + +<p>--Elle est pourtant bien à +plaindre, murmura Dournof.</p> + +<p>--Par sa faute! Tant pis pour +elle! répliqua la vieille femme +en colère. Nous souffrons tous +par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle +pas? Ce n'est que +juste.</p> + +<p>Dournof ne revit jamais les +Karzof: peu de temps après, le +vieillard prit sa retraite, et six +semaines plus tard il mourut, +d'ennui plus encore que de chagrin. +Madame Karzof, bourrelée +de remords qu'elle ne voulait +pas accepter, toujours en lutte +avec elle-même, toujours irritée +contre les autres, se retira chez +une parente de province.</p> + +<p>Seul, Jean avait conservé son +amitié à Dournof et sa tendresse +à la vieille bonne.</p> + +<p>De temps en temps, il venait +les voir, et tous les trois passaient +une heure à savourer l'amertume +des souvenirs. Mais il +obtint une place de substitut en +province, et Dournof se trouva +seul avec la vieille bonne, pour +livrer à la vie la grande bataille +dans laquelle il faut vaincre ou +périr.</p> +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Le jeune homme n'était pas +de ceux qui succombent: une +robuste vitalité, jointe à cette +énergie tranquille qui lui avait +donné tant de constance dans +son amour, lui inspira le courage +nécessaire pour traverser +toutes les épreuves. Il connut +des jours de misère, car pendant +la maladie d'Antonine il avait +dépensé son petit capital pour +vivre et procurer quelques gâteries +à la pauvre enfant; la vieille +bonne et lui dînèrent plus d'une +fois d'une poignée de gruau noir +achetée à crédit, mais le pain +amer du travail infructueux, loin +de les affaiblir, semblait redoubler +leurs forces. Tendant ces +mois d'épreuve, la Niania connut +qu'elle ne s'était pas trompée +en choisissant Dournof pour +maître, et de jour en jour elle +l'aima davantage.</p> + +<p>Un labeur acharné vainc tous +les obstacles: cette devise, celle +de Dournof, finit par triompher; +dix-huit mois après la mort +d'Antonine, un procès curieux +mit ses talents en lumière, et, +comme il arrive souvent, inconnu +la veille, au jour il se réveilla +célèbre. Les consultations, +les demandes affluèrent de toutes +parts; il reçut des offres du +ministère de la justice, et ne +pouvant en croire sa propre expérience, +il se vit juge au tribunal +des référés sans savoir comment +cela s'était fait. On parla +de passe-droit, de manquement +à la hiérarchie; les mécontents +furent nombreux; mais le ministre +ferma d'un mot la bouche à +tout le monde:</p> + +<p>--Que ceux qui ont plus de +talent fassent leurs preuves, dit-il; +nous les placerons plus haut +encore!</p> + +<p>Dournof, désormais, n'était +plus une sorte de paria, reçu +par pure bienveillance dans une +société supérieure à son rang. +C'était M. le président Dournof, +un homme bien remarquable, +qui avait donné des preuves de +sagacité vraiment extraordinaires; +aussi tout le monde était-il +heureux et fier de le rencontrer. +La haute aristocratie lui tenait +encore un peu de rigueur, parce +que sa nomination était de date +trop récente; mais ces obstacles +devaient s'effacer avec le temps.</p> + +<p>Le jeune président prit sa +nouvelle fortune avec le même +calme qui avait accompagné ses +mauvais jours. L'hermine ne lui +monta point au cerveau. Toujours +accompagné de la Niania, +qui avait dépensé la moitié de +ses économies à brûler des cierges +pour lui, au temps de son infortune, +il prit un appartement +conforme à son nouveau rang; +un valet de chambre ouvrit désormais +la porte aux visiteurs, +une cuisinière finnoise remplaça +la Niania à la cuisine, et celle-ci, +promue au rang de femme de +charge, n'eut plus que le soin du +linge et la haute main sur la maison; +mais le jeune homme conserva +la même simplicité de +maintien, et le même détachement +des choses matérielles. Le +deuil qu'il portait toujours dans +son coeur l'empêchait de prêter +trop d'attention aux jouissances +extérieures.</p> + +<p>Tendant ses jours de lutte, +lorsqu'il s'était senti défaillir, il +avait eu un refuge assuré contre +les faiblesses d'un esprit trop +tendu et d'un coeur brisé de fatigue. +Quand après une journée +passée sur un travail ingrat il +sentait ses yeux lui faire du mal +et sa tête s'alourdir, il partait +vers le soir en été et s'en allait +le long de la route de Pargolovo.</p> + +<p>Ce trajet fait cent fois, ne lut +paraissait pas long: il connaissait +chaque poteau de la route; +c'était pour lui une sorte de chemin +de la croix, que cette route +où il avait soutenu dans ses +bras Antonine défaillante. La +nuit d'été, claire et sereine, se +posait doucement sur la campagne; +il voyait s'assombrir peu à +peu l'atmosphère qui devenait +grise plutôt que sombre, et sous +cette demi-clarté des nuits du +nord, où l'on peut encore lire un +livre à minuit, il poursuivait sa +course solitaire.</p> + +<p>Le ciel se rosait à l'orient +quand vers deux heures du matin +il arrivait au cimetière; rien +n'en défendait l'abord; en Russie, +on ne songe guère à protéger +les tombeaux, car les violations +de sépulture sont bien rares; +il gravissait la pente de la +colline, et parvenait jusqu'à la +croix de fer scellée dans du granit, +qui marquait le lieu du repos +d'Antonine.</p> + +<p>Là, assis sur la pierre, il confiait +à la chère morte ses chagrins, +ses illusions perdues, ses +défaillances du jour précédent... +il pleurait sans honte sur cette +tombe où reposait le meilleur +de lui-même; le soleil levant l'y +trouvait, et à cette heure où l'âme +de la jeune fille s'était envolée, +il versait à flots brûlants sur +ce tombeau le trop-plein de son +âme désespérée; puis il revenait +vers la ville, affaissé, mais +consolé, car il lui avait semblé +entendre encore les paroles +d'Antonine:</p> + +<p>--Tu travailleras, je le veux; +et tu seras un homme utile à ton +pays.</p> + +<p>Quelle défaillance était permise +devant ce courage indompté +qui n'avait cédé qu'à la mort? +Honteux de sa faiblesse, Dournof +rentrait et se remettait au +travail.</p> + +<p>A ses habits poussiéreux, la +Niania qui l'avait attendu toute +la nuit reconnaissait bien la course +funéraire qu'il avait faite; essuyant +ses yeux fatigués où se +trouvaient toujours de nouvelles +larmes, elle lui servait un repas +frugal, et lui demandait à voix +basse.</p> + +<p>--Tout est-il en ordre, là bas?</p> + +<p>--Oui, répondait Dournof.</p> + +<p>Elle poussait un soupir, le regardait +avec compassion et redoublait +de soins pour lui.</p> + +<p>L'hiver vint interrompre ces +visites à la tombe d'Antonine +les chemins n'étaient presque +pas praticables à pied dans cet +endroit abandonné pendant l'hiver; +Dournof y vint cependant +plusieurs fois en traîneau.</p> + +<p>Il laissait son véhicule à l'auberge +et gravissait seul, dans la +neige molle, la colline qui dominait +le lac alors gelé et immobile.</p> + +<p>Mais ce pieux pèlerinage +était gâté par la présence du cocher, +parfois ivre, toujours grossier, +qui maudissait à demi-voix +le "bârine" incommode à qui +la fantaisie prenait de lui faire +faire quarante kilomètres par +ces routes désertes, en plein +coeur de l'hiver pour retourner +au cimetière.</p> + +<p>A peine l'herbe pointait-elle, +qu'il s'y rendit. La fortune n'avait +pas encore changé pour lui; +mais il se sentait à la veille du +succès: mille détails insignifiants, +précurseurs de cette aube +nouvelle, lui mettaient au +coeur cette joyeuse impatience +ce frémissement contenu, semblable +aux piaffements d'un cheval +prêt à prendre sa course, aux +battements d'aile de l'oiseau qui +va s'envoler. Ce jour-là, c'est +presque avec joie qu'il chuchota +à la prière d'Antonine ses espérances +et ses ambitions, et il +lui sembla que de dessous terre +la jeune morte lui répondait:</p> + +<p>--Je savais bien qu'il en serait +ainsi.</p> + +<p>L'année suivante, lorsque sa +nomination lui tomba subitement +sur les épaules, comme +une pourpre romaine, il fut si +étonné, si bouleversé de cet honneur +inespéré que pendant +quelques jours il eut en quelque +sorte peine à reprendre pied. +Tout ce qui l'entourait lui semblait +avoir changé de face: et +en effet, ceux qui l'approchaient +parlaient autrement; un respect +auquel il n'était point accoutumé +ressortait des manières de +ses subordonnés, la veille ses +égaux ou même ses supérieurs. +Toute celle platitude qui entoure +les élus du pouvoir, loin de +lui monter la têtu, l'écoeura et +lui inspira du dégoût.</p> + +<p>--Je suis le même qu'hier, +pensait-il; pourquoi ont-ils changé?</p> + +<p>Cependant, il se fit à sa nouvelle +position; en rentrant chez +lui, il retrouvait la Niania, toujours +la même, celle-là; lors de +la subite élévation de son maître, +elle lui avait offert son compliment +sincère avec des yeux +où brillait une joie grave, mais +elle ne lui témoignait pas une +ombre de déférence de plus +qu'autrefois. Sa bonté familière +continuait à régler tout autour +de lui suivant ses habitudes, se +conformant aux changements +nécessités par sa position nouvelle; +mais il n'avait obtenu ni +une révérence, ni une prévenance +de plus. Aussi, quand il se +sentit dégoûté des flagorneries +officielles, est ce vers l'humble +femme qu'il se retourna.</p> + +<p>--Es-tu contente, Niania? lui +dit-il un soir, en rentrant d'un +raout chez le ministre.</p> + +<p>--Je suis contente, répondit-elle +d'un ton grave. Mais c'est +la défunte qui serait heureuse!</p> + +<p>Dournof rougit. Pendant la +soirée qui venait de s'écouler, +tout entier à la joie de son nouveau +rang, il n'avait pas songé +une fois à Antonine. Cependant +n'était-ce pas elle qui lui avait +soufflé la force et le courage? +Il dormit peu, et, le lendemain +matin, ayant pris une voiture +pour la journée, il courut +chez, un jardinier commander +une superbe couronne blanche. +Une heure après, la couronne +embaumait son cabinet de +travail; malgré la saison rigoureuse, +on avait trouvé des roses, +des camélias, des jacinthes, des +tubéreuses, du lilas, tout cela +d'une blancheur immaculée. +Dournof contempla quelques +instants son offrande, et sa joie +ambitieuse disparut soudain noyée +dans un regret poignant.</p> + +<p>Qu'elle eût été heureuse, en +effet, la noble fille qui avait consenti +à porter son nom! Quelle +ivresse pure et désintéressée +eût gonflé son âme! avec quelle +dignité n'eut-elle pas partagé sa: +fortune!...</p> + +<p>Il resta silencieux et absorbé, +si bien qu'il n'entendit pas la +Niania, qui était entrée doucement +et qui vint se placer auprès +de lui.</p> + +<p>--Pauvre enfant, dit la vieille +femme, si bas que Dournof ne +tressaillit pas; c'est sa couronne +de noce!</p> + +<p>Elle s'inclina et baisa pieusement +un petit bouquet de fleurs +d'oranger, caché dans la verdure.</p> + +<p>Dournof secoua tristement la +tête et descendit, portant lui-même +la couronne funèbre qu'il +ne voulut confier à personne.</p> + +<p>Au moment où il allait monter +en voiture, un traîneau tourna +le coin de la rue; encadré +dans du duvet de cygne, rose +sous le froid piquant, un joli visage +de jeune fille souriait à côté +de celui du ministre: celui-ci +salua Dournof en passant, et le +jeune homme reconnut sous ce +costume mademoiselle Marianne, +la fille de son protecteur qu'il +avait entrevue la veille au raout +de son père, en robe blanche +décolletée.</p> + +<p>Le traîneau passa, Dournof +réussit à faire entrer son énorme +couronne dans la voiture, et +bientôt après, les maisons du +vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies +dans la neige, commencèrent +à défiler devant lui, le long +de la route de Finlande.</p> + +<p>La neige couvrait la tombe +d'Antonine: le jardinier paresseux +n'avait pas fait son devoir. +Dournof se fit apporter une pioche, +et, à la sueur de son front, +il dégagea le bloc de granit.</p> + +<p>Cette opération terminée, il +plaça sur la croix sa fragile offrande +que le vent glacial devait +bientôt réduire à néant, puis il +s'arrêta pour regarder le monument +funéraire.</p> + +<p>Moins de trois ans auparavant, +il avait vu mettre là tout ce qu'il +aimait; penché sur le bord de +cette fosse, il s'était dit que la +vie n'avait plus pour lui de raison +d'être, il avait espéré mourir... +il avait vécu, cependant. Et +quel abîme séparait le pauvre +diable, repoussé par une médiocre +famille de petite noblesse, du +président désormais respecté de +tous! Trois ans avaient suffi pour +accomplir cet ouvrage, cependant...</p> + +<p>Dournof se dit que sans l'obstination +de madame Karzof, +maintenant il aurait pu réclamer +Antonine; que loin de le repousser, +la famille eût considéré +sa demande comme un honneur, +et il prit en pitié la vanité humaine.</p> + +<p>Puis une autre idée lui traversa +l'esprit. Maintenant, toute famille +agréerait sa demande, l'univers +était ouvert devant lui.</p> + +<p>--Tu te marieras, avait dit +Antonine.</p> + +<p>Cette pensée, qu'il n'avait pu +admettre alors, se présenta à +son esprit sous une nouvelle apparence. +Il lui faudrait une femme, +en effet,--mais pas maintenant,--le +plus tard possible. Ce +serait par raison, pour fonder +une famille, pour élever des fils, +qu'il se marierait.</p> + +<p>--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, +en posant ses lèvres sur +le granit glacé, ce sera un cruel +sacrifice, car je ne pourrai jamais +aimer que toi!</p> + +<p>Il se retourna pensif vers la +ville, qu'il atteignit vers quatre +heures. La nuit tombait; le va-et-vient +joyeux qui précède +l'heure du dîner, l'éclat des lumières, +tout ce mouvement d'une +ville luxueuse et amie du plaisir +donnèrent un autre cours à +ses idées. La vie mondaine avait +jeté son grappin sur lui. Le pauvre +étudiant sans fortune et sans +avenir pouvait négliger les apparences; +le président Dournof ne +le devait pas.</p> + +<p>Il rentra chez lui et dîna; il +avait eu froid; pour se réchauffer, +il mit une cravate blanche et +se rendit à l'Opéra.</p> + +<p>Heureusement on ne donnait +pas <i>Lucie</i>, car de funèbres souvenirs +fussent encore venus le +ramener vers le passé. Une très-bonne +troupe donnait <i>Don Pasquale</i>. +Les entr'actes sont longs, +car l'opéra est court, et l'on ne +peut décemment renvoyer le public +avant dix heures et demie.</p> + +<p>Pendant l'entr'acte, Dournof +promenait su lorgnette sur la +salle; il aperçut dans sa loge le +ministre de la justice, et lui +adressa un salut respectueux qui +lui fut rendu, avec un petit geste +d'invitation.</p> + +<p>Quittant aussitôt sa place, le +jeune homme trouva le chemin +de la loge, et entra.</p> + +<p>Il n'était pas le seul qui fût +venu rendre hommage à Son +Excellence, mais, bien qu'il fût +le plus jeune en âge comme en +grade, il fut particulièrement +distingué par son protecteur.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur Dournof, +nous allons voir arriver votre +couronne, dit celui-ci d'un +ton bienveillant. A vrai dire, +elle devrait être ici...</p> + +<p>--Pardon, Excellence, dit +Dournof surpris, je ne comprends +pas... Quelle couronne?</p> + +<p>--Mais celle que vous voituriez +ce matin avec tant de peine, +répondit M. Mérof; en vous voyant +ici ce soir, j'ai pensé que +cette offrande était destinée à +madame Patti.</p> + +<p>La jolie Marianne, assise au +bord de la loge, cessa de lorgner +la salle et regarda le jeune +président avec intérêt. L'homme +qui offre une couronne de 500 +francs à une cantatrice est toujours +un homme intéressant.</p> + +<p>Dournof pâlit et fit un imperceptible +mouvement en arrière.</p> + +<p>--Je vous demande pardon, +Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: +cette couronne a été portée +au cimetière de Pargolovo, +sur la tombe de ma fiancée, +morte il y a trois ans.</p> + +<p>Cette réponse avait été faite +très-bas; le ministre seul aurait +dû l'entendre; cependant, elle +était parvenue, contre toutes les +règles de l'acoustique, aux +oreilles de Marianne; car, indiquant +une chaise vacante auprès +d'elle, elle dit au jeune président:</p> + +<p>--Asseyez-vous M. Dournof.</p> + +<p>Le ministre, qui était un excellent +homme, se confondit en +excuses: lui non plus n'était pas +né sur les marches du trône. De +provenance aussi modeste que +Dournof, il avait dû à ses facultés +extraordinaires la position +élevée qu'il avait fini par conquérir; +mais moins heureux de les +débuts il était parvenu au faîte +à un âge relativement avancé; +son mérite n'en souffrait pas, +mais il lui manquait ce tact des +gens du monde, habitués à manoeuvrer +au milieu des écueils; +ceux-là n'eussent pas commis +l'inadvertance dont il venait de +se rendre coupable.</p> + +<p>Il s'efforça de l'atténuer par +tous ses efforts, et comme Dournof +avait l'âme bonne, celui-ci +tint à coeur de ne pas se montrer +froissé. Cette petite scène se +termina par une invitation à dîner +pour le lundi suivant, que le +jeune homme accepta de bonne +grâce; après quoi il quitta le +théâtre.</p> + +<p>Le binocle de Marianne le +chercha vainement pendant tout +le troisième acte.</p> +<br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<p>--Tu ne sais pas, ma chère! +un homme qui est capable de +porter des fleurs à une fiancée +morte, après trois ans! Mais +c'est un roman, bien mieux, un +rêve! Cela n'arrive pas, ces choses +là!</p> + +<p>--Tu as bien raison, Marianne, +cela n'arrive pas! répondit +la sage Véra; aussi je ne crois +pas un mot de cette histoire.</p> + +<p>--Mais alors, qu'aurait-il fait +de ses fleurs?</p> + +<p>Véra fit une moue significative.</p> + +<p>--Des fleurs, dit-elle, voilà en +vérité quelque chose d'un placement +bien difficile! il ne manque +pas à Pétersbourg de dames de +toute espèce, disposées à les accepter.</p> + +<p>--Des fleurs, un bouquet, oui! +Mais une couronne, une couronne +blanche encore!</p> + +<p>--Le fait est, repartit Véra, +qu'une couronne blanche ne +peut guère s'offrir qu'à une personne +adorée en secret et perchée +sur un haut piédestal, plus +que la colonne d'Alexandre.</p> + +<p>--Voyons, Véra, tu me taquines, +et ce n'est pas gentil, quand +tu vois que cela m'intéresse...</p> + +<p>--Oh! si M. Dournof t'intéresse, +je ne dirai plus rien, tu +peux y compter.</p> + +<p>--Il m'intéresse, eh bien, oui, +il m'intéresse, certainement; +cette fidélité de chien du Louvres +m'intéresse, j'en conviens. Je +croyais que cela n'arrivait que +dans les romans.</p> + +<p>--Bah! fit Véra, c'est bien +porté, cela pose un homme!</p> + +<p>--Fi!</p> + +<p>Marianne scandalisée se leva +et fit deux tours dans sa chambre, +lieu de cette causerie intime.</p> + +<p>--La preuve que cela pose un +homme, c'est que tu t'occupes +déjà de ce beau monsieur, que +sans cela, tu n'aurais pas regardé! +Est-il joli garçon au moins?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, fit Marianne +en boudant.</p> + +<p>--Peut-on le voir?</p> + +<p>--Il vient dîner ce soir.</p> + +<p>--Très-bien. Alors je viendrai +prendre le thé. Je suis curieuse +de le voir en chair et en +os, cet homme fidèle à un souvenir +qui date de trois ans. Comment +s'appelait-elle, cette jeune +fille?</p> + +<p>--Je ne sais pas... je veux le +savoir, dit tout à coup Marianne +avec résolution.</p> + +<p>--Moi aussi, je veux le savoir, +d'autant mieux que je n'y crois +pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.</p> + +<p>--Comment?</p> + +<p>--Nous avons à la chancellerie +un vieux madré d'huissier +qui sait tout; avec le jeune homme +nous lui ferons trouver tout +ce que nous voudrons.</p> + +<p>Mademoiselle Véra, qui était +la fille de l'aide du ministre,--fonction +officielle inconnue en +France, mais très-recherchée en +Russie, car elle donne beaucoup +de pouvoir avec un peu de responsabilité, +tout en permettant +de déployer les capacités que +l'on possède,--mademoiselle +Vèra s'en alla, en engageant son +amie à soigner sa toilette.</p> + +<p>Marianne lui adressa une grimace +pour adieu, et, restée seule, +fit quelques pas d'un air boudeur, +puis elle s'assit devant sa +glace, et, appelant sa femme de +chambre, se mit à soigner sa +toilette.</p> + +<p>Marianne était une jolie blonde +de dix-sept ans; son teint nacré, +ses yeux semblables à des +fleurs de lin, sa stature élégante +et mignonne lui auraient donné +quelque ressemblance avec une +belle petite poupée anglaise, sans +l'extrême vivacité de ses regards +et la pétulance de ses mouvements. +Sa mère l'avait baptisée: +"Perpetuum mobile", et non +sans raison.</p> + +<p>La fille d'un ministre est toujours +entourée d'adorateurs, +quand même elle serait laide et +sotte à faire peur; mais, simple +mortelle, Marianne aurait été fêtée +quand même, pour sa grâce +mutine, sa bonne humeur inégale, +ses bouderies coquettes, +pour ses qualités et pour ses défauts. +Bien des jeunes gens et pas +mal de gens moins jeunes aspiraient +ouvertement à la conquête +de son adorable petite main +capricieuse et potelée. Marianne +les tenait tous à égale distance.</p> + +<p>Quand nous disons égale distance, +ce n'est qu'une métaphore; +la distance entre eux était +toujours extrêmement inégale, +mais la jeune fille arrivait toujours +à rétablir un équilibre parfait, +en recevant mal aujourd'hui +celui qu'elle avait le plus choyé +la veille; le préféré du jour, en +échange, était certain d'être mal +reçu le lendemain. C'est ainsi +que Marianne entendait et pratiquait +l'équité.</p> + +<p>Tout en bouleversant ses tiroirs +pour y trouver une toilette +à son goût, la jeune fille se livrait +à des réflexions extraordinairement +sérieuses, pour elle, +du moins, et l'objet de ses pensées +s'était autre que Dournof.</p> + +<p>Une fidélité de trois ans à un +cercueil, cela ne n'était jamais +vu que dans les romans; mais le +héros de cette légende invraisemblable +existait, en propre +personne; elle l'avait vu, elle allait +le revoir! Quelle aventure? +Marianne arrangea aussitôt un +petit roman et se représenta l'histoire +des deux amants. Il avait +vu Antonine dans une fête, et +s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait +demandée et obtenue; puis, +la veille des noces, une maladie +foudroyante, un accident peut-être, +avait enlevé la fiancée déjà +parée du voile nuptial, et le +fiancé inconsolable avait voué +toutes ses tendresses au souvenir +de son bonheur perdu...</p> + +<p>--La femme qu'il aimera, +pensa la jeune fille, sera sûre +d'être bien aimée. +Une seconde réflexion suivit +naturellement celle-là:</p> + +<p>--Ce ne sera pas facile de lutter +contre un souvenir consacré +par un tel culte!</p> + +<p>Puis, une troisième réflexion +aussi juste et non moins logique +que les deux autres:</p> + +<p>--Quelle gloire il y aurait à +supplanter un tel souvenir, à +prendre la place de cette ombre +adorée, à faire oublier la morte!</p> + +<p>Une dernière pensée, moins +clairement formulée, conclut la +série:</p> + +<p>--Est ce que ce serait très-difficile?</p> + +<p>C'était incontestablement très-difficile. +Aussi Marianne cessa-t-elle +de fouiller dans ses tiroirs, +pour plonger ses deux mains +dans l'épaisse toison dorée qui +bouclait sur son front. Mlle releva +au bout de quelques instants +sa tête ébouriffée, et s'appliqua +sur-le-champ à se composer +devant le miroir une coiffure +d'enfant naïve qu'elle réussit. +Son plan était fait.</p> + +<p>Pendant le dîner que présidait +moralement madame Mérof +et virtuellement sa fille, +Dournof ne fit guère attention +qu'aux hommes éminents invité +ce jour-là. C'était pour lui une +chose trop nouvelle et trop importante, +que d'entrer ainsi en +relation avec des personnalités +illustres dont il n'avait connu +que les noms: il n'avait garde +de laisser errer ses yeux ou son +esprit ailleurs que sur ce qui +l'intéressait si fort. Mais lorsque, +le repas terminé, la compagnie +se fut dispersée dans les salons, +le jeune homme un peu fatigué +par la tension extraordinaire +que son esprit venait de subir, +se laissa aller à la douceur paresseuse +de se voir admis de +plain-pied dans ce monde des +sommités officielles, d'où l'on ne +sort plus, quand on est arrivé à +en faire partie.</p> + +<p>Il admira les tableaux, le mobilier +de bon goût, la toilette +élégante de quelques femmes, +amies de madame Mérof, et ses +yeux se posèrent enfin avec +plaisir sur mademoiselle Marianne, +qui s'était mise en face +de lui, à quelque distance.</p> + +<p>Elle lui tournait presque le +dos,--mais elle le voyait dans +une glace; lui ne pouvait la voir +que lorsqu'elle se retournait. Par +le plus grand des hasards, elle +avait à chaque instant occasion +de tourner du côté du jeune +homme son visage charmant et +son buste élancé. Les cheveux +mutins, lissés soigneusement, +ondaient sur le front pur de la +jeune tille; la robe décolletée +tombait des épaules avec une +grâce Angelique; on eût dit une +âme quittant son enveloppe terrestre; +pas de bijoux; une simple +croix d'or attachée à une +chaîne imperceptible; pas de +rubans, rien que de la mousseline +blanche: un nuage!</p> + +<p>--Le ministre a pour fille une +fort jolie personne! se dit Dournof; +puis il n'y pensa plus. Mais +au bout d'un instant, ses yeux +retournèrent à l'objet qui les attirait +naturellement. + +--Elle a l'air +d'une charmante enfant, se dit-il +encore.</p> + +<p>Comme si Marianne avait deviné +sa pensée, elle se leva doucement: +sa pétulance ordinaire +était fort modérée ce jour-là; +--et elle vint se poser comme +un oiseau tout près de Dournof, +avec un geste penché qui la +rendait adorable.</p> + +<p>--Nous excuserez-vous, messieurs? +lui dit-elle d'une voix +claire, pleine de tendresse et +d'humilité.</p> + +<p>--Pardon... je ne comprends +pas... je ne crois pas, mademoiselle, +avoir rien à excuser...</p> + +<p>--Oh! si! reprit la jeune fille; +mon père et moi, nous vous +avons fait de la peine, l'autre +soir, au théâtre... je l'ai bien vu. +Si vous saviez combien je l'ai +regretté!... Si j'avais su, monsieur, +croyez-le... de tels souvenirs +sont sacrés, même aux indifférents... +et... j'espère que +vous aurez vu la une étourderie..</p> + +<p>Dournof avait d'abord froncé +le sourcil, cette allusion à ses +sentiments les plus intimes lui +avait produit l'effet d'un coup +de canif; mais la jeune fille +s'embrouillait si gracieusement +dans ses phrases; elle mettait +tant d'ingénuité à ses excuses +naïves, et enfin le mot étourderie +était si comique, appliqué +au ministre Mérof, qu'il ne put +s'empêcher de sourire.</p> + +<p>--Ce n'est pas la peine d'en +parler, dit-il de très bonne grâce.</p> + +<p>Ce n'était pas là le compte de +Marianne: elle espérait bien +"en parler", au contraire. Elle +revint à la charge par un chemin +détourné.</p> + +<p>--Chez qui aviez-vous pris +ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.</p> + +<p>Dournof nomma le jardinier.</p> + +<p>--J'espère qu'elles sont arrivées +encore fraîches? Alliez-vous loin!</p> + +<p>--A Pargolovo, répondit +Dournof, non sans un mouvement +intérieur qui ressemblait +à la honte. Parler de la tombe +d'Antonine dans ce salon brillamment +éclairé, avec une jeune +fille qu'il ne connaissait pas la +veille, en toilette de bal.--Mais +depuis quelque temps, tout était +singulier autour de lui.</p> + +<p>--Si loin! et il faisait si froid! +Cela vous fait honneur, monsieur.</p> + +<p>Ne sachant que répondre, +Dournof regarda son interlocutrice; +celle ci à son tour leva +sur lui un regard plein de déférence, +d'admiration, d'une tendre +pitié,--un de ces regards par +lesquels une femme déclare +qu'elle trouve fort supérieur +l'homme qui lui parle.</p> + +<p>Dournof en fut sinon ému, au +moins touché. Le monde l'avait +si peu gâté jusque-là!</p> + +<p>--C'est une bonne enfant, se +dit-il: et véritablement elle est +bien jolie. Quelle candeur!</p> + +<p>Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne +était candide! Elle jouait +de bonne foi la petite comédie; +pour employer une expression +de l'argot parisien qui rend +exactement son état d'esprit, +elle croyait que "c'était arrivé". +Elle éprouvait réellement une +tendre compassion pour ce jeune +homme si cruellement éprouvé. +Avant tout elle voulait connaître +son histoire, et ne s'était +pas demandé ce qu'elle ferait +quand elle la saurait; mais elle +était prête en ce moment à tout +souffrir pour la connaître,--même +les reproches de sa mère, +qui la gronderait certainement +d'être restée si longtemps à causer +avec un homme qu'elle connaissait +à peine.</p> + +<p>--Vous êtes bien heureux, +monsieur, dit Marianne en poussant +un soupir.</p> + +<p>Dournof la regarda avec étonnement; +il ne se savait pas au +sein d'une félicité telle qu'elle +pût exciter l'envie d'une jeune +fille riche et haut placée.</p> + +<p>--Pourquoi? dit-il surpris.</p> + +<p>Marianne se leva sans répondre +et disparut.</p> + +<p>Dournof se demanda pendant +une demi-minute ce que cela +voulait dire, et reconnut qu'il ne +trouverait pas tout seul. Cette +parole en l'air, jetée par Marianne, +comme on jette un écu, +pile ou face, retomba sur son +imagination, et y fit une empreinte.</p> + +<p>--Pourquoi suis je heureux? +se demanda-t-il encore le soir, +lorsque, rentré chez lui, il récapitula +sa journée. Et cette question, +irritante parce qu'elle était +une énigme, se présenta plus +d'une fois à son esprit pendant +les jours qui suivirent.</p> + +<p>De son côté, Marianne se disait +en se déshabillant devant +son miroir:</p> + +<p>--Eh bien, mais il me semble +que ce ne serait pas si difficile!</p> +<br><br> + +<h3>XX</h3> + +<p>Le surlendemain matin, mademoiselle +Mérof était à peine +assise devant le piano, qui sous +ses mains délicates subissait tous +les jours quelques heures de tortures, +lorsque son amie Véra en +tra d'un air triomphant. Après +avoir échangé nombre de caresses +entremêlées de taquineries +amicales, les jeunes filles s'assirent +sur une causeuse, loin des +portes, et conséquemment des +oreilles indiscrètes.</p> + +<p>--Je sais tout! chuchota Véra +dans l'oreille de son amie.</p> + +<p>--Quoi, tout? fit Marianne de +l'air le plus innocent.</p> + +<p>Véra agita négativement son +doigt devant son petit nez rose +un peu camus.</p> + +<p>--Ce n'est pas à moi que l'on +en fait accroire! signifiait ce geste +ironique.</p> + +<p>Marianne baissa les yeux, se +mit à rire, et tiraillant sa compagne +par la chaîne de montre qui +retombait sur sa robe:</p> + +<p>--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle +d'un air soumis. +Véra, fière de ses avantages, +prit une physionomie de barde +ossianique.</p> + +<p>--Nous sommes, dit-elle, d'une +famille obscure, mais honnête. +Nous avons aimé deux ans.....</p> + +<p>--Deux ans! interrompit Marianne +en levant les yeux au +ciel. Il y a donc des gens capables +d'aimer deux ans!</p> + +<p>--Deux ans, reprit Véra sans +se déconcerter,--une jeune fille +de moyenne noblesse.</p> + +<p>Son nom?</p> + +<p>--Mademoiselle Karzof</p> + +<p>--Ça m'est bien égal, c'en +son petit nom que je veux savoir.</p> + +<p>--Je l'ignore, avoua Véra, non +sans confusion. Mon vieux scribe +ne s'en est pas informé.</p> + +<p>Marianne fit la moue; Véra +reprit son discours sans y faire +attention.</p> + +<p>--Les parents de mademoiselle +Karzof voulaient un gendre +riche et gradé; ils refusèrent +leur fille à ce... ce beau jeune +homme.</p> + +<p>La conteuse regardait Marianne +du coin de l'oeil: celle-ci +ne sourcilla pas.</p> + +<p>--Et la jeune demoiselle, qui, +parait-il, aimait éperdument ce +monsieur, fit exprès d'attraper +la phthisie galopante.</p> + +<p>--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne +en frissonnant. Et elle est +morte?</p> + +<p>--Elle est morte, trois mois +après; les parents avaient consenti +au mariage, naturellement +lorsqu'il n'était plus temps.</p> + +<p>Marianne découragée avait +laissé tomber ses mains sur ses +genoux.</p> + +<p>--Mais c'est un roman! C'est +impossible! ces choses-là n'arrivent +pas!</p> + +<p>--C'est arrivé, cependant! fit +observer Véra.</p> + +<p>--Comme il doit l'aimer! Ah! +que ce sera difficile!</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>Marianne secoua la tête et ne +répondit pas.</p> + +<p>--Tu ne vas pas, je suppose, +t'amuser à tenter ce pauvre veuf? +dit Véra.</p> + +<p>--Pourquoi pas?</p> + +<p>La jeune enthousiaste prononça +avec énergie ce mot qui ouvrait +les hostilités.</p> + +<p>--Pourquoi pas? reprit-elle; +ce pauvre veuf qui n'a pas été +marié n'a connu que les chagrins +de la vie: ne serait-ce pas une +tâche noble et utile de lui en +faire apprécier les douceurs?</p> + +<p>--Comment, tu l'épouserais?</p> + +<p>--Certainement! fit glorieusement +Marianne, tout enflammée +de charité, et peut-être aussi +de coquetterie.</p> + +<p>Véra se tut, et regarda le parquet +d'un air soucieux.</p> + +<p>--Tes parents n'y consentiront +pas, dit-elle enfin.</p> + +<p>Marianne haussa les épaules.</p> + +<p>--L'exemple de la première... +de mademoiselle Karzof servira +bien à quelque chose, dit-elle à +demi-voix.</p> + +<p>--Mais si lui ne veut pas? Si +le souvenir de la fiancée est plus +fort que toi?</p> + +<p>La fille du ministre haussa les +épaules une seconde fois, et se +regarda dans la Psyché qui lui +faisait face. Son image délicieuse +lui renvoya le sourire orgueilleux +qui éclairait son visage.</p> + +<p>--Ah? dit Véra en se levant. +Dans deux jours tu n'y penseras +plus!</p> + +<p>--Ecoute-moi bien, dit Marianne, +dans six semaines il sera +amoureux de moi.</p> + +<p>--Quelle idée! C'est impossible! +Mademoiselle Karzof était +une personne sérieuse, un peu +exaltée... Soit dit sans te blesser, +tu es exactement tout le contraire... +Comment peux-tu croire...</p> + +<p>La contradiction excitait au +plus haut point l'esprit volontaire +et frivole de Marianne. Elle +fit un geste de colère.</p> + +<p>--Dans six mois, dit-elle, je +serai madame Dournof.</p> + +<p>Véra se mit à rire.</p> + +<p>--Dans six mois, dit-elle,-- +ou j'épouserai le vieux général +Boum.</p> + +<p>Ce général Boum, de son nom +Antropos, célibataire incurable, +privé d'un bras et d'une oreille +par un des boulets de Sébastopol, +était une sorte de croque +mitaine pour les enfants de cinq +à sept ans.</p> + +<p>Les deux amies, d'accord pour +rire, ratifièrent par mille folies +cette déclaration solennelle, et +le piano chôma ce jour-là.</p> + +<p>Dournof était souvent appelé +par ses devoirs chez le ministre +qui l'avait pris en affection la +bonne madame Mérof, qui avait +appris la triste histoire de son +premier amour, l'accueillait amicalement +sans arrière pensée.</p> + +<p>De toutes les maisons où il était +reçu, celle du ministre était la +plus cordiale et la plus hospitalière: +il y revint souvent, si bien +que la veille des Rois il se trouvait +faire partie d'une joyeuse +société de jeunes gens et de jeunes +filles, invités à y tirer les +sorts du nouvel an.</p> + +<p>Madame Mérof avait recueilli +tous les souvenirs de la jeunesse, +et ceux d'une vieille femme +de charge allemande, pour +trouver de nouveaux sorts à +consulter, de sorte qu'on avait +réuni une riche galerie de superstitions. +Rien n'y manquait: le +plomb fondu, les coquilles de +noix, le grand alphabet suspendu +où, à l'aide d'un bâton, on +cherche des initiales aimées,--non +sans avoir eu préalablement +le soin de se faire nouer sur les +yeux un épais bandeau; les pommes +rouges et jaunes dont la pelure +forme une lettre majuscule +quand on la laisser tomber derrière +son épaule gauche, cela et +mille autres ressources s'offraient +à la curiosité juvénile des +invités.</p> + +<p>Toute la société se réunit de +bonne heure: bien des intérêts +cachés devaient se débattre ce +soir-là; plus d'un amoureux timide +attendait, pour faire sa demande, + que le sort habilement +consulté lui permit de supposer +que ses paroles seraient favorablement +accueillies. Il est si facile, +en effet, d'aider un peu la +destinée indécise! On soulève +un coin du bandeau pour ne pas +se tromper de majuscule, on +pousse la coquille de noix, on +défigure une lettre mal formée +par la pelure de pomme... Et le +destin ne s'en montre que plus +clément aux jeunes consultants.</p> + +<p>On commença par danser bien +et dûment quelques quadrilles: +mais la danse n'était pas la grande +affaire de la soirée; l'entrain +manquait visiblement, et l'on attendait +avec impatience l'heure +où le sort doit être consulté.</p> + +<p>A onze heures, sous les auspices +de madame Mérof, un immense +bassin d'argent, d'un mètre +environ de diamètre, fut apporté +plein d'eau. Une corbeille +l'accompagnait, pleine de coquilles +de noix dorées. La moitié de +ces coquilles portait une petite +bougie de cire rose, et l'autre +moitié des bougies de cire bleue.</p> + +<p>Celles-ci représentaient les cavalier, +les autres étaient pour +les dames.</p> + +<p>Chacun choisit une coquille +inscrivit son nom au crayon sur +un tout petit morceau de papier +roulé qu'on glissa au fond, puis +on lança la petite flottille sur le +bassin, non sans avoir allumé +les bougies; madame Mérof, +avec un grand bâton d'ivoire +remua trois fois l'eau du bassin, +et les frêles embarcations se balancèrent +sur l'onde agitée.</p> + +<p>C'était un curieux spectacle +que celui de toutes ces jeunes +têtes penchées sur le bassin: il +y avait là une douzaine de jeunes +filles et autant de jeunes +gens. En mère prudente, madame +Mérof avait soigneusement +trié ceux-ci: il n'en était aucun +qui ne fût irréprochable. Ces +jeux finissent trop souvent par +des mariages pour que la plus +grande prudence ne soit pas nécessaire. +Mais la liberté relative +que l'éducation russe laisse aux +jeunes filles autorisait ce genre +de divertissement, qui, sous les +yeux d'une mère intelligente, ne +pouvait pas être dangereux.</p> + +<p>Les têtes brunes ou blondes, +éclairées d'en bas par la lueur +des petites bougies, suivaient attentivement +les moindres oscillations +des coquilles dorées qui +devaient finir par s'aborder entre +elles. Comme chacun suivait +la sienne des yeux depuis la +grande opération du lancement, +il s'agissait de savoir si le hasard +réunirait des indifférents ou des +amis.</p> + +<p>Toutes les fois qu'une bougie +bleue en abordait une rose, c'étaient +des rires, des cris, de joyeuses +exclamations. Madame +Mérof avait eu soin d'ajouter à +la flottille qui représentait les assistants, +une autre escadre de +coquilles argentées qui portaient +les noms de héros et d'héroïnes +fameux dans l'histoire ou dans +la légende. De la sorte, les allusions +trop directes se trouvaient +mitigées. On riait encore beaucoup +plus lorsqu'une embarcation +en accostait une autre de la +même couleur; mais au bout de +quelques minutes, Marianne déclara +que "ce n'était pas sérieux". +D'une main agile elle repêcha +les héros et leurs compagnes, +et ne laissa subsister que +les embarcations sérieuses. Le +jeu recommença, et l'assemblée +redoubla d'attention.</p> + +<p>A deux ou trois reprises, le +hasard vint donner raison à +quelques petits commérages, +qui durant l'hiver avaient passé +d'une oreille à l'autre. La barque +d'un jeune porte enseigne +se dirigeait avec tant d'opiniâtreté +vers celle d'une cousine de +Marianne, que tous les deux, +devenus pivoine, ne purent se +soustraire aux railleries de l'assistance.</p> + +<p>Jusque-là, Marianne avait vu +son esquif voguer solitaire. Lorsque +les barques qui s'étaient +abordées furent retirées et que +l'espace élargi donna plus de +jeu aux espérances superstitieuses, +elle appuya ses mains sur le +bord de la cuve, et regarda la +manoeuvre d'un oeil attentif.</p> + +<p>Une grosse coquille qui portait +à l'arrière le pavillon du général +Boum flottait au milieu du +bassin; celle de Marianne allait +l'aborder; elle leva les yeux et +vit en face d'elle Véra qui souriait +malicieusement. D'un geste +mutin, elle plongea dans l'eau +sa petite main chargée de bagues. +Son esquif repoussé violemment +alla heurter à l'autre +bord une coquille solitaire qui +n'avait guère prit part à ce divertissement.</p> + +<p>--M. Dournof! cria la voix +railleuse de Véra.</p> + +<p>--Ce n'est pas de jeu! protestèrent +deux ou trois jeunes +gens. Il ne faut pas tricher.</p> + +<p>--Je ne veux pas du général +Boum! fit Marianne d'un ton +d'enfant gâté, en détournant de +Dournof son visage que nuançait +un vif incarnat.</p> + +<p>Sa réponse avait désarmé les +mécontents, on enleva la cuve +pour changer d'amusement. +Dournof assistait à ces jeux +avec un sourire de philosophe +indulgent. Bien qu'il fût jeune, +il n'avait guère eu de jeunesse. +Le travail acharné de ses plus +belles années l'avait trop absorbé +pour qu'il prit goût à la vie +mondaine. Autrefois, cependant, +il aimait le monde, car il y rencontrait +Antonine. La danse lui +plaisait; il aimait aussi la gymnastique +et la nage. Mais depuis +qu'Antonine était allée dormir +dans le cimetière de Pargolovo, +il avait fui la société des jeunes +femmes, autant qu'il avait recherché +celle des hommes âgés +et instruits, où il pouvait apprendre +quelque chose.</p> + +<p>Le monde qu'il fréquentait jadis +n'offrait que peu de ressemblance +avec ce qu'il avait sous +les yeux; il ignorait ce luxe +achevé, ce goût parfait qui fait +aujourd'hui de la demeure des +riches une sorte de musée; la +toilette des femmes étalait aussi +d'autres séductions: malgré le +goût parfait d'Antonine, il avait +toujours régné dans ses habits +quelque chose de mesquin qui +provenait de sa mère. Ici, les +toilettes les plus coûteuses n'étaient +pas celles oû le velours +et la soie se trouvaient prodigués: +dans l'arrangement des +plis, dans l'art d'assortir les nuances, +se révélait le talent d'une +grande couturière qui connaissait +sa supériorité et savait la +faire payer.</p> + +<p>Jamais non plus il n'avait vu +traiter avec un tel mépris le satin +et les dentelles; dans la manière +de traîner sur le tapis le +chantilly d'un volant, on distingue +la bourgeoisie enrichie de +la grande dame née dans de la +dentelle de Valenciennes. Les volants +de la bourgeoise peuvent +être plus beaux, mais +elle les ménage et redoute +un accroc;--la grande +dame ne s'en occupe point, sans +pour cela étaler le désordre de +celles à qui l'argent ne coûte +rien. Il y a là un monde infini +de nuances qui se sentent plutôt +qu'elles ne se décrivent. Dournof +les sentait et s'en laissait pénétrer +peu à peu; le charme du +luxe et du rang élevé gagnait +doucement son âme naturellement +noble et faite pour les hauteurs.</p> + +<p>La vivacité avec laquelle Marianne +avait évité la nacelle du +général Boum l'avait fait sourire +comme tout le monde; il n'avait +pas cessé de sourire en voyant +accoster sa coquille. Qu'étaient +pour lui tous ces enfantillages! +Les vingt-sept ans du +jeune président'voyaient de bien +haut toutes ces misères! Cependant +le sort ayant plusieurs fois +uni sa destinée à celle de Marianne, +il finit par s'en amuser. +Les sortilèges ont de ces malices,--surtout +lorsqu'une main +charitable leur vient un peu en +aide!</p> + +<p>La main charitable était celle +de Véra. Soit plaisanterie, soit +instinct inné de cette vocation si +chère aux femmes, celle de marieuse,--elle +affectait de ne pas +séparer le sort de Dournof de +celui de son amie, et ne négligeait +pas une occasion de le +leur prouver.</p> + +<p>Les joues de mademoiselle +Mérof avaient gardé leur coloris +plus vif; elle apportait à l'examen +des sorts une vivacité joyeuse +où se cachait peut être un +peu de fièvre. Enfin, pour clore +la soirée, elle saisit une espèce +de jeu de cartes où une multitude +de prénoms étaient écrits et +se mit à faire le tour de la société +en les distribuant. A mesure +qu'elle passait, les rires retentissaient +derrière elle, car elle avait +mêlé à dessein les prénoms des +deux sexes, et ils se trouvaient +distribués de la façon la plus +bouffonne.</p> + +<p>Arrivée à Dournof, elle regarda +vivement en dessus du +jeu; la carte qui portait son +nom avait été mise par elle en +dessous; en voulant la prendre +elle en fit tomber une. Dournof +se baissait pour la ramasser...</p> + +<p>--Non, non, dit elle, en voici +une.</p> + +<p>Il prit celle qu'elle lui présentait +et lut à haute voix: Marianne.</p> + +<p>--C'est celle qui est tombée +qui revenait à M. Dournof, fit +observer un des mécontents.</p> + +<p>Le voisin se pencha et ramassa +la carte.</p> + +<p>--Antonine, lut-il.</p> + +<p>Dournof pâlit et laissa tomber +le long de son corps ses bras +que l'émotion venait de briser. +Marianne comprit aussitôt.</p> + +<p>--Je vous demande bien pardon, +monsieur, dit-elle à voix +basse, j'ignorais le nom qu'elle +portait.</p> + +<p>Avant que le jeune homme +eût repris son sang-froid, elle +poursuivait sa ronde, faisant +naître partout des exclamations +de gaieté ou d'ironie.</p> + +<p>Le cercle se rompit; on proposa +une mazurka avant le souper, +et les couples gracieux voltigèrent +bientôt par la salle.</p> + +<p>Dournof ne dansait pas; il +s'était réfugié dans un coin sombre, +et là, les yeux voilés par sa +main, il pensait au cimetière, +aux fleurs que le vent d'hiver +devait avoir glacées depuis si +longtemps, et s'apercevait que +depuis sa nouvelle fortune, il +avait singulièrement délaissé la +tombe de Pargolovo. Une ombre +passa devant lui et s'arrêta. +Il leva les yeux.</p> + +<p>--J'ai la main malheureuse, +monsieur, dit Marianne, debout +devant lui. Vous allez me haïr...</p> + +<p>Non, Dournof ne la haïssait +pas; il admirait à tout moment +la grâce naïve, la gaieté folâtre, +la candeur virginale de cette +belle enfant plus semblable à un +papillon qu'à une fleur, mais +charmante et pleine de séductions.</p> + +<p>--Cependant, ajouta-t-elle en +s'asseyant auprès de lui, pendant +que sa mère la croyait occupée +à surveiller les apprêts du +souper, je vous assure que votre +chagrin me touche... j'ai été curieuse, +oui, monsieur, j'ai été +très coupable... j'ai voulu connaître +votre malheur... j'ai appris +combien elle était digne de +votre tendresse; on m'a parlé +de sa beauté, de sa grâce; j'ai +compris combien votre chagrin +devait être profond, incurable... +et cependant, vous êtes jeune, +la vie est pleine de jouissances +pour vous... vous avez des amis +qui vous aiment... est-ce bien sage +de vivre en dehors de toutes +les joies?... ou peut-être est-ce +un voeu? peut-être obéissez vous +à une mourante?...</p> + +<p>La voix de Marianne était si +pleine de tendresse inquiète, ses +yeux exprimaient tant de compassion +émue et discrète que +Dournof répondit:</p> + +<p>--Non, elle ne m'a rien défendu.</p> + +<p>--Elle vous a permis d'aimer, +d'avoir une famille?...</p> + +<p>--Elle me l'a ordonné.</p> + +<p>Un silence suivit, puis la voix +mélodieuse de Marianne, aussi +légère qu'un souffle, murmura:</p> + +<p>--Votre femme sera une heureuse +femme, car vous savez aimer.</p> + +<p>Elle disparut, laissant le jeune +homme pénétré d'une émotion +nouvelle que depuis des années +il n'avait pas ressentie.</p> +<br><br> + +<h3>XXI</h3> + +<p>L'amour est communicatif, +quoi qu'en aient dit les gens moroses. +Il y a dans les paroles et +les actions d'un coeur aimant une +sorte de magie à laquelle on ne +saurait guère résister que si un +autre lien vous protège. Dournof +n'était plus protégé; l'âme +d'Antonine avait sans doute cessé +de veiller sur lui, car elle le +laissait sans défense, et peu à +peu Marianne prenait sa place.</p> + +<p>Ce n'était pas un amour grave +et mesuré comme celui qu'il +avait éprouvé pour sa chère +morte; c'était un enivrement +qui s'emparait peu à peu de tout +son être. La voix, la robe de +Marianne, ses cheveux blonds +qui flottaient en boucles capricieuses, +le frôlement de ses mains +soyeuses, la grâce de son regard +magnétique, soumis et fidèle +comme celui d'un chien de +chasse, tout cela séduisait Dournof +à lui en faire perdre la tête.</p> + +<p>Quand il revenait du ministère, +il restait pensif dans son fauteuil, +près de la table où régnait +un grand portrait d'Antonine; +mais ses regards, qui jadis se reportaient +sur ce visage pour lui +demander la force et la vertu, le +fuyaient maintenant. Il pensait +peu à la force morale, à la vertu +civique; Marianne lui versait +insensiblement le poison qui endormit +Annibal à Capoue.</p> + +<p>La Niania, de plus en plus +grave et triste, s'apercevait bien +de ce changement; elle attendait +son maître le soir; il la trouvait +dans sa chambre où elle venait +donner un dernier coup +d'oeil, comme autrefois chez Antonine; +les soins de la vieille +femme n'avaient rien perdu de +leur assiduité mais une sorte de +tristesse résignée se dégageait +de son attitude.</p> + +<p>Un soir que Dournof était revenu +plus tôt que de coutume, +elle s'enhardit à lui parler.</p> + +<p>--Le ministre a une fille, n'est-ce +pas? dit elle en lui apportant +sa robe de chambre.</p> + +<p>--Oui, répondit le jeune homme +qui évita de regarder la vieille +femme.</p> + +<p>--On dit qu'elle est fort jolie?</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>La Niania hocha la tête.</p> + +<p>--Excuse-moi si je manque +de respect, mon maître; on dit +qu'elle t'aime beaucoup.</p> + +<p>Le coeur de Dournof tressaillit +tout à coup d'une allégresse +nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... +c'était donc vrai? Qu'il +était doux d'être aimé de cette +enchanteresse!</p> + +<p>--Je ne sais pas, dit enfin le +jeune homme embarrassé.</p> + +<p>--Si elle t'aime, et si c'est une! +bonne fille, tu peux l'épouser...</p> + +<p>La Niania porta à ses yeux le +coin de son tablier, et dévora un +sanglot. Dournof indécis la regardait +sans mot dire.</p> + +<p>--Tu peux l'épouser, reprit la +vieille servante. Il faut bien que +tu te maries, un homme ne peut +pas toujours rester seul... c'est +la fille d'un ministre, elle est +bonne pour te servir d'épouse, +ajouta-t-elle en relevant la tête +avec orgueil. Notre Antonine t'a +dit de te marier.</p> + +<p>Dournof regarda le portrait +d'Antonine... Sans la main pieuse +de la Niania, la poussière accumulée +l'eût depuis longtemps +voilé sous une couche grise; la +bonté prévoyante de la jeune +morte, son abnégation, ses vertus, +son dévouement absolu se +présentèrent tout à coup à sa +mémoire.</p> + +<p>--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il +en attirant à lui l'image +délaissée. Tu étais un ange, toi.</p> + +<p>Il fondit en larmes et couvrit +du baisers passionnés les mains +du portrait qui le regardait avec +ce calme et celle dignité qui +mettaient Antonine vivante si +fort au-dessus des autres femmes.</p> + +<p>La Niania pleurait aussi, mais +sans cet élan de repentir qui +perçait si douloureusement l'âme +de Dournof.</p> + +<p>--Oui, dit-elle en posant sa +main sur l'épaule du jeune homme, +c'était un ange,--mais elle +est au ciel, car bien sûr le bon +Dieu lui a pardonné d'avoir voulu +mourir. Toi, tu es un homme, +et voilà trop longtemps que +tu vis seul.</p> + +<p>Dournof releva la tête, et regarda +la Niania.</p> + +<p>--Alors, tu crois, dit-il, +qu'elle me pardonnerait?</p> + +<p>Les yeux profonds de cette +vieille femme qui avait tant vu +et tant souffert et tant appris de +la vie, allèrent jusqu'au fond des +yeux troublés du jeune homme +éperdu.</p> + +<p>--D'en aimer une autre comme +elle? Tu ne le pourrais pas! +dit-elle.</p> + +<p>Dournof sentit qu'elle avait +raison, et qu'il ne pourrait plus +jamais aimer quelqu'un comme +il avait aimé Antonine.</p> + +<p>--Mais d'aimer une honnête +femme et d'avoir de bons enfants? +Elle m'a dit de te l'ordonner +de sa part, quand le jour +en serait venu. Nous avons beaucoup +pleuré ensemble, vois-tu, +maître, continua la Niania en +baissant la voix; je t'aime parce +qu'elle t'aimait, et je t'aime +comme si je t'avais porté dans +mon sein. Mais je ne t'aimais +pas comme cela auparavant. +C'est elle, quand elle a vu que +la mort allait venir, qui a pensé +à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer +comme mon fils, de te servir +si je le pouvais, de te protéger +en toute chose contre l'esprit +du mal. Elle m'a dit aussi +que tu te marierais, et qu'alors +je devrais être soumise envers +ta femme et serviable envers tes +enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai, +dit la Niania dont la voix se +brisa tout à coup. Je serai une +servante soumise; seulement ne +permets pas à ta femme de me +chasser... car je t'aime à présent, +maître, je t'ai aimé pour +l'amour d'elle, tu es tout ce qui +me reste d'elle.</p> + +<p>La vieille servante se tut et +ensevelit sa tête ridée sous son +tablier relevé. Dournof lui prit +la main et la serra. Elle sentait +qu'elle ne serait jamais chassée.</p> + +<p>--Alors, reprit-il à voix basse, +elle t'a dit que je devais me +marier?</p> + +<p>--C'était l'avant-dernière nuit +avant sa mort; elle m'a appelée +auprès d'elle, et elle m'a remis +un petit papier pour toi.</p> + +<p>--Un papier?</p> + +<p>--Oui, quand tu devras te marier...</p> + +<p>--Va le chercher, vite, vite!.,.</p> + +<p>Elle obéit et revint avec un +papier jauni, plié en quatre et +cacheté. Dournof le déplia d'une +main tremblante d'émotion.</p> + +<p>"Mon bien-aimé, disait le dernier +voeu d'Antonine, quand tu +auras trouvé la femme que tu +dois aimer, ne laisse pas mon +souvenir mettre une barrière entre +vous. Je serai heureuse de te +savoir heureux, et ma bénédiction +repose sur la tête de ta femme +comme sur la tienne."</p> + +<p>--Elle valait mieux que moi! +s'écria le jeune homme vaincu +par tant de grandeur, en baisant +les caractères sacrés, tracés d'une +main affaiblie par la mort +prochaine. Elle valait mille fois +mieux que moi. Chère sainte, +tu as bien fait de mourir! Pas +un homme sur la terre n'était digne +de toi!</p> + +<p>La Niania se retira discrètement, +et Dournof, resté seul, +songea plus cette nuit-là à Antonine +qu'à Marianne.</p> +<br><br> + +<h3>XXII</h3> + +<p>Marianne reprit bientôt le +dessus: qu'étaient les vertus +d'Antonine endormie sous son +bloc de granit, en présence des +grâces sans cesse renaissantes +de cet être vivant et plein de +charme!</p> + +<p>C'est qu'elle était prise pour +tout de bon! Son coeur léger et +frivole avait de bons côtés; c'est +par la compassion que Dournof +y était entré; il s'y était maintenu +par l'orgueil et le dépit; +désormais, elle ne voulait et ne +pouvait aimer que Dournof. Elle +le disait sincèrement, de toute +son âme, et c'était la vérité!</p> + +<p>Animée de ce beau feu, elle +alla tin jour trouver le ministre +dans son cabinet.</p> + +<p>--Père, lui dit-elle, en poussant +sans cérémonie une foule +de paperasses encombrantes, +quel est le premier de nos jeunes +présidents?</p> + +<p>--Comment, le premier? demanda +le père étonné.</p> + +<p>--Mais oui, le plus intelligent, +celui qui a le plus d'avenir; enfin, +papa, quand vous serez ennuyé +d'être ministre, qui est-ce +qui vous remplacera?</p> + +<p>Un peu surpris de tant de prévision, +le bon père chercha dans +son esprit.</p> + +<p>--Je crois bien, dit-il, si les +apparences ne sont pas menteuses, +et si les circonstances ne +changent pas du tout au tout, +que mon successeur sera Dournof.</p> + + + +<p>--Eh bien, papa, fit Marianne +triomphante, je veux épouser +Dournof.</p> + +<p>Le ministre fit faire un demi-tour +à son fauteuil et regarda sa +fille d'un air consterné.</p> + +<p>--Toi, Dournof? Et pourquoi? +Quel est cette nouvelle +fantaisie?</p> + +<p>--J'épouserai Dournof, papa, +ou j'en mourrai de chagrin; ainsi +faites comme vous voudrez!</p> + +<p>Fort bouleversé, M. Mérof +sortit de son cabinet et emmena +sa fille auprès de sa femme que +cette abrupte déclaration surprit +moins que lui.</p> + +<p>--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, +j'ai toujours pensé que Marianne +ne se marierais pas comme les autres.</p> + +<p>--Mais enfin, s'écria M. Mérof, +Dournof n'est qu'un simple +président!</p> + +<p>--Mais, papa, ne m'avez-vous +pas dit qu'il serait ministre +après? Comme cela je n'aurai +pas besoin de quitter le ministère.</p> + +<p>--Je ne veux pas! fit M. Mérof +exaspéré.</p> + +<p>--Comme vous voudrez, papa, +répliqua l'indomptable Marianne +en baissant la tête avec +un air de feinte résignation. Les +parents de mademoiselle Karzof +ont été ainsi cause de la mort +de leur fille, mon destin sera le +même!</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle +Karzof? demanda M. +Mérof abasourdi.</p> + +<p>Avec une grande éloquence, +ponctuée d'allusions plus que +transparentes, Marianne raconta +l'histoire d'Antonine.</p> + +<p>--Eh bien, dit-elle, il sera +dans la destinée de Dournof de +ne pouvoir épouser les femmes +qu'il aime... Ses fiancées doivent +toutes mourir par la faute de +leurs parent! cruels.</p> + +<p>--Mais t'aime-t-il seulement? +demanda le père, incapable de +répondre par des arguments sérieux +à ces raisonnements saugrenus.</p> + +<p>--S'il m'aime!</p> + +<p>Un éclair de joie orgueilleux +jaillit des beaux yeux fleur de +la de la jeune coquette.</p> + +<p>--S'il m'aime! reprit-elle; +demandez-le lui, papa, vous verrez +ce qu'il vous dira!</p> + +<p>--Alors, c'est moi qui dois +lui proposer ta main? conclut +ironiquement le ministre.</p> + +<p>Marianne fit une révérence.</p> + +<p>--S'il vous plaît, mon cher +papa. Vous savez très bien que, +sans cela, il n'osera jamais faire +les premiers pas. Nous ne dérogeons +pas, du reste; c'est ainsi +que se négocient les mariages +des princesse du sang quand +elles épousent de simples mortels!</p> + +<p>Le père et la mère de Marianne +échangèrent un regard par-dessus +la tête de cette indisciplinée, +et ne purent réprimer un +sourire.</p> + +<p>--Voyons papa, soyez gentil +mariez-moi à Dournof, et je vous +aimerai bien! Je n'ai rien demandé +à maman, parce qu'elle +ne me contrarie jamais. Ce n'est +pas elle qui aurait menacé de +me laisser mourir de chagrin!</p> + +<p>--Je t'ai menacée, moi, de te +laisser mourir?... demanda M. +Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.</p> + +<p>--Mais, certainement, puisque +vous ne vouliez pas me marier à +Dournof!</p> + +<p>Il n'y avait pas à sortir de là: +le ministre obtint à grand'peine +que sa fille lui accorderait huit +jours pour prendre des informations.</p> + +<p>Les information! n'apprirent +rien de nouveau à M. Mérof, qui +savait d'ailleurs parfaitement à +quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle +et morale de l'homme +dont il avait fait la position +lui-même. A l'issue des huit +jours, Dournof, appelé dans le +cabinet du ministre pour affaire +personnelle, en sortit l'heureux +foncé de mademoiselle Marianne.</p> + +<p>Ce résultat, qu'il était loin de +prévoir si facile et si brillant, ne +laissa pas de l'étonner un peu: +il se dit vaguement que la jeune +fille avait dû dépenser beaucoup +d'intelligence et de volonté +pour arriver si vite à son but. +Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, +c'est qu'elle eût deviné +son amour, et fait tant de +démarches sans s'être le moins +du monde assurée de son consentement. +Et si, par impossible, +il n'avait pas voulu l'épouser?</p> + +<p>Dournof se reprocha cette +mauvaise pensée. Il ne devait +voir dans les efforts de la jeune +fille que la candeur d'une âme +ingénue qui s'ignora et va droit +au but, tout naturellement. Son +amour avait été deviné? C'était +encore une preuve d'amour, rien +de plus.</p> + +<p>Il rentra chez lui ivre, ébloui. +Le mariage, en même temps +qu'il lui donnait la femme aimée, +le plaçait au premier +rang; il pouvait en effet espérer +d'être ministre; à la première +vacance, il passait "aide" +de son beau-père... quel avenir!</p> + +<p>--Je me marie, Niania, dit-il +à la vieille femme lorsque celle-ci, +fidèle à ses habitudes, le suivit +dans sa chambre à coucher, +aussitôt qu'il rentra.</p> + +<p>L'humble servante le regarda, +fit le signe de la croix et sembla +murmurer une prière; puis +elle se prosterna devant le maître +et vint baiser son épaule suivant +l'ancienne coutume.</p> + +<p>--Je te félicite, mon maître, +dit-elle, je souhaite que tu sois +heureux avec ton épouse et que +ta postérité soit bénie.</p> + +<p>Elle se tut, et son regard se +porta vaguement vers la fenêtre. +Un beau soleil de printemps +brillait au dehors sur les toits +ruisselants.</p> + +<p>--La neige doit être bientôt +fondue, là-bas, dit à voix basse +la Niania hésitante: il y a longtemps +qu'elle n'a eu de fleurs.</p> + +<p>--Tu as raison, s'écria Dournof +en saisissant son chapeau; +j'y vais tout de suite.</p> + +<p>Il s'arrêta... qu'allait-il dire à +cette tombe, confidente de toutes +ses pensées, autrefois?</p> + +<p>Pouvait-il confier à ce chaste +granit les émotions qui faisaient +pâlir sa joue et battre son coeur +lorsque Marianne posait sa main +sur la sienne?</p> + +<p>--Je vais la remercier, dit-il +tout haut, la remercier de la bénédiction +qu'elle m'envoie de là +haut!</p> + +<p>Il fit remplir sa voiture de +fleurs, comme le jour où quelques +mois auparavant il avait +rencontré Marianne. Il ne put +s'empêcher de faire un rapprochement +entre ces deux journées +si différentes.</p> + +<p>--C'est Antonine qui l'a mise +sur ma route, se dit-il; c'est sa +volonté qui a tout arrangé Chère +Antonine, soyez bénie!</p> + +<p>Il ne la tutoyait plus dans ses +pensées. Antonine était désormais +aussi froide et aussi lointaine +que les statues de marbre +des tombeaux. C'était une sainte +qui veillait sur lui, et qu'il priait +à genoux; ce n'était plus l'amie +de toutes les heures, la morte +adorée dont il avait baisé, le +dernier sur la terre, les joues +glacées et le front jauni.</p> + +<p>Pendant qu'on arrangeait les +fleurs, il se souvint que Marianne +devait, elle aussi, avoir un +bouquet ce jour-là; on lui apporta +deux bouquets semblables; +il les compara un instant, +hésita, et finit par mettre sa carte +dans le plus joli, qu'il fit porter +chez sa fiancée.</p> + +<p>Cette opération lui coûta +quelques remords; car, pendant +la longue course en voiture, il +se la reprocha plusieurs fois.</p> + +<p>--Bah! se dit-il enfin, comme +il approchait du cimetière, +qu'est-ce que cela peut faire à +Antonine?</p> + +<p>Il porta son offrande jusqu'à +la croix de fer marchant à grand +peine dans la neige encore imparfaitement +fondue; il arriva +au sommet du monticule, et attacha +le nouveau bouquet avec +un ruban blanc, puis il appuya +la main sur le socle de pierre +pour s'y reposer.</p> + +<p>La pierre était si froide qu'il +frissonna et retira sa main. Un +moment il resta rêveur. Il voulait +offrir son âme à sa protectrice +céleste, il voulait épancher +sa joie et lui demander de la +partager....... il sentit qu'il ne +pouvait pas parler de Marianne +à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide +comme un éclair +et aussi vite évanoui,--que Marianne +n'était pas la femme +qu'Antonine eût voulu voir à ses +côtés pour gravir le chemin de +la vie.</p> + +<p>Poussant un soupir, il baisa la +pierre. L'impression de froid lui +saisit les lèvres plus vivement +encore que la main, si bien qu'il +y passa dessus son mouchoir, +afin de les réchauffer, puis il +descendit la colline.</p> + +<p>Une vivacité et une joie extraordinaires +précipitaient ses +mouvements; il se sentait léger, +comme un homme débarrassé +d'une pénible mission. Il regagna +sa voiture, fit stimuler les +chevaux, et, tout le long du chemin, +les cheveux d'or de Marianne +dansèrent devant lui comme +des feux follets.</p> +<br><br> + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Il était invité à dîner ce jour-là, +non à la table officielle des +grands dîners, mais au repas de +famille, dans la petite salle à +manger, où la famille du ministre +se réunissait dans l'intimité.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, Marianne vint à +sa rencontre son bouquet blanc +à la main, et lui tendit sa menotte +soyeuse, sur laquelle il posa +longuement ses lèvres.</p> + +<p>Elle était tiède et souple, cette +petite main potelée, et l'impression +glaciale qu'avait laissée +la pierre du tombeau d'Antonine +se transforma en une chaleur +vivifiante et sympathique, +au contact de ces doigts vivants +Marianne lut dans le regard de +Dournof combien elle était aimée, +et ne se piqua point de cacher +l'expansion de son bonheur. +La soirée fut un enchantement +pour tous. Les parents +se félicitaient de voir dans le +jeune homme les qualités d'un +homme d'Etat, en même temps +que celles qui avaient charmé +leur fille. Dournof, d'autant plus +épris de Marianne qu'il avait +jusque-là refoulé le sentiment +qu'elle lui inspirait, se laissait +aller au bonheur de vivre, et, +pour la première fois, jouissait +largement de l'existence.</p> + +<p>Quant à Marianne, elle était +gaie et charmante, tout lui avait +réussi, que lui fallait-il de plus?</p> + +<p>Le mariage fut fixé à l'époque +la plus rapprochée: trois +semaines seulement devaient les +en séparer. Tous les arrangements +furent pris; Dournof garderait +l'appartement qu'il avait +récemment loué et meublé; madame +Mérof se chargeait d'y +installer une belle chambre de +nouvelle épousée, et les jeunes +gens, sauf exception, prendraient +leurs repas au ministère, tant +que Marianne n'aurait pas acquis +les qualités de maîtresse de +maison, qui lui manquaient absolument.</p> + +<p>--Si c'est une ménagère qu'il +vous faut, Dournof, disait M. +Mérof, vous avez fait fausse route; +vous n'aurez point une ménagère +en Marianne.</p> + +<p>Le jeune homme jeta sur sa +fiancée un regard triomphant. + +--Je n'ai pas besoin de ménagère, +dit-il; j'en ai une qui est +incomparable.</p> + +<p>--Vraiment? qui donc? demandèrent +à la fois madame +Mérof et sa fille.</p> + +<p>--La vieille Niania...</p> + +<p>--Votre bonne?</p> + +<p>Dournof se sentit soudain très-embarrassé.</p> + +<p>Il arrive à tout homme de ne +pas épouser son premier amour, +et, lorsque vient le moment de +son mariage, il n'éprouve point +d'embarras à l'avouer; mais +lorsque, par plusieurs années +d'une fidélité sans exemple, il est +devenu le point de mire de l'attention +de ceux qui le connaissent, +le moment de la transition +est fort délicat, et le plus souvent +difficile. C'est donc avec +une certaine hésitation que +Dournof se décida à donner +quelque éclaircissement.</p> + +<p>--C'est la servante d'une famille +que j'ai intimement connue +autrefois... elle s'est attachée +à moi durant mes jours de +misère..., car j'ai connu la misère, +ajouta-t-il en souriant à Marianne.</p> + +<p>Celle-ci ouvrit de grands yeux. +Ce mot de misère n'avait de +sens, pour elle, que comme une +page pénible ou ennuyeuse dans +un roman; c'était le grabat traditionnel +où gît la pauvre femme, +ou la borne où grelotte le +petit Savoyard. La misère la +plus réelle qu'elle eût connue se +trouvait au commencement de +l'<i>Allumeur de réverbères</i>. Aussi +les paroles de Dournof lui parurent-elles +complètement dénuées +de sens. Un homme qui +portait un gilet blanc et qui allait +être son mari ne pouvait pas +avoir connu cette misère-là. Elle +sourit, parce que Dournof souriait, +et ne répondit pas.</p> + +<p>--Comment s'est elle attachée +à vous? demanda madame Mérof, +désireuse de mieux connaître +la personne qui, suivant les +apparences, allait être femme de +charge de sa fille.</p> + +<p>Dournof hésita encore. Son +àme droite abhorrait le subterfuge; +il se décida enfin à parler +franchement. Passant dans les +siennes la main de Marianne, il +répondit:</p> + +<p>--Ma Niania était la Niania +de mademoiselle Antonine Karzof, +dont vous avez sans doute +entendu parler.</p> + +<p>La main de Marianne frémit, +il la retint.</p> + +<p>--Elle a soigné sa jeune maîtresse +avec un dévouement absolu, +et quand... nous l'avons +mise dans la tombe, abandonnant +ses anciens maîtres, qui +n'étaient pas à l'abri de tout reproche +envers elle, peut-être,-- +elle est venue à moi, et m'a servi +avec fidélité pendant les mauvaises +années de ma vie, celles +où je n'étais rien ni personne,--où +vous n'auriez pas daigné me +regarder dans la rue, tant j'étais +mal habillé.</p> + +<p>Il leva les yeux sur Marianne; +elle lui répondit par un haussement +d'épaules, que nous devons +traduire ainsi:--Je vous aurais +regardé quand même et partout, +puisque vous deviez être mon +mari!</p> + +<p>--Mais, insista madame Mérof, +cette femme verrait-elle d'un +bon oeil une jeune maîtresse?... +Je conçois votre attachement +pour elle; il vous honore infiniment, +mais, après avoir tant aimé +mademoiselle Karzof..</p> + +<p>--C'est elle qui m'a engagé à +me marier, répondit Dournof. +Elle me voyait triste et rêveur... +--Il échangea un regard avec +Marianne;--elle devina le sujet +de mes rêveries--et me mit l'esprit +complètement à l'aise, en +remettant dans mes mains un +billet écrit par sa jeune maîtresse +peu avant sa mort,--où j'étais +adjuré de me marier, dès +que j'aurais rencontré la femme +que je devais aimer...</p> + +<p>Un autre regard assura Marianne +qu'elle était bien cette +femme-là.</p> + +<p>Madame Mérof, enchantée de +cette heureuse combinaison, qui +mettait à la tête du ménage de +sa fille une femme honnête, dévouée +et pleine d'expérience, +approuva tout, et félicita Dournof +de sa chance extraordinaire.</p> + +<p>--Cela m'est bien dû, répondit +le jeune homme; car, jusqu'à +cette année, la destinée n'avait +encore rien mis à mon actif!</p> + +<p>Les préparatifs s'accomplirent +avec la célérité qu'ont à leur service +les heureux de ce monde, +et la veille des noces arriva bientôt.</p> + +<p>Le soir avant de s'endormir +Dournof parcourut l'appartement +où il ne devait plus être +seul; une bougie à la main, il +s'arrêta devant chaque meuble +chaque rideau, inspectant tout, +et se faisant, par avance, l'image +de ce que Marianne allait +mettre là de joie et de grâce.</p> + +<p>Rentré dans son cabinet, il +aperçut le portrait d'Antonine, +toujours placé sur son bureau. +Depuis longtemps, ce beau visage +régulier et sévère était caché +à ses yeux par un journal, +une lettre, un papier quelconque, +négligemment jeté en travers +du cadre. Il y avait au +moins huit jours que le portrait +n'avait attiré les yeux de Dournof.</p> + +<p>Il se reprocha ce semblant +d'ingratitude, et voulut ramener +ses pensées vers la jeune fille..., +mais l'effort était trop pénible.</p> + +<p>--Je ne puis cependant pas +se dit-il, laisser ce portrait à cette +place! Marianne aurait le +droit d'en être choquée.</p> + +<p>Après avoir hésité un moment, +il prit le cadre d'ébène, +l'essuya et le mit sur le secrétaire, +la face contre le marbre, +afin de le ranger sur le champ; +mais il n'avait pas ses clefs sur +lui; il remit ce soin au lendemain, +et passa dans sa chambre +à coucher.</p> + +<p>La, le visage de Marianne, +décolletée et couronnée de liserons, +lui souriait dans son cadre +doré, sur la table auprès de son +lit. Il le prit, et posa ses lèvres +sur l'image souriante.</p> + +<p>--A demain, ma femme, dit-il en souriant.</p> + +<p>A peine était-il couché, qu'il +crut entendre un léger bruit dans +la pièce voisine. Il appela; mais +nul ne répondant, il crut s'être +trompé. Le lendemain, cependant, +quand il chercha le portrait +d'Antonine, il ne le trouva +point. Dournof voulait s'en informer +à la Niania, mais cette +journée était si courte, pour tout +ce qu'il fallait faire, que le moment +favorable ne se trouva +point.</p> + +<p>Le soir venu, après un mariage +splendide, célébré à la chapelle +du ministère, Dournof emmena +chez lui sa jeune épouse, +éblouissante de joie et de beauté.</p> + +<p>L'appartement, somptueusement +éclairé, plein de fleurs, lui parut +charmant. Le jeune homme ne +pouvait en croire ses yeux, en +voyant traîner sur le tapis de son +cabinet la jupe de soie blanche, +semée de fleurs d'oranger, qui +se drapait autour de Marianne.</p> + +<p>Il lui présenta sa maison. La +Niania, toujours sévère, avait +quitté le deuil par circonstance. +Elle salua profondément sa nouvelle +maîtresse, qui lui mit amicalement +la main sur l'épaule, +en la complimentant. Après +quoi, les domestiques furent +congédiés, et Dournof entraîna +sa femme dans leur appartement +spécial.</p> + +<p>Quand les battants de la chambre +nuptiale se furent refermés +sur eux, la Niania regarda quelque +temps cette porte, voilée +par de grands rideaux sombres, +puis, secouant la tête, elle alla +chercher le portrait d'Antonine, +qu'elle avait caché derrière de +vieux cartons, et le mit sur le +bureau.</p> + +<p>--Pardonne, toi qui es au ciel, +dit elle, pardonne! Quand il sera +malheureux, c'est à toi qu'il +reviendra.. Sainte martyre, pardonne +à l'homme faible, qu'une +femme a ensorcelé.</p> + +<p>Elle baisa le portrait, le remit +dans sa cachette, éteignit les +bougies et se retira.</p> +<br><br> + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Un an s'était écoulé depuis le +mariage de Dournof, lorsque, +par une pluvieuse matinée de +printemps, la Niania s'entendit +appeler; c'était la voix de son +maître, plus brève et plus émue +que de coutume. Elle se leva du +coffre qui lui servait de siège, +dans la vaste pièce dénudée, +nommée chambre des filles de +service, qui, dans toute maison +russe un peu importante, communique +avec la chambre de la +maîtresse de la maison; le regard +anxieux qu'elle leva sur son +maître reçut en réponse un:</p> + +<p>--Vite, allons vite! auquel elle +se hâta d'obéir.</p> + +<p>Ils entrèrent tous deux dans +la chambre de Marianne, et +Dournof chancela sur ses pieds +en voyant le docteur lever dans +ses bras un enfant nouveau-né.</p> + +<p>--Une fille?... demanda le père +d'une voix étranglée sans oser +approcher.</p> + +<p>--Un garçon, un vrai Dournof, +car il vous ressemble, fit le +docteur d'un ton joyeux: voyez +plutôt!</p> + +<p>La Niania avait reçu l'enfant +dans son tablier, et déjà penchée +sur lui, dans un coin obscur, elle +murmurait des paroles de bénédiction +sur le fils de son maitre.</p> + +<p>Dournof l'y rejoignit, et regarda +quelques instants silencieusement +le petit être qui lui +appartenait. Quelle pensée traversa +ses yeux profonds au moment +où le nouveau venu, en ce +monde de douleurs, poussa son +premier vagissement? Est-ce à +la mère blonde et enfantine qui +était si près, ou à l'autre, qui aurait +dû être la mère de ses enfants, +et qui gisait sous la pierre +de Pargolovo, que pensait le +jeune père? Quelle que fût cette +pensée, son regard rencontra celui +de la Niania, et ils se comprirent.</p> + +<p>--Aime-le bien, Niania, dit-il +tout bas à la vieille femme, aime-le +car c'est ce que j'ai de +plus cher au monde.</p> + +<p>--Ne craignez rien, mon maître, +répondit-elle du même ton; +c'est un Dournof.</p> + +<p>Hélas! oui, Marianne n'était +plus ce que Dournof avait de +plus cher au monde; il tenait +plus à cet enfant, entré dans la +vie depuis un quart d'heure, +qu'à l'épouse amenée à son foyer +depuis un an. Et ce n'est +pas que le sentiment paternel se +fût révélé chez le jeune père +avec une intensité surprenante, +c'est que Marianne n'était pas +toute sa vie, elle n'en était +qu'une part, douce et frivole +comme une fleur dont on respire +le parfum, et qu'on oublie +pour d'autres préoccupations +plus dignes d'intérêt.</p> + +<p>Aussitôt après son mariage, +après les premiers jours de trouble +et d'ivresse, Dournof avait +senti une mélancolie incurable +s'emparer de lui, quand il se +trouvait près de sa femme, Marianne +était bien l'être charmant, +pleins d'irrésistibles séductions, +qu'il avait aimé si vite et si fort, +mais elle n'était pas la femme +près de laquelle on vient se reposer +de ses fatigues, de ses soucis, +à qui l'on demande conseil +dans ses moments de doute; +Marianne n'était pas une Antonine, +et Dournof devait désormais +se souvenir d'Antonine +toutes les fois qu'il serait triste +ou fatigué.</p> + +<p>Marianne l'aimait pourtant, et +il aimait Marianne; mais peu à +peu, à sa joie de nouveau marié +s'était mêlée l'amertume de +sentir sa femme si inférieure à +lui, si différente de ce qu'il aurait +désiré. Il la plaignait d'avoir +reçu une éducation si frivole, +d'ignorer à tel point tous les +devoirs dont la vie se compose, +de savoir si peu goûter les choses +simples et grandes, et, en +échange, d'avoir tant de goût +pour les puérilités de la vie mondaine. +A l'amertume avait succède +la pitié; il continua de regarder +sa jeune femme comme +un être aimable et irresponsable, +fait pour la joie et la banalité +souriantes du monde; il la laissa +se gorger de spectacles et de +fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, +et que la Maternité mettrait +dans ce cerveau d'enfant la +dignité et le sérieux qui lui manquaient.</p> + +<p>Une heure après ce moment +solennel, appuyé au pied du lit, +il regardait Marianne paisiblement +endormie dans la demi-obscurité +des rideaux. L'enfant +avait été éloigné, la jeune femme +goûtait un repos profond, et +Dournof étudiait ce visage un +peu amaigri, mais toujours frais +et mutin.</p> + +<p>--Quelle mère sera-t-elle? se +demanda-t-il, le coeur serré par +mille craintes vagues; se dévouera-t-elle +à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle +à des mains +étrangères?</p> + +<p>La grande question de la nourriture +n'avait pas été définitivement +tranchée; une robuste paysanne +attendait à la cuisine la +décision suprême des maîtres; +on attendait pour savoir si la +jeune mère pourrait ou voudrait +supporter les fatigues maternelles. +Elle-même à cette question +n'avait jamais répondu autre +chose que:</p> + +<p>--Nous verrons alors.</p> + +<p>Dournof sentit en lui qu'elle +ne voudrait pas, et une crainte +douloureuse se présenta à son +esprit.</p> + +<p>--L'aimerai-je autant, se dit-il, +si elle refuse de nourrir.</p> + +<p>Un grand découragement +s'empara de lui, et il passa la +main sur son front, pour chasser +cette pensée. Il était sûr de +l'aimer moins si elle éludait ce +devoir-là, comme elle en avait +éludé bien d'autres. Pour changer +de dispositions, il alla voir +son fils.</p> + +<p>Dans la vaste pièce bien éclairée +qui avait été choisie comme +chambre d'enfants, tout avait un +air de confort simple et bien entendu; +une atmosphère égale et +douce régnait partout, le berceau, +ombragé de rideaux de +soie bleue, occupait le coin le +plus abrité à la fois du soleil et +des courants d'air, et, sur une +chaise basse, la nourrice allaitait +l'enfant, en attendant qu'on eût +décidé de son sort.</p> + +<p>La Niania vint au-devant du +maître.</p> + +<p>Tout est-il bien? dit-elle, avec +cette tranquillité qui émanait +d'elle comme un parfum.</p> + +<p>Dournof parcourut des yeux +l'appartement, vit que tout était +bien et sourit; puis il se dirigea +vers le berceau. Là dormait son +fils, celui qui transmettrait son +nom aux générations futures, +celui qui naissait dans de la soie, +tandis que le père était né dans +de l'indienne, le fils qui, porté +par le nom et la fortune de son +père, serait un jour plus grand +que son père. L'héritier de tant +de grandeurs futures dormait de +son premier sommeil terrestre; +sa bonne petite figure rouge +n'annonçait aucune ambition. +Dournof ne lut pas moins sur +son visage tout un avenir d'éclatante +prospérité. Il referma le +rideau et rentra dans son cabinet.</p> + +<p>Pendant les derniers jours qui +avaient précédé son mariage, il +s'était ingénié à y trouver pour +sa femme un endroit où elle pût +lire ou travailler près de lui. +Ayant remarqué un coin, près +de son bureau, il avait fait déplacer +divers meubles; une lampe +faite exprès sur ses dessins +avait été posée contre la muraille; +un tout petit canapé, +avec une petite table propre à +divers usages, s'était casé là on +ne sait comment; des coussins, +un tapis plus moelleux étaient +venus orner ce petit Eden réservé; +mais le tapis conservait, sa +première fraîcheur la lampe n'avait +pas été alternée dix fois, les +livres avaient disparu, emportés +dans le boudoir de Marianne, +plus clair et plus gai,--et Dournof, +renonçant à son espérance +de voir ses heures de travail +adoucies par la présence, de sa +femme, avait repris son labeur +solitaire, pendant que Marianne +toujours en l'air, dehors, à sa +toilette, continuait à mener sa +vie dissipée de jeune fille riche, +augmentée de la liberté que donne +le mariage.</p> + +<p>Tons ces souvenirs, et ceux +d'autres mécomptes, obsédaient +Dournof; il sortit pour chasser +cette armée d'hôtes importuns +et, à son retour, il trouva sa maison +pleine de parentes et d'amies +accourues pour apporter +leurs félicitations.</p> + +<p>Dès le lendemain, la grande +question se trouva remise sur le +tapis. Marianne pouvait nourrir +déclara triomphalement le médecin. +Madame Mérof, en femme +prudente et avisée, se contenta +de regarder tout le monde +et de garder le silence. La Niania +debout, l'enfant dans les bras, +attendait une décision qui, pour +elle, n'était pas douteuse. Dournof +prit la main de sa femme et +y posa un baiser plein de tendresse +et d'encouragement; car, +telle qu'elle était, Marianne lui +était encore bien chère, et que +n'eût il pas donné pour avoir un +motif de l'aimer davantage!</p> + +<p>--Eh bien, chère madame, +répète se docteur, que décidez-vous?</p> + +<p>Marianne regarda tous ces visages +anxieux, puis son fils endormi, +qui semblait n'avoir aucun +besoin de changer de position.</p> + +<p>--Je ne nourrirai pas, dit-elle, +j'ai été bien souffrante tout l'hiver, +je crains de n'être pas capable +d'aller jusqu'au bout.</p> + +<p>Dournof sentit le coeur lui +manquer. Encore une espérance +à jeter à l'eau. Au fond de +lui-même, il savait que cette +pauvre espérance-là n'avait jamais +eu que le souffle. Il s'efforça +bientôt d'avoir l'air satisfait, +il complimenta sa femme sur sa +sagesse, et l'enfant fut aussitôt +remis à la nourrice qui l'emporta +dans la <i>nursery</i>, où le père +les suivit.</p> + +<p>Avec quelle émotion ne vit-il +pas le petit être avide, presser +le sein nourricier, et pour la première +fois aspirer la vie à longs +traits! Il contemplait ce spectacle +comme si c'eût été pour +lui-même une fonction vitale; +un profond soupir lui fit détourner +les yeux. La Niania, près +de lui, regardait, aussi l'enfant +prendre son premier repas.</p> + +<p>--Que la volonté de Dieu +s'accomplisse, dit-elle à voix +basse, et que sa bonté donne +une longue vie au pauvre innocent! +Mais notre Antonine...</p> + +<p>Un regard sévère de Dournof +coupa la phrase commencée, la +vieille femme baissa la tête, +mais son maître ne l'avait que +trop comprise. Non, Antonine +n'eût pas permis à son fils de +boire un lait étranger; elle n'eût +pas cédé à une autre plaisir de +mériter ses premières caresses +et ses premiers regards; elle +eût revendiqué avec une tendresse +jalouse la pression avide +et instinctive des lèvres et des +mains du petit être inconscient, +qui s'attache à celle qui le nourrit, +parce qu'elle le nourrit...!</p> + +<p>Dournof quitta la nursery +sans se retourner, et la Niania +respecta son silence. La grand'mère +vint aussi voir son petit-fils, +qui fut entouré de tantes et +d'amies empressées; mais la +Niania ne s'émut ni des conseils +ni des recommandations. L'enfant +était à elle, Dournof le lui +avait donné! Elle le savait bien; +les paroles des autres lui importaient +peu, tant que le père serait content.</p> +<br><br> + +<h3>XXV</h3> + +<p>Marianne, fraîche et rose, reprit +bientôt sa vie de plaisirs +mondains, et on la vit le soir +aux Îles, en calèche découverte, +accompagnée de son mari souvent, +parfois de son père ou de +sa mère, parfois aussi seule, +quand ni l'un ni les autres n'avaient +le temps ou l'envie de: +l'escorter. Un essaim empressé +de jeunes gens se groupait autour +de l'équipage, pendant +l'heure qui précède le coucher +du soleil, sî tardif en été sous +cette latitude.</p> + +<p>Tout un monde de promeneurs +à pied, à cheval, en voiture, +vient jouir à la pointe extrême +de l'île Yélaguine du spectacle +magnifique offert par la +Neva à son embouchure. Le soleil +disparaît à neuf heures et +demie dans les flots du golfe de +Finlande, pendant que ses derniers +rayons dorent horizontalement +la jeune verdure des arbres +et des gazons, et les méandres +capricieux des bras du fleuve, +entre les îles nombreuses, semées +d'élégantes villes. Cette +promenade de tous les soirs est +une sorte de Longchamps qui +dure presque toute la belle saison; +mais son moment le plus +brillant est celui de la verdure +nouvelle.</p> + +<p>C'est là que Marianne, après +quelques semaines de repos, se +retrempait dans la vie dissipée, +qu'elle préférait à toute autre.</p> + +<p>Quand son mari l'accompagnait, +elle en était toujours charmée; +le plaisir d'être la femme du président +Dournof avait encore toute +sa fraîcheur pour elle, sans +doute parce qu'elle n'en avait +pas abusé, son mari n'ayant pas +voulu ou eu le loisir de la suivre +dans le joyeux tourbillon dont +elle était l'âme. Aussi n'était-elle +jamais plus jolie et plus rayonnante +que lorsque, d'un regard +plein d'orgueil, elle suivait +les saluts et les sourires de bienveillance + dont Dournof était +l'objet; mais quand il n'était pu +là, la vie ne perdait pour elle +aucun de ses charmes; elle jasait +et riait, écoutant les fadaises +des jeunes gens appuyée sur le +bord de Sa calèche, et peu à peu, +se sentant admirée, elle devenait +plus coquette.</p> + +<p>Elle aimait ces hommages; +quel mal y avait-il à cela? N'en +était-elle pas moins une femme +bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle +pas autant son époux +qu'au premier jour de leur mariage? +N'était-elle pas une bonne +mère? En effet, matin et soir, +souvent dans la journée, elle allait +voir le petit Serge elle le caressait, +lui parlait un instant dans +ce joli gazouillis que, nul ne sait +pourquoi, les mères et les nourrices +emploient pour parler aux +enfants, puis elle sortait de la +nursery, laissant derrière elle +une bonne odeur de violettes +des bois. Il aurait fallu un esprit +bien chagrin pour trouver +que Marianne n'était pas la femme +la plus irréprochable qui se +pût rencontrer!</p> + +<p>Madame Mérof, cependant, +n'était pas contente. Trop sage +et trop expérimentée pour attirer +l'attention de son gendre sur +une dissipation que peut-être il +ne voyait pas, elle essayait de +retenir sa fille au logis; souvent +elle venait elle-même dîner ou +passer la soirée, afin de présenter +aux regards de Dournof, +quand il viendrait prendre le thé +du soir, un autre tableau que les +murs nus de la salle à manger +déserte. Mais Marianne aimait +mieux passer la soirée ailleurs +que chez elle, et l'en empêcher +était à peu près impossible.</p> + +<p>La session qui devait finir et +permettre aux époux de quitter +la ville, allait être close par un +procès important. L'affaire était +si singulièrement présentée, que +Dournof, perplexe, avait beau +se retourner de tous les côtés, il +ne pouvait se faire une opinion +sur l'accusé principal; toutes les +apparences étaient contre cet +homme, et pourtant, un passé +d'honneur, une physionomie +d'honnête homme, et je ne sais +quoi qui décèle une belle âme, +corroboraient ses dénégations +absolues. L'opinion publique +était pour lui, mais d'autres coupables, +que l'instruction désignait +comme ses complices, portaient +contre lui des charges accablantes, +qu'il avouait être hors +d'état de repousser.</p> + +<p>Toute la ville, depuis huit +jours, ne parlait que de ce procès; +un soir, par miracle, Marianne +était chez elle et travaillait +à une tapisserie spéciale, +qui ne sortait que les jours de +grande pluie. Dournof, qui rêvait +depuis un instant, leva les +yeux sur sa femme et contempla +son frais visage.</p> + +<p>C'était bien une enfant: le duvet +de la jeunesse estompait encore +ses joues et son cou nacrés, +le regard était innocent et insoucieux, +le front pur et lisse... +Cette conscience ne devait connaître +ni le doute ni le trouble: +Dournof se décida à la consulter.</p> + +<p>--Marianne, dit-il, tu n'entends +pas parler de l'affaire Sintsof?</p> + +<p>--Ah! Seigneur Dieu! oui! +on me la corne aux oreilles depuis +longtemps! répondit la jeune +femme en enfilant son aiguille +avec de la laine rose.</p> + +<p>--Qu'en penses-tu?</p> + +<p>Marianne leva sur son époux +des yeux étonnés et rieurs.</p> + +<p>--Je n'en pense rien du tout! +dit-elle tranquillement.</p> + +<p>--Tache un peu d'y penser, +repartit Dournof avec douceur. +Tu connais les faits du procès?</p> + +<p>Marianne fit un geste d'assentiment.</p> + +<p>--Eh bien, crois-tu que Sintsof +soit coupable?</p> + +<p>La jeune femme haussa les +épaules, souriant.</p> + +<p>--Je n'en sais absolument +rien! dit-elle en comptant des +points.</p> + +<p>--Marianne, insista Dournof, +je t'en prie, réponds-moi sérieusement; +tu sais que ma voix pèsera +dans l'issue du procès..., si +j'allais faire condamner un innocent?</p> + +<p>--Cela t'embarrasse? dit Marianne +en riant. La belle affaire! +Jette une pièce de monnaie en +l'air: si elle retombe pile, ton +homme sera innocent; si elle retombe +face, il sera coupable, ou +le contraire, si c'est cela que tu +préfères. J'ai lu dans les livres +que les affaires sérieuses ne se +jugent jamais autrement.</p> + +<p>--Ma chère femme, je t'en +supplie, ne plaisante pas! fit +Dournof plus ému qu'il ne voulait +le lui laisser voir; tu ne sais +pas le mal que tu me fais en +parlant si légèrement...</p> + +<p>--Ah! dit Marianne avec une +moue, des sermons? Ce n'est +pas ma faute à moi si tu me parles +d'affaires auxquelles je n'entends +rien. Je ne suis pas une +femme sérieuse, moi! Il ne faut +pat me parler de procès ni d'accusés; +cela m'ennuie!</p> + +<p>Là-dessus elle plia son ouvrage +et s'en alla d'un air boudeur.</p> + +<p>Dournof regarda la porte du +boudoir se refermer sur elle.</p> + +<p>Fallait-il la suivre pour faire +la paix? Etait-ce lui qui avait +tort en effet de lui parler de ces +choses, ou elle qui avait tort de +ne pas les comprendre?</p> + +<p>Il se leva; mais, la main sur +la porte de la chambre de Marianne, +il s'arrêta.</p> + +<p>--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, +où êtes-vous, ma chère +conscience? Ne daignez-vous +pas me parler de là-haut?</p> + +<p>Il baissa la tête, comme pour +écouter les avis d'une voix intérieure. +Après un court moment, +il entra dans la chambre.</p> + +<p>--Marianne, dit-il doucement, +tu as raison, je ne dois pas te +parler de ces choses auxquelles +tu n'es pas accoutumée...</p> + +<p>La jeune femme qui tournait +le dos à la porte leva sur lui ses +yeux pleins de larmes.</p> + +<p>--Le méchant, dit-elle, qui +m'a grondée! Je vous demande +un peu si j'ai fait des études, +moi! Je ne suis pas un juge, +moi, ni un président! Est-ce ma +faute, si tout cela m'ennuie à +périr?</p> + +<p>Dournof lui prit la main et la +baisa doucement, mais sans +transport.</p> + +<p>--Allons, vilain cruel, dit Marianne +en souriant à travers ses +larmes, dites tout de suite que +vous ne le ferez plus, jamais, jamais!</p> + +<p>--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.</p> + +<p>Antonine eût deviné l'amertume +avec laquelle il faisait cette +promesse, mais Marianne s'en +déclara satisfaite, et ses caresses +d'enfant gâté déridèrent un instant +son mari. Cependant, comme +il retournait dans son cabinet +de travail, il répéta ironiquement: +Non, je ne le ferai plus +jamais... jamais!</p> + +<p>Assis dans son fauteuil, la tête +dans ses mains, il médita longuement. +La nuit s'avançait, +Marianne dormait depuis long +temps; accablé d'incertitudes +douloureuses, Dournof se leva. +Le portrait d'Antonine était resté +dans le tiroir où l'avait remis +la Niania. Depuis bien des jours +il l'avait retrouvé et le contemplait +secrètement, à ses heures +d'amertume. Il le prit et le regarda +quelques-instants, puis le +suspendit à la muraille, près de +la lampe qui ne s'allumait jamais +pour Marianne.</p> + +<p>--Reprends ta place, dit-il, +ma lumière, mon bon ange. Reprends +la place que tu n'aurais +jamais dû quitter! C'est toi qui +dois rayonner sur ma vie, chère +oubliée! Mais au ciel on n'a pas +de rancunes!</p> + +<p>Il se laissa tomber sur le petit +canapé, les yeux fixés sur +l'image aimée, que l'air et le +temps avaient ternie. Lorsqu'il +termina sa méditation, les rayons +du soleil levant entraient +par les fenêtres de son cabinet.</p> + +<p>--Merci, dit-il, ma conscience! +Si je me trompe, au moins +sera-ce dans la sincérité de mon +coeur.</p> + +<p>Il s'habilla sans vouloir prendre +de repos, relut et compulsa +à nouveau le dossier, et à sept +heures, il était au tribunal, attendant +les juges et les avocats +pour causer à l'aise avec eux.</p> + +<p>Contrairement à tout ce qu'on +attendait, mais conformément à +l'opinion publique, Sintsof fut +acquitté; la suite prouva qu'il +était innocent.</p> + +<p>Le ministre, en rencontrant +son gendre aux îles le soir même, +lui dit:</p> + +<p>--Savez-vous, Dournof, que +vous avez joué gros jeu?</p> + +<p>Dournof sourit. Peu lui importait +l'enjeu; sa vie et sa fortune +n'étaient rien à ses yeux +quand il s'agissait de conscience.</p> + +<p>--Etes-vous fâché, Excellence? +dit-il à son beau père.</p> + +<p>--J'en suis fier pour vous, +mais...</p> + +<p>--C'est tout ce que je veux +savoir, répondit Dournof.</p> + +<p>Le portrait d'Antonine resta +à la muraille.</p> + +<p>Le jour même, la Niania, en +apportant le petit Serge à son +père, comme elle le faisait chaque +matin, s'aperçut de ce changement; +elle resta immobile, les +yeux pleins de larmes figées, devant +ce cadre qui disait tant de +choses.</p> + +<p>--Maître, dit-elle enfin, si ton +épouse le voit, que dira-t-elle?</p> + +<p>--Bah! répondit Dournof en +haussant les épaules, elle ne vient +jamais ici.</p> + +<p>La Niania reporta son regard +plein de pitié sur le jeune père +et sur l'enfant qu'elle tenait, mais +elle ne dit rien.</p> + +<p>Dournof, penché sur son fils +endormi, l'embrassait tendrement.</p> + +<p>--Pourvu qu'il ne lui ressemble +pas! pensait-il en songeant à +Marianne.</p> + +<p>--Nous lui apprendrons à +chérir sa tante qui est au ciel, +dit la Niania, devinant la secrète +pensée de son maître.</p> + +<p>Dournof, sans lui répondre, +lui fit doucement signe de le +laisser seul.</p> + +<p>En ce moment Marianne se +présentait sur le seuil, fraîche et +parée pour la promenade.</p> + +<p>--Monsieur travaille, dit la +Niania à voix basse.</p> + +<p>--Oh! alors je me sauve! fit +Marianne avec un geste comique +plein de terreur enfantine.</p> + +<p>La porte se referma. Dournof, +resté seul, alla donner un tour +de clef, puis il revint devant le +portrait, s'agenouilla et versa des +larmes bien amères.</p> +<br><br> + +<h3>XXVI</h3> + +<p>Deux années s'écoulèrent sans +apporter de changements bien +sensibles dans l'intérieur de +Dournof; puis une fille lui naquit. +L'année suivante, madame +Mérof gagna une pleurésie en +chaperonnant Marianne à un bal +costumé où Dournof n'avait pas +voulu la laisser aller seule, et la +bonne créature mourut après +quelques jours de souffrances, +pendant lesquels elle ne cessa +de répéter à son gendre:--Soyez +bon pour Marianne. +Dournof lui promit solennellement +d'être bon pour Marianne, +et tint sa promesse de son +mieux.</p> + +<p>Il avait pris l'habitude de laisser +vivre à ses côtés ce joli petit +être gracieux et insignifiant; +elle remplissait la maison de +chiffons, de rires, de musique, +de dame, de chansons d'opérettes +et de gens nuls et frivoles +comme elle-même. Il la laissait +faire. A quoi bon la contrarier! +Il détestait les scènes et craignait, +plus encore que tout ce +remue-ménage, les bouderies et +les larmes de Marianne, contre +lesquelles il se sentait sans forces.</p> + +<p>Comment parler raison, en +effet, à cette enfant qui déclarait +que la raison "l'assommait"? +Comment faire de la morale à +cette femme qui ne connaissait +d'autre morale que celle de son +bon plaisir? Avec cela, Marianne +n'était pas méchante; elle +donnait volontiers sa bourse, ses +bonnes paroles et même les larmes +compatissantes de ses beaux +yeux fleur de lin; mais aussitôt +que l'objet de sa compassion +échappait à ses regards, il était +banni de sa pensée et remplacé +par des idées plus riantes.</p> + +<p>Le deuil de Marianne amena +forcément un peu de sérieux +dans la maison; elle se priva de +bals et de théâtres pendant huit +grands mois; mais la pauvre +madame Mérof étant morte en +plein carnaval, la saison d'hiver +reprit dans toute sa splendeur +avant que le deuil d'un an fut +terminé. Marianne avait aux Italiens +une loge à l'année; elle +retourna au théâtre en robe de +soie noire, puis les violettes de +l'arme apparurent dans ses +beaux cheveux blonds; à Noël, +tous prétexte qu'en l'honneur de +ces réjouissances chrétiennes, +tout deuil est suspendu, elle arbora +le blanc et le gris perle +qu'elle ne quitta plus.</p> + +<p>Cependant les jours gras se +trouvaient cette année-là plus +tard que l'année précédente, de +sorte que le deuil de madame +Dournof était terminé avant l'expiration +des fêtes de cette époque +brillante. Un grand bal à +l'ambassade d'Autriche devait +réunir, le dernier samedi du carnaval, +tout ce qui était bien noté +à Pétersbourg, M. et madame +Dournof reçurent une invitation, +que le président mit sur +un coin de son bureau, sans plus +s'en préoccuper.</p> + +<p>--Tu ne sais pas, mon ami? +dit un matin Marianne en déjeunant, +je trouve bien extraordinaire +que nous n'ayons pas été +invités au bal de l'ambassade?</p> + +<p>--Nous sommes invités, répondit +Dournof en découpant +tranquillement sa côtelette.</p> + +<p>--Invités? s'écria Marianne +en frappant ses deux mains +d'enfant l'une contre l'autre, et +tu ne m'en as rien dit.</p> + +<p>--Je ne supposais pas que cela +put t'intéresser.</p> + +<p>--Comment? Et ma robe, ne +faut-il pas le temps de la commander?</p> + +<p>--Tu n'as pas l'intention d'y +aller, je suppose? fit Dournof +en interrompant son repas.</p> + +<p>--Mais si fait, j'en ai l'intention! +Voilà un an que je suis +privée de tous les plaisirs...</p> + +<p>Un regard de Dournof lui fit +laisser sa phrase à moitié faite.</p> + +<p>--J'ai été assez cruellement +éprouvée, reprit-elle, pour qu'un +peu de distraction me soit accordé +sans lésiner; nous irons, +n'est ce pas, mon cher petit mari?</p> + +<p>--Vous irez si vous le voulez, +répliqua le président; pour ma +part, je n'irai pas.</p> + +<p>--Mais mon père y va! s'écria +Marianne prête à fondre en +larmes.</p> + +<p>--Votre père y va comme +ministre de la justice, et non +comme veuf d'une année. D'ailleurs, +allez-y avec votre père, je +ne m'y oppose pas.</p> + +<p>--Mais pourquoi?... commençait +Marianne.</p> + +<p>--Il me semble, répliqua +Dournof, que ce n'est pas à moi +de vous le dire.</p> + +<p>Il se leva, et quitta la salle à +manger. Marianne déjà consolée, +s'en alla de son coté chez +la couturière et se commanda +une robe bleu pâle, "qui disait-elle, +avait l'air d'être grise aux +lumières".</p> + +<p>Dournof, s'il était de plus en +plus contrarié des caprices mondains +de sa femme, avait cessé +d'en être affligé; une sourde colère, +toujours comprimée et endormie, +mais jamais anéantie, se +réveillait en lui à chacune de +ses nouvelles boutades; mais si +son amour-propre d'époux était +froissé, son coeur ne souffrait +plus; il avait une consolation +que, hormis la Niania, personne +ne lui connaissait. C'était à +l'heure du matin où Marianne +dormait de son meilleur sommeil, +entre huit et dix heures, +que la Niania et Bébé faisaient +leur apparition dans le cabinet +de Dournof.</p> + +<p>La grande pièce sombre avait +cessé d'être triste. Dans le coin +réservé à Marianne et qu'elle +n'avait jamais occupé, une pile +de joujoux, soigneusement recouverts +d'un tapis de table pendant +la journée, était renversée +tous les matins. A son entrée, +Serge, caché dans les rideaux, +criait: Coucou! Le père quittait +alors son travail, quel qu'il +fût, et venait s'asseoir sur le tapis, +en face de la Niania.</p> + +<p>C'est là, entre ces deux coeurs +dévoués, que Serge avait appris +à se tenir debout sur ses petit? +pieds rondelets, c'est là qu'il +avait fait ses premiers pas, pour +venir tomber en riant dans les +bras étendus de l'heureux père +dont le coeur palpitait de crainte +et de joie. Nul ne savait combien +de pensées muettes avaient +été échangées entre Dournof et +la vieille bonne, pendant que le +cher petit apprenait à gazouiller +sous leur direction. Nul non plus +n'a jamais soupçonné la profondeur +de l'émotion qui prit à la +gorge le célèbre président Dournof, +le jour où Serge, levant les +yeux pour la première fois au-dessus +du canapé, aperçut le +portrait d'Antonine et le désigna +de son petit doigt, en disant: +Maman!</p> + +<p>Nul ne sut que Dournof enleva +son fils dans ses bras et le +tendit vers le portrait en lui disant +de l'embrasser, pendant que +la Niania, brusquement troublée +dans son impassibilité Spartiate, +couvrait de son tablier son visage +ridé, où ruisselaient des larmes +irrépressibles; personne +non plus n'a vu Dournof se pencher +sur la servante et la baiser +respectueusement sur son vieux +front jaune, où il laissait aussi +tomber une larme, tandis que +Serge, étonné, les caressait tous +les deux de ses menottes satinés, +afin de les consoler dans +leur chagrin.</p> + +<p>--Ce n'est pas maman, dit enfin. +Dournof, c'est une tante que +tu ne verras jamais.</p> + +<p>--Pourquoi? dit Bébé.</p> + +<p>--Elle est au ciel.</p> + +<p>Bébé n'avait qu'une bien vague +notion du ciel: cependant, +depuis lors, la Niania lui fit ajouter +à sa prière: Ma tante Antonine +qui est au ciel. Elle ne craignait +pas que madame Dournof +demandât jamais d'où provenait +cette addition peu liturgique; +jamais la mère n'assistait au coucher +de l'enfant: à son lever encore +bien moins.</p> + +<p>La grande joie de Dournof +était dune son petit Serge. Sa +fille Sophie était trop jeune pour +partager ces amusements; il la +voyait tous les jours, mais un +enfant de quelques mois est peu +intéressant auprès d'un garçon +de trois ans; c'était Serge qui +résumait pour Dournof les joies +paternelles, en attendant que sa +joie fût doublée par l'apparition +dans son cabinet d'une fillette +sachant jaser et se tenir debout.</p> + +<p>Le mois de février était froid +cette année-là: les rhumes, grippes +et bronchites couraient la +ville avec les fièvres contagieuses; +mais Marianne semblait invulnérable; +elle passait ses journées +à quitter la fleuriste pour +la couturière, la couturière pour +le chaussurier, exactement comme +si elle n'avait pas eu même +un sac de toile à se mettre sur +le dos en guise de vêtement. Des +naufragés de quarante jours ne +sont pas plus empressés à se +procurer des vêtements que ne +l'était Marianne à quitter son +deuil.</p> + +<p>Le fameux jour du bal arriva. +Depuis plus d'une semaine, madame +Dournof, après le service +funéraire du bout de l'an, avait +habilement nuancé ses toilettes +de manière à ne pas choquer +trop soudainement les regards +de son mari. C'était à vrai dire +peine perdue, car il ne la regardait +pas. Il trouvait que Serge +avait un peu de fièvre le soir et +le matin, et cette légère indisposition +lui paraissant le précurseur +d'un trouble plus grave, +il ne songeait plus à autre chose.</p> +<br><br> + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Pendant que, dans l'après-midi +du jour indiqué, Marianne +essayait devant sa glace les flots +de soie bleue qui représentaient +sa robe, Dournof entra dans la +chambre des enfants. Sophie, +assise sur un vaste tapis, jouait +avec des poupées; mais Serge, +une joue rouge et l'autre pâle, +assis dans son petit fauteuil devant +des images qu'il ne regardait +pas, paraissait souffrant et +endormi.</p> + +<p>La Niania s'approcha du père.</p> + +<p>J'ai envoyé chercher le docteur, +dit-elle, le petit me paraît +malade.</p> + +<p>Dournof fit un signe de tête +et enleva Serge dans ses bras. +L'enfant ne fit aucune résistance +et appuya sa tête brûlante sur +l'épaule de son père. Celui-ci +écouta la respiration pénible du +petit malade et le garda ainsi +jusqu'à l'arrivée du médecin, qui +ne tarda pas.</p> + +<p>--Ce sera une maladie de l'enfance, +déclara celui-ci. Nous saurons +ce que c'est demain, peut-être +cette nuit.</p> + +<p>Il recommanda de tenir l'enfant +bien chaud et promit de revenir +le soir même.</p> + +<p>Vers dix heures, avant de partir +pour le bal, Marianne entra +dans la nursery pour voir son +fils. La vaste pièce blanche et +claire était assombrie par d'épais +rideaux tirés devant les portes +et les fenêtres; la lampe brûlait +dans un coin devant les images, +et une autre veilleuse sur une table, +près du petit lit de Serge, +était protégée par un écran de +porcelaine blanche. L'entrée de +madame Dournof dans cette +chambre recueillie fit lever la +tête à la Niania qui, à moitié assoupie +sur une chaise, veillait +l'enfant malade.</p> + +<p>Le froufrou de la soie sur le +parquet, le miroitement de l'étoffe +cassée en mille plis, l'éclat +des diamants Marianne portait +à sa tête, à son cou, à ses bras, +tout cela était si peu d'accord +avec la respiration de plus en +plus embarrassée du pauvre petit +garçon, que la vieille femme +ne put réprimer un mouvement +de surprise indignée.</p> + +<p>--Va-t-il mieux? demanda +Marianne à voix basse en se +penchant sur le berceau.</p> + +<p>--Non, madame, non; il ne +va pas mieux, répondit la Niania +d'une voix brève.</p> + +<p>Marianne émue posa la main +sur le front brûlant de son fils, +qui s'agita et ouvrit les yeux. Il +la regarda un instant sans la reconnaître, +puis il détourna la tête +et chercha le sommeil. Il ne +connaissait pas cette dame-là: +jamais il n'avait vu sa mère en +toilette de bal.</p> + +<p>Marianne retira sa main; son +gant était devenu aussi brûlant +que le pauvre petit front endolori; +elle l'appuya sur le marbre +de la table pour retrouver la +fraîcheur.</p> + +<p>--Comme il a chaud! dit elle. +Le docteur est-il revenu?</p> + +<p>--Non, répondit la Niania.</p> + +<p>La jeune femme regarda autour +d'elle; un bon instinct la +poussait à se rendre utile, à faire +quelque chose pour son enfant +malade. Mais elle ignorait +tout de la maternité.</p> + +<p>--Qu'est ce que je pourrais +faire pour lui? demanda-t-elle, +avec une sorte d'inquiétude nerveuse +d'être appelée à une mission +pour laquelle elle ne se sentait +pas préparée.</p> + +<p>--Rien, rien du tout, madame, +répondit la vieille bonne. Nous +nous arrangeons très-bien tout +seuls.</p> + +<p>Marianne se sentit offensée +de cette réponse, bien que rien +n'y fût destiné à la blesser. Avec +un mouvement plein de hauteur, +elle se dirigea vers le lit de sa +fille; sa jupe longue et lourde +traînait sur le parquet, le bruit +fit ouvrir les yeux à Serge; une +toux rauque le secoua violemment; +il s'agita, se débattit, et +tendit désespérément les bras. +La Niania le saisit, lui mit la tête +sur son épaule, le calma et le +remit au lit au bout d'un moment.</p> + +<p>Marianne regardait cette scène, +et quelque chose de douloureux +la mordait cruellement au +coeur; c'est vers elle que Serge +aurait dû tendre les bras! Mais +elle n'allait pas s'imaginer d'être +jalouse d'une bonne! Secouant +cette pensée bizarre, elle +écarta les rideaux du berceau de +Sophie... Le berceau était vide.</p> + +<p>--Où est ma fille? demanda-t-elle +d'un ton d'humeur.</p> + +<p>Toutes ces impressions nouvelles +et désagréables lui faisaient +monter à la tête une sorte +de colère.</p> + +<p>--Monsieur a ordonné de la +transporter dans une autre pièce, +afin que si le petit a une maladie +contagieuse, sa soeur soit +préservée.</p> + +<p>Marianne baissa la tête, mais +non pour cacher son humiliation; +elle se recueillit pour savourer +sa colère.</p> + +<p>Comment! on se permettait +de tels changements dans son +intérieur sans la consulter, sans +même lui en donner avis? Dournof +n'aurait-il pas dû la prévenir?</p> + +<p>Elle se souvint que deux fois, +depuis la chute du jour, il était +entré dans sa chambre; mais +alors elle n'était pas seule; la +couturière, la modiste ou le coiffeur +s'étaient toujours trouvés +là pour empêcher un entretien +sérieux. Pendant le dîner ils +avaient eu des hôtes; quand le +mari eût-il pu causer confidentiellement +avec sa femme? Marianne se redressa.</p> + +<p>--Quelle fantaisie! dit elle +d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer +dans une pièce d'une autre +température que celle-ci, à laquelle +on ne l'a pas accoutumée. +Allez chercher la nourrice et la +petite fille, et amenez-les ici.</p> + +<p>La Niania resta immobile.</p> + +<p>--Eh bien? fit Marianne d'une +voix plus brève encore.</p> + +<p>La vieille femme ne fit pas +mine de bouger.</p> + +<p>--Eh bien? répéta madame +Dournof en frappant du pied.</p> + +<p>--Monsieur ne l'a pas ordonné, +répondit la Niania sans lever +les yeux.</p> + +<p>Marianne arracha ses gants et +les jeta à terre avec un geste de +fureur.</p> + +<p>--Je ne suis donc plus maîtresse + chez moi? dit-elle; toi, +misérable servante, tu oses me +tenir tête?</p> + +<p>--Je ne vous tiens pas tête, +madame, répondit froidement la +Niania; j'obéis aux ordres de +mon maître.</p> + +<p>La porte s'ouvrit doucement, +et Dournof entra.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant +les traits bouleversés de Marianne +et les lèvres rigidement serrées +de la vieille servante.</p> + +<p>--Cette femme refuse de m'obéir! +dit avec effort madame +Dournof, à travers ses dents serrées +par la rage.</p> + +<p>--Qu'ordonnez-vous donc? +demanda son mari, plus ému +qu'il ne voulait le paraître. Depuis +longtemps un conflit entre +ces deux femmes lui paraissait +inévitable; ce qui était surprenant, +c'est qu'il n'eût pas encore +eu lieu. Il attendit la réponse +avec anxiété.</p> + +<p>--Madame veut faire revenir +Sophie dans cette chambre.</p> + +<p>--Pourquoi? demanda le père, +en s'adressant à Marianne.</p> + +<p>--Parce que... parce qu'il ne +me plaît pas qu'on donne ici des +ordres sans ma participation, +parce que je ne veux pas être +traitée en étrangère chez moi, +parce que... je veux être consultée +sur tout ce qui se passe ici.</p> + +<p>Dournof regarda sa femme +avec plus de pitié que de colère.</p> + +<p>--Vous alliez au bal? lui dit-il, +sans lui répondre.</p> + +<p>Marianne le regarda surprise.</p> + +<p>--Vous alliez au bal, répéta-t-il; +votre père vous attend en +bas, dans sa voiture. Nous parlerons +de ceci plus tard.</p> + +<p>Marianne fit un pas et resta +indécise. Un moment sa conscience +faillit l'emporter; elle eut +envie de dire: Je reste, mais un +regard jeté sur sa toilette la fit +changer d'avis. Cependant son +mari avait l'air si sérieux, qu'elle +eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait +elle même. Un mélange +singulier de crainte, de colère, +d'entêtement et de vanité mondaine +agitait son âme frivole. +Elle était mécontente de tout, +et surtout d'elle-même.</p> + +<p>--Bonsoir, dit-elle en passant +entre le lit de Serge et son mari.</p> + +<p>--Bonsoir, répondit celui-ci +d'un ton attristé.</p> + +<p>Comme elle écartait les rideaux +pour sortir, une toux effrayante, +rauque, gutturale comme +l'appel de quelqu'un qui +étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge +se débattait dans une nouvel +le crise. Elle tourna la tête sur +son épaule pour regarder dans +la chambre. Le père et la Niania, +à eux deux, essayaient de calmer +l'enfant et de lui faire prendre +une potion. Marianne sentit +qu'on n'avait pas besoin d'elle +auprès de ce berceau, et elle +sortit.</p> + +<p>Comme sa voiture quittait le +perron, elle en croisa une autre: +c'était le docteur qui venait faire +la visite promise.</p> + + + +<p>Au bal Marianne oublia bientôt +les émotions pénibles qui +venaient de l'assaillir; elle était +de celles qui n'ont de pensée +que pour l'heure présente, et +l'heure présente était pleine de +charmes.</p> + +<p>Son deuil, en la tenant écartée +du monde, l'avait contrainte +à se ménager un peu; sa fraîcheur +merveilleuse, l'éclat que +sa récente colère donnait à ses +yeux, le goût parfait qui présidait +à sa toilette, tout contribuait +à donner à sa réapparition +dans le monde l'éclat d'une solennité. +Aussi fut-elle bientôt entourée +d'une foule d'hommes ravis +de sa beauté et de sa grâce +inimitable.</p> + +<p>Ces hommages, ces compliments +contrastaient d'une manière +bien étrange avec le ton +sévère de son mari, avec l'insolence +déguisée de la Niania: +puisque tout le monde,--hormis +ces deux êtres qui avaient la prétention +de s'ériger en juges pour +la condamner,--tout le monde +la trouvait charmante, n'était-ce +pas tout le monde qui avait raison? +Elle s'abandonna à cette +pensée consolante, et plus que +jamais charma ceux qui l'entouraient. +Un jeune marquis italien +surtout qui lui fut présenté ce +soir-là, se déclara dès lors son +cavalier servant, et lui jura en +lui même serment de fidélité.</p> + +<p>Au milieu de tant de bruit et +de satisfactions vaniteuses, Marianne +repensait de temps en +temps à la nursery; les éclats de +cette toux étrange qui avaient +frappé son oreille sur le seuil lui +revenaient parfois à la mémoire; +vers une heure du matin, elle +éprouva tout à coup une lassitude +profonde, un dégoût de ce +qui l'entourait, et fit demander +sa voiture.</p> + +<p>--Pourquoi te retires-tu de si +bonne heure? lui demanda son +père, surpris de sa modération, +elle toujours gourmande de plaisirs.</p> + +<p>--Serge est malade, répondit-elle +brièvement.</p> + +<p>Son père la regarda avec +étonnement.</p> + +<p>--Tu ne m'en avais rien dit! +fit-il d'un ton de reproche.</p> + +<p>La portière de la voiture se +referma sur eux; Marianne se +précipita dans les bras de son +père et fondit en larmes.</p> + +<p>--Je suis une misérable femme, +dit elle avec véhémence, +une mauvaise mère, une... Mon +enfant est très-malade, je quitte +à peine le deuil de ma mère, +et je n'ai pu résister à l'envie de +voir le monde... je ne mérite pas +de vivre!</p> + +<p>Son père s'efforça de la calmer, +et de lui prouver qu'elle +était moins coupable qu'elle +ne le croyait. Au fond, il ne pouvait +supposer que l'enfant fût +très-malade, car Marianne à +coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il +eût été sous le poids d'un danger réel.</p> + +<p>Comme ils arrivaient à la +maison de Dournof, M. Mérof +voulut monter pour avoir des +nouvelles de l'enfant. Sur le +seuil de la nursery, la toux déchirante, +semblable à un aboiement, +frappa leurs oreilles; Mérof +s'arrêta frappé de terreur et +aussi d'un douloureux souvenir: +Il connaissait bien la terrible maladie +qui jadis lui avait enlevé +deux enfants.</p> + +<p>--Le croup! murmura-t-il à +voix basse.</p> + +<p>Marianne se précipita dans la +nursery, laissant la porte ouverte; +sa robe s'accrocha à une +chaise et la renversa sur le parquet +avec un bruit qui fit tressaillir +Dournof, mais elle passa +outre, et se précipita sur le berceau +en criant:</p> + +<p>--Mon Serge! mon fils! +Mérof, entré derrière elle, +avait relevé la chaise et fermé la +porte.</p> + +<p>--Oui, dit Dournof à voix +basse. Votre fils va mourir du +croup, et vous revenez du bal!</p> + +<p>Marianne, à genoux, sanglotait +la tête dans ses mains. Son +mari la regardait avec plus de +mépris encore que de pitié.</p> + +<p>--Oh! mon Dieu! criait Marianne +en se tordant les mains, +comme je suis punie! qu'ai-je +fait pour être châtiée ainsi? +Mon enfant, mon petit garçon...</p> + +<p>Ses mains nerveuses et tremblantes +dérangeaient les couvertures +du berceau; Dournof la +prit par le bras et la fit lever.</p> + +<p>--Rentrez chez vous, lui dit-il +d'un ton ferme.</p> + +<p>--Je veux soigner mon fils! +s'écria Marianne en se cramponnant +au berceau.</p> + +<p>Dournof mit sa large main +sur l'épaule de sa femme.</p> + +<p>--Allez changer de toilette, +dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous +pas honte de traîner +ici ces chiffons?...</p> + +<p>Marianne sortit, écrasée sous +le poids de ce reproche. Son +père la rejoignit après avoir +échangé quelques mots avec son +gendre. Sa voix fut sévère et +ses conseils austères; si Marianne +avait été accessible à quelque +autorité, elle eût compris et +obéi... Mais son âme superficielle +n'était pas de celles qui se +laissent faire une empreinte durable.</p> + +<p>Une heure plus tard, elle entra +dans la nursery vêtue d'un +simple peignoir, décidée en apparence +à remplacer Dournof +dans sa douloureuse veille. Celui-ci, +plein de pitié pour ce bon i +mouvement d'une âme faible et +égarée, la laissa s'installer au +chevet de l'enfant; mais Serge +refusa d'aller dans ses bras, il +refusa la potion de sa main, +ne voulut l'accepter que des +mains de son père ou de la Niania.</p> + +<p>Marianne, après avoir versé +des larmes abondantes, voyant +l'inutilité de ses efforts, se retira +sur le canapé qui occupait un +coin de la chambre, et s'y endormit +bientôt. Les accès de +toux de Serge la réveillaient en +sursaut; elle se précipitait, égarée, +chancelante, et retombait +bientôt ensuite, les bras pendants, +découragée, pour se rendormir...</p> + +<p>Vers cinq heures du matin, +Dournof s'approcha d'elle.</p> + +<p>--L'enfant va mieux, dit-il, +allez vous coucher, tâchez de +dormir.</p> + +<p>Elle se leva machinalement et +obéit. Son mari la regarda s'éloigner.</p> + +<p>--Pauvre, pauvre créature! +dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas +créée pour la lutte...</p> + +<p>--Ce n'est pas notre Antonine... +murmura la Niania.</p> + +<p>Dournof mit un doigt sur ses +lèvres.</p> + +<p>--Antonine était trop parfaite, +dit-il au bout d'un moment, +en se penchant sur son fils.</p> + +<p>--Ce n'est pas notre Antonine, +reprit la Niania, qui serait +allée au bal, laissant son enfant +malade. Ta femme, maître, n'est +pas une bonne femme.</p> + +<p>--C'est la mère de mon fils, +répondit Dournof, et il reprit +sa place auprès du berceau.</p> +<br><br> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>L'enfant resta trois jours suspendu +entre ce monde et l'autre, +et, pendant ce temps, ni la Niania, +ni Dournof ne songèrent à +eux-mêmes. Toutes les deux ou +trois heures, Marianne entrait +dans la nursery, demandait à +voix basse des nouvelles du petit +malade, le réveillait presque +infailliblement, puis se laissait +tomber sur le canapé et fondait +en larmes. Quand elle avait +épuisé cette ressource des malheureux, +elle sortait et retournait, +soit dans son boudoir, soit +faire une promenade, pour se +détendre les nerfs.</p> + +<p>Pendant que l'on attendait +anxieusement un mieux qui ne +se déclarait pas, Marianne pour +suivait un projet ébauché pendant +ses heures de solitude.</p> + +<p>Jusqu'alors, grâce à l'indifférence +stoïque de la vieille femme +pour tout ce qui n'était pas +son maître ou ce qui appartenait +à son maître, grâce aussi à +la légèreté du caractère de madame +Dournof, aucune collision +n'avait eu lieu entre ces deux +femmes. La Niania, respectée +par les domestiques, parce +qu'elle était protégée par le +maître, avait d'ailleurs si peu affaire +à Marianne qu'il avait fallu +une circonstance particulière +pour mettre au jour la suprématie +de la vieille servante dans la +maison. Mais Marianne avait ouvert +les yeux, et rien de ce qu'elle +avait omis de voir jusque-là +ne devait plus lui échapper.</p> + +<p>Elle vit que la Niania ordonnait +tout, surveillait tout, la +remplaçait, en un mot, dans le +gouvernement domestique comme +elle la supplantait dans le +coeur de son fils; elle conçut +une inimitié profonde contre la +vieille servante.</p> + +<p>Profitant d'un moment où Serge +dormait, elle entra dans le cabinet +où son mari, étendu sur le +canapé, prenait un peu de repos.</p> + +<p>A sa vue, il se souleva et s'assit; +cette visite ne lui présageait +rien de bon. A sa grande surprise, +Marianne lui parla avec +tendresse.</p> + +<p>--Mon ami, dit-elle il me +semble que Serge va mieux.</p> + +<p>Dournof lit un geste affirmatif.</p> + +<p>--Nous pourrons désormais, +je crois, continua-t-elle, de veiller +nous-mêmes.</p> + +<p>Son mari la regarda et ne répondit pas.</p> + +<p>--Nous avons eu tort, continua +Marianne, de ne pas surveiller +nos enfants de plus près, +et aussi de permettre à une servante +de prendre tant d'autorité +dans la maison.</p> + +<p>--C'est de la Niania que vous +parlez! interrompit Dournof.</p> + +<p>--Naturellement. Elle se croit +ici reine et maîtresse; cela ne +peut pas continuer.</p> + +<p>Dournof resta pensif. Il avait +longtemps redouté ce moment, +puis il avait fini par penser que +Marianne ne s'apercevrait pas +de la place que tenait dans la +maison la vieille femme. Sans la +maladie de Serge, en effet, jamais +peut-être la pensée de jalousie +qui guidait madame Dournof +n'eût pénétré dans son esprit.</p> + +<p>--Nous lui ferons une petite +pension, et nous allons la renvoyer, +n'est-ce pas, mon ami? insista +Marianne avec cette douceur +enchanteresse qui avait séduit +Dournof.</p> + +<p>--Serge n'est pas hors de danger, +répondit celui-ci.</p> + +<p>--Je ne dis pas de la renvoyer +tout de suite, mais dans +quelques jours...</p> + +<p>--Pour la remercier d'avoir +sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement +Dournof. Vous avez +une manière originale de témoigner +votre reconnaissance.</p> + +<p>Marianne baissa la tête; elle +n'eût voulu à aucun prix passer +pour une personne ingrate ou +capricieuse, non par hypocrisie, +mais parce que sa dignité féminine +lui ordonnait la douceur et +la bonté, sous peine de déchoir.</p> + +<p>Comme elle levait les yeux, +cherchant un argument, son regard +rencontra le portrait d'Antonine, +qu'elle n'avait jamais vue.</p> + +<p>--Qu'est ce que cela? dit-elle, +toute frémissante, devinant la +réponse qui allait suivre.</p> + +<p>Dournof suivit son regard et +hésita. Il lui en coûtait de livrer +ainsi le secret de sa blessure à +la femme frivole qui portait son +nom. Cependant il fallait répondre.</p> + +<p>--C'est mademoiselle Karzof, +dit-il brièvement.</p> + +<p>--Ah! fit Marianne en détournant +dédaigneusement la tête, +elle n'était pas jolie.</p> + +<p>Dournof réprima un mouvement, +mais ne répondit pas. Il +s'était bronzé à l'endroit de toutes +ces attaques, et s'était juré +de ne pas se laisser émouvoir.</p> + +<p>--Eh bien, reprit Marianne, +renvoyons-nous la Niania?</p> + +<p>--Non, répondit l'époux.</p> + +<p>--Et si je le veux?</p> + +<p>--Vous ne pouvez pas le vouloir, +répliqua Dournof, ce serait +une injustice.</p> + +<p>--Une injustice, et pourquoi +donc?</p> + +<p>--Parce que cette femme n'a +rien fait pour mériter d'être +chassée, parce que nous lui devons +la vie de Serge, et parce +que... il s'arrêta, tremblant d'émotion +contenue, je veux qu'elle reste! +et cela doit suffire.</p> + +<p>--Et moi, reprit Marianne +emportée par une violente colère, +je veux qu'elle parte.</p> + +<p>Dournof s'assit froidement à +son bureau et se mit à ranger +ses papiers, comme s'il voulait +reprendre son travail.</p> + +<p>Marianne le regarda, voulut +parler, se mordit les lèvres et +sortit vivement du cabinet.</p> + +<p>Son mari la suivit des yeux et +resta pensif.</p> + +<p>C'était là son intérieur! Une +femme fantasque et irréfléchie, +méchante parfois à force de légèreté, +c'était la compagne de +toute son existence.</p> + +<p>Il se rappela alors la vie qu'il +avait rêvée autrefois. Lorsqu'il +faisait des châteaux en Espagne, +du temps qu'Antonine vivait loin +de lui, mais pour lui, il s'était +arrangé un nid dans sa pensée, +et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il +avait une heure de liberté +pour songer à l'avenir.</p> + +<p>L'appartement était petit et +meublé simplement; une lampe +tranquille éclairait la table, une +demi-obscurité régnait tout autour. +Un enfant dormait dans +un berceau un autre sommeillait +sur les genoux d'Antonine: Antonine, +mère et nourrice, ne cédant +à aucune femme les caresses +et les sourires de ses enfants. +Le travail était long et pénible, +le pain du lendemain à peine +assuré, mais Dournof, arrêté par +une difficulté imprévue, interrogeait +à voix basse la chère âme +lui répondait à la sienne, et cette +autre conscience, aussi droite +et plus pure encore, lui soufflait +l'honneur et la vérité.</p> + +<p>Quel rêve évanoui! Et quel +contraste avec la réalité! Il +poussa un soupir, recula son fauteuil, +et se leva pour aller visiter +son fils.</p> + +<p>La porte s'ouvrit une seconde +fois, et la Niania parut sur le +seuil.</p> + +<p>Les traits rigides de la vieille +femme portaient l'empreinte d'une +douleur sans remède; ses +mains serrées l'une contre l'autre +semblaient demander grâce. Elle +s'approcha de Dournof et se +prosterna à ses pieds.</p> + +<p>--Pardonne! pardonne! maître, +dit elle d'une voix étouffée, +pendant qu'il la relevait. Je ne +puis supporter cela.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? demanda le +président.</p> + +<p>--Ta femme m'a chassée! Je +ne puis pourtant pas vivre loin +du petit, loin de toi, mon maître, +tu le sais...</p> + +<p>Elle se tut, balança deux ou +trois fois le haut de son corps en +serrant son front ridé dans ses +vieilles mains, et reprit:</p> + +<p>--Depuis que notre Antonine +a quitté ce monde, je n'ai voulu +servir et aimer que toi, tu le sais +bien, n'est-ce pas? Alors comment +veux-tu que je m'en aille? +où veux-tu que j'aille? Et le +cher petit qui est encore en si +grand danger, qui est ce qui le +soignera?</p> + +<p>Que répondre à cela? Dournof +prit les mains de son humble +amie.</p> + +<p>--Console-toi, Niania, dit-il, +je n'ai rien oublié. J'arrangerai +cela. Où est madame?</p> + +<p>--Dans la chambre de Serge; +elle m'a chassée d'auprès de son +lit. Le pauvre ange s'est mis à +pleurer, elle l'a grondé...</p> + +<p>Dournof n'en entendit pas davantage, +et courut comme un +fou dans la chambre de son fils.</p> + +<p>Serge pleurait encore, mais +ses larmes, arrêtées par la sévère +réprimande maternelle, ne +roulaient plus sur ses joues +amaigries; un sanglot convulsif +lui échappait de temps en temps, +et ramenait une rougeur fébrile +sur son pâle visage. Marianne, +debout, tournant le dos à la porte, +mesurait la potion du petit +malade.</p> + +<p>--Marianne, dit Dournof d'une +voix si menaçante que madame +Dournof tressaillit et laissa +tomber la cuiller, Marianne, +votre place n'est pas ici; allez +vous amuser; la Niania et moi, +nous veillerons sur l'enfant.</p> + +<p>--Niania! cria Serge avec un +accent plaintif, ma Niania!</p> + +<p>Terrifiée par le regard de son +mari, Marianne s'avança vers la +porte; son mari s'effaça pour +la laisser passer, et, lorsqu'elle +fut sortie, il appela la vieille servante +restée dans son cabinet.</p> + +<p>--Mets-toi là, lui dit-il: tu me +réponds de la vie de mon fils sur +ta vie.</p> + +<p>Sans répondre, la Niania reprit +sa place, et, quelques instants +après, calmé par ses paroles +ou seulement par le son de +sa voix amie, Serge s'endormait +d'un paisible sommeil.</p> +<br><br> + +<h3>XXIX</h3> + +<p>La convalescence de l'enfant +fut longue et dangereuse; les +rechutes se succédaient et mettaient +à tout moment son existence +en péril; enfin, aux premiers +beaux jours, Serge put +sortir pendant les heures chaudes +de la journée. La petite Sophie, +sa soeur, préservée de la +terrible maladie, venait à plaisir, +aussi fraîche et aussi belle qu'on +pouvait le désirer.</p> + +<p>Depuis sa tentative infructueuse +pour évincer la vieille bonne, +Marianne affectait de ne plus +entrer dans la chambre de son +fils; elle avait fait installer définitivement +sa petite fille auprès +d'elle, et montrait une préférence +marquée pour celle-ci. A +ceux qui s'en étonnaient elle répondait:</p> + +<p>--Les manèges d'une vieille +servante m'ont enlevé le coeur +de mon fils; je ne veux pas qu'il +en soit de même avec ma fille. +Ce rôle de mère sacrifiée rendait +Marianne d'autant plus touchante +qu'elle le jouait au naturel; +elle se croyait véritablement +victime d'une abominable +coalition. On la vit au Jardin +d'Eté se promener pendant des +heures, suivie de la nourrice, +qui portait Sophie dans ses bras; +le jeune marquis italien l'y rencontrait +régulièrement, et leurs +causeries étaient longues et animées. +On en rit un peu dans le +monde; madame Dournof passait +pour une écervelée, mais +une honnête femme, et l'on ne +s'émut pas autrement de sa fantaisie +italienne.</p> + +<p>Cependant le carême est la +saison des concerts; Marianne +allait tous les soirs à l'une ou à +l'autre de ces solennités musicales, +ou bien dans le monde, où +les bals sont remplacés par des +raouts ou des réunions moins +nombreuses et plus intimes. +Dournof, toujours seul, car il +n'invitait personne à venir voir +son abandon, passait son temps +au travail. Serge venait le voir +à tout moment; il avait pris l'habitude +de prendre son thé du +soir dans le "cabinet de papa", +et le priver de ce plaisir eut été +un violent chagrin. Dournof, +heureux de ces marques de tendresse +enfantine, s'y prêtait avec +joie; le trio fut bientôt rétabli +dans le cabinet du président; la +Niania, Dournof et son fils connurent +encore quelques belles +journées, pendant que Marianne +promenait sa fille au Jardin +d'Eté.</p> + +<p>Un soir, M. Mérof entra pendant +que les trois amis s'ébattaient +autour d'un grand château +de cartes, édifié par les +soins de Dournof sur une table +monumentale; Serge, étendu +sur le tapis de la table, retenait +son souffle, de peur d'ébranler le +fragile édifice.</p> + +<p>--Dournof, dit le ministre, j'ai +à vous parler.</p> + +<p>Le président remit à la Niania +le paquet de cartes, et emmena +son beau-père dans un +coin éloigné de la vaste pièce.</p> + +<p>--Non, dit Mérof, plus loin; +nous devons être seuls.</p> + +<p>Dournof passa alors dans le +salon, et referma la porte.</p> + +<p>--Mon ami, dit le ministre, je +vais vous porter un coup terrible, +mais j'ai été frappé avant +vous...</p> + +<p>Il chercha le dos d'un siège +et s'appuya un moment, puis il +s'assit. Dournof remarqua alors +la pâleur mortelle qui couvrait +le visage de son beau-père. Il +attendit, craignant tout, et n'osant +provoquer l'annonce du +malheur qui semblait devoir le +frapper.</p> + +<p>--Ce n'est pas ma faute, reprit +Mérof, essayant de secouer +son accablement; ce n'est pas +ma faute, j'ai fait de mon mieux, +et, du vivant de ma femme, cela +ne fût pas arrivé, mais... vous +n'étiez pas l'homme qu'il lui +fallait...</p> + +<p>--Que se passe-t-il donc? demanda +Dournof, ému de l'émotion +de son beau-père.</p> + +<p>--Marianne...</p> + +<p>Le malheureux père ne pouvait +achever. Dournof se leva +brusquement.</p> + +<p>--Morte? dit-il.</p> + +<p>--Plût au ciel! murmura Mérof.</p> + +<p>--Mais alors?</p> + +<p>--Partie!</p> + +<p>--Partie? Seule?</p> + +<p>--Avec votre fille Sophie.</p> + +<p>Dournof sortit du salon comme +un fou, et fit le tour de la +maison déserte. Les domestiques +prenaient le thé du soir +dans la cuisine, tout paraissait +en ordre, mais madame n'était +pas rentrée pour le dîner, ce qui +lui arrivait parfois, et la chambre +de la petite fille était déserte.</p> + +<p>Il revint chancelant et trébuchant +contre les murailles; la +vue de son beau père lui rendit +quelque énergie.</p> + +<p>--Pourquoi est-elle partie? +demanda-t-il avec un geste de +vague espérance.</p> + +<p>--Elle est partie parce que, +dit-elle, vous lui aviez fait une +vie impossible.</p> + +<p>Dournof fit un geste de dénégation, +que le ministre arrêta à +mi-chemin.</p> + +<p>--Je sais tout ce que vous me +direz, interrompit-il, et je ne puis +vous accuser; d'ailleurs la malheureuse +s'est donné tous les +torts...</p> + +<p>--Elle n'est pas partie seule? +s'écria Dournof d'une voix tonnante.</p> + +<p>Mérof baissa tristement la tête.</p> + +<p>--Qui? qui? répéta le mari +outragé, en broyant entre ses +mains le dossier de la chaise dorée +qu'il tenait devant lui.</p> + +<p>--Cet Italien, ce marquis... Ils +sont partis pour l'étranger tantôt. +Vous pouvez les faire arrêter...</p> + +<p>--Arrêter? dit amèrement +Dournof, faire ramener par les +gendarmes la femme qui a publiquement +abandonné son foyer? +Qu'y gagnerais-je? Qu'elle +aille, la malheureuse, qu'elle +suive sa triste destinée; elle n'était +pas faite pour...</p> + +<p>--Dournof, dit Mérof avec +douceur, c'est ma fille!</p> + +<p>Le jeune homme s'assit et reprit +sa tête à deux mains.</p> + +<p>--Voici ce qu'elle écrit, reprit +Mérof, en remettant à son +gendre une lettre ouverte qu'il +lut machinalement.</p> + +<p>"Chère père, disait la lettre, +M. Dournof m'enlève maintenant +l'affection de mes enfants, +après m'avoir retiré la sienne, +sans qu'il me soit possible de me +trouver en faute. Malgré mes +instantes prières, il a maintenu +dans sa place une servante qui +accapare tous mes droits; je ne +puis le supporter.."</p> + +<p>--Quelle est cette servante? +demanda Mérof, espérant trouver +quelque excuse à la conduite +de Marianne.</p> + +<p>--La Niania, répondit Dournof +en haussant les épaules.</p> + +<p>"Je ne puis le supporter, reprit-il +en continuant sa lecture; +je pars, accompagnée par un +ami fidèle, qui n'a pu voir sans +pitié la manière indigne dont je +suis traitée chez moi; et j'emmène +ma fille afin que, sur deux +enfants que Dieu m'avait donnés, +il m'en reste au moins un +qui m'aime; j'ai laissé à mon +mari celui qu'il préfère."</p> + +<p>--Mais c'est de la folie! s'écria +Dournof, quand il eut terminé. +C'est de la folie, et de la +plus dangereuse! Qu'elle aille +où sa destinée la mène, la pauvre +femme qui a gâté ma vie; +mais ma fille! elle ne peut pas +la garder avec elle.</p> + +<p>--Elle ne la gardera pas longtemps, +fit tristement Mérof; +cette enfant la gênera bientôt...</p> + +<p>Dournof replongea sa tête +dans ses mains, et s'enfonça dans +une méditation douloureuse. Au +bout d'un temps qui leur parut +à tous deux bien long, Mérof +appuya affectueusement la main +sur l'épaule de son gendre. Ces +deux hommes se regardèrent et +se comprirent. Au moment où +leurs mains se réunissaient en +une cordiale étreinte, Serge entra +dans le salon.</p> + +<p>--Où est mon papa? disait il +en son langage enfantin; je veux +embrasser mon papa avant d'aller +me coucher... et mon grand +père aussi.</p> + +<p>La Niania, toujours silencieuse, +suivait l'enfant et s'était arrêtée +sur le seuil. Les deux hommes +enlevèrent l'enfant dans +leurs bras unis, et les larmes de +rage de l'époux outragé se mêlèrent +sur les boucles blondes du +petit garçon à celles du père +déshonoré dans ses cheveux +blancs.</p> +<br><br> + +<h3>XXX</h3> + +<p>Quand Dournof se trouva seul +dans l'appartement désert, il en +parcourut toutes les pièces lentement, +comme pour se rendre +compte de ce qu'il voyait.</p> + +<p>Partout la trace d'un luxe plus +brillant que de bon goût; partout +aussi les marques que laisse +la main négligente des serviteurs +mal surveillés. Sauf le cabinet +du président, où la Niania s'était +réservé le droit de tout mettre +en ordre, le riche ameublement, +préparé pour recevoir la jeune +mariée, était gaspillé, profané, +et dénonçait l'incurie de la maîtresse +du logis.</p> + +<p>Dournof regarda tout cela +d'un air tranquille; cet aspect +n'était pas nouveau pour lui, et, +s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était +avec l'oeil du juge d'instruction +qui réunit les pièces de conviction.</p> + +<p>Oui, Marianne qui fuyait à +l'étranger avec un homme sans +la moindre valeur morale ou intellectuelle, +Marianne était sous +l'oeil de son juge, et ce juge prononçait +sur elle la plus terrible +condamnation.</p> + +<p>Il l'avait aimée, cette jeune +frivole, cette femme indigne, +cette mère sans amour maternel; +il l'avait aimé... L'avait-il bien +aimée?</p> + +<p>Le souvenir de l'amour qu'il +avait eu pour Antonine, poignant +et aigu comme un remords, +passa dans son âme ulcérée; +non, certes, il n'avait pas +aimé Marianne de cet amour +profond qui fait partie de nous-mêmes, +où le respect se mêle à +la tendresse, où l'on craint plus +de déplaire à l'être qu'on aime +que d'encourir la disgrâce des +souverains; ce n'est pas ainsi +qu'il avait aimé Marianne.</p> + +<p>Dournof essaya alors de se +rappeler la façon dont il s'était +conduit vis-à-vis de sa jeune +épouse.</p> + +<p>L'ai-je trop gâtée, trop +choyée? se demanda-t-il, en +interrogeant sévèrement les replis +de sa conscience. Ai-je été +un époux trop indulgent? Ai-je +été un époux trop sévère?</p> + +<p>Il repassa dans sa mémoire +les scènes des premiers temps, +où les fantaisies arbitraires, les +bouderies de Marianne, traitées +par lui comme les erreurs d'une +enfant chérie, étaient blâmées +avec douceur, réprimées avec +mesure.</p> + +<p>--J'ai agi comme je le devais, +pensa l'époux offensé: c'est +donc elle qui est coupable, elle +seule... Irai-je la poursuivre? +Faut-il la forcer à rentrer au foyer +qu'elle a souillé? Quel visage +lui ferai-je, grand Dieu! et +de quelle façon accueillerai-je à +son retour l'épouse que la force +et non le repentir ramène auprès +de moi?</p> + +<p>Dournof frissonna d'horreur +à la pensée que cette femme, +qui déshonorait son nom, pourrait +encore se présenter à sa vue. +En effet, un jour, lasse de courir +le monde, lasse de porter le +poids d'une situation inavouable, +Marianne pourrait rentrer au logis; +elle pourrait venir pleurer +à ses pieds, implorer son pardon, +parler de ses enfants.. Que +ferait-il, lui, Dournof, contre les +larmes de cette créature insensée, +qui ne savait vouloir ni le +bien ni le mal? La chasserait-il? +Mais alors elle pourrait l'accuser +de la rejeter dans le vice. +L'accueillir?... Quel opprobre +que de respirer le même air que +cette femme menteuse et adultère!</p> + +<p>Il rentra dans son cabinet. La +chambre de Sophie, noire et vide, +avait donné un autre cours +à ses pensées. Qu'allait devenir +sa fille au berceau, cette innocente, +destinée à grandir auprès +de sa mère indigne?</p> + +<p>Pauvre petite! Son avenir entier +allait être brisé par celle qui +aurait dû la protéger! Faudrait-il +que son âme virginale fût ternie +dans sa fleur par les propos +du monde? Devrait elle mépriser +sa mère ou succomber comme elle?</p> + +<p>Dournof, accablé, ne vit plus +de bornes à son désespoir. De +quelque côté qu'il se tournât, il +ne voyait aucun rayon. L'opinion +publique, dont il faisait peu +de cas pour lui-même, lui paraissait +écrasante lorsqu'elle menaçait +ses enfants. Il resta immobile, +les mains serrées l'une +contre l'autre, s'enfonçant les +ongles dans la chair sans le sentir, +tant sa douleur morale dépassait l'autre.</p> + +<p>Il leva les yeux au ciel, peut-être, +pour pousser quelque clameur +désespérée, et son regard +rencontra le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, +ma faute est envers toi! Je +ne devais pas admettre une +étrangère dans le sanctuaire de +mon coeur, qui t'était consacré! +Après t'avoir aimée, je ne devais +plus aimer que mon devoir, +je devais vivre pour l'humanité +souffrante, que nous avons rêvé +de consoler ensemble! J'aurais +dû rester pauvre, j'aurais dû +mépriser les honneurs et les dignités +qui m'ont tourné la tête; +sorti du peuple, je devais me +consacrer à lui, et, puisque Dieu +n'avait pas permis à ta bonté et +à ta sagesse d'illuminer ma vie, +je devais me croire condamné à +la solitude, accepter cet arrêt; +je devais vivre et mourir seul!</p> + +<p>La Niania entra sans bruit, et +vint se placer en face de son maître.</p> + +<p>--Que veux-tu? demanda +Dournof.</p> + +<p>La vieille femme s'inclina respectueusement +devant lui.</p> + +<p>--La maîtresse est partie, dit-elle, +je viens prendre tes ordres.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Que ferons-nous de ses effets?</p> + +<p>--Rien, répondit péniblement +Dournof, rien du tout.</p> + +<p>--Il faut alors les ranger et +les mettre dans des caisses.</p> + +<p>--Oui... comme tu voudras.</p> + +<p>Le silence régna, lourd et +cruel comme dans l'attente de la +mort.</p> + +<p>--Maître, reprit la vieille servante, +tu es triste? Dournof +éclata d'un rire amer.</p> + +<p>--Veux-tu que je me réjouisse? +Tu as peut-être raison, car, +à coup sûr, rien n'ira désormais +plus fâcheusement qu'avant.</p> + +<p>La Niania secoua la tête.</p> + +<p>--Tu parles mal, répondit-elle; +tu ne sais pas te soumettre +à la volonté de Dieu.</p> + +<p>--C'est vrai! s'écria Dournof +je ne sais pas me soumettre! +Mais aussi, pourquoi ce coup +après l'autre? Pourquoi de ces +deux femmes est-ce l'ange qui a +succombé et le démon qui vit, +et qui vivra pour mon malheur +et celui de mes enfants?</p> + +<p>--Tu blasphèmes, mon maître, +dit sévèrement la Niania, +les voies de Dieu sont impénétrables.</p> + +<p>--Soit, répondit Dournof; +mais, vois-tu, Niania, lorsque je +pense à Antonine, je ne puis +comprendre comment j'ai épousé Marianne.</p> + +<p>La Niania inclina gravement +la tête.</p> + +<p>--Notre Antonine était un ange, +dit-elle, et cependant elle a +péché contre le ciel, en recherchant +la mort avant son temps. +Vous êtes impatients, vous au +très jeunes gens, vous ne savez +pas supporter la douleur; vous +voulez que la vie soit toujours +rose et gaie, et, lorsque le malheur +vient, au lieu de le recevoir +comme une épreuve destinée à +vous rendre meilleurs, vous vous +enfuyez comme des enfants peureux. +Il faut être homme, accepter +la vie telle que Dieu la donne, +et s'y soumettre.</p> + +<p>--Quand on le peut, murmura +Dournof. O Antonine! j'aurais +été si heureux avec vous!</p> + +<p>Dournof connut alors une +douleur plus âpre, plus amère +encore que toutes les anciennes +douleurs: le chagrin d'avoir perdu +Antonine devenait d'autant +plus cruel qu'il comparait le +passé au présent. Peu à peu, le +présent lui devint intolérable; il +cessa de s'occuper de ses propres +affaires, réservant tous ses +soins pour son tribunal; son fils +Serge, lui-même, ne parvenait +guère à le distraire; l'enfant, +resté délicat, était sujet à des +attaques fréquentes de la terrible +maladie qui ne cessait de le +menacer. L'existence du malheureux +père s'écoulait donc +ainsi entre la crainte de perdre +son fils et celle de voir revenir +sa femme; ce fut la seconde qui +se réalisa.</p> + +<p>Trois ans après la fuite de Marianne, +il se vit annoncer une +femme simplement mise, qui +conduisait une petite fille de +quatre ans à peine. Admise dans +le cabinet du président, cette +femme tira une lettre de sa poche +et la présenta à Dournof, +qui reconnut à la fois l'écriture +de Marianne et la nourrice de +Sophie. Avant de lire la lettre, +il regarda l'enfant; la ressemblance +de cette petite avec son +frère n'était pas très-frappante, +mais Dournof reconnut ses yeux +à lui-même, et les boucles de +cheveux qui garnissaient autrefois +son front maintenant près +que chauve.</p> + +<p>--Sophie? dit-il.</p> + +<p>La petite s'avança et le regarda +avec confiance.</p> + +<p>--Sophie, dit-il encore, sais-tu +que je suis ton papa?</p> + +<p>L'enfant secoua la tête.</p> + +<p>--Mon papa était là-bas, dit-elle +mais il y a longtemps qu'il +est parti.</p> + +<p>--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, +interrompit la nourrice, +on vous a dit que vous alliez +voir votre papa; c'est le président +qui est votre père.</p> + +<p>Dournof attira à lui la petite +fille et l'embrassa avec tendresse, +avec pitié, le coeur plein de +larmes à la vue de cette innocence +déjà souillée,--qui serait +souillée quand l'enfant, devenue +grandelette, se souviendrait du +passé qu'on tenterait vainement +de lui faire oublier.</p> + +<p>La nourrice tendait toujours +au président la lettre qu'il évitait +de prendre; elle la déposa +devant lui sur le bureau; après +une longue hésitation, il finit +par l'ouvrir.</p> + +<p>La petite fille le regardait, les +yeux pleins d'étonnement, et le +père infortuné retrouvait dans +les regards, dans les gestes, dans +les grâces mêmes du sourire enfantin, +la ressemblance fatale qui +devait faire de cette enfant une +seconde Marianne. Le geste était +déjà maniéré, le regard manquait +de franchise... c'était une +petite femme que Dournof avait +sous les yeux, une de ces enfants +précoces qui se font des +mines aux Tuileries, en singeant +les amies de leur mère, et, hélas! +leur mère elle-même. Dournof +poussa un profond soupir, +baisa tristement les boucles +blondes de sa fille, et lut la lettre:</p> + +<p>--"J'ai ouvert les yeux sur +ma faute, disait Marianne, et je +vous envoie votre enfant en messagère +de paix. Vous ne refuserez +pas à cette innocente le pardon +de sa mère coupable; je +voudrais rentrer sous votre toit, +et j'y mènerais désormais la vie +d'une bonne mère de famille."</p> + +<p>Ici, Dournof sourit amèrement.</p> + +<p>"Je comprends ce qu'une réponse +vous coûterait, continuait +cette singulière épître; aussi, je +considérerai votre silence comme +une autorisation à rentrer +chez vous. Ne continuons pas à +donner au monde le spectacle +d'un ménage désuni. Je vous ai +tendrement aimé, et, si vous +voulez me pardonner, nous pourrons +encore être très heureux."</p> + +<p>N'obtenant aucune marque +d'approbation ou de réprobation, +la nourrice dit doucement:</p> + +<p>--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous +que l'on fasse?</p> + +<p>Dournof tressaillit, comme sortant +d'un rêve.</p> + +<p>--Allez à votre ancienne +chambre, dît-il, vous resterez +ici.</p> + +<p>Il embrassa encore une fois la +petite fille, et, lorsqu'elle eut +disparu, il se leva et parcourut +longtemps son cabinet de long +en large.</p> + +<p>--Heureux! heureux ensemble! +Quelle triste ironie! pensait-il +en marchant d'un pas lent +et mesuré comme le balancier +d'une horloge. Heureux! dans +une union souillée par l'infamie, +avec le souvenir du passé entre +elle et moi, avec une image adultère +entre nous au foyer conjugal!... +Elle pourrait l'oublier, +elle! elle pourrait peut-être +éprouver encore pour moi le +genre de passion légère et superficielle +que son âme frivole +est susceptible de ressentir... Elle +serait heureuse, mais moi...?</p> + +<p>Il s'arrêta vaguement par la +fenêtre, puis reporta ses regards +autour de l'appartement, et s'arrêta +devant le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Voilà le bonheur, se dit-il. +Le bonheur! c'était de ne plus +voir ici cette femme que je hais; +c'était de vivre paisiblement +avec la Niania et mon Serge, +c'était d'oublier qu'il était au +monde d'autres êtres m'appartenant +que ces deux âmes qui +m'aiment uniquement. C'était de +vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, +qui nous regardait avec +complaisance et qui daignait +nous sourire d'en haut! Oui, depuis +que je t'ai perdue, ma chère +protectrice, je n'ai été heureux +qu'ici, pendant que, dans le recueillement +de ma vie intérieure, +j'écoutais les conseils que tu +donnais à ma conscience! Et +maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu? +Faut-il chasser de +mon seuil cette femme, ma pire +ennemie, faut-il lui faire place, +et, par respect pour ses enfants +en bas âge, étouffer mes sentiments +d'aversion et de dégoût!</p> + +<p>A l'idée de retrouver Marianne +en face de lui, de voir revenir +dans sa maison,--désormais +grave et silencieuse, égayée +seulement par les cris joyeux de +Serge,--la foule bruyante et dissipée +qui l'assiégeait autrefois, +Dournof sentit le coeur lui manquer.</p> + +<p>--Je ne peux pas! s'écriait il +en tordant ses mains désespérées.</p> + +<p>--Il le faut pourtant! lui disait +sa conscience; comment refuser +à cette égarée le seul moyen +qui lui reste de revenir à +la vertu? Comment retirer ce +brin de paille à une âme en détresse? +Dormirais-tu tranquille +si tu pensais que tu as rejeté au +gouffre du vice l'épouse qui porte +ton nom, la mère de tes enfants, +lorsque tu pouvais la sauver +en lui ouvrant la porte?</p> + +<p>--Eh bien, non! Je ne puis +pas! répéta Dournof. C'est au-dessus +de mes forces.</p> + +<p>Après avoir médité longtemps, +il prit une résolution soudaine et +se rendit à la chambre de son +fils. Les deux enfants jouaient +déjà ensemble sur le tapis, comme +s'ils ne s'étaient jamais quittés.</p> + +<p>--Niania, dit Dournof, viens +ici.</p> + +<p>La Niania obéit, et suivit son +maître dans le cabinet.</p> + +<p>--Sais tu que ma femme veut +revenir? demanda brusquement +le président.</p> + +<p>--La nourrice vient de me le +dire, répondit la vieille femme +en baissant la tête.</p> + +<p>--Où est-elle?</p> + +<p>--A Varsovie.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'elle fait là?</p> + +<p>--Elle attend que tu lui permettes +de revenir.</p> + +<p>--Et si je refuse?</p> + +<p>La Niania regarda son maitre +d'un air tout surpris.</p> + +<p>--Comment pourrais tu lui +refuser? demanda-t-elle; n'est-elle +pas ta femme?</p> + +<p>Dournof, surpris à son tour, +examina plus attentivement la +vieille bonne. Elle avait l'air +morne, mais non révolté. Celle-là +connaissait la patience et la +résignation.</p> + +<p>--Mais, reprit-il, tu sais que +j'ai à me plaindre d'elle.</p> + +<p>--Nul n'est sans péché, mon +maitre, répondit l'humble servante. +Si elle a envie de bien +faire, tu dois lui permettre d'essayer.</p> + +<p>--Et si elle recommence?</p> + +<p>La Niania fit un signe de la +croix.</p> + +<p>--Que Dieu nous préserve +d'un semblable malheur! dit-elle. +Pourquoi appelles tu le mal +sur ta maison? Elle ne tombera +pas deux fois dans la même +faute.</p> + +<p>--Et si elle y retombe? insista +Dournof irrité.</p> + +<p>--Tu veux en savoir plus long +que l'Esprit-Saint, dit la Niania +d'un ton de reproche, ce n'est +pas bien.</p> + +<p>Dournof se tut pendant quelques +instants.</p> + +<p>--Alors, dit il ensuite, tu veux +qu'elle revienne?</p> + +<p>--Elle doit revenir, fit la +conscience loyale de la Niania.</p> + +<p>--Tu ne l'aimes pourtant guère, +toi qui veux la ramener ici, +et elle t'aime encore moins!</p> + +<p>--C'est vrai, maître; mais tu +m'as promis que je ne quitterais +pas notre Serge, et, d'ailleurs, +elle doit revenir ici; c'est la place +que Dieu lui a donnée.</p> + +<p>Dournof fit un geste de la +main, grave et triste. La Niania +le comprit et se retira.</p> + +<p>Ce jour-là, le président oublia +de dîner; les récits de Serge, +enchanté de sa petite soeur +toute extraordinaire et toute +mondaine pour lui accoutumé à +la solitude, ne purent distraire +le père de sa rêverie soucieuse. +Sa lampe brûla bien avant dans +la nuit, et enfin, lassé de combattre, +il céda et écrivit: "Vous +pouvez revenir."</p> +<br><br> + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Quelques jours après, madame +Dournof rentrait chez elle. +On aurait pu croire à quelque +embarras, quelque gêne vis-à-vis +de son mari et de sa maison: +il n'en fut rien. Sans doute, au +fond d'elle-même, Marianne +sentait bien la fausseté de sa +position, mais elle paya d'orgueil, +et montra à tous un visage +altier.</p> + +<p>Son équipée n'avait pas fait +grand bruit dans le monde, à +cause de la réserve de Dournof, +qui en avait imposé aux curieux; +son retour ne fut pas considéré +comme un événement de grande +importance. M. Mérof avait +toujours dit que sa fille était retenue +à l'étranger par le soin de +sa santé, et ses amis avaient fait +semblant de le croire. Le retour +de Marianne ne fut donc signalé +au dehors par aucune circonstance +particulière.</p> + +<p>Le soir de ce premier jour, +si embarrassant pour tout le +monde, excepté pour Marianne +seule,--peut-être,--lorsque les +enfants furent couchés, madame +Dournof entra dans le cabinet +de son mari.</p> + +<p>Alors il releva la tête et fronça +le sourcil il n'entrait pas dans +ses plans de permettre de semblables +intrusions; mais, avant +qu'il eût pu ouvrir la bouche, sa +femme s'était assise en face de +lui, et lui parlait affectueusement.</p> + +<p>Les années d'absence avaient +prodigieusement embelli madame +Dournof; elle avait perdu +les grâces enfantines qu'elle +avaient conservées si longtemps +après son mariage, mais elle en +avait acquis d'autres plus féminines, +plus artificielles peut être, +plus séduisantes aussi. Marianne +savait désormais profiter de +tout ce que la toilette peut ajouter +à la beauté d'une femme, et +aussi de tout ce que la beauté +d'une femme peut obtenir de +ceux qui y sont accessibles.</p> + +<p>--Vous êtes vraiment bon, +mon ami disait Marianne d'une +voix musicale, un peu voilée, +qui était chez elle un charme +nouveau. Le timbre de cristal +avait disparu, mais la passion +contenue vibrait désormais dans +ses moindres paroles. Vous êtes +bon de m'avoir écrit de revenir, +et je ne puis vous en exprimer +toute ma reconnaissance.</p> + +<p>Les yeux de Marianne, venant +en aide à les paroles, se +posèrent sur Dournof avec une +émotion discrète. Le président +resta immobile, et son regard ne +quitta pas le tapis.</p> + +<p>--Je sais tout ce que je vous +dois, reprit Marianne, et je ne +serai point ingrate. J'ai beaucoup +réfléchi depuis quelques +années, et je me suis dit que +vous n'étiez pas seul responsable +de ma... mon erreur.</p> + +<p>--Vraiment? répondit Dournof +d'un ton glacé, vous avez +trouvé cela? Vous êtes bien bonne.</p> + +<p>Sans relever l'ironie de ces paroles, +Marianne continua, les +yeux baissés, cette fois.</p> + +<p>--Oui... j'étais trop jeune +peut-être... dans tous les cas, +trop enfant; je n'ai pas su apprécier +votre mérite: votre sérieux +m'a paru de la froideur; +votre dignité, de l'orgueil... Vous +étiez trop grave pour moi...</p> + +<p>--Comme elle ment! pensa +Dournof en se rappelant les premiers +jours de leur union, où, +enivré par la grâce et la beauté +de cette charmante femme qui +semblait l'adorer, qui l'adorait +même sincèrement, il ne songeait +guère à garder son sérieux +et sa dignité près d'elle. Mais il +continua de se taire.</p> + +<p>--Et pourtant, reprit Marianne, +je vous ai passionnément aimé; +oui, malgré votre sourire +sarcastique, je vous ai aimé, vous +le savez bien!</p> + +<p>--Pourquoi avez-vous cessé! +demanda Dournof d'un ton tranquille.</p> + +<p>--Parce que... parce que vous +avez été trop dur pour moi, s'écria +Marianne avec véhémence, +parce que vous n'aimiez pas ce +que j'aimais, parce que vous n'avez +cessé de contrarier mes +goûts, parce que mes amis devenaient +vos ennemis.</p> + +<p>--Vous choisissiez bien vos +amis, en effet, interrompit Dournof, +en regardant fixement sa +femme. Devais-je, en vérité, en lui +faire les miens?</p> + +<p>Marianne rougit et frissonna +de la tête aux pieds.</p> + +<p>--Il va me tuer, pensa-t-elle.</p> + +<p>--C'est le désespoir qui m'a entraînée +à la chute, dit-elle tout +haut, les yeux mouillés de larmes, +avec un attendrissement indicible +dans la voix; c'est parce +que vous ne m'aimiez plus...</p> + +<p>--Ce n'est pas moi qui ai rompu +le premier les liens de tendresse +qui rendaient notre vie +heureuse autrefois.</p> + +<p>--C'est vous, Serge, c'est +vous, répliqua Marianne en se di +levant.</p> + +<p>Elle s'approcha de son mari, +jeta à son cou ses bras admirables, +et, couchant sur son épaule +ses boucles blondes et vaporeuses, +elle murmura:</p> + +<p>--Je t'aime toujours, Serge, +pardonne moi, soyons encore +heureux de nous aimer.</p> + +<p>Surpris d'abord par la soudaineté +de ce mouvement si peu +prévu, Dournof n'avait pu en +croire ses propres yeux; mais, +en sentant sur sa poitrine le visage +de Marianne, il recula en +arrière, saisi d'un tremblement +violent, qui le secouait de la tête aux pieds.</p> + +<p>--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant +des bras de sa femme, serrés +autour de lui, vous osez...</p> + +<p>--J'étais jalouse, Serge, murmura +Marianne, en essayant de +saisir la main qu'il lui refusait.</p> + +<p>--Jalouse? Et où donc dans +ma conduite avez-vous l'ombre +d'un doute, d'un simple doute?</p> + +<p>Marianne releva fièrement sa +tête repentante, et, indiquant du +doigt le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Ici, dit-elle.</p> + +<p>Dournof regarda sa femme un +instant d'un regard fixe qui la fit +pâlir; puis, la saisissant brutalement +par le poignet, il la précipita +à genoux.</p> + +<p>--Misérable, dit-il, misérable... +Il essaya de parler, mais ne +put trouver les mots qu'il cherchait; +sa colère était si forte +qu'il avait perdu le jugement.</p> + +<p>Marianne, éperdue, restait à +genoux; il lui lâcha le bras et la +regarda, faisant un pas en arrière.</p> + +<p>--Vous avez osé outrager une +sainte! Oui, je suis coupable, +vous avez raison; j'aurais dû +toute ma vie rester fidèle au culte +de cet ange envolé; j'ai failli, +mais seulement le jour où j'ai +cédé à vos séductions. Vous êtes +la chair, vous, elle était l'esprit; +vous n'avez rien de commun +avec elle, vous n'avez jamais +marché dans les mêmes sentiers. +Il se détourna avec dégoût. +Marianne profita de ce mouvement +pour se relever. Sa feinte +humilité avait disparu.</p> + +<p>--Je vous offrais la paix, dit-elle +d'un ton dur, c'est vous qui +avez choisi la guerre, je l'accepte; +mais maintenant vous êtes +responsable de l'avenir. Je resterai +ici, je vous en préviens, car, +pour me chasser, il faudrait employer +la violence, et vous n'oserez pas.</p> + +<p>Elle sortit là-dessus; le bruit +de sa robe traînante retentit un +instant dans la pièce voisine, puis +s'éloigna, et tout resta morne et +Muet.</p> + +<p>Dournof le prit la tête à deux +mains. Tout chancelait autour de +lui, mais il ne savait de quel côté +tourner ses regards. Après un +instant de la plus cruelle torture, +il sonna. La Niania parut.</p> + +<p>--Niania, dit-il, tu aimes mes +enfants?</p> + +<p>--Comme toi, mon maître répondit +la vieille femme.</p> + +<p>--Tu me jures de ne jamais +les abandonner?</p> + +<p> Pourquoi les abandonnerai-je? +fit la Niania en haussant les +épaules; quand je mourrai seulement, +pas avant, bien sûr.</p> + +<p>--C'est bien. Dis au cocher +d'atteler.</p> + +<p>--A cette heure? demanda-t-elle surprise.</p> + +<p>--Oui, j'ai affaire. Et vite. +Elle obéit en silence, comme +toujours. Dournof, resté seul, se +mit à son bureau et rangea divers +papiers; il écrivit plusieurs +lettres qu'il mit en évidence, dont +une adressée à son beau-père. +Puis il chercha dans un tiroir les +lettres d'Antonine, les relut d'un +coup d'oeil et les mit à brûler le +dans la cheminée. Comme il jetait +un dernier regard autour de +lui, il aperçut le portrait de la +jeune fille; aussitôt il le décrocha, +retira la photographie de +son cadre, et la joignit aux lettres +déjà en cendres. Il regardait +le papier se tordre sous l'action +du feu; bientôt il ne resta +plus qu'un monceau de cendres +noires qui conservaient la forme +du portrait, et où couraient des +étincelles rouges. Quand la dernière + étincelle eut disparu, il +donna un coup de pincette dans +les charbons ardents, et tout s'évanouit.</p> + +<p>--La voiture est prête, vint +dire la Niania.</p> + +<p>Dournof fit un signe de tête.</p> + +<p>--Tu vas loin, seul, la nuit? +fit la Niania inquiète, s'il allait +t'arriver malheur?</p> + +<p>--Il ne peut plus m'arriver de +malheur, répondit Dournof, en +se dirigeant vers la chambre de +son fils.</p> + +<p>Par ordre de Marianne, on +avait réuni les deux enfants dans +la même pièce. Ils dormaient +l'un et l'autre, chacun dans son +berceau; le même reflet de joie +et de paix enfantine illuminait +ces deux visages. Dournof les +contempla avec une égale tendresse, +les embrassa l'un après +l'autre, et sortit de la chambre.</p> + +<p>La vieille Niania le suivait, +inquiète comme un chien qui +voit son maître partir sans lui.</p> + +<p>Dournof se retourna, et l'embrassa +sur son front parcheminé.</p> + +<p>--Tu veilleras bien sur eux, +dit-il, et il disparut.</p> +<br><br> + +<h3>XXXII</h3> + +<p>La nuit était toute noire, lorsque +Dournof arriva à l'auberge +de Pargolovo; il descendit à cet +endroit, et ordonna à son cocher +de retourner en ville au +pas, mais sans laisser souffler les +chevaux. Le cocher, qui n'était +jamais venu là, car Dournof prenait +toujours des voitures de +louage pour accomplir ce pèlerinage, +obéit sans faire de réflexion, +et, au bout d'un instant, +l'équipage disparut au tournant +de la route. Le président prit +alors le chemin du cimetière. +C'était une froide nuit de novembre; +la neige n'était pas encore +tombée assez pour établir +le traînage, mais de larges traînées +de poussière neigeuse s'étendaient +au loin, dans les ravins, +dans les sillons, comme les +plis d'une suaire sur la terre +noire. Le croissant de la lune, à +son déclin, donnait à peine assez +de lumière pour qu'on pût +distinguer la route. Au village, +tout dormait sous le toit des cabanes, +où dans chacune brillait +la lampe des images. Ces faibles +clartés de veilleuse semblaient +des cierges placés auprès d'un +mort. Dournof en fit la réflexion, +puis prit à grands pas le chemin +du cimetière.</p> + +<p>La bise soufflait dans les branchages, +et soulevait de terre des +poignées de neige fine qu'elle +lançait au visage du président. +Ce cimetière désolé n'avait ni +fleurs ni couronnes à ses croix +solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, +très reconnaissable de +loin à cause de son élévation, +était couverte de couronnes en +métal argenté: c'était un soin +de Dournof; il avait voulu que, +même à l'époque où les fleurs +ne peuvent vivre au dehors, +quelque chose indiquât qu'Antonine +n'était point délaissée.</p> + +<p>Il montait la colline sans s'apercevoir +du froid âpre qui glaçait +sur lui ses vêtements.</p> + +<p>--Je viens! je viens! murmurait-il.</p> + +<p>En ce moment, il ne pensait +plus à Marianne, il l'avait bien +oubliée; il refusait ce douloureux +chemin de croix qu'il avait +parcouru dix ans auparavant, +avec la même intensité de souffrance, +le même désespoir que +lorsqu'il trébuchait dans le sentier +escarpé, en portant la tête +du cercueil d'Antonine. Arrivé +au tombeau, il s'appuya à la +croix, tout hors d'haleine d'avoir +monté si vite. Tout était +calme, noir, lugubre; la lune +allait disparaître derrière les bois +de l'autre côté du lac. Il posa +ses lèvres sur la croix glacée.</p> + +<p>--Je suis venu, dit-il, parce +que toi seule es la paix, toi seule +es le salut. Console-moi, chère +âme envolée, prends-moi dans +tes bras comme un enfant malade. +J'ai mal... mon coeur souffre... +je suis las...</p> + +<p>Il s'assit sur la pierre, embrassant +la croix de son bras +gauche et appuyant sa tête sur +le fer glacial. Peu à peu, ses +yeux se fermèrent; son corps, +fatigué par la lutte de son esprit, +ploya sous le faix d'une +langueur délicieuse. Le froid +l'envahissait avec un irrésistible +besoin de sommeil... "Console-moi, +murmurait-il, calme-moi, +j'ai besoin de repos et de paix."</p> + +<p>Il ne cherchait qu'un peu de +sommeil et de repos. Il s'endormit +bientôt sans conserver même +la force de lutter. Peu à peu, +une vision sembla monter du +lac glacé: Antonine, vêtue de +blanc, s'envolait doucement vers +le ciel, et les plis traînants de +son suaire, parure de vierge et +d'épousée, enveloppaient Dournof +endormi... il montait après +elle, sans secousse et sans douleurs... +Ce n'est pas une voix +mortelle qui peut dire où s'acheva +son rêve.</p> + +<p>Ce matin, on le trouva mort, +appuyé à la croix qu'il tenait +toujours entourée de son bras +roidi.</p> + +<p>M. Mérof a pris les enfants +chez lui; la lettre que son gendre +lui avait laissée parlait d'un +voyage lointain, dont la durée +devait être illimitée; ce voyage +eût peut être conduit Dournof +en Amérique, si la mort n'eût +mis fin à toutes ses hésitations. +Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père +qui élève ses petits-enfants. +La Niania a enseveli de ses +propres mains le corps de Dournof, +comme elle avait enseveli +celui d'Antonine, et, dans son +âme, elle bénit le Seigneur clément +qui les a réunis. Elle est +bien vieille, mais vigoureuse encore, +et, dans la paisible maison +de M. Mérof, elle veille, soir et +matin, aux prières de la petite +fille et du petit garçon qui n'oublient +jamais: "Papa et ma tante +Antonine qui sont au ciel," +car la vieille bonne est sûre que +Dieu les a reçus dans sa miséricorde.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + +***** This file should be named 24369-h.htm or 24369-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/6/24369/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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