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+The Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Niania
+
+Author: Henry Gréville (1842-1902)
+
+Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+
+ LA NIANIA.
+
+ PAR
+
+ HENRY GRÉVILLE.
+
+
+
+
+ I
+
+
+Antonine Karzof venait d'avoir dix-neuf ans; les violons du bal donné à
+l'occasion de cet anniversaire résonnaient encore aux oreilles des
+parents et amis; la toilette blanche, ornée des traditionnels boutons de
+rose, n'avait pas eu le temps de se faner, et cependant mademoiselle
+Karzof était en proie au plus cruel souci. Les rayons d'un pâle soleil
+de printemps éclairaient de leur mieux le salon vaste et un peu sombre
+où l'on avait tant dansé huit jours auparavant; le piano ouvert portait
+une partition à quatre mains qui témoignait d'une récente visite,--mais
+Antonine ne pensait ni au soleil, ni à la musique; elle attendait
+quelqu'un, et ce quelqu'un ne venait pas.
+
+Vingt fois elle alla de la fenêtre à la porte de l'antichambre, puis
+revint à la fenêtre, retourna de là dans sa jolie chambrette qui ouvrait
+dans le salon, redressa une branche de ses arbustes, refit un pli au
+rideau... Tout cela ne perdait pas cinq minutes, et le temps passait
+avec une lenteur impitoyable.
+
+--Ma mère est-elle rentrée? dit Antonine à une vieille servante qui
+apparut dans la porte de la salle à manger contiguë.
+
+--Non, pas encore, mon ange chéri, répondit la vieille.
+
+Antonine se jeta dans un fauteuil avec un geste d'impatience, et serra
+l'une contre l'autre ses deux mains fluettes, exquises de forme et
+toutes roses encore.
+
+--Elle ne tardera pas, mon trésor, reprit la vieille. Pourquoi es-tu si
+impatiente aujourd'hui?
+
+--Ce n'est pas de voir rentrer maman, que je suis impatiente, murmura
+Antonine.
+
+La vieille bonne poussa un soupir, et disparut sans bruit. Personne ne
+l'entendait jamais marcher.
+
+Antonine, les yeux fixés sur la trace lumineuse d'un rayon de soleil qui
+cheminait lentement sur le parquet, se mit à réfléchir profondément au
+passé. Ses souvenirs remontaient à deux années en arriére. C'était à la
+maison de campagne de ses parents qu'elle avait commencé alors à trouver
+à la vie un charme nouveau et indescriptible. Pendant la saison des
+vacances, son frère, étudiant de l'Université de Saint-Pétersbourg,
+avait amené deux de ses amis pour préparer, de concert, leurs thèses
+d'examen.
+
+Pourquoi l'un de ces jeunes gens était-il resté aussi indifférent à
+Antonine que l'herbe du gazon sur lequel ils causaient ensemble le soir?
+Pourquoi les attentions de celui-là lui étaient-elles plutôt
+désagréables? Et pourquoi l'autre, celui qui ne parlait presque pas,
+était-il devenu l'objet de ses pensées secrètes? La théorie des atomes
+crochus l'expliquerait sans doute.
+
+Dournof ne regardait guère Antonine, lui parlait à peine, ne lui faisait
+jamais de compliments, et s'inquiétait peu de ses actions en apparence:
+c'était un garçon de vingt-deux ans alors, robuste et brun, dont
+l'extérieur manquait absolument de poésie: on entend par poésie le
+romantisme sentimental qui a fait écrire tant de livres absurdes, et
+commettre tant d'actions ridicules. Mais la personne de Dournof
+respirait l'indépendance de la volonté, l'honnêteté, la loyauté la plus
+parfaite; il riait volontiers, montrant librement ses belles dents, trop
+larges pour l'oeil d'un dentiste, mais saines et blanches; il était
+jeune, alerte, ne connaissait aucun obstacle, et la liberté a sa poésie
+propre.
+
+Dournof ne regardait donc pas Antonine; dans les réunions fréquentes à
+la campagne où l'on danse à toute heure du jour, dans les parties de
+jeux innocents, il se trouvait cependant à côté d'elle presque à coup
+sûr. Personne n'en pouvait prendre ombrage; ils ne se disaient pas deux
+mots en toute la journée. Cependant quand Dournof avait terminé la
+lecture d'un livre, il était rare qu'on ne vit pas le volume passer dans
+les mains d'Antonine. Mais là encore il n'y avait rien d'étonnant.
+
+Madame Karzof, qui n'était pas née pour les grandes entreprises, avait
+pourtant suivi l'exemple général, devenu une mode dans les derniers
+temps, et elle avait établi une école libre dans le village. Antonine,
+comme de raison, s'était chargée des filles, Jean Karzof, son frère,
+avait voulu prendre soin des garçons; mais Jean était un rêveur; il
+oubliait l'école pour aller rôder dans les bois, avec son autre
+camarade, Maroutine, portant sur l'épaule un fusil avec lequel il tuait
+bien peu de gibier..., et Dournof prit l'habitude de le remplacer à
+l'école; c'était pour la régularité, disait-il.
+
+Antonine et lui s'en allaient donc côte à côte, sans se donner le bras;
+ils entraient chacun dans la cabane de leur classe, et le plus souvent
+revenaient ensemble. L'été s'écoula ainsi. Ils se parlaient toujours
+très-peu, mais un peu plus que dans les commencements. Les vacances de
+l'Université tiraient à leur fin, cependant, et les feuilles des
+tilleuls commençaient déjà à tomber sur le gazon; Antonine, toujours
+sérieuse, avait un peu maigri; ses joues étaient moins roses qu'au
+printemps; parfois elle se retirait de bonne heure, sans prétexte
+plausible. Si sa mère inquiète la suivait alors dans sa chambre, elle la
+trouvait assise dans un grand fauteuil, les bras pendants, sans autre
+mal qu'un peu de fatigue.
+
+Un jour qu'Antonine sortait de la maison d'école un peu plus tard que de
+coutume, elle vit que Dournof l'avait attendue. Assis sur les quelques
+marches de bois du petit perron, il regardait la route en sifflotant. Au
+bruit que fit la porte en retombant, il se leva, et Antonine reçut en
+plein visage un regard si profond, si plein de choses, qu'elle baissa
+les yeux.
+
+Ils marchaient tous deux, et se dirigeaient vers la maison, lorsque
+Dournof, s'arrêtant brusquement, dit à Antonine:
+
+--J'ai à vous parler.
+
+Ils s'arrêtèrent près du puits. Ce puits, dont la margelle était haute
+de trois pieds environ, était construit avec de grosses poutres de sapin
+à peine équarries, enchevêtrées les unes dans les autres; l'eau venait
+presque à fleur de terre, et un seau de bois noirci par un long usage y
+flottait au milieu des feuilles jaunies des bouleaux que les vents
+d'automne y jetaient par tourbillons. La perche à contrepoids qui sert à
+relever le seau se perdait dans les branches basses des arbres, la haie
+du jardin haute et drue faisait un fond de verdure de cette construction
+rustique; l'herbe poussait là plus épaisse que partout ailleurs. A cette
+heure, personne ne venait au puits: à dix mètres des maisons, l'endroit
+était aussi solitaire que le fond d'un bois.
+
+Antonine sentait battre son coeur, et craignait que Dournof n'en
+entendit les battements, tant ils lui semblaient terribles. Il resta un
+moment devant elle, la regardant, cette fois, de tous ses yeux.
+
+--Vous êtes une demoiselle riche, commença-t-il.
+
+--Je ne suis pas riche, interrompit vivement Antonine.
+
+--Vous n'êtes peut-être pas riche pour votre monde, mais vous êtes riche
+en comparaison d'un petit fils de prêtre, qui n'a aucune fortune. Votre
+famille est de bonne noblesse.
+
+Antonine allait parler, il fit un geste, elle se tut.
+
+--Je suis de naissance obscure, puisque, je viens de vous le dire, mon
+grand-père était prêtre. Mon père était un pauvre gratte-papier dans une
+administration de province; il a acquis la noblesse héréditaire par
+ancienneté, et voilà pourquoi je puis mettre une couronne sur mon
+cachet...
+
+Il souriait avec une certaine expression qui fit aussi sourire Antonine.
+
+--Cela n'empêche pas que...
+
+Il se tut et regarda Antonine qui, loin de détourner les yeux, leva sur
+lui son visage empourpré. Dournof alors étendit sa large main, élégante
+de forme, mais grande et lourde; la jeune fille y mit la sienne, sans
+hésiter, mais avec une gravité recueillie.
+
+--Je crois, reprit Dournof, que nous suivons le même chemin tous les
+deux; j'ai idée de faire quelque chose... Je ne sais pas encore ce que
+je ferai, mais je crois bien que ce sera une oeuvre utile: voulez-vous
+m'aider? Non pas lorsque les chemins seront frayés et que la route sera
+facile, mais pendant les années de découragement et d'épreuve; lorsque
+je serai accablé de railleries, pendant que je suis pauvre et obscur,
+pendant que personne n'a foi en moi, excepté votre frère, qui a en moi
+une confiance absolue. Voulez-vous me donner du courage quand j'en
+manquerai, et de la joie toujours?
+
+La main qui tenait celle d'Antonine tremblait un peu, malgré l'effort
+visible de Dournof pour paraître calme. Antonine regarda le jeune homme
+et répondit:
+
+--Je le veux.
+
+--Pensez-y bien, reprit-il avec émotion contenue dans la voix, je ne
+puis vous offrir à présent ni un toit, ni du pain... Je ne puis vous
+demander à ceux de qui vous dépendez que lorsque je me serai assuré de
+quoi vivre.
+
+--Vous disiez tout à l'heure, interrompit Antonine, que j'ai quelque
+fortune...
+
+--Précisément assez pour que je ne puisse prétendre à vous que si je
+vous apporte l'équivalent de ce que vous possédez. Que vous donnera-t-on
+en dot?
+
+--Trente mille francs, répondit la jeune fille sans s'étonner de cette
+question.
+
+--Eh bien, il faut que j'aie une place qui me rapporte au moins le
+revenu de ce capital. C'est peu de chose, ajouta-t-il avec son large
+sourire, et je l'aurai bientôt une fois que j'aurai passé ma licence.
+Mais il faut attendre, et cette place ne sera qu'un acheminement vers
+autre chose. Les années de travail et d'épreuve seront longues...
+
+--J'attendrai, dit Antonine sans trouble.
+
+Dournof la regarda d'un air ravi: ce regard sembla mettre sur elle une
+bénédiction, tant il était sérieux et tendre.
+
+--Je vous aime, lui dit-il, je vous aime tant, que si vous aviez refusé,
+je crois que j'aurais renoncé à mon rêve.
+
+--Que serez-vous? demanda alors Antonine.
+
+--Avocat!
+
+Antonine le regarda avec un peu d'étonnement. A cette époque,
+l'organisation des tribunaux étant encore tout entière à l'état de
+projet, les avocats n'existaient guère que de nom. On ne comprenait sous
+cette désignation que les avocats consultants, sorte d'hommes d'affaires
+généralement peu estimés.
+
+Dournof lui expliqua alors les réformes projetées, et la place que
+pouvait prendre dans ce nouvel ordre de choses l'homme qui aurait le
+premier le talent, la force et le courage nécessaires pour s'imposer.
+
+--Songez, dit-il en terminant, que jusqu'à présent tout est livré à
+l'arbitraire, que des milliers de gens spoliés crient justice sans rien
+obtenir! Songez que la lumière va se faire dans ce chaos, et après le
+Tsar, qui sera le premier bienfaiteur, quel ne deviendra pas le rôle de
+celui qui aura obtenu pour les malheureux le droit et la justice.
+
+--Etes-vous ambitieux? demanda Antonine avec la même simplicité.
+
+Dournof rougit; il plongea dans le fond de sa conscience et répondit
+ensuite.
+
+--Non; car si j'étais ambitieux, je voudrais travailler seul, et je ne
+puis vivre sans vous.
+
+--J'attendrai, répéta Antonine. Dès à présent je vous appartiens.
+
+Il ne lui dit pas merci, ces deux âmes fortes s'étaient comprises sans
+phrases. Il serra fortement la main qu'il tenait, puis la laissa
+retomber.
+
+--Il faut n'en parler à personne, n'est-ce pas? demanda la jeune fille
+en reprenant le chemin du logis.
+
+--C'est à vous de le décider, répondit Dournof. Si vous pensez que votre
+famille m'accueille favorablement...
+
+Antonine ne pût s'empêcher de rire; la nullité de son père et la
+frivolité bienveillante de sa mère lui inspiraient cette sorte
+d'affection qu'on éprouve pour des êtres irresponsables et dénués de bon
+sens.
+
+--Ils ne vous accueilleront pas favorablement, dit-elle; attendons.
+
+--Comme vous voudrez, répondit le jeune homme.
+
+Ils atteignirent la maison sans échanger d'autres paroles.
+
+De ce jour, madame Karzof n'eut plus à s'inquiéter de la santé de sa
+fille: Antonine avait repris sa gaieté sérieuse et les couleurs de ses
+joues roses. Seulement elle quitta peu à peu les ouvrages à l'aiguille
+de pur agrément pour les travaux plus solides. Elle voulut apprendre à
+tailler, à coudre, à repriser.
+
+--Mon Dieu, quelle fille originale! disaient ses jeunes compagnes; quel
+plaisir peux-tu trouver à ourler des torchons?
+
+Antonine plaisantait la première de ces travaux peu élégants, mais elle
+tint ferme, et devint très-habile. L'hiver rassembla souvent les jeunes
+gens: on dansait prodigieusement à cette époque en Russie. Tout était
+prétexte à sauterie, et même sans prétexte beaucoup de familles avaient
+un jour fixe où la jeunesse se réunissait et dansait dès sept heures du
+soir.
+
+La plus brillante de ces maisons était celle de madame Frakine; comment
+celle-ci s'y prenait-elle pour procurer tant de plaisir à tant de monde
+avec des revenus d'une exiguïté invraisemblable et constatée? C'est un
+problème que jamais personne n'a pu résoudre. Peut être la bonne dame se
+privait-elle à la lettre de manger pour parvenir à payer le loyer d'un
+appartement très-vaste et très commode; peut-être vendait-elle en
+cachette ses derniers bijoux de famille pour subvenir aux dépenses
+d'éclairage de ce salon toujours plein le samedi; toujours est-il que
+nulle part on ne dansait d'aussi bonne grâce et nulle part aussi,
+l'heure venue, on ne soupait d'aussi bon appétit.
+
+Le souper se composait de jolies tranches de pain noir et blanc
+artistiquement coupées et alternées sur des assiettes de faïence
+anglaise; d'un peu de beurre apporté de la campagne une fois par mois et
+soigneusement conservé à la glacière; de quelques harengs marinés,
+entourés de persil et d'oignons hachés, et d'une immense salade de
+pommes de terre et de betteraves. Un peu de fromage enjolivait ce menu
+frugal, digne d'un cénobite.
+
+Mais le tout était si bien servi, il y avait sur la table tant de
+couteaux et de fourchettes, tant de carafes reluisantes dans lesquelles,
+en guise de vin, pétillait du _kvass_ de fabrication domestique; tout
+cela était offert de si bon coeur, que la belle jeu-esse, plus affamée
+de plaisir que de friandises, se déclarait enchantée de tout et
+recommençait à danser après souper, d'aussi bon coeur qu'avant.
+
+Vers deux heures du matin, madame Frakine apparaissait dans le salon
+avec un grand balai,--ce qu'elle appelait son balai de cérémonie;
+c'était, disait-elle, pour chasser les danseurs.
+
+On l'entourait alors en lui demandant grâce pour un quart d'heure, pour
+une contre danse. Elle refusait, agitant son formidable balai; alors un
+enragé se mettait au piano, et jouait une valse; madame Frakine et son
+balai, entraînés dans le mouvement par les jeunes gens intrépides,
+faisaient le tour du salon, puis riant, essoufflée, le bonnet de travers
+sur ses cheveux blancs, elle se laissait tomber sur un canapé. C'était
+le signal du départ, on s'approchait, on l'embrassait, on la cajolait et
+l'on partait pour recommencer le samedi suivant.
+
+Pourquoi la bonne dame sans mari, sans enfants, dépensait-elle ainsi le
+plus clair de son maigre revenu pour amuser des gens qui ne lui étaient
+rien? Elle l'expliquait d'un mot, et nul n'y pouvait rien répondre.
+
+--Cela m'amuse, disait-elle. Il y a des gens qui prisent du tabac,
+d'autres qui font brûler des cierges, d'autres qui mettent tout leur
+argent chez le médecin et l'apothicaire; moi, j'amuse la jeunesse, et
+elle me le rend bien!
+
+C'est là que, pendant tout l'hiver qui avait suivi leur étrange
+conversation, Dournof et Antonine s'étaient vus librement. Madame Karzof
+envoyait sa fille avec sa vieille bonne chez sa voisine; le vieux
+domestique venait la chercher vers minuit, et attendait en compagnie des
+autres, à moitié endormis sur les banquettes de l'antichambre, que la
+joyeuse compagnie fût rassasiée de rires et de danses. Depuis cinq ou
+six ans que madame Frakine recevait ainsi une cinquantaine de jeunes
+gens des deux sexes, plusieurs mariages s'étaient décidés et conclus
+dans cette heureuse atmosphère; bien des fantaisies passagères étaient
+écloses aussi dans les têtes folles, et avaient sombré avant d'arriver
+au port de l'hyménée, mais jamais il n'en était rien résulté de fâcheux;
+cette jeunesse étourdie était animée de sentiments purs et honnêtes:
+toutes les jeunes filles se respectaient elles-mêmes, et tous les jeunes
+gens respectaient les honnêtes femmes.
+
+L'été revint, Jean Karzof ramena son camarade d'études à la campagne, et
+les fiancés reprirent leurs promenades à la maison d'école. Madame
+Karzof s'apercevait si peu de leur bonne intelligence, elle mettait tant
+de bonne grâce à les envoyer ensemble faire quelque course ou quelque
+excursion, que plus d'une fois l'idée leur vint qu'elle savait leurs
+projets et n'y était pas contraire. Antonine surtout en était si bien
+persuadée, que Dournof eut quelque peine à la dissuader d'en parler
+franchement à sa mère.
+
+--Laissez-la faire, lui dit-il: si elle nous est favorable, elle ne nous
+dira rien; si vous vous trompez, elle pourrait nous séparer, au moins en
+attendant le jour où je viendrai vous réclamer; et alors que ferions
+nous?
+
+L'idée d'une séparation même temporaire, dans de telles conditions,
+était devenue trop pénible pour qu'Antonine ne cédât pas à ce
+raisonnement.
+
+Les jeunes gens se trouvaient heureux d'habiter le même lieu, de se voir
+quotidiennement, de travailler séparés au but qui devait les réunir; ce
+bonheur était modeste, aussi ne se sentaient-ils pas en état d'en perdre
+la moindre parcelle. Antonine garda le silence.
+
+Une épreuve bien pénible les attendait. Le père de Dournof mourut
+pendant le second hiver, et le jeune homme fut obligé de partir pour
+mettre ordre à ses affaires.
+
+La séparation, qui devait durer un mois au plus, se prolongea pendant
+cinq mois: Dournof dut établir sa mère et deux soeurs plus âgées, non
+mariées, dans une résidence plus modeste que l'appartement où son père
+logeait de son vivant. L'Etat loge volontiers ses fonctionnaires en
+Russie, et il les loge largement. Madame Dournof et surtout ses filles
+poussèrent des soupirs bien douloureux en voyant une petite maison de
+bois remplacer les vastes chambres,--nues, il est vrai, mais hautes et
+spacieuses,--où elles avaient vécu jusqu'alors.
+
+Antonine et son fiancé avaient résolu de ne s'écrire qu'à la dernière
+extrémité, en cas de danger ou de besoin pressant; mais, la séparation
+se prolongeant, il fallut recourir à la correspondance, et la jeune
+fille se décida à mettre sa vieille bonne dans la confidence de son
+secret.
+
+Personne ne savait plus le nom de la bonne, on l'appelait du nom
+générique _Niania_. Née dans la maison de la mère de madame Karzof, elle
+avait trente-sept ans lors du mariage de celle-ci; la jeune mariée
+l'avait reçue en cadeau de sa mère, comme un des meubles, et non le
+moins précieux, de son trousseau. La Niania avait vu naître les nombreux
+enfants de sa maîtresse, elle les avait tous soignés, et peu après
+couchés dans le cercueil à l'exception de Jean et d'Antonine, seuls
+restés vivants. Elle adorait ces deux êtres, comme elle adorait Dieu; et
+s'il lui eût fallu choisir entre son salut éternel et la vie de l'un des
+deux, elle se fût damnée sans hésitation.
+
+Mais c'était à Antonine qu'elle s'était plus particulièrement vouée;
+c'était une petite fille, et par conséquent les soins devaient être plus
+minutieux et plus absorbants, et puis Antonine était restée à la maison,
+tandis que Jean faisait ses études au gymnase et ne rentrait qu'à quatre
+heures.
+
+Depuis la naissance d'Antonine, c'est la Niania qui l'avait conduite à
+la promenade, habillée, levée, couchée; en un mot, elle marchait
+derrière Antonine comme son ombre dans l'intérieur de la maison. Ce
+qu'elle avait fait chasser de femmes de chambre, ce qu'elle avait lassé
+de gouvernantes qui avaient pris le parti de s'en aller, puisqu'on ne
+pouvait pas la faire renvoyer, ce qu'elle avait mis de querelles, de
+luttes et d'inimitiés dans la maison ferait un gros volume.
+
+Tout être, quel qu'il fût, qui dérangeait ou ennuyait Antonine devenait
+bon à mettre au rebut, et il n'était pas de moyen qui ne semblât
+convenable à la Niania, pourvu qu'il arrivât au résultat désiré.
+
+Les professeurs et institutrices finissaient par lâcher pied, et
+Antonine en vint de la sorte à se former un caractère très-résolu. Si
+elle ne devint pas despote, c'est qu'elle avait un sens inné du juste et
+de l'injuste qui la préserva. Mais pour tout le reste, elle se fit une
+loi de sa propre volonté.
+
+Cette fermeté la sauva du caprice, défaut ordinaire de ses compatriotes,
+qui, sans cesse adulés, ne trouvent point de limites à leur fantaisie,
+n'ont plus de règle pour leur existence. Si Antonine devint fort
+entêtée, au moins ne le fut-elle qu'à bon escient.
+
+Si persuadée qu'elle fût de la tendresse aveugle de sa Niania, elle
+tremblait intérieurement le jour où elle lui fit l'aveu de son amour
+pour Dournof. La vieille servante l'écoutait, les mains pendantes, comme
+il convient en présence des maîtres, la tête baissée, l'air respectueux.
+
+--Eh bien, quoi? dit-elle, lorsque Antonine eut cessé de parler, tu
+aimes ce jeune homme? Pourquoi pas, si c'est un homme de bien?
+
+--Mais ma mère ne voudra peut être pas! fit Antonine, surprise de ne pas
+rencontrer d'autre résistance.
+
+--Si tu l'aimes, ça ne fait rien, ta mère ne voudra pas faire de peine à
+son enfant chéri. Seulement, ma belle petite, sois bien sage, ne laisse
+pas approcher ton amoureux......
+
+Antonine jeta un regard si sévère à Niania que celle-ci perdit toute
+envie de la morigéner.
+
+--C'est bon, c'est bon, reprit-elle. Pourvu que tu te maries à celui que
+ton coeur a choisi, c'est tout ce qu'il faut. Ta mère, que Dieu
+conserve, n'était pas si contente quand elle a épousé ton père... elle a
+bien pleuré!...
+
+--Tu te le rappelles? fit vivement Antonine.
+
+--Certes! elle en aimait un autre, un joli officier avec des petites
+moustaches, qui venait à la maison...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, que veux-tu que je te dise! elle s'est consolée... ton père
+est un brave homme, pour cela, il n'y a rien à dire, et ta mère a été
+toujours choyée comme la prunelle de ses yeux. Elle a toujours fait ce
+qu'elle a voulu.
+
+Antonine garda au fond de son coeur l'espérance que sa mère, empêchée
+dans sa jeunesse d'épouser l'homme qu'elle aimait, serait compatissante
+à sa situation; cependant elle se contenta d'espérer en silence. Niania
+fut chargée de mettre à la poste et de retirer la correspondance des
+deux fiancés, et elle s'en acquitta avec beaucoup de zèle et d'adresse.
+Le matin du jour où Antonine se montrait si impatiente elle avait reçu
+un mot de Dournof lui annonçant son retour pour le jour même. Aussi les
+heures lui paraissaient elles longues.
+
+
+
+
+ II
+
+
+La sonnette retentit dans l'antichambre; la Niania courut ouvrir, et,
+par la porte restée entr'ouverte, Antonine entendit ces paroles:
+
+--Vous voilà revenu, Féodor Ivanitch, notre faucon, notre aigle blanc!
+Que Dieu vous donne une bonne santé! La demoiselle mourait d'impatience!
+
+--Est-elle à la maison? répondit la voix grave de Dournof.
+
+--Oui, oui, elle est à la maison, elle vous attend seule dans le salon.
+
+Dournof fit rapidement les quelques pas qui le séparaient de la porte,
+l'ouvrit toute grande, et resta sur le seuil. Antonine debout, immobile,
+tournant le dos à une fenêtre, éclairée par une lumière luisante qui
+mettait une raie d'or sur chaque contour, l'attendait, en effet, sans
+oser faire un pas vers lui. Jusque-là elle n'avait touché que sa main.
+Comment contenir l'impulsion irrésistible qui la jetait dans les bras de
+son fiancé?
+
+Elle n'eut pas le temps de réfléchir,--elle sentit soudain deux bras
+l'étreindre avec tant de force qu'ils lui firent mal; sa tête se trouva
+sur la poitrine de Dournof, et ses cheveux furent couverts de baisers.
+La vieille bonne referma la porte du salon et sortit en murmurant une
+bénédiction sur eux.
+
+--Ma lumière, ma vie! disait Dournof à voix basse, en serrant contre lui
+la tête d'Antonine qu'il caressait d'une main presque paternelle dans sa
+douceur, que j'ai souffert sans toi! Il l'écarta un peu pour la mieux
+regarder et ne dit rien, mais son sourire témoigna combien elle lui
+était chère.
+
+--Comment avez vous passé ce long temps d'absence? dit-il ensuite en la
+conduisant vers un fauteuil où elle s'assit, pendant qu'il prenait une
+chaise en face d'elle.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Antonine; c'était comme une longue nuit.
+J'ai beaucoup travaillé.
+
+--A quoi?
+
+--A nos travaux d'école; j'ai préparé des leçons pour les enfants du
+village; ce n'est pas facile d'expliquer même les choses les plus
+simples à ces intelligences peu développées. J'ai eu bien de la peine à
+rendre claires quelques notions... Mais nous en reparlerons. Et vous,
+qu'avez-vous fait?
+
+Dournof passa la main sur son front pour en chasser les soucis.
+
+--J'ai eu des paperasses, donné des signatures, lutté contre la mauvaise
+foi des uns et l'obséquiosité des autres... j'ai arraché à grand'peine à
+toutes ces mains rapaces les bribes de mon patrimoine, j'ai installé ma
+mère et mes soeurs dans une demeure passable, et me voici... mais,
+Antonine, écoutez-moi bien: je ne veux plus vous quitter:
+
+Elle le regarda, et ses yeux dirent clairement qu'elle non plus ne
+voulait plus le quitter.
+
+--Je vais demander votre main à vos parents, je ne suis pas riche, bien
+loin de là, mais j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement pendant cinq
+ans: d'ici là, j'aurai acquis une position digne de vous, j'en suis sûr
+Il s'était levé; sa forte poitrine dilatée par la joie et l'espoir
+respirait aisément, ses yeux brillaient, son teint coloré par la vie
+exubérante, ses cheveux bouclés capricieusement par la nature, et qu'il
+rejetait à tout moment en arrière de son front large et pur, disaient
+hautement que cet homme possédait une âme vigoureuse, énergique,
+indomptable.
+
+--Craignez-vous la misère? dit-il à Antonine.
+
+Elle répondit d'un signe de tête avec un sourire plein d'orgueil et de
+confiance.
+
+--Et vos parents opposeront-ils une résistance sérieuse?
+
+--Probablement, répondit-elle.
+
+--Alors?...
+
+--Rien ne nous désunira, dit Antonine à voix basse, en inclinant la
+tête.
+
+--On voudra nous faire attendre.....
+
+--Nous attendrons.
+
+Dournof se rassit et poussa un soupir.
+
+Antonine parlait d'attendre; en effet, pour elle, attendre n'était pas
+si dur; elle vivait dans la maison paternelle, où régnait l'aisance;
+elle travaillait suivant ses goûts, entourée d'objets de son choix... la
+vie lui était facile... Mais pour lui. Dournof, c'était une autre
+existence. Il regarda à terre, et dans son cerveau fatigué du voyage et
+de bien de tristes pensées, il vit apparaître l'image de sa vie
+solitaire.
+
+C'était une chambre triste, où rien ne parlait de la présence d'une
+femme aimée; les meubles,--des meubles de garni, c'est tout
+dire,--n'avaient rien d'agréable au regard ni au toucher. Pas de
+souvenirs sur ces murailles tapissées d'un papier banal, à peine peut
+être la photographie d'Antonine. Le repas solitaire, le lever solitaire,
+la solitude partout, et dans le travail surtout... le travail qui aurait
+été si doux auprès d'elle! Combien la présence d'Antonine n'eut-elle pas
+embelli ce triste intérieur! D'ailleurs, toute pensée d'intérêt mise de
+côté, la petite fortune de la jeune fille aurait apporté le bien-être
+dans leur union. Ce n'était plus la chambre louée au mois qu'ils eussent
+habitée ensemble, mais un petit intérieur modeste où la main de l'épouse
+met partout son empreinte délicate et sacrée.
+
+Antonine ne se doutait guère de cette différence de vie; elle n'en
+connaissait que la poésie. La pauvreté des paysans de son village lui
+était cependant familière, et elle en adoucissait les chagrins par tous
+les moyens en son pouvoir. Mais la pauvreté d'un homme de son monde
+devait être, et était, en effet, une chose bien différente; celle-ci lui
+paraissait tout ensoleillée par l'étude, les joies de l'intelligence, et
+par leur amour mutuel.
+
+Dournof poussa un second soupir et releva la tête; Antonine le regardait
+tristement.
+
+--Que faire? dit-il en s'efforçant de sourire; nous attendrons. Mais si
+vos parents persistent à refuser?
+
+--Ce ne sont pas des loups, dit Antonine avec une gaieté feinte. Ils
+m'aiment et finiront par consentir. Et puis, qui sait? ils consentiront
+peut-être tout de suite!
+
+Dournof ne le croyait pas, et il n'eut pas besoin de le dire.
+D'ailleurs, entre ces deux êtres graves et fiers, les mensonges, même
+ceux qu'ils auraient pu se faire par charité, pour s'épargner
+mutuellement un souci, étaient inconnus. Leur amour était cimenté d'une
+estime sans bornes, et c'est là ce qui le rendait si fort.
+
+--Antonine, dit le jeune homme après un silence, je regrette de vous
+avoir attachée à moi; j'aurais dû comprendre que je n'avais pas le droit
+de parler tant que je n'aurais pas un nid à vous offrir... mais j'étais
+trop jeune pour savoir...
+
+--Je ne le regrette pas, moi! fit Antonine en lui tendant la main.
+
+Il la prit et la serra, mais sans la porter à ses lèvres. Se sentant
+sûrs l'un de l'autre et craignant de s'amollir, ils évitaient les
+caresses.
+
+Une voiture s'arrêta sous les fenêtres et s'éloigna après avoir déposé
+ses hôtes.
+
+--C'est ma mère, dit Antonine; elle a fait des visites avec mon père
+aujourd'hui. Voulez-vous leur parler?
+
+Dournof étendit les bras, et la tête d'Antonine s'appuya un moment sur
+son épaule.
+
+--Quoi qu'il arrive, pour toujours? dit-il.
+
+--Pour toujours! répondit fermement Antonine.
+
+On sonna. La Niania accourut dans le salon, afin de prévenir les jeunes
+gens, mais ceux-ci ne craignaient pas les surprises.
+
+M. et madame Karzof entrèrent l'instant d'après dans le salon et
+témoignèrent leur satisfaction en revoyant le jeune homme après sa
+longue absence.
+
+Madame Karzof était une femme de quarante-cinq ans, plutôt petite,
+rondelette, active, intelligente et bornée à la fois, comme beaucoup de
+femmes russes de sa classe; intelligente pour ce qui était de son
+ressort, pour tout ce qui l'entourait et se mêlait à sa vie, absolument
+bornée dès qu'il s'agissait de sortir du particulier pour passer au
+général. Elle était bonne et tracassière, généreuse et parfois rapace,
+capable de se priver de tout pour soulager une infortune, et également
+capable de laisser mourir de faim devant sa porte un pauvre à la
+pauvreté duquel elle ne croirait pas,--quitte ensuite à le faire
+enterrer à ses frais et à déplorer son erreur,--mais incapable de se
+corriger grâce à cette leçon.
+
+Madame Karzof aimait sa fille et la persécutait sans cesse; Antonine
+aimait le bleu, sa mère lui faisait porter du rose, sous prétexte que le
+rose va à toutes les jeunes filles. La mode venait-elle des coiffures
+plates, elle obligeait Antonine à lisser ses cheveux avec soin, sans
+s'inquiéter de l'air de son visage, auquel cette coiffure ne convenait
+pas; de même que l'année suivante, elle faisait crêper sans pitié ses
+cheveux, longs d'un mètre, que personne ne pouvait plus décrêper ensuite
+et qu'il fallait couper,--le tout parce que quelque brave dame de ses
+amies lui avait dit que c'était la mode, et qu'on ne pouvait se coiffer
+autrement pour aller au bal.
+
+Antonine détestait le monde guindé et malveillant des employés de classe
+moyenne où la conduisait sa mère; en revanche, elle aimait la liberté de
+bon ton qui régnait chez madame Frakine. Madame Karzof eût désiré le
+contraire; mais si elle la contraignait souvent à aller au bal, elle ne
+lui défendait jamais de se rendre aux samedis de la bonne dame.
+Seulement, s'ennuyant elle même près de celle-ci, trop simple et trop
+franche d'ailleurs pour elle, elle y envoyait Antonine avec sa bonne. La
+jeune fille était loin de s'en plaindre. Elle y trouvait Dournof l'année
+précédente, mais le deuil de celui-ci et son absence l'en avaient écarté
+cet hiver, au grand regret de toute la jeunesse, car Dournof, avec sa
+manière de voir sérieuse en toute chose, était à ses heures le plus
+joyeux boute-en-train de la bande.
+
+C'est ainsi que madame Karzof avait accoutumé sa fille à ne pas faire
+grand cas de ses décisions; bien qu'Antonine n'eût jamais cessé de
+donner à sa mère les témoignages extérieurs du respect, celle ci se
+sentait gênée par le jugement de sa fille; elle le lui avait dit plus
+d'une fois, non sans aigreur; Antonine avait toujours répondu avec
+douceur et politesse, mais une fermeté inébranlable se cachait sous sa
+déférence apparente, et madame Karzof, qui le sentait, revenait de ses
+escarmouches plus décidée que jamais à rendre sa fille heureuse malgré
+elle, à l'amuser malgré elle, à l'habiller au rebours de ses désir? le
+tout pour son bien.
+
+M. Karzof était un brave homme, c'est tout ce qu'on peut en dire,
+attendu que jamais oreille humaine n'avait ouï porter d'autre jugement
+sur son compte. Il remplissait mécaniquement ses devoirs à son
+ministère, visitait ses supérieurs, touchait ses appointements, n'était
+jamais malade, mangeait, sortait, dormait à ses heures régulières, qu'il
+n'aimait pas à voir déranger, et s'en remettait pour toute chose au
+jugement supérieur de sa femme, en quoi il donnait la plus grande preuve
+de sagesse qui fut en son pouvoir.
+
+--Eh bien, Féodor Ivanitch, dit madame Karzof en ôtant son chapeau, une
+fois qu'elle se fut installée sur le canapé;--elle aimait le confort en
+toutes choses--qu'allez-vous faire à présent? Entrer au service dans un
+ministère quelconque, n'est-ce pas?
+
+--Non, chère madame, je ne pense pas.
+
+--Que voulez-vous donc faire? dit M. Karzof d'un air ébahi. La pensée
+qu'un homme pouvait ne pas entrer dans un ministère le bouleversait.
+
+--Je voudrais me préparer! encore pendant un an ou deux à embrasser une
+carrière encore peu fréquentée...
+
+--Quelle idée! fît le digne homme. Faites donc comme tout le monde!
+
+--Peut-on savoir quelle est cette carrière peu fréquentée? demanda
+madame Karzof en souriant.
+
+--Mon Dieu, à présent, je ne tiens pas à en faire un mystère. Vous savez
+que l'année prochaine on va ouvrir le Tribunal des référés?
+
+--Oui, oui, fit Karzof en haussant les épaules, on vous jugera votre
+affaire, tout de suite, sans enquête... quelle stupidité!
+
+--Le temps nous prouvera si, en effet, c'est une stupidité, monsieur,
+fit Dournof, considérablement plus parlementaire qu'il ne l'eût été en
+d'autres circonstances; en attendant, cette institution qui n'a
+d'équivalent ni en Angleterre, ni en France,--pour l'Allemagne, je ne
+sais pas...
+
+--Moi non plus, interrompit Karzof d'un air digne.
+
+--Cette institution, qui permettra aux gens pressés de terminer leurs
+différends sans attendre les vingt ou trente années que prend
+actuellement un procès,--va fonctionner avant un an.
+
+--Oui, fit Karzof en se tournant vers sa femme; tu sais, ils ont bâti
+dans la Litéinaïa un palais superbe, avec une sculpture sur la porte, le
+jugement de Salomon. Quelle pitié! Ça ne servira pas dix fois!
+
+--Eh bien, Féodor Ivanitch, reprit madame Karzof, quel rapport y a-t-il
+entre le jugement de Salomon et votre refus d'entrer au service?
+
+--C'est qu'il faudra des jurisconsultes libres pour examiner: rapidement
+les dossiers, conseiller les clients, et, plus tard, il va falloir des
+avocats pour plaider les causes devant les tribunaux criminels et
+autres.
+
+--Des avocats? de ceux qui tripotent les affaires du tiers et du quart,
+en grappillant des deux côtés? fit madame Karzof d'un air dégoûté.
+
+--Non, chère madame, ceux dont vous parlez étaient les anciens avocats;
+ceux dont je vous parle seront les nouveaux.
+
+--On les payera pour parler? demanda Karzof.
+
+--Précisément.
+
+--Et vous voulez en être un?
+
+--C'est vous qui l'avez dit. Les époux s'entre regardèrent avec une
+sorte de commisération railleuse pour l'infortuné qui devait avoir,
+suivant l'expression vulgaire, un coup de marteau.
+
+--On gagne de l'argent, là dedans? demanda M. Karzof d'un air de
+supériorité.
+
+--On en gagnera certainement beaucoup.
+
+--Eh bien, quand vous en aurez reçu, vous viendrez nous le faire voir,
+par curiosité! conclut le bonhomme en riant et en se tournant vers sa
+femme, qui se mit à rire avec lui.
+
+Tout ceci était bien peu encourageant. Antonine, qui n'avait pas ouvert
+la bouche depuis l'arrivée de ses parents, leva les yeux sur Dournof
+pour voir comment il le prenait: il lui répondit par un sourire de bonne
+humeur et un clair regard plein de courage et de tendresse.
+
+--Qui vivra verra! dit il aux époux Karzof. En attendant, seriez-vous
+incapables de donner votre fille en mariage à un homme décidé à se faire
+une fortune brillante et rapide, mais qui pour le moment posséderait peu
+de chose, outre sa bonne volonté?
+
+--Seigneur Dieu! s'écria madame Karzof, que contez vous là! Donner Nina
+à un homme sans fortune, c'est cela qui serait de la folie?
+
+Antonine se tourna vers sa mère.
+
+--Même si votre fille l'aimait? dit-elle doucement.
+
+--J'espère bien que, grâce au ciel, je t'ai assez bien élevée pour que
+tu n'aies pas de semblables fantaisies, répliqua la mère avec une
+aigreur qui ne promettait rien de bon; et elle jeta à Dournof un regard
+mécontent.
+
+Celui-ci vit qu'il fallait parler. Il se leva.
+
+--Monsieur et madame, dit-il, j'aime votre fille depuis deux ans; j'ai
+lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et je vous certifie
+qu'avec moi elle ne serait pas malheureuse. Voulez-vous bien me la
+donner pour femme, avec votre bénédiction?
+
+--Après ce que vous venez dire! s'écria madame Karzof; mais, mon ami, ce
+serait tout bonnement de la démence.
+
+--De la folie! rectifia M. Karzof.
+
+--J'avoue, reprit Dournof, que j'ai eu tort de plaisanter tout à
+l'heure, mais je suis certain d'un avenir brillant, et j'aurais plus de
+courage si Antonine m'aidait à l'atteindre en marchant auprès de moi
+dans la vie.
+
+--Entrez dans un ministère, et nous verrons, dit la mère.
+
+--Dans un ministère, jeune homme, ajouta le père, c'est là seulement
+qu'on parvient aux honneurs et à la fortune.
+
+Il toucha de la main la croix de Sainte-Anne qu'il portait au cou à un
+large ruban, pour indiquer les honneurs, et promena un regard satisfait
+autour de son salon, pour faire allusion à la fortune. Dournof réprima
+un sourire de dédain.
+
+--Si Antonine veut que j'entre dans un ministère, dit-il, je suis prêt à
+lui obéir. Dites, le voulez-vous?
+
+Il s'adressait à elle avec tant d'amertume, que, sur le point de dire
+oui, elle eut peur de lui déplaire. Elle savait bien qu'il l'avait aimée
+pour sa patience, sa persévérance, son énergie morale, et qu'en se
+laissant aller à une faiblesse, elle déchoirait à ses yeux. Le coeur
+navré, elle se fit un visage tranquille, leva sur lui des yeux résolus
+et dit:
+
+--Non.
+
+--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent alors les deux Karzof, et ils
+commencèrent une scène qui dura deux heures et demie.--Entrez dans un
+ministère! Tel était leur premier et dernier argument.
+
+--Mais, objectait Dournof, si je me consacre au service de l'Etat, je ne
+pourrai pas m'occuper des questions de droit où mon avenir est engagé!
+Ce n'est pas pour gratter du papier dans un bureau que j'ai passé ma
+licence et travaillé huit ans!
+
+--Vous pourrez mener les deux choses de front, proféra M. Karzof comme
+dernière concession; je connais--dans mon bureau même, je puis le
+dire,--un jeune homme très-intelligent; il fait des vaudevilles pour le
+théâtre russe, c'est-à-dire, il arrange des vaudevilles français pour la
+scène russe, et il réussit très bien. Outre cela, il a été décoré, et
+l'année dernière il a obtenu une gratification.
+
+--Pour le service de l'Etat ou celui de vaudeville? demanda Dournof,
+dont le côté gamin reparaissait de temps en temps dans les circonstances
+les plus graves.
+
+--Je... je... je ne sais pas, ce n'est pas notre affaire, répondit
+Karzof, un moment décontenance.
+
+--Vous servez au ministère de la justice, fit Dournof. Eh bien,
+croyez-vous que votre jeune homme décoré s'occupe consciencieusement des
+affaires du ministère lorsqu'il a une pièce en répétition? Ne
+quitte-t-il pas le bureau avant l'heure, n'y vient-il pas en retard?
+Souffririez-vous cela d'un homme qui ne fait pas de vaudevilles?... Non,
+monsieur Karzof, celui qui veut servir l'Etat, et conséquemment son
+pays, doit s'adonner de toutes ses forces à un seul but, celui qu'il a
+choisi. J'ai choisi une autre voie que le ministère: je vais être aussi
+plus utile à mon pays que si je restais à faire l'oeuvre d'un scribe
+pendant de longues années... Je ne veux pas voler l'Etat en me faisant
+payer pour un service mal fait... et je ne veux pas briser ma carrière
+en consacrant loyalement mes forces à un service pour lequel je n'ai ni
+goût ni aptitudes.
+
+Il avait parlé avec tant de chaleur, tant de flamme dans les yeux, que
+les Karzof restèrent interdits.
+
+--C'est très bien, très-bien! dit M. Karzof; vous pensez noblement,
+jeune homme.
+
+--Alors vous m'accordez Antonine? s'écria Dournof avec élan.
+
+--Jamais de la vie, tant que vous ne penserez pas autrement, riposta
+madame Karzof. Vos pensées sont extrêmement nobles, comme votre manière
+d'agir, mais on n'est heureux qu'avec de la fortune. Ma mère m'a marié à
+M. Karzof que je n'aimais pas,--elle jeta un regard affectueux au
+vieillard étonné;--j'aurais préféré un petit blanc-bec qui m'avait
+tourné la tête; eh bien! je me suis toujours félicitée d'avoir eu une
+mère si sage et si prudente, car avec mon mari je n'ai jamais manqué de
+rien, Dieu merci, tandis qu'avec l'autre... je serais morte de faim.
+
+--Vous me détendez alors d'espérer pour le présent?... demanda Dournof
+lassé de tourner dans le même cercle depuis si longtemps.
+
+--Entrez au ministère! Dès que vous aurez une place seulement de 1,500
+roubles, nous vous donnerons Antonine, et cela parce que vous êtes un
+bon garçon, que nous vous connaissons depuis longtemps et que vous êtes
+l'ami de notre Jean; car nous n'avions jamais pensé à un gendre de si
+peu de fortuné. Antonine pouvait prétendre à un colonel pour le moins,
+sinon un général civil!
+
+--Quand j'aurai 1,500 roubles de revenu, me la donnerez vous? insista
+Dournof, prêt à se retirer.
+
+--Seulement si vous êtes dans un ministère,--car, voyez vous, Féodor
+Ivanitch, les administrations particulières vivent et meurent, les
+consultations et tout votre micmac ont des hauts et des bas; il n'y a
+que le service de l'Etat qui est éternel!
+
+--Comme la bêtise humaine! pensa Dournof. Eh bien, soit, dit-il tout
+haut; vous savez que je suis un homme sérieux, vous ne me fermerez pas
+la porte, n'est-ce pas?
+
+--Pourquoi donc... commença Karzof. Sa femme l'interrompit. Depuis un
+moment elle étudiait sa fille et reconnaissait avec joie que son
+extérieur ne trahissait aucun des signes auxquels on reconnaît une jeune
+fille "amoureuse ", comme on dit là-bas. Ni larmes, ni pâmoison, ni
+exclamations de tendresse; les joues d'Antonine n'avaient même guère
+pâli; il est vrai que son teint mat et peu coloré variait peu même dans
+ses grandes émotions; mais madame Karzof, qui avait beaucoup gémi dans
+son temps, était incapable de deviner la tempête qui bouillonnait sous
+cette apparente indifférence.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle; notre Jean dit que vous êtes pour lui un ami
+inestimable, l'ami de notre fils sera toujours le bienvenu chez nous.
+Quant à Nina, cette idée lui sortira de la tête, si elle y est entrée;
+c'est une fille d'esprit; elle sait que nous l'aimons, et elle n'a
+jamais été entêtée.
+
+Ici madame Karzof mentait sciemment, car elle appelait Antonine entêtée
+au moins une fois par jour, mais elle jugeait inutile de l'apprendre à
+un étranger,--et surtout à un homme qui pouvait, le cas échéant, devenir
+son gendre.
+
+Antonine allait répondre, un signe de Dournof lui fit garder le silence.
+Aussi longtemps qu'on leur permettrait de se voir la vie serait
+supportable. Le jeune homme salua donc les vieillards, en leur serrant
+la main comme de coutume; il tendit aussi la main à Antonine, et leur
+étreinte valait un serment, puis il sortit, en disant: Au revoir.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria sévèrement M. Karzof. Comment
+as-tu pu permettre à cet hurluberlu...
+
+--Laisse-moi l'affaire entre les mains, mon bon ami, dit aussitôt sa
+femme: j'en parlerai avec Nina, et cela vaudra mieux. Une mère, vois-tu,
+sait mieux causer avec les jeunes filles, et le père avec les garçons;
+c'est dans l'ordre naturel, institué par Dieu et les lois.
+
+Sur cette belle phrase, M. Karzof murmura un majestueux: C'est
+très-bien, et s'en fut revêtir sa robe de chambre, après laquelle il
+soupirait depuis long temps.
+
+Madame Karzof emmena sa fille dans sa chambre, et là, pendant qu'elle
+aussi déposait son harnais de cérémonie, non sans force soupirs, elle
+interrogea Antonine, sur tous les points. Quand? Où? Comment avait
+commencé cet amour? Qu'avait dit Dournof? Avait il toujours été
+respectueux?
+
+--Il ne m'a jamais baisé la main, répondit froidement Antonine.
+
+--C'est que, vois-tu, mon enfant, la réserve virginale des jeunes
+demoiselles... La bonne dame parla sur la réserve virginale pendant une
+demi-heure, sans édifier beaucoup Antonine. Quand le sermon fut fini,
+madame Karzof ajouta:
+
+--Tout ça, ce sont des bêtises; une jeune fille n'a que faire d'épouser
+un homme sans fortune, un philanthrope,--ce mot pour la digne femme
+désignait une espèce de novateurs fort dangereuse; on épouse un homme
+posé, un général, avec une "étoile" et de la fortune, et l'on est
+heureux; au moins est-on sûre que les enfants ne mourront pas de faim.
+
+Madame Karzof parlait dans le désert. Sa sagesse bourgeoise était lettre
+morte pour Antonine; celle-ci aimait, ce qui aurait suffi pour la rendre
+à ces conseils; mais, de plus, elle avait entendu tant de fois répéter
+ces maximes qui faisaient partie d'une sorte de catéchisme à l'usage des
+mères de famille de la classe moyenne, qu'elle en était écoeurée
+d'avance. Rien d'auguste, d'élevé, ne sortait jamais de ces lèvres
+pourtant respectées. Antonine en souffrait, car elle eut voulu vénérer
+sa mère, elle ne pouvait que l'aimer.
+
+La jeune fille reçut donc silencieusement sa douche de bons avis et
+d'admonestations prudentes, puis elle baisa la main qui la lui
+administrait et s'en fut dans sa chambre, pour être seule et se remettre
+de tant d'émotions; mais la solitude lui fit peu de bien; car, au bout
+de toutes les épreuves que l'avenir pouvait lui réserver, elle ne voyait
+briller aucun rayon d'espérance.
+
+
+
+
+ III
+
+
+La soirée de madame Frakine était dans tout son éclat; dans le grand
+salon aux murs tapissés de papier blanc uni, une quinzaine de bougies
+éclairaient les quadrilles animés; une vingtaine de jeunes gens, une
+douzaine environ de jeunes filles, semblaient avoir oublié qu'il est des
+lendemains aux soirées de danse. D'ailleurs à cet âge, on ignore la
+courbature, ou, si elle se fait sentir, on en rit, et l'on recommence
+pour la faire passer. Un vieux domestique entra, portant un plateau
+couvert de verres et de tasse de thé.
+
+--Emporte ça, pas de thé! s'écria un des danseurs; ça empêche de danser,
+ça prend du temps, et puis on a trop chaud après.
+
+--.Mais vous aurez soif! fit dans la salle à manger la voix de madame
+Frakine attablée avec deux ou trois autres mamans devant un samovar
+gigantesque.
+
+--Nous boirons du kvass répond une jeune fille.
+
+--Et puis vous nous donnerez à souper, n'est-ce pas? cria de loin une
+autre voix masculine.
+
+--Oui, mes enfants, comme à l'ordinaire.
+
+--Il y aura du fromage?
+
+--Et des harengs?
+
+--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame Frakine.
+
+A l'annonce de ce festin délicieux, les cabrioles recommencèrent de plus
+belle dans le salon voisin, et la bonne dame expliqua aux mamans
+étonnées de ce luxe inaccoutumé, que le matin, même, ayant reçu un
+quartier de veau de sa petite terre, elle l'avait fait rôtir
+immédiatement, afin de régaler sa belle jeunesse, comme elle disait.
+
+--Et précisément, acheva-t-elle en voyant entrer Dournof, voici l'enfant
+prodigue qui vient manger son veau traditionnel.
+
+--Ah! il y a du veau? dit Dournof avec cette bonne humeur qui ne
+l'abandonnait guère; qu'elle aubaine! Vous avez donc fait un héritage?
+
+--Mauvais sujet! fit madame Frakine, ne va-t-il pas me reprocher ma
+pauvreté! D'où sortez-vous comme ça sans crier gare?
+
+--J'arrive du gouvernement de T...
+
+--Quand?
+
+--Ce matin.
+
+--Ah! fit Madame Frakine en dirigeant ses yeux ver la porte. Antonine,
+qui tenait le piano au moment de l'entrée de Dournof, venait de céder sa
+place à une autre martyre du devoir social, et paraissait sur le seuil.
+
+--Repartirez-vous? demanda la vieille dame au jeune homme qui venait de
+s'asseoir dans un vieux canapé vermoulu, tout près d'elle.
+
+--Non.
+
+Antonine s'approchait, et, sans témoigner de timidité ni d'embarras,
+elle s'assit auprès de Dournof. Les dames causaient entre elles en
+prenant le thé, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie.
+
+--Savez-vous qu'on me l'a refusée tantôt? dit-il à demi-voix.
+
+--Hein? fit madame Frakine ébahie.
+
+--On me l'a refusée parce que je n'ai pas voulu entrer dans un
+ministère.
+
+--Hein? fit une seconde fois la bonne âme, plus stupéfaite que jamais.
+Dournof ne put s'empêcher de rire.
+
+--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empêche pas les sentiments,
+n'est-ce pas, Antonine?
+
+Sa position de prétendant évincé lui donnait une assurance nouvelle; il
+n'avait plus à craindre de se trahir, et éprouvait une certaine joie à
+s'avouer amoureux de la jeune fille.
+
+--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine
+en les regardant avec une bonté compatissante.
+
+--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il
+prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous
+le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons
+assez pour attendre.
+
+--Longtemps?
+
+--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en
+arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.
+
+Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il
+lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers
+restés sans dames, qui regardaient danser les autres.
+
+--Tu danses déjà? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion
+à son deuil encore récent.
+
+--_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'épaule; j'étais
+chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur où on
+le trouve.
+
+Sur cette réponse passablement énigmatique, il se mit à valser comme si
+la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour
+d'un salon.
+
+Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui était arrivé fort
+tard, après l'opéra italien qu'il aimait passionnément, sortit avec sa
+soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient à peu de
+distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientôt,
+profitant de l'extase où la musique avait plongé son ami, qu'un camarade
+avait entraîné dans une discussion acharnée, il se rapprocha d'Antonine.
+La nuit était belle, la maison des Karzof tout proche; on allait à pied;
+les fiancés causèrent quelques moments ensemble.
+
+--Il faut bien que je m'accoutume à ma nouvelle situation, dit Dournof;
+je suis à peu près comme un colonel sans régiment, un curé sans cure; je
+suis un fiancé sans fiancée...
+
+Antonine tourna vivement la tête de son côté. Sous le capuchon qui
+recouvrait sa tête, il lut un reproche dans l'éclair de ses yeux.
+
+--Je suis sans fiancée aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que
+je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hésita un
+moment, puis répondit franchement:
+
+--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai.
+
+Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle.
+
+--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier à
+l'amitié et à l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons
+nous méfier d'eux, quelque parole maligne reviendra à mes parents. Si
+nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux
+pour nous protéger.
+
+--Vous avez raison, s'écria Dournof, frappé de la logique juvénile de ce
+raisonnement audacieux. Commençons tout de suite. Amis! dit-il d'une
+voix forte.
+
+Les cinq jeunes gens qui marchaient à côté de Jean s'arrêtèrent autour
+de lui.
+
+--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me
+la refuse; tu es chagriné de ce refus, et jusqu'ici nous avions vécu en
+frères...
+
+--Et cela continuera jusqu'à la fin de nos deux vies, interrompit Jean.
+
+--Ta soeur ne veut pas se soumettre à l'arrêt de ses parents..
+
+--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien.
+
+--Eh bien, à vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du
+secours dans une position semblable, je déclare qu'Antonine et moi nous
+continuons à nous considérer comme fiancés, en attendant le jour où un
+changement dans ma fortune me permettra de la réclamer.
+
+Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus
+digne de l'amitié et de l'honneur d'agir franchement avec vous.
+Allez-vous nous protéger contre la calomnie, et nous prévenir des
+dangers qui pourraient nous menacer à notre insu?
+
+--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'émotion contenue,
+de défendre la jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté intéressée de la
+vieillesse.
+
+--Nous le jurons! répétèrent les autres.
+
+Ils étaient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux
+de Pétersbourg; la ville dormait; à peine, de loin en loin, entendait-on
+le roulement d'une voiture attardée; leurs voix retendirent fraîches et
+jeunes.
+
+--Hourra! crièrent ils gaiement, en se remettant en marche.
+
+--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je
+vous remercie tout de même.
+
+--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main à
+chacun de ses défenseurs.
+
+A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait été charmé par sa
+beauté ou sa grâce, il étouffa ce sentiment pour jamais: Antonine était
+sacrée pour eux puisqu'elle appartenait à Dournof. Désormais, elle eut
+autour d'elle une sorte de bataillon sacré pour la défendre, et elle
+fut, en effet, défendue contre les propos malveillants par la présence
+de ces cinq hommes qui lui furent également dévoués et dont elle ne
+distinguait particulièrement aucun.
+
+Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la
+tête sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en
+projetant aussi des desseins machiavéliques, à la clarté adoucie de la
+lampe qui brûlait devant les images saintes.
+
+--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rêveur
+sa robe de chambre pendue à un clou au fond de la chambre;--c'était
+d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle
+réfléchissait;--vois-tu, j'ai bien observé Antonine pendant que Dournof
+parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une
+fille amoureuse reçoit la notification d'un refus.
+
+--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu
+supposer, peut-être bien sa manière à elle d'être amoureuse n'est elle
+pas pareille à celle des autre?
+
+--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu
+la petite Véra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prêtre de
+l'église de Kazan? A-t-elle assez pleuré, crié, refusé de manger et tout
+ce qui s'ensuit! C'était un tel vacarme chez eux que sa mère venait
+faire son somme ici pendant la journée; chez elle, son démon de fille ne
+la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas empêcher d'épouser un
+chef de bureau aux Apanages six mois après;--Voilà ce que j'appelle une
+demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non!
+
+--Tant mieux! proféra Karzof, cela fait honneur à son bon sens, et à
+l'éducation que vous lui avez donnée.
+
+--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne
+s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier
+sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps.
+
+--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais à qui?
+
+--Ah! voilà! fit la mère en réfléchissant plus profondément que jamais,
+et en magnétisant de son regard la robe de chambre indifférente. C'est à
+toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne
+manque pas de célibataires dans les ministères...
+
+--Oui, répliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune.
+
+--Les jeunes! mais les vieux?
+
+--Est-ce que tu marierais Antonine à un vieux? fit M. Karzof d'un air
+éminemment dubitatif.
+
+Combien as-tu de plus que moi? rétorqua victorieusement son épouse, en
+se tournant vers lui.
+
+--Dix-huit ans, je crois... répondit le brave homme.
+
+--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux?
+
+--Non, certes, oh! non! s'écria Karzof;--mais ce n'est pas la même
+chose, ajouta-t-il aussitôt avec justesse.
+
+--Nous étions, il est vrai, des époux assortis, répondit madame Karzof.
+Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre,
+que je serais heureuse!
+
+Là dessus, les époux se mirent à chercher en commun parmi les messieurs
+de leur connaissance ceux qui pouvaient prétendre à la main d'Antonine.
+Si les oreilles ne tintèrent pas cette nuit à trente célibataires aussi
+peu occupés d'Antonine que l'enfant qui vient de naître, c'est que
+probablement ils dormaient sur ces mêmes oreilles.
+
+Le résultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un
+bal, où les célibataires, triés soigneusement sur le volet, seraient
+offerts à l'admiration de leur fille.
+
+Au moment où les époux, fiers de cette résolution, se préparaient à
+s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un léger bruit de pas qui
+leur annonçait la rentrée de leurs enfants. Un petit rire échappé à
+Antonine qui disait bonsoir à son frère acheva de confirmer madame
+Karzof dans sa sécurité.
+
+--Tu vois bien qu'elle ne pense pas à Dournof, conclut-elle, puisque tu
+l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses.
+
+Sa fille était rentrée dans sa chambre, cependant, et au lieu de se
+déshabiller, assise sur un petit canapé, la tête inclinée sur la
+poitrine, elle réfléchissait tristement.
+
+--Eh bien, ma beauté, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard
+qu'elle dût rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur
+elle le signe de la croix, pour écarter les mauvais rêves,--tu ne te
+déshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil?
+
+Antonine tressaillit.
+
+--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois être fatiguée.
+
+Elle se leva aussitôt et se livra aux soins de sa fidèle servante.
+Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds
+qu'ils inclinaient légèrement sous leur fardeau la tête de la jeune
+fille; elle était fière de ses cheveux bruns, si doux et si souples;
+elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour éviter
+qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient à aucune main
+étrangère de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof,
+mue du beau zèle dont nous avons parlé, se mit en tête de faire venir un
+coiffeur, elle eut à livrer une vraie bataille à la Niania, et si elle
+obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya
+à la cuisine en lui fermant la porte sur le nez.
+
+--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents
+n'ont pas accepté ton bien-aimé? Ils ont refusé de lui donner notre
+colombe?
+
+--Oui, soupira Antonine.
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu dis?
+
+--Je dis que je l'épouserai, lui ou personne.
+
+La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tête
+grise.
+
+--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment.
+
+--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tête.
+
+--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi,
+et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible.
+
+--Quelle idée! Où as tu pris cela?
+
+--J'ai écouté à la porte, pendant que tu étais chez madame Frakine. Et
+lui, que dit-il, ton ami?
+
+--Il dit comme moi.
+
+--Que Dieu étende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prévois
+que votre vie ne sera pas tranquille!...
+
+Antonine s'étendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur
+elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de
+croix dans l'air de tous côtés pour chasser l'esprit malin.
+
+Mais l'esprit malin était resté au coeur de la jeune fille. Une colère
+sourde travaillait en elle et montait toujours, menaçant de submerger sa
+raison. Si on l'avait laissée en paix, maîtresse d'attendre que Dournof
+eût conquis une position, elle aurait été une fille douce et soumise,
+patiente malgré son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait
+disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un
+enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colère devint
+si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus
+longtemps. La fraîcheur de la chambre calma un peu sa fièvre. Elle fit
+deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrêtant devant
+les images, elle s'agenouilla pieusement.
+
+--Sainte mère de Dieu! dit-elle tout haut, en étendant la main vers
+l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les
+bras, je jure d'être à lui ou à personne.--Et s'il faut mourir pour
+tenir mon serment, je mourrai.
+
+Elle se prosterna et resta longtemps en prières. Le froid et
+l'immobilité la glacèrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva,
+rejetant ses tresses importunes, puis retourna à son lit et s'endormit.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa
+fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint
+voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure
+partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit
+qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme
+par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il
+n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus
+malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette
+conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était
+écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête
+projetée.
+
+Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle
+recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures
+de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire
+que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et
+offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande
+comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de
+mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce
+monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de
+célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus
+fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les
+célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de
+garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit
+d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de
+vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi
+longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux
+mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt
+quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice
+pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi
+des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus
+habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le
+bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.
+
+Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il
+s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et
+ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés
+célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments
+extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de
+sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de
+sa tournée, elle trouva quatre prétendants.--non pas que tous les quatre
+eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y
+avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie
+dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément
+indispensable.
+
+Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête
+à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans
+notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.
+
+Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se
+rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame
+Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la
+demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne
+bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même,
+telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en
+hauteur.
+
+Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette
+erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions
+directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se
+passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée
+des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame
+Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:
+
+--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de
+temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!
+
+--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite,
+mais...
+
+--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.
+
+--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas
+les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce
+monde?
+
+--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...
+
+--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand
+la mariez-vous?
+
+--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas
+embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez,
+elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne
+crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche!
+
+--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur
+avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire,
+elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le
+temps je parlais comme vous.
+
+Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit
+jaune.
+
+--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof
+d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des
+messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous?
+
+--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de
+cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant!
+Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas
+marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof.
+
+--Et pourquoi, ma chère amie?
+
+--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au
+dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la
+soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais
+pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous
+et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il
+le prit comme chaperon.
+
+--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il?
+
+--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil
+et la croix de Sainte-Anne.
+
+--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la
+fortune?
+
+--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles
+environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à
+peu près six mille roubles...
+
+--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu
+que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit
+jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine.
+
+--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la
+plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles
+qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées
+à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est
+l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées
+entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort
+à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut
+une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner,
+le jour de son bai.
+
+Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime
+de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop
+étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à
+l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs.
+
+Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus
+encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine
+de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins
+sérieux se groupèrent autour d'Antonine.
+
+Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère
+l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais
+sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle
+recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite.
+L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean
+Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.
+
+On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme
+d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait
+majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant
+Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles,
+et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon.
+
+--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson!
+
+Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas
+aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait
+pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la
+reconduire à sa place.
+
+Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt
+la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une
+chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se
+dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la
+repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut
+terminée.
+
+En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la
+même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus
+deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène
+la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser
+ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins
+fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu
+près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à
+Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère.
+
+--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de
+ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à
+appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens,
+les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien
+qu'il vient des gens convenables, sérieux,--c'est avec ceux-là qu'il
+faut danser, entends-tu?
+
+Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières
+mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle
+dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une
+verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.
+
+--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille
+dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé.
+
+--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les
+autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.
+
+--Le gros monsieur? répéta la mère effarée.
+
+--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse?
+
+Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine
+s'envola comme un papillon.
+
+Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de
+trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé.
+Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui
+continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt
+sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages
+connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie
+bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le
+remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de
+peine à se dépêtrer.
+
+--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment,
+c'est sérieux, cette fois!
+
+Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ,
+c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle
+prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la
+circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant
+encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse
+magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet
+ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache
+noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer,
+et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau
+gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était
+parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de
+Dournof qui sursauta.
+
+--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es
+pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.
+
+--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un
+air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.
+
+--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est
+impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi.
+
+Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de
+madame Karzof.
+
+--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue
+en le présentant.
+
+Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste
+mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se
+pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres.
+
+--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi
+vite que sa courbature le lui permettait.
+
+--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon
+mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...
+
+Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur
+aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons".
+Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise.
+
+--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean?
+
+--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme.
+
+Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit
+jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle
+l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec
+les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation
+qui devint du regret en retombant sur le général Titolof.
+
+--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici.
+
+--Trop heureux, dit le général d'une voix suave.
+
+Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.
+
+--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle!
+
+Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là,
+et la présentation eut lieu.
+
+--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa
+voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est
+ineffaçable.
+
+Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais
+Titolof reprit:
+
+--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à
+celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère...
+
+Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop
+écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof.
+
+--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en
+s'adressant au général.
+
+--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée,
+monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.
+
+--Celle de vous présenter mes hommages respectueux...
+
+--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...
+
+La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour
+un acquiescement, et disparut en murmurant:
+
+--Veuillez m'excuser.
+
+--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches
+quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a
+terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut
+d'elle...
+
+Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre
+à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la
+circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se
+terminent généralement par ces mots:
+
+--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin!
+
+Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent
+par là.
+
+Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la
+retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu
+s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au
+dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage
+de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles
+avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui
+était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de
+lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la
+jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle
+ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa
+main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à
+personne, je l'ai juré devant les images."
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Quinze jours se passèrent ainsi: le mois de février tirait à sa fin, et
+les dernières fêtes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le
+général Titolof était venu d'abord tous les deux jours, puis tous les
+jours; ensuite on l'avait invité à dîner, et quel dîner! jamais la
+cuisinière n'avait passé de plus rude journée! Cependant, Antonine avait
+gagné un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le
+Titolof abhorré n'avait point été invité chez la vieille dame, et madame
+Karzof n'attachait pas assez d'importance aux réceptions de celle-ci
+pour avoir l'idée de l'y présenter elle-même.
+
+Cette soirée de liberté, semblable à celles d'autrefois, si dissemblable
+de la vie contrainte et cérémonieuse que les visites du prétendant lui
+imposaient désormais, produisit une impression extraordinaire sur la
+jeune fille. A peine entrée, en entendant le son familier du piano, au
+murmure de ces voix juvéniles dont plusieurs lui étaient chères, elle
+perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et
+elle fondit en larmes au milieu du salon.
+
+Toute la jeunesse présente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa
+autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour
+l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur
+âge.
+
+--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en
+aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuyée
+sur l'épaule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrêter ses
+pleurs.
+
+--Jean! où est Jean? demanda-t-on.
+
+Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui
+arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à
+Antonine.
+
+--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme
+qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la
+jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle.
+
+--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas
+son général décoré.
+
+--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.
+
+--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans
+conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous
+allons nous expliquer tranquillement.
+
+Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa
+bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède
+possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau
+mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par
+l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui
+ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de
+l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort
+bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le
+voir et en était revenu enchantée.
+
+--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa
+protectrice impuissante.
+
+--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus?
+
+Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à
+elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit,
+elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle
+recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière
+elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant
+chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et
+ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme
+se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle.
+
+Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras
+croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait
+ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux
+gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et
+regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux
+ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses
+joues flétries.
+
+--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien!
+
+--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux
+chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force
+de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais
+toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le
+voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus
+heureuse!
+
+Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.
+
+--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle.
+
+--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre
+mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos
+petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser;
+qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as
+raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux
+pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les
+yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le
+Seigneur se laissera toucher.
+
+Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le
+matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération
+de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple
+qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe
+claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça
+ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir
+examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de
+tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre.
+
+--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son
+côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents
+qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne
+fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue
+pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera
+reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer
+ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en
+mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux
+la bénédiction des fiançailles.
+
+Antonine se leva.
+
+--Ma mère, dit-elle en se prosternant par trois fois, à l'ancienne mode,
+vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas à épouser un autre homme
+contre mon gré.
+
+--C'est une plaisanterie, s'écria madame Karzof, tu ne l'aimes pas!
+
+--Je l'aime, et je lui ai donné ma parole. Nous sommes contents
+d'attendre ainsi, ma mère, nous ne vous demandons qu'un peu de patience.
+N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bénirons tous deux.
+
+Madame Karzof eut peur, intérieurement; elle s'aperçut qu'elle avait
+traité trop légèrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle
+acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractère de sa fille.
+Cette dernière découverte fut fatale à la première, car si elle avait
+été touchée de voir combien cet amour méprisé avait de profondes
+racines, elle fut extrêmement blessée de ce qu'elle nomma la
+sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait dû depuis longtemps
+inspirer à sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en
+prit à la méchante nature de son enfant.
+
+--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu
+pas aperçue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu étais pauvre...
+
+--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère,
+n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me
+donner un général parce qu'il est riche!
+
+Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant.
+Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce
+qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement.
+
+--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton
+méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de
+bonne maison.
+
+--Ma mère, répéta Antonine, n'insultez pas un honnête homme, car je
+l'épouserai sans dot et malgré vous!
+
+Madame Karzof, furieuse, éclata d'un rire aigu.
+
+--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou
+l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à
+tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos
+enfants!
+
+Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu
+donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une
+chaise et la regarda en face.
+
+Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de
+haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa
+fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle
+avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait
+lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le
+jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce
+sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment
+puissantes.
+
+--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas
+Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment
+si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof.
+
+--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis.
+
+--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir.
+
+--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai
+répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept
+ans, quand il s'est agi d'épouser ton père.
+
+--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.
+
+--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En
+attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai
+été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a
+fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de
+me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se
+représente plus devant mes yeux.
+
+Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt
+chez Dournof. Puis une réflexion lui vint.
+
+--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu
+difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans
+moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon
+amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes.
+
+Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda
+ensuite sa fille, toujours debout devant elle:
+
+--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir.
+
+Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été
+préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut
+venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et
+défaillante, mais d'une apparence digne et fière.
+
+En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer
+cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander
+grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration
+extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance
+bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un
+moment où ils seraient seuls.
+
+M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la
+bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une
+conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante
+et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se
+retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la
+main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune
+fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner.
+
+Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient
+en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui
+ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant,
+celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui
+tendit la main.
+
+--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la
+main de son enfant d'adoption.
+
+--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas!
+
+--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et
+celle des parents, il n'y a pas de recours!
+
+--Niania, dit Antonine après un moment de silence, il faut que je voie
+Dournof.
+
+--Eh bien, ma beauté, chez madame Frakine ce soir!
+
+--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mère craint que je ne l'y voie.
+Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille
+bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui.
+
+--Où, seigneur Dieu? Comment? s'écria la Niania en levant les bras au
+ciel.
+
+--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant à la regarder avec
+autorité. Va dire à ma mère que je désirerais aller aux vêpres ce soir.
+
+--Aux vêpres? c'est une bonne pensée, ma chérie; la prière calmera ta
+pauvre petite âme affligée; j'y vais tout de suite.
+
+Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission
+demandée. L'heure des vêpres n'était pas bien éloignée. Antonine
+dépouilla son costume de fête; elle arracha de sa tête avec colère le
+ruban rose que sa mère y avait mis, et frotta longtemps la place où les
+lèvres de Titolof avaient touché sa main. Puis elle attendit sa Niania.
+
+Vers sept heures, celle-ci apparut, dûment encapuchonnée, portant la
+pelisse de sa jeune maîtresse, qui s'en revêtit sans perdre de temps.
+Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier
+tournant, la Niania arrêta Antonine par la manche.
+
+--Tu te trompes de chemin, ma chérie: l'église est par ici.
+
+--Nous irons à l'église plus tard, dit Antonine. Suis-moi.
+
+La Niania fit quelques pas; elle était obligée de courir presque pour
+marcher de concert avec la jeune fille.
+
+--Ma beauté, ma petite chérie, où vas tu? demanda-t-elle avec crainte.
+
+--Tu as dit que tu donnerais ton salut éternel pour me sauver, répondit
+Antonine; suis-moi sans rien demander de plus.
+
+La Niania baissa la tête et ne souffla plus mot.
+
+Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pénétra dans une ruelle
+sombre, et sans hésiter,--elle avait pris plaisir à passer tant de fois
+devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une
+maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second
+elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumière
+tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejeté son capuchon.
+
+--Antonine! Dieu t'envoie! sois bénie! cria la voix de Dournof, et sans
+plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras.
+
+La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Le petit salon où Dournof avait entraîné sa fiancée était une pièce
+maussade, comme tous les garnis. Quelques plantes à feuillage vivace sur
+l'appui intérieur des fenêtres essayaient, mais en vain, de lui donner
+une apparence joyeuse. Un petit bureau, surchargé de papier; un gros tas
+de livres et de dossiers sur le parquet, un verre de thé à moitié vide
+sur un coin de table: tel était l'appartement du jeune homme.
+
+Mais en ce moment Dournof planait au-dessus des misères terrestres:
+Antonine serrée contre son coeur, il ne sentait plus ni l'injure, ni la
+colère; il avait une foi absolue en celle qui venait si naïvement à lui
+comme à son consolateur.
+
+Ils restèrent ainsi pendant une minute, sans songer à échanger une
+caresse; la Niania, restée debout près de la porte, les regardait et
+pleurait silencieuse ment; l'énergie avec laquelle cette rencontre avait
+été cherchée, le transport qui l'accueil fait, lui prouvait combien
+l'amour qui unissait les jeunes gens était sérieux et profond.
+
+Enfin, Dournof relâcha son étreinte, et présenta une chaise à Antonine.
+Le divan était encombré de papiers comme tout le reste; il en repoussa
+quelques-uns, se fit une petite place et s'assit en face de la jeune
+fille. La Niania resta debout; depuis qu'elle savait se tenir sur ses
+jambes, elle ne s'était jamais assise en présence des maîtres.
+
+--Je suis venue, dit Antonine d'une voix tremblante, parce que je
+voulais absolument vous parler; ma mère vous a offensé, je viens vous en
+demander pardon.
+
+Dournof fit un geste d'indifférence. Il se souciait bien peu des
+offenses des autres, aussi longtemps qu'il serait aimé d'Antonine!
+
+--Nous ne pourrons plus nous voir, continua la jeune fille; ma mère a
+déclaré que je ne sortirais plus sans elle; j'ai dit ce soir que
+j'allais à vêpres... C'est bon pour une fois.
+
+Elle se tut. L'idée de ne plus voir Dournof était si douloureuse,
+qu'elle lui faisait oublier l'autre danger,--le mariage qu'on voulait
+lui infliger.
+
+--Mais d'où vient tout cela? demanda le jeune homme.
+
+--Titolof m'a demandée en mariage, dit-elle en levant les yeux sur lui.
+
+--Eh bien?
+
+--Et ils m'ont accordée.
+
+--C'est impossible! s'écria Dournof en bondissant sur ses pieds. Ils
+n'ont pas fait cela!
+
+--Ils l'ont fait.
+
+--Et tu n'as pas résisté?
+
+--J'ai dit à ma mère que je mourrais plutôt que de l'épouser.
+
+--Qu'a telle dit?
+
+--Que toutes les jeunes filles parlent de même, et elle a passé outre.
+
+Dournof se mit à marcher de long en large dans la pièce étroite,
+éclairée par une seule bougie vacillante. Il avait croisé les bras et
+incliné sa tête sur sa poitrine, pour comprimer toutes les paroles
+amères qui bouillonnaient en lui, et qu'Antonine ne devait pas entendre.
+Il fit cinq ou six fois le tour du salon, puis s'arrêta devant la jeune
+fille.
+
+--Antonine, dit il, j'ai encore de l'argent; partons tout de suite, ma
+mère te recevra bien, nous nous marierons là-bas. Veux tu?
+
+Il attendit, debout devant elle, les bras toujours croisés.
+
+--Non, dit Antonine, en le regardant avec une expression déchirante.
+Elle a dit qu'elle me maudirait.
+
+--Te maudire? Et de quel droit? De quel droit cette mère impie, qui
+prétend sacrifier son enfant à son orgueil, à son intérêt,
+maudirait-elle l'âme loyale qui ne veut pas se vendre? Te maudire? Mais
+Dieu ne l'écouterait pas!
+
+Antonine se tordit les mains, et ne répondit pas.
+
+--Alors, continua Dournof, tu vas épouser cet homme ridicule?
+
+--Non, dit la jeune fille.
+
+Il se remit à marcher, en parlant cette fois.
+
+--Vois-tu, dit-il, je quitte dès aujourd'hui mes travaux, et je cherche
+une place dans un ministère...
+
+Antonine se leva.
+
+--Je ne le veux pas, dit-elle avec autorité.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ta carrière est ailleurs; je ne t'épouserais pas si je te voyais
+faiblir. Quand on a une idée vraiment grande, on ne l'a quitte ni pour
+une fortune ni pour une femme. On souffre, et l'on meurt.
+
+--Antonine, cria Dournof, en se prosternant à ses pieds, tu es plus
+qu'une sainte, tu es une martyre!
+
+La jeune fille secoua tristement la tête, et passa la main dans les
+boucles épaisses de la chevelure de son ami, agenouillé devant elle.
+
+--Je t'aime, dit elle, et je veux que tu sois grand.
+
+--Alors, suis-moi! reprit le jeune homme avec impétuosité. Je ne serai
+grand, si je dois jamais l'être, que par toi et pour toi; sans toi, ma
+vie n'existe pas.
+
+--Vous avez travaillé avant de me connaître et avant de m'aimer, dit
+elle avec douceur. Le but que vous vouliez atteindre existe toujours.
+Dournof se leva, et se tint devant elle humblement.
+
+--Tu vaux mille fois mieux que moi, dit-il sur le ton de la prière, mais
+vois-tu, Antonine, avant de te connaître, je n'étais qu'un enfant. Je
+suis un homme à présent; sais-tu ce qui m'a fait heureux? C'est la
+pensée sérieuse que tu as mise dans ma vie. Du jour où tu as promis de
+m'épouser, je me suis senti charge d'âme; j'ai pensé au foyer que je
+devais préparer pour te recevoir, aux difficultés de l'existence, où
+peut-être tu me demandais conseil; j'ai repoussé alors comme indignes
+bien des pensées que peut-être sans toi j'eusse accueillies avec
+complaisance. Quand on est jeune, vois-tu, on se laisse tenter
+facilement; je ne te l'ai pas dit, parce que rien ne devait troubler ton
+repos, et d'ailleurs j'étais sûr de ta réponse! Mais plusieurs fois on
+m'a proposé de l'argent pour arranger des affaires, des affaires que tu
+ne peux pas soupçonner. J'étais très-pauvre dans ce moment-là; une fois
+même, Antonine, c'était au moment de ta fête, je me creusais la tête
+pour trouver le moyen de t'offrir quelque bagatelle--j'ai failli
+succomber; l'affaire était honorable en apparence,--mais la somme qu'on
+m'offrait était trop forte pour payer le simple accomplissement de mon
+devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai refusé... Tu ne sauras jamais
+combien j'étais pauvre à ce moment-là, et combien j'ai été violemment
+tenté. Eh bien! si j'ai eu le courage de refuser, ce n'est pas parce que
+mes principes, mon éducation et tout cela m'ont retenu.. C'est parce que
+je t'aimais, et que si tu m'avais demandé où j'avais pris cet argent, je
+n'aurais pas osé te répondre toute la vérité. Tu es ma conscience,
+Antonine, mon honneur même! Dis, puis-je vivre sans toi?
+
+Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes, mais de larmes d'orgueil et
+de joie.
+
+--Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines!
+
+Ils se regardèrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance.
+
+--Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'émotion de la Niania,
+toujours debout près de la porte.
+
+Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la
+terre.
+
+--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares.--Ce sera ma
+joie éternelle d'avoir été aimée par toi. Mais, écoute, Féodor, il y a
+autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parlé de
+la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dévoués, de
+serviteurs désintéressés? N'est-il pas temps que la lèpre de
+fonctionnaires qui la ronge soit guérie par les âmes courageuses qui
+travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'être utiles? Ne
+veux-tu pas être de ceux-là?
+
+Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui.
+
+--Eh bien, renonce à moi, aime la Russie. Elle te le rendra.
+
+--Je ne renoncerai jamais à toi, dit Dournof d'une voix calme, où l'on
+sentait une force immense.
+
+--Mais, si mes parents ne veulent pas?
+
+--Je t'enlèverai, malgré toi, et je t'épouserai de force.
+
+--Féodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mère me maudirait.
+
+--Qu'importe! dit-il avec colère.
+
+--J'en mourrais;--je ne puis même supporter la pensée de la honte.
+
+Elle se tut, et inclina sa tête sur ses mains pressés.
+
+La voix de la Niania retentit dans la chambre mal éclairée; cette voix,
+sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent
+presque prophétique.
+
+--N'as-tu pas honte, Féodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraîner
+au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage
+valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, même quand
+un prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu à séduire l'âme blanche de
+notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais
+bien, tout à l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes
+lèvres.
+
+La Niania se tut. Les jeunes gens avaient désuni leurs mains pendant
+qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baissé
+comme des coupables.
+
+--Adieu, dit Antonine à son ami, sans oser lever les yeux sur lui.
+
+--Non, pas adieu, répondit-il; tu seras à moi, entends tu? Et si tes
+parents te forcent à épouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur
+résister, quand tu sais si bien me résister à moi,--mariée à Titolof,
+tu n'en seras pas moins à moi.--J'enlèverais madame Titolof, puisque
+Antonine Karzof ne veut pas être ma femme.
+
+Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux
+mains.
+
+--Honte! honte à toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles
+comme un sacrilège.
+
+--Tant pis! s'écria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prospèrent
+qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prospérerons comme
+eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force à mal faire!
+
+--Tu parles comme un insensé, dit la Niania toujours immobile. Si la
+mère qui t'a porté t'entendait parler, elle renierait le fils de ses
+entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aimée.
+
+--Pardon, pardon! s'écria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux,
+que je voudrais être mort! Pardonne-moi, Antonine!
+
+Antonine étendit la main vers lui, et traça un signe de croix dans
+l'air, sur la poitrine du jeu ne homme.
+
+--Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tâcherai de bien faire...
+Si seulement j'étais sûre que tu ne seras pas malheureux!
+
+--Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur.
+
+--Jamais, sans le consentement de nos parents.
+
+--Je le leur demanderai encore une fuis, s'écria-t-il; malgré leur
+grossièreté et leur injustice...
+
+--Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un général qu'il leur
+faut pour gendre.
+
+--Que feras-tu?
+
+Elle sourit étrangement.
+
+--Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgré moi. Je te jure
+que je ne serai pas la femme de Titolof.
+
+--Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut répondre de soi-même.
+
+--Je jure, s'écria Antonine, en se prosternant devant l'image qui
+occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de
+n'appartenir qu'à Dournof.
+
+--Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure
+d'appartenir à Antonine jusqu'à la mort.
+
+--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania émergeant de
+l'ombre et secouant sa tête soucieuse. Il ne faut pas faire de serments!
+Viens, ma colombe, viens à l'église demander à Dieu pardon de ce péché
+Et toi, jeune homme, tu parles tantôt bien et tantôt mal: ton âme n'est
+pas encore délivrée des pièges du démon; nous prierons le Seigneur pour
+qu'il t'éclaire.
+
+--Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fiancé,
+jusqu'à ce que la volonté de Dieu nous réunisse.
+
+--Ce ne sera pas long, répliqua Dournof, d'une façon ou de l'autre...
+
+--Jamais, répéta Antonine, jamais sans la permission de ma mère; elle
+m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais.
+
+Il la reprit dans une étreinte suprême, mais sans chercher un baiser.
+Ces êtres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se séparèrent;
+Antonine passa devant, et la Niania la suivit, après avoir fait le signe
+de la croix comme en quittant le lieu consacré.
+
+Dournof, resté seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas
+à fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses
+veines étaient partis par là. Un frisson passa sur son corps, et il se
+décida à fermer cette porte.
+
+Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol à
+l'endroit qu'avaient foulé les pieds d'Antonine, et pleura amèrement,
+lui qui n'avait encore jamais versé de larmes, même dans ses plus
+grandes douleurs.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Les jours s'écoulaient, madame Frakine était venue voir Antonine, et
+s'était étonnée de la trouver à la fois maigrie et d'une fraîcheur
+extraordinaire: les yeux brillaient d'un éclat nouveau, et les joues
+avaient pris des teintes rosées que, jusque-là, personne n'avait vues
+sur ce visage ordinairement pale.
+
+--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda madame Frakine à madame Karzof,
+lorsque Antonine eut quitté l'appartement.
+
+--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fièvre?
+
+--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hésiter, sont parfois
+malades quand on les contrarie...
+
+--Oui est ce qui contrarie Antonine?
+
+--Mais, vous-même, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait
+Dournof?
+
+--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus!
+
+Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant
+bonsoir, Antonine lui réitérait ses supplications. Madame Frakine savait
+aussi que c'était un mensonge, car Dournof lui avait confié tous leurs
+secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles à la jeune fille,
+aussi souvent que ce serait possible; mais à quoi bon réfuter les
+mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vérité?
+
+--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez à Titolof?
+
+--Certainement: dans cinq semaines, aussitôt après Pâques. Ce sera une
+jolie noce, mon gendre fera très-bien les choses.
+
+--Et Antonine, qu'en dit-elle?
+
+--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais
+rien!
+
+--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, répliqua madame
+Frakine, on se faisait un brin de cour.
+
+--C'était comme ça autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se
+conduit avec plus de décence.
+
+--Alors, vous n'êtes pas obligée de rappeler votre futur gendre quand
+Antonine s'éloigne?
+
+--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles idées, ma chère,
+fit madame Karzof d'un air mécontent. Mon futur gendre est un homme
+comme il faut, qui ne se permet pas d'inconséquences.
+
+--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux.
+Ah! il ne se permet pas d'inconséquences? c'est très bien. Et que dit
+Antonine?
+
+--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman
+impatientée: rien, à la lettre, rien!
+
+--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout;
+et lui, qu'est-ce qu'il en dit?
+
+Madame Karzof haussa les épaules; mais sa bonne amie n'était pas
+d'humeur à la laisser en repos sans lui avoir soutiré toutes les
+informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne
+laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de
+l'ennemi.
+
+--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur
+gendre?
+
+--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme très comme il faut; par
+conséquent, il ne peut qu'approuver cette réserve, que le bon goût
+commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois.
+
+Après s'être vengée par cette pointe, qu'elle crut très acérée, madame
+Karzof se préparait à parler d'autre chose, mais son amie la prévint.
+
+--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre
+défunt mari et moi, nous n'étions pas des gens de haut parage..., mon
+père était un comte Dérésof, cependant; mais chez nous, on était à la
+bonne franquette, et de père en fils, comme de mère en fille, on avait
+la fâcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez
+les gens comme il faut, on préfère les mariages par contrainte; c'est
+beaucoup mieux porté, je me suis laissé dire. A propos, aurez vous assez
+de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai
+déjà fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aidée à les
+manger.
+
+Les liens rompus, madame Karzof n'était pas assez fine pour ramener le
+premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la
+cervelle pour chercher une épigramme, son amie partit avant qu'elle
+l'eût trouvée.
+
+A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien à Titolof. Un autre en
+eût été embarrassé, mais le général n'était pas homme à perdre
+contenance pour si peu. Le général avait appris, sous s main, qu'une
+excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme
+marié pour la remplir; un homme marié inspire beaucoup plus de confiance
+à tout le monde, et surtout à ses supérieurs, sans qu'on ait bien pu
+savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spécial, il fallait un homme
+marié. Titolof s'était donc mis en campagne, c'est-à-dire qu'il avait
+prié une dame de ses amies de lui chercher une épouse jolie, bien faite,
+avec un peu de fortune, et surtout cette excellente éducation, morale et
+instruction comprises, qui est absolument indispensable à la femme d'un
+dignitaire d'une façon seulement relative, c'est-à-dire borgne dans le
+royaume des aveugles.
+
+Titolof n'était pas méchant, il n'était que bête, et encore ne
+saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'était pas sa
+faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'eût pu s'en
+corriger. Mais ce pénible travail qui consiste à essayer de se
+débarrasser de ses défauts lui avait été épargné. La Providence bénigne
+lui avait départi, au lieu d'esprit, un inaltérable contentement de
+soi-même et des autres. Il était optimiste en tout, surtout en ce qui le
+concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-là de
+cour qu'à des personnes tout à fait indignes d'être autrement
+mentionnées ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et
+préférait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec
+lesquels il échangeait, sans broncher, les aphorismes les plus
+saugrenus.
+
+Tel était le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille.
+Antonine avait pensé à prier Titolof de retirer sa demande, mais la
+bêtise et la fatuité incurables de ce personnage lui avaient démontré
+d'avance l'inutilité de sa tentative. Que lui restait-il à faire?
+
+C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de
+solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir
+sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les
+pensées amères et douloureuses passer sur le visage de son enfant
+chérie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con
+verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle
+devinait les mouvements de son âme, au froncement des sourcils de la
+Jeune fille, à l'agitation de ses mains fiévreuses, où à leur molle
+inertie, lorsque lasse de se débattre dans une situation sans issue,
+elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la
+mort. La mort! A dix-neuf ans! La première fois qu'Antonine envisagea de
+près cette pensée jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit
+d'épouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu à peu la mort sanglante ou
+hideuse disparut de son esprit, elle songea à une mort poétique, lente,
+entourée de soins; la mort qui met une auréole au front des jeunes
+filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne
+voit pas les souffrances, et qui permet de se détacher doucement de ce
+qu'on a aimé.
+
+Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par
+la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant
+le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air
+tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer
+tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la
+cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en
+contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé
+qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle
+fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas?
+
+Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta,
+et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit.
+
+Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit
+qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle
+en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de
+poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner
+elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine
+allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours
+suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des
+poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre.
+
+Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui
+apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque
+est un divertissement permis en carême.
+
+Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce
+temps de pénitence.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner,
+et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre
+heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof
+entra dans la chambre de sa fille.
+
+--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante.
+
+Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les
+noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère.
+
+A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait
+déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof.
+
+--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je
+ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez
+pas à Titolof.
+
+Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous
+les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait
+pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.
+
+--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la
+dernière fois que je vous le demande!
+
+--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame
+Karzof, car tu m'ennuies singulièrement.
+
+--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un
+effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser
+M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.
+
+--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile.
+
+--Il est horriblement fat et bête!
+
+--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les
+enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof
+très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.
+
+--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque,
+capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous
+m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof.
+
+Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui
+avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas,
+fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit
+asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla
+avec douceur.
+
+--Vois-tu, ma chérie, tu seras très-heureuse, vous partirez pour N...
+
+--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-là que Titolof
+devait rester à Pétersbourg.
+
+--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que
+de cela depuis quinze jours!
+
+Hélas! c'était vrai, mais Antonine n'écoutait jamais ce qui se disait
+entre ses parents et son futur: leurs paroles étaient pour elle un
+bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement à ses pensées.
+Cette idée de départ lui donna le dernier coup.
+
+--Je ne veux pas vous quitter, chère maman! Mon père est vieux, il
+m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille?
+
+Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa
+mère, pleura, supplia...
+
+--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof émue, si ce n'était pas aussi
+avancé, j'aurais repris notre parole; mais à présent ton mariage est
+annoncé, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les
+cartes d'invitation sont prêtes, il n'y a plus que ta robe de noce à
+essayer... C'est impossible ma chère enfant, réfléchis toi-même!
+
+Antonine quitta sa posture suppliante.
+
+--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous
+en repentirez amèrement.
+
+--Des menaces? s'écria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage
+tout à l'heure! Qu'on est sot de croire à ce que nous disent les
+enfants! Niania, dit-elle à la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds
+roses, et tâche qu'elle soit jolie, bon gré, mal gré.
+
+Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer
+sur son accès de sensibilité.
+
+--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras,
+pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y
+serai plus.
+
+--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas
+de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc
+mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au
+repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.
+
+Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant
+la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se
+préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré
+l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées
+où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais
+et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant,
+où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie.
+Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et
+potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait
+encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout
+de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand
+toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes
+montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les
+paupières du revers de sa main.
+
+--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en
+achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis
+quelques jours!
+
+--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe
+grise, en barège.
+
+--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas
+comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a
+partout des vents coulis!
+
+--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère
+veut que je sois jolie, il faut lui obéir.
+
+La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent
+recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était
+entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte
+de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait
+été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un
+noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina
+railleusement devant son image.
+
+--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans
+le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de
+patience.
+
+--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant.
+
+--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire
+moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.
+
+--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec
+sollicitude.
+
+--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte
+m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu
+de plaisirs.
+
+Il n'est pas trop tôt pour commencer!
+
+Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser
+parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune
+personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui
+parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son
+père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée.
+Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se
+rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus
+lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort
+simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former
+Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut
+question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.
+
+--Va, lui dit-elle, chez Dournof.
+
+La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses
+yeux.
+
+--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt.
+
+--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète.
+
+--Rien n'est plus sérieux, et tu sais que je ne plaisante jamais.
+Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientôt.
+
+--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, fit la Niania tristement.
+
+Antonine passa sa main fraîche avec un geste de caresse sur le visage
+osseux de la vieille servante, prit un châle léger qu'elle jeta sur sa
+tête et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mère
+l'avait déjà appelée trois fois.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Le coupon que Titolof avait apporté était le meilleur de tous; c'était
+une loge de barrière, contre la sortie des écuries; on y avait la
+première vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et
+les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les
+fois qu'on ouvrait les portes intérieures, mais nulle rose n'est sans
+épine; un autre fâcheux eût peut-être allégué qu'on y recevait beaucoup
+de sable jeté par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque,
+n'est-ce pas pour avaler de la poussière?
+
+Dans ce temps-là,--lointain, hélas!--les dames et les messieurs qui
+s'enlèvent les uns les autres à la force du poignet ou de la mâchoire
+jusqu'aux combles de l'édifice n'étaient pas encore à la mode; on n'y
+voyait pas beaucoup de Péruviens, dansant à quarante pieds de hauteur
+sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur aérien n'y passait d'un
+trapèze à l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en
+dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tête. Les
+cirques de cette époque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de
+singes, voir même un éléphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait,
+dans l'ordre inverse, un rare mérite, cet éléphant étant "le plus petit
+des géants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la
+décence y gagnait peut-être. Mais ce qu'elle gagnait là, elle le perdait
+sans doute ailleurs, car le cirque était considéré comme un endroit
+périlleux, presque immoral, où les demoiselles ne venaient guère
+au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprès des matinées
+enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrivée
+d'une famille honnête et peu accoutumée aux façons du lieu, dans une
+loge ordinairement occupée par la haute bicherie, fit un léger brouhaha,
+et cinquante lorgnettes se braquèrent sur Antonine. Elle rougit comme
+sous un affront, mais se remit bientôt, et s'abandonna à l'admiration
+générale avec une grande indifférence. Le vent coulis souillait sur ses
+épaules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place,
+c'est-à-dire la plus rapprochée de la barrière. Elle avait tourné le dos
+aux écuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle.
+
+--Tu as froid? lui dit sa mère, en voyant des alternatives de rougeur et
+de pâleur marbrer le visage de la jeune fille.
+
+--Non, maman je suis très-bien.
+
+--Mettez-lui cela sur les épaules, monsieur Titolof, dit madame Karzof
+en lui passant un léger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient
+d'être malade.
+
+Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les épaules de la jeune
+fille, qui le remercia et continua à lorgner la salle. Au bout de trois
+minutes, le mantelet avait glissé derrière la chaise. A l'entr'acte,
+Titolof offrit des glaces; à part le vent coulis, il faisait
+horriblement chaud dans la salle trop éclairée et trop remplie. On
+accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer
+pour gourmande! pensa la mère en lui faisant les gros yeux. Mais
+Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se
+fit apporter une seconde glace.
+
+--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof.
+
+--Non, maman, répondit la jeune fille qui s'était dépêchée de finir.
+
+Elle tendit son assiette vide à Titolof et se remit à ses observations.
+La sortie du cirque est toujours très-encombrée, et l'ordre se fait
+lentement. Dans l'étroit boyau de planches où se pressait la foule,
+l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la
+rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs étaient allés chercher
+leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir à la trouver dans ce
+tohu-bohu d'équipages qui, parait-il, doit se reproduire à la sortie de
+tous les théâtres imaginables.
+
+--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser
+de ses épaules la pelisse fourrée qui les couvrait, et sous laquelle
+elle avait déjà eu le temps d'étouffer.
+
+--Que fais-tu? lui dit sa mère en se retournant tout à coup, ta pelisse
+s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la.
+
+Oui, maman, répondit Antonine. Un instant après la pelisse était
+retombée.
+
+Une main énergique la replaça sur les épaules de la jeune fille qui fit
+un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la
+perdait point de vue depuis une heure.
+
+--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message.
+
+--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mère, haussée sur la pointe
+des pieds, cherchait à démêler le visage de son mari ou de son futur
+gendre parmi ceux qui se présentaient incessamment à la porte.
+
+--Ne puis-je rester un peu?
+
+--Non, non, va-t'en, répéta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas
+maintenant! va t'en.
+
+Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitôt la pelisse
+retomba des épaules glacées de la jeune fille. Par instants elle sentait
+un frisson mortel la secouer de la tête aux pieds, une sorte de
+chatouillement étrange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche
+pour respirer, et l'air glacé entra largement dans ses poumons.
+
+--C'est cela, se dit-elle avec une joie funèbre en sentant la fièvre la
+parcourir tout entière. C'est la mort clémente qui vient me délivrer.
+
+--Les voici! cria madame Karzof en se précipitant vers la porte.
+Suis-moi, Nina!
+
+Il s'écoula encore quelques minutes avant qu'ils fussent casés dans leur
+voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa
+chambre, prétextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait.
+
+--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a été bien heureux; il est allé au
+Cirque...
+
+--Je le sais, je l'ai vu, répondit Antonine.
+
+--Quelle voix singulière tu as! dit la Niania effrayée. Comme tu es
+rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid?
+
+--Moi! quelle idée! Va me chercher du thé.
+
+La Niania revint avec une tasse de thé bouillant que la jeune fille but
+d'un trait.
+
+--Tu vas te brûler! fit observer la vieille servante.
+
+--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous êtes! "Tu vas te
+brûler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de
+milieu?
+
+La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prédilection.
+
+--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu médites, ma fille, mais
+ce n'est pas ton ange gardien qui t'a soufflé tes pensées aujourd'hui.
+
+Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne.
+
+--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes,
+Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles.
+
+--Eh! ma chérie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et
+reproche tout à la fois, tu ajoutes un péché à un autre! Le Seigneur
+n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton père et ta mère, pour que Dieu te
+donne une vie pleine de jours?
+
+Antonine sourit; ce sourire énigmatique ne fit que passer sur son
+visage.
+
+--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras
+ranger ma chambre après souper.
+
+La Niania obéit; la porte était à peine refermée sur elle qu'Antonine
+donna un tour de clef et courut à la fenêtre. La moiteur occasionnée par
+le breuvage brûlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses
+tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les épaules
+et les bras nus, frissonnant sous le vent glacé qui s'engouffrait dans
+le store relevé comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps
+ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pâleur de cendre se
+répandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air
+mortel, avec la fermeté d'une martyre.
+
+Quiconque eut dit alors à la jeune fille que le suicide est un crime
+l'eût trouvée sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus
+loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente à venir;
+elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon à Dieu de sa
+faute.
+
+Une horloge sonna minuit dans la pièce voisine. Antonine ferma la
+fenêtre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine
+était-elle au lit que sa mère rentra.
+
+--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un châle
+jeté sur ses épaules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre
+est une véritable glacière! Te sens-tu bien?
+
+--Très-bien, maman, merci, répondit la jeune fille.
+
+--Tu étais très-jolie ce soir; voilà comme il faut t'habiller, et non
+comme une religieuse. M. Titolof était enchanté de ta beauté et de ton
+amabilité; je vois que tu es une bonne fille, malgré tes petits
+caprices. Bonsoir.
+
+Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout à coup les deux bras
+d'Antonine s'enlacèrent autour de son cou.
+
+--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix émue.
+
+--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande!
+
+Antonine ne répondit pas: son étreinte se resserra, et elle embrassa sa
+mère sur la joue.
+
+--Bénissez-moi, maman, dit-elle à voix basse.
+
+Sa mère la bénit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La
+Niania rentra aussitôt sur la pointe du pied.
+
+--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mère?
+
+--Oui... la paix éternelle, répondit Antonine.
+
+--Que tu as d'étranges paroles! Dieu seul peut te comprendre!
+
+--Dieu seul! répéta Antonine rêveuse.
+
+Une rougeur fugitive montait par moments à ses joues; des
+tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient
+onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance
+qui lui fit détourner les yeux.
+
+--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour détourner son
+attention.
+
+--Non, répondit la vieille femme.
+
+--Moi non plus. Assieds toi là,--elle indiquait le pied de son lit,--et
+raconte-moi quelque chose.
+
+--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le
+bord de la couchette étroite et basse. Une vieille servante comme moi
+n'a rien à dire à personne!
+
+--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arrivé?
+
+--Rien qui vaille la peine d'être répété!
+
+--Ce n'est pas possible, répondit Antonine. Je ne sais même pas si tu es
+fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arrivé quelque
+chose, quand ce ne serait que de te marier!
+
+La Niania hocha deux ou trois fois la tête d'un air mélancolique.
+
+--Je me suis mariée, dit elle, mais ce n'est pas intéressant.
+
+--Raconte-le moi tout de même. Je t'en prie!
+
+Non sans hésiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit à le
+rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles
+parlent, et commença son histoire à voix basse:
+
+
+
+
+ XI
+
+
+--Mon père--que Dieu lui donne le repos éternel!--était un homme gai et
+remuant; il aimait à travailler comme il aimait à rire et festiner; je
+me le rappelle toujours revenant des fêtes, le dimanche soir, chantant
+et criant. Il était plus ivre de chansons et de gaieté que de vin. Il
+n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il
+buvait quelque chose de fort, c'était de l'hydromel et de la bière
+douce;--mais cela lui arrivait rarement.
+
+Nous étions toute une nichée d'enfants, dans la maison paternelle, et
+j'étais l'aînée. Dès mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement
+qu'un enfant dans les bras; l'un remplaçait l'autre dès qu'il savait
+marcher, et c'était toujours de même. J'arrivai ainsi à l'âge où les
+petites filles commencent à devenir sérieuses et à regarder si leurs
+cheveux sont bien nattés. J'étais la fille, d'un paysan et non d'un
+domestique, et jamais je ne serais entrée dans les chambres des
+maîtres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue à servir chez
+toi. J'étais donc grandelette, lorsque ma pauvre mère mourut. C'était
+une femme sévère, aussi sérieuse que mon père était gai; elle ne m'avait
+pas fait moitié tant d'amitié que lui, et pourtant, quand je la mis dans
+le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni
+de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours,
+je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-là s'éleva tout seul, on
+peut le dire, car je n'avais guère le temps de m'occuper de lui.
+Pourtant je l'aimais mieux que les autres.
+
+Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si
+naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à
+rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la
+couvée.
+
+--Si jeune? fit Antonine.
+
+--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que
+pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris
+la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants;
+sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première.
+
+Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le
+dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps
+libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir
+des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour
+l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les
+prenons là où le bon Dieu les met.
+
+Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des
+fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait
+très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta
+défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la
+forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans
+une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine.
+Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par
+le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en
+allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais
+les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait;
+je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs
+se réjouissaient ensemble.
+
+Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de
+moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la
+curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le
+reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois;
+c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus
+de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un
+dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta
+grand'mère à l'église, le dimanche...
+
+La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.
+
+--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une
+petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je
+croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il
+me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais
+jolie...
+
+La Niania s'interrompit encore.
+
+--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui
+m'inspire...
+
+--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux
+brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé?
+
+--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme.
+Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne
+parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à
+nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi,
+j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le
+regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font
+nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder
+au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à
+l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant
+qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la
+rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans
+pouvoir m'endormir.
+
+Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois
+pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes
+autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une
+minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais
+impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient
+longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver,
+j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui;
+et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de
+m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ.
+Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la
+maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais
+pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme
+rassurée jusqu'au lendemain.
+
+Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les
+seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les
+écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je
+ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand
+il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui
+rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout
+près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur
+lorsqu'il me frappa sur l'épaule.
+
+--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du
+bel Afanasi?
+
+Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père
+continua:
+
+--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un
+enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.
+
+--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il
+parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.
+
+--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la
+fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps.
+Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de
+l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une
+fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une
+femme qui porte des souliers de peau!
+
+Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et
+passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté,
+comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de
+nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce
+sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa
+vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon
+petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle,
+je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à
+réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de
+moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses
+sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses
+enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la
+fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais
+pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se
+fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer.
+
+La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale,
+élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous
+autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de
+fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à
+aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez
+nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le
+même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de
+besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la
+maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas
+des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du
+moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les
+communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux
+éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au
+coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était
+la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai
+bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je
+sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en
+savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a
+du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer;
+on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous
+tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en
+face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle,
+et qu'on le connaissait depuis longtemps.
+
+J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était
+sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain
+tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait
+les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture.
+
+--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!
+
+--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison.
+
+Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons,
+une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe
+pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge.
+
+--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je
+savais quelle serait la réponse.
+
+--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de
+joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la
+maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne
+s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie;
+et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques.
+
+--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!
+
+--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me
+regardant avec étonnement.
+
+Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser
+trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je
+lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour
+me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait
+commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de
+tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en
+cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au
+prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien
+quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote,
+avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni
+le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons
+dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les
+femmes de chambre de Madame.
+
+--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je
+sois mariée, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais
+quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes européennes pour
+m'habiller comme une dame.
+
+Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment
+elle était une riche promise! Elle était aussi bien plus jolie que moi;
+elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les
+tiennes, ma fille chérie, car tu sais que nos jeunes filles réunissent
+tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'étais folle
+d'avoir pu prétendre à l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec
+tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui.
+
+--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une
+petite espérance qu'elle me répondrait que non.
+
+--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air
+triomphant.
+
+Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtisée comme on cueille
+une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en
+pensant à autre chose; il m'avait trouvée assez jolie pour me le dire,
+et si j'avais été moins sage, il aurait profité de ma folie et de mon
+aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protégée!
+Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la
+fatigue de huit enfants sur les bras!
+
+--Eh bien, je m'en vais, dis-je à Paracha en me levant.
+
+--Déjà? où vas-tu?
+
+--Chercher des écrevisses à la rivière.
+
+--Et toi, me dit-elle tout à coup, est-ce que tu ne te marieras pas
+bientôt?
+
+Je ne sais quel démon me poussa à relever fièrement la tête.
+
+--J'espère bien que si! répondis-je: je t'inviterai à ma noce!
+
+--Et tu viendras à la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au
+seuil du moulin.
+
+Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'être
+joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux écrevisses, je n'eus pas
+le courage de me mettre à en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et
+verte, si épaisse au bord de l'eau où jamais ne passe personne, et je
+pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus
+bien fatiguée de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi à
+l'eau de la rivière toujours froide en cet endroit ombragé, et je m'en
+revins avec mon panier vide.
+
+Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que
+Paracha en m'apercevant ne fût point prise de l'idée de me demander si
+j'avais fait une bonne pêche. Je passai sans encombre, mais à peine
+avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi.
+Il s'en allait au moulin à grandes enjambées, avec l'air content qu'il
+avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu étonné, mais souriant
+aussitôt:
+
+--D'où viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable.
+
+--Du moulin, lui répondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu
+épouses une belle fiancée, et assez riche pour que tu puisses l'emmener
+se pavaner à la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi!
+
+Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main.
+
+--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rusé, et qui prétendait m'en
+faire comprendre long.
+
+Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines.
+
+--Honte, m'écriai je, honte à toi! tu te joues des jeunes filles; tu
+n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est
+d'avoir jamais regardé ton visage de lâche et écouté tes paroles de
+traître. Laisse-moi!
+
+J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air
+tellement indigné qu'il recula un peu.
+
+--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter...
+excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit?
+
+--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine
+et en le regardant bien en face.
+
+--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh?
+
+Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain.
+
+--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber
+dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car
+elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un
+misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux
+réclamer ta riche promise!
+
+Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je
+revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide.
+Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je
+lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier.
+
+--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie
+n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines
+d'une femme mariée.
+
+Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de
+m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile
+sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on
+m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser,
+et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison
+de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus.
+
+La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine
+son regard plein de pitié.
+
+--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.
+
+--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne
+pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et
+j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le
+temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir
+encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait
+inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir
+me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait
+quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps
+après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai
+tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha,
+afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les
+jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées.
+
+--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine.
+
+La Niania garda un instant le silence.
+
+--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu
+ait son âme.
+
+--Méchant? insista la jeune fille.
+
+--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels
+traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se
+soumettre.
+
+--Il est mort?
+
+--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux
+enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son
+mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal.
+
+--Et tes enfants?
+
+--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre,
+d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien
+vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.
+
+Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre.
+
+--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans
+les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de
+son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le
+reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne
+me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut
+pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la
+garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la
+vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.
+
+Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée
+de la vieille servante.
+
+--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je
+vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits...
+Seigneur, que tout cela est loin!
+
+La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.
+
+--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard
+au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion
+contre la toux.
+
+--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.
+
+La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout
+eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après
+avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva,
+ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester
+exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut.
+
+Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces!
+
+Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fiévreux et entrecoupé de
+rêves pénibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de
+Dournof et celui de son fiancé tourbillonnèrent dans son cerveau
+fatigué.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours après madame Karzof à
+son placide époux, pendant qu'ils étaient seuls dans la salle à manger;
+elle a l'air fatigué, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit
+malade.
+
+--Il faut faire venir le médecin, dit sentencieusement le bonhomme. On
+ne doit jamais négliger les premiers symptômes d'une maladie; souvent
+une indisposition sans gravité dégénère en maladie dangereuse, faute
+de...
+
+--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'écria madame Karzof avec
+quelque impatience. Le médecin est venu hier.
+
+--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?
+
+--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqué une poudre.
+
+--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, proféra M Karzof, qui
+professait une vénération absolue pour les oracles de la Faculté.
+
+Sa femme n'avait pas l'air aussi persuadée que lui de l'efficacité de
+ces remèdes: elle resta silencieuse un instant.
+
+--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'idée qu'Antonine aime
+plus ce Dournof que nous ne l'avions pensé.
+
+--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparlé?
+
+--Non, c'est-à-dire que, depuis que nous sommes allés au Cirque, elle ne
+m'a plus ouvert la bouche à son sujet.
+
+--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tête
+négativement.
+
+--Antonine, à ce que je vois, n'est pas fille à oublier ainsi cet homme
+qu'elle m'a suppliée, pendant si longtemps, de lui donner pour époux.
+
+--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'était pas élevée
+à la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait
+doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire!
+
+Puis elle haussa les épaules et s'appuya sur la table pour lui parler
+plus confidentiellement.
+
+--Nous avons peut être eu tort de vouloir marier Antonine pendant
+qu'elle pensait à un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait,
+elle n'a pas oublié. Avec le temps, cela viendra, mais à présent,.. Si
+l'affaire n'était pas si engagée, j'aurais préféré rendre sa parole à
+Titolof.
+
+--Rendre la parole au général! s'écria Karzof, comme si une maison lui
+était tombée sur la tête.
+
+--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la
+parole au général. Après tout, je me soucie peu du général; Antonine est
+notre fille, et je veux qu'elle vive!
+
+Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hébété que jamais, la
+regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles.
+
+--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, après avoir noué
+ensemble une ou deux idées.
+
+--Je ne sais pas si elle est très-malade, mais elle a des yeux qui me
+donnent à la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me
+pardonner ma conduite... J'ai voulu me fâcher contre ces yeux-là, et je
+n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire...
+
+--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout à fait bouleversé.
+
+--Je sais bien ce qu'elle me répondra; ce n'est pas la peine de
+l'interroger tant que je n'aurai pas causé avec Titolof. Toi qui es un
+homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait
+disposé à nous rendre notre parole.
+
+--Je... j'essayerai! déclara bravement le bonhomme ému de voir pleurer
+sa femme, mais au fond absolument terrifié à l'idée de parler à Titolof
+d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que
+la nature ne l'avait pas fait naître orateur, non plus que diplomate.
+
+Antonine entra dans la salle à manger, en s'excusant de se lever si
+tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine à quitter son lit le
+matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos
+qu'entre huit et dix heures.
+
+--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon
+enfant; nous ne sommes pas au régiment pour nous lever à la diane.
+
+Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mère,
+et vit qu'elle avait pleuré. Le remords l'assaillit,--ce n'était pas la
+première fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur à la
+douleur que ses parents allaient éprouver bientôt.
+
+De leur côté, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils étaient
+changés, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat où la vie
+circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mêmes
+semblaient s'être éclaircis sur les tempes, où se découvrait tout un
+réseau de veines bleues. Ils échangèrent un regard de pitié, un signe
+d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitôt à causer avec sa fille
+d'une façon familière et joyeuse.
+
+--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle.
+
+--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence.
+
+--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton
+père nous prendra deux billets.
+
+Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise.
+
+--Pour vous et moi, maman? dit-elle.
+
+--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules
+en partie fine.
+
+Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec
+plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père
+sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets.
+Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il
+se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour
+qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son
+futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un
+salut et une poignée de main.
+
+En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui
+manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble
+excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à
+marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze
+jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des
+progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les
+poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées
+par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à
+suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé
+ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se
+doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps,
+provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et
+grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était
+plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries
+placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle
+immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas
+payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent
+de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que
+Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas
+manquer de s'y rendre.
+
+En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément
+en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts
+sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se
+quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la
+musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt
+quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si
+péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des
+violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air
+embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de
+l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient.
+
+La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor,
+extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur
+l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença
+en italien l'air de la _Lucie_:
+
+ Bientôt, l'herbe des champs croîtra
+ Sur ma tombe isolée!
+
+Antonine, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie poussa un petit
+cri, fit un mouvement en arrière et perdit connaissance. Un grand
+brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement
+qu'on fit pour l'emporter, et le ténor continua son air avec le succès
+le plus vif et le mieux mérité.
+
+Au moment où Antonine revint à elle dans le petit salon des dames où on
+l'avait transportée, des applaudissements frénétiques annonçaient la fin
+du morceau.
+
+--Pardon, dit-elle, dès qu'elle put parler, je regrette bien... Maman,
+allons à la maison.
+
+On s'offrit à chercher leur voiture. La grâce et la beauté d'Antonine,
+ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue
+donnait à ses yeux avait amené autour d'elle plusieurs hommes de la
+meilleure société. Deux vieillards, des plus marquants parmi la
+noblesse, ne voulurent céder à personne le soin de la conduire à sa
+voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, pâle et l'air
+sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire
+angélique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au
+plus profond de son être.
+
+--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperçoit-il
+pas?
+
+Il suivit le petit cortège, et se tint près de la portière de la
+voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le
+marchepied; mais madame Karzof était si troublée qu'elle ne le vit même
+pas. Cet évanouissement, après sa conversation du matin avec son mari,
+avait mis la terreur dans son âme. Elle ramena sa fille à la maison en
+la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu'à regret. Il lui
+en coûtait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait douté, et
+qui se révélait maintenant à elle.
+
+M. Karzof éploré descendit l'escalier, en apprenant l'accident arrivé à
+sa fille, et la soutint, aidé de son fils Jean, jusque dans sa chambre,
+malgré les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout
+à fait bien, et que c'était un simple étourdissement causé par la
+chaleur. Madame Karzof voulut déshabiller sa fille elle-même et la voir
+dans son lit. Antonine eut beau s'en défendre, il fallut subir les soins
+inquiets de sa mère en larmes.
+
+Quand enfin elle eut assuré, maintes fois, qu'elle avait sommeil et
+qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se décida à se
+retirer, et alla écrire un billet au docteur pour qu'il vint le
+lendemain à la première heure.
+
+--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant
+endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite
+dans la rue: Dournof doit y être; dis-lui que je n'ai rien du tout, et
+que le moment où nous nous reverrons n'est plus éloigné. Va vite.
+
+La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!"
+et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de
+quelques minutes.
+
+--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire
+que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime
+comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de
+quoi en mourir!
+
+Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et
+se tourna du côté de l'ombre.
+
+Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se
+réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait
+arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à
+la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La
+jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux
+devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes
+sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient
+de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force
+de se relever.
+
+--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton
+paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux!
+Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je
+suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...
+
+Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait
+écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et
+avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa
+tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras
+et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui
+sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement.
+
+--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!
+
+La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas,
+et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin.
+
+Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait
+vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments.
+Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions
+de toute nature, et commanda le repos.
+
+Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se
+présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.
+
+--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fiancé après le
+premier bonjour.
+
+--Pas précisément, répondit le bon vieux: nous voulions même vous
+dire...
+
+--Comment! serait-elle malade? fit le prétendu, dont le visage prit
+aussitôt l'expression attristée requise en pareil cas.
+
+--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est évanouie deux fois dans la soirée
+d'hier...
+
+Le général fronça ses sourcils qu'il haussa en même temps jusqu'au
+milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli:
+Quel malheur! et combien vous m'étonnez!
+
+--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demandé les
+secours de l'art?
+
+--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut éviter les émotions; il commande
+le repos absolu, récita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur.
+
+Titolof leva les sourcils encore plus haut.
+
+--C'est très-malheureux, très-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui
+paraissait jouir d'une si excellente santé!
+
+--C'est depuis qu'elle est fiancée que...
+
+Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en
+commença une autre en se disant que peut-être par ce bout-là ce serait
+plus facile.
+
+--Quand devez-vous quitter Pétersbourg, général? lui demanda-t-il d'une
+voix caressante.
+
+--Mais la seconde semaine après Pâques, dans tous les cas, répondit le
+fonctionnaire d'un air morne.
+
+--Hem... c'est fâcheux... C'est que, voyez-vous, général, je crains que
+notre fille ne soit pas rétablie pour ce moment-là.
+
+Titolof sursauta comme si on lui avait foncé une aiguille dans le
+mollet.
+
+Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le
+geste et dans la voix.
+
+--Eh bien, oui, général! répondit Karzof en baissant la tête, comme si
+son chef immédiat lui avait infligé la plus énergique semonce.
+
+--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en
+croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donnée, et...
+
+--Je ne reviens pas sur une parole donnée, dit Karzof redressant la
+tête, mais ma fille est malade, et le médecin lui défend les émotions,
+et le mariage est une source d'émotions, et dans les circonstances
+présentes... Enfin, si elle se rétablit promptement comme nous
+l'espérons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du
+mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, répéta
+Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! ça t'apprendra à me
+faire les gros yeux.
+
+--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois être marié avant de partir, et il
+faut que je parte dans la quinzaine de Pâques! Vous auriez dû me dire
+cela plus tôt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux.
+
+Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reçut du renfort;
+madame Karzof entra dans le salon, et, sans même saluer son ex futur
+gendre:
+
+--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une
+voix sèche. Vous auriez dû vous apercevoir que vous ne plaisiez pas à ma
+fille.
+
+--Elle ne m'a jamais rien dit de désagréable! répliqua Titolof, démonté
+par cette attaque inattendue.
+
+--Il n'aurait plus manqué que cela! Croyez-vous que nous soyons assez
+mal élevés, dans notre famille, pour dire des choses désagréables aux
+personnes que nous recevons?
+
+Une mêlée générale s'ensuivit, et Titolof se retira, en répétant d'un
+ton irrité:
+
+--On devrait prévenir le monde! Où trouverai-je une femme avant la
+quinzaine de Pâques? Il faut que je sois à mon poste dans cinq semaines,
+et marié! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon
+Dieu! on devrait prévenir les gens. Cela ne ressemble à rien!
+
+Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jérémiades, passa la tête par
+la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un
+air placide la déconfiture du Titolof abhorré. Quand la porte se fut
+refermée sur le général évincé, il prit son chapeau et sa pelisse; mais
+au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur.
+
+Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, était couchée sur un canapé;
+sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En
+voyant son frère, elle sourit et lui tendit la main.
+
+--On a expédié ton promis, dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur s'était
+brusquement soulevée, et cramponnée au dossier du canapé, elle le
+regardait avec des yeux égarés.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppressée.
+
+--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait défendu les émotions... Bah!
+celle-là ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de
+précaution:
+
+--Mon père vient de dire à Titolof que tu es malade, et que, comme le
+général est plus pressé d'avoir une femme que nous de nous séparer de
+toi, il ait à se pourvoir ailleurs. Es tu contente?
+
+--Ah! s'écria Antonine avec un cri déchirant, trop tard, trop tard!
+
+A ce cri, les parents qui étaient restés dans le salon, sans se douter
+de l'incartade de leur fils, accoururent à la hâte.
+
+--Pardon, pardon, mes chers parents, s'écria Antonine, j'ai douté de
+vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait!
+
+Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants,
+pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre.
+
+--Elle a le délire, s'écria la mère,--vite un calmant, ses poudres...
+
+Elle ouvrit le tiroir où de tout temps on avait mis les médicaments
+destinés aux enfants, et poussa un cri.
+
+--Malheureuse! qu'as-tu fait!
+
+--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller.
+
+--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effrayé.
+
+--Les paquets sont tous là, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse
+enfant, tu voulais donc mourir?
+
+Antonine, sans répondre, fit un signe énergique qui pétrifia d'horreur
+tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle
+porta son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, et le jeta ensuite sur
+le tapis, marbré d'un filet de sang.
+
+--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons été durs
+envers toi, ma fille, tu nous as sévèrement punis!
+
+Antonine ne répondit pas; elle aussi était punie!
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les
+maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille.
+Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se
+tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la
+célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.
+
+Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa
+délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.
+
+--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous
+vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.
+
+Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire
+une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents
+et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui
+répétaient les paroles consolantes.
+
+--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur,
+vous pensez...?
+
+Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:
+
+--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.
+
+--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne
+se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...
+
+Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie
+galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses
+souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose,
+donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses
+demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure
+d'exécuter vos promesses.
+
+Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.
+
+--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes,
+comment cela est-il arrivé?
+
+--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas
+pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments;
+pourquoi ne les a-t-elle pas pris?
+
+Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.
+
+--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.
+
+--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et
+puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais
+il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?
+
+--Oui, fit tristement le père.
+
+--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.
+
+Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant
+de partir:
+
+--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un
+autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je
+ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.
+
+Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui
+les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans
+défense.
+
+--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis
+sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en
+prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?
+
+--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de
+suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien
+portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!
+
+--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les
+erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du
+cirque!...
+
+--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas
+tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue...
+Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père
+consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez
+de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?
+
+Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna
+dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la
+porte.
+
+--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.
+
+--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il
+voulait rendre ferme.
+
+Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer
+la porte sur lui.
+
+Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même
+temps:
+
+--C'est notre faute!
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le
+vit autrement que penché sur son bureau.
+
+Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que
+Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux
+l'interroger.
+
+--Un malheur? dit-il d'une voix brève.
+
+Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui
+signifiait: Tout est perdu.
+
+--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même?
+
+--Non, répondit Jean, c'est pis encore.
+
+--Comment, pis que cela?
+
+Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la
+muraille.
+
+--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse.
+
+--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.
+
+Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.
+
+--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré!
+
+Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était
+passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine,
+soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin
+découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur
+Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au
+logis.
+
+--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant
+son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur
+soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses
+accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne
+pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se
+trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...
+
+--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement
+Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le
+monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le
+reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent.
+Allons chez toi.
+
+Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le
+chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put
+retenir un geste de colère.
+
+--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un
+mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est
+trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!
+
+--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même
+à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le
+docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez
+votre bonheur à sa méprise.
+
+Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.
+
+Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude
+épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et
+la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la
+confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles
+affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à
+tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.
+
+--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?
+
+Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.
+
+La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup:
+
+--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de
+Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré
+l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est
+votre châtiment.
+
+--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu
+de parler ainsi à tes maîtres...
+
+--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre
+fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil
+et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était
+pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.
+
+--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.
+
+--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai,
+et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand
+vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce
+jour elle n'a plus eu de joie.
+
+--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre
+l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se
+taire et douter de notre amour...
+
+--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et
+presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les
+jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour
+elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre
+cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de
+raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée
+de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?
+
+--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse
+d'elle-même.
+
+--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute.
+Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez
+vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais
+je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je
+mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui,
+continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous
+la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant
+volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable
+devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous
+n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui
+l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons
+être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez
+préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.
+
+Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du
+père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par
+ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur
+les épaules était bien lourde.
+
+--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune
+homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur
+amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait
+uni.
+
+--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.
+
+--Je le jure! répéta fidèlement son mari.
+
+La sonnette retentit.
+
+--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis
+que nous n'y sommes pas.
+
+La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la
+porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et
+alla prévenir les époux.
+
+--Déjà! dit madame Karzof.
+
+Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant
+Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte
+de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son
+visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un
+air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui
+faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des
+choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon
+accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou
+en disant:
+
+--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous!
+
+--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat.
+
+--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous
+aimerons comme notre propre fils.
+
+Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse
+du père.
+
+--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.
+
+--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie...
+Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le
+silence.
+
+--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...
+
+--Niania le lui dira, fit Jean.
+
+C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous.
+
+Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de
+s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le
+coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La
+Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller,
+et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte
+de la chambrette.
+
+--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?
+
+--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.
+
+Elle promena autour d'elle un regard satisfait.
+
+--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en
+parlera plus?
+
+--Je crois bien que c'est vrai!
+
+Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est
+qu'il est pressé, vois-tu!
+
+Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être
+débarrassée de cet odieux personnage.
+
+--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout
+ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras
+sans exception. Ainsi, demande!
+
+--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne
+m'accorderait pas.
+
+--Par exemple?
+
+Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur
+fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries.
+
+--On ne me permettrait pas de voir Dournof!
+
+--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?
+
+--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...
+
+--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.
+
+Elle ne fit que sortir et rentrer.
+
+--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.
+
+--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!
+
+Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur
+de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son
+amour par l'étendue de ses souffrances.
+
+Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et,
+s'agenouillant près d'elle:
+
+--Pour toujours, lui dit-il.
+
+Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec
+incrédulité.
+
+--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi!
+
+Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux,
+et ils échangèrent leur premier baiser.
+
+La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille
+Karzof pleurait de l'autre côté du mur.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens
+crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur
+et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof
+passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour
+prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment
+béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé
+qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls,
+pendant que la famille dînait dans la salle à manger.
+
+A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint
+toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué
+nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre;
+la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas.
+Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof
+réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation.
+
+Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances:
+Antonine ne verrait pas fleurir les roses.
+
+Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que
+stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que
+"les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait
+personnellement de M. Karzof.
+
+La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille:
+c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que
+Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son
+petit stock de nouvelles et de commérages.
+
+Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine
+ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la
+famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la
+vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en
+foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt
+les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut
+en augmenter le nombre.
+
+Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi
+les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine,
+près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions,
+il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami
+parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et
+de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.
+
+Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne
+jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette
+personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien
+de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait
+adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré
+qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il
+sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.
+
+Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse
+comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par
+tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du
+mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de
+visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il
+lui était très-agréable de voir tant d'amis.
+
+Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur
+d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils
+se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque
+la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la
+petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait
+dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se
+laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:
+
+--Je suis heureuse.
+
+Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient
+d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle
+faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage
+à l'étranger, pour rétablir la santé.
+
+--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de
+mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!
+
+Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant,
+le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.
+
+Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que
+personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici.
+Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et
+propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce
+pas, maman, que vous me la meublerez bleu?
+
+--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.
+
+--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera
+cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père?
+
+Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment,
+et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux,
+suivi par le regard inquiet de sa femme.
+
+Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle
+pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à
+rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit
+tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses
+forces.
+
+Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps.
+
+--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux
+aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis
+il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du
+piano.
+
+Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme;
+mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie
+enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle
+secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le
+canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage
+adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges.
+
+--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard!
+ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!
+
+L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la
+punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle
+devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus
+amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les
+obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve
+doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à
+toutes ces joies.
+
+Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.
+
+--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.
+
+Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale.
+
+Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux,
+voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!
+
+Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.
+
+--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!
+
+--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah!
+s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je
+fait pour tant souffrir?
+
+--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui
+venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main
+sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton
+mal est le châtiment qu'il t'envoie!
+
+--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant
+la vieille femme d'un air de supplication.
+
+--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos
+caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a
+accordée...
+
+Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses
+pensées.
+
+--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus
+penser qu'à obtenir mon pardon.
+
+Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit
+dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre
+auprès d'elle.
+
+--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me
+pardonne.
+
+--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel.
+
+Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une
+paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à
+Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière.
+
+Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de
+fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les
+mains levées vers le ciel, elle cria:
+
+--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!
+
+Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait
+plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces.
+
+La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous,
+conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à
+Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous
+côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose
+pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air
+balsamique des arbres résineux.
+
+Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie,
+comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une
+vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la
+soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois
+qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le
+lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent,
+l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à
+pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le
+printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre.
+
+En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit
+monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle
+construite en bois.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.
+
+La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle
+n'osait lui forger un mensonge.
+
+--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je
+comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac,
+ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau
+reçoive les derniers rayons du soleil.
+
+Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science,
+soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle
+laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout
+à coup, ses forces déclinèrent.
+
+--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre.
+Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu
+deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout
+pour obtenir ce résultat. Tu te marieras..
+
+Dournof fit un geste énergique.
+
+--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants
+qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si
+Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse,
+tout à fait, entends-tu?
+
+Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de
+souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la
+coupe.
+
+Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis
+longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette
+maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le
+vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les
+mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était
+celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son
+chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison
+serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait
+plus de son chagrin.
+
+Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur
+vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre
+chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois
+heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège
+qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un
+ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une
+des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement,
+comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et
+retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait
+alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se
+reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés
+qu'on allait venir lui enlever.
+
+Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis;
+on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à
+l'église.
+
+Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si
+angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit
+dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de
+juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite
+église.
+
+Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la
+regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint
+donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents,
+comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis
+il laissa passer la foule.
+
+Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les
+sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste.
+
+--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix.
+
+On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit.
+
+Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur,
+les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit
+lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide,
+il le vissa solidement.
+
+Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et
+n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien
+n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme
+sienne.
+
+Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait
+Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où
+tombaient les derniers rayons du soleil couchant:
+
+--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue.
+
+Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas,
+mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait
+rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie
+dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de
+vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui
+leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en
+ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des
+négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la
+saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur
+existence accoutumée.
+
+Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa
+besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et
+des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait
+changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait
+entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique
+cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait
+apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait
+seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne
+et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il
+n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa
+fille perdue?
+
+Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre,
+portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement
+vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son
+mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin
+autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il
+demandait le récit des événements survenus en son absence.
+
+Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine
+de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères
+allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette
+ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la
+maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y
+rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de
+délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec
+eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en
+lui une sourde colère.
+
+--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu
+notre Antonine bien-aimée!
+
+Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.
+
+Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance.
+L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient
+fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il
+avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui
+appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et
+les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser,
+mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame
+Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée
+d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été
+éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui
+laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle
+réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que
+portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle
+trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.
+
+--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner
+solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du
+vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici,
+belle et vivante?
+
+Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait
+pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa
+femme. Il garda le silence.
+
+--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons
+perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde;
+s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle
+n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais
+dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!
+
+--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois
+qu'il l'aimait pour elle-même.
+
+--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il
+l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre
+fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier
+de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le
+monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.
+
+--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.
+
+--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce
+que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce
+que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!
+
+Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour
+semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle
+qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste.
+Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques
+années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas
+capable de le lui dire. Il continua de se taire.
+
+Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait
+commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.
+
+--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son
+sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort;
+c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.
+
+La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci,
+emportée par sa colère, continua:
+
+--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait
+peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin
+d'elle...
+
+--- Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez
+Dieu.
+
+--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles.
+
+--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre
+Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir...
+
+--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et
+j'aurais pardonné.
+
+--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre
+malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre
+consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de
+le dire vous-même.
+
+Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence,
+comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui.
+
+--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous
+criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni
+celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils
+écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce
+que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui,
+ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous
+désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé
+mourir que de pécher.
+
+M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne
+prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.
+
+--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau
+pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est
+pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous,
+madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas
+crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous
+auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne
+disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de
+ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un
+l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée.
+
+--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.
+
+--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant
+pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal.
+Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même.
+
+--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres?
+Je te chasse! va-t'en!
+
+--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos
+enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille...
+
+--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es
+cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal...
+
+--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que
+Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et
+sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant,
+hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme
+s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente
+ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une
+jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine,
+entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et
+acheva de préparer le thé.
+
+Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le
+silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:
+
+--Où est la Niania?
+
+--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille.
+
+--Où est-elle allée?
+
+--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.
+
+Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et
+reprit son tricot sans rien ajouter.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu,
+il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête
+appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait.
+C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé
+aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de
+ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du
+soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un
+flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés
+de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le
+soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul,
+concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait
+épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était
+rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le
+pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses
+pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque
+le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande
+rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se
+jeter sur son lit.
+
+Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la
+marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du
+deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs
+les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine
+agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si
+désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que
+l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce
+qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son
+coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher
+de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.
+
+Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du
+jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il
+entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta
+immobile.
+
+La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit
+un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer
+un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif
+entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre
+sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme
+l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se
+leva lentement et alla ouvrir.
+
+--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de
+la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!
+
+Il rentra chez lui, elle le suivit.
+
+--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis
+content de te voir...
+
+Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement
+cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine.
+Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où
+étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur
+la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait
+ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps
+de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur
+son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait
+vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine
+n'étaient rien pour lui.
+
+--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant
+lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande
+les grâces.
+
+--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche,
+mais tout ce que je possède...
+
+La vieille femme fit un signe de la main.
+
+--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil.
+Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante.
+
+--Ma servante? fit le jeune homme surpris.
+
+--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de
+sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je
+l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande
+le pain et le sel, et je veux te servir.
+
+--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce
+que tu ne veux pas rester avec les Karzof?
+
+--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure,
+plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et
+moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre
+ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de
+vivre ensemble! Des païens comme nous, fi!
+
+Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la
+regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment
+profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes
+portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci
+l'avait emportée dans la tombe.
+
+--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous
+l'aimions, nous...
+
+La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant
+qu'il eût pu la retirer.
+
+--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis
+à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?
+
+--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il
+mettait ses habits et quelques livres.
+
+--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.
+
+Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un
+paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme.
+
+--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il
+la vit arriver.
+
+Elle fit un geste dédaigneux.
+
+--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux
+pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la
+voir.
+
+--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof.
+
+--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère.
+Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce
+n'est que juste.
+
+Dournof ne revit jamais les Karzof: peu de temps après, le vieillard
+prit sa retraite, et six semaines plus tard il mourut, d'ennui plus
+encore que de chagrin. Madame Karzof, bourrelée de remords qu'elle ne
+voulait pas accepter, toujours en lutte avec elle-même, toujours irritée
+contre les autres, se retira chez une parente de province.
+
+Seul, Jean avait conservé son amitié à Dournof et sa tendresse à la
+vieille bonne.
+
+De temps en temps, il venait les voir, et tous les trois passaient une
+heure à savourer l'amertume des souvenirs. Mais il obtint une place de
+substitut en province, et Dournof se trouva seul avec la vieille bonne,
+pour livrer à la vie la grande bataille dans laquelle il faut vaincre ou
+périr.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+Le jeune homme n'était pas de ceux qui succombent: une robuste vitalité,
+jointe à cette énergie tranquille qui lui avait donné tant de constance
+dans son amour, lui inspira le courage nécessaire pour traverser toutes
+les épreuves. Il connut des jours de misère, car pendant la maladie
+d'Antonine il avait dépensé son petit capital pour vivre et procurer
+quelques gâteries à la pauvre enfant; la vieille bonne et lui dînèrent
+plus d'une fois d'une poignée de gruau noir achetée à crédit, mais le
+pain amer du travail infructueux, loin de les affaiblir, semblait
+redoubler leurs forces. Tendant ces mois d'épreuve, la Niania connut
+qu'elle ne s'était pas trompée en choisissant Dournof pour maître, et de
+jour en jour elle l'aima davantage.
+
+Un labeur acharné vainc tous les obstacles: cette devise, celle de
+Dournof, finit par triompher; dix-huit mois après la mort d'Antonine, un
+procès curieux mit ses talents en lumière, et, comme il arrive souvent,
+inconnu la veille, au jour il se réveilla célèbre. Les consultations,
+les demandes affluèrent de toutes parts; il reçut des offres du
+ministère de la justice, et ne pouvant en croire sa propre expérience,
+il se vit juge au tribunal des référés sans savoir comment cela s'était
+fait. On parla de passe-droit, de manquement à la hiérarchie; les
+mécontents furent nombreux; mais le ministre ferma d'un mot la bouche à
+tout le monde:
+
+--Que ceux qui ont plus de talent fassent leurs preuves, dit-il; nous
+les placerons plus haut encore!
+
+Dournof, désormais, n'était plus une sorte de paria, reçu par pure
+bienveillance dans une société supérieure à son rang. C'était M. le
+président Dournof, un homme bien remarquable, qui avait donné des
+preuves de sagacité vraiment extraordinaires; aussi tout le monde
+était-il heureux et fier de le rencontrer. La haute aristocratie lui
+tenait encore un peu de rigueur, parce que sa nomination était de date
+trop récente; mais ces obstacles devaient s'effacer avec le temps.
+
+Le jeune président prit sa nouvelle fortune avec le même calme qui avait
+accompagné ses mauvais jours. L'hermine ne lui monta point au cerveau.
+Toujours accompagné de la Niania, qui avait dépensé la moitié de ses
+économies à brûler des cierges pour lui, au temps de son infortune, il
+prit un appartement conforme à son nouveau rang; un valet de chambre
+ouvrit désormais la porte aux visiteurs, une cuisinière finnoise
+remplaça la Niania à la cuisine, et celle-ci, promue au rang de femme de
+charge, n'eut plus que le soin du linge et la haute main sur la maison;
+mais le jeune homme conserva la même simplicité de maintien, et le même
+détachement des choses matérielles. Le deuil qu'il portait toujours dans
+son coeur l'empêchait de prêter trop d'attention aux jouissances
+extérieures.
+
+Tendant ses jours de lutte, lorsqu'il s'était senti défaillir, il avait
+eu un refuge assuré contre les faiblesses d'un esprit trop tendu et d'un
+coeur brisé de fatigue. Quand après une journée passée sur un travail
+ingrat il sentait ses yeux lui faire du mal et sa tête s'alourdir, il
+partait vers le soir en été et s'en allait le long de la route de
+Pargolovo.
+
+Ce trajet fait cent fois, ne lut paraissait pas long: il connaissait
+chaque poteau de la route; c'était pour lui une sorte de chemin de la
+croix, que cette route où il avait soutenu dans ses bras Antonine
+défaillante. La nuit d'été, claire et sereine, se posait doucement sur
+la campagne; il voyait s'assombrir peu à peu l'atmosphère qui devenait
+grise plutôt que sombre, et sous cette demi-clarté des nuits du nord, où
+l'on peut encore lire un livre à minuit, il poursuivait sa course
+solitaire.
+
+Le ciel se rosait à l'orient quand vers deux heures du matin il arrivait
+au cimetière; rien n'en défendait l'abord; en Russie, on ne songe guère
+à protéger les tombeaux, car les violations de sépulture sont bien
+rares; il gravissait la pente de la colline, et parvenait jusqu'à la
+croix de fer scellée dans du granit, qui marquait le lieu du repos
+d'Antonine.
+
+Là, assis sur la pierre, il confiait à la chère morte ses chagrins, ses
+illusions perdues, ses défaillances du jour précédent... il pleurait
+sans honte sur cette tombe où reposait le meilleur de lui-même; le
+soleil levant l'y trouvait, et à cette heure où l'âme de la jeune fille
+s'était envolée, il versait à flots brûlants sur ce tombeau le
+trop-plein de son âme désespérée; puis il revenait vers la ville,
+affaissé, mais consolé, car il lui avait semblé entendre encore les
+paroles d'Antonine:
+
+--Tu travailleras, je le veux; et tu seras un homme utile à ton pays.
+
+Quelle défaillance était permise devant ce courage indompté qui n'avait
+cédé qu'à la mort? Honteux de sa faiblesse, Dournof rentrait et se
+remettait au travail.
+
+A ses habits poussiéreux, la Niania qui l'avait attendu toute la nuit
+reconnaissait bien la course funéraire qu'il avait faite; essuyant ses
+yeux fatigués où se trouvaient toujours de nouvelles larmes, elle lui
+servait un repas frugal, et lui demandait à voix basse.
+
+--Tout est-il en ordre, là bas?
+
+--Oui, répondait Dournof.
+
+Elle poussait un soupir, le regardait avec compassion et redoublait de
+soins pour lui.
+
+L'hiver vint interrompre ces visites à la tombe d'Antonine les chemins
+n'étaient presque pas praticables à pied dans cet endroit abandonné
+pendant l'hiver; Dournof y vint cependant plusieurs fois en traîneau.
+
+Il laissait son véhicule à l'auberge et gravissait seul, dans la neige
+molle, la colline qui dominait le lac alors gelé et immobile.
+
+Mais ce pieux pèlerinage était gâté par la présence du cocher, parfois
+ivre, toujours grossier, qui maudissait à demi-voix le "bârine"
+incommode à qui la fantaisie prenait de lui faire faire quarante
+kilomètres par ces routes désertes, en plein coeur de l'hiver pour
+retourner au cimetière.
+
+A peine l'herbe pointait-elle, qu'il s'y rendit. La fortune n'avait pas
+encore changé pour lui; mais il se sentait à la veille du succès: mille
+détails insignifiants, précurseurs de cette aube nouvelle, lui mettaient
+au coeur cette joyeuse impatience ce frémissement contenu, semblable aux
+piaffements d'un cheval prêt à prendre sa course, aux battements d'aile
+de l'oiseau qui va s'envoler. Ce jour-là, c'est presque avec joie qu'il
+chuchota à la prière d'Antonine ses espérances et ses ambitions, et il
+lui sembla que de dessous terre la jeune morte lui répondait:
+
+--Je savais bien qu'il en serait ainsi.
+
+L'année suivante, lorsque sa nomination lui tomba subitement sur les
+épaules, comme une pourpre romaine, il fut si étonné, si bouleversé de
+cet honneur inespéré que pendant quelques jours il eut en quelque sorte
+peine à reprendre pied. Tout ce qui l'entourait lui semblait avoir
+changé de face: et en effet, ceux qui l'approchaient parlaient
+autrement; un respect auquel il n'était point accoutumé ressortait des
+manières de ses subordonnés, la veille ses égaux ou même ses supérieurs.
+Toute celle platitude qui entoure les élus du pouvoir, loin de lui
+monter la têtu, l'écoeura et lui inspira du dégoût.
+
+--Je suis le même qu'hier, pensait-il; pourquoi ont-ils changé?
+
+Cependant, il se fit à sa nouvelle position; en rentrant chez lui, il
+retrouvait la Niania, toujours la même, celle-là; lors de la subite
+élévation de son maître, elle lui avait offert son compliment sincère
+avec des yeux où brillait une joie grave, mais elle ne lui témoignait
+pas une ombre de déférence de plus qu'autrefois. Sa bonté familière
+continuait à régler tout autour de lui suivant ses habitudes, se
+conformant aux changements nécessités par sa position nouvelle; mais il
+n'avait obtenu ni une révérence, ni une prévenance de plus. Aussi, quand
+il se sentit dégoûté des flagorneries officielles, est ce vers l'humble
+femme qu'il se retourna.
+
+--Es-tu contente, Niania? lui dit-il un soir, en rentrant d'un raout
+chez le ministre.
+
+--Je suis contente, répondit-elle d'un ton grave. Mais c'est la défunte
+qui serait heureuse!
+
+Dournof rougit. Pendant la soirée qui venait de s'écouler, tout entier à
+la joie de son nouveau rang, il n'avait pas songé une fois à Antonine.
+Cependant n'était-ce pas elle qui lui avait soufflé la force et le
+courage? Il dormit peu, et, le lendemain matin, ayant pris une voiture
+pour la journée, il courut chez, un jardinier commander une superbe
+couronne blanche. Une heure après, la couronne embaumait son cabinet de
+travail; malgré la saison rigoureuse, on avait trouvé des roses, des
+camélias, des jacinthes, des tubéreuses, du lilas, tout cela d'une
+blancheur immaculée. Dournof contempla quelques instants son offrande,
+et sa joie ambitieuse disparut soudain noyée dans un regret poignant.
+
+Qu'elle eût été heureuse, en effet, la noble fille qui avait consenti à
+porter son nom! Quelle ivresse pure et désintéressée eût gonflé son âme!
+avec quelle dignité n'eut-elle pas partagé sa: fortune!...
+
+Il resta silencieux et absorbé, si bien qu'il n'entendit pas la Niania,
+qui était entrée doucement et qui vint se placer auprès de lui.
+
+--Pauvre enfant, dit la vieille femme, si bas que Dournof ne tressaillit
+pas; c'est sa couronne de noce!
+
+Elle s'inclina et baisa pieusement un petit bouquet de fleurs d'oranger,
+caché dans la verdure.
+
+Dournof secoua tristement la tête et descendit, portant lui-même la
+couronne funèbre qu'il ne voulut confier à personne.
+
+Au moment où il allait monter en voiture, un traîneau tourna le coin de
+la rue; encadré dans du duvet de cygne, rose sous le froid piquant, un
+joli visage de jeune fille souriait à côté de celui du ministre:
+celui-ci salua Dournof en passant, et le jeune homme reconnut sous ce
+costume mademoiselle Marianne, la fille de son protecteur qu'il avait
+entrevue la veille au raout de son père, en robe blanche décolletée.
+
+Le traîneau passa, Dournof réussit à faire entrer son énorme couronne
+dans la voiture, et bientôt après, les maisons du vieux Pétersbourg, à
+moitié ensevelies dans la neige, commencèrent à défiler devant lui, le
+long de la route de Finlande.
+
+La neige couvrait la tombe d'Antonine: le jardinier paresseux n'avait
+pas fait son devoir. Dournof se fit apporter une pioche, et, à la sueur
+de son front, il dégagea le bloc de granit.
+
+Cette opération terminée, il plaça sur la croix sa fragile offrande que
+le vent glacial devait bientôt réduire à néant, puis il s'arrêta pour
+regarder le monument funéraire.
+
+Moins de trois ans auparavant, il avait vu mettre là tout ce qu'il
+aimait; penché sur le bord de cette fosse, il s'était dit que la vie
+n'avait plus pour lui de raison d'être, il avait espéré mourir... il
+avait vécu, cependant. Et quel abîme séparait le pauvre diable, repoussé
+par une médiocre famille de petite noblesse, du président désormais
+respecté de tous! Trois ans avaient suffi pour accomplir cet ouvrage,
+cependant...
+
+Dournof se dit que sans l'obstination de madame Karzof, maintenant il
+aurait pu réclamer Antonine; que loin de le repousser, la famille eût
+considéré sa demande comme un honneur, et il prit en pitié la vanité
+humaine.
+
+Puis une autre idée lui traversa l'esprit. Maintenant, toute famille
+agréerait sa demande, l'univers était ouvert devant lui.
+
+--Tu te marieras, avait dit Antonine.
+
+Cette pensée, qu'il n'avait pu admettre alors, se présenta à son esprit
+sous une nouvelle apparence. Il lui faudrait une femme, en effet,--mais
+pas maintenant,--le plus tard possible. Ce serait par raison, pour
+fonder une famille, pour élever des fils, qu'il se marierait.
+
+--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, en posant ses lèvres sur le granit
+glacé, ce sera un cruel sacrifice, car je ne pourrai jamais aimer que
+toi!
+
+Il se retourna pensif vers la ville, qu'il atteignit vers quatre heures.
+La nuit tombait; le va-et-vient joyeux qui précède l'heure du dîner,
+l'éclat des lumières, tout ce mouvement d'une ville luxueuse et amie du
+plaisir donnèrent un autre cours à ses idées. La vie mondaine avait jeté
+son grappin sur lui. Le pauvre étudiant sans fortune et sans avenir
+pouvait négliger les apparences; le président Dournof ne le devait pas.
+
+Il rentra chez lui et dîna; il avait eu froid; pour se réchauffer, il
+mit une cravate blanche et se rendit à l'Opéra.
+
+Heureusement on ne donnait pas _Lucie_, car de funèbres souvenirs
+fussent encore venus le ramener vers le passé. Une très-bonne troupe
+donnait _Don Pasquale_. Les entr'actes sont longs, car l'opéra est
+court, et l'on ne peut décemment renvoyer le public avant dix heures et
+demie.
+
+Pendant l'entr'acte, Dournof promenait su lorgnette sur la salle; il
+aperçut dans sa loge le ministre de la justice, et lui adressa un salut
+respectueux qui lui fut rendu, avec un petit geste d'invitation.
+
+Quittant aussitôt sa place, le jeune homme trouva le chemin de la loge,
+et entra.
+
+Il n'était pas le seul qui fût venu rendre hommage à Son Excellence,
+mais, bien qu'il fût le plus jeune en âge comme en grade, il fut
+particulièrement distingué par son protecteur.
+
+--Eh bien, monsieur Dournof, nous allons voir arriver votre couronne,
+dit celui-ci d'un ton bienveillant. A vrai dire, elle devrait être
+ici...
+
+--Pardon, Excellence, dit Dournof surpris, je ne comprends pas... Quelle
+couronne?
+
+--Mais celle que vous voituriez ce matin avec tant de peine, répondit M.
+Mérof; en vous voyant ici ce soir, j'ai pensé que cette offrande était
+destinée à madame Patti.
+
+La jolie Marianne, assise au bord de la loge, cessa de lorgner la salle
+et regarda le jeune président avec intérêt. L'homme qui offre une
+couronne de 500 francs à une cantatrice est toujours un homme
+intéressant.
+
+Dournof pâlit et fit un imperceptible mouvement en arrière.
+
+--Je vous demande pardon, Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: cette
+couronne a été portée au cimetière de Pargolovo, sur la tombe de ma
+fiancée, morte il y a trois ans.
+
+Cette réponse avait été faite très-bas; le ministre seul aurait dû
+l'entendre; cependant, elle était parvenue, contre toutes les règles de
+l'acoustique, aux oreilles de Marianne; car, indiquant une chaise
+vacante auprès d'elle, elle dit au jeune président:
+
+--Asseyez-vous M. Dournof.
+
+Le ministre, qui était un excellent homme, se confondit en excuses: lui
+non plus n'était pas né sur les marches du trône. De provenance aussi
+modeste que Dournof, il avait dû à ses facultés extraordinaires la
+position élevée qu'il avait fini par conquérir; mais moins heureux de
+les débuts il était parvenu au faîte à un âge relativement avancé; son
+mérite n'en souffrait pas, mais il lui manquait ce tact des gens du
+monde, habitués à manoeuvrer au milieu des écueils; ceux-là n'eussent
+pas commis l'inadvertance dont il venait de se rendre coupable.
+
+Il s'efforça de l'atténuer par tous ses efforts, et comme Dournof avait
+l'âme bonne, celui-ci tint à coeur de ne pas se montrer froissé. Cette
+petite scène se termina par une invitation à dîner pour le lundi
+suivant, que le jeune homme accepta de bonne grâce; après quoi il quitta
+le théâtre.
+
+Le binocle de Marianne le chercha vainement pendant tout le troisième
+acte.
+
+
+
+
+ XIX
+
+--Tu ne sais pas, ma chère! un homme qui est capable de porter des
+fleurs à une fiancée morte, après trois ans! Mais c'est un roman, bien
+mieux, un rêve! Cela n'arrive pas, ces choses là!
+
+--Tu as bien raison, Marianne, cela n'arrive pas! répondit la sage Véra;
+aussi je ne crois pas un mot de cette histoire.
+
+--Mais alors, qu'aurait-il fait de ses fleurs?
+
+Véra fit une moue significative.
+
+--Des fleurs, dit-elle, voilà en vérité quelque chose d'un placement
+bien difficile! il ne manque pas à Pétersbourg de dames de toute espèce,
+disposées à les accepter.
+
+--Des fleurs, un bouquet, oui! Mais une couronne, une couronne blanche
+encore!
+
+--Le fait est, repartit Véra, qu'une couronne blanche ne peut guère
+s'offrir qu'à une personne adorée en secret et perchée sur un haut
+piédestal, plus que la colonne d'Alexandre.
+
+--Voyons, Véra, tu me taquines, et ce n'est pas gentil, quand tu vois
+que cela m'intéresse...
+
+--Oh! si M. Dournof t'intéresse, je ne dirai plus rien, tu peux y
+compter.
+
+--Il m'intéresse, eh bien, oui, il m'intéresse, certainement; cette
+fidélité de chien du Louvres m'intéresse, j'en conviens. Je croyais que
+cela n'arrivait que dans les romans.
+
+--Bah! fit Véra, c'est bien porté, cela pose un homme!
+
+--Fi!
+
+Marianne scandalisée se leva et fit deux tours dans sa chambre, lieu de
+cette causerie intime.
+
+--La preuve que cela pose un homme, c'est que tu t'occupes déjà de ce
+beau monsieur, que sans cela, tu n'aurais pas regardé! Est-il joli
+garçon au moins?
+
+--Je n'en sais rien, fit Marianne en boudant.
+
+--Peut-on le voir?
+
+--Il vient dîner ce soir.
+
+--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le
+voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois
+ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?
+
+--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec
+résolution.
+
+--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je
+le saurai, sois sans inquiétude.
+
+--Comment?
+
+--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout;
+avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.
+
+Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction
+officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle
+donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en
+permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle
+Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.
+
+Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit
+quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et,
+appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.
+
+Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses
+yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui
+auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée
+anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses
+mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans
+raison.
+
+La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même
+elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne
+aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur
+inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts.
+Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient
+ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et
+potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.
+
+Quand nous disons égale distance, ce n'est qu'une métaphore; la distance
+entre eux était toujours extrêmement inégale, mais la jeune fille
+arrivait toujours à rétablir un équilibre parfait, en recevant mal
+aujourd'hui celui qu'elle avait le plus choyé la veille; le préféré du
+jour, en échange, était certain d'être mal reçu le lendemain. C'est
+ainsi que Marianne entendait et pratiquait l'équité.
+
+Tout en bouleversant ses tiroirs pour y trouver une toilette à son goût,
+la jeune fille se livrait à des réflexions extraordinairement sérieuses,
+pour elle, du moins, et l'objet de ses pensées s'était autre que
+Dournof.
+
+Une fidélité de trois ans à un cercueil, cela ne n'était jamais vu que
+dans les romans; mais le héros de cette légende invraisemblable
+existait, en propre personne; elle l'avait vu, elle allait le revoir!
+Quelle aventure? Marianne arrangea aussitôt un petit roman et se
+représenta l'histoire des deux amants. Il avait vu Antonine dans une
+fête, et s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait demandée et obtenue;
+puis, la veille des noces, une maladie foudroyante, un accident
+peut-être, avait enlevé la fiancée déjà parée du voile nuptial, et le
+fiancé inconsolable avait voué toutes ses tendresses au souvenir de son
+bonheur perdu...
+
+--La femme qu'il aimera, pensa la jeune fille, sera sûre d'être bien
+aimée. Une seconde réflexion suivit naturellement celle-là:
+
+--Ce ne sera pas facile de lutter contre un souvenir consacré par un tel
+culte!
+
+Puis, une troisième réflexion aussi juste et non moins logique que les
+deux autres:
+
+--Quelle gloire il y aurait à supplanter un tel souvenir, à prendre la
+place de cette ombre adorée, à faire oublier la morte!
+
+Une dernière pensée, moins clairement formulée, conclut la série:
+
+--Est ce que ce serait très-difficile?
+
+C'était incontestablement très-difficile. Aussi Marianne cessa-t-elle de
+fouiller dans ses tiroirs, pour plonger ses deux mains dans l'épaisse
+toison dorée qui bouclait sur son front. Mlle releva au bout de quelques
+instants sa tête ébouriffée, et s'appliqua sur-le-champ à se composer
+devant le miroir une coiffure d'enfant naïve qu'elle réussit. Son plan
+était fait.
+
+Pendant le dîner que présidait moralement madame Mérof et virtuellement
+sa fille, Dournof ne fit guère attention qu'aux hommes éminents invité
+ce jour-là. C'était pour lui une chose trop nouvelle et trop importante,
+que d'entrer ainsi en relation avec des personnalités illustres dont il
+n'avait connu que les noms: il n'avait garde de laisser errer ses yeux
+ou son esprit ailleurs que sur ce qui l'intéressait si fort. Mais
+lorsque, le repas terminé, la compagnie se fut dispersée dans les
+salons, le jeune homme un peu fatigué par la tension extraordinaire que
+son esprit venait de subir, se laissa aller à la douceur paresseuse de
+se voir admis de plain-pied dans ce monde des sommités officielles, d'où
+l'on ne sort plus, quand on est arrivé à en faire partie.
+
+Il admira les tableaux, le mobilier de bon goût, la toilette élégante de
+quelques femmes, amies de madame Mérof, et ses yeux se posèrent enfin
+avec plaisir sur mademoiselle Marianne, qui s'était mise en face de lui,
+à quelque distance.
+
+Elle lui tournait presque le dos,--mais elle le voyait dans une glace;
+lui ne pouvait la voir que lorsqu'elle se retournait. Par le plus grand
+des hasards, elle avait à chaque instant occasion de tourner du côté du
+jeune homme son visage charmant et son buste élancé. Les cheveux mutins,
+lissés soigneusement, ondaient sur le front pur de la jeune tille; la
+robe décolletée tombait des épaules avec une grâce Angelique; on eût dit
+une âme quittant son enveloppe terrestre; pas de bijoux; une simple
+croix d'or attachée à une chaîne imperceptible; pas de rubans, rien que
+de la mousseline blanche: un nuage!
+
+--Le ministre a pour fille une fort jolie personne! se dit Dournof; puis
+il n'y pensa plus. Mais au bout d'un instant, ses yeux retournèrent à
+l'objet qui les attirait naturellement.--Mlle a l'air d'une charmante
+enfant, se dit-il encore.
+
+Comme si Marianne avait deviné sa pensée, elle se leva doucement: sa
+pétulance ordinaire était fort modérée ce jour-là;--et elle vint se
+poser comme un oiseau tout près de Dournof, avec un geste penché qui la
+rendait adorable.
+
+--Nous excuserez-vous, messieurs? lui dit-elle d'une voix claire, pleine
+de tendresse et d'humilité.
+
+--Pardon... je ne comprends pas... je ne crois pas, mademoiselle, avoir
+rien à excuser...
+
+--Oh! si! reprit la jeune fille; mon père et moi, nous vous avons fait
+de la peine, l'autre soir, au théâtre... je l'ai bien vu. Si vous saviez
+combien je l'ai regretté!... Si j'avais su, monsieur, croyez-le... de
+tels souvenirs sont sacrés, même aux indifférents... et... j'espère que
+vous aurez vu la une étourderie..
+
+Dournof avait d'abord froncé le sourcil, cette allusion à ses sentiments
+les plus intimes lui avait produit l'effet d'un coup de canif; mais la
+jeune fille s'embrouillait si gracieusement dans ses phrases; elle
+mettait tant d'ingénuité à ses excuses naïves, et enfin le mot
+étourderie était si comique, appliqué au ministre Mérof, qu'il ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+--Ce n'est pas la peine d'en parler, dit-il de très bonne grâce.
+
+Ce n'était pas là le compte de Marianne: elle espérait bien "en parler",
+au contraire. Elle revint à la charge par un chemin détourné.
+
+--Chez qui aviez-vous pris ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.
+
+Dournof nomma le jardinier.
+
+--J'espère qu'elles sont arrivées encore fraîches? Alliez-vous loin!
+
+--A Pargolovo, répondit Dournof, non sans un mouvement intérieur qui
+ressemblait à la honte. Parler de la tombe d'Antonine dans ce salon
+brillamment éclairé, avec une jeune fille qu'il ne connaissait pas la
+veille, en toilette de bal.--Mais depuis quelque temps, tout était
+singulier autour de lui.
+
+--Si loin! et il faisait si froid! Cela vous fait honneur, monsieur.
+
+Ne sachant que répondre, Dournof regarda son interlocutrice; celle ci à
+son tour leva sur lui un regard plein de déférence, d'admiration, d'une
+tendre pitié,--un de ces regards par lesquels une femme déclare qu'elle
+trouve fort supérieur l'homme qui lui parle.
+
+Dournof en fut sinon ému, au moins touché. Le monde l'avait si peu gâté
+jusque-là!
+
+--C'est une bonne enfant, se dit-il: et véritablement elle est bien
+jolie. Quelle candeur!
+
+Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne était candide! Elle jouait de bonne
+foi la petite comédie; pour employer une expression de l'argot parisien
+qui rend exactement son état d'esprit, elle croyait que "c'était
+arrivé". Elle éprouvait réellement une tendre compassion pour ce jeune
+homme si cruellement éprouvé. Avant tout elle voulait connaître son
+histoire, et ne s'était pas demandé ce qu'elle ferait quand elle la
+saurait; mais elle était prête en ce moment à tout souffrir pour la
+connaître,--même les reproches de sa mère, qui la gronderait
+certainement d'être restée si longtemps à causer avec un homme qu'elle
+connaissait à peine.
+
+--Vous êtes bien heureux, monsieur, dit Marianne en poussant un soupir.
+
+Dournof la regarda avec étonnement; il ne se savait pas au sein d'une
+félicité telle qu'elle pût exciter l'envie d'une jeune fille riche et
+haut placée.
+
+--Pourquoi? dit-il surpris.
+
+Marianne se leva sans répondre et disparut.
+
+Dournof se demanda pendant une demi-minute ce que cela voulait dire, et
+reconnut qu'il ne trouverait pas tout seul. Cette parole en l'air, jetée
+par Marianne, comme on jette un écu, pile ou face, retomba sur son
+imagination, et y fit une empreinte.
+
+--Pourquoi suis je heureux? se demanda-t-il encore le soir, lorsque,
+rentré chez lui, il récapitula sa journée. Et cette question, irritante
+parce qu'elle était une énigme, se présenta plus d'une fois à son esprit
+pendant les jours qui suivirent.
+
+De son côté, Marianne se disait en se déshabillant devant son miroir:
+
+--Eh bien, mais il me semble que ce ne serait pas si difficile!
+
+
+
+
+ XX
+
+
+Le surlendemain matin, mademoiselle Mérof était à peine assise devant le
+piano, qui sous ses mains délicates subissait tous les jours quelques
+heures de tortures, lorsque son amie Véra en tra d'un air triomphant.
+Après avoir échangé nombre de caresses entremêlées de taquineries
+amicales, les jeunes filles s'assirent sur une causeuse, loin des
+portes, et conséquemment des oreilles indiscrètes.
+
+--Je sais tout! chuchota Véra dans l'oreille de son amie.
+
+--Quoi, tout? fit Marianne de l'air le plus innocent.
+
+Véra agita négativement son doigt devant son petit nez rose un peu
+camus.
+
+--Ce n'est pas à moi que l'on en fait accroire! signifiait ce geste
+ironique.
+
+Marianne baissa les yeux, se mit à rire, et tiraillant sa compagne par
+la chaîne de montre qui retombait sur sa robe:
+
+--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle d'un air soumis. Véra, fière de ses
+avantages, prit une physionomie de barde ossianique.
+
+--Nous sommes, dit-elle, d'une famille obscure, mais honnête. Nous avons
+aimé deux ans.....
+
+--Deux ans! interrompit Marianne en levant les yeux au ciel. Il y a donc
+des gens capables d'aimer deux ans!
+
+--Deux ans, reprit Véra sans se déconcerter,--une jeune fille de moyenne
+noblesse.
+
+Son nom?
+
+--Mademoiselle Karzof
+
+--Ça m'est bien égal, c'en son petit nom que je veux savoir.
+
+--Je l'ignore, avoua Véra, non sans confusion. Mon vieux scribe ne s'en
+est pas informé.
+
+Marianne fit la moue; Véra reprit son discours sans y faire attention.
+
+--Les parents de mademoiselle Karzof voulaient un gendre riche et gradé;
+ils refusèrent leur fille à ce... ce beau jeune homme.
+
+La conteuse regardait Marianne du coin de l'oeil: celle-ci ne sourcilla
+pas.
+
+--Et la jeune demoiselle, qui, parait-il, aimait éperdument ce monsieur,
+fit exprès d'attraper la phthisie galopante.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne en frissonnant. Et elle est morte?
+
+--Elle est morte, trois mois après; les parents avaient consenti au
+mariage, naturellement lorsqu'il n'était plus temps.
+
+Marianne découragée avait laissé tomber ses mains sur ses genoux.
+
+--Mais c'est un roman! C'est impossible! ces choses-là n'arrivent pas!
+
+--C'est arrivé, cependant! fit observer Véra.
+
+--Comme il doit l'aimer! Ah! que ce sera difficile!
+
+--Quoi?
+
+Marianne secoua la tête et ne répondit pas.
+
+--Tu ne vas pas, je suppose, t'amuser à tenter ce pauvre veuf? dit Véra.
+
+--Pourquoi pas?
+
+La jeune enthousiaste prononça avec énergie ce mot qui ouvrait les
+hostilités.
+
+--Pourquoi pas? reprit-elle; ce pauvre veuf qui n'a pas été marié n'a
+connu que les chagrins de la vie: ne serait-ce pas une tâche noble et
+utile de lui en faire apprécier les douceurs?
+
+--Comment, tu l'épouserais?
+
+--Certainement! fit glorieusement Marianne, tout enflammée de charité,
+et peut-être aussi de coquetterie.
+
+Véra se tut, et regarda le parquet d'un air soucieux.
+
+--Tes parents n'y consentiront pas, dit-elle enfin.
+
+Marianne haussa les épaules.
+
+--L'exemple de la première... de mademoiselle Karzof servira bien à
+quelque chose, dit-elle à demi-voix.
+
+--Mais si lui ne veut pas? Si le souvenir de la fiancée est plus fort
+que toi?
+
+La fille du ministre haussa les épaules une seconde fois, et se regarda
+dans la Psyché qui lui faisait face. Son image délicieuse lui renvoya le
+sourire orgueilleux qui éclairait son visage.
+
+--Ah? dit Véra en se levant. Dans deux jours tu n'y penseras plus!
+
+--Ecoute-moi bien, dit Marianne, dans six semaines il sera amoureux de
+moi.
+
+--Quelle idée! C'est impossible! Mademoiselle Karzof était une personne
+sérieuse, un peu exaltée... Soit dit sans te blesser, tu es exactement
+tout le contraire... Comment peux-tu croire...
+
+La contradiction excitait au plus haut point l'esprit volontaire et
+frivole de Marianne. Elle fit un geste de colère.
+
+--Dans six mois, dit-elle, je serai madame Dournof.
+
+Véra se mit à rire.
+
+--Dans six mois, dit-elle,--ou j'épouserai le vieux général Boum.
+
+Ce général Boum, de son nom Antropos, célibataire incurable, privé d'un
+bras et d'une oreille par un des boulets de Sébastopol, était une sorte
+de croque mitaine pour les enfants de cinq à sept ans.
+
+Les deux amies, d'accord pour rire, ratifièrent par mille folies cette
+déclaration solennelle, et le piano chôma ce jour-là.
+
+Dournof était souvent appelé par ses devoirs chez le ministre qui
+l'avait pris en affection la bonne madame Mérof, qui avait appris la
+triste histoire de son premier amour, l'accueillait amicalement sans
+arrière pensée.
+
+De toutes les maisons où il était reçu, celle du ministre était la plus
+cordiale et la plus hospitalière: il y revint souvent, si bien que la
+veille des Rois il se trouvait faire partie d'une joyeuse société de
+jeunes gens et de jeunes filles, invités à y tirer les sorts du nouvel
+an.
+
+Madame Mérof avait recueilli tous les souvenirs de la jeunesse, et ceux
+d'une vieille femme de charge allemande, pour trouver de nouveaux sorts
+à consulter, de sorte qu'on avait réuni une riche galerie de
+superstitions. Rien n'y manquait: le plomb fondu, les coquilles de noix,
+le grand alphabet suspendu où, à l'aide d'un bâton, on cherche des
+initiales aimées,--non sans avoir eu préalablement le soin de se faire
+nouer sur les yeux un épais bandeau; les pommes rouges et jaunes dont la
+pelure forme une lettre majuscule quand on la laisser tomber derrière
+son épaule gauche, cela et mille autres ressources s'offraient à la
+curiosité juvénile des invités.
+
+Toute la société se réunit de bonne heure: bien des intérêts cachés
+devaient se débattre ce soir-là; plus d'un amoureux timide attendait,
+pour faire sa demande, que le sort habilement consulté lui permit de
+supposer que ses paroles seraient favorablement accueillies. Il est si
+facile, en effet, d'aider un peu la destinée indécise! On soulève un
+coin du bandeau pour ne pas se tromper de majuscule, on pousse la
+coquille de noix, on défigure une lettre mal formée par la pelure de
+pomme... Et le destin ne s'en montre que plus clément aux jeunes
+consultants.
+
+On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse
+n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait
+visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit
+être consulté.
+
+A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin
+d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une
+corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié
+de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre
+moitié des bougies de cire bleue.
+
+Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les
+dames.
+
+Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout
+petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la
+petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies;
+madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du
+bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.
+
+C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes
+penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et
+autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait
+soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût
+irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que
+la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative
+que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de
+divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait
+pas être dangereux.
+
+Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites
+bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles
+dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun
+suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il
+s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des
+amis.
+
+Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des
+rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin
+d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre
+escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et
+d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les
+allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup
+plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur;
+mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas
+sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et
+ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença,
+et l'assemblée redoubla d'attention.
+
+A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits
+commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La
+barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté
+vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus
+pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.
+
+Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les
+barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi
+donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains
+sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.
+
+Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum
+flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle
+leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement.
+D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de
+bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une
+coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.
+
+--M. Dournof! cria la voix railleuse de Véra.
+
+--Ce n'est pas de jeu! protestèrent deux ou trois jeunes gens. Il ne
+faut pas tricher.
+
+--Je ne veux pas du général Boum! fit Marianne d'un ton d'enfant gâté,
+en détournant de Dournof son visage que nuançait un vif incarnat.
+
+Sa réponse avait désarmé les mécontents, on enleva la cuve pour changer
+d'amusement. Dournof assistait à ces jeux avec un sourire de philosophe
+indulgent. Bien qu'il fût jeune, il n'avait guère eu de jeunesse. Le
+travail acharné de ses plus belles années l'avait trop absorbé pour
+qu'il prit goût à la vie mondaine. Autrefois, cependant, il aimait le
+monde, car il y rencontrait Antonine. La danse lui plaisait; il aimait
+aussi la gymnastique et la nage. Mais depuis qu'Antonine était allée
+dormir dans le cimetière de Pargolovo, il avait fui la société des
+jeunes femmes, autant qu'il avait recherché celle des hommes âgés et
+instruits, où il pouvait apprendre quelque chose.
+
+Le monde qu'il fréquentait jadis n'offrait que peu de ressemblance avec
+ce qu'il avait sous les yeux; il ignorait ce luxe achevé, ce goût
+parfait qui fait aujourd'hui de la demeure des riches une sorte de
+musée; la toilette des femmes étalait aussi d'autres séductions: malgré
+le goût parfait d'Antonine, il avait toujours régné dans ses habits
+quelque chose de mesquin qui provenait de sa mère. Ici, les toilettes
+les plus coûteuses n'étaient pas celles oû le velours et la soie se
+trouvaient prodigués: dans l'arrangement des plis, dans l'art d'assortir
+les nuances, se révélait le talent d'une grande couturière qui
+connaissait sa supériorité et savait la faire payer.
+
+Jamais non plus il n'avait vu traiter avec un tel mépris le satin et les
+dentelles; dans la manière de traîner sur le tapis le chantilly d'un
+volant, on distingue la bourgeoisie enrichie de la grande dame née dans
+de la dentelle de Valenciennes. Les volants de la bourgeoise peuvent
+être plus beaux, mais elle les ménage et redoute un accroc;--la grande
+dame ne s'en occupe point, sans pour cela étaler le désordre de celles à
+qui l'argent ne coûte rien. Il y a là un monde infini de nuances qui se
+sentent plutôt qu'elles ne se décrivent. Dournof les sentait et s'en
+laissait pénétrer peu à peu; le charme du luxe et du rang élevé gagnait
+doucement son âme naturellement noble et faite pour les hauteurs.
+
+La vivacité avec laquelle Marianne avait évité la nacelle du général
+Boum l'avait fait sourire comme tout le monde; il n'avait pas cessé de
+sourire en voyant accoster sa coquille. Qu'étaient pour lui tous ces
+enfantillages! Les vingt-sept ans du jeune président'voyaient de bien
+haut toutes ces misères! Cependant le sort ayant plusieurs fois uni sa
+destinée à celle de Marianne, il finit par s'en amuser. Les sortilèges
+ont de ces malices,--surtout lorsqu'une main charitable leur vient un
+peu en aide!
+
+La main charitable était celle de Véra. Soit plaisanterie, soit instinct
+inné de cette vocation si chère aux femmes, celle de marieuse,--elle
+affectait de ne pas séparer le sort de Dournof de celui de son amie, et
+ne négligeait pas une occasion de le leur prouver.
+
+Les joues de mademoiselle Mérof avaient gardé leur coloris plus vif;
+elle apportait à l'examen des sorts une vivacité joyeuse où se cachait
+peut être un peu de fièvre. Enfin, pour clore la soirée, elle saisit une
+espèce de jeu de cartes où une multitude de prénoms étaient écrits et se
+mit à faire le tour de la société en les distribuant. A mesure qu'elle
+passait, les rires retentissaient derrière elle, car elle avait mêlé à
+dessein les prénoms des deux sexes, et ils se trouvaient distribués de
+la façon la plus bouffonne.
+
+Arrivée à Dournof, elle regarda vivement en dessus du jeu; la carte qui
+portait son nom avait été mise par elle en dessous; en voulant la
+prendre elle en fit tomber une. Dournof se baissait pour la ramasser...
+
+--Non, non, dit elle, en voici une.
+
+Il prit celle qu'elle lui présentait et lut à haute voix: Marianne.
+
+--C'est celle qui est tombée qui revenait à M. Dournof, fit observer un
+des mécontents.
+
+Le voisin se pencha et ramassa la carte.
+
+--Antonine, lut-il.
+
+Dournof pâlit et laissa tomber le long de son corps ses bras que
+l'émotion venait de briser. Marianne comprit aussitôt.
+
+--Je vous demande bien pardon, monsieur, dit-elle à voix basse,
+j'ignorais le nom qu'elle portait.
+
+Avant que le jeune homme eût repris son sang-froid, elle poursuivait sa
+ronde, faisant naître partout des exclamations de gaieté ou d'ironie.
+
+Le cercle se rompit; on proposa une mazurka avant le souper, et les
+couples gracieux voltigèrent bientôt par la salle.
+
+Dournof ne dansait pas; il s'était réfugié dans un coin sombre, et là,
+les yeux voilés par sa main, il pensait au cimetière, aux fleurs que le
+vent d'hiver devait avoir glacées depuis si longtemps, et s'apercevait
+que depuis sa nouvelle fortune, il avait singulièrement délaissé la
+tombe de Pargolovo. Une ombre passa devant lui et s'arrêta. Il leva les
+yeux.
+
+--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui.
+Vous allez me haïr...
+
+Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce
+naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant
+plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de
+séductions.
+
+--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa
+mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous
+assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur,
+j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai
+appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa
+beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être
+profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine
+de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce
+bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce
+un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...
+
+La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux
+exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:
+
+--Non, elle ne m'a rien défendu.
+
+--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...
+
+--Elle me l'a ordonné.
+
+Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère
+qu'un souffle, murmura:
+
+--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.
+
+Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle
+que depuis des années il n'avait pas ressentie.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a
+dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à
+laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège.
+Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de
+veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu
+Marianne prenait sa place.
+
+Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé
+pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de
+tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui
+flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses,
+la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un
+chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la
+tête.
+
+Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil,
+près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses
+regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la
+force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force
+morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le
+poison qui endormit Annibal à Capoue.
+
+La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce
+changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa
+chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois
+chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de
+leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son
+attitude.
+
+Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle
+s'enhardit à lui parler.
+
+--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa
+robe de chambre.
+
+--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme.
+
+--On dit qu'elle est fort jolie?
+
+--C'est vrai.
+
+La Niania hocha la tête.
+
+--Excuse-moi si je manque de respect, mon maître; on dit qu'elle t'aime
+beaucoup.
+
+Le coeur de Dournof tressaillit tout à coup d'une allégresse nouvelle.
+On disait qu'elle l'aimait... c'était donc vrai? Qu'il était doux d'être
+aimé de cette enchanteresse!
+
+--Je ne sais pas, dit enfin le jeune homme embarrassé.
+
+--Si elle t'aime, et si c'est une! bonne fille, tu peux l'épouser...
+
+La Niania porta à ses yeux le coin de son tablier, et dévora un sanglot.
+Dournof indécis la regardait sans mot dire.
+
+--Tu peux l'épouser, reprit la vieille servante. Il faut bien que tu te
+maries, un homme ne peut pas toujours rester seul... c'est la fille d'un
+ministre, elle est bonne pour te servir d'épouse, ajouta-t-elle en
+relevant la tête avec orgueil. Notre Antonine t'a dit de te marier.
+
+Dournof regarda le portrait d'Antonine... Sans la main pieuse de la
+Niania, la poussière accumulée l'eût depuis longtemps voilé sous une
+couche grise; la bonté prévoyante de la jeune morte, son abnégation, ses
+vertus, son dévouement absolu se présentèrent tout à coup à sa mémoire.
+
+--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il en attirant à lui l'image délaissée.
+Tu étais un ange, toi.
+
+Il fondit en larmes et couvrit du baisers passionnés les mains du
+portrait qui le regardait avec ce calme et celle dignité qui mettaient
+Antonine vivante si fort au-dessus des autres femmes.
+
+La Niania pleurait aussi, mais sans cet élan de repentir qui perçait si
+douloureusement l'âme de Dournof.
+
+--Oui, dit-elle en posant sa main sur l'épaule du jeune homme, c'était
+un ange,--mais elle est au ciel, car bien sûr le bon Dieu lui a pardonné
+d'avoir voulu mourir. Toi, tu es un homme, et voilà trop longtemps que
+tu vis seul.
+
+Dournof releva la tête, et regarda la Niania.
+
+--Alors, tu crois, dit-il, qu'elle me pardonnerait?
+
+Les yeux profonds de cette vieille femme qui avait tant vu et tant
+souffert et tant appris de la vie, allèrent jusqu'au fond des yeux
+troublés du jeune homme éperdu.
+
+--D'en aimer une autre comme elle? Tu ne le pourrais pas! dit-elle.
+
+Dournof sentit qu'elle avait raison, et qu'il ne pourrait plus jamais
+aimer quelqu'un comme il avait aimé Antonine.
+
+--Mais d'aimer une honnête femme et d'avoir de bons enfants? Elle m'a
+dit de te l'ordonner de sa part, quand le jour en serait venu. Nous
+avons beaucoup pleuré ensemble, vois-tu, maître, continua la Niania en
+baissant la voix; je t'aime parce qu'elle t'aimait, et je t'aime comme
+si je t'avais porté dans mon sein. Mais je ne t'aimais pas comme cela
+auparavant. C'est elle, quand elle a vu que la mort allait venir, qui a
+pensé à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer comme mon fils, de te servir
+si je le pouvais, de te protéger en toute chose contre l'esprit du mal.
+Elle m'a dit aussi que tu te marierais, et qu'alors je devrais être
+soumise envers ta femme et serviable envers tes enfants. J'obéirai,
+maître, j'obéirai, dit la Niania dont la voix se brisa tout à coup. Je
+serai une servante soumise; seulement ne permets pas à ta femme de me
+chasser... car je t'aime à présent, maître, je t'ai aimé pour l'amour
+d'elle, tu es tout ce qui me reste d'elle.
+
+La vieille servante se tut et ensevelit sa tête ridée sous son tablier
+relevé. Dournof lui prit la main et la serra. Elle sentait qu'elle ne
+serait jamais chassée.
+
+--Alors, reprit-il à voix basse, elle t'a dit que je devais me marier?
+
+--C'était l'avant-dernière nuit avant sa mort; elle m'a appelée auprès
+d'elle, et elle m'a remis un petit papier pour toi.
+
+--Un papier?
+
+--Oui, quand tu devras te marier...
+
+--Va le chercher, vite, vite!.,.
+
+Elle obéit et revint avec un papier jauni, plié en quatre et cacheté.
+Dournof le déplia d'une main tremblante d'émotion.
+
+"Mon bien-aimé, disait le dernier voeu d'Antonine, quand tu auras trouvé
+la femme que tu dois aimer, ne laisse pas mon souvenir mettre une
+barrière entre vous. Je serai heureuse de te savoir heureux, et ma
+bénédiction repose sur la tête de ta femme comme sur la tienne."
+
+--Elle valait mieux que moi! s'écria le jeune homme vaincu par tant de
+grandeur, en baisant les caractères sacrés, tracés d'une main affaiblie
+par la mort prochaine. Elle valait mille fois mieux que moi. Chère
+sainte, tu as bien fait de mourir! Pas un homme sur la terre n'était
+digne de toi!
+
+La Niania se retira discrètement, et Dournof, resté seul, songea plus
+cette nuit-là à Antonine qu'à Marianne.
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+Marianne reprit bientôt le dessus: qu'étaient les vertus d'Antonine
+endormie sous son bloc de granit, en présence des grâces sans cesse
+renaissantes de cet être vivant et plein de charme!
+
+C'est qu'elle était prise pour tout de bon! Son coeur léger et frivole
+avait de bons côtés; c'est par la compassion que Dournof y était entré;
+il s'y était maintenu par l'orgueil et le dépit; désormais, elle ne
+voulait et ne pouvait aimer que Dournof. Elle le disait sincèrement, de
+toute son âme, et c'était la vérité!
+
+Animée de ce beau feu, elle alla tin jour trouver le ministre dans son
+cabinet.
+
+--Père, lui dit-elle, en poussant sans cérémonie une foule de paperasses
+encombrantes, quel est le premier de nos jeunes présidents?
+
+--Comment, le premier? demanda le père étonné.
+
+--Mais oui, le plus intelligent, celui qui a le plus d'avenir; enfin,
+papa, quand vous serez ennuyé d'être ministre, qui est-ce qui vous
+remplacera?
+
+Un peu surpris de tant de prévision, le bon père chercha dans son
+esprit.
+
+--Je crois bien, dit-il, si les apparences ne sont pas menteuses, et si
+les circonstances ne changent pas du tout au tout, que mon successeur
+sera Dournof.
+
+--Eh bien, papa, fit Marianne triomphante, je veux épouser Dournof.
+
+Le ministre fit faire un demi-tour à son fauteuil et regarda sa fille
+d'un air consterné.
+
+--Toi, Dournof? Et pourquoi? Quel est cette nouvelle fantaisie?
+
+--J'épouserai Dournof, papa, ou j'en mourrai de chagrin; ainsi faites
+comme vous voudrez!
+
+Fort bouleversé, M. Mérof sortit de son cabinet et emmena sa fille
+auprès de sa femme que cette abrupte déclaration surprit moins que lui.
+
+--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, j'ai toujours pensé que Marianne ne se
+marierais pas comme les autres.
+
+--Mais enfin, s'écria M. Mérof, Dournof n'est qu'un simple président!
+
+--Mais, papa, ne m'avez-vous pas dit qu'il serait ministre après? Comme
+cela je n'aurai pas besoin de quitter le ministère.
+
+--Je ne veux pas! fit M. Mérof exaspéré.
+
+--Comme vous voudrez, papa, répliqua l'indomptable Marianne en baissant
+la tête avec un air de feinte résignation. Les parents de mademoiselle
+Karzof ont été ainsi cause de la mort de leur fille, mon destin sera le
+même!
+
+--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Karzof? demanda M. Mérof
+abasourdi.
+
+Avec une grande éloquence, ponctuée d'allusions plus que transparentes,
+Marianne raconta l'histoire d'Antonine.
+
+--Eh bien, dit-elle, il sera dans la destinée de Dournof de ne pouvoir
+épouser les femmes qu'il aime... Ses fiancées doivent toutes mourir par
+la faute de leurs parent! cruels.
+
+--Mais t'aime-t-il seulement? demanda le père, incapable de répondre par
+des arguments sérieux à ces raisonnements saugrenus.
+
+--S'il m'aime!
+
+Un éclair de joie orgueilleux jaillit des beaux yeux fleur de la de la
+jeune coquette.
+
+--S'il m'aime! reprit-elle; demandez-le lui, papa, vous verrez ce qu'il
+vous dira!
+
+--Alors, c'est moi qui dois lui proposer ta main? conclut ironiquement
+le ministre.
+
+Marianne fit une révérence.
+
+--S'il vous plaît, mon cher papa. Vous savez très bien que, sans cela,
+il n'osera jamais faire les premiers pas. Nous ne dérogeons pas, du
+reste; c'est ainsi que se négocient les mariages des princesse du sang
+quand elles épousent de simples mortels!
+
+Le père et la mère de Marianne échangèrent un regard par-dessus la tête
+de cette indisciplinée, et ne purent réprimer un sourire.
+
+--Voyons papa, soyez gentil mariez-moi à Dournof, et je vous aimerai
+bien! Je n'ai rien demandé à maman, parce qu'elle ne me contrarie
+jamais. Ce n'est pas elle qui aurait menacé de me laisser mourir de
+chagrin!
+
+--Je t'ai menacée, moi, de te laisser mourir?... demanda M. Mérof,
+abasourdi de tant d'aplomb.
+
+--Mais, certainement, puisque vous ne vouliez pas me marier à Dournof!
+
+Il n'y avait pas à sortir de là: le ministre obtint à grand'peine que sa
+fille lui accorderait huit jours pour prendre des informations.
+
+Les information! n'apprirent rien de nouveau à M. Mérof, qui savait
+d'ailleurs parfaitement à quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle
+et morale de l'homme dont il avait fait la position lui-même. A l'issue
+des huit jours, Dournof, appelé dans le cabinet du ministre pour affaire
+personnelle, en sortit l'heureux foncé de mademoiselle Marianne.
+
+Ce résultat, qu'il était loin de prévoir si facile et si brillant, ne
+laissa pas de l'étonner un peu: il se dit vaguement que la jeune fille
+avait dû dépenser beaucoup d'intelligence et de volonté pour arriver si
+vite à son but. Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, c'est
+qu'elle eût deviné son amour, et fait tant de démarches sans s'être le
+moins du monde assurée de son consentement. Et si, par impossible, il
+n'avait pas voulu l'épouser?
+
+Dournof se reprocha cette mauvaise pensée. Il ne devait voir dans les
+efforts de la jeune fille que la candeur d'une âme ingénue qui s'ignora
+et va droit au but, tout naturellement. Son amour avait été deviné?
+C'était encore une preuve d'amour, rien de plus.
+
+Il rentra chez lui ivre, ébloui. Le mariage, en même temps qu'il lui
+donnait la femme aimée, le plaçait au premier rang; il pouvait en effet
+espérer d'être ministre; à la première vacance, il passait "aide" de son
+beau-père... quel avenir!
+
+--Je me marie, Niania, dit-il à la vieille femme lorsque celle-ci,
+fidèle à ses habitudes, le suivit dans sa chambre à coucher, aussitôt
+qu'il rentra.
+
+L'humble servante le regarda, fit le signe de la croix et sembla
+murmurer une prière; puis elle se prosterna devant le maître et vint
+baiser son épaule suivant l'ancienne coutume.
+
+--Je te félicite, mon maître, dit-elle, je souhaite que tu sois heureux
+avec ton épouse et que ta postérité soit bénie.
+
+Elle se tut, et son regard se porta vaguement vers la fenêtre. Un beau
+soleil de printemps brillait au dehors sur les toits ruisselants.
+
+--La neige doit être bientôt fondue, là-bas, dit à voix basse la Niania
+hésitante: il y a longtemps qu'elle n'a eu de fleurs.
+
+--Tu as raison, s'écria Dournof en saisissant son chapeau; j'y vais tout
+de suite.
+
+Il s'arrêta... qu'allait-il dire à cette tombe, confidente de toutes ses
+pensées, autrefois?
+
+Pouvait-il confier à ce chaste granit les émotions qui faisaient pâlir
+sa joue et battre son coeur lorsque Marianne posait sa main sur la
+sienne?
+
+--Je vais la remercier, dit-il tout haut, la remercier de la bénédiction
+qu'elle m'envoie de là haut!
+
+Il fit remplir sa voiture de fleurs, comme le jour où quelques mois
+auparavant il avait rencontré Marianne. Il ne put s'empêcher de faire un
+rapprochement entre ces deux journées si différentes.
+
+--C'est Antonine qui l'a mise sur ma route, se dit-il; c'est sa volonté
+qui a tout arrangé Chère Antonine, soyez bénie!
+
+Il ne la tutoyait plus dans ses pensées. Antonine était désormais aussi
+froide et aussi lointaine que les statues de marbre des tombeaux.
+C'était une sainte qui veillait sur lui, et qu'il priait à genoux; ce
+n'était plus l'amie de toutes les heures, la morte adorée dont il avait
+baisé, le dernier sur la terre, les joues glacées et le front jauni.
+
+Pendant qu'on arrangeait les fleurs, il se souvint que Marianne devait,
+elle aussi, avoir un bouquet ce jour-là; on lui apporta deux bouquets
+semblables; il les compara un instant, hésita, et finit par mettre sa
+carte dans le plus joli, qu'il fit porter chez sa fiancée.
+
+Cette opération lui coûta quelques remords; car, pendant la longue
+course en voiture, il se la reprocha plusieurs fois.
+
+--Bah! se dit-il enfin, comme il approchait du cimetière, qu'est-ce que
+cela peut faire à Antonine?
+
+Il porta son offrande jusqu'à la croix de fer marchant à grand peine
+dans la neige encore imparfaitement fondue; il arriva au sommet du
+monticule, et attacha le nouveau bouquet avec un ruban blanc, puis il
+appuya la main sur le socle de pierre pour s'y reposer.
+
+La pierre était si froide qu'il frissonna et retira sa main. Un moment
+il resta rêveur. Il voulait offrir son âme à sa protectrice céleste, il
+voulait épancher sa joie et lui demander de la partager....... il sentit
+qu'il ne pouvait pas parler de Marianne à Antonine, il eut un
+pressentiment,--rapide comme un éclair et aussi vite évanoui,--que
+Marianne n'était pas la femme qu'Antonine eût voulu voir à ses côtés
+pour gravir le chemin de la vie.
+
+Poussant un soupir, il baisa la pierre. L'impression de froid lui saisit
+les lèvres plus vivement encore que la main, si bien qu'il y passa
+dessus son mouchoir, afin de les réchauffer, puis il descendit la
+colline.
+
+Une vivacité et une joie extraordinaires précipitaient ses mouvements;
+il se sentait léger, comme un homme débarrassé d'une pénible mission. Il
+regagna sa voiture, fit stimuler les chevaux, et, tout le long du
+chemin, les cheveux d'or de Marianne dansèrent devant lui comme des feux
+follets.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Il était invité à dîner ce jour-là, non à la table officielle des grands
+dîners, mais au repas de famille, dans la petite salle à manger, où la
+famille du ministre se réunissait dans l'intimité.
+
+Lorsqu'il entra, Marianne vint à sa rencontre son bouquet blanc à la
+main, et lui tendit sa menotte soyeuse, sur laquelle il posa longuement
+ses lèvres.
+
+Elle était tiède et souple, cette petite main potelée, et l'impression
+glaciale qu'avait laissée la pierre du tombeau d'Antonine se transforma
+en une chaleur vivifiante et sympathique, au contact de ces doigts
+vivants Marianne lut dans le regard de Dournof combien elle était aimée,
+et ne se piqua point de cacher l'expansion de son bonheur. La soirée fut
+un enchantement pour tous. Les parents se félicitaient de voir dans le
+jeune homme les qualités d'un homme d'Etat, en même temps que celles qui
+avaient charmé leur fille. Dournof, d'autant plus épris de Marianne
+qu'il avait jusque-là refoulé le sentiment qu'elle lui inspirait, se
+laissait aller au bonheur de vivre, et, pour la première fois, jouissait
+largement de l'existence.
+
+Quant à Marianne, elle était gaie et charmante, tout lui avait réussi,
+que lui fallait-il de plus?
+
+Le mariage fut fixé à l'époque la plus rapprochée: trois semaines
+seulement devaient les en séparer. Tous les arrangements furent pris;
+Dournof garderait l'appartement qu'il avait récemment loué et meublé;
+madame Mérof se chargeait d'y installer une belle chambre de nouvelle
+épousée, et les jeunes gens, sauf exception, prendraient leurs repas au
+ministère, tant que Marianne n'aurait pas acquis les qualités de
+maîtresse de maison, qui lui manquaient absolument.
+
+--Si c'est une ménagère qu'il vous faut, Dournof, disait M. Mérof, vous
+avez fait fausse route; vous n'aurez point une ménagère en Marianne.
+
+Le jeune homme jeta sur sa fiancée un regard triomphant.
+
+--Je n'ai pas besoin de ménagère, dit-il; j'en ai une qui est
+incomparable.
+
+--Vraiment? qui donc? demandèrent à la fois madame Mérof et sa fille.
+
+--La vieille Niania...
+
+--Votre bonne?
+
+Dournof se sentit soudain très-embarrassé.
+
+Il arrive à tout homme de ne pas épouser son premier amour, et, lorsque
+vient le moment de son mariage, il n'éprouve point d'embarras à
+l'avouer; mais lorsque, par plusieurs années d'une fidélité sans
+exemple, il est devenu le point de mire de l'attention de ceux qui le
+connaissent, le moment de la transition est fort délicat, et le plus
+souvent difficile. C'est donc avec une certaine hésitation que Dournof
+se décida à donner quelque éclaircissement.
+
+--C'est la servante d'une famille que j'ai intimement connue
+autrefois... elle s'est attachée à moi durant mes jours de misère...,
+car j'ai connu la misère, ajouta-t-il en souriant à Marianne.
+
+Celle-ci ouvrit de grands yeux. Ce mot de misère n'avait de sens, pour
+elle, que comme une page pénible ou ennuyeuse dans un roman; c'était le
+grabat traditionnel où gît la pauvre femme, ou la borne où grelotte le
+petit Savoyard. La misère la plus réelle qu'elle eût connue se trouvait
+au commencement de l'_Allumeur de réverbères_. Aussi les paroles de
+Dournof lui parurent-elles complètement dénuées de sens. Un homme qui
+portait un gilet blanc et qui allait être son mari ne pouvait pas avoir
+connu cette misère-là. Elle sourit, parce que Dournof souriait, et ne
+répondit pas.
+
+--Comment s'est elle attachée à vous? demanda madame Mérof, désireuse de
+mieux connaître la personne qui, suivant les apparences, allait être
+femme de charge de sa fille.
+
+Dournof hésita encore. Son àme droite abhorrait le subterfuge; il se
+décida enfin à parler franchement. Passant dans les siennes la main de
+Marianne, il répondit:
+
+--Ma Niania était la Niania de mademoiselle Antonine Karzof, dont vous
+avez sans doute entendu parler.
+
+La main de Marianne frémit, il la retint.
+
+--Elle a soigné sa jeune maîtresse avec un dévouement absolu, et
+quand... nous l'avons mise dans la tombe, abandonnant ses anciens
+maîtres, qui n'étaient pas à l'abri de tout reproche envers elle,
+peut-être,--elle est venue à moi, et m'a servi avec fidélité pendant les
+mauvaises années de ma vie, celles où je n'étais rien ni personne,--où
+vous n'auriez pas daigné me regarder dans la rue, tant j'étais mal
+habillé.
+
+Il leva les yeux sur Marianne; elle lui répondit par un haussement
+d'épaules, que nous devons traduire ainsi:--Je vous aurais regardé quand
+même et partout, puisque vous deviez être mon mari!
+
+--Mais, insista madame Mérof, cette femme verrait-elle d'un bon oeil une
+jeune maîtresse?... Je conçois votre attachement pour elle; il vous
+honore infiniment, mais, après avoir tant aimé mademoiselle Karzof..
+
+--C'est elle qui m'a engagé à me marier, répondit Dournof Mlle me voyait
+triste et rêveur... --Il échangea un regard avec Marianne;--elle devina
+le sujet de mes rêveries--et me mit l'esprit complètement à l'aise, en
+remettant dans mes mains un billet écrit par sa jeune maîtresse peu
+avant sa mort,--où j'étais adjuré de me marier, dès que j'aurais
+rencontré la femme que je devais aimer...
+
+Un autre regard assura Marianne qu'elle était bien cette femme-là.
+
+Madame Mérof, enchantée de cette heureuse combinaison, qui mettait à la
+tête du ménage de sa fille une femme honnête, dévouée et pleine
+d'expérience, approuva tout, et félicita Dournof de sa chance
+extraordinaire.
+
+--Cela m'est bien dû, répondit le jeune homme; car, jusqu'à cette année,
+la destinée n'avait encore rien mis à mon actif!
+
+Les préparatifs s'accomplirent avec la célérité qu'ont à leur service
+les heureux de ce monde, et la veille des noces arriva bientôt.
+
+Le soir avant de s'endormir Dournof parcourut l'appartement où il ne
+devait plus être seul; une bougie à la main, il s'arrêta devant chaque
+meuble chaque rideau, inspectant tout, et se faisant, par avance,
+l'image de ce que Marianne allait mettre là de joie et de grâce.
+
+Rentré dans son cabinet, il aperçut le portrait d'Antonine, toujours
+placé sur son bureau. Depuis longtemps, ce beau visage régulier et
+sévère était caché à ses yeux par un journal, une lettre, un papier
+quelconque, négligemment jeté en travers du cadre. Il y avait au moins
+huit jours que le portrait n'avait attiré les yeux de Dournof.
+
+Il se reprocha ce semblant d'ingratitude, et voulut ramener ses pensées
+vers la jeune fille..., mais l'effort était trop pénible.
+
+--Je ne puis cependant pas se dit-il, laisser ce portrait à cette place!
+Marianne aurait le droit d'en être choquée.
+
+Après avoir hésité un moment, il prit le cadre d'ébène, l'essuya et le
+mit sur le secrétaire, la face contre le marbre, afin de le ranger sur
+le champ; mais il n'avait pas ses clefs sur lui; il remit ce soin au
+lendemain, et passa dans sa chambre à coucher.
+
+La, le visage de Marianne, décolletée et couronnée de liserons, lui
+souriait dans son cadre doré, sur la table auprès de son lit. Il le
+prit, et posa ses lèvres sur l'image souriante.
+
+--A demain, ma femme, dit-il en souriant.
+
+A peine était-il couché, qu'il crut entendre un léger bruit dans la
+pièce voisine. Il appela; mais nul ne répondant, il crut s'être trompé.
+Le lendemain, cependant, quand il chercha le portrait d'Antonine, il ne
+le trouva point. Dournof voulait s'en informer à la Niania, mais cette
+journée était si courte, pour tout ce qu'il fallait faire, que le moment
+favorable ne se trouva point.
+
+Le soir venu, après un mariage splendide, célébré à la chapelle du
+ministère, Dournof emmena chez lui sa jeune épouse, éblouissante de joie
+et de beauté.
+
+L'appartement, somptueusement éclairé, plein de fleurs, lui parut
+charmant. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux, en voyant
+traîner sur le tapis de son cabinet la jupe de soie blanche, semée de
+fleurs d'oranger, qui se drapait autour de Marianne.
+
+Il lui présenta sa maison. La Niania, toujours sévère, avait quitté le
+deuil par circonstance. Elle salua profondément sa nouvelle maîtresse,
+qui lui mit amicalement la main sur l'épaule, en la complimentant. Après
+quoi, les domestiques furent congédiés, et Dournof entraîna sa femme
+dans leur appartement spécial.
+
+Quand les battants de la chambre nuptiale se furent refermés sur eux, la
+Niania regarda quelque temps cette porte, voilée par de grands rideaux
+sombres, puis, secouant la tête, elle alla chercher le portrait
+d'Antonine, qu'elle avait caché derrière de vieux cartons, et le mit sur
+le bureau.
+
+--Pardonne, toi qui es au ciel, dit elle, pardonne! Quand il sera
+malheureux, c'est à toi qu'il reviendra.. Sainte martyre, pardonne à
+l'homme faible, qu'une femme a ensorcelé.
+
+Elle baisa le portrait, le remit dans sa cachette, éteignit les bougies
+et se retira.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+Un an s'était écoulé depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une
+pluvieuse matinée de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'était la
+voix de son maître, plus brève et plus émue que de coutume. Elle se leva
+du coffre qui lui servait de siège, dans la vaste pièce dénudée, nommée
+chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu
+importante, communique avec la chambre de la maîtresse de la maison; le
+regard anxieux qu'elle leva sur son maître reçut en réponse un:
+
+--Vite, allons vite! auquel elle se hâta d'obéir.
+
+Ils entrèrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela
+sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant
+nouveau-né.
+
+--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser
+approcher.
+
+--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un
+ton joyeux: voyez plutôt!
+
+La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui,
+dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le
+fils de son maitre.
+
+Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le
+petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds
+au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son
+premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si
+près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui
+gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle
+que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se
+comprirent.
+
+--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car
+c'est ce que j'ai de plus cher au monde.
+
+--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un
+Dournof.
+
+Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au
+monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart
+d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas
+que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une
+intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle
+n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire
+le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes
+d'intérêt.
+
+Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et
+d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de
+lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être
+charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et
+si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se
+reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans
+ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof
+devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait
+triste ou fatigué.
+
+Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa
+joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si
+inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la
+plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point
+tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les
+choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les
+puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il
+continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et
+irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il
+la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en
+lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la
+dignité et le sérieux qui lui manquaient.
+
+Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait
+Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux.
+L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et
+Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.
+
+--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille
+craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien
+l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères?
+
+La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement
+tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision
+suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait
+ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette
+question n'avait jamais répondu autre chose que:
+
+--Nous verrons alors.
+
+Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte
+douloureuse se présenta à son esprit.
+
+--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.
+
+Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son
+front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle
+éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour
+changer de dispositions, il alla voir son fils.
+
+Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre
+d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une
+atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de
+rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du
+soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice
+allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort.
+
+La Niania vint au-devant du maître.
+
+Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle
+comme un parfum.
+
+Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et
+sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui
+qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait
+dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils
+qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus
+grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de
+son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait
+aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir
+d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.
+
+Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était
+ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou
+travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il
+avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses
+dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec
+une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait
+comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce
+petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la
+lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu,
+emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et
+Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail
+adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur
+solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa
+toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche,
+augmentée de la liberté que donne le mariage.
+
+Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il
+sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il
+trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter
+leurs félicitations.
+
+Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis.
+Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame
+Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le
+monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras,
+attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof
+prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et
+d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore
+bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer
+davantage!
+
+--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous?
+
+Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui
+semblait n'avoir aucun besoin de changer de position.
+
+--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai été bien souffrante tout l'hiver,
+je crains de n'être pas capable d'aller jusqu'au bout.
+
+Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à
+l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là
+n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air
+satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut
+aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la _nursery_, où le père
+les suivit.
+
+Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein
+nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! Il
+contemplait ce spectacle comme si c'eût été pour lui-même une fonction
+vitale; un profond soupir lui fit détourner les yeux. La Niania, près de
+lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas.
+
+--Que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit-elle à voix basse, et que sa
+bonté donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine...
+
+Un regard sévère de Dournof coupa la phrase commencée, la vieille femme
+baissa la tête, mais son maître ne l'avait que trop comprise. Non,
+Antonine n'eût pas permis à son fils de boire un lait étranger; elle
+n'eût pas cédé à une autre plaisir de mériter ses premières caresses et
+ses premiers regards; elle eût revendiqué avec une tendresse jalouse la
+pression avide et instinctive des lèvres et des mains du petit être
+inconscient, qui s'attache à celle qui le nourrit, parce qu'elle le
+nourrit...!
+
+Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son
+silence. La grand'mère vint aussi voir son petit-fils, qui fut entouré
+de tantes et d'amies empressées; mais la Niania ne s'émut ni des
+conseils ni des recommandations. L'enfant était à elle, Dournof le lui
+avait donné! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient
+peu, tant que le père serait content.
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+Marianne, fraîche et rose, reprit bientôt sa vie de plaisirs mondains,
+et on la vit le soir aux Îles, en calèche découverte, accompagnée de son
+mari souvent, parfois de son père ou de sa mère, parfois aussi seule,
+quand ni l'un ni les autres n'avaient le temps ou l'envie de:
+l'escorter. Un essaim empressé de jeunes gens se groupait autour de
+l'équipage, pendant l'heure qui précède le coucher du soleil, sî tardif
+en été sous cette latitude.
+
+Tout un monde de promeneurs à pied, à cheval, en voiture, vient jouir à
+la pointe extrême de l'île Yélaguine du spectacle magnifique offert par
+la Neva à son embouchure. Le soleil disparaît à neuf heures et demie
+dans les flots du golfe de Finlande, pendant que ses derniers rayons
+dorent horizontalement la jeune verdure des arbres et des gazons, et les
+méandres capricieux des bras du fleuve, entre les îles nombreuses,
+semées d'élégantes villes. Cette promenade de tous les soirs est une
+sorte de Longchamps qui dure presque toute la belle saison; mais son
+moment le plus brillant est celui de la verdure nouvelle.
+
+C'est là que Marianne, après quelques semaines de repos, se retrempait
+dans la vie dissipée, qu'elle préférait à toute autre.
+
+Quand son mari l'accompagnait, elle en était toujours charmée; le
+plaisir d'être la femme du président Dournof avait encore toute sa
+fraîcheur pour elle, sans doute parce qu'elle n'en avait pas abusé, son
+mari n'ayant pas voulu ou eu le loisir de la suivre dans le joyeux
+tourbillon dont elle était l'âme. Aussi n'était-elle jamais plus jolie
+et plus rayonnante que lorsque, d'un regard plein d'orgueil, elle
+suivait les saluts et les sourires de bienveillance dont Dournof était
+l'objet; mais quand il n'était pu là, la vie ne perdait pour elle aucun
+de ses charmes; elle jasait et riait, écoutant les fadaises des jeunes
+gens appuyée sur le bord de Sa calèche, et peu à peu, se sentant
+admirée, elle devenait plus coquette.
+
+Elle aimait ces hommages; quel mal y avait-il à cela? N'en était-elle
+pas moins une femme bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle pas
+autant son époux qu'au premier jour de leur mariage? N'était-elle pas
+une bonne mère? En effet, matin et soir, souvent dans la journée, elle
+allait voir le petit Serge elle le caressait, lui parlait un instant
+dans ce joli gazouillis que, nul ne sait pourquoi, les mères et les
+nourrices emploient pour parler aux enfants, puis elle sortait de la
+nursery, laissant derrière elle une bonne odeur de violettes des bois.
+Il aurait fallu un esprit bien chagrin pour trouver que Marianne n'était
+pas la femme la plus irréprochable qui se pût rencontrer!
+
+Madame Mérof, cependant, n'était pas contente. Trop sage et trop
+expérimentée pour attirer l'attention de son gendre sur une dissipation
+que peut-être il ne voyait pas, elle essayait de retenir sa fille au
+logis; souvent elle venait elle-même dîner ou passer la soirée, afin de
+présenter aux regards de Dournof, quand il viendrait prendre le thé du
+soir, un autre tableau que les murs nus de la salle à manger déserte.
+Mais Marianne aimait mieux passer la soirée ailleurs que chez elle, et
+l'en empêcher était à peu près impossible.
+
+La session qui devait finir et permettre aux époux de quitter la ville,
+allait être close par un procès important. L'affaire était si
+singulièrement présentée, que Dournof, perplexe, avait beau se retourner
+de tous les côtés, il ne pouvait se faire une opinion sur l'accusé
+principal; toutes les apparences étaient contre cet homme, et pourtant,
+un passé d'honneur, une physionomie d'honnête homme, et je ne sais quoi
+qui décèle une belle âme, corroboraient ses dénégations absolues.
+L'opinion publique était pour lui, mais d'autres coupables, que
+l'instruction désignait comme ses complices, portaient contre lui des
+charges accablantes, qu'il avouait être hors d'état de repousser.
+
+Toute la ville, depuis huit jours, ne parlait que de ce procès; un soir,
+par miracle, Marianne était chez elle et travaillait à une tapisserie
+spéciale, qui ne sortait que les jours de grande pluie. Dournof, qui
+rêvait depuis un instant, leva les yeux sur sa femme et contempla son
+frais visage.
+
+C'était bien une enfant: le duvet de la jeunesse estompait encore ses
+joues et son cou nacrés, le regard était innocent et insoucieux, le
+front pur et lisse... Cette conscience ne devait connaître ni le doute
+ni le trouble: Dournof se décida à la consulter.
+
+--Marianne, dit-il, tu n'entends pas parler de l'affaire Sintsof?
+
+--Ah! Seigneur Dieu! oui! on me la corne aux oreilles depuis longtemps!
+répondit la jeune femme en enfilant son aiguille avec de la laine rose.
+
+--Qu'en penses-tu?
+
+Marianne leva sur son époux des yeux étonnés et rieurs.
+
+--Je n'en pense rien du tout! dit-elle tranquillement.
+
+--Tache un peu d'y penser, repartit Dournof avec douceur. Tu connais les
+faits du procès?
+
+Marianne fit un geste d'assentiment.
+
+--Eh bien, crois-tu que Sintsof soit coupable?
+
+La jeune femme haussa les épaules, souriant.
+
+--Je n'en sais absolument rien! dit-elle en comptant des points.
+
+--Marianne, insista Dournof, je t'en prie, réponds-moi sérieusement; tu
+sais que ma voix pèsera dans l'issue du procès..., si j'allais faire
+condamner un innocent?
+
+--Cela t'embarrasse? dit Marianne en riant. La belle affaire! Jette une
+pièce de monnaie en l'air: si elle retombe pile, ton homme sera
+innocent; si elle retombe face, il sera coupable, ou le contraire, si
+c'est cela que tu préfères. J'ai lu dans les livres que les affaires
+sérieuses ne se jugent jamais autrement.
+
+--Ma chère femme, je t'en supplie, ne plaisante pas! fit Dournof plus
+ému qu'il ne voulait le lui laisser voir; tu ne sais pas le mal que tu
+me fais en parlant si légèrement...
+
+--Ah! dit Marianne avec une moue, des sermons? Ce n'est pas ma faute à
+moi si tu me parles d'affaires auxquelles je n'entends rien. Je ne suis
+pas une femme sérieuse, moi! Il ne faut pat me parler de procès ni
+d'accusés; cela m'ennuie!
+
+Là-dessus elle plia son ouvrage et s'en alla d'un air boudeur.
+
+Dournof regarda la porte du boudoir se refermer sur elle.
+
+Fallait-il la suivre pour faire la paix? Etait-ce lui qui avait tort en
+effet de lui parler de ces choses, ou elle qui avait tort de ne pas les
+comprendre?
+
+Il se leva; mais, la main sur la porte de la chambre de Marianne, il
+s'arrêta.
+
+--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, où êtes-vous, ma chère conscience?
+Ne daignez-vous pas me parler de là-haut?
+
+Il baissa la tête, comme pour écouter les avis d'une voix intérieure.
+Après un court moment, il entra dans la chambre.
+
+--Marianne, dit-il doucement, tu as raison, je ne dois pas te parler de
+ces choses auxquelles tu n'es pas accoutumée...
+
+La jeune femme qui tournait le dos à la porte leva sur lui ses yeux
+pleins de larmes.
+
+--Le méchant, dit-elle, qui m'a grondée! Je vous demande un peu si j'ai
+fait des études, moi! Je ne suis pas un juge, moi, ni un président!
+Est-ce ma faute, si tout cela m'ennuie à périr?
+
+Dournof lui prit la main et la baisa doucement, mais sans transport.
+
+--Allons, vilain cruel, dit Marianne en souriant à travers ses larmes,
+dites tout de suite que vous ne le ferez plus, jamais, jamais!
+
+--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.
+
+Antonine eût deviné l'amertume avec laquelle il faisait cette promesse,
+mais Marianne s'en déclara satisfaite, et ses caresses d'enfant gâté
+déridèrent un instant son mari. Cependant, comme il retournait dans son
+cabinet de travail, il répéta ironiquement: Non, je ne le ferai plus
+jamais... jamais!
+
+Assis dans son fauteuil, la tête dans ses mains, il médita longuement.
+La nuit s'avançait, Marianne dormait depuis long temps; accablé
+d'incertitudes douloureuses, Dournof se leva. Le portrait d'Antonine
+était resté dans le tiroir où l'avait remis la Niania. Depuis bien des
+jours il l'avait retrouvé et le contemplait secrètement, à ses heures
+d'amertume. Il le prit et le regarda quelques-instants, puis le
+suspendit à la muraille, près de la lampe qui ne s'allumait jamais pour
+Marianne.
+
+--Reprends ta place, dit-il, ma lumière, mon bon ange. Reprends la place
+que tu n'aurais jamais dû quitter! C'est toi qui dois rayonner sur ma
+vie, chère oubliée! Mais au ciel on n'a pas de rancunes!
+
+Il se laissa tomber sur le petit canapé, les yeux fixés sur l'image
+aimée, que l'air et le temps avaient ternie. Lorsqu'il termina sa
+méditation, les rayons du soleil levant entraient par les fenêtres de
+son cabinet.
+
+--Merci, dit-il, ma conscience! Si je me trompe, au moins sera-ce dans
+la sincérité de mon coeur.
+
+Il s'habilla sans vouloir prendre de repos, relut et compulsa à nouveau
+le dossier, et à sept heures, il était au tribunal, attendant les juges
+et les avocats pour causer à l'aise avec eux.
+
+Contrairement à tout ce qu'on attendait, mais conformément à l'opinion
+publique, Sintsof fut acquitté; la suite prouva qu'il était innocent.
+
+Le ministre, en rencontrant son gendre aux îles le soir même, lui dit:
+
+--Savez-vous, Dournof, que vous avez joué gros jeu?
+
+Dournof sourit. Peu lui importait l'enjeu; sa vie et sa fortune
+n'étaient rien à ses yeux quand il s'agissait de conscience.
+
+--Etes-vous fâché, Excellence? dit-il à son beau père.
+
+--J'en suis fier pour vous, mais...
+
+--C'est tout ce que je veux savoir, répondit Dournof.
+
+Le portrait d'Antonine resta à la muraille.
+
+Le jour même, la Niania, en apportant le petit Serge à son père, comme
+elle le faisait chaque matin, s'aperçut de ce changement; elle resta
+immobile, les yeux pleins de larmes figées, devant ce cadre qui disait
+tant de choses.
+
+--Maître, dit-elle enfin, si ton épouse le voit, que dira-t-elle?
+
+--Bah! répondit Dournof en haussant les épaules, elle ne vient jamais
+ici.
+
+La Niania reporta son regard plein de pitié sur le jeune père et sur
+l'enfant qu'elle tenait, mais elle ne dit rien.
+
+Dournof, penché sur son fils endormi, l'embrassait tendrement.
+
+--Pourvu qu'il ne lui ressemble pas! pensait-il en songeant à Marianne.
+
+--Nous lui apprendrons à chérir sa tante qui est au ciel, dit la Niania,
+devinant la secrète pensée de son maître.
+
+Dournof, sans lui répondre, lui fit doucement signe de le laisser seul.
+
+En ce moment Marianne se présentait sur le seuil, fraîche et parée pour
+la promenade.
+
+--Monsieur travaille, dit la Niania à voix basse.
+
+--Oh! alors je me sauve! fit Marianne avec un geste comique plein de
+terreur enfantine.
+
+La porte se referma. Dournof, resté seul, alla donner un tour de clef,
+puis il revint devant le portrait, s'agenouilla et versa des larmes bien
+amères.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+Deux années s'écoulèrent sans apporter de changements bien sensibles
+dans l'intérieur de Dournof; puis une fille lui naquit. L'année
+suivante, madame Mérof gagna une pleurésie en chaperonnant Marianne à un
+bal costumé où Dournof n'avait pas voulu la laisser aller seule, et la
+bonne créature mourut après quelques jours de souffrances, pendant
+lesquels elle ne cessa de répéter à son gendre:--Soyez bon pour
+Marianne. Dournof lui promit solennellement d'être bon pour Marianne, et
+tint sa promesse de son mieux.
+
+Il avait pris l'habitude de laisser vivre à ses côtés ce joli petit être
+gracieux et insignifiant; elle remplissait la maison de chiffons, de
+rires, de musique, de dame, de chansons d'opérettes et de gens nuls et
+frivoles comme elle-même. Il la laissait faire. A quoi bon la
+contrarier! Il détestait les scènes et craignait, plus encore que tout
+ce remue-ménage, les bouderies et les larmes de Marianne, contre
+lesquelles il se sentait sans forces.
+
+Comment parler raison, en effet, à cette enfant qui déclarait que la
+raison "l'assommait"? Comment faire de la morale à cette femme qui ne
+connaissait d'autre morale que celle de son bon plaisir? Avec cela,
+Marianne n'était pas méchante; elle donnait volontiers sa bourse, ses
+bonnes paroles et même les larmes compatissantes de ses beaux yeux fleur
+de lin; mais aussitôt que l'objet de sa compassion échappait à ses
+regards, il était banni de sa pensée et remplacé par des idées plus
+riantes.
+
+Le deuil de Marianne amena forcément un peu de sérieux dans la maison;
+elle se priva de bals et de théâtres pendant huit grands mois; mais la
+pauvre madame Mérof étant morte en plein carnaval, la saison d'hiver
+reprit dans toute sa splendeur avant que le deuil d'un an fut terminé.
+Marianne avait aux Italiens une loge à l'année; elle retourna au théâtre
+en robe de soie noire, puis les violettes de l'arme apparurent dans ses
+beaux cheveux blonds; à Noël, tous prétexte qu'en l'honneur de ces
+réjouissances chrétiennes, tout deuil est suspendu, elle arbora le blanc
+et le gris perle qu'elle ne quitta plus.
+
+Cependant les jours gras se trouvaient cette année-là plus tard que
+l'année précédente, de sorte que le deuil de madame Dournof était
+terminé avant l'expiration des fêtes de cette époque brillante. Un grand
+bal à l'ambassade d'Autriche devait réunir, le dernier samedi du
+carnaval, tout ce qui était bien noté à Pétersbourg, M. et madame
+Dournof reçurent une invitation, que le président mit sur un coin de son
+bureau, sans plus s'en préoccuper.
+
+--Tu ne sais pas, mon ami? dit un matin Marianne en déjeunant, je trouve
+bien extraordinaire que nous n'ayons pas été invités au bal de
+l'ambassade?
+
+--Nous sommes invités, répondit Dournof en découpant tranquillement sa
+côtelette.
+
+--Invités? s'écria Marianne en frappant ses deux mains d'enfant l'une
+contre l'autre, et tu ne m'en as rien dit.
+
+--Je ne supposais pas que cela put t'intéresser.
+
+--Comment? Et ma robe, ne faut-il pas le temps de la commander?
+
+--Tu n'as pas l'intention d'y aller, je suppose? fit Dournof en
+interrompant son repas.
+
+--Mais si fait, j'en ai l'intention! Voilà un an que je suis privée de
+tous les plaisirs...
+
+Un regard de Dournof lui fit laisser sa phrase à moitié faite.
+
+--J'ai été assez cruellement éprouvée, reprit-elle, pour qu'un peu de
+distraction me soit accordé sans lésiner; nous irons, n'est ce pas, mon
+cher petit mari?
+
+--Vous irez si vous le voulez, répliqua le président; pour ma part, je
+n'irai pas.
+
+--Mais mon père y va! s'écria Marianne prête à fondre en larmes.
+
+--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une
+année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas.
+
+--Mais pourquoi?... commençait Marianne.
+
+--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le
+dire.
+
+Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en
+alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle,
+"qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières".
+
+Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de
+sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours
+comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à
+chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux
+était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation
+que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du
+matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix
+heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet
+de Dournof.
+
+La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à
+Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux,
+soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était
+renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux,
+criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et
+venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.
+
+C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se
+tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait
+ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de
+l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne
+savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et
+la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous
+leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de
+l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où
+Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé,
+aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en
+disant: Maman!
+
+Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers
+le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania,
+brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son
+tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles;
+personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser
+respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber
+une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses
+menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin.
+
+--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne
+verras jamais.
+
+--Pourquoi? dit Bébé.
+
+--Elle est au ciel.
+
+Bébé n'avait qu'une bien vague notion du ciel: cependant, depuis lors,
+la Niania lui fit ajouter à sa prière: Ma tante Antonine qui est au
+ciel. Elle ne craignait pas que madame Dournof demandât jamais d'où
+provenait cette addition peu liturgique; jamais la mère n'assistait au
+coucher de l'enfant: à son lever encore bien moins.
+
+La grande joie de Dournof était dune son petit Serge. Sa fille Sophie
+était trop jeune pour partager ces amusements; il la voyait tous les
+jours, mais un enfant de quelques mois est peu intéressant auprès d'un
+garçon de trois ans; c'était Serge qui résumait pour Dournof les joies
+paternelles, en attendant que sa joie fût doublée par l'apparition dans
+son cabinet d'une fillette sachant jaser et se tenir debout.
+
+Le mois de février était froid cette année-là: les rhumes, grippes et
+bronchites couraient la ville avec les fièvres contagieuses; mais
+Marianne semblait invulnérable; elle passait ses journées à quitter la
+fleuriste pour la couturière, la couturière pour le chaussurier,
+exactement comme si elle n'avait pas eu même un sac de toile à se mettre
+sur le dos en guise de vêtement. Des naufragés de quarante jours ne sont
+pas plus empressés à se procurer des vêtements que ne l'était Marianne à
+quitter son deuil.
+
+Le fameux jour du bal arriva. Depuis plus d'une semaine, madame Dournof,
+après le service funéraire du bout de l'an, avait habilement nuancé ses
+toilettes de manière à ne pas choquer trop soudainement les regards de
+son mari. C'était à vrai dire peine perdue, car il ne la regardait pas.
+Il trouvait que Serge avait un peu de fièvre le soir et le matin, et
+cette légère indisposition lui paraissant le précurseur d'un trouble
+plus grave, il ne songeait plus à autre chose.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+Pendant que, dans l'après-midi du jour indiqué, Marianne essayait devant
+sa glace les flots de soie bleue qui représentaient sa robe, Dournof
+entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis,
+jouait avec des poupées; mais Serge, une joue rouge et l'autre pâle,
+assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas,
+paraissait souffrant et endormi.
+
+La Niania s'approcha du père.
+
+J'ai envoyé chercher le docteur, dit-elle, le petit me paraît malade.
+
+Dournof fit un signe de tête et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne
+fit aucune résistance et appuya sa tête brûlante sur l'épaule de son
+père. Celui-ci écouta la respiration pénible du petit malade et le garda
+ainsi jusqu'à l'arrivée du médecin, qui ne tarda pas.
+
+--Ce sera une maladie de l'enfance, déclara celui-ci. Nous saurons ce
+que c'est demain, peut-être cette nuit.
+
+Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir
+même.
+
+Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la
+nursery pour voir son fils. La vaste pièce blanche et claire était
+assombrie par d'épais rideaux tirés devant les portes et les fenêtres;
+la lampe brûlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse
+sur une table, près du petit lit de Serge, était protégée par un écran
+de porcelaine blanche. L'entrée de madame Dournof dans cette chambre
+recueillie fit lever la tête à la Niania qui, à moitié assoupie sur une
+chaise, veillait l'enfant malade.
+
+Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'étoffe cassée
+en mille plis, l'éclat des diamants Marianne portait à sa tête, à son
+cou, à ses bras, tout cela était si peu d'accord avec la respiration de
+plus en plus embarrassée du pauvre petit garçon, que la vieille femme ne
+put réprimer un mouvement de surprise indignée.
+
+--Va-t-il mieux? demanda Marianne à voix basse en se penchant sur le
+berceau.
+
+--Non, madame, non; il ne va pas mieux, répondit la Niania d'une voix
+brève.
+
+Marianne émue posa la main sur le front brûlant de son fils, qui s'agita
+et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnaître, puis
+il détourna la tête et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette
+dame-là: jamais il n'avait vu sa mère en toilette de bal.
+
+Marianne retira sa main; son gant était devenu aussi brûlant que le
+pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table
+pour retrouver la fraîcheur.
+
+--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu?
+
+--Non, répondit la Niania.
+
+La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait à se
+rendre utile, à faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle
+ignorait tout de la maternité.
+
+--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une
+sorte d'inquiétude nerveuse d'être appelée à une mission pour laquelle
+elle ne se sentait pas préparée.
+
+--Rien, rien du tout, madame, répondit la vieille bonne. Nous nous
+arrangeons très-bien tout seuls.
+
+Marianne se sentit offensée de cette réponse, bien que rien n'y fût
+destiné à la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se
+dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde traînait sur
+le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux à Serge; une toux rauque le
+secoua violemment; il s'agita, se débattit, et tendit désespérément les
+bras. La Niania le saisit, lui mit la tête sur son épaule, le calma et
+le remit au lit au bout d'un moment.
+
+Marianne regardait cette scène, et quelque chose de douloureux la
+mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait dû tendre
+les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'être jalouse d'une bonne!
+Secouant cette pensée bizarre, elle écarta les rideaux du berceau de
+Sophie... Le berceau était vide.
+
+--Où est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur.
+
+Toutes ces impressions nouvelles et désagréables lui faisaient monter à
+la tête une sorte de colère.
+
+--Monsieur a ordonné de la transporter dans une autre pièce, afin que si
+le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit préservée.
+
+Marianne baissa la tête, mais non pour cacher son humiliation; elle se
+recueillit pour savourer sa colère.
+
+Comment! on se permettait de tels changements dans son intérieur sans la
+consulter, sans même lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas dû la
+prévenir?
+
+Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il était entré
+dans sa chambre; mais alors elle n'était pas seule; la couturière, la
+modiste ou le coiffeur s'étaient toujours trouvés là pour empêcher un
+entretien sérieux. Pendant le dîner ils avaient eu des hôtes; quand le
+mari eût-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se
+redressa.
+
+--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une
+pièce d'une autre température que celle-ci, à laquelle on ne l'a pas
+accoutumée. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les
+ici.
+
+La Niania resta immobile.
+
+--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brève encore.
+
+La vieille femme ne fit pas mine de bouger.
+
+--Eh bien? répéta madame Dournof en frappant du pied.
+
+--Monsieur ne l'a pas ordonné, répondit la Niania sans lever les yeux.
+
+Marianne arracha ses gants et les jeta à terre avec un geste de fureur.
+
+--Je ne suis donc plus maîtresse chez moi? dit-elle; toi, misérable
+servante, tu oses me tenir tête?
+
+--Je ne vous tiens pas tête, madame, répondit froidement la Niania;
+j'obéis aux ordres de mon maître.
+
+La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra.
+
+--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleversés de Marianne et
+les lèvres rigidement serrées de la vieille servante.
+
+--Cette femme refuse de m'obéir! dit avec effort madame Dournof, à
+travers ses dents serrées par la rage.
+
+--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus ému qu'il ne voulait le
+paraître. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui
+paraissait inévitable; ce qui était surprenant, c'est qu'il n'eût pas
+encore eu lieu. Il attendit la réponse avec anxiété.
+
+--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre.
+
+--Pourquoi? demanda le père, en s'adressant à Marianne.
+
+--Parce que... parce qu'il ne me plaît pas qu'on donne ici des ordres
+sans ma participation, parce que je ne veux pas être traitée en
+étrangère chez moi, parce que... je veux être consultée sur tout ce qui
+se passe ici.
+
+Dournof regarda sa femme avec plus de pitié que de colère.
+
+--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui répondre.
+
+Marianne le regarda surprise.
+
+--Vous alliez au bal, répéta-t-il; votre père vous attend en bas, dans
+sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard.
+
+Marianne fit un pas et resta indécise. Un moment sa conscience faillit
+l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jeté sur sa
+toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si
+sérieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle même. Un
+mélange singulier de crainte, de colère, d'entêtement et de vanité
+mondaine agitait son âme frivole. Elle était mécontente de tout, et
+surtout d'elle-même.
+
+--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari.
+
+--Bonsoir, répondit celui-ci d'un ton attristé.
+
+Comme elle écartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante,
+rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui étouffe, l'arrêta sur
+le seuil. Serge se débattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la
+tête sur son épaule pour regarder dans la chambre. Le père et la Niania,
+à eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une
+potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprès de ce
+berceau, et elle sortit.
+
+Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'était
+le docteur qui venait faire la visite promise.
+
+Au bal Marianne oublia bientôt les émotions pénibles qui venaient de
+l'assaillir; elle était de celles qui n'ont de pensée que pour l'heure
+présente, et l'heure présente était pleine de charmes.
+
+Son deuil, en la tenant écartée du monde, l'avait contrainte à se
+ménager un peu; sa fraîcheur merveilleuse, l'éclat que sa récente colère
+donnait à ses yeux, le goût parfait qui présidait à sa toilette, tout
+contribuait à donner à sa réapparition dans le monde l'éclat d'une
+solennité. Aussi fut-elle bientôt entourée d'une foule d'hommes ravis de
+sa beauté et de sa grâce inimitable.
+
+Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manière bien étrange
+avec le ton sévère de son mari, avec l'insolence déguisée de la Niania:
+puisque tout le monde,--hormis ces deux êtres qui avaient la prétention
+de s'ériger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait
+charmante, n'était-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle
+s'abandonna à cette pensée consolante, et plus que jamais charma ceux
+qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut présenté
+ce soir-là, se déclara dès lors son cavalier servant, et lui jura en lui
+même serment de fidélité.
+
+Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne
+repensait de temps en temps à la nursery; les éclats de cette toux
+étrange qui avaient frappé son oreille sur le seuil lui revenaient
+parfois à la mémoire; vers une heure du matin, elle éprouva tout à coup
+une lassitude profonde, un dégoût de ce qui l'entourait, et fit demander
+sa voiture.
+
+--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son père,
+surpris de sa modération, elle toujours gourmande de plaisirs.
+
+--Serge est malade, répondit-elle brièvement.
+
+Son père la regarda avec étonnement.
+
+--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche.
+
+La portière de la voiture se referma sur eux; Marianne se précipita dans
+les bras de son père et fondit en larmes.
+
+--Je suis une misérable femme, dit elle avec véhémence, une mauvaise
+mère, une... Mon enfant est très-malade, je quitte à peine le deuil de
+ma mère, et je n'ai pu résister à l'envie de voir le monde... je ne
+mérite pas de vivre!
+
+Son père s'efforça de la calmer, et de lui prouver qu'elle était moins
+coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que
+l'enfant fût très-malade, car Marianne à coup sûr, ne l'eût pas quitté
+s'il eût été sous le poids d'un danger réel.
+
+Comme ils arrivaient à la maison de Dournof, M. Mérof voulut monter pour
+avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux
+déchirante, semblable à un aboiement, frappa leurs oreilles; Mérof
+s'arrêta frappé de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il
+connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlevé deux
+enfants.
+
+--Le croup! murmura-t-il à voix basse.
+
+Marianne se précipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa
+robe s'accrocha à une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit
+qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se précipita sur
+le berceau en criant:
+
+--Mon Serge! mon fils! Mérof, entré derrière elle, avait relevé la
+chaise et fermé la porte.
+
+--Oui, dit Dournof à voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous
+revenez du bal!
+
+Marianne, à genoux, sanglotait la tête dans ses mains. Son mari la
+regardait avec plus de mépris encore que de pitié.
+
+--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis
+punie! qu'ai-je fait pour être châtiée ainsi? Mon enfant, mon petit
+garçon...
+
+Ses mains nerveuses et tremblantes dérangeaient les couvertures du
+berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever.
+
+--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme.
+
+--Je veux soigner mon fils! s'écria Marianne en se cramponnant au
+berceau.
+
+Dournof mit sa large main sur l'épaule de sa femme.
+
+--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous pas
+honte de traîner ici ces chiffons?...
+
+Marianne sortit, écrasée sous le poids de ce reproche. Son père la
+rejoignit après avoir échangé quelques mots avec son gendre. Sa voix fut
+sévère et ses conseils austères; si Marianne avait été accessible à
+quelque autorité, elle eût compris et obéi... Mais son âme superficielle
+n'était pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable.
+
+Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vêtue d'un simple
+peignoir, décidée en apparence à remplacer Dournof dans sa douloureuse
+veille. Celui-ci, plein de pitié pour ce bon i mouvement d'une âme
+faible et égarée, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais
+Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne
+voulut l'accepter que des mains de son père ou de la Niania.
+
+Marianne, après avoir versé des larmes abondantes, voyant l'inutilité de
+ses efforts, se retira sur le canapé qui occupait un coin de la chambre,
+et s'y endormit bientôt. Les accès de toux de Serge la réveillaient en
+sursaut; elle se précipitait, égarée, chancelante, et retombait bientôt
+ensuite, les bras pendants, découragée, pour se rendormir...
+
+Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle.
+
+--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tâchez de dormir.
+
+Elle se leva machinalement et obéit. Son mari la regarda s'éloigner.
+
+--Pauvre, pauvre créature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas créée pour
+la lutte...
+
+--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania.
+
+Dournof mit un doigt sur ses lèvres.
+
+--Antonine était trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se
+penchant sur son fils.
+
+--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait allée au
+bal, laissant son enfant malade. Ta femme, maître, n'est pas une bonne
+femme.
+
+--C'est la mère de mon fils, répondit Dournof, et il reprit sa place
+auprès du berceau.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+
+L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et,
+pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songèrent à eux-mêmes.
+Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery,
+demandait à voix basse des nouvelles du petit malade, le réveillait
+presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canapé et
+fondait en larmes. Quand elle avait épuisé cette ressource des
+malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit
+faire une promenade, pour se détendre les nerfs.
+
+Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se déclarait
+pas, Marianne pour suivait un projet ébauché pendant ses heures de
+solitude.
+
+Jusqu'alors, grâce à l'indifférence stoïque de la vieille femme pour
+tout ce qui n'était pas son maître ou ce qui appartenait à son maître,
+grâce aussi à la légèreté du caractère de madame Dournof, aucune
+collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respectée
+par les domestiques, parce qu'elle était protégée par le maître, avait
+d'ailleurs si peu affaire à Marianne qu'il avait fallu une circonstance
+particulière pour mettre au jour la suprématie de la vieille servante
+dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce
+qu'elle avait omis de voir jusque-là ne devait plus lui échapper.
+
+Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaçait,
+en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait
+dans le coeur de son fils; elle conçut une inimitié profonde contre la
+vieille servante.
+
+Profitant d'un moment où Serge dormait, elle entra dans le cabinet où
+son mari, étendu sur le canapé, prenait un peu de repos.
+
+A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui présageait rien
+de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse.
+
+--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux.
+
+Dournof lit un geste affirmatif.
+
+--Nous pourrons désormais, je crois, continua-t-elle, de veiller
+nous-mêmes.
+
+Son mari la regarda et ne répondit pas.
+
+--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos
+enfants de plus près, et aussi de permettre à une servante de prendre
+tant d'autorité dans la maison.
+
+--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof.
+
+--Naturellement. Elle se croit ici reine et maîtresse; cela ne peut pas
+continuer.
+
+Dournof resta pensif. Il avait longtemps redouté ce moment, puis il
+avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que
+tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en
+effet, jamais peut-être la pensée de jalousie qui guidait madame Dournof
+n'eût pénétré dans son esprit.
+
+--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer,
+n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse
+qui avait séduit Dournof.
+
+--Serge n'est pas hors de danger, répondit celui-ci.
+
+--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques
+jours...
+
+--Pour la remercier d'avoir sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement
+Dournof. Vous avez une manière originale de témoigner votre
+reconnaissance.
+
+Marianne baissa la tête; elle n'eût voulu à aucun prix passer pour une
+personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa
+dignité féminine lui ordonnait la douceur et la bonté, sous peine de
+déchoir.
+
+Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra
+le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue.
+
+--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frémissante, devinant la réponse
+qui allait suivre.
+
+Dournof suivit son regard et hésita. Il lui en coûtait de livrer ainsi
+le secret de sa blessure à la femme frivole qui portait son nom.
+Cependant il fallait répondre.
+
+--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brièvement.
+
+--Ah! fit Marianne en détournant dédaigneusement la tête, elle n'était
+pas jolie.
+
+Dournof réprima un mouvement, mais ne répondit pas. Il s'était bronzé à
+l'endroit de toutes ces attaques, et s'était juré de ne pas se laisser
+émouvoir.
+
+--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania?
+
+--Non, répondit l'époux.
+
+--Et si je le veux?
+
+--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une
+injustice.
+
+--Une injustice, et pourquoi donc?
+
+--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce
+que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta,
+tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit
+suffire.
+
+--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux
+qu'elle parte.
+
+Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers,
+comme s'il voulait reprendre son travail.
+
+Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit
+vivement du cabinet.
+
+Son mari la suivit des yeux et resta pensif.
+
+C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante
+parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence.
+
+Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il
+faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de
+lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est
+là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à
+l'avenir.
+
+L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille
+éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant
+dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine:
+Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les
+sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du
+lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté
+imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la
+sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui
+soufflait l'honneur et la vérité.
+
+Quel rêve évanoui! Et quel contraste avec la réalité! Il poussa un
+soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils.
+
+La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil.
+
+Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une
+douleur sans remède; ses mains serrées l'une contre l'autre semblaient
+demander grâce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna à ses pieds.
+
+--Pardonne! pardonne! maître, dit elle d'une voix étouffée, pendant
+qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le président.
+
+--Ta femme m'a chassée! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit,
+loin de toi, mon maître, tu le sais...
+
+Elle se tut, balança deux ou trois fois le haut de son corps en serrant
+son front ridé dans ses vieilles mains, et reprit:
+
+--Depuis que notre Antonine a quitté ce monde, je n'ai voulu servir et
+aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que
+je m'en aille? où veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore
+en si grand danger, qui est ce qui le soignera?
+
+Que répondre à cela? Dournof prit les mains de son humble amie.
+
+--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oublié. J'arrangerai cela.
+Où est madame?
+
+--Dans la chambre de Serge; elle m'a chassée d'auprès de son lit. Le
+pauvre ange s'est mis à pleurer, elle l'a grondé...
+
+Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la
+chambre de son fils.
+
+Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrêtées par la sévère
+réprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un
+sanglot convulsif lui échappait de temps en temps, et ramenait une
+rougeur fébrile sur son pâle visage. Marianne, debout, tournant le dos à
+la porte, mesurait la potion du petit malade.
+
+--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaçante que madame Dournof
+tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas
+ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant.
+
+--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania!
+
+Terrifiée par le regard de son mari, Marianne s'avança vers la porte;
+son mari s'effaça pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il
+appela la vieille servante restée dans son cabinet.
+
+--Mets-toi là, lui dit-il: tu me réponds de la vie de mon fils sur ta
+vie.
+
+Sans répondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants après,
+calmé par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge
+s'endormait d'un paisible sommeil.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+
+La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se
+succédaient et mettaient à tout moment son existence en péril; enfin,
+aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de
+la journée. La petite Sophie, sa soeur, préservée de la terrible
+maladie, venait à plaisir, aussi fraîche et aussi belle qu'on pouvait le
+désirer.
+
+Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne
+affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait
+installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une
+préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle
+répondait:
+
+--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils;
+je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère
+sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au
+naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable
+coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures,
+suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune
+marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries
+étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame
+Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne
+s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne.
+
+Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les
+soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le
+monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins
+nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait
+personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge
+venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son
+thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut
+été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse
+enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le
+cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore
+quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au
+Jardin d'Eté.
+
+Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour
+d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une
+table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son
+souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice.
+
+--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler.
+
+Le président remit à la Niania le paquet de cartes, et emmena son
+beau-père dans un coin éloigné de la vaste pièce.
+
+--Non, dit Mérof, plus loin; nous devons être seuls.
+
+Dournof passa alors dans le salon, et referma la porte.
+
+--Mon ami, dit le ministre, je vais vous porter un coup terrible, mais
+j'ai été frappé avant vous...
+
+Il chercha le dos d'un siège et s'appuya un moment, puis il s'assit.
+Dournof remarqua alors la pâleur mortelle qui couvrait le visage de son
+beau-père. Il attendit, craignant tout, et n'osant provoquer l'annonce
+du malheur qui semblait devoir le frapper.
+
+--Ce n'est pas ma faute, reprit Mérof, essayant de secouer son
+accablement; ce n'est pas ma faute, j'ai fait de mon mieux, et, du
+vivant de ma femme, cela ne fût pas arrivé, mais... vous n'étiez pas
+l'homme qu'il lui fallait...
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda Dournof, ému de l'émotion de son
+beau-père.
+
+--Marianne...
+
+Le malheureux père ne pouvait achever. Dournof se leva brusquement.
+
+--Morte? dit-il.
+
+--Plût au ciel! murmura Mérof.
+
+--Mais alors?
+
+--Partie!
+
+--Partie? Seule?
+
+--Avec votre fille Sophie.
+
+Dournof sortit du salon comme un fou, et fit le tour de la maison
+déserte. Les domestiques prenaient le thé du soir dans la cuisine, tout
+paraissait en ordre, mais madame n'était pas rentrée pour le dîner, ce
+qui lui arrivait parfois, et la chambre de la petite fille était
+déserte.
+
+Il revint chancelant et trébuchant contre les murailles; la vue de son
+beau père lui rendit quelque énergie.
+
+--Pourquoi est-elle partie? demanda-t-il avec un geste de vague
+espérance.
+
+--Elle est partie parce que, dit-elle, vous lui aviez fait une vie
+impossible.
+
+Dournof fit un geste de dénégation, que le ministre arrêta à mi-chemin.
+
+--Je sais tout ce que vous me direz, interrompit-il, et je ne puis vous
+accuser; d'ailleurs la malheureuse s'est donné tous les torts...
+
+--Elle n'est pas partie seule? s'écria Dournof d'une voix tonnante.
+
+Mérof baissa tristement la tête.
+
+--Qui? qui? répéta le mari outragé, en broyant entre ses mains le
+dossier de la chaise dorée qu'il tenait devant lui.
+
+--Cet Italien, ce marquis... Ils sont partis pour l'étranger tantôt.
+Vous pouvez les faire arrêter...
+
+--Arrêter? dit amèrement Dournof, faire ramener par les gendarmes la
+femme qui a publiquement abandonné son foyer? Qu'y gagnerais-je? Qu'elle
+aille, la malheureuse, qu'elle suive sa triste destinée; elle n'était
+pas faite pour...
+
+--Dournof, dit Mérof avec douceur, c'est ma fille!
+
+Le jeune homme s'assit et reprit sa tête à deux mains.
+
+--Voici ce qu'elle écrit, reprit Mérof, en remettant à son gendre une
+lettre ouverte qu'il lut machinalement.
+
+"Chère père, disait la lettre, M. Dournof m'enlève maintenant
+l'affection de mes enfants, après m'avoir retiré la sienne, sans qu'il
+me soit possible de me trouver en faute. Malgré mes instantes prières,
+il a maintenu dans sa place une servante qui accapare tous mes droits;
+je ne puis le supporter.."
+
+--Quelle est cette servante? demanda Mérof, espérant trouver quelque
+excuse à la conduite de Marianne.
+
+--La Niania, répondit Dournof en haussant les épaules.
+
+"Je ne puis le supporter, reprit-il en continuant sa lecture; je pars,
+accompagnée par un ami fidèle, qui n'a pu voir sans pitié la manière
+indigne dont je suis traitée chez moi; et j'emmène ma fille afin que,
+sur deux enfants que Dieu m'avait donnés, il m'en reste au moins un qui
+m'aime; j'ai laissé à mon mari celui qu'il préfère."
+
+--Mais c'est de la folie! s'écria Dournof, quand il eut terminé. C'est
+de la folie, et de la plus dangereuse! Qu'elle aille où sa destinée la
+mène, la pauvre femme qui a gâté ma vie; mais ma fille! elle ne peut pas
+la garder avec elle.
+
+--Elle ne la gardera pas longtemps, fit tristement Mérof; cette enfant
+la gênera bientôt...
+
+Dournof replongea sa tête dans ses mains, et s'enfonça dans une
+méditation douloureuse. Au bout d'un temps qui leur parut à tous deux
+bien long, Mérof appuya affectueusement la main sur l'épaule de son
+gendre. Ces deux hommes se regardèrent et se comprirent. Au moment où
+leurs mains se réunissaient en une cordiale étreinte, Serge entra dans
+le salon.
+
+--Où est mon papa? disait il en son langage enfantin; je veux embrasser
+mon papa avant d'aller me coucher... et mon grand père aussi.
+
+La Niania, toujours silencieuse, suivait l'enfant et s'était arrêtée sur
+le seuil. Les deux hommes enlevèrent l'enfant dans leurs bras unis, et
+les larmes de rage de l'époux outragé se mêlèrent sur les boucles
+blondes du petit garçon à celles du père déshonoré dans ses cheveux
+blancs.
+
+
+
+
+ XXX
+
+
+Quand Dournof se trouva seul dans l'appartement désert, il en parcourut
+toutes les pièces lentement, comme pour se rendre compte de ce qu'il
+voyait.
+
+Partout la trace d'un luxe plus brillant que de bon goût; partout aussi
+les marques que laisse la main négligente des serviteurs mal surveillés.
+Sauf le cabinet du président, où la Niania s'était réservé le droit de
+tout mettre en ordre, le riche ameublement, préparé pour recevoir la
+jeune mariée, était gaspillé, profané, et dénonçait l'incurie de la
+maîtresse du logis.
+
+Dournof regarda tout cela d'un air tranquille; cet aspect n'était pas
+nouveau pour lui, et, s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était avec l'oeil
+du juge d'instruction qui réunit les pièces de conviction.
+
+Oui, Marianne qui fuyait à l'étranger avec un homme sans la moindre
+valeur morale ou intellectuelle, Marianne était sous l'oeil de son juge,
+et ce juge prononçait sur elle la plus terrible condamnation.
+
+Il l'avait aimée, cette jeune frivole, cette femme indigne, cette mère
+sans amour maternel; il l'avait aimé... L'avait-il bien aimée?
+
+Le souvenir de l'amour qu'il avait eu pour Antonine, poignant et aigu
+comme un remords, passa dans son âme ulcérée; non, certes, il n'avait
+pas aimé Marianne de cet amour profond qui fait partie de nous-mêmes, où
+le respect se mêle à la tendresse, où l'on craint plus de déplaire à
+l'être qu'on aime que d'encourir la disgrâce des souverains; ce n'est
+pas ainsi qu'il avait aimé Marianne.
+
+Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit
+vis-à-vis de sa jeune épouse.
+
+L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant
+sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop
+indulgent? Ai-je été un époux trop sévère?
+
+Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les
+fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui
+comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur,
+réprimées avec mesure.
+
+--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle
+qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer
+à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand
+Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la
+force et non le repentir ramène auprès de moi?
+
+Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait
+son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse
+de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable,
+Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses
+pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui,
+Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait
+vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait
+l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que
+de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère!
+
+Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait
+donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au
+berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne?
+
+Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait
+dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa
+fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou
+succomber comme elle?
+
+Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté
+qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il
+faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle
+menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre
+l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa
+douleur morale dépassait l'autre.
+
+Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur
+désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.
+
+--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais
+pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était
+consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir,
+je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de
+consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les
+honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je
+devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta
+bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à
+la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul!
+
+La Niania entra sans bruit, et vint se placer en face de son maître.
+
+--Que veux-tu? demanda Dournof.
+
+La vieille femme s'inclina respectueusement devant lui.
+
+--La maîtresse est partie, dit-elle, je viens prendre tes ordres.
+
+--Pourquoi?
+
+--Que ferons-nous de ses effets?
+
+--Rien, répondit péniblement Dournof, rien du tout.
+
+--Il faut alors les ranger et les mettre dans des caisses.
+
+--Oui... comme tu voudras.
+
+Le silence régna, lourd et cruel comme dans l'attente de la mort.
+
+--Maître, reprit la vieille servante, tu es triste? Dournof éclata d'un
+rire amer.
+
+--Veux-tu que je me réjouisse? Tu as peut-être raison, car, à coup sûr,
+rien n'ira désormais plus fâcheusement qu'avant.
+
+La Niania secoua la tête.
+
+--Tu parles mal, répondit-elle; tu ne sais pas te soumettre à la volonté
+de Dieu.
+
+--C'est vrai! s'écria Dournof je ne sais pas me soumettre! Mais aussi,
+pourquoi ce coup après l'autre? Pourquoi de ces deux femmes est-ce
+l'ange qui a succombé et le démon qui vit, et qui vivra pour mon malheur
+et celui de mes enfants?
+
+--Tu blasphèmes, mon maître, dit sévèrement la Niania, les voies de Dieu
+sont impénétrables.
+
+--Soit, répondit Dournof; mais, vois-tu, Niania, lorsque je pense à
+Antonine, je ne puis comprendre comment j'ai épousé Marianne.
+
+La Niania inclina gravement la tête.
+
+--Notre Antonine était un ange, dit-elle, et cependant elle a péché
+contre le ciel, en recherchant la mort avant son temps. Vous êtes
+impatients, vous au très jeunes gens, vous ne savez pas supporter la
+douleur; vous voulez que la vie soit toujours rose et gaie, et, lorsque
+le malheur vient, au lieu de le recevoir comme une épreuve destinée à
+vous rendre meilleurs, vous vous enfuyez comme des enfants peureux. Il
+faut être homme, accepter la vie telle que Dieu la donne, et s'y
+soumettre.
+
+--Quand on le peut, murmura Dournof. O Antonine! j'aurais été si heureux
+avec vous!
+
+Dournof connut alors une douleur plus âpre, plus amère encore que toutes
+les anciennes douleurs: le chagrin d'avoir perdu Antonine devenait
+d'autant plus cruel qu'il comparait le passé au présent. Peu à peu, le
+présent lui devint intolérable; il cessa de s'occuper de ses propres
+affaires, réservant tous ses soins pour son tribunal; son fils Serge,
+lui-même, ne parvenait guère à le distraire; l'enfant, resté délicat,
+était sujet à des attaques fréquentes de la terrible maladie qui ne
+cessait de le menacer. L'existence du malheureux père s'écoulait donc
+ainsi entre la crainte de perdre son fils et celle de voir revenir sa
+femme; ce fut la seconde qui se réalisa.
+
+Trois ans après la fuite de Marianne, il se vit annoncer une femme
+simplement mise, qui conduisait une petite fille de quatre ans à peine.
+Admise dans le cabinet du président, cette femme tira une lettre de sa
+poche et la présenta à Dournof, qui reconnut à la fois l'écriture de
+Marianne et la nourrice de Sophie. Avant de lire la lettre, il regarda
+l'enfant; la ressemblance de cette petite avec son frère n'était pas
+très-frappante, mais Dournof reconnut ses yeux à lui-même, et les
+boucles de cheveux qui garnissaient autrefois son front maintenant près
+que chauve.
+
+--Sophie? dit-il.
+
+La petite s'avança et le regarda avec confiance.
+
+--Sophie, dit-il encore, sais-tu que je suis ton papa?
+
+L'enfant secoua la tête.
+
+--Mon papa était là-bas, dit-elle mais il y a longtemps qu'il est parti.
+
+--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, interrompit la nourrice, on
+vous a dit que vous alliez voir votre papa; c'est le président qui est
+votre père.
+
+Dournof attira à lui la petite fille et l'embrassa avec tendresse, avec
+pitié, le coeur plein de larmes à la vue de cette innocence déjà
+souillée,--qui serait souillée quand l'enfant, devenue grandelette, se
+souviendrait du passé qu'on tenterait vainement de lui faire oublier.
+
+La nourrice tendait toujours au président la lettre qu'il évitait de
+prendre; elle la déposa devant lui sur le bureau; après une longue
+hésitation, il finit par l'ouvrir.
+
+La petite fille le regardait, les yeux pleins d'étonnement, et le père
+infortuné retrouvait dans les regards, dans les gestes, dans les grâces
+mêmes du sourire enfantin, la ressemblance fatale qui devait faire de
+cette enfant une seconde Marianne. Le geste était déjà maniéré, le
+regard manquait de franchise... c'était une petite femme que Dournof
+avait sous les yeux, une de ces enfants précoces qui se font des mines
+aux Tuileries, en singeant les amies de leur mère, et, hélas! leur mère
+elle-même. Dournof poussa un profond soupir, baisa tristement les
+boucles blondes de sa fille, et lut la lettre:
+
+--"J'ai ouvert les yeux sur ma faute, disait Marianne, et je vous envoie
+votre enfant en messagère de paix. Vous ne refuserez pas à cette
+innocente le pardon de sa mère coupable; je voudrais rentrer sous votre
+toit, et j'y mènerais désormais la vie d'une bonne mère de famille."
+
+Ici, Dournof sourit amèrement.
+
+"Je comprends ce qu'une réponse vous coûterait, continuait cette
+singulière épître; aussi, je considérerai votre silence comme une
+autorisation à rentrer chez vous. Ne continuons pas à donner au monde le
+spectacle d'un ménage désuni. Je vous ai tendrement aimé, et, si vous
+voulez me pardonner, nous pourrons encore être très heureux."
+
+N'obtenant aucune marque d'approbation ou de réprobation, la nourrice
+dit doucement:
+
+--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous que l'on fasse?
+
+Dournof tressaillit, comme sortant d'un rêve.
+
+--Allez à votre ancienne chambre, dît-il, vous resterez ici.
+
+Il embrassa encore une fois la petite fille, et, lorsqu'elle eut
+disparu, il se leva et parcourut longtemps son cabinet de long en large.
+
+--Heureux! heureux ensemble! Quelle triste ironie! pensait-il en
+marchant d'un pas lent et mesuré comme le balancier d'une horloge.
+Heureux! dans une union souillée par l'infamie, avec le souvenir du
+passé entre elle et moi, avec une image adultère entre nous au foyer
+conjugal!... Elle pourrait l'oublier, elle! elle pourrait peut-être
+éprouver encore pour moi le genre de passion légère et superficielle que
+son âme frivole est susceptible de ressentir... Elle serait heureuse,
+mais moi...?
+
+Il s'arrêta vaguement par la fenêtre, puis reporta ses regards autour de
+l'appartement, et s'arrêta devant le portrait d'Antonine.
+
+--Voilà le bonheur, se dit-il. Le bonheur! c'était de ne plus voir ici
+cette femme que je hais; c'était de vivre paisiblement avec la Niania et
+mon Serge, c'était d'oublier qu'il était au monde d'autres êtres
+m'appartenant que ces deux âmes qui m'aiment uniquement. C'était de
+vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, qui nous regardait avec
+complaisance et qui daignait nous sourire d'en haut! Oui, depuis que je
+t'ai perdue, ma chère protectrice, je n'ai été heureux qu'ici, pendant
+que, dans le recueillement de ma vie intérieure, j'écoutais les conseils
+que tu donnais à ma conscience! Et maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?
+Faut-il chasser de mon seuil cette femme, ma pire ennemie, faut-il lui
+faire place, et, par respect pour ses enfants en bas âge, étouffer mes
+sentiments d'aversion et de dégoût!
+
+A l'idée de retrouver Marianne en face de lui, de voir revenir dans sa
+maison,--désormais grave et silencieuse, égayée seulement par les cris
+joyeux de Serge,--la foule bruyante et dissipée qui l'assiégeait
+autrefois, Dournof sentit le coeur lui manquer.
+
+--Je ne peux pas! s'écriait il en tordant ses mains désespérées.
+
+--Il le faut pourtant! lui disait sa conscience; comment refuser à cette
+égarée le seul moyen qui lui reste de revenir à la vertu? Comment
+retirer ce brin de paille à une âme en détresse? Dormirais-tu tranquille
+si tu pensais que tu as rejeté au gouffre du vice l'épouse qui porte ton
+nom, la mère de tes enfants, lorsque tu pouvais la sauver en lui ouvrant
+la porte?
+
+--Eh bien, non! Je ne puis pas! répéta Dournof. C'est au-dessus de mes
+forces.
+
+Après avoir médité longtemps, il prit une résolution soudaine et se
+rendit à la chambre de son fils. Les deux enfants jouaient déjà ensemble
+sur le tapis, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.
+
+--Niania, dit Dournof, viens ici.
+
+La Niania obéit, et suivit son maître dans le cabinet.
+
+--Sais tu que ma femme veut revenir? demanda brusquement le président.
+
+--La nourrice vient de me le dire, répondit la vieille femme en baissant
+la tête.
+
+--Où est-elle?
+
+--A Varsovie.
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait là?
+
+--Elle attend que tu lui permettes de revenir.
+
+--Et si je refuse?
+
+La Niania regarda son maitre d'un air tout surpris.
+
+--Comment pourrais tu lui refuser? demanda-t-elle; n'est-elle pas ta
+femme?
+
+Dournof, surpris à son tour, examina plus attentivement la vieille
+bonne. Elle avait l'air morne, mais non révolté. Celle-là connaissait la
+patience et la résignation.
+
+--Mais, reprit-il, tu sais que j'ai à me plaindre d'elle.
+
+--Nul n'est sans péché, mon maitre, répondit l'humble servante. Si elle
+a envie de bien faire, tu dois lui permettre d'essayer.
+
+--Et si elle recommence?
+
+La Niania fit un signe de la croix.
+
+--Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur! dit-elle. Pourquoi
+appelles tu le mal sur ta maison? Elle ne tombera pas deux fois dans la
+même faute.
+
+--Et si elle y retombe? insista Dournof irrité.
+
+--Tu veux en savoir plus long que l'Esprit-Saint, dit la Niania d'un ton
+de reproche, ce n'est pas bien.
+
+Dournof se tut pendant quelques instants.
+
+--Alors, dit il ensuite, tu veux qu'elle revienne?
+
+--Elle doit revenir, fit la conscience loyale de la Niania.
+
+--Tu ne l'aimes pourtant guère, toi qui veux la ramener ici, et elle
+t'aime encore moins!
+
+--C'est vrai, maître; mais tu m'as promis que je ne quitterais pas notre
+Serge, et, d'ailleurs, elle doit revenir ici; c'est la place que Dieu
+lui a donnée.
+
+Dournof fit un geste de la main, grave et triste. La Niania le comprit
+et se retira.
+
+Ce jour-là, le président oublia de dîner; les récits de Serge, enchanté
+de sa petite soeur toute extraordinaire et toute mondaine pour lui
+accoutumé à la solitude, ne purent distraire le père de sa rêverie
+soucieuse. Sa lampe brûla bien avant dans la nuit, et enfin, lassé de
+combattre, il céda et écrivit: "Vous pouvez revenir."
+
+
+
+
+ XXXI
+
+
+Quelques jours après, madame Dournof rentrait chez elle. On aurait pu
+croire à quelque embarras, quelque gêne vis-à-vis de son mari et de sa
+maison: il n'en fut rien. Sans doute, au fond d'elle-même, Marianne
+sentait bien la fausseté de sa position, mais elle paya d'orgueil, et
+montra à tous un visage altier.
+
+Son équipée n'avait pas fait grand bruit dans le monde, à cause de la
+réserve de Dournof, qui en avait imposé aux curieux; son retour ne fut
+pas considéré comme un événement de grande importance. M. Mérof avait
+toujours dit que sa fille était retenue à l'étranger par le soin de sa
+santé, et ses amis avaient fait semblant de le croire. Le retour de
+Marianne ne fut donc signalé au dehors par aucune circonstance
+particulière.
+
+Le soir de ce premier jour, si embarrassant pour tout le monde, excepté
+pour Marianne seule,--peut-être,--lorsque les enfants furent couchés,
+madame Dournof entra dans le cabinet de son mari.
+
+Alors il releva la tête et fronça le sourcil il n'entrait pas dans ses
+plans de permettre de semblables intrusions; mais, avant qu'il eût pu
+ouvrir la bouche, sa femme s'était assise en face de lui, et lui parlait
+affectueusement.
+
+Les années d'absence avaient prodigieusement embelli madame Dournof;
+elle avait perdu les grâces enfantines qu'elle avaient conservées si
+longtemps après son mariage, mais elle en avait acquis d'autres plus
+féminines, plus artificielles peut être, plus séduisantes aussi.
+Marianne savait désormais profiter de tout ce que la toilette peut
+ajouter à la beauté d'une femme, et aussi de tout ce que la beauté d'une
+femme peut obtenir de ceux qui y sont accessibles.
+
+--Vous êtes vraiment bon, mon ami disait Marianne d'une voix musicale,
+un peu voilée, qui était chez elle un charme nouveau. Le timbre de
+cristal avait disparu, mais la passion contenue vibrait désormais dans
+ses moindres paroles. Vous êtes bon de m'avoir écrit de revenir, et je
+ne puis vous en exprimer toute ma reconnaissance.
+
+Les yeux de Marianne, venant en aide à les paroles, se posèrent sur
+Dournof avec une émotion discrète. Le président resta immobile, et son
+regard ne quitta pas le tapis.
+
+--Je sais tout ce que je vous dois, reprit Marianne, et je ne serai
+point ingrate. J'ai beaucoup réfléchi depuis quelques années, et je me
+suis dit que vous n'étiez pas seul responsable de ma... mon erreur.
+
+--Vraiment? répondit Dournof d'un ton glacé, vous avez trouvé cela? Vous
+êtes bien bonne.
+
+Sans relever l'ironie de ces paroles, Marianne continua, les yeux
+baissés, cette fois.
+
+--Oui... j'étais trop jeune peut-être... dans tous les cas, trop enfant;
+je n'ai pas su apprécier votre mérite: votre sérieux m'a paru de la
+froideur; votre dignité, de l'orgueil... Vous étiez trop grave pour
+moi...
+
+--Comme elle ment! pensa Dournof en se rappelant les premiers jours de
+leur union, où, enivré par la grâce et la beauté de cette charmante
+femme qui semblait l'adorer, qui l'adorait même sincèrement, il ne
+songeait guère à garder son sérieux et sa dignité près d'elle. Mais il
+continua de se taire.
+
+--Et pourtant, reprit Marianne, je vous ai passionnément aimé; oui,
+malgré votre sourire sarcastique, je vous ai aimé, vous le savez bien!
+
+--Pourquoi avez-vous cessé! demanda Dournof d'un ton tranquille.
+
+--Parce que... parce que vous avez été trop dur pour moi, s'écria
+Marianne avec véhémence, parce que vous n'aimiez pas ce que j'aimais,
+parce que vous n'avez cessé de contrarier mes goûts, parce que mes amis
+devenaient vos ennemis.
+
+--Vous choisissiez bien vos amis, en effet, interrompit Dournof, en
+regardant fixement sa femme. Devais-je, en vérité, en lui faire les
+miens?
+
+Marianne rougit et frissonna de la tête aux pieds.
+
+--Il va me tuer, pensa-t-elle.
+
+--C'est le désespoir qui m'a entraînée à la chute, dit-elle tout haut,
+les yeux mouillés de larmes, avec un attendrissement indicible dans la
+voix; c'est parce que vous ne m'aimiez plus...
+
+--Ce n'est pas moi qui ai rompu le premier les liens de tendresse qui
+rendaient notre vie heureuse autrefois.
+
+--C'est vous, Serge, c'est vous, répliqua Marianne en se di levant.
+
+Elle s'approcha de son mari, jeta à son cou ses bras admirables, et,
+couchant sur son épaule ses boucles blondes et vaporeuses, elle murmura:
+
+--Je t'aime toujours, Serge, pardonne moi, soyons encore heureux de nous
+aimer.
+
+Surpris d'abord par la soudaineté de ce mouvement si peu prévu, Dournof
+n'avait pu en croire ses propres yeux; mais, en sentant sur sa poitrine
+le visage de Marianne, il recula en arrière, saisi d'un tremblement
+violent, qui le secouait de la tête aux pieds.
+
+--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant des bras de sa femme, serrés autour
+de lui, vous osez...
+
+--J'étais jalouse, Serge, murmura Marianne, en essayant de saisir la
+main qu'il lui refusait.
+
+--Jalouse? Et où donc dans ma conduite avez-vous l'ombre d'un doute,
+d'un simple doute?
+
+Marianne releva fièrement sa tête repentante, et, indiquant du doigt le
+portrait d'Antonine.
+
+--Ici, dit-elle.
+
+Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit pâlir;
+puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la précipita à
+genoux.
+
+--Misérable, dit-il, misérable... Il essaya de parler, mais ne put
+trouver les mots qu'il cherchait; sa colère était si forte qu'il avait
+perdu le jugement.
+
+Marianne, éperdue, restait à genoux; il lui lâcha le bras et la regarda,
+faisant un pas en arrière.
+
+--Vous avez osé outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez
+raison; j'aurais dû toute ma vie rester fidèle au culte de cet ange
+envolé; j'ai failli, mais seulement le jour où j'ai cédé à vos
+séductions. Vous êtes la chair, vous, elle était l'esprit; vous n'avez
+rien de commun avec elle, vous n'avez jamais marché dans les mêmes
+sentiers. Il se détourna avec dégoût. Marianne profita de ce mouvement
+pour se relever. Sa feinte humilité avait disparu.
+
+--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez
+choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous êtes responsable de
+l'avenir. Je resterai ici, je vous en préviens, car, pour me chasser, il
+faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas.
+
+Elle sortit là-dessus; le bruit de sa robe traînante retentit un instant
+dans la pièce voisine, puis s'éloigna, et tout resta morne et Muet.
+
+Dournof le prit la tête à deux mains. Tout chancelait autour de lui,
+mais il ne savait de quel côté tourner ses regards. Après un instant de
+la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut.
+
+--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants?
+
+--Comme toi, mon maître répondit la vieille femme.
+
+--Tu me jures de ne jamais les abandonner?
+
+Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les épaules;
+quand je mourrai seulement, pas avant, bien sûr.
+
+--C'est bien. Dis au cocher d'atteler.
+
+--A cette heure? demanda-t-elle surprise.
+
+--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obéit en silence, comme toujours.
+Dournof, resté seul, se mit à son bureau et rangea divers papiers; il
+écrivit plusieurs lettres qu'il mit en évidence, dont une adressée à son
+beau-père. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les
+relut d'un coup d'oeil et les mit à brûler le dans la cheminée. Comme il
+jetait un dernier regard autour de lui, il aperçut le portrait de la
+jeune fille; aussitôt il le décrocha, retira la photographie de son
+cadre, et la joignit aux lettres déjà en cendres. Il regardait le papier
+se tordre sous l'action du feu; bientôt il ne resta plus qu'un monceau
+de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et où couraient
+des étincelles rouges. Quand la dernière étincelle eut disparu, il donna
+un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'évanouit.
+
+--La voiture est prête, vint dire la Niania.
+
+Dournof fit un signe de tête.
+
+--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquiète, s'il allait
+t'arriver malheur?
+
+--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se
+dirigeant vers la chambre de son fils.
+
+Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même
+pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même
+reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof
+les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre,
+et sortit de la chambre.
+
+La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son
+maître partir sans lui.
+
+Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé.
+
+--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.
+
+
+
+
+ XXXII
+
+
+La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de
+Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de
+retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le
+cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des
+voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de
+réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de
+la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une
+froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour
+établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse
+s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis
+d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin,
+donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au
+village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait
+la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des
+cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit
+à grands pas le chemin du cimetière.
+
+La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des
+poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce
+cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires.
+Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son
+élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin
+de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent
+vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point
+délaissée.
+
+Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur
+lui ses vêtements.
+
+--Je viens! je viens! murmurait-il.
+
+En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il
+refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans
+auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que
+lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du
+cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout
+hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre;
+la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il
+posa ses lèvres sur la croix glacée.
+
+--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le
+salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un
+enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...
+
+Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et
+appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent;
+son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une
+langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin
+de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de
+repos et de paix."
+
+Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt
+sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla
+monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers
+le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et
+d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans
+secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut
+dire où s'acheva son rêve.
+
+Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours
+entourée de son bras roidi.
+
+M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait
+laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être
+illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la
+mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est
+le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses
+propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui
+d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a
+réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la
+paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de
+la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma
+tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu
+les a reçus dans sa miséricorde.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
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+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La Niania
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+Author: Henry Gréville (1842-1902)
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+Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
+
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h1>LA NIANIA.</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h2>HENRY GRÉVILLE.</h2>
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Antonine Karzof venait d'avoir
+dix-neuf ans; les violons du
+bal donné à l'occasion de cet anniversaire
+résonnaient encore
+aux oreilles des parents et amis;
+la toilette blanche, ornée des
+traditionnels boutons de rose,
+n'avait pas eu le temps de se faner,
+et cependant mademoiselle
+Karzof était en proie au plus
+cruel souci. Les rayons d'un
+pâle soleil de printemps éclairaient
+de leur mieux le salon
+vaste et un peu sombre où l'on
+avait tant dansé huit jours auparavant;
+le piano ouvert portait
+une partition à quatre mains qui
+témoignait d'une récente visite,
+--mais Antonine ne pensait ni
+au soleil, ni à la musique; elle
+attendait quelqu'un, et ce quelqu'un
+ne venait pas.</p>
+
+<p>Vingt fois elle alla de la fenêtre
+à la porte de l'antichambre,
+puis revint à la fenêtre, retourna
+de là dans sa jolie chambrette
+qui ouvrait dans le salon, redressa
+une branche de ses arbustes,
+refit un pli au rideau...
+Tout cela ne perdait pas cinq
+minutes, et le temps passait avec
+une lenteur impitoyable.</p>
+
+<p>--Ma mère est-elle rentrée?
+dit Antonine à une vieille servante
+qui apparut dans la porte
+de la salle à manger contiguë.</p>
+
+<p>--Non, pas encore, mon ange
+chéri, répondit la vieille.</p>
+
+<p>Antonine se jeta dans un fauteuil
+avec un geste d'impatience,
+et serra l'une contre l'autre ses
+deux mains fluettes, exquises de
+forme et toutes roses encore.</p>
+
+<p>--Elle ne tardera pas, mon
+trésor, reprit la vieille. Pourquoi
+es-tu si impatiente aujourd'hui?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de voir rentrer
+maman, que je suis impatiente,
+murmura Antonine.</p>
+
+<p>La vieille bonne poussa un
+soupir, et disparut sans bruit.
+Personne ne l'entendait jamais marcher.</p>
+
+<p>Antonine, les yeux fixés sur
+la trace lumineuse d'un rayon de
+soleil qui cheminait lentement
+sur le parquet, se mit à réfléchir
+profondément au passé. Ses
+souvenirs remontaient à deux
+années en arriére. C'était à la
+maison de campagne de ses parents
+qu'elle avait commencé
+alors à trouver à la vie un charme
+nouveau et indescriptible.
+Pendant la saison des vacances,
+son frère, étudiant de l'Université
+de Saint-Pétersbourg, avait
+amené deux de ses amis pour
+préparer, de concert, leurs thèses
+d'examen.</p>
+
+<p>Pourquoi l'un de ces jeunes
+gens était-il resté aussi indifférent
+à Antonine que l'herbe du
+gazon sur lequel ils causaient
+ensemble le soir? Pourquoi les
+attentions de celui-là lui étaient-elles
+plutôt désagréables? Et
+pourquoi l'autre, celui qui ne
+parlait presque pas, était-il devenu
+l'objet de ses pensées secrètes?
+La théorie des atomes
+crochus l'expliquerait sans doute.</p>
+
+<p>Dournof ne regardait guère
+Antonine, lui parlait à peine, ne
+lui faisait jamais de compliments,
+et s'inquiétait peu de ses
+actions en apparence: c'était un
+garçon de vingt-deux ans alors,
+robuste et brun, dont l'extérieur
+manquait absolument de poésie:
+on entend par poésie le romantisme
+sentimental qui a fait écrire
+tant de livres absurdes, et
+commettre tant d'actions ridicules.
+Mais la personne de Dournof
+respirait l'indépendance de
+la volonté, l'honnêteté, la loyauté
+la plus parfaite; il riait volontiers,
+montrant librement ses belles
+dents, trop larges pour l'oeil
+d'un dentiste, mais saines et
+blanches; il était jeune, alerte,
+ne connaissait aucun obstacle, et
+la liberté a sa poésie propre.</p>
+
+<p>Dournof ne regardait donc
+pas Antonine; dans les réunions
+fréquentes à la campagne où
+l'on danse à toute heure du jour,
+dans les parties de jeux innocents,
+il se trouvait cependant à côté
+d'elle presque à coup sûr.
+Personne n'en pouvait prendre
+ombrage; ils ne se disaient pas
+deux mots en toute la journée.
+Cependant quand Dournof avait
+terminé la lecture d'un livre, il
+était rare qu'on ne vit pas le volume
+passer dans les mains d'Antonine.
+Mais là encore il n'y
+avait rien d'étonnant.</p>
+
+<p>Madame Karzof, qui n'était
+pas née pour les grandes entreprises,
+avait pourtant suivi l'exemple
+général, devenu une mode
+dans les derniers temps, et
+elle avait établi une école libre
+dans le village. Antonine, comme
+de raison, s'était chargée
+des filles, Jean Karzof, son frère,
+avait voulu prendre soin des garçons;
+mais Jean était un rêveur;
+il oubliait l'école pour aller rôder
+dans les bois, avec son autre
+camarade, Maroutine, portant
+sur l'épaule un fusil avec lequel
+il tuait bien peu de gibier..., et
+Dournof prit l'habitude de le
+remplacer à l'école; c'était pour
+la régularité, disait-il.</p>
+
+<p>Antonine et lui s'en allaient
+donc côte à côte, sans se donner
+le bras; ils entraient chacun
+dans la cabane de leur classe,
+et le plus souvent revenaient ensemble.
+L'été s'écoula ainsi. Ils
+se parlaient toujours très-peu,
+mais un peu plus que dans les
+commencements. Les vacances
+de l'Université tiraient à leur fin,
+cependant, et les feuilles des tilleuls
+commençaient déjà à tomber
+sur le gazon; Antonine,
+toujours sérieuse, avait un peu
+maigri; ses joues étaient moins
+roses qu'au printemps; parfois
+elle se retirait de bonne heure,
+sans prétexte plausible. Si sa
+mère inquiète la suivait alors
+dans sa chambre, elle la trouvait
+assise dans un grand fauteuil, les
+bras pendants, sans autre mal
+qu'un peu de fatigue.</p>
+
+<p>Un jour qu'Antonine sortait
+de la maison d'école un peu plus
+tard que de coutume, elle vit que
+Dournof l'avait attendue. Assis
+sur les quelques marches de bois
+du petit perron, il regardait la
+route en sifflotant. Au bruit que
+fit la porte en retombant, il se
+leva, et Antonine reçut en plein
+visage un regard si profond, si
+plein de choses, qu'elle baissa
+les yeux.</p>
+
+<p>Ils marchaient tous deux, et se
+dirigeaient vers la maison, lorsque
+Dournof, s'arrêtant brusquement,
+dit à Antonine:</p>
+
+<p>--J'ai à vous parler.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent près du puits.
+Ce puits, dont la margelle était
+haute de trois pieds environ,
+était construit avec de grosses
+poutres de sapin à peine équarries,
+enchevêtrées les unes dans
+les autres; l'eau venait presque
+à fleur de terre, et un seau de
+bois noirci par un long usage y
+flottait au milieu des feuilles jaunies
+des bouleaux que les vents
+d'automne y jetaient par tourbillons.
+La perche à contrepoids
+qui sert à relever le seau
+se perdait dans les branches
+basses des arbres, la haie du jardin
+haute et drue faisait un fond
+de verdure de cette construction
+rustique; l'herbe poussait là plus
+épaisse que partout ailleurs. A
+cette heure, personne ne venait
+au puits: à dix mètres des maisons,
+l'endroit était aussi solitaire
+que le fond d'un bois.</p>
+
+<p>Antonine sentait battre son
+coeur, et craignait que Dournof
+n'en entendit les battements,
+tant ils lui semblaient terribles.
+Il resta un moment devant elle,
+la regardant, cette fois, de tous
+ses yeux.</p>
+
+<p>--Vous êtes une demoiselle
+riche, commença-t-il.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas riche, interrompit
+vivement Antonine.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes peut-être pas
+riche pour votre monde, mais
+ vous êtes riche en comparaison
+d'un petit fils de prêtre, qui n'a
+aucune fortune. Votre famille est
+de bonne noblesse.</p>
+
+<p>Antonine allait parler, il fit
+un geste, elle se tut.</p>
+
+<p>--Je suis de naissance obscure,
+puisque, je viens de vous le
+dire, mon grand-père était prêtre.
+Mon père était un pauvre
+gratte-papier dans une administration
+de province; il a acquis
+la noblesse héréditaire par ancienneté,
+et voilà pourquoi je
+puis mettre une couronne sur
+mon cachet...</p>
+
+<p>Il souriait avec une certaine
+expression qui fit aussi sourire
+Antonine.</p>
+
+<p>--Cela n'empêche pas que...</p>
+
+<p>Il se tut et regarda Antonine
+qui, loin de détourner les yeux,
+leva sur lui son visage empourpré.
+Dournof alors étendit sa
+large main, élégante de forme,
+mais grande et lourde; la jeune
+fille y mit la sienne, sans hésiter,
+mais avec une gravité recueillie.</p>
+
+<p>--Je crois, reprit Dournof,
+que nous suivons le même chemin
+tous les deux; j'ai idée de
+faire quelque chose... Je ne sais
+pas encore ce que je ferai, mais
+je crois bien que ce sera une
+oeuvre utile: voulez-vous m'aider?
+Non pas lorsque les chemins
+seront frayés et que la route
+sera facile, mais pendant les
+années de découragement et
+d'épreuve; lorsque je serai accablé
+de railleries, pendant que
+je suis pauvre et obscur, pendant
+que personne n'a foi en
+moi, excepté votre frère, qui a
+en moi une confiance absolue.
+Voulez-vous me donner du courage
+quand j'en manquerai, et
+de la joie toujours?</p>
+
+<p>La main qui tenait celle d'Antonine
+tremblait un peu, malgré
+l'effort visible de Dournof pour
+paraître calme. Antonine regarda
+le jeune homme et répondit:</p>
+
+<p>--Je le veux.</p>
+
+<p>--Pensez-y bien, reprit-il avec
+émotion contenue dans la voix,
+je ne puis vous offrir à présent
+ni un toit, ni du pain... Je ne
+puis vous demander à ceux de
+qui vous dépendez que lorsque
+je me serai assuré de quoi vivre.</p>
+
+<p>--Vous disiez tout à l'heure,
+interrompit Antonine, que j'ai
+quelque fortune...</p>
+
+<p>--Précisément assez pour que
+je ne puisse prétendre à vous
+que si je vous apporte l'équivalent
+de ce que vous possédez.
+Que vous donnera-t-on en dot?</p>
+
+<p>--Trente mille francs, répondit
+la jeune fille sans s'étonner
+de cette question.</p>
+
+<p>--Eh bien, il faut que j'aie
+une place qui me rapporte au
+moins le revenu de ce capital.
+C'est peu de chose, ajouta-t-il
+avec son large sourire, et je l'aurai
+bientôt une fois que j'aurai
+passé ma licence. Mais il faut
+attendre, et cette place ne sera
+qu'un acheminement vers autre
+chose. Les années de travail et
+d'épreuve seront longues...</p>
+
+<p>--J'attendrai, dit Antonine
+sans trouble.</p>
+
+<p>Dournof la regarda d'un air
+ravi: ce regard sembla mettre
+sur elle une bénédiction, tant il
+était sérieux et tendre.</p>
+
+<p>--Je vous aime, lui dit-il, je
+vous aime tant, que si vous aviez
+refusé, je crois que j'aurais renoncé
+à mon rêve.</p>
+
+<p>--Que serez-vous? demanda
+alors Antonine.</p>
+
+<p>--Avocat!</p>
+
+<p>Antonine le regarda avec un
+peu d'étonnement. A cette époque,
+l'organisation des tribunaux
+étant encore tout entière à l'état
+de projet, les avocats n'existaient
+guère que de nom. On ne
+comprenait sous cette désignation
+que les avocats consultants,
+sorte d'hommes d'affaires généralement
+peu estimés.</p>
+
+<p>Dournof lui expliqua alors les
+réformes projetées, et la place
+que pouvait prendre dans ce nouvel
+ordre de choses l'homme
+qui aurait le premier le talent,
+la force et le courage nécessaires
+pour s'imposer.</p>
+
+<p>--Songez, dit-il en terminant,
+que jusqu'à présent tout est livré
+à l'arbitraire, que des milliers
+de gens spoliés crient justice
+sans rien obtenir! Songez
+que la lumière va se faire dans
+ce chaos, et après le Tsar, qui
+sera le premier bienfaiteur, quel
+ne deviendra pas le rôle de celui
+qui aura obtenu pour les malheureux
+le droit et la justice.</p>
+
+<p>--Etes-vous ambitieux? demanda
+Antonine avec la même
+simplicité.</p>
+
+<p>Dournof rougit; il plongea
+dans le fond de sa conscience et
+répondit ensuite.</p>
+
+<p>--Non; car si j'étais ambitieux,
+je voudrais travailler seul,
+et je ne puis vivre sans vous.</p>
+
+<p>--J'attendrai, répéta Antonine.
+Dès à présent je vous appartiens.</p>
+
+<p>Il ne lui dit pas merci, ces
+deux âmes fortes s'étaient comprises
+sans phrases. Il serra fortement
+la main qu'il tenait, puis
+la laissa retomber.</p>
+
+<p>--Il faut n'en parler à personne,
+n'est-ce pas? demanda la
+jeune fille en reprenant le chemin
+du logis.</p>
+
+<p>--C'est à vous de le décider,
+répondit Dournof. Si vous pensez
+que votre famille m'accueille
+favorablement...</p>
+
+<p>Antonine ne pût s'empêcher
+de rire; la nullité de son père et
+la frivolité bienveillante de sa
+mère lui inspiraient cette sorte
+d'affection qu'on éprouve pour
+des êtres irresponsables et dénués
+de bon sens.</p>
+
+<p>--Ils ne vous accueilleront pas
+favorablement, dit-elle; attendons.</p>
+
+<p>--Comme vous voudrez, répondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Ils atteignirent la maison sans
+échanger d'autres paroles.</p>
+
+<p>De ce jour, madame Karzof
+n'eut plus à s'inquiéter de la
+santé de sa fille: Antonine avait
+repris sa gaieté sérieuse et les
+couleurs de ses joues roses. Seulement
+elle quitta peu à peu les
+ouvrages à l'aiguille de pur
+agrément pour les travaux plus
+solides. Elle voulut apprendre
+à tailler, à coudre, à repriser.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, quelle fille originale!
+disaient ses jeunes compagnes;
+quel plaisir peux-tu
+trouver à ourler des torchons?</p>
+
+<p>Antonine plaisantait la première
+de ces travaux peu élégants,
+mais elle tint ferme, et devint
+très-habile. L'hiver rassembla
+souvent les jeunes gens: on
+dansait prodigieusement à cette
+époque en Russie. Tout était
+prétexte à sauterie, et même
+sans prétexte beaucoup de familles
+avaient un jour fixe où la
+jeunesse se réunissait et dansait
+dès sept heures du soir.</p>
+
+<p>La plus brillante de ces maisons
+était celle de madame Frakine;
+comment celle-ci s'y prenait-elle
+pour procurer tant de
+plaisir à tant de monde avec des
+revenus d'une exiguïté invraisemblable
+et constatée? C'est un
+problème que jamais personne
+n'a pu résoudre. Peut être la
+bonne dame se privait-elle à la
+lettre de manger pour parvenir
+à payer le loyer d'un appartement
+très-vaste et très commode;
+peut-être vendait-elle en cachette
+ses derniers bijoux de famille
+pour subvenir aux dépenses
+d'éclairage de ce salon toujours
+plein le samedi; toujours
+est-il que nulle part on ne dansait
+d'aussi bonne grâce et nulle
+part aussi, l'heure venue, on ne
+soupait d'aussi bon appétit.</p>
+
+<p>Le souper se composait de jolies
+tranches de pain noir et
+blanc artistiquement coupées et
+alternées sur des assiettes de
+faïence anglaise; d'un peu de
+beurre apporté de la campagne
+une fois par mois et soigneusement
+conservé à la glacière; de
+quelques harengs marinés, entourés
+de persil et d'oignons
+hachés, et d'une immense salade
+de pommes de terre et de
+betteraves. Un peu de fromage
+enjolivait ce menu frugal, digne
+d'un cénobite.</p>
+
+<p>Mais le tout était si bien servi,
+il y avait sur la table tant de
+couteaux et de fourchettes, tant
+de carafes reluisantes dans lesquelles,
+en guise de vin, pétillait
+du <i>kvass</i> de fabrication domestique;
+tout cela était offert
+de si bon coeur, que la belle jeu-esse,
+plus affamée de plaisir
+que de friandises, se déclarait
+enchantée de tout et recommençait
+à danser après souper,
+d'aussi bon coeur qu'avant.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin,
+madame Frakine apparaissait
+dans le salon avec un grand balai,--ce
+qu'elle appelait son balai
+de cérémonie; c'était, disait-elle,
+pour chasser les danseurs.</p>
+
+<p>On l'entourait alors en lui demandant
+grâce pour un quart
+d'heure, pour une contre danse.
+Elle refusait, agitant son formidable
+balai; alors un enragé se
+mettait au piano, et jouait une
+valse; madame Frakine et son
+balai, entraînés dans le mouvement
+par les jeunes gens intrépides,
+faisaient le tour du salon,
+puis riant, essoufflée, le bonnet
+de travers sur ses cheveux
+blancs, elle se laissait tomber sur
+un canapé. C'était le signal du
+départ, on s'approchait, on
+l'embrassait, on la cajolait et l'on
+partait pour recommencer le samedi
+suivant.</p>
+
+<p>Pourquoi la bonne dame sans
+mari, sans enfants, dépensait-elle
+ainsi le plus clair de son
+maigre revenu pour amuser des
+gens qui ne lui étaient rien? Elle
+l'expliquait d'un mot, et nul
+n'y pouvait rien répondre.</p>
+
+<p>--Cela m'amuse, disait-elle.
+Il y a des gens qui prisent du
+tabac, d'autres qui font brûler
+des cierges, d'autres qui mettent
+tout leur argent chez le médecin
+et l'apothicaire; moi, j'amuse
+la jeunesse, et elle me le rend
+bien!</p>
+
+<p>C'est là que, pendant tout
+l'hiver qui avait suivi leur étrange
+conversation, Dournof et Antonine
+s'étaient vus librement.
+Madame Karzof envoyait sa fille
+avec sa vieille bonne chez sa
+voisine; le vieux domestique venait
+la chercher vers minuit, et
+attendait en compagnie des autres,
+à moitié endormis sur les
+banquettes de l'antichambre,
+que la joyeuse compagnie fût
+rassasiée de rires et de danses.
+Depuis cinq ou six ans que
+madame Frakine recevait ainsi
+une cinquantaine de jeunes gens
+des deux sexes, plusieurs mariages
+s'étaient décidés et conclus
+dans cette heureuse atmosphère;
+bien des fantaisies passagères
+étaient écloses aussi
+dans les têtes folles, et avaient
+sombré avant d'arriver au port
+de l'hyménée, mais jamais il
+n'en était rien résulté de fâcheux;
+cette jeunesse étourdie
+était animée de sentiments purs
+et honnêtes: toutes les jeunes
+filles se respectaient elles-mêmes,
+et tous les jeunes gens respectaient
+les honnêtes femmes.</p>
+
+<p>L'été revint, Jean Karzof ramena
+son camarade d'études à
+la campagne, et les fiancés reprirent
+leurs promenades à la
+maison d'école. Madame Karzof
+s'apercevait si peu de leur
+bonne intelligence, elle mettait
+tant de bonne grâce à les envoyer
+ensemble faire quelque course
+ou quelque excursion, que
+plus d'une fois l'idée leur vint
+qu'elle savait leurs projets et n'y
+était pas contraire.
+Antonine surtout en était si
+bien persuadée, que Dournof
+eut quelque peine à la dissuader
+d'en parler franchement à sa
+mère.</p>
+
+<p>--Laissez-la faire, lui dit-il: si
+elle nous est favorable, elle ne
+nous dira rien; si vous vous
+trompez, elle pourrait nous séparer,
+au moins en attendant le
+jour où je viendrai vous réclamer;
+et alors que ferions nous?</p>
+
+<p>L'idée d'une séparation même
+temporaire, dans de telles conditions,
+était devenue trop pénible
+pour qu'Antonine ne cédât
+pas à ce raisonnement.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se trouvaient
+heureux d'habiter le même
+lieu, de se voir quotidiennement,
+de travailler séparés au
+but qui devait les réunir; ce
+bonheur était modeste, aussi ne
+se sentaient-ils pas en état d'en
+perdre la moindre parcelle. Antonine
+garda le silence.</p>
+
+<p>Une épreuve bien pénible les
+attendait. Le père de Dournof
+mourut pendant le second hiver,
+et le jeune homme fut obligé de
+partir pour mettre ordre à ses
+affaires.</p>
+
+<p>La séparation, qui devait durer
+un mois au plus, se prolongea
+pendant cinq mois: Dournof
+dut établir sa mère et deux
+soeurs plus âgées, non mariées,
+dans une résidence plus modeste
+que l'appartement où son père
+logeait de son vivant. L'Etat
+loge volontiers ses fonctionnaires
+en Russie, et il les loge largement.
+Madame Dournof et
+surtout ses filles poussèrent des
+soupirs bien douloureux en voyant
+une petite maison de bois
+remplacer les vastes chambres,
+--nues, il est vrai, mais hautes
+et spacieuses,--où elles avaient
+vécu jusqu'alors.</p>
+
+<p>Antonine et son fiancé avaient
+résolu de ne s'écrire qu'à la dernière
+extrémité, en cas de danger
+ou de besoin pressant; mais,
+la séparation se prolongeant, il
+fallut recourir à la correspondance,
+et la jeune fille se décida
+à mettre sa vieille bonne dans la
+confidence de son secret.</p>
+
+<p>Personne ne savait plus le
+nom de la bonne, on l'appelait
+du nom générique <i>Niania</i>. Née
+dans la maison de la mère de
+madame Karzof, elle avait
+trente-sept ans lors du mariage
+de celle-ci; la jeune mariée l'avait
+reçue en cadeau de sa mère,
+comme un des meubles, et
+non le moins précieux, de son
+trousseau. La Niania avait vu
+naître les nombreux enfants de
+sa maîtresse, elle les avait tous
+soignés, et peu après couchés
+dans le cercueil à l'exception de
+Jean et d'Antonine, seuls restés
+vivants. Elle adorait ces deux
+êtres, comme elle adorait Dieu;
+et s'il lui eût fallu choisir entre
+son salut éternel et la vie de l'un
+des deux, elle se fût damnée sans
+hésitation.</p>
+
+<p>Mais c'était à Antonine qu'elle
+s'était plus particulièrement
+vouée; c'était une petite fille, et
+par conséquent les soins devaient
+être plus minutieux et
+plus absorbants, et puis Antonine
+était restée à la maison,
+tandis que Jean faisait ses études
+au gymnase et ne rentrait
+qu'à quatre heures.</p>
+
+<p>Depuis la naissance d'Antonine,
+c'est la Niania qui l'avait
+conduite à la promenade, habillée,
+levée, couchée; en un
+mot, elle marchait derrière Antonine
+comme son ombre dans
+l'intérieur de la maison. Ce
+qu'elle avait fait chasser de femmes
+de chambre, ce qu'elle avait
+lassé de gouvernantes qui avaient
+pris le parti de s'en aller, puisqu'on
+ne pouvait pas la faire
+renvoyer, ce qu'elle avait mis de
+querelles, de luttes et d'inimitiés
+dans la maison ferait un gros
+volume.</p>
+
+<p>Tout être, quel qu'il fût, qui
+dérangeait ou ennuyait Antonine
+devenait bon à mettre au rebut,
+et il n'était pas de moyen
+qui ne semblât convenable à la
+Niania, pourvu qu'il arrivât au
+résultat désiré.</p>
+
+<p>Les professeurs et institutrices
+finissaient par lâcher pied,
+et Antonine en vint de la sorte
+à se former un caractère très-résolu.
+Si elle ne devint pas despote,
+c'est qu'elle avait un sens
+inné du juste et de l'injuste qui
+la préserva. Mais pour tout le
+reste, elle se fit une loi de sa propre
+volonté.</p>
+
+<p>Cette fermeté la sauva du caprice,
+défaut ordinaire de ses
+compatriotes, qui, sans cesse
+adulés, ne trouvent point de limites
+à leur fantaisie, n'ont plus
+de règle pour leur existence. Si
+Antonine devint fort entêtée, au
+moins ne le fut-elle qu'à bon escient.</p>
+
+<p>Si persuadée qu'elle fût de la
+tendresse aveugle de sa Niania,
+elle tremblait intérieurement le
+jour où elle lui fit l'aveu de son
+amour pour Dournof. La vieille
+servante l'écoutait, les mains
+pendantes, comme il convient
+en présence des maîtres, la tête
+baissée, l'air respectueux.</p>
+
+<p>--Eh bien, quoi? dit-elle,
+lorsque Antonine eut cessé de
+parler, tu aimes ce jeune homme?
+Pourquoi pas, si c'est un
+homme de bien?</p>
+
+<p>--Mais ma mère ne voudra
+peut être pas! fit Antonine, surprise
+de ne pas rencontrer d'autre
+résistance.</p>
+
+<p>--Si tu l'aimes, ça ne fait rien,
+ta mère ne voudra pas faire de
+peine à son enfant chéri. Seulement,
+ma belle petite, sois bien
+sage, ne laisse pas approcher
+ton amoureux......</p>
+
+<p>Antonine jeta un regard si sévère
+à Niania que celle-ci perdit
+toute envie de la morigéner.</p>
+
+<p>--C'est bon, c'est bon, reprit-elle.
+Pourvu que tu te maries à
+celui que ton coeur a choisi,
+c'est tout ce qu'il faut. Ta mère,
+que Dieu conserve, n'était pas si
+contente quand elle a épousé
+ton père... elle a bien pleuré!...</p>
+
+<p>--Tu te le rappelles? fit vivement
+Antonine.</p>
+
+<p>--Certes! elle en aimait un
+autre, un joli officier avec des
+petites moustaches, qui venait à
+la maison...</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien, que veux-tu que
+je te dise! elle s'est consolée...
+ton père est un brave homme,
+pour cela, il n'y a rien à dire, et
+ta mère a été toujours choyée
+comme la prunelle de ses yeux.
+Elle a toujours fait ce qu'elle a
+voulu.</p>
+
+<p>Antonine garda au fond de
+son coeur l'espérance que sa
+mère, empêchée dans sa jeunesse
+d'épouser l'homme qu'elle
+aimait, serait compatissante à sa
+situation; cependant elle se contenta
+d'espérer en silence. Niania
+fut chargée de mettre à la
+poste et de retirer la correspondance
+des deux fiancés, et elle
+s'en acquitta avec beaucoup de
+zèle et d'adresse.
+Le matin du jour où Antonine
+se montrait si impatiente elle
+avait reçu un mot de Dournof
+lui annonçant son retour pour le
+jour même. Aussi les heures lui
+paraissaient elles longues.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La sonnette retentit dans l'antichambre;
+la Niania courut ouvrir,
+et, par la porte restée entr'ouverte,
+Antonine entendit
+ces paroles:</p>
+
+<p>--Vous voilà revenu, Féodor
+Ivanitch, notre faucon, notre aigle
+blanc! Que Dieu vous donne
+une bonne santé! La demoiselle
+mourait d'impatience!</p>
+
+<p>--Est-elle à la maison? répondit
+la voix grave de Dournof.</p>
+
+<p>--Oui, oui, elle est à la maison,
+elle vous attend seule dans
+le salon.</p>
+
+<p>Dournof fit rapidement les
+quelques pas qui le séparaient de
+la porte, l'ouvrit toute grande,
+et resta sur le seuil. Antonine
+debout, immobile, tournant le
+dos à une fenêtre, éclairée par
+une lumière luisante qui mettait
+une raie d'or sur chaque contour,
+l'attendait, en effet, sans
+oser faire un pas vers lui. Jusque-là
+elle n'avait touché que sa
+main. Comment contenir l'impulsion
+irrésistible qui la jetait
+dans les bras de son fiancé?</p>
+
+<p>Elle n'eut pas le temps de réfléchir, elle
+sentit soudain deux
+bras l'étreindre avec tant de force
+qu'ils lui firent mal; sa tête
+se trouva sur la poitrine de
+Dournof, et ses cheveux furent
+couverts de baisers. La vieille
+bonne referma la porte du salon
+et sortit en murmurant une bénédiction
+sur eux.</p>
+
+<p>--Ma lumière, ma vie! disait
+Dournof à voix basse, en serrant
+contre lui la tête d'Antonine
+qu'il caressait d'une main
+presque paternelle dans sa douceur,
+que j'ai souffert sans toi!
+Il l'écarta un peu pour la
+mieux regarder et ne dit rien,
+mais son sourire témoigna combien
+elle lui était chère.</p>
+
+<p>--Comment avez vous passé
+ce long temps d'absence? dit-il
+ensuite en la conduisant vers un
+fauteuil où elle s'assit, pendant
+qu'il prenait une chaise en face
+d'elle.</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, répondit
+Antonine; c'était comme une
+longue nuit. J'ai beaucoup travaillé.</p>
+
+<p>--A quoi?</p>
+
+<p>--A nos travaux d'école; j'ai
+préparé des leçons pour les enfants
+du village; ce n'est pas facile
+d'expliquer même les choses
+les plus simples à ces intelligences
+peu développées. J'ai eu bien
+de la peine à rendre claires quelques
+notions... Mais nous en reparlerons.
+Et vous, qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>Dournof passa la main sur
+son front pour en chasser les
+soucis.</p>
+
+<p>--J'ai eu des paperasses, donné
+des signatures, lutté contre
+la mauvaise foi des uns et l'obséquiosité
+des autres... j'ai arraché
+à grand'peine à toutes ces
+mains rapaces les bribes de mon
+patrimoine, j'ai installé ma mère
+et mes soeurs dans une demeure
+passable, et me voici... mais, Antonine,
+écoutez-moi bien: je ne
+veux plus vous quitter:</p>
+
+<p>Elle le regarda, et ses yeux
+dirent clairement qu'elle non
+plus ne voulait plus le quitter.</p>
+
+<p>--Je vais demander votre
+main à vos parents, je ne suis
+pas riche, bien loin de là, mais
+j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement
+pendant cinq ans:
+d'ici là, j'aurai acquis une position
+digne de vous, j'en suis sûr
+Il s'était levé; sa forte poitrine
+dilatée par la joie et l'espoir
+respirait aisément, ses yeux brillaient,
+son teint coloré par la
+vie exubérante, ses cheveux
+bouclés capricieusement par la
+nature, et qu'il rejetait à tout
+moment en arrière de son front
+large et pur, disaient hautement
+que cet homme possédait une
+âme vigoureuse, énergique, indomptable.</p>
+
+<p>--Craignez-vous la misère?
+dit-il à Antonine.</p>
+
+<p>Elle répondit d'un signe de
+tête avec un sourire plein d'orgueil
+et de confiance.</p>
+
+<p>--Et vos parents opposeront-ils
+une résistance sérieuse?</p>
+
+<p>--Probablement, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Alors?...</p>
+
+<p>--Rien ne nous désunira, dit
+Antonine à voix basse, en inclinant
+la tête.</p>
+
+<p>--On voudra nous faire attendre.....</p>
+
+<p>--Nous attendrons.</p>
+
+<p>Dournof se rassit et poussa
+un soupir.</p>
+
+<p>Antonine parlait d'attendre;
+en effet, pour elle, attendre n'était
+pas si dur; elle vivait dans
+la maison paternelle, où régnait
+l'aisance; elle travaillait suivant
+ses goûts, entourée d'objets de
+son choix... la vie lui était facile...
+Mais pour lui. Dournof, c'était
+une autre existence.
+Il regarda à terre, et dans son
+cerveau fatigué du voyage et de
+bien de tristes pensées, il vit
+apparaître l'image de sa vie solitaire.</p>
+
+<p>C'était une chambre triste, où
+rien ne parlait de la présence
+d'une femme aimée; les meubles,--des
+meubles de garni,
+c'est tout dire,--n'avaient rien
+d'agréable au regard ni au toucher.
+Pas de souvenirs sur ces
+murailles tapissées d'un papier
+banal, à peine peut être la photographie
+d'Antonine. Le repas
+solitaire, le lever solitaire, la solitude
+partout, et dans le travail
+surtout... le travail qui aurait
+été si doux auprès d'elle! Combien
+la présence d'Antonine
+n'eut-elle pas embelli ce triste
+intérieur! D'ailleurs, toute pensée
+d'intérêt mise de côté,
+la petite fortune de la jeune fille
+aurait apporté le bien-être dans
+leur union. Ce n'était plus la
+chambre louée au mois qu'ils
+eussent habitée ensemble, mais
+un petit intérieur modeste où la
+main de l'épouse met partout
+son empreinte délicate et sacrée.</p>
+
+<p>Antonine ne se doutait guère
+de cette différence de vie; elle
+n'en connaissait que la poésie.
+La pauvreté des paysans de son
+village lui était cependant familière,
+et elle en adoucissait les
+chagrins par tous les moyens en
+son pouvoir. Mais la pauvreté
+d'un homme de son monde devait
+être, et était, en effet, une
+chose bien différente; celle-ci
+lui paraissait tout ensoleillée par
+l'étude, les joies de l'intelligence,
+et par leur amour mutuel.</p>
+
+<p>Dournof poussa un second
+soupir et releva la tête; Antonine
+le regardait tristement.</p>
+
+<p>--Que faire? dit-il en s'efforçant
+de sourire; nous attendrons.
+Mais si vos parents persistent
+à refuser?</p>
+
+<p>--Ce ne sont pas des loups,
+dit Antonine avec une gaieté
+feinte. Ils m'aiment et finiront
+par consentir. Et puis, qui sait?
+ils consentiront peut-être tout
+de suite!</p>
+
+<p>Dournof ne le croyait pas, et
+il n'eut pas besoin de le dire.
+D'ailleurs, entre ces deux êtres
+graves et fiers, les mensonges,
+même ceux qu'ils auraient pu se
+faire par charité, pour s'épargner
+mutuellement un souci,
+étaient inconnus. Leur amour
+était cimenté d'une estime sans
+bornes, et c'est là ce qui le rendait
+si fort.</p>
+
+<p>--Antonine, dit le jeune homme
+après un silence, je regrette
+de vous avoir attachée à moi;
+j'aurais dû comprendre que je
+n'avais pas le droit de parler tant
+que je n'aurais pas un nid à vous
+offrir... mais j'étais trop jeune
+pour savoir...</p>
+
+<p>--Je ne le regrette pas, moi!
+fit Antonine en lui tendant la
+main.</p>
+
+<p>Il la prit et la serra, mais sans
+la porter à ses lèvres. Se sentant
+sûrs l'un de l'autre et craignant
+de s'amollir, ils évitaient
+les caresses.</p>
+
+<p>Une voiture s'arrêta sous les
+fenêtres et s'éloigna après avoir
+déposé ses hôtes.</p>
+
+<p>--C'est ma mère, dit Antonine;
+elle a fait des visites avec
+mon père aujourd'hui. Voulez-vous
+leur parler?</p>
+
+<p>Dournof étendit les bras, et
+la tête d'Antonine s'appuya un
+moment sur son épaule.</p>
+
+<p>--Quoi qu'il arrive, pour toujours?
+dit-il.</p>
+
+<p>--Pour toujours! répondit
+fermement Antonine.</p>
+
+<p>On sonna. La Niania accourut
+dans le salon, afin de prévenir
+les jeunes gens, mais ceux-ci
+ne craignaient pas les surprises.</p>
+
+<p>M. et madame Karzof entrèrent
+l'instant d'après dans le salon
+et témoignèrent leur satisfaction
+en revoyant le jeune
+homme après sa longue absence.</p>
+
+<p>Madame Karzof était une
+femme de quarante-cinq ans,
+plutôt petite, rondelette, active,
+intelligente et bornée à la fois,
+comme beaucoup de femmes
+russes de sa classe; intelligente
+pour ce qui était de son ressort,
+pour tout ce qui l'entourait et se
+mêlait à sa vie, absolument bornée
+dès qu'il s'agissait de sortir
+du particulier pour passer au
+général. Elle était bonne et tracassière,
+généreuse et parfois
+rapace, capable de se priver de
+tout pour soulager une infortune,
+et également capable de laisser
+mourir de faim devant sa
+porte un pauvre à la pauvreté
+duquel elle ne croirait pas,--quitte
+ensuite à le faire enterrer
+à ses frais et à déplorer son erreur,--mais
+incapable de se corriger
+grâce à cette leçon.</p>
+
+<p>Madame Karzof aimait sa fille
+et la persécutait sans cesse; Antonine
+aimait le bleu, sa mère
+lui faisait porter du rose, sous
+prétexte que le rose va à toutes
+les jeunes filles. La mode venait-elle
+des coiffures plates, elle
+obligeait Antonine à lisser ses
+cheveux avec soin, sans s'inquiéter
+de l'air de son visage, auquel
+cette coiffure ne convenait pas;
+de même que l'année suivante,
+elle faisait crêper sans pitié ses
+cheveux, longs d'un mètre, que
+personne ne pouvait plus décrêper
+ensuite et qu'il fallait couper,--le
+tout parce que quelque
+brave dame de ses amies lui
+avait dit que c'était la mode, et
+qu'on ne pouvait se coiffer autrement
+pour aller au bal.</p>
+
+<p>Antonine détestait le monde
+guindé et malveillant des employés
+de classe moyenne où la
+conduisait sa mère; en revanche,
+elle aimait la liberté de bon
+ton qui régnait chez madame
+Frakine. Madame Karzof eût
+désiré le contraire; mais si elle
+la contraignait souvent à aller
+au bal, elle ne lui défendait jamais
+de se rendre aux samedis
+de la bonne dame. Seulement,
+s'ennuyant elle même près de
+celle-ci, trop simple et trop franche
+d'ailleurs pour elle, elle y
+envoyait Antonine avec sa bonne.
+La jeune fille était loin de
+s'en plaindre. Elle y trouvait
+Dournof l'année précédente,
+mais le deuil de celui-ci et son
+absence l'en avaient écarté cet
+hiver, au grand regret de toute
+la jeunesse, car Dournof, avec sa
+manière de voir sérieuse en toute
+chose, était à ses heures le plus
+joyeux boute-en-train de la bande.</p>
+
+<p>C'est ainsi que madame Karzof
+avait accoutumé sa fille à ne
+pas faire grand cas de ses décisions;
+bien qu'Antonine n'eût
+jamais cessé de donner à sa mère
+les témoignages extérieurs du
+respect, celle ci se sentait gênée
+par le jugement de sa fille; elle
+le lui avait dit plus d'une fois,
+non sans aigreur; Antonine avait
+toujours répondu avec douceur
+et politesse, mais une fermeté
+inébranlable se cachait sous sa
+déférence apparente, et madame
+Karzof, qui le sentait, revenait
+de ses escarmouches plus
+décidée que jamais à rendre sa
+fille heureuse malgré elle, à l'amuser
+malgré elle, à l'habiller
+au rebours de ses désir? le tout
+pour son bien.</p>
+
+<p>M. Karzof était un brave
+homme, c'est tout ce qu'on peut
+en dire, attendu que jamais
+oreille humaine n'avait ouï porter
+d'autre jugement sur son
+compte. Il remplissait mécaniquement
+ses devoirs à son ministère,
+visitait ses supérieurs,
+touchait ses appointements, n'était
+jamais malade, mangeait,
+sortait, dormait à ses heures régulières,
+qu'il n'aimait pas à voir
+déranger, et s'en remettait pour
+toute chose au jugement supérieur
+de sa femme, en quoi il
+donnait la plus grande preuve
+de sagesse qui fut en son pouvoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch,
+dit madame Karzof en ôtant son
+chapeau, une fois qu'elle se fut
+installée sur le canapé;--elle
+aimait le confort en toutes choses--qu'allez-vous
+faire à présent?
+Entrer au service dans un
+ministère quelconque, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>--Non, chère madame, je ne
+pense pas.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous donc faire?
+dit M. Karzof d'un air ébahi.
+La pensée qu'un homme pouvait
+ne pas entrer dans un ministère
+le bouleversait.</p>
+
+<p>--Je voudrais me préparer!
+encore pendant un an ou deux à
+embrasser une carrière encore
+peu fréquentée...</p>
+
+<p>--Quelle idée! fît le digne
+homme. Faites donc comme tout
+le monde!</p>
+
+<p>--Peut-on savoir quelle est
+cette carrière peu fréquentée?
+demanda madame Karzof en
+souriant.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, à présent, je ne
+tiens pas à en faire un mystère.
+Vous savez que l'année prochaine
+on va ouvrir le Tribunal des
+référés?</p>
+
+<p>--Oui, oui, fit Karzof en haussant
+les épaules, on vous jugera
+votre affaire, tout de suite,
+sans enquête... quelle stupidité!</p>
+
+<p>--Le temps nous prouvera si,
+en effet, c'est une stupidité, monsieur,
+fit Dournof, considérablement
+plus parlementaire qu'il ne
+l'eût été en d'autres circonstances;
+en attendant, cette institution
+qui n'a d'équivalent ni en
+Angleterre, ni en France,--pour
+l'Allemagne, je ne sais pas...</p>
+
+<p>--Moi non plus, interrompit
+Karzof d'un air digne.</p>
+
+<p>--Cette institution, qui permettra
+aux gens pressés de terminer
+leurs différends sans attendre
+les vingt ou trente années
+que prend actuellement un
+procès,--va fonctionner avant
+un an.</p>
+
+<p>--Oui, fit Karzof en se tournant
+vers sa femme; tu sais, ils
+ont bâti dans la Litéinaïa un palais
+superbe, avec une sculpture
+sur la porte, le jugement de Salomon.
+Quelle pitié! Ça ne servira
+pas dix fois!</p>
+
+<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch,
+reprit madame Karzof, quel rapport
+y a-t-il entre le jugement de
+Salomon et votre refus d'entrer
+au service?</p>
+
+<p>--C'est qu'il faudra des jurisconsultes
+libres pour examiner:
+rapidement les dossiers, conseiller
+les clients, et, plus tard, il va
+falloir des avocats pour plaider
+les causes devant les tribunaux
+criminels et autres.</p>
+
+<p>--Des avocats? de ceux qui
+tripotent les affaires du tiers et
+du quart, en grappillant des deux
+côtés? fit madame Karzof d'un
+air dégoûté.</p>
+
+<p>--Non, chère madame, ceux
+dont vous parlez étaient les anciens
+avocats; ceux dont je vous
+parle seront les nouveaux.</p>
+
+<p>--On les payera pour parler?
+demanda Karzof.</p>
+
+<p>--Précisément.</p>
+
+<p>--Et vous voulez en être un?</p>
+
+<p>--C'est vous qui l'avez dit.
+Les époux s'entre regardèrent
+avec une sorte de commisération
+railleuse pour l'infortuné
+qui devait avoir, suivant l'expression
+vulgaire, un coup de
+marteau.</p>
+
+<p>--On gagne de l'argent, là
+dedans? demanda M. Karzof
+d'un air de supériorité.</p>
+
+<p>--On en gagnera certainement
+beaucoup.</p>
+
+<p>--Eh bien, quand vous en aurez
+reçu, vous viendrez nous le
+faire voir, par curiosité! conclut
+le bonhomme en riant et en se
+tournant vers sa femme, qui se
+mit à rire avec lui.</p>
+
+<p>Tout ceci était bien peu encourageant.
+Antonine, qui n'avait
+pas ouvert la bouche depuis
+l'arrivée de ses parents, leva les
+yeux sur Dournof pour voir
+comment il le prenait: il lui répondit
+par un sourire de bonne
+humeur et un clair regard plein
+de courage et de tendresse.</p>
+
+<p>--Qui vivra verra! dit il aux
+époux Karzof. En attendant, seriez-vous
+incapables de donner
+votre fille en mariage à un homme
+décidé à se faire une fortune
+brillante et rapide, mais qui pour
+le moment posséderait peu de
+chose, outre sa bonne volonté?</p>
+
+<p>--Seigneur Dieu! s'écria madame
+Karzof, que contez vous
+là! Donner Nina à un homme
+sans fortune, c'est cela qui serait
+de la folie?</p>
+
+<p>Antonine se tourna vers sa
+mère.</p>
+
+<p>--Même si votre fille l'aimait?
+dit-elle doucement.</p>
+
+<p>--J'espère bien que, grâce au
+ciel, je t'ai assez bien élevée
+pour que tu n'aies pas de semblables
+fantaisies, répliqua la
+mère avec une aigreur qui ne
+promettait rien de bon; et elle
+jeta à Dournof un regard mécontent.</p>
+
+<p>Celui-ci vit qu'il fallait parler.
+Il se leva.</p>
+
+<p>--Monsieur et madame, dit-il,
+j'aime votre fille depuis deux
+ans; j'ai lieu de croire que je ne
+lui suis pas indifférent, et je vous
+certifie qu'avec moi elle ne serait
+pas malheureuse. Voulez-vous
+bien me la donner pour
+femme, avec votre bénédiction?</p>
+
+<p>--Après ce que vous venez
+dire! s'écria madame Karzof;
+mais, mon ami, ce serait tout
+bonnement de la démence.</p>
+
+<p>--De la folie! rectifia M. Karzof.</p>
+
+<p>--J'avoue, reprit Dournof, que
+j'ai eu tort de plaisanter tout à
+l'heure, mais je suis certain d'un
+avenir brillant, et j'aurais plus
+de courage si Antonine m'aidait
+à l'atteindre en marchant auprès
+de moi dans la vie.</p>
+
+<p>--Entrez dans un ministère,
+et nous verrons, dit la mère.</p>
+
+<p>--Dans un ministère, jeune
+homme, ajouta le père, c'est là
+seulement qu'on parvient aux
+honneurs et à la fortune.</p>
+
+<p>Il toucha de la main la croix
+de Sainte-Anne qu'il portait au
+cou à un large ruban, pour indiquer
+les honneurs, et promena
+un regard satisfait autour de son
+salon, pour faire allusion à la
+fortune. Dournof réprima un
+sourire de dédain.</p>
+
+<p>--Si Antonine veut que j'entre
+dans un ministère, dit-il, je
+suis prêt à lui obéir. Dites, le
+voulez-vous?</p>
+
+<p>Il s'adressait à elle avec tant
+d'amertume, que, sur le point de
+dire oui, elle eut peur de lui déplaire.
+Elle savait bien qu'il l'avait
+aimée pour sa patience, sa
+persévérance, son énergie morale,
+et qu'en se laissant aller à
+une faiblesse, elle déchoirait à ses
+yeux. Le coeur navré, elle se fit
+un visage tranquille, leva sur lui
+des yeux résolus et dit:</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent
+alors les deux Karzof, et
+ils commencèrent une scène qui
+dura deux heures et demie.--Entrez
+dans un ministère! Tel
+était leur premier et dernier argument.</p>
+
+<p>--Mais, objectait Dournof, si
+je me consacre au service de
+l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper
+des questions de droit où
+mon avenir est engagé! Ce n'est
+pas pour gratter du papier dans
+un bureau que j'ai passé ma licence
+et travaillé huit ans!</p>
+
+<p>--Vous pourrez mener les
+deux choses de front, proféra M.
+Karzof comme dernière concession;
+je connais--dans mon bureau
+même, je puis le dire,--un
+jeune homme très-intelligent; il
+fait des vaudevilles pour le théâtre
+russe, c'est-à-dire, il arrange
+des vaudevilles français pour la
+scène russe, et il réussit très
+bien. Outre cela, il a été décoré,
+et l'année dernière il a obtenu
+une gratification.</p>
+
+<p>--Pour le service de l'Etat ou
+celui de vaudeville? demanda
+Dournof, dont le côté gamin reparaissait
+de temps en temps
+dans les circonstances les plus
+graves.</p>
+
+<p>--Je... je... je ne sais pas, ce
+n'est pas notre affaire, répondit
+Karzof, un moment décontenance.</p>
+
+<p>--Vous servez au ministère
+de la justice, fit Dournof. Eh
+bien, croyez-vous que votre jeune
+homme décoré s'occupe consciencieusement
+des affaires du
+ministère lorsqu'il a une pièce
+en répétition? Ne quitte-t-il pas
+le bureau avant l'heure, n'y vient-il
+pas en retard? Souffririez-vous
+cela d'un homme qui ne fait pas
+de vaudevilles?... Non, monsieur
+Karzof, celui qui veut servir l'Etat,
+et conséquemment son pays,
+doit s'adonner de toutes ses forces
+à un seul but, celui qu'il a
+choisi. J'ai choisi une autre voie
+que le ministère: je vais être
+aussi plus utile à mon pays que
+si je restais à faire l'oeuvre d'un
+scribe pendant de longues années...
+Je ne veux pas voler l'Etat
+en me faisant payer pour un
+service mal fait... et je ne veux
+pas briser ma carrière en consacrant
+loyalement mes forces à
+un service pour lequel je n'ai ni
+goût ni aptitudes.</p>
+
+<p>Il avait parlé avec tant de
+chaleur, tant de flamme dans les
+yeux, que les Karzof restèrent
+interdits.</p>
+
+<p>--C'est très bien, très-bien!
+dit M. Karzof; vous pensez noblement,
+jeune homme.</p>
+
+<p>--Alors vous m'accordez Antonine?
+s'écria Dournof avec
+élan.</p>
+
+<p>--Jamais de la vie, tant que
+vous ne penserez pas autrement,
+riposta madame Karzof. Vos
+pensées sont extrêmement nobles,
+comme votre manière d'agir,
+mais on n'est heureux qu'avec
+de la fortune. Ma mère m'a
+marié à M. Karzof que je n'aimais
+pas,--elle jeta un regard
+affectueux au vieillard étonné;--j'aurais
+préféré un petit blanc-bec
+qui m'avait tourné la tête;
+eh bien! je me suis toujours félicitée
+d'avoir eu une mère si
+sage et si prudente, car avec
+mon mari je n'ai jamais manqué
+de rien, Dieu merci, tandis qu'avec
+l'autre... je serais morte de
+faim.</p>
+
+<p>--Vous me détendez alors
+d'espérer pour le présent?... demanda
+Dournof lassé de tourner
+dans le même cercle depuis
+si longtemps.</p>
+
+<p>--Entrez au ministère! Dès
+que vous aurez une place seulement
+de 1,500 roubles, nous
+vous donnerons Antonine, et cela
+parce que vous êtes un bon
+garçon, que nous vous connaissons
+depuis longtemps et que
+vous êtes l'ami de notre Jean;
+car nous n'avions jamais pensé
+à un gendre de si peu de fortuné.
+Antonine pouvait prétendre
+à un colonel pour le moins, sinon
+un général civil!</p>
+
+<p>--Quand j'aurai 1,500 roubles
+de revenu, me la donnerez vous?
+insista Dournof, prêt à se retirer.</p>
+
+<p>--Seulement si vous êtes dans
+un ministère, car, voyez vous,
+Féodor Ivanitch, les administrations
+particulières vivent et meurent,
+les consultations et tout
+votre micmac ont des hauts et
+des bas; il n'y a que le service
+de l'Etat qui est éternel!</p>
+
+<p>--Comme la bêtise humaine!
+pensa Dournof. Eh bien, soit,
+dit-il tout haut; vous savez que
+je suis un homme sérieux, vous
+ne me fermerez pas la porte,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Pourquoi donc... commença
+Karzof. Sa femme l'interrompit.
+Depuis un moment elle étudiait
+sa fille et reconnaissait avec
+joie que son extérieur ne trahissait
+aucun des signes auxquels
+on reconnaît une jeune fille
+"amoureuse ", comme on dit
+là-bas. Ni larmes, ni pâmoison,
+ni exclamations de tendresse;
+les joues d'Antonine n'avaient
+même guère pâli; il est vrai que
+son teint mat et peu coloré variait
+peu même dans ses grandes
+ émotions; mais madame
+Karzof, qui avait beaucoup gémi
+dans son temps, était incapable
+de deviner la tempête qui
+bouillonnait sous cette apparente
+indifférence.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas? dit-elle; notre
+Jean dit que vous êtes pour
+lui un ami inestimable, l'ami de
+notre fils sera toujours le bienvenu
+chez nous. Quant à Nina,
+cette idée lui sortira de la tête,
+si elle y est entrée; c'est une
+fille d'esprit; elle sait que nous
+l'aimons, et elle n'a jamais été
+entêtée.</p>
+
+<p>Ici madame Karzof mentait
+sciemment, car elle appelait Antonine
+entêtée au moins une fois
+par jour, mais elle jugeait inutile
+de l'apprendre à un étranger,--et
+surtout à un homme qui
+pouvait, le cas échéant, devenir
+son gendre.</p>
+
+<p>Antonine allait répondre, un
+signe de Dournof lui fit garder
+le silence. Aussi longtemps
+qu'on leur permettrait de se voir
+la vie serait supportable. Le
+jeune homme salua donc les
+vieillards, en leur serrant la main
+comme de coutume; il tendit
+aussi la main à Antonine, et
+leur étreinte valait un serment,
+puis il sortit, en disant: Au revoir.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela veut dire?
+s'écria sévèrement M. Karzof.
+Comment as-tu pu permettre
+à cet hurluberlu...</p>
+
+<p>--Laisse-moi l'affaire entre les
+mains, mon bon ami, dit aussitôt
+sa femme: j'en parlerai avec
+Nina, et cela vaudra mieux. Une
+mère, vois-tu, sait mieux causer
+avec les jeunes filles, et le père
+avec les garçons; c'est dans l'ordre
+naturel, institué par Dieu et
+les lois.</p>
+
+<p>Sur cette belle phrase, M. Karzof
+murmura un majestueux:
+C'est très-bien, et s'en fut revêtir
+sa robe de chambre, après
+laquelle il soupirait depuis long
+temps.</p>
+
+<p>Madame Karzof emmena sa
+fille dans sa chambre, et là, pendant
+qu'elle aussi déposait son
+harnais de cérémonie, non sans
+force soupirs, elle interrogea
+Antonine, sur tous les points.
+Quand? Où? Comment avait
+commencé cet amour? Qu'avait
+dit Dournof? Avait il toujours
+été respectueux?</p>
+
+<p>--Il ne m'a jamais baisé la
+main, répondit froidement Antonine.</p>
+
+<p>--C'est que, vois-tu, mon enfant,
+la réserve virginale des
+jeunes demoiselles... La bonne
+dame parla sur la réserve virginale
+pendant une demi-heure,
+sans édifier beaucoup Antonine.
+Quand le sermon fut fini, madame
+Karzof ajouta:</p>
+
+<p>--Tout ça, ce sont des bêtises;
+une jeune fille n'a que faire
+d'épouser un homme sans fortune,
+un philanthrope,--ce mot
+pour la digne femme désignait
+une espèce de novateurs fort
+dangereuse; on épouse un homme
+posé, un général, avec une
+"étoile" et de la fortune, et l'on
+est heureux; au moins est-on
+sûre que les enfants ne mourront
+pas de faim.</p>
+
+<p>Madame Karzof parlait dans
+le désert. Sa sagesse bourgeoise
+était lettre morte pour Antonine;
+celle-ci aimait, ce qui aurait
+suffi pour la rendre à ces
+conseils; mais, de plus, elle avait
+entendu tant de fois répéter ces
+maximes qui faisaient partie
+d'une sorte de catéchisme à l'usage
+des mères de famille de la
+classe moyenne, qu'elle en était
+écoeurée d'avance. Rien d'auguste,
+d'élevé, ne sortait jamais
+de ces lèvres pourtant respectées.
+Antonine en souffrait, car
+elle eut voulu vénérer sa mère,
+elle ne pouvait que l'aimer.</p>
+
+<p>La jeune fille reçut donc silencieusement
+sa douche de bons
+avis et d'admonestations prudentes,
+puis elle baisa la main qui
+la lui administrait et s'en fut
+dans sa chambre, pour être seule
+et se remettre de tant d'émotions;
+mais la solitude lui fit
+peu de bien; car, au bout de
+toutes les épreuves que l'avenir
+pouvait lui réserver, elle ne voyait
+briller aucun rayon d'espérance.</p>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La soirée de madame Frakine
+était dans tout son éclat; dans
+le grand salon aux murs tapissés
+de papier blanc uni, une quinzaine
+de bougies éclairaient les
+quadrilles animés; une vingtaine
+de jeunes gens, une douzaine
+environ de jeunes filles, semblaient
+avoir oublié qu'il est des
+lendemains aux soirées de danse.
+D'ailleurs à cet âge, on
+ignore la courbature, ou, si elle
+se fait sentir, on en rit, et l'on
+recommence pour la faire passer.
+Un vieux domestique entra,
+portant un plateau couvert de
+verres et de tasse de thé.</p>
+
+<p>--Emporte ça, pas de thé!
+s'écria un des danseurs; ça empêche
+de danser, ça prend du
+temps, et puis on a trop chaud
+après.</p>
+
+<p>--.Mais vous aurez soif! fit
+dans la salle à manger la voix
+de madame Frakine attablée
+avec deux ou trois autres mamans
+devant un samovar gigantesque.</p>
+
+<p>--Nous boirons du kvass répond
+une jeune fille.</p>
+
+<p>--Et puis vous nous donnerez
+à souper, n'est-ce pas? cria de
+loin une autre voix masculine.</p>
+
+<p>--Oui, mes enfants, comme à
+l'ordinaire.</p>
+
+<p>--Il y aura du fromage?</p>
+
+<p>--Et des harengs?</p>
+
+<p>--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame
+Frakine.</p>
+
+<p>A l'annonce de ce festin délicieux,
+les cabrioles recommencèrent
+de plus belle dans le salon
+voisin, et la bonne dame expliqua
+aux mamans étonnées de
+ce luxe inaccoutumé, que le matin,
+même, ayant reçu un quartier
+de veau de sa petite terre,
+elle l'avait fait rôtir immédiatement,
+afin de régaler sa belle
+jeunesse, comme elle disait.</p>
+
+<p>--Et précisément, acheva-t-elle
+en voyant entrer Dournof,
+voici l'enfant prodigue qui vient
+manger son veau traditionnel.</p>
+
+<p>--Ah! il y a du veau? dit
+Dournof avec cette bonne humeur
+qui ne l'abandonnait guère;
+qu'elle aubaine! Vous avez
+donc fait un héritage?</p>
+
+<p>--Mauvais sujet! fit madame
+Frakine, ne va-t-il pas me reprocher
+ma pauvreté! D'où sortez-vous
+comme ça sans crier gare?</p>
+
+<p>--J'arrive du gouvernement
+de T...</p>
+
+<p>--Quand?</p>
+
+<p>--Ce matin.</p>
+
+<p>--Ah! fit Madame Frakine
+en dirigeant ses yeux ver la porte.
+Antonine, qui tenait le piano
+au moment de l'entrée de Dournof,
+venait de céder sa place à
+une autre martyre du devoir social,
+et paraissait sur le seuil.</p>
+
+<p>--Repartirez-vous? demanda
+la vieille dame au jeune homme
+qui venait de s'asseoir dans un
+vieux canapé vermoulu, tout
+près d'elle.</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>Antonine s'approchait, et,
+sans témoigner de timidité ni
+d'embarras, elle s'assit auprès
+de Dournof. Les dames causaient
+entre elles en prenant le
+thé, le jeune homme se pencha
+vers sa vieille amie.</p>
+
+<p>--Savez-vous qu'on me l'a refusée
+tantôt? dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>--Hein? fit madame Frakine
+ébahie.</p>
+
+<p>--On me l'a refusée parce que
+je n'ai pas voulu entrer dans un
+ministère.</p>
+
+<p>--Hein? fit une seconde fois
+la bonne âme, plus stupéfaite
+que jamais. Dournof ne put
+s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>--C'est comme je vous le dis;
+mais cela n'empêche pas les sentiments,
+n'est-ce pas, Antonine?</p>
+
+<p>Sa position de prétendant
+évincé lui donnait une assurance
+nouvelle; il n'avait plus à
+craindre de se trahir, et éprouvait
+une certaine joie à s'avouer
+amoureux de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Eh bien! qu'allez-vous faire,
+mes pauvres enfants? dit
+madame Frakine en les regardant
+avec une bonté compatissante.</p>
+
+<p>--Nous attendrons! fit gaiement
+Dournof. Personne ne les
+observait; il prit tranquillement
+la main d'Antonine et la garda
+dans la sienne sous le regard
+bienveillant et attristé de la vieille
+dame. Nous nous aimons assez
+pour attendre.</p>
+
+<p>--Longtemps?</p>
+
+<p>--Dieu le sait! répondit
+Dournof en rejetant ses cheveux
+bouclés en arrière. Allons valser,
+ajouta-t-il en se levant.</p>
+
+<p>Il avait quitté la main d'Antonine;
+mais, sur le seuil de la
+porte, il lui passa un bras autour
+de la taille et fondit la foule des
+cavaliers restés sans dames, qui
+regardaient danser les autres.</p>
+
+<p>--Tu danses déjà? lui jeta un
+camarade peu charitable, faisant
+allusion à son deuil encore récent.</p>
+
+<p>--<i>Vita nuova</i>, mon cher, lui
+jeta Dournof par dessus l'épaule;
+j'étais chenille, je me fais papillon,
+et d'ailleurs on prend son
+bonheur où on le trouve.</p>
+
+<p>Sur cette réponse passablement
+énigmatique, il se mit à
+valser comme si la vie n'avait
+eu pour lui d'autre but que de
+tourner en mesure autour d'un
+salon.</p>
+
+<p>Quand l'heure fut venue de
+rentrer, Jean Karzof, qui était
+arrivé fort tard, après l'opéra
+italien qu'il aimait passionnément,
+sortit avec sa soeur et un
+groupe de jeunes gens, qui tous
+demeuraient à peu de distance
+les uns des autres. Dournof les
+accompagnait, et bientôt, profitant
+de l'extase où la musique
+avait plongé son ami, qu'un camarade
+avait entraîné dans une
+discussion acharnée, il se rapprocha
+d'Antonine. La nuit était
+belle, la maison des Karzof tout
+proche; on allait à pied; les
+fiancés causèrent quelques moments
+ensemble.</p>
+
+<p>--Il faut bien que je m'accoutume
+à ma nouvelle situation,
+dit Dournof; je suis à peu près
+comme un colonel sans régiment,
+un curé sans cure; je suis
+un fiancé sans fiancée...</p>
+
+<p>Antonine tourna vivement la
+tête de son côté. Sous le capuchon
+qui recouvrait sa tête, il
+lut un reproche dans l'éclair de
+ses yeux.</p>
+
+<p>--Je suis sans fiancée aux yeux
+des autres. Je puis avouer hautement
+que je vous aime, mais
+puis-je dire que vous m'aimez?
+--Elle hésita un moment,
+puis répondit franchement:</p>
+
+<p>--Vous pouvez le dite, puisque
+c'est vrai.</p>
+
+<p>Dournof la regarda, et se sentit
+fier d'elle.</p>
+
+<p>--Je vois, continua la jeune
+fille, que le meilleur est de nous
+fier à l'amitié et à l'honneur de
+ceux qui nous entourent; si
+nous semblons nous méfier
+d'eux, quelque parole maligne
+reviendra à mes parents. Si nous
+ne cachons rien,--je suis certaine
+que tous feront de leur mieux
+pour nous protéger.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, s'écria
+Dournof, frappé de la logique
+juvénile de ce raisonnement audacieux.
+Commençons tout de
+suite. Amis! dit-il d'une voix
+forte.</p>
+
+<p>Les cinq jeunes gens qui marchaient
+à côté de Jean s'arrêtèrent
+autour de lui.</p>
+
+<p>--Toi, le premier, dit Dournof,
+tu sais que j'aime ta soeur
+et qu'on me la refuse; tu es chagriné
+de ce refus, et jusqu'ici
+nous avions vécu en frères...</p>
+
+<p>--Et cela continuera jusqu'à
+la fin de nos deux vies, interrompit
+Jean.</p>
+
+<p>--Ta soeur ne veut pas se soumettre
+à l'arrêt de ses parents..</p>
+
+<p>--Elle a raison, fit Jean en
+prenant le bras de sa soeur sous
+le sien.</p>
+
+<p>--Eh bien, à vous tous, mes
+amis, qui seriez heureux de
+trouver du secours dans une position
+semblable, je déclare
+qu'Antonine et moi nous continuons
+à nous considérer comme
+fiancés, en attendant le jour où
+un changement dans ma fortune
+me permettra de la réclamer.</p>
+
+<p>Nous vous communiquons cette
+nouvelle, parce qu'il nous semble
+plus digne de l'amitié et de
+l'honneur d'agir franchement
+avec vous. Allez-vous nous protéger
+contre la calomnie, et nous
+prévenir des dangers qui pourraient
+nous menacer à notre insu?</p>
+
+<p>--Nous jurons, dit une voix
+toute jeune et vibrante d'émotion
+contenue, de défendre la
+jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté
+intéressée de la vieillesse.</p>
+
+<p>--Nous le jurons! répétèrent
+les autres.</p>
+
+<p>Ils étaient alors sur un des innombrables
+ponts qui coupent
+les canaux de Pétersbourg; la
+ville dormait; à peine, de loin
+en loin, entendait-on le roulement
+d'une voiture attardée;
+leurs voix retendirent fraîches et
+jeunes.</p>
+
+<p>--Hourra! crièrent ils gaiement,
+en se remettant en marche.</p>
+
+<p>--Vous allez vous faire coffrer
+pour tapage nocturne, dit
+Jean, mais je vous remercie tout
+de même.</p>
+
+<p>--Je vous remercie, dit Antonine
+de sa voix douce, en tentant
+la main à chacun de ses
+défenseurs.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, si
+quelqu'un d'entre eux avait été
+charmé par sa beauté ou sa grâce,
+il étouffa ce sentiment pour
+jamais: Antonine était sacrée
+pour eux puisqu'elle appartenait
+à Dournof. Désormais, elle
+eut autour d'elle une sorte de
+bataillon sacré pour la défendre,
+et elle fut, en effet, défendue
+contre les propos malveillants
+par la présence de ces cinq
+hommes qui lui furent également
+dévoués et dont elle ne
+distinguait particulièrement aucun.</p>
+
+<p>Pendant que la jeunesse complotait
+contre eux, M. et madame
+Karzof, la tête sur l'oreiller,
+attendaient le retour de leurs enfants,
+en projetant aussi des desseins
+machiavéliques, à la clarté
+adoucie de la lampe qui brûlait
+devant les images saintes.</p>
+
+<p>--Vois-tu mon bon ami, disait
+madame Karzof en regardant
+d'un air rêveur sa robe de chambre
+pendue à un clou au fond
+de la chambre;--c'était d'ordinaire
+sur cet objet que se portaient
+ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu,
+j'ai bien observé
+Antonine pendant que
+Dournof parlait; elle n'est pas
+amoureuse de lui. Ce n'est pas
+ainsi qu'une fille amoureuse reçoit
+la notification d'un refus.</p>
+
+<p>--Mais, fit observer M. Karzof,
+avec plus de raison qu'on ne
+l'aurait pu supposer, peut-être
+bien sa manière à elle d'être
+amoureuse n'est elle pas pareille
+à celle des autre?</p>
+
+<p>--Laisse donc! Toutes les
+jeunes filles sont semblables! Te
+rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on
+ne voulait pas la marier
+au fils du prêtre de l'église de
+Kazan? A-t-elle assez pleuré,
+crié, refusé de manger et tout
+ce qui s'ensuit! C'était un tel
+vacarme chez eux que sa mère
+venait faire son somme ici pendant
+la journée; chez elle, son
+démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas
+empêcher d'épouser un chef de
+bureau aux Apanages six mois
+après;--Voilà ce que j'appelle
+une demoiselle amoureuse! Mais
+Antonine... oh! non!</p>
+
+<p>--Tant mieux! proféra Karzof,
+cela fait honneur à son bon
+sens, et à l'éducation que vous
+lui avez donnée.</p>
+
+<p>--Eh bien, vois-tu, monsieur
+Karzof, de peur que notre fille
+ne s'amourache de quelque godelureau,
+je crois qu'il faudrait
+la marier sans retard. Elle a dix-neuf
+ans, il n'est que temps.</p>
+
+<p>--Je veux bien, dit M. Karzof.
+Mais à qui?</p>
+
+<p>--Ah! voilà! fit la mère en
+réfléchissant plus profondément
+que jamais, et en magnétisant
+de son regard la robe de chambre
+indifférente. C'est à toi de
+chercher; dans tes bureaux, tu
+dois avoir quelqu'un... il ne manque
+pas de célibataires dans les
+ministères...</p>
+
+<p>--Oui, répliqua Karzof, mais
+ils n'ont pas de fortune.</p>
+
+<p>--Les jeunes! mais les vieux?</p>
+
+<p>--Est-ce que tu marierais
+Antonine à un vieux? fit M.
+Karzof d'un air éminemment dubitatif.</p>
+
+<p>Combien as-tu de plus que
+moi? rétorqua victorieusement
+son épouse, en se tournant vers
+lui.</p>
+
+<p>--Dix-huit ans, je crois... répondit
+le brave homme.</p>
+
+<p>--Eh bien! est-ce que je t'ai
+rendu malheureux?</p>
+
+<p>--Non, certes, oh! non! s'écria
+Karzof;--mais ce n'est pas
+la même chose, ajouta-t-il aussitôt
+avec justesse.</p>
+
+<p>--Nous étions, il est vrai, des
+époux assortis, répondit madame
+Karzof. Mon Dieu, si je pouvais
+trouver pour Antonine un
+homme dans ton genre, que je
+serais heureuse!</p>
+
+<p>Là dessus, les époux se mirent
+à chercher en commun parmi
+les messieurs de leur connaissance
+ceux qui pouvaient
+prétendre à la main d'Antonine.
+Si les oreilles ne tintèrent pas
+cette nuit à trente célibataires
+aussi peu occupés d'Antonine
+que l'enfant qui vient de naître,
+c'est que probablement ils dormaient
+sur ces mêmes oreilles.</p>
+
+<p>Le résultat de cet examen fut
+que, la semaine suivante, on
+donnerait un bal, où les célibataires,
+triés soigneusement sur
+le volet, seraient offerts à l'admiration
+de leur fille.</p>
+
+<p>Au moment où les époux,
+fiers de cette résolution, se préparaient
+à s'endormir pour tout
+de bon, ils entendirent un léger
+bruit de pas qui leur annonçait
+la rentrée de leurs enfants. Un
+petit rire échappé à Antonine
+qui disait bonsoir à son frère
+acheva de confirmer madame
+Karzof dans sa sécurité.</p>
+
+<p>--Tu vois bien qu'elle ne pense
+pas à Dournof, conclut-elle,
+puisque tu l'entends rire. Et la
+bonne dame s'endormit sur un
+lit de roses.</p>
+
+<p>Sa fille était rentrée dans sa
+chambre, cependant, et au lieu
+de se déshabiller, assise sur un
+petit canapé, la tête inclinée sur
+la poitrine, elle réfléchissait tristement.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma beauté, lui dit
+la Niania, qui l'attendait, si tard
+qu'elle dût rentrer, et qui ne se
+couchait jamais sans avoir fait
+sur elle le signe de la croix, pour
+écarter les mauvais rêves,--tu
+ne te déshabilles pas? Est ce que
+tu n'as pas sommeil?</p>
+
+<p>Antonine tressaillit.</p>
+
+<p>--Pardon, Niania, dit-elle, je
+te fais attendre,--tu dois être fatiguée.</p>
+
+<p>Elle se leva aussitôt et se livra
+aux soins de sa fidèle servante.
+Celle-ci peigna avec soin les
+beaux cheveux, si longs et si
+lourds qu'ils inclinaient légèrement
+sous leur fardeau la tête
+de la jeune fille; elle était fière
+de ses cheveux bruns, si doux
+et si souples; elle les tressait patiemment
+tous les jours deux
+fois, pour éviter qu'ils ne perdissent
+leur lustre, et ne permettaient
+à aucune main étrangère
+de toucher aux nattes de
+"son enfant". Lorsque madame
+Karzof, mue du beau zèle dont
+nous avons parlé, se mit en tête
+de faire venir un coiffeur, elle
+eut à livrer une vraie bataille à
+la Niania, et si elle obtint les
+honneurs du combat, c'est uniquement
+parce qu'elle la renvoya
+à la cuisine en lui fermant la
+porte sur le nez.</p>
+
+<p>--Eh bien, mignonne, dit doucement
+la vieille servante, tes
+parents n'ont pas accepté ton
+bien-aimé? Ils ont refusé de lui
+donner notre colombe?</p>
+
+<p>--Oui, soupira Antonine.</p>
+
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu dis?</p>
+
+<p>--Je dis que je l'épouserai,
+lui ou personne.</p>
+
+<p>La Niania garda le silence, et
+hocha par deux fois sa vieille
+tête grise.</p>
+
+<p>--C'est qu'ils veulent te marier,
+reprit-elle au bout d'un moment.</p>
+
+<p>--A qui? dit Antonine en levant
+brusquement la tête.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas; on te cherche
+un promis. On va donner
+un bal pour toi, et l'on s'occupera
+de te marier le plus vite
+possible.</p>
+
+<p>--Quelle idée! Où as tu pris
+cela?</p>
+
+<p>--J'ai écouté à la porte, pendant
+que tu étais chez madame
+Frakine. Et lui, que dit-il, ton
+ami?</p>
+
+<p>--Il dit comme moi.</p>
+
+<p>--Que Dieu étende sa main
+sur vous, soupira la Niania, car
+je prévois que votre vie ne sera
+pas tranquille!...</p>
+
+<p>Antonine s'étendit sur son lit;
+sa bonne ramena les couvertures
+sur elle, attisa la lampe des
+images, et se retira en faisant
+des signes de croix dans l'air de
+tous côtés pour chasser l'esprit
+malin.</p>
+
+<p>Mais l'esprit malin était resté
+au coeur de la jeune fille. Une
+colère sourde travaillait en elle
+et montait toujours, menaçant
+de submerger sa raison. Si on
+l'avait laissée en paix, maîtresse
+d'attendre que Dournof eût conquis
+une position, elle aurait été
+une fille douce et soumise, patiente
+malgré son chagrin, et respectueuse
+toujours... Mais on
+voulait disposer d'elle sans son
+consentement... on traitait son
+amour comme un enfantillage,
+on se jouait de l'homme qu'elle
+aimait... Sa colère devint si forte,
+qu'Antonine se leva, incapable
+de rester immobile plus longtemps.
+La fraîcheur de la chambre
+calma un peu sa fièvre. Elle
+fit deux ou trois fois le tour de
+sa cellule virginale, et s'arrêtant
+devant les images, elle s'agenouilla
+pieusement.</p>
+
+<p>--Sainte mère de Dieu! dit-elle
+tout haut, en étendant la
+main vers l'image de la Vierge
+qui lui souriait placidement, son
+enfant dans les bras, je jure d'être
+à lui ou à personne.--Et s'il
+faut mourir pour tenir mon serment,
+je mourrai.</p>
+
+<p>Elle se prosterna et resta longtemps
+en prières. Le froid et
+l'immobilité la glacèrent; un
+frisson passa sur son corps. Elle
+se leva, rejetant ses tresses importunes,
+puis retourna à son lit
+et s'endormit.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les jours suivants, madame
+Karzof continua à étudier attentivement
+sa fille, mais celle-ci
+s'était fait un visage impénétrable;
+Dournof vint voir Jean à
+plusieurs reprises, sans affectation;
+il passa la meilleure partie
+du temps de sa visite dans la
+chambre du jeune homme, et ne
+fit qu'apparaître et disparaître
+dans le salon. Antonine l'accueillait
+comme par le passé,
+lui tendait la main, lui souriait,
+exactement comme s'il n'avait
+jamais été question de mariage
+entre eux; les plus malintentionnés
+n'auraient pu rien trouver
+à critiquer dans cette conduite,
+si bien que madame Karzof,
+se disant que le danger était
+écarté de ce côté, s'adonna entièrement
+aux préliminaires de
+la fête projetée.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle faisait une
+tournée de visites préparatoires
+elle recueillit nombre de compliments
+sur sa fille, et pas mal
+d'ouvertures de la part des dames,
+aussi désireuses de placer
+un jeune célibataire que madame
+Karzof pouvait l'être de placer
+Antonine. Entre demandeurs
+et offrants, les choses finissent
+toujours par s'arranger. Cette
+grande comédie que donnent incessamment
+aux désintéressés
+les faiseurs de mariages a des
+hauts et des bas, comme toutes
+les représentations de ce monde;
+il y a des moments où il se
+trouve sur le marché plus de célibataires
+que de jeunes filles;
+d'autres, et c'est le cas le plus
+fréquent, où les demoiselles sont
+offertes en grande quantité, et
+les célibataires peu nombreux.
+Le grand talent, en telle occurrence,
+est de garder sa... comment
+dire cela sans blesser personne?...
+il s'agit d'acheter, en
+tout cas, si l'on ne peut supposer
+qu'il s'agisse de vendre! Le
+talent est donc de garder sa marchandise
+en magasin, aussi longtemps
+qu'elle n'est pas demandée
+sur la place. On a vu de très-beaux
+mariages, ce qu'on appelle
+des mariages avantageux, se
+conclure en vingt quatre heures,
+parce qu'un ambassadeur avait
+besoin d'une ambassadrice pour
+lui aider à représenter la république
+au Monomotapa; on a
+vu aussi des célibataires immariables,
+et abandonnés des marieuses
+les plus habiles, trouver
+femme sans coup férir; c'est
+qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce
+qui est en toute chose
+le premier point.</p>
+
+<p>Lorsque madame Karzof se mit
+en campagne pour marier Antonine,
+ il s'était fait une grande
+razzia de demoiselles à la Noël
+précédente, et ceux qui n'avaient
+pas pris leurs précautions d'avance
+étaient restés célibataires
+comme devant. La bonne dame
+reçut donc des compliments extraordinaires
+ sur le mérite, la
+beauté, l'intelligence, etc., etc,
+de sa fille, et dans les six maisons
+qu'elle parcourut le premier
+jour de sa tournée, elle
+trouva quatre prétendants,--non
+pas que tous les quatre
+eussent témoigné un désir particulier
+d'épouser Antonine, mais
+il y avait quatre messieurs disposés
+à épouser une jolie femme
+avec une jolie dot, ou même
+une jolie dot, sans faire d'une
+jolie femme un complément
+indispensable.</p>
+
+<p>Madame Karzof sourit, et
+rentra au logis triomphante et
+la tête haute.</p>
+
+<p>--Puisqu'il en est ainsi, dit
+elle à son mari au premier moment
+de tête à tête, nous les inviterons
+tous, et nous serons
+très-difficiles dans notre choix.
+Nous avons droit à la fleur du
+panier.</p>
+
+<p>Le second jour fut plus favorable
+encore que le premier, car
+il se rencontra, parmi les victimes
+immolées à l'orgueil maternel
+de madame Karzof, quelqu'un
+qui avait vu--positivement
+vu Antonine, et qui la demandait
+personnellement! oui!
+personnellement! Non pas une
+personne bien élevée avec un
+petit capital, mais mademoiselle
+Karzof elle-même, telle qu'elle
+était! Madame Karzof, gagna
+sur-le-champ un pouce en hauteur.</p>
+
+<p>Le lecteur se tromperait, et
+nous serions bien malheureux de
+cette erreur, s'il se figurait qu'en
+Russie l'on traite ces questions
+directement. Ce serait de la première
+grossièreté; tout au plus
+cela se passe-t-il chez les marchands
+dans la classe intelligente
+et civilisée des employés
+demi-supérieurs, les choses vont
+tout autrement. Madame Karzof
+abordait ainsi ses bonnes amies:</p>
+
+<p>--Bonjour, chère Anastasie
+Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est
+écoulé de temps depuis que j'ai
+eu le plaisir de vous voir!</p>
+
+<p>--Il y a au moins six semaines!
+j'aurais dû aller vous rendre
+visite, mais...</p>
+
+<p>--Du tout! c'est moi qui
+vous devais une visite.</p>
+
+<p>--Vous croyez! tant mieux,
+cela me rassure; mais nous ne
+comptons pas les visites, n'est-ce
+pas, entre nous! Eh bien, quoi
+de neuf en ce monde?</p>
+
+<p>--Mais pas grand'chose; les
+Morof ont marié leur fils, vous
+savez...</p>
+
+<p>--Oui, oui, c'est de l'histoire
+ancienne. Et votre jolie Antonine,
+quand la mariez-vous?</p>
+
+<p>--Oh! nous ne sommes pas
+pressés, Dieu merci! Nous n'en
+sommes pas embarrassés... une
+enfant si douce, si aimante! telle
+que vous la voyez, elle ne m'a
+pas donné une heure de chagrin
+dans toute sa vie. Je ne crois pas
+lui avoir jamais adressé un mot
+de reproche!</p>
+
+<p>--Que vous êtes heureuse, ma
+bonne amie! Je n'ai pas eu tant
+de bonheur avec mes filles; elles
+sont toutes mariées, à présent,
+je puis le dire, elles m'ont donné
+beaucoup de mal pour leur
+éducation. Mais dans le temps
+je parlais comme vous.</p>
+
+<p>Les deux mères se mettent à
+rire de concert, mais il y en a
+une qui rit jaune.</p>
+
+<p>--Nous voulons donner un
+bal la semaine prochaine, reprend
+madame Karzof d'un air
+un peu pincé; connaîtriez-vous
+quelques gentils garçons, des
+messieurs bien élevés, qui voudraient
+danser chez nous?</p>
+
+<p>--Chez vous? Je crois bien,
+vous trouverez toujours bien autant
+de cavaliers que vous en
+pourrez désirer! une maison où
+l'on s'amuse tant! Je vous amènerai
+M., X., M., V., M., Z., etc;
+mais si vous ne voulez pas marier
+Antonine cette année, je ne
+vous amènerai pas M. Titolof.</p>
+
+<p>--Et pourquoi, ma chère
+amie?</p>
+
+<p>--Parce qu'il est amoureux
+fou de votre charmante fille. Il
+l'a vue au dernier bal de l'assemblée
+de la noblesse, et il a
+cherché toute la soirée quelqu'un
+pour se faire présenter...
+Malheureusement je n'étais pas
+là, et s'il a trouvé nombre de
+jeunes gens pour lui parler de
+vous et de votre famille, il n'en
+a pas rencontré d'assez sérieux
+pour qu'il le prit comme chaperon.</p>
+
+<p>--Et! quelle idée! on se fait
+présenter tout de même. Quel
+âge a-t-il?</p>
+
+<p>--Environ trente-cinq ans, je
+crois; il a déjà le grade de général
+civil et la croix de Sainte-Anne.</p>
+
+<p>--Comme mon mari, s'écria
+ici madame Karzof; si jeune!
+a-t-il de la fortune?</p>
+
+<p>--Il n'est pas millionnaire,
+mais il doit avoir trois mille roubles
+environ de revenu, ce qui
+avec les appointements de sa place
+lui fait à peu près six mille
+roubles...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à dédaigner,
+dit madame Karzof d'un air sérieux;
+mon Dieu que de prétendants!
+Nous n'en manquerons
+pas, à coup sûr; depuis huit
+jours, on m'en a proposé plus
+d'une douzaine.</p>
+
+<p>--C'est ainsi que se font les
+mariages, pas tous, heureusement,
+à la plus grande gloire
+des mères de famille. On a cru
+remarquer que celles qui ont le
+plus mal marié leurs propres enfants
+sont les plus acharnées à
+conclure des unions pour les autres,
+mais on n'a pu s'assurer si
+c'est l'esprit de vengeance qui
+les anime, ou quelque autre sentiment.</p>
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le résultat de tant de courses
+et de visites, sans compter
+deux journées entières employées
+à s'assurer un "tapeur" et
+des domestiques de renfort à
+veiller au souper, aux glaces, au
+thé, à la toilette d'Antonine, fut
+une violente courbature qui prit
+madame Karzof une heure avant
+le dîner, le jour de son bai.</p>
+
+<p>Il était trop tard pour reculer,
+cependant; la malheureuse mère,
+victime de son devoir, endossa
+en gémissement une robe
+de soie lilas, trop étroite, parce
+qu'elle la mettait rarement, et se
+tint de son mieux à l'entrée du
+salon pour recevoir ses visiteurs.</p>
+
+<p>Il vint beaucoup de demoiselles,
+amenées par leurs mamans,
+et plus encore de jeunes gens:
+ceux-ci arrivaient tout seuls; une
+demi-douzaine de prétendants
+"sérieux" et une autre demi-douzaine
+de prétendants moins
+sérieux se groupèrent autour
+d'Antonine.</p>
+
+<p>Celle-ci avait eu pour premier
+soin doter les bijoux dont sa
+mère l'avait chargée, ce qui lui
+avait attiré un coup d'oeil flamboyant,
+mais sans effet: très
+calme, pâle comme de coutume,
+vêtue de blanc, elle recevait les
+hommages de ces inconnus avec
+une indifférence parfaite. L'escadron
+sacré se tenait à peu de distance,
+sous la conduite de Jean
+Karzof, que cette petite guerre
+amusait beaucoup.</p>
+
+<p>On commença à danser; au
+moment où un des prétendants
+sérieux, homme d'une quarantaine
+d'années, chauve, un peu
+poussif, mais qui portait majestueusement
+des lunettes d'or sur
+son nez camus, s'inclinait devant
+Antonine pour la première valse,
+Jean la lui enleva sous ses
+besicles, et l'entraîna rapidement
+à l'autre bout du salon.</p>
+
+<p>--Oh! Jean! s'écria madame
+Karzof. Quel polisson!</p>
+
+<p>Cette exclamation, qui n'était
+pourtant pas de cérémonie, n'arriva
+pas aux oreilles du jeune
+homme. Très-affairé en apparence,
+il manoeuvrait pour faire
+passer sa soeur au moment voulu
+au bras de Dournof, sans la
+reconduire à sa place.</p>
+
+<p>Le stratagème réussit parfaitement,
+et l'escadron sacré comprit
+aussitôt la manoeuvre. Après
+deux tours de valse, Dournof
+déposa Antonine sur une chaise,
+non loin de sa mère; mais au
+moment où les besicles se dirigeaient
+de ce côté, un des séides
+d'Antonine l'enlevait pour la repasser
+à un autre, et ainsi de
+suite jusqu'au moment où la valse
+fut terminée.</p>
+
+<p>En Russie, on ne danse pas
+toute une danse, sauf le quadrille,
+avec la même dame; ce
+serait une haute inconvenance.
+On se permet tout au plus deux
+ou trois tours de salon s'il est
+très-vaste, après quoi l'on ramène
+la dame à sa place, où elle
+a la faculté d'accepter ou de refuser
+ensuite tel cavalier qui lui
+convient. Cette mode, à coup
+sùr moins fatigante que la mode
+française, permet à tout le
+monde de danser à peu près
+avec tout le monde durant la
+même soirée, et devait fournir à
+Antonine de nombreux moyens
+d'esquiver les protégés de sa
+mère.</p>
+
+<p>--Ecoute, lui dit sévèrement
+cette dernière, au moment où,
+occupée de ses devoirs de maîtresse
+de maison, la jeune fille
+s'affairait à appareiller les quadrilles;
+ne danse pas avec ces
+petits jeunes gens, les amis de
+ton frère; tu peux les voir tous
+les jours; tu vois bien qu'il vient
+des gens convenables, sérieux,
+--c'est avec ceux-là qu'il faut
+danser, entends-tu?</p>
+
+<p>Antonine fit un signe de tête,
+et s'esquiva. Lorsque les premières
+mesures de la contredanse
+retentirent, sa mère vit avec
+horreur qu'elle dansait avec un
+des "petits jeunes gens"! Elle
+lui adressa de loin une verte semonce,
+qui fut perdue, comme
+le reste.</p>
+
+<p>--Pourquoi m'as tu désobéi?
+dit madame Karzof en rejoignant
+sa fille dans la salle à manger,
+dès que la musique eut cessé.</p>
+
+<p>--Mais, maman, ce n'est pas
+ma faute si Matvéief m'a invitée
+avant les autres! Je ne pouvais
+pas me douter que le gros monsieur
+m'inviterait.</p>
+
+<p>--Le gros monsieur? répéta
+la mère effarée.</p>
+
+<p>--Eh oui! le gros monsieur à
+lunettes. A son âge, est-ce qu'on
+danse?</p>
+
+<p>Après avoir enfoncé ce poignard
+dans le coeur de sa mère,
+Antonine s'envola comme un papillon.</p>
+
+<p>Dix heures avaient sonné, et
+le phénix des prétendants, le général
+de trente-cinq ans, décoré
+de Sainte-Anne, n'était pas encore
+arrivé. Madame Karzof jetait
+des regards inquiets, tantôt
+sur sa fille, qui continuait à danser
+de préférence avec les "petits
+jeunes gens", tantôt sur la
+porte qui s'ouvrait souvent, mais
+pour laisser passer des visages
+connus. Enfin, sa bonne amie
+parut, vêtue d'une superbe robe
+de soie bleue, d'un bleu à faire
+rougir le ciel de juin, entraînant
+dans le remous des plis de sa
+jupe le général Titolof, qui avait
+beaucoup de peine à se dépêtrer.</p>
+
+<p>--Oh! oh! dit à demi-voix
+Dournof, placé derrière Antonine
+à ce moment, c'est sérieux,
+cette fois!</p>
+
+<p>Le général Titolof avait, en
+effet, trente-cinq ans environ,
+c'est-à-dire trente-sept ans et
+onze mois; c'était un homme de
+belle prestance qui portait en
+avant un beau torse bombé, recouvert
+pour la circonstance
+d'un linge éblouissant et d'un
+gilet plus éblouissant encore. Le
+reste du corps, orné de drap fin,
+suivait ce torse magnifique; la
+tête qui surmontait le tout n'était
+pas indigne de cet ensemble;
+de beaux yeux gris, des
+sourcils noirs, une fine moustache
+noire, une virgule noire, des
+cheveux noirs très-fins et frisés
+au fer, et surtout, oh! si admirablement
+pommadés! Des gants
+paille, un chapeau gibus avec
+des initiales surmontées d'une
+couronne... Tout cela était parfait,
+si parfait, que Karzof enfonça
+ses doigts dans les côtés
+de Dournof qui sursauta.</p>
+
+<p>--Comment peux-tu te comparer
+à cet oiseau-là? lui dit-il;
+mais tu n'es pas seulement digne
+de serrer la boucle de son gilet.</p>
+
+<p>--Je la serrerais peut-être un
+tantinet trop fort, répondit
+Dournof d'un air méditatif en
+contemplant la beauté incontestable
+du général Titolof.</p>
+
+<p>--Je veux aller voir s'il miaule
+ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible
+que cette tête-là parle
+d'une voix humaine, comme toi
+et moi.</p>
+
+<p>Titolof, suivant toujours la
+robe de soie bleue, était arrivé
+auprès de madame Karzof.</p>
+
+<p>--Le général Titolof, mon
+ami, et celui de mon mari, dit la
+robe bleue en le présentant.</p>
+
+<p>Les talons de Titolof se rapprochèrent;
+il inclina la tête
+avec un geste mécanique irréprochable,
+et la releva aussi gracieusement,
+puis se pencha sur
+la main potelée de madame Karzof,
+qu'il porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>--Enchantés, enchantés, murmura
+la bonne dame, en se retournant
+aussi vite que sa courbature
+le lui permettait.</p>
+
+<p>--Je vais vous faire faire connaissance
+avec notre famille...
+Mon mari... Le mari salua. Mon
+fils, Jean...</p>
+
+<p>Jean Karzof venait, bien mal
+à propos, de demander une polka
+au tapeur aveugle, et le salon
+retentissait des accords mélodieux
+des "folichons". Jean
+s'inclina devant le monsieur, qui
+lui serra la main à l'anglaise.</p>
+
+<p>--Et ma fille Antonine, où
+est-elle, Jean?</p>
+
+<p>--Là-bas, maman, répondit
+respectueusement le jeune homme.</p>
+
+<p>Antonine était là-bas, en effet,
+qui dansait la polka avec un
+"petit jeune homme"; au moment où
+sa mère lui lançait un
+regard irrité, elle l'aperçut qui
+quittait le petit jeune homme
+pour repartir aussitôt avec les
+besicles, et la colère de son regard
+se changea en une approbation
+qui devint du regret en
+retombant sur le général Titolof.</p>
+
+<p>--Je vous la ferai voir tout à
+l'heure, général; passez donc
+par ici.</p>
+
+<p>--Trop heureux, dit le général
+d'une voix suave.</p>
+
+<p>Jean s'enfuit en pouffant de
+rire vers ses amis.</p>
+
+<p>--Il ne miaule pas, dit-il, il
+bêle!</p>
+
+<p>Antonine revint pourtant vers
+sa mère, car il fallait bien finir
+par là, et la présentation eut
+lieu.</p>
+
+<p>--J'ai désiré me rapprocher
+de vous, mademoiselle, dit le
+général de sa voix melliflue;
+l'impression que vous avez faite
+sur moi est ineffaçable.</p>
+
+<p>Antonine s'inclina légèrement
+comme pour dire: "En
+voilà assez!" Mais Titolof reprit:</p>
+
+<p>--Je serais heureux que votre
+jolie bouche ajoutât une autorisation
+à celle que j'ai déjà reçue
+de madame votre mère...</p>
+
+<p>Antonine regarda sa mère...
+hélas! l'autorisation n'était que
+trop écrite dans le sourire qui
+éclairait le visage de madame
+Karzof.</p>
+
+<p>--Réponds donc, Nina! dit
+celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle
+en s'adressant au général.</p>
+
+<p>--Je ne sais quelle est l'autorisation
+que ma mère vous a accordée,
+monsieur, dit Antonine,
+rougissant de sa propre audace.</p>
+
+<p>--Celle de vous présenter mes
+hommages respectueux...</p>
+
+<p>--Antonine! cria un peu trop
+haut Jean Karzof, on a besoin
+de toi ici...</p>
+
+<p>La jeune fille fit un petit salut
+qui pouvait passer à la rigueur
+pour un acquiescement,
+et disparut en murmurant:</p>
+
+<p>--Veuillez m'excuser.</p>
+
+<p>--Ces jeunes filles! dit sa
+mère en souriant, elles sont si
+farouches quand elles ont été
+bien élevées! et je puis me vanter
+que rien n'a terni l'âme de
+mon Antonine. Elle ne sait pas
+seulement ce qu'on veut d'elle...</p>
+
+<p>Le général Titolof et madame
+Karzof se retirèrent dans la
+propre chambre à coucher de la
+vertueuse dame, convertie en
+boudoir pour la circonstance,
+et curent là une de ces conversations
+matrimoniales qui se
+terminent généralement par ces
+mots:</p>
+
+<p>--C'est Dieu qui vous a envoyé
+sur mon chemin!</p>
+
+<p>Toutes les belles-mères débutent
+ainsi, et tous les gendres
+commencent par là.</p>
+
+<p>Titolof dansa plusieurs fois
+avec Antonine; son inexorable
+mère la retint auprès d'elle par
+la jupe jusqu'à ce que le général
+fût venu s'incliner devant elle,
+le bras arrondi et la bouche en
+coeur. Mais au dernier moment
+pendant le cotillon qui suivait
+le souper, selon l'usage de cette
+époque, Antonine trouva moyen
+de ne pas échanger vingt paroles
+avec son cavalier. Elle dansait
+avec lui, mais à chaque minute
+elle lui était ravie pour une
+figure, de sorte que s'il se retira
+enchanté de lui-même, de sa
+conduite irréprochable et de ses
+manières exquises, la jeune fille
+eut la consolation, en le voyant
+partir, de penser qu'elle ne lui
+avait pas dit cinq phrases. Dournof
+emportait dans le gant de sa
+main gauche un petit billet au
+crayon contenant ces mots: "A
+vous ou à personne, je l'ai juré
+devant les images."</p>
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Quinze jours se passèrent
+ainsi: le mois de février tirait à
+sa fin, et les dernières fêtes du
+carnaval mettaient toute la ville
+en branle. Le général Titolof
+était venu d'abord tous les deux
+jours, puis tous les jours; ensuite
+on l'avait invité à dîner, et
+quel dîner! jamais la cuisinière
+n'avait passé de plus rude journée!
+Cependant, Antonine avait
+gagné un point: elle avait maintenu
+son samedi chez madame
+Frakine; le Titolof abhorré
+n'avait point été invité chez la
+vieille dame, et madame Karzof
+n'attachait pas assez d'importance
+aux réceptions de celle-ci
+pour avoir l'idée de l'y présenter
+elle-même.</p>
+
+<p>Cette soirée de liberté, semblable
+à celles d'autrefois, si dissemblable
+de la vie contrainte
+et cérémonieuse que les visites
+du prétendant lui imposaient
+désormais, produisit une impression
+extraordinaire sur la
+jeune fille. A peine entrée, en
+entendant le son familier du
+piano, au murmure de ces voix
+juvéniles dont plusieurs lui
+étaient chères, elle perdit contenance;
+tout son grand courage
+l'abandonna en un instant,
+et elle fondit en larmes au milieu
+du salon.</p>
+
+<p>Toute la jeunesse présente,--il
+n'y avait pas une seule maman--se
+pressa autour d'elle,
+les jeunes gens pour la soutenir,
+les jeunes filles pour l'interroger
+et lui offrir les caresses faciles et
+charmantes de leur âge.</p>
+
+<p>--Qu'as-tu donc, Antonine?
+on t'a fait du chagrin? Peut-on
+te venir en aide? Ces questions
+et dix autres se croisaient autour
+d'elle; appuyée sur l'épaule
+d'une amie d'enfance, elle
+essayait vainement d'arrêter ses
+pleurs.</p>
+
+<p>--Jean! où est Jean? demanda-t-on.</p>
+
+<p>Jean était à l'opéra italien,
+comme toujours le samedi
+Dournof, qui arrivait, domina
+tout le groupe de sa haute taille
+et s'avança jusqu'à Antonine.</p>
+
+<p>--Je sais ce qu'elle a, moi.
+On veut la forcer à épouser un
+homme qu'elle déteste, dit-il à
+haute voix, et passant un bras
+autour de la jeune fille, il la conduisit
+vers un canapé où il s'assit
+près d'elle.</p>
+
+<p>--C'est vous qu'elle aime!
+s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>--Certainement, répondit fièrement
+Dournof: aussi elle n'épousera
+pas son général décoré.</p>
+
+<p>--Non, non! firent les jeunes
+gens tous en choeur.</p>
+
+<p>--Allez, amusez-vous, dit
+Dournof avec l'autorité qu'il
+possédait sans conteste sur ce
+petit monde dont il était de fait
+le chef élu. Nous allons nous
+expliquer tranquillement.</p>
+
+<p>Les quadrilles se formèrent,
+madame Frakine apporta le secours
+de sa bonté maternelle à
+la pauvre enfant, mais il n'y
+avait pas de remède possible à
+son mal. Madame Karzof était
+trop entichée d'un si beau mariage
+pour y renoncer; son
+futur gendre l'avait prise par
+l'amour-propre: il avait perdu
+sa mère, et c'était sa belle-mère
+qui ferait les honneurs de chez
+lui, à côte de sa femme. Titolof
+avait de l'argenterie de famille
+très-belle; il avait un bel appartement
+fort bien meublé, des
+tapis, des glaces partout... Madame
+Karzof avait été le voir et
+en était revenu enchantée.</p>
+
+<p>--Mais alors, qu'espères tu?
+demanda à la jeune fille brisée
+sa protectrice impuissante.</p>
+
+<p>--Je dirai non partout, non
+jusqu'à l'autel. Que puis-je faire
+de plus?</p>
+
+<p>Durant les huit jours qui suivirent,
+Antonine n'eut pas une
+minute à elle, excepté le soir.
+Pendant que sa Niania la coiffait
+pour la nuit, elle écrivait à
+Dournof de longues lettres, et
+relisait celle qu'elle recevait de
+lui tous les jours. La vieille
+servante, debout derrière elle,
+tâchait d'adoucir ses mouvements
+pour ne pas troubler l'enfant
+chérie. Elle regardait les
+doigts d'Antonine courir sur le
+papier, et ses larmes tomber
+sur la page écrite, et toute
+l'âme de la vieille femme se
+fondait de douleur à la pensée
+qu'elle ne pouvait rien pour
+elle.</p>
+
+<p>Un soir, Antonine, lasse de
+contenir, avait couché sa tête
+sur ses bras croisés au bord de
+sa table de toilette; pendant
+que la Niania achevait ses nattes
+soyeuses, pleurait à se fendre
+le coeur, elle sentit deux
+gouttes chaudes tomber sur son
+cou. Elle releva brusquement
+la tête et regarda la vieille bonne.
+Celle-ci s'était penchée
+sur elle, et deux ruisseaux de
+larmes coulaient sans relâche
+de ses yeux fatigués sur ses
+joues flétries.</p>
+
+<p>--Ne pleure pas, Niania, dit
+Antonine, cela ne sert à rien!</p>
+
+<p>--Ne pas pleurer, mon aigle
+blanc, quand je te vois perdre
+tes yeux chéris à pleurer toute
+la nuit! Mais je voudrais devenir
+aveugle à force de pleurer,
+si cela pouvait te rendre la
+gaieté. Oui, je prendrais toutes
+tes larmes pour moi jusqu'à la
+fin de ma vie; si le bon Dieu le
+voulait, je perdrais mon salut
+éternel si tu pouvais en être
+plus heureuse!</p>
+
+<p>Antonine passa ses deux bras
+autour du cou de la pauvre servante.</p>
+
+<p>--Tu es plus ma mère que ma
+vraie mère, dit-elle.</p>
+
+<p>--Je crois bien! s'écria la
+Niania; sauf vous avoir mis au
+monde, votre mère n'a rien fait
+pour vous. Qui a veillé vos maladies,
+soigné vos petits maux,
+pleuré et ri pendant toute votre
+enfance pour vous amuser; qui
+est-ce qui vous soigne à présent
+et connaît vos peines? Tu as
+raison, ma colombe, c'est moi
+qui suis ta vraie mère! Aussi
+tu peux pleurer avec moi, et ta
+mère te défend les larmes, parce
+que ça gâte les yeux. Pleure,
+ma beauté; nous pleurerons
+ensemble, et peut-être que le
+Seigneur se laissera toucher.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce jour était
+un samedi. Madame Karzof entra
+dès le matin dans la chambre
+de sa fille et surveilla attentivement
+l'opération de sa coiffure.
+Antonine s'était fait apporter la
+robe toute simple qu'elle mettait
+d'ordinaire; sa mère la renvoya
+et choisit une robe claire de
+couleur Indécise, particulièrement
+gaie et voyante; elle plaça
+ensuite un ruban rose dans les
+cheveux de sa fille; et, après
+l'avoir examinée de tous côtés,
+elle finit par l'embrasser avec
+plus de tendresse que de coutume,
+après quoi elle l'emmena
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle,
+quand elle l'eut fait asseoir
+à son côté, le devoir des jeunes
+filles est de se soumettre à leurs
+parents qui savent mieux qu'elles
+ce qui leur convient; tu as
+été une bonne fille, tu seras une
+bonne épouse et une bonne mère.
+L'heure est venue pour toi
+de quitter tes parents; j'espère
+que tu leur sera reconnaissante
+jusqu'à la mort des soins qu'ils
+ont pris pour assurer ton bonheur.
+Le général Titolof va venir
+aujourd'hui pour te demander
+en mariage; tu répondras
+comme il convient, et vous recevrez
+tous les deux la bénédiction
+des fiançailles.</p>
+
+<p>Antonine se leva.</p>
+
+<p>--Ma mère, dit-elle en se
+prosternant par trois fois, à l'ancienne
+mode, vous savez que
+j'aime Dournof. Ne me forcez
+pas à épouser un autre homme
+contre mon gré.</p>
+
+<p>--C'est une plaisanterie, s'écria
+madame Karzof, tu ne l'aimes pas!</p>
+
+<p>--Je l'aime, et je lui ai donné
+ma parole. Nous sommes
+contents d'attendre ainsi, ma
+mère, nous ne vous demandons
+qu'un peu de patience. N'ordonnez
+pas notre malheur, et nous
+vous bénirons tous deux.</p>
+
+<p>Madame Karzof eut peur, intérieurement;
+elle s'aperçut
+qu'elle avait traité trop légèrement
+l'amour des deux jeunes
+gens, et de plus elle acquit la
+certitude qu'elle ignorait tout le
+caractère de sa fille. Cette dernière
+découverte fut fatale à la
+première, car si elle avait été
+touchée de voir combien cet
+amour méprisé avait de profondes
+racines, elle fut extrêmement
+blessée de ce qu'elle nomma
+la sournoiserie d'Antonine.
+Elle oublia qu'elle aurait dû depuis
+longtemps inspirer à sa fille
+la confiance qui lui manquait aujourd nui,
+et s'en prit à la méchante
+nature de son enfant.</p>
+
+<p>--On n'aime pas un va-nu-pieds,
+dit-elle avec humeur.
+Comment ne t'es-tu pas aperçue
+qu'il ne t'aime que pour ta dot?
+Si tu étais pauvre...</p>
+
+<p>--Ma mère, interrompit Antonine,
+les yeux flamboyants de
+colère, n'insultez pas Dournof:
+il vaut mieux que moi. C'est
+vous qui voulez me donner un
+général parce qu'il est riche!</p>
+
+<p>Madame Karzof se leva aussi,
+et les deux femmes se toisèrent
+un instant. Si madame Karzof
+ne donna point un soufflet à sa
+fille, c'est parce qu'elle avait
+trouvé moyen de la blesser plus
+cruellement.</p>
+
+<p>--Ton Dournof ne veut que
+notre argent, répéta-t-elle d'un
+ton méprisant: les gens de son
+espèce sont toujours après les
+filles de bonne maison.</p>
+
+<p>--Ma mère, répéta Antonine,
+n'insultez pas un honnête homme,
+car je l'épouserai sans dot
+et malgré vous!</p>
+
+<p>Madame Karzof, furieuse,
+éclata d'un rire aigu.</p>
+
+<p>--Si tu l'épouses sans dot, il
+sait bien que tu hériteras un jour
+ou l'autre. Ce ferait le coup de
+notre mort, entends-tu? de notre
+mort à tous les deux, car si tu
+l'épouses, je te maudis, toi, lui
+et vos enfants!</p>
+
+<p>Antonine chancela; ses forces
+l'abandonnaient, mais elle ne
+voulut pu donner à sa mère le
+plaisir de la voir vaincue; elle
+se retint à une chaise et la regarda
+en face.</p>
+
+<p>Le visage de madame Karzof
+exprimait autant de colère et
+presque de haine qu'on peut le
+supposer. En ce moment, elle
+ne voyait pas en sa fille le fruit
+de ses entrailles, elle y voyait
+une ingrate qu'elle avait fait élever,
+qui lui devait tout, même
+l'existence, et qui osait lui tenir
+tête. La Niania avait raison.
+Celles qui ne font que donner
+le jour à leurs enfants sont
+moins mères que celles qui les
+élèvent; ce sont les joies et les
+chagrins de la maternité qui la
+font vraiment puissantes.</p>
+
+<p>--Soit, ma mère, dit Antonine
+sans baisser les yeux, je n'épouserai
+pas Dournof sans votre
+bénédiction, puisque vous me
+menacez d'un châtiment si cruel,
+mais je n'épouserai pas non plus
+Titolof.</p>
+
+<p>--Tu l'épouseras à la fin du
+carême, ou je te maudis.</p>
+
+<p>--Je ne l'épouserai pas, ma
+mère; j'aimerais mieux mourir.</p>
+
+<p>--On n'en meurt pas, dit madame
+Karzof en souriant amèrement;
+j'ai répondu exactement
+la même chose à ma propre mère
+il y a trente-sept ans, quand
+il s'est agi d'épouser ton père.</p>
+
+<p>--Toutes les âmes ne sont
+pas pareilles, dit lentement Antonine.</p>
+
+<p>--Heureusement! Car je crois
+que la tienne est l'oeuvre du démon.
+En attendant, c'est ton
+Dournof qui t'inspire cette belle
+résistance; j'ai été bien peu intelligente
+de ne pas le mettre à
+la porte le jour qu'il a fait cette
+ridicule demande. C'est à vous
+deux que vous avez comploté
+de me faire perdre patience! Attends,
+je vais lui écrire qu'il ne
+se représente plus devant mes
+yeux.</p>
+
+<p>Elle s'assit et écrivit à la hâte
+trois mots qu'elle envoya aussitôt
+chez Dournof. Puis une réflexion
+lui vint.</p>
+
+<p>--Tu pourrais bien le voir
+chez madame Frakine, elle est
+si peu difficile sur le choix de
+ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras
+plus sans moi, et de plus je
+vais lui faire savoir que, si elle
+tient à mon amitié, elle ait à tenir
+dehors ce coureur de fortunes.</p>
+
+<p>Elle expédia aussi vite que le
+premier un second billet, et regarda
+ensuite sa fille, toujours
+debout devant elle:</p>
+
+<p>--Va dans ta chambre, dit-elle,
+et tâche de réfléchir.</p>
+
+<p>Titolof arriva dans l'après-midi;
+une table avec les images
+avait été préparée. M. et madame
+Karzof l'attendaient dans le
+salon. Quand il fut venu, on envoya
+chercher Antonine, qui apparut
+pâle comme la cendre et
+défaillante, mais d'une apparence
+digne et fière.</p>
+
+<p>En s'entendant demander officiellement
+sa main, elle eut envie
+d'adjurer cet homme, de lui
+dire qu'elle en aimait un autre
+et de lui demander grâce; mais
+sa nature concentrée, ennemie
+de toute démonstration extérieure,
+la fit reculer devant cette
+scène qu'elle trouvait d'avance
+bête et théâtrale. Elle se promit
+de lui faire entendre raison
+à un moment où ils seraient
+seuls.</p>
+
+<p>M. et madame Karzof répondirent
+pour leur fille qui n'ouvrit
+pas la bouche, bénirent les
+fiancés avec les images saintes,
+et une conversation s'établit entre
+les trois personnages, si peu
+intéressante et si lourde à porter,
+que le fiancé prétexta un
+devoir de service et se retira au
+bout d'un quart d'heure, après
+avoir baisé respectueusement la
+main inerte d'Antonine. Dès
+qu'il eut quitté l'appartement, la
+jeune fille se retira dans sa
+chambre en refusant de dîner.</p>
+
+<p>Pendant que M. et madame
+Karzof, assez penauds de ce résultat,
+prenaient en tête-à-tête
+un repas qui ne leur paraissait
+pas bon, la Niania, qui ne servait
+jamais à table, se glissa près
+d'Antonine. En la voyant, celle-ci,
+affaissée dans un fauteuil,
+tourna la tête de son côté et lui
+tendit la main.</p>
+
+<p>--Ils t'ont forcé mon ange du
+ciel? dit la vieille femme en baisant
+la main de son enfant d'adoption.</p>
+
+<p>--Oui, dit Antonine, mais je
+ne l'épouserai pas!</p>
+
+<p>--Hélas! ma chérie, soupira
+la Niania, contre la volonté du
+Tsar et celle des parents, il n'y
+a pas de recours!</p>
+
+<p>--Niania, dit Antonine après
+un moment de silence, il faut
+que je voie Dournof.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma beauté, chez
+madame Frakine ce soir!</p>
+
+<p>--Je n'irai pas chez madame
+Frakine, ma mère craint que je
+ne l'y voie. Niania, reprit Antonine
+en se redressant et en regardant
+sa vieille bonne, je veux
+voir Dournof aujourd'hui.</p>
+
+<p>--Où, seigneur Dieu? Comment?
+s'écria la Niania en levant
+les bras au ciel.</p>
+
+<p>--C'est mon affaire, dit Antonine
+en continuant à la regarder
+avec autorité. Va dire à ma
+mère que je désirerais aller aux
+vêpres ce soir.</p>
+
+<p>--Aux vêpres? c'est une bonne
+pensée, ma chérie; la prière
+calmera ta pauvre petite âme
+affligée; j'y vais tout de suite.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, la Niania
+revint, apportant la permission
+demandée. L'heure des vêpres
+n'était pas bien éloignée.
+Antonine dépouilla son costume
+de fête; elle arracha de sa tête
+avec colère le ruban rose que sa
+mère y avait mis, et frotta longtemps
+la place où les lèvres de
+Titolof avaient touché sa main.
+Puis elle attendit sa Niania.</p>
+
+<p>Vers sept heures, celle-ci apparut,
+dûment encapuchonnée,
+portant la pelisse de sa jeune
+maîtresse, qui s'en revêtit sans
+perdre de temps. Elles sortirent
+toutes deux et firent quelques
+pas; mais au premier tournant,
+la Niania arrêta Antonine par
+la manche.</p>
+
+<p>--Tu te trompes de chemin,
+ma chérie: l'église est par ici.</p>
+
+<p>--Nous irons à l'église plus
+tard, dit Antonine. Suis-moi.</p>
+
+<p>La Niania fit quelques pas;
+elle était obligée de courir presque
+pour marcher de concert
+avec la jeune fille.</p>
+
+<p>--Ma beauté, ma petite chérie,
+où vas tu? demanda-t-elle
+avec crainte.</p>
+
+<p>--Tu as dit que tu donnerais
+ton salut éternel pour me sauver,
+répondit Antonine; suis-moi
+sans rien demander de plus.</p>
+
+<p>La Niania baissa la tête et ne
+souffla plus mot.</p>
+
+<p>Antonine traversa deux ou
+trois rues populeuses, pénétra
+dans une ruelle sombre, et sans
+hésiter,--elle avait pris plaisir à
+passer tant de fois devant cette
+maison pendant son hiver solitaire!--elle
+entra dans une maison
+simple et propre; elle monta
+un escalier de pierre, et au
+second elle sonna d'une main vigoureuse.
+La porte s'ouvrit, un
+rayon de lumière tomba sur le
+visage d'Antonine qui avait rejeté
+son capuchon.</p>
+
+<p>--Antonine! Dieu t'envoie!
+sois bénie! cria la voix de Dournof,
+et sans plus rien dire, il
+emporta la jeune fille dans ses
+bras.</p>
+
+<p>La Niania referma soigneusement
+la porte et les suivit dans
+le salon.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Le petit salon où Dournof
+avait entraîné sa fiancée était
+une pièce maussade, comme tous
+les garnis. Quelques plantes à
+feuillage vivace sur l'appui intérieur
+des fenêtres essayaient,
+mais en vain, de lui donner une
+apparence joyeuse. Un petit bureau,
+surchargé de papier; un
+gros tas de livres et de dossiers
+sur le parquet, un verre de thé
+à moitié vide sur un coin de table:
+tel était l'appartement du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Mais en ce moment Dournof
+planait au-dessus des misères
+terrestres: Antonine serrée contre
+son coeur, il ne sentait plus
+ni l'injure, ni la colère; il avait
+une foi absolue en celle qui venait
+si naïvement à lui comme à
+son consolateur.</p>
+
+<p>Ils restèrent ainsi pendant une
+minute, sans songer à échanger
+une caresse; la Niania, restée
+debout près de la porte, les regardait
+et pleurait silencieuse
+ment; l'énergie avec laquelle
+cette rencontre avait été cherchée,
+le transport qui l'accueil
+fait, lui prouvait combien l'amour
+qui unissait les jeunes gens
+était sérieux et profond.</p>
+
+<p>Enfin, Dournof relâcha son
+étreinte, et présenta une chaise
+à Antonine. Le divan était encombré
+de papiers comme tout
+le reste; il en repoussa quelques-uns,
+se fit une petite place et
+s'assit en face de la jeune fille.
+La Niania resta debout; depuis
+qu'elle savait se tenir sur ses
+jambes, elle ne s'était jamais assise
+en présence des maîtres.</p>
+
+<p>--Je suis venue, dit Antonine
+d'une voix tremblante, parce que
+je voulais absolument vous parler;
+ma mère vous a offensé,
+je viens vous en demander pardon.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste d'indifférence.
+Il se souciait bien peu
+des offenses des autres, aussi
+longtemps qu'il serait aimé
+d'Antonine!</p>
+
+<p>--Nous ne pourrons plus nous
+voir, continua la jeune fille; ma
+mère a déclaré que je ne sortirais
+plus sans elle; j'ai dit ce
+soir que j'allais à vêpres... C'est
+bon pour une fois.</p>
+
+<p>Elle se tut. L'idée de ne plus
+voir Dournof était si douloureuse,
+qu'elle lui faisait oublier l'autre
+danger,--le mariage qu'on
+voulait lui infliger.</p>
+
+<p>--Mais d'où vient tout cela?
+demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>--Titolof m'a demandée en
+mariage, dit-elle en levant les
+yeux sur lui.</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Et ils m'ont accordée.</p>
+
+<p>--C'est impossible! s'écria
+Dournof en bondissant sur ses
+pieds. Ils n'ont pas fait cela!</p>
+
+<p>--Ils l'ont fait.</p>
+
+<p>--Et tu n'as pas résisté?</p>
+
+<p>--J'ai dit à ma mère que je
+mourrais plutôt que de l'épouser.</p>
+
+<p>--Qu'a telle dit?</p>
+
+<p>--Que toutes les jeunes filles
+parlent de même, et elle a passé
+outre.</p>
+
+<p>Dournof se mit à marcher de
+long en large dans la pièce
+étroite, éclairée par une seule
+bougie vacillante. Il avait croisé
+les bras et incliné sa tête sur
+sa poitrine, pour comprimer
+ toutes les paroles amères qui
+bouillonnaient en lui, et qu'Antonine
+ne devait pas entendre.
+Il fit cinq ou six fois le tour du
+salon, puis s'arrêta devant la
+jeune fille.</p>
+
+<p>--Antonine, dit il, j'ai encore
+de l'argent; partons tout de
+suite, ma mère te recevra bien,
+nous nous marierons là-bas.
+Veux tu?</p>
+
+<p>Il attendit, debout devant elle,
+les bras toujours croisés.</p>
+
+<p>--Non, dit Antonine, en le
+regardant avec une expression
+déchirante. Elle a dit qu'elle me
+maudirait.</p>
+
+<p>--Te maudire? Et de quel
+droit? De quel droit cette mère
+impie, qui prétend sacrifier son
+enfant à son orgueil, à son intérêt,
+maudirait-elle l'âme loyale
+qui ne veut pas se vendre? Te
+maudire? Mais Dieu ne l'écouterait pas!</p>
+
+<p>Antonine se tordit les mains,
+et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Alors, continua Dournof, tu
+vas épouser cet homme ridicule?</p>
+
+<p>--Non, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>Il se remit à marcher, en parlant
+cette fois.</p>
+
+<p>--Vois-tu, dit-il, je quitte dès
+aujourd'hui mes travaux, et je
+cherche une place dans un ministère...</p>
+
+<p>Antonine se leva.</p>
+
+<p>--Je ne le veux pas, dit-elle
+avec autorité.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Ta carrière est ailleurs; je
+ne t'épouserais pas si je te voyais
+faiblir. Quand on a une idée
+vraiment grande, on ne l'a quitte
+ni pour une fortune ni pour
+une femme. On souffre, et l'on
+meurt.</p>
+
+<p>--Antonine, cria Dournof, en
+se prosternant à ses pieds, tu es
+plus qu'une sainte, tu es une
+ martyre!</p>
+
+<p>La jeune fille secoua tristement
+la tête, et passa la main
+dans les boucles épaisses de la
+chevelure de son ami, agenouillé
+devant elle.</p>
+
+<p>--Je t'aime, dit elle, et je veux
+que tu sois grand.</p>
+
+<p>--Alors, suis-moi! reprit le
+jeune homme avec impétuosité.
+Je ne serai grand, si je dois jamais
+l'être, que par toi et pour
+toi; sans toi, ma vie n'existe
+pas.</p>
+
+<p>--Vous avez travaillé avant
+de me connaître et avant de
+m'aimer, dit elle avec douceur.
+Le but que vous vouliez atteindre
+existe toujours.
+Dournof se leva, et se tint devant
+elle humblement.</p>
+
+<p>--Tu vaux mille fois mieux
+que moi, dit-il sur le ton de la
+prière, mais vois-tu, Antonine,
+avant de te connaître, je n'étais
+qu'un enfant. Je suis un homme
+à présent; sais-tu ce qui m'a fait
+heureux? C'est la pensée sérieuse
+que tu as mise dans ma
+vie. Du jour où tu as promis de
+m'épouser, je me suis senti
+charge d'âme; j'ai pensé au foyer
+que je devais préparer pour
+te recevoir, aux difficultés de
+l'existence, où peut-être tu me
+demandais conseil; j'ai repoussé
+alors comme indignes bien
+des pensées que peut-être sans
+toi j'eusse accueillies avec complaisance.
+Quand on est jeune,
+vois-tu, on se laisse tenter facilement;
+je ne te l'ai pas dit, parce
+que rien ne devait troubler
+ton repos, et d'ailleurs j'étais
+sûr de ta réponse! Mais plusieurs
+fois on m'a proposé de
+l'argent pour arranger des affaires, des
+affaires que tu ne peux
+pas soupçonner. J'étais très-pauvre
+dans ce moment-là; une
+fois même, Antonine, c'était au
+moment de ta fête, je me creusais
+la tête pour trouver le moyen
+de t'offrir quelque bagatelle
+--j'ai failli succomber; l'affaire
+était honorable en apparence,--
+mais la somme qu'on m'offrait
+était trop forte pour payer le
+simple accomplissement de mon
+devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai
+refusé... Tu ne sauras jamais
+combien j'étais pauvre à ce moment-là,
+et combien j'ai été violemment
+tenté. Eh bien! si j'ai
+eu le courage de refuser, ce n'est
+pas parce que mes principes,
+mon éducation et tout cela m'ont
+retenu.. C'est parce que je t'aimais,
+et que si tu m'avais demandé
+où j'avais pris cet argent,
+je n'aurais pas osé te répondre
+toute la vérité. Tu es ma conscience,
+Antonine, mon honneur
+même! Dis, puis-je vivre sans
+toi?</p>
+
+<p>Elle leva sur lui ses yeux noyés
+de larmes, mais de larmes
+d'orgueil et de joie.</p>
+
+<p>--Ah! dit-elle, tu me consoles
+de toutes mes peines!</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment,
+ravis, oubliant toute souffrance.</p>
+
+<p>--Tu es un homme de bien,
+dit la voix tremblante d'émotion
+de la Niania, toujours debout
+près de la porte.</p>
+
+<p>Ils tressaillirent; ils se croyaient
+seuls. Cette voix les ramena
+sur la terre.</p>
+
+<p>--Ah! soupira Antonine, les
+hommes comme toi sont rares.
+--Ce sera ma joie éternelle d'avoir
+été aimée par toi. Mais,
+écoute, Féodor, il y a autre
+chose, te dis-je, que l'amour
+d'une femme... N'as tu pas parlé
+de la patrie? N'as tu pas dit
+qu'elle a besoin de coeurs dévoués,
+de serviteurs désintéressés?
+N'est-il pas temps que la
+lèpre de fonctionnaires qui la
+ronge soit guérie par les âmes
+courageuses qui travaillent pour
+rien ou pour peu--pour l'honneur
+d'être utiles? Ne veux-tu
+pas être de ceux-là?</p>
+
+<p>Dournof serra fortement les
+deux mains qu'elle tendait vers
+lui.</p>
+
+<p>--Eh bien, renonce à moi, aime
+la Russie. Elle te le rendra.</p>
+
+<p>--Je ne renoncerai jamais à
+toi, dit Dournof d'une voix calme,
+où l'on sentait une force immense.</p>
+
+<p>--Mais, si mes parents ne veulent pas?</p>
+
+<p>--Je t'enlèverai, malgré toi,
+et je t'épouserai de force.</p>
+
+<p>--Féodor, dit-elle, ne le fais
+pas; ma mère me maudirait.</p>
+
+<p>--Qu'importe! dit-il avec colère.</p>
+
+<p>--J'en mourrais;--je ne puis
+même supporter la pensée de la
+honte.</p>
+
+<p>Elle se tut, et inclina sa tête
+sur ses mains pressés.</p>
+
+<p>La voix de la Niania retentit
+dans la chambre mal éclairée;
+cette voix, sortant d'un corps
+qu'on ne voyait presque pas,
+prenait un accent presque prophétique.</p>
+
+<p>--N'as-tu pas honte, Féodor
+Ivanitch, disait-elle, de vouloir
+entraîner au mal notre chaste
+colombe? Tu sais bien qu'il n'y
+a pas de mariage valable devant
+Dieu, si les parents refusent le
+consentement, même quand un
+prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu
+à séduire l'âme blanche
+de notre entant? C'est elle qui
+parle bien et toi qui penses mal
+Tu parlais bien, tout à l'heure,
+mais l'esprit du mal vient de
+passer sur tes lèvres.</p>
+
+<p>La Niania se tut. Les jeunes
+gens avaient désuni leurs mains
+pendant qu'elle parlait, et se tenaient
+maintenant tous deux
+le front baissé comme des coupables.</p>
+
+<p>--Adieu, dit Antonine à son
+ami, sans oser lever les yeux sur
+lui.</p>
+
+<p>--Non, pas adieu, répondit-il;
+tu seras à moi, entends tu?
+Et si tes parents te forcent à
+épouser ce Titolof, si tu es sans
+force pour leur résister, quand
+tu sais si bien me résister à moi,
+--mariée à Titolof, tu n'en seras
+pas moins à moi.--J'enlèverais
+madame Titolof, puisque
+Antonine Karzof ne veut pas
+être ma femme.</p>
+
+<p>Antonine poussa un cri et recula
+en se couvrant le visage de
+les deux mains.</p>
+
+<p>--Honte! honte à toi! fit dans
+l'ombre la voix de la Niania, tu
+parles comme un sacrilège.</p>
+
+<p>--Tant pis! s'écria Dournof
+hors de lui; d'autres vivent et
+prospèrent qui font le mal sans
+excuse; nous vivrons et nous
+prospérerons comme eux, nous
+qui n'avons voulu que le bien,
+et qu'on force à mal faire!</p>
+
+<p>--Tu parles comme un insensé,
+dit la Niania toujours immobile.
+Si la mère qui t'a porté
+t'entendait parler, elle renierait
+le fils de ses entrailles, qui offense
+Dieu et sa bien-aimée.</p>
+
+<p>--Pardon, pardon! s'écria
+Dournof. Je suis un malheureux,
+si malheureux, que je voudrais
+être mort! Pardonne-moi, Antonine!</p>
+
+<p>Antonine étendit la main vers
+lui, et traça un signe de croix
+dans l'air, sur la poitrine du jeu
+ne homme.</p>
+
+<p>--Que Dieu te donne la paix,
+dit-elle; moi. Je tâcherai de bien
+faire... Si seulement j'étais sûre
+que tu ne seras pas malheureux!</p>
+
+<p>--Alors, tu ne veux pas? fit
+Dournof en la serrant contre son
+coeur.</p>
+
+<p>--Jamais, sans le consentement
+de nos parents.</p>
+
+<p>--Je le leur demanderai encore
+une fuis, s'écria-t-il; malgré
+leur grossièreté et leur injustice...</p>
+
+<p>--Ils ne te l'accorderont pas!
+dit Antonine. C'est un général
+qu'il leur faut pour gendre.</p>
+
+<p>--Que feras-tu?</p>
+
+<p>Elle sourit étrangement.</p>
+
+<p>--Ne crains rien, dit-elle, on
+ne me mariera pas malgré moi.
+Je te jure que je ne serai pas la
+femme de Titolof.</p>
+
+<p>--Ne jure pas, fit la Niania.
+Nul ne peut répondre de soi-même.</p>
+
+<p>--Je jure, s'écria Antonine,
+en se prosternant devant l'image
+qui occupait un recoin de la
+chambre. Je jure ici pour la seconde
+fois de n'appartenir qu'à
+Dournof.</p>
+
+<p>--Et moi, fit le jeune homme
+en lui pressant la main, je jure
+d'appartenir à Antonine jusqu'à
+la mort.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas bien, ce n'est
+pas bien! dit la Niania émergeant
+de l'ombre et secouant sa
+tête soucieuse. Il ne faut pas
+faire de serments! Viens, ma
+colombe, viens à l'église demander
+à Dieu pardon de ce péché
+Et toi, jeune homme, tu parles
+tantôt bien et tantôt mal: ton
+âme n'est pas encore délivrée
+des pièges du démon; nous
+prierons le Seigneur pour qu'il
+t'éclaire.</p>
+
+<p>--Adieu, dit Antonine en se
+relevant docilement; adieu, mon
+fiancé, jusqu'à ce que la volonté
+de Dieu nous réunisse.</p>
+
+<p>--Ce ne sera pas long, répliqua
+Dournof, d'une façon ou de
+l'autre...</p>
+
+<p>--Jamais, répéta Antonine,
+jamais sans la permission de ma
+mère; elle m'a dit qu'elle maudirait
+mes enfants... jamais.</p>
+
+<p>Il la reprit dans une étreinte
+suprême, mais sans chercher un
+baiser. Ces êtres purs et fiers
+craignaient de mollir. Ils se séparèrent;
+Antonine passa devant,
+et la Niania la suivit, après
+avoir fait le signe de la croix
+comme en quittant le lieu consacré.</p>
+
+<p>Dournof, resté seul, regarda
+un instant la porte, qu'il ne songeait
+pas à fermer. Il lui semblait
+que tout son bonheur et
+tout le sang de ses veines étaient
+partis par là. Un frisson passa
+sur son corps, et il se décida à
+fermer cette porte.</p>
+
+<p>Mais alors, il se sentit plus
+seul que jamais; il tomba sur le
+sol à l'endroit qu'avaient foulé
+les pieds d'Antonine, et pleura
+amèrement, lui qui n'avait encore
+jamais versé de larmes, même
+dans ses plus grandes douleurs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Les jours s'écoulaient, madame
+Frakine était venue voir Antonine,
+et s'était étonnée de la
+trouver à la fois maigrie et d'une
+fraîcheur extraordinaire: les
+yeux brillaient d'un éclat nouveau,
+et les joues avaient pris
+des teintes rosées que, jusque-là,
+personne n'avait vues sur ce
+visage ordinairement pale.</p>
+
+<p>--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda
+madame Frakine à madame
+Karzof, lorsque Antonine
+eut quitté l'appartement.</p>
+
+<p>--Mais non! pourquoi voulez-vous
+qu'elle ait la fièvre?</p>
+
+<p>--Ces jeunes filles, dit la
+vieille dame, non sans hésiter,
+sont parfois malades quand on
+les contrarie...</p>
+
+<p>--Oui est ce qui contrarie
+Antonine?</p>
+
+<p>--Mais, vous-même, ma bonne
+amie! Ne m'avez-vous pas
+dit qu'elle aimait Dournof?</p>
+
+<p>--Oh! cet enfantillage! Il y a
+longtemps qu'elle n'y pense
+plus!</p>
+
+<p>Madame Karzof mentait
+sciemment, car tous les jours, en
+lui disant bonsoir, Antonine lui
+réitérait ses supplications. Madame
+Frakine savait aussi que
+c'était un mensonge, car Dournof
+lui avait confié tous leurs
+secrets, en la suppliant de donner
+de ses nouvelles à la jeune
+fille, aussi souvent que ce serait
+possible; mais à quoi bon réfuter
+les mensonges de ceux qui
+ne veulent pas entendre la vérité?</p>
+
+<p>--Alors, reprit la bonne dame,
+vous la mariez à Titolof?</p>
+
+<p>--Certainement: dans cinq
+semaines, aussitôt après Pâques.
+Ce sera une jolie noce, mon gendre
+fera très-bien les choses.</p>
+
+<p>--Et Antonine, qu'en dit-elle?</p>
+
+<p>--Que voulez-vous qu'elle en
+dise? Les jeunes filles ne disent
+jamais rien!</p>
+
+<p>--Je me souviens pourtant
+que dans mon jeune temps, répliqua
+madame Frakine, on se
+faisait un brin de cour.</p>
+
+<p>--C'était comme ça autrefois,
+dit madame Karzof; maintenant
+on se conduit avec plus de décence.</p>
+
+<p>--Alors, vous n'êtes pas obligée
+de rappeler votre futur gendre
+quand Antonine s'éloigne?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas comment
+vous pouvez avoir de pareilles
+idées, ma chère, fit madame
+Karzof d'un air mécontent. Mon
+futur gendre est un homme
+comme il faut, qui ne se permet
+pas d'inconséquences.</p>
+
+<p>--Tant pis! fit madame Frakine...
+pardon, je voulais dire
+tant mieux. Ah! il ne se permet
+pas d'inconséquences? c'est
+très bien. Et que dit Antonine?</p>
+
+<p>--Mais ne vous ai-je pas dit
+qu'elle ne disait rien? fit la maman
+impatientée: rien, à la lettre,
+rien!</p>
+
+<p>--Ah! je comprends, fit la
+vieille dame, elle ne lui dit rien
+du tout; et lui, qu'est-ce qu'il
+en dit?</p>
+
+<p>Madame Karzof haussa les
+épaules; mais sa bonne amie
+n'était pas d'humeur à la laisser
+en repos sans lui avoir soutiré
+toutes les informations qu'elle
+ne pouvait obtenir d'Antonine,
+attendu qu'on ne laissait jamais
+celle-ci seule avec personne, de
+crainte d'attaque de l'ennemi.</p>
+
+<p>--N'aimerait il pas mieux un
+peu plus de conversation, votre
+futur gendre?</p>
+
+<p>--Je vous ai dit que M. Titolof
+est un homme très comme il
+faut; par conséquent, il ne peut
+qu'approuver cette réserve, que
+le bon goût commande en tout
+cas, aujourd'hui comme autrefois.</p>
+
+<p>Après s'être vengée par cette
+pointe, qu'elle crut très acérée,
+madame Karzof se préparait à
+parler d'autre chose, mais son
+amie la prévint.</p>
+
+<p>--Oui, dit-elle d'un air innocent,
+vous voulez dire que mon
+pauvre défunt mari et moi, nous
+n'étions pas des gens de haut
+parage..., mon père était un
+comte Dérésof, cependant; mais
+chez nous, on était à la bonne
+franquette, et de père en fils,
+comme de mère en fille, on avait
+la fâcheuse habitude de se marier
+par amour... c'est mauvais
+genre. Chez les gens comme il
+faut, on préfère les mariages
+par contrainte; c'est beaucoup
+mieux porté, je me suis laissé
+dire. A propos, aurez vous assez
+de confitures pour vous mener
+jusqu'au printemps? Figurez-vous
+que j'ai déjà fini les
+miennes! Il est vrai que la belle
+jeunesse m'a aidée à les manger.</p>
+
+<p>Les liens rompus, madame
+Karzof n'était pas assez fine pour
+ramener le premier sujet de conversation;
+aussi se creusa-t-elle
+vainement la cervelle pour chercher
+une épigramme, son amie
+partit avant qu'elle l'eût trouvée.</p>
+
+<p>A la lettre, en effet, Antonine
+ne disait rien à Titolof. Un autre
+en eût été embarrassé, mais
+le général n'était pas homme à
+perdre contenance pour si peu.
+Le général avait appris, sous s
+main, qu'une excellente place allait
+se trouver vacante, mais il
+fallait un homme marié pour la
+remplir; un homme marié inspire
+beaucoup plus de confiance
+à tout le monde, et surtout à ses
+supérieurs, sans qu'on ait bien
+pu savoir pourquoi, car... mais
+dans ce cas spécial, il fallait un
+homme marié. Titolof s'était
+donc mis en campagne, c'est-à-dire
+qu'il avait prié une dame
+de ses amies de lui chercher une
+épouse jolie, bien faite, avec un
+peu de fortune, et surtout cette
+excellente éducation, morale et
+instruction comprises, qui est absolument
+indispensable à la femme
+d'un dignitaire d'une façon
+seulement relative, c'est-à-dire
+borgne dans le royaume des
+aveugles.</p>
+
+<p>Titolof n'était pas méchant, il
+n'était que bête, et encore ne
+saurait-on lui imputer ce malheur
+comme un crime, car ce
+n'était pas sa faute, et avec les
+efforts les plus consciencieux, il
+n'eût pu s'en corriger. Mais ce
+pénible travail qui consiste à essayer
+de se débarrasser de ses
+défauts lui avait été épargné. La
+Providence bénigne lui avait départi,
+au lieu d'esprit, un inaltérable
+contentement de soi-même
+et des autres. Il était optimiste
+en tout, surtout en ce qui
+le concernait, et trouvait Antonine
+parfaite. N'ayant fait jusque-là
+de cour qu'à des personnes
+tout à fait indignes d'être
+autrement mentionnées ici, il ne
+savait comment courtiser une
+jeune fille, et préférait de beau
+coup la conversation de ses futurs
+beaux-parents, avec lesquels
+il échangeait, sans broncher,
+les aphorismes les plus
+saugrenus.</p>
+
+<p>Tel était le mari que les Karzof
+avaient choisi pour leur fille.
+Antonine avait pensé à prier
+Titolof de retirer sa demande,
+mais la bêtise et la fatuité incurables
+de ce personnage lui
+avaient démontré d'avance l'inutilité
+de sa tentative. Que lui
+restait-il à faire?</p>
+
+<p>C'est ce qu'elle se demandait
+toutes les nuits pendant les moments
+de solitude qu'on ne pouvait
+lui refuser. La Niania venait
+alors s'asseoir sur le pied
+de son lit, et pleurait silencieusement
+en voyant les pensées
+amères et douloureuses passer
+sur le visage de son enfant chérie,
+toujours muette. La vieille
+femme n'avait pas besoin de con
+verser avec Antonine pour sa
+voir ce qui la rendait si morne.
+Elle devinait les mouvements de
+son âme, au froncement des
+sourcils de la Jeune fille, à l'agitation
+de ses mains fiévreuses,
+où à leur molle inertie, lorsque
+lasse de se débattre dans une situation
+sans issue, elle se disait
+qu'il n'y avait plus pour elle
+d'autre recours que la mort.
+La mort! A dix-neuf ans! La
+première fois qu'Antonine envisagea
+de près cette pensée jusqu'alors
+seulement entrevue, elle
+tressaillit d'épouvante, et n'osa
+l'aborder. Mais peu à peu la
+mort sanglante ou hideuse disparut
+de son esprit, elle songea
+à une mort poétique, lente, entourée
+de soins; la mort qui met
+une auréole au front des jeunes
+filles, qui semble un passage insensible
+de la terre au ciel, dont
+on ne voit pas les souffrances,
+et qui permet de se détacher
+doucement de ce qu'on a aimé.</p>
+
+<p>Le carême était extrêmement
+froid, cette année-là; Antonine,
+dévorée par la fièvre, avait pris
+l'habitude de garder sa fenêtre
+ouverte un instant le soir, lorsqu'elle
+rentrait dans sa chambre
+afin de rafraîchir l'air tiède et
+lourd des demeures russes. La
+Niania avait bien soin de fermer
+tout; mais pendant qu'elle participait
+au tardif souper des gens
+à la cuisine, Antonine rouvrait
+le carreau double et restait là
+en contemplation devant les
+étoiles;--recevant avec délices
+le vent glacé qui rafraîchissait
+l'embrasement de ses veines. Au
+moindre bruit, elle fermait le
+carreau, comme une coupable...
+Coupable, ne l'était-elle pas?</p>
+
+<p>Un peu de toux se déclara au
+bout de quelques jours; la fièvre
+augmenta, et madame Karzof
+exigea que sa fille gardât le
+lit.</p>
+
+<p>Antonine s'y soumit sans résistance;
+elle était mieux au lit
+qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait
+pas la voir dans sa chambre,
+elle en était sûre. Le docteur
+vint, trouva une légère irritation
+de poitrine, et prescrivit
+une potion que madame Karzof
+vint donner elle-même toutes
+les heures à sa fille. Dès le lendemain,
+Antonine allait beaucoup
+mieux; elle put se lever,
+et obtint même pour les jours
+suivants la permission de sortir,
+à condition qu'elle prendrait
+des poudres qui furent dûment
+apportées dans sa chambre.</p>
+
+<p>Titolof montra une joie très-ive
+en voyant sa fiancée remise,
+et lui apporta un bouquet magnifique
+et une loge pour le cirque,
+car le cirque est un divertissement
+permis en carême.</p>
+
+<p>Jusqu'à ses dernières années, les
+théâtres étaient fermés pendant
+ce temps de pénitence.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le jour venu, Antonine reçut
+l'ordre de se faire coiffer avant
+le dîner, et la cuisinière, prévenue
+d'avance, dut s'arranger
+pour servir à quatre heures; de
+sorte qu'il était à peine trois
+heures quand madame Karzof
+entra dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>--Des rubans roses, Niania,
+dit-elle à la fidèle servante.</p>
+
+<p>Celle-ci, en grommelant, s'en
+alla chercher le carton qui contenait
+les noeuds de ruban, et
+Antonine resta seule avec sa
+mère.</p>
+
+<p>A la grande surprise de celle-ci,
+elle rejeta le peignoir qu'on
+avait déjà placé sur ses épaules,
+se leva et s'avança vers madame
+Karzof.</p>
+
+<p>--Ma mère, dit-elle, je vous
+en conjure, ne faites pas mon
+malheur. Je ne vous demande
+pas de me donner à Dournof;
+mais de grâce ne me mariez pas
+à Titolof.</p>
+
+<p>Madame Karzof haussa les
+épaules. Cette phrase qu'elle entendait
+tous les jours avec peu
+de variantes, car la pauvre Antonine
+ne se mettait pas en frais
+d'éloquence, glissait sur son
+coeur sans l'effleurer.</p>
+
+<p>--Ma mère, reprit Antonine
+avec plus de force, c'est aujourd'hui
+pour la dernière fois que
+je vous le demande!</p>
+
+<p>--Cela me fera grand plaisir
+de ne plus l'entendre, répondit
+madame Karzof, car tu m'ennuies
+singulièrement.</p>
+
+<p>--Ne soyez pas inflexible, ma
+chère maman, reprit Antonine
+en faisant un effort surhumain
+pour devenir câline et tendre. Je
+ne veux pas épouser M. Titolof
+parce qu'il m'est insupportable.</p>
+
+<p>--Un si charmant garçon, repartit
+la mère; tu es difficile.</p>
+
+<p>--Il est horriblement fat et
+bête!</p>
+
+<p>--Je le trouve spirituel, moi,
+mais il est convenu qu'à présent
+les enfants ont plus d'esprit que
+leurs parents! fit madame Karzof
+très-piquée, car, en effet, elle
+trouvait son futur gendre spirituel.</p>
+
+<p>--Eh bien, maman, c'est moi
+qui ai tort; je suis une fille fantasque,
+capricieuse, injuste;
+mais telle que je suis, je suis votre
+fille, vous m'aimez et je vous
+aime, et, ma chère maman, je
+déteste M. Titolof.</p>
+
+<p>Madame Karzof, qui s'était
+toujours montrée revêche lorsque
+Antonine lui avait parlé
+avec le calme et la dignité dont
+elle ne se départait pas, fut émue
+de l'entendre parler comme une
+enfant ordinaire; elle la fit asseoir
+auprès d'elle, caressa ses
+longues nattes brunes, et lui
+parla avec douceur.</p>
+
+<p>--Vois-tu, ma chérie, tu seras
+très-heureuse, vous partirez pour
+N...</p>
+
+<p>--Partir? fit Antonine avec
+effroi. Elle avait cru jusque-là
+que Titolof devait rester à Pétersbourg.</p>
+
+<p>--Eh bien! A quoi penses-tu,
+que tu ne le sais pas? Nous ne
+parlons que de cela depuis quinze jours!</p>
+
+<p>Hélas! c'était vrai, mais Antonine
+n'écoutait jamais ce qui
+se disait entre ses parents et son
+futur: leurs paroles étaient pour
+elle un bourdonnement monotone,
+qui servait d'accompagnement
+à ses pensées. Cette idée
+de départ lui donna le dernier
+coup.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas vous quitter,
+chère maman! Mon père est
+vieux, il m'aime; voulez-vous
+lui faire le chagrin de ne plus
+voir sa fille?</p>
+
+<p>Elle fit ce qu'elle n'avait jamais
+fait, elle baisa les mains de
+sa mère, pleura, supplia...</p>
+
+<p>--Vois-tu Nina, dit enfin madame
+Karzof émue, si ce n'était
+pas aussi avancé, j'aurais repris
+notre parole; mais à présent
+ton mariage est annoncé, tout le
+monde serait trop surpris; ton
+trousseau est fait, les cartes d'invitation
+sont prêtes, il n'y a plus
+que ta robe de noce à essayer...
+C'est impossible ma chère enfant,
+réfléchis toi-même!</p>
+
+<p>Antonine quitta sa posture
+suppliante.</p>
+
+<p>--Vous le voulez? dit-elle d'une
+voix tremblante; soit, mais
+vous vous en repentirez amèrement.</p>
+
+<p>--Des menaces? s'écria madame
+Karzof. Et moi qui regrettais
+ce mariage tout à l'heure!
+Qu'on est sot de croire à ce que
+nous disent les enfants! Niania,
+dit-elle à la bonne qui rentrait,
+mets-lui des noeuds roses, et tâche
+qu'elle soit jolie, bon gré,
+mal gré.</p>
+
+<p>Là-dessus elle quitta majestueusement
+la chambrette, non
+sans maugréer sur son accès de
+sensibilité.</p>
+
+<p>--Niania, dit tristement Antonine,
+fais-moi aussi belle que
+tu pourras, pour que le monde
+des vivants garde un bon souvenir
+de moi quand je n'y serai
+plus.</p>
+
+<p>--Que dis tu là, ma colombe?
+fit la vieille femme effrayée. Ne
+parle pas de mort à ton âge...
+Est ce qu'on meurt à vingt ans?
+Mais regarde donc mes vieux
+os que j'ai peine à traîner; et
+que Dieu ne veut pas mettre au
+repos! Mourir! nous avons bien
+le temps d'y penser, Dieu merci.</p>
+
+<p>Un étrange sourire éclaira le
+visage d'Antonine, et elle s'assit
+devant la glace de sa toilette.
+Elle examina son visage, dont
+elle se préoccupait peu d'ordinaire.
+Que de jeunesse et de vie,
+malgré l'indisposition récente,
+dans ces tissus nacrés, dans ces
+veines azurées où coulait un
+sang vif et chaud! Ses lourdes
+nattes, ses sourcils épais et réguliers
+dénotaient l'abondance
+de la sève dans ce corps charmant,
+où la vingtième année apportait
+son complément d'élégance
+et d'harmonie. Pendant
+sa toilette, Antonine regarda attentivement
+ses bras ronds et
+potelés, ses épaules déjà pleines
+où le rose de la jeunesse teintait
+encore la chair; elle regarda le
+sang courir sous la peau jusqu'au
+bout de ses mains fines;
+et elle pensa que ce serait grand
+dommage quand toutes ces choses
+exquises seraient à six pieds
+sous terre. Les larmes montèrent
+à ses yeux, elle les refoula
+vaillamment et s'essuya les paupières
+du revers de sa main.</p>
+
+<p>--Pleure, mon enfant, cela
+fait du bien, lui murmura la Niania
+en achevant de l'habiller;
+cela fait du bien; tu es si oppressée
+depuis quelques jours!</p>
+
+<p>--Je n'ai pas le temps, dit
+brusquement Antonine. Donne-moi
+ma robe grise, en barège.</p>
+
+<p>--Du barège! Mais, ma chérie,
+il fait froid au cirque! Ce
+n'est pas comme au théâtre bien
+fermé et bien chaud! Il y fait
+froid, et il y a partout des vents
+coulis!</p>
+
+<p>--Fais ce que je te dis, répéta
+impérieusement la jeune fille.
+Ma mère veut que je sois jolie,
+il faut lui obéir.</p>
+
+<p>La Niania alla chercher la robe
+demandée, dont le corsage
+transparent recouvrait les épaules
+de barège seul; de plus, ce
+corsage était entr'ouvert sur la
+poitrine. Antonine revêtit ce
+costume avec une sorte de
+triomphe, et se regarda ensuite
+dans la glace. Jamais elle n'avait
+été plus belle. Les yeux
+brillants d'une sorte de rage,
+elle attacha un noeud sur sa robe,
+jeta un dernier coup d'oeil et
+s'inclina railleusement devant
+son image.</p>
+
+<p>--Ceux qui vont mourir te
+saluent! dit-elle, et elle passa
+aussitôt dans le salon, où Titolof,
+invité pour dîner, l'attendait
+avec beaucoup de patience.</p>
+
+<p>--Que vous êtes belle! lui
+dit-il en la saluant.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas, général? répondit
+la jeune fille avec un petit
+rire moqueur. Il faut bien
+s'habiller quand on va dans le
+monde.</p>
+
+<p>--Est-ce que tu n'auras pas
+froid avec cette robe? demanda
+la mère avec sollicitude.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on a froid quand
+on s'amuse? répliqua Antonine,
+je compte m'amuser ce soir.
+Depuis les premiers jours de carême
+je n'ai guère eu de plaisirs.</p>
+
+<p>Il n'est pas trop tôt pour commencer!</p>
+
+<p>Elle n'en avait jamais dit si
+long. Titolof ébahi la regardait
+sans oser parler. On lui avait
+changé son Antonine, bien certainement.
+La jeune personne
+qui ne disait jamais rien ne pouvait
+pas être celle qui lui parlait
+si librement. On se mit à
+table, Antonine demanda du vin
+à son père: elle ne buvait jamais
+que de l'eau. Madame Karzof
+en fut effrayée. Elle craignait
+que sa fille n'eût conçu le
+plan machiavélique de se rendre
+odieuse au général en feignant
+les défauts qui pouvaient le plus
+lui déplaire, étant donné sa situation
+particulière. Mais ce
+plan fort simple et de bonne
+guerre n'était pas de ceux que
+pouvait former Antonine; sa ruse
+n'allait pas si loin. Le dîner
+terminé, il fut question de départ;
+Antonine passa dans sa
+chambre et appela sa Niania.</p>
+
+<p>--Va, lui dit-elle, chez Dournof.</p>
+
+<p>La vieille femme la regarda
+attentivement, mais ne lut rien
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>--Vas-y tout de suite, et dis-lui
+que nous nous verrons bientôt.</p>
+
+<p>--Tu perds l'esprit, ma chérie?
+murmura la Niania inquiète.</p>
+
+<p>--Rien n'est plus sérieux, et
+tu sais que je ne plaisante jamais.
+Dis-lui que je l'aime et
+que nous nous reverrons bientôt.</p>
+
+<p>--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai,
+fit la Niania tristement.</p>
+
+<p>Antonine passa sa main fraîche
+avec un geste de caresse sur
+le visage osseux de la vieille servante,
+prit un châle léger qu'elle
+jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait
+pour monter en voiture,
+et sa mère l'avait déjà appelée
+trois fois.</p>
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le coupon que Titolof avait
+apporté était le meilleur de tous;
+c'était une loge de barrière, contre
+la sortie des écuries; on y
+avait la première vue sur les
+merveilles de M. Bouthors, y
+compris les singes et les chiens.
+Un affreux vent coulis y arrivait,
+il est vrai, toutes les fois qu'on
+ouvrait les portes intérieures,
+mais nulle rose n'est sans épine;
+un autre fâcheux eût peut-être
+allégué qu'on y recevait
+beaucoup de sable jeté par les
+pieds des chevaux; mais quand
+on va au cirque, n'est-ce pas
+pour avaler de la poussière?</p>
+
+<p>Dans ce temps-là,--lointain,
+hélas!--les dames et les messieurs
+qui s'enlèvent les uns les
+autres à la force du poignet ou
+de la mâchoire jusqu'aux combles
+de l'édifice n'étaient pas
+encore à la mode; on n'y voyait
+pas beaucoup de Péruviens,
+dansant à quarante pieds de
+hauteur sur un fil de fer imperceptible;
+nul voltigeur aérien
+n'y passait d'un trapèze à l'autre
+en faisant pousser des cris
+d'effroi aux dames d'en dessous
+qui craignent probablement
+qu'il ne leur tombe sur la tête.
+Les cirques de cette époque
+montraient beaucoup de chevaux,
+de chiens, de singes, voir
+même un éléphant, gros comme
+un boeuf, ce qui prouvait,
+dans l'ordre inverse, un rare
+mérite, cet éléphant étant "le
+plus petit des géants connus".
+On ne voit pas trop ce que le
+public y perdait, la décence y
+gagnait peut-être. Mais ce qu'elle
+gagnait là, elle le perdait sans
+doute ailleurs, car le cirque était
+considéré comme un endroit périlleux,
+presque immoral, où les
+demoiselles ne venaient guère
+au-dessus de dix ou douze ans;
+on donnait tout exprès des matinées
+enfantines, auxquelles les
+jeunes filles pouvaient assister.
+L'arrivée d'une famille honnête
+et peu accoutumée aux façons
+du lieu, dans une loge ordinairement
+occupée par la haute
+bicherie, fit un léger brouhaha,
+et cinquante lorgnettes se
+braquèrent sur Antonine. Elle
+rougit comme sous un affront,
+mais se remit bientôt, et s'abandonna
+à l'admiration générale
+avec une grande indifférence.
+Le vent coulis souillait sur ses
+épaules presque nues. Elle occupait
+naturellement la meilleure
+place, c'est-à-dire la plus rapprochée
+de la barrière. Elle avait
+tourné le dos aux écuyers, et de
+temps en temps un frisson passait
+sur elle.</p>
+
+<p>--Tu as froid? lui dit sa mère,
+en voyant des alternatives de
+rougeur et de pâleur marbrer le
+visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Non, maman je suis très-bien.</p>
+
+<p>--Mettez-lui cela sur les
+épaules, monsieur Titolof, dit
+madame Karzof en lui passant
+un léger mantelet; il ne faut pas
+oublier qu'elle vient d'être malade.</p>
+
+<p>Titolof arrangea gracieusement
+l'objet sur les épaules de
+la jeune fille, qui le remercia et
+continua à lorgner la salle. Au
+bout de trois minutes, le mantelet
+avait glissé derrière la chaise.
+A l'entr'acte, Titolof offrit
+des glaces; à part le vent coulis,
+il faisait horriblement chaud
+dans la salle trop éclairée et trop
+remplie. On accepta les glaces,
+et Antonine en redemanda. Elle
+va se faire passer pour gourmande!
+pensa la mère en lui
+faisant les gros yeux. Mais Antonine
+ne comprit pas le langage
+muet de ces yeux redoutables
+et se fit apporter une seconde
+glace.</p>
+
+<p>--Est-ce que ce n'est pas imprudent?
+demanda madame Karzof.</p>
+
+<p>--Non, maman, répondit la
+jeune fille qui s'était dépêchée
+de finir.</p>
+
+<p>Elle tendit son assiette vide à
+Titolof et se remit à ses observations.
+La sortie du cirque est
+toujours très-encombrée, et l'ordre
+se fait lentement. Dans l'étroit
+boyau de planches où se
+pressait la foule, l'air froid arrivait
+du dehors chaque fois qu'on
+ouvrait la porte de la rue, et on
+l'ouvrait incessamment. Les messieurs
+étaient allés chercher leur
+voiture de louage et ne pouvaient
+parvenir à la trouver dans
+ce tohu-bohu d'équipages qui,
+parait-il, doit se reproduire à la
+sortie de tous les théâtres imaginables.</p>
+
+<p>--C'est le ciel qui me favorise,
+pensa Antonine. Et elle laissa
+glisser de ses épaules la pelisse
+fourrée qui les couvrait, et sous
+laquelle elle avait déjà eu le
+temps d'étouffer.</p>
+
+<p>--Que fais-tu? lui dit sa mère
+en se retournant tout à coup,
+ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer,
+remonte-la.</p>
+
+<p>Oui, maman, répondit Antonine.
+Un instant après la pelisse
+était retombée.</p>
+
+<p>Une main énergique la replaça
+sur les épaules de la jeune
+fille qui fit un brusque mouvement.
+Elle rencontra les yeux
+de Dournof, qui ne la perdait
+point de vue depuis une heure.</p>
+
+<p>--Tais-toi, dit-il tout bas,
+merci pour ton message.</p>
+
+<p>--Va-t'en, chuchota Antonine,
+pendant que sa mère, haussée
+sur la pointe des pieds, cherchait
+à démêler le visage de son
+mari ou de son futur gendre parmi
+ceux qui se présentaient incessamment
+à la porte.</p>
+
+<p>--Ne puis-je rester un peu?</p>
+
+<p>--Non, non, va-t'en, répéta
+Antonine avec angoisse. Pas ici!
+pas maintenant! va t'en.</p>
+
+<p>Il lui pressa la main et se perdit
+dans la foule. Aussitôt la pelisse
+retomba des épaules glacées
+de la jeune fille. Par instants
+elle sentait un frisson mortel
+la secouer de la tête aux
+pieds, une sorte de chatouillement
+étrange lui serrer la poitrine;
+elle ouvrit la bouche pour
+respirer, et l'air glacé entra largement
+dans ses poumons.</p>
+
+<p>--C'est cela, se dit-elle avec
+une joie funèbre en sentant la
+fièvre la parcourir tout entière.
+C'est la mort clémente qui vient
+me délivrer.</p>
+
+<p>--Les voici! cria madame
+Karzof en se précipitant vers la
+porte. Suis-moi, Nina!</p>
+
+<p>Il s'écoula encore quelques
+minutes avant qu'ils fussent casés
+dans leur voiture. Ils partirent
+enfin. Antonine se retira
+sur-le-champ dans sa chambre,
+prétextant la fatigue, et trouva
+sa Niania qui l'attendait.</p>
+
+<p>--J'ai vu ton ami, dit-elle; il
+a été bien heureux; il est allé au
+Cirque...</p>
+
+<p>--Je le sais, je l'ai vu, répondit
+Antonine.</p>
+
+<p>--Quelle voix singulière tu
+as! dit la Niania effrayée. Comme
+tu es rouge! est-ce que tu
+n'as pas pris froid?</p>
+
+<p>--Moi! quelle idée! Va me
+chercher du thé.</p>
+
+<p>La Niania revint avec une tasse
+de thé bouillant que la jeune
+fille but d'un trait.</p>
+
+<p>--Tu vas te brûler! fit observer
+la vieille servante.</p>
+
+<p>--Ah! dit Antonine en riant,
+quels trembleurs vous êtes! "Tu
+vas te brûler, tu vas t'enrhumer!"
+Entre le froid et le
+chaud n'y a-t-il pas de milieu?</p>
+
+<p>La Niania regarda d'un oeil
+scrutateur son enfant de prédilection.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, dit elle lentement,
+ce que tu médites, ma
+fille, mais ce n'est pas ton ange
+gardien qui t'a soufflé tes pensées
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Antonine passa son bras au
+tour du cou de sa vieille bonne.</p>
+
+<p>--Vois-tu, Nina, dit elle, je
+n'aime au monde que deux personnes,
+Dournof et toi. Souviens-toi
+de ces paroles.</p>
+
+<p>--Eh! ma chérie, fit la Niania
+en la regardant avec tendresse
+et reproche tout à la fois,
+tu ajoutes un péché à un autre!
+Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu
+honoreras ton père et ta mère,
+pour que Dieu te donne une vie
+pleine de jours?</p>
+
+<p>Antonine sourit; ce sourire
+énigmatique ne fit que passer
+sur son visage.</p>
+
+<p>--Va souper, ma bonne, dit-elle,
+je me mettrai au lit seule:
+tu viendras ranger ma chambre
+après souper.</p>
+
+<p>La Niania obéit; la porte était
+à peine refermée sur elle qu'Antonine
+donna un tour de clef et
+courut à la fenêtre. La moiteur
+occasionnée par le breuvage
+brûlant perlait ses fines gouttelettes
+sur son front et ses tempes;
+elle rejeta sa robe sur son
+lit et se tint debout, les épaules
+et les bras nus, frissonnant sous
+le vent glacé qui s'engouffrait
+dans le store relevé comme dans
+la voile d'une barque. Elle resta
+longtemps ainsi; de temps en
+temps elle frissonnait; une pâleur
+de cendre se répandait sur
+son visage, mais elle absorbait
+douloureusement l'air mortel,
+avec la fermeté d'une martyre.</p>
+
+<p>Quiconque eut dit alors à la
+jeune fille que le suicide est un
+crime l'eût trouvée sourde. Elle
+ne voulait plus vivre et ne voyait
+pas plus loin; d'ailleurs la
+mort qu'elle avait choisie serait
+lente à venir; elle avait le temps
+de se repentir, et de demander
+pardon à Dieu de sa faute.</p>
+
+<p>Une horloge sonna minuit
+dans la pièce voisine. Antonine
+ferma la fenêtre, rouvrit la porte
+et se coucha tranquillement.
+A peine était-elle au lit que sa
+mère rentra.</p>
+
+<p>--Qu'il fait froid ici! dit-elle
+en serrant autour de son cou un
+châle jeté sur ses épaules. Tu ne
+fais pas assez chauffer, Nina; ta
+chambre est une véritable glacière!
+Te sens-tu bien?</p>
+
+<p>--Très-bien, maman, merci,
+répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>--Tu étais très-jolie ce soir;
+voilà comme il faut t'habiller, et
+non comme une religieuse. M.
+Titolof était enchanté de ta beauté
+et de ton amabilité; je vois
+que tu es une bonne fille, malgré
+tes petits caprices. Bonsoir.</p>
+
+<p>Elle se pencha sur sa fille
+pour l'embrasser. Tout à coup
+les deux bras d'Antonine s'enlacèrent
+autour de son cou.</p>
+
+<p>--Vous m'aimez pourtant maman,
+dit-elle d'une voix émue.</p>
+
+<p>--Certainement je t'aime!
+Est-ce que cela se demande!</p>
+
+<p>Antonine ne répondit pas:
+son étreinte se resserra, et elle
+embrassa sa mère sur la joue.</p>
+
+<p>--Bénissez-moi, maman, dit-elle
+à voix basse.</p>
+
+<p>Sa mère la bénit, lui fit encore
+quelques caresses et la quitta.
+La Niania rentra aussitôt sur la
+pointe du pied.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma colombe, tu as
+fait la paix avec ta mère?</p>
+
+<p>--Oui... la paix éternelle, répondit
+Antonine.</p>
+
+<p>--Que tu as d'étranges paroles!
+Dieu seul peut te comprendre!</p>
+
+<p>--Dieu seul! répéta Antonine
+rêveuse.</p>
+
+<p>Une rougeur fugitive montait
+par moments à ses joues; des
+tressaillements involontaires
+parcouraient son corps et faisaient
+onduler la couverture. La
+Niania regarda son enfant avec
+une persistance qui lui fit détourner
+les yeux.</p>
+
+<p>--As-tu sommeil, Niania? lui
+demanda-t-elle, pour détourner
+son attention.</p>
+
+<p>--Non, répondit la vieille femme.</p>
+
+<p>--Moi non plus. Assieds toi
+là,--elle indiquait le pied de son
+lit,--et raconte-moi quelque
+chose.</p>
+
+<p>--Eh! que veux-tu que je te
+raconte? fit la Niania en s'asseyant
+sur le bord de la couchette
+étroite et basse. Une
+vieille servante comme moi n'a
+rien à dire à personne!</p>
+
+<p>--Comment, rien? Il ne t'est
+jamais rien arrivé?</p>
+
+<p>--Rien qui vaille la peine d'être
+répété!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas possible, répondit
+Antonine. Je ne sais même
+pas si tu es fille, femme ou
+veuve! Il faut pourtant qu'il te
+soit arrivé quelque chose, quand
+ce ne serait que de te marier!</p>
+
+<p>La Niania hocha deux ou trois
+fois la tête d'un air mélancolique.</p>
+
+<p>--Je me suis mariée, dit elle,
+mais ce n'est pas intéressant.</p>
+
+<p>--Raconte-le moi tout de même.
+Je t'en prie!</p>
+
+<p>Non sans hésiter, la Niania
+prit le coin de son tablier et se
+mit à le rouler lentement, comme
+font les filles de la campagne
+quand elles parlent, et commença
+son histoire à voix basse:</p>
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>--Mon père--que Dieu lui
+donne le repos éternel!--était
+un homme gai et remuant; il aimait
+à travailler comme il aimait
+à rire et festiner; je me le rappelle
+toujours revenant des fêtes,
+le dimanche soir, chantant et
+criant. Il était plus ivre de chansons
+et de gaieté que de vin. Il
+n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait
+que cela rend triste, et
+quand il buvait quelque chose
+de fort, c'était de l'hydromel et
+de la bière douce;--mais cela
+lui arrivait rarement.</p>
+
+<p>Nous étions toute une nichée
+d'enfants, dans la maison paternelle,
+et j'étais l'aînée. Dès mon
+plus jeune temps, je ne me vois
+pas autrement qu'un enfant dans
+les bras; l'un remplaçait l'autre
+dès qu'il savait marcher, et c'était
+toujours de même. J'arrivai
+ainsi à l'âge où les petites filles
+commencent à devenir sérieuses
+et à regarder si leurs cheveux
+sont bien nattés. J'étais la fille,
+d'un paysan et non d'un domestique,
+et jamais je ne serais entrée
+dans les chambres des maîtres...
+tu verras, ma colombe,
+comment j'en suis venue à servir
+chez toi. J'étais donc grandelette,
+lorsque ma pauvre mère
+mourut. C'était une femme sévère,
+aussi sérieuse que mon père
+était gai; elle ne m'avait pas
+fait moitié tant d'amitié que lui,
+et pourtant, quand je la mis
+dans le cercueil, il me parut que
+jamais je ne reverrais ni de
+beaux jours ni de soleil. A partir
+de ce moment, sauf le dernier
+qui avait douze jours, je
+n'eus plus d'enfants dans les
+bras, et celui-là s'éleva tout seul,
+on peut le dire, car je n'avais
+guère le temps de m'occuper de
+lui. Pourtant je l'aimais mieux
+que les autres.</p>
+
+<p>Mon père fut triste pendant
+quelques jours, mais il avait le
+coeur si naturellement gai, qu'il
+ne pouvait pleurer longtemps; il
+se remit à rire avec les camarades,
+et moi, je restai au logis
+pour élever toute la couvée.</p>
+
+<p>--Si jeune? fit Antonine.</p>
+
+<p>--Que veux-tu, ma chérie! Il
+faut bien plier pour ne pas rompre!
+Que pouvais-je contre la
+volonté de Dieu? C'était lui qui
+nous avait repris la mère, et sa
+volonté était sans doute de me
+faire élever les enfants; sans cela,
+il ne m'eût pas fait naître la
+première.</p>
+
+<p>Je passai plusieurs années
+comme cela; les petits étaient
+déjà forts, le dernier courait tout
+seul depuis longtemps, et j'avais
+un peu de temps libre. La
+belle saison étant venue, j'en
+profitai pour aller cueillir des
+champignons et des fruits sauvages,
+afin de les faire sécher
+pour l'hiver. Nous n'avons guère
+de friandises, nous autres, et
+nous les prenons là où le bon
+Dieu les met.</p>
+
+<p>Un jour j'étais allée au bois
+avec mon panier, pour ramasser
+des fraises: j'en avais presque
+plein la corbeille, et comme
+il faisait très-chaud, je m'assis
+sur le gazon. Voilà que la mère
+de ta mère, ta défunte grand'mère,
+que tu n'as pas connue,
+vint se promener dans la forêt
+et y prendre le thé avec la compagnie.
+Le monde était arrivé
+dans une grande voiture à quatre
+chevaux, et ils étaient bien
+une douzaine. Ta grand'mère,
+qui était très bonne, me parlait
+quand elle passait par le village,
+mais je n'étais pas assez hardie
+pour l'aborder, et je m'en allai
+un peu plus loin, dans le fourré.
+De temps en temps, j'entendais
+ les chevaux s'ébrouer et faire
+sonner leurs clochettes; cela
+m'amusait; je ne connaissais aucun
+plaisir, et j'aimais à savoir
+que les seigneurs se réjouissaient
+ensemble.</p>
+
+<p>Pendant que j'étais là, j'entendis
+marcher dans le bois, tout
+près de moi; je me retournai,
+aussitôt debout, pour m'enfuir;
+mais j'eus la curiosité de voir
+quel était le chrétien qui s'était
+approché! Je le reconnus tout
+de suite, et pourtant je ne l'avais
+vu que deux fois; c'était
+Afanasi, le jeune cocher de ta
+grand'mère; il n'avait pas plus
+de dix-huit ans, mais il savait
+conduire quatre chevaux comme
+pas un dans les environs. Si tu
+l'avais vu quand il menait la calèche
+de ta grand'mère à l'église,
+le dimanche...</p>
+
+<p>La Niania s'interrompit, poussa
+un soupir et fit le signe de la
+croix.</p>
+
+<p>--Afanasi, reprit-elle, me parut
+plus beau que le soleil; il
+avait une petite barbe blonde
+qui commençait à friser, et
+quand il souriait, je croyais voir
+le ciel avec ses anges, rangés
+autour du Père éternel; il me
+parla, me demanda comment je
+m'appelais, et me dit que j'étais
+jolie...</p>
+
+<p>La Niania s'interrompit encore.</p>
+
+<p>--Je retourne à mon vieux
+péché, dit-elle; c'est le malin
+qui m'inspire...</p>
+
+<p>--Non, non! fit Antonine, qui
+l'écoutait penchée sur son coude,
+les yeux brillants; raconte-moi
+tout. Tu l'as aimé?</p>
+
+<p>--Je l'ai aimé plus que mon
+âme! dit sourdement la vieille
+femme. Jamais, hormis mon
+père et les petits, personne ne
+m'avait dit une bonne parole;
+on prétendait que j'étais fière
+parce que je ne parlais pas à
+nos gens de village: je n'étais
+pas fière, mais timide. Avec
+Afanasi, j'étais timide, mais il savait
+me rassurer. Je commençais
+par le regarder en dessous,
+derrière mon coude replié sur
+mes yeux, comme font nos filles
+quand elles sont honteuses, et
+puis je finissais par regarder au
+fond de ses yeux. Je l'aimais
+tant, que quand je ne parvenais
+pas à l'apercevoir, ne fût-ce que
+de loin, dans la cour des seigneurs,
+pendant qu'il lavait les
+équipages ou quand il amenait
+les chevaux boire à la rivière,
+j'étais triste toute la journée et
+je pleurais le soir sans pouvoir
+m'endormir.</p>
+
+<p>Il y avait déjà six semaines
+que j'avais rencontré Afanasi
+dans le bois pour la première
+fois; je l'avais revu dans la grange
+et à différentes autres places;
+mais j'étais si timide, que je n'osais
+rester plus d'une minute
+avec lui. C'était bien drôle!
+Avant le moment de le voir, j'étais
+impatiente, je ne tenais pas
+en place; les heures me paraissaient
+longues comme des années,
+et puis, lorsque je m'en allais
+le retrouver, j'allais lentement,
+j'avais comme un regret
+de me rendre auprès de lui; et
+aussitôt arrivée, s'il essayait de
+me prendre par la taille ou de
+m'embrasser, je trouvais une
+bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ.
+Quand j'étais un peu
+loin, je m'arrêtais pour le voir
+revenir à la maison, cachée derrière
+un arbre ou une meule de
+foin, et quand j'avais pu l'apercevoir
+sans qu'il me vît, je me
+sentais heureuse et comme rassurée
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Un soir, j'étais restée debout
+au coin de l'avenue qui menait
+chez les seigneurs, et je regardais
+Afanasi qui s'en allait à
+grand pas vers les écuries; je le
+trouvais si beau, que mon coeur
+s'en allait avec lui; je ne pensais
+plus à rien; seulement je
+sentais que tout à l'heure,
+quand il aurait disparu derrière
+le mur, je serais bien triste;
+mon père qui rentrait du travail
+plutôt que de coutume m'aperçut
+et s'approcha tout près
+de moi. Je ne l'avais pas vu, et
+je fis un bond de frayeur lorsqu'il
+me frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>--Que regardes-tu là? dit-il
+d'un ton railleur; les longues
+jambes du bel Afanasi?</p>
+
+<p>Je n'avais pas coutume de
+mentir, et je devins toute confuse.
+Mon père continua:</p>
+
+<p>--On m'a dit qu'il te fait la
+cour? Méfie-toi, ma fille, c'est
+un enjôleur, ne crois pas un mot
+de ce qu'il dit.</p>
+
+<p>--Mais, mon père, dis je, car
+j'étais offensée par la manière
+dont il parlait de mon grand
+ami, il ne m'a rien dit de mal.</p>
+
+<p>--J'espère bien qu'il ne t'a
+rien dit, le vaurien! Il fait la
+cour à la fille du meunier et à
+la femme de chambre de Madame,
+en même temps. Comme
+ça, s'il n'en a pas une pour
+femme, il aura l'autre. Elles ont
+de l'argent toutes deux. Il est
+malin! Ce n'est pas lui qui
+épousera une fille pauvre; il
+n'aime pas les chaussures d'écorce,
+il lui faut une femme qui
+porte des souliers de peau!</p>
+
+<p>Je reportai les yeux sur mes
+pieds nus. Mon père haussa les
+épaules et passa outre. Pouvais-je
+ne pas croire mon père?
+Et d'un autre côté, comment
+supposer qu'Afanasi me trompait?
+Il ne m'avait jamais parlé
+de nous marier, et ce n'est pas
+moi qui aurais osé lever la voix
+sur ce sujet-là. Mais je croyais
+qu'il m'aimait assez pour vouloir
+passer sa vie avec moi. Je
+rentrais à la maison; je servis
+à manger à tout mon petit monde,
+et quand ils furent tous couchés
+et endormis sur le poêle,
+je me couchai aussi, sur le plancher
+comme d'habitude, et je
+me mis à réfléchir. Non, je ne
+pouvais pas admettre que mon
+père s'était moqué de moi; il
+aimait à rire, sans doute, mais
+il ne riait pas des choses sérieuses,
+et n'aurait pas voulu me
+faire du chagrin, car il aimait
+ses enfants. Je songeai à demander
+à Afanasi si vraiment il
+courtisait la fille du meunier et
+la femme de chambre de Madame;
+mais je ne sais pourquoi il
+me semblait que si je lui faisais
+cette question, il se fâcherait
+contre moi et cesserait de m'aimer.</p>
+
+<p>La femme de chambre était
+une fille de la domesticité seigneuriale,
+élevée dans les appartements;
+elle nous trouvait
+trop peu de chose, nous autres
+paysannes, pour nous parler autrement
+que par hasard, au jour
+de fête; je ne saurais rien par
+cette orgueilleuse. Je me résolus
+alors à aller trouver la fille du
+meunier; elle demeurait à deux
+verstes de chez nous, sur la rivière,
+et nous étions bonnes
+amies, ayant à peu près le même
+âge, quoiqu'elle n'eût rien à
+faire et que je fusse surchargée
+de besogne tout le long du jour.
+Le lendemain, après avoir mis
+toute la maison en ordre, je dis
+à mon père que j'irais voir s'il
+n'y avait pas des écrevisses dans
+un trou que je connaissais bien,
+un peu en amont du moulin, et
+je partis avec mon panier. Comme
+je passais derrière les communs
+seigneuriaux, j'entendis
+Afanasi qui plaisantait et riait
+aux éclats; sa voix m'était bien
+connue et me frappait toujours
+droit au coeur; une voix de femme
+riait avec lui; je ne distinguai
+pas si c'était la femme de
+chambre ou une autre qui tenait
+compagnie, mais je passai bien
+vite, presque en courant. De ce
+moment, je fus toute triste: je
+sentais, je ne sais pourquoi, que
+mon voyage était inutile, et que
+j'en savais assez pour m'ouvrir
+les yeux; mais, tu sais, ma fille,
+quand on a du chagrin, on ne
+veut pas croire les choses qui
+vous feraient pleurer; on se bouche
+les yeux et les oreilles, jusqu'à
+ce que le malheur vous tape
+à grands coups sur la tête,
+en vous criant: Regarde-moi
+donc en face! Et quand on le
+regarde, on voit que sa figure
+n'est pas nouvelle, et qu'on le
+connaissait depuis longtemps.</p>
+
+<p>J'allai donc au moulin tout de
+même. Paracha, la fille du meunier,
+était sur le seuil de sa porte,
+occupée à nourrir des poussins
+avec le grain tombé, que les
+chevaux avaient foulé aux pieds
+pendant qu'on déchargeait les
+sacs, et qui n'était plus bon pour
+la monture.</p>
+
+<p>--Tiens, bonjour, me dit elle;
+on ne te voit pas souvent!</p>
+
+<p>--Je n'ai pas le temps, lui dis-je;
+il y a trop d'enfants à la maison.</p>
+
+<p>Elle me fit entrer, et m'offrit
+du kvass, du lait caillé, des macarons,
+une quantité de bonnes
+choses, elle avait mis sur la table
+un superbe pain d'épice avec
+son nom, écrit tout au long dessus,
+en sucre rouge.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qui t'a donné cela?
+demandai-je le coeur tremblant,
+car je savais quelle serait
+la réponse.</p>
+
+<p>--C'est mon promis, le cocher
+Afanasi, répondit-elle en rougissant
+de joie et d'orgueil. Mon
+père et ma mère lui ont permis
+de venir à la maison et de me
+faire des cadeaux; je suis sa fiancée;
+si les maîtres ne s'en vont
+pas en ville pour l'hiver, nous
+nous marierons à l'Epiphanie;
+et s'il s'en vont, nous nous marierons
+après Pâques.</p>
+
+<p>--Voilà ce que c'est! me dis-je;
+comme on apprend vite son
+malheur!</p>
+
+<p>--Eh bien, est-ce que tu ne
+me félicites pas? me dit Paracha
+en me regardant avec étonnement.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment je fis
+pour me lever, la saluer et l'embrasser
+trois fois après l'avoir
+saluée en m'inclinant jusqu'à la
+ceinture. Je lui fis mes compliments,
+cependant; et alors, elle
+m'emmena en haut pour me
+montrer tout son trousseau.
+Il était magnifique, car sa mère
+avait commencé à s'en occuper
+dès qu'elle avait eu douze ans.
+Il y avait de tout; des essuie-mains
+brodés qu'elle avait préparés
+pour les offrir en cadeau,
+à sa noce, aux jeunes gens qui
+assisteraient le marié, au prêtre,
+au diacre, à l'Eglise, enfin à tout
+le monde. Il y en avait bien quarante!
+ Elle avait des dentelles
+qu'elle avait tissées sur une pelote,
+avec des dessins rouges et
+bleus, car ses parents ne lui regrettaient
+ni le fil, ni le coton
+rouge; elle avait des sarafanes
+garnis de boutons dorés jusqu'en
+bas, et des mouchoirs de
+soie, et des robes comme les
+femmes de chambre de Madame.</p>
+
+<p>--Mes parents, dit-elle, ne me
+permettent pas de les mettre
+avant que je sois mariée, parce
+vait que je ne suis qu'une fille de
+paysan; mais quand je serai la
+femme d'Afanasi, je mettrai les
+robes européennes pour m'habiller
+comme une dame.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle me montrait
+toutes ces choses, je pensais que
+vraiment elle était une riche
+promise! Elle était aussi bien
+plus jolie que moi; elle avait une
+grande natte qui tombait presque
+aussi bas que les tiennes,
+ma fille chérie, car tu sais que
+nos jeunes filles réunissent tous
+leurs cheveux en une seule natte.
+Je me dis que j'étais folle
+d'avoir pu prétendre à l'amour
+d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille
+avec tant de richesses ne se
+trouvait pas trop bonne pour lui.</p>
+
+<p>--Y a-t-il longtemps qu'il te
+fait la cour? lui demandai-je
+avec une petite espérance qu'elle
+me répondrait que non.</p>
+
+<p>--Il y aura un an vienne l'assomption
+de la Vierge, dit-elle
+d'un air triomphant.</p>
+
+<p>Tout l'hiver et tout le printemps!
+Il m'avait courtisée
+comme on cueille une petite
+fleur sur la route, qu'on jette au
+bout d'un instant en pensant à
+autre chose; il m'avait trouvée
+assez jolie pour me le dire, et si
+j'avais été moins sage, il aurait
+profité de ma folie et de mon
+aveuglement! Heureusement
+Dieu et mon ange gardien m'avaient
+protégée! Et puis on est
+raisonnable quand toute sa vie
+on a eu la peine et la fatigue de
+huit enfants sur les bras!</p>
+
+<p>--Eh bien, je m'en vais, dis-je
+à Paracha en me levant.</p>
+
+<p>--Déjà? où vas-tu?</p>
+
+<p>--Chercher des écrevisses à
+la rivière.</p>
+
+<p>--Et toi, me dit-elle tout à
+coup, est-ce que tu ne te marieras
+pas bientôt?</p>
+
+<p>Je ne sais quel démon me
+poussa à relever fièrement la tête.</p>
+
+<p>--J'espère bien que si! répondis-je:
+je t'inviterai à ma noce!</p>
+
+<p>--Et tu viendras à la mienne,
+dit Paracha en me reconduisant
+jusqu'au seuil du moulin.</p>
+
+<p>Je m'en allai bravement sous
+le soleil de midi, en faisant mine
+d'être joyeuse; mais quand
+j'eus atteint le trou aux écrevisses,
+je n'eus pas le courage de
+me mettre à en chercher, je
+m'assis sur l'herbe molle et verte,
+si épaisse au bord de l'eau
+où jamais ne passe personne, et
+je pleurai tant qu'il y eut des
+larmes dans mes pauvres yeux.
+Quand je fus bien fatiguée de
+pleurer, je me rajustai, je lavai
+mon visage bouffi à l'eau de la
+rivière toujours froide en cet endroit
+ombragé, et je m'en revins
+avec mon panier vide.</p>
+
+<p>Il fallait repasser par devant
+le moulin; je marchai vite pour
+que Paracha en m'apercevant ne
+fût point prise de l'idée de me
+demander si j'avais fait une bonne
+pêche. Je passai sans encombre,
+mais à peine avais je fait
+quelques centaines de pas sur la
+route que je vis Afanasi. Il s'en
+allait au moulin à grandes enjambées,
+avec l'air content qu'il
+avait d'habitude. En me voyant,
+il parut un peu étonné, mais
+souriant aussitôt:</p>
+
+<p>--D'où viens-tu, ma jolie fille?
+me dit-il d'un air aimable.</p>
+
+<p>--Du moulin, lui répondis je.
+Je te fais mon compliment, Afanasi,
+tu épouses une belle fiancée,
+et assez riche pour que tu
+puisses l'emmener se pavaner à
+la ville. Tu as raison, puisqu'elle
+eut de toi!</p>
+
+<p>Je fis un pas pour continuer
+ma route, mais il me retint par
+la main.</p>
+
+<p>--La noce n'est pas faite, dit-il
+d'un air rusé, et qui prétendait
+m'en faire comprendre long.</p>
+
+<p>Je sentis tout le sang me
+bouillonner dans les veines.</p>
+
+<p>--Honte, m'écriai je, honte à
+toi! tu te joues des jeunes filles;
+tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite,
+et si j'ai un regret, c'est
+d'avoir jamais regardé ton visage
+de lâche et écouté tes paroles
+de traître. Laisse-moi!</p>
+
+<p>J'avais arraché ma main de la
+sienne, et je le regardais d'un air
+tellement indigné qu'il recula
+un peu.</p>
+
+<p>--Ma chérie, balbutia-t-il, ne
+te fâche pas! J'ai voulu plaisanter...
+excuse-moi... Et à Paracha,
+tu lui as dit?</p>
+
+<p>--Que lui ai-je dit? répondis-je
+en me croisant les bras sur la
+poitrine et en le regardant bien
+en face.</p>
+
+<p>--Tu ne lui as pas dit... que...
+que j'avais plaisanté avec toi...
+eh?</p>
+
+<p>Il avait l'air si lâche, si craintif,
+que ma colère tomba soudain.</p>
+
+<p>--Non, répondis-je en ramassant
+mon panier que j'avais laissé
+tomber dans ma colère; non,
+je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être
+eu tort, car elle croit épouser
+un honnête garçon, et elle
+n'épousera qu'un misérable;
+mais j'ai eu honte de lui avouer
+ma bêtise. Va, tu peux réclamer
+ta riche promise!</p>
+
+<p>Je lui éclatai de rire au nez,
+et je m'enfuis à toutes jambes.
+Quand je revins à la maison,
+mon père me demanda pourquoi
+mon panier était vide. Comme
+il ne me grondait pas souvent
+et jamais pour des bagatelles,
+je lui dis que j'étais entrée
+chez la fille du meunier.</p>
+
+<p>--C'est bon, dit il; il n'est pas
+mal que tu t'amuses un peu, ta
+vie n'est pas trop gaie. Sans
+mari, il y a longtemps que tu as
+les peines d'une femme mariée.</p>
+
+<p>Il ne m'en parla plus. Je fus
+longtemps, ma chérie, avant de
+m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi
+n'était qu'un pauvre homme,
+un imbécile sans coeur; quand je
+pensais à lui, ça me faisait mal
+comme si l'on m'avait déchiqueté
+le corps avec un couteau. Je
+n'aimais pas à y penser, et je
+faisais de mon mieux pour oublier;--mais
+quand on a bu le
+poison de l'amour, on est longtemps
+à prendre le dessus.</p>
+
+<p>La Niania, qui avait parlé les
+yeux baissés, releva alors sur
+Antonine son regard plein de
+pitié.</p>
+
+<p>--Il y en a, dit la jeune fille,
+qui ne s'en remettent jamais.</p>
+
+<p>--On le dit, reprit la Niania;
+pour moi, j'avais tant à faire que
+je ne pouvais guère penser au
+misérable que pendant les heures
+de la nuit, et j'étais si fatiguée
+alors que je m'endormais
+souvent sans avoir même le
+temps de dire: Que le Seigneur
+me garde! Seulement je devais
+avoir encore de la peine à cause
+d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il
+avait inventé sur mon compte,
+mais voilà que Paracha se mit à
+ne plus vouloir me regarder.
+Elle affectait de ne pas me voir,
+comme si j'avais fait quelque
+chose de mal. Cela me fit tant
+de chagrin, que peu de temps
+après, un paysan de chez nous
+m'ayant demandée à mon père,
+je me mariai tout de suite, sans
+réfléchir. Je voulais être mariée
+avant Paracha, afin d'avoir le
+droit de ne pas la saluer la première,
+puisque les jeunes filles
+cèdent le pas partout aux femmes
+mariées.</p>
+
+<p>--Eh bien, as-tu été heureuse
+avec ton mari? demanda Antonine.</p>
+
+<p>La Niania garda un instant le
+silence.</p>
+
+<p>--C'était un méchant homme,
+dit-elle enfin, mais il est mort.
+Que Dieu ait son âme.</p>
+
+<p>--Méchant? insista la jeune
+fille.</p>
+
+<p>--Oui. Il me battait et m'injuriait;
+je n'étais pas accoutumée
+à de tels traitements, et cela me
+paraissait dur... mais une femme
+mariée doit se soumettre.</p>
+
+<p>--Il est mort?</p>
+
+<p>--Il mourut quelques années
+après notre mariage en me laissant
+deux enfants. Je le pleurai,
+parce qu'une femme doit toujours
+pleurer son mari, mais sa
+mort était pour moi plutôt un
+bien qu'un mal.</p>
+
+<p>--Et tes enfants?</p>
+
+<p>--C'est là que fut mon grand
+chagrin. Je les perdis l'un après
+l'autre, d'une fièvre qui courait
+le pays... C'est dans ce temps-là
+que j'ai bien vu que tout le
+reste n'est rien, tant qu'on n'enterre
+pas ses enfants.</p>
+
+<p>Antonine détourna la tête, et
+son visage se trouva dans l'ombre.</p>
+
+<p>--Oui, continua rêveusement
+la Niania qui semblait suivre
+son idée dans les replis de son
+cerveau, les enfants qu'on a mis
+au monde, nourris de son lait,
+portés dans ses bras, vous tiennent
+plus au coeur que tout le
+reste. Après mon mari, il me
+restait mes petits;--mais après
+eux, il ne me restait plus rien.
+Je ne mangeais plus,--ta défunte
+grand'mère eut pitié de moi
+et me prit à son service dans
+ses appartements. Que Dieu la
+garde en son paradis! On peut
+bien dire que par là elle m'a
+sauvé la vie, car mes enfants me
+tiraient dans la tombe.</p>
+
+<p>Antonine mit sa main blanche
+et fiévreuse sur la main fraîche
+et ridée de la vieille servante.</p>
+
+<p>--Oui, je sais que tu m'aimes,
+dit l'humble femme; voilà pourquoi
+je vous ai tant aimés, ton
+père et toi; vous me rappeliez
+mes petits... Seigneur, que tout
+cela est loin!</p>
+
+<p>La Niania essuya ses yeux
+avec son tablier et se leva.</p>
+
+<p>--Ta maman nous gronderait
+bien si elle savait que nous parlons
+si tard au lieu de dormir...
+Tiens, ma beauté, je vais te verser
+ta potion contre la toux.</p>
+
+<p>--Mets-la sur la table, je la
+prendrai dans un moment, dit
+Antonine.</p>
+
+<p>La Niania obéit, arrangea la
+jolie chambrette virginale pour
+que tout eût un air de fraîcheur
+et de soin, alluma la veilleuse et
+sortit après avoir béni la jeune
+fille. Quand elle fut seule, Antonine
+se releva, ouvrit la fenêtre
+et jeta sa potion dans la rue;
+elle allait rester exposée à l'air
+de la nuit, mais le courage lui
+fit défaut.</p>
+
+<p>Assez, assez, murmura-t-elle,
+je suis à bout de forces!</p>
+
+<p>Elle se remit au lit, mais son
+sommeil fut fiévreux et entrecoupé
+de rêves pénibles. Jusqu'au
+matin, l'histoire de Niania,
+le visage de Dournof et celui de
+son fiancé tourbillonnèrent dans
+son cerveau fatigué.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>--Je ne sais ce qu'a Antonine,
+dit quinze jours après madame
+Karzof à son placide époux,
+pendant qu'ils étaient seuls dans
+la salle à manger; elle a l'air fatigué,
+elle tousse un peu... j'ai
+peur qu'elle ne soit malade.</p>
+
+<p>--Il faut faire venir le médecin,
+dit sentencieusement le bonhomme.
+On ne doit jamais négliger
+les premiers symptômes
+d'une maladie; souvent une indisposition
+sans gravité dégénère
+en maladie dangereuse, faute
+de...</p>
+
+<p>--Mon Dieu! que tu fais tes
+phrases longues! s'écria madame
+Karzof avec quelque impatience.
+Le médecin est venu
+hier.</p>
+
+<p>--Ah! Eh bien, qu'est-ce
+qu'il a dit?</p>
+
+<p>--Il a dit de continuer la potion,
+et de plus il a indiqué une
+poudre.</p>
+
+<p>--Ah! Eh bien, elle ira mieux
+dans quelques jours, proféra M
+Karzof, qui professait une vénération
+absolue pour les oracles
+de la Faculté.</p>
+
+<p>Sa femme n'avait pas l'air
+aussi persuadée que lui de l'efficacité
+de ces remèdes: elle resta
+silencieuse un instant.</p>
+
+<p>--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite,
+j'ai dans l'idée qu'Antonine
+aime plus ce Dournof que
+nous ne l'avions pensé.</p>
+
+<p>--Pourquoi l'aimerait-elle?
+T'en a-t-elle reparlé?</p>
+
+<p>--Non, c'est-à-dire que, depuis
+que nous sommes allés au
+Cirque, elle ne m'a plus ouvert
+la bouche à son sujet.</p>
+
+<p>--C'est qu'elle n'y pense plus!
+Madame Karzof secoua la tête négativement.</p>
+
+<p>--Antonine, à ce que je vois,
+n'est pas fille à oublier ainsi cet
+homme qu'elle m'a suppliée,
+pendant si longtemps, de lui
+donner pour époux.</p>
+
+<p>--Eh bien, quoi? fit Karzof,
+chez qui l'intelligence n'était pas
+élevée à la hauteur d'une vertu.
+Sa femme le regarda d'un air
+qui lui disait doucement: Tu
+n'es qu'un bien pauvre sire!</p>
+
+<p>Puis elle haussa les épaules
+et s'appuya sur la table pour lui
+parler plus confidentiellement.</p>
+
+<p>--Nous avons peut être eu
+tort de vouloir marier Antonine
+pendant qu'elle pensait à un autre,
+dit-elle; j'avais cru qu'elle
+oublierait, elle n'a pas oublié.
+Avec le temps, cela viendra,
+mais à présent,.. Si l'affaire n'était
+pas si engagée, j'aurais préféré
+rendre sa parole à Titolof.</p>
+
+<p>--Rendre la parole au général!
+s'écria Karzof, comme si
+une maison lui était tombée sur
+la tête.</p>
+
+<p>--Ne crie pas si fort, il est
+inutile qu'elle entende. Oui, rendre
+la parole au général. Après
+tout, je me soucie peu du général;
+Antonine est notre fille, et
+je veux qu'elle vive!</p>
+
+<p>Madame Karzof fondit en larmes.
+Son mari, plus hébété que
+jamais, la regardait la bouche
+ouverte et ne trouvait pas de
+paroles.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle est malade?
+balbutia-t-il enfin, après avoir
+noué ensemble une ou deux
+idées.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas si elle est
+très-malade, mais elle a des
+yeux qui me donnent à la fois
+de la frayeur et du chagrin. Elle
+a l'air de me pardonner ma conduite...
+J'ai voulu me fâcher contre
+ces yeux-là, et je n'ai jamais
+pu trouver ce que j'aurais voulu
+lui dire...</p>
+
+<p>--Eh bien, interroge-la, fit
+Karzof tout à fait bouleversé.</p>
+
+<p>--Je sais bien ce qu'elle me
+répondra; ce n'est pas la peine
+de l'interroger tant que je n'aurai
+pas causé avec Titolof. Toi
+qui es un homme, Karzof, tu devrais
+te charger de cela. Vois un
+peu s'il serait disposé à nous
+rendre notre parole.</p>
+
+<p>--Je... j'essayerai! déclara
+bravement le bonhomme ému
+de voir pleurer sa femme, mais
+au fond absolument terrifié à
+l'idée de parler à Titolof d'autres
+choses que d'affaires de la
+vie courante. Il sentait bien que
+la nature ne l'avait pas fait naître
+orateur, non plus que diplomate.</p>
+
+<p>Antonine entra dans la salle
+à manger, en s'excusant de se
+lever si tard. Depuis quelque
+temps, elle avait de la peine à
+quitter son lit le matin; le sommeil
+lui venait tard, et elle n'avait
+un peu de repos qu'entre
+huit et dix heures.</p>
+
+<p>--Cela ne fait rien, ma Nina,
+dit madame Karzof. Embrasse
+nous, mon enfant; nous ne sommes
+pas au régiment pour nous
+lever à la diane.</p>
+
+<p>Surprise de tant d'indulgence,
+la jeune fille leva les yeux sur
+sa mère, et vit qu'elle avait pleuré.
+Le remords l'assaillit,--ce
+n'était pas la première fois,--et
+elle pensa avec un douloureux
+serrement de coeur à la douleur
+que ses parents allaient éprouver
+bientôt.</p>
+
+<p>De leur côté, les vieillards regardaient
+Antonine. Qu'ils
+étaient changés, ces beaux yeux
+si purs autrefois, ce teint mat où
+la vie circulait en dessous riche
+et abondante! Les cheveux eux-mêmes
+semblaient s'être éclaircis
+sur les tempes, où se découvrait
+tout un réseau de veines
+bleues. Ils échangèrent un regard
+de pitié, un signe d'intelligence,
+et madame Karzof se mit
+aussitôt à causer avec sa fille
+d'une façon familière et joyeuse.</p>
+
+<p>--Veux-tu aller au concert ce
+soir? lui proposa-t-elle.</p>
+
+<p>--Je veux bien, répondit Antonine
+avec indolence.</p>
+
+<p>--Il y a un beau concert à
+l'assemblée de la noblesse; si tu
+ veux, ton père nous prendra
+deux billets.</p>
+
+<p>Antonine regarda ta mère,
+croyant s'être méprise.</p>
+
+<p>--Pour vous et moi, maman?
+dit-elle.</p>
+
+<p>--Oui, pour nous deux; nous
+prendrons une voiture, et nous
+irons seules en partie fine.</p>
+
+<p>Sans Titolof! Cette joie inespérée
+ranima Antonine, qui consentit
+avec plus de vivacité
+qu'elle n'en avait déployé depuis
+longtemps. Le père sortit
+pour aller à son service, et promit
+de rapporter les billets. Dans
+l'après-midi, le fiancé officiel arriva
+avec sa grâce ordinaire; il
+se trouvait plusieurs personnes
+au salon. Karzof, attardé par le
+détour qu'il avait fait pour prendre
+les billets, ne rentra qu'au
+moment où son futur gendre
+prenait congé des dames, et ne
+put échanger avec lui qu'un salut
+et une poignée de main.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle de
+concert. Antonine sentit le coeur
+lui manquer; la chaleur, les parfums,
+l'éclat des lumières tout
+cet ensemble excitant des salles
+peuplées la fit défaillir; elle se
+força pourtant à marcher d'un
+pas ferme, et s'assit auprès de
+sa mère. Pendant les quinze
+jours qui venaient de s'écouler,
+elle avait senti le mal faire des
+progrès foudroyants. Les potions
+qu'elle jetait régulièrement,
+les poudres qui restaient dans
+ses tiroirs avaient beau lui être,
+prodiguées par le médecin de
+la famille! Celui-ci, homme peu
+intelligent, habitué à suivre sa
+routine, ne s'apercevait pas que,
+si sa patiente avait observé ses
+ordonnances, le mal n'eût pas
+suivi cette marche rapide. Il ne
+se doutait même pas qu'il y eût
+là autre chose qu'un rhume de
+printemps, provoqué par la rigueur
+anormale de la saison.
+Mais aux lumières, et grâce à
+la surexcitation de la toilette et
+de la musique, Antonine était
+plus belle que jamais. Ses yeux
+parcoururent lentement les galeries
+placées à l'étage supérieur
+et qui fait tour le tour de
+la salle immense; ceux qui ne
+veulent pas faire toilette, ou qui
+ne veulent pas payer quinze ou
+vingt francs une place dans l'enceinte
+réservée, peuvent de là
+assister au concert moyennant
+un prix modique. Antonine savait
+que Dournof serait là; elle
+lui avait fait dire par la Niania
+de ne pas manquer de s'y rendre.</p>
+
+<p>En effet, elle l'aperçut bientôt
+au-dessus de l'orchestre, précisément
+en face d'elle. Il lui envoya
+un baiser discret, en posant
+ses doigts sur sa bouche;
+elle répondit par un signe de tête,
+et leurs yeux ne se quittèrent
+plus. Ils partirent ensemble
+pour ce pays enchanté de la musique
+où tout est lumière et
+transparence, où la douleur même
+revêt quelque chose de vaporeux
+et d'immatériel. Les
+nerfs d'Antonine, si péniblement
+tendus depuis longtemps, vibraient
+comme les cordes des
+violoncelles; elle était si heureuse
+d'aspirer avec son ami l'air
+embrasé de la passion que lui
+soufflaient les puissantes harmonies
+de l'orchestre, qu'elle avait
+oublié les horreurs qui l'attendaient.</p>
+
+<p>La symphonie s'acheva, après
+quelques minutes d'entr'acte. Un
+ténor, extrêmement à la mode
+et digne de la faveur du public,
+s'avança sur l'estrade. Les instruments
+jouèrent la ritournelle,
+et Edgard commença en italien
+l'air de la <i>Lucie</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8">Bientôt, l'herbe des champs croîtra</p>
+<p class="i12"> Sur ma tombe isolée!</p>
+</div></div>
+
+<p>Antonine, rejetée brusquement
+dans la réalité de sa vie
+poussa un petit cri, fit un mouvement
+en arrière et perdit connaissance.
+Un grand brouhaha
+se fit autour d'elle. Les trombones
+couvrirent le mouvement
+qu'on fit pour l'emporter, et le
+ténor continua son air avec le
+succès le plus vif et le mieux
+mérité.</p>
+
+<p>Au moment où Antonine revint
+à elle dans le petit salon
+des dames où on l'avait transportée,
+des applaudissements
+frénétiques annonçaient la fin du
+morceau.</p>
+
+<p>--Pardon, dit-elle, dès qu'elle
+put parler, je regrette bien...
+Maman, allons à la maison.</p>
+
+<p>On s'offrit à chercher leur
+voiture. La grâce et la beauté
+d'Antonine, ce je ne sais quoi
+de presque surhumain que la
+souffrance contenue donnait à
+ses yeux avait amené autour
+d'elle plusieurs hommes de la
+meilleure société. Deux vieillards,
+des plus marquants parmi
+la noblesse, ne voulurent céder
+à personne le soin de la conduire
+à sa voiture. A la porte,
+sur l'escalier, se tenait Dournof,
+pâle et l'air sauvage. Antonine,
+qui le cherchait du regard, lui
+adressa un sourire angélique,
+mais si douloureux que le jeune
+homme se sentit atteint au plus
+profond de son être.</p>
+
+<p>--Elle va mourir, se dit-il.
+Comment tout le monde ne s'en
+aperçoit-il pas?</p>
+
+<p>Il suivit le petit cortège, et se
+tint près de la portière de la voiture;
+c'est sur sa main que s'appuya
+Antonine en montant sur
+le marchepied; mais madame
+Karzof était si troublée qu'elle
+ne le vit même pas. Cet évanouissement,
+après sa conversation
+du matin avec son mari,
+avait mis la terreur dans son
+âme. Elle ramena sa fille à la
+maison en la comblant de tendresses,
+qu'Antonine n'acceptait
+qu'à regret. Il lui en coûtait de
+tromper ainsi l'amour maternel
+dont elle avait douté, et qui se
+révélait maintenant à elle.</p>
+
+<p>M. Karzof éploré descendit
+l'escalier, en apprenant l'accident
+arrivé à sa fille, et la soutint,
+aidé de son fils Jean, jusque
+dans sa chambre, malgré
+les instances d'Antonine qui lui
+assurait qu'elle se sentait tout à
+fait bien, et que c'était un simple
+étourdissement causé par la
+chaleur. Madame Karzof voulut
+déshabiller sa fille elle-même et
+la voir dans son lit. Antonine
+eut beau s'en défendre, il fallut
+subir les soins inquiets de sa
+mère en larmes.</p>
+
+<p>Quand enfin elle eut assuré,
+maintes fois, qu'elle avait sommeil
+et qu'il fallait la laisser tranquille,
+madame Karzof se décida
+à se retirer, et alla écrire un
+billet au docteur pour qu'il vint
+le lendemain à la première heure.</p>
+
+<p>--Niania, dit doucement Antonine,
+alors que sa bonne, la
+croyant endormie, rangeait tout
+sur la pointe du pied, Niania,
+descends vite dans la rue: Dournof
+doit y être; dis-lui que je
+n'ai rien du tout, et que le moment
+où nous nous reverrons
+n'est plus éloigné. Va vite.</p>
+
+<p>La Niania allait faire une
+question, mais Antonine lui répéta:
+"Vite!" et la pauvre
+vieille femme se hâta d'obéir.
+Elle revint au bout de quelques
+minutes.</p>
+
+<p>--Tu avais raison, mon ange,
+il était en bas... Il m'a chargé
+de te dire que tu dois te soigner,
+que tu lui as fait grand'peur,
+qu'il t'aime comme un fou. Ah!
+enfants! enfants! quel jeu jouez-vous
+là! Il y a de quoi en mourir!</p>
+
+<p>Un pâle sourire éclaira le visage
+d'Antonine, qui murmura:
+Bonsoir, et se tourna du côté de
+l'ombre.</p>
+
+<p>Toute la maison dormait quelques
+heures après, lorsque la
+Niania se réveilla en sursaut de
+son premier sommeil, il lui semblait
+qu'il devait arriver quelque
+chose de malheureux; elle se leva
+pieds nus, et courut à la
+chambre d'Antonine, dont elle
+ouvrit la porte avec précaution.
+La jeune fille, toute blanche dans
+son vêtement de nuit, était à genoux
+devant les images, ou plutôt
+affaissée sur elle-même. Les
+mains ouvertes sur ses genoux,
+elle priait et pleurait. Des mots
+sans suite sortaient de ses lèvres;
+elle avait tant pleuré qu'elle
+n'avait même plus la force de
+se relever.</p>
+
+<p>--Pardonne-moi, mon Dieu,
+disait-elle, pardonne moi, reçois-moi
+dans ton paradis. Je souffre,
+je souffre trop. Quel chagrin
+pour lui et pour eux! Pécheresse
+que je suis, si Dieu me repousse,
+que deviendrai-je? Et je
+suis si jeune! Ah! mon Dieu, je
+n'en puis plus...</p>
+
+<p>Elle allait tomber étendue sur
+le sol, mais la Niania, qui l'avait
+écoutée les cheveux hérissés d'épouvante,
+la reçut dans ses bras,
+et avec une force que l'âge lui
+avait ôtée depuis longtemps,
+mais que sa tendresse lui rendit
+pour le moment, elle enleva Antonine
+dans ses bras et la mit sur
+son lit. La jeune fille la regarda,
+la reconnut, lui sourit, et referma
+les yeux dans un second
+évanouissement.</p>
+
+<p>--Au secours, au secours!
+cria la Niania, notre demoiselle
+se meurt!</p>
+
+<p>La maison entière accourut,
+on employa les remèdes usités
+en pareil cas, et madame Karzof
+se décida à envoyer immédiatement
+chez le médecin.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, celui-ci
+accourut; il aimait Antonine
+qu'il avait vue naître, mais sa
+science n'était pas à la hauteur
+de ses sentiments. Il déclara un
+état nerveux très-prononcé, protesta
+contre les émotions de
+toute nature, et commanda le
+repos.</p>
+
+<p>Le lendemain ou plutôt le jour
+même, quand le général Titolof
+se présenta à l'heure ordinaire,
+M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Antonine se
+porte bien? demanda le galant
+fiancé après le premier bonjour.</p>
+
+<p>--Pas précisément, répondit
+le bon vieux: nous voulions
+même vous dire...</p>
+
+<p>--Comment! serait-elle malade?
+fit le prétendu, dont le visage
+prit aussitôt l'expression attristée
+requise en pareil cas.</p>
+
+<p>--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est
+évanouie deux fois dans la soirée
+d'hier...</p>
+
+<p>Le général fronça ses sourcils
+qu'il haussa en même temps jusqu'au
+milieu de son front; ce
+jeu de physionomie signifie en
+langage poli: Quel malheur! et
+combien vous m'étonnez!</p>
+
+<p>--Et le docteur, que dit-il,
+car je suppose que vous avez
+demandé les secours de l'art?</p>
+
+<p>--Sans doute? Le docteur dit
+qu'il faut éviter les émotions; il
+commande le repos absolu, récita
+Karzof, qui avait appris la
+phrase par coeur.</p>
+
+<p>Titolof leva les sourcils encore
+plus haut.</p>
+
+<p>--C'est très-malheureux, très-malheureux!
+dit-il. Une jeune
+personne qui paraissait jouir
+d'une si excellente santé!</p>
+
+<p>--C'est depuis qu'elle est
+fiancée que...</p>
+
+<p>Titolof prit un air si grave
+que Karzof n'osa achever la
+phrase; il en commença une
+autre en se disant que peut-être
+par ce bout-là ce serait plus facile.</p>
+
+<p>--Quand devez-vous quitter
+Pétersbourg, général? lui demanda-t-il
+d'une voix caressante.</p>
+
+<p>--Mais la seconde semaine
+après Pâques, dans tous les cas,
+répondit le fonctionnaire d'un
+air morne.</p>
+
+<p>--Hem... c'est fâcheux... C'est
+que, voyez-vous, général, je
+crains que notre fille ne soit pas
+rétablie pour ce moment-là.</p>
+
+<p>Titolof sursauta comme si on
+lui avait foncé une aiguille dans
+le mollet.</p>
+
+<p>Mais alors?... fit-il avec beaucoup
+de points d'interrogation
+dans le geste et dans la voix.</p>
+
+<p>--Eh bien, oui, général! répondit
+Karzof en baissant la tête,
+comme si son chef immédiat lui
+avait infligé la plus énergique
+semonce.</p>
+
+<p>--Comment, "oui!" Je n'ose vous
+comprendre, monsieur, car, si
+j'en croyais mes oreilles, vous
+reviendriez sur une parole donnée, et...</p>
+
+<p>--Je ne reviens pas sur une
+parole donnée, dit Karzof redressant
+la tête, mais ma fille est
+malade, et le médecin lui défend
+les émotions, et le mariage
+est une source d'émotions, et
+dans les circonstances présentes...
+Enfin, si elle se rétablit
+promptement comme nous l'espérons,
+en aucun cas elle ne
+pourrait s'engager dans les liens
+du mariage avant quatre ou cinq
+mois; oui, quatre ou cinq mois,
+répéta Karzof avec complaisance,
+tout en pensant: Attrape!
+ça t'apprendra à me faire les
+gros yeux.</p>
+
+<p>--Quatre ou cinq mois! Et
+moi qui dois être marié avant
+de partir, et il faut que je parte
+dans la quinzaine de Pâques!
+Vous auriez dû me dire cela plus
+tôt, fit-il en se tournant vers
+Karzof d'un air furieux.</p>
+
+<p>Celui-ci se sentait assez penaud;
+heureusement il reçut du
+renfort; madame Karzof entra
+dans le salon, et, sans même saluer
+son ex futur gendre:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas faute d'en avoir
+eu mainte fois envie! dit-elle
+d'une voix sèche. Vous auriez
+dû vous apercevoir que vous ne
+plaisiez pas à ma fille.</p>
+
+<p>--Elle ne m'a jamais rien dit
+de désagréable! répliqua Titolof,
+démonté par cette attaque
+inattendue.</p>
+
+<p>--Il n'aurait plus manqué que
+cela! Croyez-vous que nous soyons
+assez mal élevés, dans notre
+famille, pour dire des choses
+désagréables aux personnes que
+nous recevons?</p>
+
+<p>Une mêlée générale s'ensuivit,
+et Titolof se retira, en répétant
+d'un ton irrité:</p>
+
+<p>--On devrait prévenir le monde!
+Où trouverai-je une femme
+avant la quinzaine de Pâques? Il
+faut que je sois à mon poste
+dans cinq semaines, et marié!
+Et la semaine sainte, on ne fait
+pas de visites! Mon Dieu, mon
+Dieu! on devrait prévenir les
+gens. Cela ne ressemble à rien!</p>
+
+<p>Jean Karzof, en entendant ce
+chapelet de jérémiades, passa la
+tête par la porte de sa chambre
+qui donnait sur le corridor, et
+contempla d'un air placide la
+déconfiture du Titolof abhorré.
+Quand la porte se fut refermée
+sur le général évincé, il prit son
+chapeau et sa pelisse; mais au
+moment de sortir, il se ravisa et
+entra chez sa soeur.</p>
+
+<p>Antonine, qui n'avait pu se
+tenir debout, était couchée sur
+un canapé; sa robe de chambre
+accusait la maigreur qui l'avait
+envahie si vite. En voyant son
+frère, elle sourit et lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>--On a expédié ton promis,
+dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur
+s'était brusquement soulevée, et
+cramponnée au dossier du canapé,
+elle le regardait avec des
+yeux égarés.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle,
+tout oppressée.</p>
+
+<p>--Ah! diable! pensa Jean, on
+lui avait défendu les émotions...
+Bah! celle-là ne peut pas lui
+faire de mal! Il reprit avec plus
+de précaution:</p>
+
+<p>--Mon père vient de dire à
+Titolof que tu es malade, et que,
+comme le général est plus pressé
+d'avoir une femme que nous
+de nous séparer de toi, il ait à
+se pourvoir ailleurs. Es tu contente?</p>
+
+<p>--Ah! s'écria Antonine avec
+un cri déchirant, trop tard, trop
+tard!</p>
+
+<p>A ce cri, les parents qui
+étaient restés dans le salon, sans
+se douter de l'incartade de leur
+fils, accoururent à la hâte.</p>
+
+<p>--Pardon, pardon, mes chers
+parents, s'écria Antonine, j'ai
+douté de vous, j'ai cru que vous
+ne m'aimiez pas assez... Pardon!
+qu'ai-je fait!</p>
+
+<p>Elle se tordait les mains et les
+regardait avec des yeux suppliants,
+pendant que de grosses
+larmes coulaient sur sa robe de
+chambre.</p>
+
+<p>--Elle a le délire, s'écria la
+mère,--vite un calmant, ses poudres...</p>
+
+<p>Elle ouvrit le tiroir où de tout
+temps on avait mis les médicaments
+destinés aux enfants, et
+poussa un cri.</p>
+
+<p>--Malheureuse! qu'as-tu fait!</p>
+
+<p>--Pardon, pardon, dit Antonine,
+en se laissant retomber sur
+l'oreiller.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant
+effrayé.</p>
+
+<p>--Les paquets sont tous là,
+elle n'en a pas pris un seul!
+Malheureuse enfant, tu voulais
+donc mourir?</p>
+
+<p>Antonine, sans répondre, fit
+un signe énergique qui pétrifia
+d'horreur tous les assistants;
+une toux convulsive secoua sa
+faible poitrine; elle porta son
+mouchoir à sa bouche pour l'étouffer,
+et le jeta ensuite sur le
+tapis, marbré d'un filet de sang.</p>
+
+<p>--Ah! dit madame Karzof en
+joignant les mains, si nous avons
+été durs envers toi, ma fille, tu
+nous as sévèrement punis!</p>
+
+<p>Antonine ne répondit pas;
+elle aussi était punie!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Le lendemain, à onze heures,
+le plus célèbre spécialiste pour
+les maladies de poitrine, le docteur
+Z*** était auprès de la jeune
+fille. Son confrère dont la négligence
+avait eu de si funestes
+résultats se tenait auprès de lui,
+contrit et plein de remords,
+pendant que la célébrité médicale
+auscultait minutieusement
+Antonine.</p>
+
+<p>Quand l'illustre praticien eut
+terminé son examen, il reposa
+délicatement la pauvre enfant
+sur l'oreiller.</p>
+
+<p>--Ce ne sera rien, lui dit-il en
+souriant; un peu de patience,
+et nous vous guérirons. C'est
+l'affaire de six semaines.</p>
+
+<p>Il lui sourit encore, lui pressa
+la main, demanda du papier pour
+écrire une ordonnance, et passa
+dans le cabinet de M. Karzof
+avec les parents et Jean. La Niania
+et l'ancien médecin restés
+près d'Antonine lui répétaient
+les paroles consolantes.</p>
+
+<p>--Alors, docteur, fit le père
+en jetant un regard timide sur le
+docteur, vous pensez...?</p>
+
+<p>Z*** s'assura que la porte
+était fermée, et dit à voix basse:</p>
+
+<p>--Il est inutile de vous tromper;
+dans six semaines elle sera
+morte.</p>
+
+<p>--C'est impossible! cria la
+mère en montrant le poing au
+ciel, cela ne se peut pas, Dieu
+ne peut pas vouloir...</p>
+
+<p>Ne faites pas de bruit, interrompit
+le docteur; c'est une
+phthisie galopante qu'il n'est
+plus possible d'enrayer; on peut
+adoucir ses souffrances, mais
+rien ne peut la guérir. Si elle désire
+quelque chose, donnez-le
+lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui
+de lui accorder ses demandes
+les plus extravagantes;
+vous ne serez jamais mis en demeure
+d'exécuter vos promesses.</p>
+
+<p>Les deux vieux époux pleuraient
+silencieusement en se tenant
+la main.</p>
+
+<p>--Mais, docteur, dit la mère
+en s'efforçant d'arrêter ses larmes,
+comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>--Un refroidissement mal
+soigné; vous m'avez dit qu'elle
+n'avait pas pris ses médicaments
+ils étaient bien indiqués, ces
+médicaments; pourquoi ne les
+a-t-elle pas pris?</p>
+
+<p>Le père et la mère se regardèrent
+comme des coupables
+pris en faute.</p>
+
+<p>--Elle avait du chagrin... murmura
+madame Karzof.</p>
+
+<p>--Oh! un chagrin d'amour?
+Cela arrive quelquefois. On veut
+mourir, et puis quand on a réussi,
+on voudrait revenir sur ce
+qu'on a fait... mais il n'y a plus
+moyen... Aime-t-elle quelqu'un?</p>
+
+<p>--Oui, fit tristement le père.</p>
+
+<p>--Eh bien, vous savez ce que
+vous avez à faire, dit le docteur.</p>
+
+<p>Il écrivit une ordonnance,
+dressa et signa sa consultation,
+puis avant de partir:</p>
+
+<p>--Je puis me tromper, dit il;
+nul n'est infaillible; faites venir
+un autre praticien; il trouvera
+peut-être le mal moins avancé:
+pour moi, je ne pense pas que
+la vie se prolonge au-delà de
+six semaines.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, les deux
+époux continuèrent à pleurer;
+le coup qui les frappait était si
+subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient
+sans défense.</p>
+
+<p>--Tous ces médecins mentent!
+dit madame Karzof en sanglotant:
+je suis sur que ce n'est pas
+vrai; nous aurons une consultation
+demain; nous en prendrons
+trois, n'est-ce pas, Karzof?</p>
+
+<p>--Certainement! gémit celui-ci.
+Je vais aller les prévenir tout
+de suite. Ah! ma femme, quel
+malheur! Notre Antonine, si
+belle, si bien portante, il y a un
+mois, quand nous avons donné
+ce bal!</p>
+
+<p>--Il y a six semaines, corrigea
+sa femme par habitude de
+rectifier les erreurs de son mari...
+Elle était si fraîche encore le
+jour du cirque!...</p>
+
+<p>--C'est ce jour-là qu'elle aura
+pris froid! sa pelisse ne voulait
+pas tenir sur ses épaules, et
+puis elle était ai légèrement vêtue...
+Pourquoi n'a-t-elle pas
+pris ses poudres? fit tout à coup
+le père consterné, elle se serait
+guérie tout de suite! On le lui a
+répété assez de fois... Pourquoi
+n'a-t-elle pas voulu?</p>
+
+<p>Il se tut sur ce mot qui lui
+brisait le coeur. Un silence lugubre
+régna dans l'appartement.
+Jean se leva tout à coup et se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>--Où vas-tu? demanda machinalement
+sa mère.</p>
+
+<p>--Je vais chercher Dournof,
+répondit le jeune homme d'une
+voix qu'il voulait rendre ferme.</p>
+
+<p>Mais la force lui manqua; il
+éclata en sanglots, et se hâta de
+refermer la porte sur lui.</p>
+
+<p>Restés seuls, les deux vieux
+s'entre-regardèrent et dirent en
+même temps:</p>
+
+<p>--C'est notre faute!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Jean trouva son ami acharné
+à son travail. Il était bien rare
+qu'on le vit autrement que penché
+sur son bureau.</p>
+
+<p>Le visage du jeune Karzof
+était tellement changé par la
+douleur, que Dournof lui prit
+les deux mains et l'attira vers la
+fenêtre pour mieux l'interroger.</p>
+
+<p>--Un malheur? dit-il d'une
+voix brève.</p>
+
+<p>Jean se laissa tomber sur un
+siège et fit un geste de la main
+qui signifiait: Tout est perdu.</p>
+
+<p>--Quoi! s'écria Dournof, on
+la marie quand même?</p>
+
+<p>--Non, répondit Jean, c'est
+pis encore.</p>
+
+<p>--Comment, pis que cela?</p>
+
+<p>Dournof recula d'un pas, les
+yeux hagards, et s'appuya contre
+la muraille.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas morte, dis?
+fit-il à voix basse.</p>
+
+<p>--Non, s'écria Jean, Dieu
+merci!--mais elle se meurt.</p>
+
+<p>Dournof passa la main sur ses
+yeux et se retint au mur.</p>
+
+<p>--Je l'avais pensé, dit-il. Elle
+l'avait juré!</p>
+
+<p>Après le premier moment de
+stupeur, il se fit raconter ce qui
+s'était passé chez les Karzof: la
+manière dont la maladie d'Antonine,
+soigneusement cachée par
+elle autant qu'elle l'avait pu, s'était
+enfin découverte; l'accueil
+qu'avait reçue Titolof, la consultation
+du docteur Z*** et enfin
+la permission tacite de ses parents
+de ramener Dournof au logis.</p>
+
+<p>--Si le bonheur peut la sauver,
+tu la sauveras, dit Jean en
+terminant son récit. Le docteur
+a beau dire, je ne puis me figurer
+que ma soeur soit condamnée
+sans recours. Elle a à peine l'air
+malade, et sans ses accès de faiblesse
+et quelquefois un peu de
+sang à son mouchoir, on ne pourrait
+supposer qu'elle est gravement
+atteinte. Les médecins se
+trompent souvent... Si tu la ramenais
+à la vie...</p>
+
+<p>--On me mettrait encore une
+fois à la porte, interrompit amèrement
+Dournof, et l'on donnerait
+Antonine à un autre général!
+Je connais le monde, mon
+ami! Tes parents ne sont ni plus
+ni moins mauvais que le reste
+des hommes! En attendant, ce
+sont les âmes d'élite qui souffrent.
+Allons chez toi.</p>
+
+<p>Il s'habilla rapidement, et le
+deux jeunes gens prirent en silence
+le chemin de la maison
+Karzof. En approchant de la
+porte, Dournof ne put retenir
+un geste de colère.</p>
+
+<p>--Quand on pense, dit il, que
+je suis sorti d'ici il y a à peine
+un mois, laissant Antonine dans
+la plénitude de la vie, et que déjà
+il est trop tard... Elle a trop
+bien réussi son oeuvre!</p>
+
+<p>--Tu la sauveras! dit Jean
+pour réconforter son ami, et
+croyant lui-même à l'efficacité
+de la joie pour guérir la malade;
+je t'assure que le docteur s'est
+trompé. Et s'il s'est trompé, tant
+mieux, car vous devrez votre
+bonheur à sa méprise.</p>
+
+<p>Ils entrèrent et se rendirent
+dans le cabinet de M. Karzof.</p>
+
+<p>Pendant leur absence, les deux
+vieillards avaient été soumis à
+une rude épreuve. Après la consultation,
+Antonine fatiguée s'était
+endormie, et la Niania, pleine
+d'espoir, était accourue auprès
+d'eux pour écouter la confirmation
+de la bonne nouvelle. En
+apprenant que les paroles affectueuses
+du docteur n'étaient
+qu'un pieux mensonge, destiné
+à tromper Antonine, la vieille
+femme resta atterrée.</p>
+
+<p>--Comment, dit-elle ce n'est
+pas vrai, et notre demoiselle
+doit mourir?</p>
+
+<p>Les pleurs de madame Karzof
+lui répondirent.</p>
+
+<p>La taille de l'humble servante
+sembla grandir tout à coup:</p>
+
+<p>--C'est votre faute! dit elle
+sévèrement; vous avez désobéit
+aux lois de Dieu qui veulent que
+chaque coeur soit libre d'aimer.
+Vous avez préféré l'intérêt au
+bonheur de votre enfant, et Dieu
+vous la retire, c'est votre châtiment.</p>
+
+<p>--Niania, interrompit M. Karzof,
+tu perds la tête! Comment
+te permets-tu de parler ainsi à
+tes maîtres...</p>
+
+<p>--C'est votre châtiment, continua
+Niania sans s'émouvoir;
+jamais votre fille ne vous avait
+donné de chagrin, vous n'en
+aviez que de l'orgueil et de la
+joie, et vous l'avez affligée sans
+raison. Le jeune homme était
+pauvre? C'est vrai! Mais il avait
+du mérite, et il aimait votre fille.</p>
+
+<p>--Il l'aimait pour sa dot, dit
+l'incorrigible madame Karzof.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai, riposta
+véhémentement la Niania, ce
+n'est pas vrai, et vous le savez
+bien. Vous avez mortellement
+offensé Antonine quand vous
+lui avez dit ce mensonge, et
+vous lui avez brisé le coeur; de
+ce jour elle n'a plus eu de joie.</p>
+
+<p>--Mais, s'écria la mère sans
+s'apercevoir qu'elle se défendait
+contre l'accusation de sa servante,
+elle devait le dire! Il ne fallait
+pas se taire et douter de
+notre amour...</p>
+
+<p>--Elle vous l'a dit, répliqua
+la vieille femme, toujours sévère
+et presque menaçante; pendant
+des semaines elle vous a implorée
+tous les jours de ne pas la
+marier à l'imbécile que vous
+aviez choisi pour elle,--une tête
+vide qui n'avait pas un grain de
+bon sens dans sa pauvre cervelle,
+tandis qu'elle aimait ce garçon
+qui a plus d'esprit et de raison
+dans son petit doigt que
+nous tous ensemble. Elle vous
+a suppliée de l'épargner, avez-vous
+écouté sa prière?</p>
+
+<p>--Je ne croyais pas que ce
+fût sérieux, répondit la mère
+honteuse d'elle-même.</p>
+
+<p>--Voilà votre défense, à vous
+autres! Et c'est encore votre
+faute. Pourquoi n'avez vous pas
+élevé votre enfant vous-même,
+pourquoi l'avez vous contrariée
+en tout? Je ne suis qu'une pauvre
+vieille paysanne, mais je savais
+qu'elle parlait sérieusement,
+moi, et quand elle m'a dit: "Je
+mourrai!" j'ai senti l'ange de la
+mort passer sur ses épaules. Oui,
+continua la Niania, pendant que
+les vieillards courbaient la tête
+sous la vérité de ses paroles, Antonine
+a commis un grand péché
+en cherchant volontairement la
+mort; mais de ce péché c'est
+que vous êtes responsable devant
+le Seigneur, car il vous
+avait donné son âme à garder,
+et vous n'en avez pas eu de souci.
+Et nous, malheureux que
+nous sommes, nous qui l'aimons
+et qui n'avons rien à nous reprocher
+envers elle, nous allons
+être malheureux, et tout cela à
+cause de vous, parce que vous
+avez préféré l'or et les dignités
+au bonheur d'Antonine.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles entraient
+comme autant de flèches dans
+le coeur du père et de la mère.
+Pauvres gens, ils avaient péché
+par bêtise, par ignorance et manque
+de précaution, mais la croix
+qui leur tombait sur les épaules
+était bien lourde.</p>
+
+<p>--Et le jeune homme, reprit
+'a Niania, qu'allez-vous dire au
+jeune homme? C'était à lui que
+le Seigneur destinait Antonine,
+puisque leur amour était réciproque,
+et vous avez désuni ce
+que Dieu lui-même avait uni.</p>
+
+<p>--Si Antonine vit, je jure qu'il
+l'aura! sanglota madame Karzof.</p>
+
+<p>--Je le jure! répéta fidèlement
+son mari.</p>
+
+<p>La sonnette retentit.</p>
+
+<p>--Va ouvrir, Niania, dit madame
+Karzof, et si ce sont des
+étrangers, dis que nous n'y sommes
+pas.</p>
+
+<p>La Niania ramenée à son rôle
+de servante, s'en fut humblement
+ouvrir la porte. C'étaient
+Jean et Dournof. Elle les fit entrer
+dans le cabinet et alla prévenir
+les époux.</p>
+
+<p>--Déjà! dit madame Karzof.</p>
+
+<p>Elle ressentait une sorte de terreur
+à la pensée de paraître devant
+Dournof. Il lui semblait
+que ce jeune homme allait lui
+demander compte de la vie de
+sa fille... Enfin, séchant ses
+yeux et composant son visage,
+elle entra. Dournof se leva à son
+aspect et se tint debout, d'un air
+froid et respectueux. Madame
+Karzof voulait l'intimider, et lui
+faire sentir que, s'il rentrait dans
+la maison, c'était par la force des
+choses; mais à la vue de ce visage
+connu, auquel elle avait fait
+bon accueil pendant tant d'années,
+elle n y tint pas, et se jeta
+à son cou en disant:</p>
+
+<p>--Tâchez qu'elle vive, et tout,
+tout est à vous!</p>
+
+<p>--Je ne veux qu'Antonine
+seule, madame, répliqua le jeune
+avocat.</p>
+
+<p>--Oui, sans doute, mais tachez
+qu'elle vive, cher Féodor,
+nous vous aimerons comme notre
+propre fils.</p>
+
+<p>Dournof baisa la main de madame
+Karzof et reçut une accolade
+silencieuse du père.</p>
+
+<p>--Puis-je la voir? demanda-t-il
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas préparée, répondit
+la mère...; mais une telle
+joie... Elle se tut et hésita comme
+pour parler, puis continua
+de garder le silence.</p>
+
+<p>--Je n'ose pas, dit-elle enfin.
+J'ai peur...</p>
+
+<p>--Niania le lui dira, fit Jean.</p>
+
+<p>C'est Niania qui la connaît le
+mieux de nous tous.</p>
+
+<p>Madame Karzof poussa un
+soupir. Il était bien dure pour
+elle de s'entendre dire ouvertement
+qu'une servante possédait
+plus qu'elle le coeur de son
+enfant; mais ceci était encore une
+humiliation méritée. La Niania
+prévenue se rendit auprès d'Antonine
+qui venait de se réveiller,
+et toute la famille, sur la pointe
+du pied, se réunit derrière la
+porte de la chambrette.</p>
+
+<p>--Mon oiseau du bon Dieu,
+dit la vieille bonne, que veux-tu?</p>
+
+<p>--Donne-moi à boire, dit la
+jeune fille. Je me sens mieux
+d'avoir dormi.</p>
+
+<p>Elle promena autour d'elle un
+regard satisfait.</p>
+
+<p>--Est-ce vrai, dis, Niania, que
+Titolof est parti et qu'on ne
+m'en parlera plus?</p>
+
+<p>--Je crois bien que c'est vrai!</p>
+
+<p>Il se cherche déjà une femme
+ailleurs, dit plaisamment la Niania;
+c'est qu'il est pressé, vois-tu!</p>
+
+<p>Antonine sourit. C'était la
+première étape du bonheur que
+d'être débarrassée de cet odieux
+personnage.</p>
+
+<p>--On est disposé chez nous,
+continua la vieille femme, à te
+donner tout ce que tu demanderas,
+pour avancer ta guérison
+Tout ce que tu voudras sans exception.
+Ainsi, demande!</p>
+
+<p>--Oh! Niania, tout! Ce n'est
+pas possible! Il y a des choses
+qu'on ne m'accorderait pas.</p>
+
+<p>--Par exemple?</p>
+
+<p>Antonine rougit Cette rougeur
+passa sur son visage comme
+une lueur fugitive et se fixa
+à ses pommettes amaigries.</p>
+
+<p>--On ne me permettrait pas
+de voir Dournof!</p>
+
+<p>--Crois-tu? je crois bien que
+si! veux-tu que j'essaye?</p>
+
+<p>--Oh! non! fit Antonine en
+la retenant timidement, non...</p>
+
+<p>--Je vais voir, insista la bonne
+en se rapprochant de la porte.</p>
+
+<p>Elle ne fit que sortir et rentrer.</p>
+
+<p>--Il va venir, dit-elle, sur le
+seuil.</p>
+
+<p>--Ah! fit douloureusement
+Antonine, il faut que je sois bien
+malade!</p>
+
+<p>Madame Karzof reçut ce reproche
+comme un coup de poignard
+mais ce coeur de mère,
+si paisiblement indifférent la
+veille, commençait à mesurer
+son amour par l'étendue de ses
+souffrances.</p>
+
+<p>Dournof n'y put tenir; il entra,
+courut jusqu'auprès d'Antonine,
+et, s'agenouillant près
+d'elle:</p>
+
+<p>--Pour toujours, lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle lui avait pris la tête dans
+ses deux mains et le regardait
+avec incrédulité.</p>
+
+<p>--Pour toujours, répéta
+Dournof...; tu es à moi!</p>
+
+<p>Antonine appuya sa tête sur
+l'épaule du jeune homme en fermant
+les yeux, et ils échangèrent
+leur premier baiser.</p>
+
+<p>La Niania ferma la porte de
+la chambre et les laissa seuls.
+La famille Karzof pleurait de
+l'autre côté du mur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui
+suivirent leur réunion, les jeunes
+gens crurent avoir conjuré le
+mauvais sort; dans cette atmosphère
+de bonheur et de paix,
+Antonine semblait refleurir; renonçant
+à tout, Dournof passait
+ses journées auprès d'elle et ne
+rentrait chez lui que pour prendre
+un peu de sommeil. L'heure
+des repas était pour eux le moment
+béni de la journée, car on
+dressait le couvert auprès du canapé
+qu'Antonine ne quittait
+guère, et la Niania les servait
+tous deux seuls, pendant que la
+famille dînait dans la salle à
+manger.</p>
+
+<p>A voir la jeune fille, on n'eût
+jamais cru sa vie menacée. Son
+teint toujours pale était devenu
+d'un blanc mat, un rose à peine
+indiqué nuançait ses joues, et ne
+devenait plus rouge qu'aux heures
+de fièvre; la toux n'était plus
+très-pénible, mais les forces ne
+revenaient pas. Tout le monde
+crut que le docteur Z*** s'était
+trompé et madame Karzof réunit
+trois autres médecins pour
+leur demander une consultation.</p>
+
+<p>Le résultat fit tomber les pauvres
+gens du haut de leurs espérances:
+Antonine ne verrait pas
+fleurir les roses.</p>
+
+<p>Les parents, dans leur désespoir,
+déclarèrent que tout cela
+n'était que stupidité ou tromperie,
+que leur fille allait beaucoup
+mieux, et que "les médecins
+n'étaient que des ânes": cette
+dernière opinion émanait personnellement
+de M. Karzof.</p>
+
+<p>La chambre d'Antonine était
+devenue le rendez-vous de toute
+la famille: c'est là qu'on prenait
+les décisions, qu'on commandait
+le dîner, que Jean venait lire le
+journal à haute voix, que M.
+Karzof rapportait son petit stock
+de nouvelles et de commérages.</p>
+
+<p>Dournof apportait des fleurs,
+mais des fleurs sans parfum, car
+Antonine ne pouvait supporter
+la moindre odeur prononcée; les
+amis et amies de la famille prévenus
+du danger de la jeune fille,
+et n'y pouvant croire à la vue de
+sa beauté rayonnante et pour
+ainsi dire transfigurée, venaient
+en foule, apportant chacun quelque
+babiole, quelque petit souvenir.
+Bientôt les tables et les
+étagères furent encombrées de
+présents, et il fallut en augmenter
+le nombre.</p>
+
+<p>Le bataillon sacré était venu à
+la première nouvelle du danger;
+parmi les jeunes gens qui le
+composaient se trouvait un étudiant en
+médecine, près de finir
+son cours: si Dournof avait conservé
+quelques illusions, il les
+eut perdues à voir la pitié affectueuse
+avec laquelle son ami
+parlait à Antonine, avec quelle
+bonté il se prêtait à ses fantaisies
+et de quel regard triste il
+la suivait lorsqu'elle ne le voyait
+pas.</p>
+
+<p>Les jeunes filles ses compagnes
+venaient aussi en foule; jamais
+on ne jetait aperçu, parmi
+cette jeunesse rieuse, de la place
+que tenait cette personnalité le
+plus souvent grande et austère;
+on ne savait pas combien de
+bons conseils elle avait donnés,
+combien de chagrina elle avait
+adoucis par ses paroles ou ses
+actes, jusqu'au jour ou il fut avéré
+qu'on allait la perdre. Chacun
+voulut la revoir une fois encore,
+et il sembla à tous qu'ils
+ne l'avaient jamais vue jusque-là.</p>
+
+<p>Antonine recevait tous ces
+hommages, toutes ces marques
+de tendresse comme la chose la
+plus naturelle du monde. Son
+cerveau, déjà fatigué par tant de
+luttes et de chagrins, s'était un
+peu affaibli sous l'effort du mal
+envahissant; elle ne se rendit
+pas bien compte de l'affluence
+de visiteurs sans cesse renouvelée
+qui remplissait sa chambrette,
+mais il lui était très-agréable
+de voir tant d'amis.</p>
+
+<p>Ce flot incessant d'amis et de
+connaissances empêchait le bonheur
+d'avoir retrouvé Dournof
+d'être trop poignant et dangereux.
+Lorsqu'ils se retrouvaient
+seuls, après une journée pleine
+de distractions, lorsque la Niania,
+toujours silencieuse et triste,
+roulait auprès du canapé la petite
+table du repas, elle tendait
+la main à son ami, qui inclinait
+dessus sa tête, afin de lui dérober
+l'expression de ses yeux, et
+elle se laissait aller sur ses oreillers,
+en murmurant:</p>
+
+<p>--Je suis heureuse.</p>
+
+<p>Vers le soir, venait la fièvre;
+alors les yeux d'Antonine s'animaient
+d'un éclat factice, des
+taches rouges marbraient ses
+pommettes; elle faisait des projets
+pour l'avenir. On avait parlé
+vaguement d'un voyage à l'étranger,
+pour rétablir la santé.</p>
+
+<p>--Dès qu'il fera beau, disait-elle,
+aux premiers rayons du soleil
+de mai, nous partirons pour
+l'Italie, nous serons mariés alors!</p>
+
+<p>Sa main caressante prenait
+celle de Dournof qui l'écartait
+en souriant, le coeur navré, les
+traits tirés par la contrainte qu'il
+s'imposait.</p>
+
+<p>Nous irons à Florence! on dit
+qu'il y a tant de fleurs à Florence
+que personne ne peut se l'imaginer.
+Et puis en automne
+nous reviendrons ici. Maman
+nous arrangera un joli petit appartement
+dans un quartier clair
+et propre. Ma chambre à coucher
+sera bleue. J'aime tant le
+bleu! N'est-ce pas, maman, que
+vous me la meublerez bleu?</p>
+
+<p>--Oui, répondait madame
+Karzof, du bleu clair.</p>
+
+<p>--Bien clair, avec des rideaux
+blancs, brodés en dessous... cela
+coûtera cher, mais on ne marie
+sa fille qu'une fois, n'est-ce pas,
+mon père?</p>
+
+<p>Le vieux Karzof murmurait
+tout bas quelque chose comme
+un assentiment, et sortait en se
+mouchant avec bruit dans son
+grand foulard à carreaux, suivi
+par le regard inquiet de sa femme.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulèrent
+ainsi; Antonine espérait toujours
+qu'elle pourrait se lever
+le lendemain, et la langueur de
+son mal la forçait à rester couchée;
+elle allait de son lit au canapé
+et du canapé au lit tous les
+jours, et déjà ce faible effort lui
+paraissait au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>Un soir, dévorée par la fièvre,
+elle s'était tenue assise quelque
+temps.</p>
+
+<p>--Je vais mieux, dit-elle à
+Dournof, beaucoup mieux, tu le
+vois! Je veux aller dans le salon,
+faire une surprise à mon père
+et à ma mère. Et puis il y a
+si longtemps que je n'ai fait de
+musique!... Je veux jouer du
+piano.</p>
+
+<p>Elle se leva, en chancelant fit
+deux pas, appuyée sur le jeune
+homme; mais au moment où
+elle tournait vers lui son visage
+animé d'une joie enfantine, elle
+pâlit et se cramponna à son
+épaule. Une toux cruelle secoua
+ce jeune corps débile, et elle défaillit.
+Il la reporta sur le canapé;
+penché sur elle, il suivait les
+moindres mouvements de ce visage
+adoré; elle jeta à terre son
+mouchoir matbré de taches rouges.</p>
+
+<p>--I! est trop tard, dit-elle avec
+une expression déchirante. Trop
+tard! ah! mon ami, nous payerons
+cher ces quelques jours de
+bonheur!</p>
+
+<p>L'image de ce bonheur que
+la mort allait lui ravir devait être
+la punition d'Antonine. La vie
+qu'elle allait quitter se faisait
+belle devant ses yeux comme à
+plaisir, pour lui inspirer des regrets
+plus amers. Tant de tendresse,
+de dévouement, de facilité
+à toute chose! Les obstacles
+s'étaient levés par enchantement,
+tout n'était plus qu'un rêve
+doré, le paradis s'ouvrait devant
+elle... Et il fallait renoncer
+à toutes ces joies.</p>
+
+<p>Antonine pleurait, le visage
+dans ses mains. Dournof se pencha
+sur elle.</p>
+
+<p>--Ne pleure pas, lui dit-il, tu
+me brises le coeur.</p>
+
+<p>Elle leva sur lui ses yeux creusés
+par la souffrance physique
+et morale.</p>
+
+<p> Au moment où tout est si
+beau, où nous n'avons plus qu'à
+être heureux, voir la vie m'échapper...
+Quelle dérision amère!</p>
+
+<p>Dournof couvrait de baisers
+les petites mains fiévreuses de sa
+fiancée.</p>
+
+<p>--Si tu ne souffrais pas lui
+dit-il à voix basse, je ne serais
+pat ici!</p>
+
+<p>--C'est vrai, répondit-elle
+avec amertume; j'aurais épousé
+Titolof. Ah! s'écria la pauvre
+enfant, je ne sais pourtant pas
+méchante! Qu'ai-je fait pour
+tant souffrir?</p>
+
+<p>--Dieu châtie ceux qu'il aime!
+dit la voix grave de la Niania,
+qui venait d'entrer en silence.
+Tu as mal fait, ma fille, de
+porter la main sur toi-même.
+Quand tu as voulu mourir, tu as
+offensé le Seigneur. Ton mal est
+le châtiment qu'il t'envoie!</p>
+
+<p>--Mais elle guérira, Niania,
+elle guérira! reprit Dournof en
+regardant la vieille femme d'un
+air de supplication.</p>
+
+<p>--Non, dit Antonine, je ne
+guérirai pas. Dieu n'est pas le
+jouet de nos caprices. Je lui ai
+demandé la mort comme un
+bienfait, il me l'a accordée...</p>
+
+<p>Elle inclina la tête sur ses
+mains jointes et s'absorba dans
+ses pensées.</p>
+
+<p>--Que son nom soit béni! dit-elle
+enfin. Maintenant je ne dois
+plus penser qu'à obtenir mon
+pardon.</p>
+
+<p>Quand Dournof fut parti,
+quand la jeune fille fut arrangée
+pour la nuit dans son petit lit
+bleu, elle appela sa Niania qui
+couchait par terre auprès d'elle.</p>
+
+<p>--Prie avec moi et pour moi,
+Niania, dit-elle, pour que Dieu
+me pardonne.</p>
+
+<p>--Pauvre martyre, pensa la
+vieille femme, tu as gagné le
+ciel.</p>
+
+<p>Désormais la Niania et son
+élève parlèrent du ciel tous les
+soirs: une paix céleste descendit
+sur la jeune fille. Le jour appartenait
+à Dournof, à sa famille,
+à ses amis; la nuit était réservée
+à la prière.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans cruels retours
+d'amertume, sans larmes,
+sans accès de fiévreux désespoir,
+qu'Antonine renonça à la vie.
+Plus d'une fois, les mains levées
+vers le ciel, elle cria:</p>
+
+<p>--Je ne veux pas! Je ne veux
+pas mourir!</p>
+
+<p>Quand elle se croyait le mieux
+résignée, l'amour de la vie lui
+revenait plus fort et plus poignant
+que jamais. Ces luttes usèrent
+ses forces.</p>
+
+<p>La docteur, afin de prolonger
+de quelques jours une vie si chère
+à tous, conseilla de la transporter
+à la campagne. On loua
+une maison à Pargolovo dans
+un site magnifique où les yeux
+se reposaient de tous côtés sur
+les souches massives des pins ou
+des sapins. Si quelque chose
+pouvait conserver les forces défaillantes
+d'Antonine, c'était l'air
+balsamique des arbres résineux.</p>
+
+<p>Aux premiers rayons du soleil
+de mai, elle partit, non pour
+l'Italie, comme elle l'avait désiré,
+mais pour Pargolovo. Ce trajet
+d'une vingtaine de verstes à
+peine faillit lui coûter la vie.
+Dournof qui la soutenait sur son
+bras, appuyée sur des coussins,
+crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait
+pas vivante. Elle atteignit
+cependant ce séjour. Le
+lendemain de son arrivée, la vue
+du lac, des bois qui l'entourent,
+l'aspect magique de la verdure
+à peine naissante qui commençait
+à pointer aux rameaux des
+saules, toute cette vie nouvelle
+qu'amène le printemps lui rendit
+un peu de joie. Elle espéra
+vivre.</p>
+
+<p>En promenant ses yeux sur le
+paysage, elle les arrêta sur un
+petit monticule surplombant le
+lac, et que couronnait une petite
+chapelle construite en bois.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>La question imprévue n'obtint
+point de réponse: personne autour
+d'elle n'osait lui forger un
+mensonge.</p>
+
+<p>--Ah! fit-elle en parcourant
+du regard les visages qui l'entouraient,
+je comprends; c'est
+le cimetière. On m'enterrera là,
+près du lac, ajouta-t-elle en indiquant
+l'extrême pointe: je
+veux que mon tombeau reçoive
+les derniers rayons du soleil.</p>
+
+<p>Elle vécut un mois encore,
+dépassant les prévisions de la
+science, soutenue peut-être par
+le grand amour qu'elle portait à
+celui qu'elle laissait faible comme
+un enfant, et dénué comme
+un orphelin; puis, tout à coup,
+ses forces déclinèrent.</p>
+
+<p>--Ecoute, dit-elle un soir à
+Dournof, je mourrai demain, j'en
+suis sûre. Rappelle-toi que tu
+dois vivre pour ta patrie et tes
+semblables. Tu deviendras riche
+et célèbre; pense à moi, alors,
+car j'ai renoncé à tout pour obtenir
+ce résultat. Tu te marieras..</p>
+
+<p>Dournof fit un geste énergique.</p>
+
+<p>--Tu te marieras, insista-t-elle,
+et tu feras bien. Tu auras
+des enfants qui seront ton image,
+tu en feras des hommes tels
+que toi... alors si Dieu me permet
+de te voir sur la terre, je serai
+tout à fait heureuse, tout à
+fait, entends-tu?</p>
+
+<p>Le lendemain, comme elle
+l'avait dit, Antonine s'éteignit
+sans trop de souffrances; il y
+avait longtemps qu'elle avait
+épuisé le fiel de la coupe.</p>
+
+<p>Sa mort frappa sa famille
+comme si elle n'était pas prévenue
+depuis longtemps. Dans sa
+chambre, la plus belle et la plus
+vaste de cette maison où l'on
+avait dressé pour l'y exposer la
+table funéraire, le vieux Karzof,
+devenu à moitié imbécile, allait
+et venait, touchant les mains de
+sa fille et ne pouvant se persuader
+que leur roideur était celle
+de la mort. La mère inquiète de
+mille détails, sentait moins son
+chagrin; l'heure du remords devait
+commencer pour elle lorsque
+la maison serait remise en
+ordre et quand aucun souci matériel
+ne la distrairait plus de
+son chagrin.</p>
+
+<p>Dournof, qui depuis cinq nuit;
+n'avait pas dormi une heure sur
+vingt-quatre, veillait encore auprès
+du corps d'Antonine, avec
+le diacre chargé de lire les prières.
+Le diacre était remplacé
+toutes les trois heures, et Dournof
+restait là. De temps en
+temps, il se levait du siège qu'il
+avait adopté, et venait près de
+la jeune morte, arrangeait un ruban,
+un pli de sa blanche toilette
+nuptiale; il changeait de place
+une des fleurs dont le corps
+et la table étaient parsemés, puis,
+pieusement, comme une relique,
+il baisait le front et les mains
+d'Antonine, et retournait à sa
+place. Le sommeil l'y surprenait
+parfois; il appuyait alors sa tête
+contre la muraille et dormait
+quelques instants. Il se reprochait
+ces minutes dérobées à la
+contemplation des restes adorés
+qu'on allait venir lui enlever.</p>
+
+<p>Le troisième jour, en effet, la
+maison se remplit de parents et
+d'amis; on enleva le cercueil de
+moire blanche, et l'on emporta
+la jeune fille à l'église.</p>
+
+<p>Elle était si belle, ses traits
+avaient pris une expression si angélique,
+que l'on ne pensa point
+à couvrir son visage. On rabattit
+dessus le voile de mousseline
+qui l'entourait, et, sous le soleil
+de juin, elle prit ainsi, parée
+comme pour l'hymen, le chemin
+de la petite église.</p>
+
+<p>Pendant le service funèbre,
+Dournof, toujours près du cercueil,
+la regardait d'un air jaloux.
+Quand, suivant l'usage,
+l'assistance vint donner le baiser
+d'adieu à la morte, il s'inclina
+après les parents, comme il était
+dans l'ordre, sur les mains de
+cire de sa fiancée, puis il laissa
+passer la foule.</p>
+
+<p>Quand le dernier des assistants
+eut remplit ce pieux devoir, les
+sacristains s'approchèrent avec
+le couvercle. Il les écarta du geste.</p>
+
+<p>--N'y a-t-il plus personne?
+dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>On le regarda avec étonnement,
+mais nul ne répondit.</p>
+
+<p>Alors il se pencha sur sa fiancée
+et baisa avec passion le front
+pur, les joues amaigries, les
+doigts émaciés d'Antonine, puis
+il prit lui-même le couvercle
+avec une sorte de rage, et, sans
+attendre d'aide, il le vissa solidement.</p>
+
+<p>Les plus proches parents de
+la jeune fille avaient compris
+son désir et n'y mirent point
+d'obstacle: après les lèvres de
+Dournof, rien n'effleura plus le
+visage de celle qu'il n'avait pu
+obtenir comme sienne.</p>
+
+<p>Une voix se fit entendre tout
+près de lui, pendant qu'on emportait
+Antonine vers la fosse,
+creusée suivant son désir à l'endroit
+où tombaient les derniers
+rayons du soleil couchant:</p>
+
+<p>--Toi et moi seuls l'avons aimée;
+les autres ne l'ont pas
+connue.</p>
+
+<p>Dournof se retourna et vit la
+Niania. Celle là non plus ne
+pleurait pas, mais la joie de sa
+vie venait de disparaître dans le
+trou du fossoyeur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Les Karzof n'habitèrent pas
+longtemps la maison où leur
+fille avait rendu le dernier soupir.
+Bien différents de Dournof
+qui eût passé sa vie dans la
+chambre d'Antonine, à regarder
+la place où elle avait cessé
+de vivre, il leur était pénible
+de se trouver sans cesse dans un
+milieu qui leur rappelait les angoisses
+des derniers jours. Ils retournèrent
+en ville, et madame
+Karzof, toujours pratique, loua
+sa maison à des négociants anglais
+qui n'avaient pu trouver de
+villa à cause de la saison avancée.
+Ils retournèrent à Pétersbourg
+et reprirent leur existence
+accoutumée.</p>
+
+<p>Karzof s'en allait à son bureau
+le matin, remplissait machinalement
+sa besogne, grondait quelque
+scribe négligent, donnait des
+signatures et des poignées de
+main, puis rentrait au logis. Là
+rien ne paraissait changé; mais
+jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui
+muet, se faisait entendre
+dès le bas de l'escalier; à
+son coup de sonnette, la musique
+cessait brusquement, et, sur
+la porte ouverte du salon, il voyait
+apparaître la gracieuse silhouette
+de sa fille... Désormais,
+il entrait seul, la tête basse, remettait
+son pardessus à la Niania
+toujours morne et sévère,
+puis traversait le salon sans regarder
+autour de lui: il n'était
+pas d'objet dans cette pièce qui
+ne parlât au père navré de sa
+fille perdue?</p>
+
+<p>Il allait retrouver sa femme.
+Celle-ci, assise auprès de la fenêtre,
+portant désormais des lunettes
+pour protéger ses yeux
+soudainement vieillis par les
+pleurs, tricotait des bas de laine
+pour son fils et son mari... Le
+père s'asseyait près d'elle, poussant
+un soupir, de chagrin autant
+que de fatigue, et, suivant
+une habitude de trente années,
+il demandait le récit des événements
+survenus en son absence.</p>
+
+<p>Que lui dire? Il n'arrivait plus
+rien. Autrefois, la maison était
+pleine de mouvement et de vie.
+Les jeunes amies d'Antonine et
+leurs frères allaient et venaient
+sans cesse; il n'était point de
+jour où la sonnette ne retentît
+dix fois; mais qui pouvait venir
+désormais? Jean fuyait la maison,
+cette triste maison pleine
+de souvenirs douloureux, et n'y
+rentrait guère que pour la nuit.
+Il se reprochait bien parfois de
+délaisser ainsi ses parents,--mais
+il n'aimait pas à se trouver avec
+eux; la vue de leur chagrin, loin
+de lui inspirer la pitié, soulevait
+en lui une sourde colère.</p>
+
+<p>--C'est leur bêtise, se disait-il,
+leur amour-propre aveugle
+qui a perdu notre Antonine
+bien-aimée!</p>
+
+<p>Et la compassion achevait de
+mourir dans son coeur.</p>
+
+<p>Jean était de ceux qui ne comprennent
+pas les erreurs de l'ignorance.
+L'éducation qu'il
+avait reçue et ses facultés naturelles
+le mettaient fort au-dessus
+du niveau de ses parents. Il ne
+s'en targuait pas, car il avait trop
+d'esprit pour tirer vanité d'une
+supériorité qui ne lui appartenait
+pas en propre, mais il ne
+comprenait pas les faiblesses et
+les imperfections d'une société
+moins éclairée; il pouvait les
+excuser, mais non les plaindre.
+Après le premier hébétement
+de la douleur, madame Karzof
+ne tarda pas à se révolter; elle
+ne pouvait supporter l'idée d'être
+en faute; son amour-propre,
+qui durant sa vie entière n'avait
+été éprouvé que dans des circonstances
+peu importantes, ne
+pouvait lui laisser supporter la
+pensée de la moindre erreur possible.
+Elle réfléchit pendant
+quelques semaines, se débattant
+sous l'accusation que portait sur
+elle sa propre conscience, et à
+force de chercher, elle trouva
+un autre coupable de la mort
+d'Antonine.</p>
+
+<p>--Sais-tu, Karzof, dit-elle à
+son mari, un soir que, après leur
+dîner solitaire, les deux époux
+se retrouvaient seuls dans le cabinet
+du vieillard, sais-tu que
+sans Dournof, notre Antonine
+serait encore ici, belle et vivante?</p>
+
+<p>Karzof hocha tristement la tête,
+sa conscience à lui ne s'accommodait
+pas si facilement
+d'une défaite, mais il ne voulait
+pas contrarier sa femme. Il garda
+le silence.</p>
+
+<p>--Oui, répéta madame Karzof,
+c'est la faute de Dournof si
+nous avons perdu notre fille!
+c'est lui qui l'a entraînée dans
+cet amour absurde; s'il avait eu
+un peu de coeur, il aurait compris
+tout de suite qu'elle n'était
+pas faite pour lui, et il se serait
+tenu à l'écart... Je l'avais dit dès
+l'abord, et je le maintiens: c'était
+un coureur de dot!</p>
+
+<p>--Antonine n'était pas bien
+riche, objecta timidement Karzof;
+je crois qu'il l'aimait pour
+elle-même.</p>
+
+<p>--Tu n'y entends rien, reprit
+avec véhémence la mère irritée;
+s'il l'avait aimée pour elle-même,
+il aurait préféré le bonheur
+de notre fille à son propre bonheur,
+et il lui aurait conseillé
+tout le premier de faire un mariage
+sensé, un beau mariage qui
+satisferait tout le monde... Mais
+il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.</p>
+
+<p>--Il l'aimait, dit doucement
+le vieillard.</p>
+
+<p>--Il l'aimait, la belle affaire!
+moi aussi, je l'aimais! et c'est
+parce que je l'aimais, que je
+voulais la voir riche et bien posée.
+Qu'est-ce que c'est, que cet
+amour qui ne sait que nuire!</p>
+
+<p>Karzof pensa à part lui qu'il
+avait autrefois aimé sa femme
+d'un amour semblable à celui de
+Dournof, et que lorsqu'on la lui
+avait donnée, elle qui ne l'aimait
+pas, son bonheur avait
+commencé par être bien égoïste.
+Mais les idées du vieillard n'étaient
+plus bien nettes depuis
+quelques années, et s'il sentait
+bien que sa femme avait tort, il
+n'était pas capable de le lui dire.
+Il continua de se taire.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants la
+Niania était entrée dans le cabinet
+et avait commencé à préparer
+l'attirail du thé; madame
+Karzof n'y prit pas garde.</p>
+
+<p>--C'est Dournof, reprit-elle,
+qui est cause de notre malheur,
+c'est son sot entêtement qui a
+poussé Antonine, pauvre agneau
+à chercher la mort; c'est un misérable
+et un lâche, il n'agissait
+que par intérêt.</p>
+
+<p>La Niania s'arrêta près de la
+table et regarda madame Karzof.
+Celle-ci, emportée par sa
+colère, continua:</p>
+
+<p>--Il voulait épouser Antonine,
+mais avec notre bénédiction,
+car il avait peur de la voir déshériter,
+et, sans dot, il n'avait
+pas besoin d'elle...</p>
+
+<p>--Madame, dit tout-à-coup la
+voix grave de la Niania, vous
+offensez Dieu.</p>
+
+<p>--Eh? fit la mère qui ne put
+en croire ses oreilles.</p>
+
+<p>--Vous offensez Dieu en calomniant
+l'innocent! Dournof
+aimait notre Antonine pour elle-même;
+il lui a proposé de s'enfuir...</p>
+
+<p>--Que ne l'a telle écouté!
+gémit la malheureuse femme;
+elle vivrait, et j'aurais pardonné.</p>
+
+<p>--Vous aviez dit à la pauvre
+sainte, qui est au ciel, que votre
+malédiction la suivrait partout si
+elle se mariait sans votre consentement;
+elle vous a crue,--elle
+a eu tort, puisque vous venez
+de le dire vous-même.</p>
+
+<p>Madame Karzof ne trouva
+rien à répondre. Son mari écoutait
+en silence, comprenant à
+peine ce qui se passait auprès
+de lui.</p>
+
+<p>--Vous avez un caractère
+comme les autres femmes, reprit
+la Niania, vous criez bien
+fort, et puis vous cédez à qui
+vous flatte; ni Antonine, ni celui
+qu'elle avait choisi, n'avaient
+un semblable caractère; ils
+écoutaient, se taisaient, et obéissaient
+quand c'était pénible;
+mais ce que vous demandiez ici;
+c'était contraire à la volonté du
+Seigneur. Oui, ils ont eu tort de
+vous croire, oui, ils auraient du
+vous désobéir,--mais Antonine
+était une fille trop soumise, elle
+a mieux aimé mourir que de pécher.</p>
+
+<p>M. Karzof sanglotait dans son
+mouchoir, et des larmes auxquelles
+il ne prenait pas garde
+coulaient sur les joues du vieillard.</p>
+
+<p>--Vous disiez tantôt que
+Dournof est coupable de la
+mort de notre agneau pascal?
+Ce n'est pas vrai, madame, et
+vous le savez bien, que ce n'est
+pas vrai! Antonine est morte de
+chagrin, et c'est votre faute, à
+vous, madame! Elle vous avait
+dit qa'elle en mourrait, vous ne
+l'avez pas crue,--parce que
+vous aviez dit la même chose
+autrefois; mais vous auriez dû
+savoir qu'elle avait un autre caractère
+que vous! Elle ne disait
+pas de paroles inutiles, notre
+Antonine, elle ne parlait pas de
+ses actions, elle faisait de son
+mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un
+l'a tué notre Antonine,--et
+c'est sa mère qui l'a tuée.</p>
+
+<p>--Niania! Niania! s'écria madame
+Karzof en se soulevant de
+son fauteuil.</p>
+
+<p>--Je ne vous crains pas, dit
+doucement la vieille bonne. J'ai
+tant pleuré que ça m'est égal de
+mourir, et puis vous ne me ferez
+pas de mal. Mais c'est vous
+qui avez tué Antonine, tout de
+même.</p>
+
+<p>--Hors d'ici! cria madame
+Karzof. Impudente, tu oses blâmer
+tes maîtres? Je te chasse!
+va-t'en!</p>
+
+<p>--Ma femme, intercéda le
+vieillard, elle nous aime, elle
+élevé nos enfants... elle déraisonne,
+laisse-la tranquille...</p>
+
+<p>--Hors d'ici! répéta la matrone
+irritée. Je te chasse!
+C'est toi qui es cause de notre
+malheur; tu as entraîné notre
+innocente au mal...</p>
+
+<p>--Ah! madame! dit la vieille
+bonne en faisant le signe de la
+croix, que Dieu vous pardonne
+ce que vous dites! Je m'en vais...
+je m'en vais, et sans rien regretter.
+M. Jean vole de ses propres
+ailes maintenant, hélas! le nid
+est vide.. Je m'en vais, madame.
+La vieille femme s'inclina jusqu'à
+terre devant celle qu'elle
+avait servi depuis trente ans,
+puis se releva d'un air digne et
+sortit. L'instant d'après, une jeune
+femme de chambre, qu'on
+avait prise pendant la maladie
+d'Antonine, entra d'un air étonné,
+conviée à ce service pour la
+première fois, et acheva de préparer
+le thé.</p>
+
+<p>Madame Karzof, plus contrariée
+qu'irritée pour le moment,
+garda le silence pendant quelques
+instants, puis, ne pouvant
+y tenir, demanda:</p>
+
+<p>--Où est la Niania?</p>
+
+<p>--Elle est sortie, madame, répondit
+respectueusement la jeune fille.</p>
+
+<p>--Où est-elle allée?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, madame, elle
+ne l'a pas dit.</p>
+
+<p>Karzof regarda sa femme d'un
+air de reproche; elle détourna
+les yeux, et reprit son tricot sans
+rien ajouter.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Dournof était seul dans sa chambre;
+après une journée de
+travail assidu, il avait repoussé
+tel papier, qui encombraient son
+bureau, et, la tête appuyée dans
+ses deux mains, les yeux fixés
+dans le vide, il rêvait.
+C'était l'heure qu'il accordait
+à ses souvenirs; après le jour,
+employé aux courses, aux démarches,
+à l'étude des dossier,
+à la préparation de ses plaidoiries,
+il se donnait un moment de
+répit vers le coucher du soleil.
+Pendant ces jours brûlants de
+l'été, si tristes en ville, un flot
+continu d'équipages entraînait
+vers les îles les promeneurs altérés
+de fraîcheur et de verdure.
+Mais Dournof n'allait pas voir
+coucher le soleil à la pointe
+comme c'est l'usage; il restait
+chez lui, seul, concentré dans sa
+pensée, et revivait les quelques
+semaines où il avait épuisé la
+coupe de la joie la plus amère,
+auprès de celle qui lui était rendue
+et qu'il devait perdre. Le
+roulement lointain des voitures
+sur le pont Troitsky faisait un
+accompagnement sourd à la mélancolie
+de ses pensées, et ce
+n'était d'ordinaire que bien avant
+dans la nuit, lorsque le roulement
+s'était éteint et que l'orient
+se nuançait d'une bande rouge
+annonçant le prochain lever du
+soleil, qu'il se décidait à se jeter
+sur son lit.</p>
+
+<p>Après la première effervescence
+aiguë de la douleur, Dournof,
+suivant la marche ordinaire
+des sentiments humains, était
+arrivé à cette période du deuil
+où l'on trouve une volupté amère
+à se plonger dans les souvenirs
+les plus déchirants; il se
+complaisait à se représenter Antonine
+agonisante, il essayait de
+se retracer le dernier regard si
+tendre et si désespéré de la pauvre
+enfant, qui le cherchait encore
+pendant que l'aube de la
+mort s'étendait sur ses yeux déjà
+aveugles; c'est là ce qu'il voulait
+revoir, et, dans ces images
+funèbres, pendant que son coeur
+torturé se tordait dans l'angoisse,
+il lui semblait se rapprocher
+de la chère envolée, au moins
+par le martyre qu'il subissait à
+plaisir.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil avaient
+quitté la chambrette, et la poussière
+du jour se reposait lentement
+sur le bord de sa fenêtre
+ouverte, lorsqu'il entendit sonner.
+Il secoua les épaules, maudit
+l'importun et resta immobile.</p>
+
+<p>La sonnette s'agita encore
+après un court silence. Dournof
+hésita, fit un mouvement pour
+se lever, mais il lui en coûtait
+trop de faire entrer un importun,
+de chasser sa tristesse, pour répondre
+à quelque oisif entré par
+hasard; il remit sa tête dans ses
+mains, et voulut reprendre sa rêverie.
+Un troisième coup de sonnette,
+déchirant et précipité
+comme l'appel d'une âme en détresse,
+le fit tressaillir. Malgré
+lui, il se leva lentement et alla
+ouvrir.</p>
+
+<p>--Niania! s'écria-t-il en apercevant
+sur le palier la figure
+sombre de la vieille femme. Niania!
+d'où viens-tu? Entre, entre,
+ma bonne!</p>
+
+<p>Il rentra chez lui, elle le suivit.</p>
+
+<p>--Assieds-toi, lui dit Dournof.
+Que me veux-tu, ma chère?
+Ah!... je suis content de te voir...</p>
+
+<p>Il se tut, suffoqué par ses pensées.
+Il aimait sincèrement et
+tendrement cette vieille femme
+qui avait été la vraie mère d'Antonine.
+Inconsciemment il éprouvait
+du respect pour cette bouche
+austère, d'où étaient tombées
+sur eux les paroles qui préservent
+de la chute, et sur la
+mourante les dernières prières
+qu'entend l'oreille humaine. Il
+aimait ces mains ridées, désormais
+tremblantes, qui avaient
+enseveli le corps de sa bien-aimée,
+ces yeux qui avaient veillé
+son agonie, et pleuré sur son
+cercueil; cette vieille femme
+était désormais tout ce qui restait
+vivant sur la terre, de ce
+qu'il avait aimé, car les parents
+d'Antonine n'étaient rien pour
+lui.</p>
+
+<p>--Je ne m'assoirai pas, dit la
+vieille femme, qui resta droite
+devant lui; j'ai une grâce à te
+demander, et ce n'est pas assis
+qu'on demande les grâces.</p>
+
+<p>--Une grâce? Tout ce que tu
+voudras? fit Dournof. Je ne suis
+pas riche, mais tout ce que je
+possède...</p>
+
+<p>La vieille femme fit un signe
+de la main.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de l'argent
+qu'il me faut, dit-elle, ni rien de
+pareil. Je suis venu te demander,
+maître, si tu veux que je sois ta
+servante.</p>
+
+<p>--Ma servante? fit le jeune
+homme surpris.</p>
+
+<p>--Oui, répéta la vielle femme
+en s'inclinant jusqu'à toucher la
+terre de sa main pendante, ta
+servante, jusqu'à ma mort qui
+sera prochaine, je l'espère. Je ne
+veux pas de gages, j'ai beaucoup
+d'habits, je te demande le pain
+et le sel, et je veux te servir.</p>
+
+<p>--Je le veux bien, répondit
+Dournof encore ébahi, mais
+pourquoi? Est-ce que tu ne veux
+pas rester avec les Karzof?</p>
+
+<p>--Elle m'a chassée! dit la
+Niania, répondant à sa pensée
+intérieure, plutôt qu'à la question
+de Dournof: elle m'a chassée;
+vois-tu, toi et moi, nous
+sommes, à ce qu'elle prétend,
+coupables de la mort de notre
+ange défunt; tu vois qu'il n'y a
+pas moyen de faire autrement
+que de vivre ensemble! Des
+païens comme nous, fi!</p>
+
+<p>Elle acheva sa phrase par un
+geste d'une amertume indicible.
+Dournof la regarda, et lut
+dans les yeux de la vieille femme
+un ressentiment profond contre
+ses maîtres... Toute la fidélités
+que les gens russes portent à
+leurs seigneurs s'était concentrée
+sur Antonine, et celle-ci
+l'avait emportée dans la tombe.</p>
+
+<p>--Viens chez moi, dit-il avec
+bonté; viens, nous parlerons
+d'elle. Nous l'aimions, nous...</p>
+
+<p>La Niania prit la main du jeune
+homme et la porta à ses lèvres
+avant qu'il eût pu la retirer.</p>
+
+<p>--Tu es mon maître, dit-elle;
+je vais dire à ceux de là-bas que
+je suis à ton service. Je reviendrai
+demain. Peux-tu me loger?</p>
+
+<p>--Là! dit le jeune homme en
+ouvrant une petite pièce sombre
+où il mettait ses habits et quelques
+livres.</p>
+
+<p>--C'est bon, fit la Niania. Tu
+verras que je te soignerai bien.</p>
+
+<p>Sans plus de paroles, elle sortit.
+Le lendemain, elle revint
+avec un paquet de hardes, et
+s'installa dans le ménage du
+jeune homme.</p>
+
+<p>--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci,
+non sans quelque curiosité, lors
+qu'il la vit arriver.</p>
+
+<p>Elle fit un geste dédaigneux.</p>
+
+<p>--Que j'étais une ingrate, une
+méchante, une misérable... Le
+vieux pleurait; pour lui, je serais
+restée, mais elle, je ne peux
+plus la voir.</p>
+
+<p>--Elle est pourtant bien à
+plaindre, murmura Dournof.</p>
+
+<p>--Par sa faute! Tant pis pour
+elle! répliqua la vieille femme
+en colère. Nous souffrons tous
+par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle
+pas? Ce n'est que
+juste.</p>
+
+<p>Dournof ne revit jamais les
+Karzof: peu de temps après, le
+vieillard prit sa retraite, et six
+semaines plus tard il mourut,
+d'ennui plus encore que de chagrin.
+Madame Karzof, bourrelée
+de remords qu'elle ne voulait
+pas accepter, toujours en lutte
+avec elle-même, toujours irritée
+contre les autres, se retira chez
+une parente de province.</p>
+
+<p>Seul, Jean avait conservé son
+amitié à Dournof et sa tendresse
+à la vieille bonne.</p>
+
+<p>De temps en temps, il venait
+les voir, et tous les trois passaient
+une heure à savourer l'amertume
+des souvenirs. Mais il
+obtint une place de substitut en
+province, et Dournof se trouva
+seul avec la vieille bonne, pour
+livrer à la vie la grande bataille
+dans laquelle il faut vaincre ou
+périr.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Le jeune homme n'était pas
+de ceux qui succombent: une
+robuste vitalité, jointe à cette
+énergie tranquille qui lui avait
+donné tant de constance dans
+son amour, lui inspira le courage
+nécessaire pour traverser
+toutes les épreuves. Il connut
+des jours de misère, car pendant
+la maladie d'Antonine il avait
+dépensé son petit capital pour
+vivre et procurer quelques gâteries
+à la pauvre enfant; la vieille
+bonne et lui dînèrent plus d'une
+fois d'une poignée de gruau noir
+achetée à crédit, mais le pain
+amer du travail infructueux, loin
+de les affaiblir, semblait redoubler
+leurs forces. Tendant ces
+mois d'épreuve, la Niania connut
+qu'elle ne s'était pas trompée
+en choisissant Dournof pour
+maître, et de jour en jour elle
+l'aima davantage.</p>
+
+<p>Un labeur acharné vainc tous
+les obstacles: cette devise, celle
+de Dournof, finit par triompher;
+dix-huit mois après la mort
+d'Antonine, un procès curieux
+mit ses talents en lumière, et,
+comme il arrive souvent, inconnu
+la veille, au jour il se réveilla
+célèbre. Les consultations,
+les demandes affluèrent de toutes
+parts; il reçut des offres du
+ministère de la justice, et ne
+pouvant en croire sa propre expérience,
+il se vit juge au tribunal
+des référés sans savoir comment
+cela s'était fait. On parla
+de passe-droit, de manquement
+à la hiérarchie; les mécontents
+furent nombreux; mais le ministre
+ferma d'un mot la bouche à
+tout le monde:</p>
+
+<p>--Que ceux qui ont plus de
+talent fassent leurs preuves, dit-il;
+nous les placerons plus haut
+encore!</p>
+
+<p>Dournof, désormais, n'était
+plus une sorte de paria, reçu
+par pure bienveillance dans une
+société supérieure à son rang.
+C'était M. le président Dournof,
+un homme bien remarquable,
+qui avait donné des preuves de
+sagacité vraiment extraordinaires;
+aussi tout le monde était-il
+heureux et fier de le rencontrer.
+La haute aristocratie lui tenait
+encore un peu de rigueur, parce
+que sa nomination était de date
+trop récente; mais ces obstacles
+devaient s'effacer avec le temps.</p>
+
+<p>Le jeune président prit sa
+nouvelle fortune avec le même
+calme qui avait accompagné ses
+mauvais jours. L'hermine ne lui
+monta point au cerveau. Toujours
+accompagné de la Niania,
+qui avait dépensé la moitié de
+ses économies à brûler des cierges
+pour lui, au temps de son infortune,
+il prit un appartement
+conforme à son nouveau rang;
+un valet de chambre ouvrit désormais
+la porte aux visiteurs,
+une cuisinière finnoise remplaça
+la Niania à la cuisine, et celle-ci,
+promue au rang de femme de
+charge, n'eut plus que le soin du
+linge et la haute main sur la maison;
+mais le jeune homme conserva
+la même simplicité de
+maintien, et le même détachement
+des choses matérielles. Le
+deuil qu'il portait toujours dans
+son coeur l'empêchait de prêter
+trop d'attention aux jouissances
+extérieures.</p>
+
+<p>Tendant ses jours de lutte,
+lorsqu'il s'était senti défaillir, il
+avait eu un refuge assuré contre
+les faiblesses d'un esprit trop
+tendu et d'un coeur brisé de fatigue.
+Quand après une journée
+passée sur un travail ingrat il
+sentait ses yeux lui faire du mal
+et sa tête s'alourdir, il partait
+vers le soir en été et s'en allait
+le long de la route de Pargolovo.</p>
+
+<p>Ce trajet fait cent fois, ne lut
+paraissait pas long: il connaissait
+chaque poteau de la route;
+c'était pour lui une sorte de chemin
+de la croix, que cette route
+où il avait soutenu dans ses
+bras Antonine défaillante. La
+nuit d'été, claire et sereine, se
+posait doucement sur la campagne;
+il voyait s'assombrir peu à
+peu l'atmosphère qui devenait
+grise plutôt que sombre, et sous
+cette demi-clarté des nuits du
+nord, où l'on peut encore lire un
+livre à minuit, il poursuivait sa
+course solitaire.</p>
+
+<p>Le ciel se rosait à l'orient
+quand vers deux heures du matin
+il arrivait au cimetière; rien
+n'en défendait l'abord; en Russie,
+on ne songe guère à protéger
+les tombeaux, car les violations
+de sépulture sont bien rares;
+il gravissait la pente de la
+colline, et parvenait jusqu'à la
+croix de fer scellée dans du granit,
+qui marquait le lieu du repos
+d'Antonine.</p>
+
+<p>Là, assis sur la pierre, il confiait
+à la chère morte ses chagrins,
+ses illusions perdues, ses
+défaillances du jour précédent...
+il pleurait sans honte sur cette
+tombe où reposait le meilleur
+de lui-même; le soleil levant l'y
+trouvait, et à cette heure où l'âme
+de la jeune fille s'était envolée,
+il versait à flots brûlants sur
+ce tombeau le trop-plein de son
+âme désespérée; puis il revenait
+vers la ville, affaissé, mais
+consolé, car il lui avait semblé
+entendre encore les paroles
+d'Antonine:</p>
+
+<p>--Tu travailleras, je le veux;
+et tu seras un homme utile à ton
+pays.</p>
+
+<p>Quelle défaillance était permise
+devant ce courage indompté
+qui n'avait cédé qu'à la mort?
+Honteux de sa faiblesse, Dournof
+rentrait et se remettait au
+travail.</p>
+
+<p>A ses habits poussiéreux, la
+Niania qui l'avait attendu toute
+la nuit reconnaissait bien la course
+funéraire qu'il avait faite; essuyant
+ses yeux fatigués où se
+trouvaient toujours de nouvelles
+larmes, elle lui servait un repas
+frugal, et lui demandait à voix
+basse.</p>
+
+<p>--Tout est-il en ordre, là bas?</p>
+
+<p>--Oui, répondait Dournof.</p>
+
+<p>Elle poussait un soupir, le regardait
+avec compassion et redoublait
+de soins pour lui.</p>
+
+<p>L'hiver vint interrompre ces
+visites à la tombe d'Antonine
+les chemins n'étaient presque
+pas praticables à pied dans cet
+endroit abandonné pendant l'hiver;
+Dournof y vint cependant
+plusieurs fois en traîneau.</p>
+
+<p>Il laissait son véhicule à l'auberge
+et gravissait seul, dans la
+neige molle, la colline qui dominait
+le lac alors gelé et immobile.</p>
+
+<p>Mais ce pieux pèlerinage
+était gâté par la présence du cocher,
+parfois ivre, toujours grossier,
+qui maudissait à demi-voix
+le "bârine" incommode à qui
+la fantaisie prenait de lui faire
+faire quarante kilomètres par
+ces routes désertes, en plein
+coeur de l'hiver pour retourner
+au cimetière.</p>
+
+<p>A peine l'herbe pointait-elle,
+qu'il s'y rendit. La fortune n'avait
+pas encore changé pour lui;
+mais il se sentait à la veille du
+succès: mille détails insignifiants,
+précurseurs de cette aube
+nouvelle, lui mettaient au
+coeur cette joyeuse impatience
+ce frémissement contenu, semblable
+aux piaffements d'un cheval
+prêt à prendre sa course, aux
+battements d'aile de l'oiseau qui
+va s'envoler. Ce jour-là, c'est
+presque avec joie qu'il chuchota
+à la prière d'Antonine ses espérances
+et ses ambitions, et il
+lui sembla que de dessous terre
+la jeune morte lui répondait:</p>
+
+<p>--Je savais bien qu'il en serait
+ainsi.</p>
+
+<p>L'année suivante, lorsque sa
+nomination lui tomba subitement
+sur les épaules, comme
+une pourpre romaine, il fut si
+étonné, si bouleversé de cet honneur
+inespéré que pendant
+quelques jours il eut en quelque
+sorte peine à reprendre pied.
+Tout ce qui l'entourait lui semblait
+avoir changé de face: et
+en effet, ceux qui l'approchaient
+parlaient autrement; un respect
+auquel il n'était point accoutumé
+ressortait des manières de
+ses subordonnés, la veille ses
+égaux ou même ses supérieurs.
+Toute celle platitude qui entoure
+les élus du pouvoir, loin de
+lui monter la têtu, l'écoeura et
+lui inspira du dégoût.</p>
+
+<p>--Je suis le même qu'hier,
+pensait-il; pourquoi ont-ils changé?</p>
+
+<p>Cependant, il se fit à sa nouvelle
+position; en rentrant chez
+lui, il retrouvait la Niania, toujours
+la même, celle-là; lors de
+la subite élévation de son maître,
+elle lui avait offert son compliment
+sincère avec des yeux
+où brillait une joie grave, mais
+elle ne lui témoignait pas une
+ombre de déférence de plus
+qu'autrefois. Sa bonté familière
+continuait à régler tout autour
+de lui suivant ses habitudes, se
+conformant aux changements
+nécessités par sa position nouvelle;
+mais il n'avait obtenu ni
+une révérence, ni une prévenance
+de plus. Aussi, quand il se
+sentit dégoûté des flagorneries
+officielles, est ce vers l'humble
+femme qu'il se retourna.</p>
+
+<p>--Es-tu contente, Niania? lui
+dit-il un soir, en rentrant d'un
+raout chez le ministre.</p>
+
+<p>--Je suis contente, répondit-elle
+d'un ton grave. Mais c'est
+la défunte qui serait heureuse!</p>
+
+<p>Dournof rougit. Pendant la
+soirée qui venait de s'écouler,
+tout entier à la joie de son nouveau
+rang, il n'avait pas songé
+une fois à Antonine. Cependant
+n'était-ce pas elle qui lui avait
+soufflé la force et le courage?
+Il dormit peu, et, le lendemain
+matin, ayant pris une voiture
+pour la journée, il courut
+chez, un jardinier commander
+une superbe couronne blanche.
+Une heure après, la couronne
+embaumait son cabinet de
+travail; malgré la saison rigoureuse,
+on avait trouvé des roses,
+des camélias, des jacinthes, des
+tubéreuses, du lilas, tout cela
+d'une blancheur immaculée.
+Dournof contempla quelques
+instants son offrande, et sa joie
+ambitieuse disparut soudain noyée
+dans un regret poignant.</p>
+
+<p>Qu'elle eût été heureuse, en
+effet, la noble fille qui avait consenti
+à porter son nom! Quelle
+ivresse pure et désintéressée
+eût gonflé son âme! avec quelle
+dignité n'eut-elle pas partagé sa:
+fortune!...</p>
+
+<p>Il resta silencieux et absorbé,
+si bien qu'il n'entendit pas la
+Niania, qui était entrée doucement
+et qui vint se placer auprès
+de lui.</p>
+
+<p>--Pauvre enfant, dit la vieille
+femme, si bas que Dournof ne
+tressaillit pas; c'est sa couronne
+de noce!</p>
+
+<p>Elle s'inclina et baisa pieusement
+un petit bouquet de fleurs
+d'oranger, caché dans la verdure.</p>
+
+<p>Dournof secoua tristement la
+tête et descendit, portant lui-même
+la couronne funèbre qu'il
+ne voulut confier à personne.</p>
+
+<p>Au moment où il allait monter
+en voiture, un traîneau tourna
+le coin de la rue; encadré
+dans du duvet de cygne, rose
+sous le froid piquant, un joli visage
+de jeune fille souriait à côté
+de celui du ministre: celui-ci
+salua Dournof en passant, et le
+jeune homme reconnut sous ce
+costume mademoiselle Marianne,
+la fille de son protecteur qu'il
+avait entrevue la veille au raout
+de son père, en robe blanche
+décolletée.</p>
+
+<p>Le traîneau passa, Dournof
+réussit à faire entrer son énorme
+couronne dans la voiture, et
+bientôt après, les maisons du
+vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies
+dans la neige, commencèrent
+à défiler devant lui, le long
+de la route de Finlande.</p>
+
+<p>La neige couvrait la tombe
+d'Antonine: le jardinier paresseux
+n'avait pas fait son devoir.
+Dournof se fit apporter une pioche,
+et, à la sueur de son front,
+il dégagea le bloc de granit.</p>
+
+<p>Cette opération terminée, il
+plaça sur la croix sa fragile offrande
+que le vent glacial devait
+bientôt réduire à néant, puis il
+s'arrêta pour regarder le monument
+funéraire.</p>
+
+<p>Moins de trois ans auparavant,
+il avait vu mettre là tout ce qu'il
+aimait; penché sur le bord de
+cette fosse, il s'était dit que la
+vie n'avait plus pour lui de raison
+d'être, il avait espéré mourir...
+il avait vécu, cependant. Et
+quel abîme séparait le pauvre
+diable, repoussé par une médiocre
+famille de petite noblesse, du
+président désormais respecté de
+tous! Trois ans avaient suffi pour
+accomplir cet ouvrage, cependant...</p>
+
+<p>Dournof se dit que sans l'obstination
+de madame Karzof,
+maintenant il aurait pu réclamer
+Antonine; que loin de le repousser,
+la famille eût considéré
+sa demande comme un honneur,
+et il prit en pitié la vanité humaine.</p>
+
+<p>Puis une autre idée lui traversa
+l'esprit. Maintenant, toute famille
+agréerait sa demande, l'univers
+était ouvert devant lui.</p>
+
+<p>--Tu te marieras, avait dit
+Antonine.</p>
+
+<p>Cette pensée, qu'il n'avait pu
+admettre alors, se présenta à
+son esprit sous une nouvelle apparence.
+Il lui faudrait une femme,
+en effet,--mais pas maintenant,--le
+plus tard possible. Ce
+serait par raison, pour fonder
+une famille, pour élever des fils,
+qu'il se marierait.</p>
+
+<p>--Ah! chère Antonine, soupira-t-il,
+en posant ses lèvres sur
+le granit glacé, ce sera un cruel
+sacrifice, car je ne pourrai jamais
+aimer que toi!</p>
+
+<p>Il se retourna pensif vers la
+ville, qu'il atteignit vers quatre
+heures. La nuit tombait; le va-et-vient
+joyeux qui précède
+l'heure du dîner, l'éclat des lumières,
+tout ce mouvement d'une
+ville luxueuse et amie du plaisir
+donnèrent un autre cours à
+ses idées. La vie mondaine avait
+jeté son grappin sur lui. Le pauvre
+étudiant sans fortune et sans
+avenir pouvait négliger les apparences;
+le président Dournof ne
+le devait pas.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui et dîna; il
+avait eu froid; pour se réchauffer,
+il mit une cravate blanche et
+se rendit à l'Opéra.</p>
+
+<p>Heureusement on ne donnait
+pas <i>Lucie</i>, car de funèbres souvenirs
+fussent encore venus le
+ramener vers le passé. Une très-bonne
+troupe donnait <i>Don Pasquale</i>.
+Les entr'actes sont longs,
+car l'opéra est court, et l'on ne
+peut décemment renvoyer le public
+avant dix heures et demie.</p>
+
+<p>Pendant l'entr'acte, Dournof
+promenait su lorgnette sur la
+salle; il aperçut dans sa loge le
+ministre de la justice, et lui
+adressa un salut respectueux qui
+lui fut rendu, avec un petit geste
+d'invitation.</p>
+
+<p>Quittant aussitôt sa place, le
+jeune homme trouva le chemin
+de la loge, et entra.</p>
+
+<p>Il n'était pas le seul qui fût
+venu rendre hommage à Son
+Excellence, mais, bien qu'il fût
+le plus jeune en âge comme en
+grade, il fut particulièrement
+distingué par son protecteur.</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur Dournof,
+nous allons voir arriver votre
+couronne, dit celui-ci d'un
+ton bienveillant. A vrai dire,
+elle devrait être ici...</p>
+
+<p>--Pardon, Excellence, dit
+Dournof surpris, je ne comprends
+pas... Quelle couronne?</p>
+
+<p>--Mais celle que vous voituriez
+ce matin avec tant de peine,
+répondit M. Mérof; en vous voyant
+ici ce soir, j'ai pensé que
+cette offrande était destinée à
+madame Patti.</p>
+
+<p>La jolie Marianne, assise au
+bord de la loge, cessa de lorgner
+la salle et regarda le jeune
+président avec intérêt. L'homme
+qui offre une couronne de 500
+francs à une cantatrice est toujours
+un homme intéressant.</p>
+
+<p>Dournof pâlit et fit un imperceptible
+mouvement en arrière.</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon,
+Excellence, répliqua-t-il à demi-voix:
+cette couronne a été portée
+au cimetière de Pargolovo,
+sur la tombe de ma fiancée,
+morte il y a trois ans.</p>
+
+<p>Cette réponse avait été faite
+très-bas; le ministre seul aurait
+dû l'entendre; cependant, elle
+était parvenue, contre toutes les
+règles de l'acoustique, aux
+oreilles de Marianne; car, indiquant
+une chaise vacante auprès
+d'elle, elle dit au jeune président:</p>
+
+<p>--Asseyez-vous M. Dournof.</p>
+
+<p>Le ministre, qui était un excellent
+homme, se confondit en
+excuses: lui non plus n'était pas
+né sur les marches du trône. De
+provenance aussi modeste que
+Dournof, il avait dû à ses facultés
+extraordinaires la position
+élevée qu'il avait fini par conquérir;
+mais moins heureux de les
+débuts il était parvenu au faîte
+à un âge relativement avancé;
+son mérite n'en souffrait pas,
+mais il lui manquait ce tact des
+gens du monde, habitués à manoeuvrer
+au milieu des écueils;
+ceux-là n'eussent pas commis
+l'inadvertance dont il venait de
+se rendre coupable.</p>
+
+<p>Il s'efforça de l'atténuer par
+tous ses efforts, et comme Dournof
+avait l'âme bonne, celui-ci
+tint à coeur de ne pas se montrer
+froissé. Cette petite scène se
+termina par une invitation à dîner
+pour le lundi suivant, que le
+jeune homme accepta de bonne
+grâce; après quoi il quitta le
+théâtre.</p>
+
+<p>Le binocle de Marianne le
+chercha vainement pendant tout
+le troisième acte.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>--Tu ne sais pas, ma chère!
+un homme qui est capable de
+porter des fleurs à une fiancée
+morte, après trois ans! Mais
+c'est un roman, bien mieux, un
+rêve! Cela n'arrive pas, ces choses
+là!</p>
+
+<p>--Tu as bien raison, Marianne,
+cela n'arrive pas! répondit
+la sage Véra; aussi je ne crois
+pas un mot de cette histoire.</p>
+
+<p>--Mais alors, qu'aurait-il fait
+de ses fleurs?</p>
+
+<p>Véra fit une moue significative.</p>
+
+<p>--Des fleurs, dit-elle, voilà en
+vérité quelque chose d'un placement
+bien difficile! il ne manque
+pas à Pétersbourg de dames de
+toute espèce, disposées à les accepter.</p>
+
+<p>--Des fleurs, un bouquet, oui!
+Mais une couronne, une couronne
+blanche encore!</p>
+
+<p>--Le fait est, repartit Véra,
+qu'une couronne blanche ne
+peut guère s'offrir qu'à une personne
+adorée en secret et perchée
+sur un haut piédestal, plus
+que la colonne d'Alexandre.</p>
+
+<p>--Voyons, Véra, tu me taquines,
+et ce n'est pas gentil, quand
+tu vois que cela m'intéresse...</p>
+
+<p>--Oh! si M. Dournof t'intéresse,
+je ne dirai plus rien, tu
+peux y compter.</p>
+
+<p>--Il m'intéresse, eh bien, oui,
+il m'intéresse, certainement;
+cette fidélité de chien du Louvres
+m'intéresse, j'en conviens. Je
+croyais que cela n'arrivait que
+dans les romans.</p>
+
+<p>--Bah! fit Véra, c'est bien
+porté, cela pose un homme!</p>
+
+<p>--Fi!</p>
+
+<p>Marianne scandalisée se leva
+et fit deux tours dans sa chambre,
+lieu de cette causerie intime.</p>
+
+<p>--La preuve que cela pose un
+homme, c'est que tu t'occupes
+déjà de ce beau monsieur, que
+sans cela, tu n'aurais pas regardé!
+Est-il joli garçon au moins?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, fit Marianne
+en boudant.</p>
+
+<p>--Peut-on le voir?</p>
+
+<p>--Il vient dîner ce soir.</p>
+
+<p>--Très-bien. Alors je viendrai
+prendre le thé. Je suis curieuse
+de le voir en chair et en
+os, cet homme fidèle à un souvenir
+qui date de trois ans. Comment
+s'appelait-elle, cette jeune
+fille?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas... je veux le
+savoir, dit tout à coup Marianne
+avec résolution.</p>
+
+<p>--Moi aussi, je veux le savoir,
+d'autant mieux que je n'y crois
+pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.</p>
+
+<p>--Comment?</p>
+
+<p>--Nous avons à la chancellerie
+un vieux madré d'huissier
+qui sait tout; avec le jeune homme
+nous lui ferons trouver tout
+ce que nous voudrons.</p>
+
+<p>Mademoiselle Véra, qui était
+la fille de l'aide du ministre,--fonction
+officielle inconnue en
+France, mais très-recherchée en
+Russie, car elle donne beaucoup
+de pouvoir avec un peu de responsabilité,
+tout en permettant
+de déployer les capacités que
+l'on possède,--mademoiselle
+Vèra s'en alla, en engageant son
+amie à soigner sa toilette.</p>
+
+<p>Marianne lui adressa une grimace
+pour adieu, et, restée seule,
+fit quelques pas d'un air boudeur,
+puis elle s'assit devant sa
+glace, et, appelant sa femme de
+chambre, se mit à soigner sa
+toilette.</p>
+
+<p>Marianne était une jolie blonde
+de dix-sept ans; son teint nacré,
+ses yeux semblables à des
+fleurs de lin, sa stature élégante
+et mignonne lui auraient donné
+quelque ressemblance avec une
+belle petite poupée anglaise, sans
+l'extrême vivacité de ses regards
+et la pétulance de ses mouvements.
+Sa mère l'avait baptisée:
+"Perpetuum mobile", et non
+sans raison.</p>
+
+<p>La fille d'un ministre est toujours
+entourée d'adorateurs,
+quand même elle serait laide et
+sotte à faire peur; mais, simple
+mortelle, Marianne aurait été fêtée
+quand même, pour sa grâce
+mutine, sa bonne humeur inégale,
+ses bouderies coquettes,
+pour ses qualités et pour ses défauts.
+Bien des jeunes gens et pas
+mal de gens moins jeunes aspiraient
+ouvertement à la conquête
+de son adorable petite main
+capricieuse et potelée. Marianne
+les tenait tous à égale distance.</p>
+
+<p>Quand nous disons égale distance,
+ce n'est qu'une métaphore;
+la distance entre eux était
+toujours extrêmement inégale,
+mais la jeune fille arrivait toujours
+à rétablir un équilibre parfait,
+en recevant mal aujourd'hui
+celui qu'elle avait le plus choyé
+la veille; le préféré du jour, en
+échange, était certain d'être mal
+reçu le lendemain. C'est ainsi
+que Marianne entendait et pratiquait
+l'équité.</p>
+
+<p>Tout en bouleversant ses tiroirs
+pour y trouver une toilette
+à son goût, la jeune fille se livrait
+à des réflexions extraordinairement
+sérieuses, pour elle,
+du moins, et l'objet de ses pensées
+s'était autre que Dournof.</p>
+
+<p>Une fidélité de trois ans à un
+cercueil, cela ne n'était jamais
+vu que dans les romans; mais le
+héros de cette légende invraisemblable
+existait, en propre
+personne; elle l'avait vu, elle allait
+le revoir! Quelle aventure?
+Marianne arrangea aussitôt un
+petit roman et se représenta l'histoire
+des deux amants. Il avait
+vu Antonine dans une fête, et
+s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait
+demandée et obtenue; puis,
+la veille des noces, une maladie
+foudroyante, un accident peut-être,
+avait enlevé la fiancée déjà
+parée du voile nuptial, et le
+fiancé inconsolable avait voué
+toutes ses tendresses au souvenir
+de son bonheur perdu...</p>
+
+<p>--La femme qu'il aimera,
+pensa la jeune fille, sera sûre
+d'être bien aimée.
+Une seconde réflexion suivit
+naturellement celle-là:</p>
+
+<p>--Ce ne sera pas facile de lutter
+contre un souvenir consacré
+par un tel culte!</p>
+
+<p>Puis, une troisième réflexion
+aussi juste et non moins logique
+que les deux autres:</p>
+
+<p>--Quelle gloire il y aurait à
+supplanter un tel souvenir, à
+prendre la place de cette ombre
+adorée, à faire oublier la morte!</p>
+
+<p>Une dernière pensée, moins
+clairement formulée, conclut la
+série:</p>
+
+<p>--Est ce que ce serait très-difficile?</p>
+
+<p>C'était incontestablement très-difficile.
+Aussi Marianne cessa-t-elle
+de fouiller dans ses tiroirs,
+pour plonger ses deux mains
+dans l'épaisse toison dorée qui
+bouclait sur son front. Mlle releva
+au bout de quelques instants
+sa tête ébouriffée, et s'appliqua
+sur-le-champ à se composer
+devant le miroir une coiffure
+d'enfant naïve qu'elle réussit.
+Son plan était fait.</p>
+
+<p>Pendant le dîner que présidait
+moralement madame Mérof
+et virtuellement sa fille,
+Dournof ne fit guère attention
+qu'aux hommes éminents invité
+ce jour-là. C'était pour lui une
+chose trop nouvelle et trop importante,
+que d'entrer ainsi en
+relation avec des personnalités
+illustres dont il n'avait connu
+que les noms: il n'avait garde
+de laisser errer ses yeux ou son
+esprit ailleurs que sur ce qui
+l'intéressait si fort. Mais lorsque,
+le repas terminé, la compagnie
+se fut dispersée dans les salons,
+le jeune homme un peu fatigué
+par la tension extraordinaire
+que son esprit venait de subir,
+se laissa aller à la douceur paresseuse
+de se voir admis de
+plain-pied dans ce monde des
+sommités officielles, d'où l'on ne
+sort plus, quand on est arrivé à
+en faire partie.</p>
+
+<p>Il admira les tableaux, le mobilier
+de bon goût, la toilette
+élégante de quelques femmes,
+amies de madame Mérof, et ses
+yeux se posèrent enfin avec
+plaisir sur mademoiselle Marianne,
+qui s'était mise en face
+de lui, à quelque distance.</p>
+
+<p>Elle lui tournait presque le
+dos,--mais elle le voyait dans
+une glace; lui ne pouvait la voir
+que lorsqu'elle se retournait. Par
+le plus grand des hasards, elle
+avait à chaque instant occasion
+de tourner du côté du jeune
+homme son visage charmant et
+son buste élancé. Les cheveux
+mutins, lissés soigneusement,
+ondaient sur le front pur de la
+jeune tille; la robe décolletée
+tombait des épaules avec une
+grâce Angelique; on eût dit une
+âme quittant son enveloppe terrestre;
+pas de bijoux; une simple
+croix d'or attachée à une
+chaîne imperceptible; pas de
+rubans, rien que de la mousseline
+blanche: un nuage!</p>
+
+<p>--Le ministre a pour fille une
+fort jolie personne! se dit Dournof;
+puis il n'y pensa plus. Mais
+au bout d'un instant, ses yeux
+retournèrent à l'objet qui les attirait
+naturellement.
+
+--Elle a l'air
+d'une charmante enfant, se dit-il
+encore.</p>
+
+<p>Comme si Marianne avait deviné
+sa pensée, elle se leva doucement:
+sa pétulance ordinaire
+était fort modérée ce jour-là;
+--et elle vint se poser comme
+un oiseau tout près de Dournof,
+avec un geste penché qui la
+rendait adorable.</p>
+
+<p>--Nous excuserez-vous, messieurs?
+lui dit-elle d'une voix
+claire, pleine de tendresse et
+d'humilité.</p>
+
+<p>--Pardon... je ne comprends
+pas... je ne crois pas, mademoiselle,
+avoir rien à excuser...</p>
+
+<p>--Oh! si! reprit la jeune fille;
+mon père et moi, nous vous
+avons fait de la peine, l'autre
+soir, au théâtre... je l'ai bien vu.
+Si vous saviez combien je l'ai
+regretté!... Si j'avais su, monsieur,
+croyez-le... de tels souvenirs
+sont sacrés, même aux indifférents...
+et... j'espère que
+vous aurez vu la une étourderie..</p>
+
+<p>Dournof avait d'abord froncé
+le sourcil, cette allusion à ses
+sentiments les plus intimes lui
+avait produit l'effet d'un coup
+de canif; mais la jeune fille
+s'embrouillait si gracieusement
+dans ses phrases; elle mettait
+tant d'ingénuité à ses excuses
+naïves, et enfin le mot étourderie
+était si comique, appliqué
+au ministre Mérof, qu'il ne put
+s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la peine d'en
+parler, dit-il de très bonne grâce.</p>
+
+<p>Ce n'était pas là le compte de
+Marianne: elle espérait bien
+"en parler", au contraire. Elle
+revint à la charge par un chemin
+détourné.</p>
+
+<p>--Chez qui aviez-vous pris
+ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Dournof nomma le jardinier.</p>
+
+<p>--J'espère qu'elles sont arrivées
+encore fraîches? Alliez-vous loin!</p>
+
+<p>--A Pargolovo, répondit
+Dournof, non sans un mouvement
+intérieur qui ressemblait
+à la honte. Parler de la tombe
+d'Antonine dans ce salon brillamment
+éclairé, avec une jeune
+fille qu'il ne connaissait pas la
+veille, en toilette de bal.--Mais
+depuis quelque temps, tout était
+singulier autour de lui.</p>
+
+<p>--Si loin! et il faisait si froid!
+Cela vous fait honneur, monsieur.</p>
+
+<p>Ne sachant que répondre,
+Dournof regarda son interlocutrice;
+celle ci à son tour leva
+sur lui un regard plein de déférence,
+d'admiration, d'une tendre
+pitié,--un de ces regards par
+lesquels une femme déclare
+qu'elle trouve fort supérieur
+l'homme qui lui parle.</p>
+
+<p>Dournof en fut sinon ému, au
+moins touché. Le monde l'avait
+si peu gâté jusque-là!</p>
+
+<p>--C'est une bonne enfant, se
+dit-il: et véritablement elle est
+bien jolie. Quelle candeur!</p>
+
+<p>Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne
+était candide! Elle jouait
+de bonne foi la petite comédie;
+pour employer une expression
+de l'argot parisien qui rend
+exactement son état d'esprit,
+elle croyait que "c'était arrivé".
+Elle éprouvait réellement une
+tendre compassion pour ce jeune
+homme si cruellement éprouvé.
+Avant tout elle voulait connaître
+son histoire, et ne s'était
+pas demandé ce qu'elle ferait
+quand elle la saurait; mais elle
+était prête en ce moment à tout
+souffrir pour la connaître,--même
+les reproches de sa mère,
+qui la gronderait certainement
+d'être restée si longtemps à causer
+avec un homme qu'elle connaissait
+à peine.</p>
+
+<p>--Vous êtes bien heureux,
+monsieur, dit Marianne en poussant
+un soupir.</p>
+
+<p>Dournof la regarda avec étonnement;
+il ne se savait pas au
+sein d'une félicité telle qu'elle
+pût exciter l'envie d'une jeune
+fille riche et haut placée.</p>
+
+<p>--Pourquoi? dit-il surpris.</p>
+
+<p>Marianne se leva sans répondre
+et disparut.</p>
+
+<p>Dournof se demanda pendant
+une demi-minute ce que cela
+voulait dire, et reconnut qu'il ne
+trouverait pas tout seul. Cette
+parole en l'air, jetée par Marianne,
+comme on jette un écu,
+pile ou face, retomba sur son
+imagination, et y fit une empreinte.</p>
+
+<p>--Pourquoi suis je heureux?
+se demanda-t-il encore le soir,
+lorsque, rentré chez lui, il récapitula
+sa journée. Et cette question,
+irritante parce qu'elle était
+une énigme, se présenta plus
+d'une fois à son esprit pendant
+les jours qui suivirent.</p>
+
+<p>De son côté, Marianne se disait
+en se déshabillant devant
+son miroir:</p>
+
+<p>--Eh bien, mais il me semble
+que ce ne serait pas si difficile!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Le surlendemain matin, mademoiselle
+Mérof était à peine
+assise devant le piano, qui sous
+ses mains délicates subissait tous
+les jours quelques heures de tortures,
+lorsque son amie Véra en
+tra d'un air triomphant. Après
+avoir échangé nombre de caresses
+entremêlées de taquineries
+amicales, les jeunes filles s'assirent
+sur une causeuse, loin des
+portes, et conséquemment des
+oreilles indiscrètes.</p>
+
+<p>--Je sais tout! chuchota Véra
+dans l'oreille de son amie.</p>
+
+<p>--Quoi, tout? fit Marianne de
+l'air le plus innocent.</p>
+
+<p>Véra agita négativement son
+doigt devant son petit nez rose
+un peu camus.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à moi que l'on
+en fait accroire! signifiait ce geste
+ironique.</p>
+
+<p>Marianne baissa les yeux, se
+mit à rire, et tiraillant sa compagne
+par la chaîne de montre qui
+retombait sur sa robe:</p>
+
+<p>--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle
+d'un air soumis.
+Véra, fière de ses avantages,
+prit une physionomie de barde
+ossianique.</p>
+
+<p>--Nous sommes, dit-elle, d'une
+famille obscure, mais honnête.
+Nous avons aimé deux ans.....</p>
+
+<p>--Deux ans! interrompit Marianne
+en levant les yeux au
+ciel. Il y a donc des gens capables
+d'aimer deux ans!</p>
+
+<p>--Deux ans, reprit Véra sans
+se déconcerter,--une jeune fille
+de moyenne noblesse.</p>
+
+<p>Son nom?</p>
+
+<p>--Mademoiselle Karzof</p>
+
+<p>--Ça m'est bien égal, c'en
+son petit nom que je veux savoir.</p>
+
+<p>--Je l'ignore, avoua Véra, non
+sans confusion. Mon vieux scribe
+ne s'en est pas informé.</p>
+
+<p>Marianne fit la moue; Véra
+reprit son discours sans y faire
+attention.</p>
+
+<p>--Les parents de mademoiselle
+Karzof voulaient un gendre
+riche et gradé; ils refusèrent
+leur fille à ce... ce beau jeune
+homme.</p>
+
+<p>La conteuse regardait Marianne
+du coin de l'oeil: celle-ci
+ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>--Et la jeune demoiselle, qui,
+parait-il, aimait éperdument ce
+monsieur, fit exprès d'attraper
+la phthisie galopante.</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne
+en frissonnant. Et elle est
+morte?</p>
+
+<p>--Elle est morte, trois mois
+après; les parents avaient consenti
+au mariage, naturellement
+lorsqu'il n'était plus temps.</p>
+
+<p>Marianne découragée avait
+laissé tomber ses mains sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>--Mais c'est un roman! C'est
+impossible! ces choses-là n'arrivent
+pas!</p>
+
+<p>--C'est arrivé, cependant! fit
+observer Véra.</p>
+
+<p>--Comme il doit l'aimer! Ah!
+que ce sera difficile!</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>Marianne secoua la tête et ne
+répondit pas.</p>
+
+<p>--Tu ne vas pas, je suppose,
+t'amuser à tenter ce pauvre veuf?
+dit Véra.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas?</p>
+
+<p>La jeune enthousiaste prononça
+avec énergie ce mot qui ouvrait
+les hostilités.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas? reprit-elle;
+ce pauvre veuf qui n'a pas été
+marié n'a connu que les chagrins
+de la vie: ne serait-ce pas une
+tâche noble et utile de lui en
+faire apprécier les douceurs?</p>
+
+<p>--Comment, tu l'épouserais?</p>
+
+<p>--Certainement! fit glorieusement
+Marianne, tout enflammée
+de charité, et peut-être aussi
+de coquetterie.</p>
+
+<p>Véra se tut, et regarda le parquet
+d'un air soucieux.</p>
+
+<p>--Tes parents n'y consentiront
+pas, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>Marianne haussa les épaules.</p>
+
+<p>--L'exemple de la première...
+de mademoiselle Karzof servira
+bien à quelque chose, dit-elle à
+demi-voix.</p>
+
+<p>--Mais si lui ne veut pas? Si
+le souvenir de la fiancée est plus
+fort que toi?</p>
+
+<p>La fille du ministre haussa les
+épaules une seconde fois, et se
+regarda dans la Psyché qui lui
+faisait face. Son image délicieuse
+lui renvoya le sourire orgueilleux
+qui éclairait son visage.</p>
+
+<p>--Ah? dit Véra en se levant.
+Dans deux jours tu n'y penseras
+plus!</p>
+
+<p>--Ecoute-moi bien, dit Marianne,
+dans six semaines il sera
+amoureux de moi.</p>
+
+<p>--Quelle idée! C'est impossible!
+Mademoiselle Karzof était
+une personne sérieuse, un peu
+exaltée... Soit dit sans te blesser,
+tu es exactement tout le contraire...
+Comment peux-tu croire...</p>
+
+<p>La contradiction excitait au
+plus haut point l'esprit volontaire
+et frivole de Marianne. Elle
+fit un geste de colère.</p>
+
+<p>--Dans six mois, dit-elle, je
+serai madame Dournof.</p>
+
+<p>Véra se mit à rire.</p>
+
+<p>--Dans six mois, dit-elle,--
+ou j'épouserai le vieux général
+Boum.</p>
+
+<p>Ce général Boum, de son nom
+Antropos, célibataire incurable,
+privé d'un bras et d'une oreille
+par un des boulets de Sébastopol,
+était une sorte de croque
+mitaine pour les enfants de cinq
+à sept ans.</p>
+
+<p>Les deux amies, d'accord pour
+rire, ratifièrent par mille folies
+cette déclaration solennelle, et
+le piano chôma ce jour-là.</p>
+
+<p>Dournof était souvent appelé
+par ses devoirs chez le ministre
+qui l'avait pris en affection la
+bonne madame Mérof, qui avait
+appris la triste histoire de son
+premier amour, l'accueillait amicalement
+sans arrière pensée.</p>
+
+<p>De toutes les maisons où il était
+reçu, celle du ministre était la
+plus cordiale et la plus hospitalière:
+il y revint souvent, si bien
+que la veille des Rois il se trouvait
+faire partie d'une joyeuse
+société de jeunes gens et de jeunes
+filles, invités à y tirer les
+sorts du nouvel an.</p>
+
+<p>Madame Mérof avait recueilli
+tous les souvenirs de la jeunesse,
+et ceux d'une vieille femme
+de charge allemande, pour
+trouver de nouveaux sorts à
+consulter, de sorte qu'on avait
+réuni une riche galerie de superstitions.
+Rien n'y manquait: le
+plomb fondu, les coquilles de
+noix, le grand alphabet suspendu
+où, à l'aide d'un bâton, on
+cherche des initiales aimées,--non
+sans avoir eu préalablement
+le soin de se faire nouer sur les
+yeux un épais bandeau; les pommes
+rouges et jaunes dont la pelure
+forme une lettre majuscule
+quand on la laisser tomber derrière
+son épaule gauche, cela et
+mille autres ressources s'offraient
+à la curiosité juvénile des
+invités.</p>
+
+<p>Toute la société se réunit de
+bonne heure: bien des intérêts
+cachés devaient se débattre ce
+soir-là; plus d'un amoureux timide
+attendait, pour faire sa demande,
+ que le sort habilement
+consulté lui permit de supposer
+que ses paroles seraient favorablement
+accueillies. Il est si facile,
+en effet, d'aider un peu la
+destinée indécise! On soulève
+un coin du bandeau pour ne pas
+se tromper de majuscule, on
+pousse la coquille de noix, on
+défigure une lettre mal formée
+par la pelure de pomme... Et le
+destin ne s'en montre que plus
+clément aux jeunes consultants.</p>
+
+<p>On commença par danser bien
+et dûment quelques quadrilles:
+mais la danse n'était pas la grande
+affaire de la soirée; l'entrain
+manquait visiblement, et l'on attendait
+avec impatience l'heure
+où le sort doit être consulté.</p>
+
+<p>A onze heures, sous les auspices
+de madame Mérof, un immense
+bassin d'argent, d'un mètre
+environ de diamètre, fut apporté
+plein d'eau. Une corbeille
+l'accompagnait, pleine de coquilles
+de noix dorées. La moitié de
+ces coquilles portait une petite
+bougie de cire rose, et l'autre
+moitié des bougies de cire bleue.</p>
+
+<p>Celles-ci représentaient les cavalier,
+les autres étaient pour
+les dames.</p>
+
+<p>Chacun choisit une coquille
+inscrivit son nom au crayon sur
+un tout petit morceau de papier
+roulé qu'on glissa au fond, puis
+on lança la petite flottille sur le
+bassin, non sans avoir allumé
+les bougies; madame Mérof,
+avec un grand bâton d'ivoire
+remua trois fois l'eau du bassin,
+et les frêles embarcations se balancèrent
+sur l'onde agitée.</p>
+
+<p>C'était un curieux spectacle
+que celui de toutes ces jeunes
+têtes penchées sur le bassin: il
+y avait là une douzaine de jeunes
+filles et autant de jeunes
+gens. En mère prudente, madame
+Mérof avait soigneusement
+trié ceux-ci: il n'en était aucun
+qui ne fût irréprochable. Ces
+jeux finissent trop souvent par
+des mariages pour que la plus
+grande prudence ne soit pas nécessaire.
+Mais la liberté relative
+que l'éducation russe laisse aux
+jeunes filles autorisait ce genre
+de divertissement, qui, sous les
+yeux d'une mère intelligente, ne
+pouvait pas être dangereux.</p>
+
+<p>Les têtes brunes ou blondes,
+éclairées d'en bas par la lueur
+des petites bougies, suivaient attentivement
+les moindres oscillations
+des coquilles dorées qui
+devaient finir par s'aborder entre
+elles. Comme chacun suivait
+la sienne des yeux depuis la
+grande opération du lancement,
+il s'agissait de savoir si le hasard
+réunirait des indifférents ou des
+amis.</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'une bougie
+bleue en abordait une rose, c'étaient
+des rires, des cris, de joyeuses
+exclamations. Madame
+Mérof avait eu soin d'ajouter à
+la flottille qui représentait les assistants,
+une autre escadre de
+coquilles argentées qui portaient
+les noms de héros et d'héroïnes
+fameux dans l'histoire ou dans
+la légende. De la sorte, les allusions
+trop directes se trouvaient
+mitigées. On riait encore beaucoup
+plus lorsqu'une embarcation
+en accostait une autre de la
+même couleur; mais au bout de
+quelques minutes, Marianne déclara
+que "ce n'était pas sérieux".
+D'une main agile elle repêcha
+les héros et leurs compagnes,
+et ne laissa subsister que
+les embarcations sérieuses. Le
+jeu recommença, et l'assemblée
+redoubla d'attention.</p>
+
+<p>A deux ou trois reprises, le
+hasard vint donner raison à
+quelques petits commérages,
+qui durant l'hiver avaient passé
+d'une oreille à l'autre. La barque
+d'un jeune porte enseigne
+se dirigeait avec tant d'opiniâtreté
+vers celle d'une cousine de
+Marianne, que tous les deux,
+devenus pivoine, ne purent se
+soustraire aux railleries de l'assistance.</p>
+
+<p>Jusque-là, Marianne avait vu
+son esquif voguer solitaire. Lorsque
+les barques qui s'étaient
+abordées furent retirées et que
+l'espace élargi donna plus de
+jeu aux espérances superstitieuses,
+elle appuya ses mains sur le
+bord de la cuve, et regarda la
+manoeuvre d'un oeil attentif.</p>
+
+<p>Une grosse coquille qui portait
+à l'arrière le pavillon du général
+Boum flottait au milieu du
+bassin; celle de Marianne allait
+l'aborder; elle leva les yeux et
+vit en face d'elle Véra qui souriait
+malicieusement. D'un geste
+mutin, elle plongea dans l'eau
+sa petite main chargée de bagues.
+Son esquif repoussé violemment
+alla heurter à l'autre
+bord une coquille solitaire qui
+n'avait guère prit part à ce divertissement.</p>
+
+<p>--M. Dournof! cria la voix
+railleuse de Véra.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de jeu! protestèrent
+deux ou trois jeunes
+gens. Il ne faut pas tricher.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas du général
+Boum! fit Marianne d'un ton
+d'enfant gâté, en détournant de
+Dournof son visage que nuançait
+un vif incarnat.</p>
+
+<p>Sa réponse avait désarmé les
+mécontents, on enleva la cuve
+pour changer d'amusement.
+Dournof assistait à ces jeux
+avec un sourire de philosophe
+indulgent. Bien qu'il fût jeune,
+il n'avait guère eu de jeunesse.
+Le travail acharné de ses plus
+belles années l'avait trop absorbé
+pour qu'il prit goût à la vie
+mondaine. Autrefois, cependant,
+il aimait le monde, car il y rencontrait
+Antonine. La danse lui
+plaisait; il aimait aussi la gymnastique
+et la nage. Mais depuis
+qu'Antonine était allée dormir
+dans le cimetière de Pargolovo,
+il avait fui la société des jeunes
+femmes, autant qu'il avait recherché
+celle des hommes âgés
+et instruits, où il pouvait apprendre
+quelque chose.</p>
+
+<p>Le monde qu'il fréquentait jadis
+n'offrait que peu de ressemblance
+avec ce qu'il avait sous
+les yeux; il ignorait ce luxe
+achevé, ce goût parfait qui fait
+aujourd'hui de la demeure des
+riches une sorte de musée; la
+toilette des femmes étalait aussi
+d'autres séductions: malgré le
+goût parfait d'Antonine, il avait
+toujours régné dans ses habits
+quelque chose de mesquin qui
+provenait de sa mère. Ici, les
+toilettes les plus coûteuses n'étaient
+pas celles oû le velours
+et la soie se trouvaient prodigués:
+dans l'arrangement des
+plis, dans l'art d'assortir les nuances,
+se révélait le talent d'une
+grande couturière qui connaissait
+sa supériorité et savait la
+faire payer.</p>
+
+<p>Jamais non plus il n'avait vu
+traiter avec un tel mépris le satin
+et les dentelles; dans la manière
+de traîner sur le tapis le
+chantilly d'un volant, on distingue
+la bourgeoisie enrichie de
+la grande dame née dans de la
+dentelle de Valenciennes. Les volants
+de la bourgeoise peuvent
+être plus beaux, mais
+elle les ménage et redoute
+un accroc;--la grande
+dame ne s'en occupe point, sans
+pour cela étaler le désordre de
+celles à qui l'argent ne coûte
+rien. Il y a là un monde infini
+de nuances qui se sentent plutôt
+qu'elles ne se décrivent. Dournof
+les sentait et s'en laissait pénétrer
+peu à peu; le charme du
+luxe et du rang élevé gagnait
+doucement son âme naturellement
+noble et faite pour les hauteurs.</p>
+
+<p>La vivacité avec laquelle Marianne
+avait évité la nacelle du
+général Boum l'avait fait sourire
+comme tout le monde; il n'avait
+pas cessé de sourire en voyant
+accoster sa coquille. Qu'étaient
+pour lui tous ces enfantillages!
+Les vingt-sept ans du
+jeune président'voyaient de bien
+haut toutes ces misères! Cependant
+le sort ayant plusieurs fois
+uni sa destinée à celle de Marianne,
+il finit par s'en amuser.
+Les sortilèges ont de ces malices,--surtout
+lorsqu'une main
+charitable leur vient un peu en
+aide!</p>
+
+<p>La main charitable était celle
+de Véra. Soit plaisanterie, soit
+instinct inné de cette vocation si
+chère aux femmes, celle de marieuse,--elle
+affectait de ne pas
+séparer le sort de Dournof de
+celui de son amie, et ne négligeait
+pas une occasion de le
+leur prouver.</p>
+
+<p>Les joues de mademoiselle
+Mérof avaient gardé leur coloris
+plus vif; elle apportait à l'examen
+des sorts une vivacité joyeuse
+où se cachait peut être un
+peu de fièvre. Enfin, pour clore
+la soirée, elle saisit une espèce
+de jeu de cartes où une multitude
+de prénoms étaient écrits et
+se mit à faire le tour de la société
+en les distribuant. A mesure
+qu'elle passait, les rires retentissaient
+derrière elle, car elle avait
+mêlé à dessein les prénoms des
+deux sexes, et ils se trouvaient
+distribués de la façon la plus
+bouffonne.</p>
+
+<p>Arrivée à Dournof, elle regarda
+vivement en dessus du
+jeu; la carte qui portait son
+nom avait été mise par elle en
+dessous; en voulant la prendre
+elle en fit tomber une. Dournof
+se baissait pour la ramasser...</p>
+
+<p>--Non, non, dit elle, en voici
+une.</p>
+
+<p>Il prit celle qu'elle lui présentait
+et lut à haute voix: Marianne.</p>
+
+<p>--C'est celle qui est tombée
+qui revenait à M. Dournof, fit
+observer un des mécontents.</p>
+
+<p>Le voisin se pencha et ramassa
+la carte.</p>
+
+<p>--Antonine, lut-il.</p>
+
+<p>Dournof pâlit et laissa tomber
+le long de son corps ses bras
+que l'émotion venait de briser.
+Marianne comprit aussitôt.</p>
+
+<p>--Je vous demande bien pardon,
+monsieur, dit-elle à voix
+basse, j'ignorais le nom qu'elle
+portait.</p>
+
+<p>Avant que le jeune homme
+eût repris son sang-froid, elle
+poursuivait sa ronde, faisant
+naître partout des exclamations
+de gaieté ou d'ironie.</p>
+
+<p>Le cercle se rompit; on proposa
+une mazurka avant le souper,
+et les couples gracieux voltigèrent
+bientôt par la salle.</p>
+
+<p>Dournof ne dansait pas; il
+s'était réfugié dans un coin sombre,
+et là, les yeux voilés par sa
+main, il pensait au cimetière,
+aux fleurs que le vent d'hiver
+devait avoir glacées depuis si
+longtemps, et s'apercevait que
+depuis sa nouvelle fortune, il
+avait singulièrement délaissé la
+tombe de Pargolovo. Une ombre
+passa devant lui et s'arrêta.
+Il leva les yeux.</p>
+
+<p>--J'ai la main malheureuse,
+monsieur, dit Marianne, debout
+devant lui. Vous allez me haïr...</p>
+
+<p>Non, Dournof ne la haïssait
+pas; il admirait à tout moment
+la grâce naïve, la gaieté folâtre,
+la candeur virginale de cette
+belle enfant plus semblable à un
+papillon qu'à une fleur, mais
+charmante et pleine de séductions.</p>
+
+<p>--Cependant, ajouta-t-elle en
+s'asseyant auprès de lui, pendant
+que sa mère la croyait occupée
+à surveiller les apprêts du
+souper, je vous assure que votre
+chagrin me touche... j'ai été curieuse,
+oui, monsieur, j'ai été
+très coupable... j'ai voulu connaître
+votre malheur... j'ai appris
+combien elle était digne de
+votre tendresse; on m'a parlé
+de sa beauté, de sa grâce; j'ai
+compris combien votre chagrin
+devait être profond, incurable...
+et cependant, vous êtes jeune,
+la vie est pleine de jouissances
+pour vous... vous avez des amis
+qui vous aiment... est-ce bien sage
+de vivre en dehors de toutes
+les joies?... ou peut-être est-ce
+un voeu? peut-être obéissez vous
+à une mourante?...</p>
+
+<p>La voix de Marianne était si
+pleine de tendresse inquiète, ses
+yeux exprimaient tant de compassion
+émue et discrète que
+Dournof répondit:</p>
+
+<p>--Non, elle ne m'a rien défendu.</p>
+
+<p>--Elle vous a permis d'aimer,
+d'avoir une famille?...</p>
+
+<p>--Elle me l'a ordonné.</p>
+
+<p>Un silence suivit, puis la voix
+mélodieuse de Marianne, aussi
+légère qu'un souffle, murmura:</p>
+
+<p>--Votre femme sera une heureuse
+femme, car vous savez aimer.</p>
+
+<p>Elle disparut, laissant le jeune
+homme pénétré d'une émotion
+nouvelle que depuis des années
+il n'avait pas ressentie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>L'amour est communicatif,
+quoi qu'en aient dit les gens moroses.
+Il y a dans les paroles et
+les actions d'un coeur aimant une
+sorte de magie à laquelle on ne
+saurait guère résister que si un
+autre lien vous protège. Dournof
+n'était plus protégé; l'âme
+d'Antonine avait sans doute cessé
+de veiller sur lui, car elle le
+laissait sans défense, et peu à
+peu Marianne prenait sa place.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un amour grave
+et mesuré comme celui qu'il
+avait éprouvé pour sa chère
+morte; c'était un enivrement
+qui s'emparait peu à peu de tout
+son être. La voix, la robe de
+Marianne, ses cheveux blonds
+qui flottaient en boucles capricieuses,
+le frôlement de ses mains
+soyeuses, la grâce de son regard
+magnétique, soumis et fidèle
+comme celui d'un chien de
+chasse, tout cela séduisait Dournof
+à lui en faire perdre la tête.</p>
+
+<p>Quand il revenait du ministère,
+il restait pensif dans son fauteuil,
+près de la table où régnait
+un grand portrait d'Antonine;
+mais ses regards, qui jadis se reportaient
+sur ce visage pour lui
+demander la force et la vertu, le
+fuyaient maintenant. Il pensait
+peu à la force morale, à la vertu
+civique; Marianne lui versait
+insensiblement le poison qui endormit
+Annibal à Capoue.</p>
+
+<p>La Niania, de plus en plus
+grave et triste, s'apercevait bien
+de ce changement; elle attendait
+son maître le soir; il la trouvait
+dans sa chambre où elle venait
+donner un dernier coup
+d'oeil, comme autrefois chez Antonine;
+les soins de la vieille
+femme n'avaient rien perdu de
+leur assiduité mais une sorte de
+tristesse résignée se dégageait
+de son attitude.</p>
+
+<p>Un soir que Dournof était revenu
+plus tôt que de coutume,
+elle s'enhardit à lui parler.</p>
+
+<p>--Le ministre a une fille, n'est-ce
+pas? dit elle en lui apportant
+sa robe de chambre.</p>
+
+<p>--Oui, répondit le jeune homme
+qui évita de regarder la vieille
+femme.</p>
+
+<p>--On dit qu'elle est fort jolie?</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>La Niania hocha la tête.</p>
+
+<p>--Excuse-moi si je manque
+de respect, mon maître; on dit
+qu'elle t'aime beaucoup.</p>
+
+<p>Le coeur de Dournof tressaillit
+tout à coup d'une allégresse
+nouvelle. On disait qu'elle l'aimait...
+c'était donc vrai? Qu'il
+était doux d'être aimé de cette
+enchanteresse!</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, dit enfin le
+jeune homme embarrassé.</p>
+
+<p>--Si elle t'aime, et si c'est une!
+bonne fille, tu peux l'épouser...</p>
+
+<p>La Niania porta à ses yeux le
+coin de son tablier, et dévora un
+sanglot. Dournof indécis la regardait
+sans mot dire.</p>
+
+<p>--Tu peux l'épouser, reprit la
+vieille servante. Il faut bien que
+tu te maries, un homme ne peut
+pas toujours rester seul... c'est
+la fille d'un ministre, elle est
+bonne pour te servir d'épouse,
+ajouta-t-elle en relevant la tête
+avec orgueil. Notre Antonine t'a
+dit de te marier.</p>
+
+<p>Dournof regarda le portrait
+d'Antonine... Sans la main pieuse
+de la Niania, la poussière accumulée
+l'eût depuis longtemps
+voilé sous une couche grise; la
+bonté prévoyante de la jeune
+morte, son abnégation, ses vertus,
+son dévouement absolu se
+présentèrent tout à coup à sa
+mémoire.</p>
+
+<p>--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il
+en attirant à lui l'image
+délaissée. Tu étais un ange, toi.</p>
+
+<p>Il fondit en larmes et couvrit
+du baisers passionnés les mains
+du portrait qui le regardait avec
+ce calme et celle dignité qui
+mettaient Antonine vivante si
+fort au-dessus des autres femmes.</p>
+
+<p>La Niania pleurait aussi, mais
+sans cet élan de repentir qui
+perçait si douloureusement l'âme
+de Dournof.</p>
+
+<p>--Oui, dit-elle en posant sa
+main sur l'épaule du jeune homme,
+c'était un ange,--mais elle
+est au ciel, car bien sûr le bon
+Dieu lui a pardonné d'avoir voulu
+mourir. Toi, tu es un homme,
+et voilà trop longtemps que
+tu vis seul.</p>
+
+<p>Dournof releva la tête, et regarda
+la Niania.</p>
+
+<p>--Alors, tu crois, dit-il,
+qu'elle me pardonnerait?</p>
+
+<p>Les yeux profonds de cette
+vieille femme qui avait tant vu
+et tant souffert et tant appris de
+la vie, allèrent jusqu'au fond des
+yeux troublés du jeune homme
+éperdu.</p>
+
+<p>--D'en aimer une autre comme
+elle? Tu ne le pourrais pas!
+dit-elle.</p>
+
+<p>Dournof sentit qu'elle avait
+raison, et qu'il ne pourrait plus
+jamais aimer quelqu'un comme
+il avait aimé Antonine.</p>
+
+<p>--Mais d'aimer une honnête
+femme et d'avoir de bons enfants?
+Elle m'a dit de te l'ordonner
+de sa part, quand le jour
+en serait venu. Nous avons beaucoup
+pleuré ensemble, vois-tu,
+maître, continua la Niania en
+baissant la voix; je t'aime parce
+qu'elle t'aimait, et je t'aime
+comme si je t'avais porté dans
+mon sein. Mais je ne t'aimais
+pas comme cela auparavant.
+C'est elle, quand elle a vu que
+la mort allait venir, qui a pensé
+à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer
+comme mon fils, de te servir
+si je le pouvais, de te protéger
+en toute chose contre l'esprit
+du mal. Elle m'a dit aussi
+que tu te marierais, et qu'alors
+je devrais être soumise envers
+ta femme et serviable envers tes
+enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai,
+dit la Niania dont la voix se
+brisa tout à coup. Je serai une
+servante soumise; seulement ne
+permets pas à ta femme de me
+chasser... car je t'aime à présent,
+maître, je t'ai aimé pour
+l'amour d'elle, tu es tout ce qui
+me reste d'elle.</p>
+
+<p>La vieille servante se tut et
+ensevelit sa tête ridée sous son
+tablier relevé. Dournof lui prit
+la main et la serra. Elle sentait
+qu'elle ne serait jamais chassée.</p>
+
+<p>--Alors, reprit-il à voix basse,
+elle t'a dit que je devais me
+marier?</p>
+
+<p>--C'était l'avant-dernière nuit
+avant sa mort; elle m'a appelée
+auprès d'elle, et elle m'a remis
+un petit papier pour toi.</p>
+
+<p>--Un papier?</p>
+
+<p>--Oui, quand tu devras te marier...</p>
+
+<p>--Va le chercher, vite, vite!.,.</p>
+
+<p>Elle obéit et revint avec un
+papier jauni, plié en quatre et
+cacheté. Dournof le déplia d'une
+main tremblante d'émotion.</p>
+
+<p>"Mon bien-aimé, disait le dernier
+voeu d'Antonine, quand tu
+auras trouvé la femme que tu
+dois aimer, ne laisse pas mon
+souvenir mettre une barrière entre
+vous. Je serai heureuse de te
+savoir heureux, et ma bénédiction
+repose sur la tête de ta femme
+comme sur la tienne."</p>
+
+<p>--Elle valait mieux que moi!
+s'écria le jeune homme vaincu
+par tant de grandeur, en baisant
+les caractères sacrés, tracés d'une
+main affaiblie par la mort
+prochaine. Elle valait mille fois
+mieux que moi. Chère sainte,
+tu as bien fait de mourir! Pas
+un homme sur la terre n'était digne
+de toi!</p>
+
+<p>La Niania se retira discrètement,
+et Dournof, resté seul,
+songea plus cette nuit-là à Antonine
+qu'à Marianne.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Marianne reprit bientôt le
+dessus: qu'étaient les vertus
+d'Antonine endormie sous son
+bloc de granit, en présence des
+grâces sans cesse renaissantes
+de cet être vivant et plein de
+charme!</p>
+
+<p>C'est qu'elle était prise pour
+tout de bon! Son coeur léger et
+frivole avait de bons côtés; c'est
+par la compassion que Dournof
+y était entré; il s'y était maintenu
+par l'orgueil et le dépit;
+désormais, elle ne voulait et ne
+pouvait aimer que Dournof. Elle
+le disait sincèrement, de toute
+son âme, et c'était la vérité!</p>
+
+<p>Animée de ce beau feu, elle
+alla tin jour trouver le ministre
+dans son cabinet.</p>
+
+<p>--Père, lui dit-elle, en poussant
+sans cérémonie une foule
+de paperasses encombrantes,
+quel est le premier de nos jeunes
+présidents?</p>
+
+<p>--Comment, le premier? demanda
+le père étonné.</p>
+
+<p>--Mais oui, le plus intelligent,
+celui qui a le plus d'avenir; enfin,
+papa, quand vous serez ennuyé
+d'être ministre, qui est-ce
+qui vous remplacera?</p>
+
+<p>Un peu surpris de tant de prévision,
+le bon père chercha dans
+son esprit.</p>
+
+<p>--Je crois bien, dit-il, si les
+apparences ne sont pas menteuses,
+et si les circonstances ne
+changent pas du tout au tout,
+que mon successeur sera Dournof.</p>
+
+
+
+<p>--Eh bien, papa, fit Marianne
+triomphante, je veux épouser
+Dournof.</p>
+
+<p>Le ministre fit faire un demi-tour
+à son fauteuil et regarda sa
+fille d'un air consterné.</p>
+
+<p>--Toi, Dournof? Et pourquoi?
+Quel est cette nouvelle
+fantaisie?</p>
+
+<p>--J'épouserai Dournof, papa,
+ou j'en mourrai de chagrin; ainsi
+faites comme vous voudrez!</p>
+
+<p>Fort bouleversé, M. Mérof
+sortit de son cabinet et emmena
+sa fille auprès de sa femme que
+cette abrupte déclaration surprit
+moins que lui.</p>
+
+<p>--Cela ne m'étonne pas, dit-elle,
+j'ai toujours pensé que Marianne
+ne se marierais pas comme les autres.</p>
+
+<p>--Mais enfin, s'écria M. Mérof,
+Dournof n'est qu'un simple
+président!</p>
+
+<p>--Mais, papa, ne m'avez-vous
+pas dit qu'il serait ministre
+après? Comme cela je n'aurai
+pas besoin de quitter le ministère.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas! fit M. Mérof
+exaspéré.</p>
+
+<p>--Comme vous voudrez, papa,
+répliqua l'indomptable Marianne
+en baissant la tête avec
+un air de feinte résignation. Les
+parents de mademoiselle Karzof
+ont été ainsi cause de la mort
+de leur fille, mon destin sera le
+même!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle
+Karzof? demanda M.
+Mérof abasourdi.</p>
+
+<p>Avec une grande éloquence,
+ponctuée d'allusions plus que
+transparentes, Marianne raconta
+l'histoire d'Antonine.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit-elle, il sera
+dans la destinée de Dournof de
+ne pouvoir épouser les femmes
+qu'il aime... Ses fiancées doivent
+toutes mourir par la faute de
+leurs parent! cruels.</p>
+
+<p>--Mais t'aime-t-il seulement?
+demanda le père, incapable de
+répondre par des arguments sérieux
+à ces raisonnements saugrenus.</p>
+
+<p>--S'il m'aime!</p>
+
+<p>Un éclair de joie orgueilleux
+jaillit des beaux yeux fleur de
+la de la jeune coquette.</p>
+
+<p>--S'il m'aime! reprit-elle;
+demandez-le lui, papa, vous verrez
+ce qu'il vous dira!</p>
+
+<p>--Alors, c'est moi qui dois
+lui proposer ta main? conclut
+ironiquement le ministre.</p>
+
+<p>Marianne fit une révérence.</p>
+
+<p>--S'il vous plaît, mon cher
+papa. Vous savez très bien que,
+sans cela, il n'osera jamais faire
+les premiers pas. Nous ne dérogeons
+pas, du reste; c'est ainsi
+que se négocient les mariages
+des princesse du sang quand
+elles épousent de simples mortels!</p>
+
+<p>Le père et la mère de Marianne
+échangèrent un regard par-dessus
+la tête de cette indisciplinée,
+et ne purent réprimer un
+sourire.</p>
+
+<p>--Voyons papa, soyez gentil
+mariez-moi à Dournof, et je vous
+aimerai bien! Je n'ai rien demandé
+à maman, parce qu'elle
+ne me contrarie jamais. Ce n'est
+pas elle qui aurait menacé de
+me laisser mourir de chagrin!</p>
+
+<p>--Je t'ai menacée, moi, de te
+laisser mourir?... demanda M.
+Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.</p>
+
+<p>--Mais, certainement, puisque
+vous ne vouliez pas me marier à
+Dournof!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à sortir de là:
+le ministre obtint à grand'peine
+que sa fille lui accorderait huit
+jours pour prendre des informations.</p>
+
+<p>Les information! n'apprirent
+rien de nouveau à M. Mérof, qui
+savait d'ailleurs parfaitement à
+quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle
+et morale de l'homme
+dont il avait fait la position
+lui-même. A l'issue des huit
+jours, Dournof, appelé dans le
+cabinet du ministre pour affaire
+personnelle, en sortit l'heureux
+foncé de mademoiselle Marianne.</p>
+
+<p>Ce résultat, qu'il était loin de
+prévoir si facile et si brillant, ne
+laissa pas de l'étonner un peu:
+il se dit vaguement que la jeune
+fille avait dû dépenser beaucoup
+d'intelligence et de volonté
+pour arriver si vite à son but.
+Ce qui lui semblait le plus extraordinaire,
+c'est qu'elle eût deviné
+son amour, et fait tant de
+démarches sans s'être le moins
+du monde assurée de son consentement.
+Et si, par impossible,
+il n'avait pas voulu l'épouser?</p>
+
+<p>Dournof se reprocha cette
+mauvaise pensée. Il ne devait
+voir dans les efforts de la jeune
+fille que la candeur d'une âme
+ingénue qui s'ignora et va droit
+au but, tout naturellement. Son
+amour avait été deviné? C'était
+encore une preuve d'amour, rien
+de plus.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui ivre, ébloui.
+Le mariage, en même temps
+qu'il lui donnait la femme aimée,
+le plaçait au premier
+rang; il pouvait en effet espérer
+d'être ministre; à la première
+vacance, il passait "aide"
+de son beau-père... quel avenir!</p>
+
+<p>--Je me marie, Niania, dit-il
+à la vieille femme lorsque celle-ci,
+fidèle à ses habitudes, le suivit
+dans sa chambre à coucher,
+aussitôt qu'il rentra.</p>
+
+<p>L'humble servante le regarda,
+fit le signe de la croix et sembla
+murmurer une prière; puis
+elle se prosterna devant le maître
+et vint baiser son épaule suivant
+l'ancienne coutume.</p>
+
+<p>--Je te félicite, mon maître,
+dit-elle, je souhaite que tu sois
+heureux avec ton épouse et que
+ta postérité soit bénie.</p>
+
+<p>Elle se tut, et son regard se
+porta vaguement vers la fenêtre.
+Un beau soleil de printemps
+brillait au dehors sur les toits
+ruisselants.</p>
+
+<p>--La neige doit être bientôt
+fondue, là-bas, dit à voix basse
+la Niania hésitante: il y a longtemps
+qu'elle n'a eu de fleurs.</p>
+
+<p>--Tu as raison, s'écria Dournof
+en saisissant son chapeau;
+j'y vais tout de suite.</p>
+
+<p>Il s'arrêta... qu'allait-il dire à
+cette tombe, confidente de toutes
+ses pensées, autrefois?</p>
+
+<p>Pouvait-il confier à ce chaste
+granit les émotions qui faisaient
+pâlir sa joue et battre son coeur
+lorsque Marianne posait sa main
+sur la sienne?</p>
+
+<p>--Je vais la remercier, dit-il
+tout haut, la remercier de la bénédiction
+qu'elle m'envoie de là
+haut!</p>
+
+<p>Il fit remplir sa voiture de
+fleurs, comme le jour où quelques
+mois auparavant il avait
+rencontré Marianne. Il ne put
+s'empêcher de faire un rapprochement
+entre ces deux journées
+si différentes.</p>
+
+<p>--C'est Antonine qui l'a mise
+sur ma route, se dit-il; c'est sa
+volonté qui a tout arrangé Chère
+Antonine, soyez bénie!</p>
+
+<p>Il ne la tutoyait plus dans ses
+pensées. Antonine était désormais
+aussi froide et aussi lointaine
+que les statues de marbre
+des tombeaux. C'était une sainte
+qui veillait sur lui, et qu'il priait
+à genoux; ce n'était plus l'amie
+de toutes les heures, la morte
+adorée dont il avait baisé, le
+dernier sur la terre, les joues
+glacées et le front jauni.</p>
+
+<p>Pendant qu'on arrangeait les
+fleurs, il se souvint que Marianne
+devait, elle aussi, avoir un
+bouquet ce jour-là; on lui apporta
+deux bouquets semblables;
+il les compara un instant,
+hésita, et finit par mettre sa carte
+dans le plus joli, qu'il fit porter
+chez sa fiancée.</p>
+
+<p>Cette opération lui coûta
+quelques remords; car, pendant
+la longue course en voiture, il
+se la reprocha plusieurs fois.</p>
+
+<p>--Bah! se dit-il enfin, comme
+il approchait du cimetière,
+qu'est-ce que cela peut faire à
+Antonine?</p>
+
+<p>Il porta son offrande jusqu'à
+la croix de fer marchant à grand
+peine dans la neige encore imparfaitement
+fondue; il arriva
+au sommet du monticule, et attacha
+le nouveau bouquet avec
+un ruban blanc, puis il appuya
+la main sur le socle de pierre
+pour s'y reposer.</p>
+
+<p>La pierre était si froide qu'il
+frissonna et retira sa main. Un
+moment il resta rêveur. Il voulait
+offrir son âme à sa protectrice
+céleste, il voulait épancher
+sa joie et lui demander de la
+partager....... il sentit qu'il ne
+pouvait pas parler de Marianne
+à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide
+comme un éclair
+et aussi vite évanoui,--que Marianne
+n'était pas la femme
+qu'Antonine eût voulu voir à ses
+côtés pour gravir le chemin de
+la vie.</p>
+
+<p>Poussant un soupir, il baisa la
+pierre. L'impression de froid lui
+saisit les lèvres plus vivement
+encore que la main, si bien qu'il
+y passa dessus son mouchoir,
+afin de les réchauffer, puis il
+descendit la colline.</p>
+
+<p>Une vivacité et une joie extraordinaires
+précipitaient ses
+mouvements; il se sentait léger,
+comme un homme débarrassé
+d'une pénible mission. Il regagna
+sa voiture, fit stimuler les
+chevaux, et, tout le long du chemin,
+les cheveux d'or de Marianne
+dansèrent devant lui comme
+des feux follets.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Il était invité à dîner ce jour-là,
+non à la table officielle des
+grands dîners, mais au repas de
+famille, dans la petite salle à
+manger, où la famille du ministre
+se réunissait dans l'intimité.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, Marianne vint à
+sa rencontre son bouquet blanc
+à la main, et lui tendit sa menotte
+soyeuse, sur laquelle il posa
+longuement ses lèvres.</p>
+
+<p>Elle était tiède et souple, cette
+petite main potelée, et l'impression
+glaciale qu'avait laissée
+la pierre du tombeau d'Antonine
+se transforma en une chaleur
+vivifiante et sympathique,
+au contact de ces doigts vivants
+Marianne lut dans le regard de
+Dournof combien elle était aimée,
+et ne se piqua point de cacher
+l'expansion de son bonheur.
+La soirée fut un enchantement
+pour tous. Les parents
+se félicitaient de voir dans le
+jeune homme les qualités d'un
+homme d'Etat, en même temps
+que celles qui avaient charmé
+leur fille. Dournof, d'autant plus
+épris de Marianne qu'il avait
+jusque-là refoulé le sentiment
+qu'elle lui inspirait, se laissait
+aller au bonheur de vivre, et,
+pour la première fois, jouissait
+largement de l'existence.</p>
+
+<p>Quant à Marianne, elle était
+gaie et charmante, tout lui avait
+réussi, que lui fallait-il de plus?</p>
+
+<p>Le mariage fut fixé à l'époque
+la plus rapprochée: trois
+semaines seulement devaient les
+en séparer. Tous les arrangements
+furent pris; Dournof garderait
+l'appartement qu'il avait
+récemment loué et meublé; madame
+Mérof se chargeait d'y
+installer une belle chambre de
+nouvelle épousée, et les jeunes
+gens, sauf exception, prendraient
+leurs repas au ministère, tant
+que Marianne n'aurait pas acquis
+les qualités de maîtresse de
+maison, qui lui manquaient absolument.</p>
+
+<p>--Si c'est une ménagère qu'il
+vous faut, Dournof, disait M.
+Mérof, vous avez fait fausse route;
+vous n'aurez point une ménagère
+en Marianne.</p>
+
+<p>Le jeune homme jeta sur sa
+fiancée un regard triomphant.
+
+--Je n'ai pas besoin de ménagère,
+dit-il; j'en ai une qui est
+incomparable.</p>
+
+<p>--Vraiment? qui donc? demandèrent
+à la fois madame
+Mérof et sa fille.</p>
+
+<p>--La vieille Niania...</p>
+
+<p>--Votre bonne?</p>
+
+<p>Dournof se sentit soudain très-embarrassé.</p>
+
+<p>Il arrive à tout homme de ne
+pas épouser son premier amour,
+et, lorsque vient le moment de
+son mariage, il n'éprouve point
+d'embarras à l'avouer; mais
+lorsque, par plusieurs années
+d'une fidélité sans exemple, il est
+devenu le point de mire de l'attention
+de ceux qui le connaissent,
+le moment de la transition
+est fort délicat, et le plus souvent
+difficile. C'est donc avec
+une certaine hésitation que
+Dournof se décida à donner
+quelque éclaircissement.</p>
+
+<p>--C'est la servante d'une famille
+que j'ai intimement connue
+autrefois... elle s'est attachée
+à moi durant mes jours de
+misère..., car j'ai connu la misère,
+ajouta-t-il en souriant à Marianne.</p>
+
+<p>Celle-ci ouvrit de grands yeux.
+Ce mot de misère n'avait de
+sens, pour elle, que comme une
+page pénible ou ennuyeuse dans
+un roman; c'était le grabat traditionnel
+où gît la pauvre femme,
+ou la borne où grelotte le
+petit Savoyard. La misère la
+plus réelle qu'elle eût connue se
+trouvait au commencement de
+l'<i>Allumeur de réverbères</i>. Aussi
+les paroles de Dournof lui parurent-elles
+complètement dénuées
+de sens. Un homme qui
+portait un gilet blanc et qui allait
+être son mari ne pouvait pas
+avoir connu cette misère-là. Elle
+sourit, parce que Dournof souriait,
+et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Comment s'est elle attachée
+à vous? demanda madame Mérof,
+désireuse de mieux connaître
+la personne qui, suivant les
+apparences, allait être femme de
+charge de sa fille.</p>
+
+<p>Dournof hésita encore. Son
+àme droite abhorrait le subterfuge;
+il se décida enfin à parler
+franchement. Passant dans les
+siennes la main de Marianne, il
+répondit:</p>
+
+<p>--Ma Niania était la Niania
+de mademoiselle Antonine Karzof,
+dont vous avez sans doute
+entendu parler.</p>
+
+<p>La main de Marianne frémit,
+il la retint.</p>
+
+<p>--Elle a soigné sa jeune maîtresse
+avec un dévouement absolu,
+et quand... nous l'avons
+mise dans la tombe, abandonnant
+ses anciens maîtres, qui
+n'étaient pas à l'abri de tout reproche
+envers elle, peut-être,--
+elle est venue à moi, et m'a servi
+avec fidélité pendant les mauvaises
+années de ma vie, celles
+où je n'étais rien ni personne,--où
+vous n'auriez pas daigné me
+regarder dans la rue, tant j'étais
+mal habillé.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur Marianne;
+elle lui répondit par un haussement
+d'épaules, que nous devons
+traduire ainsi:--Je vous aurais
+regardé quand même et partout,
+puisque vous deviez être mon
+mari!</p>
+
+<p>--Mais, insista madame Mérof,
+cette femme verrait-elle d'un
+bon oeil une jeune maîtresse?...
+Je conçois votre attachement
+pour elle; il vous honore infiniment,
+mais, après avoir tant aimé
+mademoiselle Karzof..</p>
+
+<p>--C'est elle qui m'a engagé à
+me marier, répondit Dournof.
+Elle me voyait triste et rêveur...
+--Il échangea un regard avec
+Marianne;--elle devina le sujet
+de mes rêveries--et me mit l'esprit
+complètement à l'aise, en
+remettant dans mes mains un
+billet écrit par sa jeune maîtresse
+peu avant sa mort,--où j'étais
+adjuré de me marier, dès
+que j'aurais rencontré la femme
+que je devais aimer...</p>
+
+<p>Un autre regard assura Marianne
+qu'elle était bien cette
+femme-là.</p>
+
+<p>Madame Mérof, enchantée de
+cette heureuse combinaison, qui
+mettait à la tête du ménage de
+sa fille une femme honnête, dévouée
+et pleine d'expérience,
+approuva tout, et félicita Dournof
+de sa chance extraordinaire.</p>
+
+<p>--Cela m'est bien dû, répondit
+le jeune homme; car, jusqu'à
+cette année, la destinée n'avait
+encore rien mis à mon actif!</p>
+
+<p>Les préparatifs s'accomplirent
+avec la célérité qu'ont à leur service
+les heureux de ce monde,
+et la veille des noces arriva bientôt.</p>
+
+<p>Le soir avant de s'endormir
+Dournof parcourut l'appartement
+où il ne devait plus être
+seul; une bougie à la main, il
+s'arrêta devant chaque meuble
+chaque rideau, inspectant tout,
+et se faisant, par avance, l'image
+de ce que Marianne allait
+mettre là de joie et de grâce.</p>
+
+<p>Rentré dans son cabinet, il
+aperçut le portrait d'Antonine,
+toujours placé sur son bureau.
+Depuis longtemps, ce beau visage
+régulier et sévère était caché
+à ses yeux par un journal,
+une lettre, un papier quelconque,
+négligemment jeté en travers
+du cadre. Il y avait au
+moins huit jours que le portrait
+n'avait attiré les yeux de Dournof.</p>
+
+<p>Il se reprocha ce semblant
+d'ingratitude, et voulut ramener
+ses pensées vers la jeune fille...,
+mais l'effort était trop pénible.</p>
+
+<p>--Je ne puis cependant pas
+se dit-il, laisser ce portrait à cette
+place! Marianne aurait le
+droit d'en être choquée.</p>
+
+<p>Après avoir hésité un moment,
+il prit le cadre d'ébène,
+l'essuya et le mit sur le secrétaire,
+la face contre le marbre,
+afin de le ranger sur le champ;
+mais il n'avait pas ses clefs sur
+lui; il remit ce soin au lendemain,
+et passa dans sa chambre
+à coucher.</p>
+
+<p>La, le visage de Marianne,
+décolletée et couronnée de liserons,
+lui souriait dans son cadre
+doré, sur la table auprès de son
+lit. Il le prit, et posa ses lèvres
+sur l'image souriante.</p>
+
+<p>--A demain, ma femme, dit-il en souriant.</p>
+
+<p>A peine était-il couché, qu'il
+crut entendre un léger bruit dans
+la pièce voisine. Il appela; mais
+nul ne répondant, il crut s'être
+trompé. Le lendemain, cependant,
+quand il chercha le portrait
+d'Antonine, il ne le trouva
+point. Dournof voulait s'en informer
+à la Niania, mais cette
+journée était si courte, pour tout
+ce qu'il fallait faire, que le moment
+favorable ne se trouva
+point.</p>
+
+<p>Le soir venu, après un mariage
+splendide, célébré à la chapelle
+du ministère, Dournof emmena
+chez lui sa jeune épouse,
+éblouissante de joie et de beauté.</p>
+
+<p>L'appartement, somptueusement
+éclairé, plein de fleurs, lui parut
+charmant. Le jeune homme ne
+pouvait en croire ses yeux, en
+voyant traîner sur le tapis de son
+cabinet la jupe de soie blanche,
+semée de fleurs d'oranger, qui
+se drapait autour de Marianne.</p>
+
+<p>Il lui présenta sa maison. La
+Niania, toujours sévère, avait
+quitté le deuil par circonstance.
+Elle salua profondément sa nouvelle
+maîtresse, qui lui mit amicalement
+la main sur l'épaule,
+en la complimentant. Après
+quoi, les domestiques furent
+congédiés, et Dournof entraîna
+sa femme dans leur appartement
+spécial.</p>
+
+<p>Quand les battants de la chambre
+nuptiale se furent refermés
+sur eux, la Niania regarda quelque
+temps cette porte, voilée
+par de grands rideaux sombres,
+puis, secouant la tête, elle alla
+chercher le portrait d'Antonine,
+qu'elle avait caché derrière de
+vieux cartons, et le mit sur le
+bureau.</p>
+
+<p>--Pardonne, toi qui es au ciel,
+dit elle, pardonne! Quand il sera
+malheureux, c'est à toi qu'il
+reviendra.. Sainte martyre, pardonne
+à l'homme faible, qu'une
+femme a ensorcelé.</p>
+
+<p>Elle baisa le portrait, le remit
+dans sa cachette, éteignit les
+bougies et se retira.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Un an s'était écoulé depuis le
+mariage de Dournof, lorsque,
+par une pluvieuse matinée de
+printemps, la Niania s'entendit
+appeler; c'était la voix de son
+maître, plus brève et plus émue
+que de coutume. Elle se leva du
+coffre qui lui servait de siège,
+dans la vaste pièce dénudée,
+nommée chambre des filles de
+service, qui, dans toute maison
+russe un peu importante, communique
+avec la chambre de la
+maîtresse de la maison; le regard
+anxieux qu'elle leva sur son
+maître reçut en réponse un:</p>
+
+<p>--Vite, allons vite! auquel elle
+se hâta d'obéir.</p>
+
+<p>Ils entrèrent tous deux dans
+la chambre de Marianne, et
+Dournof chancela sur ses pieds
+en voyant le docteur lever dans
+ses bras un enfant nouveau-né.</p>
+
+<p>--Une fille?... demanda le père
+d'une voix étranglée sans oser
+approcher.</p>
+
+<p>--Un garçon, un vrai Dournof,
+car il vous ressemble, fit le
+docteur d'un ton joyeux: voyez
+plutôt!</p>
+
+<p>La Niania avait reçu l'enfant
+dans son tablier, et déjà penchée
+sur lui, dans un coin obscur, elle
+murmurait des paroles de bénédiction
+sur le fils de son maitre.</p>
+
+<p>Dournof l'y rejoignit, et regarda
+quelques instants silencieusement
+le petit être qui lui
+appartenait. Quelle pensée traversa
+ses yeux profonds au moment
+où le nouveau venu, en ce
+monde de douleurs, poussa son
+premier vagissement? Est-ce à
+la mère blonde et enfantine qui
+était si près, ou à l'autre, qui aurait
+dû être la mère de ses enfants,
+et qui gisait sous la pierre
+de Pargolovo, que pensait le
+jeune père? Quelle que fût cette
+pensée, son regard rencontra celui
+de la Niania, et ils se comprirent.</p>
+
+<p>--Aime-le bien, Niania, dit-il
+tout bas à la vieille femme, aime-le
+car c'est ce que j'ai de
+plus cher au monde.</p>
+
+<p>--Ne craignez rien, mon maître,
+répondit-elle du même ton;
+c'est un Dournof.</p>
+
+<p>Hélas! oui, Marianne n'était
+plus ce que Dournof avait de
+plus cher au monde; il tenait
+plus à cet enfant, entré dans la
+vie depuis un quart d'heure,
+qu'à l'épouse amenée à son foyer
+depuis un an. Et ce n'est
+pas que le sentiment paternel se
+fût révélé chez le jeune père
+avec une intensité surprenante,
+c'est que Marianne n'était pas
+toute sa vie, elle n'en était
+qu'une part, douce et frivole
+comme une fleur dont on respire
+le parfum, et qu'on oublie
+pour d'autres préoccupations
+plus dignes d'intérêt.</p>
+
+<p>Aussitôt après son mariage,
+après les premiers jours de trouble
+et d'ivresse, Dournof avait
+senti une mélancolie incurable
+s'emparer de lui, quand il se
+trouvait près de sa femme, Marianne
+était bien l'être charmant,
+pleins d'irrésistibles séductions,
+qu'il avait aimé si vite et si fort,
+mais elle n'était pas la femme
+près de laquelle on vient se reposer
+de ses fatigues, de ses soucis,
+à qui l'on demande conseil
+dans ses moments de doute;
+Marianne n'était pas une Antonine,
+et Dournof devait désormais
+se souvenir d'Antonine
+toutes les fois qu'il serait triste
+ou fatigué.</p>
+
+<p>Marianne l'aimait pourtant, et
+il aimait Marianne; mais peu à
+peu, à sa joie de nouveau marié
+s'était mêlée l'amertume de
+sentir sa femme si inférieure à
+lui, si différente de ce qu'il aurait
+désiré. Il la plaignait d'avoir
+reçu une éducation si frivole,
+d'ignorer à tel point tous les
+devoirs dont la vie se compose,
+de savoir si peu goûter les choses
+simples et grandes, et, en
+échange, d'avoir tant de goût
+pour les puérilités de la vie mondaine.
+A l'amertume avait succède
+la pitié; il continua de regarder
+sa jeune femme comme
+un être aimable et irresponsable,
+fait pour la joie et la banalité
+souriantes du monde; il la laissa
+se gorger de spectacles et de
+fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait,
+et que la Maternité mettrait
+dans ce cerveau d'enfant la
+dignité et le sérieux qui lui manquaient.</p>
+
+<p>Une heure après ce moment
+solennel, appuyé au pied du lit,
+il regardait Marianne paisiblement
+endormie dans la demi-obscurité
+des rideaux. L'enfant
+avait été éloigné, la jeune femme
+goûtait un repos profond, et
+Dournof étudiait ce visage un
+peu amaigri, mais toujours frais
+et mutin.</p>
+
+<p>--Quelle mère sera-t-elle? se
+demanda-t-il, le coeur serré par
+mille craintes vagues; se dévouera-t-elle
+à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle
+à des mains
+étrangères?</p>
+
+<p>La grande question de la nourriture
+n'avait pas été définitivement
+tranchée; une robuste paysanne
+attendait à la cuisine la
+décision suprême des maîtres;
+on attendait pour savoir si la
+jeune mère pourrait ou voudrait
+supporter les fatigues maternelles.
+Elle-même à cette question
+n'avait jamais répondu autre
+chose que:</p>
+
+<p>--Nous verrons alors.</p>
+
+<p>Dournof sentit en lui qu'elle
+ne voudrait pas, et une crainte
+douloureuse se présenta à son
+esprit.</p>
+
+<p>--L'aimerai-je autant, se dit-il,
+si elle refuse de nourrir.</p>
+
+<p>Un grand découragement
+s'empara de lui, et il passa la
+main sur son front, pour chasser
+cette pensée. Il était sûr de
+l'aimer moins si elle éludait ce
+devoir-là, comme elle en avait
+éludé bien d'autres. Pour changer
+de dispositions, il alla voir
+son fils.</p>
+
+<p>Dans la vaste pièce bien éclairée
+qui avait été choisie comme
+chambre d'enfants, tout avait un
+air de confort simple et bien entendu;
+une atmosphère égale et
+douce régnait partout, le berceau,
+ombragé de rideaux de
+soie bleue, occupait le coin le
+plus abrité à la fois du soleil et
+des courants d'air, et, sur une
+chaise basse, la nourrice allaitait
+l'enfant, en attendant qu'on eût
+décidé de son sort.</p>
+
+<p>La Niania vint au-devant du
+maître.</p>
+
+<p>Tout est-il bien? dit-elle, avec
+cette tranquillité qui émanait
+d'elle comme un parfum.</p>
+
+<p>Dournof parcourut des yeux
+l'appartement, vit que tout était
+bien et sourit; puis il se dirigea
+vers le berceau. Là dormait son
+fils, celui qui transmettrait son
+nom aux générations futures,
+celui qui naissait dans de la soie,
+tandis que le père était né dans
+de l'indienne, le fils qui, porté
+par le nom et la fortune de son
+père, serait un jour plus grand
+que son père. L'héritier de tant
+de grandeurs futures dormait de
+son premier sommeil terrestre;
+sa bonne petite figure rouge
+n'annonçait aucune ambition.
+Dournof ne lut pas moins sur
+son visage tout un avenir d'éclatante
+prospérité. Il referma le
+rideau et rentra dans son cabinet.</p>
+
+<p>Pendant les derniers jours qui
+avaient précédé son mariage, il
+s'était ingénié à y trouver pour
+sa femme un endroit où elle pût
+lire ou travailler près de lui.
+Ayant remarqué un coin, près
+de son bureau, il avait fait déplacer
+divers meubles; une lampe
+faite exprès sur ses dessins
+avait été posée contre la muraille;
+un tout petit canapé,
+avec une petite table propre à
+divers usages, s'était casé là on
+ne sait comment; des coussins,
+un tapis plus moelleux étaient
+venus orner ce petit Eden réservé;
+mais le tapis conservait, sa
+première fraîcheur la lampe n'avait
+pas été alternée dix fois, les
+livres avaient disparu, emportés
+dans le boudoir de Marianne,
+plus clair et plus gai,--et Dournof,
+renonçant à son espérance
+de voir ses heures de travail
+adoucies par la présence, de sa
+femme, avait repris son labeur
+solitaire, pendant que Marianne
+toujours en l'air, dehors, à sa
+toilette, continuait à mener sa
+vie dissipée de jeune fille riche,
+augmentée de la liberté que donne
+le mariage.</p>
+
+<p>Tons ces souvenirs, et ceux
+d'autres mécomptes, obsédaient
+Dournof; il sortit pour chasser
+cette armée d'hôtes importuns
+et, à son retour, il trouva sa maison
+pleine de parentes et d'amies
+accourues pour apporter
+leurs félicitations.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, la grande
+question se trouva remise sur le
+tapis. Marianne pouvait nourrir
+déclara triomphalement le médecin.
+Madame Mérof, en femme
+prudente et avisée, se contenta
+de regarder tout le monde
+et de garder le silence. La Niania
+debout, l'enfant dans les bras,
+attendait une décision qui, pour
+elle, n'était pas douteuse. Dournof
+prit la main de sa femme et
+y posa un baiser plein de tendresse
+et d'encouragement; car,
+telle qu'elle était, Marianne lui
+était encore bien chère, et que
+n'eût il pas donné pour avoir un
+motif de l'aimer davantage!</p>
+
+<p>--Eh bien, chère madame,
+répète se docteur, que décidez-vous?</p>
+
+<p>Marianne regarda tous ces visages
+anxieux, puis son fils endormi,
+qui semblait n'avoir aucun
+besoin de changer de position.</p>
+
+<p>--Je ne nourrirai pas, dit-elle,
+j'ai été bien souffrante tout l'hiver,
+je crains de n'être pas capable
+d'aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Dournof sentit le coeur lui
+manquer. Encore une espérance
+à jeter à l'eau. Au fond de
+lui-même, il savait que cette
+pauvre espérance-là n'avait jamais
+eu que le souffle. Il s'efforça
+bientôt d'avoir l'air satisfait,
+il complimenta sa femme sur sa
+sagesse, et l'enfant fut aussitôt
+remis à la nourrice qui l'emporta
+dans la <i>nursery</i>, où le père
+les suivit.</p>
+
+<p>Avec quelle émotion ne vit-il
+pas le petit être avide, presser
+le sein nourricier, et pour la première
+fois aspirer la vie à longs
+traits! Il contemplait ce spectacle
+comme si c'eût été pour
+lui-même une fonction vitale;
+un profond soupir lui fit détourner
+les yeux. La Niania, près
+de lui, regardait, aussi l'enfant
+prendre son premier repas.</p>
+
+<p>--Que la volonté de Dieu
+s'accomplisse, dit-elle à voix
+basse, et que sa bonté donne
+une longue vie au pauvre innocent!
+Mais notre Antonine...</p>
+
+<p>Un regard sévère de Dournof
+coupa la phrase commencée, la
+vieille femme baissa la tête,
+mais son maître ne l'avait que
+trop comprise. Non, Antonine
+n'eût pas permis à son fils de
+boire un lait étranger; elle n'eût
+pas cédé à une autre plaisir de
+mériter ses premières caresses
+et ses premiers regards; elle
+eût revendiqué avec une tendresse
+jalouse la pression avide
+et instinctive des lèvres et des
+mains du petit être inconscient,
+qui s'attache à celle qui le nourrit,
+parce qu'elle le nourrit...!</p>
+
+<p>Dournof quitta la nursery
+sans se retourner, et la Niania
+respecta son silence. La grand'mère
+vint aussi voir son petit-fils,
+qui fut entouré de tantes et
+d'amies empressées; mais la
+Niania ne s'émut ni des conseils
+ni des recommandations. L'enfant
+était à elle, Dournof le lui
+avait donné! Elle le savait bien;
+les paroles des autres lui importaient
+peu, tant que le père serait content.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Marianne, fraîche et rose, reprit
+bientôt sa vie de plaisirs
+mondains, et on la vit le soir
+aux Îles, en calèche découverte,
+accompagnée de son mari souvent,
+parfois de son père ou de
+sa mère, parfois aussi seule,
+quand ni l'un ni les autres n'avaient
+le temps ou l'envie de:
+l'escorter. Un essaim empressé
+de jeunes gens se groupait autour
+de l'équipage, pendant
+l'heure qui précède le coucher
+du soleil, sî tardif en été sous
+cette latitude.</p>
+
+<p>Tout un monde de promeneurs
+à pied, à cheval, en voiture,
+vient jouir à la pointe extrême
+de l'île Yélaguine du spectacle
+magnifique offert par la
+Neva à son embouchure. Le soleil
+disparaît à neuf heures et
+demie dans les flots du golfe de
+Finlande, pendant que ses derniers
+rayons dorent horizontalement
+la jeune verdure des arbres
+et des gazons, et les méandres
+capricieux des bras du fleuve,
+entre les îles nombreuses, semées
+d'élégantes villes. Cette
+promenade de tous les soirs est
+une sorte de Longchamps qui
+dure presque toute la belle saison;
+mais son moment le plus
+brillant est celui de la verdure
+nouvelle.</p>
+
+<p>C'est là que Marianne, après
+quelques semaines de repos, se
+retrempait dans la vie dissipée,
+qu'elle préférait à toute autre.</p>
+
+<p>Quand son mari l'accompagnait,
+elle en était toujours charmée;
+le plaisir d'être la femme du président
+Dournof avait encore toute
+sa fraîcheur pour elle, sans
+doute parce qu'elle n'en avait
+pas abusé, son mari n'ayant pas
+voulu ou eu le loisir de la suivre
+dans le joyeux tourbillon dont
+elle était l'âme. Aussi n'était-elle
+jamais plus jolie et plus rayonnante
+que lorsque, d'un regard
+plein d'orgueil, elle suivait
+les saluts et les sourires de bienveillance
+ dont Dournof était
+l'objet; mais quand il n'était pu
+là, la vie ne perdait pour elle
+aucun de ses charmes; elle jasait
+et riait, écoutant les fadaises
+des jeunes gens appuyée sur le
+bord de Sa calèche, et peu à peu,
+se sentant admirée, elle devenait
+plus coquette.</p>
+
+<p>Elle aimait ces hommages;
+quel mal y avait-il à cela? N'en
+était-elle pas moins une femme
+bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle
+pas autant son époux
+qu'au premier jour de leur mariage?
+N'était-elle pas une bonne
+mère? En effet, matin et soir,
+souvent dans la journée, elle allait
+voir le petit Serge elle le caressait,
+lui parlait un instant dans
+ce joli gazouillis que, nul ne sait
+pourquoi, les mères et les nourrices
+emploient pour parler aux
+enfants, puis elle sortait de la
+nursery, laissant derrière elle
+une bonne odeur de violettes
+des bois. Il aurait fallu un esprit
+bien chagrin pour trouver
+que Marianne n'était pas la femme
+la plus irréprochable qui se
+pût rencontrer!</p>
+
+<p>Madame Mérof, cependant,
+n'était pas contente. Trop sage
+et trop expérimentée pour attirer
+l'attention de son gendre sur
+une dissipation que peut-être il
+ne voyait pas, elle essayait de
+retenir sa fille au logis; souvent
+elle venait elle-même dîner ou
+passer la soirée, afin de présenter
+aux regards de Dournof,
+quand il viendrait prendre le thé
+du soir, un autre tableau que les
+murs nus de la salle à manger
+déserte. Mais Marianne aimait
+mieux passer la soirée ailleurs
+que chez elle, et l'en empêcher
+était à peu près impossible.</p>
+
+<p>La session qui devait finir et
+permettre aux époux de quitter
+la ville, allait être close par un
+procès important. L'affaire était
+si singulièrement présentée, que
+Dournof, perplexe, avait beau
+se retourner de tous les côtés, il
+ne pouvait se faire une opinion
+sur l'accusé principal; toutes les
+apparences étaient contre cet
+homme, et pourtant, un passé
+d'honneur, une physionomie
+d'honnête homme, et je ne sais
+quoi qui décèle une belle âme,
+corroboraient ses dénégations
+absolues. L'opinion publique
+était pour lui, mais d'autres coupables,
+que l'instruction désignait
+comme ses complices, portaient
+contre lui des charges accablantes,
+qu'il avouait être hors
+d'état de repousser.</p>
+
+<p>Toute la ville, depuis huit
+jours, ne parlait que de ce procès;
+un soir, par miracle, Marianne
+était chez elle et travaillait
+à une tapisserie spéciale,
+qui ne sortait que les jours de
+grande pluie. Dournof, qui rêvait
+depuis un instant, leva les
+yeux sur sa femme et contempla
+son frais visage.</p>
+
+<p>C'était bien une enfant: le duvet
+de la jeunesse estompait encore
+ses joues et son cou nacrés,
+le regard était innocent et insoucieux,
+le front pur et lisse...
+Cette conscience ne devait connaître
+ni le doute ni le trouble:
+Dournof se décida à la consulter.</p>
+
+<p>--Marianne, dit-il, tu n'entends
+pas parler de l'affaire Sintsof?</p>
+
+<p>--Ah! Seigneur Dieu! oui!
+on me la corne aux oreilles depuis
+longtemps! répondit la jeune
+femme en enfilant son aiguille
+avec de la laine rose.</p>
+
+<p>--Qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>Marianne leva sur son époux
+des yeux étonnés et rieurs.</p>
+
+<p>--Je n'en pense rien du tout!
+dit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>--Tache un peu d'y penser,
+repartit Dournof avec douceur.
+Tu connais les faits du procès?</p>
+
+<p>Marianne fit un geste d'assentiment.</p>
+
+<p>--Eh bien, crois-tu que Sintsof
+soit coupable?</p>
+
+<p>La jeune femme haussa les
+épaules, souriant.</p>
+
+<p>--Je n'en sais absolument
+rien! dit-elle en comptant des
+points.</p>
+
+<p>--Marianne, insista Dournof,
+je t'en prie, réponds-moi sérieusement;
+tu sais que ma voix pèsera
+dans l'issue du procès..., si
+j'allais faire condamner un innocent?</p>
+
+<p>--Cela t'embarrasse? dit Marianne
+en riant. La belle affaire!
+Jette une pièce de monnaie en
+l'air: si elle retombe pile, ton
+homme sera innocent; si elle retombe
+face, il sera coupable, ou
+le contraire, si c'est cela que tu
+préfères. J'ai lu dans les livres
+que les affaires sérieuses ne se
+jugent jamais autrement.</p>
+
+<p>--Ma chère femme, je t'en
+supplie, ne plaisante pas! fit
+Dournof plus ému qu'il ne voulait
+le lui laisser voir; tu ne sais
+pas le mal que tu me fais en
+parlant si légèrement...</p>
+
+<p>--Ah! dit Marianne avec une
+moue, des sermons? Ce n'est
+pas ma faute à moi si tu me parles
+d'affaires auxquelles je n'entends
+rien. Je ne suis pas une
+femme sérieuse, moi! Il ne faut
+pat me parler de procès ni d'accusés;
+cela m'ennuie!</p>
+
+<p>Là-dessus elle plia son ouvrage
+et s'en alla d'un air boudeur.</p>
+
+<p>Dournof regarda la porte du
+boudoir se refermer sur elle.</p>
+
+<p>Fallait-il la suivre pour faire
+la paix? Etait-ce lui qui avait
+tort en effet de lui parler de ces
+choses, ou elle qui avait tort de
+ne pas les comprendre?</p>
+
+<p>Il se leva; mais, la main sur
+la porte de la chambre de Marianne,
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>--O Antonine! pensa-t-il, Antonine,
+où êtes-vous, ma chère
+conscience? Ne daignez-vous
+pas me parler de là-haut?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, comme pour
+écouter les avis d'une voix intérieure.
+Après un court moment,
+il entra dans la chambre.</p>
+
+<p>--Marianne, dit-il doucement,
+tu as raison, je ne dois pas te
+parler de ces choses auxquelles
+tu n'es pas accoutumée...</p>
+
+<p>La jeune femme qui tournait
+le dos à la porte leva sur lui ses
+yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>--Le méchant, dit-elle, qui
+m'a grondée! Je vous demande
+un peu si j'ai fait des études,
+moi! Je ne suis pas un juge,
+moi, ni un président! Est-ce ma
+faute, si tout cela m'ennuie à
+périr?</p>
+
+<p>Dournof lui prit la main et la
+baisa doucement, mais sans
+transport.</p>
+
+<p>--Allons, vilain cruel, dit Marianne
+en souriant à travers ses
+larmes, dites tout de suite que
+vous ne le ferez plus, jamais, jamais!</p>
+
+<p>--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.</p>
+
+<p>Antonine eût deviné l'amertume
+avec laquelle il faisait cette
+promesse, mais Marianne s'en
+déclara satisfaite, et ses caresses
+d'enfant gâté déridèrent un instant
+son mari. Cependant, comme
+il retournait dans son cabinet
+de travail, il répéta ironiquement:
+Non, je ne le ferai plus
+jamais... jamais!</p>
+
+<p>Assis dans son fauteuil, la tête
+dans ses mains, il médita longuement.
+La nuit s'avançait,
+Marianne dormait depuis long
+temps; accablé d'incertitudes
+douloureuses, Dournof se leva.
+Le portrait d'Antonine était resté
+dans le tiroir où l'avait remis
+la Niania. Depuis bien des jours
+il l'avait retrouvé et le contemplait
+secrètement, à ses heures
+d'amertume. Il le prit et le regarda
+quelques-instants, puis le
+suspendit à la muraille, près de
+la lampe qui ne s'allumait jamais
+pour Marianne.</p>
+
+<p>--Reprends ta place, dit-il,
+ma lumière, mon bon ange. Reprends
+la place que tu n'aurais
+jamais dû quitter! C'est toi qui
+dois rayonner sur ma vie, chère
+oubliée! Mais au ciel on n'a pas
+de rancunes!</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur le petit
+canapé, les yeux fixés sur
+l'image aimée, que l'air et le
+temps avaient ternie. Lorsqu'il
+termina sa méditation, les rayons
+du soleil levant entraient
+par les fenêtres de son cabinet.</p>
+
+<p>--Merci, dit-il, ma conscience!
+Si je me trompe, au moins
+sera-ce dans la sincérité de mon
+coeur.</p>
+
+<p>Il s'habilla sans vouloir prendre
+de repos, relut et compulsa
+à nouveau le dossier, et à sept
+heures, il était au tribunal, attendant
+les juges et les avocats
+pour causer à l'aise avec eux.</p>
+
+<p>Contrairement à tout ce qu'on
+attendait, mais conformément à
+l'opinion publique, Sintsof fut
+acquitté; la suite prouva qu'il
+était innocent.</p>
+
+<p>Le ministre, en rencontrant
+son gendre aux îles le soir même,
+lui dit:</p>
+
+<p>--Savez-vous, Dournof, que
+vous avez joué gros jeu?</p>
+
+<p>Dournof sourit. Peu lui importait
+l'enjeu; sa vie et sa fortune
+n'étaient rien à ses yeux
+quand il s'agissait de conscience.</p>
+
+<p>--Etes-vous fâché, Excellence?
+dit-il à son beau père.</p>
+
+<p>--J'en suis fier pour vous,
+mais...</p>
+
+<p>--C'est tout ce que je veux
+savoir, répondit Dournof.</p>
+
+<p>Le portrait d'Antonine resta
+à la muraille.</p>
+
+<p>Le jour même, la Niania, en
+apportant le petit Serge à son
+père, comme elle le faisait chaque
+matin, s'aperçut de ce changement;
+elle resta immobile, les
+yeux pleins de larmes figées, devant
+ce cadre qui disait tant de
+choses.</p>
+
+<p>--Maître, dit-elle enfin, si ton
+épouse le voit, que dira-t-elle?</p>
+
+<p>--Bah! répondit Dournof en
+haussant les épaules, elle ne vient
+jamais ici.</p>
+
+<p>La Niania reporta son regard
+plein de pitié sur le jeune père
+et sur l'enfant qu'elle tenait, mais
+elle ne dit rien.</p>
+
+<p>Dournof, penché sur son fils
+endormi, l'embrassait tendrement.</p>
+
+<p>--Pourvu qu'il ne lui ressemble
+pas! pensait-il en songeant à
+Marianne.</p>
+
+<p>--Nous lui apprendrons à
+chérir sa tante qui est au ciel,
+dit la Niania, devinant la secrète
+pensée de son maître.</p>
+
+<p>Dournof, sans lui répondre,
+lui fit doucement signe de le
+laisser seul.</p>
+
+<p>En ce moment Marianne se
+présentait sur le seuil, fraîche et
+parée pour la promenade.</p>
+
+<p>--Monsieur travaille, dit la
+Niania à voix basse.</p>
+
+<p>--Oh! alors je me sauve! fit
+Marianne avec un geste comique
+plein de terreur enfantine.</p>
+
+<p>La porte se referma. Dournof,
+resté seul, alla donner un tour
+de clef, puis il revint devant le
+portrait, s'agenouilla et versa des
+larmes bien amères.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>Deux années s'écoulèrent sans
+apporter de changements bien
+sensibles dans l'intérieur de
+Dournof; puis une fille lui naquit.
+L'année suivante, madame
+Mérof gagna une pleurésie en
+chaperonnant Marianne à un bal
+costumé où Dournof n'avait pas
+voulu la laisser aller seule, et la
+bonne créature mourut après
+quelques jours de souffrances,
+pendant lesquels elle ne cessa
+de répéter à son gendre:--Soyez
+bon pour Marianne.
+Dournof lui promit solennellement
+d'être bon pour Marianne,
+et tint sa promesse de son
+mieux.</p>
+
+<p>Il avait pris l'habitude de laisser
+vivre à ses côtés ce joli petit
+être gracieux et insignifiant;
+elle remplissait la maison de
+chiffons, de rires, de musique,
+de dame, de chansons d'opérettes
+et de gens nuls et frivoles
+comme elle-même. Il la laissait
+faire. A quoi bon la contrarier!
+Il détestait les scènes et craignait,
+plus encore que tout ce
+remue-ménage, les bouderies et
+les larmes de Marianne, contre
+lesquelles il se sentait sans forces.</p>
+
+<p>Comment parler raison, en
+effet, à cette enfant qui déclarait
+que la raison "l'assommait"?
+Comment faire de la morale à
+cette femme qui ne connaissait
+d'autre morale que celle de son
+bon plaisir? Avec cela, Marianne
+n'était pas méchante; elle
+donnait volontiers sa bourse, ses
+bonnes paroles et même les larmes
+compatissantes de ses beaux
+yeux fleur de lin; mais aussitôt
+que l'objet de sa compassion
+échappait à ses regards, il était
+banni de sa pensée et remplacé
+par des idées plus riantes.</p>
+
+<p>Le deuil de Marianne amena
+forcément un peu de sérieux
+dans la maison; elle se priva de
+bals et de théâtres pendant huit
+grands mois; mais la pauvre
+madame Mérof étant morte en
+plein carnaval, la saison d'hiver
+reprit dans toute sa splendeur
+avant que le deuil d'un an fut
+terminé. Marianne avait aux Italiens
+une loge à l'année; elle
+retourna au théâtre en robe de
+soie noire, puis les violettes de
+l'arme apparurent dans ses
+beaux cheveux blonds; à Noël,
+tous prétexte qu'en l'honneur de
+ces réjouissances chrétiennes,
+tout deuil est suspendu, elle arbora
+le blanc et le gris perle
+qu'elle ne quitta plus.</p>
+
+<p>Cependant les jours gras se
+trouvaient cette année-là plus
+tard que l'année précédente, de
+sorte que le deuil de madame
+Dournof était terminé avant l'expiration
+des fêtes de cette époque
+brillante. Un grand bal à
+l'ambassade d'Autriche devait
+réunir, le dernier samedi du carnaval,
+tout ce qui était bien noté
+à Pétersbourg, M. et madame
+Dournof reçurent une invitation,
+que le président mit sur
+un coin de son bureau, sans plus
+s'en préoccuper.</p>
+
+<p>--Tu ne sais pas, mon ami?
+dit un matin Marianne en déjeunant,
+je trouve bien extraordinaire
+que nous n'ayons pas été
+invités au bal de l'ambassade?</p>
+
+<p>--Nous sommes invités, répondit
+Dournof en découpant
+tranquillement sa côtelette.</p>
+
+<p>--Invités? s'écria Marianne
+en frappant ses deux mains
+d'enfant l'une contre l'autre, et
+tu ne m'en as rien dit.</p>
+
+<p>--Je ne supposais pas que cela
+put t'intéresser.</p>
+
+<p>--Comment? Et ma robe, ne
+faut-il pas le temps de la commander?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas l'intention d'y
+aller, je suppose? fit Dournof
+en interrompant son repas.</p>
+
+<p>--Mais si fait, j'en ai l'intention!
+Voilà un an que je suis
+privée de tous les plaisirs...</p>
+
+<p>Un regard de Dournof lui fit
+laisser sa phrase à moitié faite.</p>
+
+<p>--J'ai été assez cruellement
+éprouvée, reprit-elle, pour qu'un
+peu de distraction me soit accordé
+sans lésiner; nous irons,
+n'est ce pas, mon cher petit mari?</p>
+
+<p>--Vous irez si vous le voulez,
+répliqua le président; pour ma
+part, je n'irai pas.</p>
+
+<p>--Mais mon père y va! s'écria
+Marianne prête à fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>--Votre père y va comme
+ministre de la justice, et non
+comme veuf d'une année. D'ailleurs,
+allez-y avec votre père, je
+ne m'y oppose pas.</p>
+
+<p>--Mais pourquoi?... commençait
+Marianne.</p>
+
+<p>--Il me semble, répliqua
+Dournof, que ce n'est pas à moi
+de vous le dire.</p>
+
+<p>Il se leva, et quitta la salle à
+manger. Marianne déjà consolée,
+s'en alla de son coté chez
+la couturière et se commanda
+une robe bleu pâle, "qui disait-elle,
+avait l'air d'être grise aux
+lumières".</p>
+
+<p>Dournof, s'il était de plus en
+plus contrarié des caprices mondains
+de sa femme, avait cessé
+d'en être affligé; une sourde colère,
+toujours comprimée et endormie,
+mais jamais anéantie, se
+réveillait en lui à chacune de
+ses nouvelles boutades; mais si
+son amour-propre d'époux était
+froissé, son coeur ne souffrait
+plus; il avait une consolation
+que, hormis la Niania, personne
+ne lui connaissait. C'était à
+l'heure du matin où Marianne
+dormait de son meilleur sommeil,
+entre huit et dix heures,
+que la Niania et Bébé faisaient
+leur apparition dans le cabinet
+de Dournof.</p>
+
+<p>La grande pièce sombre avait
+cessé d'être triste. Dans le coin
+réservé à Marianne et qu'elle
+n'avait jamais occupé, une pile
+de joujoux, soigneusement recouverts
+d'un tapis de table pendant
+la journée, était renversée
+tous les matins. A son entrée,
+Serge, caché dans les rideaux,
+criait: Coucou! Le père quittait
+alors son travail, quel qu'il
+fût, et venait s'asseoir sur le tapis,
+en face de la Niania.</p>
+
+<p>C'est là, entre ces deux coeurs
+dévoués, que Serge avait appris
+à se tenir debout sur ses petit?
+pieds rondelets, c'est là qu'il
+avait fait ses premiers pas, pour
+venir tomber en riant dans les
+bras étendus de l'heureux père
+dont le coeur palpitait de crainte
+et de joie. Nul ne savait combien
+de pensées muettes avaient
+été échangées entre Dournof et
+la vieille bonne, pendant que le
+cher petit apprenait à gazouiller
+sous leur direction. Nul non plus
+n'a jamais soupçonné la profondeur
+de l'émotion qui prit à la
+gorge le célèbre président Dournof,
+le jour où Serge, levant les
+yeux pour la première fois au-dessus
+du canapé, aperçut le
+portrait d'Antonine et le désigna
+de son petit doigt, en disant:
+Maman!</p>
+
+<p>Nul ne sut que Dournof enleva
+son fils dans ses bras et le
+tendit vers le portrait en lui disant
+de l'embrasser, pendant que
+la Niania, brusquement troublée
+dans son impassibilité Spartiate,
+couvrait de son tablier son visage
+ridé, où ruisselaient des larmes
+irrépressibles; personne
+non plus n'a vu Dournof se pencher
+sur la servante et la baiser
+respectueusement sur son vieux
+front jaune, où il laissait aussi
+tomber une larme, tandis que
+Serge, étonné, les caressait tous
+les deux de ses menottes satinés,
+afin de les consoler dans
+leur chagrin.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas maman, dit enfin.
+Dournof, c'est une tante que
+tu ne verras jamais.</p>
+
+<p>--Pourquoi? dit Bébé.</p>
+
+<p>--Elle est au ciel.</p>
+
+<p>Bébé n'avait qu'une bien vague
+notion du ciel: cependant,
+depuis lors, la Niania lui fit ajouter
+à sa prière: Ma tante Antonine
+qui est au ciel. Elle ne craignait
+pas que madame Dournof
+demandât jamais d'où provenait
+cette addition peu liturgique;
+jamais la mère n'assistait au coucher
+de l'enfant: à son lever encore
+bien moins.</p>
+
+<p>La grande joie de Dournof
+était dune son petit Serge. Sa
+fille Sophie était trop jeune pour
+partager ces amusements; il la
+voyait tous les jours, mais un
+enfant de quelques mois est peu
+intéressant auprès d'un garçon
+de trois ans; c'était Serge qui
+résumait pour Dournof les joies
+paternelles, en attendant que sa
+joie fût doublée par l'apparition
+dans son cabinet d'une fillette
+sachant jaser et se tenir debout.</p>
+
+<p>Le mois de février était froid
+cette année-là: les rhumes, grippes
+et bronchites couraient la
+ville avec les fièvres contagieuses;
+mais Marianne semblait invulnérable;
+elle passait ses journées
+à quitter la fleuriste pour
+la couturière, la couturière pour
+le chaussurier, exactement comme
+si elle n'avait pas eu même
+un sac de toile à se mettre sur
+le dos en guise de vêtement. Des
+naufragés de quarante jours ne
+sont pas plus empressés à se
+procurer des vêtements que ne
+l'était Marianne à quitter son
+deuil.</p>
+
+<p>Le fameux jour du bal arriva.
+Depuis plus d'une semaine, madame
+Dournof, après le service
+funéraire du bout de l'an, avait
+habilement nuancé ses toilettes
+de manière à ne pas choquer
+trop soudainement les regards
+de son mari. C'était à vrai dire
+peine perdue, car il ne la regardait
+pas. Il trouvait que Serge
+avait un peu de fièvre le soir et
+le matin, et cette légère indisposition
+lui paraissant le précurseur
+d'un trouble plus grave,
+il ne songeait plus à autre chose.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Pendant que, dans l'après-midi
+du jour indiqué, Marianne
+essayait devant sa glace les flots
+de soie bleue qui représentaient
+sa robe, Dournof entra dans la
+chambre des enfants. Sophie,
+assise sur un vaste tapis, jouait
+avec des poupées; mais Serge,
+une joue rouge et l'autre pâle,
+assis dans son petit fauteuil devant
+des images qu'il ne regardait
+pas, paraissait souffrant et
+endormi.</p>
+
+<p>La Niania s'approcha du père.</p>
+
+<p>J'ai envoyé chercher le docteur,
+dit-elle, le petit me paraît
+malade.</p>
+
+<p>Dournof fit un signe de tête
+et enleva Serge dans ses bras.
+L'enfant ne fit aucune résistance
+et appuya sa tête brûlante sur
+l'épaule de son père. Celui-ci
+écouta la respiration pénible du
+petit malade et le garda ainsi
+jusqu'à l'arrivée du médecin, qui
+ne tarda pas.</p>
+
+<p>--Ce sera une maladie de l'enfance,
+déclara celui-ci. Nous saurons
+ce que c'est demain, peut-être
+cette nuit.</p>
+
+<p>Il recommanda de tenir l'enfant
+bien chaud et promit de revenir
+le soir même.</p>
+
+<p>Vers dix heures, avant de partir
+pour le bal, Marianne entra
+dans la nursery pour voir son
+fils. La vaste pièce blanche et
+claire était assombrie par d'épais
+rideaux tirés devant les portes
+et les fenêtres; la lampe brûlait
+dans un coin devant les images,
+et une autre veilleuse sur une table,
+près du petit lit de Serge,
+était protégée par un écran de
+porcelaine blanche. L'entrée de
+madame Dournof dans cette
+chambre recueillie fit lever la
+tête à la Niania qui, à moitié assoupie
+sur une chaise, veillait
+l'enfant malade.</p>
+
+<p>Le froufrou de la soie sur le
+parquet, le miroitement de l'étoffe
+cassée en mille plis, l'éclat
+des diamants Marianne portait
+à sa tête, à son cou, à ses bras,
+tout cela était si peu d'accord
+avec la respiration de plus en
+plus embarrassée du pauvre petit
+garçon, que la vieille femme
+ne put réprimer un mouvement
+de surprise indignée.</p>
+
+<p>--Va-t-il mieux? demanda
+Marianne à voix basse en se
+penchant sur le berceau.</p>
+
+<p>--Non, madame, non; il ne
+va pas mieux, répondit la Niania
+d'une voix brève.</p>
+
+<p>Marianne émue posa la main
+sur le front brûlant de son fils,
+qui s'agita et ouvrit les yeux. Il
+la regarda un instant sans la reconnaître,
+puis il détourna la tête
+et chercha le sommeil. Il ne
+connaissait pas cette dame-là:
+jamais il n'avait vu sa mère en
+toilette de bal.</p>
+
+<p>Marianne retira sa main; son
+gant était devenu aussi brûlant
+que le pauvre petit front endolori;
+elle l'appuya sur le marbre
+de la table pour retrouver la
+fraîcheur.</p>
+
+<p>--Comme il a chaud! dit elle.
+Le docteur est-il revenu?</p>
+
+<p>--Non, répondit la Niania.</p>
+
+<p>La jeune femme regarda autour
+d'elle; un bon instinct la
+poussait à se rendre utile, à faire
+quelque chose pour son enfant
+malade. Mais elle ignorait
+tout de la maternité.</p>
+
+<p>--Qu'est ce que je pourrais
+faire pour lui? demanda-t-elle,
+avec une sorte d'inquiétude nerveuse
+d'être appelée à une mission
+pour laquelle elle ne se sentait
+pas préparée.</p>
+
+<p>--Rien, rien du tout, madame,
+répondit la vieille bonne. Nous
+nous arrangeons très-bien tout
+seuls.</p>
+
+<p>Marianne se sentit offensée
+de cette réponse, bien que rien
+n'y fût destiné à la blesser. Avec
+un mouvement plein de hauteur,
+elle se dirigea vers le lit de sa
+fille; sa jupe longue et lourde
+traînait sur le parquet, le bruit
+fit ouvrir les yeux à Serge; une
+toux rauque le secoua violemment;
+il s'agita, se débattit, et
+tendit désespérément les bras.
+La Niania le saisit, lui mit la tête
+sur son épaule, le calma et le
+remit au lit au bout d'un moment.</p>
+
+<p>Marianne regardait cette scène,
+et quelque chose de douloureux
+la mordait cruellement au
+coeur; c'est vers elle que Serge
+aurait dû tendre les bras! Mais
+elle n'allait pas s'imaginer d'être
+jalouse d'une bonne! Secouant
+cette pensée bizarre, elle
+écarta les rideaux du berceau de
+Sophie... Le berceau était vide.</p>
+
+<p>--Où est ma fille? demanda-t-elle
+d'un ton d'humeur.</p>
+
+<p>Toutes ces impressions nouvelles
+et désagréables lui faisaient
+monter à la tête une sorte
+de colère.</p>
+
+<p>--Monsieur a ordonné de la
+transporter dans une autre pièce,
+afin que si le petit a une maladie
+contagieuse, sa soeur soit
+préservée.</p>
+
+<p>Marianne baissa la tête, mais
+non pour cacher son humiliation;
+elle se recueillit pour savourer
+sa colère.</p>
+
+<p>Comment! on se permettait
+de tels changements dans son
+intérieur sans la consulter, sans
+même lui en donner avis? Dournof
+n'aurait-il pas dû la prévenir?</p>
+
+<p>Elle se souvint que deux fois,
+depuis la chute du jour, il était
+entré dans sa chambre; mais
+alors elle n'était pas seule; la
+couturière, la modiste ou le coiffeur
+s'étaient toujours trouvés
+là pour empêcher un entretien
+sérieux. Pendant le dîner ils
+avaient eu des hôtes; quand le
+mari eût-il pu causer confidentiellement
+avec sa femme? Marianne se redressa.</p>
+
+<p>--Quelle fantaisie! dit elle
+d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer
+dans une pièce d'une autre
+température que celle-ci, à laquelle
+on ne l'a pas accoutumée.
+Allez chercher la nourrice et la
+petite fille, et amenez-les ici.</p>
+
+<p>La Niania resta immobile.</p>
+
+<p>--Eh bien? fit Marianne d'une
+voix plus brève encore.</p>
+
+<p>La vieille femme ne fit pas
+mine de bouger.</p>
+
+<p>--Eh bien? répéta madame
+Dournof en frappant du pied.</p>
+
+<p>--Monsieur ne l'a pas ordonné,
+répondit la Niania sans lever
+les yeux.</p>
+
+<p>Marianne arracha ses gants et
+les jeta à terre avec un geste de
+fureur.</p>
+
+<p>--Je ne suis donc plus maîtresse
+ chez moi? dit-elle; toi,
+misérable servante, tu oses me
+tenir tête?</p>
+
+<p>--Je ne vous tiens pas tête,
+madame, répondit froidement la
+Niania; j'obéis aux ordres de
+mon maître.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit doucement,
+et Dournof entra.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant
+les traits bouleversés de Marianne
+et les lèvres rigidement serrées
+de la vieille servante.</p>
+
+<p>--Cette femme refuse de m'obéir!
+dit avec effort madame
+Dournof, à travers ses dents serrées
+par la rage.</p>
+
+<p>--Qu'ordonnez-vous donc?
+demanda son mari, plus ému
+qu'il ne voulait le paraître. Depuis
+longtemps un conflit entre
+ces deux femmes lui paraissait
+inévitable; ce qui était surprenant,
+c'est qu'il n'eût pas encore
+eu lieu. Il attendit la réponse
+avec anxiété.</p>
+
+<p>--Madame veut faire revenir
+Sophie dans cette chambre.</p>
+
+<p>--Pourquoi? demanda le père,
+en s'adressant à Marianne.</p>
+
+<p>--Parce que... parce qu'il ne
+me plaît pas qu'on donne ici des
+ordres sans ma participation,
+parce que je ne veux pas être
+traitée en étrangère chez moi,
+parce que... je veux être consultée
+sur tout ce qui se passe ici.</p>
+
+<p>Dournof regarda sa femme
+avec plus de pitié que de colère.</p>
+
+<p>--Vous alliez au bal? lui dit-il,
+sans lui répondre.</p>
+
+<p>Marianne le regarda surprise.</p>
+
+<p>--Vous alliez au bal, répéta-t-il;
+votre père vous attend en
+bas, dans sa voiture. Nous parlerons
+de ceci plus tard.</p>
+
+<p>Marianne fit un pas et resta
+indécise. Un moment sa conscience
+faillit l'emporter; elle eut
+envie de dire: Je reste, mais un
+regard jeté sur sa toilette la fit
+changer d'avis. Cependant son
+mari avait l'air si sérieux, qu'elle
+eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait
+elle même. Un mélange
+singulier de crainte, de colère,
+d'entêtement et de vanité mondaine
+agitait son âme frivole.
+Elle était mécontente de tout,
+et surtout d'elle-même.</p>
+
+<p>--Bonsoir, dit-elle en passant
+entre le lit de Serge et son mari.</p>
+
+<p>--Bonsoir, répondit celui-ci
+d'un ton attristé.</p>
+
+<p>Comme elle écartait les rideaux
+pour sortir, une toux effrayante,
+rauque, gutturale comme
+l'appel de quelqu'un qui
+étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge
+se débattait dans une nouvel
+le crise. Elle tourna la tête sur
+son épaule pour regarder dans
+la chambre. Le père et la Niania,
+à eux deux, essayaient de calmer
+l'enfant et de lui faire prendre
+une potion. Marianne sentit
+qu'on n'avait pas besoin d'elle
+auprès de ce berceau, et elle
+sortit.</p>
+
+<p>Comme sa voiture quittait le
+perron, elle en croisa une autre:
+c'était le docteur qui venait faire
+la visite promise.</p>
+
+
+
+<p>Au bal Marianne oublia bientôt
+les émotions pénibles qui
+venaient de l'assaillir; elle était
+de celles qui n'ont de pensée
+que pour l'heure présente, et
+l'heure présente était pleine de
+charmes.</p>
+
+<p>Son deuil, en la tenant écartée
+du monde, l'avait contrainte
+à se ménager un peu; sa fraîcheur
+merveilleuse, l'éclat que
+sa récente colère donnait à ses
+yeux, le goût parfait qui présidait
+à sa toilette, tout contribuait
+à donner à sa réapparition
+dans le monde l'éclat d'une solennité.
+Aussi fut-elle bientôt entourée
+d'une foule d'hommes ravis
+de sa beauté et de sa grâce
+inimitable.</p>
+
+<p>Ces hommages, ces compliments
+contrastaient d'une manière
+bien étrange avec le ton
+sévère de son mari, avec l'insolence
+déguisée de la Niania:
+puisque tout le monde,--hormis
+ces deux êtres qui avaient la prétention
+de s'ériger en juges pour
+la condamner,--tout le monde
+la trouvait charmante, n'était-ce
+pas tout le monde qui avait raison?
+Elle s'abandonna à cette
+pensée consolante, et plus que
+jamais charma ceux qui l'entouraient.
+Un jeune marquis italien
+surtout qui lui fut présenté ce
+soir-là, se déclara dès lors son
+cavalier servant, et lui jura en
+lui même serment de fidélité.</p>
+
+<p>Au milieu de tant de bruit et
+de satisfactions vaniteuses, Marianne
+repensait de temps en
+temps à la nursery; les éclats de
+cette toux étrange qui avaient
+frappé son oreille sur le seuil lui
+revenaient parfois à la mémoire;
+vers une heure du matin, elle
+éprouva tout à coup une lassitude
+profonde, un dégoût de ce
+qui l'entourait, et fit demander
+sa voiture.</p>
+
+<p>--Pourquoi te retires-tu de si
+bonne heure? lui demanda son
+père, surpris de sa modération,
+elle toujours gourmande de plaisirs.</p>
+
+<p>--Serge est malade, répondit-elle
+brièvement.</p>
+
+<p>Son père la regarda avec
+étonnement.</p>
+
+<p>--Tu ne m'en avais rien dit!
+fit-il d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>La portière de la voiture se
+referma sur eux; Marianne se
+précipita dans les bras de son
+père et fondit en larmes.</p>
+
+<p>--Je suis une misérable femme,
+dit elle avec véhémence,
+une mauvaise mère, une... Mon
+enfant est très-malade, je quitte
+à peine le deuil de ma mère,
+et je n'ai pu résister à l'envie de
+voir le monde... je ne mérite pas
+de vivre!</p>
+
+<p>Son père s'efforça de la calmer,
+et de lui prouver qu'elle
+était moins coupable qu'elle
+ne le croyait. Au fond, il ne pouvait
+supposer que l'enfant fût
+très-malade, car Marianne à
+coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il
+eût été sous le poids d'un danger réel.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient à la
+maison de Dournof, M. Mérof
+voulut monter pour avoir des
+nouvelles de l'enfant. Sur le
+seuil de la nursery, la toux déchirante,
+semblable à un aboiement,
+frappa leurs oreilles; Mérof
+s'arrêta frappé de terreur et
+aussi d'un douloureux souvenir:
+Il connaissait bien la terrible maladie
+qui jadis lui avait enlevé
+deux enfants.</p>
+
+<p>--Le croup! murmura-t-il à
+voix basse.</p>
+
+<p>Marianne se précipita dans la
+nursery, laissant la porte ouverte;
+sa robe s'accrocha à une
+chaise et la renversa sur le parquet
+avec un bruit qui fit tressaillir
+Dournof, mais elle passa
+outre, et se précipita sur le berceau
+en criant:</p>
+
+<p>--Mon Serge! mon fils!
+Mérof, entré derrière elle,
+avait relevé la chaise et fermé la
+porte.</p>
+
+<p>--Oui, dit Dournof à voix
+basse. Votre fils va mourir du
+croup, et vous revenez du bal!</p>
+
+<p>Marianne, à genoux, sanglotait
+la tête dans ses mains. Son
+mari la regardait avec plus de
+mépris encore que de pitié.</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu! criait Marianne
+en se tordant les mains,
+comme je suis punie! qu'ai-je
+fait pour être châtiée ainsi?
+Mon enfant, mon petit garçon...</p>
+
+<p>Ses mains nerveuses et tremblantes
+dérangeaient les couvertures
+du berceau; Dournof la
+prit par le bras et la fit lever.</p>
+
+<p>--Rentrez chez vous, lui dit-il
+d'un ton ferme.</p>
+
+<p>--Je veux soigner mon fils!
+s'écria Marianne en se cramponnant
+au berceau.</p>
+
+<p>Dournof mit sa large main
+sur l'épaule de sa femme.</p>
+
+<p>--Allez changer de toilette,
+dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous
+pas honte de traîner
+ici ces chiffons?...</p>
+
+<p>Marianne sortit, écrasée sous
+le poids de ce reproche. Son
+père la rejoignit après avoir
+échangé quelques mots avec son
+gendre. Sa voix fut sévère et
+ses conseils austères; si Marianne
+avait été accessible à quelque
+autorité, elle eût compris et
+obéi... Mais son âme superficielle
+n'était pas de celles qui se
+laissent faire une empreinte durable.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, elle entra
+dans la nursery vêtue d'un
+simple peignoir, décidée en apparence
+à remplacer Dournof
+dans sa douloureuse veille. Celui-ci,
+plein de pitié pour ce bon i
+mouvement d'une âme faible et
+égarée, la laissa s'installer au
+chevet de l'enfant; mais Serge
+refusa d'aller dans ses bras, il
+refusa la potion de sa main,
+ne voulut l'accepter que des
+mains de son père ou de la Niania.</p>
+
+<p>Marianne, après avoir versé
+des larmes abondantes, voyant
+l'inutilité de ses efforts, se retira
+sur le canapé qui occupait un
+coin de la chambre, et s'y endormit
+bientôt. Les accès de
+toux de Serge la réveillaient en
+sursaut; elle se précipitait, égarée,
+chancelante, et retombait
+bientôt ensuite, les bras pendants,
+découragée, pour se rendormir...</p>
+
+<p>Vers cinq heures du matin,
+Dournof s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>--L'enfant va mieux, dit-il,
+allez vous coucher, tâchez de
+dormir.</p>
+
+<p>Elle se leva machinalement et
+obéit. Son mari la regarda s'éloigner.</p>
+
+<p>--Pauvre, pauvre créature!
+dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas
+créée pour la lutte...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas notre Antonine...
+murmura la Niania.</p>
+
+<p>Dournof mit un doigt sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>--Antonine était trop parfaite,
+dit-il au bout d'un moment,
+en se penchant sur son fils.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas notre Antonine,
+reprit la Niania, qui serait
+allée au bal, laissant son enfant
+malade. Ta femme, maître, n'est
+pas une bonne femme.</p>
+
+<p>--C'est la mère de mon fils,
+répondit Dournof, et il reprit
+sa place auprès du berceau.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>L'enfant resta trois jours suspendu
+entre ce monde et l'autre,
+et, pendant ce temps, ni la Niania,
+ni Dournof ne songèrent à
+eux-mêmes. Toutes les deux ou
+trois heures, Marianne entrait
+dans la nursery, demandait à
+voix basse des nouvelles du petit
+malade, le réveillait presque
+infailliblement, puis se laissait
+tomber sur le canapé et fondait
+en larmes. Quand elle avait
+épuisé cette ressource des malheureux,
+elle sortait et retournait,
+soit dans son boudoir, soit
+faire une promenade, pour se
+détendre les nerfs.</p>
+
+<p>Pendant que l'on attendait
+anxieusement un mieux qui ne
+se déclarait pas, Marianne pour
+suivait un projet ébauché pendant
+ses heures de solitude.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, grâce à l'indifférence
+stoïque de la vieille femme
+pour tout ce qui n'était pas
+son maître ou ce qui appartenait
+à son maître, grâce aussi à
+la légèreté du caractère de madame
+Dournof, aucune collision
+n'avait eu lieu entre ces deux
+femmes. La Niania, respectée
+par les domestiques, parce
+qu'elle était protégée par le
+maître, avait d'ailleurs si peu affaire
+à Marianne qu'il avait fallu
+une circonstance particulière
+pour mettre au jour la suprématie
+de la vieille servante dans la
+maison. Mais Marianne avait ouvert
+les yeux, et rien de ce qu'elle
+avait omis de voir jusque-là
+ne devait plus lui échapper.</p>
+
+<p>Elle vit que la Niania ordonnait
+tout, surveillait tout, la
+remplaçait, en un mot, dans le
+gouvernement domestique comme
+elle la supplantait dans le
+coeur de son fils; elle conçut
+une inimitié profonde contre la
+vieille servante.</p>
+
+<p>Profitant d'un moment où Serge
+dormait, elle entra dans le cabinet
+où son mari, étendu sur le
+canapé, prenait un peu de repos.</p>
+
+<p>A sa vue, il se souleva et s'assit;
+cette visite ne lui présageait
+rien de bon. A sa grande surprise,
+Marianne lui parla avec
+tendresse.</p>
+
+<p>--Mon ami, dit-elle il me
+semble que Serge va mieux.</p>
+
+<p>Dournof lit un geste affirmatif.</p>
+
+<p>--Nous pourrons désormais,
+je crois, continua-t-elle, de veiller
+nous-mêmes.</p>
+
+<p>Son mari la regarda et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Nous avons eu tort, continua
+Marianne, de ne pas surveiller
+nos enfants de plus près,
+et aussi de permettre à une servante
+de prendre tant d'autorité
+dans la maison.</p>
+
+<p>--C'est de la Niania que vous
+parlez! interrompit Dournof.</p>
+
+<p>--Naturellement. Elle se croit
+ici reine et maîtresse; cela ne
+peut pas continuer.</p>
+
+<p>Dournof resta pensif. Il avait
+longtemps redouté ce moment,
+puis il avait fini par penser que
+Marianne ne s'apercevrait pas
+de la place que tenait dans la
+maison la vieille femme. Sans la
+maladie de Serge, en effet, jamais
+peut-être la pensée de jalousie
+qui guidait madame Dournof
+n'eût pénétré dans son esprit.</p>
+
+<p>--Nous lui ferons une petite
+pension, et nous allons la renvoyer,
+n'est-ce pas, mon ami? insista
+Marianne avec cette douceur
+enchanteresse qui avait séduit
+Dournof.</p>
+
+<p>--Serge n'est pas hors de danger,
+répondit celui-ci.</p>
+
+<p>--Je ne dis pas de la renvoyer
+tout de suite, mais dans
+quelques jours...</p>
+
+<p>--Pour la remercier d'avoir
+sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement
+Dournof. Vous avez
+une manière originale de témoigner
+votre reconnaissance.</p>
+
+<p>Marianne baissa la tête; elle
+n'eût voulu à aucun prix passer
+pour une personne ingrate ou
+capricieuse, non par hypocrisie,
+mais parce que sa dignité féminine
+lui ordonnait la douceur et
+la bonté, sous peine de déchoir.</p>
+
+<p>Comme elle levait les yeux,
+cherchant un argument, son regard
+rencontra le portrait d'Antonine,
+qu'elle n'avait jamais vue.</p>
+
+<p>--Qu'est ce que cela? dit-elle,
+toute frémissante, devinant la
+réponse qui allait suivre.</p>
+
+<p>Dournof suivit son regard et
+hésita. Il lui en coûtait de livrer
+ainsi le secret de sa blessure à
+la femme frivole qui portait son
+nom. Cependant il fallait répondre.</p>
+
+<p>--C'est mademoiselle Karzof,
+dit-il brièvement.</p>
+
+<p>--Ah! fit Marianne en détournant
+dédaigneusement la tête,
+elle n'était pas jolie.</p>
+
+<p>Dournof réprima un mouvement,
+mais ne répondit pas. Il
+s'était bronzé à l'endroit de toutes
+ces attaques, et s'était juré
+de ne pas se laisser émouvoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, reprit Marianne,
+renvoyons-nous la Niania?</p>
+
+<p>--Non, répondit l'époux.</p>
+
+<p>--Et si je le veux?</p>
+
+<p>--Vous ne pouvez pas le vouloir,
+répliqua Dournof, ce serait
+une injustice.</p>
+
+<p>--Une injustice, et pourquoi
+donc?</p>
+
+<p>--Parce que cette femme n'a
+rien fait pour mériter d'être
+chassée, parce que nous lui devons
+la vie de Serge, et parce
+que... il s'arrêta, tremblant d'émotion
+contenue, je veux qu'elle reste!
+et cela doit suffire.</p>
+
+<p>--Et moi, reprit Marianne
+emportée par une violente colère,
+je veux qu'elle parte.</p>
+
+<p>Dournof s'assit froidement à
+son bureau et se mit à ranger
+ses papiers, comme s'il voulait
+reprendre son travail.</p>
+
+<p>Marianne le regarda, voulut
+parler, se mordit les lèvres et
+sortit vivement du cabinet.</p>
+
+<p>Son mari la suivit des yeux et
+resta pensif.</p>
+
+<p>C'était là son intérieur! Une
+femme fantasque et irréfléchie,
+méchante parfois à force de légèreté,
+c'était la compagne de
+toute son existence.</p>
+
+<p>Il se rappela alors la vie qu'il
+avait rêvée autrefois. Lorsqu'il
+faisait des châteaux en Espagne,
+du temps qu'Antonine vivait loin
+de lui, mais pour lui, il s'était
+arrangé un nid dans sa pensée,
+et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il
+avait une heure de liberté
+pour songer à l'avenir.</p>
+
+<p>L'appartement était petit et
+meublé simplement; une lampe
+tranquille éclairait la table, une
+demi-obscurité régnait tout autour.
+Un enfant dormait dans
+un berceau un autre sommeillait
+sur les genoux d'Antonine: Antonine,
+mère et nourrice, ne cédant
+à aucune femme les caresses
+et les sourires de ses enfants.
+Le travail était long et pénible,
+le pain du lendemain à peine
+assuré, mais Dournof, arrêté par
+une difficulté imprévue, interrogeait
+à voix basse la chère âme
+lui répondait à la sienne, et cette
+autre conscience, aussi droite
+et plus pure encore, lui soufflait
+l'honneur et la vérité.</p>
+
+<p>Quel rêve évanoui! Et quel
+contraste avec la réalité! Il
+poussa un soupir, recula son fauteuil,
+et se leva pour aller visiter
+son fils.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit une seconde
+fois, et la Niania parut sur le
+seuil.</p>
+
+<p>Les traits rigides de la vieille
+femme portaient l'empreinte d'une
+douleur sans remède; ses
+mains serrées l'une contre l'autre
+semblaient demander grâce. Elle
+s'approcha de Dournof et se
+prosterna à ses pieds.</p>
+
+<p>--Pardonne! pardonne! maître,
+dit elle d'une voix étouffée,
+pendant qu'il la relevait. Je ne
+puis supporter cela.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? demanda le
+président.</p>
+
+<p>--Ta femme m'a chassée! Je
+ne puis pourtant pas vivre loin
+du petit, loin de toi, mon maître,
+tu le sais...</p>
+
+<p>Elle se tut, balança deux ou
+trois fois le haut de son corps en
+serrant son front ridé dans ses
+vieilles mains, et reprit:</p>
+
+<p>--Depuis que notre Antonine
+a quitté ce monde, je n'ai voulu
+servir et aimer que toi, tu le sais
+bien, n'est-ce pas? Alors comment
+veux-tu que je m'en aille?
+où veux-tu que j'aille? Et le
+cher petit qui est encore en si
+grand danger, qui est ce qui le
+soignera?</p>
+
+<p>Que répondre à cela? Dournof
+prit les mains de son humble
+amie.</p>
+
+<p>--Console-toi, Niania, dit-il,
+je n'ai rien oublié. J'arrangerai
+cela. Où est madame?</p>
+
+<p>--Dans la chambre de Serge;
+elle m'a chassée d'auprès de son
+lit. Le pauvre ange s'est mis à
+pleurer, elle l'a grondé...</p>
+
+<p>Dournof n'en entendit pas davantage,
+et courut comme un
+fou dans la chambre de son fils.</p>
+
+<p>Serge pleurait encore, mais
+ses larmes, arrêtées par la sévère
+réprimande maternelle, ne
+roulaient plus sur ses joues
+amaigries; un sanglot convulsif
+lui échappait de temps en temps,
+et ramenait une rougeur fébrile
+sur son pâle visage. Marianne,
+debout, tournant le dos à la porte,
+mesurait la potion du petit
+malade.</p>
+
+<p>--Marianne, dit Dournof d'une
+voix si menaçante que madame
+Dournof tressaillit et laissa
+tomber la cuiller, Marianne,
+votre place n'est pas ici; allez
+vous amuser; la Niania et moi,
+nous veillerons sur l'enfant.</p>
+
+<p>--Niania! cria Serge avec un
+accent plaintif, ma Niania!</p>
+
+<p>Terrifiée par le regard de son
+mari, Marianne s'avança vers la
+porte; son mari s'effaça pour
+la laisser passer, et, lorsqu'elle
+fut sortie, il appela la vieille servante
+restée dans son cabinet.</p>
+
+<p>--Mets-toi là, lui dit-il: tu me
+réponds de la vie de mon fils sur
+ta vie.</p>
+
+<p>Sans répondre, la Niania reprit
+sa place, et, quelques instants
+après, calmé par ses paroles
+ou seulement par le son de
+sa voix amie, Serge s'endormait
+d'un paisible sommeil.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>La convalescence de l'enfant
+fut longue et dangereuse; les
+rechutes se succédaient et mettaient
+à tout moment son existence
+en péril; enfin, aux premiers
+beaux jours, Serge put
+sortir pendant les heures chaudes
+de la journée. La petite Sophie,
+sa soeur, préservée de la
+terrible maladie, venait à plaisir,
+aussi fraîche et aussi belle qu'on
+pouvait le désirer.</p>
+
+<p>Depuis sa tentative infructueuse
+pour évincer la vieille bonne,
+Marianne affectait de ne plus
+entrer dans la chambre de son
+fils; elle avait fait installer définitivement
+sa petite fille auprès
+d'elle, et montrait une préférence
+marquée pour celle-ci. A
+ceux qui s'en étonnaient elle répondait:</p>
+
+<p>--Les manèges d'une vieille
+servante m'ont enlevé le coeur
+de mon fils; je ne veux pas qu'il
+en soit de même avec ma fille.
+Ce rôle de mère sacrifiée rendait
+Marianne d'autant plus touchante
+qu'elle le jouait au naturel;
+elle se croyait véritablement
+victime d'une abominable
+coalition. On la vit au Jardin
+d'Eté se promener pendant des
+heures, suivie de la nourrice,
+qui portait Sophie dans ses bras;
+le jeune marquis italien l'y rencontrait
+régulièrement, et leurs
+causeries étaient longues et animées.
+On en rit un peu dans le
+monde; madame Dournof passait
+pour une écervelée, mais
+une honnête femme, et l'on ne
+s'émut pas autrement de sa fantaisie
+italienne.</p>
+
+<p>Cependant le carême est la
+saison des concerts; Marianne
+allait tous les soirs à l'une ou à
+l'autre de ces solennités musicales,
+ou bien dans le monde, où
+les bals sont remplacés par des
+raouts ou des réunions moins
+nombreuses et plus intimes.
+Dournof, toujours seul, car il
+n'invitait personne à venir voir
+son abandon, passait son temps
+au travail. Serge venait le voir
+à tout moment; il avait pris l'habitude
+de prendre son thé du
+soir dans le "cabinet de papa",
+et le priver de ce plaisir eut été
+un violent chagrin. Dournof,
+heureux de ces marques de tendresse
+enfantine, s'y prêtait avec
+joie; le trio fut bientôt rétabli
+dans le cabinet du président; la
+Niania, Dournof et son fils connurent
+encore quelques belles
+journées, pendant que Marianne
+promenait sa fille au Jardin
+d'Eté.</p>
+
+<p>Un soir, M. Mérof entra pendant
+que les trois amis s'ébattaient
+autour d'un grand château
+de cartes, édifié par les
+soins de Dournof sur une table
+monumentale; Serge, étendu
+sur le tapis de la table, retenait
+son souffle, de peur d'ébranler le
+fragile édifice.</p>
+
+<p>--Dournof, dit le ministre, j'ai
+à vous parler.</p>
+
+<p>Le président remit à la Niania
+le paquet de cartes, et emmena
+son beau-père dans un
+coin éloigné de la vaste pièce.</p>
+
+<p>--Non, dit Mérof, plus loin;
+nous devons être seuls.</p>
+
+<p>Dournof passa alors dans le
+salon, et referma la porte.</p>
+
+<p>--Mon ami, dit le ministre, je
+vais vous porter un coup terrible,
+mais j'ai été frappé avant
+vous...</p>
+
+<p>Il chercha le dos d'un siège
+et s'appuya un moment, puis il
+s'assit. Dournof remarqua alors
+la pâleur mortelle qui couvrait
+le visage de son beau-père. Il
+attendit, craignant tout, et n'osant
+provoquer l'annonce du
+malheur qui semblait devoir le
+frapper.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ma faute, reprit
+Mérof, essayant de secouer
+son accablement; ce n'est pas
+ma faute, j'ai fait de mon mieux,
+et, du vivant de ma femme, cela
+ne fût pas arrivé, mais... vous
+n'étiez pas l'homme qu'il lui
+fallait...</p>
+
+<p>--Que se passe-t-il donc? demanda
+Dournof, ému de l'émotion
+de son beau-père.</p>
+
+<p>--Marianne...</p>
+
+<p>Le malheureux père ne pouvait
+achever. Dournof se leva
+brusquement.</p>
+
+<p>--Morte? dit-il.</p>
+
+<p>--Plût au ciel! murmura Mérof.</p>
+
+<p>--Mais alors?</p>
+
+<p>--Partie!</p>
+
+<p>--Partie? Seule?</p>
+
+<p>--Avec votre fille Sophie.</p>
+
+<p>Dournof sortit du salon comme
+un fou, et fit le tour de la
+maison déserte. Les domestiques
+prenaient le thé du soir
+dans la cuisine, tout paraissait
+en ordre, mais madame n'était
+pas rentrée pour le dîner, ce qui
+lui arrivait parfois, et la chambre
+de la petite fille était déserte.</p>
+
+<p>Il revint chancelant et trébuchant
+contre les murailles; la
+vue de son beau père lui rendit
+quelque énergie.</p>
+
+<p>--Pourquoi est-elle partie?
+demanda-t-il avec un geste de
+vague espérance.</p>
+
+<p>--Elle est partie parce que,
+dit-elle, vous lui aviez fait une
+vie impossible.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste de dénégation,
+que le ministre arrêta à
+mi-chemin.</p>
+
+<p>--Je sais tout ce que vous me
+direz, interrompit-il, et je ne puis
+vous accuser; d'ailleurs la malheureuse
+s'est donné tous les
+torts...</p>
+
+<p>--Elle n'est pas partie seule?
+s'écria Dournof d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Mérof baissa tristement la tête.</p>
+
+<p>--Qui? qui? répéta le mari
+outragé, en broyant entre ses
+mains le dossier de la chaise dorée
+qu'il tenait devant lui.</p>
+
+<p>--Cet Italien, ce marquis... Ils
+sont partis pour l'étranger tantôt.
+Vous pouvez les faire arrêter...</p>
+
+<p>--Arrêter? dit amèrement
+Dournof, faire ramener par les
+gendarmes la femme qui a publiquement
+abandonné son foyer?
+Qu'y gagnerais-je? Qu'elle
+aille, la malheureuse, qu'elle
+suive sa triste destinée; elle n'était
+pas faite pour...</p>
+
+<p>--Dournof, dit Mérof avec
+douceur, c'est ma fille!</p>
+
+<p>Le jeune homme s'assit et reprit
+sa tête à deux mains.</p>
+
+<p>--Voici ce qu'elle écrit, reprit
+Mérof, en remettant à son
+gendre une lettre ouverte qu'il
+lut machinalement.</p>
+
+<p>"Chère père, disait la lettre,
+M. Dournof m'enlève maintenant
+l'affection de mes enfants,
+après m'avoir retiré la sienne,
+sans qu'il me soit possible de me
+trouver en faute. Malgré mes
+instantes prières, il a maintenu
+dans sa place une servante qui
+accapare tous mes droits; je ne
+puis le supporter.."</p>
+
+<p>--Quelle est cette servante?
+demanda Mérof, espérant trouver
+quelque excuse à la conduite
+de Marianne.</p>
+
+<p>--La Niania, répondit Dournof
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>"Je ne puis le supporter, reprit-il
+en continuant sa lecture;
+je pars, accompagnée par un
+ami fidèle, qui n'a pu voir sans
+pitié la manière indigne dont je
+suis traitée chez moi; et j'emmène
+ma fille afin que, sur deux
+enfants que Dieu m'avait donnés,
+il m'en reste au moins un
+qui m'aime; j'ai laissé à mon
+mari celui qu'il préfère."</p>
+
+<p>--Mais c'est de la folie! s'écria
+Dournof, quand il eut terminé.
+C'est de la folie, et de la
+plus dangereuse! Qu'elle aille
+où sa destinée la mène, la pauvre
+femme qui a gâté ma vie;
+mais ma fille! elle ne peut pas
+la garder avec elle.</p>
+
+<p>--Elle ne la gardera pas longtemps,
+fit tristement Mérof;
+cette enfant la gênera bientôt...</p>
+
+<p>Dournof replongea sa tête
+dans ses mains, et s'enfonça dans
+une méditation douloureuse. Au
+bout d'un temps qui leur parut
+à tous deux bien long, Mérof
+appuya affectueusement la main
+sur l'épaule de son gendre. Ces
+deux hommes se regardèrent et
+se comprirent. Au moment où
+leurs mains se réunissaient en
+une cordiale étreinte, Serge entra
+dans le salon.</p>
+
+<p>--Où est mon papa? disait il
+en son langage enfantin; je veux
+embrasser mon papa avant d'aller
+me coucher... et mon grand
+père aussi.</p>
+
+<p>La Niania, toujours silencieuse,
+suivait l'enfant et s'était arrêtée
+sur le seuil. Les deux hommes
+enlevèrent l'enfant dans
+leurs bras unis, et les larmes de
+rage de l'époux outragé se mêlèrent
+sur les boucles blondes du
+petit garçon à celles du père
+déshonoré dans ses cheveux
+blancs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Quand Dournof se trouva seul
+dans l'appartement désert, il en
+parcourut toutes les pièces lentement,
+comme pour se rendre
+compte de ce qu'il voyait.</p>
+
+<p>Partout la trace d'un luxe plus
+brillant que de bon goût; partout
+aussi les marques que laisse
+la main négligente des serviteurs
+mal surveillés. Sauf le cabinet
+du président, où la Niania s'était
+réservé le droit de tout mettre
+en ordre, le riche ameublement,
+préparé pour recevoir la jeune
+mariée, était gaspillé, profané,
+et dénonçait l'incurie de la maîtresse
+du logis.</p>
+
+<p>Dournof regarda tout cela
+d'un air tranquille; cet aspect
+n'était pas nouveau pour lui, et,
+s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était
+avec l'oeil du juge d'instruction
+qui réunit les pièces de conviction.</p>
+
+<p>Oui, Marianne qui fuyait à
+l'étranger avec un homme sans
+la moindre valeur morale ou intellectuelle,
+Marianne était sous
+l'oeil de son juge, et ce juge prononçait
+sur elle la plus terrible
+condamnation.</p>
+
+<p>Il l'avait aimée, cette jeune
+frivole, cette femme indigne,
+cette mère sans amour maternel;
+il l'avait aimé... L'avait-il bien
+aimée?</p>
+
+<p>Le souvenir de l'amour qu'il
+avait eu pour Antonine, poignant
+et aigu comme un remords,
+passa dans son âme ulcérée;
+non, certes, il n'avait pas
+aimé Marianne de cet amour
+profond qui fait partie de nous-mêmes,
+où le respect se mêle à
+la tendresse, où l'on craint plus
+de déplaire à l'être qu'on aime
+que d'encourir la disgrâce des
+souverains; ce n'est pas ainsi
+qu'il avait aimé Marianne.</p>
+
+<p>Dournof essaya alors de se
+rappeler la façon dont il s'était
+conduit vis-à-vis de sa jeune
+épouse.</p>
+
+<p>L'ai-je trop gâtée, trop
+choyée? se demanda-t-il, en
+interrogeant sévèrement les replis
+de sa conscience. Ai-je été
+un époux trop indulgent? Ai-je
+été un époux trop sévère?</p>
+
+<p>Il repassa dans sa mémoire
+les scènes des premiers temps,
+où les fantaisies arbitraires, les
+bouderies de Marianne, traitées
+par lui comme les erreurs d'une
+enfant chérie, étaient blâmées
+avec douceur, réprimées avec
+mesure.</p>
+
+<p>--J'ai agi comme je le devais,
+pensa l'époux offensé: c'est
+donc elle qui est coupable, elle
+seule... Irai-je la poursuivre?
+Faut-il la forcer à rentrer au foyer
+qu'elle a souillé? Quel visage
+lui ferai-je, grand Dieu! et
+de quelle façon accueillerai-je à
+son retour l'épouse que la force
+et non le repentir ramène auprès
+de moi?</p>
+
+<p>Dournof frissonna d'horreur
+à la pensée que cette femme,
+qui déshonorait son nom, pourrait
+encore se présenter à sa vue.
+En effet, un jour, lasse de courir
+le monde, lasse de porter le
+poids d'une situation inavouable,
+Marianne pourrait rentrer au logis;
+elle pourrait venir pleurer
+à ses pieds, implorer son pardon,
+parler de ses enfants.. Que
+ferait-il, lui, Dournof, contre les
+larmes de cette créature insensée,
+qui ne savait vouloir ni le
+bien ni le mal? La chasserait-il?
+Mais alors elle pourrait l'accuser
+de la rejeter dans le vice.
+L'accueillir?... Quel opprobre
+que de respirer le même air que
+cette femme menteuse et adultère!</p>
+
+<p>Il rentra dans son cabinet. La
+chambre de Sophie, noire et vide,
+avait donné un autre cours
+à ses pensées. Qu'allait devenir
+sa fille au berceau, cette innocente,
+destinée à grandir auprès
+de sa mère indigne?</p>
+
+<p>Pauvre petite! Son avenir entier
+allait être brisé par celle qui
+aurait dû la protéger! Faudrait-il
+que son âme virginale fût ternie
+dans sa fleur par les propos
+du monde? Devrait elle mépriser
+sa mère ou succomber comme elle?</p>
+
+<p>Dournof, accablé, ne vit plus
+de bornes à son désespoir. De
+quelque côté qu'il se tournât, il
+ne voyait aucun rayon. L'opinion
+publique, dont il faisait peu
+de cas pour lui-même, lui paraissait
+écrasante lorsqu'elle menaçait
+ses enfants. Il resta immobile,
+les mains serrées l'une
+contre l'autre, s'enfonçant les
+ongles dans la chair sans le sentir,
+tant sa douleur morale dépassait l'autre.</p>
+
+<p>Il leva les yeux au ciel, peut-être,
+pour pousser quelque clameur
+désespérée, et son regard
+rencontra le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Ah! s'écria-t-il, chère adorée,
+ma faute est envers toi! Je
+ne devais pas admettre une
+étrangère dans le sanctuaire de
+mon coeur, qui t'était consacré!
+Après t'avoir aimée, je ne devais
+plus aimer que mon devoir,
+je devais vivre pour l'humanité
+souffrante, que nous avons rêvé
+de consoler ensemble! J'aurais
+dû rester pauvre, j'aurais dû
+mépriser les honneurs et les dignités
+qui m'ont tourné la tête;
+sorti du peuple, je devais me
+consacrer à lui, et, puisque Dieu
+n'avait pas permis à ta bonté et
+à ta sagesse d'illuminer ma vie,
+je devais me croire condamné à
+la solitude, accepter cet arrêt;
+je devais vivre et mourir seul!</p>
+
+<p>La Niania entra sans bruit, et
+vint se placer en face de son maître.</p>
+
+<p>--Que veux-tu? demanda
+Dournof.</p>
+
+<p>La vieille femme s'inclina respectueusement
+devant lui.</p>
+
+<p>--La maîtresse est partie, dit-elle,
+je viens prendre tes ordres.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Que ferons-nous de ses effets?</p>
+
+<p>--Rien, répondit péniblement
+Dournof, rien du tout.</p>
+
+<p>--Il faut alors les ranger et
+les mettre dans des caisses.</p>
+
+<p>--Oui... comme tu voudras.</p>
+
+<p>Le silence régna, lourd et
+cruel comme dans l'attente de la
+mort.</p>
+
+<p>--Maître, reprit la vieille servante,
+tu es triste? Dournof
+éclata d'un rire amer.</p>
+
+<p>--Veux-tu que je me réjouisse?
+Tu as peut-être raison, car,
+à coup sûr, rien n'ira désormais
+plus fâcheusement qu'avant.</p>
+
+<p>La Niania secoua la tête.</p>
+
+<p>--Tu parles mal, répondit-elle;
+tu ne sais pas te soumettre
+à la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>--C'est vrai! s'écria Dournof
+je ne sais pas me soumettre!
+Mais aussi, pourquoi ce coup
+après l'autre? Pourquoi de ces
+deux femmes est-ce l'ange qui a
+succombé et le démon qui vit,
+et qui vivra pour mon malheur
+et celui de mes enfants?</p>
+
+<p>--Tu blasphèmes, mon maître,
+dit sévèrement la Niania,
+les voies de Dieu sont impénétrables.</p>
+
+<p>--Soit, répondit Dournof;
+mais, vois-tu, Niania, lorsque je
+pense à Antonine, je ne puis
+comprendre comment j'ai épousé Marianne.</p>
+
+<p>La Niania inclina gravement
+la tête.</p>
+
+<p>--Notre Antonine était un ange,
+dit-elle, et cependant elle a
+péché contre le ciel, en recherchant
+la mort avant son temps.
+Vous êtes impatients, vous au
+très jeunes gens, vous ne savez
+pas supporter la douleur; vous
+voulez que la vie soit toujours
+rose et gaie, et, lorsque le malheur
+vient, au lieu de le recevoir
+comme une épreuve destinée à
+vous rendre meilleurs, vous vous
+enfuyez comme des enfants peureux.
+Il faut être homme, accepter
+la vie telle que Dieu la donne,
+et s'y soumettre.</p>
+
+<p>--Quand on le peut, murmura
+Dournof. O Antonine! j'aurais
+été si heureux avec vous!</p>
+
+<p>Dournof connut alors une
+douleur plus âpre, plus amère
+encore que toutes les anciennes
+douleurs: le chagrin d'avoir perdu
+Antonine devenait d'autant
+plus cruel qu'il comparait le
+passé au présent. Peu à peu, le
+présent lui devint intolérable; il
+cessa de s'occuper de ses propres
+affaires, réservant tous ses
+soins pour son tribunal; son fils
+Serge, lui-même, ne parvenait
+guère à le distraire; l'enfant,
+resté délicat, était sujet à des
+attaques fréquentes de la terrible
+maladie qui ne cessait de le
+menacer. L'existence du malheureux
+père s'écoulait donc
+ainsi entre la crainte de perdre
+son fils et celle de voir revenir
+sa femme; ce fut la seconde qui
+se réalisa.</p>
+
+<p>Trois ans après la fuite de Marianne,
+il se vit annoncer une
+femme simplement mise, qui
+conduisait une petite fille de
+quatre ans à peine. Admise dans
+le cabinet du président, cette
+femme tira une lettre de sa poche
+et la présenta à Dournof,
+qui reconnut à la fois l'écriture
+de Marianne et la nourrice de
+Sophie. Avant de lire la lettre,
+il regarda l'enfant; la ressemblance
+de cette petite avec son
+frère n'était pas très-frappante,
+mais Dournof reconnut ses yeux
+à lui-même, et les boucles de
+cheveux qui garnissaient autrefois
+son front maintenant près
+que chauve.</p>
+
+<p>--Sophie? dit-il.</p>
+
+<p>La petite s'avança et le regarda
+avec confiance.</p>
+
+<p>--Sophie, dit-il encore, sais-tu
+que je suis ton papa?</p>
+
+<p>L'enfant secoua la tête.</p>
+
+<p>--Mon papa était là-bas, dit-elle
+mais il y a longtemps qu'il
+est parti.</p>
+
+<p>--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle,
+interrompit la nourrice,
+on vous a dit que vous alliez
+voir votre papa; c'est le président
+qui est votre père.</p>
+
+<p>Dournof attira à lui la petite
+fille et l'embrassa avec tendresse,
+avec pitié, le coeur plein de
+larmes à la vue de cette innocence
+déjà souillée,--qui serait
+souillée quand l'enfant, devenue
+grandelette, se souviendrait du
+passé qu'on tenterait vainement
+de lui faire oublier.</p>
+
+<p>La nourrice tendait toujours
+au président la lettre qu'il évitait
+de prendre; elle la déposa
+devant lui sur le bureau; après
+une longue hésitation, il finit
+par l'ouvrir.</p>
+
+<p>La petite fille le regardait, les
+yeux pleins d'étonnement, et le
+père infortuné retrouvait dans
+les regards, dans les gestes, dans
+les grâces mêmes du sourire enfantin,
+la ressemblance fatale qui
+devait faire de cette enfant une
+seconde Marianne. Le geste était
+déjà maniéré, le regard manquait
+de franchise... c'était une
+petite femme que Dournof avait
+sous les yeux, une de ces enfants
+précoces qui se font des
+mines aux Tuileries, en singeant
+les amies de leur mère, et, hélas!
+leur mère elle-même. Dournof
+poussa un profond soupir,
+baisa tristement les boucles
+blondes de sa fille, et lut la lettre:</p>
+
+<p>--"J'ai ouvert les yeux sur
+ma faute, disait Marianne, et je
+vous envoie votre enfant en messagère
+de paix. Vous ne refuserez
+pas à cette innocente le pardon
+de sa mère coupable; je
+voudrais rentrer sous votre toit,
+et j'y mènerais désormais la vie
+d'une bonne mère de famille."</p>
+
+<p>Ici, Dournof sourit amèrement.</p>
+
+<p>"Je comprends ce qu'une réponse
+vous coûterait, continuait
+cette singulière épître; aussi, je
+considérerai votre silence comme
+une autorisation à rentrer
+chez vous. Ne continuons pas à
+donner au monde le spectacle
+d'un ménage désuni. Je vous ai
+tendrement aimé, et, si vous
+voulez me pardonner, nous pourrons
+encore être très heureux."</p>
+
+<p>N'obtenant aucune marque
+d'approbation ou de réprobation,
+la nourrice dit doucement:</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous
+que l'on fasse?</p>
+
+<p>Dournof tressaillit, comme sortant
+d'un rêve.</p>
+
+<p>--Allez à votre ancienne
+chambre, dît-il, vous resterez
+ici.</p>
+
+<p>Il embrassa encore une fois la
+petite fille, et, lorsqu'elle eut
+disparu, il se leva et parcourut
+longtemps son cabinet de long
+en large.</p>
+
+<p>--Heureux! heureux ensemble!
+Quelle triste ironie! pensait-il
+en marchant d'un pas lent
+et mesuré comme le balancier
+d'une horloge. Heureux! dans
+une union souillée par l'infamie,
+avec le souvenir du passé entre
+elle et moi, avec une image adultère
+entre nous au foyer conjugal!...
+Elle pourrait l'oublier,
+elle! elle pourrait peut-être
+éprouver encore pour moi le
+genre de passion légère et superficielle
+que son âme frivole
+est susceptible de ressentir... Elle
+serait heureuse, mais moi...?</p>
+
+<p>Il s'arrêta vaguement par la
+fenêtre, puis reporta ses regards
+autour de l'appartement, et s'arrêta
+devant le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Voilà le bonheur, se dit-il.
+Le bonheur! c'était de ne plus
+voir ici cette femme que je hais;
+c'était de vivre paisiblement
+avec la Niania et mon Serge,
+c'était d'oublier qu'il était au
+monde d'autres êtres m'appartenant
+que ces deux âmes qui
+m'aiment uniquement. C'était de
+vivre à trois sous l'oeil d'Antonine,
+qui nous regardait avec
+complaisance et qui daignait
+nous sourire d'en haut! Oui, depuis
+que je t'ai perdue, ma chère
+protectrice, je n'ai été heureux
+qu'ici, pendant que, dans le recueillement
+de ma vie intérieure,
+j'écoutais les conseils que tu
+donnais à ma conscience! Et
+maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?
+Faut-il chasser de
+mon seuil cette femme, ma pire
+ennemie, faut-il lui faire place,
+et, par respect pour ses enfants
+en bas âge, étouffer mes sentiments
+d'aversion et de dégoût!</p>
+
+<p>A l'idée de retrouver Marianne
+en face de lui, de voir revenir
+dans sa maison,--désormais
+grave et silencieuse, égayée
+seulement par les cris joyeux de
+Serge,--la foule bruyante et dissipée
+qui l'assiégeait autrefois,
+Dournof sentit le coeur lui manquer.</p>
+
+<p>--Je ne peux pas! s'écriait il
+en tordant ses mains désespérées.</p>
+
+<p>--Il le faut pourtant! lui disait
+sa conscience; comment refuser
+à cette égarée le seul moyen
+qui lui reste de revenir à
+la vertu? Comment retirer ce
+brin de paille à une âme en détresse?
+Dormirais-tu tranquille
+si tu pensais que tu as rejeté au
+gouffre du vice l'épouse qui porte
+ton nom, la mère de tes enfants,
+lorsque tu pouvais la sauver
+en lui ouvrant la porte?</p>
+
+<p>--Eh bien, non! Je ne puis
+pas! répéta Dournof. C'est au-dessus
+de mes forces.</p>
+
+<p>Après avoir médité longtemps,
+il prit une résolution soudaine et
+se rendit à la chambre de son
+fils. Les deux enfants jouaient
+déjà ensemble sur le tapis, comme
+s'ils ne s'étaient jamais quittés.</p>
+
+<p>--Niania, dit Dournof, viens
+ici.</p>
+
+<p>La Niania obéit, et suivit son
+maître dans le cabinet.</p>
+
+<p>--Sais tu que ma femme veut
+revenir? demanda brusquement
+le président.</p>
+
+<p>--La nourrice vient de me le
+dire, répondit la vieille femme
+en baissant la tête.</p>
+
+<p>--Où est-elle?</p>
+
+<p>--A Varsovie.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'elle fait là?</p>
+
+<p>--Elle attend que tu lui permettes
+de revenir.</p>
+
+<p>--Et si je refuse?</p>
+
+<p>La Niania regarda son maitre
+d'un air tout surpris.</p>
+
+<p>--Comment pourrais tu lui
+refuser? demanda-t-elle; n'est-elle
+pas ta femme?</p>
+
+<p>Dournof, surpris à son tour,
+examina plus attentivement la
+vieille bonne. Elle avait l'air
+morne, mais non révolté. Celle-là
+connaissait la patience et la
+résignation.</p>
+
+<p>--Mais, reprit-il, tu sais que
+j'ai à me plaindre d'elle.</p>
+
+<p>--Nul n'est sans péché, mon
+maitre, répondit l'humble servante.
+Si elle a envie de bien
+faire, tu dois lui permettre d'essayer.</p>
+
+<p>--Et si elle recommence?</p>
+
+<p>La Niania fit un signe de la
+croix.</p>
+
+<p>--Que Dieu nous préserve
+d'un semblable malheur! dit-elle.
+Pourquoi appelles tu le mal
+sur ta maison? Elle ne tombera
+pas deux fois dans la même
+faute.</p>
+
+<p>--Et si elle y retombe? insista
+Dournof irrité.</p>
+
+<p>--Tu veux en savoir plus long
+que l'Esprit-Saint, dit la Niania
+d'un ton de reproche, ce n'est
+pas bien.</p>
+
+<p>Dournof se tut pendant quelques
+instants.</p>
+
+<p>--Alors, dit il ensuite, tu veux
+qu'elle revienne?</p>
+
+<p>--Elle doit revenir, fit la
+conscience loyale de la Niania.</p>
+
+<p>--Tu ne l'aimes pourtant guère,
+toi qui veux la ramener ici,
+et elle t'aime encore moins!</p>
+
+<p>--C'est vrai, maître; mais tu
+m'as promis que je ne quitterais
+pas notre Serge, et, d'ailleurs,
+elle doit revenir ici; c'est la place
+que Dieu lui a donnée.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste de la
+main, grave et triste. La Niania
+le comprit et se retira.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le président oublia
+de dîner; les récits de Serge,
+enchanté de sa petite soeur
+toute extraordinaire et toute
+mondaine pour lui accoutumé à
+la solitude, ne purent distraire
+le père de sa rêverie soucieuse.
+Sa lampe brûla bien avant dans
+la nuit, et enfin, lassé de combattre,
+il céda et écrivit: "Vous
+pouvez revenir."</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Quelques jours après, madame
+Dournof rentrait chez elle.
+On aurait pu croire à quelque
+embarras, quelque gêne vis-à-vis
+de son mari et de sa maison:
+il n'en fut rien. Sans doute, au
+fond d'elle-même, Marianne
+sentait bien la fausseté de sa
+position, mais elle paya d'orgueil,
+et montra à tous un visage
+altier.</p>
+
+<p>Son équipée n'avait pas fait
+grand bruit dans le monde, à
+cause de la réserve de Dournof,
+qui en avait imposé aux curieux;
+son retour ne fut pas considéré
+comme un événement de grande
+importance. M. Mérof avait
+toujours dit que sa fille était retenue
+à l'étranger par le soin de
+sa santé, et ses amis avaient fait
+semblant de le croire. Le retour
+de Marianne ne fut donc signalé
+au dehors par aucune circonstance
+particulière.</p>
+
+<p>Le soir de ce premier jour,
+si embarrassant pour tout le
+monde, excepté pour Marianne
+seule,--peut-être,--lorsque les
+enfants furent couchés, madame
+Dournof entra dans le cabinet
+de son mari.</p>
+
+<p>Alors il releva la tête et fronça
+le sourcil il n'entrait pas dans
+ses plans de permettre de semblables
+intrusions; mais, avant
+qu'il eût pu ouvrir la bouche, sa
+femme s'était assise en face de
+lui, et lui parlait affectueusement.</p>
+
+<p>Les années d'absence avaient
+prodigieusement embelli madame
+Dournof; elle avait perdu
+les grâces enfantines qu'elle
+avaient conservées si longtemps
+après son mariage, mais elle en
+avait acquis d'autres plus féminines,
+plus artificielles peut être,
+plus séduisantes aussi. Marianne
+savait désormais profiter de
+tout ce que la toilette peut ajouter
+à la beauté d'une femme, et
+aussi de tout ce que la beauté
+d'une femme peut obtenir de
+ceux qui y sont accessibles.</p>
+
+<p>--Vous êtes vraiment bon,
+mon ami disait Marianne d'une
+voix musicale, un peu voilée,
+qui était chez elle un charme
+nouveau. Le timbre de cristal
+avait disparu, mais la passion
+contenue vibrait désormais dans
+ses moindres paroles. Vous êtes
+bon de m'avoir écrit de revenir,
+et je ne puis vous en exprimer
+toute ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Les yeux de Marianne, venant
+en aide à les paroles, se
+posèrent sur Dournof avec une
+émotion discrète. Le président
+resta immobile, et son regard ne
+quitta pas le tapis.</p>
+
+<p>--Je sais tout ce que je vous
+dois, reprit Marianne, et je ne
+serai point ingrate. J'ai beaucoup
+réfléchi depuis quelques
+années, et je me suis dit que
+vous n'étiez pas seul responsable
+de ma... mon erreur.</p>
+
+<p>--Vraiment? répondit Dournof
+d'un ton glacé, vous avez
+trouvé cela? Vous êtes bien bonne.</p>
+
+<p>Sans relever l'ironie de ces paroles,
+Marianne continua, les
+yeux baissés, cette fois.</p>
+
+<p>--Oui... j'étais trop jeune
+peut-être... dans tous les cas,
+trop enfant; je n'ai pas su apprécier
+votre mérite: votre sérieux
+m'a paru de la froideur;
+votre dignité, de l'orgueil... Vous
+étiez trop grave pour moi...</p>
+
+<p>--Comme elle ment! pensa
+Dournof en se rappelant les premiers
+jours de leur union, où,
+enivré par la grâce et la beauté
+de cette charmante femme qui
+semblait l'adorer, qui l'adorait
+même sincèrement, il ne songeait
+guère à garder son sérieux
+et sa dignité près d'elle. Mais il
+continua de se taire.</p>
+
+<p>--Et pourtant, reprit Marianne,
+je vous ai passionnément aimé;
+oui, malgré votre sourire
+sarcastique, je vous ai aimé, vous
+le savez bien!</p>
+
+<p>--Pourquoi avez-vous cessé!
+demanda Dournof d'un ton tranquille.</p>
+
+<p>--Parce que... parce que vous
+avez été trop dur pour moi, s'écria
+Marianne avec véhémence,
+parce que vous n'aimiez pas ce
+que j'aimais, parce que vous n'avez
+cessé de contrarier mes
+goûts, parce que mes amis devenaient
+vos ennemis.</p>
+
+<p>--Vous choisissiez bien vos
+amis, en effet, interrompit Dournof,
+en regardant fixement sa
+femme. Devais-je, en vérité, en lui
+faire les miens?</p>
+
+<p>Marianne rougit et frissonna
+de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>--Il va me tuer, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>--C'est le désespoir qui m'a entraînée
+à la chute, dit-elle tout
+haut, les yeux mouillés de larmes,
+avec un attendrissement indicible
+dans la voix; c'est parce
+que vous ne m'aimiez plus...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas moi qui ai rompu
+le premier les liens de tendresse
+qui rendaient notre vie
+heureuse autrefois.</p>
+
+<p>--C'est vous, Serge, c'est
+vous, répliqua Marianne en se di
+levant.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de son mari,
+jeta à son cou ses bras admirables,
+et, couchant sur son épaule
+ses boucles blondes et vaporeuses,
+elle murmura:</p>
+
+<p>--Je t'aime toujours, Serge,
+pardonne moi, soyons encore
+heureux de nous aimer.</p>
+
+<p>Surpris d'abord par la soudaineté
+de ce mouvement si peu
+prévu, Dournof n'avait pu en
+croire ses propres yeux; mais,
+en sentant sur sa poitrine le visage
+de Marianne, il recula en
+arrière, saisi d'un tremblement
+violent, qui le secouait de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant
+des bras de sa femme, serrés
+autour de lui, vous osez...</p>
+
+<p>--J'étais jalouse, Serge, murmura
+Marianne, en essayant de
+saisir la main qu'il lui refusait.</p>
+
+<p>--Jalouse? Et où donc dans
+ma conduite avez-vous l'ombre
+d'un doute, d'un simple doute?</p>
+
+<p>Marianne releva fièrement sa
+tête repentante, et, indiquant du
+doigt le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Ici, dit-elle.</p>
+
+<p>Dournof regarda sa femme un
+instant d'un regard fixe qui la fit
+pâlir; puis, la saisissant brutalement
+par le poignet, il la précipita
+à genoux.</p>
+
+<p>--Misérable, dit-il, misérable...
+Il essaya de parler, mais ne
+put trouver les mots qu'il cherchait;
+sa colère était si forte
+qu'il avait perdu le jugement.</p>
+
+<p>Marianne, éperdue, restait à
+genoux; il lui lâcha le bras et la
+regarda, faisant un pas en arrière.</p>
+
+<p>--Vous avez osé outrager une
+sainte! Oui, je suis coupable,
+vous avez raison; j'aurais dû
+toute ma vie rester fidèle au culte
+de cet ange envolé; j'ai failli,
+mais seulement le jour où j'ai
+cédé à vos séductions. Vous êtes
+la chair, vous, elle était l'esprit;
+vous n'avez rien de commun
+avec elle, vous n'avez jamais
+marché dans les mêmes sentiers.
+Il se détourna avec dégoût.
+Marianne profita de ce mouvement
+pour se relever. Sa feinte
+humilité avait disparu.</p>
+
+<p>--Je vous offrais la paix, dit-elle
+d'un ton dur, c'est vous qui
+avez choisi la guerre, je l'accepte;
+mais maintenant vous êtes
+responsable de l'avenir. Je resterai
+ici, je vous en préviens, car,
+pour me chasser, il faudrait employer
+la violence, et vous n'oserez pas.</p>
+
+<p>Elle sortit là-dessus; le bruit
+de sa robe traînante retentit un
+instant dans la pièce voisine, puis
+s'éloigna, et tout resta morne et
+Muet.</p>
+
+<p>Dournof le prit la tête à deux
+mains. Tout chancelait autour de
+lui, mais il ne savait de quel côté
+tourner ses regards. Après un
+instant de la plus cruelle torture,
+il sonna. La Niania parut.</p>
+
+<p>--Niania, dit-il, tu aimes mes
+enfants?</p>
+
+<p>--Comme toi, mon maître répondit
+la vieille femme.</p>
+
+<p>--Tu me jures de ne jamais
+les abandonner?</p>
+
+<p> Pourquoi les abandonnerai-je?
+fit la Niania en haussant les
+épaules; quand je mourrai seulement,
+pas avant, bien sûr.</p>
+
+<p>--C'est bien. Dis au cocher
+d'atteler.</p>
+
+<p>--A cette heure? demanda-t-elle surprise.</p>
+
+<p>--Oui, j'ai affaire. Et vite.
+Elle obéit en silence, comme
+toujours. Dournof, resté seul, se
+mit à son bureau et rangea divers
+papiers; il écrivit plusieurs
+lettres qu'il mit en évidence, dont
+une adressée à son beau-père.
+Puis il chercha dans un tiroir les
+lettres d'Antonine, les relut d'un
+coup d'oeil et les mit à brûler le
+dans la cheminée. Comme il jetait
+un dernier regard autour de
+lui, il aperçut le portrait de la
+jeune fille; aussitôt il le décrocha,
+retira la photographie de
+son cadre, et la joignit aux lettres
+déjà en cendres. Il regardait
+le papier se tordre sous l'action
+du feu; bientôt il ne resta
+plus qu'un monceau de cendres
+noires qui conservaient la forme
+du portrait, et où couraient des
+étincelles rouges. Quand la dernière
+ étincelle eut disparu, il
+donna un coup de pincette dans
+les charbons ardents, et tout s'évanouit.</p>
+
+<p>--La voiture est prête, vint
+dire la Niania.</p>
+
+<p>Dournof fit un signe de tête.</p>
+
+<p>--Tu vas loin, seul, la nuit?
+fit la Niania inquiète, s'il allait
+t'arriver malheur?</p>
+
+<p>--Il ne peut plus m'arriver de
+malheur, répondit Dournof, en
+se dirigeant vers la chambre de
+son fils.</p>
+
+<p>Par ordre de Marianne, on
+avait réuni les deux enfants dans
+la même pièce. Ils dormaient
+l'un et l'autre, chacun dans son
+berceau; le même reflet de joie
+et de paix enfantine illuminait
+ces deux visages. Dournof les
+contempla avec une égale tendresse,
+les embrassa l'un après
+l'autre, et sortit de la chambre.</p>
+
+<p>La vieille Niania le suivait,
+inquiète comme un chien qui
+voit son maître partir sans lui.</p>
+
+<p>Dournof se retourna, et l'embrassa
+sur son front parcheminé.</p>
+
+<p>--Tu veilleras bien sur eux,
+dit-il, et il disparut.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>La nuit était toute noire, lorsque
+Dournof arriva à l'auberge
+de Pargolovo; il descendit à cet
+endroit, et ordonna à son cocher
+de retourner en ville au
+pas, mais sans laisser souffler les
+chevaux. Le cocher, qui n'était
+jamais venu là, car Dournof prenait
+toujours des voitures de
+louage pour accomplir ce pèlerinage,
+obéit sans faire de réflexion,
+et, au bout d'un instant,
+l'équipage disparut au tournant
+de la route. Le président prit
+alors le chemin du cimetière.
+C'était une froide nuit de novembre;
+la neige n'était pas encore
+tombée assez pour établir
+le traînage, mais de larges traînées
+de poussière neigeuse s'étendaient
+au loin, dans les ravins,
+dans les sillons, comme les
+plis d'une suaire sur la terre
+noire. Le croissant de la lune, à
+son déclin, donnait à peine assez
+de lumière pour qu'on pût
+distinguer la route. Au village,
+tout dormait sous le toit des cabanes,
+où dans chacune brillait
+la lampe des images. Ces faibles
+clartés de veilleuse semblaient
+des cierges placés auprès d'un
+mort. Dournof en fit la réflexion,
+puis prit à grands pas le chemin
+du cimetière.</p>
+
+<p>La bise soufflait dans les branchages,
+et soulevait de terre des
+poignées de neige fine qu'elle
+lançait au visage du président.
+Ce cimetière désolé n'avait ni
+fleurs ni couronnes à ses croix
+solitaires. Seule, la tombe d'Antonine,
+très reconnaissable de
+loin à cause de son élévation,
+était couverte de couronnes en
+métal argenté: c'était un soin
+de Dournof; il avait voulu que,
+même à l'époque où les fleurs
+ne peuvent vivre au dehors,
+quelque chose indiquât qu'Antonine
+n'était point délaissée.</p>
+
+<p>Il montait la colline sans s'apercevoir
+du froid âpre qui glaçait
+sur lui ses vêtements.</p>
+
+<p>--Je viens! je viens! murmurait-il.</p>
+
+<p>En ce moment, il ne pensait
+plus à Marianne, il l'avait bien
+oubliée; il refusait ce douloureux
+chemin de croix qu'il avait
+parcouru dix ans auparavant,
+avec la même intensité de souffrance,
+le même désespoir que
+lorsqu'il trébuchait dans le sentier
+escarpé, en portant la tête
+du cercueil d'Antonine. Arrivé
+au tombeau, il s'appuya à la
+croix, tout hors d'haleine d'avoir
+monté si vite. Tout était
+calme, noir, lugubre; la lune
+allait disparaître derrière les bois
+de l'autre côté du lac. Il posa
+ses lèvres sur la croix glacée.</p>
+
+<p>--Je suis venu, dit-il, parce
+que toi seule es la paix, toi seule
+es le salut. Console-moi, chère
+âme envolée, prends-moi dans
+tes bras comme un enfant malade.
+J'ai mal... mon coeur souffre...
+je suis las...</p>
+
+<p>Il s'assit sur la pierre, embrassant
+la croix de son bras
+gauche et appuyant sa tête sur
+le fer glacial. Peu à peu, ses
+yeux se fermèrent; son corps,
+fatigué par la lutte de son esprit,
+ploya sous le faix d'une
+langueur délicieuse. Le froid
+l'envahissait avec un irrésistible
+besoin de sommeil... "Console-moi,
+murmurait-il, calme-moi,
+j'ai besoin de repos et de paix."</p>
+
+<p>Il ne cherchait qu'un peu de
+sommeil et de repos. Il s'endormit
+bientôt sans conserver même
+la force de lutter. Peu à peu,
+une vision sembla monter du
+lac glacé: Antonine, vêtue de
+blanc, s'envolait doucement vers
+le ciel, et les plis traînants de
+son suaire, parure de vierge et
+d'épousée, enveloppaient Dournof
+endormi... il montait après
+elle, sans secousse et sans douleurs...
+Ce n'est pas une voix
+mortelle qui peut dire où s'acheva
+son rêve.</p>
+
+<p>Ce matin, on le trouva mort,
+appuyé à la croix qu'il tenait
+toujours entourée de son bras
+roidi.</p>
+
+<p>M. Mérof a pris les enfants
+chez lui; la lettre que son gendre
+lui avait laissée parlait d'un
+voyage lointain, dont la durée
+devait être illimitée; ce voyage
+eût peut être conduit Dournof
+en Amérique, si la mort n'eût
+mis fin à toutes ses hésitations.
+Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père
+qui élève ses petits-enfants.
+La Niania a enseveli de ses
+propres mains le corps de Dournof,
+comme elle avait enseveli
+celui d'Antonine, et, dans son
+âme, elle bénit le Seigneur clément
+qui les a réunis. Elle est
+bien vieille, mais vigoureuse encore,
+et, dans la paisible maison
+de M. Mérof, elle veille, soir et
+matin, aux prières de la petite
+fille et du petit garçon qui n'oublient
+jamais: "Papa et ma tante
+Antonine qui sont au ciel,"
+car la vieille bonne est sûre que
+Dieu les a reçus dans sa miséricorde.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.F.
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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