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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4 + +Author: Duc de Rovigo + +Release Date: June 10, 2007 [EBook #21792] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR +NAPOLÉON. + +TOME QUATRIÈME. + +PARIS, + +A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22. + +MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25. + +1828. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Nouvelles de Portugal.--Concessions réciproques.--L'empereur Napoléon +m'offre l'ambassade de Russie.--Fin des conférences d'Erfurth.--Adieux +des deux souverains.--Le comte de Romanzow.--Conversation avec ce +seigneur.--Réponse négative de l'Angleterre aux ouvertures pacifiques +convenues à Erfurth.--Confiance de l'empereur dans son traité d'alliance +avec la Russie. + + +C'est pendant le séjour d'Erfurth que l'empereur reçut du général Junot +le rapport de ce qui était survenu en Portugal. Il lui envoyait le +traité qu'il avait conclu avec le général anglais Darlrymple pour +l'évacuation du Portugal. + +Par le même courrier, l'empereur reçut des nouvelles de la flotte russe, +commandée par l'amiral Siniavine, que le général Junot avait trouvé à +Lisbonne. Cet amiral venait de son côté d'entrer en arrangement avec les +Anglais et avait consenti à mettre son escadre en otage en Angleterre, +jusqu'à la paix entre cette puissance et la Russie. L'empereur Napoléon +communiqua ces détails à l'empereur Alexandre, sans y ajouter aucune +réflexion, et l'empereur de Russie, de son côté, désapprouva la conduite +de son amiral; mais c'était un mal sans remède. + +Les conférences d'Erfurth tiraient à leur fin sans avoir présenté le +moindre sujet d'inquiétude. Je me rappelle que notre ministre des +relations extérieures, me dit un jour en conversant, que l'empereur +n'obtiendrait rien de plus que ce qui avait été convenu précédemment; +que la Russie était fixée sur ces bases-là et n'en démordrait pas; il ne +m'en a pas dit davantage. J'ai cherché à quoi cela pouvait avoir +rapport, et je crois que ce ne pouvait être qu'à des propositions +d'arrangemens nouveaux dont la Prusse, et particulièrement la Silésie, +auraient été le sujet; je le crois d'autant plus que nous évacuâmes de +suite cette province, et que ce n'est réellement qu'alors que le traité +de Tilsit reçut sa pleine exécution. L'empereur se relâcha même un peu +sur l'article des contributions, et j'ai vu l'empereur de Russie en être +particulièrement satisfait. Il avait obtenu tout ce qu'il désirait, et +avait de même reconnu tout ce qui intéressait l'empereur Napoléon. + +L'empereur de Russie envoya un ministre près du roi de Naples; il donna +ordre à celui qu'il avait eu près du roi Charles IV en Espagne, de +reprendre ses fonctions près du roi Joseph. Voilà donc également +l'empereur Napoléon satisfait, c'était à lui, après cela, à mettre son +frère sur le trône, il allait s'en occuper et y employer tous les moyens +de sa puissance. Il abandonna donc l'Allemagne à la foi des traités +qu'il avait signés, et crut que la paix ne pouvait être troublée, +puisqu'on regardait sa présence, c'est-à-dire, celle de ses troupes en +ce pays comme un motif d'inquiétude continuelle, et qu'il les retirait +pour les porter en Espagne. + +Tout étant fini à Erfurth, on se disposa à se séparer, et auparavant +l'on résolut de faire encore une démarche en commun près de +l'Angleterre, pour tâcher de nouer seulement une négociation. Il fut +convenu que le comte de Romanzow, ministre des relations extérieures de +Russie, se rendrait à Paris avec des pleins-pouvoirs, pour donner suite, +en ce qui concernait la Russie, à la réponse que l'on devait attendre du +gouvernement anglais. + +La veille du jour où l'empereur Alexandre quitta Erfurth, l'empereur me +fit appeler la nuit; il était couché et voulait me faire causer comme +cela lui arrivait quelquefois. Il me parla d'abord de tout autre chose +que de ce qu'il voulait me dire, puis me demanda si je retournerais +volontiers en Russie. «Non, Sire, lui dis-je, parce que c'est un climat +effroyable, et ensuite parce que si j'y retournais sur le pied de faveur +où j'y ai vécu six mois, j'y ferais mal vos affaires, pour lesquelles il +faut ne rien perdre des avantages que donne la gravité du caractère +ministériel. Autrement je ne pourrais jamais être que le courtisan de +l'empereur Alexandre, et non pas l'ambassadeur de France.» + +Ma réponse prouva à l'empereur que je comprenais pourquoi il avait songé +à me renvoyer en Russie; il insista un peu, mais j'opposai de la +résistance; il me gronda légèrement, mais je tins bon. Il me dit: «Je +vois que vous êtes piqué de n'avoir pas été le premier ambassadeur après +la paix de Tilsit.» Je lui répliquai, en riant: «Un peu, Sire, quoique +j'aie fait des instances pour quitter Pétersbourg. Je voulais connaître +le terrain sur lequel on me faisait marcher, et on m'a répondu par la +nomination de M. de Caulaincourt. Maintenant je ne pourrais plus lui +succéder, parce que je courrais risque de gâter vos affaires, en voulant +suivre une marche toute différente de celle qu'il paraît avoir adoptée.» + +L'empereur me répliqua: «Ainsi vous ne voulez pas y aller?» + +Réponse. «Sire, je suis loin de le désirer; ensuite, si V. M. l'ordonne, +je suis prêt; mais je crois que vous n'y gagneriez pas la peine d'un tel +changement.» + +L'empereur me répondit: «On m'avait dit que vous regrettiez la Russie, +et que vous y retourneriez avec plaisir.» + +Je n'avais rien à dire de plus, sinon que j'avais joui en Russie de tout +ce qui peut éblouir l'ambition et la vanité; que j'étais confiant dans +l'opinion qu'on y aurait conservée de moi; mais qu'à moins d'ordre de sa +part, je désirais poursuivre ma carrière militaire. «Alors, me dit +l'empereur, n'en parlons plus.» + +Je me reprochais en secret de n'avoir pas accepté, parce que j'étais sûr +de pouvoir détourner de grands malheurs, tout en ménageant la dignité et +même l'amour-propre des deux souverains. C'était tout ce qu'il y avait à +faire alors entre la France et la Russie; il fallait un ministère et un +ambassadeur sans raideur, qui se comptât lui-même pour rien, et qui +n'envisageât que l'harmonie des deux pays, laquelle consistait dans +celle des deux souverains, qui alors étaient dans la ferveur de leur +rapprochement. Nous verrons comment tout cela a tourné. + +Le moment des adieux arriva; ils furent gracieux de part et d'autre. +L'empereur Alexandre vint dire adieu à l'empereur; ils eurent une longue +conversation, et se quittèrent pour monter à cheval. Ils sortirent +ensemble de la ville; et allèrent au pas jusqu'à la distance de deux +lieues, où les voitures de l'empereur Alexandre l'attendaient. Quant à +ce qu'ils se dirent pendant le trajet, personne n'en sut rien; mais il +est bien évident qu'ils s'intéressaient tous deux, parce que l'on ne +trotta même pas, et que par discrétion les deux suites restèrent à une +assez bonne distance en arrière. On arriva enfin aux voitures; ils +mirent tous deux pied à terre, se promenèrent encore à pied quelques +momens, puis se dirent adieu en s'embrassant. Je courus me rappeler aux +bontés de l'empereur Alexandre, qui m'embrassa en me disant: «Je ne +change jamais quand j'ai une fois accordé mon estime.» J'y ai compté +dans l'adversité, et j'ai eu tort. + +Ainsi finit cette entrevue d'Erfurth, qui sera célèbre dans l'histoire. +Elle devait assurer le repos et le bonheur du monde, et elle ne fut +suivie que de calamités. + +L'empereur revint à Erfurth au petit pas, n'articulant pas un mot, et +paraissant rêveur et pensif. Il avait donné congé à tous les souverains +et princes étrangers qui étaient à Erfurth. Il partit le lendemain pour +revenir à Paris sans s'arrêter nulle part. Nous y arrivâmes dans les +derniers jours d'octobre. + +Le comte de Romanzow, qui nous suivait, arriva peu de jours après nous. +Il descendit d'abord dans un hôtel garni, puis l'empereur lui donna +l'hôtel du vice-roi d'Italie, qu'il fit pourvoir de laquais et de tout +ce qui était nécessaire à une grande représentation. Le comte de +Romanzow donna plusieurs dîners dans cet hôtel, et c'est à un de ces +repas que j'eus avec lui une conversation qui, dans l'intérêt de +l'empereur, augmenta encore mes regrets de n'avoir pas accepté +l'ambassade de Russie, en remplacement de M. de Caulaincourt, qui +sollicitait son retour à Paris. + +Le comte de Romanzow me disait des choses si obligeantes, que quand bien +même il les aurait exagérées de moitié, je n'aurais pu qu'être +excessivement flatté de tout ce que l'empereur de Russie avait conçu de +moi. Il m'apprit dans cette conversation le prochain mariage de S.A.I. +la grande-duchesse Catherine avec un prince d'Oldembourg. Je me gardai +bien de lui supposer d'autre motif, en me faisant cette confidence, que +l'intention de me faire plaisir, en m'apprenant cet événement heureux +pour une princesse dont j'étais l'admirateur, et qui m'a toujours parue +digne d'occuper un des premiers trônes du monde; mais sans lui témoigner +autre chose que la part que je prenais à ce que sa majesté l'impératrice +mère allait trouver de bonheur dans une union formée par ses soins, +j'avoue que je ne pus comprendre comment notre ambassadeur ne traversait +pas ce dessein-là, même sans avoir d'instructions positives à ce sujet. +Quel mal y aurait-il eu pour l'Europe à ce qu'un prince d'Oldembourg +restât célibataire un an de plus ou de moins, tandis que la main de la +grande-duchesse Catherine pouvait être un lien de paix éternelle pour +deux pays entre lesquels il ne pouvait exister trop d'harmonie ou +d'intérêt d'union? c'était à quoi il fallait que travaillassent sans +cesse ceux qui par leurs fonctions étaient chargés de ces +rapprochemens-là. + +Toutefois, je rends justice à M. de Caulaincourt: il en a eu la pensée. +J'ai lu ce qu'il écrivit sur ce sujet à un tiers, dans la persuasion que +cela serait mis sous les yeux de l'empereur; mais c'était précisément un +moyen de faire manquer un projet qu'il avait conçu que de l'éventer. La +première conséquence que l'on dût en tirer, c'est que cette +communication de sa part n'était que la suite d'une ouverture qui lui +avait été faite, et sur laquelle il aurait consenti à ne pas donner +d'explication avant d'avoir eu une réponse à la lettre dont je viens de +parler. Je sais qu'elle donna beaucoup d'humeur à l'empereur, parce +qu'il n'aimait ni à être deviné, ni à être prévenu, encore moins à +paraître influencé; et M. de Caulaincourt ignorait sans doute la scène +de M. Fouché, qui avait eu lieu l'hiver précédent; mais l'empereur +pouvait croire qu'il en avait été informé; aussi la lettre de M. de +Caulaincourt à ce tiers resta-t-elle sans réponse. Mais je donne à +penser à un homme raisonnable de quel côté l'empereur aurait penché, ou +du côté d'une princesse, belle, aimable, d'une instruction peu commune, +même parmi les souveraines célèbres, et dont la main resserrait une +alliance utile avec son frère, pour lequel l'empereur Napoléon avait +véritablement une amitié qu'il était aisé d'entretenir, ou bien d'une +princesse qui était alors inconnue à toute la France, dont les liens de +parenté seuls effarouchaient tout ce qui avait eu quelque part à la +révolution, et dont le père enfin avait été armé quatre fois contre +nous, souvent avec des circonstances que la politique seule pouvait +excuser. Il est vrai de dire que l'on fut bien rassuré et dédommagé de +la perte de la première, lorsque l'on connut tous les avantages +personnels de la seconde qui arriva parmi nous; mais cela était +indépendant de ce qu'il était possible de faire en Russie, en traversant +le mariage de la grande-duchesse Catherine; et puisque l'ambassadeur +avait lui-même songé à ce mariage, il devait agir de telle sorte que +cette princesse fût encore libre, lorsqu'on s'occupa en France d'en +chercher une. + +Le comte de Romanzow resta à Paris jusqu'à l'arrivée de la réponse de +Londres; elle n'était autre chose qu'un refus qu'il était facile de +deviner, parce qu'il n'était pas raisonnable de supposer que +l'Angleterre entrât en arrangement avec la France depuis l'entreprise de +celle-ci sur l'Espagne, lorsqu'elle avait auparavant refusé la médiation +de la Russie après le traité de Tilsit, et il faut convenir que, dans +ces deux occasions, la Russie s'y livra de bonne foi, et voulait amener +une paix générale, autant, je crois bien, par bonne intention +philanthropique, que pour voir la France désarmer et pouvoir elle-même +bientôt reprendre des relations commerciales, de la privation desquelles +elle souffrait trop, le pays ne pouvant s'en passer. + +Je crois bien aussi que s'il y avait eu des négociations ouvertes avec +l'Angleterre, l'empereur Napoléon se serait relâché de beaucoup de +choses, particulièrement en Allemagne; mais je ne sais à quelle fatalité +il a tenu que tout ce qui a été fait et écrit pour amener des +pourparlers, a toujours porté le caractère de défi ou un ton d'aigreur, +qui a constamment éloigné au lieu de calmer et de rapprocher. La mission +du comte de Romanzow étant ainsi terminée, il reprit le chemin de +Saint-Pétersbourg. + +Vers cette époque, l'empereur ouvrit la session du corps-législatif, et +dans le discours d'usage dans ces circonstances, il s'exprima en ces +termes: + +«L'empereur de Russie, mon illustre allié, et moi sommes unis dans la +paix comme dans la guerre. Je vais avec confiance rejoindre mon armée; +nous nous sommes mutuellement nécessaires, etc.» S'il n'y avait pas eu à +Erfurth une réciprocité d'engagemens et de confidences sur les projets +de l'avenir, il ne se serait pas expliqué de cette manière en face de la +nation, quinze jours après avoir quitté l'empereur de Russie. Il +comptait donc sur une paix profonde en Allemagne. + + + + +CHAPITRE II. + +Arrivée de l'empereur à Bayonne.--Son entrée en Espagne.--Combat de +Somo-Sierra.--Madrid est sommé d'ouvrir ses portes.--Embarras des grands +de la cour d'Espagne.--Attaque.--Entrée à Madrid.--Correspondance de la +reine de Naples et de Ferdinand VII.--Nouvelles de l'armée +anglaise.--Marche pénible et périlleuse du Guadarama.--L'empereur à +pied à la tête de la colonne.--Poursuite de l'armée anglaise.--Témérité +du général Lefèvre-Desnouettes.--Arrivée d'un courrier de +France.--L'empereur investit le maréchal Soult du commandement de +l'armée. + + +L'empereur prit la route d'Espagne avec toute son armée. Il arriva à +Bayonne avec la rapidité d'un trait, de même que de Bayonne à Vittoria. +Il fit ce dernier trajet à cheval, en deux courses: de la première il +alla à Tolosa, et de la seconde à Vittoria, où il rejoignit le roi +Joseph qui y était retiré avec les débris de la première armée qui était +entrée en Espagne. + +Il pressa tant qu'il put l'arrivée de toutes les troupes, et fit +commencer les opérations d'abord sur Saint-Ander, et en même temps sur +la Navarre et l'Aragon. Nous avions une telle supériorité, que toutes +ces expéditions se réduisirent à des marches, excepté en avant de +Burgos, où il fallut faire quelques efforts, et à Tudela, en Navarre, où +le maréchal Lannes livra bataille; le reste ne mérite pas la peine +d'être cité. + +L'empereur se transporta à Burgos, où les troupes le rejoignirent; c'est +de là qu'il ordonna de recommencer le siége de Sarragosse, et fit +avancer son infanterie par la route de Arandadel-Duero, pendant que sa +cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid. + +Lui-même suivit, avec toute sa garde, la même route que son infanterie; +il n'allait jamais qu'à cheval. Le jour de son départ de Burgos, il vint +à Aranda, et le lendemain il s'approcha jusqu'à l'entrée de la gorge de +la Somo-Sierra, à un lieu nommé Boceguillas, où il campa au milieu de +ses troupes. + +Le jour suivant, de très-bonne heure, il fut rejoint par le corps du +maréchal Victor, qui avait d'abord été envoyé pour appuyer le maréchal +Lannes, mais que l'on avait rappelé avant de partir d'Aranda, où l'on +avait appris la brillante affaire du maréchal Lannes à Tudela. +L'empereur fit de suite pénétrer le corps du maréchal Victor par la +vallée. Nous étions à la fin de novembre 1808, et comme la vallée est +bordée de montagnes très-hautes, dont le sommet est caché dans les +nuages, les Espagnols qui y étaient postés ne nous découvrirent que +lorsque nous étions déjà sur eux, sans quoi ils auraient pu nous faire +bien du mal. + +Au puerto de la Somo-Sierra, ils avaient quinze pièces de canons qui, si +nous avions été aperçus de plus loin, nous auraient fait payer cher la +hardiesse avec laquelle elles furent enlevées. L'empereur était là de sa +personne; il fit former les lanciers polonais en colonne sur le grand +chemin; ils le montèrent ainsi au pas, jusqu'à ce que la batterie eût +commencé à tirer, alors, prenant le grand galop, ils l'enlevèrent avant +d'avoir reçu la seconde volée. + +Cette audacieuse entreprise était commandée par le général Montbrun, et +fut exécutée par la cavalerie polonaise, qui, après avoir forcé le +passage, continua le galop jusqu'à Buitrago, où l'empereur vint coucher +ce soir-là. + +Le lendemain il vint à Saint-Augustin, qui est le second relais de poste +en partant de Madrid par cette route là. Il attendit dans cette position +le reste de l'armée qui n'avait pu le suivre; il y fut également +rejoint, le 1er décembre, par son frère le roi Joseph. + +L'empereur s'attendait que, si près de Madrid, la junte qui y gouvernait +enverrait faire des propositions; mais l'on ne considérait pas que nous +arrivions aussi vite que les mauvaises nouvelles, et que cette junte ne +pouvait pas encore être informée du mauvais état de ses affaires; elle +ignorait la bataille de Tudela, et croyait l'empereur encore bien loin, +lorsque le 2 décembre, de grand matin, il fit faire la circonvallation +de Madrid, et planter sa tente à portée de canon de la muraille. + +Le général qui commandait les premières troupes qui s'approchèrent de la +ville la somma, selon l'usage, d'ouvrir ses portes. Il s'engagea un +parlementage à la gauche, pendant que l'on faisait attaquer le quartier +des gardes-du-corps et une des portes de la ville qui étaient à la +droite. + +La marche de l'empereur avait été si rapide, que pas un des grands +personnages de la cour d'Espagne qui, après avoir prêté serment de +fidélité au roi Joseph, l'avaient abandonné pour rester parmi les +insurgés n'avait eu le temps de faire des dispositions pour s'enfuir. +Presque tous ceux qui étaient venus à Bayonne se trouvaient dans Madrid. +L'inquiétude commença à s'emparer d'eux; ils ne voyaient point de moyens +de résistance au dedans, et se regardaient comme perdus s'ils ne +parvenaient pas à désarmer la vengeance d'un vainqueur irrité. Ils +songèrent donc à employer leur influence pour lui faire ouvrir les +portes d'une capitale, de laquelle on ne se serait point rendu maître +sans des torrens de sang et des monceaux de ruines. + +Ils portèrent tous les esprits à la modération, et parvinrent petit à +petit à faire abandonner l'idée d'une résistance inutile à l'intérêt de +la patrie, pour écouter des propositions plus conformes à l'intérêt de +chacun, d'autant plus que ce dernier parti était commandé par la +nécessité. + +Malgré cela, on n'obtenait rien, et chaque fois que l'on approchait ou +de la muraille ou d'une porte, on y était reçu à coups de fusil. +L'empereur se détermina à faire ouvrir la muraille sur trois ou quatre +points où il y avait assez de distance entre elle et les premières +maisons de la ville pour y former des troupes. + +Il choisit, entr'autres, le côté extérieur du jardin du Retiro, dont la +muraille en brique et crénelée fut démolie à coups de canon, sur une +largeur d'à peu près vingt toises. + +On y fit de suite entrer les troupes en bon ordre. Ce seul mouvement +dégagea la porte d'Alcala, et porta les troupes jusqu'aux bords de la +promenade du Prado. + +Les trois grandes rues qui aboutissent de la ville à cette promenade +étaient défendues par des coupures, derrière lesquelles il y avait un +bon parapet. Dans les premiers momens, il partit un feu de mousqueterie +assez vif des croisées des maisons qui se trouvent à l'entrée de ces +rues, particulièrement de l'hôtel Medina-Celi, mais on lui riposta si +vivement qu'on le fit taire, et comme on avait eu la maladresse de +laisser la porte cochère ouverte, nos soldats y entrèrent, tuèrent tout +ce qu'ils trouvèrent ayant les armes à la main; en même temps la maison +fut mise au pillage, de telle façon qu'on ôta aux autres l'envie de +s'exposer au même sort. + +Le général Labruyère, qui était à la tête du 9e régiment d'infanterie +légère, fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de cet hôtel +de Medina-Celi. + +Cette position fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, qui ne +voulurent pas exposer Madrid à un saccage qui allait devenir inévitable, +si une fois les troupes se répandaient dans les maisons. + +Ils envoyèrent donc bien vite au camp de l'empereur des parlementaires +avec de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de Madrid, qui se +soumit et reconnut le roi Joseph; mais, comme nous n'avions pas pu +entourer la ville, à cause de son grand développement, il y eut une +émigration considérable la nuit suivante. La population, ainsi que les +milices andalouses qui composaient la garnison, sortirent par la porte +d'Aranjuez, et se rendirent par toutes les directions vers Valence, la +Manche et l'Estramadoure. On ne fit point d'efforts pour les en +empêcher; on laissa au temps le soin de les ramener. + +Les troupes françaises entrèrent à Madrid, mais l'empereur ne s'y +établit point; il resta à Chamartin, distant de la ville d'environ deux +lieues. Le roi Joseph n'entra pas non plus dans sa capitale; il resta au +Pardo, château des rois d'Espagne, situé à une lieue de Madrid; mais de +là il commanda et organisa l'administration. + +Les grands d'Espagne qui, après être venus à Bayonne, y avoir reconnu le +roi Joseph et lui avoir prêté serment de fidélité, l'avaient trahi, +étaient pour la plupart restés à Madrid et voulurent de nouveau +s'arranger avec lui, mais il ne voulut pas les recevoir; tous furent +arrêtés comme traîtres et envoyés en France, où ils furent détenus fort +long-temps. Un d'entre eux, M. le duc de St-Simon, manqua de perdre la +vie, parce qu'étant dans le même cas que les autres il avait été pris +les armes à la main, commandant une troupe d'insurgés: il aurait été +infailliblement victime de la sévérité des lois militaires, si +l'empereur ne se fût laissé toucher par les larmes de sa famille et ne +lui eût fait grâce. + +On en usa envers les chefs de l'insurrection espagnole à peu près comme +ils en avaient agi envers le général Dupont, qu'ils dépouillèrent après +lui avoir accordé une capitulation. On s'empara donc de tout ce qu'ils +possédaient et on ne les ménagea en rien, comme on agit avec des hommes +qui n'ont point de foi. + +Il n'est pas indifférent que l'on sache ici qu'en faisant la visite du +cabinet du duc de l'Infantado l'on trouva la correspondance de la reine +de Naples et du prince Royal de ce pays, avec le prince des Asturies, +qui, comme l'on sait, avait épousé une fille de la reine de Naples. + +La plupart de ces lettres avaient été écrites dans le temps que les +Français s'emparaient du royaume de Naples, à la suite de l'ouverture du +port aux troupes russes et anglaises en 1805. On y voyait que dans ses +lettres, auxquelles celles-ci faisaient réponse, le prince des Asturies +avait témoigné à sa belle-mère une grande impatience de régner pour +contribuer à la venger. + +Il est inconcevable que M. de l'Infantado n'eût pas pris plus de soin de +cacher des lettres de cette importance. Elles furent trouvées sur la +table de son cabinet dans deux vieilles boîtes où il y avait eu +auparavant des cigares de la Havanne. + +L'empereur resta à Chamartin jusque vers la fin de décembre; il +cherchait partout des nouvelles de l'armée anglaise et était persuadé en +venant à Madrid qu'il la trouverait. Il le supposait parce qu'il la +considérait comme la principale force de l'insurrection, et qu'ainsi +elle n'aurait pas été loin de Madrid, afin de pouvoir l'animer d'une +part et de se retirer sur Cadix, si elle y était forcée. Mais tel était +le silence des Espagnols à notre égard, et la fatale insouciance de ceux +qui dirigeaient notre cavalerie, que, pendant que l'empereur envoyait +des troupes à cheval de Burgos sur Valladolid pour avoir des nouvelles, +l'armée anglaise était tout entière sur le Douro, occupant Zamora et +Toro sur cette rivière, et ayant son quartier-général à Salamanque. + +L'empereur était livré à son impatience à Chamartin, lorsque le général +qui commandait à Valladolid lui envoya trois Français qui avaient été +faits prisonniers avec le corps du général Dupont et que la misère avait +forcés à prendre du service dans les corps francs que faisait lever +l'Angleterre. Ils avaient déserté aussitôt qu'ils avaient su les +Français arrivés à Valladolid, et venaient donner avis que toute l'armée +anglaise était à Salamanque ayant son avant-garde à Zamora; qu'ils l'y +avaient laissée, je crois le 10 ou le 11 du mois, et qu'elle ne songeait +pas encore à se retirer, parce que les bâtimens de transports n'étaient +pas arrivés. Ces soldats parlaient si clairement de tout ce qu'ils +avaient vu que l'empereur ajouta foi à leur rapport: il les fit +récompenser; mais il prit de l'humeur de n'avoir appris ces détails que +par le zèle de ces trois soldats, tandis qu'il avait dans les environs +de Valladolid plus de dix régimens de cavalerie qui ne lui donnaient +aucune nouvelle. + +Que l'on juge des regrets qu'il dut éprouver d'avoir été amené à Madrid, +qui ne pouvait pas lui échapper, lorsqu'il était encore en mesure de +prendre tous les avantages possibles sur l'armée anglaise, dont la +présence faisait toute la force de l'insurrection d'Espagne! + +Il donna sur-le-champ ordre à l'armée de partir dans le jour même pour +traverser la chaîne de montagnes qui sépare la province de Madrid de +celle de Ségovie, en se dirigeant par le Guadarama, c'est-à-dire la +route de Madrid au palais et couvent de l'Escurial. L'empereur partit le +lendemain matin, veille de Noël; il faisait beau en partant, et le +soleil nous accompagna jusqu'au pied de la montagne. Nous trouvâmes la +route remplie d'une profonde colonne d'infanterie qui gravissait +lentement cette montagne, assez élevée pour conserver de la neige +jusqu'au mois de juin. Il y avait en avant de cette infanterie un convoi +d'artillerie qui rétrogradait, parce qu'un ouragan de neige et de +verglas, accompagné d'un vent effroyable, rendait le passage dangereux; +il faisait obscur comme à la fin du jour. Les paysans espagnols nous +disaient qu'il y avait à craindre d'être enseveli sous la neige, comme +cela était arrivé quelquefois. Nous ne nous rappelions pas d'avoir eu +aussi froid en Pologne; cependant l'empereur était pressé de faire +passer ce défilé à son armée, qui s'accumulait au pied de la montagne, +où il n'y avait aucune provision. Il fit donner ordre qu'on le suivît, +et qu'il allait lui-même se mettre à la tête de la colonne. +Effectivement il passa avec le régiment des chasseurs de sa garde à +travers les rangs de l'infanterie; il fit ensuite former ce régiment en +colonne serrée, occupant toute la largeur du chemin; puis ayant fait +mettre pied à terre aux chasseurs, il se plaça lui-même à pied derrière +le premier peloton et fit commencer la marche. Les chasseurs marchaient +à pied pêle-mêle avec leurs chevaux, dont la masse rendait l'ouragan nul +pour ceux qui les suivaient, et en même temps ils foulaient la neige de +manière à indiquer une trace bien marquée à l'infanterie. + +Il n'y avait que le peloton de la tête qui souffrait beaucoup. +L'empereur était bien fatigué de marcher, mais il n'y avait aucune +possibilité de se tenir à cheval. Je marchais à côté de lui; il prit mon +bras pour s'aider, et le garda jusqu'au pied de la montagne, de l'autre +côté du Guadarama. Il avait le projet d'aller ce soir-là jusqu'à +Villa-Castin, mais il trouva tout le monde si épuisé et le froid si +excessif qu'il arrêta à la maison de poste, au pied de la montagne; elle +se nomme Espinar. + +Tel était le zèle avec lequel tout le monde le servait, que dans cette +mauvaise maison qui était seule pour l'immensité de monde qui était là, +on fit arriver le mulet qui portait son bagage; de sorte qu'il eut un +bon feu, un lit et un souper passable. Dans ces occasions-là, l'empereur +n'était pas égoïste, comme on a voulu le faire croire: il ne savait pas +ce que c'était que de penser au lendemain, lorsqu'il n'était question +que de lui; il partageait son souper et son feu avec tout ce qui avait +pu le suivre; il allait jusqu'à forcer à manger ceux qu'il voyait en +avoir besoin, et qui étaient retenus par la discrétion. + +On passa à cette maison d'Espinar une triste nuit. Des soldats périrent +même de froid, mais enfin l'exemple que l'empereur avait donné, avait +fait passer tout le monde par un défilé qui aurait demandé deux jours +pour tout autre que lui. + +Il s'arrêta un jour à Villa-Castin pour rallier les traînards, puis on +partit à longue marche pour arriver sur le Douro, que l'on passa à +Tordesillas le second jour. + +L'empereur allait lui-même fort vite pour être plus tôt informé de ce +qu'on aurait pu découvrir en avant. Il apprit à Tordesillas que l'armée +anglaise était partie de Salamanque et avait passé le Douro à Zamora, +prenant sa route vers le royaume de Léon. Il était d'une impatience sans +pareille de ne point voir son infanterie arriver, et était bien +mécontent qu'on ne lui eût pas fait connaître huit jours plus tôt la +présence de l'armée anglaise à Salamanque; néanmoins il espérait encore +en avoir quelques débris. Le corps du maréchal Ney étant arrivé le +premier, il partit lui-même avec, et se rendit, par un temps affreux, à +peu près à travers champs, jusqu'à Valderas, où il eut connaissance de +l'arrivée à Léon d'un corps qu'il y avait fait marcher de Burgos. + +Il s'arrêta à Valderas pour attendre des nouvelles de tout ce qui le +suivait, et envoyer des reconnaissances dans toutes les directions; on +commençait déjà à sentir que l'on approchait de l'armée anglaise. Les +paysans répondaient, lorsqu'on leur faisait des questions sur les +troupes anglaises, qu'elles avaient passé il y avait tant d'heures, et +suivaient le chemin de Benavente. L'empereur pressait tant qu'il +pouvait, mais les boues étaient épouvantables, et l'artillerie ne +pouvant pas suivre, les autres troupes étaient obligées de l'attendre; +cela donna quelqu'avance à l'armée anglaise. Enfin l'impatience fit +envoyer le régiment des chasseurs à cheval de la garde en avant pour +atteindre l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le général +Lefèvre-Desnouettes qui le commandait, impatient d'en venir aux prises, +se lança sans précaution, et arriva au bord de l'Exla, au moment où les +ennemis venaient de rompre le pont sur lequel on passait cette rivière +pour arriver à Benavente. Il voit la cavalerie ennemie à l'autre bord, +et forme de suite le hardi projet d'aller la culbuter. Il cherche +long-temps un gué dans les eaux de la rivière, considérablement enflée +par les pluies qui tombaient depuis quelques jours; mais enfin il en +trouve un, et passe la rivière avec quatre escadrons de chasseurs de la +garde, à la tête desquels il marche à la cavalerie anglaise qui était de +l'autre côté; il est bientôt assailli par le nombre, qui le ramène +battant jusqu'au gué, où tout aurait été pris sans l'adresse des +chasseurs qui le repassèrent promptement; mais le général Lefèvre +voulut, en brave homme, ne repasser que le dernier, et fut pris avec +soixante chasseurs de son régiment. + +L'empereur reçut cette nouvelle à Valderas; elle lui fit beaucoup de +peine, parce qu'il aimait les chasseurs de la garde par-dessus tout. +Mais il ne condamnait pas la détermination courageuse de leur colonel, +qu'il aurait cependant voulu voir plus prudent. + +Il partit lui-même de Valderas aussitôt que la cavalerie y arriva, et se +porta avec elle sur Benavente, ordonnant à l'infanterie de suivre. Les +pluies avaient encore augmenté la rivière de l'Exla au point que l'on ne +pouvait plus passer au gué qui avait favorisé les chasseurs. Il fallut +en chercher un autre; on ne le trouva que très tard au-dessous du pont; +on y fit passer toute la cavalerie; l'empereur y passa lui-même, et on +marcha de suite sur Benavente, que l'on dépassa encore de beaucoup dans +la nuit, en prenant le chemin d'Astorga. On trouva dans la ville de +Benavente des matériaux pour raccommoder le pont de l'Exla, sur lequel +l'infanterie passa toute la nuit. + +L'empereur coucha à Benavente, et y resta le lendemain pour faire +prendre de l'avance à l'armée. L'on suivait les Anglais de près, mais +ils ne nous abandonnaient rien. Nous trouvions beaucoup de chevaux de la +cavalerie anglaise morts sur le chemin, et nous remarquions qu'il leur +manquait à tous un pied. Nous apprîmes depuis que le cavalier anglais +qui perdait son cheval était obligé d'en apporter le pied à son +capitaine pour lui prouver qu'il était mort; autrement il aurait été +suspecté de l'avoir vendu. + +Nous commencions à les serrer de près; notre avant-garde couchait tous +les soirs en vue de l'arrière-garde ennemie; mais notre colonne était +d'une longueur infinie, et avait de la peine à se serrer et à se réunir. +C'était l'ouragan que nous avions éprouvé en passant le Guadarama, ainsi +que la boue et les pluies de Valderas, qui nous avaient mis dans cet +état de procession, qui durait depuis plusieurs jours. + +L'empereur était si impatient qu'enfin il partit de Benavente pour +suivre l'armée sur le chemin de la Corogne; j'étais avec lui; il allait +au grand galop, lorsqu'un officier, qui venait de Benavente, d'où il +était parti quelques instans après nous, nous dit qu'il venait de +quitter un courrier de Paris qui courait après l'empereur. Sur ce +rapport l'empereur arrêta, mit pied à terre, et fit établir un feu de +bivouac sur le chemin, où il resta par une neige très-froide et +très-épaisse, jusqu'à l'arrivée du courrier. Le prince de Neuchâtel +était avec lui; il ouvrit la valise du courrier, et remit à l'empereur +les lettres qui étaient pour lui. + +Quoique sa figure ne changeât presque jamais, je crus cependant +remarquer que ce qu'il venait de lire lui donnait à penser, d'autant +plus que nous remontâmes à cheval, et qu'il ne dit pas un mot jusqu'à +Astorga, où il arriva sans avoir repris le galop. + +À Astorga, il ne parla plus d'aller à la Corogne. Il y attendit toute +l'armée, et passa la revue des différens corps de troupes à mesure +qu'ils arrivaient. + +Le parti de l'armée anglaise était pris; elle se retirait, et ne pouvait +pas aller moins loin qu'à la Corogne. La question était de savoir si +elle y trouverait ses transports arrivés lorsqu'elle-même le serait: +dans ce cas rien ne pouvait s'opposer à son embarquement, ou bien si +elle serait obligée d'attendre ses transports, ce qui alors aurait donné +à notre armée un temps qu'elle aurait pu mettre à profit. + +L'empereur donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, et lui +recommanda de marcher promptement de manière à ne pas laisser prendre +haleine aux Anglais. Il le prévint qu'il allait de sa personne rester +encore un jour ou deux à Astorga; qu'il en demeurerait davantage à +Benavente, où il attendrait de ses nouvelles, soit pour revenir sur la +Corogne, si les Anglais étaient forcés de tenir dans cette province, +soit pour aller à Valladolid, si les Anglais se rembarquaient. + +Le maréchal Soult partit et poussa l'arrière-garde anglaise de si près, +que son avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le général Auguste +Colbert fut tué dans une de ces rencontres, et emporta les regrets de +tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait de l'armée des +nouvelles qui lui faisaient connaître jusqu'où elle avait marché, et où +étaient les Anglais. Il était encore à Benavente lorsqu'il apprit +l'entrée de nos troupes dans Lugo, et peu de jours après il eut avis de +l'arrivée à la Corogne des transports destinés à embarquer l'armée +anglaise. Il vit dès lors que rien n'empêcherait cette armée d'arriver +en Angleterre, et il ne songea plus qu'à partir de Benavente. + + + + +CHAPITRE III. + +L'empereur à Valladolid.--Le général Legendre.--Députation de la ville +de Madrid.--Audience que lui accorde l'empereur.--Le roi Joseph entre à +Madrid.--Nouvelles de France.--Conversation avec l'empereur à ce +sujet.--Disposition des relais.--Retour de l'empereur à Paris.--M. de +Metternich. + + +L'empereur fit placer ses relais pour arriver à Valladolid dans un seul +jour; il ramena toute la garde à pied et à cheval dans cette ville, où +il resta quelque temps; il envoya de là le maréchal Lannes commander le +siége de Sarragosse, et il prit plusieurs autres dispositions relatives +à la sûreté de l'armée et à la promptitude de ses opérations. + +Il reçut, à Valladolid, un officier de la cour de Milan, qui venait lui +apporter la nouvelle de la naissance d'un enfant du vice-roi d'Italie; +mais il eut de l'impatience en recevant un de ses anciens officiers +d'ordonnance qui, en remplissant une mission à la Corogne, au +commencement de l'insurrection, y avait été fait prisonnier: on l'avait +gardé prisonnier à bord d'un vaisseau pendant cinq ou six mois, et il +venait de recouvrer sa liberté, par l'entrée des troupes françaises à la +Corogne. Il vint nous apprendre que le jour où l'affaire qui avait eu +lieu entre le maréchal Soult et les Anglais, en avant de la Corogne, et +dans laquelle le général en chef de l'armée anglaise Moore avait été +tué; ce jour, dis-je, les transports de l'armée anglaise n'étaient pas +encore arrivés. L'empereur ne put être maître d'un mouvement d'humeur; +il renouvela encore sa plainte de n'avoir pas été prévenu comme il +aurait dû l'être de la présence des Anglais à Salamanque et à Zamora; il +aurait été à eux avant d'aller à Madrid, et il les aurait combattus avec +une supériorité de quatre contre un. Il gronda les uns et les autres, +mais il le faisait toujours en riant, et jamais il n'était si près +d'accorder une marque de bonté à quelqu'un que lorsqu'il venait de lui +bien laver la tête. + +C'est aussi pendant qu'il était à Valladolid qu'il apprit du ministre de +la guerre l'arrivée à Toulon des généraux Dupont et Marescot, les mêmes +qui avaient signé la capitulation de Baylen. Cela lui échauffa de +nouveau la bile, et il donna des ordres sévères à leur égard. + +Le général Legendre, qui était le chef d'état-major de ce corps d'armée, +était revenu en France quelque temps avant, et n'avait pas craint de +venir trouver l'empereur à Valladolid. L'empereur le reçut à une parade, +et ne voulut pas le voir auparavant; c'était le 17e régiment +d'infanterie qui était passé en revue ce jour-là. Il y avait trente +généraux et plus de trois cents officiers présens, lorsque l'empereur +fit approcher le général Legendre; il le traita sévèrement, et lui dit, +entre autres choses: «Vous étiez un des colonels de l'armée que +j'estimais le plus, et vous vous êtes rendu un des instrumens de cette +honteuse transaction de Baylen! Comment, vous, ancien soldat de l'armée +d'Italie! votre main n'a-t-elle pas séché avant de signer une pareille +iniquité? et, pour couronner l'oeuvre, vous vous rendez l'organe d'une +fourberie pour abuser votre camarade Videl qui était hors d'affaire, et +le forcer à subir le déshonneur imposé à ses troupes, sans lui dire +pourquoi vous veniez le chercher!» + +Le général Legendre s'excusait du moins mal qu'il pouvait: il disait +qu'il n'avait rien pris sur lui; qu'il n'avait fait qu'exécuter les +ordres du général en chef. L'empereur eut l'air de se laisser persuader, +mais sans être dupe; il se fâchait d'autant plus fort qu'il y avait un +grand nombre d'officiers de tous grades qui l'écoutaient, et qui +pouvaient d'un jour à l'autre se trouver dans la même position où +s'étaient trouvées les troupes du général Dupont. Il ne punit pas le +général Legendre, parce que tel était l'empereur: quand un homme lui +était connu par plusieurs actions de courage, une faute ne le perdait +pas dans son esprit, surtout lorsque cet homme n'était, à proprement +parler, qu'un être obéissant. Un autre individu qui aurait eu pour lui +plus d'actions de courage que le premier, mais qui, n'agissant qu'avec +méditation et réflexion, aurait commis une faute semblable, il la lui +aurait comptée en raison des moyens que son jugement, son éducation et +sa position lui fournissaient pour l'éviter, en sorte que dans une +circonstance pareille, commune à deux hommes différens, l'un était +traité avec indulgence et l'autre perdu sans retour dans son esprit, +c'est-à-dire que, sans le priver de ce que ses services lui avaient +acquis, il ne fallait plus rien demander pour lui. + +C'est à Valladolid que l'empereur reçut une députation considérable de +la ville de Madrid. Elle venait lui demander de permettre que le roi +Joseph entrât à Madrid; il était toujours resté au Pardo, parce que +l'empereur voulait voir comment les affaires d'Espagne se dessineraient +avant de faire entrer le roi dans une capitale d'où il aurait pu être +dans le cas de sortir une seconde fois. + +J'étais présent lorsqu'il reçut cette députation. Il avait pour +interprète M. Hédouville, ministre de France près le prince primat +d'Allemagne, qu'il avait fait venir à son quartier-général, parce qu'il +parlait très-bien l'espagnol. Il aimait M. Hédouville, qu'il avait connu +avant la révolution. + +L'empereur demanda à la députation «si c'était une démarche libre et +exempte de toute insinuation qu'elle faisait en ce moment, et ajouta +que, si cette mission n'était pas la suite d'un mouvement sincère de +leur part, elle ne pouvait lui être agréable, et qu'il leur rendait leur +liberté.» + +Il aurait fallu les voir tous se prosterner et jurer qu'ils étaient +venus d'eux-mêmes, après s'être réunis entre eux à Madrid, avec +l'approbation du roi, dont ils avaient l'autorisation, pour venir près +de l'empereur exprimer leurs voeux. + +L'empereur leur répondit: «Si c'est ainsi, votre démarche m'est +agréable, et je vais m'expliquer avec vous. + +«Si vous désirez avoir le roi parmi vous pour l'aider à éclairer vos +compatriotes, et à éviter une guerre civile, pour le servir comme de +bons Espagnols et ne pas faire comme ceux qui, après lui avoir prêté +serment de fidélité à Bayonne, l'ont abandonné à la plus légère +apparence d'un danger, je consens à ce qu'il aille demeurer avec vous; +mais alors, messieurs, vous m'en répondez tous personnellement. + +«Si, au contraire, vous ne demandez le roi que comme un moyen de vous +soustraire aux charges inséparables de la présence d'une aussi grande +armée, je veux vous désabuser. Tout ce que vous souffrez me fait +d'autant plus de mal, que je voulais l'éviter en faisant par vous-mêmes +les changemens que je suis obligé d'appuyer par les armes. La présence +du roi à Madrid ne changera rien à cette position-là, à moins que vous +ne vous hâtiez de lui rallier tous les hommes sensés de votre patrie, +lesquels, une fois qu'ils se seront prononcés, produiront bientôt un +grand changement et amèneront le calme, sans lequel il ne sera pas +possible de rétablir l'ordre dans vos cités, en proie aux agitations et +aux troubles. + +«Réfléchissez-y bien, et ne vous exposez pas à quelques résultats +fâcheux, si vous n'avez pas la ferme résolution de le servir.» + +Tous protestèrent de leurs sentimens, et furent étonnés de la franchise +du discours de l'empereur. Ils le supplièrent de croire à la sincérité +avec laquelle ils serviraient le roi, ajoutant que jamais ils ne +prendraient aucune part directe ni indirecte aux agitations politiques +dont le pays était affligé: enfin ils renouvelèrent leurs instances pour +avoir le roi. + +L'empereur leur répondit qu'il se fiait à leur parole; qu'ils pouvaient +s'en retourner et voir le roi au Pardo; qu'il allait lui écrire et lui +faire connaître qu'il ne mettait plus aucun obstacle à son entrée à +Madrid. Elle eut effectivement lieu, et l'administration espagnole se +mit en devoir de s'établir et de faire respecter son autorité. Si, avant +cela, on eût pu joindre l'armée anglaise et la forcer à une bataille +qu'elle eût infailliblement perdue, l'administration du roi Joseph +aurait fait plus de prosélytes; mais, faute de ce succès, les Espagnols +restèrent froids. D'un autre côté, nos troupes devenaient tellement à +charge par leur exigence et par les vexations de beaucoup d'officiers +supérieurs, et même de généraux, que les habitans se livrèrent au +désespoir. + +Ils commencèrent par opposer de l'inertie à ce qu'on leur demandait; les +difficultés de vivre et de communiquer, au lieu de s'aplanir, +s'accrurent; les plus forts voulurent être obéis en conquérans, et les +Espagnols, que l'on aurait pu persuader, ne voulurent point être +asservis. On s'excita des deux côtés, et bientôt tout fut en armes. Il +ne faut pas mettre en doute que la mauvaise conduite d'une bonne partie +des officiers qui ont exercé des commandemens particuliers en Espagne, a +plus contribué au soulèvement absolu du pays que les événemens de guerre +qui nous ont été défavorables. + +L'empereur attendit à Valladolid la nouvelle de l'entrée du roi à +Madrid. Il y reçut plusieurs courriers de Paris qui lui donnèrent de +l'humeur. Il me fit un jour appeler pour me questionner sur des choses +dont il supposait que je serais informé. + +C'est le cas de dire ici qu'avant de partir de Paris il avait eu plus +d'un motif pour faire partir le grand-duc de Berg. Je partageais +l'opinion de ceux qui lui supposaient le projet de succéder à +l'empereur; son esprit avait assez de complaisance pour se laisser aller +à cette illusion, et des intrigans en France n'auraient pas demandé +mieux que de voir à la tête du gouvernement un homme qui aurait eu +continuellement besoin d'eux, et dont ils auraient tiré tel parti que +bon leur eût semblé. Je ne crois pas que le grand-duc de Berg se fût +jamais prêté à quelque tentative sur la personne de l'empereur; mais +comme les machinateurs d'intrigues avaient mis en principe que +l'empereur périrait ou à la guerre ou par un assassinat, chaque fois +qu'on le voyait partir pour l'armée, on tenait prêt quelque projet qui +était toujours désappointé par son heureux retour. + +Lorsqu'on le vit partir pour l'Espagne, cela fut bien pis; ces mêmes +hommes parlaient qu'il y serait assassiné avant d'avoir fait dix lieues; +et comme ils savaient que l'habitude de l'empereur était d'être à cheval +et partout, ils se plaisaient à n'entrevoir aucun moyen pour lui +d'éviter un malheureux sort. En conséquence, ils mirent les fers au feu +de plus belle. Voilà pourtant comment l'empereur était servi par des +hommes dont le devoir était de rassurer l'opinion et de l'éclairer, au +lieu de la laisser errer en lui donnant eux-mêmes l'exemple d'une +vacillation qui ne put jamais s'arrêter. + +Chaque fois qu'ils voyaient l'empereur revenir heureusement, ils ne +trouvaient d'autre moyen de se tirer du mauvais pas où ils s'étaient mis +qu'en se dénonçant réciproquement. + +L'empereur me demanda si j'étais dans l'habitude de recevoir des lettres +de Paris. Je lui répondis que non, hormis celles de ma famille, qui ne +me parlait jamais d'affaires. C'est dans cet entretien qu'il me dit +qu'on le servait mal; qu'il fallait qu'il fît tout, et qu'au lieu de lui +faciliter la besogne il ne rencontrait que des gens qui avaient pris +l'habitude de le traverser. Il ajouta: «C'est ainsi que ces gens-là +entretiennent les espérances des étrangers, et me préparent sans cesse +de nouveaux embarras, en leur laissant entrevoir la possibilité d'une +désunion en France; mais qu'y faire? ce sont des hommes qu'il faut user +tels qu'ils sont.» + +Je lui disais tout ce que je pensais, et mon opinion sur cette matière +était formée sur la manière de voir de plusieurs bons serviteurs qui +désiraient autant que moi la continuation de ses succès, et auxquels je +faisais part de mes craintes sur les résultats de toutes ces intrigues. + +Il ne me dit pas un mot de son retour prochain à Paris. Il me dit qu'il +allait envoyer un officier d'ordonnance à Saint-Pétersbourg; c'est ce +qui me fit penser que ce retour à Paris avait été résolu dans sa rêverie +de Benavente à Astorga, d'autant plus que le courrier dont il avait lu +les dépêches sur le grand chemin était expédié par M. de Champagny. Je +sus par le prince de Neuchâtel, qui avait reçu une lettre du roi de +Bavière, que ce souverain avait mandé à l'empereur de se mettre en +mesure vis-à-vis de l'Autriche, qui armait et préparait tous les +ressorts de la monarchie; c'était la première fois qu'elle levait la +landwehr. Il lui envoyait copie de la dépêche que lui avait adressée son +ministre à Vienne. Je m'expliquai alors tout ce que j'avais remarqué +depuis huit jours, et je devinai la cause de l'envoi d'un officier +d'ordonnance à Saint-Pétersbourg. + +L'empereur donna ses instructions sur la marche qu'il voulait que l'on +suivît pour les opérations militaires tant en Navarre qu'en Aragon et en +Catalogne; il organisa la formation de l'armée mobile, pour l'emploi de +laquelle il laissa une instruction générale, et fit partir la garde pour +Burgos, où elle devait rester jusqu'à de nouveaux ordres. Il ne l'emmena +pas d'abord, parce qu'il ne savait encore rien de positif sur ce qu'il +ferait; ses projets étaient subordonnés à ce qu'entreprendraient les +ennemis. + +Il fit mettre ses chevaux de selle en relais sur le chemin de Valladolid +à Burgos, avec un piquet de chasseurs à chacun des relais, de manière à +n'avoir que trois à quatre lieues d'un relais à l'autre. Ces +dispositions se prenaient souvent et sans bruit chez l'empereur. Pour +les comprendre, il faut savoir que son écurie de chevaux de selle était +divisée par brigades de neuf chevaux, dont deux étaient pour lui, et les +sept autres pour les personnes de son service qui ne le quittaient pas. +L'écurie des chevaux de traits était divisée par relais; un relais était +composé de trois attelages. Il y avait un piquet attaché à chaque +brigade, comme à chaque relais. Ainsi, lorsque l'empereur avait vingt +lieues à parcourir à cheval, c'était ordinairement six brigades qui +allaient se placer sur le chemin à faire. Les chevaux des palefreniers +portaient des porte-manteaux où étaient des rechanges complets et des +portefeuilles avec papier, plume, encre et cartes de géographie; ils +portaient aussi des lunettes d'approche. S'il fallait faire vingt lieues +en calèche ou en voiture, c'étaient six relais qui marchaient au lieu de +six brigades de chevaux de selle. Les uns et les autres étaient +numérotés ainsi que les piquets d'escorte, et pouvaient s'assembler la +nuit sans que cela causât le moindre mouvement. + +Les aides-de-camp de l'empereur étaient tenus d'avoir dans ces cas-là un +cheval à chaque brigade; mais lorsque l'on voyageait en voiture, ils y +avaient place. + +L'empereur partit donc ainsi de Valladolid de grand matin, par une belle +gelée, et vint au grand galop de chasse jusqu'à Burgos. Il y arriva en +cinq ou six heures: jamais souverain n'a fait autant de chemin à cheval +aussi rapidement. Il avait également fait placer des relais d'attelage +depuis Burgos jusqu'à Bayonne, en sorte qu'il n'arrêta qu'un moment à +Burgos et alla à Bayonne sans sortir de sa voiture. Il n'y resta qu'une +matinée, et partit de suite pour Paris. Il allait si vite, que personne +ne put le suivre. Il y arriva seul vers les derniers jours de janvier. +Son retour aussi subit fut un événement: on ne l'attendait pas de tout +l'hiver; les plaisirs de cette saison y occupaient la société, et en +général celle de Paris tourne peu ses regards vers les affaires; une +comédie nouvelle y fait parler bien plus que dix batailles perdues ou +gagnées. Un étranger apprend à Paris tout ce qu'il veut savoir, et un +Français y peut ignorer tout ce qui l'intéresse, sans pour cela cesser +d'avoir sa journée bien employée. + +C'était M. le comte de Metternich qui était dans ce moment-là +ambassadeur d'Autriche en France. Il était revêtu de ce caractère depuis +à peu près 1806. Il y avait eu, entre la paix qui a terminé la campagne +de 1805 et son arrivée, un intérim rempli par le général baron de +Vincent. Je ne suis pas bien fixé sur l'époque à laquelle il présenta +ses lettres de créance; mais il n'y avait pas fort long-temps qu'il +était parmi nous, qu'il avait déjà une connaissance très approfondie de +toutes les intrigues dont le pavé de Paris fourmille toujours. L'on eut +beau appeler l'attention de M. Fouché sur les personnes qui +fréquentaient les intimités des ambassadeurs; on n'en obtint rien, et +j'ai connu tels ambassadeurs qui avaient à Paris un espionnage monté +dans toutes les parties; politique, administration, opinion et +galanterie, tout y était soigné. Ils s'en servaient habilement pour +faire lancer des sornettes au ministre de la police, qui a été souvent +leur dupe. + +M. de Metternich avait poussé ses informations si loin, qu'il serait +devenu impénétrable pour un autre que l'empereur. Il était parvenu à +faire arriver à l'oreille du ministre de la police tout ce qu'il lui +convenait de lui faire dire, parce qu'il disposait en dominateur d'une +personne (la discrétion m'empêche de la nommer, ce serait une révélation +inutile) dont M. Fouché avait un besoin indispensable. + +De sorte que c'était souvent lui qui était l'auteur de quelques contes +dont M. Fouché venait entretenir l'empereur. Il se persuadait qu'il le +mettait dans une lanterne; mais il y avait longtemps que l'empereur ne +croyait plus à ses informations. L'on ne tarda pas à voir l'aigreur se +manifester dans nos relations avec l'Autriche; cette puissance fit +paraître (je crois dans le courant de février ou vers la fin de ce mois) +une sorte de manifeste dans lequel elle déclarait que, dans le but +d'assurer son indépendance, elle allait prendre des mesures propres à la +mettre à l'abri de toutes les entreprises qui pourraient être formées +contre elle. Cette déclaration en pleine paix, lorsque la France venait +de retirer ses armées de l'Allemagne, ne pouvait assurément pas reposer +sur des motifs d'inquiétude raisonnables; elle paraissait plutôt être le +signal d'une nouvelle croisade dans une circonstance que l'on +considérait comme favorable au recouvrement de ce que cette puissance +avait perdu dans les guerres précédentes. C'est ainsi que cela fut +envisagé. + + + + +CHAPITRE IV. + +Réception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur à M. de +Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Pétersbourg.--Degré de +confiance qu'y ajoute l'empereur.--Préparatifs de guerre.--Opinion +publique. + + +Cette déclaration de l'Autriche venait de paraître depuis très-peu de +temps, lorsqu'arriva un des jours d'étiquette où l'empereur était dans +la coutume de recevoir le corps diplomatique. + +Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former +en cercle dans la salle du trône, dans laquelle elles entraient selon +leur date de résidence à Paris (usage adopté entre les envoyés des +grandes puissances), et l'empereur commençait par sa droite à en faire +le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs, +ministres, envoyés, etc. Ce jour-là, en arrivant à M. de Metternich, il +s'arrêta, et comme l'on s'attendait à quelque scène, d'après la +connaissance que tout le monde avait de la déclaration du gouvernement +autrichien, il régna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face +de M. de Metternich. Après le compliment d'usage, il lui dit: «Eh bien! +voilà du nouveau à Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqué de +la tarentule? qui est-ce qui vous menace? à qui en voulez-vous? +voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque +j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence +menacée, et c'est à présent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez +compromise! Voilà un étrange raisonnement. Que va-t-il résulter de cela? +c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre, +et je suis payé pour être prudent.» + +M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable, +que ce n'étaient que des précautions que l'on prenait dans une +circonstance où la situation de l'Europe paraissait le commander, mais +que cela ne couvrait aucun autre projet. + +L'empereur répliqua: «Mais où avez-vous pris ces inquiétudes? Si c'est +vous, monsieur, qui les avez communiquées à votre cour, parlez, je vais +vous donner moi-même toutes les explications dont vous aurez besoin pour +la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour à affermir sa +sécurité, vous avez troublé la mienne, et en même temps celle de +beaucoup d'autres.» + +M. de Metternich se défendait, et il lui tardait de voir rompre cet +entretien, lorsque l'empereur lui dit: «Monsieur, j'ai toujours été dupe +dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle +fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la +guerre.» + +Il passa ensuite à un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, à +la suite de laquelle il y eut assurément plus d'un courrier expédié. +Celui de M. de Metternich à sa cour fut sans doute pressant, car +l'Autriche rassemblait déjà ses armées, tandis que l'empereur n'avait +pas encore les premiers élémens de la sienne à sa disposition. On appela +sur-le-champ une conscription; on l'habilla à la hâte, et on la fit +partir en voiture. La garde, qui était encore à Burgos en Espagne, eut +ordre de se rendre en Allemagne. + +Jamais l'empereur n'avait été pris si fort au dépourvu. Il ne revenait +pas de cette guerre; il nous disait: «Il faut qu'il y ait quelques +projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la +guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette +fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos; +que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent +d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient songé à me +faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y +vont comme j'ai lieu de l'espérer, je la leur donnerai belle.» + +Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas à arriver; il apportait la +réponse aux dépêches dont l'officier d'ordonnance qui avait été expédié +de Valladolid était chargé. Alexandre renouvelait l'assurance de ses +sentimens, apprenait succinctement à l'empereur Napoléon ce qui avait eu +lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernière +puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, écrivait d'une manière +plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoyé M. le +prince Schwartzemberg[1] à Saint-Pétersbourg pour solliciter une +alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre +contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejeté toutes ces +propositions, et se montrait ferme dans la résolution qu'il avait prise +de rester dans les sentimens qu'il avait manifestés à l'empereur +Napoléon. Bien plus, il déclarait qu'il ne resterait pas indifférent à +l'agression à laquelle son allié pourrait être exposé par suite du refus +qu'il exprimait à l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt était +fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui +inspirait une sécurité parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris +plus tard combien tout cela était cependant peu sincère. «L'empereur +Alexandre, nous dit-il, ne pouvait méconnaître l'esprit des dispositions +du traité de Tilsit; mais les circonstances malheureuses où se trouvait +l'Europe à l'époque où il l'avait souscrit, lui avaient prescrit +d'éloigner à tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le +temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que +l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour.» Voilà dans +quelles dispositions Alexandre avait traité, la bonne foi avec laquelle +il avait posé les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans +l'alliance qu'elle ne l'avait été dans la négociation, et s'il ne viola +pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il +ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de +l'impossibilité où l'avait mis la dispersion de ses armées, occupées +contre la Suède et la Turquie, de soutenir efficacement cette +puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affecté durait encore. On +était bien loin d'exagérer la profonde duplicité que nous a révélée +Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une règle naturelle où tout +se mesure, et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît +les fausses monnaies: cette règle, que l'ambassadeur n'eût pas dû +méconnaître, est le bon sens et la droiture. + +Il y avait à peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu: +on ne pouvait avoir oublié tout ce qui y avait été dit. Or, que nous +fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'était de +maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du +souverain qui venait d'en retirer son armée, ou de celui qui y avait +tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette +même puissance avait suffi en 1805 pour décider l'Autriche à une guerre +à laquelle elle a déclaré qu'elle n'avait pas pensé auparavant. Était-ce +une chose déraisonnable de supposer que cette puissance (la Russie), +réunie d'intention et d'efforts avec la France, empêcherait l'Autriche +d'entrer seule en campagne, lorsque cette même Autriche avait eu besoin, +quatre ans auparavant, d'être stimulée par la Russie pour entrer dans la +coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir +persuader que les Autrichiens eussent osé commencer la guerre, si les +Russes leur avaient déclaré positivement qu'ils entreraient aussitôt en +campagne avec nous, ou qu'ils eussent même paru disposés à le faire. Si +donc les Autrichiens ont commencé, c'est qu'ils ont été assurés au moins +d'une neutralité armée, semblable à celle qu'eux-mêmes avaient observée +après la bataille d'Eylau. Voilà ce qu'il était si important à +l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'expérience +des faits. + +Ce qui commença à donner de l'inquiétude, c'est que l'on apprit que dans +le conseil de guerre qui fut tenu à Vienne au retour du prince +Schwartzemberg de Saint-Pétersbourg, la guerre fut résolue, malgré les +objections du général Meyer, membre de ce conseil, qui déclara net que +faire la guerre à la France sans le concours de la Russie était une +folie. L'opinion du général Meyer était de quelque poids à cette +époque-là, et pour que l'on ne s'y rendît pas, il fallait que l'on eût +quelques espérances dont on n'avait pas entretenu le conseil. + +L'empereur se flattait toujours, d'après ce que lui avait mandé M. de +Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas à observer la +neutralité, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui +retiendraient l'Autriche. Mais il fut désabusé en apprenant par son +ambassadeur à Vienne, ce qui s'était passé au retour du prince +Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est-à-dire la résolution +de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait été promis à Tilsitt +et à Erfurth se réduisit de la part de la Russie, à faire paisiblement +ses affaires avec ses ennemis, et à nous laisser le soin de nous +arranger avec les nôtres, supposant sans doute que c'était nous faire +une grande grâce que de ne pas se joindre à eux. Je n'ai jamais vu +l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces détails. Il disait: «Nous +allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi +comme elle a marché pour les Autrichiens en 1805. Je suis son allié; on +m'attaque; je réclame son secours; nous verrons comment je serai +secouru.» + +Il se plaignait de la manière dont il était servi, et il avait bien +quelque raison; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre +en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et +princes confédérés; ces troupes devaient former la majeure partie de son +armée. Il donna ses ordres en Italie, en même temps prépara en France +tout ce qui devait précéder et s'exécuter après son départ. + +Cette levée de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup +d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des +guerres interminables, et comme la session du corps-législatif était +terminée, on ne put se servir de ce moyen pour éclairer les esprits sur +cet événement et calmer les inquiétudes que causait cette guerre +inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirigée, elle +divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir à quelques +projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait +connaître la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les +honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la +cause à l'entreprise sur l'Espagne. + +L'ambassadeur d'Autriche, qui était resté à Paris, d'où il servait +très-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une +disposition d'opinion qui lui était si favorable, en se servant des +moyens dont j'ai parlé plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se +dévouait que pour la cause de l'Espagne, qui était celle de toutes les +puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait répéter par le +ministre de la police lui-même, dont il avait fait sa dupe. Il m'a été +rapporté au ministère de la police même, des choses extraordinaires à +cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, démontré que M. +Fouché n'avait jamais persuadé que des hommes connus pour être crédules, +et qu'il avait toujours été dupé par tous ceux un peu clairvoyans qu'il +avait cru jouer. Il fit à l'empereur un tort notable cette année en +laissant établir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le +dépopulariser, lorsqu'au contraire il aurait dû lutter contre elle, +l'éclairer, ou au moins en combattre les effets. + +Cela lui aurait été d'autant moins difficile que la guerre que +commençait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France +sur l'Espagne; mais au contraire c'était dans cette entreprise, où elle +savait toute l'armée française engagée, qu'elle puisait l'espérance des +succès qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait +justifié son agression. + +Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on eût pu dire ou +faire, on n'eût pas calmé les esprits, ni ramené cette faveur d'opinion +dont l'empereur jouissait après le traité de Tilsitt. On avait obtenu à +cette époque une paix qui avait coûté tant de sacrifices, que l'on ne +put s'accoutumer à l'idée de voir évanouir si promptement toutes les +espérances qui s'y étaient déjà rattachées. On n'avait plus la guerre +qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallût +passer par Madrid pour arriver aussi à faire une paix avec ce pays-là. +On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier +d'événemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner +d'abord, si les choses avaient été conduites comme elles devaient +l'être, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet médité et préparé eût eu +pour résultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir être +immuablement fixé après le traité de Tilsitt. + +Si l'on avait été heureux tout aurait été trouvé le mieux du monde; on +ne le fut pas, et tout fut blâmé. Je ne répéterai pas ici tout ce qui +fut dit à ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en +déraisonnaient. Il suffira de dire qu'après le traité de Tilsitt nous +n'avions plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit +mois après nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche, +ce qui, pour la politique anglaise, était la même chose que si nous +avions continué à l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien +considéré, cette situation était plus désavantageuse pour nous que si +nous eussions continué la guerre au lieu de faire la paix à Tilsitt, +parce que nos deux adversaires alors étaient épuisés, tandis que les +deux nouveaux étaient en très-bon état, frais et dispos. En effet, +c'était la même chose pour le peuple en France, c'est-à-dire que c'était +encore des conscriptions et autres charges publiques, qui étaient +toujours mises en contraste avec les prospérités et les accroissemens +des autres intérêts nationaux, qui étaient si encourageans. Il y avait +mille bons raisonnemens à faire pour entretenir l'esprit national, +l'empêcher de se détériorer et de s'abandonner au découragement comme +cela arriva. + +Il n'y avait qu'à rapporter les choses comme elles s'étaient passées; on +ne pouvait rien y perdre, et peut-être au contraire y eût-on gagné; mais +en s'entêtant à garder le silence, on laissa le champ libre à la +malveillance, qui, petit à petit, détacha de l'empereur l'intérêt +national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la différence de sa +situation présente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en +être encore à ce point-là; mais tout cela était indépendant de lui, et +il ne dut songer qu'à ne pas être victime de ses ennemis ni de la +confiance qu'il avait mise en des alliés, sur l'attachement desquels il +avait compté jusqu'alors. Il avait besoin d'être rassuré sur ce dernier +point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas +beaucoup en espérer. Cependant il s'arrêtait avec plaisir à l'idée que +cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur +de Russie. + +Un jour que j'avais l'honneur d'être dans sa voiture seul avec lui, il +me dit: «Il paraît que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher +cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose, +mais je comptais sur davantage.»--Je lui répondis: «Ainsi la Russie fait +pour nous à peu près ce que fit la Bavière. Certes ce ne sont pas ses +cinquante mille hommes qui empêcheraient les Autrichiens de +commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne +donnent que ce nombre-là, cette armée n'agira pas, et je ne serais pas +étonné que cela fût convenu d'avance parce que cela est trop ridicule, +lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.» + +L'empereur me répondit: «Aussi je compte plus sur moi que sur eux.» + +Il était cependant bien cruel d'être obligé de se rendre à d'aussi +tristes pensées, après avoir eu son ennemi à sa discrétion en 1807, et +ne lui avoir imposé de condition que celle de devenir son ami. Que l'on +se rappelle tout ce que l'empereur pouvait faire au lieu de conclure la +paix à Tilsitt; on va voir tout ce qui lui en a coûté pour avoir été +généreux envers ses ennemis. La Russie avait une armée occupée en +Finlande contre les Suédois; mais les Suédois ne menaçaient point +Pétersbourg. Elle avait une autre armée en Moldavie contre les Turcs: +ceux-ci étaient aussi bien éloignés de prendre l'offensive, et, même en +supposant qu'ils eussent pu la prendre, les armées turques ne peuvent +jamais être dangereuses pour une armée européenne lorsqu'elles ont de +longues marches à faire. Malgré tout cela la Russie devait encore faire +plus qu'elle n'a fait pour remplir son alliance avec nous. Elle pouvait +bien lever du monde; elle a su le faire toutes les fois que cela lui est +devenu nécessaire. Des démonstrations seules eussent suffi pour arrêter +les Autrichiens et nous donner le temps d'avancer prodigieusement les +affaires d'Espagne. Mais il fallut y renoncer; l'empereur donna pour +instruction dans ce pays de faire le siége de Sarragosse et des places +de Catalogne, de pacifier la Castille, mais de ne pas pénétrer dans le +sud au-delà de la Manche. Il reçut à la fin de février la nouvelle de la +reddition de Sarragosse après une défense dont l'histoire offre peu +d'exemples. Il ne se passait pas un jour qu'il ne fit quelques créations +nouvelles pour augmenter l'armée qu'il devait emmener en Allemagne et +qui n'existait encore que sur le papier. + + + + +CHAPITRE V. + +Rappel des Français qui servent à l'étranger.--Motifs de cette +mesure.--Situation de l'armée.--Mesures diverses.--L'empereur passe le +Rhin.--Le garde forestier et sa fille.--Arrivée à l'armée.--Position +critique de Davout.--Berthier.--Mission que je reçois.--Je réussis à +franchir les avant-postes ennemis.--Défense de Ratisbonne.--Le maréchal +Davout fait son mouvement.--Situation dans laquelle se trouve +l'empereur. + + +Au mois de mars l'empereur fit partir le maréchal Berthier pour aller +réunir sur le Danube les divers contingens des troupes des princes +confédérés. Pour lui, il avait encore quelques affaires qui le +retenaient à Paris. + +C'est à cette époque qu'il faisait prendre une mesuré législative pour +obliger tous les Français de naissance, ou ceux qui l'étaient devenus +par la réunion de quelque nouveau territoire, à quitter le service +militaire étranger. L'empereur observait qu'en Prusse, comme en Russie +et en Autriche, la plupart des officiers à talens étaient Français, et +il trouvait inconvenant que, quand la patrie ne repoussait pas un +citoyen, il allât porter chez ses ennemis le fruit de l'éducation qu'il +avait reçue dans les institutions de son pays. + +On a beaucoup crié contre cette mesure, qu'il n'a cependant étendue +qu'aux militaires; les négocians ou artisans ont toujours été les +maîtres d'aller où bon leur semblait. Il faisait courir dans tous les +dépôts des régimens pour que l'on en fît partir tous les hommes en état +de faire la campagne, et qu'on les envoyât en poste à Strasbourg. Tout +cela se faisait à peu près comme il l'ordonnait; il partait des hommes +des dépôts; il en arrivait à l'armée; mais déjà l'administration +militaire, tant de l'intérieur que de l'armée, n'avait presque plus de +ces hommes à grandes ressources qui trouvent toujours ce dont ils ont +besoin. On les avait éparpillés en faisant des conquêtes, de sorte que +l'armée éprouva des besoins dans tout ce qui était particulièrement +confié aux soins de ces messieurs. L'empereur fut obligé d'y pourvoir +lui-même, et d'ajouter aux combinaisons du général les embarras du +munitionnaire[5]. Ces choses-là paraissent des misères, mais l'on ne +tarde guère à reconnaître que c'est un point capital. + +L'empereur voulait s'étourdir sur les observations qu'on lui en faisait, +et d'ailleurs il n'avait pas de remède à y apporter; il était pris au +dépourvu, et s'il n'avait pas été là lui-même jamais on n'eût tiré une +armée des ressources qu'il avait. Le moment de l'employer arriva +beaucoup plus tôt qu'il n'aurait fallu. Il est nécessaire de dire +d'abord que le seul corps français que nous eussions alors en Allemagne +était celui du maréchal Davout, que l'on avait fait venir du duché de +Varsovie (où il était resté), par la Saxe et les pays neutres et +confédérés, jusque sur les bords du Danube, à Ratisbonne. Les troupes +venant de France formèrent les corps du maréchal Masséna et du général +Oudinot. Les Bavarois donnèrent trois belles divisions; les +Wurtembergeois une très-forte; les Badois de même, et le reste des +troupes des petits princes formèrent une autre division. + +Les ordres que l'empereur avait donnés au prince de Neuchâtel, en +l'envoyant à l'armée, étaient ceux-ci: + +«Si les ennemis n'entreprennent rien, vous laisserez les troupes dans +leurs positions jusqu'à mon arrivée; mais s'ils commencent les +hostilités, vous réunirez bien vite l'armée derrière le Lech[6].» + +Il était dans une pleine sécurité à Paris, lorsqu'il reçut un courrier +du roi de Bavière, qui lui apprenait que les Autrichiens avaient passé +l'Inn (rivière qui sépare l'Autriche de la Bavière), ayant toutefois +publié une déclaration par laquelle ils annonçaient qu'ils entraient en +Bavière, et ayant, je crois, sommé quelques unes de nos troupes qui s'y +trouvaient de se retirer. + +L'empereur était tranquille, quoique cette déclaration vînt un peu trop +tôt. Il expédia un courrier à Saint-Pétersbourg pour prévenir qu'il +marchait, et recommandait à son ambassadeur de faire en sorte que son +alliance avec ce pays ne lui fût pas inutile. Il expédia aussi en Italie +pour que l'on se préparât à prendre l'offensive; mais, comme on le +verra, les Autrichiens y prévinrent le vice-roi, qui y commandait notre +armée. Ayant donné ses derniers ordres à Paris, l'empereur partit le 11 +avril 1809, et alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg, où il se fit +rendre quelques comptes, puis il passa le Rhin. Il descendit à Kehl pour +visiter les travaux de fortifications qu'il y faisait exécuter[7], et +recommanda aux ingénieurs beaucoup d'activité. Il alla de là par Rastadt +à Durlach, où il vit le prince et la princesse de Baden, qui y étaient +venus pour lui rendre hommage à son passage. Il ne s'y reposa que deux +heures, et partit pour Stuttgard. Le roi de Wurtemberg envoya à sa +rencontre jusqu'à sa frontière, et le fit accompagner jusqu'à +Louisbourg, résidence d'été, où la cour de Wurtemberg était déjà +établie. + +L'empereur ne s'y arrêta qu'une nuit; il venait d'apprendre que le roi +de Bavière, avec toute sa famille, avait été obligée de se retirer de +Munich, et se trouvait à Dillingen, sur le Danube, et que les troupes +bavaroises étaient vers Abensberg, pour se mettre en communication avec +le maréchal Davout, qu'il sut par là être encore à Ratisbonne, car il +l'en croyait parti. Il ne pouvait pas s'expliquer comment ce maréchal +était encore là, ou comment le roi de Bavière avait été obligé de +quitter sa capitale: ces deux idées étaient incohérentes. Cela le +tourmenta, et il partit de suite pour se rendre à l'armée. Le prince de +Neuchâtel avait son quartier-général à Donawert, où l'empereur lui avait +dit de l'établir. + +En partant de Louisbourg, nous ne prîmes pas la route qui mène à Ulm, +nous prîmes la même que nous avions suivie en 1805, et nous vînmes +déboucher des montagnes (où le Neker prend sa source) à Dillingen. +L'empereur ne s'était point arrêté depuis Louisbourg. Il soupa ce soir +chez un officier forestier du roi de Wurtemberg, où le grand-maréchal +avait fait préparer un repas. L'empereur aimait à causer avec les +propriétaires de toutes les maisons dans lesquelles on le faisait +descendre. Cet officier forestier était un fort brave homme. L'empereur +lui fit beaucoup de questions sur sa famille, et il apprit qu'il n'avait +qu'une fille en âge d'être mariée, mais qu'il était sans fortune. +L'empereur dota cette demoiselle d'une manière proportionnée à sa +condition, en sorte que ce jour vit luire pour elle l'espérance d'un +avenir heureux, dont elle vouera sans doute la reconnaissance à son +bienfaiteur. + +Nous arrivâmes à Dillingen la nuit, et nous descendîmes chez le roi de +Bavière, qui était couché, n'ayant pas été prévenu de l'arrivée de +l'empereur. Il se leva, et ils causèrent une heure ensemble, puis nous +repartîmes à l'instant pour Donawert. Nous y trouvâmes le prince de +Neuchâtel; mais peu après nous vîmes l'empereur dans une colère que nous +ne pouvions pas nous expliquer: il disait à Berthier: «Mais ce que vous +avez fait là me paraît si étrange, que, si vous n'étiez pas mon ami, je +croirais que vous me trahissez; car enfin Davout se trouve en ce moment +plus à la disposition de l'archiduc Charles qu'à la mienne.» + +Cela était vrai par le fait; le prince de Neuchâtel avait interprété +l'ordre de l'empereur d'une manière particulière, qui faillit nous +amener un grand désastre tout en commençant la campagne. + +On se rappelle que l'empereur lui avait écrit en ces termes: «Si les +ennemis commencent les hostilités, vous rassemblerez l'armée derrière le +Lech.» + +Mais ce prince n'avait pas pris pour un commencement d'hostilités le +passage de l'Inn, celui de l'Iser, et l'occupation de la moitié de la +Bavière par les Autrichiens (à la vérité il n'y avait pas eu un coup de +canon de tiré); en sorte qu'il avait laissé le corps du maréchal Davout +à Ratisbonne et les Bavarois à Abensberg. + +L'empereur partit de suite pour Neubourg, présageant déjà quelque +fâcheux événement. Il passa par Raïn, où il faisait construire une tête +de pont sur le Lech, et où se rassemblaient les contingens de plusieurs +princes d'Allemagne; il s'y arrêta un moment pour voir en quel état elle +était, et continua jusqu'à Neubourg, où il arriva en même temps que les +divisions de cuirassiers qui étaient aussi restées en Allemagne. Le soir +il reçut du maréchal Lefèvre (auquel il avait donné le commandement des +Bavarois) l'avis que la communication entre lui et le maréchal Davout +était coupée; qu'il venait de lui arriver un officier de hussards avec +un piquet, qui avait laissé le maréchal coupé en arrière de Ratisbonne. +Cet officier voulant venir avec son piquet par le grand chemin, avait +été mené vivement par des chevau-légers autrichiens jusqu'aux portes +d'Abensberg. Ce rapport donna de vives inquiétudes à l'empereur; il +m'envoya chercher et me donna l'ordre suivant: «Lisez ce rapport de +Lefèvre que je viens de recevoir. Il faut, coûte que coûte, que vous me +trouviez un moyen de pénétrer chez le maréchal Davout, que Berthier a +laissé à Ratisbonne: voici ce que je désire qu'il fasse, mais qui est +subordonné à ce qui se passe autour de lui, dont je n'ai pas de +nouvelles assez certaines pour donner un ordre précis. S'il pouvait +garder sa position de Ratisbonne en restant en communication avec moi, +jusqu'à ce que je sois joint par Masséna, Oudinot et les autres troupes +confédérées, ce serait un grand avantage, parce qu'en gardant Ratisbonne +il empêche la réunion du corps autrichien qui est en Bohême (commandé +par le général Klenau[9]) avec l'armée de l'archiduc Charles, et me +donne par là une force double pour battre celui-ci, surtout si, comme je +l'espère, je parviens à lui couper sa retraite sur l'Inn: ce serait là +le mieux. Mais je ne crois pas que Davout puisse m'attendre; il sera +attaqué avant que je puisse aller à son secours: c'est là ce qui +m'occupe. S'il peut garder Ratisbonne, c'est une chose immense pour les +suites de la campagne, mais s'il ne le peut pas, qu'il rompe le pont de +manière à ce que l'on ne puisse pas le raccommoder et qu'il vienne se +mettre en communication avec moi; de cette manière la réunion du général +Klenau à l'archiduc n'aura pas lieu, et nous verrons après; mais qu'il +se garde bien de rien risquer ni d'engager ses troupes avant de m'avoir +rejoint.» + +L'empereur était à Neubourg lorsqu'il m'expédia. Je partis de suite et +vins par Ingolstadt joindre le quartier-général du maréchal Lefèvre, où +celui du prince royal de Bavière, qui commandait une division de l'armée +de son père, était établi. Je demandai au maréchal une escorte pour +Ratisbonne, et pour réponse il me mena en avant d'Abensberg et me montra +effectivement les postes autrichiens, qui étaient placés à une portée de +canon d'Abensberg sur le chemin même de Ratisbonne. Néanmoins je +m'arrangeai de telle sorte qu'à l'aide d'une escarmouche que le prince +royal de Bavière fit engager et d'un détachement de cinquante +chevau-légers de son propre régiment qui devaient me servir d'escorte, +je me jetai à gauche dans les bois qui bordent le Danube. J'y laissai +respirer les chevaux un moment, et m'abandonnant à la conduite d'un des +chevau-légers bavarois qui était natif des environs, il me mena +déboucher juste à l'entrée de la plaine qui se trouve au bord du Danube, +entre le bois que nous venions de traverser et le bourg appelé Abbach, +sur la grande route, à deux milles allemands de Ratisbonne. + +Avant de sortir du bois j'entendais un tiraillement qui me donnait de +l'inquiétude sur la rencontre que j'allais faire de l'autre côté. +Effectivement un des chevau-légers qui étaient en avant revint me dire +que l'on voyait des piquets de cavalerie qui tiraillaient dans la plaine +en avant d'Abbach. J'y courus, et je vis des troupes opposées les unes +aux autres, sans pouvoir distinguer quelles pouvaient être les nôtres. +J'attendis dans cette incertitude une bonne demi-heure que l'escarmouche +m'apprît quelque chose, et je vis effectivement déboucher d'Abbach des +hussards habillés en blanc. Comme les Autrichiens n'en avaient pas de +vêtus ainsi, je jugeai que ce ne pouvaient être que des hommes de notre +5e régiment, que je savais être au corps du maréchal Davout. + +Je courus à eux, et je ne m'étais pas trompé; mais ils ne savaient rien +du maréchal Davout, en sorte que je fus obligé d'aller à Ratisbonne. J'y +trouvai le 65e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Coutard, +homme du premier mérite, comme on va en juger. + +Il m'apprit que le maréchal Davout était parti le matin avec toute +l'armée sur l'avis d'un mouvement de l'archiduc Charles tendant à le +tourner par sa droite; que l'on avait fait des efforts pour détruire le +pont, mais que c'était une maçonnerie indestructible[10]; qu'il avait +fallu abandonner cette idée, de sorte que le maréchal Davout ayant eu +peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klenau qui serait +venu aussitôt l'attaquer, n'avait laissé ce colonel à Ratisbonne avec +son régiment uniquement que pour défendre le pont. + +La ville est tout entière sur la rive droite; elle est entourée d'un bon +fossé et d'une muraille à la romaine, mais d'un développement beaucoup +trop étendu pour être défendu par un seul régiment. D'ailleurs, l'armée +manoeuvrant sur la rive droite du Danube, il ne paraissait pas que ce +serait par là qu'il serait forcé. + +Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour défendre son pont +et pour employer son régiment de la manière la plus avantageuse +possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les +intentions de l'empereur, dont il devenait l'exécuteur, puisque le +maréchal Davout les avait prévenus en ce qui concernait son corps +d'armée. On commençait à entendre le canon au loin dans la campagne; je +me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas à trouver le maréchal Davout +engagé avec son corps d'armée contre toute celle de l'archiduc Charles. +L'affaire se passait à la hauteur d'Abbach, à une lieue sur la droite du +chemin, en allant d'Abbach à Ratisbonne; je crois que le village +s'appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment +où il remportait un avantage, et je lui appris l'arrivée de l'empereur à +l'armée, en lui faisant connaître ce dont il m'avait chargé pour lui; il +avait déjà manoeuvré comme s'il en avait été informé. À la vérité, ne +sachant pas l'arrivée de l'empereur, il ne comptait pas faire de +mouvement par sa droite; il projetait au contraire ne pas trop +s'éloigner de Ratisbonne, tant pour porter secours aux troupes qu'il y +avait laissées que pour empêcher la jonction du général Klenau avec +l'archiduc Charles. + +Mais l'empereur voulait tirer encore un parti de plus de ce même corps +d'armée; en conséquence, le maréchal Davout fit de suite ses +dispositions. Il envoya d'abord des cartouches d'infanterie au régiment +qui était dans Ratisbonne. Malheureusement la route était déjà +interceptée, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne +semble qu'une bagatelle, eut des conséquences bien malheureuses, comme +on va le voir. + +Le maréchal Davout fit marcher son armée par son flanc droit, ayant en +tête les deux divisions Morand et Gudin, avec une division de +cuirassiers, et vint le soir de ce même jour se mettre en communication +avec les Bavarois, en prenant position à portée de canon d'Abensberg. +J'étais revenu avec mon détachement de chevau-légers bavarois, par le +même chemin que j'avais pris le matin, et du quartier du maréchal +Lefèvre je vins la nuit trouver l'empereur à Ingolstadt. Il était couché +sur un banc de bois, les pieds près d'un poêle dans lequel il y avait du +feu, et la tête sur un havre-sac de soldat, ayant une carte de +géographie étendue à côté de lui. Le maréchal Duroc seul était dans la +même pièce que lui. + +L'empereur attendait avec impatience des nouvelles du maréchal Davout. +Il avait reçu toutes sortes de rapports sur la canonnade que l'on avait +entendue toute la matinée, et ne croyait pas que j'aurais pu parvenir +jusque là. + +Il commença d'abord par me gronder d'avoir entrepris, à ce qu'il disait, +cette extravagance; mais bref il fut bien aise d'avoir des nouvelles du +maréchal Davout, tellement que j'avais à peine achevé de lui dire ce que +j'avais vu, qu'il monta à cheval et partit au galop à travers toutes les +troupes confédérées, et arriva lui-même à Abensberg. + + + + +CHAPITRE VI. + +L'armée prend les armes.--Le prince royal de Bavière.--Distribution des +forces autrichiennes.--Affaire d'Abensberg.--Prise de +Landshut.--Bataille d'Eckmuhl.--Masséna.--Prise de Ratisbonne.--Le +prince Charles réussit à s'échapper. + + +Selon sa coutume, l'empereur commença sa visite par les bivouacs des +troupes, qui, de la droite à la gauche, l'eurent bientôt vu et reconnu; +en sorte qu'aucun soldat ne doutait plus de la campagne. Il fit de suite +prendre les armes à l'armée bavaroise, et la forma en avant d'Abensberg. +Il n'était escorté et accompagné que d'officiers et de troupes +bavaroises; le prince royal de Bavière était à côté de lui dans ce +moment-là. L'empereur lui frappant sur l'épaule, lui dit: «Eh bien, +prince royal, voilà comme il faut être roi de Bavière, quand ce sera +votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours; autrement, si vous +restez chez vous, chacun ira se coucher; alors, adieu l'état et la +gloire.» + +Les officiers bavarois qui parlaient français le répétèrent en allemand, +et cela courut parmi les soldats bavarois, qui, comme ceux des autres +nations, jugent bien de la vérité. + +Les deux divisions Gudin et Morand étant prêtes, l'empereur en fit pour +le moment un corps d'armée dont il donna le commandement au maréchal +Lannes, qui, la veille ou l'avant-veille, était arrivé de Sarragosse. Il +joignit à ce corps une brigade de chasseurs à cheval avec la division de +cuirassiers du général Saint-Sulpice. Les Bavarois, c'est-à-dire deux +divisions, celle du prince royal et celle du général Deroy, marchèrent +avec le maréchal Lefèvre, à la suite du reste du corps du maréchal +Davout, qui avait encore avec lui les deux divisions Saint-Hilaire et +Friant. + +La division bavaroise du général Wrede étant plus à droite, elle suivit +la direction du corps du maréchal Lannes. C'est de ce jour-là que +l'empereur à commencé les manoeuvres qui eurent un si brillant résultat. + +Les Autrichiens avaient commencé la campagne avec quatre armées; savoir: +une en Italie, sous l'archiduc Jean; une en Gallicie, sous l'archiduc +Ferdinand; une en Bohême, sous M. de Klenau; la grande armée, sous +l'archiduc Charles, en Bavière, et un petit corps détaché pour appuyer +les insurgés du Tyrol, était commandé par M. de Bellegarde. + +La grande armée, sous l'archiduc Charles, avais pris sa ligne +d'opérations par Vienne, Wels, Braunau, et était venue passer l'Iser à +Landshut, d'où elle avait jeté un corps passablement fort sur Abensberg, +puis avait pris la route de Ratisbonne avec toutes ses forces pour y +attaquer le maréchal Davout. À la suite de l'armée de l'archiduc, se +trouvait la réserve de grenadiers, commandée par le prince Jean +Lichtenstein, puis les équipages de ponts, etc., etc. Indépendamment des +troupes régulières, ils avaient levé et armé la landwehr (garde +nationale), ce qui leur donnait un personnel de troupes considérable. + +Le mouvement de l'archiduc sur Ratisbonne avait eu pour but de rallier à +lui le corps de Bohême, et au moyen de ce qu'il aurait occupé la ville +qui couvre le pont, tous les événemens de la campagne se seraient passés +autour de cette ville, par l'occupation de laquelle il aurait couvert +Vienne. Pendant que l'archiduc travaillait à l'exécution de cette partie +de son plan d'opérations, l'empereur fit forcer et mener l'épée dans les +reins le corps autrichien qui était venu de Landshut sur Abensberg; on +le culbuta et on le mit dans une déroute complète; la nuit seule empêcha +qu'il ne fût entièrement pris ce jour-là. On recommença le lendemain de +très bonne heure à le poursuivre, et l'on entra pêle-mêle avec lui dans +Landshut. Il voulut en défendre le pont; il s'engagea une fusillade d'un +bord de l'Iser à l'autre, et nous aurions infailliblement vu le pont de +l'Iser brûlé, si le général Mouton, aide-de-camp de l'empereur, ne fût +venu l'enlever de vive force avec un bataillon du 57e régiment. + +On prit à Landshut des bagages et des parcs à l'infini, des ponts de +bateaux, en un mot, un matériel immense. + +Mais nous y apprîmes que toute la réserve de grenadiers, aux ordres du +prince Jean de Lichtenstein, était partie de Landshut deux jours avant +pour Ratisbonne, en sorte que toute l'armée de l'archiduc Charles se +trouvait réunie et en état d'agir. Comme elle était beaucoup plus forte +que le maréchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent. +L'empereur, heureusement, fut rejoint à Landshut par le maréchal +Masséna[11], auquel il avait écrit ces paroles flatteuses: _Activité, +activité, vitesse, je me recommande à vous_. Le maréchal, dont ces mots +avaient stimulé le zèle, avait précipité son mouvement, et était arrivé +sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de +bien jeunes soldats, ainsi que le général Oudinot; mais encore c'était +un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg. + +Les Wurtembergeois arrivèrent aussi. L'empereur passa la journée à +Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait +de ne pas voir arriver ses secrétaires, ni le matériel de son cabinet. +Il était venu depuis Paris avec une telle rapidité que rien n'avait pu +le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait à peine de quoi se +changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de +Bavière lui avait prêtés, les siens étant fort loin en arrière; ils +n'étaient pas même arrivés à Strasbourg. + +Son habitude de juger les Autrichiens était si extraordinaire, qu'il +arrivait toujours à point nommé lorsqu'il ordonnait un mouvement contre +eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps à perdre pour manoeuvrer sur +l'archiduc Charles, qui aussitôt qu'il aurait su sa ligne d'opérations +sur Landshut coupée, ne ménagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne, +soit pour écraser le maréchal Davout. + +En conséquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le +commandement de ce corps au maréchal Bessières (duc d'Istrie), parce que +la garde, qui venait d'Espagne à marches forcées, devait arriver à +Landshut peu de jours après. Le maréchal Bessières la commandait en chef +en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, commandé +par le général Hiller, qu'on venait de déloger, et il partit avec le +reste de l'armée par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour où il +était parti d'Abensberg pour venir à Landshut. + +Un peu avant d'arriver à Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne, +nous trouvâmes les avant-postes de l'aile gauche de l'armée de +l'archiduc Charles, qui était appuyée au bourg d'Eckmuhl même, et dont +tout le front était couvert par une petite rivière que l'on nomme le +Laber. + +L'empereur ne prit que le temps de les reconnaître pendant que l'on +formait les troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la +rivière. Dans le même temps, le maréchal Davout se mettait en +communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre +gauche; il y avait trois jours qu'il était dans une horrible situation, +depuis le jour où j'avais été lui porter les ordres de l'empereur, et +qu'il avait dû se séparer des divisions Gudin et Morand. À la vérité, il +avait avec lui le maréchal Lefèvre, avec deux divisions bavaroises, +pouvant être enlevé d'un moment à l'autre. + +On ne dépensa pas son temps à manoeuvrer, on attaqua de suite, en +débordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqué le village +d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-même était garni +d'infanterie. On fit passer la rivière par l'infanterie de notre droite, +au moyen d'une quantité de moulins et autres usines, dont le cours d'eau +est bordé, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord à +l'autre. + +Ce mouvement seul déconcerta l'infanterie qui était dans le village +d'Eckmuhl, et c'est dans ce même instant que l'empereur m'envoya porter +au général Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par +division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manière à enlever toute +l'artillerie autrichienne qui flanquait le village. + +Le général Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises à essuyer un feu +de canon qui lui aurait causé un mal effroyable s'il n'avait pas mené sa +cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut à souffrir, mais les +autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa +sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans +le reste de la journée. Le général qui commandait sa première brigade, +et qui comme tel se trouvait à la tête de la colonne, était le général +Clément; il aurait dû y être tué mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le +colonel du régiment de cuirassiers qui formait la tête de la colonne +était M. de Berkeim. + +L'empereur fut fort content de la hardiesse de ce mouvement, qui +facilita le débouquement de toute l'armée par le village d'Eckmuhl. Le +reste de l'après-midi se passa en manoeuvres pour déborder successivement +toutes les positions que les ennemis prenaient en se retirant. + +Il n'y avait plus moyen pour les Autrichiens d'éviter une grande +bataille; ce à quoi l'empereur voulait les amener, ou bien à repasser le +Danube s'ils avaient un pont, ce que l'on ignorait encore. On les serra +le plus près que l'on put, et jusqu'à la nuit on les fit charger par +notre cavalerie jusque dans les plaines de Ratisbonne. + +Une bataille était inévitable pour le lendemain; nous y comptions +lorsque nous apprîmes par les prisonniers faits dans la journée que la +ville de Ratisbonne s'était rendue depuis deux jours par capitulation, +et que le 65e régiment avait été fait prisonnier et conduit en Bohême. + +Cette nouvelle dérangea nos espérances, soit que l'archiduc Charles +livrât bataille, parce qu'alors il aurait avec lui le corps du général +Klenau, soit qu'il ne voulût pas la livrer, parce qu'il avait le pont de +Ratisbonne pour se retirer, et que la ville seulement pouvant être +défendue, elle nous aurait occupés long-temps. Nous nous en approchâmes +tant que nous pûmes, et l'empereur vint mettre son quartier-général ce +soir-là, 22 avril, (onzième jour de son départ de Paris) dans un château +où l'archiduc Charles avait eu le sien toute la journée. Il n'avait même +abandonné le projet d'y passer encore cette nuit que fort tard dans +l'après-midi, car nous soupâmes avec les mets qui avaient été préparés +pour lui et sa suite. + +Ce mouvement nous donna à craindre qu'il n'eût adopté le parti de la +retraite. L'empereur, selon sa coutume, ne voulut prendre aucun repos +qu'il ne sût où chaque division de son armée avait pu se placer après la +marche et les travaux de la journée, et il ordonna que l'on se tînt prêt +pour commencer le lendemain à la pointe du jour, si l'ennemi était dans +sa position. + +Comme on ne vit pas beaucoup de feux la nuit, on jugea qu'ils étaient en +mouvement, et effectivement le lendemain nous ne trouvâmes plus dans la +plaine que leur cavalerie avec quelques pièces d'artillerie; on se porta +dessus sans les tâter, et après deux charges de cuirassiers on les avait +tellement acculés à la ville que tous leurs canons ne purent y entrer. +Ils les abandonnèrent après en avoir dételé les chevaux, qu'ils +emmenèrent, et fermèrent les portes avec précipitation dans la crainte +que nous ne pénétrassions en ville avec eux. + +C'est dans ces deux charges que nous vîmes qu'indépendamment du pont de +Ratisbonne, ils avaient jeté un pont de bateaux au-dessous du pont de +pierre, et c'est par ce pont que se retira toute la cavalerie ennemie. + +La ville était encore encombrée de troupes tant à pied qu'à cheval; +aussi fut-elle défendue toute la journée, et l'on fut obligé d'attendre +l'arrivée de nos colonnes d'infanterie pour en commencer l'attaque. + +Ainsi que je l'ai dit, Ratisbonne est entourée d'une muraille soutenant +une banquette à sa partie supérieure, et ayant ses portes flanquées de +tours. Les Autrichiens avaient garni les unes et les autres de soldats +d'infanterie, ce qui rendait l'approche de la muraille dangereuse et +empêchait d'enfoncer les portes. On fut obligé d'avoir recours à +l'emploi de l'artillerie. Tout le monde était si fatigué, et l'empereur +entre autres, que chacun s'endormait, et quelqu'ordre qu'on eût pu +donner, il aurait été mal exécuté. + +On fit approcher des pièces de douze bavaroises si près, que dans moins +de deux heures elles eurent abattu un pan tout entier de la muraille +d'enceinte de la ville. + + + + +CHAPITRE VII. + +Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est blessé.--Alarmes des soldats.--Le +colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le +général Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de +bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrivée à Saint-Polten. + + +L'empereur était impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de +dessus le manteau sur lequel il était étendu, pour ordonner l'attaque; +il était à pied à côté du maréchal Lannes. Il appelait le prince de +Neuchâtel, lorsqu'une balle tirée de la muraille de la ville vint lui +frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne perça point sa botte, +mais malgré cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle +était sur le nerf, qui était enflé par la chaleur de ses bottes, qu'il +n'avait pas quittées depuis plusieurs jours. + +J'étais présent lorsque cela est arrivé. On appela de suite M. Yvan, son +chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui étaient +aussi présens: on leur disait bien de s'éloigner; mais ils approchaient +encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les +soldats accoururent depuis la première ligne jusqu'à la troisième. Il y +eut un moment de trouble, qui n'était que la conséquence du dévouement +des troupes à sa personne; il fut obligé aussitôt qu'il fut pansé de +monter à cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour +être obligé d'y monter du côté hors montoir, étant soutenu par dessous +les bras. Si la balle eût donné sur le cou-de-pied, au lieu de donner +sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement traversé; l'heureuse étoile +fit encore son devoir cette fois-ci. Après ce petit accident, +l'ouverture faite à la muraille ayant été reconnue praticable, on +disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du fossé une petite +porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux +moyens: on descendait des deux fossés par beaucoup d'échelles, et on +entrait en ville par l'ouverture faite à la muraille et par la porte du +jardin. + +Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la +muraille ainsi que les tours d'où il partait de la mousqueterie +autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer. + +L'attaque réussit complétement; on pénétra dans Ratisbonne, on s'empara +d'un grand nombre de soldats autrichiens qui étaient encore dans les +rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des +réserves destinées à les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du +Danube. On fit de suite passer ce fleuve à quelques troupes pour suivre +les Autrichiens; mais le reste de l'armée, sans perdre de temps, +s'achemina vers Straubing. L'empereur s'établit à Ratisbonne, où il +resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de +l'avance à l'armée pendant qu'il guérissait son pied. + +Nous trouvâmes dans Ratisbonne le colonel du 65e régiment, qui avait +trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s'était caché en +ville jusqu'à l'entrée de nos troupes. Il nous apprit que, dans +l'après-midi du jour où le maréchal Davout avait quitté les hauteurs en +avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps +de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le +lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e +régiment, l'avait tellement repoussé, qu'il lui avait fait huit cents +prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brûlé ses munitions; au +point qu'il fit distribuer à son régiment les cartouches qui se +trouvèrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Néanmoins il +serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klenau, +lorsque la réserve de grenadiers commandée par le prince Jean de +Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaça de +donner l'escalade à la ville, et de passer tout au fil de l'épée, s'il +n'entrait pas de suite en capitulation; une résistance était impossible, +il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Après avoir +soigné la défense du pont, il fut donc obligé d'en passer par des +conditions dures pour lesquelles il n'était pas fait; sa glorieuse +résistance était digne d'un meilleur sort. + +Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant +l'arrivée de l'empereur avec toute son armée; que l'on juge maintenant +de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu +d'avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davout avait pu y +mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été +défendue en même temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc +Charles, qui n'avait que ce point de retraite? + +On n'est pas fondé à croire qu'il aurait livré bataille, n'étant pas +rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le +faire après que ce général eut opéré sa jonction. Il n'aurait pas pu +jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la +ville on l'aurait détruit en lançant des radeaux chargés de pierres au +courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arrivé; +mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin à travers nos +rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un +général d'armée. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une +combinaison aussi hardie, menée à point nommé d'aussi loin, et exécutée +le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des +soldats étaient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche à +la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu'ils avaient fait depuis si +peu de temps. + +Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de +l'empereur. + +Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'armée par Straubing, +Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin à faire +pour arriver à Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas +d'arbustes jusqu'à la Traun, au-delà de Lintz. + +L'empereur revint de Ratisbonne à Landshut, où il trouva la garde à pied +et à cheval réunie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut à +Muhldorf, où il passa l'Iser, et vint s'arrêter à Burckhausen, sur la +Salza. Il avait fait marcher à sa droite la division bavaroise du +général Wrede, pour repousser le corps autrichien du général Bellegarde, +qui était dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empêcher de se +jeter sur Vienne, en l'obligeant à parcourir un grand arc de cercle, +dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela réussit +effectivement. Le corps ne put arriver à Vienne, et fut obligé d'aller +gagner le Danube beaucoup plus bas. + +Nous trouvions les ponts brûlés partout. Cela nous fit perdre du temps +pour les raccommoder; heureusement le bois est extrêmement commun dans +ces pays-là, sans quoi les difficultés nous seraient devenues bien +préjudiciables; nous en surmontions beaucoup à l'aide de l'équipage des +pontons autrichiens que nous avions pris à Landshut. + +Le général autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les +bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de +s'établir, et nous le trouvions tout reposé lorsque nous arrivions; il +reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rétablissions un pont. + +Pendant le séjour de quarante-huit heures que l'empereur fit à Landshut, +avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reçut du vice-roi d'Italie +la fâcheuse nouvelle que les Autrichiens, au début de la campagne, +avaient eu sur lui des avantages marqués. Il avait d'abord passé l'Adige +et marchait aux ennemis, qui étaient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut +attaqué à Sacile, où il éprouva des pertes qui l'obligèrent à se retirer +derrière la Piave. + +Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite à leurs succès, +parce qu'ils apprirent presque aussitôt la marche de l'empereur sur +Vienne, et qu'ils furent obligés par ce mouvement d'évacuer toute +l'Italie; en sorte que l'armée d'Italie, sous les ordres du vice-roi, +reprit l'offensive presque aussitôt, et n'eut plus que des succès +pendant tout le reste de la campagne. + +On eut beaucoup de peine à réparer les passages de la Salza, mais on +regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la +passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommodé, et celui de +bateaux que l'on avait jeté. On croyait être retardé à Braunau; mais, à +notre grande satisfaction, les ennemis en avaient détruit les +fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivâmes à Wels, sur la +Traun, sans nous arrêter, et en même temps que l'armée, qui avait passé +par Scharding, et arrivait sur cette même rivière par Lintz. Le point où +elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivière +est divisée en une quantité de bras, qui ont obligé de construire un +pont d'une longueur égale à celle des plus larges fleuves, et fort +étroit, et, pour surcroît de contrariété, la rive autrichienne, +c'est-à-dire la droite, était escarpée au point de nous découvrir de +fort loin, même avant d'arriver à l'entrée du pont sur la rive gauche. + +En débouchant de Lintz pour s'approcher de la rivière, le maréchal +Masséna avait la tête de la colonne. + +L'empereur était resté à Wels, pour voir si l'on parviendrait à forcer +le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait déboucher +par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la même direction que la +Traun, à quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement +cela ne devint pas nécessaire: le maréchal Masséna fit forcer le pont +d'Ebersberg, où il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme +une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires +militaires offrent l'exemple. + +Il y avait dans le corps d'armée un général Cohorn, descendant du fameux +ingénieur de ce nom, qui, à la tête de sa brigade, passa au pas de +course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pièces de canon +placées à l'extrémité et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie +qui lui était tirée de plusieurs étages de l'autre rive, et qui devenait +plus meurtrière à mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait +de quoi reculer d'effroi en voyant la difficulté naturelle; mais rien ne +pouvait intimider cet intrépide général, dont le caractère se raidissait +au danger; il arrive malgré tout à la rive opposée. Les ennemis +n'avaient pas eu le temps de brûler le pont, ils en avaient seulement +ôté quelques solives auprès de la porte de la ville; mais le général +Cohorn pénètre partout, et parvient jusqu'à l'intérieur d'Ebersberg, +repoussant devant lui tout ce qui lui avait disputé le passage du pont. + +Les ennemis vont se rallier à quelques centaines de toises dans la +plaine au-delà, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les +attaquer, au lieu de rester embusqué dans les haies et jardins dont la +ville était entourée du côté de la campagne, et d'attendre dans cette +position que le maréchal Masséna eût fait passer assez de troupes pour +l'appuyer. Cette témérité lui coûta cher: il fut repoussé et ramené en +déroute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs; +chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la +compagnie qui était de garde à la porte de la ville imagine de fermer la +porte pour arrêter par-là la déroute et sauver le pont. + +Elle fit bien en cela, mais cette opération devint funeste à la brigade +de Cohorn, qui, s'étant enfilée dans un chemin creux fort profond, ne +put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusillée de la +partie supérieure pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle fût +dégagée par les troupes que le maréchal Masséna avait fait passer à +gauche de la ville pour venir prendre à dos celles qui faisaient tant de +mal au général Cohorn. Sans ce mouvement, il était perdu sans ressource. + +Les Autrichiens en se retirant canonnèrent les vergers d'Ebersberg, dans +lesquels nos troupes s'établissaient, et mirent ainsi le feu à la ville, +qui fut réduite en cendre jusqu'à la dernière maison; tous les +malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés furent brûlés. Nous en +trouvâmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, où les flammes +n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons +présentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanité pour +les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse +justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de +dire que l'incendie était à peine achevé que l'on fut obligé de faire +passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie à travers la ville +pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces +hommes morts, cuits par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des +chevaux, et réduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour +sortir de la ville par la porte où le général Cohorn avait perdu tant de +monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui répandait +une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut +obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux. + +L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit: +«Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille +monstruosité; ils sauraient ce que leurs projets coûtent de maux à +l'humanité.» + +Cohorn avait avec lui un régiment d'infanterie légère, composé de +Corses, qui avait tenu la tête de la colonne pendant son attaque. +L'empereur passait à côté d'eux et leur parlait en italien pour voir +s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte qu'ils avaient éprouvée. Un +d'eux lui répondit: «Oh! il y en a encore pour deux fois.» + +Il parla ensuite au général Cohorn avec bonté de son trait de courage, +mais lui fit observer que s'il n'avait pas été aussi emporté et qu'il +eût attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette +perte n'aurait pas eu lieu; néanmoins Cohorn resta dans son esprit +recommandé comme un homme d'une grande valeur. + +L'armée se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure à Ems. Cette +ville est sur la rive gauche de la rivière de ce nom, laquelle est +encore très-forte, et a un pont en bois que le général Hiller avait +aussi brûlé. Nous fûmes obligés de rester là deux jours pour le +raccommoder et en faire un de bateaux. Après que l'on eût passé la Salza +à Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y était, on +rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait +fait le pont de bateaux. Ils servirent à en faire un à Ens, ainsi que +quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube, à l'embouchure de +l'Ens, qui n'est pas à une lieue de là. + +De cette manière on faisait passer l'armée sur les deux ponts à la fois, +et on réparait ainsi le temps perdu pour la marche à la reconstruction +de tous ces ponts. + +De Ens, petite ville à cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans +s'arrêter jusqu'à Moelck; il logea à l'abbaye, et y resta un jour plein, +tant pour donner à toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire +prendre de l'avance à celles qui étaient déjà en avant. + +De Moelck il vint jusqu'à Saint-Polten, où il apprit que le corps du +général Hiller avait pris en totalité ou au moins en grande partie le +chemin de Krems. Il s'arrêta à Saint-Polten pour voir ce que devenait le +mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrivée de l'armée de +l'archiduc Charles, quoiqu'il ne fût guère présumable qu'elle pût être +déjà arrivée à cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin à faire +et de très-mauvaises routes. + +Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems. +Il m'expédia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une +compagnie d'artillerie à cheval, et un régiment d'infanterie. + +Je vins m'établir à Mautern, où j'appris qu'effectivement la veille, les +troupes du général Hiller avaient repassé le Danube, sur le pont qui +était reconstruit à neuf depuis la dernière guerre; mais je fus frappé +en remarquant que le général Hiller ne l'avait pas brûlé, et avait +seulement retiré les madriers de deux arches à notre bord; on avait même +laissé les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie +d'ouvriers aurait rétabli le pont d'autant plus aisément que par la +nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protégé contre +celui de la rive droite. + +Les gens de l'endroit où j'étais, qui avaient été la veille à Krems (à +l'autre bord) me rapportèrent qu'on y attendait dans peu de jours +l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardât le pont de +Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arrivé, et lui +donner par-là les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes +aides-de-camp faire ce rapport à l'empereur, qui était encore à +Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brûler le pont et +de revenir le joindre à Vienne. + +Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui étaient à +l'autre bord, et je fis prendre les armes à mes troupes. Les ennemis +crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumèrent eux-mêmes +le pont, qui fut consumé en quelques heures sans qu'il en restât +vestige; il faut croire qu'ils avaient prévu ce cas, et qu'ils avaient +fait des dispositions pour l'incendier. + +Après cette opération je remis mes troupes en marche pour Vienne, où +j'arrivai le lendemain. + + + + +CHAPITRE VIII. + +L'empereur à Schoenbrunn.--Siége de Vienne.--Passage d'un bras du +Danube.--Bombardement.--Capitulation.--Position des armées.--Passage du +Danube la nuit.--J'accompagne le premier débarquement.--Construction des +ponts.--L'armée passe le fleuve. + + +L'empereur était pour la seconde fois au château de Schoenbrunn, où il +avait eu son quartier-général en 1805. Il avait fait occuper les +faubourgs de Vienne, mais la ville avait fermé ses portes, et avait même +envoyé quelques coups de canon des remparts. + +L'archiduc Maximilien y était enfermé; mais il n'y avait d'autres +troupes que quelques dépôts et la bourgeoisie, à laquelle on avait +distribué les fusils de l'arsenal. + +Vienne a une bonne enceinte régulière et moderne, des fossés d'une +très-grande profondeur, un chemin couvert, mais point d'ouvrages +avancés. Le glacis est bien découvert, et les faubourgs sont bâtis à la +distance voulue par les réglemens militaires. Les faubourgs sont +très-grands, et depuis l'irruption des Turcs on les a entourés d'un +retranchement revêtu en maçonnerie, ce qui forme un vaste camp +retranché, qui ferme avec de bonnes barrières, et que l'on ne pourrait +pas escalader. L'empereur vit bien que si Vienne ne se rendait pas sous +peu de jours, l'archiduc Charles arriverait, et que rien ne +l'empêcherait d'accumuler son armée dans cette vaste enceinte des +faubourgs, d'où elle déboucherait sur nous par autant de points qu'elle +voudrait, et nous mettrait par-là dans une position d'autant plus +fâcheuse que l'empereur comptait sur les ressources qu'il allait trouver +dans Vienne, et dont il voulait augmenter ses moyens. Il fit le tour de +cette immense enceinte, et, avant de rentrer chez lui, il ordonna au +général d'artillerie Andréossi, qui était avec lui, et qui auparavant +était notre ambassadeur à Vienne, de faire réunir le soir de ce même +jour tous les obusiers de l'armée, et de les placer comme il le jugerait +convenable pour qu'à commencer de dix heures du soir il ouvrît un feu de +bombardement, qu'il ne cesserait que lorsque la ville aurait demandé à +parlementer. Il fit en même temps sommer l'archiduc de remettre la +place[12]. Ce prince ne répondit pas d'une manière satisfaisante; le +général Andréossi exécuta l'ordre, et réunit, je crois, trente-deux +obusiers, qui furent placés dans un lieu reconnu à l'avance, et d'où, à +très-petite portée, on pouvait faire sillonner les obus dans la plus +grande largeur de la ville. + +Indépendamment de cette disposition, l'empereur alla lui-même, avec une +des divisions du corps de Masséna, faire exécuter à l'extrémité de la +promenade du Prater le passage du bras du Danube qui sépare cette île de +la terre ferme; le point était défendu par quelques milices qu'on +éloigna à coups de canon, et au moyen de bateaux que l'on alla détacher +à la nage de l'autre bord[13], on passa d'abord les troupes, puis on +construisit un pont. Dès lors nous étions les maîtres d'incendier le +grand pont, appelé du Tabor, parce que rien ne pouvait s'opposer à ce +que nous pénétrassions jusque-là. + +L'empereur ordonna de faire passer dans l'île du Prater la division du +général Boudet, et il revenait à son quartier-général à Schoenbrunn la +nuit lorsqu'en passant à hauteur des faubourgs de Vienne, nous vîmes +commencer le feu des obusiers, qui était un véritable bouquet +d'artifice; il y avait toujours dix ou douze obus en l'air; aussi le feu +éclata-t-il presque aussitôt dans plusieurs endroits. Cela, joint à +l'occupation de l'île du Prater, ayant sans doute démontré aux généraux +ennemis que l'armée de l'archiduc Charles arriverait en vain; qu'elle +trouverait le pont du Tabor détruit, et qu'il était par conséquent +inutile d'exposer Vienne à un incendie total, ils se déterminèrent à +parlementer. Ils firent la nuit même repasser le Danube au peu de +troupes qu'ils avaient; l'archiduc Maximilien donna ses pouvoirs pour +que l'on entrât en capitulation pour la ville, et il suivit les troupes +sur la rive gauche du Danube, en faisant brûler le pont du Tabor +aussitôt après son passage. + +Le lendemain Vienne se rendit, sans autres conditions que celles que +l'on stipule ordinairement pour les villes de guerre, et le 12 mai, à un +mois du départ de l'empereur de Paris, nos troupes en prirent +possession. + +On y trouva des ressources en tout genre, et en un mot nous nous +trouvâmes riches d'une capitale de laquelle nous pouvions disposer comme +de Paris. + +Dès les premiers jours de l'occupation de Vienne, nous apprîmes +l'arrivée de l'armée de l'archiduc Charles de l'autre côté de Danube. +Elle était bien plus nombreuse que la nôtre, et elle aurait pu nous +donner de l'inquiétude si elle avait entrepris de suite un passage du +fleuve; c'était le seul moyen de nous faire évacuer Vienne sur-le-champ, +et je crois que c'est là la principale raison qui a déterminé l'empereur +à tant hâter son passage du Danube, afin de tenir l'archiduc Charles sur +la défensive. Les frondeurs ont beaucoup parlé sur une opération de +cette importance entreprise avec aussi peu de moyens, mais ils n'ont pas +observé tous les motifs que l'empereur avait de s'y décider; c'est le +cas de dire que la critique est aisée, mais l'art difficile. + +Effectivement, l'empereur n'avait pas le tiers des moyens qui étaient +indispensablement nécessaires au passage du Danube, soit en bateaux, +soit en cordages et autres apprêts. Il avait, dès que la guerre lui +avait paru inévitable, chargé le ministre de la marine de lui expédier +des marins de la flottille[14], mais notre marche avait été si rapide, +qu'ils n'avaient pas eu le temps d'arriver. L'empereur avait des +officiers d'artillerie et du génie si laborieux et créateurs de +ressources, qu'il lui a suffi de leur dire qu'il était déterminé à +l'exécuter pour qu'ils trouvassent les moyens de faire réussir cette +entreprise. On peut dire ici que si l'armée russe avait fait une +diversion en notre faveur, nous n'eussions pas été obligés de passer le +Danube; à la vérité, elle n'était pas prête; mais pourquoi ne +l'était-elle pas? Elle n'avait pas plus de chemin à faire que nous, qui +avions amené des troupes depuis Burgos. + +Nous voyions arriver toutes les semaines un officier de l'empereur de +Russie à notre quartier-général; il y avait un commerce de lettres fort +actif entre la Russie et nous; c'était un commerce de bataillons qu'il +nous aurait fallu, mais enfin l'on en était privé, et il n'y eut de +ressources que celles que l'on pouvait trouver en soi-même. + +L'armée était postée depuis les environs de Saint-Polten jusqu'en face +de Presbourg; l'empereur avait été obligé d'envoyer un petit corps +d'observation dans la vallée de Neustadt, pour défendre le défilé qui +conduit en Italie. Les esprits de la population étaient plus portés à la +résistance, et même disposés à l'exaltation, que dans la guerre +précédente; en sorte que la position de l'armée avait cet inconvénient +de plus, lequel aurait pu devenir grave, en cas qu'elle eût éprouvé un +revers. + +L'armée autrichienne de Gallicie venait d'entrer dans le duché de +Varsovie et avait pénétré jusqu'à la capitale, que la brave petite armée +polonaise avait été obligée d'évacuer en passant sur la rive droite de +la Vistule, dans l'espérance qu'elle y serait bientôt jointe par l'armée +russe (l'armée autrichienne était arrivée par la rive gauche). Le prince +Poniatowski, qui commandait les Polonais, déploya dans cette campagne un +grand courage et un grand talent. + +L'empereur, maître de Vienne, était entouré de difficultés sans nombre; +il avait en outre à craindre l'armée autrichienne d'Italie, qui, en se +retirant, pouvait lui faire un mal incalculable avant qu'il pût être +rejoint par l'armée du vice-roi. C'eût été bien pis si dans ces +conjonctures l'armée de l'archiduc Charles eût passé le Danube. + +Ce sont toutes ces considérations qui ont forcé l'empereur à le passer +lui-même. Il eut encore dans cette occasion du courage pour tout le +monde; car personne n'augurait bien de cette opération, qui paraissait +légère, à laquelle on n'osait rien objecter à cause de l'empereur, dont +on craignait de combattre les décisions. Enfin, le 19 mai au soir, il +fit descendre de Vienne tous les moyens de navigation qui avaient été +réunis dans le bras du Danube qui entoure le Prater; nous n'avions +qu'une compagnie de pontonniers, il en aurait fallu six. + +Tous ces moyens furent rassemblés ainsi que les troupes au bord du +fleuve, à quelques centaines de toises au-dessus du village +d'Elbersdorf, lequel est lui-même à près de deux lieues au-dessous de +Vienne. + +Il était presque nuit, au moins on ne pouvait pas être aperçu de la rive +ennemie, lorsque l'empereur lui-même fit embarquer les premiers +bataillons qui devaient aller prendre poste à la rive gauche; il faisait +lui-même placer les soldats dans les bateaux, où il les arrangeait de +manière à ce qu'il en tînt le plus grand nombre possible; il fit devant +lui distribuer des cartouches, et parla presque à chaque soldat. Il fit +suivre le transport, d'un bateau disposé pour recevoir deux pièces de +canon qu'il y fit embarquer sans leurs caissons, mais avec un nombre de +gargousses et de boîtes à mitraille suffisant pour ce qu'on allait +entreprendre. Le convoi quitta la rive droite du Danube à la nuit close, +le 19 mai, et aborda à la rive gauche du fleuve, dans une vaste île +appelée la Lobau, qui avait été reconnue et jugée d'avance convenable à +cet objet. Elle se trouve précisément en face du village d'Elbersdorf à +la rive droite; elle est très-grande, et était alors toute couverte de +bois comme une forêt. Elle est traversée dans sa plus grande longueur de +deux petits bras du Danube, qui peuvent avoir chacun dix-huit ou vingt +pieds de large. Lorsque le Danube est bas, ils n'ont qu'un filet d'eau, +guéable partout pour des enfans; mais du jour au lendemain ils sont +eux-mêmes de petits fleuves; après les deux bras on trouve celui qui +sépare définitivement l'île de Lobau de la rive gauche; il est aussi +fort que la Moselle en France, très rapide et sans gué. Les Autrichiens +avaient un fort poste dans l'île. Ils le relevaient tous les jours au +moyen d'un bateau qui était placé en face de la petite ville +d'Euzerfdorf (à la rive gauche) qui jouissait des pâturages de l'île. Ce +poste ne mettait que deux ou trois sentinelles sur le bord du grand +fleuve, et se tenait à une cahutte appelée la Maison du Garde-Chasse, +qui conservait les faisans dont l'île entière était pleine. + +L'empereur m'ordonna d'accompagner le premier débarquement et de revenir +dans la nuit lui dire comment cela aurait été. Je me mis dans une +nacelle conduite par deux pontonniers, et j'arrivai avec tout le convoi +à la rive ennemie. Les sentinelles donnèrent l'alerte, mais on ne nous +opposa aucune résistance, et toute la nuit fut employée à passer de +nouvelles troupes dans l'île de Lobau, en même temps que les officiers +d'artillerie faisaient construire le pont. Ce dernier devait être d'une +longueur immense, et divisé en deux parties, parce qu'il se trouvait un +îlot de sable au milieu du fleuve; mais les deux ponts ensemble +formaient une longueur de deux cent quarante toises. On employa toute la +journée du 20 mai à achever cette construction, pendant laquelle +l'empereur ne quitta pas le bord du fleuve, veillant lui-même à ce que +le passage des troupes en bateaux ne discontinuât point pendant que l'on +achevait les ponts. + +Dans la matinée du 20 on vint rendre compte à l'empereur que les ennemis +avaient effectué un débarquement au-dessus de Vienne à un village appelé +Nusdorf, qui est, à proprement parler, un des faubourgs de la ville, +tant il en est près. Il ne craignait pas un grand événement à la suite +de ce passage, parce que les troupes qui se rendaient de Saint-Polten à +Vienne, pour se trouver au passage du Danube, arrivaient précisément à +cette hauteur-là dans le moment du passage des Autrichiens, aussi +n'eut-il aucune suite; il se réduisit à nous donner de l'inquiétude +pendant deux heures. L'empereur était si soigneux de ne rien laisser +derrière lui qui pût compliquer son entreprise, qu'il profita du moment +où l'on faisait les ponts pour m'envoyer à Nusdorf avec une brigade de +cuirassiers, afin d'être rassuré sur ce que pouvait devenir le +débarquement, que je trouvai repassé à la rive gauche. Je n'eus donc +qu'à aller et revenir joindre l'armée. + +Le 21, les ponts étaient entièrement achevés; ils n'avaient coûté tant +de peines que parce que l'on manquait de moyens, et que, pour remplacer +les ancres, par exemple, on avait été obligé de se servir de fardeaux, +tels que des pièces de canon autrichiennes que l'on fixait à l'extrémité +des câbles, mais ces fardeaux tombant sur un fond de gravier ne s'y +enfonçaient pas assez pour résister à la chasse du courant, en sorte que +les bateaux descendaient malgré tout ce que l'on faisait pour les tenir +en position fixe. Les officiers d'artillerie qui travaillèrent à ce pont +firent un tour de force en le mettant en état de passer l'armée. + +L'armée défila toute l'après-midi du 20 et la journée du 21 mai; on jeta +le pont sur le dernier bras du Danube avec les pontons autrichiens pris +à Landshut. Ils étaient sur des haquets et pouvaient se transporter +partout. À la faveur d'un rivage fourré de bois d'une assez grande +profondeur, on déboucha à la rive gauche, entre les villages d'Essling +et d'Aspern, cependant un peu plus près de ce dernier que du premier. On +les occupa comme points de défense en utilisant les clôtures de +muraille, les cimetières et les jardins. À mesure que les troupes +débouchaient on se développait en prenant du terrain en avant. + + + + +CHAPITRE IX. + +Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de +l'armée.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle +conduite du général Mouton.--Le maréchal Lannes mortellement +blessé.--Douleur et regrets de Napoléon.--Mort du général +Saint-Hilaire.--Retraite.--Napoléon tient conseil au bord du fleuve avec +Masséna et Berthier. + + +Le corps du maréchal Masséna était déjà passé ainsi que deux divisions +de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non +loin de là, arrivèrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est-à-dire la +veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre +passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur armée et de +marcher; néanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si +nous n'avions pas cherché à nous étendre trop ce soir-là, ils ne nous +auraient pas attaqué, et nous aurions évité une mauvaise affaire, dans +laquelle nous avons éprouvé des pertes qui nous ont fait faute le +lendemain. + +Le soleil se couchait, lorsqu'on fit déboucher d'entre les villages +d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste +plaine, que l'on y fut sillonné de coups de canon qui venaient dans +toutes les directions. On voulut écarter cette foudroyante artillerie en +faisant charger la cavalerie à outrance. On parvint effectivement à se +donner du large à notre droite, mais à notre gauche nous fûmes acculés +jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occupèrent la moitié sans +que nous pussions les en déloger. La nuit fit cesser le combat qui avait +été meurtrier pour nous. Nous y éprouvâmes une perte en tués et blessés +qui n'allait guère moins qu'à cinq ou six mille hommes; mais surtout +nous y consumâmes une grande quantité de munitions. Nous passâmes la +nuit à une petite portée de fusil des Autrichiens, et les sentinelles +étaient, dans certains endroits, à moins de trente pas les unes des +autres. Dans cette position, il était difficile qu'une des deux armées +fît un mouvement sans que l'autre en fût avertie aussitôt, d'autant plus +qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle et se trouvaient sur le +même terrain. + +L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du +Danube, qu'il ne repassa pas; il était ainsi à moins de trois cents +toises de l'armée autrichienne. Toute la nuit fut employée à faire +passer les troupes de la rive droite à la rive gauche; cela allait +lentement parce qu'à chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce +fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint à faire arriver +sur la rive gauche tout le corps du maréchal Oudinot et du maréchal +Lannes, la garde à pied et quelques troupes de réserve. On fut en +mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que +l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain à la pointe du +jour. C'était le 22 mai; le jour commençait à deux ou trois heures du +matin; l'empereur était déjà à cheval, et allait parcourir les lignes de +son armée; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le délire: on +commença à crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on était à portée de +fusil de l'armée ennemie, elle prit aussi les armes et commença la +première à nous envoyer quelques coups de canon, à travers les +brouillards qui nous masquaient, et qui règnent toujours le long des +bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du général +Monthion, dans le groupe de l'empereur. + +Les généraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permît de commencer +l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier élan des soldats. +Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du maréchal +Davout qui était encore de l'autre côté du Danube, ainsi que la division +de cuirassiers du général Nansouty, avec la majeure partie de la garde à +cheval et beaucoup de troupes alliées; mais on le poussa tant, qu'il se +rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs à trois heures et +demie du matin. Le maréchal Masséna déboucha à la gauche par le village +d'Aspern; il avait avec lui les divisions des généraux Molitor, Legrand, +Carra-Saint-Cyr, et une division de réserve, commandée par le général +Démont. Le maréchal Lannes déboucha à la droite du maréchal Masséna, +entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et +la division du général Oudinot, et en réserve, la division du général +Boudet. Derrière, en deuxième ligne, était la garde à pied, composée de +deux régimens de fusiliers, de deux régimens de tirailleurs et de deux +régimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de +chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie légère aux +ordres du général Marulaz; deux autres sous les ordres du général +Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le général +d'Espagne (tué la veille), et la division du général Saint-Sulpice; +quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la +rive droite, prêt à passer, se trouvait le maréchal Davout avec la +division du général Friant et celles des généraux Morand et Gudin qui +étaient rentrés à son corps d'armée; le général Vandamme avec les +Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde à cheval. +Les Bavarois avaient été envoyés dans le Tyrol pour combattre les +insurgés et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs +divisions, celle du général Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le +général Wrede, et le tenait près de lui toutes les fois qu'il le +pouvait. + +Nous perçâmes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre, +nous tenant en observation à notre droite, où était placée notre +cavalerie. Je marchais avec le maréchal Lannes, qui se tenait à la +division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense, +toutes les troupes étaient formées selon l'ordre profond, les unes en +carrés et les autres en colonnes. + +La canonnade commença presque aussitôt que nous fûmes ébranlés; elle +était meurtrière parce que, outre que nous étions près, nous présentions +des masses. Les ennemis étaient aussi formés en carrés par échiquier et +commencèrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de +mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons +déployés, comme, de notre côté, nous les eussions bien maltraités, si, +au lieu d'avoir eu des troupes composées de soldats aussi neufs, nous +eussions eu des troupes exercées comme l'étaient celles du camp de +Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et déployer sous le feu sans +craindre le désordre. Nous persistions à pénétrer dans cette ligne +d'échiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie décomposant nos +colonnes, nous forcèrent d'arrêter et d'engager un feu de canon et de +mousqueterie, avec le désavantage du nombre. Chaque quart d'heure que +nous passions dans cette position rendait encore le désavantage plus +grand. Il fut dès lors facile de prévoir que non-seulement la journée ne +pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se +terminerait probablement par quelqu'événement fâcheux; on essaya de +balancer tous ces désavantages par des charges de cuirassiers que l'on +fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient à +peine percé la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils étaient ramenés +battant par leur cavalerie trois fois supérieure. À tous ces +inconvéniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut général +vers huit heures et demie du matin. À cette heure on voyait courir par +tout le champ de bataille des officiers qui demandaient où était le parc +aux munitions, et il était encore de l'autre côté du Danube. On +éprouvait de même le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec +impatience le corps du maréchal Davout, lorsque des officiers qui +avaient été envoyés pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont +du Danube était rompu. + +Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du +fleuve, une position d'où ils découvraient notre pont d'un bout à +l'autre; ils s'imaginèrent de remplir de pierres les plus gros bateaux +qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce +moyen leur réussit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlevé en +entier et l'autre détruit dans une bonne moitié de sa longueur. +L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre côté nous avait +empêché de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous +devint funeste. Cet événement, qui fut bientôt connu des troupes qui +combattaient, leur fit perdre l'espérance d'être secourus, et l'on vit +petit à petit la retraite des divers corps s'opérer successivement. Dans +le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils +restassent dans une position où leur destruction était certaine. + +L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-même en restant au +milieu d'une canonnade à laquelle nous ne répondions plus; elle devenait +plus incommode à mesure que nous nous retirions sur le pont qui +communiquait à l'île de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle +dont l'artillerie occupait la circonférence. Notre gauche ainsi que +notre centre ne rendaient le terrain que pied à pied, et n'étaient pas +encore rentrés entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'où ils +avaient débouché le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de +vive force à notre droite et enlevèrent le village d'Essling qui était +défendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite était dans la +reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivés à notre +pont bien avant les maréchaux Masséna et Lannes. La situation était des +plus critiques; le désordre allait commencer, lorsque l'empereur donna +l'ordre à son aide-de-camp, le général Mouton, de prendre la brigade des +fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le général Mouton, qui +avait bien jugé de l'importance de son succès, ne perd pas un moment, se +met lui-même à la tête des fusiliers et les fait entrer au pas de charge +dans le village d'Essling, sans s'inquiéter du nombre de troupes auquel +il avait affaire, et il emporte le village où l'on se maintint jusqu'à +ce qu'on eut l'ordre de l'évacuer. Ce coup de vigueur nous donna les +moyens de faire notre retraite. Le brave général Mouton, grièvement +blessé, fut forcé de quitter le champ de bataille. + +Le maréchal Lannes rentra dans la position de laquelle il était parti le +matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied à +terre, parce que le canon des ennemis s'était tellement rapproché qu'il +y avait de la témérité à rester à cheval; la cavalerie avait depuis +long-temps repassé le bras du Danube, et était dans l'île de Lobau; +l'empereur venait lui-même de quitter le champ de bataille où il avait +donné ses derniers ordres sur la manière dont on devait repasser le +pont, et il était occupé à faire placer de l'artillerie dans l'île de +Lobau pour protéger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui +annoncer que le maréchal Lannes venait d'avoir les jambes emportées d'un +coup de canon. Il en fut vivement affecté et versa des larmes. Pendant +qu'on lui racontait les détails de cet événement, il aperçut le brancard +sur lequel on rapportait le maréchal Lannes du champ de bataille. Il le +fit diriger à l'écart, et voulut être seul auprès de lui; il l'embrassa +en fondant en larmes; le maréchal Lannes, épuisé par une grande perte de +sang, lui dit d'une voix basse: «Adieu, sire; vivez pour tous, et +accordez quelque souvenir à un de vos meilleurs amis, qui dans deux +heures n'existera plus.» Cette scène fut touchante et causa une vive +émotion à l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapporté le +général Saint-Hilaire, blessé aussi d'un coup de canon au pied; il en +mourut quinze jours après. La perte du maréchal Lannes fut sentie de +toute l'armée: elle mettait le complément aux malheurs de la journée. + +Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous +laissèrent toute l'après-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que +vers les quatre heures du soir que nous nous retirâmes dans le bois qui +couvre l'extrême bord du fleuve, que nous repassâmes la nuit sans être +inquiétés. On reploya le pont de bateaux qui était sur le bras du +fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il était formé, ainsi +que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont +du grand bras, où ils servirent à remplacer les bateaux que le courant +avait emportés[15]. Dès le 24 au matin, toute l'armée se trouvait dans +l'île de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, état-major, blessés, +en un mot tout. Le 22, à la nuit close, l'empereur y était lui-même +encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont était détruit: +le Danube était enflé, parce que nous étions dans la saison de la fonte +des neiges du Tyrol, en sorte que, même les deux petits bras qui +traversaient l'île et que l'on avait toujours passés à pied sec ou au +moins à gué, étaient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il +fallut construire des ponts en chevalets. + +L'empereur les passa en nacelle; j'étais avec lui ainsi que le prince de +Neuchâtel. Nous ne pûmes pas faire passer nos chevaux, et fûmes obligés +de continuer notre marche à pied. Arrivés au bord du Danube, l'empereur +s'assit sous un arbre en attendant le maréchal Masséna qu'il avait +envoyé chercher. Il arriva bientôt, et l'empereur forma un petit conseil +pour avoir les opinions de ce qui était là, sur ce qu'il convenait de +faire dans la situation où l'on était. + +Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Masséna au bord du +Danube, regardant le pont dont il restait à peine quelques débris. Le +corps du maréchal Davout de l'autre côté du grand fleuve et toute +l'armée derrière eux dans cette île de Lobau, séparés des ennemis par un +seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant +aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une âme comme la sienne +pour ne pas en être découragé. Il s'attendait bien aux opinions que l'on +allait lui émettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait, +abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est-à-dire +toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc. + +L'empereur écouta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il +dit: «Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller +à Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'évacue Vienne, +parce que les ennemis vont le repasser après moi, et dès lors ils me +mèneront peut-être à Strasbourg. Dans l'état où je suis, la seule +défense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la +rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer +ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes +ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer à +Lintz par exemple, il faudra que je marche à Lintz, au lieu que dans la +position où je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai +jusqu'à ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'éloigne +de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille +rentreront dans leurs rangs avant un mois.» + +Il ramena tout le monde à son opinion, et quoique l'on n'eût pas été +fâché de pouvoir aller se reposer au-delà du Danube, il fallut faire son +sacrifice et rester dans l'île. Le maréchal Masséna prit le commandement +de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une +instruction écrite sur la défense qu'il voulait qu'il fît, si, comme il +le croyait, il venait à être attaqué. + + + + +CHAPITRE X + +L'empereur repasse le fleuve.--Arrivée de douze cents marins de la +garde.--Stratagème des Autrichiens pour détruire nos ponts.--Prodigieuse +activité de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur +expédie des ordres au prince Eugène, en Italie, et à Marmont, en +Dalmatie.--Dispositions générales.--Gratifications distribuées dans les +hôpitaux.--Reconnaissance des blessés. + + +Cette disposition prise, il fit embarquer sur les débris du pont les +ingénieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'île, pour les faire +repasser à la rive droite, et lui-même s'embarqua avec le prince de +Neuchâtel et moi pour la même destination. Nous traversâmes le Danube +vers minuit; l'empereur était exténué de fatigue; je lui donnai le bras +pour marcher jusqu'à la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf +avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'était point +agité; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens +de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que déjà il +était à cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se +trouver à l'affaire, à cause de la rupture du pont. + +La méchanceté s'est plu à représenter l'empereur comme un homme méfiant, +et dans cette circonstance, où des hommes malintentionnés pouvaient +entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut +pour garde, à son quartier-général, que la légion portugaise, qui le +soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vétérans +de l'armée d'Italie. + +La première chose dont il s'occupa fut de réunir quelques bateaux pour +envoyer des subsistances dans l'île Lobau; on fut assez heureux pour +réussir à en pourvoir l'armée. + +On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux +et des agrès pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils étaient +déjà rétablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les +Autrichiens recommencèrent à nous lancer des bateaux chargés de pierres, +qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein +jour, et que l'on put faire courir après les débris du pont avec des +nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les débris, +les conduisaient à la rive gauche, d'où, avec beaucoup d'efforts, on les +remontait jusqu'aux ponts. Ce pénible travail aurait encore été sans +résultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots, +venant d'Anvers, commandés par des officiers de la marine. Ce corps +était suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la +marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ réunis +aux pontonniers; on tint en croisière, dans le courant du fleuve, une +quantité de très-petites nacelles, toutes montées par un nombre +proportionné de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de +sable qui bordent les îles dont le cours du Danube est parsemé, et +lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles forçaient de +rames pour le joindre, les matelots montaient à bord et conduisaient +l'embarcation à bon port, en sorte que les mêmes bateaux qui +détruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de +les réparer. Dès-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire +repasser à la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que +tout ce qui était inutile; les chevaux n'avaient vécu que de l'herbe et +des feuilles de l'île depuis le jour de la bataille. + +C'était un grand avantage que d'avoir rétabli les ponts et de les avoir +mis à l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de +matelots, et desquelles on avait formé une estacade. + +L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient +avant cette malheureuse opération; il ne laissa dans l'île que le +maréchal Masséna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain +de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approché toute leur +artillerie sur le bord du bras du Danube qui les séparait de l'île, et +qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait été +perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de +quoi leur répondre, et que nous étions les uns sur les autres dans cette +île. Cela nous fit présumer qu'ils méditaient un passage du fleuve sur +un point plus haut que Vienne. + +L'empereur plaça son armée de manière à pouvoir la réunir en un jour; il +garda près de lui toute l'infanterie qui avait repassé de l'île sur la +rive droite et la fit camper. Il travailla à la réorganisation de son +artillerie; c'est à cette occasion qu'il nomma le général La Riboissière +premier inspecteur de l'artillerie, à la place du général Songis, +atteint d'une maladie mortelle. On prit également des mesures pour +procurer des chevaux de remonte à la cavalerie; tous les ordres qu'il +avait à donner pour cela furent expédiés dans une soirée, et il songea +dès le lendemain à recréer les matériaux nécessaires pour effectuer un +nouveau passage, qu'il voulait exécuter, disait-il, dans un mois. Il +n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le séparait des ennemis, +et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'eût pas le premier bateau pour +la construction des trois qu'il demandait. Il fit établir dans l'île de +Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingénieurs de ce +corps qui étaient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois +de toute grandeur et de toute espèce. + +En très-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur +leur quille, et bientôt après lancés à l'eau, dans un des petits bras +qui traversent l'île. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux +ingénieurs-constructeurs de la marine. En même temps que l'on faisait +ces pontons dans l'île de Lobau, l'empereur faisait exécuter la +construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce +fut le général Bertrand, son aide-de-camp, qui exécuta ce magnifique +ouvrage; Bertrand était, en sa qualité d'officier du génie, un des +meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'établit +lui-même avec tous les officiers du génie et les bataillons de sapeurs, +aux bords du fleuve. + +On avait trouvé dans l'inépuisable arsenal de Vienne des bois en +profusion destinés à la réparation des ponts de Vienne et de Krems; des +cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons à sonnettes pour +frapper les pilotis. Tout cela fut amené à Ebersdorf, et on changea les +environs de ce village en chantiers de construction semblables à ceux +d'un grand port. On travaillait tout à la fois à enfoncer les pilotis, à +scier les bois, les planches et à faire des bateaux. Jamais +l'intelligence humaine n'embrassa autant de détails à la fois. Pendant +que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne négligeait +pas ceux de défendre l'île de Lobau, qui devaient aussi être ceux qui +protégeraient le passage à la rive gauche. On borda le bras du Danube +d'épaulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pièces d'artillerie +autrichiennes, tirées de l'arsenal de Vienne, dont le général La +Riboissière avait réuni tous les ouvriers, lesquels étant +très-malheureux, avaient consenti à travailler pour avoir la ration du +soldat. Cette partie de l'administration de l'armée créa des prodiges, +et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activité que +l'on déploya pour créer des ressources ne pouvait à peine se concevoir +par ceux même qui en étaient les témoins, et, à plus forte raison, ne +peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagéré. + +En même temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les +chantiers, l'empereur songea à recomposer un personnel tellement +nombreux, qu'il ne fût plus exposé à une mauvaise journée comme celle du +22 mai, ni même à une affaire douteuse. Ce que son génie imagina, et ce +que son esprit eut d'obstacles à surmonter n'est pas croyable. Il envoya +d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'armée d'Italie, de ne pas +perdre de temps pour lui amener son armée, ce que ce prince fit +sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda également au +général Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans +perdre un moment; ce général avait avec lui deux divisions, et ne +pouvait arriver à Vienne qu'à travers un nombre infini de difficultés, +presque toutes capitales. L'événement d'Essling avait été répandu avec +soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne négligeaient rien +de ce qui pouvait soutenir l'espérance des sujets de leur monarchie; en +sorte que le général Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne +rencontra partout que soulèvement et mauvaise volonté. Il fallait être +animé par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour +vaincre toutes ces difficultés et amener un corps de vieilles troupes en +bon état; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et +fut bien aise d'avoir une occasion de lui témoigner qu'il était content +de lui. + +Au commencement de la campagne, il avait envoyé des maréchaux ou +généraux français pour commander les contingens des différens princes +confédérés; cela était ainsi convenu, sans préjudice à l'autorité des +généraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui était relatif aux +détails militaires et à la discipline des corps. Il n'avait mis ces +généraux à la tête de ces contingens que parce qu'ils étaient plus +accoutumés à sa manière de vouloir être obéi, et pour correspondre avec +le prince de Neuchâtel, dans la même forme que les autres généraux +français. C'est ainsi que le maréchal Bernadotte avait été envoyé pour +prendre le commandement de l'armée saxonne, qui formait deux belles +divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'armée +autrichienne qui était en Bohême fût réunie à celle de l'archiduc +Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction +avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui +entraient en Saxe, l'empereur avait appelé à lui ce corps saxon, qui +arriva le dernier, à cause des détours qu'il eut à faire. Il manda aussi +au roi de Bavière de faire quelques efforts extraordinaires de plus +contre les insurgés du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division +bavaroise, pour l'appeler à lui au besoin. Tous les ordres nécessaires à +la recomposition du personnel de son armée étaient donnés et expédiés +dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus +qu'à soigner les troupes qu'il avait avec lui et à les empêcher de se +fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre +difficiles. Il s'attacha aux hôpitaux; il les faisait visiter +régulièrement par ses aides-de-camp. Après la bataille, il fit porter +par les mêmes officiers une gratification de 60 fr. en écus à chaque +soldat blessé, et depuis 150 jusqu'à 1,500 fr. aux officiers, selon les +différens grades; il en envoya de plus considérables aux généraux qui +étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de +l'empereur n'eurent que cela à faire: pour mon compte, j'ai été employé +deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hôpitaux. +L'empereur avait recommandé qu'on ajoutât tout ce qui était fait pour +consoler ces malheureux blessés. Par exemple, on procédait à ces visites +d'hôpitaux en grand uniforme, accompagné du commissaire des guerres, des +officiers de santé et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait +en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le +régiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze écus de cinq +francs à la tête du lit du blessé; pour cela, on était suivi de quatre +hommes de la livrée de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines +d'argent; l'argent de ces gratifications n'était pas pris dans les +caisses de l'armée: c'était celui de la cassette particulière de +l'empereur qui y fournissait. + +On aurait fait un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la +gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de +ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer +leur amour et leur dévouement à sa personne. Quelques-uns ne devaient +même pas dépenser ces douze écus; mais aux portes du tombeau, de grosses +larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur +général. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que +quand il s'occupait de ses soldats; c'était lui dilater le coeur que de +leur faire du bien et de lui dire qu'il en était aimé. On l'a accusé de +ne les avoir pas ménagés! mais ils n'ont jamais eu à affronter aucun +danger qu'il ne fût à leur tête; il faisait tous les métiers en un jour, +et il n'y a que la plus lâche malveillance qui puisse calomnier le +sentiment qui lui était le plus naturel, et qui est un des mille droits +que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postérité. Les +soldats le chérissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir +conservé plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16]. + +Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il était encore à +Ebersdorf, où il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le +Danube, lorsqu'il fut obligé d'en partir pour venir remettre son +quartier-général à Schoenbrunn; il restait à Ebersdorf parce qu'il se +persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il +voulait être prêt à saisir ce que la fortune lui présenterait d'heureux. + + + + +CHAPITRE XI. + +Fâcheuse impression que fait la bataille d'Essling.--Détresse des +Viennois.--L'empereur d'Autriche persiste à intercepter les +arrivages.--Détails sur la mort du maréchal Lannes.--Conduite de la +Russie.--Réorganisation de l'armée.--L'archiduc Jean menace de déboucher +par Presbourg.--Dispositions pour attaquer la place.--Le prince Charles +demande qu'on les suspende.--Les proclamations des archiducs. + + +La bataille d'Essling semblait avoir volcanisé toutes les têtes +allemandes; en Prusse particulièrement, on voulait éclater, et si l'on +n'avait regardé un second succès comme indubitable de la part des +Autrichiens, on n'eût été retenu par rien; on voulait agir à coup sûr. +L'opinion était telle, qu'un colonel d'un régiment de hussards, nommé +Schill, ne craignit pas de sortir de sa garnison, à la tête de son +régiment, et de l'emmener faire le vagabond et le partisan dans des +contrées où il n'y avait pas de troupes françaises. Le roi de Prusse +désavoua la conduite de ce colonel; mais l'on est autorisé à penser que, +si le colonel Schill n'avait pas connu les sentimens secrets du prince +et de la nation, il n'eût pas osé agir ainsi, et compromettre de nouveau +la monarchie prussienne. On le fit poursuivre par des troupes +westphaliennes, et il fut tué vers Stralsund. + +L'effet moral avait agi tout-à-fait contre nous; il avait suffi aux +autorités allemandes de défendre dans tout le pays, d'apporter aucune +subsistance à Vienne, pour qu'elles fussent obéies; on n'entendait +parler que d'insurrection dans les pays que nos troupes évacuaient pour +venir grossir l'armée. La position était difficile, et elle devint +critique, parce que la disette se fit sentir. Il n'y eut plus de pain +chez les boulangers; les groupes, les queues de populace s'attroupaient +à leurs portes; on fut obligé d'y mettre des gardes. C'est alors qu'on +vit l'empereur se promener à cheval dans les faubourgs et travailler +avec l'intendant de l'armée à ramener l'abondance à Vienne, avec le même +zèle que s'il avait travaillé pour la population de Paris. Cependant, +que craignait-il pour ses troupes? les magasins de l'armée étaient +pleins, et si la populace de Vienne avait voulu se révolter, il ne lui +devait aucun ménagement. + +Il nous disait quelquefois: «Par Dieu! l'empereur d'Autriche se ferait +bien plus d'honneur en repassant le Danube et délivrant sa capitale, que +d'affamer ses sujets, et me laisser le soin de les préserver des maux +auxquels sa haine pour moi les expose.» + +Il ne faut pas omettre de dire que, dans cette affligeante position, les +magistrats de Vienne vinrent supplier l'empereur de leur permettre +d'envoyer une députation à l'empereur d'Autriche, pour obtenir de lui +qu'il lui donnât des ordres pour laisser passer sur le Danube et par la +frontière de la Hongrie des subsistances dont ses sujets de Vienne +avaient besoin. + +L'empereur leur accorda leur demande, et les fit conduire aux +avant-postes. Ils allèrent effectivement au quartier-général de leur +souverain; mais, soit que le prince ait cru que c'était une ruse de +notre part pour avoir des subsistances, soit qu'il ait eu d'autres +motifs pour ne pas accorder à la députation tout ce qu'elle demandait, +elle revint avec la douleur de n'avoir pas obtenu ce qu'elle avait +désiré; ce ne fut qu'un peu plus tard que l'empereur d'Autriche donna +une latitude entière à cet égard, et nous connûmes que ce ne fut +qu'après qu'il eut appris que nous n'étions pas les premiers intéressés +à cet acte d'humanité. + +Pendant le séjour que l'empereur fit à Ebersdorf, il allait tous les +jours après midi voir le maréchal Lannes, qui n'avait pu être transporté +plus loin que dans une maison du village. Un jour, on vint lui dire que +le maréchal Lannes voulait le voir; il y courut. Le délire commençait à +prendre cet infortuné général, dont les esprits se ranimèrent en voyant +l'empereur. Il avait rêvé qu'on voulait l'assassiner, et lui disait que +ne pouvant pas marcher, il l'avait prié de venir pour qu'il puisse le +défendre. L'empereur fut affligé de le voir en cet état; les médecins le +prièrent de sortir parce que le malade était au plus mal; il revint chez +lui tout triste. Deux heures après, on vint encore lui dire que le +maréchal Lannes voulait lui dire adieu. Il y alla; mais en arrivant, le +médecin, M. Yvan, vint à sa rencontre pour lui dire qu'il était mort +depuis quelques minutes. Ainsi finit un des hommes les plus braves qui +aient été dans nos armées. Il eut une carrière trop courte pour ses +amis, mais sans égale pour l'honneur et la gloire. + +L'empereur fut très sensible à cette perte sous beaucoup de rapports. Il +partit d'Ebersdorf le soir même: nous étions dans les premiers jours de +juin, la chaleur était excessive; pour éviter l'incommodité de la +poussière, l'empereur fit rester derrière tout ce qui l'accompagnait, +c'est-à-dire à peu près une cinquantaine de personnes de tous les +grades. + +Il m'emmena seul en avant; je me doutais qu'il voulait me parler de +Russie, et effectivement c'était ce qui l'occupait. Il me demanda ce que +je pensais du tour qu'on lui avait joué dans ce pays-là, en ajoutant: +«Bien m'a valu de ne pas compter sur des alliés comme ceux-là; que +pouvait-il m'arriver de pis en ne faisant pas la paix avec les Russes? +et quel avantage ai-je à leur alliance, s'ils ne sont pas en état de +m'assurer la paix en Allemagne? Il est plus vraisemblable qu'ils se +seraient aussi mis contre moi, si un reste de respect humain ne les eût +empêché de trahir aussitôt la foi jurée; il ne faut pas s'abuser: ils se +sont tous donnés rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent s'y réunir. + +«Que l'empereur Alexandre ne vienne pas à mon secours, c'est concevable; +mais qu'il laisse envahir Varsovie à la face de son armée, on peut en +croire tout ce que l'on veut; ce n'est pas une alliance que j'ai là, et +j'y suis dupé. Il croit peut-être me faire une grande grâce en ne me +faisant pas la guerre; parbleu! si j'avais pu me douter de cela avant de +commencer les affaires d'Espagne, je m'inquiéterais peu du parti qu'il +pourrait prendre. Et puis, on dira que je manque à mes engagemens et que +je ne peux pas rester tranquille!» + +Il m'adressait ensuite la parole pour me demander ce que je croyais de +St-Pétersbourg; ma réponse fut celle-ci: «Je crois, Sire, que tout +sentiment personnel de l'empereur de Russie pour V. M. étant mis à part, +il n'est pas fâché de vous voir occupé, et que les Autrichiens +n'auraient jamais commencé la guerre injuste dans laquelle nous voilà +engagés, s'ils n'avaient été assurés au moins de l'inaction des Russes. +Mais je crois aussi que dans toute la Russie, l'empereur est encore le +seul qui tienne encore à l'alliance avec nous; que de tous côtés on le +tiraille pour le faire déclarer, et que, si nous lui en fournissons le +prétexte, ce sera lui ôter le peu de force qu'il oppose encore à +l'opinion de tout ce qui l'entoure, et conséquemment lui donner beau +jeu. Il est bien vrai aussi que nous ne gagnons rien à cette alliance, +sinon que la Russie ne nous fera pas la guerre; mais elle n'empêchera +pas qu'on nous la fasse, et je crois que ce sera fort bien faire que de +n'être pas dans le cas de compter sur ses efforts, quoiqu'il ne puisse +guère se rencontrer une occasion dans laquelle nous en ayions plus +besoin.» + +L'empereur m'écouta, mais ne répliqua pas un mot; il continua à marcher +au pas jusqu'à la porte des faubourgs de Vienne, où il prit le galop +jusqu'à Schoenbrunn. Son quartier-général resta à ce château jusqu'au +moment de rouvrir la campagne; mais tous les jours il venait visiter +l'île de Lobau ainsi que les travaux du grand pont. + +Chaque semaine qui s'écoulait ainsi dans le repos, lui donnait un +avantage immense; les régimens se recomposaient, l'artillerie se +réorganisait; les munitions de guerre autrichiennes nous furent d'un +grand secours. L'empereur travaillait continuellement et chacun suivait +son exemple. Les travaux les plus extraordinaires qu'on eût jamais faits +en campagne furent ceux que le génie exécuta sur le Danube, cette +année-là. Les armées romaines n'ont rien fait de pareil dans leurs +immortels travaux. On n'attendait que l'entière perfection des nôtres +pour commencer les opérations qui devaient mettre fin à la campagne. Les +armées autrichiennes ne restaient pas oisives, mais elles n'allaient pas +aussi vite que nous en besogne. La plus considérable, sous les ordres de +l'archiduc Charles, qui avait réuni à lui celle du général Klenau, était +campée presque perpendiculairement au Danube, ayant sa gauche au village +de Margraff-Neusiedl, son centre à Wagram et sa droite vers Aderklaw. +Cette armée avait une avant-garde le long du bord du Danube, en face de +l'île de Lobau. Celle qui était dans le duché de Varsovie, quoique du +double plus forte que l'armée polonaise du prince Poniatowski, ne put +jamais la forcer à un engagement désavantageux à celle-ci, qui se +couvrit d'honneur dans toutes les occasions où elle était obligée +d'accepter le défi. Si elle eut été aidée en la moindre chose, elle eût +pris l'offensive en grand et aurait indubitablement obtenu des succès +dignes de son patriotisme et du courage particulier aux militaires de +cette nation. Mais les Russes promettaient sans cesse de marcher, et ne +bougeaient jamais. Ces assurances de secours n'avaient pour but que de +les compromettre[17]. + +La grande armée autrichienne faisait faire quelques préparatifs d'un +passage à Presbourg. Il y avait un équipage de pont, et les Autrichiens +venaient de s'emparer, en face de cette ville, d'une petite île très +rapprochée de la rive droite dont elle n'était séparée que par un +très-petit bras du Danube, en sorte qu'ils auraient pu établir leur +grand pont tout à leur aise. Si ce passage leur avait réussi, la +position de l'empereur aurait été critique, parce que la jonction des +armées autrichiennes aurait été opérée par ce seul fait, et, comme il +n'y a que six lieues de Presbourg à Vienne, tous nos travaux d'Ebersdorf +auraient été abandonnés, malgré l'importance dont il était pour nous de +les continuer. + +L'empereur ordonna au maréchal Davout de forcer les ennemis à évacuer +cette île, et cela fut aussitôt exécuté; il accompagna l'attaque qu'il +en fit d'une centaine d'obus qu'il envoya dans Presbourg. Ces +démonstrations suffirent: l'état-major autrichien se plaignit de voir +cette grande ville exposée aux ravages de l'incendie, et demanda qu'elle +fût épargnée. L'empereur y consentit[18]; dès ce moment, les projets de +passage furent abandonnés. + +L'armée autrichienne qui venait d'évacuer l'Italie était arrivée sur le +plateau en avant de la ville de Raab, sur la rivière de ce nom, en même +temps que l'armée sous les ordres du vice-roi d'Italie venait de +traverser les montagnes qui séparent l'Allemagne de l'Italie. + +Le vice-roi avait marché contre l'armée qui était en avant de Raab. Il +eut un peu de peine à se maintenir sur le plateau, mais en payant de sa +personne, il ramena les troupes à la charge, et non seulement il parvint +à s'y maintenir, mais il entama l'armée autrichienne et la força à +repasser la Raab après avoir mis une garnison dans la ville de ce nom, +dont il fit le blocus sur-le-champ. L'empereur était pressé d'avoir +cette place pour qu'il ne restât plus de passage aux ennemis sur cette +rivière, et qu'il pût appeler le vice-roi à prendre part aux grands +événemens qu'il préparait et dont le moment approchait. + +On pressa tant les travailleurs qu'en peu de jours l'on put ouvrir le +feu de la tranchée. Les ennemis ne voulurent sans doute point sacrifier +une ville importante en pure perte, puisqu'ils avaient adopté une autre +manière d'employer l'armée qu'ils avaient dans cette partie. Ils la +rappelèrent sur la rive gauche du Danube et elle vint se placer à +Presbourg, d'où elle se tint en communication avec l'archiduc Charles +par les ponts établis sur la Marche, rivière qui sépare la Hongrie de la +Moravie. + +Les Autrichiens étaient alors vraiment en mesure; ils auraient même pu +rappeler les corps qu'ils avaient en Pologne; les Polonais n'étaient +point à craindre pour une masse comme celle qu'ils avaient alors. En +supposant même que les Russes eussent été franchement contre eux, ils +étaient si éloignés qu'ils n'auraient pu arriver qu'après l'événement. +Mais au lieu de cela, ils attendaient que l'empereur fût prêt; la +frayeur que son nom leur inspirait était telle qu'ils ne songeaient qu'à +ce qu'il allait faire, sans envisager ce que leur force permettait +d'entreprendre. + +L'empereur ne manquait pas un seul jour de passer la revue de quelques +troupes, d'examiner lui-même si les ordres qu'il avait donnés avaient +été exécutés; il allait tous les après-midi dans l'île de Lobau visiter +les constructions; c'est dans ces revues qu'il faisait le contrôle des +ordres qu'il avait donnés. Lorsqu'il était ainsi au milieu des officiers +d'artillerie et du génie on ne pouvait plus l'en arracher, et il était +toujours nuit close lorsque nous rentrions à Schoenbrunn. + +Le moment tant désiré arriva enfin. En vingt-deux jours d'un travail +sans exemple, le génie de l'armée, sous les ordres du général Bertrand, +mit à perfection un pont sur pilotis d'une rive du Danube jusqu'à +l'autre, c'est-à-dire d'une longueur de deux cent-quarante toises; ce +pont servait d'estacade à celui de bateaux qui resta au-dessous; et +au-dessus de celui sur pilotis, il y en avait un autre sur pilotis, de +huit à dix pieds de large, qui servait à la fois d'estacade au grand et +en même temps au passage pour les petites communications continuelles +qui auraient pu interrompre celui des colonnes qui défilaient sur les +deux grands ponts. Indépendamment de ces moyens-là, il y avait trois +larges ponts sur chevalets pour passer les deux petits bras qui +traversaient l'île de Lobau, et enfin, dans une espèce de cloaque qui +communiquait au bras qui nous séparait des ennemis, se trouvait: 1° +l'équipage des ponts qui avaient servi au passage du 20 mai, plus trois +autres équipages neufs que l'empereur avait fait construire dans l'île +sur le bord de ce cloaque. Ils étaient ainsi rangés: les deux qui +étaient dans le fond étaient formés par fraction de deux bateaux garnis +de leurs agrès, déjà recouverts de leurs poutrelles et madriers, de +manière que, pour construire le pont, cela se réduisait à assembler cinq +ou six de ces pièces ainsi disposées. Celui qui était à l'embouchure du +cloaque était tout composé, recouvert de ses madriers, et devait être +ainsi lancé d'une seule pièce, quoiqu'il eût deux cent quarante pieds de +long. C'est un officier du corps du génie de la marine qui en fut +l'inventeur et qui se chargea de le mettre en place. Cet ouvrage a paru +si extraordinaire que l'artillerie en a pris le modèle que j'ai vu +depuis à Paris dans la salle du Conservatoire des objets d'art de ce +corps. Le pont qui avait servi au premier passage fut rechargé sur des +haquets, et de plus encore un pont fait en bateaux du commerce, fut +disposé dans le grand Danube, de manière à pouvoir être jeté à +l'embouchure du bras que nous avions à franchir. Le bord de ce dernier +bras du fleuve était dans toute sa longueur garni d'un grand nombre de +pièces d'artillerie autrichiennes, auxquelles on avait fait faire des +affûts neufs à l'arsenal de Vienne. La plupart de ces pièces étaient +d'un très-gros calibre, et se trouvaient auparavant sur les remparts de +Vienne, sans affûts ou dans les fossés. On avait réuni à Ebersdorf des +subsistances pour toute l'immense armée qui allait s'y rendre; +l'administration de l'armée était préparée aussi sous le rapport des +hôpitaux. + +Le mois de juin s'était écoulé sans orage ni au loin ni autour de nous; +l'empereur fit expédier à tous les corps les ordres de réunion à +Ebersdorf; ils étaient écrits et signés depuis plusieurs jours; ils +portaient la date précise de leur expédition et l'heure du jour à +laquelle il fallait être rendu à Ebersdorf. Les officiers qui devaient +les porter étaient retenus au quartier-général, d'où ils ne pouvaient +pas s'absenter. Toutes ces dispositions étant prises, l'empereur resta +encore un ou deux jours à Schoenbrunn, où il travailla avec M. Maret, qui +lui apportait régulièrement les portefeuilles des ministres, lesquels +arrivaient chaque semaine à l'armée par un auditeur au conseil d'état, +comme je l'ai déjà dit. + + + + +CHAPITRE XII. + +L'armée se concentre dans l'île de Lobau--Disposition d'attaque.--Le +parlementaire autrichien.--Pont d'une seule pièce.--Violent +orage.--L'empereur est à cheval toute la nuit.--Le corps d'Oudinot +engage l'action. + + +L'empereur partit de Schoenbrunn le 2 juillet dans l'après-midi, pour +venir mettre de nouveau son quartier-général à Ebersdorf; il me donna +l'ordre d'y faire venir le lendemain le reste des bagages de tout le +grand quartier-général, et de ne laisser aucun Français à Schoenbrunn. + +Le 3, à la pointe du jour, il monta à cheval, et donna des ordres pour +que toute sa suite se rendît à ses tentes, qui étaient dressées dans +l'île de Lobau. + +Dès l'après-midi de la journée du 2 juillet les troupes commencèrent à +arriver dans toutes les directions, dans la nuit du 2 au 3, dans la +journée du 3, dans la nuit du 3 au 4 et enfin dans la journée du 4. +Elles défilèrent sur les deux ponts pour être placées dans l'île de +Lobau. Cent cinquante mille hommes d'infanterie, sept cent cinquante +pièces de campagne et trois cents escadrons de cavalerie composaient +l'armée de l'empereur. Les différens corps d'armée se plaçaient dans +l'île selon l'ordre dans lequel ils devaient passer les ponts du dernier +bras, afin d'éviter les encombremens. + +Le général Oudinot prit l'extrême droite, derrière lui était le corps du +maréchal Davout, à la gauche, derrière le corps de Masséna, était +l'armée d'Italie, à côté d'elle le corps de Marmont qui arrivait de +Dalmatie, à sa gauche était Bernadotte qui venait d'arriver avec les +Saxons. Je ne me rappelle pas où étaient placés les Wurtembergeois; je +crois qu'ils ne devaient arriver qu'en réserve. + +La cavalerie fut placée derrière l'infanterie. On était tellement serré +dans cette île qu'on s'y touchait en tous sens. + +Le 4, l'empereur fit rejeter à la même place qu'au 20 mai le pont qui +avait servi au premier passage, et le maréchal Masséna fit de suite +occuper les bois fourrés qui bordent le cours du bras du Danube dans +cette partie, mais rien de plus. Vraisemblablement cela donna un grand +éveil aux ennemis, puisque le même jour ils envoyèrent un +officier-général en parlementaire, sous un prétexte dont je ne me +souviens plus, mais au fait pour tâcher de savoir ce que nous faisions +dans cette île. On amena ce parlementaire à l'empereur, qui ordonna de +lui débander les yeux et lui dit: «Monsieur, je me doute pourquoi l'on +vous a envoyé ici: tant pis pour votre général s'il ne sait pas que +demain je passe le Danube avec tout ce que vous voyez. Il y a cent +quatre-vingt mille hommes; les jours sont longs; malheur aux vaincus! Je +ne puis vous laisser retourner à votre armée, on va vous conduire à +Vienne dans votre famille, où vous resterez jusqu'à l'issue de +l'événement.» + +L'empereur savait que ce général, qui s'appelait Wolf, était frère de +Mme de Kaunitz, laquelle était du nombre des dames qui n'avaient pas eu +le temps de sortir de Vienne à notre approche, et il le fit +effectivement conduire chez elle. + +On a peine à concevoir comment l'armée autrichienne, au centre de son +pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la précaution +d'appeler l'armée qui était à Presbourg, d'où elle aurait dû être partie +le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux +de l'empereur; elle voulut que son armée fût prête la première. Cette +île de Lobau était une vallée de Josaphat; tels qui s'étaient quittés +depuis six ans sans jamais s'être rencontrés depuis, se retrouvaient là +sur le bord du Danube. Le corps du général Marmont, qui arrivait de +Dalmatie, était composé de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis +le camp de Boulogne. + +Le 4 après midi tout était prêt, et l'on n'apercevait sur la rive +ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitôt que la nuit fut +arrivée, l'empereur étant à cheval fit commencer lui-même l'opération +par la droite où était le corps du général Oudinot; tout était si bien +disposé que le pont fut jeté dans un instant; que ces troupes y +passèrent et occupèrent le point qu'elles étaient chargées d'enlever. +J'ai omis de dire que dans la matinée du 4, il fit jeter un second pont +pour le corps du maréchal Masséna, à deux cents toises environ +au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont +fut canonné par les Autrichiens toute la journée, sans que non seulement +aucun homme, mais encore aucun bateau ne fût touché. On avait formé ce +pont avec les excédans des matériaux. + +Après avoir vu établir le pont destiné au corps du général Oudinot, +l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui étaient réunis dans le +cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du +corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on +l'avait départi au service de tous ces différens ponts, en sorte qu'il y +avait une surabondance de bras partout. + +Le pont d'une seule pièce sortit le premier; il était précédé d'une +nacelle montée par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une +ancre qu'ils allèrent jeter à la rive opposée, et sur laquelle d'autres +pontonniers hâlaient le pont où ils étaient eux-mêmes placés. La +cinquenelle qui devait le fixer était disposée d'avance, et il n'y eut +plus qu'à l'amarrer aux deux extrémités; cette besogne fut si bien faite +qu'à la dixième minute après la sortie de ce pont hors du cloaque, les +troupes passaient dessus. + +Les deux autres ponts furent jetés dans le même moment, mais demandèrent +un peu plus de temps, néanmoins le tout réussit à point nommé. Les +ennemis s'en étaient à peine aperçus d'abord: il fit cette nuit-là un +orage qui avait trempé tout le monde, et les gardes se tenaient à l'abri +d'une pluie qui tombait par torrens; elle était si violente, que +personne n'aurait travaillé si l'empereur n'avait pas été là lui-même. +Il était à pied au bord du fleuve, écoutant ce qui passait à la rive +ennemie, examinant lui-même les pontonniers qui le reconnaissaient au +milieu de l'obscurité, et mouillé comme s'il avait été trempé dans le +Danube. À cet orage accompagné d'éclairs et de tonnerre se joignait le +vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les +batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des +boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos +troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficulté. + +Tous les ponts ayant été jetés, l'empereur ordonna que l'on fît passer +les troupes, et pendant qu'elles défilaient il vint prendre un peu de +repos, ayant été toute la nuit à cheval par cet orage; il n'y avait avec +lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchâtel et moi. Il ne resta +pas long-temps sans remonter à cheval; c'était alors le 5 au matin. Il +passa sur la rive gauche, et commença à rectifier l'ordre de bataille de +son armée, qui, après avoir passé, se trouva dans l'ordre suivant: + +Masséna à la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et +Carra Saint-Cyr; + +À sa droite Bernadotte avec les Saxons; à la droite de celui-ci Oudinot, +et enfin à l'extrême droite le maréchal Davout avec les divisions +Friant, Gudin et Morand; + +En seconde ligne était à gauche le vice-roi avec les quatre divisions de +l'armée d'Italie; à sa droite, Marmont avec deux divisions; + +En réserve, la garde à pied, composée de six régimens; + +En troisième ligne, la cavalerie, composée de quatre divisions de +cavalerie légère, de trois de dragons, de trois de cuirassiers; de la +garde, ayant quatre régimens, et enfin de la cavalerie saxonne. Le +premier mouvement que fit toute cette armée, après avoir effectué son +passage, c'est-à-dire à dix heures du matin, fut de changer de front sur +l'extrémité de l'aile gauche, portant l'aile droite en avant. Ce +mouvement fut très-long. La droite avait plus de deux lieues à faire +pour arriver en ligne. L'empereur ne faisait que courir çà et là pour +reconnaître le terrain, en attendant que son armée fût placée; il fit ce +jour-là un chemin incroyable. Il avait encore sa brillante santé, et +pouvait rester à cheval autant qu'il le voulait. Dans les soixante-douze +heures des journées des 4, 5 et 6 juillet, il passa au moins soixante +heures à cheval. Il était environ deux heures après midi lorsque son +armée eut achevé son mouvement, et qu'il put la pousser en avant. Il +s'attendait à rencontrer quelques obstacles dans la plaine de l'autre +côté du Danube, comme des redoutes fermées qui auraient empêché le +déploiement de ses colonnes; au lieu de cela, tout se retirait devant +lui, et le seul moment où l'on pouvait le combattre avantageusement, +celui du passage des ponts, ne lui coûta pas un homme. Il témoignait son +étonnement de ne pas trouver l'armée autrichienne, et qu'on lui laissât +ainsi franchir autant d'obstacles sans lui rien disputer. On ne savait +pas encore d'une manière positive le parti qu'avait pris l'armée de +l'archiduc qui était à Presbourg. L'empereur avait admis l'hypothèse où +elle aurait rejoint l'archiduc Charles, qu'il supposait informé de son +passage. Lorsque son armée fut prête, il la fit marcher droit devant +elle, et ce ne fut que vers quatre heures du soir qu'elle arriva en vue +de l'armée autrichienne, qui n'avait point bougé de sa position de +Wagram[19]. À cette heure seulement nous apprîmes que le corps qui était +à Presbourg ne l'avait pas rejoint. Or, comme il ne pouvait plus +effectuer cette jonction sans faire un grand détour, l'empereur ne +s'occupa point de lui, et ne songea qu'à faire attaquer l'archiduc +Charles, dont la position, quoique fort bonne, était trop étendue pour +ne pas présenter des points faibles. + +Vers six heures du soir, la canonnade s'engagea au centre des deux +armées; notre droite marchait encore, parce que la position de la gauche +des ennemis refusait un peu, en sorte qu'il ne s'y passa rien ce +soir-là. + +Notre gauche eut affaire avec la droite des ennemis, mais ce ne fut que +peu de chose: il n'y avait de part et d'autre que le projet de se placer +pour le lendemain. Au centre, cela fut plus sérieux: l'empereur voyant +l'armée ennemie si près, essaya de faire déboucher par notre centre, +pour pénétrer s'il était possible et s'établir sur le plateau où se +trouvait l'armée autrichienne, ne voulant toutefois mettre de +l'opiniâtreté qu'à ce qu'il était possible d'obtenir. + +On laissa reposer les troupes un moment. Le point où se trouvait le +général Oudinot étant le plus avancé, il fut le premier en mesure +d'attaquer; on le fit appuyer par une division de l'armée d'Italie. +L'empereur avait ordonné que ces deux colonnes attaquassent ensemble: la +division de l'armée d'Italie avait un peu plus d'espace à parcourir, en +sorte qu'elles ne montèrent point ensemble. La division du général +Oudinot se présenta la première à la crête du plateau, d'où elle fut +presque aussitôt culbutée et repoussée dans un grand désordre, que l'on +répara en établissant de la cavalerie pour rallier les soldats, qui, à +la vérité, rentrèrent de suite dans leurs rangs malgré le feu du canon. + +La division de l'armée d'Italie ne fut pas plus heureuse: elle avait en +tête le 106e régiment; il fut chargé tout en se montrant sur le plateau +et ramené battant jusqu'en bas, sous la protection de notre artillerie; +il perdit un de ses aigles dans cette occasion. + +L'empereur était présent dans ce moment de confusion, et ne voulut pas +donner de suite à ces deux attaques, parce que la nuit approchait. +D'ailleurs un événement décisif pour le lendemain était infaillible. On +avait eu un exemple du mal que nous avait fait la perte du 21 mai au +soir pour la bataille du lendemain 22. En sorte que l'empereur ordonna +de prendre position, et de ne pas commencer d'hostilités, afin de passer +la nuit tranquillement. Il établit son bivouac entre les grenadiers et +chasseurs à pied de la garde, qu'il avait fait approcher jusqu'à la +première ligne; il fit appeler les généraux qui commandaient en chef des +corps d'armée, et passa une grande partie de la nuit avec eux à causer +de tout ce qu'il était possible qui arrivât le lendemain. + +Le maréchal Masséna avait fait la veille du passage du Danube une chute +de cheval qui l'obligea de se faire conduire en calèche sur le champ de +bataille. L'empereur avait voulu lui donner un successeur, mais il le +supplia de n'en rien faire; néanmoins l'empereur prévoyant bien que dans +une journée qui allait être aussi laborieuse, le maréchal Masséna ne +pourrait pas se transporter en calèche partout où il pourrait aller à +cheval, il mit près de lui un de ses aides-de-camp. + +L'empereur avait d'abord eu la pensée de m'y envoyer; il m'en avait même +parlé, quoique je fusse chargé près de lui du service de M. de +Caulaincourt, et que je lui fusse très-nécessaire; mais il ne voulait +pas désobliger le maréchal Masséna, qui dans ce cas aurait quitté son +corps d'armée. Il préféra envoyer Reille, qui avait été aide-de-camp du +maréchal, et accoutumé à lui obéir, afin qu'il eût avec lui quelqu'un de +confiance. + +Le corps du maréchal Masséna n'était pas encore en ligne avec nous; +l'empereur en renvoyant le maréchal Masséna à ses troupes, lui dit de +les amener le lendemain matin pour se réunir à la grande armée. + +Il renvoya successivement à leurs corps tous les officiers-généraux; il +n'y eut que le maréchal Davout qui demeura près de lui une grande partie +de la nuit. + +La plaine sur laquelle était bivouaquée l'armée était si dépouillée +d'arbres et d'habitations, qu'il n'y eut pas un feu depuis la droite +jusqu'à la gauche. On eut beaucoup de peine à trouver une couple de +bottes de paille, et quelques débris de portes pour faire un très-petit +feu à l'empereur; tout le monde coucha dans son manteau, et l'on eut +grand froid toute la nuit. + +Je la passai debout près du feu, parce que l'empereur m'avait chargé de +veiller à ce qu'on répondît aux officiers et ordonnances, qui dans ces +circonstances-là courent la nuit à travers les lignes, cherchant le plus +souvent l'empereur et les généraux qui commandent les corps d'armée; il +était soigneux des plus petites choses la veille d'une bataille, et +voulait qu'on ne laissât passer personne sans lui donner les indications +dont il avait besoin. + +Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là; je m'étais mis devant lui pour +lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec les pans de mon manteau, +et soit qu'il eût froid, ou qu'il eût l'esprit trop occupé, il était +debout avec le jour; il ne fit prendre les armes que vers quatre heures +du matin: c'était le 6 juillet 1809. + + + + +CHAPITRE XIII. + +L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est défaite.--L'empereur +parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grêle de boulets.--Mort de +Bessières.--Paroles de l'empereur.--Le général +Reille.--Macdonald.--Résultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment +du général Lasalle avant la bataille.--Sa mort. + + +Les ennemis commencèrent l'attaque par leur gauche sur notre droite, +c'est-à-dire sur le corps du maréchal Davout, qui se présentait au +village de Margraff-Neusiedl. Du point où nous étions, nous appelions le +village la Tour-Carrée, parce qu'il y a effectivement un vieux château +féodal, surmonté d'une grosse tour carrée que l'on apercevait de tous +les points de la plaine. + +J'ai ouï dire que c'était le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait +l'attaque contre le maréchal Davout; elle fut menée avec assez de +vivacité pour nous persuader qu'elle était une entreprise sérieuse de la +part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de +déborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait être en +marche de Presbourg. Mais, quel que fût leur projet, l'empereur ordonna +au maréchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division +de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie à cheval, +pour lui aider à profiter d'un succès. Il est à observer que le maréchal +avait déjà la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle était, +avant la bataille d'Essling, celle que commandait le général d'Espagne. +Le combat fut bientôt engagé. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans +cette direction toute la garde à pied et à cheval, avec toute son +artillerie, s'attendant à voir paraître le corps qui venait de +Presbourg; mais à peine l'empereur était-il arrivé, que nous vîmes +l'armée autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le maréchal +Davout, et faisant la manoeuvre opposée à la nôtre. L'empereur arrêta le +mouvement de la garde, et se mit à observer ce que faisaient les +ennemis. Le général Reille arriva du corps de Masséna dans ce moment-là, +et nous annonça que les choses allaient mal de ce côté-là, que tout +l'effort de l'armée autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y +avait pas un moment à perdre pour s'y porter, c'est-à-dire traverser le +champ de bataille entier de la droite à la gauche. L'empereur commença +par renvoyer avec le général Reille le prince de Neuchâtel, qui, un jour +de bataille, ne se ménageait pas et observait bien; il fit faire à la +garde le mouvement inverse à celui qu'elle venait de faire. Elle +l'exécuta en faisant marcher en tête son artillerie composée de +quatre-vingts bouches à feu. L'empereur passa le long du front de +bandière de toutes les troupes et arriva à la gauche qui n'existait +plus, c'est-à-dire, que le corps du maréchal Masséna était dans un état +complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne +présentaient pas un seul corps réuni; en sorte que la gauche de notre +armée était effectivement le corps des Saxons commandé par Bernadotte, +qui, une heure avant, était à la droite du maréchal Masséna. + +Voici comment cela s'était passé. + +Le maréchal Masséna avait manoeuvré toute la matinée pour se rallier à la +grande armée. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'armée autrichienne +renforçait considérablement sa droite dans le projet d'attaquer notre +gauche; il arriva de là que le maréchal Masséna fut écrasé dans un si +court espace de temps, que l'on eut à peine le temps d'aviser à lui +porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec +l'empereur, il avait dû faire attaquer le village d'Aderklaw; la +division du général Carra-Saint-Cyr en fut chargée. Le 24e régiment +d'infanterie légère, ayant la tête de la colonne, donna le premier et si +vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le +soin de faire trouver de l'autre côté de ce village d'Aderklaw un large +chemin creux (celui qui mène à Wagram), où ce brave régiment aurait été +à couvert jusqu'à hauteur des épaules des soldats. Le bon sens indiquait +de se mettre dans ce chemin, qui était une redoute naturelle; mais, par +une faute capitale de celui qui commandait là, on fit franchir le chemin +creux au 24e régiment pour le poster à l'entrée du village, où, étant +découvert de la tête aux pieds, il éprouva un feu de mousqueterie des +plus meurtriers, fut chargé après avoir essuyé une grande perte, et dans +le désordre de sa retraite, il entraîna le reste de la division de +Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes alliées, telles que les Badois, +Darmstadt, etc., etc. + +La déroute de ces troupes amena celle des troupes commandées par les +généraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et, +en un mot, notre gauche n'était plus qu'une large trouée par laquelle la +droite de l'armée autrichienne pénétrait si avant, que les b ies de +l'île de Lobau, qui avaient protégé notre passage, furent obligées de +recommencer leur épouvantable feu pour arrêter les colonnes ennemies, +qui marchaient effrontément à nos ponts; la droite des ennemis prenait +position perpendiculairement à l'extrémité de notre gauche, ce qui nous +avait obligés de faire faire un coude à celle-ci, afin d'opposer du feu +à celui des ennemis. + +Ils avaient placé de l'artillerie qui tirait à l'angle, c'est-à-dire au +coude, en même temps qu'ils nous canonnaient sur les deux côtés de +l'angle. + +Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure à +cet angle qui était véritablement un égout à boulets; comme il n'y avait +point de mousqueterie, le soldat était immobile et se démoralisait. +L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne +pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'éloigner afin de +pouvoir remédier aux désordres; dans le moment du plus grand danger, il +passa en avant de la ligne des troupes, monté sur un cheval blanc comme +la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse, +qui lui en avait fait présent). Il alla d'un bout à l'autre de la ligne, +et revint sur ses pas par le même chemin; je laisse à penser combien il +passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que +sur lui, et je m'attendais à chaque instant à le voir tomber. + +Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute +la garde venait d'arriver à cette périlleuse gauche. + +Il ordonna à son aide-de-camp, le général Lauriston, qui en commandait +les quatre-vingts pièces d'artillerie, de les porter dans une seule +batterie sur le centre de l'armée ennemie. + +Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que +commanda pour cette opération le général Reille, qui auparavant était +près du maréchal Masséna. Il se plaça à la gauche de Lauriston, à la +droite de cette même batterie, et fit marcher les deux divisions de +l'armée d'Italie, qui étaient sous les ordres du maréchal Macdonald. + +Ces trois masses s'avancèrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent +suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui +que le régiment des grenadiers à cheval. + +Le reste de la cavalerie fut dirigé pour arrêter la marche de la droite +des Autrichiens. + +L'empereur avait ordonné qu'aussitôt que la trouée qu'il allait faire au +centre serait exécutée, on fît charger toute la cavalerie, en prenant à +revers tout ce qui avait pénétré à l'extrémité de notre gauche; il +venait de donner des ordres en conséquence au maréchal Bessières[20], +qui partait pour les exécuter, lorsqu'il fut abattu par le plus +extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet +lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui +sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'eût été la foudre qui l'eût +frappé; il en fut jeté à bas de cheval au point que nous le crûmes tous +tué roide; le même boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet. +L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le +premier moment, il avait demandé: «Qui est celui-là? (c'était son +expression ordinaire) on lui répondit: «C'est Bessières, sire;» il +retourna son cheval en disant: «Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps +de pleurer; évitons encore une scène.» (Il voulait parler des regrets +que lui avait coûtés le maréchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessières +vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui était +revenue; il n'avait que la cuisse paralysée. + +Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart +d'heure le plus important de la journée, et où l'on devait en tirer un +parti immense. Immédiatement après cet accident, l'empereur m'envoya +porter au général Nansouty l'ordre de charger ce qui était devant lui, +c'est-à-dire la droite des Autrichiens qui s'étaient réunie en grosse +masse. La division Nansouty avait six régimens, parmi lesquels étaient +les deux de carabiniers; il avait derrière lui celle du général +Saint-Sulpice, qui en avait quatre. + +Je le trouvai dans une situation peu propre à encourager; il était sous +une canonnade extrêmement meurtrière; il reçut l'ordre de charger, et se +mit en devoir de l'exécuter; il partit au trot; mais la canonnade des +Autrichiens était tellement vive qu'elle arrêta cette division, qui +perdit sur place douze cents chevaux emportés par le boulet; elle ne +pouvait pas en perdre davantage en chargeant à fond, et si elle avait pu +le faire elle aurait obtenu un résultat immense, en ce qu'elle aurait +pris une bonne partie de la droite des Autrichiens. Pendant ce temps, +l'artillerie de la garde faisait au centre des ennemis un ravage +effroyable et tel que pouvaient le faire quatre-vingts pièces de canon +de douze et de huit servies par l'élite de l'artillerie. Les troupes du +général Reille s'avancèrent jusqu'à Aderklaw; et le général Macdonald, +qui était à la droite de cette batterie, donna à toute l'armée le +spectacle d'un courage admirable, en marchant à la tête de ses deux +divisions formées en colonnes et les conduisant sous une pluie de +mitraille et de boulets jusque dans les lignes ennemies, et cela en les +faisant marcher au pas sans quelles éprouvassent le moindre +désordre[21]. + +Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des +ennemis, et séparèrent leur droite du reste de l'armée. L'empereur, qui +était présent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie +de cette belle occasion; il envoya dire à la garde de charger; mais soit +que l'ordre fût mal rapporté, il ne s'exécuta point; et cette immense et +superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle +avait été entre les mains d'un homme vaillant et résolu, elle en aurait +fait sans nombre. Il y eut un moment où un grand quart de l'armée +autrichienne était à prendre: c'est dans cette occasion-là que nous +avons regretté le grand-duc de Berg; c'était l'homme qu'il aurait fallu +dans un moment comme celui-là. + +L'empereur était fort mécontent de la cavalerie, et disait sur le +terrain même: «Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera +cause que cette journée sera sans résultat.» Il en a gardé rancune très +long-temps aux généraux qui commandaient les régimens de cavalerie de sa +garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les +aurait punis exemplairement. + +Malgré toutes ces fautes l'événement était décidé en notre faveur; à +deux heures et demie après midi, la droite des ennemis était retirée, et +cherchait à se réunir à son armée, en évitant la trouée que nous avions +faite à son centre. À notre droite, le maréchal Davout était monté sur +le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succès. + +L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuyé des deux +autres divisions de l'armée d'Italie. Cette colonne pénétra aussi sur la +position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soirée; l'ennemi se +mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous +abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et +après s'être battu d'une manière à rendre prudens tous les hommes à +entreprise téméraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il +n'avait pas été entamé, et nous ne nous soucions pas de le faire +remettre en bataille avant d'en avoir détaché quelque lambeau. Le corps +du maréchal Masséna s'était réorganisé et avait repris sa position. + +Quoiqu'il n'y eût rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne +menâmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allâmes pas jusqu'à la +grande route qui conduit de Vienne à Brême. Les Autrichiens marchèrent +toute la nuit, et se retirèrent par la route de Vienne à Znaim, et par +la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur +coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente était +à peine dressée qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant +par toute l'armée, où elle faillit mettre le désordre; elle commença par +des maraudeurs, qui s'étant éloignés furent chassés par des partis de +cavalerie de l'armée de l'archiduc Ferdinand, qui était arrivé sur la +rivière de la Marche, et qui cherchait sans doute à se mettre en +communication avec la grande armée. On courut aux armes de toutes parts, +mais cette alerte n'eut aucune suite. + +Ainsi se termina cette mémorable journée de Wagram, dont les résultats +sur le champ de bataille ne répondirent pas aux laborieux travaux et aux +savantes conceptions qui en avaient précédé les dispositions; il aurait +fallu dans l'armée encore quelques-uns de ces hommes accoutumés à tirer +parti d'un succès, et à enlever les troupes dans un moment décisif. +C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa présence a +contenu tout au moment du désastre de notre gauche. + +La population entière de Vienne monta sur les édifices de la ville et +sur les remparts, d'où elle fut témoin de la bataille; le matin les +dames y étaient dans l'espérance de notre défaite, et à deux heures +après midi tout le monde à Vienne était dans la tristesse. On pouvait +voir la retraite de l'armée autrichienne comme si l'on avait été sur le +terrain même. + +L'armée autrichienne nous tint tête presque partout; elle était +très-nombreuse, elle aurait même dû avoir encore l'armée qui était à +Presbourg, et quoiqu'elle eût beaucoup de landwehr médiocrement +instruite, elle a eu dans la journée deux circonstances notables où elle +pouvait mieux faire. La première était de ne pas abandonner l'attaque +faite sur notre droite au commencement de l'action; par là elle aurait +retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportâmes de notre droite +à notre gauche. La seconde était de donner suite au succès obtenu par sa +droite sur le corps d'armée de Masséna, et de faire agir vivement son +centre avant d'attendre que nous eussions amené sur le point où était +Masséna, cent pièces de canon et autant d'escadrons avec trois divisions +d'infanterie fraîche, qui ont réparé nos affaires. L'armée autrichienne +n'avait aucune raison pour se retirer; elle était plus forte que nous, +en ce qu'un tiers de notre armée était composé de troupes étrangères, +dont l'amalgame avec les nôtres avait plus d'un inconvénient. Mais enfin +elle s'est retirée, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer +plus long-temps à d'autres événemens dans l'issue desquels elle n'avait +pas de confiance. + +L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui +annoncer la mort du général Lasalle, qui venait d'être tué par un des +derniers coups de fusil qui avaient été tirés. Il en avait eu un +singulier pressentiment le matin. Il s'était toujours plus occupé de sa +gloire que de sa fortune. La nuit qui précéda la bataille il paraissait +avoir pensé à ses enfans, il s'éveilla pour écrire à la hâte une +pétition à l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa +sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le +général Lasalle ne lui parla pas; mais il arrêta M. Maret, qui passa un +moment après, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demandé à +l'empereur, il le priait de se charger de cette pétition, en cas qu'il +lui arrivât malheur: et quelques heures après il n'était plus. + +L'empereur fut médiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait +voulu une seconde représentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Iéna, et +il avait soigné tout pour obtenir ce résultat; mais bien loin de là, +l'armée autrichienne était entière; elle partait pour aller se jeter +dans quelque position qui aurait nécessité encore de nouveaux efforts de +conception pour l'amener à un engagement suivi d'un meilleur résultat. +De plus, elle pouvait parvenir à réunir à elle l'armée qui venait de +Presbourg, et nous n'avions de notre côté plus de renforts à attendre. +Nous n'étions que trop persuadés qu'il ne fallait pas compter sur +l'armée russe; tout ce que nous avions gagné de ce côté, c'est qu'elle +ne se réunirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas +encore être celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous; +elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa +coopération se borna à essayer de gagner de vitesse les Polonais à +Cracovie: ce qui a toujours paru suspect à l'empereur. + +Les grands événemens de guerre sont toujours suivis d'un état moral qui +forme l'opinion pour ou contre un des deux partis; la bataille d'Essling +nous avait rendu l'opinion défavorable; celle de Wagram détruisit ce que +la première avait produit de fâcheux, et nous rendit un peu de notre +première popularité; ce qui acheva de nous ramener l'opinion, qui +s'entêtait à douter de notre succès, c'est que nous suivîmes l'armée +autrichienne dans sa retraite. + + + + +CHAPITRE XIV. + +L'empereur à la recherche des blessés.--Paroles de l'empereur à la vue +d'un colonel tué la veille.--Le maréchal des logis des +carabiniers.--Paroles de l'empereur à Macdonald.--Bernadotte.--Ordre du +jour secret de l'empereur, au sujet de ce maréchal.--Schwartzenberg +propose un armistice.--L'empereur l'accepte. + + +Le lendemain, 7, l'empereur parcourut à cheval le champ de la bataille +comme cela était sa coutume, et pour voir si l'administration avait fait +exactement enlever les blessés; nous étions au moment de la récolte, les +blés étaient fort hauts et l'on ne voyait pas les hommes couchés par +terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis +leur mouchoir au bout de leur fusil, et qui le tenaient en l'air pour +que l'on vînt à eux. L'empereur fut lui-même à chaque endroit où il +apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés, et ne voulut point se +porter en avant que le dernier ne fût enlevé. Il ne garda personne avec +lui, et il ordonna au maréchal Duroc de se charger de les faire relever +tous et de faire activer le service des ambulances; le général Duroc +était connu par son exactitude et sa sévérité, c'est pourquoi l'empereur +aimait à lui donner quelquefois des commissions comme celle-là. + +En parcourant le champ de bataille il s'arrêta sur l'emplacement +qu'avaient occupé les deux divisions de Macdonald; il présentait le +tableau d'une perte qui avait égalé leur valeur. La terre était labourée +de boulets. L'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait +eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Égypte, +s'était mal conduit après le départ du général Bonaparte et avait montré +de l'ingratitude envers son bienfaiteur, croyant sans doute plaire au +général qui lui avait succédé. Au retour de l'armée d'Égypte en France, +l'empereur, qui avait eu des bontés pour lui dans la guerre d'Italie, ne +lui témoigna aucun ressentiment, mais il ne lui accorda aucune des +faveurs dont il comblait tous ceux qui avaient été en Égypte. En le +voyant étendu sur le champ de bataille, l'empereur dit: «Je suis fâché +de n'avoir pu lui parler avant la bataille, pour lui dire que j'avais +tout oublié depuis long-temps.» + +À quelques pas de là, il trouva un jeune maréchal-des-logis de +carabiniers qui vivait encore quoiqu'il eût la tête traversée d'un +biscayen; mais la chaleur et la poussière avaient coagulé le sang +presque aussitôt, de sorte que le cerveau ne reçut aucune impression de +l'air. L'empereur mit pied à terre; lui tâta le pouls, et, avec son +mouchoir, il lui débouchait les narines, qui étaient pleines de terre. +Lui ayant mis un peu d'eau-de-vie sur les lèvres, le blessé ouvrit les +yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était +l'objet; puis, les ayant ouverts de nouveau, il les fixa sur l'empereur, +qu'il reconnut; ils se remplirent de larmes, et il aurait sangloté s'il +en avait eu la force. Le malheureux devait mourir, à ce que dirent les +chirurgiens qu'on appela. + +Après avoir parcouru le terrain sur lequel l'armée avait combattu, +l'empereur fut au milieu des troupes, qui commençaient à se mettre en +marche pour suivre l'armée ennemie. En passant près de Macdonald il +s'arrêta, et lui tendit la main en lui disant: «Touchez là, Macdonald! +Sans rancune: d'aujourd'hui nous serons amis, et je vous enverrai, pour +gage, votre bâton de maréchal que vous avez si glorieusement gagné +hier.» Macdonald avait été dans une sorte de disgrâce depuis plusieurs +années; on aurait eu de la peine à expliquer pourquoi, autrement que par +l'intrigue et la jalousie à laquelle un noble caractère est toujours en +butte. La méchanceté était parvenue à le faire éloigner par l'empereur, +et la fierté naturelle de son âme l'avait empêché de faire aucune +démarche pour se rapprocher d'un souverain qui le traitait moins bien +qu'il croyait le mériter. + +Les années de gloire se passaient et Macdonald ne prenait part à rien, +lorsque la déclaration de guerre de 1809 détermina l'empereur à +l'envoyer commander un corps d'armée sous les ordres du vice-roi +d'Italie. La fortune couronna sa constance, et la victoire le remit à un +poste qu'il s'est montré digne d'occuper dans des circonstances où tant +d'autres le dégradaient à l'envi et perdirent l'estime de leurs +compatriotes. + +L'armée prit les deux routes de Vienne à Znaim et de Vienne à Brenn; +l'empereur suivit cette dernière route jusqu'à Wolkersdorf, et fit +prendre, de là, la traverse qui mène à Znaim. + +Il coucha le 7 à Wolkersdorf, d'où il écrivit encore à l'empereur de +Russie. + +Le 8 il alla coucher en arrière de la position de ses troupes, qui +étaient déjà arrivées à Znaim, où l'on avait atteint l'arrière-garde des +Autrichiens. + +Le 9, de grand matin, il expédia des ordres dans plusieurs directions, +et eut une assez forte indisposition, résultat de tous ses travaux et de +toutes ses veilles. Cela l'obligea à prendre un peu de repos pendant que +les troupes marchaient. + +Le maréchal Bernadotte vint dans ce moment-là pour voir l'empereur, qui +avait défendu qu'on le dérangeât avant qu'il eût lui-même appelé; je +refusai de l'introduire. J'ignorais encore ce qui l'amenait. J'avais vu +la mollesse avec laquelle ses troupes avaient combattu; il n'avait +cessé, dès le début de la campagne, de se plaindre du peu d'élan, de +l'inexpérience de ses soldats[22], et du peu de confiance que montraient +leurs chefs[23]. J'aurais épuisé toutes suppositions avant d'imaginer +que, démentant tout à coup l'opinion fâcheuse qu'il avait donnée de leur +courage, il avait rêvé que c'étaient eux qui avaient décidé la victoire +que nous venions de remporter. L'empereur connut bientôt cet +inconcevable ordre du jour, manda le trop avantageux maréchal, et lui +retira ses troupes. La leçon ne suffit pas; Bernadotte, persistant à +soutenir les ridicules félicitations qu'il avait adressées aux Saxons, +les fit insérer dans les journaux. L'empereur fut outré de cette +conduite; il ne pouvait tolérer qu'on inventât à la fois une +inconvenance et un mensonge, mais ne voulait pas non plus blesser des +hommes qui avaient exposé leur vie pour le servir. L'incartade était +néanmoins trop forte, il ne crut pas pouvoir la laisser passer. Il donna +un ordre du jour qu'il chargea le major-général de ne laisser connaître +ni au public ni aux Saxons, dont il avait donné le commandement au +général Reynier. «Mon cousin, lui écrivait-il, vous trouverez ci-joint +un ordre du jour que vous enverrez aux maréchaux, en leur faisant +connaître que c'est pour eux seuls; vous ne l'enverrez pas au général +Reynier; vous l'enverrez aux deux ministres de la guerre; vous +l'enverrez aussi au roi de Westphalie. + +«Sur ce, je prie Dieu, etc., etc.» + + * * * * * + + _Ordre du jour._ + + En notre camp impérial à Schoenbrunn, le 11 juillet 1809. + +Sa Majesté témoigne son mécontentement au maréchal prince de Ponte-Corvo +pour son ordre du jour daté de Léopoldau, le 7 juillet, qui a été inséré +à une même époque dans presque tous les journaux, dans les termes +suivans: «Saxons, dans la journée du 5 juillet, sept à huit mille +d'entre vous ont percé le centre de l'armée ennemie, et se sont portés à +Deutsch-Wagram, malgré les efforts de quarante mille hommes, soutenus +par cinquante bouches à feu; vous avez combattu jusqu'à minuit, et +bivouaqué au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, dès la pointe du +jour, vous avez recommencé le combat avec la même persévérance, et au +milieu des ravages de l'artillerie ennemie, vos colonnes vivantes sont +restées immobiles comme l'airain. Le grand Napoléon a vu votre +dévouement; il vous compte parmi ses braves. Saxons, la fortune d'un +soldat consiste à remplir ses devoirs; vous avez dignement fait le +vôtre. Au bivouac de Léopoldau, le 7 juillet 1809. Le maréchal +commandant le 9e corps, Bernadotte.» Indépendamment de ce que Sa Majesté +commande son armée en personne, c'est à elle seule qu'il appartient de +distribuer le degré de gloire que chacun a mérité--Sa Majesté doit le +succès de ses armes aux troupes françaises et non à aucun étranger. +L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant à donner de fausses +prétentions à des troupes au moins médiocres, est contraire à la vérité, +à la politique et à l'honneur national. Le succès de la journée du 5 est +dû aux corps des maréchaux duc de Rivoli et Oudinot, qui ont percé le +centre de l'ennemi, en même temps que le corps du duc d'Auerstedt le +tournait par sa gauche.--Le village de Deutsch-Wagram n'a pas été en +notre pouvoir dans la journée du 5; ce village a été pris, mais il ne +l'a été que le 6 à midi par le corps du maréchal Oudinot.--Le corps du +prince de Ponte-Corvo n'est pas resté _immobile comme l'airain_: il a +battu le premier en retraite; Sa Majesté a été obligée de le faire +couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions Broussier et +Lamarque, commandées par le maréchal Macdonald, par la division de +grosse cavalerie aux ordres du général Nansouty et par une partie de la +cavalerie de la garde. C'est à ce maréchal et à ses troupes qu'est dû +l'éloge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.--Sa Majesté désire que +ce témoignage de son mécontentement serve d'exemple, pour qu'aucun +maréchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux autres.--Sa Majesté +cependant ordonne que le présent ordre du jour, qui pourrait affliger +l'armée saxonne, quoique les soldats sachent bien qu'ils ne méritent pas +les éloges qu'on leur donne, restera secret, et sera seulement envoyé +aux maréchaux commandant le corps d'armée. NAPOLÉON.» + +Après quelques heures de sommeil, l'indisposition qui avait forcé +l'empereur à s'arrêter se passa, et il partit de suite pour se diriger +sur Znaim, où l'on entendait une assez vive canonnade. + +Nous y arrivâmes en coupant la grande route de communication de Znaim à +Brunn, et nous nous arrêtâmes au corps du général Marmont, qui était +engagé avec l'arrière-garde ennemie. Un orage survint qui sépara un +moment les combattans, et, de notre côté, il gâta les chemins au point +que l'on ne pouvait plus faire avancer l'artillerie dans les terres +fortes de la Moravie. + +L'empereur, qui avait eu de la fièvre de fatigue toute la nuit, eut +encore cette averse sur les épaules sans qu'il se trouvât là un toit +pour le mettre à l'abri. + +Marmont avait reçu le matin un parlementaire du prince de Schwartzemberg +qui couvrait la retraite des Autrichiens; il lui proposait un armistice; +Marmont n'étant pas autorisé à le conclure, ne put que répondre qu'il +allait en référer à l'empereur, et qu'en attendant sa réponse il +donnerait suite à ses opérations. + +L'empereur avait reçu cet avis avant de partir de son quartier-général; +il ne voulut point donner de réponse avant d'avoir vu lui-même l'état +des choses, et ce que la fortune pourrait offrir d'avantageux à +entreprendre. + +Lorsqu'il fut arrivé sur le terrain, il reconnut que l'armée +autrichienne était déjà en retraite, et qu'il allait être obligé +d'entrer dans un système de manoeuvres compliquées pour la forcer à une +nouvelle bataille, c'est-à-dire recommencer un calcul de probabilités, +de chances pour et contre, et enfin remettre tout en problème. + +Je suis fermement convaincu que s'il avait compté sur le secours de +l'armée russe, il n'aurait pas balancé à chercher une nouvelle occasion +d'amener les Autrichiens à un autre engagement; mais les Russes, qui lui +donnaient de belles paroles, n'agissaient pas, et l'empereur dut +craindre que s'il avait avec les Autrichiens une affaire malheureuse +comme il n'avait pas de réserve, les Russes ne se réunissent à eux pour +achever notre destruction. + +Une foule de considérations de tout genre le déterminèrent à finir cette +guerre, dans laquelle il avait été engagé bien malgré lui. On s'est plu +à le peindre comme un homme qui ne pouvait vivre sans une guerre; et +cependant, dans toute sa carrière, c'est lui qui a toujours fait la +première démarche pacifique, et j'ai été mille fois le témoin de tout ce +qu'il lui en coûtait de regrets quand il fallait recommencer la guerre. +Avant la première et inouïe agression dont il fut l'objet en 1805, il +croyait fermement à la foi jurée, et ne se serait jamais persuadé +qu'aucun monarque cherchât à acquérir de la gloire par des moyens comme +ceux qui furent employés contre lui cette année-là. Il regardait un +traité comme inviolable tant que les conditions en étaient exactement +observées, et ce n'est qu'après avoir été convaincu, dans trois +occasions, que les monarques ne reconnaissaient point de bornes lorsque +leur puissance leur permettait de les franchir, qu'alors il s'est de son +côté déterminé à faire usage de la sienne. + +Je viens de dire qu'il se détermina à finir cette guerre. Voici comment +il s'y prit. Il saisit le prétexte de la réponse à faire au +parlementaire du prince Schwartzenberg. + +Il m'envoya porter au général Marmont l'ordre d'envoyer un de ses +aides-de-camp dire au prince de Schwartzenberg, que l'empereur venait de +l'autoriser à conclure l'armistice au sujet duquel il lui avait écrit le +matin, si toutefois cela était encore dans ses intentions, ce dont il le +priait de l'informer, afin qu'il pût prendre ses dispositions en +conséquence, et en rendre compte à l'empereur. + +Les troupes étaient encore en présence lorsque le parlementaire du +général Marmont arriva chez les Autrichiens, et le prince de +Schwartzenberg, qui était là, répondit de suite qu'il acceptait +l'armistice, et nomma des commissaires pour régler les limites du pays +que les deux armées allaient occuper; le soir même, au camp de +l'empereur l'armistice fut signé entre le prince de Neufchâtel et les +commissaires autrichiens. Notre armée reprit absolument les mêmes +positions qu'elle avait occupées après la bataille d'Austerlitz, et dès +le lendemain chaque corps de troupes partit pour un cantonnement, +passant ainsi rapidement d'un état de guerre outré à celui d'un repos +parfait. L'empereur nomma ce même soir trois maréchaux d'empire, qui +furent les généraux Macdonald, Marmont et Oudinot. Pour le premier, cela +parut juste. + +De ce camp au-dessus de Znaim, l'empereur revint mettre son +quartier-général à Schoenbrunn où il arriva le 10 ou le 11 au soir; il en +était parti le 1er ou le 2, et avait mené pendant ces huit ou neuf jours +une vie extrêmement fatigante. Au milieu des occupations que lui +donnaient les affaires de l'armée, il ne laissait pas d'ouvrir les +dépêches de Paris, et de prêter l'oreille à ce que les lettres des uns +et des autres apprenaient. + + + + +CHAPITRE XV. + +Nouvelles de Portugal.--Le maréchal Soult.--Bruits +singuliers.--Expédition anglaise à Walcheren.--Prise de Flessingue par +les Anglais.--La garde nationale est mobilisée pour couvrir +Anvers.--Conduite de Fouché à cette occasion.--Le pape.--Troubles à +Rome.--Cette ville est réunie à l'empire.--Soulèvement dans le +Tyrol.--Hoffer.--M. de Metternich.--Le prince Jean de +Lichtenstein.--Conférences pour traiter de la paix.--L'empereur fait +camper l'armée.--Il passe la revue des différens corps.--Sentimens du +maréchal Marmont pour l'empereur.--Paroles de Napoléon aux autorités de +Brunn.--Singulier recours en grâce d'un soldat.--Clémence de l'empereur. + + +La bataille d'Essling avait glacé tout le monde, et nos intrigans ayant +conçu de nouvelles espérances à Paris y avaient remis les fers au feu +pour profiter de plusieurs circonstances qui leur parurent propres à +favoriser leurs projets. + +Les Anglais, qui avaient évacué l'Espagne au mois de janvier, y étaient +retournés par Lisbonne, et avaient marché contre le maréchal Soult, qui, +de la Corogne, s'était avancé à Oporto. Il fut obligé d'abandonner son +artillerie et de se retirer par des chemins difficiles, à travers mille +obstacles que son talent lui fit surmonter. + +Il parvint jusqu'à Schoenbrunn des bruits tendant à faire croire qu'il se +serait passé des choses extraordinaires dans ce pays-là, dont on +supposait que le maréchal Soult voulait usurper la souveraineté; il est +certain que l'on a fait là-dessus mille versions. Quelques-unes +paraissaient mériter attention, parce que l'on avait généralement cru +que l'empereur était perdu après la bataille d'Essling, et qu'ayant vu +le grand-duc de Berg devenir roi de Naples, à la suite de faits d'armes +glorieux, on pouvait supposer que chacun de ses contemporains était +atteint de la même ambition. L'empereur traita tout cela de folie; cette +affaire lui parut absurde; il en rit beaucoup. Néanmoins, il écrivit au +maréchal Soult, _qu'il ne conservait que le souvenir d'Austerlitz_[24], +parce que l'on en avait trop parlé autour de lui pour que le maréchal +Soult pût se persuader que l'empereur avait tout ignoré, et si +l'empereur avait gardé le silence, cela aurait inquiété le maréchal. + +L'empereur ne conserva effectivement de ressentiment contre personne, il +fit approfondir cette affaire, dont on ne connut jamais bien le fond; +lui seul put en avoir une opinion motivée, mais je ne l'ai jamais +entendu parler sur ce sujet. Depuis ce temps il est resté dans ma pensée +qu'il avait accordé à ces bruits plus d'intérêt que nous n'avions cru +d'abord, et que cela ne contribuerait pas peu à le déterminer à finir +ses guerres le plus tôt qu'il pourrait. + +L'information de cette affaire fut suivie de la mise en jugement d'un +officier de dragons, qui fut convaincu d'avoir été plusieurs fois +clandestinement à l'armée anglaise; il alléguait pour sa défense qu'il y +avait été envoyé; mais comme il ne put pas en exhiber la preuve, il fut +traité comme un transfuge, et subit la peine prononcée contre les +coupables de ce crime. + +Une autre expédition anglaise venait de débarquer dans l'île de +Walcheren à l'embouchure de l'Escaut; j'ai dit plus haut que l'on avait +pris tout ce qu'il y avait dans les dépôts pour composer l'armée que +l'on était forcé de ramener encore une fois en Autriche. En sorte que +l'on eut recours aux Hollandais pour défendre l'île et la place de +Flessingue, où il n'y avait qu'une faible garnison française, commandée +par le général Monnet, dans lequel l'empereur avait une grande +confiance, quoiqu'il lui fût revenu sur son compte quelques rapports +défavorables: on l'accusait d'avoir favorisé le commerce interlope, et +d'avoir gagné de grosses sommes par ce moyen. + +Au grand étonnement de l'empereur, Flessingue se rendit, ainsi que toute +l'île de Walcheren; dès ce moment il crut à tous les rapports qu'on lui +avait faits, mais il n'était plus temps, et il fallait s'occuper tout à +la fois de reprendre l'île, et de couvrir le port d'Anvers dans lequel +l'empereur avait déjà enfoui des millions en constructions, en +approvisionnemens de toute espèce, et où de plus il avait une flotte. À +cette même époque, les Anglais vinrent brûler une escadre française qui +était à l'ancre dans la rade de l'île d'Aix. Nous y perdîmes cinq +vaisseaux. L'empereur fut fort mécontent de la conduite de la marine +dans cette occasion; il observait que quand on aurait voulu favoriser +les Anglais, on n'aurait pas fait pis, parce que le bon sens indiquait +pour dernière ressource de faire rentrer l'escadre dans la Charente. + +Ce n'était pas de Vienne qu'il pouvait faire un mouvement de troupes en +faveur de cette partie de la frontière; d'ailleurs la paix n'était pas +faite, et il était loin d'avoir des troupes de trop. Si la guerre avait +dû continuer, il aurait même été impolitique de paraître réduit à cette +extrémité. + +Il ordonna donc en France de prendre des mesures pour couvrir Anvers et +former une armée à opposer à celle des Anglais. Le ministre de +l'intérieur, qui était M. Cretet, venait de mourir, l'empereur n'avait +pas eu le temps de pourvoir à son remplacement, et il avait chargé M. +Fouché, ministre de la police, de soigner par intérim le travail du +ministère de l'intérieur. Pour exécuter les ordres de l'empereur, il n'y +avait pas d'autre moyen que de mobiliser une partie de la garde +nationale, et l'on profita de la latitude que l'empereur avait donnée +pour appeler aux armes les gardes nationaux, non-seulement dans les +départemens voisins de la frontière menacée, mais encore dans toute la +France, et jusque dans le Piémont. Celle de Paris fut prête la première, +M. Fouché se mit à la tête de ce mouvement. L'empereur n'en était point +inquiet, parce qu'il était en position de faire la paix, si cela était +devenu nécessaire; mais on lui adressa beaucoup de rapports sur des +projets que l'on supposait au ministre de la police, dans le cas où il +surviendrait une occasion favorable à leur exécution. Dans le fait, il +parut singulier à tout le monde de voir lever la garde nationale du +Piémont pour marcher au secours d'Anvers contre une entreprise qui +partait de Flessingue; cela donna à penser à l'empereur, surtout +lorsqu'il sut que M. Fouché lui proposait pour commander les gardes +nationaux qui se rassemblaient à Anvers, le maréchal Bernadotte, qui +venait d'être renvoyé de l'armée; néanmoins il n'en fit aucune +observation, mais il devint attentif. À ces inconvéniens il s'en joignit +d'autres: l'Italie avait été entièrement évacuée de troupes qui toutes +avaient été appelées à l'armée; on venait d'y demander une conscription +qui avait excité de petits soulèvemens dans quelques endroits: la +douceur n'ayant pas suffi pour les calmer, on employa des moyens +coercitifs qui ne réussirent pas mieux. + +D'un autre côté le pape, encouragé par les événemens qui se passaient, +et qu'on lui exagérait, rompit tout-à-fait avec nous. La source de cette +aigreur tenait à des circonstances politiques qui étaient déjà loin de +l'époque dont il s'agit. La coalition de 1805 avait surpris un corps de +quinze à vingt mille Français dans la presqu'île d'Otrante. Les Anglais +croisaient dans la Méditerranée; les Russes étaient attendus à Naples; +les alliés pouvaient d'un instant à l'autre se saisir de la citadelle +d'Ancône qui était sur notre ligne de communication, et que le pape +n'avait point armée. Napoléon demanda au souverain pontife de la mettre +en état ou de la laisser occuper par un corps capable d'assurer nos +derrières. Pie VII s'y refusa, prétendit qu'il était également le père +de tous les fidèles, qu'il ne pouvait ni ne devait armer contre aucun +d'eux. La France répliqua que ce n'était point contre des fidèles qu'il +s'agissait d'agir, mais seulement de fermer l'Italie aux hérétiques; +qu'il n'y avait pas encore long-temps que le cabinet papal avait armé; +la bannière de saint Pierre avait récemment marché contre la France à +côté de l'aigle autrichienne; elle pouvait donc marcher aujourd'hui +contre l'Autriche à côté de l'aigle française. Le pape persista, +accueillant tous les agens de troubles que la coalition soudoyait en +Italie; les circonstances devinrent plus fâcheuses, il fallut assurer +nos communications avec Naples; on fut obligé d'occuper Rome et de +saisir les Marches. Le conclave se répandit en menaces, on les méprisa. +La cour pontificale, à laquelle on laissait librement exhaler sa bile, +s'imagina qu'on la craignait et devint plus audacieuse. La guerre +d'Autriche éclata, elle crut la circonstance favorable et lança sa bulle +d'excommunication. La bataille d'Essling eut lieu, l'agitation se +répandit dans le peuple, le pape se barricada; les troupes françaises +étaient bravées, insultées, l'exaspération était à son comble. Un +engagement pouvait avoir lieu d'un instant à l'autre; le général +français ne voulut pas en courir la responsabilité. Il fit prévenir le +pape du danger auquel ses mesures de défense l'exposaient, il n'obtint +rien et fit enlever ce souverain pontife, afin de prévenir un malheur +qu'une balle perdue, un incident imprévu pouvait amener. + +L'empereur n'apprit l'événement qu'après coup; il n'y avait plus à s'en +dédire. Il approuva ce qui avait été fait, établit le pape à Savone, +puis réunit Rome à l'empire français, en annulant la donation de +Charlemagne. Tout le monde fut fâché de cette réunion, parce que tout le +monde désirait la paix; on ne prit intérêt au pape que parce que cela +offrait un moyen de nuire à l'empereur. + +Depuis long-temps, l'empereur était mécontent de la cour de Rome; elle +avait cherché à souffler la discorde en France en envoyant secrètement +des bulles à des maisons religieuses, quoique cette conduite fût opposée +aux stipulations du concordat. L'administration publique avait été +obligée d'intervenir dans cette affaire. Au moment de toutes les +insurrections partielles de l'Italie, l'on soupçonna les prêtres d'en +être les moteurs et de n'agir qu'en vertu des instructions de Rome; +c'est en grande partie parce que l'on reconnut cette cour ennemie des +idées libérales que l'on voulait consolider en France et en Italie, que +l'on se détermina à l'attaquer ouvertement, parce que l'on crut que cela +ne coûterait pas plus de temps ni de soins qu'il n'en faudrait pour +triompher de toutes les tracasseries qu'elle ne cessait de susciter +partout où elle faisait pénétrer son influence. On y serait +indubitablement parvenu si l'empereur n'eût pas été engagé dans des +travaux qui fixaient son attention, et l'empêchaient de donner aux +affaires de Rome toute celle qu'elles méritaient. J'aurai encore +plusieurs occasions de parler du mal qu'elles nous ont fait, et de +déplorer que nous n'ayons pu les éviter. + +En Allemagne les esprits étaient plus tranquilles, mais n'étaient pas +plus contens: les Westphaliens se soulevaient; un fils du duc de +Brunswick avait levé une légion avec laquelle il courait le pays, et les +Tyroliens résistaient avec avantage aux Bavarois. Presque toute l'armée +de ce pays était occupée à cette guerre d'insurrection. Ces montagnards +étaient commandés par un de leurs compatriotes, nommé Hoffer, artisan et +propriétaire. Cet homme, né brave et actif, était dirigé par le baron +d'Homayr. Il souleva ses compatriotes, les mena avec beaucoup d'adresse +et les ramena victorieux de plusieurs entreprises. Dans cette position, +l'empereur avait plus d'embarras après sa victoire qu'il n'en avait eu +en commençant la campagne. Tout cela le détermina à traiter le plus tôt +qu'il pourrait. + +L'Autriche avait laissé à Paris son ambassadeur M. le comte de +Metternich; nous étions déjà maîtres de Vienne, qu'il était encore dans +son hôtel à Paris, où on lui en voulait un peu de cette guerre, que l'on +regardait comme la conséquence des rapports qu'il avait faits à sa cour. +On a su depuis qu'il n'y avait eu qu'une part ordinaire, mais non +instigative. + +Le ministre de la police, qui s'était plaint plusieurs fois de sa +présence au milieu de la capitale, avait reçu ordre de le faire conduire +à Vienne, où il était arrivé depuis peu, escorté par un officier de +gendarmerie. Par suite de l'armistice conclu, il avait été renvoyé à +l'armée autrichienne. Peu de temps après, il s'établit des +communications entre les quartiers-généraux des deux armées. Elles +commencèrent, selon l'usage, par n'être relatives qu'à l'échange des +prisonniers; il n'y en avait pas beaucoup des deux côtés, car je ne +crois pas que, pendant tout le cours de la campagne, nous en eussions +fait plus de vingt mille, et les Autrichiens ne nous en avaient fait +guère moins. Le commissaire qui vint le premier de la part de l'empereur +d'Autriche, fut le prince Jean de Lichtenstein. On était accoutumé à le +voir arriver chaque fois qu'il était question d'ouvertures pacifiques, +et il n'était malgré cela jamais le dernier lorsqu'il fallait nous faire +la guerre. + +L'empereur l'estimait particulièrement beaucoup, et je lui ai entendu +dire qu'il aurait voulu le voir arriver comme ambassadeur à Paris, parce +qu'avec un esprit comme le sien, les deux états n'auraient jamais été en +guerre. + +J'ai eu occasion de voir ce prince chez lui à Vienne, où nous parlâmes +des affaires qui occupaient tout le monde dans ce moment-là, et dans le +cours de la conversation, il me montra un pouvoir que lui avait donné +l'empereur d'Autriche pour traiter de la paix. Quoiqu'il ne fût conçu +qu'en quatre lignes, écrites sur une simple feuille de papier à lettre, +il était au moins la preuve de la grande estime dont jouissait le prince +Jean de Lichtenstein en Autriche, et de celle que son maître avait pour +lui. De notre côté, l'empereur lui en accordait aussi, et il avait +spécialement recommandé que l'on plaçât des sauvegardes à son château de +Fellerberg près de Vienne, et qu'on n'y logeât aucune troupe, (cela ne +lui avait été demandé par personne). Je crois que c'est en traitant de +l'échange des prisonniers que l'on a commencé à parler d'une paix +définitive. L'Autriche la désirait d'autant plus, que nous écrasions le +pays, et nous avions aussi beaucoup de raisons de ne pas la rejeter. On +fut donc bientôt d'accord sur un lieu de conférences, où se rendirent, +de la part de l'Autriche, MM. de Metternich, et, je crois M. de Stadion +(je n'ose assurer que ce dernier y fût); de notre côté, ce fut M. de +Champagny qui y assista. On choisit d'abord une petite ville située sur +la route de Presbourg à Raab, que je crois être Altenbourg. Ce lieu fut +choisi parce que, depuis l'armistice, toute la grande armée autrichienne +avait fait une marche considérable par sa gauche, pour aller se réunir à +l'armée de l'archiduc Jean, dans la Hongrie: la nôtre était restée dans +ses cantonnemens, et le lieu dans lequel les conférences se tiendraient +lui était indifférent. Cette réunion, dans laquelle on se faisait +réciproquement beaucoup des politesses, sembla bientôt ne devoir pas +être aussi expéditive en affaires qu'on s'en était flatté. La peur était +passée, et chacun commençait à élever des difficultés qui n'eussent pas +manqué de ramener encore des batailles. + +L'Autriche, au milieu de toutes ses guerres, avait eu aussi des têtes +ardentes; et en même temps qu'il se formait dans ses armées des hommes +impatiens de recommencer une guerre avec la France, il se formait aussi, +dans ses cités, des philosophes qui réfléchissaient sur la source de +toutes ces entreprises si souvent renouvelées contre un souverain qui +avait le premier consacré les droits des peuples, qui tenait le sceptre +par la volonté et le voeu d'un peuple qui l'avait proclamé et élevé sur +le pavois. + +Les philosophes, tout en maudissant la guerre, ne pouvaient s'empêcher +de condamner les agresseurs, et de justifier celui dont les trophées +étaient cependant si coûteux à leur patrie. Ils faisaient partout des +prosélytes, et nous eûmes occasion de reconnaître combien l'on est dans +l'erreur en France lorsqu'on croit que des contrées éloignées manquent +de lumières et de civilisation: nous avons trouvé plus d'idées libérales +et philosophiques dans des pays que nous croyions à peine civilisés, que +dans des provinces de France qui sont la patrie de plusieurs hommes +célèbres par l'étendue de leurs connaissances et de leurs lumières. Tous +les philosophes allemands nous offraient plus d'un moyen de troubler la +société; les Hongrois nous envoyèrent des députés chargés de connaître +jusqu'à quel point nous serions disposés à appuyer une insurrection +tendant de leur part à recouvrer leur indépendance. + +Il n'aurait pas été impossible d'exciter du mécontentement en Bohême; +tous ces différens moyens furent offerts à l'empereur, qui les fit +écouter, mais qui ne reçut aucun des envoyés qui étaient venus dans les +environs de son quartier-général. Il voulait sincèrement la paix, et +trouvait de quoi la faire honorable sans démembrer la monarchie +autrichienne. Il avait parfois de l'humeur contre les plénipotentiaires +qui ne terminaient rien, et dans la crainte d'être encore joué, il fit +camper toute l'armée dans chacun des arrondissemens qu'elle occupait. En +même temps il fit construire un vaste camp retranché sur la rive gauche +du Danube en face de Vienne. + +Il y fit rétablir le pont sur pilotis qui avait été brûlé, et ajouta +deux ponts de bateaux à cette communication. + +De tous côtés on recommença à déployer de l'activité, et à se préparer à +tout événement; c'est à cette époque qu'il fit la revue des différens +corps de l'armée, l'un après l'autre, se rendant lui-même aux lieux où +ils étaient campés. Il commença par celui du général Marmont, qui était +campé à Krems; il en fut si content qu'il suffisait que le nouveau +maréchal lui demandât quelque chose pour qu'il le lui accordât de suite. +Le maréchal Marmont, dans son délire d'être maréchal de France, ne +savait comment exprimer sa reconnaissance pour l'empereur d'avoir été +élevé à la première dignité militaire; quoique depuis Marengo il ne se +fût pas même trouvé sur un champ de bataille. Le sort l'en avait +éloigné, et il voyait bien que cette distinction de l'empereur, dans la +première occasion où il s'était fait voir en ligne, n'était qu'une +marque de sa bienveillance pour lui. Il se regardait donc comme obligé à +la justifier, plutôt qu'il ne la considérait comme une récompense, +puisqu'il n'avait pas encore eu l'occasion de la mériter. Je me rappelle +qu'un jour, étant allé à la chasse avec l'empereur, dans le parc du +château impérial de Luxembourg, où résidait ordinairement l'empereur +d'Autriche, je me trouvai revenir avec le maréchal Marmont. Nous étions +tous deux seuls dans la même calèche; il ne m'entretenait que de son +bonheur, me répétant mille fois que la fortune l'avait servi à souhait, +qu'il n'avait point d'enfans et n'en aurait vraisemblablement point; +que, conséquemment, il n'avait pas besoin de s'occuper d'acquérir des +richesses, parce qu'en servant bien l'empereur, il lui ferait bien, tôt +ou tard, cent mille écus de rente; qu'avec cela, pourvu qu'il lui permît +de vivre près de lui comme un de ses plus anciens amis, lorsqu'il +n'aurait plus de guerre à faire, il serait heureux de lui consacrer sa +vie et de l'employer à la direction de travaux qui intéressassent sa +gloire. Rien ne paraissait plus noble que de tels sentimens. + +De Krems l'empereur alla à Brunn pour voir le corps du maréchal Davout, +qui était campé en grande partie sur l'ancien champ de bataille +d'Austerlitz. + +L'empereur logea à Brunn dans le même local qu'il avait occupé en 1805. +Il reçut les autorités de la province, qui profitèrent de l'occasion +pour solliciter des dégrèvemens de charges. L'empereur leur répondit: +«Messieurs, je sens tout ce que vous souffrez; je gémis avec vous des +maux que la conduite de votre gouvernement a fait tomber sur vous; je +n'y puis rien. Il y a à peine quatre ans que votre souverain me jura non +loin d'ici, à la bataille d'Austerlitz, que jamais il ne s'armerait +contre moi; je croyais à une paix éternelle entre nous deux, et ce n'est +pas moi qui l'ai violée. Certainement si je n'avais pas cru à la loyauté +dont on m'avait fait tant de protestations, je ne m'en serais pas allé +comme je l'ai fait alors. Lorsque les monarques abusent des droits dont +les a investis la confiance des peuples, et qu'ils attirent sur eux +autant de calamités, ceux-ci ont le droit de la leur retirer.» + +Un des membres des autorités prit la parole pour justifier son maître, +et finit sa réplique par cette phrase. «Rien ne pourra nous détacher de +notre bon François.» + +L'empereur reprit avec humeur: «Vous ne m'avez pas compris, Monsieur, ou +vous avez mal interprété ce que je viens de dire comme principe général. +Qui vous parle de vous détacher de l'empereur François? je ne vous ai +pas dit un mot de cela; soyez-lui fidèle dans la bonne comme dans la +mauvaise fortune; mais alors souffrez et ne vous plaignez pas, parce +qu'autrement c'est un reproche que vous lui adressez.» + +Après avoir congédié les autorités, il alla visiter la citadelle de +Brunn qu'il faisait armer et approvisionner. En en faisant le tour, il +vit pendre un cordon par une des fenêtres de la prison; à l'extrémité +était attaché un morceau de papier avec ces mots: «Grâce! grâce!» +L'empereur me chargea de m'informer de ce que cela voulait dire, et, sur +mon rapport, il ordonna qu'on fît paraître le soldat qui était dans +cette prison, à la revue du corps d'armée du maréchal Davout, qu'il +passait le lendemain. Il alla parcourir toutes les positions qu'il avait +fait occuper en 1805, et reconnaissait tous les chemins et les sentiers, +aussi bien que s'ils avaient été ceux des environs de Saint-Cloud. + +Le lendemain il visita la position qu'il avait la veille de la bataille, +remonta sur le centon que défendait notre gauche, puis il revint à la +butte où son bivouac avait été établi la nuit qui avait précédé la +bataille. Il fit placer le corps du maréchal Davout dans le même ordre +qu'observaient ceux des maréchaux Lannes et Soult avant de commencer +l'action, et dans cette position, il en passa la revue, selon sa +coutume, régiment par régiment, et n'en omettant pas un sans avoir +parcouru les rangs de chaque compagnie, et vu chaque soldat. Il arriva +au régiment auquel appartenait le soldat qui l'avait imploré la veille; +son colonel l'avait fait mettre à sa droite. L'empereur était à pied; en +s'approchant de la compagnie des grenadiers, il s'arrêta devant le +soldat qui s'était mis à genoux, et demanda ce que cela voulait dire. Le +colonel répondit que c'était l'homme qui lui avait demandé grâce hier à +la citadelle. Là-dessus l'empereur, qui ne s'en souvenait plus, +questionna et demanda dans quel cas il était. Ce malheureux homme, dans +un moment d'ivresse, avait porté la main sur son supérieur, et il devait +passer à un conseil de guerre, d'où il n'y avait aucune espérance de le +sauver. L'empereur demanda tout haut: «Est-ce un brave homme?» Tous les +grenadiers répondirent: «Oh! oui, Sire, un bon soldat que nous +connaissons, et qui ne reste pas derrière.» Alors l'empereur, +s'approchant de ce malheureux qui était toujours à genoux, le prit par +les deux oreilles, et lui secouant la tête, moitié par bonté et moitié +avec un air de sévérité! il lui dit: «Comment, tu es un bon soldat, et +tu fais des choses comme celles-là! Dis-moi ce que tu serais devenu si +j'avais tardé à venir, seulement d'un jour.» Puis lui ayant donné deux +tapes avec la main creuse, il lui dit: «Va-t-en à ta compagnie, et +n'oublie pas cette leçon.» Dans ce moment il partit un cri de vive +l'empereur! de la droite à la gauche du régiment. Il aurait fallu +entendre ces acclamations! Comment pouvait-on s'étonner du délire qui +s'emparait de l'esprit des troupes lorsqu'elles le voyaient passer? Il +leur laissait dire tout ce qu'elles voulaient, lorsqu'elles souffraient, +et jamais elles ne lui auraient refusé de faire un effort, parce +qu'elles étaient toujours enlevées et électrisées par sa présence. + +La revue du corps d'armée dura très tard, et l'empereur ne rentra à +Brunn, qu'à la nuit. Tous les généraux dînèrent avec lui ce soir-là. En +causant avec eux, il leur adressa cette question. «Voici la deuxième +fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je +encore une troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce que l'on voit +tous les jours, personne n'oserait parier que non.» + +Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la +rivière de la Marche, jusqu'à Marchek, et rentra à Vienne après avoir +parcouru le champ de bataille de Wagram. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Grandes parades de Schoenbrunn.--L'empereur court le danger d'être +assassiné.--Détails sur l'assassin.--L'empereur le fait comparaître +devant lui.--Conversation avec ce jeune fanatique.--Distribution de +faveurs au 15 août.--Nouvelles de l'état des affaires +d'Espagne.--Réflexions de l'empereur à ce sujet. + + +Peu de jours après cette course, l'empereur alla passer la revue des +Saxons, dont le quartier-général était à Presbourg; il revint de cette +visite faire celle de Raab et du cours de la rivière de ce nom. Il +traversa le lieu des conférences diplomatiques, où il donna une courte +audience aux plénipotentiaires. En rentrant à Vienne, au retour de cette +revue d'une grande partie des cantonnemens de l'armée, il pressa encore +davantage les travaux militaires: on travaillait comme si l'armistice +allait être rompu. On le croyait, parce que l'on ne voyait rien de +rassurant dans tout ce qui se passait depuis l'ouverture des +conférences. + +L'empereur avait tous les jours, dans la cour du château de Schoenbrunn, +une grande parade, à laquelle il faisait venir successivement les hommes +qui sortaient des hôpitaux, ainsi que tous les régimens qui avaient le +plus souffert, afin de s'assurer par lui-même si on les soignait, et +s'il leur rentrait du monde. Ces parades attiraient beaucoup de curieux, +qui venaient exprès de Vienne pour voir cet imposant spectacle. + +Il avait soin de faire assister à ces cérémonies militaires tous les +généraux et administrateurs de l'armée qui étaient à une distance +raisonnable, et c'était dans ces occasions-là qu'il se faisait rendre +compte des causes de la non-exécution des ordres qu'il avait donnés. + +C'est à une de ces parades qu'il manqua d'arriver un événement sur +lequel on a fait mille versions déraisonnables. Nous étions à la fin de +septembre; l'empereur passait la revue de quelques régimens de ligne +dans la cour du château de Schoenbrunn; il y avait toujours un monde +prodigieux à ces parades, et l'on mettait des sentinelles de distance en +distance pour écarter la foule. + +L'empereur venait de descendre le perron du château, et traversait la +cour pour gagner la droite du régiment qui formait la première ligne, +lorsqu'un jeune homme de bonne mine s'échappa de la foule dans laquelle +il était à attendre l'arrivée de l'empereur, et vint au devant de lui, +en demandant à lui parler. Comme il s'expliquait assez mal en français, +l'empereur dit au général Rapp, qui était là, de voir ce que voulait ce +jeune homme. Le général Rapp vint lui parler; mais ne pouvant pas +comprendre ce qu'il lui disait, il le regarda comme un pétitionnaire +importun, et dit à l'officier de gendarmerie de service de le faire +retirer. Celui-ci appelle un sous-officier, et fait conduire le jeune +homme en dehors du cercle, sans y donner plus d'attention. On n'y +pensait plus, lorsque l'empereur revenant à la droite de la ligne des +troupes, le même jeune homme qui avait passé en arrière de la foule, +sortit précipitamment du point où il s'était porté en second lieu, et +vint de nouveau parler à l'empereur qui lui répondit: «Je ne puis vous +comprendre; voyez le général Rapp.» Le jeune homme portait la main +droite dans la poitrine comme pour prendre une pétition, lorsque le +prince de Neuchâtel, en le prenant par le bras, lui dit: «Monsieur, vous +prenez mal votre temps; on vous a dit de voir le général Rapp.» Pendant +ce temps, l'empereur avait marché dix pas le long du front des troupes, +et Rapp l'avait suivi. C'est alors que le prince de Neuchâtel dit à +l'officier de gendarmerie de conduire ce jeune homme hors du cercle et +de l'empêcher d'importuner l'empereur. + +L'officier de gendarmerie avait de l'humeur d'être ainsi dans le cas de +renvoyer deux fois le même homme. Il le fit un peu rudoyer, et c'est en +le prenant au collet qu'un des gendarmes s'aperçut qu'il avait quelque +chose dans sa poitrine, d'où l'on tira un énorme couteau de cuisine, +tout neuf, auquel il avait fait une gaîne de plusieurs feuilles de +papier gris, ficelée avec du gros fil. Les gendarmes le menèrent chez +moi, pendant que l'un d'eux venait me chercher. Pour éviter des +longueurs, je rapporterai en peu de mots son aventure. + +Ce jeune homme était le fils d'un ministre protestant d'Erfurth; il +n'avait pas plus de dix-huit à dix-neuf ans, avec une physionomie qui +n'aurait pas été mal à une femme; il avait entrepris de tuer l'empereur, +parce qu'on lui avait dit que les autres souverains ne feraient jamais +la paix avec lui; et comme l'empereur était plus fort qu'eux tous, il +avait résolu de le tuer, pour que l'on eût plus tôt la paix. + +On lui demanda quelle lecture il aimait. Il répondit: «L'histoire; et +dans toutes celles que j'ai lues, il n'y a que la vie de la Vierge +d'Orléans[25] qui m'ait fait envie, parce qu'elle avait délivré la +France du joug de ses ennemis; et je voulais l'imiter.» + +Il était parti d'Erfurth sur sa seule résolution, emmenant un cheval de +son père; le besoin le lui avait fait vendre en chemin, et il avait +écrit à son père de ne pas s'en mettre en peine; que c'était lui qui +l'avait pris, pour exécuter un voyage qu'il avait promis de faire, +ajoutant que l'on entendrait bientôt parler de lui. Il avait été deux +jours à Vienne à prendre des renseignemens sur les habitudes de +l'empereur, et était venu à la parade une première fois pour étudier son +rôle et voir où il pourrait se placer. Lorsqu'il eut tout reconnu, il +alla chez un coutelier acheter cet énorme couteau de cuisine que l'on +trouva sur lui, et revint à la parade pour exécuter son projet. + +Pendant que le jeune homme me faisait cet aveu, la parade défilait, et +je ne rejoignis l'empereur que dans son cabinet, pour lui rendre compte +du danger qu'il avait couru sans s'en douter. Le général Rapp le lui +avait déjà rapporté, et il ne voulait pas y croire, jusqu'à ce que, lui +ayant montré le couteau pris sur le jeune homme, il répondit d'un air à +moitié moqueur: «Ah! cependant il paraît qu'il y a quelque chose; allez +me chercher le jeune homme, je veux le voir.» + +Il retint les généraux qui avaient assisté à la parade, et qui étaient +encore dans les salles du château, et leur parla de cette aventure. +J'arrivai avec le jeune homme. En le voyant entrer, l'empereur fut saisi +d'un mouvement de pitié, et dit: «Oh! oh! cela n'est pas possible, c'est +un enfant.» Puis il lui demanda s'il le connaissait. Celui-ci, sans +s'ébranler, lui répondit: «Oui, Sire.» + +L'empereur. «Et où m'avez-vous vu?» + +Réponse. «À Erfurth, Sire, l'automne passé.» + +L'empereur. «Pourquoi vouliez-vous me tuer?» + +Réponse. «Sire, parce que votre génie est trop supérieur à celui de vos +ennemis et vous a rendu le fléau de notre patrie.» + +L'empereur. «Mais ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre; pourquoi +ne tuez-vous pas l'agresseur? cela serait plus juste.» + +Réponse. «Oh non! Sire! Ce n'est pas votre majesté qui a fait la guerre; +mais comme elle est toujours plus forte et plus heureuse que tous les +autres souverains ensemble, il était plus aisé de vous tuer que d'en +tuer tant d'autres, vos ennemis, qui ne sont pas aussi à craindre parce +qu'ils n'ont pas autant d'esprit.» + +L'empereur. «Comment auriez-vous fait pour me tuer?» + +Réponse. «Je voulais vous demander si nous aurions bientôt la paix, et +si vous ne m'aviez pas répondu, je vous aurais plongé le couteau dans le +coeur.» + +L'empereur. «Mais les militaires qui m'entourent vous auraient d'abord +arrêté avant que vous n'eussiez pu me frapper, ensuite ils vous auraient +mis en pièces.» + +Réponse. «Je m'y attendais bien, mais j'étais résolu à mourir.» + +L'empereur. «Si je vous faisais mettre en liberté, iriez-vous chez vos +parens, et abandonneriez-vous votre projet?» + +Réponse. «Sire, si nous avions la paix, oui; mais si nous avons encore +la guerre je l'exécuterai.» + +L'empereur fit appeler le docteur Corvisart qui avait été mandé quelques +jours auparavant de Paris à Vienne, où il était arrivé. Comme dans ce +moment il se trouvait dans les appartemens de l'empereur, il le fit +entrer, et, sans lui rien expliquer, il lui fit tâter le pouls à ce +jeune homme et lui demanda comment il était. M. Corvisart lui répondit +que le pouls était un peu agité, mais que l'homme n'était point malade; +que cette agitation n'était qu'une légère émotion nerveuse. Ce fut alors +que l'empereur lui dit: «Eh bien! ce jeune homme vient de cent lieues +d'ici pour me tuer;» il lui conta ce que je viens de dire. + +On ramena ce malheureux jeune homme à Vienne, où il fut traduit à un +conseil de guerre et exécuté. On l'avait mis en prison à Vienne; +l'empereur partit pour Paris sans donner d'ordre à son égard: ces +détails-là ne le regardaient pas, et ce fut l'autorité qui remettait +Vienne aux Autrichiens, qui traduisit ce jeune homme devant une +commission militaire avec les documens qui existaient sur lui. Il était +difficile que l'on osât prendre sur soi de ne pas en débarrasser la +société. + +Cette singulière aventure fit penser plus d'une bonne tête: on avait vu +combien il s'en était peu fallu qu'elle ne réussît, et on commença à +craindre que l'exemple de ce jeune fanatique ne trouvât des imitateurs. +Puis, comme on oublie tout, cette affaire passa comme les autres. + +Elle fut cependant sue à Vienne, et on ne manqua pas de trouver des +hommes qui prétendirent qu'elle avait des ramifications; on eut beaucoup +de peine à se convaincre que le projet n'était sorti que de cette jeune +tête. + +Après que l'empereur eut réuni son armée en aussi bon état qu'elle +pouvait l'être après une si laborieuse campagne, il la fit manoeuvrer +souvent, et entretenait ainsi dans l'esprit des habitans une opinion +morale, qui lui aurait été favorable, s'il avait dû recommencer les +hostilités. C'est au 15 août 1809 que l'empereur, étant à Vienne, nomma +le prince de Neuchâtel prince de Wagram, le maréchal Masséna prince +d'Essling, et le maréchal Davout prince d'Eckmuhl. Il créa ducs les +ministres de la guerre, de la justice, des finances et des relations +extérieures (c'est-à-dire MM. Clarke, Reynier, Gaudin et Champagny), +ainsi que le ministre-secrétaire d'État, M. Maret. Les maréchaux +Macdonald et Oudinot furent également nommés, le premier duc de Tarente, +et le second duc de Reggio. + +Il y eut ce jour du 15 août, anniversaire de la naissance de l'empereur, +un _Te Deum_ chanté à la métropole de Vienne, auquel assistèrent les +généraux de l'armée ainsi que les magistrats de la ville. + +On venait d'apprendre par la voix publique, et particulièrement par les +journaux anglais, qu'il s'était livré en Espagne une bataille entre +notre armée et l'armée anglaise, et que le résultat avait été heureux +pour celle-ci. Nous attendions tous les jours le courrier qui devait en +apporter l'avis officiel avec des détails; mais la difficulté des +communications entre Madrid et Bayonne ne permettait pas que +l'impatience de l'empereur fût satisfaite. On attendit environ quinze +jours avant de voir arriver M. Carion de Nisas, qui était porteur de +cette nouvelle; il avait assisté à la bataille, et était bien informé de +tout ce qui concernait nos affaires en Espagne. + +Tout ce qu'il raconta à l'empereur lui donna beaucoup d'humeur, et il +disait hautement que, bien que sa meilleure armée fût en Espagne, on n'y +faisait que des sottises. Je n'ai point fait cette campagne, mais voici +ce que j'en ai appris. + +Le maréchal Soult, après sa malheureuse affaire d'Oporto, s'était retiré +par Guimarens, Montolegne et Orense sur Luego, où il rejoignit le +maréchal Ney, qui avait évacué la Corogne et réuni son corps d'armée. Il +avait été obligé de prendre cette route, parce que les Anglais l'avaient +débordé, et prolonger son mouvement en passant par Amarante et Chavez. + +Ces troupes anglaises étaient un détachement considérable de l'armée de +lord Wellington, qui, pendant cette opération d'une partie de son armée, +remontait la vallée du Tage avec le reste, en même temps qu'une armée +espagnole s'avançait par la Manche sur Tolède. + +Les maréchaux Soult et Ney, réunis à Luego, se concertèrent et +convinrent de faire ensemble un mouvement sur Orense pour battre les +Anglais, et disperser les rassemblemens d'insurgés qui les avaient déjà +rejoints. + +Ils partirent en effet pour se porter sur Orense; mais, avant d'arriver +à ce point, le maréchal Soult prit à sa gauche et vint gagner Sanabria; +le maréchal Ney prétendit qu'il ne l'avait pas prévenu de ce changement +de résolution, qui le mit dans une position critique, ne l'ayant appris +que par un incident; le maréchal Soult dit lui en avoir fait part. +Lequel des deux croire? Je n'en sais rien; mais il n'est pas présumable +que le maréchal Soult ait pris plaisir à compromettre le maréchal Ney: +ce qui est plus vraisemblable, c'est que l'ordonnance ou officier +porteur de l'avis aura été pris en chemin. + +Quelle que soit la manière dont le maréchal Ney ait été averti, il +suivit le mouvement du maréchal Soult en évacuant toute la Galice, et +ces deux corps vinrent passer l'Exla à Saint-Cébrian, pour se porter sur +Zamora. Ils vinrent ensuite par Salamanque à Plasencia, où ils furent +rejoints par le corps du maréchal Mortier, qui arrivait directement de +Valladolid. + +Ces trois corps étaient réunis à Plasencia, lorsque M. de Wellington, en +remontant la vallée du Tage avec toute son armée, s'avança jusqu'à +Talavera de la Reyna. Au bruit de son approche, le roi était parti de +Madrid, avec les maréchaux Jourdan, Victor, et le corps du général +Sébastiani. Cette armée s'avança à la rencontre des Espagnols sur la +route de Madrid à Tolède, et à la rencontre des Anglais sur celle de +Madrid à Talavera. + +Le roi fit prévenir les maréchaux réunis à Plasencia de son mouvement, +et leur ordonna de passer et de descendre dans la vallée du Tage. Soit +que son ordre arrivât trop tard, soit que lui-même eût trop précipité +son mouvement offensif sur l'armée anglaise, on n'obtint pas ce que l'on +avait espéré par un mouvement de manoeuvre; on réunit tout ce que l'on +pût du corps qui observait les Espagnols (c'était celui de Sébastiani) à +celui que les maréchaux Jourdan et Victor commandaient en avant sur +Talavera, et on attaqua maladroitement l'armée anglaise, qui se trouvait +dans la situation la plus avantageuse où la fortune pouvait la placer +pour nous, si les corps de Plasencia avaient pu prendre part à l'action. +Au lieu de cela, on l'engagea avec des troupes venues de Madrid; on se +disputa les hauteurs des positions, on perdit des deux côtés beaucoup de +monde, et on n'obtint aucun résultat. L'armée du roi, ne comptant plus +sur l'attaque des trois maréchaux qui étaient à Plasencia, se retira +pour se réunir au corps qui était opposé aux Espagnols, et couvrir +Madrid. + +L'armée anglaise fut obligée de se retirer le lendemain, ayant eu avis +de la marche de l'armée des trois maréchaux, qui, étant partie de +Plasencia, pouvait arriver avant elle, non seulement au pont d'Almaraza, +mais à celui de l'Arzobispo, qui étaient, surtout ce dernier, les seuls +points de retraite du général Wellington. + +Il ne fallait pas l'attaquer avant qu'on ne fût en mesure de les occuper +lorsqu'il se serait présenté pour repasser le Tage; il n'y avait même +aucun inconvénient à laisser attaquer les trois maréchaux les premiers, +et à se tenir prêt à suivre l'armée anglaise dans le mouvement +rétrograde qu'elle aurait dû faire pour aller défendre son point de +retraite. On aurait pu alors l'engager; et même la forcer à une action +désastreuse pour elle; au lieu de cela, on a été lui présenter une +occasion d'assurer sa retraite en faisant battre le corps destiné par sa +position à la poursuivre: aussi arriva-t-elle sans accident au pont de +l'Arzobispo, qu'elle trouva libre, et elle n'eut aucun engagement avec +l'armée des maréchaux. Cette campagne était le début de M. Wellington +dans la carrière de gloire qu'il a parcourue avec tant d'éclat depuis; +et nous étions destinés à voir les meilleures troupes de France, celles +de Boulogne, d'Austerlitz et de Friedland, condamnées à recevoir des +humiliations des ennemis, parce qu'elles étaient confiées à des mains +qui n'en surent pas tirer parti. + +L'empereur levait les épaules de pitié en écoutant ces détails, et nous +qui étions témoins de la différence qu'il y avait entre l'armée +d'Espagne et celle qu'avait l'empereur en Allemagne, où il venait +d'exécuter de si prodigieuses choses, nous faisions déjà de tristes +réflexions sur l'état où la France pourrait être réduite lorsqu'il n'y +serait plus. + +L'empereur nous disait, en parlant de ceux qui commandaient en Espagne +(sans désigner personne): «Ces gens-là ont bien de la présomption; on +m'accorde un peu plus de talent qu'à un autre, et pour livrer bataille à +un ennemi que je suis accoutumé à battre, je ne crois jamais avoir assez +de troupes; j'appelle à moi tout ce que je puis réunir: eux s'en vont +avec confiance attaquer un ennemi qu'ils ne connaissent pas, et +n'emmènent que la moitié de leur monde! Peut-on manoeuvrer ainsi? Il +faudrait que je fusse partout. Que n'ai-je eu ici les trois corps de +Soult, Ney et Mortier, j'en aurais fait voir de belles à ceux-ci» (les +Autrichiens)! + +Il n'avait effectivement qu'un seul corps d'infanterie, celui du +maréchal Davout, qui fût composé d'aussi bonne troupes que celles qui +étaient en Espagne. Cette bataille de Talavera donna à l'empereur un +chagrin qui dura plusieurs jours; il concevait aisément une mauvaise +fortune de guerre, mais une faute que l'on pouvait éviter diminuait tout +de suite la bonne opinion qu'il avait eue de celui qui l'avait commise. +Malgré cela, il avait une bonté naturelle pour tous ceux qui avaient +servi sous lui longtemps, et quoiqu'il les grondât parfois, il leur +fournissait presque aussitôt les moyens de rentrer en grâce. Il ne +pardonnait rien aussi facilement que les torts que l'on avait eus envers +lui personnellement. Une bonne action détruisait, dans son esprit, +l'effet de dix fautes; mais un manque à l'honneur ou un manque de +courage perdait sans retour celui qui s'en rendait coupable. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Les conférences sont transportées à Vienne.--Chimères de quelques +intrigans.--Anecdote à ce sujet.--La paix est signée.--On fait sauter +les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la +grâce de leur mère.--Regret de l'empereur.--Singulière méprise. + + +On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne, +pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient +comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans +les conférences où l'on traitait de la paix. + +L'empereur était impatient des lenteurs des négociations, et, voulant +avoir ses plénipotentiaires plus à sa portée, il avait transféré à +Vienne le siége des conférences. C'était alors le prince Jean de +Lichtenstein qui était le principal plénipotentiaire pour l'Autriche. Ce +changement fut cause que l'on savait à peu près dans tout Vienne les +plus petits détails de ce qui se passait à ces conférences; cela +intéressait trop de monde pour que l'on eût rien négligé de ce qui +pouvait faire découvrir quelques particularités. Il y avait autour de +l'empereur quelques hommes qui s'opiniâtraient à croire que l'Autriche +était disposée à ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un +gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne +laissaient échapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimères +qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens éclairés +de Vienne, tandis que ce n'étaient que les rêves de quelques hommes à +mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les +pays, ces intrigans paraissent avoir le privilége de duper les hommes de +bien, et ceux de Vienne semblèrent avoir complètement réussi près des +hommes les plus marquans de tout ce qui était à l'armée de l'empereur. +Voici une anecdote qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Le +maréchal Bessières était à sa première sortie, depuis la blessure qu'il +avait reçue à Wagram; il était venu voir l'empereur à l'heure de son +déjeuner, ce qui avait lieu après la parade; l'empereur avait fait +entrer le maréchal Bessières depuis quelques instans, lorsqu'on lui +annonça un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre. +L'empereur, qui n'était pas accoutumé à le voir à cette heure-là, lui +demanda d'un ton gai: «Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans +de Vienne?» Croirait-on qu'il répondit de bonne foi: «Sire, ils sont +pénétrés d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat +qu'il a à loger, un protecteur près du nouveau souverain qu'il plaira à +V. M. de leur donner?» + +L'empereur ne répondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela. +Il finissait son déjeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un +compte à lui rendre; il était en assez belle humeur, et me demanda aussi +ce que disaient les Viennois. Je lui répondis «qu'ils nous donnaient à +tous les diables du matin au soir, et que bien sûrement ils +entreprendraient de se défaire de nous, si nous devions prolonger notre +séjour parmi eux.» L'empereur me répliqua (le maréchal Bessières +présent): «Ceci me paraît plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si +la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de mille Vendées; je +n'écoute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrêter. Aussi +j'espère finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu'à des +bagatelles.» Effectivement, la paix fut signée très peu de jours après. +Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie +pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hâter dans ses décisions? +Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette +idée-là, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes, +indépendamment des deux guerres qu'il avait déjà, et qu'il soutenait au +moyen de tous les efforts de son habileté. Je sais bien qu'on lui a +supposé le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le +grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il +ait jamais songé à une pareille chose. Il avait trop à faire en France +et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait +infailliblement prolongé son séjour à Vienne. + +Je me rappelle même qu'à cette époque, il me donna ordre de faire partir +de Paris un équipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour +Bayonne, et, en même temps, d'écrire au grand-écuyer du roi d'Espagne, +pour que le roi lui envoyât quelques uns de ses meilleurs chevaux à +Burgos, où il comptait se rendre de suite[26]. + +La paix ayant été signée, elle fut envoyée à la ratification de +l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas à la donner. L'empereur fit une +proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des +soins qu'ils avaient donnés aux blessés de l'armée; il leur témoignait +combien il avait souffert de ne pouvoir alléger les maux qui avaient +pesé sur eux, ajoutant que cette considération l'avait en partie décidé +à terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles. + +Il terminait par leur dire que, si, pendant son long séjour près de leur +capitale, il ne s'était pas montré davantage au milieu d'eux, c'était +parce qu'il n'avait pas voulu détourner leurs respects et leurs hommages +de l'amour qu'ils portaient à leur souverain. Ces adieux firent beaucoup +de plaisir aux habitans de Vienne. + +L'empereur leur avait laissé prendre un peu de licence. L'hiver +approchait; le petit peuple était très malheureux; il leur laissa couper +du bois dans les forêts impériales, et répondait aux employés +autrichiens, qui voulaient les en empêcher en faisant faire des +représentations à l'empereur: «Mais comment ferait l'empereur votre +maître? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux, +mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et +mettez cela sur mon compte[27].» + +Les magistrats de Vienne vinrent prendre congé de lui; ils lui +demandèrent d'épargner les remparts de la ville, que l'on avait minés +depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en +observant qu'il était même dans leur intérêt qu'ils fussent détruits, +parce qu'il ne prendrait plus fantaisie à qui que ce fût d'exposer leur +ville à être brûlée, pour satisfaire une ambition particulière. Il dit +que cela avait même été son projet en 1805; mais qu'ayant été exposé, +cette fois-ci, ou à incendier Vienne, ou à courir des chances fâcheuses, +s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus à +l'avenir être dans ce cas. + +Les magistrats furent obligés de se retirer, et lorsque l'empereur fut +parti, on mit le feu aux différens fourneaux de mine qui avaient été +établis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut, +après l'explosion, seize ouvertures considérables. On fut très sensible +à Vienne à cette opération; on la regarda comme une flétrissure: mais +l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manière à ce +qu'on ne pût pas la défendre, et nullement celle d'humilier la +population. + +Nous entendîmes la détonation de ces fourneaux à quelque distance de +Schoenbrunn. Par le traité de paix, on avait stipulé un temps déterminé +pour évacuer la capitale et les États autrichiens; ce fut le maréchal +Davout qui fut chargé de l'arrière-garde, et de remettre le pays aux +autorités autrichiennes. Il resta, en conséquence, encore quelque temps +à Vienne. + +On a souvent parlé d'exécutions et on a mis sur le compte de l'empereur +des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours +sanctionné des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonné que l'on +traduisît qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu +une information de suite, et qu'on ne lui ait présenté un rapport +accompagné d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en +liberté; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de +partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le +ministre de la police. + +L'empereur rentrait un jour d'une course à cheval; il trouva dans la +cour du château une dame, d'un extérieur respectable accompagnée de deux +petits enfans; tous trois étaient en noir. L'empereur crut un instant +que c'était la veuve de quelque officier tué à la bataille. Il +s'approcha d'eux avec intérêt. Sa contenance changea quand il apprit +qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de +l'empereur la grâce de leur mère, condamnée à mort par le tribunal +criminel de cette ville. + +L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu +parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait être bien +sérieuse pour que l'on fût venu de si loin pour lui demander la grâce +d'une condamnée. Cette dame n'était munie d'aucune lettre de +recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de +sensibilité à l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en +faveur de laquelle elle intercédait. C'est alors qu'elle nomma madame de +D***; ce nom rappela à l'empereur toute l'affaire, et il répondit à +cette dame qu'il était fâché de ne pouvoir la dédommager d'un aussi +pénible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait +lui répondre sans connaître l'opinion du conseil, surtout sur un cas +comme celui dont il était question, parce qu'il rappelait à son esprit +des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du +droit de faire grâce dans cette occasion. + +J'ai vu le moment où il allait l'accorder; son coeur avait déjà prononcé, +mais d'autres considérations lui parlaient plus haut que la sensibilité; +il était fort en colère contre le ministre de la police, qui, après +avoir fait un grand éclat de cette affaire et s'en être fait un mérite, +donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vînt lui demander grâce de +l'exécution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien écrit; il +disait avec raison: «Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir +pas écrit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donné des passe-ports à +une famille que je suis obligé de renvoyer désolée?» Il se plaignit +beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police. + +La personne pour laquelle on demandait grâce à l'empereur était une +madame D***, divorcée d'avec son mari, et vivant fort légèrement avec +tout le monde. Après son divorce elle s'était retirée chez sa mère avec +ses deux enfans; elle habitait un château à sept ou huit lieues de Caen, +sur le bord d'une route. + +Plusieurs fois la messagerie avait été arrêtée et volée non loin de là, +sans que l'on pût parvenir à découvrir les auteurs de ce brigandage, qui +était exercé par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher +leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur +compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs, +lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire +découvrir quelques uns; on eut bientôt les autres: ils étaient tous de +ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant à de +bonnes familles; mais ayant fréquenté de mauvaises compagnies, ils +s'étaient perdus. Madame D*** s'était associée à eux au point de leur +donner asile dans son château, où ils se réunissaient pour aller +commettre le vol, et où ils revenaient ensuite pour le partager après +l'avoir exécuté. Ses désordres l'avaient conduite à cet état +d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'après les +dépositions des complices; elle y fut convaincue et condamnée. + +Son avocat lui avait probablement conseillé de se déclarer enceinte, +afin d'obtenir une suspension à son exécution, et avoir le temps +d'envoyer sa mère et ses enfans demander sa grâce. + +Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'était au +ministre à en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le +ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage à une famille qui +s'en est retournée pleurant tout le long du chemin, et laissant croire +qu'elle était victime de la cruauté de l'empereur. + +Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre +espèce qui aurait pu avoir des suites désagréables, si l'empereur +n'avait pas été si bien servi, que l'on y remédia sur-le-champ, sans que +cela pût paraître. + +Il venait de signer la paix, et avait dicté à M. de Menneval, son +secrétaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et +l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent +copiées, et alla voir défiler la parade. M. de Menneval, les ayant +achevées, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lût et les +signât à son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il +dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance +les adresses pour avoir plus tôt expédié les lettres au retour de +l'empereur, qui ne tarda pas à rentrer. + +Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval +ajoutait à l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse à +ployer l'autre lui-même, à la mettre dans l'enveloppe, à la cacheter, et +va lui-même la donner au général autrichien Bubna, qui était, depuis la +parade, à attendre dans le salon voisin. Celui-ci était déjà parti pour +le quartier-général de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant +mettre la deuxième lettre dans l'enveloppe, trouva que c'était +l'enveloppe de l'empereur de Russie qui était restée, et il avait en +main la lettre destinée à l'empereur d'Autriche; en sorte que le général +Bubna était parti avec la lettre destinée à l'empereur de Russie, dans +l'enveloppe à l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas +nécessaire, je crois, d'ajouter que ce n'était pas la même chose: aussi +l'empereur vint-il lui-même pour faire courir après le général Bubna, +que l'on joignit hors des grilles du château; on lui dit que l'empereur +désirait qu'il revînt, parce qu'il avait quelque chose à ajouter à la +lettre dont il était porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe, +et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mêla plus +de l'expédition de ses dépêches, et laissa ce soin à M. de Menneval, qui +ne le quittait pas un seul jour. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Pertes de l'Autriche.--Départ pour la France.--Arrivée à +Fontainebleau.--M. de Montalivet.--Opinion de l'empereur sur cette +famille.--Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière à +Paris.--Véritable motif du divorce de l'empereur.--Le prince Eugène +chargé d'en parler à l'impératrice.--Cérémonie du divorce. + + +Par le traité de paix, l'Autriche perdit à peu près trois millions +d'habitans; elle céda la Gallicie avec les provinces illyriennes, et +quelques territoires dans l'Innviertel, ainsi que le pays de Salzbourg. +Les princes confédérés d'Allemagne eurent quelques augmentations de +territoire; la Bavière particulièrement se trouvait doublée en +population depuis 1805, et dans les deux guerres l'empereur avait remis +deux fois sur le trône le souverain de ce pays; son armée avait acquis +une gloire nationale en combattant avec nous. L'empereur aimait les +Bavarois; le général Wrede, entre autres, était un de ceux qu'il +distinguait le plus. Avant de quitter l'Allemagne, il lui donna une +terre de 36,000 livres de rente; elle était située à la frontière de la +Bavière, dans la portion de territoire qu'elle acquérait sur l'Autriche +par ce traité de paix. + +Il fallait que l'Autriche eût eu bien peur des suites d'une reprise +d'hostilités pour s'être imposé de pareils sacrifices, ou bien qu'en y +souscrivant elle eût conservé une arrière-pensée, parce que dans le +nombre il y en avait d'incompatibles avec son existence. Il me semble +que, si cela m'eût concerné, je me serais fort méfié de cette +résignation. Je ne sais pas si l'empereur y croyait beaucoup; mais ce +qui est certain, c'est qu'en partant de Vienne il vint à Passau sur +l'Inn, où il faisait exécuter des travaux de fortifications immenses, et +qu'en les visitant tous, non seulement il n'ordonna pas d'en ralentir +l'activité, mais au contraire il recommanda de mettre cette place dans +le meilleur état de défense. Il avait ordonné que l'on y conduisît +l'artillerie qu'on avait prise à Vienne. Il resta deux jours à Passau à +attendre un courrier de Vienne que devait lui expédier M. de Champagny, +et ce n'est qu'après l'avoir reçu que définitivement il partit pour la +France. + +Nous vînmes de Passau à Landshut, et de Freysing à Munich, où l'empereur +fut reçu comme un véritable libérateur; la cour était au château de +Nymphenbourg: c'est là où l'empereur descendit; il resta deux ou trois +jours chez le roi de Bavière, et vint ensuite à Augsbourg chez l'ancien +électeur de Trèves, qui, depuis le congrès de Ratisbonne était évêque +d'Augsbourg. Il dîna avec lui, et partit de suite pour Stuttgard. Il +voulut s'arrêter à Ulm chez M. de Grawenrenth, gouverneur civil du +cercle, qui avait été ministre du roi de Bavière près de lui pendant la +campagne de 1805. Il y soupa, et, ayant voyagé la nuit, il arriva le +lendemain de bonne heure chez le roi de Wurtemberg, dont la cour était +rentrée à Stuttgard: on lui fit une réception très-brillante; il y resta +également un jour, passa de même quelques instans à Carlsruhe, et arriva +à Strasbourg, où il ne s'arrêta que le temps nécessaire pour recevoir +des rapports sur tout ce qu'il avait ordonné de faire dans cette place +et à Kehl. De là il ne s'arrêta plus jusqu'à Fontainebleau, où il avait +ordonné à sa maison de venir le recevoir, ainsi qu'aux ministres de lui +apporter leur travail. + +Mais il avait voyagé si vite, qu'il arriva le premier. Il n'y avait pas +encore un domestique d'arrivé; il attendit tout le monde en visitant les +appartemens neufs qu'il avait fait faire. C'est cette année que l'on +s'est servi, pour la première fois, du bâtiment situé dans la cour du +Cheval Blanc, où était auparavant l'école militaire, qui venait d'être +transférée à Saint-Cyr. Il l'avait fait arranger en appartemens +d'honneur, pour donner de l'ouvrage aux manufactures de Lyon et aux +ouvriers de Paris. Ce qu'il vint de monde de toutes parts, pour le voir, +ne peut se rendre; on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour +lui exprimer son amour et son dévoûment. S'il est un monarque autorisé à +compter sur les hommages des peuples qu'il gouverne, quel est celui qui +en a reçu plus de témoignages que l'empereur n'en a reçu des Français et +des populations d'un grand nombre d'autres pays? + +L'impératrice, qui était à Saint-Cloud, vint à Fontainebleau, et peu +d'heures après son arrivée dans cette résidence, il y eut une réunion de +toutes les dames les plus gracieuses dont cette cour a été le modèle. Il +y en avait très peu qui n'eussent pas un mari, un frère, ou un fils, +soit avec l'empereur, soit dans l'armée, et je ne crois pas qu'il ait +oublié une seule fois de leur en donner lui-même des nouvelles en même +temps qu'il leur en demandait des leurs. Dans ces occasions-là, il était +moins un monarque qui venait recevoir des hommages et des marques de +soumission, qu'un bon et excellent père qui aimait à voir réuni autour +de lui tout ce qui touchait de près aux familles qu'il avait associées à +sa destinée. Ce palais de Fontainebleau avait été tiré de l'état de +ruine dans lequel il était tombé, et se trouvait, comme par magie, +rétabli dans un état de magnificence qu'on n'y vit jamais, même dans les +plus beaux jours de Louis XIV. + +Nous étions arrivés à Fontainebleau le 29 octobre 1809, et l'empereur y +resta jusqu'au 21 novembre suivant. Pendant ces trois semaines, il +remplaça le ministre de l'intérieur, qui était mort pendant la campagne. +Entre plusieurs candidats, il choisit M. de Montalivet, alors +directeur-général des ponts et chaussées; il aimait beaucoup cette +famille. En en parlant, il se servait de cette expression: «C'est une +famille d'une rigoureuse probité, et composée d'individus d'affection; +je crois beaucoup à leur attachement.» Il avait bien raison, et il n'a +pas eu affaire à des ingrats, car M. de Montalivet était un homme de +bien dans toute l'extension du mot. + +L'empereur partit pour rentrer à Paris et en même temps pour voir le roi +de Saxe, qui venait d'y arriver uniquement pour lui faire une visite et +le remercier d'avoir délivré ses États, et en second lieu de les avoir +agrandis. L'empereur lui fit donner le palais de l'Élysée, que l'on +avait garni de tout ce qui était nécessaire à sa représentation, et tout +ce qui composait les principales autorités de l'État s'empressa d'aller +offrir ses hommages à ce vertueux monarque. Son exemple fut suivi par +les autres princes confédérés, et nous vîmes arriver successivement le +roi de Wurtemberg, que l'empereur fit loger au palais du Luxembourg, et +le roi de Bavière, qui arriva un peu plus tard. Le prince primat ainsi +que d'autres des bords du Rhin vinrent également. + +Cet hiver fut remarquable par ses fêtes et ses plaisirs, et en même +temps par le plus grand événement que nous eussions encore vu. Il y a eu +mille contes de débités sur les motifs qui ont déterminé l'empereur à +rompre les liens dans lesquels il s'était engagé depuis plus de quinze +ans, et à se séparer d'une personne qui fut la compagne de sa vie +pendant les circonstances les plus orageuses de sa glorieuse carrière. +On lui a supposé l'ambition de s'allier au sang des rois et on s'est plu +à répandre le bruit qu'il avait sacrifié toutes les autres +considérations à celle-là; on a été là-dessus dans une erreur absolue, +et aussi injuste à son égard qu'on l'est d'ordinaire envers ceux qui +sont au-dessus de nous. La vérité la plus exacte est que le sacrifice de +l'objet de ses affections a été le plus pénible qu'il ait éprouvé +pendant sa vie, et qu'il n'y a rien qu'il n'eût préféré à ce qu'il a été +obligé de faire par des motifs que je vais décrire. + +On fut généralement injuste envers l'empereur, lorsqu'il mit la couronne +impériale sur sa tête; on ne l'a cru mû que par un sentiment d'ambition +personnelle, et on était dans une grande erreur. J'ai déjà dit qu'il lui +en avait coûté pour changer la forme du gouvernement, et que, sans la +crainte de voir l'État troublé de nouveau par les divisions qui sont +inséparables d'un gouvernement électif, il n'eût peut-être pas changé un +ordre de choses qui semblait être la première conquête de la révolution. + +Depuis qu'il avait ramené la nation aux principes monarchiques, il +n'avait rien négligé pour consolider des institutions qui assuraient +tout à la fois le retour des premiers, et qui maintenaient la +supériorité des idées modernes sur les anciennes. La diversité +d'opinions ne pouvait plus après lui amener de troubles, relativement à +la forme du gouvernement; mais cela ne suffisait pas: il fallait encore +que la ligne d'hérédité fût déterminée d'une manière si précise, qu'elle +n'offrît plus à sa mort une occasion de querelles entre des prétendans, +parce que, si ce malheur était arrivé, il aurait suffi de la moindre +intervention étrangère pour rallumer la discorde parmi nous. Son +sentiment d'ambition particulière, dans ce cas, consistait à vouloir +faire passer son ouvrage à la postérité, et à transmettre à son +successeur un État fortement établi sur ses nombreux trophées. + +Il ne pouvait se dissimuler que cette suite de guerres continuelles +qu'on lui suscitait, dans le dessein de diminuer sa puissance, n'avait +réellement d'autre but que de l'abattre personnellement, parce qu'avec +lui tombait toute cette puissance qui n'était plus soutenue par +l'énergie révolutionnaire qu'il avait lui-même comprimée, et pour +continuer à imprimer au dehors une terreur dominatrice, il aurait fallu +entretenir dans l'intérieur cette fièvre volcanique qui souvent sauve +les empires, mais qui, dirigée par une main habile, les mène quelquefois +à leur asservissement. + +Il était toujours sorti victorieux des entreprises qui avaient été +formées contre lui; presque toutes avaient produit un effet contraire à +celui que ses ennemis s'étaient proposé, et c'est ainsi qu'eux-mêmes +avaient réuni dans sa main cette masse de moyens qui leur parut plus +redoutable encore avec un génie comme le sien; mais aussi, puisqu'ils +cherchaient si souvent à les lui arracher à lui-même, lorsqu'il +commandait ses armées en personne, que ne devait-on pas craindre qu'ils +entreprissent sous son successeur, qui d'abord ne pouvait être qu'un +collatéral, et, en deuxième lieu, qui aurait trouvé la nation épuisée, +l'armée dégoûtée et les ressorts de l'esprit public usés! + +Ce sont ces considérations qui l'ont déterminé, et qui lui faisaient +quelquefois dire, en parlant de ses ennemis: «Ils se sont donné +rendez-vous sur ma tombe; mais c'est à qui n'y viendra pas le premier.» +Ce sont ces considérations, dis-je, qui l'ont déterminé à s'occuper du +choix de son successeur. + +L'empereur n'avait point d'enfans; l'impératrice en avait deux, dont les +destinées semblaient déjà fixées, et il n'aurait pu tourner sa pensée +vers eux, sans tomber dans de graves inconvéniens, et sans faire quelque +chose d'imparfait, qui aurait porté son principe de destruction avec son +institution même. Je crois cependant que, si les deux enfans de +l'impératrice avaient été seuls dans sa famille, il aurait pris quelque +arrangement pour assurer son héritage au vice-roi, parce que la nation +eût passé par cette transaction sans secousse ni déchirement, et que +rien n'eût été dérangé de l'ordre qu'il avait établi. Le vice-roi était +un prince laborieux, ayant une âme élevée, connaissant très-bien +l'étendue de ses devoirs envers l'empereur, et il se serait lui-même +imposé l'obligation de consolider tout le système du gouvernement qui +lui aurait été remis. + +Ce qui m'a donné cette opinion, c'est que j'ai toujours vu l'empereur +content de sa soumission, et il disait quelquefois qu'il n'avait pas +encore éprouvé un désagrément de la part du vice-roi. Il ne s'arrêta +pourtant pas à l'idée de fixer son héritage sur lui, parce que d'une +part il avait des parens plus proches, et que par là il serait tombé +dans les discordes qu'il voulait principalement éviter. Mais ensuite il +reconnaissait la nécessité de se donner une alliance assez puissante +pour que, dans le cas où son système eût été menacé par un événement +quelconque, elle eût pu lui servir d'appui et se préserver d'une ruine +totale. Il espérait aussi que ce serait un moyen de mettre fin à cette +suite de guerres dont il voulait sortir à tout prix. + +Tels furent les motifs qui le déterminèrent à rompre un lien auquel il +était attaché depuis tant d'années: c'était moins pour lui que pour +intéresser un État puissant à l'ordre de choses établi en France. Il +pensa plusieurs fois à cette communication qu'il voulait faire à +l'impératrice, sans oser lui parler; il craignait pour elle les suites +de sa sensibilité, les larmes ont toujours trouvé le chemin le plus sûr +de son coeur. Cependant il crut avoir rencontré une occasion favorable à +son projet avant de quitter Fontainebleau; il en dit quelques mots à +l'impératrice, mais il ne s'expliqua pas avant l'arrivée du vice-roi, +auquel il avait mandé de venir: ce fut lui-même qui parla à sa mère et +la porta à ce grand sacrifice; il se conduisit dans cette occasion en +bon fils et en homme reconnaissant et dévoué à son bienfaiteur, en lui +évitant des explications douloureuses avec une compagne dont +l'éloignement était un sacrifice aussi pénible qu'il était sensible pour +elle. L'empereur ayant réglé tout ce qui était relatif au sort de +l'impératrice, qu'il établit d'une manière grande et généreuse, pressa +le moment de la dissolution du mariage, sans doute parce qu'il souffrait +de l'état dans lequel était l'impératrice elle-même, qui dînait tous les +jours et passait le reste de la soirée en présence de personnes qui +étaient les témoins de sa descente du trône. Il n'y avait entre lui et +l'impératrice Joséphine aucun autre lien qu'un acte civil tel que cela +était d'usage dans le temps où il s'était marié. Or, les lois avaient +prévu la dissolution de ces sortes de contrats; en conséquence à un jour +fixe, il y eut le soir chez l'empereur une réunion des personnes dont +l'office était nécessaire dans cette circonstance, parmi lesquelles +étaient M. l'archi-chancelier et M. Régnault de Saint-Jean-d'Angely. Là, +l'empereur fit à haute voix la déclaration de l'intention dans laquelle +il était de rompre son mariage avec Joséphine, qui était présente, et +l'impératrice, de son côté, fit en sanglotant la même déclaration. + +Le prince archi-chancelier ayant fait donner lecture de l'article de la +loi, en fit l'application au cas présent, et déclara le mariage dissous. + + + + +CHAPITRE XIX. + +L'impératrice Joséphine, son caractère, sa bonté.--Démêlés de Napoléon +et de son frère Louis, roi de Hollande.--Ordre d'intercepter des +dépêches.--Encore M. Fouché.--Position politique de l'empereur. + + +Les formalités une fois remplies, l'impératrice prit congé de +l'empereur, et descendit dans son appartement qui était au +rez-de-chaussée. D'après des arrangemens convenus à l'avance, elle +partit le lendemain matin, pour aller s'établir à la Malmaison. De son +côté, l'empereur alla le même jour à Trianon; il ne voulait pas rester +seul dans cet immense château des Tuileries, qui était encore tout plein +du souvenir de l'impératrice Joséphine. Elle descendit du rang suprême +avec beaucoup de résignation, en disant qu'elle était dédommagée de la +perte des honneurs par la consolation d'avoir obéi à la volonté de +l'empereur. Elle quitta la cour, mais les coeurs ne la quittèrent point; +on l'avait toujours aimée, parce que jamais personne ne fut si bonne. Sa +prévenance envers tout le monde fut la même étant impératrice qu'elle +l'avait été auparavant; elle donnait avec profusion et avec tant de +bonne grâce, qu'on aurait cru être impoli que de ne pas accepter; on ne +pouvait entrer chez elle sans en revenir comblé. Elle n'a jamais nui à +personne dans le temps de sa puissance; ses ennemis même en ont été +protégés; il n'y a presque pas eu un jour de sa vie où elle n'ait +demandé quelque grâce pour quelqu'un que souvent elle ne connaissait +pas, mais qu'elle savait mériter son intérêt; elle a établi un grand +nombre de familles, et dans ses dernières années elle était entourée +d'une peuplade d'enfans dont les mères avaient été mariées et dotées par +ses bontés. La méchanceté lui reprochait un peu de prodigalité dans ses +dépenses: faut-il l'en blâmer? On n'a pas mis le même soin à compter les +éducations qu'elle payait pour des enfans de parens indigens; on n'a +point parlé des aumônes qu'elle faisait porter à domicile. Toute sa +journée se dépensait à s'occuper des autres, et fort peu d'elle. Tout le +monde la regretta pour l'empereur parce qu'on savait qu'elle ne lui +disait jamais que du bien de presque tout ce qui le servait. Elle fut +même utile à M. Fouché, qui avait voulu en quelque sorte se rendre +l'instrument de son divorce un an plus tôt[28]. + +Pendant son séjour à Malmaison, le grand chemin de Paris à ce château ne +fut qu'une procession, malgré la mauvaise saison; chacun regardait comme +un devoir de s'y présenter au moins une fois la semaine. + +L'empereur de son côté faisait ce qu'il pouvait pour s'accoutumer à être +seul à Trianon, où il avait été s'établir; il envoyait souvent savoir +des nouvelles de l'impératrice à Malmaison; je crois que sans ses +occupations il y aurait été le plus souvent lui-même. + +À l'occasion de cet événement, il avait appelé à Paris quelques membres +de sa famille; ils vinrent lui tenir compagnie à Trianon; le roi et la +reine de Bavière arrivèrent aussi à Paris dans ce temps-là. Ce fut celui +des souverains de l'Allemagne qui y resta le dernier. L'hiver se passa +gaiement en bals masqués et autres divertissement de ce genre. +L'empereur recommanda lui-même que l'on procurât beaucoup de distraction +aux princes qui étaient venus lui faire visite. Il avait pris un soin +particulier de ce qui concernait la reine de Bavière, au service +d'honneur de laquelle il avait fait attacher des dames du palais de +l'impératrice. À la fin de janvier, tous les princes étaient retournés +chez eux; il ne restait à Paris que quelques membres de la famille de +l'empereur. + +Au milieu de toutes ces distractions, l'empereur ne négligeait pas les +affaires publiques. Les Anglais avaient été forcés d'évacuer Flessingue +avec l'île de Walcheren, où les maladies avaient mis leur armée presque +tout entière à l'hôpital. Par suite de cette occupation de Flessingue +par les Anglais, l'empereur se plaignit au roi de Hollande de ce que ses +troupes n'avaient pas fait leur devoir[29]. Il y avait un petit fort +dans l'Escaut, appelé le fort de Bast, qui se rendit à la flotte +anglaise sans avoir tiré un coup de canon. Il prétendit que le port et +l'arsenal d'Anvers n'étaient pas suffisamment à couvert, avec des +voisins comme les Hollandais, et voulut, par suite de cette opinion, +prendre des arrangemens pour obtenir de lui une partie de la frontière +militaire de la Hollande de ce côté-là. Il trouva de la résistance dans +son frère, qui était aussi venu à Paris à l'occasion de la rupture du +mariage. Cette résistance devint sérieuse. Je ne sais qui est-ce qui +avait mis dans l'esprit du roi de Hollande que, pendant qu'il était à +Paris, l'empereur donnait des ordres aux troupes qui, depuis la paix +étaient revenues à Anvers, d'entrer à Berg-op-Zoom, Bois-le-Duc et +Breda, qui étaient les places de la nouvelle frontière que l'on voulait +occuper pour être maître de l'Escaut oriental et du reste du cours de la +Meuse, mais il est certain qu'il y avait un traître qui rapportait au +roi de Hollande des projets qu'il avait peut-être supposés lui-même à +l'empereur; car l'empereur, qui avait toujours des moyens particuliers +pour être informé de tout, fut averti que le roi se proposait d'envoyer +un courrier en Hollande, pour que ces trois places résistassent si les +troupes françaises se présentaient pour les occuper. On prétendit de +plus qu'il avait prescrit que quand même il y aurait un ordre de sa part +pour les remettre aux Français, il ne fallait pas y obtempérer avant +qu'il ne fût de retour dans ses états, voulant ainsi donner à penser +qu'il aurait peut-être perdu sa liberté, ou qu'on lui aurait surpris +cette transaction. + +L'empereur, justement mécontent qu'on lui supposât un tel projet, le fut +particulièrement du mal que pouvait produire en Hollande une pareille +lettre, surtout lorsqu'il n'y avait aucun motif pour l'écrire. Il était +au Théâtre français, le soir du jour où il apprit ces détails; j'avais +eu l'honneur de l'accompagner. Il paraît qu'il était préoccupé de ce +qu'on lui avait dit, parce qu'il me fit approcher pour me donner à voix +basse l'ordre d'aller dire de sa part au ministre de la police de +prendre des mesures pour saisir aux barrières tous les courriers qui +partiraient de Paris pour la Hollande. Je trouvai le ministre chez lui; +il donna ses ordres en ma présence, et demanda ses chevaux en me disant +qu'il allait lui-même voir le roi de Hollande. + +Il fallait bien qu'il craignît quelque chose par suite de ce qui avait +été rapporté à l'empereur, ou de ce que le roi de Hollande se proposait +de faire, parce que je ne lui avais rien dit, ne sachant rien moi-même. +Je vins rendre compte à l'empereur de l'exécution de ses ordres; il +était encore au spectacle, et parut un peu étonné que le ministre de la +police ait été voir le roi de Hollande aussi promptement. Voici comment +je me suis expliqué cela: le ministre de la police aimait à se mêler un +peu de tout, et ménageait tous les partis. Il est entré dans ma pensée +que c'était lui-même qui, après avoir jeté de l'inquiétude dans l'esprit +du roi, l'aurait entendu tenir quelques propos qu'il avait été rapporter +à l'empereur, et que, voyant l'ordre qu'il recevait de faire arrêter ses +courriers, il s'était hâté d'aller l'en avertir, afin qu'il prît des +précautions pour les dépêches importantes, laissant toutefois les +insignifiantes, afin que l'on saisît quelque chose qui prouvât que l'on +avait exécuté l'ordre donné. Arriva-t-il chez le roi avant ou après le +départ du courrier qui était parti ce soir-là, et qui fut arrêté à la +barrière: c'est ce que je ne sais pas; mais ce que j'ai fortement +soupçonné depuis, c'est que le courrier ayant été amené chez le ministre +de la police, celui-ci ne remit à l'empereur que ce qu'il convenait au +roi de Hollande de laisser voir, c'est-à-dire que si le courrier était +déjà parti lorsque le ministre a été chez le roi, il lui a rendu ses +dépêches, dont le roi a soustrait ce qu'il voulait, ou que s'il n'était +parti qu'après la visite du ministre, l'infidélité a été encore plus +facile. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intention du roi était de résister +ouvertement, et que l'on attendait ses ordres en Hollande. Que portait +le courrier, si ce n'était cet ordre? L'empereur savait bien en quels +termes il était sur ce point avec le roi son frère, et n'était pas +surpris qu'il écrivît en conséquence en Hollande, où il savait que l'on +se disposait à la défense. Il fut bien plus étonné de ne rien voir dans +les dépêches qu'on lui apportait. Cela m'a donné à penser que le +ministre de la police ayant eu peur pour lui des suites d'une +explication qui aurait vraisemblablement eu lieu entre l'empereur et le +roi, si le ton des dépêches y avait donné lieu, il avait imaginé de les +duper tous deux, parce qu'indubitablement le roi se serait justifié en +disant que ses craintes venaient du ministre, et que l'empereur n'eût +pas manqué de dire à son frère que c'était ce même ministre qui l'avait +averti. + +L'empereur ne dit rien, mais il n'en pensa pas moins, et je crois qu'il +mit cette anecdote au nombre de celles qu'il se proposait de ne pas +oublier lorsqu'il en serait temps. + +Le roi de Hollande eut une belle occasion de se plaindre de la violence +qu'on lui faisait; les torts n'avaient pas l'air d'être de son côté; +mais cependant lorsqu'il vit l'empereur tellement prononcé pour obtenir +ce qu'il avait fait traiter officiellement par les relations +extérieures, il céda, et le maréchal Oudinot, qui était sur la +frontière, reçut ordre d'entrer en Hollande, et de prendre possession de +la partie cédée. + +Après la paix, l'empereur avait fait retourner une grande quantité de +troupes vers l'Espagne, et le reste de l'armée était venu prendre des +quartiers dans les provinces allemandes dont le sort avait été remis à +sa disposition par les traités antérieurs. On s'écria beaucoup contre +cette mesure, qu'elle était une preuve que l'empereur cherchait déjà une +nouvelle guerre; on était dominé par la calomnieuse méchanceté, qui +empêchait de réfléchir que les troupes qui vivaient sur les provinces +étrangères, et qui étaient payées avec leur revenu, étaient autant de +dégrèvement pour le trésor public, qui aurait été dans l'obligation +d'envoyer au dehors des sommes énormes pour leur solde et entretien. + +Les mêmes passions répliquaient qu'il n'y avait qu'à faire la paix! Mais +ce n'était que pour faire la paix qu'il gardait les provinces étrangères +et une aussi forte armée. Il avait dû la proportionner à toutes celles +que ses ennemis pouvaient lui opposer; il gardait les provinces +allemandes pour les rendre en retour de ce qu'il avait à demander à +l'Angleterre, tant pour lui que pour ses alliés. + +Il n'avait aucun moyen de reconquérir les possessions françaises et +hollandaises d'outre-mer, dont les deux nations ont un égal besoin; mais +il avait en sa possession des provinces allemandes et des états entiers +à rendre ou à leur indépendance ou à leur ancienne domination, qui +étaient tous des alliés de l'Angleterre. Il fallait qu'il parvînt à +faire la paix avec elle de cette manière, ou que la guerre fût +éternelle. + +L'Angleterre augmentait sa puissance dans les quatre parties du monde; +l'empereur n'augmentait la sienne qu'en Europe, et il ne retenait que ce +qui intéressait l'Angleterre, pour avoir en main de quoi régler ses +comptes avec elle. Croit-on, par exemple, que l'empereur eût jamais +voulu garder Dantzig, Lubeck, Hambourg, le Hanovre, la Hollande, +Erfurth, Fulde, etc, etc., etc.? Il aurait rendu tout cela pour le +rétablissement d'un équilibre dans les possessions d'outre-mer entre les +différentes puissances maritimes. Il y a même plus: c'est qu'il aurait +fini par séparer l'Italie de la France, si l'Espagne avait pu faire sa +révolution sans secousse ni guerre. Il n'a gardé l'Italie que pour la +préserver de ses anciennes habitudes, et en même temps pour en tirer des +moyens de résister à cette suite de coalitions qui se reformaient contre +lui aussitôt qu'il les avaient dissipées; s'il n'avait pas eu l'Italie, +il aurait succombé à la première entreprise qui eût été bien dirigée. +Elle lui donnait des hommes, de l'argent, des magasins, et mettait de +l'intervalle et des obstacles entre lui et ses ennemis. S'il avait +consenti à être indifférent envers l'Italie, il serait tombé de suite +moins qu'au rang de deuxième puissance. L'Italie ne pouvait être neutre; +la force des habitudes y reprenant son influence, elle eût été ingrate, +et eût bientôt porté tous nos moyens à nos ennemis; et l'empereur +n'ayant ni Naples ni l'Espagne, aurait été moins fort que ne l'était la +France avant la révolution, surtout lorsque le temps serait revenu où +les deux états auraient été gouvernés par des princes administrateurs, +et tout à la fois belliqueux qui auraient cherché à affermir leur +puissance en l'étendant. + +Les princes, qui lui faisaient la guerre sous prétexte que sa puissance +troublait la sécurité de tout le monde, ne permettaient pas que l'on +s'effrayât de la leur, qui avait pris, pendant notre révolution et +avant, une extension au-delà de toutes bornes. + + + + +CHAPITRE XX. + +Projets d'alliance.--L'empereur penche vers la Russie.--Réponse de +l'empereur Alexandre.--Intrigue.--Le chevalier de Florette.--M. de +Semonville.--Réponse de la cour de Vienne.--Embarras de l'empereur.--Il +consulte son conseil.--Diversité des opinions. + + +Nous étions à la fin de janvier 1810. Le divorce de l'empereur avait été +prononcé dans le mois précédent, et vraisemblablement il avait déjà +songé à former une nouvelle union avec une princesse qui, en resserrant +les liens d'une alliance utile pour la France, pourrait lui donner un +héritier que chacun regardait comme le seul obstacle au retour des +dissensions intestines. + +Il n'y avait, à cette époque, de princesse en âge d'être mariée, dans +les familles qui régnaient sur de grands états, qu'en Russie; et en +Autriche S.A.I. madame l'archiduchesse Marie-Louise et une de ses soeurs, +plus âgées toutes deux que la princesse de Russie. + +L'empereur n'avait alors que quarante ans, et quoique la disproportion +d'âge fût très-grande, il y avait plusieurs raisons qui l'avaient porté +à sacrifier les convenances particulières à la politique de l'état. Il +était, par inclination, attaché à l'empereur de Russie, avec lequel il +était en alliance, et, malgré le ressentiment que lui avait donné la +conduite de son armée dans la campagne qu'il venait de terminer, il +aurait encore saisi une occasion de resserrer des liens qui avaient paru +tant convenir à tous deux, d'autant plus que l'alliance avec la Russie +étant bien entretenue, et par conséquent bien observée, la paix ne +pouvait jamais être troublée en Europe. En second lieu, il n'y avait +rien entre ces deux grandes puissances qui s'opposât à une parfaite +intimité: elles étaient indépendantes l'une de l'autre, et leurs armées, +en se rencontrant, n'avaient appris qu'à s'estimer réciproquement; au +lieu qu'après tout ce qui s'était passé entre nous et l'Autriche, on ne +pouvait pas s'arrêter à l'idée de tourner ses regards vers ce côté. + +On croit que c'est à la fin de décembre, ou au commencement de janvier +que l'empereur écrivit confidentiellement à M. de Caulaincourt, son +ambassadeur en Russie, relativement au projet qu'il avait de s'unir avec +la princesse Anne Paulowna, parce que je me rappelle qu'à un cercle au +château des Tuileries, après qu'il fut de retour de Trianon, il me +demanda à voix basse de lui désigner, parmi les dames qui étaient dans +le salon, quelle était celle dont la figure avait le plus de rapport +avec celle de la grande-duchesse Anne de Russie. Je me trouvais être le +seul Français de tout ce qui était là, qui avait eu l'honneur de la +voir; mais elle n'avait alors que seize ans, et quoiqu'elle promît déjà +beaucoup, j'eus de la peine à satisfaire sa curiosité. Il m'en reparla +encore une fois depuis, et je crois que si la réponse à la lettre qu'il +avait fait remettre par M. de Caulaincourt avait été telle qu'il la +désirait, il n'eût pas différé un moment à donner suite à ce projet. Il +l'attendait avec impatience, lorsqu'au lieu de ce qu'il espérait, il +reçut une lettre de l'empereur de Russie, qui n'acceptait ni ne +refusait[30]. + +Il fallait six semaines pour avoir une réponse à une demande faite de +Paris à Saint-Pétersbourg, parce que l'on accordait quinze jours pour la +communication officielle, et quinze jours à chaque courrier. Les six +premières semaines étaient donc passées en pure perte; mais pendant ce +temps-là les esprits travaillaient: on pariait pour et contre, parce que +dans une ville comme Paris, on sait tout, et on conjecture de tant de +manières différentes sur les choses que l'on ne sait pas, que souvent on +met le doigt sur la vérité. + +On parlait assez du prochain mariage de l'empereur avec une princesse de +Russie, pour qu'il n'y ait plus qu'une opinion là-dessus, et chacun +cherchait déjà à se faire une position à la cour de la nouvelle +souveraine, lorsqu'un incident, oeuvre d'une intrigue, vint déranger tous +les calculs. + +Depuis le dernier traité de paix, l'Autriche avait envoyé à Paris, comme +ambassadeur, M. le prince de Schwartzenberg (l'officier-général) sa +position était réellement pénible; et il fallait un bien grand +dévouement à son souverain pour venir occuper ce poste à Paris, après +des événemens aussi malheureux que ceux que l'Autriche avait éprouvés; +néanmoins il eut la constance d'y rester. Il avait chez lui des +assemblées auxquelles un grand nombre de personnes se rendaient. + +La maison d'un ambassadeur ne manque jamais d'hommes assidus, lorsque le +dîner y est bon, et qu'avec cela le maître de la maison est poli. On +avait déjà commencé à prendre des habitudes chez le prince de +Schwartzenberg qui avait avec lui, comme chef d'ambassade, le chevalier +de Florette; celui-ci était fort connu à Paris, et je crois que c'est la +raison qui avait déterminé le choix qui en avait été fait. + +M. de S***, sénateur, avait été autrefois ambassadeur de France en +Hollande, où il avait connu M. de Florette, qui y était employé à la +légation autrichienne dans ce pays[31]. + +Un certain soir, S*** étant chez l'ambassadeur d'Autriche (prince de +Schwartzenberg) y rencontra Florette, et dans un à parté que les +diplomates aiment toujours, S*** l'entretint des affaires du temps, et +du bruit qui courait du mariage prochain de l'empereur avec une +princesse de Russie; mais que cela n'était encore qu'un projet, parce +que rien n'était arrêté; en même temps il témoigna au chevalier de +Florette son étonnement de ce que la cour d'Autriche, qui avait de +belles princesses, ne faisait aucune démarche pour les faire préférer, +ajoutant que cela était maladroit, parce que c'était le seul moyen de +réparer les affaires; qu'il était d'ailleurs connu en Autriche que, +cette occasion une fois manquée, elles pourraient encore aller pis. + +Le chevalier de Florette, soit qu'il soupçonnât quelque chose d'officiel +dans cette communication, ou qu'il la regardât comme une simple +conversation, ne manqua pas de répondre à M. de S*** comme un homme qui +était enchanté de l'entendre; et pour connaître le fond de la vérité de +ce qu'il lui disait, il lui répliqua que l'on serait sans doute très +flatté à Vienne de recevoir une proposition de cette nature, mais que la +bienséance ne permettait pas de parler de princesses dont le nom devait +être respecté, et qu'avant tout, il faudrait savoir comment cela serait +reçu aux Tuileries. Leur conversation finit là. M. de S*** vint +directement chez M. le duc de Bassano, secrétaire d'État; il le trouva +au moment où il allait partir pour travailler avec l'empereur. Il lui +rapporta la conversation qu'il venait d'avoir avec le chevalier de +Florette, avec cette différence qu'il la raconta comme si c'était M. de +Florette qui eût commencé à entrer en matière, et qui aurait dit: «Nous +n'osons point parler de nos princesses, parce que nous ne savons pas +comment cette proposition serait reçue, et malgré le désir que nous en +avons, nous devons attendre que les regards se tournent de notre +côté[32].» + +Cette version était bien différente de la vérité l'on pouvait en induire +que l'Autriche désirait ce mariage, et avait même donné des instructions +secrètes à son ambassadeur, soit pour chercher à en parler, ou pour +répondre sur ce point, si le cas s'en était présenté. Dans la première +conversation, M. de S*** avait donné une sorte d'avis particulier à M. +de Florette, et il résultait de ce qu'il rapportait à M. de Bassano que +c'était M. de Florette qui lui avait fait entendre que l'Autriche +désirait cette alliance, pour laquelle elle n'osait se présenter de +crainte d'un refus. M. le duc de Bassano n'eut garde d'oublier de rendre +compte de cela à l'empereur; il le désirait, et l'empereur y prêta +l'oreille d'autant mieux, qu'il ne voyait pas net dans ce qui se passait +en Russie relativement à la question qu'il y faisait traiter. Comme rien +ne lui disait qu'elle se terminerait au gré de ses désirs, il chargea à +tout événement M. de Bassano de voir semi-officiellement le prince de +Schwartzenberg, comme s'il n'eût été question que d'approfondir quelles +seraient les intentions dans lesquelles on trouverait le cabinet de +Vienne sur cette proposition, si on la hasardait. L'ambassadeur ne put +que donner les meilleures assurances; mais demanda, pour plus de sûreté, +le temps d'expédier un courrier dont il ferait connaître la réponse à M. +le duc de Bassano: cela fut fait ainsi. Il y avait tant de brillant pour +les amours-propres particuliers dans cet événement, que l'on n'oublia +rien de tout ce qui pouvait le faire réussir; et en conséquence, le +sénateur, qui était ami du duc de Bassano, courut bien vite chez M. de +Florette pour lui dire où l'on en était avec la cour de Russie, afin +qu'il parût à la cour comme un homme bien informé, et qu'ils en +retirassent tout le petit crédit qui devait leur en revenir pour avoir +fait hâter cette négociation qui intéressait les deux pays. + +Voilà donc un courrier sur le chemin de Vienne, pendant que l'on en +attendait un de Saint-Pétersbourg; il va et revient deux fois avant que +l'autre ait fait la moitié du chemin. Je ne pouvais comprendre quel +mauvais génie avait soufflé sur nos affaires avec ce pays-là, surtout +lorsque je vis que l'inquiétude de l'impératrice-mère sur l'âge trop +tendre de sa fille était à peu près sans réplique; mais au moins il n'y +aurait pas eu cette raison-là à alléguer, si l'aînée, qui avait alors +vingt ou vingt-un ans, avait encore été à marier. Que de conjectures il +est permis de tirer de cette malencontre! Pendant que la Russie faisait +des objections (car il fut un moment où l'empereur regardait la chose +comme faite, au point qu'il disait que cet événement amènerait sans +doute l'empereur de Russie à Paris); pendant, dis-je, qu'elle tardait à +se décider, le courrier de Vienne revint, apportant une réponse +satisfaisante à tout ce que l'on pouvait désirer, et à laquelle la +bienséance imposait de répondre avec le même empressement. + +L'empereur se trouva donc placé entre une espérance, et une proposition +dont la conclusion dépendait de lui. + +Il y avait beaucoup de raisons pour désirer de fixer promptement tous +les esprits, car chacun avait pris part à cet événement comme si cela +avait été sa propre affaire. À Paris, on aime tant à causer de tout, que +le mariage de l'empereur était devenu l'anecdote du jour et le sujet de +toutes les conversations. De son côté, il était aussi bien aise de se +voir marié, afin d'avoir l'esprit libre pour autre chose. Il voulut +cependant, dans cette grande occasion, consulter son conseil privé; il +fut assemblé aux Tuileries. Le roi de Naples, qui y fut un des plus +énergiques opposans à l'alliance autrichienne, M. l'archi-chancelier, M. +l'archi-trésorier, M. de Talleyrand, les ministres, au nombre desquels +était M. Fouché, en faisaient partie. + +L'état de la question y fut posé tel qu'il était, c'est-à-dire, la +Russie ne disant pas non, mais alléguant des motifs de retard qui +couvraient peut-être d'autres projets étrangers à cet événement, tels +que quelques transactions politiques; et l'Autriche désirant l'alliance +de suite, et la présentant de bonne grâce. + +L'empereur aimait à connaître les opinions de tout le monde; il demanda +d'abord ce qui vaudrait mieux pour la France, d'épouser une princesse de +Russie ou une princesse autrichienne. Beaucoup de voix furent en faveur +de la Russie, et l'empereur, en ayant demandé les motifs, eut occasion +de remarquer que le principal était la crainte qu'une princesse +autrichienne ne fût accessible à quelque ressentiment particulier par +suite de la mort du roi et de la reine de France, sa grande-tante. Or, +ce n'était là qu'une considération secondaire, qui intéressait quelques +personnes qui penchaient, par cette raison, pour la Russie, et +l'empereur n'ayant pas vu qu'on lui assignât des motifs raisonnables +pour en agir autrement, se décida pour S. A. I. madame l'archiduchesse +Marie-Louise, parce que son âge lui convenait mieux, et que la manière +avec laquelle l'Autriche la présentait était faite pour inspirer +beaucoup de confiance. + +Cette décision une fois prise, on en mena l'exécution si rapidement, que +le même soir le contrat de mariage de l'empereur fut dressé, signé par +lui et envoyé à Vienne, en même temps que la demande en forme de la main +de S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise. Conséquemment, on +écrivit en Russie pour qu'il ne fût plus donné suite au projet que l'on +y avait formé. J'ai eu occasion, depuis, de me convaincre de l'opinion +que beaucoup de petits intérêts personnels avaient concouru à faire +changer aussi promptement les résolutions de l'empereur, et même que +quelqu'un, qui avait les facilités de l'approcher de très près, n'avait +pas nui aux projets de l'Autriche, pour réclamer, dans un autre temps, +l'intervention de cette puissance en faveur d'autres intérêts qui +devenaient étrangers à la France. + +Comme ceci est purement une anecdote, quelque fondée qu'elle soit, je +n'ai pas jugé convenable de l'expliquer davantage. Lorsque l'empereur se +fut prononcé, tout le monde trouva qu'il avait pris le meilleur parti: +les uns disaient qu'une princesse russe aurait amené un schisme dans la +religion; d'autres, que l'influence russe nous aurait dominés de la même +manière qu'elle cherchait à s'établir partout. On aurait cependant pu +observer que l'exercice du rite grec n'aurait pas plus troublé l'église +que les protestans et les juifs. + +Le peuple, c'est-à-dire la classe marchande, qui n'avait pas tout-à-fait +perdu confiance dans les augures, disait que les alliances avec +l'Autriche avaient toujours été fatales à la France, que l'empereur +serait malheureux, et mille autres prédictions superstitieuses dont la +fatalité a voulu qu'une partie se réalisât. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Voyage de Marie-Louise vers la France.--Impatience de l'empereur.--Il va +au-devant de la nouvelle impératrice.--Rencontre sur la route.--Arrivée +à Compiègne.--Propos indiscrets.--Cérémonie du mariage civil. + + +À cette grande époque de sa vie, l'empereur songea à y asseoir les noms +de ses plus anciens compagnons, et en les proclamant ainsi à la face de +la France, il leur donnait le témoignage d'un sentiment qui surpassait +sa bienveillance. Il envoya le prince de Neufchâtel pour demander la +main de l'archiduchesse Marie-Louise, en même temps qu'il envoya à +l'archiduc Charles une procuration pour l'épouser en son nom. + +Depuis fort long-temps, il aimait le général Lauriston, qui avait été +son aide-de-camp. Il lui donna la commission d'aller à Vienne, et +d'accompagner l'impératrice jusqu'à Paris, comme capitaine des gardes. + +Pour honorer la mémoire du maréchal Lannes (duc de Montebello), il nomma +sa veuve dame d'honneur de la nouvelle impératrice; il ne pouvait pas +lui donner une plus grande marque de son estime, car elle n'avait encore +alors aucun titre pour arriver à une position qui devait la mettre tout +d'un coup à la tête de la haute société. + +Il fit partir sa soeur, la reine de Naples, pour aller jusqu'à Braunau, à +la rencontre de l'impératrice; elle était accompagnée de quatre dames +d'honneur. Nous avions encore à cette époque-là, à Braunau, le corps du +maréchal Davout qui achevait l'évacuation de l'Autriche. Il prit les +armes à l'arrivée de l'impératrice, et lui fit une réception aussi +brillante que cette petite ville pouvait le permettre. + +La reine de Naples reçut l'impératrice à Braunau[33], où se fit la +cérémonie de la remise de sa personne par les officiers chargés par son +père de l'accompagner, de même que la remise de ses effets, et +l'impératrice, une fois habillée avec tout ce qui avait été apporté de +la garde-robe qui lui était destinée à Paris, passa tout-à-fait avec le +service de ses dames du palais, et donna audience de congé à tout ce qui +l'avait accompagné de Vienne, et qui allait y retourner. Tout cela se +fit à l'instant même, c'est-à-dire qu'une heure après son arrivée à +Braunau, tout était fini. + +On partit de suite pour Munich, Augsbourg, Stuttgard, Carlsruhe et +Strasbourg. Elle fut reçue dans les cours étrangères avec un très-grand +éclat, et à Strasbourg avec enthousiasme: on attachait tant d'espérances +à ce mariage, que tous les coeurs volaient à sa rencontre. + +L'empereur avait été à Compiègne pour la recevoir; toute la cour y +était. Il lui écrivait tous les jours par un page, qui allait à franc +étrier lui porter sa lettre et en rapporter la réponse. Je me rappelle +que, lorsque la première arriva, l'empereur ayant laissé tomber +l'enveloppe, on s'empressa de la ramasser et de venir la montrer au +salon, pour juger de l'écriture de l'impératrice: il semblait que ce fût +son portrait que l'on courait voir. On interrogeait les pages qui +revenaient d'auprès d'elle; en un mot, nous étions déjà devenus des +courtisans aussi empressés que le furent jamais ceux de Louis XIV, et +nous n'étions presque plus ces hommes qui avaient dompté tant de +peuples. + +L'empereur n'était pas moins impatient que nous, et était plus intéressé +à connaître ce qui lui arrivait; il avait vraiment l'air amoureux. Il +avait ordonné que l'impératrice vînt par Nancy, Châlons, Reims et +Soissons. Il savait, pour ainsi dire, où elle se trouvait à chaque heure +de la journée. + +Le jour de son arrivée, il partit lui-même le matin avec son +grand-maréchal, et s'en alla seul avec lui dans une voiture simple, +après avoir laissé ses ordres au maréchal Bessières, qui était resté à +Compiègne. + +L'empereur prit ainsi le chemin de Soissons et de Reims, jusqu'à ce +qu'il rencontrât la voiture de l'impératrice, que son courrier fit +arrêter sans mot dire. L'empereur sortit de la sienne, courut à la +portière de celle de l'impératrice, qu'il ouvrit lui-même, et monta dans +la voiture. La reine de Naples, voyant l'étonnement de l'impératrice, +qui ne comprenait pas ce que cela voulait dire, lui dit: «Madame, c'est +l'empereur;» et il revint avec elle et la reine de Naples jusqu'à +Compiègne. + +Le maréchal Bessières avait fait monter à cheval toute la cavalerie qui +était à la résidence. Cette troupe, ainsi que tous les généraux et +aides-de-camp de l'empereur, se rendit sur la route de Soissons, à un +pont de pierre, dont je ne me rappelle pas le nom, qui est cependant +très connu; mais c'est à ce même pont que Louis XV alla recevoir madame +la dauphine, fille de Marie-Thérèse, qui fut l'infortunée reine de +France. + +Il était nuit lorsque l'impératrice arriva, et nous avions été mouillés +en l'attendant. Bien heureusement, il était inutile de chercher à +l'apercevoir, car je crois que nous nous serions mis sous les roues de +sa voiture pour en découvrir quelque chose. + +La population de Compiègne avait trouvé moyen de se placer dans les +vestibules du château, et lorsque l'impératrice arriva, elle fut reçue +au pied du grand escalier par la mère et la famille de l'empereur, toute +la cour, les ministres et un grand nombre de personnes considérables. Il +est inutile de dire sur qui les yeux furent fixés depuis le commencement +de l'ouverture de la portière de la voiture jusqu'à la porte des +appartemens; tout était dans l'ivresse et dans la joie. + +Il n'y eut point de cercle ce soir-là, chacun se retira de bonne heure. + +Selon l'étiquette entre les cours étrangères, l'empereur était bien +l'époux de l'archiduchesse Marie-Louise; mais d'après le Code civil il +ne l'était pas encore: néanmoins on dit qu'il fit un peu comme Henri IV +avec Marie de Médicis. Au reste, je ne répète que les mauvais propos du +lendemain, parce que j'ai fait profession d'être véridique. Le monde +prétendait tout voir et tout savoir; quant à moi, qui y voyais clair +tout autant qu'un autre, je n'ai rien trouvé à redire à ce que je n'ai +pas vu, malgré ce qu'on en dit: mais si cela m'eût regardé, j'en eusse +fait tout autant. + +C'était mon tour à coucher cette nuit-là dans le salon de service; +l'empereur avait été s'établir hors du château, à sa maison de la +chancellerie: on serait venu la nuit me dire que Paris brûlait, que je +n'aurais pas été le réveiller, dans la crainte de ne trouver personne. + +Le lendemain fut un jour fatigant pour la jeune souveraine, en ce que +des personnes qu'elle connaissait à peine lui en présentaient une foule +d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout. + +L'empereur présenta lui-même ses aides-de-camp, qui furent flattés de +cette marque de bonté de sa part; la dame d'honneur présenta les dames +du palais et les autres personnes du service d'honneur. + +Le lendemain du jour de cette présentation, l'empereur partit pour +Saint-Cloud avec l'impératrice; les deux services d'honneur suivirent +dans des voitures séparées; on n'entra point à Paris: on vint gagner +Saint-Denis, le bois de Boulogne et Saint-Cloud; toutes les autorités de +Paris s'étaient rendues à la frontière du département de la Seine, du +côté de Compiègne; elles étaient suivies de la plus grande partie de la +population, qui se livrait à la joie et à l'enthousiasme. + +Il y avait à Saint-Cloud, pour la recevoir, un monde prodigieux: les +princesses de la famille impériale d'abord, parmi lesquelles on +remarquait la vice-reine d'Italie, qui venait pour la première fois à +Paris; la princesse de Bade, les dignitaires, les maréchaux de France, +les sénateurs, les conseillers d'État. Il était grand jour, lorsqu'on +arriva à Saint-Cloud. + +Ce ne fut que le surlendemain qu'eut lieu la cérémonie du mariage civil +dans la galerie de Saint-Cloud. On avait dressé une estrade à son +extrémité, sur laquelle était une table avec des fauteuils pour +l'empereur et l'impératrice, des chaises et des tabourets pour les +princes et princesses; il n'y avait de présens que les personnes qui +étaient attachées à ces différentes cours. Lorsque tout fut disposé, le +cortège se mit en marche depuis les appartemens de l'impératrice, et +vint, en traversant les grands appartemens, par le salon d'Hercule dans +la galerie, où il se plaça, d'après l'ordre de l'étiquette, sur +l'estrade qui avait été préparée. Tout le monde avait sa place désignée, +de sorte que, dans un instant, il régna beaucoup d'ordre et un grand +silence. + +L'archi-chancelier était à côté d'une table recouverte d'un riche tapis +de velours, sur laquelle était un registre que tenait M. le comte +Regnault de Saint-Jean-d'Angely, secrétaire de l'état civil de la +famille impériale. Après avoir pris les ordres de l'empereur, le prince +archi-chancelier lui demanda à haute voix: «Sire, Votre Majesté a-t-elle +intention de prendre pour sa légitime épouse S. A. I. madame +l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici présente?» L'empereur +répondit: «Oui, monsieur.» Alors, l'archi-chancelier, s'adressant à +l'impératrice, lui dit: «Madame, est-ce la libre volonté de V. A. I. de +prendre pour son légitime époux S. M. l'empereur Napoléon, ici présent?» +Elle répondit: «Oui, monsieur.» Alors l'archi-chancelier, reprenant la +parole, déclara au nom de la loi et des institutions de l'empire que S. +M. l'empereur Napoléon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise +d'Autriche étaient unis en mariage. Le comte Regnault de +Saint-Jean-d'Angely présenta l'acte à signer à l'empereur, puis à +l'impératrice, et ensuite à tous les membres de la famille[34], ainsi +qu'aux personnes dont l'office leur permettait d'avoir cet honneur. + +Après la cérémonie, le cortége se remit dans le même ordre pour +retourner aux appartemens. C'était pour le lendemain que chacun +réservait sa curiosité, et effectivement personne n'était préparé à +l'imposant spectacle dont un million de Français furent témoins. Pour le +représenter fidèlement, il n'est pas besoin de préparer son imagination +à voir tout en beau, parce que l'on ne peut pas tomber dans +l'exagération en peignant tout ce qui fut étalé en pompe, en +magnificence et en luxe ce jour-là. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Cortége.--Entrée à Paris.--Cérémonie religieuse aux Tuileries.--Conduite +des cardinaux.--Explication à ce sujet.--Départ de l'empereur et de +l'impératrice pour la Belgique.--Canal de Saint-Quentin.--Anvers.--M. +Decrès.--Immenses résultats dus aux talens et à l'activité de ce +ministre.--Retour de l'empereur à Paris.--Effet que produit la nouvelle +impératrice. + + +Jamais aucune cour ne déploya autant de magnificence, et quoique je +parle en présence de beaucoup de contemporains qui liront ces Mémoires, +je ne puis m'empêcher de retracer au souvenir de ceux qui auront encore +du plaisir à se les rappeler, les détails de cet événement, auquel +chacun participait à l'envi, et que personne n'eût osé croire aussi +voisin d'une catastrophe[35]. + +L'empereur et l'impératrice partirent de Saint-Cloud dans la même +voiture, attelée de huit chevaux isabelles; une autre voiture vide, +attelée de huit chevaux gris, la précédait[36]; c'était celle destinée +pour l'impératrice. Trente autres voitures à fond d'or, superbement +attelées, composaient le cortége; elles étaient remplies des dames et +officiers des services d'honneur, ainsi que ce qui devait, par ses +emplois, avoir l'honneur d'y être admis. Toute la garde à cheval +escortait ce convoi, qui partit de Saint-Cloud vers huit à neuf heures +du matin. Il passa par le bois de Boulogne, la porte Maillot, les +Champs-Élysées, la place de la Révolution, le jardin des Tuileries, où +toutes les voitures passèrent par-dessous le grand péristyle, en +s'arrêtant pour donner aux personnes qui étaient dedans le temps de +mettre pied à terre. + +Depuis la grille de la cour du château de Saint-Cloud, les deux côtés du +chemin étaient bordés d'une multitude qui paraissait si considérable, +qu'il fallait que la population des campagnes fût accourue à Saint-Cloud +et à Paris ce jour-là. + +Cette foule allait en augmentant à mesure que l'on approchait de Paris; +à partir de la barrière jusqu'au château des Tuileries, elle était +inconcevable. Le long des Champs-Élysées, il y avait, de distance en +distance, des orchestres qui exécutaient des morceaux de musique. La +France avait l'air d'être dans l'ivresse. Comme chacun faisait à +l'empereur des sermens de fidélité, de dévoûment! Comme il eût été taxé +de folie celui qui eût osé prédire alors tout ce que l'on a vu depuis! + +Lorsque toutes les voitures furent arrivées, le cortége se reforma en +ordre dans la galerie de Diane aux Tuileries, et marcha par un couloir +qui avait été pratiqué exprès pour arriver à la galerie du Museum, dans +laquelle il entra par la porte qui est à son extrémité du côté du +pavillon de Flore. + +Ici commençait un nouveau spectacle: les deux côtés de cette immense +galerie étaient garnis, d'un bout à l'autre, d'un triple rang de dames +de la bourgeoisie de Paris; rien n'égalait la variété du tableau +qu'offrait cette quantité de jeunes personnes de toutes conditions, +parées de leur jeunesse encore plus que de leurs ajustemens. + +Le long des deux côtés de la galerie régnait une balustrade, afin que +personne ne dépassât l'alignement, en sorte que le milieu de ce beau +vaisseau restait libre; et c'est par là que s'avançait le cortége, que +tout le monde put dévorer des yeux jusqu'à l'autel. Le vaste salon qui +est au bout de la galerie où se faisait ordinairement l'exposition des +tableaux, avait été disposé en chapelle. On avait établi dans tout son +pourtour un triple rang de loges magnifiquement ornées; elles étaient +toutes remplies des dames les mieux mises, ainsi que de tout ce qu'il y +avait de plus considérable à Paris à cette époque. Le grand-maître des +cérémonies plaçait les personnes du cortége à mesure qu'elles arrivaient +dans la chapelle; on ne pouvait pas désirer plus d'ordre qu'on en +observa dans cette cérémonie. + +La messe fut célébrée par S. E. monseigneur le cardinal Fesch, et le +mariage la suivit. C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui fut +remarquée de beaucoup de monde, et qui eut des suites fâcheuses. + +Le ministre des cultes avait convoqué tout le haut clergé qui se +trouvait à Paris, ainsi que les évêques les plus voisins. Tous +assistèrent à la cérémonie en habits pontificaux; il n'y manqua que les +cardinaux, qui, excepté deux qui se présentèrent à la messe, ne prirent +pas même le soin de faire connaître les motifs de leur absence. +J'expliquerai cela tout à l'heure; mais le mariage n'en eut pas moins +lieu. Le cortége retourna dans le même ordre au château des Tuileries, +où l'empereur resta quelques jours pour recevoir les félicitations de +toutes les autorités et des différens corps administratifs. + +Il avait la conduite insolente des cardinaux dans l'esprit. Il blâma +d'abord le ministre de la police de n'avoir pas su leur projet ou de ne +l'avoir pas prévenu; mais les cardinaux n'y perdirent rien: il commença +par les exiler de Paris, et les envoya demeurer dans des lieux +différens, à cinquante lieues de la capitale au moins. + +Ces cardinaux se trouvaient à Paris depuis que le pape avait été amené à +Savone. L'empereur attendait qu'il eût un moment de loisir pour +s'occuper des affaires ecclésiastiques, et, à cette fin, il avait mandé +près de lui le sacré collége; le mariage arriva avant qu'il eût pu y +donner quelques soins, et ces prélats saisirent cette occasion de +montrer le mauvais esprit dont ils étaient animés. + +À Paris, ils étaient sous la direction du ministre des cultes, qui +n'avait pas manqué de les inviter, chacun séparément et par écrit, à se +trouver à la chapelle des Tuileries le jour du mariage de l'empereur; et +leur bouderie aurait pu faire grand mal à l'effet moral que produisait +ce grand événement, si le bon sens n'avait pas été plus fort que les +passions des ennemis de l'empereur, qui, n'osant pas approuver la +conduite des princes de l'église, ne manquèrent pas de répandre que le +pape leur avait défendu d'assister à cet hymen. Dans un autre temps, on +aurait levé les épaules de pitié à une pareille conduite; mais comme +nous avions beaucoup d'âmes pieuses sur lesquelles elle pouvait faire un +mauvais effet, on jugea à propos de la réprimer d'une manière +exemplaire. L'empereur aurait eu grand tort d'en agir autrement: il +devait sévir contre des hommes qui venaient, dans le palais même du +gouvernement, dire à l'épouse du chef de l'État qu'elle ne pouvait pas +être unie légitimement en mariage avec celui qu'elle épousait de l'aveu +de sa famille, en présence de l'Europe entière et de la patrie; c'est +comme s'ils lui avaient dit: «Vous ne pouvez pas être la femme légitime +de l'empereur; c'est à vous de voir si vous consentez à être sa +concubine.» Il n'y avait pas d'autre interprétation à donner à leur +conduite, et c'est ce qui irrita particulièrement l'empereur, qui, dans +cette occasion, fut trop bon envers des insensés qui, oubliant la +sainteté de leur ministère, ne s'en servaient que pour jeter de l'odieux +sur une jeune princesse qu'il y avait tant d'intérêt à montrer dans +toute sa pureté à la nation entière, dont les regards étaient fixés sur +elle. + +Quel motif prétendaient-ils alléguer? Que l'empereur était marié, que le +pape n'avait point autorisé son divorce? Il y a eu un acte délivré à ce +sujet par l'officialité de Paris. J'ai déjà dit que l'empereur n'avait +point été marié devant l'église avec l'impératrice Joséphine, +conséquemment l'église n'avait rien à voir dans son divorce; il était +marié civilement: or, les lois prévoyaient le cas de divorce; l'on +n'avait rien fait que d'après elles. Suivant les dogmes de ces +perturbateurs, ce devait plutôt être la première femme de l'empereur qui +aurait dû être considérée comme une concubine que celle qu'il prenait +devant l'église. + +Mais si ce n'était pas ce motif qui les a portés à commettre cet acte +d'inconvenance, il ne pouvait y avoir que la raison d'excommunication: +or, s'il en eût été ainsi, l'empereur aurait encore eu un bien grand +tort de ne pas faire enfermer des excitateurs qui ne venaient en France +que pour prêcher la désobéissance et mettre le schisme dans l'église; +car enfin il en serait résulté, tôt ou tard, que les prêtres des +paroisses auraient dû prêcher la croisade contre lui. + +Il n'y a pas un souverain qui n'eût tiré une vengeance éclatante de +cette conduite; et s'il ne l'a pas punie comme elle le méritait, c'est +qu'un esprit fort comme le sien s'est mis au-dessus de cette +tracasserie. Il en a cependant tiré de la force pour répondre aux +argumens qu'on lui fit, lorsque, quelques mois après, il voulut terminer +les affaires du clergé. J'en parlerai un peu plus bas. + +Peu de jours après les grandes cérémonies du mariage, l'empereur +retourna à Compiègne avec l'impératrice. Ce voyage fut composé d'une +société brillante et choisie, et le temps se passait en plaisirs. Tout +le monde admirait comme l'empereur était aux petits soins pour sa +nouvelle épouse; il faisait tous les jours inviter quelques personnes à +dîner, pour lui fournir des occasions de connaître celles dont il +voulait la voir approcher. Elle avait une grande timidité qui lui avait +gagné beaucoup de coeurs, et on était heureux pour elle de voir +l'empereur la soigner autant qu'il le faisait. + +On ne resta pas plus de huit jours à Compiègne. Avant qu'il emmenât +l'impératrice faire un voyage en Belgique, il passa par St-Quentin; de +Saint-Quentin pour venir à Cambrai, il passa sous la voûte souterraine +du canal qui joint l'Escaut à l'Oise; ce canal était achevé, et avant +d'y introduire les eaux, l'empereur voulut passer dans le lit encore à +sec. Ce grand travail est tout-à-fait son ouvrage, et il portera à la +postérité le témoignage de ses sollicitudes pour tout ce qui intéressait +l'amélioration de position des provinces où il était possible d'exécuter +d'aussi grandes conceptions. Certainement si l'empereur ne fût pas venu +au gouvernement, ce canal, qui était projeté long-temps avant lui, +n'aurait jamais été achevé. + +De Cambrai, il alla à Bruxelles, et de Bruxelles à Anvers. Ce voyage +était un véritable triomphe, on n'était fatigué que de plaisirs et +d'honneurs. + +Le grand-duc de Wurtzbourg en faisait partie, ainsi que la reine de +Naples; plusieurs ministres, tant Français qu'étrangers, accompagnaient +aussi l'empereur. M. le comte de Metternich était du nombre. De +Bruxelles à Malines, l'empereur fit voyager l'impératrice en bateau par +le canal de navigation qui joint ces deux villes. Il s'arrêta avant +d'arriver à Malines pour s'embarquer sur le Ruppel, dans des chaloupes +de la marine militaire, que le ministre de la marine avait fait remonter +dans cette rivière jusqu'à Ruppelmonde. + +Nous fûmes de là par eau jusqu'à Anvers, et l'empereur n'avait pris ce +moyen que pour voir lui-même les vaisseaux de l'escadre d'Anvers, que le +ministre de la marine avait été obligé de faire remonter jusque dans la +rivière de Ruppel pendant que les Anglais occupaient Flessingue, d'où +l'on craignait qu'ils n'entreprissent de les brûler, comme ils avaient +fait de ceux de Rochefort dans la même campagne. + +Quelques vaisseaux étaient redescendus à Anvers, et nous n'en trouvâmes +plus que six dans le Ruppel. Nous arrivâmes à Anvers à travers un nuage +épais de fumée de poudre à canon, occasionné par le salut que fit chaque +bâtiment de guerre en voyant passer les canots qui portaient l'empereur +et sa suite. C'était presque l'effet d'une bataille navale. + +Nous restâmes huit jours à Anvers; l'empereur y fut retenu aussi +long-temps, parce qu'il fallut résoudre une difficulté qui se +renouvelait tous les ans; c'était de trouver un moyen d'abriter les +vaisseaux des dommages que leur occasionnaient les glaces à la fin de +chaque hiver. On avait été obligé jusqu'alors d'avoir recours à des +expédiens sur lesquels on ne pouvait pas trop compter. De la multitude +de projets qui furent soumis à l'empereur, il n'adopta que celui de +creuser un bassin dans l'intérieur de la ville, et de lui donner assez +de capacité pour contenir toute l'escadre. Il n'y avait que la +prodigieuse activité de l'empereur qui pût faire exécuter de pareils +projets presque aussitôt qu'ils étaient conçus; je dis presque aussitôt, +car je crois que cet énorme bassin fut en état de recevoir la flotte au +mois de novembre ou de décembre, et nous étions alors dans les premiers +jours de mai. + +Ce port d'Anvers présentait chaque année quelque nouveau prodige. +Certes, le ministre de la marine, M. Decrès, contre lequel on criait +tant, ne pouvait pas mieux répondre à ses ennemis qu'en leur disant: +Imitez-moi; car, toute partialité à part, il est un des hommes de cette +époque qui savait le mieux entendre et exécuter les idées de l'empereur. + +Il a créé plus de moyens maritimes, c'est-à-dire de vaisseaux et de +frégates, qu'on n'en avait construit avant lui depuis Louis XIV, à quoi +il faut ajouter le port de Cherbourg, ouvrage au-dessus de tout ce qu'on +vante tant des Romains; celui d'Anvers, ses chantiers, son bassin; +l'élargissement de l'ouverture de celui de Flessingue, de manière à y +faire entrer les plus gros vaisseaux de guerre; l'augmentation du port +de Brest, et enfin, dans le temps, la nombreuse flottille de Boulogne. +Si avec tous ces immenses résultats nous n'avons pas eu une marine, +est-ce de la faute de cet habile ministre? Non, sans doute, il ne +manquait que des hommes. + +On n'embarquait plus que des conscrits, que l'on faisait matelots comme +on les aurait faits soldats. Aussi toutes les fois qu'un bâtiment était +rencontré en sortant, il était pris; mais s'il parvenait à gagner la +haute mer, et à la tenir pendant quelques mois, son équipage s'était +formé, et il pouvait, sans aucun danger, se mesurer avec un bâtiment de +la même force que lui. On a été fort injuste envers le ministre de la +marine, en lui attribuant nos désastres. + +L'empereur vit lancer un vaisseau, puis il fut faire une reconnaissance +du cours de l'Escaut et de tous ses bras. + +Son frère, le roi de Hollande, qui retournait de Paris à Amsterdam, +passa à Anvers pour prendre congé de lui. En poursuivant son voyage, il +évita de passer par le pays qu'il venait d'être forcé de céder à la +France. + +En partant d'Anvers, l'empereur alla voir Berg-op-Zoom, Breda, +Gertruidenberg, Bois-le-Duc, ainsi que toute la fortification du cours +de la Meuse. Il revint par Laken, Gand, Ostende, Lille, Calais, +Boulogne, Dieppe, le Havre et Rouen. Il était de retour à Saint-Cloud le +1er juin. + +Attaqué d'une fièvre violente à Breda, j'avais obtenu de revenir à +Paris. J'ai été bien étonné de lire, il n'y a pas long-temps, dans les +Mémoires de M. Ouvrard, que l'empereur m'avait envoyé à Paris pour +l'observer, lui, M. Ouvrard. En vérité, il se fait bien de l'honneur, et +il se croit sans doute un personnage bien important. Il aurait été, en +tout cas, le premier individu qui eût été pour moi l'objet d'une +semblable mission. D'ailleurs, qu'il se persuade bien que, si la chose +avait été comme il le dit, je ne lui aurais pas fait d'autre honneur que +de le placer en lieu sûr, si cela en avait valu la peine; comme je l'ai +fait la seule fois qu'on m'ait jamais parlé de lui, ainsi qu'on le verra +dans le chapitre suivant. + +Au retour de ce voyage de Belgique, l'impératrice avait déjà une idée +des Français; elle en avait été bien reçue partout, et commençait +elle-même à s'accoutumer à un pays où tout ce qu'elle voyait pouvait lui +donner l'espérance d'y vivre heureuse long-temps. Elle avait reçu cette +excellente éducation qui l'avait persuadée qu'une femme ne doit pas +avoir de volonté, parce qu'elle ne pouvait pas savoir à qui elle était +destinée; il aurait été question d'aller vivre dans les déserts, qu'elle +n'aurait pas fait la moindre observation. Habitudes passives qui plus +tard nous ont fait bien du mal. + +On commençait à l'aimer et à se féliciter d'avoir une souveraine exempte +d'intrigues, et dans l'esprit de laquelle chacun pourrait être en bonne +situation, sans avoir rien à redouter des suites des bavardages de cour. +Les personnes qui venaient à la cour de loin en loin, et qui dès-lors la +voyaient moins, prenaient pour de la roideur cette timidité naturelle +qu'elle a conservée jusqu'au jour où elle nous a quittés. Ces personnes +avaient tort, et je crois qu'elles s'en faisaient accroire à +elles-mêmes, par suite de leur habitude de tout rapporter à la vieille +cour de Versailles. Une chose contribuait encore à rendre l'impératrice +timide pendant les premiers mois de son séjour en France; c'est qu'elle +parlait le français moins facilement en arrivant qu'elle ne l'a parlé +depuis. Elle le comprenait très-bien; mais dans une conversation où elle +aurait été obligée de s'observer parler, la construction de nos phrases +lui demandait quelque soin, ce qui l'obligeait en quelque sorte à faire +mentalement la traduction de la phrase allemande, qui lui venait sans +effort, en langue française, dont les expressions n'arrivaient pas aussi +vite. + +Elle ne s'est jamais aperçue combien ce léger embarras que l'on +remarquait en elle, dans ces occasions, lui donnait de grâces. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +M. Ouvrard.--Ordre de son arrestation.--Détails à ce sujet.--Anecdote +curieuse.--Le sénateur désappointé.--L'empereur me nomme ministre de la +police.--Sensation que fait cette nouvelle à Paris.--M. Fouché me laisse +un renseignement.--Instructions que me donne l'empereur. + + +Il y avait à peine huit jours que l'empereur était de retour à +Saint-Cloud, qu'il arriva un changement de ministère. On lui avait dit +que le ministre de la police négociait avec l'Angleterre, et que le +sieur Ouvrard, que l'on ne croyait avoir été qu'en Hollande, avait été à +Londres, et avait rapporté des lettres à M. le duc d'Otrante. On +accompagnait cela de détails si positifs, que l'empereur le crut et +voulut savoir la vérité. Il se détermina à faire arrêter le sieur +Ouvrard, mais comme il se méfiait du ministre de la police, il me fit +donner directement l'ordre de faire faire cette arrestation dans le jour +même, et cela avant la fin du conseil des ministres, qui se tenait ce +jour-là à Saint-Cloud, sans quoi M. Ouvrard serait averti, et je ne le +trouverais plus; et, une fois arrêté, de le faire conduire en prison où +il devait être mis au secret. J'étais à Saint-Cloud moi-même lorsque je +reçus cet ordre écrit de la main et signé de M. le duc de Bassano, qui +me l'apporta dans le salon où j'étais. Je ne connaissais ni la demeure +ni la figure de M. Ouvrard; de plus, il était deux heures, et le conseil +des ministres finissait ordinairement entre cinq et six heures. Depuis +que j'avais l'honneur de servir l'empereur, c'était la seconde fois +qu'il me faisait donner un ordre semblable: dans les deux cas, il avait +lieu de suspecter de l'infidélité de la part du ministre de la police. + +Cela ne m'était jamais arrivé auparavant, et cela ne m'arriva jamais +depuis, c'est-à-dire que, pendant seize ans, il ne s'est servi que deux +fois de moi, dont on croyait qu'il se servait tous les jours, pour de +semblables missions. + +Je revenais à Paris en rêvant par quel moyen je connaîtrais la demeure +de M. Ouvrard, lorsqu'il me vint dans la pensée qu'une personne que je +connaissais à Paris pourrait me donner son adresse. J'y allai, et sans +lui avoir dit un mot du motif de ma visite, elle me pria de ne pas +rester, mais de revenir, si je le désirais, vers cinq heures, parce +qu'elle attendait deux visites pour lesquelles on lui avait demandé de +fermer la porte; j'insistai pour rester et ne voulus point sortir +qu'elle ne m'eût dit qui elle attendait. Comme cette personne croyait +n'avoir aucune raison pour taire ces deux visites, elle me nomma M. de +Talleyrand et M. Ouvrard. Quand cette rencontre eût été faite pour moi, +elle n'aurait pu arriver plus à propos pour m'aider à trouver quelqu'un +que je ne connaissais pas, et qu'il fallait avoir dans un temps donné. + +J'eus l'air contrarié de cette visite et mis une espèce d'instance pour +que je ne trouvasse plus personne à cinq heures, ayant quelque chose à +lui dire en particulier: on me le promit. Je courus bien vite au +quartier des gendarmes dont j'étais le colonel, et je choisis un +capitaine, homme de fort bonne compagnie (il avait été avant la +révolution écuyer de main de Mme la comtesse d'Artois), incapable de +manquer aux bienséances comme à son devoir, et qui, en même temps, +connaissait de vue M. de Talleyrand. J'avais fait d'avance tous les +ordres écrits dont il pouvait avoir besoin; je lui dis de quoi il était +question, et lui donnai les renseignemens que je venais d'acquérir +fortuitement. Il alla droit à la maison que je lui avais indiquée; il ne +s'en laissa pas refuser la porte, je l'en avais prévenu, et il arriva +effectivement jusqu'au salon, où il trouva M. de Talleyrand, qu'il +connaissait, avec M. Ouvrard, qu'il cherchait et qu'il ne connaissait +pas: il engagea la conversation avec lui comme ayant à lui parler en +particulier. + +M. Ouvrard sortit, il lui montra les ordres dont il était porteur, et +s'en fit suivre dans une voiture qu'il avait préparée pour le conduire à +Vincennes. Arrivé à ce château, le concierge ne voulut pas le recevoir +sans un ordre du ministre de la police, de sorte que l'on fut obligé de +déposer M. Ouvrard au greffe jusqu'à ce que l'on fût venu à Paris +demander à M. le duc d'Otrante l'ordre dont on avait besoin; j'avais +oublié que cette formalité était nécessaire, et si, comme on le prétend, +j'avais eu une surveillance quelconque dans cette maison, j'aurais bien +pu en faire ouvrir la porte sans le secours de M. le duc d'Otrante. On +le trouva comme il revenait de Saint-Cloud; il avait reçu des ordres de +l'empereur, et ne refusa point ceux qu'on lui demandait concernant M. +Ouvrard. Mais il eut encore une belle occasion d'accabler la gendarmerie +de mille autres faits étrangers à celui-ci. Lorsqu'il sut comment M. +Ouvrard avait été trouvé, il se persuada qu'on me l'avait livré par +perfidie; il en a voulu à cette personne, qui n'en était pas plus +coupable que lui. Il lui dit tant de balivernes sur moi, que pendant +long-temps nous vécûmes en bouderie ouverte, tellement que je me promis +bien de le revaloir à M. Fouché. + +J'étais retourné le soir du même jour à Saint-Cloud. L'empereur, en me +voyant arriver, me demanda si j'avais trouvé M. Ouvrard, et sur ma +réponse, il donna quelques ordres que je ne me rappelle pas. + +Le jeudi et le vendredi se passèrent ainsi sans nouvelles; le samedi, +j'étais de service près de lui, et il ne me dit pas un mot. Le +lendemain, qui était un dimanche, en entrant dans le salon où il donnait +le lever, il me vit encore, parce que l'aide-de-camp qui descendait de +service y entrait d'ordinaire avec celui qui le montait. C'est seulement +alors qu'il me demanda si je restais à Saint-Cloud, et sur ma réponse +négative, il me dit de ne pas partir, qu'il me ferait appeler dans la +journée. + +Il y eut messe comme à l'ordinaire, et l'on y vit les personnes qui +étaient accoutumées d'y venir. Aucun changement ne s'annonçait encore; +après la messe, étant resté absolument seul, je crus que l'empereur +m'avait oublié, et je m'en fus chez la duchesse de Bassano lui demander +à dîner, voulant me tenir à portée de revenir, si on m'appelait, et ne +m'en aller qu'après que l'empereur serait couché. Madame de Bassano +habitait une maison de campagne située à Sèvres, absolument en face du +pont. J'étais loin de croire que je reviendrais un jour sur des détails +qui ne me paraissaient mériter alors aucune attention. + +Pendant que j'étais chez madame la duchesse de Bassano à attendre son +mari pour dîner, nous le vîmes arriver de Paris, menant dans sa voiture +M. le comte de S***, sénateur; j'étais si accoutumé à voir sortir des +portefeuilles de la voiture de M. le duc de Bassano que je ne fis pas +attention que, dans le nombre de ceux que l'on en retirait, il se +trouvait celui du ministre de la police; mais je remarquai bien que l'on +sortait de cette voiture un paquet à M. le comte de S***, lequel paquet +renfermait un habit de sénateur avec tout ce qui en dépend, et enfin une +épée et un chapeau à plumes. Comme j'avais vu le sénateur à la messe le +matin, je ne pouvais concevoir comment il était retourné à Paris, ayant +à revenir à Saint-Cloud aussi promptement; je le lui demandai, et il me +répondit qu'il avait à faire des visites à de vieilles douairières à +Versailles, et qu'il attendait sa voiture pour y aller. + +M. le duc de Bassano avait des comptes à rendre à l'empereur avant de +dîner, en sorte que nous fûmes obligés de l'attendre, et pendant +l'intervalle nous allâmes, M. de S*** et moi, faire une promenade dans +le parc; c'est lui qui m'apprit que le ministère de la police venait +d'être retiré à M. Fouché, et que M. le duc de Bassano était dans le +moment allé en reporter le portefeuille à l'empereur. Alors je commençai +à m'expliquer ce que signifiaient le paquet, l'épée et le chapeau, ainsi +que le retour du sénateur. Je voulus lui en faire mon compliment, qu'il +refusa, en me protestant qu'il ne voulait rien au monde. + +Pendant que nous étions à nous promener, il arriva à cheval un piqueur +des écuries de l'empereur avec un deuxième cheval de main; il venait me +chercher au plus vite. J'étais en bas de soie, et dans une toilette fort +peu convenable à un écuyer. Néanmoins, le piqueur me pressant, +j'imaginai de mettre mes souliers dans ma poche, et de passer les bottes +de M. de Bassano par-dessus mes bas de soie. Dans la maison que je +quittais, on était à cent lieues de se douter de ce qui allait +m'arriver, et on riait autant que moi de mon accoutrement. J'arrivai à +Saint-Cloud au galop, et rechaussai mes souliers au vestibule pour +entrer aux grands appartemens. L'empereur était las de m'attendre; il +allait monter en calèche pour faire sa promenade accoutumée avec +l'impératrice, lorsqu'on m'annonça. Il me fit entrer tout seul, quoique +M. l'archi-chancelier fût là, qui savait tout et ne disait rien; puis en +souriant, l'empereur me dit: «Eh bien! Savary, voilà une grande affaire; +je vais vous faire ministre de la police. Vous sentez-vous la force de +remplir cette place?» Je répondis que je me sentais bien le courage de +lui être dévoué toute ma vie; mais que je n'avais aucune idée de cette +besogne, à quoi il répliqua que tout s'apprenait. + +Il fit entrer de suite l'archi-chancelier et M. le duc de Bassano, qui +me remit la formule du serment, que je prêtai, et auquel, certes, je +n'ai pas manqué. + +Je revins avec M. le duc de Bassano dîner chez lui; il me recommanda de +n'en rien dire, et cela était inutile; j'étais plus mort que vif. Il n'y +avait pas de voyages ni d'événemens auxquels je ne fusse plus préparé +qu'à occuper un emploi de cette espèce. J'en eus une courbature, et ne +pus ni manger ni parler pendant le dîner, après lequel le sénateur et la +maîtresse de la maison s'approchèrent du duc de Bassano pour lui +demander des nouvelles de la nomination du ministre. Je l'entendis leur +répondre, en me montrant de l'oeil: «Le voilà, le ministre de la police.» +Ils en parurent aussi étonnés que moi. Le sénateur n'alla point faire de +visites aux douairières de Versailles, et remporta son paquet à Paris. + +Nous allâmes à Paris, M. le duc de Bassano et moi, pour qu'il me fît +remettre l'hôtel du ministère de la police. Je ne rentrai chez moi que +fort tard, n'ayant nulle envie de dormir, et ne pouvant m'accoutumer à +l'idée de quitter ma profession pour prendre des fonctions dont j'avais +réellement peur. + +Le lendemain, lorsqu'on lut cette nomination dans le _Moniteur_, +personne ne voulait y croire. L'empereur aurait nommé l'ambassadeur de +Perse, qui était alors à Paris, que cela n'aurait pas fait plus de peur. +J'eus un véritable chagrin de voir la mauvaise disposition avec laquelle +on parut accueillir la nomination d'un officier-général au ministère de +la police, et si je ne m'étais senti une bonne conscience, je n'aurais +pas trouvé le courage dont j'avais besoin pour résister à tout ce que +l'on disait à ce sujet. + +J'inspirais de la frayeur à tout le monde; chacun faisait ses paquets, +on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnemens et pis encore; enfin +je crois que la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte +n'aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police. +Dans l'armée, où l'on savait moins ce que c'était que cette besogne, on +trouva ma nomination d'autant moins extraordinaire, que tout le monde +croyait que j'y exerçais déjà quelque surveillance; cependant je puis +assurer sur l'honneur qu'avant d'être ministre, l'empereur ne m'a jamais +chargé d'aucune mission de cette espèce, hors dans les deux occasions +que j'ai citées. Les hommes de l'armée qui le faisaient dire étaient +précisément, comme de coutume en pareil cas, ceux qui dénonçaient leurs +camarades chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion; et en mettant +cela sur moi, ils écartaient le soupçon de dessus eux. J'ai lu leurs +rapports, j'ai respecté jusqu'à présent un secret qui n'était pas le +mien; mais il ne faut pas prendre la modération pour de l'oubli. + +Jusqu'à l'époque de mon entrée dans les hautes fonctions +administratives, je n'avais jamais envisagé le monde ni les affaires +sous les rapports où j'ai été obligé d'apprendre à les connaître. Ce +changement de situation m'obligea à mettre hors de mon esprit tout ce +qui l'avait occupé jusqu'alors, pour y substituer les nouveaux élémens +sur lesquels j'allais l'appliquer. + +J'étais dans la confiance que mon prédécesseur me laisserait quelques +documens propres à diriger mes premiers pas; il me demanda de rester +dans le même hôtel que moi, sous prétexte de rassembler, en même temps +que les effets, les papiers qu'il avait à me communiquer; j'eus la +simplicité de le laisser trois semaines entières dans son ancien +appartement, et le jour qu'il en sortit, il me remit pour tout papier un +mémoire contre la maison de Bourbon, lequel avait au moins deux ans de +date; il avait brûlé le reste, au point que je n'eus pas traces de la +moindre écriture. Il en fut de même lorsqu'il fallut me faire connaître +les agens, de sorte que le fameux ministère de M. Fouché, dont j'avais +eu, comme tout le monde, une opinion extraordinaire, commença à me +paraître très peu de chose, ou au moins suspect, puisque l'on faisait +difficulté de me remettre ce qui intéressait le service de l'État; et +plus j'ai été, plus je me suis convaincu que nous avions été dupes de la +plus impudente charlatannerie dont on ait eu d'exemple, comme on sera à +portée de le juger par la suite de ces Mémoires. + +Je n'ai pas été long-temps à me persuader que ce ministère n'avait +jamais eu une direction dans l'intérêt de l'empereur, que l'on s'en +était servi pour se faire une position près de lui, et en même temps +contre lui, et qu'il était un instrument dangereux dans les mains d'un +agitateur qui ne reconnaissait d'autres devoirs que de suivre la ligne +de la prospérité. + +Néanmoins, j'ai été utile à mon prédécesseur dans son revers de fortune; +il m'a dû le recouvrement de grands capitaux qu'il avait mal à propos +cru devoir mettre à l'abri d'une saisie qui n'était que l'effet de la +peur dont son imagination était atteinte; l'empereur était mécontent de +lui, mais ne lui voulait aucun mal, et jamais je ne me suis vu dans le +cas d'apaiser dans son esprit aucun ressentiment contre M. le duc +d'Otrante. + +En me mettant à la tête de ce ministère, l'empereur me donna cette +instruction en se promenant dans le parc de Saint-Cloud. + +«Voyez tout le monde, ne maltraitez personne; on vous croit dur et +méchant, ce serait faire beau jeu à vos ennemis que de vous laisser +aller à des idées de réaction; ne renvoyez personne; si par la suite +vous avez à vous plaindre de quelqu'un, il ne faudra pas le déplacer +avant six mois, et encore lui trouver une place égale à celle que vous +lui ôterez. Pour me bien servir, il faut bien servir l'État; ce n'est +pas en faisant faire mon éloge, lorsqu'il n'y a pas lieu, que l'on me +sert, on me nuit au contraire, et j'ai été fort mécontent de tout ce qui +a été fait jusqu'à présent là-dessus. Quand vous êtes obligé d'user des +voies de rigueur, il faut toujours que cela soit juste, parce qu'alors +vous pouvez les mettre sur le devoir de votre charge. Ne faites pas +comme votre prédécesseur, qui mettait sur mon compte les rigueurs que je +ne lui commandais pas, et qui s'attribuait les grâces que je lui +ordonnais de faire, quoique souvent il ignorât jusqu'aux moindres +détails relatifs à ceux qui en étaient les objets. Traitez bien les +hommes de lettres, on les a indisposés contre moi en leur disant que je +ne les aimais pas; on a eu une mauvaise intention en faisant cela; sans +mes occupations je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles +qu'il faut toujours distinguer, parce qu'ils font honneur à la France. + +«Pour bien faire la police, il faut être sans passions; méfiez-vous des +haines; écoutez tout, et ne vous prononcez jamais sans avoir donné à la +raison le temps de revenir. + +«Jusqu'à présent, on m'a peint comme très méchantes un grand nombre de +personnes que je ne connais pas, les unes sont exilées, d'autres sont en +surveillance. Il faudra me faire un rapport sur tout cela, je ne crois +pas à tout le mal qu'on m'en a dit; mais comme on ne m'a plus parlé +d'elles, elles en sont restées là et doivent souffrir. Ne vous laissez +pas mener par vos bureaux; écoutez-les, mais qu'ils vous écoutent et +qu'ils suivent vos directions. + +«J'ai changé M. Fouché, parce qu'au fond je ne pouvais pas compter sur +lui; il se défendait contre moi, lorsque je ne lui commandais rien, et +se faisait une considération à mes dépens. Il cherchait toujours à me +deviner pour ensuite paraître me mener, et comme j'étais devenu réservé +avec lui, il était dupe de quelques intrigans et s'égarait toujours; +vous verrez que c'est comme cela qu'il aura entrepris de faire la paix +avec l'Angleterre; je vous écrirai à ce sujet, je veux savoir comment +cette idée-là lui est venue.» + +Cette instruction me donna du courage; pendant les premiers jours, +j'allais au rapport chez l'empereur pour chercher de la force plutôt que +pour lui porter rien qui vaille, et je m'aperçus bientôt qu'il avait +plus d'une garde à carreau, et que c'était sans doute pourquoi il avait +patienté si long-temps avec M. Fouché, ayant toujours un moyen de +prévenir sa méchanceté. + +La confiance me vint petit à petit; sans être méchant, j'étais parvenu à +trouver aussi une assez bonne dose de malice, de laquelle j'ai fait un +bon usage dans le cours de mon ministère. J'aurai occasion d'en citer +plusieurs circonstances. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Situation politique de la France.--L'empereur fait redemander ses +lettres à M. Fouché.--M. Ouvrard est remis en +liberté.--Fagan.--Hennecart.--Intrigue de M. Fouché. + + +C'est le 3 juin 1810 que je suis entré dans les fonctions de ministre de +la police, environ six semaines après le mariage de l'empereur, +c'est-à-dire lorsque toute la France était encore dans l'enthousiasme +qu'avait excité cet événement. Jamais l'empereur n'avait paru plus fort +qu'après son alliance avec la puissance qui semblait être sa rivale +irréconciliable, et après avoir donné un gage de son désir de la paix, +en même temps que la preuve non équivoque qu'il n'était atteint d'aucun +projet subversif du pouvoir de la maison d'Autriche, ainsi qu'on s'est +plu à le répandre. En France, on se repaissait d'idées de tranquillité +auxquelles se rapportaient toutes les conjectures et toutes les +espérances: on se voyait au mieux avec l'Autriche, on ne craignait pas +la Prusse, et on n'entrevoyait plus rien à démêler avec les Russes. + +Il n'y avait plus qu'avec l'Espagne et avec l'Angleterre que nous avions +la guerre; on faisait marcher une grande partie des troupes d'Allemagne +vers l'Espagne, en sorte que la question ne pouvait pas y rester +long-temps indécise; on y avait même fait prendre l'offensive en +Andalousie, en faisant marcher par la Siera-Morena l'armée qui avait +combattu à Talavera, et qui, depuis lors, occupait la Manche. Je +reviendrai à l'Espagne; mais je vais raconter les événemens dans l'ordre +où ils sont survenus. Je ne saurais trop répéter que la France était +ivre de joie et d'espérance, et qu'il n'y avait rien à faire pour former +l'opinion sur le mariage de l'empereur. Il y aurait même eu de +l'imprudence à faire supposer que les expressions d'allégresse +universelle étaient le résultat de quelques soins administratifs. + +Je crois avoir dit plus haut qu'avant de partir de Vienne, l'empereur +avait fait des dispositions pour se rendre en Espagne aussitôt qu'il +serait arrivé à Paris; mais tous ces événemens et les suites d'un nouvel +hymen lui firent abandonner ce projet; pourtant il laissa la garde +impériale, ainsi que son train de guerre, s'avancer jusqu'en Castille, +parce que cela avait l'air de ne le précéder que de quelques jours, et +ne pouvait produire qu'un bon effet sur les troupes et sur les ennemis. + +Avant de parler de la situation générale des affaires, j'ai besoin +d'achever ce qui est relatif à M. le duc d'Otrante. L'empereur, en lui +retirant le portefeuille du ministère, lui avait donné, comme une marque +de son estime, le gouvernement de Rome; il était au moment de partir, +lorsque l'empereur lui fit redemander les lettres qu'il lui avait +écrites pendant le cours de son administration. L'habitude était de les +renvoyer au cabinet de l'empereur, afin de prévenir le mauvais usage que +l'on aurait pu en faire, particulièrement de celles adressées à un +ministre de la police; M. Fouché n'avait pas prévu cela, et fit dire +qu'il les avait brûlées. Cette réponse non seulement ne satisfit pas +l'empereur, mais il lui retira sa commission de gouverneur de Rome, et +lui ordonna de voyager en Italie; néanmoins il ne lui retira aucun des +nombreux bienfaits dont il l'avait couvert[37]. + +Cette légèreté d'avoir brûlé les lettres de l'empereur lui donna de +l'humeur; il n'y crut d'abord pas, et regarda cette réponse comme une +défaite, d'autant plus que l'idée d'un projet d'abuser de ces lettres ne +discordait pas avec celle d'avoir voulu ouvrir directement des +communications avec l'Angleterre sans la participation de l'empereur, +qui ne pouvait revenir de cette folie. C'est alors qu'il m'écrivit pour +que je me fisse rendre compte de suite de tout ce qui concernait cette +intrigue, que j'étais bien éloigné de soupçonner avoir été aussi +importante. + +On se rappelle d'abord que M. Ouvrard était à Vincennes; je reçus ordre +de laisser entrer dans le donjon une personne du cabinet de l'empereur, +qui était envoyée pour l'interroger: c'était M. Mounier, qui était à +cette époque auditeur au conseil d'État. Je crus d'abord qu'on ne l'en +avait chargé que parce que j'étais considéré comme un novice, mais je ne +tardai pas à en connaître la véritable raison. Je n'ai su les détails de +la mission qui avait amené la détention de M. Ouvrard que plusieurs +années après, et c'est lui-même qui me les a appris. L'on avait dit à +l'empereur qu'il avait été en Angleterre; c'est sur cette base qu'il fut +interrogé; or comme l'assertion était fausse, l'interrogatoire n'aboutit +à rien; on fut donc obligé de le remettre en liberté, parce que l'on +reconnut qu'il n'était pas sorti de Hollande, où il avait été autorisé à +se rendre. M. Ouvrard était un homme trop adroit pour donner de la prise +sur lui; il n'avait répondu à M. Mounier qu'en lui remettant une lettre +pour l'empereur, dans laquelle il se disculpait, mais l'empereur n'y +avait pas foi. + +L'on n'était pas encore satisfait de ce que l'on apprenait, l'empereur +persistait à soutenir que quelqu'un avait été de Paris à Londres, et +c'était sur cela qu'il voulait qu'on dirigeât ses recherches. Je n'avais +pas encore beaucoup d'expérience; mais cependant je fis si bien +feuilleter les registres des allans et venans d'Angleterre, que je +découvris qu'un sieur Fagan y avait fait deux voyages successifs en très +peu de temps. Ce Fagan était connu à la police, et je l'envoyai +chercher; il ne me déguisa rien: c'était un ancien officier irlandais au +service de France, qui menait à Paris une conduite fort équivoque, mais +qui n'avait aucune raison pour cacher ses actions. + +Il me déclara que, vivant fort paisiblement à Paris, un M. Hennecart, +qu'il connaissait, était venu le voir et lui dire que M. le duc +d'Otrante cherchait quelqu'un qui pût aller en Angleterre pour remplir +la mission la plus délicate dont un homme de talent pût être chargé, et +que lui, Hennecart, s'était engagé à le lui trouver, demandant toutefois +de prévenir cette personne avant de le lui faire connaître. Cet +Hennecart dit à Fagan que le duc d'Otrante était chargé d'affaires +diplomatiques, et que lui, Fagan, pouvait se faire beaucoup d'honneur et +une belle position en servant le ministre de la police dans cette +occasion. Fagan accepta; alors Hennecart lui dit de se présenter sous un +prétexte quelconque chez le duc d'Otrante, auquel Hennecart ne dirait +rien de leur conversation, afin de donner une entière sécurité au +ministre, qui n'accorderait pas sa confiance à un indiscret. + +On verra pourquoi Hennecart recommandait si fort à Fagan de ne pas dire +au duc d'Otrante qu'ils s'étaient vus; c'est que lui-même, Hennecart, +n'avait pas vu le duc d'Otrante, et quoiqu'il fût agent de police, il +servait dans cette circonstance une autre intrigue. Fagan alla voir le +duc d'Otrante, qui le connaissait sous les mêmes rapports qu'il +connaissait Hennecart; en bon serviteur, il lui parle des facilités +d'informations qu'il peut avoir à Londres, où il connaissait +particulièrement le marquis de Wellesley, et enfin offre au ministre son +dévoûment. + +M. Fouché n'eut garde de laisser échapper cette occasion de pénétrer ce +qu'il ne savait qu'imparfaitement par la correspondance d'Amsterdam, +d'autant plus qu'il ne se doutait pas du piége, parce que Fagan était +agent de police. En conséquence, le voilà qui donne à ce messager argent +et instructions pour aller à Londres, et en même temps il lui indique +une voie pour qu'il lui expédie ses rapports, afin qu'ils échappent à la +curiosité des observateurs. + +À peine cette mission était-elle donnée à Fagan, que Hennecart arrive +chez lui pour le féliciter, et après les complimens d'usage, il lui dit +qu'il a encore à l'entretenir d'une chose pour l'avantage de sa fortune +personnelle, à lui Fagan, et il commença par lui parler des protections +qu'il pouvait obtenir près de l'empereur même contre un caprice ou une +injustice du duc d'Otrante, qui pouvait enfin être trompé par un mauvais +rapport. Fagan l'ayant prié de s'expliquer, Hennecart lui parla net, et +lui dit que, s'il voulait lui envoyer de Londres à lui-même la copie de +tous les rapports qu'il serait dans le cas d'adresser à M. Fouché, il +lui promettait qu'il s'en trouverait bien, parce que, disait-il, les +rapports seront remis directement à l'empereur par M. le duc de Bassano, +qui les tiendra de M. de S***, à qui je les remettrai. Fagan, après +avoir réfléchi, accepta, et comme Hennecart n'eut pas de peine à lui +démontrer la nécessité d'être informé le premier pour avoir le temps de +faire parvenir, aussitôt que pourrait le faire M. Fouché, le rapport +qu'il lui adresserait, il fut convenu que l'un aurait sur l'autre +l'intervalle d'un ordinaire de courrier. Ce dernier point réglé, le +sieur Fagan partit pour Londres. + +C'est maintenant le cas de dire par quel motif M. le duc d'Otrante l'y +envoya, et pour me faire mieux comprendre, je vais reprendre les choses +de plus haut. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Plans de l'empereur.--Son désir de faire la paix avec +l'Angleterre.--Tentatives par le roi de Hollande.--M. de Labouchère +autorisé par l'empereur.--M. Ouvrard employé par M. Fouché.--Une +intrigue renverse les espérances de pacification.--Détails. + + +Depuis que l'empereur s'était allié à la maison d'Autriche, il croyait +avoir atteint le but vers lequel il tendait, qui était de lier une +grande puissance au système établi en France, et par conséquent avoir +assuré la paix en Europe, c'est-à-dire qu'il ne se croyait plus exposé à +être encore traversé par quelque nouvelle coalition; il n'avait donc +plus que la paix à faire avec l'Angleterre, et pour que l'Espagne ne +devînt pas une difficulté, c'est-à-dire pour que sa possession ne pût +pas être contestée, et pût être comptée comme un effet négociable pour +la France au moment où l'on aurait pu entrer en négociation avec +l'Angleterre, il faisait marcher dans la Péninsule des forces tellement +considérables, que la conquête devait lui en être assurée. Elles se +réunirent toutes en Castille; ensemble elles composaient l'armée dont +l'empereur avait le projet d'aller prendre le commandement, et depuis +qu'il s'était déterminé à rester à Paris, il avait envoyé le maréchal +Masséna pour le commander, avec l'ordre de marcher droit à l'armée +anglaise en Portugal, en même temps que l'armée, sous les ordres du roi +et du maréchal Soult, qui était son major-général, marcherait en +Andalousie et sur Cadix. Avec ces deux grandes opérations se liaient +aussi celles que le général Suchet conduisait en Catalogne, où il +faisait les siéges successifs des places qui bordent le cours de l'Èbre, +et qui couvrent cette province. + +Ce vaste plan d'opérations avait été dressé par l'empereur, et il +s'était flatté que, quoique absent de l'armée, la même obéissance et le +même désir de faire son devoir auraient animé tous ceux qui devaient y +coopérer; malheureusement il arriva le contraire. J'en parlerai +lorsqu'il en sera temps. + +La paix avec l'Angleterre lui tenait plus à coeur; il se voyait entre les +mains de quoi donner des compensations à cette puissance, tant en retour +de ce qui lui était nécessaire d'en obtenir qu'en dédommagement des +sacrifices qu'on aurait pu lui demander, sans avoir de moyens d'appuyer +les réclamations qu'on était dans le cas de lui adresser; car telle +était notre position, qu'il fallait que l'Angleterre le voulût bien, +autrement il ne pouvait y avoir de terme à la guerre. + +On avait employé deux fois l'intervention de la Russie pour ouvrir une +négociation avec le gouvernement anglais; celui-ci l'avait rejetée dans +des termes qui n'offraient même pas les moyens de lui faire préciser les +termes de son refus, de sorte que l'on en était encore à croire en +Angleterre au projet d'une puissance continentale universelle de la part +de l'empereur, comme on croyait en France à un projet de puissance +maritime et commerciale exclusive de la part de l'Angleterre. + +L'empereur, malgré ces contrariétés, ne voulait pas croire à +l'impossibilité de faire comprendre des propositions raisonnables en +retour de celles qu'il était disposé à écouter; il chercha les moyens de +faire sonder les dispositions du ministère à Londres, afin de savoir ce +qu'il était permis d'en espérer. Cette démarche ne pouvait pas être +faite directement, parce qu'elle eût porté son cachet, et qu'en cas de +refus, tous les inconvéniens eussent été pour l'empereur +personnellement. + +La Hollande avait encore plus besoin de la paix maritime que la France; +le roi Louis y jouissait de l'estime des peuples qu'il gouvernait, et +lui-même ne craignait pas de dire à l'empereur tout ce qu'il entrevoyait +de fâcheux pour lui, s'il devait encore régner long-temps sur un pays +auquel il ne restait plus de ressources, et qui était encore blessé +depuis la dernière réunion à la France, d'une partie de son territoire. + +C'est par lui-même, avec l'approbation de l'empereur, que se firent les +premières démarches vis-à-vis de l'Angleterre; elles portèrent le masque +d'affaires de commerce simples. La maison Hopp d'Amsterdam était celle +qui avait le plus de relations avec l'Angleterre, et qui, par sa grande +considération, pouvait, en y traitant ses propres affaires, prendre le +caractère qui devait appartenir à celles qu'elle aurait traitées entre +les deux gouvernemens. Cette maison avait un de ses associés, M. de +Labouchère, qui était allié à une famille du haut commerce de Londres. + +Ce fut sur lui que le roi de Hollande jeta les yeux pour la mission +qu'il s'était chargé de remplir; il donna des instructions à M. de +Labouchère, et un passe-port avec lequel il se rendit à Londres. Il +avait des moyens de se faire accueillir qui étaient naturels, et qui le +dispensaient de tout ce qui aurait pu apporter des entraves à ses +démarches; il était d'ailleurs connu pour un homme si estimable, que +tout ce qu'il aurait pu dire ne pouvait être atteint de la suspicion. M. +de Labouchère adressait ses rapports à la maison Hopp d'Amsterdam, qui +les remettait au roi, lequel les faisait parvenir à l'empereur. + +Non-seulement M. de Labouchère, dans ses premières dépêches, était +rassurant sur les dispositions du gouvernement anglais, mais il était +encore encourageant, et il se flattait que, pour peu qu'il y eût un peu +de bonne volonté dans les concessions, tout pourrait s'arranger au gré +des impatiens désirs de tout le monde, parce que, lorsqu'on en serait +venu à négocier ouvertement sur le chapitre des sacrifices réciproques, +le premier une fois fait, on eût été facilement d'accord sur les choses +essentielles, et on ne se serait point arrêté à des bagatelles qui ne +pouvaient être mises en comparaison avec les pertes énormes que cet état +de guerre causait continuellement. + +Les choses allaient assez bon train, lorsque M. le duc d'Otrante fut +informé que M. de Labouchère était en Angleterre; il faut observer qu'il +avait pu le savoir, soit par la correspondance du commerce de Londres +avec celui de Paris, ou par celle du commerce de Londres, d'abord, avec +Amsterdam, et ensuite d'Amsterdam avec Paris. Cet avis fut accompagné de +détails assez piquans pour éveiller la curiosité de M. le duc d'Otrante, +qui pouvait d'ailleurs avoir un autre motif, parce qu'un ministre de la +police est autorisé à tout suspecter; mais dans ce cas-ci, il paraît +n'avoir eu que celui d'être informé de ce qui se préparait à l'horizon +politique pour régler la marche qu'il devait prendre lui-même. Il lui +fut facile de se donner le moyen d'être bien informé de ce que faisait +M. de Labouchère à Londres, parce que celui-ci était fort lié avec M. +Ouvrard qu'il fit venir, et auquel il parla de circonstances qui +pouvaient favoriser des spéculations. Enfin, sans lui témoigner le +moindre désir de curiosité, il lui dit que c'était avec l'assentiment de +l'empereur qu'il lui tenait ce langage, et lui proposa d'aller à +Amsterdam pour être l'intermédiaire entre lui, Fouché, et M. de +Labouchère, qui était à Londres, et avec lequel il se mettrait en +communication en lui écrivant aussitôt son arrivée, pour tâcher de +pénétrer ce qu'il faisait à Londres, et enfin, que d'Amsterdam il lui +enverrait à Paris ses rapports. M. Fouché n'avait pas encore dit un mot +de tout cela à l'empereur, qui, de son côté, ne lui disait plus rien +depuis long-temps. + +M. Ouvrard ne fut pas autorisé à se douter que le ministre abusait du +nom de l'empereur. Il partit donc pour Amsterdam, persuadé qu'il y était +envoyé par ordre de l'empereur, et écrivit en conséquence à M. de +Labouchère, qui, sans se départir de la marche qui lui avait été tracée +avant de quitter la Hollande, continua à lui adresser ses rapports à la +maison Hopp, pour qu'elle les remît au roi, qui les renvoyait à +l'empereur. Néanmoins, comme il connaissait beaucoup M. Ouvrard, il lui +accusa réception de ses lettres, et peut-être que pour se préserver +lui-même du soupçon d'intrigue particulière, dont on aurait pu accuser +sa discrétion, si les affaires étaient venues à mal tourner, il se +détermina à instruire sommairement M. Ouvrard de ce qui se passait et de +ce qu'il espérait, d'autant plus qu'il ne lui aurait pas été défendu de +saisir une occasion favorable pour une grande opération de commerce. + +Ce ne fut qu'après que M. Fouché eut reçu les premières lettres que M. +Ouvrard lui écrivait comme à quelqu'un qu'il supposait non seulement au +fait de la mission de M. de Labouchère, mais qu'il croyait chargé de le +diriger, et qu'en un mot il regardait comme le véritable négociateur +entre la France et l'Angleterre; ce n'est qu'alors, dis-je, que M. +Fouché parla à l'empereur du voyage de M. Ouvrard en Hollande, ne disant +pas que c'était lui qui l'avait envoyé, mais qu'il n'avait pas eu de +raison pour lui refuser un passe-port, d'autant plus qu'il était +correspondant de la maison Hopp, avec laquelle il avait à régler, et que +de temps en temps il lui donnait des nouvelles. Il se crut suffisamment +en règle après avoir rendu ce compte à l'empereur; il ne parla même du +voyage de M. Ouvrard que pour se trouver à couvert si les choses étaient +venues à mauvaise fin, et qu'on les eût imputées à M. Ouvrard. +L'empereur retint cela, mais n'en devint pas plus communicatif avec M. +Fouché, qui fut obligé de deviner ce qui se traitait à Londres sur ce +que M. Ouvrard lui mandait d'Amsterdam, d'après les lettres qu'il +recevait de M. de Labouchère. Celui-ci avait trop d'esprit pour écrire +ce qui ne pouvait pas se dire, de sorte que la curiosité de M. Fouché +était continuellement excitée et jamais satisfaite; il en voyait +cependant assez pour juger que l'empereur travaillait à la paix, et il +en conclut qu'il fallait prendre ce langage: en même temps, il songea à +tirer sa part de la considération dans l'oeuvre de la paix, en faisant +tout ce qui était nécessaire pour fasciner les yeux de la multitude, et +en persuadant que c'était lui qui l'avait faite, ou qui avait forcé à la +faire. Il allait hardiment, parce qu'il la croyait sûre, persuadé que +l'empereur était en négociations ouvertes. Il en parlait aux uns pour +qu'ils en parlassent à leur tour, et en même temps il ne négligeait rien +de ce qui pouvait le tenir régulièrement informé de l'état de cette +question, autour de laquelle il tournait sans pouvoir la pénétrer. Il +était inquiet d'une chose, c'est que, comme il avait coutume de +s'attribuer tout ce qui était populaire, si la paix était venue à se +faire sans qu'il en fût prévenu, sa prévoyance aurait été en défaut, et +son crédit s'en serait altéré. + +C'est en parlant ainsi de la paix avec l'Angleterre qu'il promettait à +tout le monde, qu'il fit attacher sur lui des yeux observateurs, et +qu'il revint aux oreilles de M. de Bassano, ou de M. de S***[38], que M. +Fouché traitait de la paix avec l'Angleterre par le canal de M. Ouvrard, +qui était à Amsterdam, et l'on ajoutait qu'il allait et revenait de +Londres dans cette ville: soit curiosité, soit jalousie de la part de +ceux qui, ayant fait le mariage de l'empereur, convoitaient des +ministères, ou au moins celui vers lequel ils voyaient que M. Fouché +tendait[39], ils voulurent déjouer son projet, ou son intrigue si elle +avait été tramée contre l'État. + +Cela leur fut facile par le moyen de cet Hennecart[40], que M. de S*** +avait tout-à-fait gagné. De son côté, Hennecart, quoiqu'attaché au +ministère de la police, avait gagné les sieurs Vera père et fils, qui +étaient tous deux employés supérieurs à la préfecture de police, +laquelle était presque continuellement en rivalité avec le ministère de +la police; par ce moyen, lorsqu'on voulait jouer un mauvais tour à M. +Fouché, on donnait un mauvais bulletin à Hennecart, qui le remettait au +sieur Vera, et celui-ci au préfet de police, qui ne manquait pas d'en +faire la matière d'une anecdote de police pour l'empereur. C'était par +de misérables moyens comme ceux-là qu'on entravait la marche des +affaires les plus importantes en faisant parade d'un zèle exclusif et +sans pareil pour le service de l'empereur. Je ne puis pas assurer si M. +de Bassano rapporta à l'empereur que M. Fouché était en négociations +ouvertes avec l'Angleterre par le moyen d'Ouvrard, et si c'est +l'empereur qui l'aurait, par suite, chargé de prendre des informations +sur ce que pouvait faire M. Ouvrard, soit à Amsterdam ou à Londres; ou +bien si lui, M. de Bassano, avait fait prendre des informations avant +d'en rendre compte à l'empereur. Néanmoins j'ai toujours cru qu'on lui +en avait fait parvenir le premier avis par la préfecture de police, +ainsi que je viens de le dire. Du reste, voici un fait exactement vrai. + +Lorsque j'eus reçu la déclaration du sieur Fagan, dont j'ai parlé tout à +l'heure, je fis venir le sieur Hennecart et lui parlai un peu vivement +en ces termes: + +«Monsieur, vous qui m'avez fait tant d'offres de service, qui m'avez +parlé de l'ingratitude du duc d'Otrante envers l'empereur, qui trouvez +si bien que l'on ait fait arrêter M. Ouvrard, je trouve, moi, que +personne ne mérite mieux que vous un pareil traitement, et si vous ne me +répondez pas catégoriquement, cela pourra bien vous arriver tout à +l'heure. + +«Qui est-ce qui a dit d'aller engager Fagan à se charger d'une mission +pour l'Angleterre?» Il me répondit, d'un ton fort consterné, qu'à la +vérité il avait été le trouver et le lui proposer; que cela avait été +arrangé entre M. de S*** et lui, et que, sans cette intrigue, ils ne +seraient jamais parvenus à déplacer M. Fouché pour me faire entrer au +ministère. Je lui répondis: «Comment! vous ne me connaissiez pas, et +vous me vouliez tant de bien!» + +Il crut m'en imposer en me disant que l'opinion me désignait comme le +seul homme, entre ceux dévoués à l'empereur, capable de bien remplir +cette place, etc., etc. Enfin il me raconta tout ce que je viens de dire +sur ce qui s'était passé entre Fagan et lui, en ajoutant qu'il n'avait +fait cela que de concert avec S***, et que c'était à S*** qu'il +remettait les bulletins que Fagan lui envoyait. + +Ainsi M. Fouché, dont l'habileté a été tant vantée, avait employé dans +cette circonstance, si délicate pour lui, un agent qui, quoiqu'à ses +gages, lui avait été mis dans la main par M. de S***, qui préparait sa +perte[41]. Si M. de S*** n'était pas d'accord avec M. de Bassano, il l'a +dupé en lui remettant, comme venant d'une autre source, des bulletins +qui venaient de Fagan; et s'il était d'accord avec M. de Bassano, tous +deux ont complètement dupé M. Fouché. + +Je n'ai pas encore dit quel était le motif de celui-ci en envoyant Fagan +à Londres: il pouvait en avoir deux. + +1° Comme Fagan disait avoir des moyens d'introduction près du marquis de +Wellesley, il pouvait par là connaître l'état de la question entre le +ministre et les propositions de la partie dont M. de Labouchère était +l'organe, et au moyen de la correspondance de Fagan (qui avait causé +avec M. de Wellesley), comparée avec celle de M. Ouvrard, laquelle était +extraite des lettres de M. Labouchère, qui avait de même causé avec le +marquis de Wellesley. M. Fouché pouvait être très près de deviner les +intentions des deux partis qui traitaient, et juger d'avance du +résultat, et en même temps conjecturer quelles devaient être les +instructions des négociateurs. + +C'est au retour du premier voyage que fit Fagan, que M. Fouché ne douta +plus du succès des négociations de paix, et qu'il s'arrangea, soit pour +s'attribuer dans l'opinion la gloire d'avoir amené l'Angleterre à +conclure la paix, ce que personne n'avait pu faire jusqu'alors; soit +pour s'emparer de la négociation, lorsque le moment serait arrivé où +l'empereur aurait voulu et en même temps pu traiter ouvertement, parce +qu'alors il lui aurait dit qu'il était au fait de la question, qu'il la +suivait des yeux depuis long-temps, ce qui, selon lui, aurait paru un +assez grand avantage pour que l'empereur le nommât négociateur, puis +enfin ministre des relations extérieures, où il aspirait à arriver, +étant las de la police. C'était là son motif en envoyant Fagan à +Londres; mais il s'empressa trop de faire le négociateur, et se trompa +de chemin comme un homme qui veut conduire ceux qui ne lui ont pas dit +où ils veulent aller. Il renvoya son messager à Londres, d'où il était +parti peu auparavant, ayant vu et entretenu le marquis de Wellesley. Il +se présenta de nouveau chez ce ministre, auquel il rapporta des +conversations, et peut-être même des légèretés de M. Fouché, qui était +aussi ministre, et qui pouvait paraître à Londres chargé par l'empereur +de négocier. Voilà donc ce Fagan qui se trouva avoir une sorte de +caractère, parce qu'enfin le marquis de Wellesley pouvait bien accorder +autant de confiance à ce que Fagan lui disait de la part de M. Fouché, +que M. Fouché paraissait en avoir accordé à ce que ce même Fagan lui +avait rapporté de la part du marquis de Wellesley; mais malheureusement +pour M. Fouché, ce que Fagan disait au marquis de Wellesley ne +ressemblait pas tout-à-fait à ce dont M. de Labouchère l'entretenait, et +que Fouché ne pouvait pas savoir aussi promptement, par la raison que ce +qui devait être envoyé à M. de Labouchère était adressé directement de +Paris au roi de Hollande, de là à Londres, et que M. Fouché ne pouvait +en être informé qu'après que l'avis était revenu sur ses pas, +c'est-à-dire lorsque M. de Labouchère avait bien voulu en écrire à M. +Ouvrard, qu'il croyait informé du motif de son séjour à Londres. Il +résulta de ce tripotage que le marquis de Wellesley fut autorisé à +croire qu'on voulait le duper, ou que l'on faisait jouer à M. de +Labouchère le rôle d'une dupe pour bercer les Hollandais de l'espérance +de la paix, puisqu'il lui parlait dans un sens, et que M. Fouché lui +faisait parler dans un autre qui ne pouvait pas être exactement conforme +au premier; il ne soupçonnait pas la sincérité de celui qui ne craignait +pas de prendre un caractère officiel, et n'accordait pas autant de +confiance à celui qui cependant la méritait mieux que l'autre, mais qui, +n'étant pas autorisé à prendre un caractère, pouvait être désavoué quand +on voudrait. + +Il chercha auquel des deux il devait ajouter foi, et, ne voyant que des +contradictions dans ce que l'un et l'autre disaient, il ne put voir là +que de l'intrigue, et cessa toute communication avec tous deux, et +bientôt après leur fit donner l'ordre de quitter l'Angleterre, observant +que, si la France avait réellement envie de faire la paix, elle devait +avoir d'autres moyens à employer pour se faire entendre. + +Il fallut bien rendre compte à l'empereur du retour de M. de Labouchère +à Amsterdam; on lui avait caché l'envoi du sieur Fagan à Londres, en ne +lui remettant les bulletins de ce Fagan, par M. de S***, que comme des +bulletins de la négociation de M. Fouché, sans explications. L'empereur +ne connaissait que le départ de M. Ouvrard pour Amsterdam, et comme on +se garda bien de l'éclairer sur celui de Fagan pour Londres (que M. de +Bassano ignorait peut-être lui-même), il attribua naturellement à M. +Ouvrard ces bulletins de la négociation de M. Fouché. C'est pourquoi +l'empereur crut d'abord que M. Ouvrard avait été lui-même à Londres, et +il ordonna son arrestation. On y poussa l'empereur, parce que l'on +voulait lui persuader que M. Ouvrard était le prête-nom de M. de +Talleyrand, que l'on voulait écarter comme un homme qui faisait peur. + +Je laisse aux hommes éclairés à former leur opinion sur cette intrigue, +qui ressemble même plutôt à de la fourberie de laquais qu'à de la haute +intrigue. Ils jugeront, dans toute cette suite de piéges tendus à la +bonne foi, quel est celui qui a été le plus coupable. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Le roi de Hollande abdique.--Il nomme la reine +régente.--Réflexions.--Inquiétudes de l'empereur.--Opinion de l'empereur +Alexandre sur le blocus continental.--Détails sur le chagrin de +l'empereur Napoléon à la nouvelle de l'abdication de son +frère.--Considérations politiques.--La Hollande est réunie à l'empire +français. + + +Il fallut renoncer à l'espérance de faire la paix, et cette nouvelle +produisit encore un plus mauvais effet en Hollande qu'en France. Le +désespoir s'empara de la majeure partie du commerce. Le roi lui-même, +dont les goûts pour la solitude s'accordaient peu avec les agitations de +circonstances aussi graves; le roi, effrayé d'avance de désordres qu'il +regardait comme inévitables, et ne sentant pas en lui sans doute +l'énergie nécessaire pour y faire face, se laissa aller à son +inclination naturelle. Il se détermina tout à coup à abdiquer un pouvoir +qu'il avait reçu, pour ainsi dire, malgré lui, et il ne craignit pas de +susciter à l'empereur de nouveaux embarras, en laissant, par son départ +subit, la Hollande sans gouvernement. + +Il est bien vrai que, par son acte d'abdication, il avait nommé la reine +régente; mais ce n'était pas dans une monarchie nouvelle, comme l'était +celle de Hollande, qu'une reine étrangère pouvait exercer une +souveraineté, d'autant plus que, moins encore que son mari, elle était +en état d'apporter remède à des maux dont la perspective l'avait +déterminé à se retirer. + +Il était inutile de se dissimuler qu'il devait arriver de deux choses +l'une, ou que le gouvernement serait assez fort pour comprimer tous les +mécontens, c'est-à-dire tous les Hollandais, ou bien que ceux-ci +secoueraient le joug de la France et appelleraient les Anglais, et alors +une régente étrangère au pays, placée tout à coup à la tête des +affaires, pouvait-elle réunir des forces assez imposantes pour faire +respecter son autorité et contenir des soulèvemens; en supposant même +que, jeune et sans expérience, elle eût assez de force morale pour +résister au déchirant tableau d'une nation divisée, malheureuse, et qui +n'aurait pas manqué de lui attribuer tous les maux qui l'accablaient? + +Dans un état de paix et de tranquillité, où un esprit juste, éclairé, +joint à un coeur généreux et élevé, peut suffire pour administrer, sans +doute la Hollande n'aurait pu mieux trouver que sa régente; mais les +circonstances n'étaient ni aussi favorables ni aussi heureuses, et il y +avait des intérêts qui parlaient plus haut que les siens. + +Le roi de Hollande a été blâmé sous beaucoup de rapports: on lui a +généralement reproché d'avoir abandonné des peuples qui lui rendaient +justice et ne lui avaient refusé ni fidélité ni obéissance; d'avoir, par +sa retraite, attiré sur eux des maux qu'il aurait évités en les +préservant au moins de tous ceux qui sont inséparables de l'écroulement +d'un gouvernement. Enfin on lui a reproché d'avoir, par son acte +d'abdication, désigné l'empereur comme la cause d'un sacrifice qu'il +s'imposait, tandis que sa santé et surtout ses goûts de retraite y +avaient plus de part que l'influence de l'empereur sur la Hollande; +influence d'ailleurs qui était moindre peut-être qu'elle ne l'avait été +sous le gouvernement électif de ce pays. + +Ce n'était pas sans raison que l'empereur disait quelquefois, en parlant +de ses frères, qu'aussitôt qu'ils étaient revêtus d'un pouvoir, ils +adoptaient la politique de celui auquel ils avaient succédé, en sorte +qu'il avait peu gagné au change, ajoutant qu'il ne lui en coûterait pas +davantage de faire gouverner tous ces pays par des vice-rois. + +À peine le foi de Hollande eut-il signé son abdication, qu'il partit +incognito, passa par les États de son frère qui régnait en Westphalie, +traversa la Saxe pour se rendre d'abord, dit-on, aux eaux de Toeplitz en +Bohême, puis enfin alla s'établir à Gratz en Styrie, où il vécut sans +suite comme un simple citoyen. + +L'empereur était au château de Rambouillet, lorsqu'il eut connaissance +de cette abdication. La première nouvelle en était arrivée à Paris par +le commerce, et comme il n'avait rien reçu par ses relations +officielles, il conçut de l'inquiétude sur quelques menées particulières +du pays même, dont la retraite du roi aurait été probablement un des +résultats convenus. Il fut un moment fort occupé de cette idée, jusqu'à +ce que l'officier-général qui commandait ses troupes en Hollande l'eût +rassuré par toutes les mesures qu'il avait prises pour préserver les +troupes hollandaises de toute participation à un mouvement étranger que +l'on croyait lié avec le parti qui avait décidé le roi à abdiquer. + +L'exécution rigoureuse du système continental était devenue l'ancre de +salut de l'empereur, en ce qu'elle pouvait seule amener l'Angleterre à +conclure la paix. Ce système, contre lequel l'opinion s'est tant +soulevée, avait été mûrement médité et fortement conçu. Quitte à +anticiper un peu sur l'ordre des faits, qu'on me permette de m'appuyer +ici du témoignage non suspect de l'empereur Alexandre. + +En 1814, ce monarque avait l'habitude d'aller quelquefois rendre visite +à l'impératrice Marie-Louise au château de Schoenbrunn. Il y rencontra M. +de Menneval qu'il reconnut aisément, et dans le cours de la conversation +il lui raconta que, pendant le voyage qu'il venait de faire en +Angleterre après la paix de Paris, il avait voulu avoir le coeur net sur +l'effet qu'on s'était promis du système continental; qu'il ne s'en était +pas tenu à de simples observations verbales; qu'il avait été à +Manchester, à Birmingham et autres grandes villes manufacturières +d'Angleterre; qu'il avait bien vu, bien examiné, bien questionné, et +qu'il en avait rapporté la conviction que, si ce système eût encore duré +un an, l'Angleterre aurait inévitablement succombé, ajoutant que c'était +une grande et belle conception dont il n'avait jamais compris toute la +force. + +Mais ce que la perspicacité de l'empereur Alexandre n'avait aperçu qu'en +1814, le génie de l'empereur Napoléon l'avait senti dès l'origine; aussi +mettait-il une grande importance à l'exécution de cette mesure si +effective, et cependant si peu comprise. La Hollande était la partie de +l'Europe la plus essentielle à faire observer à cause de ses +innombrables affluens et de la diversité de ses relations commerciales. + +L'empereur avait souvent eu à se plaindre au roi Louis de la négligence +qui était apportée sur ses côtes à l'exécution d'un système qui +l'intéressait autant que lui; mais, par son opposition et son +opiniâtreté que l'empereur n'a jamais pu vaincre, et par ses menées +sourdes, le roi Louis a nui, au lieu d'aider. On ne saurait nier que son +abdication et sa fuite n'aient fait un grand tort à l'empereur dans +l'opinion. + +Un témoin oculaire qui se trouvait près de l'empereur, quand il reçut le +courrier qui lui annonçait cet événement, m'a raconté qu'il ne l'avait +jamais vu aussi atterré; qu'il avait gardé quelque temps le silence, +puis qu'en sortant de cette espèce de stupeur momentanée, il avait paru +vivement ému. Il ne pensait pas alors à l'influence que cette +circonstance aurait sur la politique, il ne songeait qu'à l'ingratitude +de son frère. Il était frappé au coeur. «Concevez-vous, disait-il, une +malveillance aussi noire du frère qui me doit le plus? Quand j'étais +lieutenant d'artillerie, je l'élevai sur ma solde; je partageai avec lui +le pain que j'avais, et voilà ce qu'il me fait!» Et l'émotion de +l'empereur était si vive, qu'on assure que la douleur lui arracha +quelques sanglots. + +Le roi Louis a voulu paraître quitter le diadème sans fortune, et a +voulu qu'on crût à Gratz qu'il était pauvre. Il a dédaigneusement refusé +et protesté dans les gazettes étrangères contre l'apanage que l'empereur +faisait à la reine. Il ne m'appartient pas de traiter cette question +personnelle; je pourrais cependant faire l'énumération de tout ce que +Louis Bonaparte devait à l'empereur, et je pourrais bien aussi raconter +ensuite comment il s'est conduit envers son bienfaiteur, qui lui a +reproché, à son lit de mort, dans son testament politique, d'avoir +publié contre lui un livre appuyé de pièces dénaturées et même fausses. + +L'empereur n'avait jamais pensé à opprimer la Hollande, il s'était même +prêté à tout ce qui pouvait alléger la situation des Hollandais, sans +annuler les effets de son système. Il avait accordé des licences et +autres priviléges commerciaux; mais dans la position nouvelle où se +trouvaient les choses, que fallait-il qu'il fît? Abandonner la Hollande +à elle-même? Oui, sans doute, s'il avait voulu que le lendemain elle +devînt anglaise, et qu'elle ne rendît plus mauvaise encore notre +position avec l'Angleterre. + +Cette puissance ne demandait pas mieux que de traiter séparément avec +tous nos alliés sans nous, et nous n'avions de moyens, pour la +déterminer à nous écouter, qu'en ne nous séparant pas d'eux, et en +opprimant même ceux qu'elle était le plus intéressée à voir ménager. Il +n'y avait donc, dans l'intérêt de la politique à laquelle la Hollande +était soumise, que deux partis à prendre dans la circonstance où +l'événement l'avait placée, savoir, l'occuper comme conquête, ou bien la +réunir définitivement à l'empire. Quel était des deux le moins +désastreux pour elle, et le plus conforme aux intérêts de la France? + +Pour occuper la Hollande comme conquête, il aurait fallu y envoyer une +armée et en retirer les troupes nationales, c'est-à-dire qu'il aurait +fallu retirer une portion de celles qui étaient en Espagne pour les +porter en Hollande; ce qui était déjà un grave inconvénient, parce qu'il +n'y avait pas un régiment de trop dans cette partie. En second lieu, +l'occupation de la Hollande de cette manière aurait dû nécessairement +être calculée sur sa défense extérieure, sur celle des places dont elle +est couverte, enfin sur le maintien de l'ordre public et de la +soumission de toute une population répandue sur une surface de pays +coupé de canaux dans tous les sens; les grandes villes seules auraient +exigé une armée pour les contenir, si le moment était devenu favorable +pour un soulèvement. Faute de toutes ces précautions, on se serait +exposé à voir arriver une armée anglaise en Hollande, où elle aurait été +secondée par une insurrection générale du pays avec le secours de +laquelle elle serait devenue inexpugnable à travers tous les obstacles +qu'elle aurait pu mettre entre elle et nous. + +En occupant la Hollande comme conquête, il aurait fallu lui laisser ses +administrateurs, ses lois et toutes ses coutumes, et néanmoins la +couvrir de douaniers dont le nom seul suffisait pour la porter à la +révolte. + +À tous ces inconvéniens se serait joint le pire de tous, qui aurait été +nécessairement d'être soumise à une autorité militaire, contre +l'arbitraire de laquelle elle n'aurait point eu de recours. Dans cette +situation, elle aurait éprouvé tous les désavantages d'une réunion, et +n'eût eu aucuns des dédommagemens qu'elle pouvait y trouver, tels que de +ne pas ressortir de la volonté d'un général particulier, d'avoir ses +représentans au sénat, au corps-législatif, au conseil d'État et à la +cour de cassation; de ne pouvoir pas être plus foulée qu'autre province +de France; de confondre sa dette nationale avec celle de la France, qui +devenait tout entière garant des engagemens du gouvernement hollandais +sous ce rapport, et enfin de voir disparaître la ligne de douaniers qui +était sur sa frontière territoriale. + +Depuis long-temps, le gouvernement n'avait plus d'existence extérieure +que celle que lui avait acquise son ancienne réputation; toutes les +sources de sa prospérité publique s'étaient successivement taries; la +représentation même du gouvernement de cet État était devenue un fardeau +pour lui, et ne pouvant pas s'affranchir, un grand nombre de Hollandais +préféraient leur réunion à la France plutôt que d'être exposés aux +vexations continuelles inséparables d'un changement continuel de +gouvernement. + +Il eût sans doute mieux valu que l'on ne fût pas réduit à cette +extrémité, mais l'événement avait été indépendant de la volonté de +l'empereur; antérieurement il avait eu des circonstances moins +désavantageuses, pour réunir ce pays à la France (si cela avait été son +projet), que celles dans lesquelles l'abdication de son frère le força +de le faire. + +Il eût sans doute mieux aimé lui voir prendre le courage de supporter le +fardeau de ce gouvernement, mais il n'avait rien pu sur ses +déterminations; il ne dut donc penser qu'à prévenir les effets fâcheux +qu'elle pouvait avoir pour la France, avant même d'envisager les +intérêts des Hollandais. D'autres considérations, ajoutées à celle-là, +lui firent prendre le parti de réunir définitivement la Hollande, plutôt +parce qu'il ne savait qu'en faire que dans le but d'augmenter sa +puissance. Lorsqu'il décréta cette réunion, le corps-législatif n'était +pas assemblé: il ne pouvait donc le consulter. + +L'on s'est beaucoup récrié en Europe sur cette occupation définitive de +la Hollande, qui faisait disparaître du nombre des puissances un pays à +l'existence duquel presque toutes les nations de l'Europe étaient +intéressées. Toutes y avaient des relations, et la plupart en avaient +fait leur maison de banque. Aussi toutes prirent-elles part au sort +qu'on lui imposait, et commencèrent-elles alors à s'échanger leurs +sentimens sur cet acte politique, qui ne plut à aucune. On n'entra point +dans les raisons qui avaient déterminé l'empereur, on trouva meilleures +celles que l'on avait de lui résister; et si, dès ce moment, il n'y eut +pas encore entre elles de communications à ce sujet, il y eut au moins +une conformité d'opinion. Cet acte politique de l'empereur devint le +signal d'une nouvelle croisade contre lui, et on ne tarda pas à +s'apercevoir que tous les princes disposés à se coaliser ne cherchaient +plus qu'une main dans laquelle ils remettraient le sceptre de leur +ligue. Je reviendrai sur ce point lorsque j'aurai parlé d'autres détails +qui doivent avoir ici leur place. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Changement dans l'administration hollandaise.--Effet que produit en +France la réunion de la Hollande.--Mort du prince d'Augustembourg.--La +couronne de Suède est offerte à Bernadotte.--État dans lequel je trouve +le ministère de la police.--Papiers de la famille d'Orléans.--L'empereur +les lit.--Ses paroles à ce sujet. + + +En réunissant la Hollande, on prit toutes les mesures qui parurent +devoir rendre cette opération le moins désagréable possible aux +Hollandais. L'empereur recommanda que l'on y envoyât comme préfets ce +que l'administration française offrait de plus probe et de plus +recommandable. Il en fut de même dans toutes les autres branches de +l'administration; il n'y eut que les maires et quelques employés des +finances qui restèrent à leur poste. + +Les autres employés hollandais vinrent en France occuper les places des +Français qui avaient été envoyés pour les remplacer. On ne négligeait +rien de ce qui semblait devoir amener une fusion parfaite et étouffer +les germes de dissensions intestines; on n'y parvint pas, parce que les +intérêts commerciaux du pays rendaient les Hollandais sourds à toute +espèce d'arrangemens qui ne leur laissaient pas entrevoir le retour de +leur navigation, à laquelle ils devenaient chaque jour plus étrangers. +On espéra tout du temps; mais une suite d'événemens malheureux fit +bientôt perdre cette espérance. + +La réunion de la Hollande ne plut pas en France, autant parce que l'on +entrevoyait que cela rallumerait la guerre, que parce que l'on ne +comprenait pas une extension de puissance qui dépassait les bornes des +intelligences même peu ordinaires. Il y eut beaucoup de censeurs dont le +caractère indépendant de toute crainte fit écouter des réflexions +très-justes sur cet accroissement de territoire. + +On voulait toujours s'obstiner à croire que l'empereur réunissait +définitivement tout ce qui lui convenait, tandis que le terme de ces +réunions était soumis à l'époque où ses parties adverses rendraient +elles-mêmes ce qu'elles avaient réuni à leur domination, en vertu de +titres qui ne valaient pas mieux que ceux qu'il se donnait. En même +temps que les censeurs critiquaient, il y avait des courtisans qui +louaient, et il était devenu à la mode de rechercher jusqu'où s'était +étendu l'empire romain dans sa plus grande splendeur, comme si, à moins +d'être déshonorée, la France eût dû reculer les bornes de son territoire +jusque-là. Ce n'était le langage ni des uns ni des autres qui +influençait les décisions de l'empereur, dont les opérations avaient un +but dont il n'entretenait peut-être pas ceux qui auraient pu le servir; +et pendant ce temps-là elles étaient dénaturées par de vaniteux +courtisans dont l'astucieuse malveillance ne tardait pas à s'en emparer. + +C'est à cette même époque que mourut d'une mort singulière le prince +d'Augustembourg, qui avait été élu par la diète de Suède prince +héréditaire de ce pays, dont le roi, fort âgé, n'avait point d'enfans. + +Cet événement mit les Suédois dans l'obligation de procéder à une +nouvelle élection; ils témoignèrent des dispositions à faire un choix +qui les rapprochât de la France. On ne les repoussa point: ils +connaissaient de réputation le maréchal Bernadotte, ils avaient été en +communication avec lui pendant la guerre de 1809, et en avaient été bien +traités. Ils penchèrent pour lui entre tous les choix qu'ils auraient pu +faire. L'empereur n'en fut pas fâché: il n'était pas fort content du +maréchal Bernadotte; mais il avait une vieille amitié pour tout ce qui +avait servi en Italie, en sorte que non seulement il ne contraria pas le +choix de la diète, qui était une sorte d'hommage rendu à l'armée +française dans les rangs de laquelle elle venait choisir un roi, mais +même il l'agréa, et donna au maréchal Bernadotte tout ce qui lui était +nécessaire pour arriver en Suède d'une manière convenable au rang qu'il +allait occuper. Il lui donna un million de son propre argent. + +C'est là la première époque de mon entrée dans l'administration, et je +commençais déjà à voir que tout ce qui se disait sur la réunion de la +Hollande était le pendant de ce qui s'était dit sur l'Espagne. + +Je n'apercevais rien dans la marche de mon prédécesseur qui pût +m'indiquer le chemin à prendre pour aller à la rencontre de ce qui me +paraissait devoir corroder l'opinion. Je croyais le ministère dont +j'étais pourvu une puissance, et je ne le voyais qu'un fantôme; il me +semblait être dans un tambour sur lequel chacun frappait sans que je +pusse connaître autre chose que le bruit. Je demandais à tout ce qui +m'entourait comment faisait M. Fouché, et l'on me répondait le plus +souvent qu'il laissait faire ce qu'il ne pouvait empêcher. + +J'étais aussi honteux de mon embarras que tourmenté de ne pouvoir le +surmonter, et si je n'avais été encouragé par des hommes de bien que je +trouvai dans le ministère même, et auxquels on rendait bien peu de +justice, j'aurais fait comme le roi Louis. Le courage me vint, et il me +ramena de la confiance. J'avais heureusement une mémoire extraordinaire +pour retenir les noms et les lieux. + +Je voyais bien que M. Fouché m'avait joué en brûlant son cabinet[42], et +je pris le parti de m'en créer un autre. De ma vie je n'avais employé +des agens; je ne connaissais même pas assez le monde dans lequel il +était nécessaire de les lancer pour leur donner une direction sans me +découvrir moi-même. + +Mon inexpérience des hommes de la révolution, avec lesquels ma charge +m'obligeait à être journellement en contact, me fit sentir la nécessité +de chercher dans le passé la prévoyance pour l'avenir. + +J'avais depuis ma jeunesse une grande prévention contre le duc +d'Orléans: c'était la suite des opinions où l'on était à l'époque de mon +entrée au service, et elle s'était fortifiée par tout ce que j'entendais +depuis que nos salons s'étaient repeuplés des débris de naufrage de tous +les partis. + +J'employai plus d'un mois à lire seul toutes les volumineuses liasses +des papiers du duc d'Orléans, lesquelles étaient encore dans le même +état qu'elles avaient été apportées au ministère depuis leur saisie, et, +malgré que je fusse souvent dérangé, j'en vins à bout. + +Je sentais mon opinion personnelle se redresser souvent à la lecture de +tous ces papiers. J'y en trouvai de singuliers, en ce qu'ils étaient +d'hommes que j'entendais souvent déclamer contre le duc d'Orléans, et +j'avais sous les yeux la preuve qu'ils étaient ses obligés. J'y trouvai +même des reçus d'argent, et dans presque tous une reconnaissance, +exprimée de manière à ne laisser aucun doute sur son motif. + +Je fis un choix de ceux de ces papiers qui concernaient des hommes que +je voyais fort assidus aux Tuileries, et d'autres qui cherchaient à +acquérir du crédit. + +Je portai un jour tout cela à l'empereur à Rambouillet; là il y avait +ordinairement peu de monde, et l'on trouvait plus de temps pour la +conversation. Comme je ne savais pas lui mentir, je lui dis que, vaincu +par toutes mes craintes d'être un jour en défaut vis-à-vis de lui, et +par ce que j'avais entendu dire toute ma vie contre le duc d'Orléans, je +m'étais méfié de l'avenir et de moi, et avais puisé dans les archives de +la maison d'Orléans, qui étaient à mon ministère, les papiers que je lui +apportais, en ajoutant qu'il y en avait de curieux. L'empereur les prit +en me disant: «J'étais bien informé que les archives de cette maison +existaient là; mais on m'avait dit que l'on n'y avait rien trouvé: ceci +prouverait, ou que l'on ne s'en est pas occupé, ou qu'on l'a jugé peu +important.» + +Il m'emmena dans le quinconce qui lui servait de promenade sous les +fenêtres du château, près du grand étang. + +Il lut tout d'un bout à l'autre, ce qui dura long-temps, puis il fit +quelques tours en silence, et me dit: «Vous voyez qu'il ne faut jamais +juger sur les apparences; vous étiez prévenu contre ce prince, et si +vous aviez trouvé occasion de nuire à quelques-unes de ses créatures, +vous eussiez écouté les ressentimens que l'on avait excités en vous, et +qui venaient peut-être de ceux qui sont ses obligés; vous avez donc bien +fait de vous livrer à cette recherche: c'est toujours ainsi qu'il faut +faire. Il m'est bien prouvé que le duc d'Orléans n'était pas un méchant +homme. S'il avait eu les vices dont on entache sa mémoire, rien ne +l'aurait pu empêcher d'exécuter le projet qu'on lui a supposé: il n'a +été que le levier dont se sont servis les meneurs de cette époque, qui +l'ont compromis avec eux, pour trouver des prétextes de lui extorquer de +l'argent, et il paraît bien qu'une fois qu'ils ont commencé, les +demandes n'ont plus eu de bornes. + +«Il ne faudrait même pas s'étonner que tout ceux qui étaient ses +débiteurs se fussent entendus sur le moyen de lui arracher quittance, et +n'eussent tramé sa perte en soulevant contre lui l'indignation publique. +L'exacte vérité est que le duc d'Orléans s'est trouvé dans une +circonstance extraordinaire qu'il ne pouvait prévoir, lorsqu'il est +entré dans la révolution, ce qui prouve qu'il y était entré franchement +comme toute la France. Que voulait-on qu'il fît? L'exaspération des +partis, à cette époque, lui avait fermé les pays étrangers. Je +n'approuve pas ce qu'il a fait; mais je le plains, et ne voudrais être +le garant de personne, si le sort l'avait jeté dans une situation +semblable. C'est une grande leçon que l'histoire recueillera. + +«Je n'ai nul intérêt à m'occuper de cela: je crois bien que le parti du +duc d'Orléans a existé au temps de nos discordes; je crois même qu'il se +ranimerait, si le trône devenait vacant; mais, tant que je vivrai, c'est +une chimère qui ne ferait point de prosélytes. + +«Chacun a tout ce qu'il espérait avoir, et même au-delà; croyez-vous +qu'il ne soit pas aussi assuré de posséder avec moi qu'avec le duc +d'Orléans? Voyez vous-même combien d'existences je menacerais, si je +devenais accessible à la crainte d'après ce que vous m'apportez là; +c'est-à-dire que je ne verrais plus de sécurité pour personne, parce que +les faiseurs viendraient aussi m'assiéger, et quand une fois on sévit, +le plus sage a de la peine à s'arrêter. Voilà mon opinion, et il ne faut +plus me parler de cela sans de graves raisons. Brûlez tout ce fatras, et +laissez tous ces gens-là en repos: qu'ils ne sachent jamais que j'ai lu +cela, je conçois l'embarras dans lequel ils seraient; il y en a +d'ailleurs dont je fais cas. Ils ont cru que c'était le bon parti alors, +ils pouvaient avoir raison. + +«Je n'épouse aucun parti que celui de la masse; ne cherchez qu'à réunir, +ma politique est de compléter la fusion. Il faut que je gouverne avec +tout le monde sans regarder à ce que chacun fait: on s'est rallié à moi +pour jouir en sécurité; on me quitterait demain, si tout rentrait en +problème.» + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +M. Fouché ne me fait connaître que quelques agens subalternes.--Moyens +que j'emploie pour découvrir les autres.--Je trouve de la bonne +volonté.--Mon oratoire se remplit, les saints de toutes les classes n'y +manquent pas.--Intrigans de Paris.--Intrigans d'été dans la haute +société.--Complaisance des courtisans pour l'empereur.--Bals +masqués.--Bienfaisance de l'empereur.--Les femmes de Paris. + + +M. Fouché s'était joué de moi en me désignant des agens qui étaient des +hommes de la dernière classe et que même il ne recevait pas, hormis un +ou deux individus qui lui permirent de me les présenter. Il ne m'en fit +pas connaître d'autres. Moi, je ne fus pas si fier; je les vis tous pour +savoir d'eux-mêmes à quoi on les employait: j'en trouvai qui valaient +mieux que leur extérieur, et je me suis bien trouvé d'avoir été généreux +envers eux. Mes premiers essais furent de ressaisir, par la ruse, tous +les fils qu'avait rompus mon prédécesseur par méchanceté. Mon +intelligence me fit bientôt trouver des moyens naturels qui m'y firent +réussir. + +Il y a dans toutes les grandes administrations un registre d'adresses, +afin que les porteurs de lettres, qui sont des hommes que l'on a _ad +hoc_, sachent de quel côté ils doivent commencer leurs courses pour +abréger le chemin. Celui du ministère de la police était assez riche en +ces sortes d'indications. Il était gardé par les garçons de bureau, et +comme je ne voulais pas laisser apercevoir mon projet, je choisis un +soir où je pouvais me débarrasser de mon monde pour donner une longue +commission au domestique qui était de garde ce soir-là, et je lui permis +d'aller se coucher, au lieu de rentrer chez moi; il ne fut pas plus tôt +dehors, que j'allai moi-même enlever le registre, ainsi que la liasse +des reçus que les commissionnaires ont soin de conserver en cas de +réclamation sur la remise des lettres. + +Je me renfermai dans mon cabinet pour faire moi-même le relevé de ces +adresses. Quelques-unes désignaient la profession. Je passai la nuit à +le copier et à chercher dans la liasse des reçus tous ceux qui portaient +la date d'un même jour pouvant correspondre à celui où M. Fouché formait +la liste des convives de ses dîners de représentation, qui avaient lieu +les mercredis, en hiver seulement; ceux-là ne piquaient pas autant ma +curiosité que ceux dont je n'apercevais pas le motif qui avait pu les +faire mander au ministère. Lorsque j'eus finis, je remis les choses à +leur place. + +J'avais une belle légende de noms et d'adresses; il y en avait dans le +nombre qui m'étaient connus, et que j'aurais cherchés plutôt en Chine +que sur ce catalogue. + +Il y avait plusieurs noms qui n'étaient désignés que par une majuscule; +je jugeai bien que ce devait être les meilleurs, et je vins à bout de +les connaître, en leur jouant le tour dont je parlerai, et que +l'embarras de ma situation rendait excusable, d'autant plus qu'il +n'avait que le caractère de la curiosité. + +Je divisai mon catalogue d'adresses par arrondissement, c'est-à-dire en +douze parties, et chargeai quelqu'un, dans chaque arrondissement, de me +faire la note détaillée de ce qu'était chacun des individus désignés, de +quel pays il était, depuis quand il était à Paris, de quoi il y vivait, +ce qu'il y faisait, et de quelle réputation il jouissait; sans donner +d'autres motifs de ma demande, je fus servi à souhait, parce qu'il n'y a +pas de ville en Europe où l'on retrouve aussi promptement qu'à Paris, un +homme déjà connu. Le simple bon sens me fit apercevoir ce qui pouvait me +convenir, dans ces renseignemens, et je ne craignis pas de porter un +jugement favorable à mes projets, sur quelques-uns qui étaient +précisément les agens de mon prédécesseur. Je les fis mander par billet +à la troisième personne, et sans indiquer d'heure pour l'audience; +seulement j'eus soin de les appeler à des jours différens. Aucun n'y +manqua, et ils reprirent naturellement leurs habitudes de venir à la +nuit. L'huissier de mon cabinet, en me les annonçant, me remettait le +billet que je leur avais écrit, et qui leur avait servi pour entrer chez +moi. Avant de les faire entrer, je retenais un moment l'huissier, pour +lui demander si ce monsieur ou cette dame venaient souvent voir le duc +d'Otrante, et à quelle heure. Il était rare qu'il ne les connût pas. +Alors je savais comment il fallait recevoir la personne annoncée, qui +arrivait persuadée que je savais tout, qu'autrement on ne l'eût pas +devinée. J'avais soin de prendre l'air d'avoir été informé par M. Fouché +lui-même, et moyennant des promesses de discrétion, j'eus bientôt +renouvelé les relations de tout ce monde-là avec mon cabinet. + +Les noms à lettres majuscules finirent aussi par y venir. Pour les +connaître, j'employai le moyen d'agens habitués, qui prirent dans toutes +les maisons portant les numéros indiqués sur l'adresse des renseignemens +sur les personnes dont les noms commençaient par la majuscule. +Quelquefois il y en avait plusieurs dont le nom commençait par la même +lettre; je me fis donner les mêmes notes sur le compte de chacune, et +lorsque j'étais embarrassé par la similitude des noms, j'imaginais de +leur écrire encore à la troisième personne, sans mettre leurs noms, mais +seulement la majuscule, qui était le seul renseignement que j'eusse; +j'envoyais porter mes lettres par les garçons de mon bureau, qui étaient +le plus souvent connus des portiers, chez lesquels ils allaient +quelquefois, et comme ces derniers sont d'ordinaire très au fait des +allées et venues des personnes qui logent chez eux, ils ne manquaient +jamais de porter la lettre à la personne à laquelle elle était destinée, +quoiqu'il n'y eût qu'une majuscule pour désignation sur l'adresse; ils +étaient accoutumés à voir arriver ces sortes de lettres ployées et +cachetées de la même manière. La personne qui la recevait se croyait +prise, et ne songeait plus qu'à faire un nouvel arrangement; elle ne +concevait pas qu'on l'eût nommée au nouveau ministre sans sa permission. +Quelquefois le portier remettait à la même personne les deux lettres +qu'on lui avait apportées avec la même majuscule pour adresse, ce qui +était une preuve que je ne m'étais pas trompé, et celle-ci, en venant à +mon cabinet, les rapportait toutes deux, en m'observant que c'était sans +doute par inadvertance qu'on lui avait écrit deux fois. Cela était mis +facilement sur le compte d'une erreur, parce que chaque lettre indiquait +un jour différent pour se rendre chez moi. De cette manière, je connus +toutes les relations de M. Fouché, que je croyais bien plus nombreuses, +et surtout bien plus précieuses. Il m'est arrivé que, dans une maison où +il y avait deux noms semblables, le portier était nouveau et remit les +lettres aux deux personnes pour lesquelles il les croyait destinées. +Elles m'arrivèrent toutes deux; mais comme l'huissier connaissait la +bonne, je ne manquai pas de trouver dans la note statistique de l'autre +de quoi justifier son appel près de moi. J'employai encore un autre +moyen pour retrouver toutes les traces de mon prédécesseur: j'ordonnai à +mon caissier de m'avertir lorsque les habitués se présenteraient pour +toucher de l'argent; je n'entendais par habitués que ceux qui n'avaient +point de fonctions ostensibles. Le premier mois, la fierté eut le +dessus, je ne vis personne; mais le second, on reconnut qu'il n'y avait +pas de sot métier, et qu'il n'y avait que de sottes gens: on vint, sous +un prétexte quelconque, demander au bureau si on continuerait à payer; +je reçus tout le monde, ne diminuai les émolumens de personne, et +augmentai considérablement la plupart de ceux que j'employais, et de +tout ce qui travaillait sous moi. Ce petit noviciat, auquel je fus forcé +pour me créer des instrumens qu'on aurait dû me laisser, ne me nuisit +pas, mais ne m'avait pas découvert des sources d'informations bien +précieuses; je ne concevais pas qu'il n'y eût que cela, car je ne voyais +pas de quoi employer la moitié de la somme que l'empereur donnait pour +cet article, dont cependant il restait peu de chose à la fin de chaque +année. + +Je tirai encore de cette petite ruse une autre leçon, c'est que j'appris +que l'on pouvait se mettre en relation avec la société sous mille +rapports dont, auparavant, je n'aurais jamais osé faire la proposition à +qui que ce fût. Cela me donna connaissance du degré d'estime qu'il faut +accorder aux hommes et le taux des complaisances de chacun, qui est +subordonné à leur position, à leur goût pour les désordres, et à leur +inclination pour l'inconduite. + +Chez d'autres, je pris des moyens obliques pour arriver au même but; je +trouvais qu'un homme était déjà assez malheureux d'en être réduit là, et +je crus y gagner davantage en les obligeant d'une manière à leur relever +l'âme, au lieu de l'avilir. Chez plusieurs, cela m'a réussi; je recevais +leurs avis, et les rémunérais en les remerciant. Ceux-là sont venus me +voir lorsque la fortune m'a abandonné, et les autres ne m'ont pas donné +signe de vie; quelques-uns même m'ont calomnié. + +Ce peu de connaissances que j'avais acquis m'avait donné la hardiesse de +chercher les moyens de l'étendre; je vis bientôt que je n'avais eu peur +que d'une ombre, car j'avais poussé les informations si loin, que +moi-même j'avais peine à y croire. Lorsque j'eus ainsi meublé mon +oratoire, je songeai à l'employer. La haute société, comme celle du +commerce et de la bourgeoisie, se divise aisément par coteries; je ne +mis pas long-temps à faire ma division, et j'étais parvenu à la faire +d'une manière assez juste pour me tromper rarement sur le nom des +personnes qui avaient composé une assemblée, un bal, ou ce que l'on +appelait alors une _bouillotte_, lorsque j'étais averti qu'il y en avait +une dans telle où telle maison[43]. Il ne faut pas croire que l'on +mettait pour cela de l'importance à savoir tout ce qui s'y disait; il y +aurait eu autant de peine à en recueillir quelque chose d'utile qu'à +compter les grains de sable du bord de la mer. Mais ce qui faisait le +sujet d'une observation constante, c'était l'attention de remarquer si +l'on ne venait pas profiter de ces réunions pour y répandre quelques +mauvais bruits, ou des nouvelles désastreuses, comme quelques projets de +guerre, ou de nouveaux plans de finance; les colporteurs malveillans +avaient ordinairement le soin de semer cela dans les cercles qu'ils +savaient composés des personnes dont les intérêts pouvaient en être le +plus aisément alarmés. Lorsque le cas se présentait, l'observateur +écoutait le conteur, et en le fréquentant, il manquait rarement de +découvrir où il avait pris la nouvelle dont il venait tourmenter les +paisibles citoyens. C'est ainsi que l'on était parvenu à former des +listes de tous les débiteurs de contes, et, lorsqu'ils se mettaient dans +le cas d'être réprimés, on leur faisait tout à la fois solder le compte +de leurs indiscrets bavardages. + +Il y a à Paris une classe d'hommes qui vivent aux dépens de la crédulité +et de la bonhomie des autres: ceux-là ont un grand intérêt à être +informés de tout, vrai ou faux; ils ont un compte courant qu'ils +chargent de tout ce qu'ils apprennent; c'est avec ces gentilles +bagatelles qu'ils paient leur dîner ou leur place au spectacle; ils +portent une nouvelle pour en écouter une autre. Ce sont des hommes +précieux pour un ministre de la police; il les a sans peine en les +tirant des mauvaises affaires où ils ne manquent jamais de se jeter. On +s'en sert pour donner de la publicité à ce qu'on veut répandre, pour +découvrir d'où part la publicité que l'on donne à ce qu'il faut taire. + +L'intrigue marche toujours, parce qu'elle à des besoins continuels qui +l'obligent à avoir l'esprit toujours dans l'activité. Un intrigant sans +activité est bientôt à l'hôpital, et celui qui a de l'activité +trouverait moyen de tondre sur un oeuf. + +Un intrigant connaît les liaisons de coeur de tous ses amis; il conseille +l'amant et l'amante, les brouille, les réconcilie; il étudie les haines, +les passions; il observe les dérangemens de conduite des autres, en les +associant à ceux de la sienne propre; il y a peu de lieux intéressans où +il n'ait pas les yeux ou les oreilles. Cherchez-vous le soir un homme de +plaisir? il sait dans quelle partie galante on doit le trouver, chez +quel restaurateur il aura dîné, à quel spectacle il aura été. Est-ce une +étourdie? il la connaît de même à l'étiquette du sac. + +Il n'y a pas dans le monde une petite ville où l'on trouve plus vite un +individu que l'on cherche qu'à Paris. + +L'été, lorsque toute la haute société est dans ses châteaux, on sait +moins promptement ce que l'on veut savoir; mais il y a aussi un moyen +infaillible de découvrir ce qu'on croit utile de savoir. Les parties de +château ont des charmes de bien des espèces. Avec un peu d'habitude de +la bonne compagnie, on connaît, avant la fin de la mauvaise saison, +toutes les parties de campagne qui doivent avoir lieu depuis la fin de +juin jusqu'en novembre. On sait que dans tel mois c'est telle société +qui est à tel château, d'où elle va le mois suivant à tel autre, et où +elle est remplacée par telle autre. On fait ainsi le tour de toute une +province, et il arrive rarement que les personnes qui ont fait cette +promenade ne disent pas à leur retour tout ce qu'elles ont vu ou +entendu; et si l'on a un motif d'être informé de ce qui s'est passé dans +une de ces maisons, il est bien rare que ce qui vous revient innocemment +ne vous mette pas sur la trace de ce qu'il y aurait de plus important à +connaître. + +La plupart de ces châteaux ont des messagers qui portent et rapportent +les lettres de leurs sociétés du bureau de poste le plus voisin. S'il y +avait quelque chose de sérieux, on aurait cent moyens d'en être prévenu, +parce que l'innocence ne se déguise pas, et que, quand elle se trouve à +côté des coupables, elle les décèle ingénument. On a attribué à une +inquisition de la part de l'empereur tout ce que l'imagination de +quelques esprits faibles ou déraisonnables croyait apercevoir ou +éprouver en tracasseries, tandis que ce n'étaient que les effets de +l'animosité de quelques esprits particuliers, qui, pour mieux se venger, +se donnaient le manteau de l'autorité. J'ai connu des individus qui +croyaient l'empereur indisposé contre eux, et j'ai su depuis que même il +ne connaissait pas leurs noms, ou n'avait d'eux qu'une bonne opinion. + +On croyait que l'empereur mettait un grand intérêt à connaître des +détails de ménage, ainsi que toutes les particularités qui les +concernaient; je sais même qu'il est arrivé à M. Fouché de se servir, en +parlant de cela, de cette expression: «L'empereur! vous ne le connaissez +pas; il voudrait pouvoir faire la cuisine de tout le monde.» Il m'a tenu +à moi-même ce propos. Certainement de tous ceux qui ont occupé le +ministère de la police, s'il y a eu quelqu'un que l'empereur n'eût pas +craint de charger des menus détails qui auraient excité sa curiosité, ce +quelqu'un c'était moi. Or, je déclare que, dans les quatre années que +j'ai occupé cette charge, jamais il ne m'a demandé aucune particularité +sur l'intérieur de qui que ce soit, excepté lorsqu'il était question de +pourvoir quelqu'un d'un emploi auquel était attaché une considération +qui entraînait les hommages d'une portion de la société ou d'un pays +entier, comme une préfecture, par exemple; alors il voulait absolument +que l'on fût sans reproche, et j'ai vu quelques cas où la +déconsidération que des écarts avaient attirée sur un intérieur privait +une famille d'une aisance qui lui serait arrivée sans cet inconvénient. + +Cependant on était étonné que l'empereur connût une assez bonne quantité +de petites histoires amusantes, que l'on croyait ne pouvoir être +arrivées jusqu'à lui que par le ministre de la police. Avant de l'être +moi-même, je le croyais aussi; mais voici où l'empereur puisait des +informations. Il n'était pas toujours dans son cabinet; il voyait du +monde; il aimait la société, et particulièrement celle des femmes, et il +faut convenir que, depuis vingt-cinq ans, ce sexe a adopté un genre de +passe-temps et d'occupations si différent de celui auquel il se livrait +dans les cercles, où, avec les mêmes agrémens, il cultivait et meublait +davantage son esprit, qu'il n'est presque plus possible de faire parler +une femme sur le compte d'une autre, sans que la médisance n'ait une +grande part à la conversation. Il résultait de là, que la jalousie et la +rivalité, pour obtenir des grâces, faisaient commettre des +indiscrétions, ou débiter des calomnies. Il y avait l'hiver des bals +masqués de cour, qui étaient les seuls amusemens dans lesquels +l'empereur avait les avantages de l'incognito, et où il pouvait causer à +son aise; j'ai souvent fait partie de sa suite dans ces sortes +d'occasions. J'ai même été avec lui à ceux du grand Opéra, à ceux de +cour. La société, quoique nombreuse, était choisie; tout le monde se +savait dans la meilleure compagnie, et malgré cela il y a eu plusieurs +tours de joués qui étaient de véritables guet-apens. L'empereur avait-il +besoin de charger le ministre de la police de le mettre au courant de +toutes ces misères? Il avait bien d'autres soins à lui confier, et il ne +manquait pas de courtisans pour lui en dire plus qu'il n'aurait voulu en +entendre, si une fois il avait permis que l'on fatiguât son oreille de +semblables narrations. Je dois cependant un hommage à la vérité: il m'a +quelquefois demandé des détails concernant des familles, et cela à deux +époques de l'année, à Noël et le jour du 15 août, qui était sa fête. Il +indiquait lui-même les noms des familles, et il n'avait d'autre but que +celui de connaître l'état de malaise de chacune, pour saisir cette +occasion de venir à leur secours. J'ai connu beaucoup de dons de cent +mille francs, qu'il a donnés à la fois dans un seul ménage, et beaucoup +d'une somme moindre. Ce n'est pas mon secret; je n'ai pas le droit de le +divulguer, mais ceux qui les ont reçus et qui me liront pourront juger +si je ne dis pas la vérité. + +J'ai reçu vingt lettres de lui, par lesquelles il m'ordonnait +fréquemment des rapports sur l'état de fortune des familles +d'officiers-généraux des services desquels il était satisfait. + +Les premières lettres que j'ai reçues de lui étaient relatives aux +exilés et aux prisonniers d'État. J'en parlerai plus tard. + +Il est néanmoins juste de dire, à la louange de la société des femmes de +Paris, qu'elle gagne beaucoup à être connue dans ses détails intérieurs. +J'ai eu maintes preuves des calomnies dont elle était chargée, et je ne +crois pas que, hormis un petit nombre de femmes pour lesquelles la +célébrité est un besoin de l'âme, il y ait un pays où l'on trouve autant +de coeurs élevés qui ont placé leurs affections dans l'accomplissement de +leurs devoirs, et j'ai vu aussi que ceux qui s'arrogeaient le droit de +les décrier étaient toujours ceux qui en étaient le moins distingués. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Position dans laquelle je me trouve.--Organisation nouvelle de la +police.--Commissaires dans les départemens.--Diverses +améliorations.--Voitures publiques.--Anecdote à ce sujet. + + +Lorsque j'eus divisé les sociétés de Paris, je m'occupai à faire +descendre la surveillance jusque dans toutes les classes d'artisans qui +habitent les faubourgs; cela me regardait moins que le préfet de police, +mais j'étais bien aise d'être dans la possibilité de retrouver moi-même +les traces d'un mouvement agitateur, s'il était arrivé que je ne fusse +pas satisfait des rapports que la préfecture m'aurait adressés: c'était +uniquement par précaution. Je m'étais déjà aperçu que le moyen le plus +puissant de mon administration était de faire agir les haines et les +rivalités, comme c'était son devoir d'en prévenir les effets; il est +dangereux d'en faire usage, et il faut se sentir un grand fonds de +probité pour ne pas craindre d'en abuser, ou d'être trompé soi-même par +des informations dictées par une animosité ou une passion particulière. +Je n'en fis guère usage que pour être informé des antécédens qui me +manquaient, et desquels j'avais un extrême besoin pour connaître le +personnel avec lequel j'étais journellement en rapport. J'étais étranger +à la révolution, je n'avais connu ni les assemblées nationales, ni les +clubs, ni les déchiremens de la guerre civile, et par conséquent +j'ignorais tout ce qui était relatif aux hommes qui avaient marqué dans +ces différentes circonstances, et qui cependant occupaient la plupart +des emplois considérables: les hommes de la révolution avaient fait leur +domaine de toutes les charges publiques. J'étais comme un aveugle au +milieu de tout cela. On venait manger mes bons dîners, les carrosses +faisaient queue à la porte de mon hôtel; ma représentation était grande, +il n'y avait guère de lundi où je ne visse pas quatre cents personnes: +mais si j'avais été obligé de tirer une conclusion, ou de me former une +opinion de tout ce que l'on m'avait dit dans ces tumultueuses soirées, +j'aurais induit en erreur et n'aurais fait qu'un mensonge; je le voyais +bien, aussi n'ai-je pas choisi là mon régulateur. + +Je me voyais seul de mon parti et sans appui ni preneurs, non pas que +j'eusse des arrière-projets qui me missent dans l'obligation d'y avoir +recours, mais parce que, dans le pays que j'habitais et sur le terrain +que j'exploitais, il me fallait des armes contre le ridicule, qui est en +France l'ennemi le plus puissant que l'on puisse faire agir contre un +homme en place. Je résolus donc de me faire une clientelle, et comme +tous mes collègues avaient une avance de dix ans sur moi, pendant +lesquels ils avaient bien renforcé la leur, je devais marcher au même +but par toutes les routes qu'il m'était possible de m'ouvrir pour me +trouver au pair. + +Je commençai par m'emparer d'autorité de la nomination à toutes les +places qui ressortaient de la préfecture de police; cela était +considérable, et me convenait d'autant mieux, qu'elles étaient fort +répandues et fournissaient des moyens d'information tout naturels si le +cas d'un désordre était arrivé. J'aimais mieux le témoignage d'un homme +qui, étant sur les lieux, avait vu ce qu'il me disait, qu'un rapport +fait dans un cabinet, et qui n'avait été établi qu'après en avoir +défalqué ce qui pouvait être à la charge de tel ou tel individu qu'on +protégeait. J'aimais à connaître la vérité, et m'en rapportais assez à +mon jugement pour ne pas m'en laisser imposer; d'ailleurs s'il y avait +quelques bontés à avoir pour quelqu'un, j'étais spécialement jaloux d'en +être le dispensateur immédiat: c'était le dédommagement de la plus +désagréable besogne qui fût jamais. + +J'eus de la peine à m'approprier la nomination aux places de la +préfecture de police; et il fallut un décret impérial pour cela; +l'empereur même ne se souciait pas de changer ce qui existait, et je fus +obligé de lui démontrer que c'était pour le plus grand avantage de son +service que je réclamais ces nominations. + +Je pus dès-lors me créer des moyens d'informations, et tous les employés +de la préfecture y gagnèrent, parce qu'ils dépendaient plus de la +manière dont ils remplissait leurs devoirs, que d'un mauvais rapport, +comme ils y étaient auparavant exposés. + +Petit à petit je me donnai de bons commissaires de police dans les +grandes villes et dans celles à grandes communications; j'avais soin +qu'ils fussent des hommes non seulement lettrés, mais d'une perspicacité +propre à suivre une information avec beaucoup de bonnes formes, et sans +que l'intérêt de la société en souffrît. Je récompensais ceux qui +faisaient beaucoup sans attirer de plaintes, et je changeais de +résidence tous ceux qui faisaient porter des plaintes contre eux; mais +je n'abandonnais jamais un homme courageux, qui ne se ménageait pas dans +les informations. + +Lorsque je voyais un agent placé dans un poste où il ne trouvait pas de +quoi employer la moitié de ses moyens, je le faisais placer sur un plus +grand théâtre. + +J'avais déjà posé un grand nombre de jalons qui me servaient plutôt +comme points de recours que comme moyens d'informations, lorsque je +voulus faire établir le réglement sur la police des domestiques, qui, à +Paris, composent une armée. Ce qui m'y avait déterminé, c'est que +j'avais remarqué que la plus grande partie des vols étaient commis par +des domestiques; tous les hommes détenus pour quelque prévention de +délits étaient des domestiques. + +Il n'y a pas de ville au monde où l'on prenne moins de renseignemens +qu'à Paris sur un domestique qui se présente pour entrer au service +d'une maison. + +Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la société, +c'est là le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur +s'échappe d'une prison ou des galères, il vient à Paris; il commence par +se mettre domestique pour avoir des occasions de connaître des +camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses +maîtres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas être subdivisée de +manière à y établir une surveillance, j'en vins cependant à bout sous +l'administration de M. Pasquier. + +Je n'avais en vue que les intérêts des propriétaires en proposant la +mesure par laquelle il serait défendu à qui que ce soit de prendre un +domestique qui n'aurait pas son livret visé à la préfecture de police. +Ces livrets ressemblaient à ceux que l'on donne aux soldats. + +On écrivait sur la première feuille le nom, l'âge, le signalement, le +nom des pères et mères, le pays et la profession du sujet; la date de +son arrivée à Paris en relatant les attestations de bonne conduite. + +Si les propriétaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de +livret, il en serait résulté que tous les domestiques auraient été +obligés de se présenter à la préfecture pour se pourvoir de ce livret, +et celle-ci aurait profité de cette circonstance pour les enregistrer +tous et en faire des listes par ordre alphabétique dans lesquelles elle +aurait ensuite examiné s'il y avait quelques noms ou signalemens qui +eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait. + +Dans la mesure que je proposais, un propriétaire devait s'emparer du +livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il écrivait dessus +le jour qu'il avait quitté son service, sans y ajouter de réflexions; il +pouvait en envoyer séparément, mais non les mettre sur le livret, afin +de ne pas exposer ces malheureux à des injustices. Il ne remettait pas +le livret au domestique, mais il le renvoyait à la préfecture, qui +enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans +laquelle il était placé, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si +le maître les avait fait connaître. + +Le domestique était obligé de se représenter à la préfecture dans un +délai très court pour reprendre son livret; autrement il était puni +d'autant de jours de prison qu'il en avait mis à se mettre en règle, de +même que le maître du logement qui lui aurait donné asile sans s'être +assuré qu'il avait son livret. + +Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses +dispositions, qui ne coûtait que peu de soins et devait produire de très +bons résultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'État; il +y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un +moyen d'espionnage contre leur intérieur, et qui s'élevèrent comme des +énergumènes contre elle; elle n'eût pas passé sans M. Pasquier, qui en +démontra l'utilité, et dont le bon esprit triompha de toutes les +oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise à exécution, et dès les +premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois, +neuf cents ou mille individus, qui étaient tous ou déserteurs de +l'armée, ou échappés de prisons, de galères, ou en fuite de leur pays +pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns +des autres, et cela alla bien pendant quelque temps. + +Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire +organiser de même les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont à +Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgré les motifs puissans +que je faisais valoir pour y réussir, la même opposition de la part du +conseil d'État prévalut, et je fus obligé d'y renoncer. + +Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par +compagnies de vingt-cinq, et les mettre à l'entreprise: un entrepreneur +aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une société se serait +réunie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations +auraient été d'avoir toujours les voitures d'une même compagnie de la +même couleur, ainsi que les chevaux du même poil par compagnie; les +cochers vêtus en manteaux de la même couleur et en chapeaux de toile +cirée; de soumettre les chevaux à la visite des vétérinaires tous les +mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval +attaqué de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc. +Il y aurait eu également une amende d'imposée, si les harnois n'avaient +pas été en état de solidité; elle aurait été supportée par le cocher, si +le harnois ou une partie quelconque de l'équipement était venu à se +rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte, à la +charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqué et mis +les personnes qui auraient été dedans dans l'obligation de mettre pied à +terre avant d'être rendues où elles devaient être conduites. + +L'administration gagnait à cela, 1° d'avoir de bons répondans dans la +personne des entrepreneurs; 2° d'avoir des voitures plus propres, d'un +meilleur service; 3° d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne +santé n'aurait point exposé ceux qui auraient pu se trouver à côté +d'eux, et enfin elle aurait gagné sous un rapport qui n'était pas +indifférent pour elle. + +Il y a des fiacres à Paris qui portent des numéros composés de quatre +chiffres; il y a peu de mémoires qui soient capables de les bien +retenir, au lieu qu'en ne les numérotant que par compagnie, tout le +monde pouvait dire: J'avais la 20e voiture de la première compagnie. Si +ç'avait été le soir qu'on l'aurait pris, comme les chevaux d'une même +compagnie auraient été de la même couleur, et que la voiture elle-même +aurait eu sa couleur, tout le monde, en sortant d'une partie de plaisir, +pouvait dire: À telle heure dans telle rue, j'ai pris une voiture jaune +ayant des chevaux gris; voilà déjà la compagnie désignée, il ne me reste +plus qu'à rechercher dans vingt-cinq cochers quel était celui qui se +trouvait dans le quartier, ce qui est une bagatelle, parce que ceux qui +n'ont rien à se reprocher accuseront toujours vrai, et que le coupable +restera pour le dernier, s'il ne se fait pas connaître de suite[44]. Si +j'avais pu faire adopter cette mesure, il aurait fallu moins d'un an +pour que Paris n'eût plus que de bonnes remises pour voitures publiques +avec des équipages et des cochers à l'avenant, et que ces hideuses +voitures eussent disparu. De plus les cochers, qui sont des hommes de +toute main, auraient été soumis à un examen, et placés sous la +responsabilité des entrepreneurs, qui n'auraient pas pu prendre des +hommes qui n'auraient pas eu leur livret de la préfecture de police. + +M. Pasquier ne put faire passer ce projet, qui était fondé sur de bons +principes et sur les meilleures intentions administratives possibles, en +sorte que je dus laisser tel qu'il était ce cloaque, où tous les mauvais +sujets allaient se mettre à l'abri des recherches actives dont ils +étaient l'objet. J'avais beaucoup entendu louer l'administration de M. +Lenoir, qui était lieutenant de police à la fin du règne de Louis XVI; +je voulais que celle de la préfecture la surpassât, et elle était déjà +capable de faire des choses auxquelles M. Lenoir n'aurait pas pu +atteindre, quoique la surveillance fût plus facile à exercer de son +temps qu'actuellement. + +Avant 1790 les maîtrises existaient encore; elles divisaient +naturellement la population par profession. Les jurandes et les +corporations des différens artisans existaient aussi, et établissaient +une division dans la partie de la population la plus remuante. De plus, +le guet à cheval et le guet à pied étaient sous les ordres du lieutenant +de police, ce qui donnait à M. Lenoir d'immenses ressources, tant pour +être informé que pour réprimer ou prévenir de fâcheux événemens. Lors de +mon entrée en fonctions, au contraire, les troupes municipales de Paris +même étaient sous les ordres du chef militaire de la capitale et sous +l'autorité immédiate du ministre de la guerre. Ce ne fut qu'un an après +que j'obtins de faire créer cette légion de gendarmerie à pied et à +cheval qui existe aujourd'hui, et de la faire mettre sous les ordres +immédiats du préfet de police. + +Au bout de quelques mois, j'en étais venu à être bien informé de ce qui +arrivait à Paris par la poste et par les messageries, de même que de ce +qui partait des grandes villes de France pour la capitale; cela n'était +pas nécessaire, mais cela entrait dans les matériaux qui composaient les +renseignemens auxquels on pouvait être dans le cas de recourir. + +Cette surveillance était bonne pour rechercher les causes d'un fait, +mais je ne voyais pas encore de quoi aller à la rencontre de ce qu'il +pouvait être très important de prévenir. C'est ce qui me donna une autre +pensée: je laissai la préfecture s'occuper de Paris, que je commençais à +connaître assez pour comprendre ce que l'on m'en disait, et revins +l'envisager sous un autre rapport. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Exilés.--Prisonniers d'État.--Madame d'Aveaux.--Rappel des exilés du +faubourg Saint-Germain.--L'ancienne noblesse vient à la cour de +l'empereur.--MM. de Polignac sortent de Vincennes. + + +Pour dire les choses selon l'ordre dans lequel elles sont arrivées, j'ai +à rappeler que l'empereur m'avait ordonné de lui faire un rapport sur +les exilés et les prisonniers d'État. + +Les premiers exilés dataient de 1805, c'est-à-dire du retour +d'Austerlitz; ils étaient, je crois, au nombre de quatorze. Je voulus +connaître moi-même les matériaux qui devaient servir de base au rapport +que je voulais en faire à l'empereur, et c'est à cette occasion que +j'acquis la conviction que l'empereur ignorait jusqu'à la moindre des +particularités qui concernaient les personnes qui avaient été frappées +par cette mesure. Il ne savait ce que je voulais lui dire lorsque je lui +en parlai; je fus curieux de savoir d'une manière précise ce qui avait +conduit à lui demander l'ordre d'exiler ces quatorze personnes. Voici la +version la plus exacte sur l'intrigue dont elles étaient victimes: j'ai +dit qu'en 1805, pendant que l'empereur faisait sa campagne d'Austerlitz, +les billets de banque ainsi que les fonds publics avaient éprouvé une +baisse notable, qui attira des réprimandes au ministre de la police. +Celui-ci s'excusa en disant que le faubourg Saint-Germain (qui se trouva +là fort à propos) gâtait l'opinion par toute sorte de contes; que +c'était lui qui avait débité de mauvaises nouvelles, qui avait mis en +doute les succès de l'armée, etc., etc. L'empereur se fâcha, et ordonna +que l'on fît une enquête à ce sujet; le ministre de la police fut +dès-lors obligé de s'expliquer, et de désigner les personnes qu'il +regardait comme les plus coupables de ces sortes de propos, et il reçut +l'ordre de leur signifier d'aller demeurer dans leurs terres. Il n'y eut +qu'un cri contre cette mesure, et dans la crainte qu'on ne la lui +attribuât, parce qu'il était difficile de persuader que, de l'armée, +l'empereur eût attaché de l'importance à des verbiages dont personne ne +pouvait l'avoir entretenu que la police, il eut grand soin de dire à ces +mêmes personnes qu'il était tout-à-fait étranger à ce qui leur arrivait; +que l'empereur lui avait donné un ordre direct, sur l'exécution duquel +il ne pouvait pas transiger; qu'il avait des polices partout, me +désignant toujours comme celui qu'il croyait être chargé par l'empereur +de ces sortes d'informations. Il accordait à ces personnes quelques +délais pour leur départ, et les renvoyait encore contentes, et à mille +lieues de penser que c'était lui qui s'était fait donner l'ordre de les +exiler. + +Voilà le fait exact, et ce que je vais dire vient à l'appui. Lorsque je +présentai le rapport à l'empereur, j'eus avec lui quelques conversations +à ce sujet; je chargeai M. Fouché, parce que je connaissais ses sources +d'informations, lesquelles m'avaient déjà fourni mille détails si +révoltans sur des personnes recommandables de la société, que j'aurais +rougi d'en faire usage. Par exemple, le ministre avait fait croire à ces +exilés qu'il n'avait rien dit à l'empereur contre eux; voici la preuve +qu'il sacrifiait l'empereur à son intérêt particulier. Parmi ces +quatorze exilés se trouvait madame d'Aveaux, célèbre par sa grande +amabilité et par une fidélité constante en amitié pour une personne qui +professait un peu haut des opinions qui étaient particulièrement dans +les attributions du ministre de la police. Lorsque celui-ci dénonça le +faubourg St-Germain à l'empereur comme dénaturant les rapports qui +venaient de l'armée, il ne lui fut pas difficile de faire appliquer cela +à cette personne, qui vivait des bontés de madame d'Aveaux; il aurait +paru même plus étonnant de la voir oubliée que de la voir désignée la +première dans cette proscription. Dans les matériaux que j'ai trouvés +sur madame d'Aveaux, l'accusation dirigée contre elle était tout entière +basée sur la délation d'un domestique qui, je crois, avait eu à se +plaindre de sa maîtresse; or, comment supposer que l'empereur ait pu +entretenir des relations de cette nature qui eussent fait parvenir +jusqu'à lui la délation d'un domestique? Il ne faut pas beaucoup de sens +commun pour voir que, s'il avait été accessible à cette faiblesse, il ne +lui serait pas resté un moment pour ses autres occupations. D'ailleurs, +s'il avait, sans rapport préalable de la police, donné directement +l'ordre d'exiler tout ce monde, comment ce document concernant madame +d'Aveaux serait-il parvenu à la police, qui me l'a remis? Il est bien +plus probable que c'est la police qui se l'est procuré, et qu'elle en a +fait le motif de la mesure qui a été appliquée à madame d'Aveaux. + +L'empereur me donna l'ordre de lever tous les obstacles qui s'opposaient +au retour de ces mêmes personnes dans leurs familles, excepté madame de +Chevreuse, madame de Staël, M. de Duras, M. de La Salle et madame +Récamier. + +J'ai peut-être oublié quelqu'un, mais ma mémoire ne me le rappelle pas. +J'expliquerai mieux comment, après ces rappels, l'empereur se trouva +dans le cas de recourir encore aux exils. + +Avant d'expliquer les motifs de l'exil de ceux-ci, il est juste de dire +que l'empereur, en rappelant les autres, ajouta: «Mais je ne vois pas là +dedans de quoi mettre un enfant en pénitence.» Il demanda à cette +occasion ce que l'on entendait lui dire toutes les fois qu'on se servait +de cette expression: «C'est le faubourg St-Germain,» et quelles étaient +les personnes que l'on voulait particulièrement désigner. C'est sur +cette demande que je fis faire cette longue liste d'individus, femmes et +hommes, à laquelle j'ajoutai toutes les notes que j'avais pu me procurer +sur chacun; je la lui remis comme l'état du troupeau dans lequel on +avait jusqu'alors choisi les victimes qu'on lui avait fait immoler, +lorsqu'on n'avait pas pu lui prouver son zèle par une oeuvre meilleure. + +L'empereur, en lisant cette nomenclature, répétait sans cesse qu'il ne +se doutait pas qu'il existât autant d'individus des anciennes familles +nobles, et qu'il voulait qu'on lui présentât tout ce qui était encore en +âge de voir le monde. + +Je ne me le fis pas dire deux fois; et c'est dès ce moment que j'avisai +aux moyens de les déterminer les uns et les autres à se faire présenter +à la cour, profitant même de la circonstance du mariage de l'impératrice +pour achever de lever les scrupules que quelques uns m'opposaient +encore; je réussis si bien que, hormis les grand'mamans, je fis rentrer +dans le monde tout ce qui était sur mon catalogue désigné comme ennemi +du gouvernement, et qui était l'objet de mille autres contes ridicules. +De cette manière, ces familles se trouvèrent hors de la portée de leurs +calomniateurs, qui n'eurent plus de possibilité de les rendre encore le +sujet de quelques mauvais rapports, qui auraient fini par les faire +exiler[45]. + +Les douairières murmuraient un peu, mais toute la jeunesse en général en +fut fort aise, parce que cela la fit inviter à tous les plaisirs, dont +elle faisait l'ornement. Je me trouvai particulièrement très bien de +cette mesure, en ce qu'elle me dispensait de jamais avoir rien de +désagréable à faire vis-à-vis de qui que ce fût; mais en même temps il +me resta dans l'esprit qu'il fallait qu'il y eût une raison pour que +l'on eût toujours fait un monstre de ce faubourg Saint-Germain, que l'on +pouvait dissiper avec des violons. + +La vérité est que l'on s'en était fait un moyen de popularité; on lui +faisait croire qu'on le protégeait contre les rigueurs de l'empereur, +qui ne l'aimait pas et ne cherchait qu'une occasion de le frapper. C'est +ainsi qu'on l'indisposait en lui faisant peur de l'empereur, qui, de son +côté, était entretenu dans la persuasion que toutes ces anciennes +familles avaient de l'éloignement pour lui, parce qu'on ne cessait de +lui dire qu'elles ne passaient leur temps qu'à en dire du mal. + +J'eus le bonheur de faire disparaître en grande partie cette désunion +d'une portion de la société avec l'autre, sans être obligé de contrarier +personne, et dès-lors ce que l'on appelait le faubourg Saint-Germain +était plus à la cour que dans une direction opposée comme auparavant. À +cette même époque, je pris sur moi de mettre en liberté sur parole MM. +de Polignac, dont la détention paraissait ne devoir plus avoir de terme; +je le fis sur les instances de personnes qui me répondirent qu'ils ne +chercheraient point à abuser de ce que je faisais à leur égard. + +Je trouvai du plaisir à obliger ces deux messieurs, et j'en fus aussi +récompensé par un retour d'opinion de la société, qui me devint moins +défavorable qu'elle ne l'avait été à mon avènement au ministère. On +commençait à n'avoir plus autant peur de moi. J'avais mis avec intention +de la coquetterie à me charger d'améliorer le sort de MM. de Polignac; +je les avais envoyés chercher à Vincennes, et les fis entrer chez moi +par mon jardin, le jour même où je savais que madame de Polignac, qui me +prenant pour un ogre (d'après ce qu'on lui avait dit), devait venir chez +moi toute tremblante pour me demander de lui continuer la permission +d'aller les voir au donjon. Je la reçus dans mon cabinet, qui donnait +sur le jardin, et lui fis la surprise de lui remettre son mari et son +frère, qu'elle plaça, pour sa plus grande facilité à aller les visiter, +dans une maison de santé non loin du quartier qu'elle habitait +elle-même. L'empereur sut cela et ne m'en parla qu'en bons termes; ce +qui est une preuve de plus qu'il n'était pas naturellement rigoureux, et +que si, par un calcul très perfide, on ne lui avait pas aussi souvent +rompu la tête de mauvais rapports, jamais personne n'aurait été l'objet +d'une mesure de sévérité. + +On s'est plu à répandre que l'empereur avait de la faiblesse pour les +anciens grands seigneurs, et qu'il se serait cru en république, s'il +n'en avait pas été entouré. + +Ce reproche est mal fondé: l'empereur, en arrêtant les désastres de la +révolution, voulait couvrir tous les partis de sa puissante protection, +et les obliger à se rapprocher. Aurait-on voulu qu'il n'eût rappelé en +France tous ceux que le malheur des temps en avait fait sortir, que pour +achever plus sûrement leur destruction? On ne peut pas le penser. +Dès-lors il fallait les mettre à l'abri des traits de la méchanceté. Or, +pouvaient-ils être plus en sûreté qu'autour de sa personne? Si même il +les avait placés dans l'administration, quels cris n'aurait-on pas +jetés, quand même ils auraient été capables! Que pouvait-il faire +d'hommes de cour trop âgés pour se défaire des habitudes qu'ils avaient +contractées depuis leur enfance? Il semble qu'il ne pouvait mieux faire +que de les laisser dans leur sphère, c'est-à-dire les mettre à sa cour, +pour ne pas être dans le cas de les mettre à Vincennes, où les passions +d'un parti (que l'empereur contenait) cherchaient à les pousser. + +Il faut les distinguer et bien connaître les catégories dans lesquelles +ils se subdivisaient, pour juger les reproches que l'on a adressés à +l'empereur de les avoir préférés à ceux d'illustration nouvelle. + +La conduite de l'empereur a été toute politique dans ce cas-là. Il avait +pu remarquer, dès l'aurore de son entrée au pouvoir, que toute la +fortune foncière de France était encore possédée par celles des +anciennes familles nobles qui, après avoir fait la révolution de 89, y +avoir adhéré, n'avaient pas cessé d'habiter les anti-chambres de toutes +les factions qui s'étaient arraché le pouvoir depuis Robespierre +inclusivement, jusqu'au directoire, qui les lui légua avec le mobilier +du palais du Luxembourg. + +Ces familles n'avaient garde de manquer de se rapprocher d'un +gouvernement plus fort que celui qu'elles venaient d'abattre, et qui +annonçait vouloir gouverner avec modération. + +Aussi le premier consul fut-il dispensé d'en appeler aucune. Elles +mirent toutes de l'empressement à venir à lui, et l'on vit bientôt les +fauteuils du sénat occupés par MM. les ducs de Luynes, de Praslin et +autres, sans compter nombre de postulans. + +Après ces familles, il y en avait d'autres, non moins illustres +autrefois, qui avaient pris le parti de l'émigration, sans courir la +chance des combats. De ce nombre sont les Archambaud, les Noailles et +autres. Ils avaient trouvé moyen de rentrer, même sous le directoire, en +produisant toute sorte de certificats, tels que des attestations qu'ils +n'avaient point porté les armes contre la France. + +Le premier consul ne pouvait pas être plus sévère que le gouvernement +directorial. En conséquence, il régularisa la rentrée de ces familles, +en les rayant de la liste des émigrés, et en leur restituant ceux de +leurs biens qui n'étaient pas vendus, toutefois hormis les bois. + +Les familles qui avaient pris parti dans la guerre civile étaient +rentrées dans l'état social commun, depuis le traité de pacification des +départemens de l'Ouest, et par conséquent leur fortune foncière leur +était garantie. Il ne restait, à proprement parler, que la pauvre +noblesse de province, qui avait émigré par principes d'honneur et de +dévoûment à la cause du roi, qui avait porté les armes comme simple +soldat dans l'armée de Condé, et qui, réduite à l'indigence après la +dissolution de ce corps, s'était abandonnée au généreux désespoir de +venir se jeter en France à tous risques et périls, sans même prendre la +peine de se procurer des passe-ports autres que ceux que le prince de +Condé lui avait fait délivrer en la licenciant. Cette confiance de sa +part ne fut point déçue: non seulement le premier consul défendit qu'on +l'inquiétât, mais il ordonna sous main qu'on ne repoussât pas, pour +cause d'émigration, les demandes que le plus grand nombre formait pour +obtenir de petites places dans les différentes branches de +l'administration, et je dois le dire à la louange de tous, aucun d'eux +n'a manqué aux principes d'honneur, ni aux engagemens qu'il avait +contractés. + +Cette classe nombreuse et respectable se trouvait presque totalement +dépouillée, parce que le peu de bien qu'elle possédait avant son +émigration avait été plus facilement vendu, en raison des facilités +qu'avaient les acquéreurs pour les acheter. + +Aussi le plus grand nombre d'entre eux était-il rentré de bonne foi dans +la classe industrielle. + +Lorsque le premier consul eut pris la couronne impériale, et qu'il eut +éprouvé, par conséquent, le besoin de faire concourir à son lustre les +notabilités foncières du pays, il dut adopter toutes les familles qui +s'en trouvaient en possession. Il avait bien remarqué, le premier de +tous sans doute, qu'aucune des notabilités créées par sa gloire ne +possédait de fortune foncière patrimoniale, et il s'était imposé d'en +élever de là son institution des majorats, qui eut lieu plus tard, et +dans laquelle il surpassa en munificence tout ce que ses prédécesseurs +avaient fait, sans en excepter Louis XIV, et cela sans prendre une obole +dans le trésor public. + +Par un étrange abus d'autorité, après la paix de 1814, on a dépouillé +tous ces donataires des biens qu'il leur avait donnés, dont personne +n'avait droit de les priver, et desquels on ne pouvait pas disposer, si +même il y avait force majeure, sans les indemniser. Les fureurs de +l'esprit de parti peuvent seules expliquer cette aberration d'esprit, et +il doit être permis d'espérer que ceux qui avaient acquis ces fortunes +en défendant leur pays trouveront un jour une administration assez +équitable pour les faire indemniser d'une spoliation qu'ils n'avaient +pas consentie; et je ne crains pas d'en appeler à l'honneur de ceux des +émigrés qui, ayant perdu leurs biens pour avoir porté les armes contre +la France, en ont obtenu le paiement en vertu d'une décision des +chambres. + +L'empereur n'avait donc témoigné aucune préférence pour les anciennes +familles; il avait été juste envers elles, et hormis quelques têtes +exaltées auxquelles il voulut bien ne pas faire attention, et que l'on +classait généralement parmi les fous, il n'a eu à se plaindre d'aucune +de ces familles. Il les aimait, parce qu'il avait confiance dans +l'honneur de leur caractère; il s'en entourait avec plaisir, parce +qu'elles ne l'approchaient jamais qu'avec une respectueuse déférence. +Ces familles, de leur côté, s'étaient attachées à lui comme à un ancre +de salut, au sortir d'une tempête qui avait failli les engloutir. + +Toutes s'étaient montrées sensibles à la gloire nationale, et au lustre +qu'il faisait rejaillir sur tous les genres de services, et j'en appelle +à ceux qui sont les plus opposés à ces familles, qu'ils disent quel est +l'individu, parmi elles, qui, étant attaché au service ou à la personne +de l'empereur, a fait un trafic de son devoir ou de son honneur pour se +créer une position nouvelle au milieu des désastres de 1814. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +Prisonniers d'État.--Leur nombre.--Leurs délits.--Prêtres +immoraux.--Visites annuelles des prisons d'État par deux conseillers +d'État.--Leurs rapports au conseil privé.--Anecdote sur deux +conseillers. + + +Dans les premières semaines de mon administration, l'empereur voulut +revoir les motifs de la détention des prisonniers d'État; je dus +commencer par les examiner moi-même, et j'avoue que je ne jetais qu'en +tremblant un regard observateur sur les registres de ces détenus, parce +que, d'après ce que j'avais entendu dire, je m'attendais à trouver des +gouffres où des victimes innocentes étaient enterrées toutes vivantes. +Dans quelle erreur l'on était, et combien la lâche calomnie s'est +exercée sur ce point! Je vais expliquer sans détour dans quel état j'ai +trouvé cette partie de mon administration. + +On appelait prisonnier d'État un détenu qui ne pouvait pas être jugé par +les tribunaux, parce que sa famille s'était réunie pour demander sa +réclusion et éviter la diffamation d'un jugement qui aurait été porté +contre lui. Dans ce cas, la famille faisait une demande en forme à +l'administration locale, qui faisait constater la réalité des motifs que +les parens avaient pour faire détenir le membre de leur famille qui +avait encouru une peine infamante; après les avoir reconnus et +certifiés, l'administration du lieu en faisait un rapport au ministre de +la police, qui demandait l'agrément de l'empereur pour constituer le +prisonnier, et afin d'éviter des humiliations à sa famille, on le +transférait dans une maison de détention fort éloignée. Ceci avait, en +quelque sorte, remplacé les lettres de cachet de l'ancien régime; et +comme on n'avait plus de colonies où l'on pouvait, comme autrefois, +envoyer tous les mauvais sujets, il avait bien fallu adopter un moyen +d'en débarrasser la société, sur la demande et dans l'intérêt des +familles. + +Après cette espèce de prisonniers, il y en avait une autre qui était +composée d'hommes ayant passé aux tribunaux pour des cas graves dans +lesquels ils avaient été impliqués, et dont ils s'étaient tirés par +quelques incidens qui les avaient mis hors de l'atteinte de la loi, mais +qui cependant n'en étaient pas moins les complices de quelques bandes de +chauffeurs, de voleurs de recette publique et de messageries, et qui, +croyant déguiser leurs désordres en les mettant sous la couleur d'un +parti, se donnaient le nom de royalistes, ou enfin qui étaient les +moteurs reconnus de tous les mauvais sujets d'un quartier. Ces hommes +étaient le plus souvent retenus après le jugement, soit à la requête du +procureur impérial près le tribunal même, ou à la demande de +l'administration des lieux, fondée sur la conservation de l'ordre et de +la tranquillité publique; mais jamais ils n'étaient retenus +arbitrairement. + +Une troisième classe était celle des détenus pour délits politiques; +tout le monde s'imaginait qu'elle était fort nombreuse, et c'était celle +qui l'était le moins: elle ne s'élevait pas à plus de quarante personnes +sur la population de la France, de la Belgique, du Piémont, de la +Toscane et des États romains; ce n'est pas dans la proportion d'un par +million. + +Il faut comprendre là dedans les individus arrêtés à la suite de la +guerre civile, et qui s'étaient derechef mis dans des entreprises +hasardeuses: la plus grande partie étaient susceptibles d'être renvoyés +devant des tribunaux spéciaux d'où assurément pas un ne serait revenu. +C'est l'empereur qui ne le voulut pas, parce que, disait-il, le temps +arrangeait tout, et qu'il rendrait la raison à ces individus, comme elle +était revenue à tant d'autres en France. + +Il faut y comprendre ceux qui avaient été condamnés à mort, et dont la +peine avait été commuée en une détention indéfinie. Il faut enfin y +comprendre les prêtres qui avaient été arrêtés pour avoir employé leur +ministère à mettre le trouble dans les familles. Par exemple, j'ai connu +tels de ces misérables qui s'étaient servis de la confession pour porter +de jeunes femmes, assez faibles pour les écouter, à rompre le lien +conjugal qui les unissait avec leurs maris, sous prétexte que ceux-ci +avaient servi l'État, ou qu'ils avaient acheté des biens nationaux. Il y +en avait d'autres qui avaient refusé le baptême à des enfans nés de +mariages contractés pendant la révolution; enfin il y avait de ces +prêtres détenus pour avoir attiré chez eux, sous prétexte d'exercices de +piété, des jeunes filles qu'ils avaient ensuite soumises à toute la +dépravation la plus honteuse. Ce n'était pas par ménagement pour ces +hypocrites qu'on ne les avait point envoyés devant les tribunaux, mais +c'était à cause de la honte qui en serait retombée sur la famille des +enfans dont ils avaient souillé l'innocence, par ménagement pour le +clergé et par respect pour la morale publique. + +Toutes ces différentes classes de prisonniers formaient un total de six +cents et quelques personnes, en y comprenant les étrangers, c'est-à-dire +ceux que l'on avait trouvés dans cet état en réunissant un pays à la +France, de même que les Espagnols qui, après avoir prêté serment au roi +Joseph, l'avaient trahi pour passer chez les insurgés où ils avaient été +repris[46]. + +Il ne s'est pas passé un an du règne de l'empereur, sans que lui-même +écrivît au ministre de la police, pour lui faire connaître qu'il avait +nommé par décret deux conseillers d'État pour aller faire la visite de +tous les prisonniers d'État, et qu'il eût (le ministre de la police) à +leur communiquer tous les documens en vertu desquels chacun était arrêté +et retenu. Il fallait alors remettre à ces deux conseillers d'État le +dossier de chaque détenu, et avec cette quantité de papiers, ils +faisaient le tour de toutes les prisons de France dans lesquelles ces +prisonniers se trouvaient renfermés. + +Ils avaient un ordre du ministre de la police pour qu'on les leur ouvrît +autant de fois que bon leur semblerait. Ils avaient pour instruction de +visiter les prisonniers homme par homme, et afin que l'on n'en +soustrayât pas, ils commençaient par constater si l'état que leur avait +remis le ministre de la police à leur départ de Paris était conforme au +registre du greffe de la prison, d'après lequel on fait les feuilles de +dépense des prisonniers, en sorte que si on avait voulu en mettre un de +plus dans la prison sans l'enregistrer au greffe il en serait résulté +que le commandant de la maison ou château fort aurait dû l'entretenir de +ses propres deniers, ce qui serait une supposition invraisemblable. Par +là on s'assurait d'une manière bien évidente qu'il n'y avait pas un +prisonnier de plus que ceux que l'on montrait. Après cela, les +conseillers d'État les interrogeaient l'un après l'autre, et étaient +chargés de constater la validité des motifs pour lesquels ils étaient +détenus; ils écrivaient aux familles, ils voyaient les autorités des +lieux, et faisaient ainsi la censure rigoureuse du ministre de la +police. + +Cette visite durait plusieurs mois, et c'était ordinairement au mois de +novembre que l'empereur entendait le rapport des conseillers d'État, qui +étaient le plus souvent de retour à la fin d'octobre. Ce rapport se +faisait en conseil privé, lequel était composé de l'archi-chancelier, de +l'archi-trésorier, du prince de Bénévent, du grand-juge, du ministre de +la guerre, de celui de l'intérieur, de celui de la police, des présidens +du tribunal de cassation, des présidens des sections de l'intérieur et +de législation du conseil d'État, de plusieurs sénateurs, des quatre +conseillers d'État attachés au ministère de la police, et enfin du +secrétaire d'État. + +Devant ce conseil ainsi composé, les deux conseillers d'État lisaient +leurs rapports, et donnaient leur opinion sur chacun des prisonniers +qu'ils avaient visités; après qu'ils avaient parlé sur un individu, le +ministre de la police était obligé de faire connaître les motifs de sa +détention: alors l'empereur prenait l'opinion du conseil, membre par +membre, sur chaque individu; soit pour maintenir sa détention, soit pour +le mettre en liberté. + +Tout ne pouvait pas se faire en une seule séance; mais peu importait, on +y revenait jusqu'à ce qu'il eût été prononcé sur le dernier prisonnier. + +Après ce travail, le ministre-secrétaire d'État faisait le relevé des +individus mis en liberté et de ceux maintenus en détention; il adressait +au ministre de la police une expédition du procès-verbal de ces +différentes séances, avec le résultat du travail qui y avait été arrêté: +alors le ministre de la police délivrait aux commandans des différens +donjons où étaient les prisonniers, l'ordre de les mettre en liberté. + +En supposant qu'il y eût eu quelques projets d'en éluder l'exécution, +cela n'aurait pas pu se faire, parce que le ministre-secrétaire d'État +faisait la même expédition au grand-juge qu'au ministre de la police; le +grand-juge chargeait les procureurs impériaux de veiller à l'exécution +des dispositions du décret de l'empereur, et de lui en rendre compte. + +Voilà au juste l'équité avec laquelle on décidait de la liberté des +citoyens. Je n'ai jamais connu de _détentions cachées_[47], ni aucune +espèce de mauvais traitemens ordonnés par l'empereur, et j'ai reçu vingt +ordres de lui, dans lesquels il me recommandait de ne jamais me +permettre de sortir des bornes de la constitution, sans auparavant lui +faire connaître le cas qui aurait pu m'y obliger. J'ai même reçu une +fois une lettre de lui, dans laquelle il me disait qu'il y avait deux +arbitraires de trop en France, le sien et le mien. + +Je me rappelle qu'à un de ces conseils privés, l'empereur s'aperçut que, +dans le rapport que lui avaient fait, de la visite des prisons, deux +conseillers d'État, qui étaient MM. Dubois et Corvetto, qu'il chargeait +assez souvent de ces sortes de tournées, ils ne présentaient pas +d'opinion à eux sur les notes que je leur avais remises, avant leur +départ, sur une prison des Alpes. L'empereur devina qu'ils n'y avaient +pas été. Il leur en fit la question; ils n'osèrent pas lui déguiser la +vérité, et ils se bornèrent à dire, pour leur justification, qu'ils +avaient appris son retour à Paris plus tôt qu'ils ne le pensaient, et +qu'ils n'avaient pas voulu allonger leur tournée, dans la crainte de lui +faire attendre leurs rapports. L'empereur leur témoigna beaucoup de +mécontentement, et les fit partir dès le lendemain pour leur faire +visiter cette prison. + +FIN DU QUATRIÈME VOLUME. + + + + +NOTES + +[1: Le même qui depuis a été ambassadeur à Paris.] + +[2: «L'empereur Napoléon, tranquillisé (par les conventions d'Erfurth) +sur les affaires d'Allemagne, fit passer de puissans renforts à ses +armées d'Espagne, et se rendit lui-même dans la Péninsule pour diriger +les opérations dans une campagne brillante et qui semblait décisive; il +dispersa les armées espagnoles, réoccupa Madrid, et obligea une armée +anglaise qui s'était avancée jusqu'à Toro à se rembarquer à la Corogne. +Ces succès faisaient prévoir la conquête prochaine de toute la +Péninsule; mais l'activité que l'Autriche continuait à mettre dans ses +armemens obligea l'empereur des Français à quitter l'Espagne pour +retourner en toute hâte à Paris. + +«Les sacrifices que le traité de Presbourg avait arrachés à l'Autriche +étaient trop grands pour que le cabinet de Vienne pût se résigner à les +supporter avec patience; mais la désorganisation de ses armées, suite +inévitable des revers multipliés qu'elle avait essuyés, l'avait empêché +jusque-là de se livrer à la réalisation des projets qu'elle nourrissait +en secret. Il n'avait pas saisi l'occasion que la guerre de la France +avec la Russie lui avait présentée; il jugea plus propice celle que +semblaient lui offrir les événemens d'Espagne et les embarras qu'ils +suscitaient à Napoléon. + +«Le cabinet de Vienne commença donc avec sécurité les préparatifs de la +guerre. L'entrevue d'Erfurth augmenta les alarmes des ministres de +l'empereur François; mais comme leurs armemens n'avaient pas encore +atteint le degré de maturité convenable, ils résolurent de dissimuler +avec la France. Ils réussirent même à endormir l'empereur Napoléon, qui, +rassuré par leurs protestations, ne craignit pas de porter en Espagne la +majeure partie de ses forces. Profitant de ces circonstances, l'Autriche +poussa ses armemens avec une vigueur qui ne laissait plus de doute sur +la nature de ses projets. + +«L'empereur Napoléon désirait sincèrement éviter une nouvelle guerre, +qui devait faire une diversion fâcheuse à ses affaires en Espagne; mais +toutes ses démarches pour en venir à un accommodement ne furent +considérées par les Autrichiens que comme un aveu de sa faiblesse, et ne +servirent qu'à les fortifier dans leurs projets, en leur persuadant +qu'ils prendraient la France au dépourvu. + +«Le rôle que la Russie avait à jouer devenait difficile. D'un côté, il +n'était pas de son intérêt de coopérer à la ruine de la seule puissance +qui présentât encore une masse intermédiaire entre elle et l'empire de +Napoléon. D'un autre côté, elle ne pouvait refuser d'assister la France +sans violer ouvertement les engagemens contractés envers elle, et dont +aucune infraction de la part de Napoléon n'avait affaibli la sainteté. +D'ailleurs, quand même le cabinet de Pétersbourg, passant par dessus ces +considérations morales en faveur de plus hautes vues politiques, se fût +décidé à soutenir l'Autriche, il n'aurait pu le faire efficacement à +cause de l'éloignement de ses armées, occupées des affaires de la Suède +et de la Turquie, et le faible corps qui lui restait de disponible sur +les frontières de la Gallicie n'aurait fait que participer aux revers de +l'Autriche sans pouvoir y remédier.» + +_Histoire militaire de la campagne de Russie_ par le colonel Boutourlin, +tom. 1er, p. 36.] + +[3: Il avait reçu un second courrier de Saint-Pétersbourg.] + +[4: Un corps de cinquante mille hommes n'était pas en état de prendre +l'offensive, et dès-lors aurait été sans cesse dans une position +d'observation.] + +[5: «Paris, le 12 avril 1809. + +Au prince de Neufchâtel, + +Mon cousin, + +Je reçois vos lettres du 8. Je trouve fort ridicule qu'on envoie des +farines de Metz et de Nancy sur Donawert; c'est le moyen de ne rien +avoir, d'écraser le pays de transports, et de faire de très grandes +dépenses. Je ne m'attendais pas à de pareilles mesures. Il était bien +plus simple de faire passer des marchés, dans un pays aussi abondant en +blé que l'Allemagne; on aurait eu en vingt-quatre heures tous les blés +et farines qu'on aurait voulu. Vous ne me mandez pas si les boulangers +et les constructeurs de fours, dont j'ai ordonné la réquisition à Metz, +Strasbourg et Nancy, sont arrivés. Je suis fâché que vous ne m'ayez pas +écrit là-dessus; cela est très-important. Faites lever une compagnie de +maçons bavarois à Munich. Je les prendrai à mes frais; vous savez qu'on +ne saurait trop en avoir. Je vous ai écrit hier matin par le télégraphe, +à midi par l'estafette: en réfléchissant sur les pièces que j'ai dans +les mains, je me confirme dans l'idée que l'ennemi veut commencer les +hostilités du 15 au 20. Je suppose que le duc de Rivoli arrivera le 15 +sur le Leck, à Landsberg ou à Augsbourg. Il me tarde de savoir le jour +positif où le duc d'Auerstaedt arrivera à Ratisbonne avec son armée, +quand la cavalerie légère du général Montbrun et la grosse cavalerie du +général Nansouty arriveront entre Ratisbonne, Munich et le Leck, de +manière à pouvoir se former sur le Leck, si l'ennemi prenait l'offensive +avant que nous fussions prêts. Il me tarde aussi de vous savoir à +Augsbourg. Je suppose que, sans s'arrêter aux mesures prises, le +commissaire que j'ai envoyé à Donawert aura fait des marchés ou requis +le blé et la farine nécessaires. J'ai envoyé à Insbruck mon officier +d'ordonnance Constantin; dépêchez-lui un courrier pour qu'il vous donne +l'itinéraire des quatre mille hommes qui arrivent d'Italie par le Tyrol, +et des nouvelles de ce que l'ennemi fait de ce côté. Donnez ordre au +général Moulin, qui est à Strasbourg, de se rendre à Augsbourg pour +prendre le commandement de la ville. + +Sur ce, etc. + +_P.S._ Je vous prie bien de dire à Daru que mon intention est de ne rien +tirer de France de tout ce qu'on peut se procurer en Allemagne; qu'on +n'aille pas traîner à la suite de l'armée un tas de couvertures, de +matelas, de linge, ce qui occasionne d'immenses dépenses, et fait qu'on +manque de tout, tandis qu'avec l'argent qu'on y emploierait à Munich, à +Augsbourg, et partout où nous serons, on sera abondamment pourvu de +tout. + +NAPOLÉON.» +] + +[6: Paris, 10 avril 1809 à midi. + + Au prince de Neuchâtel. + + Mon cousin, + +Je vous ai écrit par le télégraphe la dépêche ci-jointe. Des dépêches +interceptées, adressées à M. de Metternich par sa cour, et la demande +qu'il fait de ses passe-ports, font assez comprendre que l'Autriche va +commencer les hostilités, si elle ne les a déjà commencées. Il est +convenable que le duc de Rivoli se rende à Augsbourg avec son corps; que +les Wurtembergeois se rendent également à Augsbourg, et que vous vous y +rendiez de votre personne. Ainsi, vous aurez en peu de temps réuni à +Augsbourg beaucoup de troupes. Communiquez cet avis au duc de Dantzick. +La division Saint-Hilaire, les divisions Nansouty et Montbrun doivent +être à Ratisbonne depuis le 6; le duc d'Auerstaedt doit avoir son +quartier-général à Nuremberg. Prévenez-le que tout porte à penser que +les Autrichiens vont commencer l'attaque, et que, s'ils attaquent avant +le 15, tout doit se porter sur le Lech. Vous communiquerez tout cela +confidentiellement au roi de Bavière.--Écrivez au prince de Ponte-Corvo, +que l'Autriche va attaquer, que si elle ne l'a pas fait, le langage et +les dépêches de M. de Metternich font juger que tout cela est très +imminent; qu'il serait convenable que le roi de Saxe se retirât sur une +de ses maisons de campagne du coté de Leipsick.--Prévenez le général +Dupas, pour qu'il ne se trouve point exposé, et pour qu'en cas que +l'ennemi attaque avant que son mouvement ne soit fini, il se concentre +sur Augsbourg. Comme les Autrichiens sont fort lents, il serait possible +qu'ils n'attaquassent pas avant le 15; alors ce serait différent, car +moi-même je vais partir. Dans tous les cas, il n'y aurait pas +d'inconvénient que la cour de Bavière se tînt prête à faire un voyage à +Augsbourg. Si l'ennemi ne fait aucun mouvement, vous pourrez toujours +faire celui du duc de Rivoli sur Augsbourg; celui des Wurtembergeois sur +Ausbourg ou Raïn, selon que vous le jugerez convenable, et celui de la +cavalerie légère, et des _divisions Nansouty et Saint-Hilaire_ sur +Landshut ou Freising, selon les événemens. Le duc d'Auerstaedt aura son +quartier-général à Ratisbonne, et son armée se placera à une journée +autour de cette ville, et cela dans tous les événemens. Les Bavarois ne +feront aucun mouvement si l'_ennemi n'en fait pas_. Quant à la division +Rouger, elle se rapprochera de Donawert, si elle ne peut pas attendre la +division Dupas. + + NAPOLÉON. +] + +[8: Depuis qu'il était devenu protecteur de la confédération du Rhin, il +avait acquis du prince de Baden, le territoire sur lequel avait été +construit l'ancien fort de Kehl sous Louis XIV, et il le fit +reconstruire.--Il faisait de même construire une tête de pont à +Mayence.] + +[9: Ce corps de Klenau avait quarante mille hommes.] + +[10: Le pont de Ratisbonne est le seul en pierre qui existe sur le +Danube depuis Ulm, où le fleuve est peu considérable, jusqu'à la mer. Ce +pont est un ouvrage des Romains. Il est construit en grès et briques +minces et liés avec du ciment de Pouzolane; ce monument est à l'abri des +destructions.] + +[11: Lettre de Napoléon au maréchal Masséna. + + Donawert, le 18 avril 1809. + + Mon cousin, + +Je reçois votre lettre; la division que vous avez à Landsberg, et les +quatre régimens de cavalerie légère, doivent tâcher de gagner Aicha, ou +au moins faire ce qu'ils pourront sur la route d'Augsbourg à Aicha; mais +il est indispensable que le général Oudinot, avec son corps et vos trois +autres divisions, que vos cuirassiers et ce que vous avez d'autre +cavalerie couchent à Pfaffenhofen. Dans un seul mot vous allez +comprendre ce dont il s'agit. Le prince Charles avec toute son armée a +débouché hier de Landshut sur Ratisbonne; il avait trois corps d'armée, +évalués à quatre-vingt mille hommes. Les Bavarois se sont battus toute +la journée avec son avant-garde, entre Siegenbourg et le Danube. +Cependant aujourd'hui 18, le duc d'Auerstaedt, qui a soixante mille +hommes français, part de Ratisbonne et se porte sur Neustadt; ainsi, lui +et les Bavarois agiront de concert contre le prince Charles. Dans la +journée de demain 19, tout ce qui sera arrivé à Pfaffenhofen de votre +corps, auquel se joindront les Wurtembergeois, une division de +cuirassiers et tout ce qu'on pourra, pourra agir, soit pour tomber sur +les derrières du prince Charles, soit pour tomber sur la colonne de +Freysing et de Maubourg, et enfin entrer en ligne. Tout porte donc à +penser qu'entre le 18, le 19 et le 20, toutes les affaires de +l'Allemagne seront décidées. Aujourd'hui 18, l'armée bavaroise peut +encore continuer à se battre sans grand résultat, puisqu'ils cèdent +toujours du terrain, ce qui harcèle et retarde d'autant la marche de +l'armée ennemie. Le duc d'Auerstaedt est prévenu de tout, et le général +Wrede lui envoie tous les prisonniers. Aujourd'hui il est possible que +l'on tire quelques coups de fusil. Entre Ratisbonne et le lieu où était +le prince Charles, il n'y avait encore que neuf lieues. Ce n'est donc +que le 19 qu'il peut y avoir quelque chose; et vous voyez actuellement +d'un coup d'oeil, que jamais circonstance ne voulut qu'un mouvement fût +plus actif et plus rapide que celui-ci. Sans doute que le duc +d'Auerstaedt, qui a près de soixante mille hommes, peut à la rigueur se +tirer honorablement de cette affaire; mais je regarde l'ennemi comme +perdu si Oudinot et vos trois divisions ont débouché avant le jour, et +si dans cette circonstance importante, vous faites sentir à mes troupes +ce qu'il faut qu'elles fassent. Envoyez des postes de cavalerie au loin. +Il paraît que les Autrichiens ont à Munich et sur cette direction un +corps de douze mille hommes. L'importance de votre mouvement est telle, +qu'il est possible que je vienne moi-même joindre votre corps. Votre +cavalerie qui était à Wachau peut en partir, se diriger et venir vous +rejoindre à Pfaffenhofen. Quant au général qui est à Landsberg, il forme +avec son corps notre arrière-garde, qui sera à six à sept lieues de +distance. Cela peut être utile et n'a pas d'inconvénient. S'il le faut, +il aura toujours rejoint le deuxième ou le troisième jour. Enfin, les +quatre régimens de cavalerie légère peuvent même, au plus tard après +demain, avoir rejoint votre tête. + +Sur ce, je prie Dieu, etc.] + +[12: Lettre du major-général à l'archiduc Maximilien. + + 10 mars 1809. + + Monseigneur, + +Le duc de Montebello a envoyé ce matin à Votre Altesse un officier +parlementaire, accompagné d'un trompette. Cet officier n'est pas revenu; +je la prie de me faire connaître quand elle a l'intention de le +renvoyer. Le procédé peu usité qu'on a eu dans cette circonstance, +m'oblige à me servir des habitans de la ville pour communiquer avec +Votre Altesse. S. M. l'empereur et roi, mon souverain, ayant été conduit +à Vienne par les événemens de la guerre, désire épargner à la grande et +intéressante population de cette capitale les calamités dont elle est +menacée. Elle me charge de représenter à Votre Altesse que, si elle +continue à vouloir défendre la place, elle occasionnera la destruction +d'une des plus belles villes de l'Europe, et fera supporter les malheurs +de la guerre à une multitude d'individus que leur état, leur sexe et +leur âge devraient rendre tout-à-fait étrangers aux maux causés par les +armes. + +L'empereur mon souverain a manifesté dans tous les pays où la guerre l'a +fait pénétrer sa sollicitude pour épargner de pareils désastres aux +populations non armées. Votre altesse doit être persuadée que Sa Majesté +est sensiblement affectée de voir toucher au moment de sa ruine cette +grande ville, qu'elle regarde comme un titre de gloire d'avoir déjà +sauvée. Cependant, contre l'usage établi dans les forteresses, votre +altesse a fait tirer le canon du côté des faubourgs, et ce canon pouvait +tuer non un ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant d'un de +ses plus fidèles serviteurs. J'ai l'honneur d'observer à Votre Altesse +que, pendant cette journée, l'empereur s'est refusé à laisser entrer +aucunes troupes dans les faubourgs, se contentant seulement d'en occuper +les portes, et de faire circuler des patrouilles, pour maintenir +l'ordre. Mais si Votre Altesse continue à vouloir défendre la place, Sa +Majesté sera forcée de faire commencer les travaux d'attaque, et la +ruine de cette capitale sera consommée en trente-six heures, par le feu +des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville extérieure sera +détruite par l'effet des vôtres. Sa Majesté ne doute pas que toutes ces +considérations n'influent sur Votre Altesse, et ne l'engagent à renoncer +à un projet qui ne retarderait que de quelques momens la prise de la +ville. Je prie Votre Altesse de me faire connaître sa dernière +résolution. + + _Signé_, ALEXANDRE BERTHIER. + +] + +[13: Ce bras est celui dont le commerce se sert pour la navigation; il +est toujours rempli de bateaux.] + +[14: Monsieur le vice-amiral Decrès, + +Je désire avoir un des bataillons de la flottille à l'armée du Rhin. +Voici quel serait mon but: faites-moi connaître s'il serait rempli. +Douze cents marins seraient fort utiles à cette armée pour le passage +des rivières et pour la navigation du Danube. Nos marins de la garde +m'ont rendu de grands services dans la dernière campagne; mais ils +faisaient un service qui était indigne d'eux. Les marins qui composent +les bataillons de la flottille savent-ils tous nager? sont-ils tous +capables de mener un bateau dans une rade ou dans une rivière? +savent-ils l'exercice d'infanterie? S'ils ont cette instruction, ils me +seront fort utiles. Il faudrait envoyer avec eux quelques officiers de +l'artillerie de marine, et une centaine d'ouvriers avec leurs outils. Ce +serait une grande ressource pour le passage et la navigation des +rivières. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. + + Paris, le 9 mars 1809. + + NAPOLÉON. +] + +[15: Au maréchal Masséna, + + 23 mai 1809, après minuit. + +«L'empereur arriva au premier pont sur le petit bras. Le pont de +chevalets est rompu: on donne des ordres pour le réparer. Mais il est +nécessaire que vous y envoyiez des sapeurs pour faire deux ponts de +chevalets au lieu d'un. Ce qui sera plus long, c'est le premier pont sur +le grand bras, qui est à moitié défait, et qui ne peut être reconstruit +au plus tôt que vers la fin de la journée de demain. Il est donc +nécessaire que vous teniez fortement la tête du premier pont que vous +passez demain matin; c'est-à-dire de placer de l'artillerie et de +retirer les pontons, pour faire croire à l'ennemi, d'après votre +disposition, que nous nous réservons les moyens de rejeter le pont pour +passer, ce qui tiendra l'ennemi en respect. Mais le fait est qu'il +faudra, aussitôt que les pontons seront retirés, les faire charger sur +des haquets avec les cordages, ancres, poutrelles, madriers, etc., pour +les envoyer de suite au pont du grand bras, pour lequel il manque +quatorze ou quinze bateaux. Vous enverrez les compagnies de pontonniers +qui sont avec vous pour aider à faire le pont. Vous sentez combien tout +ceci demande d'activité, etc. + +«L'empereur passe de l'autre côté pour activer tous les moyens, et +surtout pour faire passer des vivres. L'important est donc de vous tenir +fortement et avec beaucoup de canons dans la première île, et d'envoyer +vos pontons pour le pont rompu. + + «ALEXANDRE.» +] + +[16: L'empereur ne voyait jamais faire des efforts de vaillance aux +troupes sans éprouver le besoin d'honorer la mémoire des braves de +quelque pays ou siècle que ce fût. Au milieu de ses occupations à +Vienne, en 1809, il fit quelque chose pour celle du chevalier Bayard. Ce +guerrier, comme l'on sait, était du Dauphiné; il était né en 1474, et +mourut en 1524, à la retraite de Rebec, dans le Milanais. + +L'empereur fit relever et réparer à grands frais la chapelle dans +laquelle ce héros avait été baptisé au village de la Martinière. + +L'empereur ordonna que l'on y portât en cérémonie le coeur du chevalier +Bayard, qui avait échappé aux fureurs insensées de nos discordes +civiles, et, pour donner plus de pompe à cet hommage rendu à la mémoire +du héros, l'empereur ordonna à toutes les autorités civiles et +militaires d'y assister, et en se rendant sur les lieux, de ne rien +omettre de tout ce qui pouvait donner un nouvel éclat aux vertus du +héros dont on régénérait la mémoire. On mit sur la boîte de plomb qui +contenait le coeur du chevalier sans peur et sans reproche une +inscription à sa louange. L'empereur l'avait dictée lui-même.] + +[17: Lettre du prince Poniatowski au major-général. + + «Au quartier-général de Pulawy, le 27 juin 1809. + + «Monseigneur, + +«J'avais eu l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse +Sérénissime, en date du 21 de ce mois, que, malgré l'engagement positif +pris par le prince Galitzin, de faire passer ce jour deux divisions de +son armée au-delà du San, on ne s'apercevait d'aucune disposition pour +cet objet. En effet, sous prétexte de manque de vivres, cette mesure n'a +été effectuée qu'en partie deux jours après, avec la même lenteur qui a +caractérisé jusqu'ici tous les mouvemens des troupes russes. Ces retards +ont donné au corps autrichien, qui s'était porté sur la rive droite de +la Vistule, le temps de faire sa retraite avec la plus grande +tranquillité; on n'a, en aucune manière, cherché à l'inquiéter. La +connaissance certaine que, dès cette époque, on eut à l'armée +autrichienne que celle aux ordres du prince Galitzin ne passerait pas la +Vistule, a engagé l'archiduc Ferdinand à porter avec rapidité la plus +grande partie de ses forces, savoir: environ vingt-cinq mille hommes +jusque sur la Piliça, et de menacer ainsi les frontières du duché. Ce +mouvement m'a mis dans le cas de me porter sur Pulawy. Les troupes sous +mes ordres s'y trouvent depuis trois jours. Au moyen du pont que j'y ai +fait jeter sur la Vistule, je puis de ce point, sans quitter la +Gallicie, observer la marche ultérieure de l'ennemi, me porter au besoin +sur la rive gauche, et, en manoeuvrant sur une des extrémités de sa +ligne, lier par-là mes opérations avec celles des généraux Dombrowsky et +Sockolniki, qui, avec environ huit mille hommes, ont pris une position à +Gora. Toute ma cavalerie, jetée vers Zwolin et Radom, soutenue par +l'infanterie, observe les mouvemens de l'ennemi, et se trouve à portée +de se réunir sur le point où il sera possible d'agir le plus +avantageusement. Je ne négligerai aucune occasion, et quand même des +circonstances favorables ne permettraient point aux troupes polonaises +d'obtenir de nouveaux succès, je remplirai toujours les intentions de sa +majesté l'empereur, en occupant ici un corps de troupes autrichiennes +infiniment plus fortes que celles que j'ai à leur opposer. L'arrivée de +l'armée russe en Gallicie, et les événemens auxquels elle a donné lieu, +ayant permis à l'ennemi d'inquiéter une partie de la Gallicie située sur +la rive droite de la Vistule, cette circonstance a ralenti +nécessairement les nouvelles formations, et les généraux russes y +contribuent encore plus, en mettant partout où ils arrivent, des +employés autrichiens, qui se font un devoir de tourmenter les habitans, +et d'étouffer tout ce qui peut être contraire aux intérêts de leur +souverain. J'espère cependant que le zèle à toute épreuve des Galliciens +saura vaincre cette nouvelle entrave, et que nous ne serons point +frustrés des moyens qu'offre le pays pour ajouter à nos forces, si le +manque total d'armes ne met des bornes à leur désir de mériter une +patrie, en se rendant dignes de la protection de l'empereur. Veuillez +bien, Monseigneur, agréer l'assurance de ma haute considération. + +Le général de division, commandant les troupes polonaises du neuvième +corps. «JOSEPH, prince PONIATOWSKI.»] + +[18: Rapport du major-général au baron de Wimpfen. + + Schoenbrunn, le 30 juin 1809. + +«Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 18, monsieur le baron de +Wimpfen, je l'ai mise sous les yeux de l'empereur. Les travaux que vous +avez faits devant Presbourg, les mouvemens de bateaux faits sur les +quais, l'occupation des îles retranchées, ont, d'après le rapport du +général français commandant, motivé l'attaque de cette ville. Il est +conforme aux principes de la guerre qu'on cherche à déjouer les projets +de son ennemi, et toutes les fois qu'on fait des préparatifs offensifs +près d'une grande ville, elle se trouve nécessairement exposée à de +grands dommages, et c'est à ceux qui ont choisi ce point d'opérations +qu'il faut les attribuer. Toutefois, monsieur le général Wimpfen, il a +suffi à S. M. de savoir qu'il était agréable à votre généralissime que +l'attaque de Presbourg cessât, pour qu'il m'ait autorisé à en donner +l'ordre. L'empereur, mon souverain, n'a pas fait attention aux +proclamations de jeunes princes sans expérience; mais il a été fâché que +S. A. I. l'archiduc Charles, pour lequel, depuis seize ans, il témoigne +l'estime due à ses grandes qualités, ait aussi tenu un langage que S. M. +n'attribue qu'à l'entraînement des circonstances. Elle vous prie de +faire agréer à votre généralissime ses complimens. Je vous prie, +Monsieur, etc., + + «ALEXANDRE.» +] + +[19: Tous les grands états militaires ont eu, pour la plupart, des +ingénieurs qui se sont amusés à lever la topographie des environs de la +métropole, et qui ont accompagné leurs reconnaissances d'un mémoire de +défense, en forme de plan de campagne, dans lequel ils indiquent les +positions à prendre dans un cas d'invasion de la part d'ennemis qui +pénétreraient jusqu'au centre de la monarchie. Ils ont tout prévu, et +ont donné des conseils pour toutes les circonstances. Les mémoires sont +accompagnés de beaux plans, où le campement de chaque corps est désigné; +la position des grand'gardes, des sentinelles, les moindres détails de +l'établissement du camp y sont rigoureusement soignés; mais ces hommes +habiles n'ont oublié qu'une chose, c'est de placer l'armée ennemie comme +il arrive toujours. + +Nous avons trouvé dans le cabinet impérial de Vienne un ouvrage précieux +comme topographie, accompagné d'un mémoire de défense pour le cas où se +trouvait précisément la monarchie autrichienne. La carte des environs de +Vienne offrait le tracé d'un camp pour défendre le passage de la marche +en se plaçant à Schloshoff, et celui d'un second camp, en prenant +absolument la position qu'a prise l'archiduc Charles à Wagram. +L'ingénieur autrichien qui a fait ce bel ouvrage n'a pas dit un mot de +l'île de Lobau, ni de six ponts jetés dans une nuit, et certainement +s'il avait pu se douter que cette vaste île deviendrait une place +d'armes, de laquelle on ferait déboucher cent quatre-vingt mille hommes, +il n'aurait pas donné le conseil de les laisser passer librement, et +d'aller les attendre à Wagram.] + +[20: Il commandait toute la cavalerie.] + +[21: Dans les jours qui suivirent celui de la bataille, le général La +Riboissière qui commandait l'artillerie de l'armée, ayant besoin de +boulets, fit mettre à l'ordre de toute l'armée, qu'il paierait cinq sols +par boulet de canon ramassé sur le champ de bataille, et qui serait +rapporté au parc d'artillerie; je tiens de lui-même qu'on en rapporta +vingt-six mille autrichiens seulement. On peut bien évaluer que la +moitié n'a pu être trouvée.] + +[22: Lettre de Bernadotte au major-général. + + «Retz, le 6 mai 1809. + + «Prince, + +«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a écrite de Burckausen sous la +date du 30 avril. Votre Altesse ne me parlant plus de rester entre +Ratisbonne et la Bohême, je suis venu de Nabburg à Retz, et je me +dispose à entrer en Bohême par Waldmünchen. Le commandant du petit corps +laissé à Cham par le général Montbrun me marque qu'avant-hier ses postes +à Neumarck et Waldmünchen ont été attaqués et forcés de se replier sur +Furth et Schontal. Il me marque aussi que les avant-postes autrichiens +sur ce point sont forts de deux bataillons et six escadrons, et qu'ils +ont en outre quatre mille hommes campés à Klatau. Votre Altesse m'avait +autorisé à appeler à mon corps d'armée la division Dupas; mais elle a +reçu le même jour un ordre contraire. Depuis, Votre Altesse m'a annoncé +que je trouverais en marchant sur Ratisbonne des troupes françaises et +des renforts; je n'ai cependant encore aucun avis que des troupes +doivent se joindre à moi, et chaque jour j'éprouve de plus en plus +combien il serait essentiel que l'armée saxonne fût appuyée et stimulée +par l'exemple de troupes un peu plus aguerries qu'elles; cela me paraît +indispensable, surtout étant destinée à opérer isolément sur le flanc de +la grande armée. J'invite Votre Altesse à rappeler à l'attention de sa +majesté cet objet qui intéresse réellement le bien de son service, et de +me dire si je dois compter ou non sur quelques renforts de troupes +françaises. + + «J. BERNADOTTE.» +] + +[23: + + «Au camp de Lintz, le 28 mai 1809. + + «Prince, + +«M. Deveau vient de me remettre la lettre que Votre Altesse m'a écrite +d'Ebersdorf, sous la date du 26 mai. Votre Altesse a maintenant reçu ma +dernière lettre, par laquelle je lui exposais l'impossibilité où je me +trouve d'attaquer l'ennemi. J'ai l'honneur de lui répéter que je +croirais commettre une faute militaire très grave si je sortais de mes +positions devant Lintz. L'ennemi est sur mon front et sur mes deux +flancs, le long du Danube. Le général Kollowrath a reçu, depuis +l'affaire du 17, des renforts de la Bohême, et il vient encore d'arriver +à Zuelter dix mille hommes détachés de l'armée du prince Charles. Si je +marche en avant, je ne puis pas répondre qu'une colonne ennemie ne +pénètre par la droite ou par la gauche jusqu'au pont de Lintz. Votre +Altesse peut vérifier ma position sur la carte. J'ai devant moi un pays +hérissé de montagnes, où l'ennemi retranché et barricadé, peut, avec peu +de monde, disputer long-temps le passage. Il faudrait donc, pour +déboucher d'ici avec quelque espérance de succès, un corps plus nombreux +que le mien, et surtout des troupes aguerries et des généraux +expérimentés pour diriger les diverses colonnes. Les Saxons, je le +répète, sont hors d'état d'agir isolément, et il n'y a aucun de leurs +généraux à qui je puisse confier une opération détachée. Je prie Votre +Altesse de mettre ma situation sous les yeux de l'empereur. Il m'est +impossible, pour le moment, de rien entreprendre d'offensif sans +compromettre le pont de Lintz, auquel je pense que sa majesté tient +avant tout. Si j'avais huit à dix mille Français, je pourrais encore +tenter quelque chose, sans garantir de grands succès; j'aurais du moins +à compter sur l'énergie et sur l'expérience de ces troupes; mais, je le +répète, avec les Saxons je ne puis rien. Si l'ennemi vient à m'attaquer +avec les forces qu'il a, de beaucoup supérieures aux miennes, je me +regarderai comme fort heureux de pouvoir maintenir ma position. Dans +tous les cas, sa majesté peut être certaine que je ferai mon devoir. + + «J. BERNADOTTE. + + +«_P. S._ On a trompé Votre Altesse quand on lui a dit que le général +Kollowrath n'était pas devant moi; il n'a pas cessé d'y être; il a +aujourd'hui son quartier-général à Leonfelden, en arrière de ses camps +d'Hirschiag et d'Helmansed. Il se lie avec les troupes qui sont à +Haslach. Quant au général Jellachich, que Votre Altesse croit sur la +rive gauche du Danube, il était ces jours derniers en Styrie, et a dû se +retirer par le Buren.»] + +[24: À Austerlitz le maréchal Soult était celui dont l'empereur avait +été le plus satisfait.] + +[25: _La Pucelle_.] + +[26: Je faisais le service du grand écuyer pendant cette campagne, M. +Caulaincourt étant en Russie, et le général Nansouty à sa division.] + +[27: L'empereur a eu la pensée de faire paver les faubourgs de Vienne, +qui ne le sont pas: il voulait, disait-il, laisser ce souvenir aux +Viennois, mais il n'en a pas eu le temps.] + +[28: Ce fut elle qui sollicita l'empereur de le remettre en fonctions +après la conjuration de George.] + +[29: L'empereur disait qu'il n'avait laissé l'armée hollandaise dans le +pays, lorsqu'il était parti pour la dernière campagne, que parce qu'il +craignait pour Anvers, où il ne pouvait pas laisser de troupes, n'en +ayant pas suffisamment.] + +[30: Indépendamment de la lettre à M. de Caulaincourt, la demande en a +été faite directement de l'empereur à l'empereur Alexandre, qui y a +répondu de sa main, qu'il allait consulter sa mère.] + +[31: Je tiens ces détails du sénateur lui-même.] + +[32: Depuis que j'ai écrit ces Mémoires, j'ai lu une petite brochure qui +paraît, au titre, être imprimée d'après une rédaction du général +Bertrand, sur des matériaux assemblés par lui et laissés, à ce que l'on +prétend, à l'île d'Elbe après le célèbre départ. + +Dans cette brochure, il est fort question du mariage de l'empereur avec +l'archiduchesse Marie-Louise. Les détails que l'auteur en donne, quoique +ceux d'un homme qui paraît avoir été aux écoutes, sont inexacts dans le +point le plus important. C'est ce qui m'a fait douter de la vérité du +reste. + +L'auteur prétend que M. Narbonne avait reçu à Vienne des ouvertures sur +ce mariage de la part de l'empereur d'Autriche. Voici ma réponse: + +Après la paix de 1809, M. de Narbonne demanda à Vienne et obtint la +permission d'aller visiter messieurs de France qui habitaient à Trieste, +et a pu, à son retour par Vienne, y voir l'empereur d'Autriche; mais il +était de retour à Paris avant le divorce de l'empereur, et en pareille +matière, on ne s'expose pas à avancer ce dont on n'est pas sûr: un +courtisan ne s'expose pas à des regrets cuisans et Narbonne avait sa +fortune à faire.] + +[33: On y avait construit et décoré élégamment un long salon avec des +portes aux deux extrémités. + +L'impératrice entra par la porte qui était du côté de l'Autriche, en +même temps que la reine de Naples entrait par l'autre. Il y avait de ce +côté-là un appartement où l'impératrice fit sa toilette. Elle était +accompagnée des dames françaises, et donna sa main à baiser aux dames +allemandes, qui sortirent par la porte qui était de leur côté, et +partirent de suite.] + +[34: L'oncle de l'impératrice, qui était alors grand-duc de Wurtzbourg, +était présent; il signa aussi.] + +[35: Le mariage devant l'église a eu lieu le 8 ou le 9 avril 1810, et la +révolution de Fontainebleau est du 8 avril 1814.] + +[36: Cette voiture n'était là que pour la représentation.] + +[37: Comme duc d'Otrante une dotation évaluée à 90,000 francs net. Une +sénatorerie, évaluée à 30,000 fr. net, et même au-dessus; c'était celle +d'Aix en Provence. Il avait 200,000 francs de rente du produit de ses +économies pendant les neuf années de son administration, pendant tout le +cours desquelles il a eu environ 900,000 francs de revenus de toute +espèce, et venant de l'empereur, depuis le premier jusqu'au dernier +écu.] + +[38: M. de S*** avait été ambassadeur en Hollande et avait des moyens +faciles d'informations à Amsterdam.] + +[39: _Les relations extérieures_. Fouché n'avait pas cessé de convoiter +ce ministère depuis que M. de Talleyrand l'avait quitté.] + +[40: Cet Hennecart est de Cambrai; c'était un émigré, anciennement +officier au régiment de Beauvoisis.] + +[41: Mais il est juste d'observer que, si M. Fouché avait douté de sa +fidélité, il n'était pas autorisé à soupçonner les moyens employés pour +le corrompre, et quand même il les aurait découverts, il n'aurait pu +s'en plaindre; d'abord on ne l'eût pas cru, et ensuite il ne l'aurait +pas osé.] + +[42: Pendant les deux dernières années de son administration, M. Fouché +avait fait rechercher soigneusement tous les écrits qui avaient été +publiés pendant la révolution, et dans lesquels on exaltait son +patriotisme, tels que sa correspondance avec le comité du salut public, +lorsqu'il était son commissaire à Lyon en 1793; il avait brûlé tout +cela.] + +[43: La haute société et le haut commerce avaient des jours fixes dans +la semaine. + +La bourgeoisie prenait assez généralement le dimanche.] + +[44: En 1797, j'arrivai à Paris avec un de mes camarades, qui avait avec +lui un sac de 1,200 francs. C'était au mois de novembre; nous +descendîmes avec la messagerie rue des Fossés-Saint-Victor, vers six ou +sept heures du soir; nous y prîmes un fiacre pour nous rendre à notre +hôtel, rue de Richelieu. En arrivant, nous descendons, et prenons nos +effets avec tant de précipitation, que mon camarade oublie son sac. + +Nous étions l'un et l'autre fort jeunes. C'était jour d'Opéra, nous +voulûmes finir notre journée à ce spectacle; il allait se terminer, +lorsque la mémoire rappela à mon compagnon son sac. Comment faire pour +courir après le fiacre? aucun de nous deux n'avait pris son numéro; il +était fort en peine, lorsqu'il me vint une idée. + +J'avais remarqué que le fiacre était blanc, et avait un cheval de ce +poil avec un autre d'une autre couleur. + +Je lui observai que peut-être le cocher ne se serait pas aperçu de notre +oubli, et qu'il se serait placé près de l'Opéra, espérant finir la +journée par ramener quelqu'un de son quartier; qu'il fallait nous mettre +à visiter toutes les voitures qui étaient autour de l'Opéra. Nous +trouvâmes effectivement la nôtre, qui était une des premières à la tête +de la file de celles qui devaient commencer à être appelées à la sortie +du spectacle. Nous montâmes dedans, et dîmes au cocher de nous conduire +rue des Fossés-Saint-Victor: il ne nous reconnut pas. Nous nous mîmes à +chercher dans la voiture, et nous trouvâmes le sac, qu'il avait +cependant mis dans le coffre de sa voiture. Comme il passait devant la +porte de notre hôtel, nous l'arrêtâmes. Il nous vit descendre avec notre +argent, et n'osa pas réclamer la moindre chose; il préféra avoir l'air +de ne pas s'être aperçu que ce sac était dans sa voiture, et se repentit +assurément d'avoir voulu gagner encore un petit écu en restant à la +sortie de l'Opéra.] + +[45: Je dois faire observer que la plupart de ces jeunes femmes et de +ces jeunes gens avaient de vieux parens qui les élevaient dans un +éloignement total du nouvel ordre de choses établi en France, et qui +propageaient ainsi une opposition dans laquelle leurs enfans n'avaient +aucun intérêt de se ranger. + +Une fois qu'ils furent échappés de la cage dans laquelle on les tenait +renfermés, ils firent tous comme ceux qui avaient pris leur parti depuis +dix ans.] + +[46: On a méchamment imprimé, dans le commencement de 1814, un état des +prisonniers existans dans les maisons de détention de Paris, et l'on a +mis cela sur le compte des prisons d'État: c'est l'esprit de parti qui a +voulu confondre les détenus de toute espèce pour favoriser ses projets. +Il a mis les maisons de correction, celle pour dettes, celle des filles +publiques, celle des fous, etc., etc., dans la même catégorie. Tout ce +qui pouvait exciter la vengeance contre le gouvernement impérial lui +convenait.] + +[47: Il n'y a eu de détention sous des noms supposés que dans deux cas, +pour éviter toute entreprise de communiquer au dehors. Elles +concernaient deux chefs d'insurgés espagnols, qui, dans les registres du +greffe, avaient d'autres noms; mais les conseillers d'État les +visitaient comme les autres tous les ans. + +On avait pris le parti de leur donner de faux noms, pour que des +suborneurs n'entreprissent point de les faire évader.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir +à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4, by Duc de Rovigo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + +***** This file should be named 21792-8.txt or 21792-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/7/9/21792/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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