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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à
+l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4, by Duc de Rovigo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4
+
+Author: Duc de Rovigo
+
+Release Date: June 10, 2007 [EBook #21792]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
+NAPOLÉON.
+
+TOME QUATRIÈME.
+
+PARIS,
+
+A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
+
+MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
+
+1828.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Nouvelles de Portugal.--Concessions réciproques.--L'empereur Napoléon
+m'offre l'ambassade de Russie.--Fin des conférences d'Erfurth.--Adieux
+des deux souverains.--Le comte de Romanzow.--Conversation avec ce
+seigneur.--Réponse négative de l'Angleterre aux ouvertures pacifiques
+convenues à Erfurth.--Confiance de l'empereur dans son traité d'alliance
+avec la Russie.
+
+
+C'est pendant le séjour d'Erfurth que l'empereur reçut du général Junot
+le rapport de ce qui était survenu en Portugal. Il lui envoyait le
+traité qu'il avait conclu avec le général anglais Darlrymple pour
+l'évacuation du Portugal.
+
+Par le même courrier, l'empereur reçut des nouvelles de la flotte russe,
+commandée par l'amiral Siniavine, que le général Junot avait trouvé à
+Lisbonne. Cet amiral venait de son côté d'entrer en arrangement avec les
+Anglais et avait consenti à mettre son escadre en otage en Angleterre,
+jusqu'à la paix entre cette puissance et la Russie. L'empereur Napoléon
+communiqua ces détails à l'empereur Alexandre, sans y ajouter aucune
+réflexion, et l'empereur de Russie, de son côté, désapprouva la conduite
+de son amiral; mais c'était un mal sans remède.
+
+Les conférences d'Erfurth tiraient à leur fin sans avoir présenté le
+moindre sujet d'inquiétude. Je me rappelle que notre ministre des
+relations extérieures, me dit un jour en conversant, que l'empereur
+n'obtiendrait rien de plus que ce qui avait été convenu précédemment;
+que la Russie était fixée sur ces bases-là et n'en démordrait pas; il ne
+m'en a pas dit davantage. J'ai cherché à quoi cela pouvait avoir
+rapport, et je crois que ce ne pouvait être qu'à des propositions
+d'arrangemens nouveaux dont la Prusse, et particulièrement la Silésie,
+auraient été le sujet; je le crois d'autant plus que nous évacuâmes de
+suite cette province, et que ce n'est réellement qu'alors que le traité
+de Tilsit reçut sa pleine exécution. L'empereur se relâcha même un peu
+sur l'article des contributions, et j'ai vu l'empereur de Russie en être
+particulièrement satisfait. Il avait obtenu tout ce qu'il désirait, et
+avait de même reconnu tout ce qui intéressait l'empereur Napoléon.
+
+L'empereur de Russie envoya un ministre près du roi de Naples; il donna
+ordre à celui qu'il avait eu près du roi Charles IV en Espagne, de
+reprendre ses fonctions près du roi Joseph. Voilà donc également
+l'empereur Napoléon satisfait, c'était à lui, après cela, à mettre son
+frère sur le trône, il allait s'en occuper et y employer tous les moyens
+de sa puissance. Il abandonna donc l'Allemagne à la foi des traités
+qu'il avait signés, et crut que la paix ne pouvait être troublée,
+puisqu'on regardait sa présence, c'est-à-dire, celle de ses troupes en
+ce pays comme un motif d'inquiétude continuelle, et qu'il les retirait
+pour les porter en Espagne.
+
+Tout étant fini à Erfurth, on se disposa à se séparer, et auparavant
+l'on résolut de faire encore une démarche en commun près de
+l'Angleterre, pour tâcher de nouer seulement une négociation. Il fut
+convenu que le comte de Romanzow, ministre des relations extérieures de
+Russie, se rendrait à Paris avec des pleins-pouvoirs, pour donner suite,
+en ce qui concernait la Russie, à la réponse que l'on devait attendre du
+gouvernement anglais.
+
+La veille du jour où l'empereur Alexandre quitta Erfurth, l'empereur me
+fit appeler la nuit; il était couché et voulait me faire causer comme
+cela lui arrivait quelquefois. Il me parla d'abord de tout autre chose
+que de ce qu'il voulait me dire, puis me demanda si je retournerais
+volontiers en Russie. «Non, Sire, lui dis-je, parce que c'est un climat
+effroyable, et ensuite parce que si j'y retournais sur le pied de faveur
+où j'y ai vécu six mois, j'y ferais mal vos affaires, pour lesquelles il
+faut ne rien perdre des avantages que donne la gravité du caractère
+ministériel. Autrement je ne pourrais jamais être que le courtisan de
+l'empereur Alexandre, et non pas l'ambassadeur de France.»
+
+Ma réponse prouva à l'empereur que je comprenais pourquoi il avait songé
+à me renvoyer en Russie; il insista un peu, mais j'opposai de la
+résistance; il me gronda légèrement, mais je tins bon. Il me dit: «Je
+vois que vous êtes piqué de n'avoir pas été le premier ambassadeur après
+la paix de Tilsit.» Je lui répliquai, en riant: «Un peu, Sire, quoique
+j'aie fait des instances pour quitter Pétersbourg. Je voulais connaître
+le terrain sur lequel on me faisait marcher, et on m'a répondu par la
+nomination de M. de Caulaincourt. Maintenant je ne pourrais plus lui
+succéder, parce que je courrais risque de gâter vos affaires, en voulant
+suivre une marche toute différente de celle qu'il paraît avoir adoptée.»
+
+L'empereur me répliqua: «Ainsi vous ne voulez pas y aller?»
+
+Réponse. «Sire, je suis loin de le désirer; ensuite, si V. M. l'ordonne,
+je suis prêt; mais je crois que vous n'y gagneriez pas la peine d'un tel
+changement.»
+
+L'empereur me répondit: «On m'avait dit que vous regrettiez la Russie,
+et que vous y retourneriez avec plaisir.»
+
+Je n'avais rien à dire de plus, sinon que j'avais joui en Russie de tout
+ce qui peut éblouir l'ambition et la vanité; que j'étais confiant dans
+l'opinion qu'on y aurait conservée de moi; mais qu'à moins d'ordre de sa
+part, je désirais poursuivre ma carrière militaire. «Alors, me dit
+l'empereur, n'en parlons plus.»
+
+Je me reprochais en secret de n'avoir pas accepté, parce que j'étais sûr
+de pouvoir détourner de grands malheurs, tout en ménageant la dignité et
+même l'amour-propre des deux souverains. C'était tout ce qu'il y avait à
+faire alors entre la France et la Russie; il fallait un ministère et un
+ambassadeur sans raideur, qui se comptât lui-même pour rien, et qui
+n'envisageât que l'harmonie des deux pays, laquelle consistait dans
+celle des deux souverains, qui alors étaient dans la ferveur de leur
+rapprochement. Nous verrons comment tout cela a tourné.
+
+Le moment des adieux arriva; ils furent gracieux de part et d'autre.
+L'empereur Alexandre vint dire adieu à l'empereur; ils eurent une longue
+conversation, et se quittèrent pour monter à cheval. Ils sortirent
+ensemble de la ville; et allèrent au pas jusqu'à la distance de deux
+lieues, où les voitures de l'empereur Alexandre l'attendaient. Quant à
+ce qu'ils se dirent pendant le trajet, personne n'en sut rien; mais il
+est bien évident qu'ils s'intéressaient tous deux, parce que l'on ne
+trotta même pas, et que par discrétion les deux suites restèrent à une
+assez bonne distance en arrière. On arriva enfin aux voitures; ils
+mirent tous deux pied à terre, se promenèrent encore à pied quelques
+momens, puis se dirent adieu en s'embrassant. Je courus me rappeler aux
+bontés de l'empereur Alexandre, qui m'embrassa en me disant: «Je ne
+change jamais quand j'ai une fois accordé mon estime.» J'y ai compté
+dans l'adversité, et j'ai eu tort.
+
+Ainsi finit cette entrevue d'Erfurth, qui sera célèbre dans l'histoire.
+Elle devait assurer le repos et le bonheur du monde, et elle ne fut
+suivie que de calamités.
+
+L'empereur revint à Erfurth au petit pas, n'articulant pas un mot, et
+paraissant rêveur et pensif. Il avait donné congé à tous les souverains
+et princes étrangers qui étaient à Erfurth. Il partit le lendemain pour
+revenir à Paris sans s'arrêter nulle part. Nous y arrivâmes dans les
+derniers jours d'octobre.
+
+Le comte de Romanzow, qui nous suivait, arriva peu de jours après nous.
+Il descendit d'abord dans un hôtel garni, puis l'empereur lui donna
+l'hôtel du vice-roi d'Italie, qu'il fit pourvoir de laquais et de tout
+ce qui était nécessaire à une grande représentation. Le comte de
+Romanzow donna plusieurs dîners dans cet hôtel, et c'est à un de ces
+repas que j'eus avec lui une conversation qui, dans l'intérêt de
+l'empereur, augmenta encore mes regrets de n'avoir pas accepté
+l'ambassade de Russie, en remplacement de M. de Caulaincourt, qui
+sollicitait son retour à Paris.
+
+Le comte de Romanzow me disait des choses si obligeantes, que quand bien
+même il les aurait exagérées de moitié, je n'aurais pu qu'être
+excessivement flatté de tout ce que l'empereur de Russie avait conçu de
+moi. Il m'apprit dans cette conversation le prochain mariage de S.A.I.
+la grande-duchesse Catherine avec un prince d'Oldembourg. Je me gardai
+bien de lui supposer d'autre motif, en me faisant cette confidence, que
+l'intention de me faire plaisir, en m'apprenant cet événement heureux
+pour une princesse dont j'étais l'admirateur, et qui m'a toujours parue
+digne d'occuper un des premiers trônes du monde; mais sans lui témoigner
+autre chose que la part que je prenais à ce que sa majesté l'impératrice
+mère allait trouver de bonheur dans une union formée par ses soins,
+j'avoue que je ne pus comprendre comment notre ambassadeur ne traversait
+pas ce dessein-là, même sans avoir d'instructions positives à ce sujet.
+Quel mal y aurait-il eu pour l'Europe à ce qu'un prince d'Oldembourg
+restât célibataire un an de plus ou de moins, tandis que la main de la
+grande-duchesse Catherine pouvait être un lien de paix éternelle pour
+deux pays entre lesquels il ne pouvait exister trop d'harmonie ou
+d'intérêt d'union? c'était à quoi il fallait que travaillassent sans
+cesse ceux qui par leurs fonctions étaient chargés de ces
+rapprochemens-là.
+
+Toutefois, je rends justice à M. de Caulaincourt: il en a eu la pensée.
+J'ai lu ce qu'il écrivit sur ce sujet à un tiers, dans la persuasion que
+cela serait mis sous les yeux de l'empereur; mais c'était précisément un
+moyen de faire manquer un projet qu'il avait conçu que de l'éventer. La
+première conséquence que l'on dût en tirer, c'est que cette
+communication de sa part n'était que la suite d'une ouverture qui lui
+avait été faite, et sur laquelle il aurait consenti à ne pas donner
+d'explication avant d'avoir eu une réponse à la lettre dont je viens de
+parler. Je sais qu'elle donna beaucoup d'humeur à l'empereur, parce
+qu'il n'aimait ni à être deviné, ni à être prévenu, encore moins à
+paraître influencé; et M. de Caulaincourt ignorait sans doute la scène
+de M. Fouché, qui avait eu lieu l'hiver précédent; mais l'empereur
+pouvait croire qu'il en avait été informé; aussi la lettre de M. de
+Caulaincourt à ce tiers resta-t-elle sans réponse. Mais je donne à
+penser à un homme raisonnable de quel côté l'empereur aurait penché, ou
+du côté d'une princesse, belle, aimable, d'une instruction peu commune,
+même parmi les souveraines célèbres, et dont la main resserrait une
+alliance utile avec son frère, pour lequel l'empereur Napoléon avait
+véritablement une amitié qu'il était aisé d'entretenir, ou bien d'une
+princesse qui était alors inconnue à toute la France, dont les liens de
+parenté seuls effarouchaient tout ce qui avait eu quelque part à la
+révolution, et dont le père enfin avait été armé quatre fois contre
+nous, souvent avec des circonstances que la politique seule pouvait
+excuser. Il est vrai de dire que l'on fut bien rassuré et dédommagé de
+la perte de la première, lorsque l'on connut tous les avantages
+personnels de la seconde qui arriva parmi nous; mais cela était
+indépendant de ce qu'il était possible de faire en Russie, en traversant
+le mariage de la grande-duchesse Catherine; et puisque l'ambassadeur
+avait lui-même songé à ce mariage, il devait agir de telle sorte que
+cette princesse fût encore libre, lorsqu'on s'occupa en France d'en
+chercher une.
+
+Le comte de Romanzow resta à Paris jusqu'à l'arrivée de la réponse de
+Londres; elle n'était autre chose qu'un refus qu'il était facile de
+deviner, parce qu'il n'était pas raisonnable de supposer que
+l'Angleterre entrât en arrangement avec la France depuis l'entreprise de
+celle-ci sur l'Espagne, lorsqu'elle avait auparavant refusé la médiation
+de la Russie après le traité de Tilsit, et il faut convenir que, dans
+ces deux occasions, la Russie s'y livra de bonne foi, et voulait amener
+une paix générale, autant, je crois bien, par bonne intention
+philanthropique, que pour voir la France désarmer et pouvoir elle-même
+bientôt reprendre des relations commerciales, de la privation desquelles
+elle souffrait trop, le pays ne pouvant s'en passer.
+
+Je crois bien aussi que s'il y avait eu des négociations ouvertes avec
+l'Angleterre, l'empereur Napoléon se serait relâché de beaucoup de
+choses, particulièrement en Allemagne; mais je ne sais à quelle fatalité
+il a tenu que tout ce qui a été fait et écrit pour amener des
+pourparlers, a toujours porté le caractère de défi ou un ton d'aigreur,
+qui a constamment éloigné au lieu de calmer et de rapprocher. La mission
+du comte de Romanzow étant ainsi terminée, il reprit le chemin de
+Saint-Pétersbourg.
+
+Vers cette époque, l'empereur ouvrit la session du corps-législatif, et
+dans le discours d'usage dans ces circonstances, il s'exprima en ces
+termes:
+
+«L'empereur de Russie, mon illustre allié, et moi sommes unis dans la
+paix comme dans la guerre. Je vais avec confiance rejoindre mon armée;
+nous nous sommes mutuellement nécessaires, etc.» S'il n'y avait pas eu à
+Erfurth une réciprocité d'engagemens et de confidences sur les projets
+de l'avenir, il ne se serait pas expliqué de cette manière en face de la
+nation, quinze jours après avoir quitté l'empereur de Russie. Il
+comptait donc sur une paix profonde en Allemagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Arrivée de l'empereur à Bayonne.--Son entrée en Espagne.--Combat de
+Somo-Sierra.--Madrid est sommé d'ouvrir ses portes.--Embarras des grands
+de la cour d'Espagne.--Attaque.--Entrée à Madrid.--Correspondance de la
+reine de Naples et de Ferdinand VII.--Nouvelles de l'armée
+anglaise.--Marche pénible et périlleuse du Guadarama.--L'empereur à
+pied à la tête de la colonne.--Poursuite de l'armée anglaise.--Témérité
+du général Lefèvre-Desnouettes.--Arrivée d'un courrier de
+France.--L'empereur investit le maréchal Soult du commandement de
+l'armée.
+
+
+L'empereur prit la route d'Espagne avec toute son armée. Il arriva à
+Bayonne avec la rapidité d'un trait, de même que de Bayonne à Vittoria.
+Il fit ce dernier trajet à cheval, en deux courses: de la première il
+alla à Tolosa, et de la seconde à Vittoria, où il rejoignit le roi
+Joseph qui y était retiré avec les débris de la première armée qui était
+entrée en Espagne.
+
+Il pressa tant qu'il put l'arrivée de toutes les troupes, et fit
+commencer les opérations d'abord sur Saint-Ander, et en même temps sur
+la Navarre et l'Aragon. Nous avions une telle supériorité, que toutes
+ces expéditions se réduisirent à des marches, excepté en avant de
+Burgos, où il fallut faire quelques efforts, et à Tudela, en Navarre, où
+le maréchal Lannes livra bataille; le reste ne mérite pas la peine
+d'être cité.
+
+L'empereur se transporta à Burgos, où les troupes le rejoignirent; c'est
+de là qu'il ordonna de recommencer le siége de Sarragosse, et fit
+avancer son infanterie par la route de Arandadel-Duero, pendant que sa
+cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid.
+
+Lui-même suivit, avec toute sa garde, la même route que son infanterie;
+il n'allait jamais qu'à cheval. Le jour de son départ de Burgos, il vint
+à Aranda, et le lendemain il s'approcha jusqu'à l'entrée de la gorge de
+la Somo-Sierra, à un lieu nommé Boceguillas, où il campa au milieu de
+ses troupes.
+
+Le jour suivant, de très-bonne heure, il fut rejoint par le corps du
+maréchal Victor, qui avait d'abord été envoyé pour appuyer le maréchal
+Lannes, mais que l'on avait rappelé avant de partir d'Aranda, où l'on
+avait appris la brillante affaire du maréchal Lannes à Tudela.
+L'empereur fit de suite pénétrer le corps du maréchal Victor par la
+vallée. Nous étions à la fin de novembre 1808, et comme la vallée est
+bordée de montagnes très-hautes, dont le sommet est caché dans les
+nuages, les Espagnols qui y étaient postés ne nous découvrirent que
+lorsque nous étions déjà sur eux, sans quoi ils auraient pu nous faire
+bien du mal.
+
+Au puerto de la Somo-Sierra, ils avaient quinze pièces de canons qui, si
+nous avions été aperçus de plus loin, nous auraient fait payer cher la
+hardiesse avec laquelle elles furent enlevées. L'empereur était là de sa
+personne; il fit former les lanciers polonais en colonne sur le grand
+chemin; ils le montèrent ainsi au pas, jusqu'à ce que la batterie eût
+commencé à tirer, alors, prenant le grand galop, ils l'enlevèrent avant
+d'avoir reçu la seconde volée.
+
+Cette audacieuse entreprise était commandée par le général Montbrun, et
+fut exécutée par la cavalerie polonaise, qui, après avoir forcé le
+passage, continua le galop jusqu'à Buitrago, où l'empereur vint coucher
+ce soir-là.
+
+Le lendemain il vint à Saint-Augustin, qui est le second relais de poste
+en partant de Madrid par cette route là. Il attendit dans cette position
+le reste de l'armée qui n'avait pu le suivre; il y fut également
+rejoint, le 1er décembre, par son frère le roi Joseph.
+
+L'empereur s'attendait que, si près de Madrid, la junte qui y gouvernait
+enverrait faire des propositions; mais l'on ne considérait pas que nous
+arrivions aussi vite que les mauvaises nouvelles, et que cette junte ne
+pouvait pas encore être informée du mauvais état de ses affaires; elle
+ignorait la bataille de Tudela, et croyait l'empereur encore bien loin,
+lorsque le 2 décembre, de grand matin, il fit faire la circonvallation
+de Madrid, et planter sa tente à portée de canon de la muraille.
+
+Le général qui commandait les premières troupes qui s'approchèrent de la
+ville la somma, selon l'usage, d'ouvrir ses portes. Il s'engagea un
+parlementage à la gauche, pendant que l'on faisait attaquer le quartier
+des gardes-du-corps et une des portes de la ville qui étaient à la
+droite.
+
+La marche de l'empereur avait été si rapide, que pas un des grands
+personnages de la cour d'Espagne qui, après avoir prêté serment de
+fidélité au roi Joseph, l'avaient abandonné pour rester parmi les
+insurgés n'avait eu le temps de faire des dispositions pour s'enfuir.
+Presque tous ceux qui étaient venus à Bayonne se trouvaient dans Madrid.
+L'inquiétude commença à s'emparer d'eux; ils ne voyaient point de moyens
+de résistance au dedans, et se regardaient comme perdus s'ils ne
+parvenaient pas à désarmer la vengeance d'un vainqueur irrité. Ils
+songèrent donc à employer leur influence pour lui faire ouvrir les
+portes d'une capitale, de laquelle on ne se serait point rendu maître
+sans des torrens de sang et des monceaux de ruines.
+
+Ils portèrent tous les esprits à la modération, et parvinrent petit à
+petit à faire abandonner l'idée d'une résistance inutile à l'intérêt de
+la patrie, pour écouter des propositions plus conformes à l'intérêt de
+chacun, d'autant plus que ce dernier parti était commandé par la
+nécessité.
+
+Malgré cela, on n'obtenait rien, et chaque fois que l'on approchait ou
+de la muraille ou d'une porte, on y était reçu à coups de fusil.
+L'empereur se détermina à faire ouvrir la muraille sur trois ou quatre
+points où il y avait assez de distance entre elle et les premières
+maisons de la ville pour y former des troupes.
+
+Il choisit, entr'autres, le côté extérieur du jardin du Retiro, dont la
+muraille en brique et crénelée fut démolie à coups de canon, sur une
+largeur d'à peu près vingt toises.
+
+On y fit de suite entrer les troupes en bon ordre. Ce seul mouvement
+dégagea la porte d'Alcala, et porta les troupes jusqu'aux bords de la
+promenade du Prado.
+
+Les trois grandes rues qui aboutissent de la ville à cette promenade
+étaient défendues par des coupures, derrière lesquelles il y avait un
+bon parapet. Dans les premiers momens, il partit un feu de mousqueterie
+assez vif des croisées des maisons qui se trouvent à l'entrée de ces
+rues, particulièrement de l'hôtel Medina-Celi, mais on lui riposta si
+vivement qu'on le fit taire, et comme on avait eu la maladresse de
+laisser la porte cochère ouverte, nos soldats y entrèrent, tuèrent tout
+ce qu'ils trouvèrent ayant les armes à la main; en même temps la maison
+fut mise au pillage, de telle façon qu'on ôta aux autres l'envie de
+s'exposer au même sort.
+
+Le général Labruyère, qui était à la tête du 9e régiment d'infanterie
+légère, fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de cet hôtel
+de Medina-Celi.
+
+Cette position fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, qui ne
+voulurent pas exposer Madrid à un saccage qui allait devenir inévitable,
+si une fois les troupes se répandaient dans les maisons.
+
+Ils envoyèrent donc bien vite au camp de l'empereur des parlementaires
+avec de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de Madrid, qui se
+soumit et reconnut le roi Joseph; mais, comme nous n'avions pas pu
+entourer la ville, à cause de son grand développement, il y eut une
+émigration considérable la nuit suivante. La population, ainsi que les
+milices andalouses qui composaient la garnison, sortirent par la porte
+d'Aranjuez, et se rendirent par toutes les directions vers Valence, la
+Manche et l'Estramadoure. On ne fit point d'efforts pour les en
+empêcher; on laissa au temps le soin de les ramener.
+
+Les troupes françaises entrèrent à Madrid, mais l'empereur ne s'y
+établit point; il resta à Chamartin, distant de la ville d'environ deux
+lieues. Le roi Joseph n'entra pas non plus dans sa capitale; il resta au
+Pardo, château des rois d'Espagne, situé à une lieue de Madrid; mais de
+là il commanda et organisa l'administration.
+
+Les grands d'Espagne qui, après être venus à Bayonne, y avoir reconnu le
+roi Joseph et lui avoir prêté serment de fidélité, l'avaient trahi,
+étaient pour la plupart restés à Madrid et voulurent de nouveau
+s'arranger avec lui, mais il ne voulut pas les recevoir; tous furent
+arrêtés comme traîtres et envoyés en France, où ils furent détenus fort
+long-temps. Un d'entre eux, M. le duc de St-Simon, manqua de perdre la
+vie, parce qu'étant dans le même cas que les autres il avait été pris
+les armes à la main, commandant une troupe d'insurgés: il aurait été
+infailliblement victime de la sévérité des lois militaires, si
+l'empereur ne se fût laissé toucher par les larmes de sa famille et ne
+lui eût fait grâce.
+
+On en usa envers les chefs de l'insurrection espagnole à peu près comme
+ils en avaient agi envers le général Dupont, qu'ils dépouillèrent après
+lui avoir accordé une capitulation. On s'empara donc de tout ce qu'ils
+possédaient et on ne les ménagea en rien, comme on agit avec des hommes
+qui n'ont point de foi.
+
+Il n'est pas indifférent que l'on sache ici qu'en faisant la visite du
+cabinet du duc de l'Infantado l'on trouva la correspondance de la reine
+de Naples et du prince Royal de ce pays, avec le prince des Asturies,
+qui, comme l'on sait, avait épousé une fille de la reine de Naples.
+
+La plupart de ces lettres avaient été écrites dans le temps que les
+Français s'emparaient du royaume de Naples, à la suite de l'ouverture du
+port aux troupes russes et anglaises en 1805. On y voyait que dans ses
+lettres, auxquelles celles-ci faisaient réponse, le prince des Asturies
+avait témoigné à sa belle-mère une grande impatience de régner pour
+contribuer à la venger.
+
+Il est inconcevable que M. de l'Infantado n'eût pas pris plus de soin de
+cacher des lettres de cette importance. Elles furent trouvées sur la
+table de son cabinet dans deux vieilles boîtes où il y avait eu
+auparavant des cigares de la Havanne.
+
+L'empereur resta à Chamartin jusque vers la fin de décembre; il
+cherchait partout des nouvelles de l'armée anglaise et était persuadé en
+venant à Madrid qu'il la trouverait. Il le supposait parce qu'il la
+considérait comme la principale force de l'insurrection, et qu'ainsi
+elle n'aurait pas été loin de Madrid, afin de pouvoir l'animer d'une
+part et de se retirer sur Cadix, si elle y était forcée. Mais tel était
+le silence des Espagnols à notre égard, et la fatale insouciance de ceux
+qui dirigeaient notre cavalerie, que, pendant que l'empereur envoyait
+des troupes à cheval de Burgos sur Valladolid pour avoir des nouvelles,
+l'armée anglaise était tout entière sur le Douro, occupant Zamora et
+Toro sur cette rivière, et ayant son quartier-général à Salamanque.
+
+L'empereur était livré à son impatience à Chamartin, lorsque le général
+qui commandait à Valladolid lui envoya trois Français qui avaient été
+faits prisonniers avec le corps du général Dupont et que la misère avait
+forcés à prendre du service dans les corps francs que faisait lever
+l'Angleterre. Ils avaient déserté aussitôt qu'ils avaient su les
+Français arrivés à Valladolid, et venaient donner avis que toute l'armée
+anglaise était à Salamanque ayant son avant-garde à Zamora; qu'ils l'y
+avaient laissée, je crois le 10 ou le 11 du mois, et qu'elle ne songeait
+pas encore à se retirer, parce que les bâtimens de transports n'étaient
+pas arrivés. Ces soldats parlaient si clairement de tout ce qu'ils
+avaient vu que l'empereur ajouta foi à leur rapport: il les fit
+récompenser; mais il prit de l'humeur de n'avoir appris ces détails que
+par le zèle de ces trois soldats, tandis qu'il avait dans les environs
+de Valladolid plus de dix régimens de cavalerie qui ne lui donnaient
+aucune nouvelle.
+
+Que l'on juge des regrets qu'il dut éprouver d'avoir été amené à Madrid,
+qui ne pouvait pas lui échapper, lorsqu'il était encore en mesure de
+prendre tous les avantages possibles sur l'armée anglaise, dont la
+présence faisait toute la force de l'insurrection d'Espagne!
+
+Il donna sur-le-champ ordre à l'armée de partir dans le jour même pour
+traverser la chaîne de montagnes qui sépare la province de Madrid de
+celle de Ségovie, en se dirigeant par le Guadarama, c'est-à-dire la
+route de Madrid au palais et couvent de l'Escurial. L'empereur partit le
+lendemain matin, veille de Noël; il faisait beau en partant, et le
+soleil nous accompagna jusqu'au pied de la montagne. Nous trouvâmes la
+route remplie d'une profonde colonne d'infanterie qui gravissait
+lentement cette montagne, assez élevée pour conserver de la neige
+jusqu'au mois de juin. Il y avait en avant de cette infanterie un convoi
+d'artillerie qui rétrogradait, parce qu'un ouragan de neige et de
+verglas, accompagné d'un vent effroyable, rendait le passage dangereux;
+il faisait obscur comme à la fin du jour. Les paysans espagnols nous
+disaient qu'il y avait à craindre d'être enseveli sous la neige, comme
+cela était arrivé quelquefois. Nous ne nous rappelions pas d'avoir eu
+aussi froid en Pologne; cependant l'empereur était pressé de faire
+passer ce défilé à son armée, qui s'accumulait au pied de la montagne,
+où il n'y avait aucune provision. Il fit donner ordre qu'on le suivît,
+et qu'il allait lui-même se mettre à la tête de la colonne.
+Effectivement il passa avec le régiment des chasseurs de sa garde à
+travers les rangs de l'infanterie; il fit ensuite former ce régiment en
+colonne serrée, occupant toute la largeur du chemin; puis ayant fait
+mettre pied à terre aux chasseurs, il se plaça lui-même à pied derrière
+le premier peloton et fit commencer la marche. Les chasseurs marchaient
+à pied pêle-mêle avec leurs chevaux, dont la masse rendait l'ouragan nul
+pour ceux qui les suivaient, et en même temps ils foulaient la neige de
+manière à indiquer une trace bien marquée à l'infanterie.
+
+Il n'y avait que le peloton de la tête qui souffrait beaucoup.
+L'empereur était bien fatigué de marcher, mais il n'y avait aucune
+possibilité de se tenir à cheval. Je marchais à côté de lui; il prit mon
+bras pour s'aider, et le garda jusqu'au pied de la montagne, de l'autre
+côté du Guadarama. Il avait le projet d'aller ce soir-là jusqu'à
+Villa-Castin, mais il trouva tout le monde si épuisé et le froid si
+excessif qu'il arrêta à la maison de poste, au pied de la montagne; elle
+se nomme Espinar.
+
+Tel était le zèle avec lequel tout le monde le servait, que dans cette
+mauvaise maison qui était seule pour l'immensité de monde qui était là,
+on fit arriver le mulet qui portait son bagage; de sorte qu'il eut un
+bon feu, un lit et un souper passable. Dans ces occasions-là, l'empereur
+n'était pas égoïste, comme on a voulu le faire croire: il ne savait pas
+ce que c'était que de penser au lendemain, lorsqu'il n'était question
+que de lui; il partageait son souper et son feu avec tout ce qui avait
+pu le suivre; il allait jusqu'à forcer à manger ceux qu'il voyait en
+avoir besoin, et qui étaient retenus par la discrétion.
+
+On passa à cette maison d'Espinar une triste nuit. Des soldats périrent
+même de froid, mais enfin l'exemple que l'empereur avait donné, avait
+fait passer tout le monde par un défilé qui aurait demandé deux jours
+pour tout autre que lui.
+
+Il s'arrêta un jour à Villa-Castin pour rallier les traînards, puis on
+partit à longue marche pour arriver sur le Douro, que l'on passa à
+Tordesillas le second jour.
+
+L'empereur allait lui-même fort vite pour être plus tôt informé de ce
+qu'on aurait pu découvrir en avant. Il apprit à Tordesillas que l'armée
+anglaise était partie de Salamanque et avait passé le Douro à Zamora,
+prenant sa route vers le royaume de Léon. Il était d'une impatience sans
+pareille de ne point voir son infanterie arriver, et était bien
+mécontent qu'on ne lui eût pas fait connaître huit jours plus tôt la
+présence de l'armée anglaise à Salamanque; néanmoins il espérait encore
+en avoir quelques débris. Le corps du maréchal Ney étant arrivé le
+premier, il partit lui-même avec, et se rendit, par un temps affreux, à
+peu près à travers champs, jusqu'à Valderas, où il eut connaissance de
+l'arrivée à Léon d'un corps qu'il y avait fait marcher de Burgos.
+
+Il s'arrêta à Valderas pour attendre des nouvelles de tout ce qui le
+suivait, et envoyer des reconnaissances dans toutes les directions; on
+commençait déjà à sentir que l'on approchait de l'armée anglaise. Les
+paysans répondaient, lorsqu'on leur faisait des questions sur les
+troupes anglaises, qu'elles avaient passé il y avait tant d'heures, et
+suivaient le chemin de Benavente. L'empereur pressait tant qu'il
+pouvait, mais les boues étaient épouvantables, et l'artillerie ne
+pouvant pas suivre, les autres troupes étaient obligées de l'attendre;
+cela donna quelqu'avance à l'armée anglaise. Enfin l'impatience fit
+envoyer le régiment des chasseurs à cheval de la garde en avant pour
+atteindre l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le général
+Lefèvre-Desnouettes qui le commandait, impatient d'en venir aux prises,
+se lança sans précaution, et arriva au bord de l'Exla, au moment où les
+ennemis venaient de rompre le pont sur lequel on passait cette rivière
+pour arriver à Benavente. Il voit la cavalerie ennemie à l'autre bord,
+et forme de suite le hardi projet d'aller la culbuter. Il cherche
+long-temps un gué dans les eaux de la rivière, considérablement enflée
+par les pluies qui tombaient depuis quelques jours; mais enfin il en
+trouve un, et passe la rivière avec quatre escadrons de chasseurs de la
+garde, à la tête desquels il marche à la cavalerie anglaise qui était de
+l'autre côté; il est bientôt assailli par le nombre, qui le ramène
+battant jusqu'au gué, où tout aurait été pris sans l'adresse des
+chasseurs qui le repassèrent promptement; mais le général Lefèvre
+voulut, en brave homme, ne repasser que le dernier, et fut pris avec
+soixante chasseurs de son régiment.
+
+L'empereur reçut cette nouvelle à Valderas; elle lui fit beaucoup de
+peine, parce qu'il aimait les chasseurs de la garde par-dessus tout.
+Mais il ne condamnait pas la détermination courageuse de leur colonel,
+qu'il aurait cependant voulu voir plus prudent.
+
+Il partit lui-même de Valderas aussitôt que la cavalerie y arriva, et se
+porta avec elle sur Benavente, ordonnant à l'infanterie de suivre. Les
+pluies avaient encore augmenté la rivière de l'Exla au point que l'on ne
+pouvait plus passer au gué qui avait favorisé les chasseurs. Il fallut
+en chercher un autre; on ne le trouva que très tard au-dessous du pont;
+on y fit passer toute la cavalerie; l'empereur y passa lui-même, et on
+marcha de suite sur Benavente, que l'on dépassa encore de beaucoup dans
+la nuit, en prenant le chemin d'Astorga. On trouva dans la ville de
+Benavente des matériaux pour raccommoder le pont de l'Exla, sur lequel
+l'infanterie passa toute la nuit.
+
+L'empereur coucha à Benavente, et y resta le lendemain pour faire
+prendre de l'avance à l'armée. L'on suivait les Anglais de près, mais
+ils ne nous abandonnaient rien. Nous trouvions beaucoup de chevaux de la
+cavalerie anglaise morts sur le chemin, et nous remarquions qu'il leur
+manquait à tous un pied. Nous apprîmes depuis que le cavalier anglais
+qui perdait son cheval était obligé d'en apporter le pied à son
+capitaine pour lui prouver qu'il était mort; autrement il aurait été
+suspecté de l'avoir vendu.
+
+Nous commencions à les serrer de près; notre avant-garde couchait tous
+les soirs en vue de l'arrière-garde ennemie; mais notre colonne était
+d'une longueur infinie, et avait de la peine à se serrer et à se réunir.
+C'était l'ouragan que nous avions éprouvé en passant le Guadarama, ainsi
+que la boue et les pluies de Valderas, qui nous avaient mis dans cet
+état de procession, qui durait depuis plusieurs jours.
+
+L'empereur était si impatient qu'enfin il partit de Benavente pour
+suivre l'armée sur le chemin de la Corogne; j'étais avec lui; il allait
+au grand galop, lorsqu'un officier, qui venait de Benavente, d'où il
+était parti quelques instans après nous, nous dit qu'il venait de
+quitter un courrier de Paris qui courait après l'empereur. Sur ce
+rapport l'empereur arrêta, mit pied à terre, et fit établir un feu de
+bivouac sur le chemin, où il resta par une neige très-froide et
+très-épaisse, jusqu'à l'arrivée du courrier. Le prince de Neuchâtel
+était avec lui; il ouvrit la valise du courrier, et remit à l'empereur
+les lettres qui étaient pour lui.
+
+Quoique sa figure ne changeât presque jamais, je crus cependant
+remarquer que ce qu'il venait de lire lui donnait à penser, d'autant
+plus que nous remontâmes à cheval, et qu'il ne dit pas un mot jusqu'à
+Astorga, où il arriva sans avoir repris le galop.
+
+À Astorga, il ne parla plus d'aller à la Corogne. Il y attendit toute
+l'armée, et passa la revue des différens corps de troupes à mesure
+qu'ils arrivaient.
+
+Le parti de l'armée anglaise était pris; elle se retirait, et ne pouvait
+pas aller moins loin qu'à la Corogne. La question était de savoir si
+elle y trouverait ses transports arrivés lorsqu'elle-même le serait:
+dans ce cas rien ne pouvait s'opposer à son embarquement, ou bien si
+elle serait obligée d'attendre ses transports, ce qui alors aurait donné
+à notre armée un temps qu'elle aurait pu mettre à profit.
+
+L'empereur donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, et lui
+recommanda de marcher promptement de manière à ne pas laisser prendre
+haleine aux Anglais. Il le prévint qu'il allait de sa personne rester
+encore un jour ou deux à Astorga; qu'il en demeurerait davantage à
+Benavente, où il attendrait de ses nouvelles, soit pour revenir sur la
+Corogne, si les Anglais étaient forcés de tenir dans cette province,
+soit pour aller à Valladolid, si les Anglais se rembarquaient.
+
+Le maréchal Soult partit et poussa l'arrière-garde anglaise de si près,
+que son avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le général Auguste
+Colbert fut tué dans une de ces rencontres, et emporta les regrets de
+tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait de l'armée des
+nouvelles qui lui faisaient connaître jusqu'où elle avait marché, et où
+étaient les Anglais. Il était encore à Benavente lorsqu'il apprit
+l'entrée de nos troupes dans Lugo, et peu de jours après il eut avis de
+l'arrivée à la Corogne des transports destinés à embarquer l'armée
+anglaise. Il vit dès lors que rien n'empêcherait cette armée d'arriver
+en Angleterre, et il ne songea plus qu'à partir de Benavente.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'empereur à Valladolid.--Le général Legendre.--Députation de la ville
+de Madrid.--Audience que lui accorde l'empereur.--Le roi Joseph entre à
+Madrid.--Nouvelles de France.--Conversation avec l'empereur à ce
+sujet.--Disposition des relais.--Retour de l'empereur à Paris.--M. de
+Metternich.
+
+
+L'empereur fit placer ses relais pour arriver à Valladolid dans un seul
+jour; il ramena toute la garde à pied et à cheval dans cette ville, où
+il resta quelque temps; il envoya de là le maréchal Lannes commander le
+siége de Sarragosse, et il prit plusieurs autres dispositions relatives
+à la sûreté de l'armée et à la promptitude de ses opérations.
+
+Il reçut, à Valladolid, un officier de la cour de Milan, qui venait lui
+apporter la nouvelle de la naissance d'un enfant du vice-roi d'Italie;
+mais il eut de l'impatience en recevant un de ses anciens officiers
+d'ordonnance qui, en remplissant une mission à la Corogne, au
+commencement de l'insurrection, y avait été fait prisonnier: on l'avait
+gardé prisonnier à bord d'un vaisseau pendant cinq ou six mois, et il
+venait de recouvrer sa liberté, par l'entrée des troupes françaises à la
+Corogne. Il vint nous apprendre que le jour où l'affaire qui avait eu
+lieu entre le maréchal Soult et les Anglais, en avant de la Corogne, et
+dans laquelle le général en chef de l'armée anglaise Moore avait été
+tué; ce jour, dis-je, les transports de l'armée anglaise n'étaient pas
+encore arrivés. L'empereur ne put être maître d'un mouvement d'humeur;
+il renouvela encore sa plainte de n'avoir pas été prévenu comme il
+aurait dû l'être de la présence des Anglais à Salamanque et à Zamora; il
+aurait été à eux avant d'aller à Madrid, et il les aurait combattus avec
+une supériorité de quatre contre un. Il gronda les uns et les autres,
+mais il le faisait toujours en riant, et jamais il n'était si près
+d'accorder une marque de bonté à quelqu'un que lorsqu'il venait de lui
+bien laver la tête.
+
+C'est aussi pendant qu'il était à Valladolid qu'il apprit du ministre de
+la guerre l'arrivée à Toulon des généraux Dupont et Marescot, les mêmes
+qui avaient signé la capitulation de Baylen. Cela lui échauffa de
+nouveau la bile, et il donna des ordres sévères à leur égard.
+
+Le général Legendre, qui était le chef d'état-major de ce corps d'armée,
+était revenu en France quelque temps avant, et n'avait pas craint de
+venir trouver l'empereur à Valladolid. L'empereur le reçut à une parade,
+et ne voulut pas le voir auparavant; c'était le 17e régiment
+d'infanterie qui était passé en revue ce jour-là. Il y avait trente
+généraux et plus de trois cents officiers présens, lorsque l'empereur
+fit approcher le général Legendre; il le traita sévèrement, et lui dit,
+entre autres choses: «Vous étiez un des colonels de l'armée que
+j'estimais le plus, et vous vous êtes rendu un des instrumens de cette
+honteuse transaction de Baylen! Comment, vous, ancien soldat de l'armée
+d'Italie! votre main n'a-t-elle pas séché avant de signer une pareille
+iniquité? et, pour couronner l'oeuvre, vous vous rendez l'organe d'une
+fourberie pour abuser votre camarade Videl qui était hors d'affaire, et
+le forcer à subir le déshonneur imposé à ses troupes, sans lui dire
+pourquoi vous veniez le chercher!»
+
+Le général Legendre s'excusait du moins mal qu'il pouvait: il disait
+qu'il n'avait rien pris sur lui; qu'il n'avait fait qu'exécuter les
+ordres du général en chef. L'empereur eut l'air de se laisser persuader,
+mais sans être dupe; il se fâchait d'autant plus fort qu'il y avait un
+grand nombre d'officiers de tous grades qui l'écoutaient, et qui
+pouvaient d'un jour à l'autre se trouver dans la même position où
+s'étaient trouvées les troupes du général Dupont. Il ne punit pas le
+général Legendre, parce que tel était l'empereur: quand un homme lui
+était connu par plusieurs actions de courage, une faute ne le perdait
+pas dans son esprit, surtout lorsque cet homme n'était, à proprement
+parler, qu'un être obéissant. Un autre individu qui aurait eu pour lui
+plus d'actions de courage que le premier, mais qui, n'agissant qu'avec
+méditation et réflexion, aurait commis une faute semblable, il la lui
+aurait comptée en raison des moyens que son jugement, son éducation et
+sa position lui fournissaient pour l'éviter, en sorte que dans une
+circonstance pareille, commune à deux hommes différens, l'un était
+traité avec indulgence et l'autre perdu sans retour dans son esprit,
+c'est-à-dire que, sans le priver de ce que ses services lui avaient
+acquis, il ne fallait plus rien demander pour lui.
+
+C'est à Valladolid que l'empereur reçut une députation considérable de
+la ville de Madrid. Elle venait lui demander de permettre que le roi
+Joseph entrât à Madrid; il était toujours resté au Pardo, parce que
+l'empereur voulait voir comment les affaires d'Espagne se dessineraient
+avant de faire entrer le roi dans une capitale d'où il aurait pu être
+dans le cas de sortir une seconde fois.
+
+J'étais présent lorsqu'il reçut cette députation. Il avait pour
+interprète M. Hédouville, ministre de France près le prince primat
+d'Allemagne, qu'il avait fait venir à son quartier-général, parce qu'il
+parlait très-bien l'espagnol. Il aimait M. Hédouville, qu'il avait connu
+avant la révolution.
+
+L'empereur demanda à la députation «si c'était une démarche libre et
+exempte de toute insinuation qu'elle faisait en ce moment, et ajouta
+que, si cette mission n'était pas la suite d'un mouvement sincère de
+leur part, elle ne pouvait lui être agréable, et qu'il leur rendait leur
+liberté.»
+
+Il aurait fallu les voir tous se prosterner et jurer qu'ils étaient
+venus d'eux-mêmes, après s'être réunis entre eux à Madrid, avec
+l'approbation du roi, dont ils avaient l'autorisation, pour venir près
+de l'empereur exprimer leurs voeux.
+
+L'empereur leur répondit: «Si c'est ainsi, votre démarche m'est
+agréable, et je vais m'expliquer avec vous.
+
+«Si vous désirez avoir le roi parmi vous pour l'aider à éclairer vos
+compatriotes, et à éviter une guerre civile, pour le servir comme de
+bons Espagnols et ne pas faire comme ceux qui, après lui avoir prêté
+serment de fidélité à Bayonne, l'ont abandonné à la plus légère
+apparence d'un danger, je consens à ce qu'il aille demeurer avec vous;
+mais alors, messieurs, vous m'en répondez tous personnellement.
+
+«Si, au contraire, vous ne demandez le roi que comme un moyen de vous
+soustraire aux charges inséparables de la présence d'une aussi grande
+armée, je veux vous désabuser. Tout ce que vous souffrez me fait
+d'autant plus de mal, que je voulais l'éviter en faisant par vous-mêmes
+les changemens que je suis obligé d'appuyer par les armes. La présence
+du roi à Madrid ne changera rien à cette position-là, à moins que vous
+ne vous hâtiez de lui rallier tous les hommes sensés de votre patrie,
+lesquels, une fois qu'ils se seront prononcés, produiront bientôt un
+grand changement et amèneront le calme, sans lequel il ne sera pas
+possible de rétablir l'ordre dans vos cités, en proie aux agitations et
+aux troubles.
+
+«Réfléchissez-y bien, et ne vous exposez pas à quelques résultats
+fâcheux, si vous n'avez pas la ferme résolution de le servir.»
+
+Tous protestèrent de leurs sentimens, et furent étonnés de la franchise
+du discours de l'empereur. Ils le supplièrent de croire à la sincérité
+avec laquelle ils serviraient le roi, ajoutant que jamais ils ne
+prendraient aucune part directe ni indirecte aux agitations politiques
+dont le pays était affligé: enfin ils renouvelèrent leurs instances pour
+avoir le roi.
+
+L'empereur leur répondit qu'il se fiait à leur parole; qu'ils pouvaient
+s'en retourner et voir le roi au Pardo; qu'il allait lui écrire et lui
+faire connaître qu'il ne mettait plus aucun obstacle à son entrée à
+Madrid. Elle eut effectivement lieu, et l'administration espagnole se
+mit en devoir de s'établir et de faire respecter son autorité. Si, avant
+cela, on eût pu joindre l'armée anglaise et la forcer à une bataille
+qu'elle eût infailliblement perdue, l'administration du roi Joseph
+aurait fait plus de prosélytes; mais, faute de ce succès, les Espagnols
+restèrent froids. D'un autre côté, nos troupes devenaient tellement à
+charge par leur exigence et par les vexations de beaucoup d'officiers
+supérieurs, et même de généraux, que les habitans se livrèrent au
+désespoir.
+
+Ils commencèrent par opposer de l'inertie à ce qu'on leur demandait; les
+difficultés de vivre et de communiquer, au lieu de s'aplanir,
+s'accrurent; les plus forts voulurent être obéis en conquérans, et les
+Espagnols, que l'on aurait pu persuader, ne voulurent point être
+asservis. On s'excita des deux côtés, et bientôt tout fut en armes. Il
+ne faut pas mettre en doute que la mauvaise conduite d'une bonne partie
+des officiers qui ont exercé des commandemens particuliers en Espagne, a
+plus contribué au soulèvement absolu du pays que les événemens de guerre
+qui nous ont été défavorables.
+
+L'empereur attendit à Valladolid la nouvelle de l'entrée du roi à
+Madrid. Il y reçut plusieurs courriers de Paris qui lui donnèrent de
+l'humeur. Il me fit un jour appeler pour me questionner sur des choses
+dont il supposait que je serais informé.
+
+C'est le cas de dire ici qu'avant de partir de Paris il avait eu plus
+d'un motif pour faire partir le grand-duc de Berg. Je partageais
+l'opinion de ceux qui lui supposaient le projet de succéder à
+l'empereur; son esprit avait assez de complaisance pour se laisser aller
+à cette illusion, et des intrigans en France n'auraient pas demandé
+mieux que de voir à la tête du gouvernement un homme qui aurait eu
+continuellement besoin d'eux, et dont ils auraient tiré tel parti que
+bon leur eût semblé. Je ne crois pas que le grand-duc de Berg se fût
+jamais prêté à quelque tentative sur la personne de l'empereur; mais
+comme les machinateurs d'intrigues avaient mis en principe que
+l'empereur périrait ou à la guerre ou par un assassinat, chaque fois
+qu'on le voyait partir pour l'armée, on tenait prêt quelque projet qui
+était toujours désappointé par son heureux retour.
+
+Lorsqu'on le vit partir pour l'Espagne, cela fut bien pis; ces mêmes
+hommes parlaient qu'il y serait assassiné avant d'avoir fait dix lieues;
+et comme ils savaient que l'habitude de l'empereur était d'être à cheval
+et partout, ils se plaisaient à n'entrevoir aucun moyen pour lui
+d'éviter un malheureux sort. En conséquence, ils mirent les fers au feu
+de plus belle. Voilà pourtant comment l'empereur était servi par des
+hommes dont le devoir était de rassurer l'opinion et de l'éclairer, au
+lieu de la laisser errer en lui donnant eux-mêmes l'exemple d'une
+vacillation qui ne put jamais s'arrêter.
+
+Chaque fois qu'ils voyaient l'empereur revenir heureusement, ils ne
+trouvaient d'autre moyen de se tirer du mauvais pas où ils s'étaient mis
+qu'en se dénonçant réciproquement.
+
+L'empereur me demanda si j'étais dans l'habitude de recevoir des lettres
+de Paris. Je lui répondis que non, hormis celles de ma famille, qui ne
+me parlait jamais d'affaires. C'est dans cet entretien qu'il me dit
+qu'on le servait mal; qu'il fallait qu'il fît tout, et qu'au lieu de lui
+faciliter la besogne il ne rencontrait que des gens qui avaient pris
+l'habitude de le traverser. Il ajouta: «C'est ainsi que ces gens-là
+entretiennent les espérances des étrangers, et me préparent sans cesse
+de nouveaux embarras, en leur laissant entrevoir la possibilité d'une
+désunion en France; mais qu'y faire? ce sont des hommes qu'il faut user
+tels qu'ils sont.»
+
+Je lui disais tout ce que je pensais, et mon opinion sur cette matière
+était formée sur la manière de voir de plusieurs bons serviteurs qui
+désiraient autant que moi la continuation de ses succès, et auxquels je
+faisais part de mes craintes sur les résultats de toutes ces intrigues.
+
+Il ne me dit pas un mot de son retour prochain à Paris. Il me dit qu'il
+allait envoyer un officier d'ordonnance à Saint-Pétersbourg; c'est ce
+qui me fit penser que ce retour à Paris avait été résolu dans sa rêverie
+de Benavente à Astorga, d'autant plus que le courrier dont il avait lu
+les dépêches sur le grand chemin était expédié par M. de Champagny. Je
+sus par le prince de Neuchâtel, qui avait reçu une lettre du roi de
+Bavière, que ce souverain avait mandé à l'empereur de se mettre en
+mesure vis-à-vis de l'Autriche, qui armait et préparait tous les
+ressorts de la monarchie; c'était la première fois qu'elle levait la
+landwehr. Il lui envoyait copie de la dépêche que lui avait adressée son
+ministre à Vienne. Je m'expliquai alors tout ce que j'avais remarqué
+depuis huit jours, et je devinai la cause de l'envoi d'un officier
+d'ordonnance à Saint-Pétersbourg.
+
+L'empereur donna ses instructions sur la marche qu'il voulait que l'on
+suivît pour les opérations militaires tant en Navarre qu'en Aragon et en
+Catalogne; il organisa la formation de l'armée mobile, pour l'emploi de
+laquelle il laissa une instruction générale, et fit partir la garde pour
+Burgos, où elle devait rester jusqu'à de nouveaux ordres. Il ne l'emmena
+pas d'abord, parce qu'il ne savait encore rien de positif sur ce qu'il
+ferait; ses projets étaient subordonnés à ce qu'entreprendraient les
+ennemis.
+
+Il fit mettre ses chevaux de selle en relais sur le chemin de Valladolid
+à Burgos, avec un piquet de chasseurs à chacun des relais, de manière à
+n'avoir que trois à quatre lieues d'un relais à l'autre. Ces
+dispositions se prenaient souvent et sans bruit chez l'empereur. Pour
+les comprendre, il faut savoir que son écurie de chevaux de selle était
+divisée par brigades de neuf chevaux, dont deux étaient pour lui, et les
+sept autres pour les personnes de son service qui ne le quittaient pas.
+L'écurie des chevaux de traits était divisée par relais; un relais était
+composé de trois attelages. Il y avait un piquet attaché à chaque
+brigade, comme à chaque relais. Ainsi, lorsque l'empereur avait vingt
+lieues à parcourir à cheval, c'était ordinairement six brigades qui
+allaient se placer sur le chemin à faire. Les chevaux des palefreniers
+portaient des porte-manteaux où étaient des rechanges complets et des
+portefeuilles avec papier, plume, encre et cartes de géographie; ils
+portaient aussi des lunettes d'approche. S'il fallait faire vingt lieues
+en calèche ou en voiture, c'étaient six relais qui marchaient au lieu de
+six brigades de chevaux de selle. Les uns et les autres étaient
+numérotés ainsi que les piquets d'escorte, et pouvaient s'assembler la
+nuit sans que cela causât le moindre mouvement.
+
+Les aides-de-camp de l'empereur étaient tenus d'avoir dans ces cas-là un
+cheval à chaque brigade; mais lorsque l'on voyageait en voiture, ils y
+avaient place.
+
+L'empereur partit donc ainsi de Valladolid de grand matin, par une belle
+gelée, et vint au grand galop de chasse jusqu'à Burgos. Il y arriva en
+cinq ou six heures: jamais souverain n'a fait autant de chemin à cheval
+aussi rapidement. Il avait également fait placer des relais d'attelage
+depuis Burgos jusqu'à Bayonne, en sorte qu'il n'arrêta qu'un moment à
+Burgos et alla à Bayonne sans sortir de sa voiture. Il n'y resta qu'une
+matinée, et partit de suite pour Paris. Il allait si vite, que personne
+ne put le suivre. Il y arriva seul vers les derniers jours de janvier.
+Son retour aussi subit fut un événement: on ne l'attendait pas de tout
+l'hiver; les plaisirs de cette saison y occupaient la société, et en
+général celle de Paris tourne peu ses regards vers les affaires; une
+comédie nouvelle y fait parler bien plus que dix batailles perdues ou
+gagnées. Un étranger apprend à Paris tout ce qu'il veut savoir, et un
+Français y peut ignorer tout ce qui l'intéresse, sans pour cela cesser
+d'avoir sa journée bien employée.
+
+C'était M. le comte de Metternich qui était dans ce moment-là
+ambassadeur d'Autriche en France. Il était revêtu de ce caractère depuis
+à peu près 1806. Il y avait eu, entre la paix qui a terminé la campagne
+de 1805 et son arrivée, un intérim rempli par le général baron de
+Vincent. Je ne suis pas bien fixé sur l'époque à laquelle il présenta
+ses lettres de créance; mais il n'y avait pas fort long-temps qu'il
+était parmi nous, qu'il avait déjà une connaissance très approfondie de
+toutes les intrigues dont le pavé de Paris fourmille toujours. L'on eut
+beau appeler l'attention de M. Fouché sur les personnes qui
+fréquentaient les intimités des ambassadeurs; on n'en obtint rien, et
+j'ai connu tels ambassadeurs qui avaient à Paris un espionnage monté
+dans toutes les parties; politique, administration, opinion et
+galanterie, tout y était soigné. Ils s'en servaient habilement pour
+faire lancer des sornettes au ministre de la police, qui a été souvent
+leur dupe.
+
+M. de Metternich avait poussé ses informations si loin, qu'il serait
+devenu impénétrable pour un autre que l'empereur. Il était parvenu à
+faire arriver à l'oreille du ministre de la police tout ce qu'il lui
+convenait de lui faire dire, parce qu'il disposait en dominateur d'une
+personne (la discrétion m'empêche de la nommer, ce serait une révélation
+inutile) dont M. Fouché avait un besoin indispensable.
+
+De sorte que c'était souvent lui qui était l'auteur de quelques contes
+dont M. Fouché venait entretenir l'empereur. Il se persuadait qu'il le
+mettait dans une lanterne; mais il y avait longtemps que l'empereur ne
+croyait plus à ses informations. L'on ne tarda pas à voir l'aigreur se
+manifester dans nos relations avec l'Autriche; cette puissance fit
+paraître (je crois dans le courant de février ou vers la fin de ce mois)
+une sorte de manifeste dans lequel elle déclarait que, dans le but
+d'assurer son indépendance, elle allait prendre des mesures propres à la
+mettre à l'abri de toutes les entreprises qui pourraient être formées
+contre elle. Cette déclaration en pleine paix, lorsque la France venait
+de retirer ses armées de l'Allemagne, ne pouvait assurément pas reposer
+sur des motifs d'inquiétude raisonnables; elle paraissait plutôt être le
+signal d'une nouvelle croisade dans une circonstance que l'on
+considérait comme favorable au recouvrement de ce que cette puissance
+avait perdu dans les guerres précédentes. C'est ainsi que cela fut
+envisagé.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Réception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur à M. de
+Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Pétersbourg.--Degré de
+confiance qu'y ajoute l'empereur.--Préparatifs de guerre.--Opinion
+publique.
+
+
+Cette déclaration de l'Autriche venait de paraître depuis très-peu de
+temps, lorsqu'arriva un des jours d'étiquette où l'empereur était dans
+la coutume de recevoir le corps diplomatique.
+
+Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former
+en cercle dans la salle du trône, dans laquelle elles entraient selon
+leur date de résidence à Paris (usage adopté entre les envoyés des
+grandes puissances), et l'empereur commençait par sa droite à en faire
+le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs,
+ministres, envoyés, etc. Ce jour-là, en arrivant à M. de Metternich, il
+s'arrêta, et comme l'on s'attendait à quelque scène, d'après la
+connaissance que tout le monde avait de la déclaration du gouvernement
+autrichien, il régna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face
+de M. de Metternich. Après le compliment d'usage, il lui dit: «Eh bien!
+voilà du nouveau à Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqué de
+la tarentule? qui est-ce qui vous menace? à qui en voulez-vous?
+voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque
+j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence
+menacée, et c'est à présent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez
+compromise! Voilà un étrange raisonnement. Que va-t-il résulter de cela?
+c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre,
+et je suis payé pour être prudent.»
+
+M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable,
+que ce n'étaient que des précautions que l'on prenait dans une
+circonstance où la situation de l'Europe paraissait le commander, mais
+que cela ne couvrait aucun autre projet.
+
+L'empereur répliqua: «Mais où avez-vous pris ces inquiétudes? Si c'est
+vous, monsieur, qui les avez communiquées à votre cour, parlez, je vais
+vous donner moi-même toutes les explications dont vous aurez besoin pour
+la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour à affermir sa
+sécurité, vous avez troublé la mienne, et en même temps celle de
+beaucoup d'autres.»
+
+M. de Metternich se défendait, et il lui tardait de voir rompre cet
+entretien, lorsque l'empereur lui dit: «Monsieur, j'ai toujours été dupe
+dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle
+fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la
+guerre.»
+
+Il passa ensuite à un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, à
+la suite de laquelle il y eut assurément plus d'un courrier expédié.
+Celui de M. de Metternich à sa cour fut sans doute pressant, car
+l'Autriche rassemblait déjà ses armées, tandis que l'empereur n'avait
+pas encore les premiers élémens de la sienne à sa disposition. On appela
+sur-le-champ une conscription; on l'habilla à la hâte, et on la fit
+partir en voiture. La garde, qui était encore à Burgos en Espagne, eut
+ordre de se rendre en Allemagne.
+
+Jamais l'empereur n'avait été pris si fort au dépourvu. Il ne revenait
+pas de cette guerre; il nous disait: «Il faut qu'il y ait quelques
+projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la
+guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette
+fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos;
+que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent
+d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient songé à me
+faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y
+vont comme j'ai lieu de l'espérer, je la leur donnerai belle.»
+
+Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas à arriver; il apportait la
+réponse aux dépêches dont l'officier d'ordonnance qui avait été expédié
+de Valladolid était chargé. Alexandre renouvelait l'assurance de ses
+sentimens, apprenait succinctement à l'empereur Napoléon ce qui avait eu
+lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernière
+puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, écrivait d'une manière
+plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoyé M. le
+prince Schwartzemberg[1] à Saint-Pétersbourg pour solliciter une
+alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre
+contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejeté toutes ces
+propositions, et se montrait ferme dans la résolution qu'il avait prise
+de rester dans les sentimens qu'il avait manifestés à l'empereur
+Napoléon. Bien plus, il déclarait qu'il ne resterait pas indifférent à
+l'agression à laquelle son allié pourrait être exposé par suite du refus
+qu'il exprimait à l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt était
+fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui
+inspirait une sécurité parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris
+plus tard combien tout cela était cependant peu sincère. «L'empereur
+Alexandre, nous dit-il, ne pouvait méconnaître l'esprit des dispositions
+du traité de Tilsit; mais les circonstances malheureuses où se trouvait
+l'Europe à l'époque où il l'avait souscrit, lui avaient prescrit
+d'éloigner à tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le
+temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que
+l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour.» Voilà dans
+quelles dispositions Alexandre avait traité, la bonne foi avec laquelle
+il avait posé les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans
+l'alliance qu'elle ne l'avait été dans la négociation, et s'il ne viola
+pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il
+ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de
+l'impossibilité où l'avait mis la dispersion de ses armées, occupées
+contre la Suède et la Turquie, de soutenir efficacement cette
+puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affecté durait encore. On
+était bien loin d'exagérer la profonde duplicité que nous a révélée
+Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une règle naturelle où tout
+se mesure, et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît
+les fausses monnaies: cette règle, que l'ambassadeur n'eût pas dû
+méconnaître, est le bon sens et la droiture.
+
+Il y avait à peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu:
+on ne pouvait avoir oublié tout ce qui y avait été dit. Or, que nous
+fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'était de
+maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du
+souverain qui venait d'en retirer son armée, ou de celui qui y avait
+tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette
+même puissance avait suffi en 1805 pour décider l'Autriche à une guerre
+à laquelle elle a déclaré qu'elle n'avait pas pensé auparavant. Était-ce
+une chose déraisonnable de supposer que cette puissance (la Russie),
+réunie d'intention et d'efforts avec la France, empêcherait l'Autriche
+d'entrer seule en campagne, lorsque cette même Autriche avait eu besoin,
+quatre ans auparavant, d'être stimulée par la Russie pour entrer dans la
+coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir
+persuader que les Autrichiens eussent osé commencer la guerre, si les
+Russes leur avaient déclaré positivement qu'ils entreraient aussitôt en
+campagne avec nous, ou qu'ils eussent même paru disposés à le faire. Si
+donc les Autrichiens ont commencé, c'est qu'ils ont été assurés au moins
+d'une neutralité armée, semblable à celle qu'eux-mêmes avaient observée
+après la bataille d'Eylau. Voilà ce qu'il était si important à
+l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'expérience
+des faits.
+
+Ce qui commença à donner de l'inquiétude, c'est que l'on apprit que dans
+le conseil de guerre qui fut tenu à Vienne au retour du prince
+Schwartzemberg de Saint-Pétersbourg, la guerre fut résolue, malgré les
+objections du général Meyer, membre de ce conseil, qui déclara net que
+faire la guerre à la France sans le concours de la Russie était une
+folie. L'opinion du général Meyer était de quelque poids à cette
+époque-là, et pour que l'on ne s'y rendît pas, il fallait que l'on eût
+quelques espérances dont on n'avait pas entretenu le conseil.
+
+L'empereur se flattait toujours, d'après ce que lui avait mandé M. de
+Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas à observer la
+neutralité, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui
+retiendraient l'Autriche. Mais il fut désabusé en apprenant par son
+ambassadeur à Vienne, ce qui s'était passé au retour du prince
+Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est-à-dire la résolution
+de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait été promis à Tilsitt
+et à Erfurth se réduisit de la part de la Russie, à faire paisiblement
+ses affaires avec ses ennemis, et à nous laisser le soin de nous
+arranger avec les nôtres, supposant sans doute que c'était nous faire
+une grande grâce que de ne pas se joindre à eux. Je n'ai jamais vu
+l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces détails. Il disait: «Nous
+allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi
+comme elle a marché pour les Autrichiens en 1805. Je suis son allié; on
+m'attaque; je réclame son secours; nous verrons comment je serai
+secouru.»
+
+Il se plaignait de la manière dont il était servi, et il avait bien
+quelque raison; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre
+en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et
+princes confédérés; ces troupes devaient former la majeure partie de son
+armée. Il donna ses ordres en Italie, en même temps prépara en France
+tout ce qui devait précéder et s'exécuter après son départ.
+
+Cette levée de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup
+d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des
+guerres interminables, et comme la session du corps-législatif était
+terminée, on ne put se servir de ce moyen pour éclairer les esprits sur
+cet événement et calmer les inquiétudes que causait cette guerre
+inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirigée, elle
+divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir à quelques
+projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait
+connaître la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les
+honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la
+cause à l'entreprise sur l'Espagne.
+
+L'ambassadeur d'Autriche, qui était resté à Paris, d'où il servait
+très-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une
+disposition d'opinion qui lui était si favorable, en se servant des
+moyens dont j'ai parlé plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se
+dévouait que pour la cause de l'Espagne, qui était celle de toutes les
+puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait répéter par le
+ministre de la police lui-même, dont il avait fait sa dupe. Il m'a été
+rapporté au ministère de la police même, des choses extraordinaires à
+cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, démontré que M.
+Fouché n'avait jamais persuadé que des hommes connus pour être crédules,
+et qu'il avait toujours été dupé par tous ceux un peu clairvoyans qu'il
+avait cru jouer. Il fit à l'empereur un tort notable cette année en
+laissant établir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le
+dépopulariser, lorsqu'au contraire il aurait dû lutter contre elle,
+l'éclairer, ou au moins en combattre les effets.
+
+Cela lui aurait été d'autant moins difficile que la guerre que
+commençait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France
+sur l'Espagne; mais au contraire c'était dans cette entreprise, où elle
+savait toute l'armée française engagée, qu'elle puisait l'espérance des
+succès qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait
+justifié son agression.
+
+Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on eût pu dire ou
+faire, on n'eût pas calmé les esprits, ni ramené cette faveur d'opinion
+dont l'empereur jouissait après le traité de Tilsitt. On avait obtenu à
+cette époque une paix qui avait coûté tant de sacrifices, que l'on ne
+put s'accoutumer à l'idée de voir évanouir si promptement toutes les
+espérances qui s'y étaient déjà rattachées. On n'avait plus la guerre
+qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallût
+passer par Madrid pour arriver aussi à faire une paix avec ce pays-là.
+On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier
+d'événemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner
+d'abord, si les choses avaient été conduites comme elles devaient
+l'être, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet médité et préparé eût eu
+pour résultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir être
+immuablement fixé après le traité de Tilsitt.
+
+Si l'on avait été heureux tout aurait été trouvé le mieux du monde; on
+ne le fut pas, et tout fut blâmé. Je ne répéterai pas ici tout ce qui
+fut dit à ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en
+déraisonnaient. Il suffira de dire qu'après le traité de Tilsitt nous
+n'avions plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit
+mois après nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche,
+ce qui, pour la politique anglaise, était la même chose que si nous
+avions continué à l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien
+considéré, cette situation était plus désavantageuse pour nous que si
+nous eussions continué la guerre au lieu de faire la paix à Tilsitt,
+parce que nos deux adversaires alors étaient épuisés, tandis que les
+deux nouveaux étaient en très-bon état, frais et dispos. En effet,
+c'était la même chose pour le peuple en France, c'est-à-dire que c'était
+encore des conscriptions et autres charges publiques, qui étaient
+toujours mises en contraste avec les prospérités et les accroissemens
+des autres intérêts nationaux, qui étaient si encourageans. Il y avait
+mille bons raisonnemens à faire pour entretenir l'esprit national,
+l'empêcher de se détériorer et de s'abandonner au découragement comme
+cela arriva.
+
+Il n'y avait qu'à rapporter les choses comme elles s'étaient passées; on
+ne pouvait rien y perdre, et peut-être au contraire y eût-on gagné; mais
+en s'entêtant à garder le silence, on laissa le champ libre à la
+malveillance, qui, petit à petit, détacha de l'empereur l'intérêt
+national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la différence de sa
+situation présente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en
+être encore à ce point-là; mais tout cela était indépendant de lui, et
+il ne dut songer qu'à ne pas être victime de ses ennemis ni de la
+confiance qu'il avait mise en des alliés, sur l'attachement desquels il
+avait compté jusqu'alors. Il avait besoin d'être rassuré sur ce dernier
+point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas
+beaucoup en espérer. Cependant il s'arrêtait avec plaisir à l'idée que
+cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur
+de Russie.
+
+Un jour que j'avais l'honneur d'être dans sa voiture seul avec lui, il
+me dit: «Il paraît que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher
+cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose,
+mais je comptais sur davantage.»--Je lui répondis: «Ainsi la Russie fait
+pour nous à peu près ce que fit la Bavière. Certes ce ne sont pas ses
+cinquante mille hommes qui empêcheraient les Autrichiens de
+commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne
+donnent que ce nombre-là, cette armée n'agira pas, et je ne serais pas
+étonné que cela fût convenu d'avance parce que cela est trop ridicule,
+lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.»
+
+L'empereur me répondit: «Aussi je compte plus sur moi que sur eux.»
+
+Il était cependant bien cruel d'être obligé de se rendre à d'aussi
+tristes pensées, après avoir eu son ennemi à sa discrétion en 1807, et
+ne lui avoir imposé de condition que celle de devenir son ami. Que l'on
+se rappelle tout ce que l'empereur pouvait faire au lieu de conclure la
+paix à Tilsitt; on va voir tout ce qui lui en a coûté pour avoir été
+généreux envers ses ennemis. La Russie avait une armée occupée en
+Finlande contre les Suédois; mais les Suédois ne menaçaient point
+Pétersbourg. Elle avait une autre armée en Moldavie contre les Turcs:
+ceux-ci étaient aussi bien éloignés de prendre l'offensive, et, même en
+supposant qu'ils eussent pu la prendre, les armées turques ne peuvent
+jamais être dangereuses pour une armée européenne lorsqu'elles ont de
+longues marches à faire. Malgré tout cela la Russie devait encore faire
+plus qu'elle n'a fait pour remplir son alliance avec nous. Elle pouvait
+bien lever du monde; elle a su le faire toutes les fois que cela lui est
+devenu nécessaire. Des démonstrations seules eussent suffi pour arrêter
+les Autrichiens et nous donner le temps d'avancer prodigieusement les
+affaires d'Espagne. Mais il fallut y renoncer; l'empereur donna pour
+instruction dans ce pays de faire le siége de Sarragosse et des places
+de Catalogne, de pacifier la Castille, mais de ne pas pénétrer dans le
+sud au-delà de la Manche. Il reçut à la fin de février la nouvelle de la
+reddition de Sarragosse après une défense dont l'histoire offre peu
+d'exemples. Il ne se passait pas un jour qu'il ne fit quelques créations
+nouvelles pour augmenter l'armée qu'il devait emmener en Allemagne et
+qui n'existait encore que sur le papier.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Rappel des Français qui servent à l'étranger.--Motifs de cette
+mesure.--Situation de l'armée.--Mesures diverses.--L'empereur passe le
+Rhin.--Le garde forestier et sa fille.--Arrivée à l'armée.--Position
+critique de Davout.--Berthier.--Mission que je reçois.--Je réussis à
+franchir les avant-postes ennemis.--Défense de Ratisbonne.--Le maréchal
+Davout fait son mouvement.--Situation dans laquelle se trouve
+l'empereur.
+
+
+Au mois de mars l'empereur fit partir le maréchal Berthier pour aller
+réunir sur le Danube les divers contingens des troupes des princes
+confédérés. Pour lui, il avait encore quelques affaires qui le
+retenaient à Paris.
+
+C'est à cette époque qu'il faisait prendre une mesuré législative pour
+obliger tous les Français de naissance, ou ceux qui l'étaient devenus
+par la réunion de quelque nouveau territoire, à quitter le service
+militaire étranger. L'empereur observait qu'en Prusse, comme en Russie
+et en Autriche, la plupart des officiers à talens étaient Français, et
+il trouvait inconvenant que, quand la patrie ne repoussait pas un
+citoyen, il allât porter chez ses ennemis le fruit de l'éducation qu'il
+avait reçue dans les institutions de son pays.
+
+On a beaucoup crié contre cette mesure, qu'il n'a cependant étendue
+qu'aux militaires; les négocians ou artisans ont toujours été les
+maîtres d'aller où bon leur semblait. Il faisait courir dans tous les
+dépôts des régimens pour que l'on en fît partir tous les hommes en état
+de faire la campagne, et qu'on les envoyât en poste à Strasbourg. Tout
+cela se faisait à peu près comme il l'ordonnait; il partait des hommes
+des dépôts; il en arrivait à l'armée; mais déjà l'administration
+militaire, tant de l'intérieur que de l'armée, n'avait presque plus de
+ces hommes à grandes ressources qui trouvent toujours ce dont ils ont
+besoin. On les avait éparpillés en faisant des conquêtes, de sorte que
+l'armée éprouva des besoins dans tout ce qui était particulièrement
+confié aux soins de ces messieurs. L'empereur fut obligé d'y pourvoir
+lui-même, et d'ajouter aux combinaisons du général les embarras du
+munitionnaire[5]. Ces choses-là paraissent des misères, mais l'on ne
+tarde guère à reconnaître que c'est un point capital.
+
+L'empereur voulait s'étourdir sur les observations qu'on lui en faisait,
+et d'ailleurs il n'avait pas de remède à y apporter; il était pris au
+dépourvu, et s'il n'avait pas été là lui-même jamais on n'eût tiré une
+armée des ressources qu'il avait. Le moment de l'employer arriva
+beaucoup plus tôt qu'il n'aurait fallu. Il est nécessaire de dire
+d'abord que le seul corps français que nous eussions alors en Allemagne
+était celui du maréchal Davout, que l'on avait fait venir du duché de
+Varsovie (où il était resté), par la Saxe et les pays neutres et
+confédérés, jusque sur les bords du Danube, à Ratisbonne. Les troupes
+venant de France formèrent les corps du maréchal Masséna et du général
+Oudinot. Les Bavarois donnèrent trois belles divisions; les
+Wurtembergeois une très-forte; les Badois de même, et le reste des
+troupes des petits princes formèrent une autre division.
+
+Les ordres que l'empereur avait donnés au prince de Neuchâtel, en
+l'envoyant à l'armée, étaient ceux-ci:
+
+«Si les ennemis n'entreprennent rien, vous laisserez les troupes dans
+leurs positions jusqu'à mon arrivée; mais s'ils commencent les
+hostilités, vous réunirez bien vite l'armée derrière le Lech[6].»
+
+Il était dans une pleine sécurité à Paris, lorsqu'il reçut un courrier
+du roi de Bavière, qui lui apprenait que les Autrichiens avaient passé
+l'Inn (rivière qui sépare l'Autriche de la Bavière), ayant toutefois
+publié une déclaration par laquelle ils annonçaient qu'ils entraient en
+Bavière, et ayant, je crois, sommé quelques unes de nos troupes qui s'y
+trouvaient de se retirer.
+
+L'empereur était tranquille, quoique cette déclaration vînt un peu trop
+tôt. Il expédia un courrier à Saint-Pétersbourg pour prévenir qu'il
+marchait, et recommandait à son ambassadeur de faire en sorte que son
+alliance avec ce pays ne lui fût pas inutile. Il expédia aussi en Italie
+pour que l'on se préparât à prendre l'offensive; mais, comme on le
+verra, les Autrichiens y prévinrent le vice-roi, qui y commandait notre
+armée. Ayant donné ses derniers ordres à Paris, l'empereur partit le 11
+avril 1809, et alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg, où il se fit
+rendre quelques comptes, puis il passa le Rhin. Il descendit à Kehl pour
+visiter les travaux de fortifications qu'il y faisait exécuter[7], et
+recommanda aux ingénieurs beaucoup d'activité. Il alla de là par Rastadt
+à Durlach, où il vit le prince et la princesse de Baden, qui y étaient
+venus pour lui rendre hommage à son passage. Il ne s'y reposa que deux
+heures, et partit pour Stuttgard. Le roi de Wurtemberg envoya à sa
+rencontre jusqu'à sa frontière, et le fit accompagner jusqu'à
+Louisbourg, résidence d'été, où la cour de Wurtemberg était déjà
+établie.
+
+L'empereur ne s'y arrêta qu'une nuit; il venait d'apprendre que le roi
+de Bavière, avec toute sa famille, avait été obligée de se retirer de
+Munich, et se trouvait à Dillingen, sur le Danube, et que les troupes
+bavaroises étaient vers Abensberg, pour se mettre en communication avec
+le maréchal Davout, qu'il sut par là être encore à Ratisbonne, car il
+l'en croyait parti. Il ne pouvait pas s'expliquer comment ce maréchal
+était encore là, ou comment le roi de Bavière avait été obligé de
+quitter sa capitale: ces deux idées étaient incohérentes. Cela le
+tourmenta, et il partit de suite pour se rendre à l'armée. Le prince de
+Neuchâtel avait son quartier-général à Donawert, où l'empereur lui avait
+dit de l'établir.
+
+En partant de Louisbourg, nous ne prîmes pas la route qui mène à Ulm,
+nous prîmes la même que nous avions suivie en 1805, et nous vînmes
+déboucher des montagnes (où le Neker prend sa source) à Dillingen.
+L'empereur ne s'était point arrêté depuis Louisbourg. Il soupa ce soir
+chez un officier forestier du roi de Wurtemberg, où le grand-maréchal
+avait fait préparer un repas. L'empereur aimait à causer avec les
+propriétaires de toutes les maisons dans lesquelles on le faisait
+descendre. Cet officier forestier était un fort brave homme. L'empereur
+lui fit beaucoup de questions sur sa famille, et il apprit qu'il n'avait
+qu'une fille en âge d'être mariée, mais qu'il était sans fortune.
+L'empereur dota cette demoiselle d'une manière proportionnée à sa
+condition, en sorte que ce jour vit luire pour elle l'espérance d'un
+avenir heureux, dont elle vouera sans doute la reconnaissance à son
+bienfaiteur.
+
+Nous arrivâmes à Dillingen la nuit, et nous descendîmes chez le roi de
+Bavière, qui était couché, n'ayant pas été prévenu de l'arrivée de
+l'empereur. Il se leva, et ils causèrent une heure ensemble, puis nous
+repartîmes à l'instant pour Donawert. Nous y trouvâmes le prince de
+Neuchâtel; mais peu après nous vîmes l'empereur dans une colère que nous
+ne pouvions pas nous expliquer: il disait à Berthier: «Mais ce que vous
+avez fait là me paraît si étrange, que, si vous n'étiez pas mon ami, je
+croirais que vous me trahissez; car enfin Davout se trouve en ce moment
+plus à la disposition de l'archiduc Charles qu'à la mienne.»
+
+Cela était vrai par le fait; le prince de Neuchâtel avait interprété
+l'ordre de l'empereur d'une manière particulière, qui faillit nous
+amener un grand désastre tout en commençant la campagne.
+
+On se rappelle que l'empereur lui avait écrit en ces termes: «Si les
+ennemis commencent les hostilités, vous rassemblerez l'armée derrière le
+Lech.»
+
+Mais ce prince n'avait pas pris pour un commencement d'hostilités le
+passage de l'Inn, celui de l'Iser, et l'occupation de la moitié de la
+Bavière par les Autrichiens (à la vérité il n'y avait pas eu un coup de
+canon de tiré); en sorte qu'il avait laissé le corps du maréchal Davout
+à Ratisbonne et les Bavarois à Abensberg.
+
+L'empereur partit de suite pour Neubourg, présageant déjà quelque
+fâcheux événement. Il passa par Raïn, où il faisait construire une tête
+de pont sur le Lech, et où se rassemblaient les contingens de plusieurs
+princes d'Allemagne; il s'y arrêta un moment pour voir en quel état elle
+était, et continua jusqu'à Neubourg, où il arriva en même temps que les
+divisions de cuirassiers qui étaient aussi restées en Allemagne. Le soir
+il reçut du maréchal Lefèvre (auquel il avait donné le commandement des
+Bavarois) l'avis que la communication entre lui et le maréchal Davout
+était coupée; qu'il venait de lui arriver un officier de hussards avec
+un piquet, qui avait laissé le maréchal coupé en arrière de Ratisbonne.
+Cet officier voulant venir avec son piquet par le grand chemin, avait
+été mené vivement par des chevau-légers autrichiens jusqu'aux portes
+d'Abensberg. Ce rapport donna de vives inquiétudes à l'empereur; il
+m'envoya chercher et me donna l'ordre suivant: «Lisez ce rapport de
+Lefèvre que je viens de recevoir. Il faut, coûte que coûte, que vous me
+trouviez un moyen de pénétrer chez le maréchal Davout, que Berthier a
+laissé à Ratisbonne: voici ce que je désire qu'il fasse, mais qui est
+subordonné à ce qui se passe autour de lui, dont je n'ai pas de
+nouvelles assez certaines pour donner un ordre précis. S'il pouvait
+garder sa position de Ratisbonne en restant en communication avec moi,
+jusqu'à ce que je sois joint par Masséna, Oudinot et les autres troupes
+confédérées, ce serait un grand avantage, parce qu'en gardant Ratisbonne
+il empêche la réunion du corps autrichien qui est en Bohême (commandé
+par le général Klenau[9]) avec l'armée de l'archiduc Charles, et me
+donne par là une force double pour battre celui-ci, surtout si, comme je
+l'espère, je parviens à lui couper sa retraite sur l'Inn: ce serait là
+le mieux. Mais je ne crois pas que Davout puisse m'attendre; il sera
+attaqué avant que je puisse aller à son secours: c'est là ce qui
+m'occupe. S'il peut garder Ratisbonne, c'est une chose immense pour les
+suites de la campagne, mais s'il ne le peut pas, qu'il rompe le pont de
+manière à ce que l'on ne puisse pas le raccommoder et qu'il vienne se
+mettre en communication avec moi; de cette manière la réunion du général
+Klenau à l'archiduc n'aura pas lieu, et nous verrons après; mais qu'il
+se garde bien de rien risquer ni d'engager ses troupes avant de m'avoir
+rejoint.»
+
+L'empereur était à Neubourg lorsqu'il m'expédia. Je partis de suite et
+vins par Ingolstadt joindre le quartier-général du maréchal Lefèvre, où
+celui du prince royal de Bavière, qui commandait une division de l'armée
+de son père, était établi. Je demandai au maréchal une escorte pour
+Ratisbonne, et pour réponse il me mena en avant d'Abensberg et me montra
+effectivement les postes autrichiens, qui étaient placés à une portée de
+canon d'Abensberg sur le chemin même de Ratisbonne. Néanmoins je
+m'arrangeai de telle sorte qu'à l'aide d'une escarmouche que le prince
+royal de Bavière fit engager et d'un détachement de cinquante
+chevau-légers de son propre régiment qui devaient me servir d'escorte,
+je me jetai à gauche dans les bois qui bordent le Danube. J'y laissai
+respirer les chevaux un moment, et m'abandonnant à la conduite d'un des
+chevau-légers bavarois qui était natif des environs, il me mena
+déboucher juste à l'entrée de la plaine qui se trouve au bord du Danube,
+entre le bois que nous venions de traverser et le bourg appelé Abbach,
+sur la grande route, à deux milles allemands de Ratisbonne.
+
+Avant de sortir du bois j'entendais un tiraillement qui me donnait de
+l'inquiétude sur la rencontre que j'allais faire de l'autre côté.
+Effectivement un des chevau-légers qui étaient en avant revint me dire
+que l'on voyait des piquets de cavalerie qui tiraillaient dans la plaine
+en avant d'Abbach. J'y courus, et je vis des troupes opposées les unes
+aux autres, sans pouvoir distinguer quelles pouvaient être les nôtres.
+J'attendis dans cette incertitude une bonne demi-heure que l'escarmouche
+m'apprît quelque chose, et je vis effectivement déboucher d'Abbach des
+hussards habillés en blanc. Comme les Autrichiens n'en avaient pas de
+vêtus ainsi, je jugeai que ce ne pouvaient être que des hommes de notre
+5e régiment, que je savais être au corps du maréchal Davout.
+
+Je courus à eux, et je ne m'étais pas trompé; mais ils ne savaient rien
+du maréchal Davout, en sorte que je fus obligé d'aller à Ratisbonne. J'y
+trouvai le 65e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Coutard,
+homme du premier mérite, comme on va en juger.
+
+Il m'apprit que le maréchal Davout était parti le matin avec toute
+l'armée sur l'avis d'un mouvement de l'archiduc Charles tendant à le
+tourner par sa droite; que l'on avait fait des efforts pour détruire le
+pont, mais que c'était une maçonnerie indestructible[10]; qu'il avait
+fallu abandonner cette idée, de sorte que le maréchal Davout ayant eu
+peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klenau qui serait
+venu aussitôt l'attaquer, n'avait laissé ce colonel à Ratisbonne avec
+son régiment uniquement que pour défendre le pont.
+
+La ville est tout entière sur la rive droite; elle est entourée d'un bon
+fossé et d'une muraille à la romaine, mais d'un développement beaucoup
+trop étendu pour être défendu par un seul régiment. D'ailleurs, l'armée
+manoeuvrant sur la rive droite du Danube, il ne paraissait pas que ce
+serait par là qu'il serait forcé.
+
+Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour défendre son pont
+et pour employer son régiment de la manière la plus avantageuse
+possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les
+intentions de l'empereur, dont il devenait l'exécuteur, puisque le
+maréchal Davout les avait prévenus en ce qui concernait son corps
+d'armée. On commençait à entendre le canon au loin dans la campagne; je
+me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas à trouver le maréchal Davout
+engagé avec son corps d'armée contre toute celle de l'archiduc Charles.
+L'affaire se passait à la hauteur d'Abbach, à une lieue sur la droite du
+chemin, en allant d'Abbach à Ratisbonne; je crois que le village
+s'appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment
+où il remportait un avantage, et je lui appris l'arrivée de l'empereur à
+l'armée, en lui faisant connaître ce dont il m'avait chargé pour lui; il
+avait déjà manoeuvré comme s'il en avait été informé. À la vérité, ne
+sachant pas l'arrivée de l'empereur, il ne comptait pas faire de
+mouvement par sa droite; il projetait au contraire ne pas trop
+s'éloigner de Ratisbonne, tant pour porter secours aux troupes qu'il y
+avait laissées que pour empêcher la jonction du général Klenau avec
+l'archiduc Charles.
+
+Mais l'empereur voulait tirer encore un parti de plus de ce même corps
+d'armée; en conséquence, le maréchal Davout fit de suite ses
+dispositions. Il envoya d'abord des cartouches d'infanterie au régiment
+qui était dans Ratisbonne. Malheureusement la route était déjà
+interceptée, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne
+semble qu'une bagatelle, eut des conséquences bien malheureuses, comme
+on va le voir.
+
+Le maréchal Davout fit marcher son armée par son flanc droit, ayant en
+tête les deux divisions Morand et Gudin, avec une division de
+cuirassiers, et vint le soir de ce même jour se mettre en communication
+avec les Bavarois, en prenant position à portée de canon d'Abensberg.
+J'étais revenu avec mon détachement de chevau-légers bavarois, par le
+même chemin que j'avais pris le matin, et du quartier du maréchal
+Lefèvre je vins la nuit trouver l'empereur à Ingolstadt. Il était couché
+sur un banc de bois, les pieds près d'un poêle dans lequel il y avait du
+feu, et la tête sur un havre-sac de soldat, ayant une carte de
+géographie étendue à côté de lui. Le maréchal Duroc seul était dans la
+même pièce que lui.
+
+L'empereur attendait avec impatience des nouvelles du maréchal Davout.
+Il avait reçu toutes sortes de rapports sur la canonnade que l'on avait
+entendue toute la matinée, et ne croyait pas que j'aurais pu parvenir
+jusque là.
+
+Il commença d'abord par me gronder d'avoir entrepris, à ce qu'il disait,
+cette extravagance; mais bref il fut bien aise d'avoir des nouvelles du
+maréchal Davout, tellement que j'avais à peine achevé de lui dire ce que
+j'avais vu, qu'il monta à cheval et partit au galop à travers toutes les
+troupes confédérées, et arriva lui-même à Abensberg.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'armée prend les armes.--Le prince royal de Bavière.--Distribution des
+forces autrichiennes.--Affaire d'Abensberg.--Prise de
+Landshut.--Bataille d'Eckmuhl.--Masséna.--Prise de Ratisbonne.--Le
+prince Charles réussit à s'échapper.
+
+
+Selon sa coutume, l'empereur commença sa visite par les bivouacs des
+troupes, qui, de la droite à la gauche, l'eurent bientôt vu et reconnu;
+en sorte qu'aucun soldat ne doutait plus de la campagne. Il fit de suite
+prendre les armes à l'armée bavaroise, et la forma en avant d'Abensberg.
+Il n'était escorté et accompagné que d'officiers et de troupes
+bavaroises; le prince royal de Bavière était à côté de lui dans ce
+moment-là. L'empereur lui frappant sur l'épaule, lui dit: «Eh bien,
+prince royal, voilà comme il faut être roi de Bavière, quand ce sera
+votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours; autrement, si vous
+restez chez vous, chacun ira se coucher; alors, adieu l'état et la
+gloire.»
+
+Les officiers bavarois qui parlaient français le répétèrent en allemand,
+et cela courut parmi les soldats bavarois, qui, comme ceux des autres
+nations, jugent bien de la vérité.
+
+Les deux divisions Gudin et Morand étant prêtes, l'empereur en fit pour
+le moment un corps d'armée dont il donna le commandement au maréchal
+Lannes, qui, la veille ou l'avant-veille, était arrivé de Sarragosse. Il
+joignit à ce corps une brigade de chasseurs à cheval avec la division de
+cuirassiers du général Saint-Sulpice. Les Bavarois, c'est-à-dire deux
+divisions, celle du prince royal et celle du général Deroy, marchèrent
+avec le maréchal Lefèvre, à la suite du reste du corps du maréchal
+Davout, qui avait encore avec lui les deux divisions Saint-Hilaire et
+Friant.
+
+La division bavaroise du général Wrede étant plus à droite, elle suivit
+la direction du corps du maréchal Lannes. C'est de ce jour-là que
+l'empereur à commencé les manoeuvres qui eurent un si brillant résultat.
+
+Les Autrichiens avaient commencé la campagne avec quatre armées; savoir:
+une en Italie, sous l'archiduc Jean; une en Gallicie, sous l'archiduc
+Ferdinand; une en Bohême, sous M. de Klenau; la grande armée, sous
+l'archiduc Charles, en Bavière, et un petit corps détaché pour appuyer
+les insurgés du Tyrol, était commandé par M. de Bellegarde.
+
+La grande armée, sous l'archiduc Charles, avais pris sa ligne
+d'opérations par Vienne, Wels, Braunau, et était venue passer l'Iser à
+Landshut, d'où elle avait jeté un corps passablement fort sur Abensberg,
+puis avait pris la route de Ratisbonne avec toutes ses forces pour y
+attaquer le maréchal Davout. À la suite de l'armée de l'archiduc, se
+trouvait la réserve de grenadiers, commandée par le prince Jean
+Lichtenstein, puis les équipages de ponts, etc., etc. Indépendamment des
+troupes régulières, ils avaient levé et armé la landwehr (garde
+nationale), ce qui leur donnait un personnel de troupes considérable.
+
+Le mouvement de l'archiduc sur Ratisbonne avait eu pour but de rallier à
+lui le corps de Bohême, et au moyen de ce qu'il aurait occupé la ville
+qui couvre le pont, tous les événemens de la campagne se seraient passés
+autour de cette ville, par l'occupation de laquelle il aurait couvert
+Vienne. Pendant que l'archiduc travaillait à l'exécution de cette partie
+de son plan d'opérations, l'empereur fit forcer et mener l'épée dans les
+reins le corps autrichien qui était venu de Landshut sur Abensberg; on
+le culbuta et on le mit dans une déroute complète; la nuit seule empêcha
+qu'il ne fût entièrement pris ce jour-là. On recommença le lendemain de
+très bonne heure à le poursuivre, et l'on entra pêle-mêle avec lui dans
+Landshut. Il voulut en défendre le pont; il s'engagea une fusillade d'un
+bord de l'Iser à l'autre, et nous aurions infailliblement vu le pont de
+l'Iser brûlé, si le général Mouton, aide-de-camp de l'empereur, ne fût
+venu l'enlever de vive force avec un bataillon du 57e régiment.
+
+On prit à Landshut des bagages et des parcs à l'infini, des ponts de
+bateaux, en un mot, un matériel immense.
+
+Mais nous y apprîmes que toute la réserve de grenadiers, aux ordres du
+prince Jean de Lichtenstein, était partie de Landshut deux jours avant
+pour Ratisbonne, en sorte que toute l'armée de l'archiduc Charles se
+trouvait réunie et en état d'agir. Comme elle était beaucoup plus forte
+que le maréchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent.
+L'empereur, heureusement, fut rejoint à Landshut par le maréchal
+Masséna[11], auquel il avait écrit ces paroles flatteuses: _Activité,
+activité, vitesse, je me recommande à vous_. Le maréchal, dont ces mots
+avaient stimulé le zèle, avait précipité son mouvement, et était arrivé
+sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de
+bien jeunes soldats, ainsi que le général Oudinot; mais encore c'était
+un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg.
+
+Les Wurtembergeois arrivèrent aussi. L'empereur passa la journée à
+Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait
+de ne pas voir arriver ses secrétaires, ni le matériel de son cabinet.
+Il était venu depuis Paris avec une telle rapidité que rien n'avait pu
+le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait à peine de quoi se
+changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de
+Bavière lui avait prêtés, les siens étant fort loin en arrière; ils
+n'étaient pas même arrivés à Strasbourg.
+
+Son habitude de juger les Autrichiens était si extraordinaire, qu'il
+arrivait toujours à point nommé lorsqu'il ordonnait un mouvement contre
+eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps à perdre pour manoeuvrer sur
+l'archiduc Charles, qui aussitôt qu'il aurait su sa ligne d'opérations
+sur Landshut coupée, ne ménagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne,
+soit pour écraser le maréchal Davout.
+
+En conséquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le
+commandement de ce corps au maréchal Bessières (duc d'Istrie), parce que
+la garde, qui venait d'Espagne à marches forcées, devait arriver à
+Landshut peu de jours après. Le maréchal Bessières la commandait en chef
+en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, commandé
+par le général Hiller, qu'on venait de déloger, et il partit avec le
+reste de l'armée par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour où il
+était parti d'Abensberg pour venir à Landshut.
+
+Un peu avant d'arriver à Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne,
+nous trouvâmes les avant-postes de l'aile gauche de l'armée de
+l'archiduc Charles, qui était appuyée au bourg d'Eckmuhl même, et dont
+tout le front était couvert par une petite rivière que l'on nomme le
+Laber.
+
+L'empereur ne prit que le temps de les reconnaître pendant que l'on
+formait les troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la
+rivière. Dans le même temps, le maréchal Davout se mettait en
+communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre
+gauche; il y avait trois jours qu'il était dans une horrible situation,
+depuis le jour où j'avais été lui porter les ordres de l'empereur, et
+qu'il avait dû se séparer des divisions Gudin et Morand. À la vérité, il
+avait avec lui le maréchal Lefèvre, avec deux divisions bavaroises,
+pouvant être enlevé d'un moment à l'autre.
+
+On ne dépensa pas son temps à manoeuvrer, on attaqua de suite, en
+débordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqué le village
+d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-même était garni
+d'infanterie. On fit passer la rivière par l'infanterie de notre droite,
+au moyen d'une quantité de moulins et autres usines, dont le cours d'eau
+est bordé, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord à
+l'autre.
+
+Ce mouvement seul déconcerta l'infanterie qui était dans le village
+d'Eckmuhl, et c'est dans ce même instant que l'empereur m'envoya porter
+au général Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par
+division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manière à enlever toute
+l'artillerie autrichienne qui flanquait le village.
+
+Le général Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises à essuyer un feu
+de canon qui lui aurait causé un mal effroyable s'il n'avait pas mené sa
+cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut à souffrir, mais les
+autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa
+sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans
+le reste de la journée. Le général qui commandait sa première brigade,
+et qui comme tel se trouvait à la tête de la colonne, était le général
+Clément; il aurait dû y être tué mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le
+colonel du régiment de cuirassiers qui formait la tête de la colonne
+était M. de Berkeim.
+
+L'empereur fut fort content de la hardiesse de ce mouvement, qui
+facilita le débouquement de toute l'armée par le village d'Eckmuhl. Le
+reste de l'après-midi se passa en manoeuvres pour déborder successivement
+toutes les positions que les ennemis prenaient en se retirant.
+
+Il n'y avait plus moyen pour les Autrichiens d'éviter une grande
+bataille; ce à quoi l'empereur voulait les amener, ou bien à repasser le
+Danube s'ils avaient un pont, ce que l'on ignorait encore. On les serra
+le plus près que l'on put, et jusqu'à la nuit on les fit charger par
+notre cavalerie jusque dans les plaines de Ratisbonne.
+
+Une bataille était inévitable pour le lendemain; nous y comptions
+lorsque nous apprîmes par les prisonniers faits dans la journée que la
+ville de Ratisbonne s'était rendue depuis deux jours par capitulation,
+et que le 65e régiment avait été fait prisonnier et conduit en Bohême.
+
+Cette nouvelle dérangea nos espérances, soit que l'archiduc Charles
+livrât bataille, parce qu'alors il aurait avec lui le corps du général
+Klenau, soit qu'il ne voulût pas la livrer, parce qu'il avait le pont de
+Ratisbonne pour se retirer, et que la ville seulement pouvant être
+défendue, elle nous aurait occupés long-temps. Nous nous en approchâmes
+tant que nous pûmes, et l'empereur vint mettre son quartier-général ce
+soir-là, 22 avril, (onzième jour de son départ de Paris) dans un château
+où l'archiduc Charles avait eu le sien toute la journée. Il n'avait même
+abandonné le projet d'y passer encore cette nuit que fort tard dans
+l'après-midi, car nous soupâmes avec les mets qui avaient été préparés
+pour lui et sa suite.
+
+Ce mouvement nous donna à craindre qu'il n'eût adopté le parti de la
+retraite. L'empereur, selon sa coutume, ne voulut prendre aucun repos
+qu'il ne sût où chaque division de son armée avait pu se placer après la
+marche et les travaux de la journée, et il ordonna que l'on se tînt prêt
+pour commencer le lendemain à la pointe du jour, si l'ennemi était dans
+sa position.
+
+Comme on ne vit pas beaucoup de feux la nuit, on jugea qu'ils étaient en
+mouvement, et effectivement le lendemain nous ne trouvâmes plus dans la
+plaine que leur cavalerie avec quelques pièces d'artillerie; on se porta
+dessus sans les tâter, et après deux charges de cuirassiers on les avait
+tellement acculés à la ville que tous leurs canons ne purent y entrer.
+Ils les abandonnèrent après en avoir dételé les chevaux, qu'ils
+emmenèrent, et fermèrent les portes avec précipitation dans la crainte
+que nous ne pénétrassions en ville avec eux.
+
+C'est dans ces deux charges que nous vîmes qu'indépendamment du pont de
+Ratisbonne, ils avaient jeté un pont de bateaux au-dessous du pont de
+pierre, et c'est par ce pont que se retira toute la cavalerie ennemie.
+
+La ville était encore encombrée de troupes tant à pied qu'à cheval;
+aussi fut-elle défendue toute la journée, et l'on fut obligé d'attendre
+l'arrivée de nos colonnes d'infanterie pour en commencer l'attaque.
+
+Ainsi que je l'ai dit, Ratisbonne est entourée d'une muraille soutenant
+une banquette à sa partie supérieure, et ayant ses portes flanquées de
+tours. Les Autrichiens avaient garni les unes et les autres de soldats
+d'infanterie, ce qui rendait l'approche de la muraille dangereuse et
+empêchait d'enfoncer les portes. On fut obligé d'avoir recours à
+l'emploi de l'artillerie. Tout le monde était si fatigué, et l'empereur
+entre autres, que chacun s'endormait, et quelqu'ordre qu'on eût pu
+donner, il aurait été mal exécuté.
+
+On fit approcher des pièces de douze bavaroises si près, que dans moins
+de deux heures elles eurent abattu un pan tout entier de la muraille
+d'enceinte de la ville.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est blessé.--Alarmes des soldats.--Le
+colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le
+général Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de
+bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrivée à Saint-Polten.
+
+
+L'empereur était impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de
+dessus le manteau sur lequel il était étendu, pour ordonner l'attaque;
+il était à pied à côté du maréchal Lannes. Il appelait le prince de
+Neuchâtel, lorsqu'une balle tirée de la muraille de la ville vint lui
+frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne perça point sa botte,
+mais malgré cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle
+était sur le nerf, qui était enflé par la chaleur de ses bottes, qu'il
+n'avait pas quittées depuis plusieurs jours.
+
+J'étais présent lorsque cela est arrivé. On appela de suite M. Yvan, son
+chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui étaient
+aussi présens: on leur disait bien de s'éloigner; mais ils approchaient
+encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les
+soldats accoururent depuis la première ligne jusqu'à la troisième. Il y
+eut un moment de trouble, qui n'était que la conséquence du dévouement
+des troupes à sa personne; il fut obligé aussitôt qu'il fut pansé de
+monter à cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour
+être obligé d'y monter du côté hors montoir, étant soutenu par dessous
+les bras. Si la balle eût donné sur le cou-de-pied, au lieu de donner
+sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement traversé; l'heureuse étoile
+fit encore son devoir cette fois-ci. Après ce petit accident,
+l'ouverture faite à la muraille ayant été reconnue praticable, on
+disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du fossé une petite
+porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux
+moyens: on descendait des deux fossés par beaucoup d'échelles, et on
+entrait en ville par l'ouverture faite à la muraille et par la porte du
+jardin.
+
+Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la
+muraille ainsi que les tours d'où il partait de la mousqueterie
+autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer.
+
+L'attaque réussit complétement; on pénétra dans Ratisbonne, on s'empara
+d'un grand nombre de soldats autrichiens qui étaient encore dans les
+rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des
+réserves destinées à les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du
+Danube. On fit de suite passer ce fleuve à quelques troupes pour suivre
+les Autrichiens; mais le reste de l'armée, sans perdre de temps,
+s'achemina vers Straubing. L'empereur s'établit à Ratisbonne, où il
+resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de
+l'avance à l'armée pendant qu'il guérissait son pied.
+
+Nous trouvâmes dans Ratisbonne le colonel du 65e régiment, qui avait
+trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s'était caché en
+ville jusqu'à l'entrée de nos troupes. Il nous apprit que, dans
+l'après-midi du jour où le maréchal Davout avait quitté les hauteurs en
+avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps
+de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le
+lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e
+régiment, l'avait tellement repoussé, qu'il lui avait fait huit cents
+prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brûlé ses munitions; au
+point qu'il fit distribuer à son régiment les cartouches qui se
+trouvèrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Néanmoins il
+serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klenau,
+lorsque la réserve de grenadiers commandée par le prince Jean de
+Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaça de
+donner l'escalade à la ville, et de passer tout au fil de l'épée, s'il
+n'entrait pas de suite en capitulation; une résistance était impossible,
+il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Après avoir
+soigné la défense du pont, il fut donc obligé d'en passer par des
+conditions dures pour lesquelles il n'était pas fait; sa glorieuse
+résistance était digne d'un meilleur sort.
+
+Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant
+l'arrivée de l'empereur avec toute son armée; que l'on juge maintenant
+de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu
+d'avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davout avait pu y
+mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été
+défendue en même temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc
+Charles, qui n'avait que ce point de retraite?
+
+On n'est pas fondé à croire qu'il aurait livré bataille, n'étant pas
+rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le
+faire après que ce général eut opéré sa jonction. Il n'aurait pas pu
+jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la
+ville on l'aurait détruit en lançant des radeaux chargés de pierres au
+courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arrivé;
+mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin à travers nos
+rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un
+général d'armée. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une
+combinaison aussi hardie, menée à point nommé d'aussi loin, et exécutée
+le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des
+soldats étaient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche à
+la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu'ils avaient fait depuis si
+peu de temps.
+
+Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de
+l'empereur.
+
+Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'armée par Straubing,
+Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin à faire
+pour arriver à Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas
+d'arbustes jusqu'à la Traun, au-delà de Lintz.
+
+L'empereur revint de Ratisbonne à Landshut, où il trouva la garde à pied
+et à cheval réunie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut à
+Muhldorf, où il passa l'Iser, et vint s'arrêter à Burckhausen, sur la
+Salza. Il avait fait marcher à sa droite la division bavaroise du
+général Wrede, pour repousser le corps autrichien du général Bellegarde,
+qui était dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empêcher de se
+jeter sur Vienne, en l'obligeant à parcourir un grand arc de cercle,
+dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela réussit
+effectivement. Le corps ne put arriver à Vienne, et fut obligé d'aller
+gagner le Danube beaucoup plus bas.
+
+Nous trouvions les ponts brûlés partout. Cela nous fit perdre du temps
+pour les raccommoder; heureusement le bois est extrêmement commun dans
+ces pays-là, sans quoi les difficultés nous seraient devenues bien
+préjudiciables; nous en surmontions beaucoup à l'aide de l'équipage des
+pontons autrichiens que nous avions pris à Landshut.
+
+Le général autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les
+bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de
+s'établir, et nous le trouvions tout reposé lorsque nous arrivions; il
+reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rétablissions un pont.
+
+Pendant le séjour de quarante-huit heures que l'empereur fit à Landshut,
+avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reçut du vice-roi d'Italie
+la fâcheuse nouvelle que les Autrichiens, au début de la campagne,
+avaient eu sur lui des avantages marqués. Il avait d'abord passé l'Adige
+et marchait aux ennemis, qui étaient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut
+attaqué à Sacile, où il éprouva des pertes qui l'obligèrent à se retirer
+derrière la Piave.
+
+Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite à leurs succès,
+parce qu'ils apprirent presque aussitôt la marche de l'empereur sur
+Vienne, et qu'ils furent obligés par ce mouvement d'évacuer toute
+l'Italie; en sorte que l'armée d'Italie, sous les ordres du vice-roi,
+reprit l'offensive presque aussitôt, et n'eut plus que des succès
+pendant tout le reste de la campagne.
+
+On eut beaucoup de peine à réparer les passages de la Salza, mais on
+regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la
+passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommodé, et celui de
+bateaux que l'on avait jeté. On croyait être retardé à Braunau; mais, à
+notre grande satisfaction, les ennemis en avaient détruit les
+fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivâmes à Wels, sur la
+Traun, sans nous arrêter, et en même temps que l'armée, qui avait passé
+par Scharding, et arrivait sur cette même rivière par Lintz. Le point où
+elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivière
+est divisée en une quantité de bras, qui ont obligé de construire un
+pont d'une longueur égale à celle des plus larges fleuves, et fort
+étroit, et, pour surcroît de contrariété, la rive autrichienne,
+c'est-à-dire la droite, était escarpée au point de nous découvrir de
+fort loin, même avant d'arriver à l'entrée du pont sur la rive gauche.
+
+En débouchant de Lintz pour s'approcher de la rivière, le maréchal
+Masséna avait la tête de la colonne.
+
+L'empereur était resté à Wels, pour voir si l'on parviendrait à forcer
+le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait déboucher
+par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la même direction que la
+Traun, à quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement
+cela ne devint pas nécessaire: le maréchal Masséna fit forcer le pont
+d'Ebersberg, où il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme
+une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires
+militaires offrent l'exemple.
+
+Il y avait dans le corps d'armée un général Cohorn, descendant du fameux
+ingénieur de ce nom, qui, à la tête de sa brigade, passa au pas de
+course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pièces de canon
+placées à l'extrémité et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie
+qui lui était tirée de plusieurs étages de l'autre rive, et qui devenait
+plus meurtrière à mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait
+de quoi reculer d'effroi en voyant la difficulté naturelle; mais rien ne
+pouvait intimider cet intrépide général, dont le caractère se raidissait
+au danger; il arrive malgré tout à la rive opposée. Les ennemis
+n'avaient pas eu le temps de brûler le pont, ils en avaient seulement
+ôté quelques solives auprès de la porte de la ville; mais le général
+Cohorn pénètre partout, et parvient jusqu'à l'intérieur d'Ebersberg,
+repoussant devant lui tout ce qui lui avait disputé le passage du pont.
+
+Les ennemis vont se rallier à quelques centaines de toises dans la
+plaine au-delà, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les
+attaquer, au lieu de rester embusqué dans les haies et jardins dont la
+ville était entourée du côté de la campagne, et d'attendre dans cette
+position que le maréchal Masséna eût fait passer assez de troupes pour
+l'appuyer. Cette témérité lui coûta cher: il fut repoussé et ramené en
+déroute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs;
+chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la
+compagnie qui était de garde à la porte de la ville imagine de fermer la
+porte pour arrêter par-là la déroute et sauver le pont.
+
+Elle fit bien en cela, mais cette opération devint funeste à la brigade
+de Cohorn, qui, s'étant enfilée dans un chemin creux fort profond, ne
+put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusillée de la
+partie supérieure pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle fût
+dégagée par les troupes que le maréchal Masséna avait fait passer à
+gauche de la ville pour venir prendre à dos celles qui faisaient tant de
+mal au général Cohorn. Sans ce mouvement, il était perdu sans ressource.
+
+Les Autrichiens en se retirant canonnèrent les vergers d'Ebersberg, dans
+lesquels nos troupes s'établissaient, et mirent ainsi le feu à la ville,
+qui fut réduite en cendre jusqu'à la dernière maison; tous les
+malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés furent brûlés. Nous en
+trouvâmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, où les flammes
+n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons
+présentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanité pour
+les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse
+justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de
+dire que l'incendie était à peine achevé que l'on fut obligé de faire
+passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie à travers la ville
+pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces
+hommes morts, cuits par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des
+chevaux, et réduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour
+sortir de la ville par la porte où le général Cohorn avait perdu tant de
+monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui répandait
+une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut
+obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux.
+
+L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit:
+«Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille
+monstruosité; ils sauraient ce que leurs projets coûtent de maux à
+l'humanité.»
+
+Cohorn avait avec lui un régiment d'infanterie légère, composé de
+Corses, qui avait tenu la tête de la colonne pendant son attaque.
+L'empereur passait à côté d'eux et leur parlait en italien pour voir
+s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte qu'ils avaient éprouvée. Un
+d'eux lui répondit: «Oh! il y en a encore pour deux fois.»
+
+Il parla ensuite au général Cohorn avec bonté de son trait de courage,
+mais lui fit observer que s'il n'avait pas été aussi emporté et qu'il
+eût attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette
+perte n'aurait pas eu lieu; néanmoins Cohorn resta dans son esprit
+recommandé comme un homme d'une grande valeur.
+
+L'armée se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure à Ems. Cette
+ville est sur la rive gauche de la rivière de ce nom, laquelle est
+encore très-forte, et a un pont en bois que le général Hiller avait
+aussi brûlé. Nous fûmes obligés de rester là deux jours pour le
+raccommoder et en faire un de bateaux. Après que l'on eût passé la Salza
+à Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y était, on
+rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait
+fait le pont de bateaux. Ils servirent à en faire un à Ens, ainsi que
+quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube, à l'embouchure de
+l'Ens, qui n'est pas à une lieue de là.
+
+De cette manière on faisait passer l'armée sur les deux ponts à la fois,
+et on réparait ainsi le temps perdu pour la marche à la reconstruction
+de tous ces ponts.
+
+De Ens, petite ville à cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans
+s'arrêter jusqu'à Moelck; il logea à l'abbaye, et y resta un jour plein,
+tant pour donner à toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire
+prendre de l'avance à celles qui étaient déjà en avant.
+
+De Moelck il vint jusqu'à Saint-Polten, où il apprit que le corps du
+général Hiller avait pris en totalité ou au moins en grande partie le
+chemin de Krems. Il s'arrêta à Saint-Polten pour voir ce que devenait le
+mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrivée de l'armée de
+l'archiduc Charles, quoiqu'il ne fût guère présumable qu'elle pût être
+déjà arrivée à cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin à faire
+et de très-mauvaises routes.
+
+Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems.
+Il m'expédia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une
+compagnie d'artillerie à cheval, et un régiment d'infanterie.
+
+Je vins m'établir à Mautern, où j'appris qu'effectivement la veille, les
+troupes du général Hiller avaient repassé le Danube, sur le pont qui
+était reconstruit à neuf depuis la dernière guerre; mais je fus frappé
+en remarquant que le général Hiller ne l'avait pas brûlé, et avait
+seulement retiré les madriers de deux arches à notre bord; on avait même
+laissé les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie
+d'ouvriers aurait rétabli le pont d'autant plus aisément que par la
+nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protégé contre
+celui de la rive droite.
+
+Les gens de l'endroit où j'étais, qui avaient été la veille à Krems (à
+l'autre bord) me rapportèrent qu'on y attendait dans peu de jours
+l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardât le pont de
+Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arrivé, et lui
+donner par-là les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes
+aides-de-camp faire ce rapport à l'empereur, qui était encore à
+Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brûler le pont et
+de revenir le joindre à Vienne.
+
+Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui étaient à
+l'autre bord, et je fis prendre les armes à mes troupes. Les ennemis
+crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumèrent eux-mêmes
+le pont, qui fut consumé en quelques heures sans qu'il en restât
+vestige; il faut croire qu'ils avaient prévu ce cas, et qu'ils avaient
+fait des dispositions pour l'incendier.
+
+Après cette opération je remis mes troupes en marche pour Vienne, où
+j'arrivai le lendemain.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+L'empereur à Schoenbrunn.--Siége de Vienne.--Passage d'un bras du
+Danube.--Bombardement.--Capitulation.--Position des armées.--Passage du
+Danube la nuit.--J'accompagne le premier débarquement.--Construction des
+ponts.--L'armée passe le fleuve.
+
+
+L'empereur était pour la seconde fois au château de Schoenbrunn, où il
+avait eu son quartier-général en 1805. Il avait fait occuper les
+faubourgs de Vienne, mais la ville avait fermé ses portes, et avait même
+envoyé quelques coups de canon des remparts.
+
+L'archiduc Maximilien y était enfermé; mais il n'y avait d'autres
+troupes que quelques dépôts et la bourgeoisie, à laquelle on avait
+distribué les fusils de l'arsenal.
+
+Vienne a une bonne enceinte régulière et moderne, des fossés d'une
+très-grande profondeur, un chemin couvert, mais point d'ouvrages
+avancés. Le glacis est bien découvert, et les faubourgs sont bâtis à la
+distance voulue par les réglemens militaires. Les faubourgs sont
+très-grands, et depuis l'irruption des Turcs on les a entourés d'un
+retranchement revêtu en maçonnerie, ce qui forme un vaste camp
+retranché, qui ferme avec de bonnes barrières, et que l'on ne pourrait
+pas escalader. L'empereur vit bien que si Vienne ne se rendait pas sous
+peu de jours, l'archiduc Charles arriverait, et que rien ne
+l'empêcherait d'accumuler son armée dans cette vaste enceinte des
+faubourgs, d'où elle déboucherait sur nous par autant de points qu'elle
+voudrait, et nous mettrait par-là dans une position d'autant plus
+fâcheuse que l'empereur comptait sur les ressources qu'il allait trouver
+dans Vienne, et dont il voulait augmenter ses moyens. Il fit le tour de
+cette immense enceinte, et, avant de rentrer chez lui, il ordonna au
+général d'artillerie Andréossi, qui était avec lui, et qui auparavant
+était notre ambassadeur à Vienne, de faire réunir le soir de ce même
+jour tous les obusiers de l'armée, et de les placer comme il le jugerait
+convenable pour qu'à commencer de dix heures du soir il ouvrît un feu de
+bombardement, qu'il ne cesserait que lorsque la ville aurait demandé à
+parlementer. Il fit en même temps sommer l'archiduc de remettre la
+place[12]. Ce prince ne répondit pas d'une manière satisfaisante; le
+général Andréossi exécuta l'ordre, et réunit, je crois, trente-deux
+obusiers, qui furent placés dans un lieu reconnu à l'avance, et d'où, à
+très-petite portée, on pouvait faire sillonner les obus dans la plus
+grande largeur de la ville.
+
+Indépendamment de cette disposition, l'empereur alla lui-même, avec une
+des divisions du corps de Masséna, faire exécuter à l'extrémité de la
+promenade du Prater le passage du bras du Danube qui sépare cette île de
+la terre ferme; le point était défendu par quelques milices qu'on
+éloigna à coups de canon, et au moyen de bateaux que l'on alla détacher
+à la nage de l'autre bord[13], on passa d'abord les troupes, puis on
+construisit un pont. Dès lors nous étions les maîtres d'incendier le
+grand pont, appelé du Tabor, parce que rien ne pouvait s'opposer à ce
+que nous pénétrassions jusque-là.
+
+L'empereur ordonna de faire passer dans l'île du Prater la division du
+général Boudet, et il revenait à son quartier-général à Schoenbrunn la
+nuit lorsqu'en passant à hauteur des faubourgs de Vienne, nous vîmes
+commencer le feu des obusiers, qui était un véritable bouquet
+d'artifice; il y avait toujours dix ou douze obus en l'air; aussi le feu
+éclata-t-il presque aussitôt dans plusieurs endroits. Cela, joint à
+l'occupation de l'île du Prater, ayant sans doute démontré aux généraux
+ennemis que l'armée de l'archiduc Charles arriverait en vain; qu'elle
+trouverait le pont du Tabor détruit, et qu'il était par conséquent
+inutile d'exposer Vienne à un incendie total, ils se déterminèrent à
+parlementer. Ils firent la nuit même repasser le Danube au peu de
+troupes qu'ils avaient; l'archiduc Maximilien donna ses pouvoirs pour
+que l'on entrât en capitulation pour la ville, et il suivit les troupes
+sur la rive gauche du Danube, en faisant brûler le pont du Tabor
+aussitôt après son passage.
+
+Le lendemain Vienne se rendit, sans autres conditions que celles que
+l'on stipule ordinairement pour les villes de guerre, et le 12 mai, à un
+mois du départ de l'empereur de Paris, nos troupes en prirent
+possession.
+
+On y trouva des ressources en tout genre, et en un mot nous nous
+trouvâmes riches d'une capitale de laquelle nous pouvions disposer comme
+de Paris.
+
+Dès les premiers jours de l'occupation de Vienne, nous apprîmes
+l'arrivée de l'armée de l'archiduc Charles de l'autre côté de Danube.
+Elle était bien plus nombreuse que la nôtre, et elle aurait pu nous
+donner de l'inquiétude si elle avait entrepris de suite un passage du
+fleuve; c'était le seul moyen de nous faire évacuer Vienne sur-le-champ,
+et je crois que c'est là la principale raison qui a déterminé l'empereur
+à tant hâter son passage du Danube, afin de tenir l'archiduc Charles sur
+la défensive. Les frondeurs ont beaucoup parlé sur une opération de
+cette importance entreprise avec aussi peu de moyens, mais ils n'ont pas
+observé tous les motifs que l'empereur avait de s'y décider; c'est le
+cas de dire que la critique est aisée, mais l'art difficile.
+
+Effectivement, l'empereur n'avait pas le tiers des moyens qui étaient
+indispensablement nécessaires au passage du Danube, soit en bateaux,
+soit en cordages et autres apprêts. Il avait, dès que la guerre lui
+avait paru inévitable, chargé le ministre de la marine de lui expédier
+des marins de la flottille[14], mais notre marche avait été si rapide,
+qu'ils n'avaient pas eu le temps d'arriver. L'empereur avait des
+officiers d'artillerie et du génie si laborieux et créateurs de
+ressources, qu'il lui a suffi de leur dire qu'il était déterminé à
+l'exécuter pour qu'ils trouvassent les moyens de faire réussir cette
+entreprise. On peut dire ici que si l'armée russe avait fait une
+diversion en notre faveur, nous n'eussions pas été obligés de passer le
+Danube; à la vérité, elle n'était pas prête; mais pourquoi ne
+l'était-elle pas? Elle n'avait pas plus de chemin à faire que nous, qui
+avions amené des troupes depuis Burgos.
+
+Nous voyions arriver toutes les semaines un officier de l'empereur de
+Russie à notre quartier-général; il y avait un commerce de lettres fort
+actif entre la Russie et nous; c'était un commerce de bataillons qu'il
+nous aurait fallu, mais enfin l'on en était privé, et il n'y eut de
+ressources que celles que l'on pouvait trouver en soi-même.
+
+L'armée était postée depuis les environs de Saint-Polten jusqu'en face
+de Presbourg; l'empereur avait été obligé d'envoyer un petit corps
+d'observation dans la vallée de Neustadt, pour défendre le défilé qui
+conduit en Italie. Les esprits de la population étaient plus portés à la
+résistance, et même disposés à l'exaltation, que dans la guerre
+précédente; en sorte que la position de l'armée avait cet inconvénient
+de plus, lequel aurait pu devenir grave, en cas qu'elle eût éprouvé un
+revers.
+
+L'armée autrichienne de Gallicie venait d'entrer dans le duché de
+Varsovie et avait pénétré jusqu'à la capitale, que la brave petite armée
+polonaise avait été obligée d'évacuer en passant sur la rive droite de
+la Vistule, dans l'espérance qu'elle y serait bientôt jointe par l'armée
+russe (l'armée autrichienne était arrivée par la rive gauche). Le prince
+Poniatowski, qui commandait les Polonais, déploya dans cette campagne un
+grand courage et un grand talent.
+
+L'empereur, maître de Vienne, était entouré de difficultés sans nombre;
+il avait en outre à craindre l'armée autrichienne d'Italie, qui, en se
+retirant, pouvait lui faire un mal incalculable avant qu'il pût être
+rejoint par l'armée du vice-roi. C'eût été bien pis si dans ces
+conjonctures l'armée de l'archiduc Charles eût passé le Danube.
+
+Ce sont toutes ces considérations qui ont forcé l'empereur à le passer
+lui-même. Il eut encore dans cette occasion du courage pour tout le
+monde; car personne n'augurait bien de cette opération, qui paraissait
+légère, à laquelle on n'osait rien objecter à cause de l'empereur, dont
+on craignait de combattre les décisions. Enfin, le 19 mai au soir, il
+fit descendre de Vienne tous les moyens de navigation qui avaient été
+réunis dans le bras du Danube qui entoure le Prater; nous n'avions
+qu'une compagnie de pontonniers, il en aurait fallu six.
+
+Tous ces moyens furent rassemblés ainsi que les troupes au bord du
+fleuve, à quelques centaines de toises au-dessus du village
+d'Elbersdorf, lequel est lui-même à près de deux lieues au-dessous de
+Vienne.
+
+Il était presque nuit, au moins on ne pouvait pas être aperçu de la rive
+ennemie, lorsque l'empereur lui-même fit embarquer les premiers
+bataillons qui devaient aller prendre poste à la rive gauche; il faisait
+lui-même placer les soldats dans les bateaux, où il les arrangeait de
+manière à ce qu'il en tînt le plus grand nombre possible; il fit devant
+lui distribuer des cartouches, et parla presque à chaque soldat. Il fit
+suivre le transport, d'un bateau disposé pour recevoir deux pièces de
+canon qu'il y fit embarquer sans leurs caissons, mais avec un nombre de
+gargousses et de boîtes à mitraille suffisant pour ce qu'on allait
+entreprendre. Le convoi quitta la rive droite du Danube à la nuit close,
+le 19 mai, et aborda à la rive gauche du fleuve, dans une vaste île
+appelée la Lobau, qui avait été reconnue et jugée d'avance convenable à
+cet objet. Elle se trouve précisément en face du village d'Elbersdorf à
+la rive droite; elle est très-grande, et était alors toute couverte de
+bois comme une forêt. Elle est traversée dans sa plus grande longueur de
+deux petits bras du Danube, qui peuvent avoir chacun dix-huit ou vingt
+pieds de large. Lorsque le Danube est bas, ils n'ont qu'un filet d'eau,
+guéable partout pour des enfans; mais du jour au lendemain ils sont
+eux-mêmes de petits fleuves; après les deux bras on trouve celui qui
+sépare définitivement l'île de Lobau de la rive gauche; il est aussi
+fort que la Moselle en France, très rapide et sans gué. Les Autrichiens
+avaient un fort poste dans l'île. Ils le relevaient tous les jours au
+moyen d'un bateau qui était placé en face de la petite ville
+d'Euzerfdorf (à la rive gauche) qui jouissait des pâturages de l'île. Ce
+poste ne mettait que deux ou trois sentinelles sur le bord du grand
+fleuve, et se tenait à une cahutte appelée la Maison du Garde-Chasse,
+qui conservait les faisans dont l'île entière était pleine.
+
+L'empereur m'ordonna d'accompagner le premier débarquement et de revenir
+dans la nuit lui dire comment cela aurait été. Je me mis dans une
+nacelle conduite par deux pontonniers, et j'arrivai avec tout le convoi
+à la rive ennemie. Les sentinelles donnèrent l'alerte, mais on ne nous
+opposa aucune résistance, et toute la nuit fut employée à passer de
+nouvelles troupes dans l'île de Lobau, en même temps que les officiers
+d'artillerie faisaient construire le pont. Ce dernier devait être d'une
+longueur immense, et divisé en deux parties, parce qu'il se trouvait un
+îlot de sable au milieu du fleuve; mais les deux ponts ensemble
+formaient une longueur de deux cent quarante toises. On employa toute la
+journée du 20 mai à achever cette construction, pendant laquelle
+l'empereur ne quitta pas le bord du fleuve, veillant lui-même à ce que
+le passage des troupes en bateaux ne discontinuât point pendant que l'on
+achevait les ponts.
+
+Dans la matinée du 20 on vint rendre compte à l'empereur que les ennemis
+avaient effectué un débarquement au-dessus de Vienne à un village appelé
+Nusdorf, qui est, à proprement parler, un des faubourgs de la ville,
+tant il en est près. Il ne craignait pas un grand événement à la suite
+de ce passage, parce que les troupes qui se rendaient de Saint-Polten à
+Vienne, pour se trouver au passage du Danube, arrivaient précisément à
+cette hauteur-là dans le moment du passage des Autrichiens, aussi
+n'eut-il aucune suite; il se réduisit à nous donner de l'inquiétude
+pendant deux heures. L'empereur était si soigneux de ne rien laisser
+derrière lui qui pût compliquer son entreprise, qu'il profita du moment
+où l'on faisait les ponts pour m'envoyer à Nusdorf avec une brigade de
+cuirassiers, afin d'être rassuré sur ce que pouvait devenir le
+débarquement, que je trouvai repassé à la rive gauche. Je n'eus donc
+qu'à aller et revenir joindre l'armée.
+
+Le 21, les ponts étaient entièrement achevés; ils n'avaient coûté tant
+de peines que parce que l'on manquait de moyens, et que, pour remplacer
+les ancres, par exemple, on avait été obligé de se servir de fardeaux,
+tels que des pièces de canon autrichiennes que l'on fixait à l'extrémité
+des câbles, mais ces fardeaux tombant sur un fond de gravier ne s'y
+enfonçaient pas assez pour résister à la chasse du courant, en sorte que
+les bateaux descendaient malgré tout ce que l'on faisait pour les tenir
+en position fixe. Les officiers d'artillerie qui travaillèrent à ce pont
+firent un tour de force en le mettant en état de passer l'armée.
+
+L'armée défila toute l'après-midi du 20 et la journée du 21 mai; on jeta
+le pont sur le dernier bras du Danube avec les pontons autrichiens pris
+à Landshut. Ils étaient sur des haquets et pouvaient se transporter
+partout. À la faveur d'un rivage fourré de bois d'une assez grande
+profondeur, on déboucha à la rive gauche, entre les villages d'Essling
+et d'Aspern, cependant un peu plus près de ce dernier que du premier. On
+les occupa comme points de défense en utilisant les clôtures de
+muraille, les cimetières et les jardins. À mesure que les troupes
+débouchaient on se développait en prenant du terrain en avant.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de
+l'armée.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle
+conduite du général Mouton.--Le maréchal Lannes mortellement
+blessé.--Douleur et regrets de Napoléon.--Mort du général
+Saint-Hilaire.--Retraite.--Napoléon tient conseil au bord du fleuve avec
+Masséna et Berthier.
+
+
+Le corps du maréchal Masséna était déjà passé ainsi que deux divisions
+de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non
+loin de là, arrivèrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est-à-dire la
+veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre
+passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur armée et de
+marcher; néanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si
+nous n'avions pas cherché à nous étendre trop ce soir-là, ils ne nous
+auraient pas attaqué, et nous aurions évité une mauvaise affaire, dans
+laquelle nous avons éprouvé des pertes qui nous ont fait faute le
+lendemain.
+
+Le soleil se couchait, lorsqu'on fit déboucher d'entre les villages
+d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste
+plaine, que l'on y fut sillonné de coups de canon qui venaient dans
+toutes les directions. On voulut écarter cette foudroyante artillerie en
+faisant charger la cavalerie à outrance. On parvint effectivement à se
+donner du large à notre droite, mais à notre gauche nous fûmes acculés
+jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occupèrent la moitié sans
+que nous pussions les en déloger. La nuit fit cesser le combat qui avait
+été meurtrier pour nous. Nous y éprouvâmes une perte en tués et blessés
+qui n'allait guère moins qu'à cinq ou six mille hommes; mais surtout
+nous y consumâmes une grande quantité de munitions. Nous passâmes la
+nuit à une petite portée de fusil des Autrichiens, et les sentinelles
+étaient, dans certains endroits, à moins de trente pas les unes des
+autres. Dans cette position, il était difficile qu'une des deux armées
+fît un mouvement sans que l'autre en fût avertie aussitôt, d'autant plus
+qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle et se trouvaient sur le
+même terrain.
+
+L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du
+Danube, qu'il ne repassa pas; il était ainsi à moins de trois cents
+toises de l'armée autrichienne. Toute la nuit fut employée à faire
+passer les troupes de la rive droite à la rive gauche; cela allait
+lentement parce qu'à chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce
+fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint à faire arriver
+sur la rive gauche tout le corps du maréchal Oudinot et du maréchal
+Lannes, la garde à pied et quelques troupes de réserve. On fut en
+mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que
+l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain à la pointe du
+jour. C'était le 22 mai; le jour commençait à deux ou trois heures du
+matin; l'empereur était déjà à cheval, et allait parcourir les lignes de
+son armée; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le délire: on
+commença à crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on était à portée de
+fusil de l'armée ennemie, elle prit aussi les armes et commença la
+première à nous envoyer quelques coups de canon, à travers les
+brouillards qui nous masquaient, et qui règnent toujours le long des
+bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du général
+Monthion, dans le groupe de l'empereur.
+
+Les généraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permît de commencer
+l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier élan des soldats.
+Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du maréchal
+Davout qui était encore de l'autre côté du Danube, ainsi que la division
+de cuirassiers du général Nansouty, avec la majeure partie de la garde à
+cheval et beaucoup de troupes alliées; mais on le poussa tant, qu'il se
+rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs à trois heures et
+demie du matin. Le maréchal Masséna déboucha à la gauche par le village
+d'Aspern; il avait avec lui les divisions des généraux Molitor, Legrand,
+Carra-Saint-Cyr, et une division de réserve, commandée par le général
+Démont. Le maréchal Lannes déboucha à la droite du maréchal Masséna,
+entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et
+la division du général Oudinot, et en réserve, la division du général
+Boudet. Derrière, en deuxième ligne, était la garde à pied, composée de
+deux régimens de fusiliers, de deux régimens de tirailleurs et de deux
+régimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de
+chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie légère aux
+ordres du général Marulaz; deux autres sous les ordres du général
+Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le général
+d'Espagne (tué la veille), et la division du général Saint-Sulpice;
+quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la
+rive droite, prêt à passer, se trouvait le maréchal Davout avec la
+division du général Friant et celles des généraux Morand et Gudin qui
+étaient rentrés à son corps d'armée; le général Vandamme avec les
+Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde à cheval.
+Les Bavarois avaient été envoyés dans le Tyrol pour combattre les
+insurgés et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs
+divisions, celle du général Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le
+général Wrede, et le tenait près de lui toutes les fois qu'il le
+pouvait.
+
+Nous perçâmes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre,
+nous tenant en observation à notre droite, où était placée notre
+cavalerie. Je marchais avec le maréchal Lannes, qui se tenait à la
+division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense,
+toutes les troupes étaient formées selon l'ordre profond, les unes en
+carrés et les autres en colonnes.
+
+La canonnade commença presque aussitôt que nous fûmes ébranlés; elle
+était meurtrière parce que, outre que nous étions près, nous présentions
+des masses. Les ennemis étaient aussi formés en carrés par échiquier et
+commencèrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de
+mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons
+déployés, comme, de notre côté, nous les eussions bien maltraités, si,
+au lieu d'avoir eu des troupes composées de soldats aussi neufs, nous
+eussions eu des troupes exercées comme l'étaient celles du camp de
+Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et déployer sous le feu sans
+craindre le désordre. Nous persistions à pénétrer dans cette ligne
+d'échiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie décomposant nos
+colonnes, nous forcèrent d'arrêter et d'engager un feu de canon et de
+mousqueterie, avec le désavantage du nombre. Chaque quart d'heure que
+nous passions dans cette position rendait encore le désavantage plus
+grand. Il fut dès lors facile de prévoir que non-seulement la journée ne
+pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se
+terminerait probablement par quelqu'événement fâcheux; on essaya de
+balancer tous ces désavantages par des charges de cuirassiers que l'on
+fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient à
+peine percé la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils étaient ramenés
+battant par leur cavalerie trois fois supérieure. À tous ces
+inconvéniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut général
+vers huit heures et demie du matin. À cette heure on voyait courir par
+tout le champ de bataille des officiers qui demandaient où était le parc
+aux munitions, et il était encore de l'autre côté du Danube. On
+éprouvait de même le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec
+impatience le corps du maréchal Davout, lorsque des officiers qui
+avaient été envoyés pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont
+du Danube était rompu.
+
+Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du
+fleuve, une position d'où ils découvraient notre pont d'un bout à
+l'autre; ils s'imaginèrent de remplir de pierres les plus gros bateaux
+qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce
+moyen leur réussit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlevé en
+entier et l'autre détruit dans une bonne moitié de sa longueur.
+L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre côté nous avait
+empêché de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous
+devint funeste. Cet événement, qui fut bientôt connu des troupes qui
+combattaient, leur fit perdre l'espérance d'être secourus, et l'on vit
+petit à petit la retraite des divers corps s'opérer successivement. Dans
+le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils
+restassent dans une position où leur destruction était certaine.
+
+L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-même en restant au
+milieu d'une canonnade à laquelle nous ne répondions plus; elle devenait
+plus incommode à mesure que nous nous retirions sur le pont qui
+communiquait à l'île de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle
+dont l'artillerie occupait la circonférence. Notre gauche ainsi que
+notre centre ne rendaient le terrain que pied à pied, et n'étaient pas
+encore rentrés entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'où ils
+avaient débouché le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de
+vive force à notre droite et enlevèrent le village d'Essling qui était
+défendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite était dans la
+reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivés à notre
+pont bien avant les maréchaux Masséna et Lannes. La situation était des
+plus critiques; le désordre allait commencer, lorsque l'empereur donna
+l'ordre à son aide-de-camp, le général Mouton, de prendre la brigade des
+fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le général Mouton, qui
+avait bien jugé de l'importance de son succès, ne perd pas un moment, se
+met lui-même à la tête des fusiliers et les fait entrer au pas de charge
+dans le village d'Essling, sans s'inquiéter du nombre de troupes auquel
+il avait affaire, et il emporte le village où l'on se maintint jusqu'à
+ce qu'on eut l'ordre de l'évacuer. Ce coup de vigueur nous donna les
+moyens de faire notre retraite. Le brave général Mouton, grièvement
+blessé, fut forcé de quitter le champ de bataille.
+
+Le maréchal Lannes rentra dans la position de laquelle il était parti le
+matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied à
+terre, parce que le canon des ennemis s'était tellement rapproché qu'il
+y avait de la témérité à rester à cheval; la cavalerie avait depuis
+long-temps repassé le bras du Danube, et était dans l'île de Lobau;
+l'empereur venait lui-même de quitter le champ de bataille où il avait
+donné ses derniers ordres sur la manière dont on devait repasser le
+pont, et il était occupé à faire placer de l'artillerie dans l'île de
+Lobau pour protéger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui
+annoncer que le maréchal Lannes venait d'avoir les jambes emportées d'un
+coup de canon. Il en fut vivement affecté et versa des larmes. Pendant
+qu'on lui racontait les détails de cet événement, il aperçut le brancard
+sur lequel on rapportait le maréchal Lannes du champ de bataille. Il le
+fit diriger à l'écart, et voulut être seul auprès de lui; il l'embrassa
+en fondant en larmes; le maréchal Lannes, épuisé par une grande perte de
+sang, lui dit d'une voix basse: «Adieu, sire; vivez pour tous, et
+accordez quelque souvenir à un de vos meilleurs amis, qui dans deux
+heures n'existera plus.» Cette scène fut touchante et causa une vive
+émotion à l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapporté le
+général Saint-Hilaire, blessé aussi d'un coup de canon au pied; il en
+mourut quinze jours après. La perte du maréchal Lannes fut sentie de
+toute l'armée: elle mettait le complément aux malheurs de la journée.
+
+Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous
+laissèrent toute l'après-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que
+vers les quatre heures du soir que nous nous retirâmes dans le bois qui
+couvre l'extrême bord du fleuve, que nous repassâmes la nuit sans être
+inquiétés. On reploya le pont de bateaux qui était sur le bras du
+fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il était formé, ainsi
+que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont
+du grand bras, où ils servirent à remplacer les bateaux que le courant
+avait emportés[15]. Dès le 24 au matin, toute l'armée se trouvait dans
+l'île de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, état-major, blessés,
+en un mot tout. Le 22, à la nuit close, l'empereur y était lui-même
+encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont était détruit:
+le Danube était enflé, parce que nous étions dans la saison de la fonte
+des neiges du Tyrol, en sorte que, même les deux petits bras qui
+traversaient l'île et que l'on avait toujours passés à pied sec ou au
+moins à gué, étaient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il
+fallut construire des ponts en chevalets.
+
+L'empereur les passa en nacelle; j'étais avec lui ainsi que le prince de
+Neuchâtel. Nous ne pûmes pas faire passer nos chevaux, et fûmes obligés
+de continuer notre marche à pied. Arrivés au bord du Danube, l'empereur
+s'assit sous un arbre en attendant le maréchal Masséna qu'il avait
+envoyé chercher. Il arriva bientôt, et l'empereur forma un petit conseil
+pour avoir les opinions de ce qui était là, sur ce qu'il convenait de
+faire dans la situation où l'on était.
+
+Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Masséna au bord du
+Danube, regardant le pont dont il restait à peine quelques débris. Le
+corps du maréchal Davout de l'autre côté du grand fleuve et toute
+l'armée derrière eux dans cette île de Lobau, séparés des ennemis par un
+seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant
+aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une âme comme la sienne
+pour ne pas en être découragé. Il s'attendait bien aux opinions que l'on
+allait lui émettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait,
+abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est-à-dire
+toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc.
+
+L'empereur écouta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il
+dit: «Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller
+à Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'évacue Vienne,
+parce que les ennemis vont le repasser après moi, et dès lors ils me
+mèneront peut-être à Strasbourg. Dans l'état où je suis, la seule
+défense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la
+rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer
+ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes
+ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer à
+Lintz par exemple, il faudra que je marche à Lintz, au lieu que dans la
+position où je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai
+jusqu'à ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'éloigne
+de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille
+rentreront dans leurs rangs avant un mois.»
+
+Il ramena tout le monde à son opinion, et quoique l'on n'eût pas été
+fâché de pouvoir aller se reposer au-delà du Danube, il fallut faire son
+sacrifice et rester dans l'île. Le maréchal Masséna prit le commandement
+de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une
+instruction écrite sur la défense qu'il voulait qu'il fît, si, comme il
+le croyait, il venait à être attaqué.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+L'empereur repasse le fleuve.--Arrivée de douze cents marins de la
+garde.--Stratagème des Autrichiens pour détruire nos ponts.--Prodigieuse
+activité de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur
+expédie des ordres au prince Eugène, en Italie, et à Marmont, en
+Dalmatie.--Dispositions générales.--Gratifications distribuées dans les
+hôpitaux.--Reconnaissance des blessés.
+
+
+Cette disposition prise, il fit embarquer sur les débris du pont les
+ingénieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'île, pour les faire
+repasser à la rive droite, et lui-même s'embarqua avec le prince de
+Neuchâtel et moi pour la même destination. Nous traversâmes le Danube
+vers minuit; l'empereur était exténué de fatigue; je lui donnai le bras
+pour marcher jusqu'à la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf
+avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'était point
+agité; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens
+de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que déjà il
+était à cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se
+trouver à l'affaire, à cause de la rupture du pont.
+
+La méchanceté s'est plu à représenter l'empereur comme un homme méfiant,
+et dans cette circonstance, où des hommes malintentionnés pouvaient
+entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut
+pour garde, à son quartier-général, que la légion portugaise, qui le
+soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vétérans
+de l'armée d'Italie.
+
+La première chose dont il s'occupa fut de réunir quelques bateaux pour
+envoyer des subsistances dans l'île Lobau; on fut assez heureux pour
+réussir à en pourvoir l'armée.
+
+On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux
+et des agrès pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils étaient
+déjà rétablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les
+Autrichiens recommencèrent à nous lancer des bateaux chargés de pierres,
+qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein
+jour, et que l'on put faire courir après les débris du pont avec des
+nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les débris,
+les conduisaient à la rive gauche, d'où, avec beaucoup d'efforts, on les
+remontait jusqu'aux ponts. Ce pénible travail aurait encore été sans
+résultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots,
+venant d'Anvers, commandés par des officiers de la marine. Ce corps
+était suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la
+marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ réunis
+aux pontonniers; on tint en croisière, dans le courant du fleuve, une
+quantité de très-petites nacelles, toutes montées par un nombre
+proportionné de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de
+sable qui bordent les îles dont le cours du Danube est parsemé, et
+lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles forçaient de
+rames pour le joindre, les matelots montaient à bord et conduisaient
+l'embarcation à bon port, en sorte que les mêmes bateaux qui
+détruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de
+les réparer. Dès-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire
+repasser à la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que
+tout ce qui était inutile; les chevaux n'avaient vécu que de l'herbe et
+des feuilles de l'île depuis le jour de la bataille.
+
+C'était un grand avantage que d'avoir rétabli les ponts et de les avoir
+mis à l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de
+matelots, et desquelles on avait formé une estacade.
+
+L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient
+avant cette malheureuse opération; il ne laissa dans l'île que le
+maréchal Masséna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain
+de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approché toute leur
+artillerie sur le bord du bras du Danube qui les séparait de l'île, et
+qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait été
+perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de
+quoi leur répondre, et que nous étions les uns sur les autres dans cette
+île. Cela nous fit présumer qu'ils méditaient un passage du fleuve sur
+un point plus haut que Vienne.
+
+L'empereur plaça son armée de manière à pouvoir la réunir en un jour; il
+garda près de lui toute l'infanterie qui avait repassé de l'île sur la
+rive droite et la fit camper. Il travailla à la réorganisation de son
+artillerie; c'est à cette occasion qu'il nomma le général La Riboissière
+premier inspecteur de l'artillerie, à la place du général Songis,
+atteint d'une maladie mortelle. On prit également des mesures pour
+procurer des chevaux de remonte à la cavalerie; tous les ordres qu'il
+avait à donner pour cela furent expédiés dans une soirée, et il songea
+dès le lendemain à recréer les matériaux nécessaires pour effectuer un
+nouveau passage, qu'il voulait exécuter, disait-il, dans un mois. Il
+n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le séparait des ennemis,
+et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'eût pas le premier bateau pour
+la construction des trois qu'il demandait. Il fit établir dans l'île de
+Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingénieurs de ce
+corps qui étaient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois
+de toute grandeur et de toute espèce.
+
+En très-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur
+leur quille, et bientôt après lancés à l'eau, dans un des petits bras
+qui traversent l'île. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux
+ingénieurs-constructeurs de la marine. En même temps que l'on faisait
+ces pontons dans l'île de Lobau, l'empereur faisait exécuter la
+construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce
+fut le général Bertrand, son aide-de-camp, qui exécuta ce magnifique
+ouvrage; Bertrand était, en sa qualité d'officier du génie, un des
+meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'établit
+lui-même avec tous les officiers du génie et les bataillons de sapeurs,
+aux bords du fleuve.
+
+On avait trouvé dans l'inépuisable arsenal de Vienne des bois en
+profusion destinés à la réparation des ponts de Vienne et de Krems; des
+cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons à sonnettes pour
+frapper les pilotis. Tout cela fut amené à Ebersdorf, et on changea les
+environs de ce village en chantiers de construction semblables à ceux
+d'un grand port. On travaillait tout à la fois à enfoncer les pilotis, à
+scier les bois, les planches et à faire des bateaux. Jamais
+l'intelligence humaine n'embrassa autant de détails à la fois. Pendant
+que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne négligeait
+pas ceux de défendre l'île de Lobau, qui devaient aussi être ceux qui
+protégeraient le passage à la rive gauche. On borda le bras du Danube
+d'épaulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pièces d'artillerie
+autrichiennes, tirées de l'arsenal de Vienne, dont le général La
+Riboissière avait réuni tous les ouvriers, lesquels étant
+très-malheureux, avaient consenti à travailler pour avoir la ration du
+soldat. Cette partie de l'administration de l'armée créa des prodiges,
+et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activité que
+l'on déploya pour créer des ressources ne pouvait à peine se concevoir
+par ceux même qui en étaient les témoins, et, à plus forte raison, ne
+peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagéré.
+
+En même temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les
+chantiers, l'empereur songea à recomposer un personnel tellement
+nombreux, qu'il ne fût plus exposé à une mauvaise journée comme celle du
+22 mai, ni même à une affaire douteuse. Ce que son génie imagina, et ce
+que son esprit eut d'obstacles à surmonter n'est pas croyable. Il envoya
+d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'armée d'Italie, de ne pas
+perdre de temps pour lui amener son armée, ce que ce prince fit
+sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda également au
+général Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans
+perdre un moment; ce général avait avec lui deux divisions, et ne
+pouvait arriver à Vienne qu'à travers un nombre infini de difficultés,
+presque toutes capitales. L'événement d'Essling avait été répandu avec
+soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne négligeaient rien
+de ce qui pouvait soutenir l'espérance des sujets de leur monarchie; en
+sorte que le général Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne
+rencontra partout que soulèvement et mauvaise volonté. Il fallait être
+animé par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour
+vaincre toutes ces difficultés et amener un corps de vieilles troupes en
+bon état; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et
+fut bien aise d'avoir une occasion de lui témoigner qu'il était content
+de lui.
+
+Au commencement de la campagne, il avait envoyé des maréchaux ou
+généraux français pour commander les contingens des différens princes
+confédérés; cela était ainsi convenu, sans préjudice à l'autorité des
+généraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui était relatif aux
+détails militaires et à la discipline des corps. Il n'avait mis ces
+généraux à la tête de ces contingens que parce qu'ils étaient plus
+accoutumés à sa manière de vouloir être obéi, et pour correspondre avec
+le prince de Neuchâtel, dans la même forme que les autres généraux
+français. C'est ainsi que le maréchal Bernadotte avait été envoyé pour
+prendre le commandement de l'armée saxonne, qui formait deux belles
+divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'armée
+autrichienne qui était en Bohême fût réunie à celle de l'archiduc
+Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction
+avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui
+entraient en Saxe, l'empereur avait appelé à lui ce corps saxon, qui
+arriva le dernier, à cause des détours qu'il eut à faire. Il manda aussi
+au roi de Bavière de faire quelques efforts extraordinaires de plus
+contre les insurgés du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division
+bavaroise, pour l'appeler à lui au besoin. Tous les ordres nécessaires à
+la recomposition du personnel de son armée étaient donnés et expédiés
+dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus
+qu'à soigner les troupes qu'il avait avec lui et à les empêcher de se
+fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre
+difficiles. Il s'attacha aux hôpitaux; il les faisait visiter
+régulièrement par ses aides-de-camp. Après la bataille, il fit porter
+par les mêmes officiers une gratification de 60 fr. en écus à chaque
+soldat blessé, et depuis 150 jusqu'à 1,500 fr. aux officiers, selon les
+différens grades; il en envoya de plus considérables aux généraux qui
+étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de
+l'empereur n'eurent que cela à faire: pour mon compte, j'ai été employé
+deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hôpitaux.
+L'empereur avait recommandé qu'on ajoutât tout ce qui était fait pour
+consoler ces malheureux blessés. Par exemple, on procédait à ces visites
+d'hôpitaux en grand uniforme, accompagné du commissaire des guerres, des
+officiers de santé et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait
+en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le
+régiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze écus de cinq
+francs à la tête du lit du blessé; pour cela, on était suivi de quatre
+hommes de la livrée de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines
+d'argent; l'argent de ces gratifications n'était pas pris dans les
+caisses de l'armée: c'était celui de la cassette particulière de
+l'empereur qui y fournissait.
+
+On aurait fait un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la
+gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de
+ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer
+leur amour et leur dévouement à sa personne. Quelques-uns ne devaient
+même pas dépenser ces douze écus; mais aux portes du tombeau, de grosses
+larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur
+général. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que
+quand il s'occupait de ses soldats; c'était lui dilater le coeur que de
+leur faire du bien et de lui dire qu'il en était aimé. On l'a accusé de
+ne les avoir pas ménagés! mais ils n'ont jamais eu à affronter aucun
+danger qu'il ne fût à leur tête; il faisait tous les métiers en un jour,
+et il n'y a que la plus lâche malveillance qui puisse calomnier le
+sentiment qui lui était le plus naturel, et qui est un des mille droits
+que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postérité. Les
+soldats le chérissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir
+conservé plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16].
+
+Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il était encore à
+Ebersdorf, où il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le
+Danube, lorsqu'il fut obligé d'en partir pour venir remettre son
+quartier-général à Schoenbrunn; il restait à Ebersdorf parce qu'il se
+persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il
+voulait être prêt à saisir ce que la fortune lui présenterait d'heureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Fâcheuse impression que fait la bataille d'Essling.--Détresse des
+Viennois.--L'empereur d'Autriche persiste à intercepter les
+arrivages.--Détails sur la mort du maréchal Lannes.--Conduite de la
+Russie.--Réorganisation de l'armée.--L'archiduc Jean menace de déboucher
+par Presbourg.--Dispositions pour attaquer la place.--Le prince Charles
+demande qu'on les suspende.--Les proclamations des archiducs.
+
+
+La bataille d'Essling semblait avoir volcanisé toutes les têtes
+allemandes; en Prusse particulièrement, on voulait éclater, et si l'on
+n'avait regardé un second succès comme indubitable de la part des
+Autrichiens, on n'eût été retenu par rien; on voulait agir à coup sûr.
+L'opinion était telle, qu'un colonel d'un régiment de hussards, nommé
+Schill, ne craignit pas de sortir de sa garnison, à la tête de son
+régiment, et de l'emmener faire le vagabond et le partisan dans des
+contrées où il n'y avait pas de troupes françaises. Le roi de Prusse
+désavoua la conduite de ce colonel; mais l'on est autorisé à penser que,
+si le colonel Schill n'avait pas connu les sentimens secrets du prince
+et de la nation, il n'eût pas osé agir ainsi, et compromettre de nouveau
+la monarchie prussienne. On le fit poursuivre par des troupes
+westphaliennes, et il fut tué vers Stralsund.
+
+L'effet moral avait agi tout-à-fait contre nous; il avait suffi aux
+autorités allemandes de défendre dans tout le pays, d'apporter aucune
+subsistance à Vienne, pour qu'elles fussent obéies; on n'entendait
+parler que d'insurrection dans les pays que nos troupes évacuaient pour
+venir grossir l'armée. La position était difficile, et elle devint
+critique, parce que la disette se fit sentir. Il n'y eut plus de pain
+chez les boulangers; les groupes, les queues de populace s'attroupaient
+à leurs portes; on fut obligé d'y mettre des gardes. C'est alors qu'on
+vit l'empereur se promener à cheval dans les faubourgs et travailler
+avec l'intendant de l'armée à ramener l'abondance à Vienne, avec le même
+zèle que s'il avait travaillé pour la population de Paris. Cependant,
+que craignait-il pour ses troupes? les magasins de l'armée étaient
+pleins, et si la populace de Vienne avait voulu se révolter, il ne lui
+devait aucun ménagement.
+
+Il nous disait quelquefois: «Par Dieu! l'empereur d'Autriche se ferait
+bien plus d'honneur en repassant le Danube et délivrant sa capitale, que
+d'affamer ses sujets, et me laisser le soin de les préserver des maux
+auxquels sa haine pour moi les expose.»
+
+Il ne faut pas omettre de dire que, dans cette affligeante position, les
+magistrats de Vienne vinrent supplier l'empereur de leur permettre
+d'envoyer une députation à l'empereur d'Autriche, pour obtenir de lui
+qu'il lui donnât des ordres pour laisser passer sur le Danube et par la
+frontière de la Hongrie des subsistances dont ses sujets de Vienne
+avaient besoin.
+
+L'empereur leur accorda leur demande, et les fit conduire aux
+avant-postes. Ils allèrent effectivement au quartier-général de leur
+souverain; mais, soit que le prince ait cru que c'était une ruse de
+notre part pour avoir des subsistances, soit qu'il ait eu d'autres
+motifs pour ne pas accorder à la députation tout ce qu'elle demandait,
+elle revint avec la douleur de n'avoir pas obtenu ce qu'elle avait
+désiré; ce ne fut qu'un peu plus tard que l'empereur d'Autriche donna
+une latitude entière à cet égard, et nous connûmes que ce ne fut
+qu'après qu'il eut appris que nous n'étions pas les premiers intéressés
+à cet acte d'humanité.
+
+Pendant le séjour que l'empereur fit à Ebersdorf, il allait tous les
+jours après midi voir le maréchal Lannes, qui n'avait pu être transporté
+plus loin que dans une maison du village. Un jour, on vint lui dire que
+le maréchal Lannes voulait le voir; il y courut. Le délire commençait à
+prendre cet infortuné général, dont les esprits se ranimèrent en voyant
+l'empereur. Il avait rêvé qu'on voulait l'assassiner, et lui disait que
+ne pouvant pas marcher, il l'avait prié de venir pour qu'il puisse le
+défendre. L'empereur fut affligé de le voir en cet état; les médecins le
+prièrent de sortir parce que le malade était au plus mal; il revint chez
+lui tout triste. Deux heures après, on vint encore lui dire que le
+maréchal Lannes voulait lui dire adieu. Il y alla; mais en arrivant, le
+médecin, M. Yvan, vint à sa rencontre pour lui dire qu'il était mort
+depuis quelques minutes. Ainsi finit un des hommes les plus braves qui
+aient été dans nos armées. Il eut une carrière trop courte pour ses
+amis, mais sans égale pour l'honneur et la gloire.
+
+L'empereur fut très sensible à cette perte sous beaucoup de rapports. Il
+partit d'Ebersdorf le soir même: nous étions dans les premiers jours de
+juin, la chaleur était excessive; pour éviter l'incommodité de la
+poussière, l'empereur fit rester derrière tout ce qui l'accompagnait,
+c'est-à-dire à peu près une cinquantaine de personnes de tous les
+grades.
+
+Il m'emmena seul en avant; je me doutais qu'il voulait me parler de
+Russie, et effectivement c'était ce qui l'occupait. Il me demanda ce que
+je pensais du tour qu'on lui avait joué dans ce pays-là, en ajoutant:
+«Bien m'a valu de ne pas compter sur des alliés comme ceux-là; que
+pouvait-il m'arriver de pis en ne faisant pas la paix avec les Russes?
+et quel avantage ai-je à leur alliance, s'ils ne sont pas en état de
+m'assurer la paix en Allemagne? Il est plus vraisemblable qu'ils se
+seraient aussi mis contre moi, si un reste de respect humain ne les eût
+empêché de trahir aussitôt la foi jurée; il ne faut pas s'abuser: ils se
+sont tous donnés rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent s'y réunir.
+
+«Que l'empereur Alexandre ne vienne pas à mon secours, c'est concevable;
+mais qu'il laisse envahir Varsovie à la face de son armée, on peut en
+croire tout ce que l'on veut; ce n'est pas une alliance que j'ai là, et
+j'y suis dupé. Il croit peut-être me faire une grande grâce en ne me
+faisant pas la guerre; parbleu! si j'avais pu me douter de cela avant de
+commencer les affaires d'Espagne, je m'inquiéterais peu du parti qu'il
+pourrait prendre. Et puis, on dira que je manque à mes engagemens et que
+je ne peux pas rester tranquille!»
+
+Il m'adressait ensuite la parole pour me demander ce que je croyais de
+St-Pétersbourg; ma réponse fut celle-ci: «Je crois, Sire, que tout
+sentiment personnel de l'empereur de Russie pour V. M. étant mis à part,
+il n'est pas fâché de vous voir occupé, et que les Autrichiens
+n'auraient jamais commencé la guerre injuste dans laquelle nous voilà
+engagés, s'ils n'avaient été assurés au moins de l'inaction des Russes.
+Mais je crois aussi que dans toute la Russie, l'empereur est encore le
+seul qui tienne encore à l'alliance avec nous; que de tous côtés on le
+tiraille pour le faire déclarer, et que, si nous lui en fournissons le
+prétexte, ce sera lui ôter le peu de force qu'il oppose encore à
+l'opinion de tout ce qui l'entoure, et conséquemment lui donner beau
+jeu. Il est bien vrai aussi que nous ne gagnons rien à cette alliance,
+sinon que la Russie ne nous fera pas la guerre; mais elle n'empêchera
+pas qu'on nous la fasse, et je crois que ce sera fort bien faire que de
+n'être pas dans le cas de compter sur ses efforts, quoiqu'il ne puisse
+guère se rencontrer une occasion dans laquelle nous en ayions plus
+besoin.»
+
+L'empereur m'écouta, mais ne répliqua pas un mot; il continua à marcher
+au pas jusqu'à la porte des faubourgs de Vienne, où il prit le galop
+jusqu'à Schoenbrunn. Son quartier-général resta à ce château jusqu'au
+moment de rouvrir la campagne; mais tous les jours il venait visiter
+l'île de Lobau ainsi que les travaux du grand pont.
+
+Chaque semaine qui s'écoulait ainsi dans le repos, lui donnait un
+avantage immense; les régimens se recomposaient, l'artillerie se
+réorganisait; les munitions de guerre autrichiennes nous furent d'un
+grand secours. L'empereur travaillait continuellement et chacun suivait
+son exemple. Les travaux les plus extraordinaires qu'on eût jamais faits
+en campagne furent ceux que le génie exécuta sur le Danube, cette
+année-là. Les armées romaines n'ont rien fait de pareil dans leurs
+immortels travaux. On n'attendait que l'entière perfection des nôtres
+pour commencer les opérations qui devaient mettre fin à la campagne. Les
+armées autrichiennes ne restaient pas oisives, mais elles n'allaient pas
+aussi vite que nous en besogne. La plus considérable, sous les ordres de
+l'archiduc Charles, qui avait réuni à lui celle du général Klenau, était
+campée presque perpendiculairement au Danube, ayant sa gauche au village
+de Margraff-Neusiedl, son centre à Wagram et sa droite vers Aderklaw.
+Cette armée avait une avant-garde le long du bord du Danube, en face de
+l'île de Lobau. Celle qui était dans le duché de Varsovie, quoique du
+double plus forte que l'armée polonaise du prince Poniatowski, ne put
+jamais la forcer à un engagement désavantageux à celle-ci, qui se
+couvrit d'honneur dans toutes les occasions où elle était obligée
+d'accepter le défi. Si elle eut été aidée en la moindre chose, elle eût
+pris l'offensive en grand et aurait indubitablement obtenu des succès
+dignes de son patriotisme et du courage particulier aux militaires de
+cette nation. Mais les Russes promettaient sans cesse de marcher, et ne
+bougeaient jamais. Ces assurances de secours n'avaient pour but que de
+les compromettre[17].
+
+La grande armée autrichienne faisait faire quelques préparatifs d'un
+passage à Presbourg. Il y avait un équipage de pont, et les Autrichiens
+venaient de s'emparer, en face de cette ville, d'une petite île très
+rapprochée de la rive droite dont elle n'était séparée que par un
+très-petit bras du Danube, en sorte qu'ils auraient pu établir leur
+grand pont tout à leur aise. Si ce passage leur avait réussi, la
+position de l'empereur aurait été critique, parce que la jonction des
+armées autrichiennes aurait été opérée par ce seul fait, et, comme il
+n'y a que six lieues de Presbourg à Vienne, tous nos travaux d'Ebersdorf
+auraient été abandonnés, malgré l'importance dont il était pour nous de
+les continuer.
+
+L'empereur ordonna au maréchal Davout de forcer les ennemis à évacuer
+cette île, et cela fut aussitôt exécuté; il accompagna l'attaque qu'il
+en fit d'une centaine d'obus qu'il envoya dans Presbourg. Ces
+démonstrations suffirent: l'état-major autrichien se plaignit de voir
+cette grande ville exposée aux ravages de l'incendie, et demanda qu'elle
+fût épargnée. L'empereur y consentit[18]; dès ce moment, les projets de
+passage furent abandonnés.
+
+L'armée autrichienne qui venait d'évacuer l'Italie était arrivée sur le
+plateau en avant de la ville de Raab, sur la rivière de ce nom, en même
+temps que l'armée sous les ordres du vice-roi d'Italie venait de
+traverser les montagnes qui séparent l'Allemagne de l'Italie.
+
+Le vice-roi avait marché contre l'armée qui était en avant de Raab. Il
+eut un peu de peine à se maintenir sur le plateau, mais en payant de sa
+personne, il ramena les troupes à la charge, et non seulement il parvint
+à s'y maintenir, mais il entama l'armée autrichienne et la força à
+repasser la Raab après avoir mis une garnison dans la ville de ce nom,
+dont il fit le blocus sur-le-champ. L'empereur était pressé d'avoir
+cette place pour qu'il ne restât plus de passage aux ennemis sur cette
+rivière, et qu'il pût appeler le vice-roi à prendre part aux grands
+événemens qu'il préparait et dont le moment approchait.
+
+On pressa tant les travailleurs qu'en peu de jours l'on put ouvrir le
+feu de la tranchée. Les ennemis ne voulurent sans doute point sacrifier
+une ville importante en pure perte, puisqu'ils avaient adopté une autre
+manière d'employer l'armée qu'ils avaient dans cette partie. Ils la
+rappelèrent sur la rive gauche du Danube et elle vint se placer à
+Presbourg, d'où elle se tint en communication avec l'archiduc Charles
+par les ponts établis sur la Marche, rivière qui sépare la Hongrie de la
+Moravie.
+
+Les Autrichiens étaient alors vraiment en mesure; ils auraient même pu
+rappeler les corps qu'ils avaient en Pologne; les Polonais n'étaient
+point à craindre pour une masse comme celle qu'ils avaient alors. En
+supposant même que les Russes eussent été franchement contre eux, ils
+étaient si éloignés qu'ils n'auraient pu arriver qu'après l'événement.
+Mais au lieu de cela, ils attendaient que l'empereur fût prêt; la
+frayeur que son nom leur inspirait était telle qu'ils ne songeaient qu'à
+ce qu'il allait faire, sans envisager ce que leur force permettait
+d'entreprendre.
+
+L'empereur ne manquait pas un seul jour de passer la revue de quelques
+troupes, d'examiner lui-même si les ordres qu'il avait donnés avaient
+été exécutés; il allait tous les après-midi dans l'île de Lobau visiter
+les constructions; c'est dans ces revues qu'il faisait le contrôle des
+ordres qu'il avait donnés. Lorsqu'il était ainsi au milieu des officiers
+d'artillerie et du génie on ne pouvait plus l'en arracher, et il était
+toujours nuit close lorsque nous rentrions à Schoenbrunn.
+
+Le moment tant désiré arriva enfin. En vingt-deux jours d'un travail
+sans exemple, le génie de l'armée, sous les ordres du général Bertrand,
+mit à perfection un pont sur pilotis d'une rive du Danube jusqu'à
+l'autre, c'est-à-dire d'une longueur de deux cent-quarante toises; ce
+pont servait d'estacade à celui de bateaux qui resta au-dessous; et
+au-dessus de celui sur pilotis, il y en avait un autre sur pilotis, de
+huit à dix pieds de large, qui servait à la fois d'estacade au grand et
+en même temps au passage pour les petites communications continuelles
+qui auraient pu interrompre celui des colonnes qui défilaient sur les
+deux grands ponts. Indépendamment de ces moyens-là, il y avait trois
+larges ponts sur chevalets pour passer les deux petits bras qui
+traversaient l'île de Lobau, et enfin, dans une espèce de cloaque qui
+communiquait au bras qui nous séparait des ennemis, se trouvait: 1°
+l'équipage des ponts qui avaient servi au passage du 20 mai, plus trois
+autres équipages neufs que l'empereur avait fait construire dans l'île
+sur le bord de ce cloaque. Ils étaient ainsi rangés: les deux qui
+étaient dans le fond étaient formés par fraction de deux bateaux garnis
+de leurs agrès, déjà recouverts de leurs poutrelles et madriers, de
+manière que, pour construire le pont, cela se réduisait à assembler cinq
+ou six de ces pièces ainsi disposées. Celui qui était à l'embouchure du
+cloaque était tout composé, recouvert de ses madriers, et devait être
+ainsi lancé d'une seule pièce, quoiqu'il eût deux cent quarante pieds de
+long. C'est un officier du corps du génie de la marine qui en fut
+l'inventeur et qui se chargea de le mettre en place. Cet ouvrage a paru
+si extraordinaire que l'artillerie en a pris le modèle que j'ai vu
+depuis à Paris dans la salle du Conservatoire des objets d'art de ce
+corps. Le pont qui avait servi au premier passage fut rechargé sur des
+haquets, et de plus encore un pont fait en bateaux du commerce, fut
+disposé dans le grand Danube, de manière à pouvoir être jeté à
+l'embouchure du bras que nous avions à franchir. Le bord de ce dernier
+bras du fleuve était dans toute sa longueur garni d'un grand nombre de
+pièces d'artillerie autrichiennes, auxquelles on avait fait faire des
+affûts neufs à l'arsenal de Vienne. La plupart de ces pièces étaient
+d'un très-gros calibre, et se trouvaient auparavant sur les remparts de
+Vienne, sans affûts ou dans les fossés. On avait réuni à Ebersdorf des
+subsistances pour toute l'immense armée qui allait s'y rendre;
+l'administration de l'armée était préparée aussi sous le rapport des
+hôpitaux.
+
+Le mois de juin s'était écoulé sans orage ni au loin ni autour de nous;
+l'empereur fit expédier à tous les corps les ordres de réunion à
+Ebersdorf; ils étaient écrits et signés depuis plusieurs jours; ils
+portaient la date précise de leur expédition et l'heure du jour à
+laquelle il fallait être rendu à Ebersdorf. Les officiers qui devaient
+les porter étaient retenus au quartier-général, d'où ils ne pouvaient
+pas s'absenter. Toutes ces dispositions étant prises, l'empereur resta
+encore un ou deux jours à Schoenbrunn, où il travailla avec M. Maret, qui
+lui apportait régulièrement les portefeuilles des ministres, lesquels
+arrivaient chaque semaine à l'armée par un auditeur au conseil d'état,
+comme je l'ai déjà dit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+L'armée se concentre dans l'île de Lobau--Disposition d'attaque.--Le
+parlementaire autrichien.--Pont d'une seule pièce.--Violent
+orage.--L'empereur est à cheval toute la nuit.--Le corps d'Oudinot
+engage l'action.
+
+
+L'empereur partit de Schoenbrunn le 2 juillet dans l'après-midi, pour
+venir mettre de nouveau son quartier-général à Ebersdorf; il me donna
+l'ordre d'y faire venir le lendemain le reste des bagages de tout le
+grand quartier-général, et de ne laisser aucun Français à Schoenbrunn.
+
+Le 3, à la pointe du jour, il monta à cheval, et donna des ordres pour
+que toute sa suite se rendît à ses tentes, qui étaient dressées dans
+l'île de Lobau.
+
+Dès l'après-midi de la journée du 2 juillet les troupes commencèrent à
+arriver dans toutes les directions, dans la nuit du 2 au 3, dans la
+journée du 3, dans la nuit du 3 au 4 et enfin dans la journée du 4.
+Elles défilèrent sur les deux ponts pour être placées dans l'île de
+Lobau. Cent cinquante mille hommes d'infanterie, sept cent cinquante
+pièces de campagne et trois cents escadrons de cavalerie composaient
+l'armée de l'empereur. Les différens corps d'armée se plaçaient dans
+l'île selon l'ordre dans lequel ils devaient passer les ponts du dernier
+bras, afin d'éviter les encombremens.
+
+Le général Oudinot prit l'extrême droite, derrière lui était le corps du
+maréchal Davout, à la gauche, derrière le corps de Masséna, était
+l'armée d'Italie, à côté d'elle le corps de Marmont qui arrivait de
+Dalmatie, à sa gauche était Bernadotte qui venait d'arriver avec les
+Saxons. Je ne me rappelle pas où étaient placés les Wurtembergeois; je
+crois qu'ils ne devaient arriver qu'en réserve.
+
+La cavalerie fut placée derrière l'infanterie. On était tellement serré
+dans cette île qu'on s'y touchait en tous sens.
+
+Le 4, l'empereur fit rejeter à la même place qu'au 20 mai le pont qui
+avait servi au premier passage, et le maréchal Masséna fit de suite
+occuper les bois fourrés qui bordent le cours du bras du Danube dans
+cette partie, mais rien de plus. Vraisemblablement cela donna un grand
+éveil aux ennemis, puisque le même jour ils envoyèrent un
+officier-général en parlementaire, sous un prétexte dont je ne me
+souviens plus, mais au fait pour tâcher de savoir ce que nous faisions
+dans cette île. On amena ce parlementaire à l'empereur, qui ordonna de
+lui débander les yeux et lui dit: «Monsieur, je me doute pourquoi l'on
+vous a envoyé ici: tant pis pour votre général s'il ne sait pas que
+demain je passe le Danube avec tout ce que vous voyez. Il y a cent
+quatre-vingt mille hommes; les jours sont longs; malheur aux vaincus! Je
+ne puis vous laisser retourner à votre armée, on va vous conduire à
+Vienne dans votre famille, où vous resterez jusqu'à l'issue de
+l'événement.»
+
+L'empereur savait que ce général, qui s'appelait Wolf, était frère de
+Mme de Kaunitz, laquelle était du nombre des dames qui n'avaient pas eu
+le temps de sortir de Vienne à notre approche, et il le fit
+effectivement conduire chez elle.
+
+On a peine à concevoir comment l'armée autrichienne, au centre de son
+pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la précaution
+d'appeler l'armée qui était à Presbourg, d'où elle aurait dû être partie
+le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux
+de l'empereur; elle voulut que son armée fût prête la première. Cette
+île de Lobau était une vallée de Josaphat; tels qui s'étaient quittés
+depuis six ans sans jamais s'être rencontrés depuis, se retrouvaient là
+sur le bord du Danube. Le corps du général Marmont, qui arrivait de
+Dalmatie, était composé de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis
+le camp de Boulogne.
+
+Le 4 après midi tout était prêt, et l'on n'apercevait sur la rive
+ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitôt que la nuit fut
+arrivée, l'empereur étant à cheval fit commencer lui-même l'opération
+par la droite où était le corps du général Oudinot; tout était si bien
+disposé que le pont fut jeté dans un instant; que ces troupes y
+passèrent et occupèrent le point qu'elles étaient chargées d'enlever.
+J'ai omis de dire que dans la matinée du 4, il fit jeter un second pont
+pour le corps du maréchal Masséna, à deux cents toises environ
+au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont
+fut canonné par les Autrichiens toute la journée, sans que non seulement
+aucun homme, mais encore aucun bateau ne fût touché. On avait formé ce
+pont avec les excédans des matériaux.
+
+Après avoir vu établir le pont destiné au corps du général Oudinot,
+l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui étaient réunis dans le
+cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du
+corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on
+l'avait départi au service de tous ces différens ponts, en sorte qu'il y
+avait une surabondance de bras partout.
+
+Le pont d'une seule pièce sortit le premier; il était précédé d'une
+nacelle montée par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une
+ancre qu'ils allèrent jeter à la rive opposée, et sur laquelle d'autres
+pontonniers hâlaient le pont où ils étaient eux-mêmes placés. La
+cinquenelle qui devait le fixer était disposée d'avance, et il n'y eut
+plus qu'à l'amarrer aux deux extrémités; cette besogne fut si bien faite
+qu'à la dixième minute après la sortie de ce pont hors du cloaque, les
+troupes passaient dessus.
+
+Les deux autres ponts furent jetés dans le même moment, mais demandèrent
+un peu plus de temps, néanmoins le tout réussit à point nommé. Les
+ennemis s'en étaient à peine aperçus d'abord: il fit cette nuit-là un
+orage qui avait trempé tout le monde, et les gardes se tenaient à l'abri
+d'une pluie qui tombait par torrens; elle était si violente, que
+personne n'aurait travaillé si l'empereur n'avait pas été là lui-même.
+Il était à pied au bord du fleuve, écoutant ce qui passait à la rive
+ennemie, examinant lui-même les pontonniers qui le reconnaissaient au
+milieu de l'obscurité, et mouillé comme s'il avait été trempé dans le
+Danube. À cet orage accompagné d'éclairs et de tonnerre se joignait le
+vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les
+batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des
+boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos
+troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficulté.
+
+Tous les ponts ayant été jetés, l'empereur ordonna que l'on fît passer
+les troupes, et pendant qu'elles défilaient il vint prendre un peu de
+repos, ayant été toute la nuit à cheval par cet orage; il n'y avait avec
+lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchâtel et moi. Il ne resta
+pas long-temps sans remonter à cheval; c'était alors le 5 au matin. Il
+passa sur la rive gauche, et commença à rectifier l'ordre de bataille de
+son armée, qui, après avoir passé, se trouva dans l'ordre suivant:
+
+Masséna à la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et
+Carra Saint-Cyr;
+
+À sa droite Bernadotte avec les Saxons; à la droite de celui-ci Oudinot,
+et enfin à l'extrême droite le maréchal Davout avec les divisions
+Friant, Gudin et Morand;
+
+En seconde ligne était à gauche le vice-roi avec les quatre divisions de
+l'armée d'Italie; à sa droite, Marmont avec deux divisions;
+
+En réserve, la garde à pied, composée de six régimens;
+
+En troisième ligne, la cavalerie, composée de quatre divisions de
+cavalerie légère, de trois de dragons, de trois de cuirassiers; de la
+garde, ayant quatre régimens, et enfin de la cavalerie saxonne. Le
+premier mouvement que fit toute cette armée, après avoir effectué son
+passage, c'est-à-dire à dix heures du matin, fut de changer de front sur
+l'extrémité de l'aile gauche, portant l'aile droite en avant. Ce
+mouvement fut très-long. La droite avait plus de deux lieues à faire
+pour arriver en ligne. L'empereur ne faisait que courir çà et là pour
+reconnaître le terrain, en attendant que son armée fût placée; il fit ce
+jour-là un chemin incroyable. Il avait encore sa brillante santé, et
+pouvait rester à cheval autant qu'il le voulait. Dans les soixante-douze
+heures des journées des 4, 5 et 6 juillet, il passa au moins soixante
+heures à cheval. Il était environ deux heures après midi lorsque son
+armée eut achevé son mouvement, et qu'il put la pousser en avant. Il
+s'attendait à rencontrer quelques obstacles dans la plaine de l'autre
+côté du Danube, comme des redoutes fermées qui auraient empêché le
+déploiement de ses colonnes; au lieu de cela, tout se retirait devant
+lui, et le seul moment où l'on pouvait le combattre avantageusement,
+celui du passage des ponts, ne lui coûta pas un homme. Il témoignait son
+étonnement de ne pas trouver l'armée autrichienne, et qu'on lui laissât
+ainsi franchir autant d'obstacles sans lui rien disputer. On ne savait
+pas encore d'une manière positive le parti qu'avait pris l'armée de
+l'archiduc qui était à Presbourg. L'empereur avait admis l'hypothèse où
+elle aurait rejoint l'archiduc Charles, qu'il supposait informé de son
+passage. Lorsque son armée fut prête, il la fit marcher droit devant
+elle, et ce ne fut que vers quatre heures du soir qu'elle arriva en vue
+de l'armée autrichienne, qui n'avait point bougé de sa position de
+Wagram[19]. À cette heure seulement nous apprîmes que le corps qui était
+à Presbourg ne l'avait pas rejoint. Or, comme il ne pouvait plus
+effectuer cette jonction sans faire un grand détour, l'empereur ne
+s'occupa point de lui, et ne songea qu'à faire attaquer l'archiduc
+Charles, dont la position, quoique fort bonne, était trop étendue pour
+ne pas présenter des points faibles.
+
+Vers six heures du soir, la canonnade s'engagea au centre des deux
+armées; notre droite marchait encore, parce que la position de la gauche
+des ennemis refusait un peu, en sorte qu'il ne s'y passa rien ce
+soir-là.
+
+Notre gauche eut affaire avec la droite des ennemis, mais ce ne fut que
+peu de chose: il n'y avait de part et d'autre que le projet de se placer
+pour le lendemain. Au centre, cela fut plus sérieux: l'empereur voyant
+l'armée ennemie si près, essaya de faire déboucher par notre centre,
+pour pénétrer s'il était possible et s'établir sur le plateau où se
+trouvait l'armée autrichienne, ne voulant toutefois mettre de
+l'opiniâtreté qu'à ce qu'il était possible d'obtenir.
+
+On laissa reposer les troupes un moment. Le point où se trouvait le
+général Oudinot étant le plus avancé, il fut le premier en mesure
+d'attaquer; on le fit appuyer par une division de l'armée d'Italie.
+L'empereur avait ordonné que ces deux colonnes attaquassent ensemble: la
+division de l'armée d'Italie avait un peu plus d'espace à parcourir, en
+sorte qu'elles ne montèrent point ensemble. La division du général
+Oudinot se présenta la première à la crête du plateau, d'où elle fut
+presque aussitôt culbutée et repoussée dans un grand désordre, que l'on
+répara en établissant de la cavalerie pour rallier les soldats, qui, à
+la vérité, rentrèrent de suite dans leurs rangs malgré le feu du canon.
+
+La division de l'armée d'Italie ne fut pas plus heureuse: elle avait en
+tête le 106e régiment; il fut chargé tout en se montrant sur le plateau
+et ramené battant jusqu'en bas, sous la protection de notre artillerie;
+il perdit un de ses aigles dans cette occasion.
+
+L'empereur était présent dans ce moment de confusion, et ne voulut pas
+donner de suite à ces deux attaques, parce que la nuit approchait.
+D'ailleurs un événement décisif pour le lendemain était infaillible. On
+avait eu un exemple du mal que nous avait fait la perte du 21 mai au
+soir pour la bataille du lendemain 22. En sorte que l'empereur ordonna
+de prendre position, et de ne pas commencer d'hostilités, afin de passer
+la nuit tranquillement. Il établit son bivouac entre les grenadiers et
+chasseurs à pied de la garde, qu'il avait fait approcher jusqu'à la
+première ligne; il fit appeler les généraux qui commandaient en chef des
+corps d'armée, et passa une grande partie de la nuit avec eux à causer
+de tout ce qu'il était possible qui arrivât le lendemain.
+
+Le maréchal Masséna avait fait la veille du passage du Danube une chute
+de cheval qui l'obligea de se faire conduire en calèche sur le champ de
+bataille. L'empereur avait voulu lui donner un successeur, mais il le
+supplia de n'en rien faire; néanmoins l'empereur prévoyant bien que dans
+une journée qui allait être aussi laborieuse, le maréchal Masséna ne
+pourrait pas se transporter en calèche partout où il pourrait aller à
+cheval, il mit près de lui un de ses aides-de-camp.
+
+L'empereur avait d'abord eu la pensée de m'y envoyer; il m'en avait même
+parlé, quoique je fusse chargé près de lui du service de M. de
+Caulaincourt, et que je lui fusse très-nécessaire; mais il ne voulait
+pas désobliger le maréchal Masséna, qui dans ce cas aurait quitté son
+corps d'armée. Il préféra envoyer Reille, qui avait été aide-de-camp du
+maréchal, et accoutumé à lui obéir, afin qu'il eût avec lui quelqu'un de
+confiance.
+
+Le corps du maréchal Masséna n'était pas encore en ligne avec nous;
+l'empereur en renvoyant le maréchal Masséna à ses troupes, lui dit de
+les amener le lendemain matin pour se réunir à la grande armée.
+
+Il renvoya successivement à leurs corps tous les officiers-généraux; il
+n'y eut que le maréchal Davout qui demeura près de lui une grande partie
+de la nuit.
+
+La plaine sur laquelle était bivouaquée l'armée était si dépouillée
+d'arbres et d'habitations, qu'il n'y eut pas un feu depuis la droite
+jusqu'à la gauche. On eut beaucoup de peine à trouver une couple de
+bottes de paille, et quelques débris de portes pour faire un très-petit
+feu à l'empereur; tout le monde coucha dans son manteau, et l'on eut
+grand froid toute la nuit.
+
+Je la passai debout près du feu, parce que l'empereur m'avait chargé de
+veiller à ce qu'on répondît aux officiers et ordonnances, qui dans ces
+circonstances-là courent la nuit à travers les lignes, cherchant le plus
+souvent l'empereur et les généraux qui commandent les corps d'armée; il
+était soigneux des plus petites choses la veille d'une bataille, et
+voulait qu'on ne laissât passer personne sans lui donner les indications
+dont il avait besoin.
+
+Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là; je m'étais mis devant lui pour
+lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec les pans de mon manteau,
+et soit qu'il eût froid, ou qu'il eût l'esprit trop occupé, il était
+debout avec le jour; il ne fit prendre les armes que vers quatre heures
+du matin: c'était le 6 juillet 1809.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est défaite.--L'empereur
+parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grêle de boulets.--Mort de
+Bessières.--Paroles de l'empereur.--Le général
+Reille.--Macdonald.--Résultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment
+du général Lasalle avant la bataille.--Sa mort.
+
+
+Les ennemis commencèrent l'attaque par leur gauche sur notre droite,
+c'est-à-dire sur le corps du maréchal Davout, qui se présentait au
+village de Margraff-Neusiedl. Du point où nous étions, nous appelions le
+village la Tour-Carrée, parce qu'il y a effectivement un vieux château
+féodal, surmonté d'une grosse tour carrée que l'on apercevait de tous
+les points de la plaine.
+
+J'ai ouï dire que c'était le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait
+l'attaque contre le maréchal Davout; elle fut menée avec assez de
+vivacité pour nous persuader qu'elle était une entreprise sérieuse de la
+part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de
+déborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait être en
+marche de Presbourg. Mais, quel que fût leur projet, l'empereur ordonna
+au maréchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division
+de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie à cheval,
+pour lui aider à profiter d'un succès. Il est à observer que le maréchal
+avait déjà la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle était,
+avant la bataille d'Essling, celle que commandait le général d'Espagne.
+Le combat fut bientôt engagé. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans
+cette direction toute la garde à pied et à cheval, avec toute son
+artillerie, s'attendant à voir paraître le corps qui venait de
+Presbourg; mais à peine l'empereur était-il arrivé, que nous vîmes
+l'armée autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le maréchal
+Davout, et faisant la manoeuvre opposée à la nôtre. L'empereur arrêta le
+mouvement de la garde, et se mit à observer ce que faisaient les
+ennemis. Le général Reille arriva du corps de Masséna dans ce moment-là,
+et nous annonça que les choses allaient mal de ce côté-là, que tout
+l'effort de l'armée autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y
+avait pas un moment à perdre pour s'y porter, c'est-à-dire traverser le
+champ de bataille entier de la droite à la gauche. L'empereur commença
+par renvoyer avec le général Reille le prince de Neuchâtel, qui, un jour
+de bataille, ne se ménageait pas et observait bien; il fit faire à la
+garde le mouvement inverse à celui qu'elle venait de faire. Elle
+l'exécuta en faisant marcher en tête son artillerie composée de
+quatre-vingts bouches à feu. L'empereur passa le long du front de
+bandière de toutes les troupes et arriva à la gauche qui n'existait
+plus, c'est-à-dire, que le corps du maréchal Masséna était dans un état
+complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne
+présentaient pas un seul corps réuni; en sorte que la gauche de notre
+armée était effectivement le corps des Saxons commandé par Bernadotte,
+qui, une heure avant, était à la droite du maréchal Masséna.
+
+Voici comment cela s'était passé.
+
+Le maréchal Masséna avait manoeuvré toute la matinée pour se rallier à la
+grande armée. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'armée autrichienne
+renforçait considérablement sa droite dans le projet d'attaquer notre
+gauche; il arriva de là que le maréchal Masséna fut écrasé dans un si
+court espace de temps, que l'on eut à peine le temps d'aviser à lui
+porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec
+l'empereur, il avait dû faire attaquer le village d'Aderklaw; la
+division du général Carra-Saint-Cyr en fut chargée. Le 24e régiment
+d'infanterie légère, ayant la tête de la colonne, donna le premier et si
+vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le
+soin de faire trouver de l'autre côté de ce village d'Aderklaw un large
+chemin creux (celui qui mène à Wagram), où ce brave régiment aurait été
+à couvert jusqu'à hauteur des épaules des soldats. Le bon sens indiquait
+de se mettre dans ce chemin, qui était une redoute naturelle; mais, par
+une faute capitale de celui qui commandait là, on fit franchir le chemin
+creux au 24e régiment pour le poster à l'entrée du village, où, étant
+découvert de la tête aux pieds, il éprouva un feu de mousqueterie des
+plus meurtriers, fut chargé après avoir essuyé une grande perte, et dans
+le désordre de sa retraite, il entraîna le reste de la division de
+Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes alliées, telles que les Badois,
+Darmstadt, etc., etc.
+
+La déroute de ces troupes amena celle des troupes commandées par les
+généraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et,
+en un mot, notre gauche n'était plus qu'une large trouée par laquelle la
+droite de l'armée autrichienne pénétrait si avant, que les b ies de
+l'île de Lobau, qui avaient protégé notre passage, furent obligées de
+recommencer leur épouvantable feu pour arrêter les colonnes ennemies,
+qui marchaient effrontément à nos ponts; la droite des ennemis prenait
+position perpendiculairement à l'extrémité de notre gauche, ce qui nous
+avait obligés de faire faire un coude à celle-ci, afin d'opposer du feu
+à celui des ennemis.
+
+Ils avaient placé de l'artillerie qui tirait à l'angle, c'est-à-dire au
+coude, en même temps qu'ils nous canonnaient sur les deux côtés de
+l'angle.
+
+Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure à
+cet angle qui était véritablement un égout à boulets; comme il n'y avait
+point de mousqueterie, le soldat était immobile et se démoralisait.
+L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne
+pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'éloigner afin de
+pouvoir remédier aux désordres; dans le moment du plus grand danger, il
+passa en avant de la ligne des troupes, monté sur un cheval blanc comme
+la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse,
+qui lui en avait fait présent). Il alla d'un bout à l'autre de la ligne,
+et revint sur ses pas par le même chemin; je laisse à penser combien il
+passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que
+sur lui, et je m'attendais à chaque instant à le voir tomber.
+
+Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute
+la garde venait d'arriver à cette périlleuse gauche.
+
+Il ordonna à son aide-de-camp, le général Lauriston, qui en commandait
+les quatre-vingts pièces d'artillerie, de les porter dans une seule
+batterie sur le centre de l'armée ennemie.
+
+Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que
+commanda pour cette opération le général Reille, qui auparavant était
+près du maréchal Masséna. Il se plaça à la gauche de Lauriston, à la
+droite de cette même batterie, et fit marcher les deux divisions de
+l'armée d'Italie, qui étaient sous les ordres du maréchal Macdonald.
+
+Ces trois masses s'avancèrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent
+suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui
+que le régiment des grenadiers à cheval.
+
+Le reste de la cavalerie fut dirigé pour arrêter la marche de la droite
+des Autrichiens.
+
+L'empereur avait ordonné qu'aussitôt que la trouée qu'il allait faire au
+centre serait exécutée, on fît charger toute la cavalerie, en prenant à
+revers tout ce qui avait pénétré à l'extrémité de notre gauche; il
+venait de donner des ordres en conséquence au maréchal Bessières[20],
+qui partait pour les exécuter, lorsqu'il fut abattu par le plus
+extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet
+lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui
+sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'eût été la foudre qui l'eût
+frappé; il en fut jeté à bas de cheval au point que nous le crûmes tous
+tué roide; le même boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet.
+L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le
+premier moment, il avait demandé: «Qui est celui-là? (c'était son
+expression ordinaire) on lui répondit: «C'est Bessières, sire;» il
+retourna son cheval en disant: «Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps
+de pleurer; évitons encore une scène.» (Il voulait parler des regrets
+que lui avait coûtés le maréchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessières
+vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui était
+revenue; il n'avait que la cuisse paralysée.
+
+Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart
+d'heure le plus important de la journée, et où l'on devait en tirer un
+parti immense. Immédiatement après cet accident, l'empereur m'envoya
+porter au général Nansouty l'ordre de charger ce qui était devant lui,
+c'est-à-dire la droite des Autrichiens qui s'étaient réunie en grosse
+masse. La division Nansouty avait six régimens, parmi lesquels étaient
+les deux de carabiniers; il avait derrière lui celle du général
+Saint-Sulpice, qui en avait quatre.
+
+Je le trouvai dans une situation peu propre à encourager; il était sous
+une canonnade extrêmement meurtrière; il reçut l'ordre de charger, et se
+mit en devoir de l'exécuter; il partit au trot; mais la canonnade des
+Autrichiens était tellement vive qu'elle arrêta cette division, qui
+perdit sur place douze cents chevaux emportés par le boulet; elle ne
+pouvait pas en perdre davantage en chargeant à fond, et si elle avait pu
+le faire elle aurait obtenu un résultat immense, en ce qu'elle aurait
+pris une bonne partie de la droite des Autrichiens. Pendant ce temps,
+l'artillerie de la garde faisait au centre des ennemis un ravage
+effroyable et tel que pouvaient le faire quatre-vingts pièces de canon
+de douze et de huit servies par l'élite de l'artillerie. Les troupes du
+général Reille s'avancèrent jusqu'à Aderklaw; et le général Macdonald,
+qui était à la droite de cette batterie, donna à toute l'armée le
+spectacle d'un courage admirable, en marchant à la tête de ses deux
+divisions formées en colonnes et les conduisant sous une pluie de
+mitraille et de boulets jusque dans les lignes ennemies, et cela en les
+faisant marcher au pas sans quelles éprouvassent le moindre
+désordre[21].
+
+Le feu du canon et la marche de Macdonald ouvrirent le centre des
+ennemis, et séparèrent leur droite du reste de l'armée. L'empereur, qui
+était présent sur le terrain, voulut encore faire profiter la cavalerie
+de cette belle occasion; il envoya dire à la garde de charger; mais soit
+que l'ordre fût mal rapporté, il ne s'exécuta point; et cette immense et
+superbe cavalerie ne nous fit pas un prisonnier, tandis que si elle
+avait été entre les mains d'un homme vaillant et résolu, elle en aurait
+fait sans nombre. Il y eut un moment où un grand quart de l'armée
+autrichienne était à prendre: c'est dans cette occasion-là que nous
+avons regretté le grand-duc de Berg; c'était l'homme qu'il aurait fallu
+dans un moment comme celui-là.
+
+L'empereur était fort mécontent de la cavalerie, et disait sur le
+terrain même: «Mais elle ne m'a jamais rien fait de pareil. Elle sera
+cause que cette journée sera sans résultat.» Il en a gardé rancune très
+long-temps aux généraux qui commandaient les régimens de cavalerie de sa
+garde, et sans d'autres services anciens et recommandables ils les
+aurait punis exemplairement.
+
+Malgré toutes ces fautes l'événement était décidé en notre faveur; à
+deux heures et demie après midi, la droite des ennemis était retirée, et
+cherchait à se réunir à son armée, en évitant la trouée que nous avions
+faite à son centre. À notre droite, le maréchal Davout était monté sur
+le plateau de Margraff-Neusiedl, et s'y maintenait avec succès.
+
+L'empereur fit attaquer Wagram par le corps d'Oudinot, appuyé des deux
+autres divisions de l'armée d'Italie. Cette colonne pénétra aussi sur la
+position des Autrichiens, et s'y maintint toute la soirée; l'ennemi se
+mit en retraite sur tous les points, vers les quatre heures, nous
+abandonnant le champ de bataille, mais sans prisonniers ni canons, et
+après s'être battu d'une manière à rendre prudens tous les hommes à
+entreprise téméraire; on le suivit sans trop le presser, car enfin il
+n'avait pas été entamé, et nous ne nous soucions pas de le faire
+remettre en bataille avant d'en avoir détaché quelque lambeau. Le corps
+du maréchal Masséna s'était réorganisé et avait repris sa position.
+
+Quoiqu'il n'y eût rien de douteux pour la gloire de nos armes, nous ne
+menâmes pas notre poursuite fort loin; car nous n'allâmes pas jusqu'à la
+grande route qui conduit de Vienne à Brême. Les Autrichiens marchèrent
+toute la nuit, et se retirèrent par la route de Vienne à Znaim, et par
+la traverse de Wolkersdorf aussi sur cette ville de Znaim. L'empereur
+coucha sur le champ de bataille au milieu de ses troupes. Sa tente était
+à peine dressée qu'il y eut une alerte qui se communiqua dans un instant
+par toute l'armée, où elle faillit mettre le désordre; elle commença par
+des maraudeurs, qui s'étant éloignés furent chassés par des partis de
+cavalerie de l'armée de l'archiduc Ferdinand, qui était arrivé sur la
+rivière de la Marche, et qui cherchait sans doute à se mettre en
+communication avec la grande armée. On courut aux armes de toutes parts,
+mais cette alerte n'eut aucune suite.
+
+Ainsi se termina cette mémorable journée de Wagram, dont les résultats
+sur le champ de bataille ne répondirent pas aux laborieux travaux et aux
+savantes conceptions qui en avaient précédé les dispositions; il aurait
+fallu dans l'armée encore quelques-uns de ces hommes accoutumés à tirer
+parti d'un succès, et à enlever les troupes dans un moment décisif.
+C'est l'empereur seul qui y a tout fait, et qui, par sa présence a
+contenu tout au moment du désastre de notre gauche.
+
+La population entière de Vienne monta sur les édifices de la ville et
+sur les remparts, d'où elle fut témoin de la bataille; le matin les
+dames y étaient dans l'espérance de notre défaite, et à deux heures
+après midi tout le monde à Vienne était dans la tristesse. On pouvait
+voir la retraite de l'armée autrichienne comme si l'on avait été sur le
+terrain même.
+
+L'armée autrichienne nous tint tête presque partout; elle était
+très-nombreuse, elle aurait même dû avoir encore l'armée qui était à
+Presbourg, et quoiqu'elle eût beaucoup de landwehr médiocrement
+instruite, elle a eu dans la journée deux circonstances notables où elle
+pouvait mieux faire. La première était de ne pas abandonner l'attaque
+faite sur notre droite au commencement de l'action; par là elle aurait
+retenu ce grand mouvement de troupes que nous reportâmes de notre droite
+à notre gauche. La seconde était de donner suite au succès obtenu par sa
+droite sur le corps d'armée de Masséna, et de faire agir vivement son
+centre avant d'attendre que nous eussions amené sur le point où était
+Masséna, cent pièces de canon et autant d'escadrons avec trois divisions
+d'infanterie fraîche, qui ont réparé nos affaires. L'armée autrichienne
+n'avait aucune raison pour se retirer; elle était plus forte que nous,
+en ce qu'un tiers de notre armée était composé de troupes étrangères,
+dont l'amalgame avec les nôtres avait plus d'un inconvénient. Mais enfin
+elle s'est retirée, et elle n'a sans doute pas cru pouvoir s'exposer
+plus long-temps à d'autres événemens dans l'issue desquels elle n'avait
+pas de confiance.
+
+L'empereur parcourait le champ de bataille le soir lorsqu'on vint lui
+annoncer la mort du général Lasalle, qui venait d'être tué par un des
+derniers coups de fusil qui avaient été tirés. Il en avait eu un
+singulier pressentiment le matin. Il s'était toujours plus occupé de sa
+gloire que de sa fortune. La nuit qui précéda la bataille il paraissait
+avoir pensé à ses enfans, il s'éveilla pour écrire à la hâte une
+pétition à l'empereur en leur faveur; il l'avait mise dans sa
+sabredache. Lorsque l'empereur passa le matin devant sa division, le
+général Lasalle ne lui parla pas; mais il arrêta M. Maret, qui passa un
+moment après, pour lui dire que, n'ayant jamais rien demandé à
+l'empereur, il le priait de se charger de cette pétition, en cas qu'il
+lui arrivât malheur: et quelques heures après il n'était plus.
+
+L'empereur fut médiocrement content de la bataille de Wagram; il aurait
+voulu une seconde représentation de Marengo, d'Austerlitz ou de Iéna, et
+il avait soigné tout pour obtenir ce résultat; mais bien loin de là,
+l'armée autrichienne était entière; elle partait pour aller se jeter
+dans quelque position qui aurait nécessité encore de nouveaux efforts de
+conception pour l'amener à un engagement suivi d'un meilleur résultat.
+De plus, elle pouvait parvenir à réunir à elle l'armée qui venait de
+Presbourg, et nous n'avions de notre côté plus de renforts à attendre.
+Nous n'étions que trop persuadés qu'il ne fallait pas compter sur
+l'armée russe; tout ce que nous avions gagné de ce côté, c'est qu'elle
+ne se réunirait pas aux Autrichiens dans un moment qui ne semblait pas
+encore être celui de l'abandon des faveurs de la fortune envers nous;
+elle ne mit en mouvement qu'un corps de quinze mille hommes, et sa
+coopération se borna à essayer de gagner de vitesse les Polonais à
+Cracovie: ce qui a toujours paru suspect à l'empereur.
+
+Les grands événemens de guerre sont toujours suivis d'un état moral qui
+forme l'opinion pour ou contre un des deux partis; la bataille d'Essling
+nous avait rendu l'opinion défavorable; celle de Wagram détruisit ce que
+la première avait produit de fâcheux, et nous rendit un peu de notre
+première popularité; ce qui acheva de nous ramener l'opinion, qui
+s'entêtait à douter de notre succès, c'est que nous suivîmes l'armée
+autrichienne dans sa retraite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+L'empereur à la recherche des blessés.--Paroles de l'empereur à la vue
+d'un colonel tué la veille.--Le maréchal des logis des
+carabiniers.--Paroles de l'empereur à Macdonald.--Bernadotte.--Ordre du
+jour secret de l'empereur, au sujet de ce maréchal.--Schwartzenberg
+propose un armistice.--L'empereur l'accepte.
+
+
+Le lendemain, 7, l'empereur parcourut à cheval le champ de la bataille
+comme cela était sa coutume, et pour voir si l'administration avait fait
+exactement enlever les blessés; nous étions au moment de la récolte, les
+blés étaient fort hauts et l'on ne voyait pas les hommes couchés par
+terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis
+leur mouchoir au bout de leur fusil, et qui le tenaient en l'air pour
+que l'on vînt à eux. L'empereur fut lui-même à chaque endroit où il
+apercevait de ces signaux; il parlait aux blessés, et ne voulut point se
+porter en avant que le dernier ne fût enlevé. Il ne garda personne avec
+lui, et il ordonna au maréchal Duroc de se charger de les faire relever
+tous et de faire activer le service des ambulances; le général Duroc
+était connu par son exactitude et sa sévérité, c'est pourquoi l'empereur
+aimait à lui donner quelquefois des commissions comme celle-là.
+
+En parcourant le champ de bataille il s'arrêta sur l'emplacement
+qu'avaient occupé les deux divisions de Macdonald; il présentait le
+tableau d'une perte qui avait égalé leur valeur. La terre était labourée
+de boulets. L'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait
+eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Égypte,
+s'était mal conduit après le départ du général Bonaparte et avait montré
+de l'ingratitude envers son bienfaiteur, croyant sans doute plaire au
+général qui lui avait succédé. Au retour de l'armée d'Égypte en France,
+l'empereur, qui avait eu des bontés pour lui dans la guerre d'Italie, ne
+lui témoigna aucun ressentiment, mais il ne lui accorda aucune des
+faveurs dont il comblait tous ceux qui avaient été en Égypte. En le
+voyant étendu sur le champ de bataille, l'empereur dit: «Je suis fâché
+de n'avoir pu lui parler avant la bataille, pour lui dire que j'avais
+tout oublié depuis long-temps.»
+
+À quelques pas de là, il trouva un jeune maréchal-des-logis de
+carabiniers qui vivait encore quoiqu'il eût la tête traversée d'un
+biscayen; mais la chaleur et la poussière avaient coagulé le sang
+presque aussitôt, de sorte que le cerveau ne reçut aucune impression de
+l'air. L'empereur mit pied à terre; lui tâta le pouls, et, avec son
+mouchoir, il lui débouchait les narines, qui étaient pleines de terre.
+Lui ayant mis un peu d'eau-de-vie sur les lèvres, le blessé ouvrit les
+yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était
+l'objet; puis, les ayant ouverts de nouveau, il les fixa sur l'empereur,
+qu'il reconnut; ils se remplirent de larmes, et il aurait sangloté s'il
+en avait eu la force. Le malheureux devait mourir, à ce que dirent les
+chirurgiens qu'on appela.
+
+Après avoir parcouru le terrain sur lequel l'armée avait combattu,
+l'empereur fut au milieu des troupes, qui commençaient à se mettre en
+marche pour suivre l'armée ennemie. En passant près de Macdonald il
+s'arrêta, et lui tendit la main en lui disant: «Touchez là, Macdonald!
+Sans rancune: d'aujourd'hui nous serons amis, et je vous enverrai, pour
+gage, votre bâton de maréchal que vous avez si glorieusement gagné
+hier.» Macdonald avait été dans une sorte de disgrâce depuis plusieurs
+années; on aurait eu de la peine à expliquer pourquoi, autrement que par
+l'intrigue et la jalousie à laquelle un noble caractère est toujours en
+butte. La méchanceté était parvenue à le faire éloigner par l'empereur,
+et la fierté naturelle de son âme l'avait empêché de faire aucune
+démarche pour se rapprocher d'un souverain qui le traitait moins bien
+qu'il croyait le mériter.
+
+Les années de gloire se passaient et Macdonald ne prenait part à rien,
+lorsque la déclaration de guerre de 1809 détermina l'empereur à
+l'envoyer commander un corps d'armée sous les ordres du vice-roi
+d'Italie. La fortune couronna sa constance, et la victoire le remit à un
+poste qu'il s'est montré digne d'occuper dans des circonstances où tant
+d'autres le dégradaient à l'envi et perdirent l'estime de leurs
+compatriotes.
+
+L'armée prit les deux routes de Vienne à Znaim et de Vienne à Brenn;
+l'empereur suivit cette dernière route jusqu'à Wolkersdorf, et fit
+prendre, de là, la traverse qui mène à Znaim.
+
+Il coucha le 7 à Wolkersdorf, d'où il écrivit encore à l'empereur de
+Russie.
+
+Le 8 il alla coucher en arrière de la position de ses troupes, qui
+étaient déjà arrivées à Znaim, où l'on avait atteint l'arrière-garde des
+Autrichiens.
+
+Le 9, de grand matin, il expédia des ordres dans plusieurs directions,
+et eut une assez forte indisposition, résultat de tous ses travaux et de
+toutes ses veilles. Cela l'obligea à prendre un peu de repos pendant que
+les troupes marchaient.
+
+Le maréchal Bernadotte vint dans ce moment-là pour voir l'empereur, qui
+avait défendu qu'on le dérangeât avant qu'il eût lui-même appelé; je
+refusai de l'introduire. J'ignorais encore ce qui l'amenait. J'avais vu
+la mollesse avec laquelle ses troupes avaient combattu; il n'avait
+cessé, dès le début de la campagne, de se plaindre du peu d'élan, de
+l'inexpérience de ses soldats[22], et du peu de confiance que montraient
+leurs chefs[23]. J'aurais épuisé toutes suppositions avant d'imaginer
+que, démentant tout à coup l'opinion fâcheuse qu'il avait donnée de leur
+courage, il avait rêvé que c'étaient eux qui avaient décidé la victoire
+que nous venions de remporter. L'empereur connut bientôt cet
+inconcevable ordre du jour, manda le trop avantageux maréchal, et lui
+retira ses troupes. La leçon ne suffit pas; Bernadotte, persistant à
+soutenir les ridicules félicitations qu'il avait adressées aux Saxons,
+les fit insérer dans les journaux. L'empereur fut outré de cette
+conduite; il ne pouvait tolérer qu'on inventât à la fois une
+inconvenance et un mensonge, mais ne voulait pas non plus blesser des
+hommes qui avaient exposé leur vie pour le servir. L'incartade était
+néanmoins trop forte, il ne crut pas pouvoir la laisser passer. Il donna
+un ordre du jour qu'il chargea le major-général de ne laisser connaître
+ni au public ni aux Saxons, dont il avait donné le commandement au
+général Reynier. «Mon cousin, lui écrivait-il, vous trouverez ci-joint
+un ordre du jour que vous enverrez aux maréchaux, en leur faisant
+connaître que c'est pour eux seuls; vous ne l'enverrez pas au général
+Reynier; vous l'enverrez aux deux ministres de la guerre; vous
+l'enverrez aussi au roi de Westphalie.
+
+«Sur ce, je prie Dieu, etc., etc.»
+
+ * * * * *
+
+ _Ordre du jour._
+
+ En notre camp impérial à Schoenbrunn, le 11 juillet 1809.
+
+Sa Majesté témoigne son mécontentement au maréchal prince de Ponte-Corvo
+pour son ordre du jour daté de Léopoldau, le 7 juillet, qui a été inséré
+à une même époque dans presque tous les journaux, dans les termes
+suivans: «Saxons, dans la journée du 5 juillet, sept à huit mille
+d'entre vous ont percé le centre de l'armée ennemie, et se sont portés à
+Deutsch-Wagram, malgré les efforts de quarante mille hommes, soutenus
+par cinquante bouches à feu; vous avez combattu jusqu'à minuit, et
+bivouaqué au milieu des lignes autrichiennes. Le 6, dès la pointe du
+jour, vous avez recommencé le combat avec la même persévérance, et au
+milieu des ravages de l'artillerie ennemie, vos colonnes vivantes sont
+restées immobiles comme l'airain. Le grand Napoléon a vu votre
+dévouement; il vous compte parmi ses braves. Saxons, la fortune d'un
+soldat consiste à remplir ses devoirs; vous avez dignement fait le
+vôtre. Au bivouac de Léopoldau, le 7 juillet 1809. Le maréchal
+commandant le 9e corps, Bernadotte.» Indépendamment de ce que Sa Majesté
+commande son armée en personne, c'est à elle seule qu'il appartient de
+distribuer le degré de gloire que chacun a mérité--Sa Majesté doit le
+succès de ses armes aux troupes françaises et non à aucun étranger.
+L'ordre du jour du prince de Ponte-Corvo, tendant à donner de fausses
+prétentions à des troupes au moins médiocres, est contraire à la vérité,
+à la politique et à l'honneur national. Le succès de la journée du 5 est
+dû aux corps des maréchaux duc de Rivoli et Oudinot, qui ont percé le
+centre de l'ennemi, en même temps que le corps du duc d'Auerstedt le
+tournait par sa gauche.--Le village de Deutsch-Wagram n'a pas été en
+notre pouvoir dans la journée du 5; ce village a été pris, mais il ne
+l'a été que le 6 à midi par le corps du maréchal Oudinot.--Le corps du
+prince de Ponte-Corvo n'est pas resté _immobile comme l'airain_: il a
+battu le premier en retraite; Sa Majesté a été obligée de le faire
+couvrir par le corps du vice-roi, par les divisions Broussier et
+Lamarque, commandées par le maréchal Macdonald, par la division de
+grosse cavalerie aux ordres du général Nansouty et par une partie de la
+cavalerie de la garde. C'est à ce maréchal et à ses troupes qu'est dû
+l'éloge que le prince de Ponte-Corvo s'attribue.--Sa Majesté désire que
+ce témoignage de son mécontentement serve d'exemple, pour qu'aucun
+maréchal ne s'attribue la gloire qui appartient aux autres.--Sa Majesté
+cependant ordonne que le présent ordre du jour, qui pourrait affliger
+l'armée saxonne, quoique les soldats sachent bien qu'ils ne méritent pas
+les éloges qu'on leur donne, restera secret, et sera seulement envoyé
+aux maréchaux commandant le corps d'armée. NAPOLÉON.»
+
+Après quelques heures de sommeil, l'indisposition qui avait forcé
+l'empereur à s'arrêter se passa, et il partit de suite pour se diriger
+sur Znaim, où l'on entendait une assez vive canonnade.
+
+Nous y arrivâmes en coupant la grande route de communication de Znaim à
+Brunn, et nous nous arrêtâmes au corps du général Marmont, qui était
+engagé avec l'arrière-garde ennemie. Un orage survint qui sépara un
+moment les combattans, et, de notre côté, il gâta les chemins au point
+que l'on ne pouvait plus faire avancer l'artillerie dans les terres
+fortes de la Moravie.
+
+L'empereur, qui avait eu de la fièvre de fatigue toute la nuit, eut
+encore cette averse sur les épaules sans qu'il se trouvât là un toit
+pour le mettre à l'abri.
+
+Marmont avait reçu le matin un parlementaire du prince de Schwartzemberg
+qui couvrait la retraite des Autrichiens; il lui proposait un armistice;
+Marmont n'étant pas autorisé à le conclure, ne put que répondre qu'il
+allait en référer à l'empereur, et qu'en attendant sa réponse il
+donnerait suite à ses opérations.
+
+L'empereur avait reçu cet avis avant de partir de son quartier-général;
+il ne voulut point donner de réponse avant d'avoir vu lui-même l'état
+des choses, et ce que la fortune pourrait offrir d'avantageux à
+entreprendre.
+
+Lorsqu'il fut arrivé sur le terrain, il reconnut que l'armée
+autrichienne était déjà en retraite, et qu'il allait être obligé
+d'entrer dans un système de manoeuvres compliquées pour la forcer à une
+nouvelle bataille, c'est-à-dire recommencer un calcul de probabilités,
+de chances pour et contre, et enfin remettre tout en problème.
+
+Je suis fermement convaincu que s'il avait compté sur le secours de
+l'armée russe, il n'aurait pas balancé à chercher une nouvelle occasion
+d'amener les Autrichiens à un autre engagement; mais les Russes, qui lui
+donnaient de belles paroles, n'agissaient pas, et l'empereur dut
+craindre que s'il avait avec les Autrichiens une affaire malheureuse
+comme il n'avait pas de réserve, les Russes ne se réunissent à eux pour
+achever notre destruction.
+
+Une foule de considérations de tout genre le déterminèrent à finir cette
+guerre, dans laquelle il avait été engagé bien malgré lui. On s'est plu
+à le peindre comme un homme qui ne pouvait vivre sans une guerre; et
+cependant, dans toute sa carrière, c'est lui qui a toujours fait la
+première démarche pacifique, et j'ai été mille fois le témoin de tout ce
+qu'il lui en coûtait de regrets quand il fallait recommencer la guerre.
+Avant la première et inouïe agression dont il fut l'objet en 1805, il
+croyait fermement à la foi jurée, et ne se serait jamais persuadé
+qu'aucun monarque cherchât à acquérir de la gloire par des moyens comme
+ceux qui furent employés contre lui cette année-là. Il regardait un
+traité comme inviolable tant que les conditions en étaient exactement
+observées, et ce n'est qu'après avoir été convaincu, dans trois
+occasions, que les monarques ne reconnaissaient point de bornes lorsque
+leur puissance leur permettait de les franchir, qu'alors il s'est de son
+côté déterminé à faire usage de la sienne.
+
+Je viens de dire qu'il se détermina à finir cette guerre. Voici comment
+il s'y prit. Il saisit le prétexte de la réponse à faire au
+parlementaire du prince Schwartzenberg.
+
+Il m'envoya porter au général Marmont l'ordre d'envoyer un de ses
+aides-de-camp dire au prince de Schwartzenberg, que l'empereur venait de
+l'autoriser à conclure l'armistice au sujet duquel il lui avait écrit le
+matin, si toutefois cela était encore dans ses intentions, ce dont il le
+priait de l'informer, afin qu'il pût prendre ses dispositions en
+conséquence, et en rendre compte à l'empereur.
+
+Les troupes étaient encore en présence lorsque le parlementaire du
+général Marmont arriva chez les Autrichiens, et le prince de
+Schwartzenberg, qui était là, répondit de suite qu'il acceptait
+l'armistice, et nomma des commissaires pour régler les limites du pays
+que les deux armées allaient occuper; le soir même, au camp de
+l'empereur l'armistice fut signé entre le prince de Neufchâtel et les
+commissaires autrichiens. Notre armée reprit absolument les mêmes
+positions qu'elle avait occupées après la bataille d'Austerlitz, et dès
+le lendemain chaque corps de troupes partit pour un cantonnement,
+passant ainsi rapidement d'un état de guerre outré à celui d'un repos
+parfait. L'empereur nomma ce même soir trois maréchaux d'empire, qui
+furent les généraux Macdonald, Marmont et Oudinot. Pour le premier, cela
+parut juste.
+
+De ce camp au-dessus de Znaim, l'empereur revint mettre son
+quartier-général à Schoenbrunn où il arriva le 10 ou le 11 au soir; il en
+était parti le 1er ou le 2, et avait mené pendant ces huit ou neuf jours
+une vie extrêmement fatigante. Au milieu des occupations que lui
+donnaient les affaires de l'armée, il ne laissait pas d'ouvrir les
+dépêches de Paris, et de prêter l'oreille à ce que les lettres des uns
+et des autres apprenaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Nouvelles de Portugal.--Le maréchal Soult.--Bruits
+singuliers.--Expédition anglaise à Walcheren.--Prise de Flessingue par
+les Anglais.--La garde nationale est mobilisée pour couvrir
+Anvers.--Conduite de Fouché à cette occasion.--Le pape.--Troubles à
+Rome.--Cette ville est réunie à l'empire.--Soulèvement dans le
+Tyrol.--Hoffer.--M. de Metternich.--Le prince Jean de
+Lichtenstein.--Conférences pour traiter de la paix.--L'empereur fait
+camper l'armée.--Il passe la revue des différens corps.--Sentimens du
+maréchal Marmont pour l'empereur.--Paroles de Napoléon aux autorités de
+Brunn.--Singulier recours en grâce d'un soldat.--Clémence de l'empereur.
+
+
+La bataille d'Essling avait glacé tout le monde, et nos intrigans ayant
+conçu de nouvelles espérances à Paris y avaient remis les fers au feu
+pour profiter de plusieurs circonstances qui leur parurent propres à
+favoriser leurs projets.
+
+Les Anglais, qui avaient évacué l'Espagne au mois de janvier, y étaient
+retournés par Lisbonne, et avaient marché contre le maréchal Soult, qui,
+de la Corogne, s'était avancé à Oporto. Il fut obligé d'abandonner son
+artillerie et de se retirer par des chemins difficiles, à travers mille
+obstacles que son talent lui fit surmonter.
+
+Il parvint jusqu'à Schoenbrunn des bruits tendant à faire croire qu'il se
+serait passé des choses extraordinaires dans ce pays-là, dont on
+supposait que le maréchal Soult voulait usurper la souveraineté; il est
+certain que l'on a fait là-dessus mille versions. Quelques-unes
+paraissaient mériter attention, parce que l'on avait généralement cru
+que l'empereur était perdu après la bataille d'Essling, et qu'ayant vu
+le grand-duc de Berg devenir roi de Naples, à la suite de faits d'armes
+glorieux, on pouvait supposer que chacun de ses contemporains était
+atteint de la même ambition. L'empereur traita tout cela de folie; cette
+affaire lui parut absurde; il en rit beaucoup. Néanmoins, il écrivit au
+maréchal Soult, _qu'il ne conservait que le souvenir d'Austerlitz_[24],
+parce que l'on en avait trop parlé autour de lui pour que le maréchal
+Soult pût se persuader que l'empereur avait tout ignoré, et si
+l'empereur avait gardé le silence, cela aurait inquiété le maréchal.
+
+L'empereur ne conserva effectivement de ressentiment contre personne, il
+fit approfondir cette affaire, dont on ne connut jamais bien le fond;
+lui seul put en avoir une opinion motivée, mais je ne l'ai jamais
+entendu parler sur ce sujet. Depuis ce temps il est resté dans ma pensée
+qu'il avait accordé à ces bruits plus d'intérêt que nous n'avions cru
+d'abord, et que cela ne contribuerait pas peu à le déterminer à finir
+ses guerres le plus tôt qu'il pourrait.
+
+L'information de cette affaire fut suivie de la mise en jugement d'un
+officier de dragons, qui fut convaincu d'avoir été plusieurs fois
+clandestinement à l'armée anglaise; il alléguait pour sa défense qu'il y
+avait été envoyé; mais comme il ne put pas en exhiber la preuve, il fut
+traité comme un transfuge, et subit la peine prononcée contre les
+coupables de ce crime.
+
+Une autre expédition anglaise venait de débarquer dans l'île de
+Walcheren à l'embouchure de l'Escaut; j'ai dit plus haut que l'on avait
+pris tout ce qu'il y avait dans les dépôts pour composer l'armée que
+l'on était forcé de ramener encore une fois en Autriche. En sorte que
+l'on eut recours aux Hollandais pour défendre l'île et la place de
+Flessingue, où il n'y avait qu'une faible garnison française, commandée
+par le général Monnet, dans lequel l'empereur avait une grande
+confiance, quoiqu'il lui fût revenu sur son compte quelques rapports
+défavorables: on l'accusait d'avoir favorisé le commerce interlope, et
+d'avoir gagné de grosses sommes par ce moyen.
+
+Au grand étonnement de l'empereur, Flessingue se rendit, ainsi que toute
+l'île de Walcheren; dès ce moment il crut à tous les rapports qu'on lui
+avait faits, mais il n'était plus temps, et il fallait s'occuper tout à
+la fois de reprendre l'île, et de couvrir le port d'Anvers dans lequel
+l'empereur avait déjà enfoui des millions en constructions, en
+approvisionnemens de toute espèce, et où de plus il avait une flotte. À
+cette même époque, les Anglais vinrent brûler une escadre française qui
+était à l'ancre dans la rade de l'île d'Aix. Nous y perdîmes cinq
+vaisseaux. L'empereur fut fort mécontent de la conduite de la marine
+dans cette occasion; il observait que quand on aurait voulu favoriser
+les Anglais, on n'aurait pas fait pis, parce que le bon sens indiquait
+pour dernière ressource de faire rentrer l'escadre dans la Charente.
+
+Ce n'était pas de Vienne qu'il pouvait faire un mouvement de troupes en
+faveur de cette partie de la frontière; d'ailleurs la paix n'était pas
+faite, et il était loin d'avoir des troupes de trop. Si la guerre avait
+dû continuer, il aurait même été impolitique de paraître réduit à cette
+extrémité.
+
+Il ordonna donc en France de prendre des mesures pour couvrir Anvers et
+former une armée à opposer à celle des Anglais. Le ministre de
+l'intérieur, qui était M. Cretet, venait de mourir, l'empereur n'avait
+pas eu le temps de pourvoir à son remplacement, et il avait chargé M.
+Fouché, ministre de la police, de soigner par intérim le travail du
+ministère de l'intérieur. Pour exécuter les ordres de l'empereur, il n'y
+avait pas d'autre moyen que de mobiliser une partie de la garde
+nationale, et l'on profita de la latitude que l'empereur avait donnée
+pour appeler aux armes les gardes nationaux, non-seulement dans les
+départemens voisins de la frontière menacée, mais encore dans toute la
+France, et jusque dans le Piémont. Celle de Paris fut prête la première,
+M. Fouché se mit à la tête de ce mouvement. L'empereur n'en était point
+inquiet, parce qu'il était en position de faire la paix, si cela était
+devenu nécessaire; mais on lui adressa beaucoup de rapports sur des
+projets que l'on supposait au ministre de la police, dans le cas où il
+surviendrait une occasion favorable à leur exécution. Dans le fait, il
+parut singulier à tout le monde de voir lever la garde nationale du
+Piémont pour marcher au secours d'Anvers contre une entreprise qui
+partait de Flessingue; cela donna à penser à l'empereur, surtout
+lorsqu'il sut que M. Fouché lui proposait pour commander les gardes
+nationaux qui se rassemblaient à Anvers, le maréchal Bernadotte, qui
+venait d'être renvoyé de l'armée; néanmoins il n'en fit aucune
+observation, mais il devint attentif. À ces inconvéniens il s'en joignit
+d'autres: l'Italie avait été entièrement évacuée de troupes qui toutes
+avaient été appelées à l'armée; on venait d'y demander une conscription
+qui avait excité de petits soulèvemens dans quelques endroits: la
+douceur n'ayant pas suffi pour les calmer, on employa des moyens
+coercitifs qui ne réussirent pas mieux.
+
+D'un autre côté le pape, encouragé par les événemens qui se passaient,
+et qu'on lui exagérait, rompit tout-à-fait avec nous. La source de cette
+aigreur tenait à des circonstances politiques qui étaient déjà loin de
+l'époque dont il s'agit. La coalition de 1805 avait surpris un corps de
+quinze à vingt mille Français dans la presqu'île d'Otrante. Les Anglais
+croisaient dans la Méditerranée; les Russes étaient attendus à Naples;
+les alliés pouvaient d'un instant à l'autre se saisir de la citadelle
+d'Ancône qui était sur notre ligne de communication, et que le pape
+n'avait point armée. Napoléon demanda au souverain pontife de la mettre
+en état ou de la laisser occuper par un corps capable d'assurer nos
+derrières. Pie VII s'y refusa, prétendit qu'il était également le père
+de tous les fidèles, qu'il ne pouvait ni ne devait armer contre aucun
+d'eux. La France répliqua que ce n'était point contre des fidèles qu'il
+s'agissait d'agir, mais seulement de fermer l'Italie aux hérétiques;
+qu'il n'y avait pas encore long-temps que le cabinet papal avait armé;
+la bannière de saint Pierre avait récemment marché contre la France à
+côté de l'aigle autrichienne; elle pouvait donc marcher aujourd'hui
+contre l'Autriche à côté de l'aigle française. Le pape persista,
+accueillant tous les agens de troubles que la coalition soudoyait en
+Italie; les circonstances devinrent plus fâcheuses, il fallut assurer
+nos communications avec Naples; on fut obligé d'occuper Rome et de
+saisir les Marches. Le conclave se répandit en menaces, on les méprisa.
+La cour pontificale, à laquelle on laissait librement exhaler sa bile,
+s'imagina qu'on la craignait et devint plus audacieuse. La guerre
+d'Autriche éclata, elle crut la circonstance favorable et lança sa bulle
+d'excommunication. La bataille d'Essling eut lieu, l'agitation se
+répandit dans le peuple, le pape se barricada; les troupes françaises
+étaient bravées, insultées, l'exaspération était à son comble. Un
+engagement pouvait avoir lieu d'un instant à l'autre; le général
+français ne voulut pas en courir la responsabilité. Il fit prévenir le
+pape du danger auquel ses mesures de défense l'exposaient, il n'obtint
+rien et fit enlever ce souverain pontife, afin de prévenir un malheur
+qu'une balle perdue, un incident imprévu pouvait amener.
+
+L'empereur n'apprit l'événement qu'après coup; il n'y avait plus à s'en
+dédire. Il approuva ce qui avait été fait, établit le pape à Savone,
+puis réunit Rome à l'empire français, en annulant la donation de
+Charlemagne. Tout le monde fut fâché de cette réunion, parce que tout le
+monde désirait la paix; on ne prit intérêt au pape que parce que cela
+offrait un moyen de nuire à l'empereur.
+
+Depuis long-temps, l'empereur était mécontent de la cour de Rome; elle
+avait cherché à souffler la discorde en France en envoyant secrètement
+des bulles à des maisons religieuses, quoique cette conduite fût opposée
+aux stipulations du concordat. L'administration publique avait été
+obligée d'intervenir dans cette affaire. Au moment de toutes les
+insurrections partielles de l'Italie, l'on soupçonna les prêtres d'en
+être les moteurs et de n'agir qu'en vertu des instructions de Rome;
+c'est en grande partie parce que l'on reconnut cette cour ennemie des
+idées libérales que l'on voulait consolider en France et en Italie, que
+l'on se détermina à l'attaquer ouvertement, parce que l'on crut que cela
+ne coûterait pas plus de temps ni de soins qu'il n'en faudrait pour
+triompher de toutes les tracasseries qu'elle ne cessait de susciter
+partout où elle faisait pénétrer son influence. On y serait
+indubitablement parvenu si l'empereur n'eût pas été engagé dans des
+travaux qui fixaient son attention, et l'empêchaient de donner aux
+affaires de Rome toute celle qu'elles méritaient. J'aurai encore
+plusieurs occasions de parler du mal qu'elles nous ont fait, et de
+déplorer que nous n'ayons pu les éviter.
+
+En Allemagne les esprits étaient plus tranquilles, mais n'étaient pas
+plus contens: les Westphaliens se soulevaient; un fils du duc de
+Brunswick avait levé une légion avec laquelle il courait le pays, et les
+Tyroliens résistaient avec avantage aux Bavarois. Presque toute l'armée
+de ce pays était occupée à cette guerre d'insurrection. Ces montagnards
+étaient commandés par un de leurs compatriotes, nommé Hoffer, artisan et
+propriétaire. Cet homme, né brave et actif, était dirigé par le baron
+d'Homayr. Il souleva ses compatriotes, les mena avec beaucoup d'adresse
+et les ramena victorieux de plusieurs entreprises. Dans cette position,
+l'empereur avait plus d'embarras après sa victoire qu'il n'en avait eu
+en commençant la campagne. Tout cela le détermina à traiter le plus tôt
+qu'il pourrait.
+
+L'Autriche avait laissé à Paris son ambassadeur M. le comte de
+Metternich; nous étions déjà maîtres de Vienne, qu'il était encore dans
+son hôtel à Paris, où on lui en voulait un peu de cette guerre, que l'on
+regardait comme la conséquence des rapports qu'il avait faits à sa cour.
+On a su depuis qu'il n'y avait eu qu'une part ordinaire, mais non
+instigative.
+
+Le ministre de la police, qui s'était plaint plusieurs fois de sa
+présence au milieu de la capitale, avait reçu ordre de le faire conduire
+à Vienne, où il était arrivé depuis peu, escorté par un officier de
+gendarmerie. Par suite de l'armistice conclu, il avait été renvoyé à
+l'armée autrichienne. Peu de temps après, il s'établit des
+communications entre les quartiers-généraux des deux armées. Elles
+commencèrent, selon l'usage, par n'être relatives qu'à l'échange des
+prisonniers; il n'y en avait pas beaucoup des deux côtés, car je ne
+crois pas que, pendant tout le cours de la campagne, nous en eussions
+fait plus de vingt mille, et les Autrichiens ne nous en avaient fait
+guère moins. Le commissaire qui vint le premier de la part de l'empereur
+d'Autriche, fut le prince Jean de Lichtenstein. On était accoutumé à le
+voir arriver chaque fois qu'il était question d'ouvertures pacifiques,
+et il n'était malgré cela jamais le dernier lorsqu'il fallait nous faire
+la guerre.
+
+L'empereur l'estimait particulièrement beaucoup, et je lui ai entendu
+dire qu'il aurait voulu le voir arriver comme ambassadeur à Paris, parce
+qu'avec un esprit comme le sien, les deux états n'auraient jamais été en
+guerre.
+
+J'ai eu occasion de voir ce prince chez lui à Vienne, où nous parlâmes
+des affaires qui occupaient tout le monde dans ce moment-là, et dans le
+cours de la conversation, il me montra un pouvoir que lui avait donné
+l'empereur d'Autriche pour traiter de la paix. Quoiqu'il ne fût conçu
+qu'en quatre lignes, écrites sur une simple feuille de papier à lettre,
+il était au moins la preuve de la grande estime dont jouissait le prince
+Jean de Lichtenstein en Autriche, et de celle que son maître avait pour
+lui. De notre côté, l'empereur lui en accordait aussi, et il avait
+spécialement recommandé que l'on plaçât des sauvegardes à son château de
+Fellerberg près de Vienne, et qu'on n'y logeât aucune troupe, (cela ne
+lui avait été demandé par personne). Je crois que c'est en traitant de
+l'échange des prisonniers que l'on a commencé à parler d'une paix
+définitive. L'Autriche la désirait d'autant plus, que nous écrasions le
+pays, et nous avions aussi beaucoup de raisons de ne pas la rejeter. On
+fut donc bientôt d'accord sur un lieu de conférences, où se rendirent,
+de la part de l'Autriche, MM. de Metternich, et, je crois M. de Stadion
+(je n'ose assurer que ce dernier y fût); de notre côté, ce fut M. de
+Champagny qui y assista. On choisit d'abord une petite ville située sur
+la route de Presbourg à Raab, que je crois être Altenbourg. Ce lieu fut
+choisi parce que, depuis l'armistice, toute la grande armée autrichienne
+avait fait une marche considérable par sa gauche, pour aller se réunir à
+l'armée de l'archiduc Jean, dans la Hongrie: la nôtre était restée dans
+ses cantonnemens, et le lieu dans lequel les conférences se tiendraient
+lui était indifférent. Cette réunion, dans laquelle on se faisait
+réciproquement beaucoup des politesses, sembla bientôt ne devoir pas
+être aussi expéditive en affaires qu'on s'en était flatté. La peur était
+passée, et chacun commençait à élever des difficultés qui n'eussent pas
+manqué de ramener encore des batailles.
+
+L'Autriche, au milieu de toutes ses guerres, avait eu aussi des têtes
+ardentes; et en même temps qu'il se formait dans ses armées des hommes
+impatiens de recommencer une guerre avec la France, il se formait aussi,
+dans ses cités, des philosophes qui réfléchissaient sur la source de
+toutes ces entreprises si souvent renouvelées contre un souverain qui
+avait le premier consacré les droits des peuples, qui tenait le sceptre
+par la volonté et le voeu d'un peuple qui l'avait proclamé et élevé sur
+le pavois.
+
+Les philosophes, tout en maudissant la guerre, ne pouvaient s'empêcher
+de condamner les agresseurs, et de justifier celui dont les trophées
+étaient cependant si coûteux à leur patrie. Ils faisaient partout des
+prosélytes, et nous eûmes occasion de reconnaître combien l'on est dans
+l'erreur en France lorsqu'on croit que des contrées éloignées manquent
+de lumières et de civilisation: nous avons trouvé plus d'idées libérales
+et philosophiques dans des pays que nous croyions à peine civilisés, que
+dans des provinces de France qui sont la patrie de plusieurs hommes
+célèbres par l'étendue de leurs connaissances et de leurs lumières. Tous
+les philosophes allemands nous offraient plus d'un moyen de troubler la
+société; les Hongrois nous envoyèrent des députés chargés de connaître
+jusqu'à quel point nous serions disposés à appuyer une insurrection
+tendant de leur part à recouvrer leur indépendance.
+
+Il n'aurait pas été impossible d'exciter du mécontentement en Bohême;
+tous ces différens moyens furent offerts à l'empereur, qui les fit
+écouter, mais qui ne reçut aucun des envoyés qui étaient venus dans les
+environs de son quartier-général. Il voulait sincèrement la paix, et
+trouvait de quoi la faire honorable sans démembrer la monarchie
+autrichienne. Il avait parfois de l'humeur contre les plénipotentiaires
+qui ne terminaient rien, et dans la crainte d'être encore joué, il fit
+camper toute l'armée dans chacun des arrondissemens qu'elle occupait. En
+même temps il fit construire un vaste camp retranché sur la rive gauche
+du Danube en face de Vienne.
+
+Il y fit rétablir le pont sur pilotis qui avait été brûlé, et ajouta
+deux ponts de bateaux à cette communication.
+
+De tous côtés on recommença à déployer de l'activité, et à se préparer à
+tout événement; c'est à cette époque qu'il fit la revue des différens
+corps de l'armée, l'un après l'autre, se rendant lui-même aux lieux où
+ils étaient campés. Il commença par celui du général Marmont, qui était
+campé à Krems; il en fut si content qu'il suffisait que le nouveau
+maréchal lui demandât quelque chose pour qu'il le lui accordât de suite.
+Le maréchal Marmont, dans son délire d'être maréchal de France, ne
+savait comment exprimer sa reconnaissance pour l'empereur d'avoir été
+élevé à la première dignité militaire; quoique depuis Marengo il ne se
+fût pas même trouvé sur un champ de bataille. Le sort l'en avait
+éloigné, et il voyait bien que cette distinction de l'empereur, dans la
+première occasion où il s'était fait voir en ligne, n'était qu'une
+marque de sa bienveillance pour lui. Il se regardait donc comme obligé à
+la justifier, plutôt qu'il ne la considérait comme une récompense,
+puisqu'il n'avait pas encore eu l'occasion de la mériter. Je me rappelle
+qu'un jour, étant allé à la chasse avec l'empereur, dans le parc du
+château impérial de Luxembourg, où résidait ordinairement l'empereur
+d'Autriche, je me trouvai revenir avec le maréchal Marmont. Nous étions
+tous deux seuls dans la même calèche; il ne m'entretenait que de son
+bonheur, me répétant mille fois que la fortune l'avait servi à souhait,
+qu'il n'avait point d'enfans et n'en aurait vraisemblablement point;
+que, conséquemment, il n'avait pas besoin de s'occuper d'acquérir des
+richesses, parce qu'en servant bien l'empereur, il lui ferait bien, tôt
+ou tard, cent mille écus de rente; qu'avec cela, pourvu qu'il lui permît
+de vivre près de lui comme un de ses plus anciens amis, lorsqu'il
+n'aurait plus de guerre à faire, il serait heureux de lui consacrer sa
+vie et de l'employer à la direction de travaux qui intéressassent sa
+gloire. Rien ne paraissait plus noble que de tels sentimens.
+
+De Krems l'empereur alla à Brunn pour voir le corps du maréchal Davout,
+qui était campé en grande partie sur l'ancien champ de bataille
+d'Austerlitz.
+
+L'empereur logea à Brunn dans le même local qu'il avait occupé en 1805.
+Il reçut les autorités de la province, qui profitèrent de l'occasion
+pour solliciter des dégrèvemens de charges. L'empereur leur répondit:
+«Messieurs, je sens tout ce que vous souffrez; je gémis avec vous des
+maux que la conduite de votre gouvernement a fait tomber sur vous; je
+n'y puis rien. Il y a à peine quatre ans que votre souverain me jura non
+loin d'ici, à la bataille d'Austerlitz, que jamais il ne s'armerait
+contre moi; je croyais à une paix éternelle entre nous deux, et ce n'est
+pas moi qui l'ai violée. Certainement si je n'avais pas cru à la loyauté
+dont on m'avait fait tant de protestations, je ne m'en serais pas allé
+comme je l'ai fait alors. Lorsque les monarques abusent des droits dont
+les a investis la confiance des peuples, et qu'ils attirent sur eux
+autant de calamités, ceux-ci ont le droit de la leur retirer.»
+
+Un des membres des autorités prit la parole pour justifier son maître,
+et finit sa réplique par cette phrase. «Rien ne pourra nous détacher de
+notre bon François.»
+
+L'empereur reprit avec humeur: «Vous ne m'avez pas compris, Monsieur, ou
+vous avez mal interprété ce que je viens de dire comme principe général.
+Qui vous parle de vous détacher de l'empereur François? je ne vous ai
+pas dit un mot de cela; soyez-lui fidèle dans la bonne comme dans la
+mauvaise fortune; mais alors souffrez et ne vous plaignez pas, parce
+qu'autrement c'est un reproche que vous lui adressez.»
+
+Après avoir congédié les autorités, il alla visiter la citadelle de
+Brunn qu'il faisait armer et approvisionner. En en faisant le tour, il
+vit pendre un cordon par une des fenêtres de la prison; à l'extrémité
+était attaché un morceau de papier avec ces mots: «Grâce! grâce!»
+L'empereur me chargea de m'informer de ce que cela voulait dire, et, sur
+mon rapport, il ordonna qu'on fît paraître le soldat qui était dans
+cette prison, à la revue du corps d'armée du maréchal Davout, qu'il
+passait le lendemain. Il alla parcourir toutes les positions qu'il avait
+fait occuper en 1805, et reconnaissait tous les chemins et les sentiers,
+aussi bien que s'ils avaient été ceux des environs de Saint-Cloud.
+
+Le lendemain il visita la position qu'il avait la veille de la bataille,
+remonta sur le centon que défendait notre gauche, puis il revint à la
+butte où son bivouac avait été établi la nuit qui avait précédé la
+bataille. Il fit placer le corps du maréchal Davout dans le même ordre
+qu'observaient ceux des maréchaux Lannes et Soult avant de commencer
+l'action, et dans cette position, il en passa la revue, selon sa
+coutume, régiment par régiment, et n'en omettant pas un sans avoir
+parcouru les rangs de chaque compagnie, et vu chaque soldat. Il arriva
+au régiment auquel appartenait le soldat qui l'avait imploré la veille;
+son colonel l'avait fait mettre à sa droite. L'empereur était à pied; en
+s'approchant de la compagnie des grenadiers, il s'arrêta devant le
+soldat qui s'était mis à genoux, et demanda ce que cela voulait dire. Le
+colonel répondit que c'était l'homme qui lui avait demandé grâce hier à
+la citadelle. Là-dessus l'empereur, qui ne s'en souvenait plus,
+questionna et demanda dans quel cas il était. Ce malheureux homme, dans
+un moment d'ivresse, avait porté la main sur son supérieur, et il devait
+passer à un conseil de guerre, d'où il n'y avait aucune espérance de le
+sauver. L'empereur demanda tout haut: «Est-ce un brave homme?» Tous les
+grenadiers répondirent: «Oh! oui, Sire, un bon soldat que nous
+connaissons, et qui ne reste pas derrière.» Alors l'empereur,
+s'approchant de ce malheureux qui était toujours à genoux, le prit par
+les deux oreilles, et lui secouant la tête, moitié par bonté et moitié
+avec un air de sévérité! il lui dit: «Comment, tu es un bon soldat, et
+tu fais des choses comme celles-là! Dis-moi ce que tu serais devenu si
+j'avais tardé à venir, seulement d'un jour.» Puis lui ayant donné deux
+tapes avec la main creuse, il lui dit: «Va-t-en à ta compagnie, et
+n'oublie pas cette leçon.» Dans ce moment il partit un cri de vive
+l'empereur! de la droite à la gauche du régiment. Il aurait fallu
+entendre ces acclamations! Comment pouvait-on s'étonner du délire qui
+s'emparait de l'esprit des troupes lorsqu'elles le voyaient passer? Il
+leur laissait dire tout ce qu'elles voulaient, lorsqu'elles souffraient,
+et jamais elles ne lui auraient refusé de faire un effort, parce
+qu'elles étaient toujours enlevées et électrisées par sa présence.
+
+La revue du corps d'armée dura très tard, et l'empereur ne rentra à
+Brunn, qu'à la nuit. Tous les généraux dînèrent avec lui ce soir-là. En
+causant avec eux, il leur adressa cette question. «Voici la deuxième
+fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je
+encore une troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce que l'on voit
+tous les jours, personne n'oserait parier que non.»
+
+Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la
+rivière de la Marche, jusqu'à Marchek, et rentra à Vienne après avoir
+parcouru le champ de bataille de Wagram.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Grandes parades de Schoenbrunn.--L'empereur court le danger d'être
+assassiné.--Détails sur l'assassin.--L'empereur le fait comparaître
+devant lui.--Conversation avec ce jeune fanatique.--Distribution de
+faveurs au 15 août.--Nouvelles de l'état des affaires
+d'Espagne.--Réflexions de l'empereur à ce sujet.
+
+
+Peu de jours après cette course, l'empereur alla passer la revue des
+Saxons, dont le quartier-général était à Presbourg; il revint de cette
+visite faire celle de Raab et du cours de la rivière de ce nom. Il
+traversa le lieu des conférences diplomatiques, où il donna une courte
+audience aux plénipotentiaires. En rentrant à Vienne, au retour de cette
+revue d'une grande partie des cantonnemens de l'armée, il pressa encore
+davantage les travaux militaires: on travaillait comme si l'armistice
+allait être rompu. On le croyait, parce que l'on ne voyait rien de
+rassurant dans tout ce qui se passait depuis l'ouverture des
+conférences.
+
+L'empereur avait tous les jours, dans la cour du château de Schoenbrunn,
+une grande parade, à laquelle il faisait venir successivement les hommes
+qui sortaient des hôpitaux, ainsi que tous les régimens qui avaient le
+plus souffert, afin de s'assurer par lui-même si on les soignait, et
+s'il leur rentrait du monde. Ces parades attiraient beaucoup de curieux,
+qui venaient exprès de Vienne pour voir cet imposant spectacle.
+
+Il avait soin de faire assister à ces cérémonies militaires tous les
+généraux et administrateurs de l'armée qui étaient à une distance
+raisonnable, et c'était dans ces occasions-là qu'il se faisait rendre
+compte des causes de la non-exécution des ordres qu'il avait donnés.
+
+C'est à une de ces parades qu'il manqua d'arriver un événement sur
+lequel on a fait mille versions déraisonnables. Nous étions à la fin de
+septembre; l'empereur passait la revue de quelques régimens de ligne
+dans la cour du château de Schoenbrunn; il y avait toujours un monde
+prodigieux à ces parades, et l'on mettait des sentinelles de distance en
+distance pour écarter la foule.
+
+L'empereur venait de descendre le perron du château, et traversait la
+cour pour gagner la droite du régiment qui formait la première ligne,
+lorsqu'un jeune homme de bonne mine s'échappa de la foule dans laquelle
+il était à attendre l'arrivée de l'empereur, et vint au devant de lui,
+en demandant à lui parler. Comme il s'expliquait assez mal en français,
+l'empereur dit au général Rapp, qui était là, de voir ce que voulait ce
+jeune homme. Le général Rapp vint lui parler; mais ne pouvant pas
+comprendre ce qu'il lui disait, il le regarda comme un pétitionnaire
+importun, et dit à l'officier de gendarmerie de service de le faire
+retirer. Celui-ci appelle un sous-officier, et fait conduire le jeune
+homme en dehors du cercle, sans y donner plus d'attention. On n'y
+pensait plus, lorsque l'empereur revenant à la droite de la ligne des
+troupes, le même jeune homme qui avait passé en arrière de la foule,
+sortit précipitamment du point où il s'était porté en second lieu, et
+vint de nouveau parler à l'empereur qui lui répondit: «Je ne puis vous
+comprendre; voyez le général Rapp.» Le jeune homme portait la main
+droite dans la poitrine comme pour prendre une pétition, lorsque le
+prince de Neuchâtel, en le prenant par le bras, lui dit: «Monsieur, vous
+prenez mal votre temps; on vous a dit de voir le général Rapp.» Pendant
+ce temps, l'empereur avait marché dix pas le long du front des troupes,
+et Rapp l'avait suivi. C'est alors que le prince de Neuchâtel dit à
+l'officier de gendarmerie de conduire ce jeune homme hors du cercle et
+de l'empêcher d'importuner l'empereur.
+
+L'officier de gendarmerie avait de l'humeur d'être ainsi dans le cas de
+renvoyer deux fois le même homme. Il le fit un peu rudoyer, et c'est en
+le prenant au collet qu'un des gendarmes s'aperçut qu'il avait quelque
+chose dans sa poitrine, d'où l'on tira un énorme couteau de cuisine,
+tout neuf, auquel il avait fait une gaîne de plusieurs feuilles de
+papier gris, ficelée avec du gros fil. Les gendarmes le menèrent chez
+moi, pendant que l'un d'eux venait me chercher. Pour éviter des
+longueurs, je rapporterai en peu de mots son aventure.
+
+Ce jeune homme était le fils d'un ministre protestant d'Erfurth; il
+n'avait pas plus de dix-huit à dix-neuf ans, avec une physionomie qui
+n'aurait pas été mal à une femme; il avait entrepris de tuer l'empereur,
+parce qu'on lui avait dit que les autres souverains ne feraient jamais
+la paix avec lui; et comme l'empereur était plus fort qu'eux tous, il
+avait résolu de le tuer, pour que l'on eût plus tôt la paix.
+
+On lui demanda quelle lecture il aimait. Il répondit: «L'histoire; et
+dans toutes celles que j'ai lues, il n'y a que la vie de la Vierge
+d'Orléans[25] qui m'ait fait envie, parce qu'elle avait délivré la
+France du joug de ses ennemis; et je voulais l'imiter.»
+
+Il était parti d'Erfurth sur sa seule résolution, emmenant un cheval de
+son père; le besoin le lui avait fait vendre en chemin, et il avait
+écrit à son père de ne pas s'en mettre en peine; que c'était lui qui
+l'avait pris, pour exécuter un voyage qu'il avait promis de faire,
+ajoutant que l'on entendrait bientôt parler de lui. Il avait été deux
+jours à Vienne à prendre des renseignemens sur les habitudes de
+l'empereur, et était venu à la parade une première fois pour étudier son
+rôle et voir où il pourrait se placer. Lorsqu'il eut tout reconnu, il
+alla chez un coutelier acheter cet énorme couteau de cuisine que l'on
+trouva sur lui, et revint à la parade pour exécuter son projet.
+
+Pendant que le jeune homme me faisait cet aveu, la parade défilait, et
+je ne rejoignis l'empereur que dans son cabinet, pour lui rendre compte
+du danger qu'il avait couru sans s'en douter. Le général Rapp le lui
+avait déjà rapporté, et il ne voulait pas y croire, jusqu'à ce que, lui
+ayant montré le couteau pris sur le jeune homme, il répondit d'un air à
+moitié moqueur: «Ah! cependant il paraît qu'il y a quelque chose; allez
+me chercher le jeune homme, je veux le voir.»
+
+Il retint les généraux qui avaient assisté à la parade, et qui étaient
+encore dans les salles du château, et leur parla de cette aventure.
+J'arrivai avec le jeune homme. En le voyant entrer, l'empereur fut saisi
+d'un mouvement de pitié, et dit: «Oh! oh! cela n'est pas possible, c'est
+un enfant.» Puis il lui demanda s'il le connaissait. Celui-ci, sans
+s'ébranler, lui répondit: «Oui, Sire.»
+
+L'empereur. «Et où m'avez-vous vu?»
+
+Réponse. «À Erfurth, Sire, l'automne passé.»
+
+L'empereur. «Pourquoi vouliez-vous me tuer?»
+
+Réponse. «Sire, parce que votre génie est trop supérieur à celui de vos
+ennemis et vous a rendu le fléau de notre patrie.»
+
+L'empereur. «Mais ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre; pourquoi
+ne tuez-vous pas l'agresseur? cela serait plus juste.»
+
+Réponse. «Oh non! Sire! Ce n'est pas votre majesté qui a fait la guerre;
+mais comme elle est toujours plus forte et plus heureuse que tous les
+autres souverains ensemble, il était plus aisé de vous tuer que d'en
+tuer tant d'autres, vos ennemis, qui ne sont pas aussi à craindre parce
+qu'ils n'ont pas autant d'esprit.»
+
+L'empereur. «Comment auriez-vous fait pour me tuer?»
+
+Réponse. «Je voulais vous demander si nous aurions bientôt la paix, et
+si vous ne m'aviez pas répondu, je vous aurais plongé le couteau dans le
+coeur.»
+
+L'empereur. «Mais les militaires qui m'entourent vous auraient d'abord
+arrêté avant que vous n'eussiez pu me frapper, ensuite ils vous auraient
+mis en pièces.»
+
+Réponse. «Je m'y attendais bien, mais j'étais résolu à mourir.»
+
+L'empereur. «Si je vous faisais mettre en liberté, iriez-vous chez vos
+parens, et abandonneriez-vous votre projet?»
+
+Réponse. «Sire, si nous avions la paix, oui; mais si nous avons encore
+la guerre je l'exécuterai.»
+
+L'empereur fit appeler le docteur Corvisart qui avait été mandé quelques
+jours auparavant de Paris à Vienne, où il était arrivé. Comme dans ce
+moment il se trouvait dans les appartemens de l'empereur, il le fit
+entrer, et, sans lui rien expliquer, il lui fit tâter le pouls à ce
+jeune homme et lui demanda comment il était. M. Corvisart lui répondit
+que le pouls était un peu agité, mais que l'homme n'était point malade;
+que cette agitation n'était qu'une légère émotion nerveuse. Ce fut alors
+que l'empereur lui dit: «Eh bien! ce jeune homme vient de cent lieues
+d'ici pour me tuer;» il lui conta ce que je viens de dire.
+
+On ramena ce malheureux jeune homme à Vienne, où il fut traduit à un
+conseil de guerre et exécuté. On l'avait mis en prison à Vienne;
+l'empereur partit pour Paris sans donner d'ordre à son égard: ces
+détails-là ne le regardaient pas, et ce fut l'autorité qui remettait
+Vienne aux Autrichiens, qui traduisit ce jeune homme devant une
+commission militaire avec les documens qui existaient sur lui. Il était
+difficile que l'on osât prendre sur soi de ne pas en débarrasser la
+société.
+
+Cette singulière aventure fit penser plus d'une bonne tête: on avait vu
+combien il s'en était peu fallu qu'elle ne réussît, et on commença à
+craindre que l'exemple de ce jeune fanatique ne trouvât des imitateurs.
+Puis, comme on oublie tout, cette affaire passa comme les autres.
+
+Elle fut cependant sue à Vienne, et on ne manqua pas de trouver des
+hommes qui prétendirent qu'elle avait des ramifications; on eut beaucoup
+de peine à se convaincre que le projet n'était sorti que de cette jeune
+tête.
+
+Après que l'empereur eut réuni son armée en aussi bon état qu'elle
+pouvait l'être après une si laborieuse campagne, il la fit manoeuvrer
+souvent, et entretenait ainsi dans l'esprit des habitans une opinion
+morale, qui lui aurait été favorable, s'il avait dû recommencer les
+hostilités. C'est au 15 août 1809 que l'empereur, étant à Vienne, nomma
+le prince de Neuchâtel prince de Wagram, le maréchal Masséna prince
+d'Essling, et le maréchal Davout prince d'Eckmuhl. Il créa ducs les
+ministres de la guerre, de la justice, des finances et des relations
+extérieures (c'est-à-dire MM. Clarke, Reynier, Gaudin et Champagny),
+ainsi que le ministre-secrétaire d'État, M. Maret. Les maréchaux
+Macdonald et Oudinot furent également nommés, le premier duc de Tarente,
+et le second duc de Reggio.
+
+Il y eut ce jour du 15 août, anniversaire de la naissance de l'empereur,
+un _Te Deum_ chanté à la métropole de Vienne, auquel assistèrent les
+généraux de l'armée ainsi que les magistrats de la ville.
+
+On venait d'apprendre par la voix publique, et particulièrement par les
+journaux anglais, qu'il s'était livré en Espagne une bataille entre
+notre armée et l'armée anglaise, et que le résultat avait été heureux
+pour celle-ci. Nous attendions tous les jours le courrier qui devait en
+apporter l'avis officiel avec des détails; mais la difficulté des
+communications entre Madrid et Bayonne ne permettait pas que
+l'impatience de l'empereur fût satisfaite. On attendit environ quinze
+jours avant de voir arriver M. Carion de Nisas, qui était porteur de
+cette nouvelle; il avait assisté à la bataille, et était bien informé de
+tout ce qui concernait nos affaires en Espagne.
+
+Tout ce qu'il raconta à l'empereur lui donna beaucoup d'humeur, et il
+disait hautement que, bien que sa meilleure armée fût en Espagne, on n'y
+faisait que des sottises. Je n'ai point fait cette campagne, mais voici
+ce que j'en ai appris.
+
+Le maréchal Soult, après sa malheureuse affaire d'Oporto, s'était retiré
+par Guimarens, Montolegne et Orense sur Luego, où il rejoignit le
+maréchal Ney, qui avait évacué la Corogne et réuni son corps d'armée. Il
+avait été obligé de prendre cette route, parce que les Anglais l'avaient
+débordé, et prolonger son mouvement en passant par Amarante et Chavez.
+
+Ces troupes anglaises étaient un détachement considérable de l'armée de
+lord Wellington, qui, pendant cette opération d'une partie de son armée,
+remontait la vallée du Tage avec le reste, en même temps qu'une armée
+espagnole s'avançait par la Manche sur Tolède.
+
+Les maréchaux Soult et Ney, réunis à Luego, se concertèrent et
+convinrent de faire ensemble un mouvement sur Orense pour battre les
+Anglais, et disperser les rassemblemens d'insurgés qui les avaient déjà
+rejoints.
+
+Ils partirent en effet pour se porter sur Orense; mais, avant d'arriver
+à ce point, le maréchal Soult prit à sa gauche et vint gagner Sanabria;
+le maréchal Ney prétendit qu'il ne l'avait pas prévenu de ce changement
+de résolution, qui le mit dans une position critique, ne l'ayant appris
+que par un incident; le maréchal Soult dit lui en avoir fait part.
+Lequel des deux croire? Je n'en sais rien; mais il n'est pas présumable
+que le maréchal Soult ait pris plaisir à compromettre le maréchal Ney:
+ce qui est plus vraisemblable, c'est que l'ordonnance ou officier
+porteur de l'avis aura été pris en chemin.
+
+Quelle que soit la manière dont le maréchal Ney ait été averti, il
+suivit le mouvement du maréchal Soult en évacuant toute la Galice, et
+ces deux corps vinrent passer l'Exla à Saint-Cébrian, pour se porter sur
+Zamora. Ils vinrent ensuite par Salamanque à Plasencia, où ils furent
+rejoints par le corps du maréchal Mortier, qui arrivait directement de
+Valladolid.
+
+Ces trois corps étaient réunis à Plasencia, lorsque M. de Wellington, en
+remontant la vallée du Tage avec toute son armée, s'avança jusqu'à
+Talavera de la Reyna. Au bruit de son approche, le roi était parti de
+Madrid, avec les maréchaux Jourdan, Victor, et le corps du général
+Sébastiani. Cette armée s'avança à la rencontre des Espagnols sur la
+route de Madrid à Tolède, et à la rencontre des Anglais sur celle de
+Madrid à Talavera.
+
+Le roi fit prévenir les maréchaux réunis à Plasencia de son mouvement,
+et leur ordonna de passer et de descendre dans la vallée du Tage. Soit
+que son ordre arrivât trop tard, soit que lui-même eût trop précipité
+son mouvement offensif sur l'armée anglaise, on n'obtint pas ce que l'on
+avait espéré par un mouvement de manoeuvre; on réunit tout ce que l'on
+pût du corps qui observait les Espagnols (c'était celui de Sébastiani) à
+celui que les maréchaux Jourdan et Victor commandaient en avant sur
+Talavera, et on attaqua maladroitement l'armée anglaise, qui se trouvait
+dans la situation la plus avantageuse où la fortune pouvait la placer
+pour nous, si les corps de Plasencia avaient pu prendre part à l'action.
+Au lieu de cela, on l'engagea avec des troupes venues de Madrid; on se
+disputa les hauteurs des positions, on perdit des deux côtés beaucoup de
+monde, et on n'obtint aucun résultat. L'armée du roi, ne comptant plus
+sur l'attaque des trois maréchaux qui étaient à Plasencia, se retira
+pour se réunir au corps qui était opposé aux Espagnols, et couvrir
+Madrid.
+
+L'armée anglaise fut obligée de se retirer le lendemain, ayant eu avis
+de la marche de l'armée des trois maréchaux, qui, étant partie de
+Plasencia, pouvait arriver avant elle, non seulement au pont d'Almaraza,
+mais à celui de l'Arzobispo, qui étaient, surtout ce dernier, les seuls
+points de retraite du général Wellington.
+
+Il ne fallait pas l'attaquer avant qu'on ne fût en mesure de les occuper
+lorsqu'il se serait présenté pour repasser le Tage; il n'y avait même
+aucun inconvénient à laisser attaquer les trois maréchaux les premiers,
+et à se tenir prêt à suivre l'armée anglaise dans le mouvement
+rétrograde qu'elle aurait dû faire pour aller défendre son point de
+retraite. On aurait pu alors l'engager; et même la forcer à une action
+désastreuse pour elle; au lieu de cela, on a été lui présenter une
+occasion d'assurer sa retraite en faisant battre le corps destiné par sa
+position à la poursuivre: aussi arriva-t-elle sans accident au pont de
+l'Arzobispo, qu'elle trouva libre, et elle n'eut aucun engagement avec
+l'armée des maréchaux. Cette campagne était le début de M. Wellington
+dans la carrière de gloire qu'il a parcourue avec tant d'éclat depuis;
+et nous étions destinés à voir les meilleures troupes de France, celles
+de Boulogne, d'Austerlitz et de Friedland, condamnées à recevoir des
+humiliations des ennemis, parce qu'elles étaient confiées à des mains
+qui n'en surent pas tirer parti.
+
+L'empereur levait les épaules de pitié en écoutant ces détails, et nous
+qui étions témoins de la différence qu'il y avait entre l'armée
+d'Espagne et celle qu'avait l'empereur en Allemagne, où il venait
+d'exécuter de si prodigieuses choses, nous faisions déjà de tristes
+réflexions sur l'état où la France pourrait être réduite lorsqu'il n'y
+serait plus.
+
+L'empereur nous disait, en parlant de ceux qui commandaient en Espagne
+(sans désigner personne): «Ces gens-là ont bien de la présomption; on
+m'accorde un peu plus de talent qu'à un autre, et pour livrer bataille à
+un ennemi que je suis accoutumé à battre, je ne crois jamais avoir assez
+de troupes; j'appelle à moi tout ce que je puis réunir: eux s'en vont
+avec confiance attaquer un ennemi qu'ils ne connaissent pas, et
+n'emmènent que la moitié de leur monde! Peut-on manoeuvrer ainsi? Il
+faudrait que je fusse partout. Que n'ai-je eu ici les trois corps de
+Soult, Ney et Mortier, j'en aurais fait voir de belles à ceux-ci» (les
+Autrichiens)!
+
+Il n'avait effectivement qu'un seul corps d'infanterie, celui du
+maréchal Davout, qui fût composé d'aussi bonne troupes que celles qui
+étaient en Espagne. Cette bataille de Talavera donna à l'empereur un
+chagrin qui dura plusieurs jours; il concevait aisément une mauvaise
+fortune de guerre, mais une faute que l'on pouvait éviter diminuait tout
+de suite la bonne opinion qu'il avait eue de celui qui l'avait commise.
+Malgré cela, il avait une bonté naturelle pour tous ceux qui avaient
+servi sous lui longtemps, et quoiqu'il les grondât parfois, il leur
+fournissait presque aussitôt les moyens de rentrer en grâce. Il ne
+pardonnait rien aussi facilement que les torts que l'on avait eus envers
+lui personnellement. Une bonne action détruisait, dans son esprit,
+l'effet de dix fautes; mais un manque à l'honneur ou un manque de
+courage perdait sans retour celui qui s'en rendait coupable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Les conférences sont transportées à Vienne.--Chimères de quelques
+intrigans.--Anecdote à ce sujet.--La paix est signée.--On fait sauter
+les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la
+grâce de leur mère.--Regret de l'empereur.--Singulière méprise.
+
+
+On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne,
+pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient
+comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans
+les conférences où l'on traitait de la paix.
+
+L'empereur était impatient des lenteurs des négociations, et, voulant
+avoir ses plénipotentiaires plus à sa portée, il avait transféré à
+Vienne le siége des conférences. C'était alors le prince Jean de
+Lichtenstein qui était le principal plénipotentiaire pour l'Autriche. Ce
+changement fut cause que l'on savait à peu près dans tout Vienne les
+plus petits détails de ce qui se passait à ces conférences; cela
+intéressait trop de monde pour que l'on eût rien négligé de ce qui
+pouvait faire découvrir quelques particularités. Il y avait autour de
+l'empereur quelques hommes qui s'opiniâtraient à croire que l'Autriche
+était disposée à ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un
+gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne
+laissaient échapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimères
+qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens éclairés
+de Vienne, tandis que ce n'étaient que les rêves de quelques hommes à
+mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les
+pays, ces intrigans paraissent avoir le privilége de duper les hommes de
+bien, et ceux de Vienne semblèrent avoir complètement réussi près des
+hommes les plus marquans de tout ce qui était à l'armée de l'empereur.
+Voici une anecdote qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Le
+maréchal Bessières était à sa première sortie, depuis la blessure qu'il
+avait reçue à Wagram; il était venu voir l'empereur à l'heure de son
+déjeuner, ce qui avait lieu après la parade; l'empereur avait fait
+entrer le maréchal Bessières depuis quelques instans, lorsqu'on lui
+annonça un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre.
+L'empereur, qui n'était pas accoutumé à le voir à cette heure-là, lui
+demanda d'un ton gai: «Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans
+de Vienne?» Croirait-on qu'il répondit de bonne foi: «Sire, ils sont
+pénétrés d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat
+qu'il a à loger, un protecteur près du nouveau souverain qu'il plaira à
+V. M. de leur donner?»
+
+L'empereur ne répondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela.
+Il finissait son déjeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un
+compte à lui rendre; il était en assez belle humeur, et me demanda aussi
+ce que disaient les Viennois. Je lui répondis «qu'ils nous donnaient à
+tous les diables du matin au soir, et que bien sûrement ils
+entreprendraient de se défaire de nous, si nous devions prolonger notre
+séjour parmi eux.» L'empereur me répliqua (le maréchal Bessières
+présent): «Ceci me paraît plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si
+la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de mille Vendées; je
+n'écoute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrêter. Aussi
+j'espère finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu'à des
+bagatelles.» Effectivement, la paix fut signée très peu de jours après.
+Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie
+pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hâter dans ses décisions?
+Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette
+idée-là, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes,
+indépendamment des deux guerres qu'il avait déjà, et qu'il soutenait au
+moyen de tous les efforts de son habileté. Je sais bien qu'on lui a
+supposé le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le
+grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il
+ait jamais songé à une pareille chose. Il avait trop à faire en France
+et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait
+infailliblement prolongé son séjour à Vienne.
+
+Je me rappelle même qu'à cette époque, il me donna ordre de faire partir
+de Paris un équipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour
+Bayonne, et, en même temps, d'écrire au grand-écuyer du roi d'Espagne,
+pour que le roi lui envoyât quelques uns de ses meilleurs chevaux à
+Burgos, où il comptait se rendre de suite[26].
+
+La paix ayant été signée, elle fut envoyée à la ratification de
+l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas à la donner. L'empereur fit une
+proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des
+soins qu'ils avaient donnés aux blessés de l'armée; il leur témoignait
+combien il avait souffert de ne pouvoir alléger les maux qui avaient
+pesé sur eux, ajoutant que cette considération l'avait en partie décidé
+à terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles.
+
+Il terminait par leur dire que, si, pendant son long séjour près de leur
+capitale, il ne s'était pas montré davantage au milieu d'eux, c'était
+parce qu'il n'avait pas voulu détourner leurs respects et leurs hommages
+de l'amour qu'ils portaient à leur souverain. Ces adieux firent beaucoup
+de plaisir aux habitans de Vienne.
+
+L'empereur leur avait laissé prendre un peu de licence. L'hiver
+approchait; le petit peuple était très malheureux; il leur laissa couper
+du bois dans les forêts impériales, et répondait aux employés
+autrichiens, qui voulaient les en empêcher en faisant faire des
+représentations à l'empereur: «Mais comment ferait l'empereur votre
+maître? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux,
+mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et
+mettez cela sur mon compte[27].»
+
+Les magistrats de Vienne vinrent prendre congé de lui; ils lui
+demandèrent d'épargner les remparts de la ville, que l'on avait minés
+depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en
+observant qu'il était même dans leur intérêt qu'ils fussent détruits,
+parce qu'il ne prendrait plus fantaisie à qui que ce fût d'exposer leur
+ville à être brûlée, pour satisfaire une ambition particulière. Il dit
+que cela avait même été son projet en 1805; mais qu'ayant été exposé,
+cette fois-ci, ou à incendier Vienne, ou à courir des chances fâcheuses,
+s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus à
+l'avenir être dans ce cas.
+
+Les magistrats furent obligés de se retirer, et lorsque l'empereur fut
+parti, on mit le feu aux différens fourneaux de mine qui avaient été
+établis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut,
+après l'explosion, seize ouvertures considérables. On fut très sensible
+à Vienne à cette opération; on la regarda comme une flétrissure: mais
+l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manière à ce
+qu'on ne pût pas la défendre, et nullement celle d'humilier la
+population.
+
+Nous entendîmes la détonation de ces fourneaux à quelque distance de
+Schoenbrunn. Par le traité de paix, on avait stipulé un temps déterminé
+pour évacuer la capitale et les États autrichiens; ce fut le maréchal
+Davout qui fut chargé de l'arrière-garde, et de remettre le pays aux
+autorités autrichiennes. Il resta, en conséquence, encore quelque temps
+à Vienne.
+
+On a souvent parlé d'exécutions et on a mis sur le compte de l'empereur
+des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours
+sanctionné des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonné que l'on
+traduisît qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu
+une information de suite, et qu'on ne lui ait présenté un rapport
+accompagné d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en
+liberté; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de
+partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le
+ministre de la police.
+
+L'empereur rentrait un jour d'une course à cheval; il trouva dans la
+cour du château une dame, d'un extérieur respectable accompagnée de deux
+petits enfans; tous trois étaient en noir. L'empereur crut un instant
+que c'était la veuve de quelque officier tué à la bataille. Il
+s'approcha d'eux avec intérêt. Sa contenance changea quand il apprit
+qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de
+l'empereur la grâce de leur mère, condamnée à mort par le tribunal
+criminel de cette ville.
+
+L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu
+parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait être bien
+sérieuse pour que l'on fût venu de si loin pour lui demander la grâce
+d'une condamnée. Cette dame n'était munie d'aucune lettre de
+recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de
+sensibilité à l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en
+faveur de laquelle elle intercédait. C'est alors qu'elle nomma madame de
+D***; ce nom rappela à l'empereur toute l'affaire, et il répondit à
+cette dame qu'il était fâché de ne pouvoir la dédommager d'un aussi
+pénible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait
+lui répondre sans connaître l'opinion du conseil, surtout sur un cas
+comme celui dont il était question, parce qu'il rappelait à son esprit
+des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du
+droit de faire grâce dans cette occasion.
+
+J'ai vu le moment où il allait l'accorder; son coeur avait déjà prononcé,
+mais d'autres considérations lui parlaient plus haut que la sensibilité;
+il était fort en colère contre le ministre de la police, qui, après
+avoir fait un grand éclat de cette affaire et s'en être fait un mérite,
+donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vînt lui demander grâce de
+l'exécution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien écrit; il
+disait avec raison: «Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir
+pas écrit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donné des passe-ports à
+une famille que je suis obligé de renvoyer désolée?» Il se plaignit
+beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police.
+
+La personne pour laquelle on demandait grâce à l'empereur était une
+madame D***, divorcée d'avec son mari, et vivant fort légèrement avec
+tout le monde. Après son divorce elle s'était retirée chez sa mère avec
+ses deux enfans; elle habitait un château à sept ou huit lieues de Caen,
+sur le bord d'une route.
+
+Plusieurs fois la messagerie avait été arrêtée et volée non loin de là,
+sans que l'on pût parvenir à découvrir les auteurs de ce brigandage, qui
+était exercé par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher
+leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur
+compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs,
+lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire
+découvrir quelques uns; on eut bientôt les autres: ils étaient tous de
+ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant à de
+bonnes familles; mais ayant fréquenté de mauvaises compagnies, ils
+s'étaient perdus. Madame D*** s'était associée à eux au point de leur
+donner asile dans son château, où ils se réunissaient pour aller
+commettre le vol, et où ils revenaient ensuite pour le partager après
+l'avoir exécuté. Ses désordres l'avaient conduite à cet état
+d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'après les
+dépositions des complices; elle y fut convaincue et condamnée.
+
+Son avocat lui avait probablement conseillé de se déclarer enceinte,
+afin d'obtenir une suspension à son exécution, et avoir le temps
+d'envoyer sa mère et ses enfans demander sa grâce.
+
+Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'était au
+ministre à en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le
+ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage à une famille qui
+s'en est retournée pleurant tout le long du chemin, et laissant croire
+qu'elle était victime de la cruauté de l'empereur.
+
+Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre
+espèce qui aurait pu avoir des suites désagréables, si l'empereur
+n'avait pas été si bien servi, que l'on y remédia sur-le-champ, sans que
+cela pût paraître.
+
+Il venait de signer la paix, et avait dicté à M. de Menneval, son
+secrétaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et
+l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent
+copiées, et alla voir défiler la parade. M. de Menneval, les ayant
+achevées, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lût et les
+signât à son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il
+dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance
+les adresses pour avoir plus tôt expédié les lettres au retour de
+l'empereur, qui ne tarda pas à rentrer.
+
+Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval
+ajoutait à l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse à
+ployer l'autre lui-même, à la mettre dans l'enveloppe, à la cacheter, et
+va lui-même la donner au général autrichien Bubna, qui était, depuis la
+parade, à attendre dans le salon voisin. Celui-ci était déjà parti pour
+le quartier-général de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant
+mettre la deuxième lettre dans l'enveloppe, trouva que c'était
+l'enveloppe de l'empereur de Russie qui était restée, et il avait en
+main la lettre destinée à l'empereur d'Autriche; en sorte que le général
+Bubna était parti avec la lettre destinée à l'empereur de Russie, dans
+l'enveloppe à l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas
+nécessaire, je crois, d'ajouter que ce n'était pas la même chose: aussi
+l'empereur vint-il lui-même pour faire courir après le général Bubna,
+que l'on joignit hors des grilles du château; on lui dit que l'empereur
+désirait qu'il revînt, parce qu'il avait quelque chose à ajouter à la
+lettre dont il était porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe,
+et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mêla plus
+de l'expédition de ses dépêches, et laissa ce soin à M. de Menneval, qui
+ne le quittait pas un seul jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Pertes de l'Autriche.--Départ pour la France.--Arrivée à
+Fontainebleau.--M. de Montalivet.--Opinion de l'empereur sur cette
+famille.--Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière à
+Paris.--Véritable motif du divorce de l'empereur.--Le prince Eugène
+chargé d'en parler à l'impératrice.--Cérémonie du divorce.
+
+
+Par le traité de paix, l'Autriche perdit à peu près trois millions
+d'habitans; elle céda la Gallicie avec les provinces illyriennes, et
+quelques territoires dans l'Innviertel, ainsi que le pays de Salzbourg.
+Les princes confédérés d'Allemagne eurent quelques augmentations de
+territoire; la Bavière particulièrement se trouvait doublée en
+population depuis 1805, et dans les deux guerres l'empereur avait remis
+deux fois sur le trône le souverain de ce pays; son armée avait acquis
+une gloire nationale en combattant avec nous. L'empereur aimait les
+Bavarois; le général Wrede, entre autres, était un de ceux qu'il
+distinguait le plus. Avant de quitter l'Allemagne, il lui donna une
+terre de 36,000 livres de rente; elle était située à la frontière de la
+Bavière, dans la portion de territoire qu'elle acquérait sur l'Autriche
+par ce traité de paix.
+
+Il fallait que l'Autriche eût eu bien peur des suites d'une reprise
+d'hostilités pour s'être imposé de pareils sacrifices, ou bien qu'en y
+souscrivant elle eût conservé une arrière-pensée, parce que dans le
+nombre il y en avait d'incompatibles avec son existence. Il me semble
+que, si cela m'eût concerné, je me serais fort méfié de cette
+résignation. Je ne sais pas si l'empereur y croyait beaucoup; mais ce
+qui est certain, c'est qu'en partant de Vienne il vint à Passau sur
+l'Inn, où il faisait exécuter des travaux de fortifications immenses, et
+qu'en les visitant tous, non seulement il n'ordonna pas d'en ralentir
+l'activité, mais au contraire il recommanda de mettre cette place dans
+le meilleur état de défense. Il avait ordonné que l'on y conduisît
+l'artillerie qu'on avait prise à Vienne. Il resta deux jours à Passau à
+attendre un courrier de Vienne que devait lui expédier M. de Champagny,
+et ce n'est qu'après l'avoir reçu que définitivement il partit pour la
+France.
+
+Nous vînmes de Passau à Landshut, et de Freysing à Munich, où l'empereur
+fut reçu comme un véritable libérateur; la cour était au château de
+Nymphenbourg: c'est là où l'empereur descendit; il resta deux ou trois
+jours chez le roi de Bavière, et vint ensuite à Augsbourg chez l'ancien
+électeur de Trèves, qui, depuis le congrès de Ratisbonne était évêque
+d'Augsbourg. Il dîna avec lui, et partit de suite pour Stuttgard. Il
+voulut s'arrêter à Ulm chez M. de Grawenrenth, gouverneur civil du
+cercle, qui avait été ministre du roi de Bavière près de lui pendant la
+campagne de 1805. Il y soupa, et, ayant voyagé la nuit, il arriva le
+lendemain de bonne heure chez le roi de Wurtemberg, dont la cour était
+rentrée à Stuttgard: on lui fit une réception très-brillante; il y resta
+également un jour, passa de même quelques instans à Carlsruhe, et arriva
+à Strasbourg, où il ne s'arrêta que le temps nécessaire pour recevoir
+des rapports sur tout ce qu'il avait ordonné de faire dans cette place
+et à Kehl. De là il ne s'arrêta plus jusqu'à Fontainebleau, où il avait
+ordonné à sa maison de venir le recevoir, ainsi qu'aux ministres de lui
+apporter leur travail.
+
+Mais il avait voyagé si vite, qu'il arriva le premier. Il n'y avait pas
+encore un domestique d'arrivé; il attendit tout le monde en visitant les
+appartemens neufs qu'il avait fait faire. C'est cette année que l'on
+s'est servi, pour la première fois, du bâtiment situé dans la cour du
+Cheval Blanc, où était auparavant l'école militaire, qui venait d'être
+transférée à Saint-Cyr. Il l'avait fait arranger en appartemens
+d'honneur, pour donner de l'ouvrage aux manufactures de Lyon et aux
+ouvriers de Paris. Ce qu'il vint de monde de toutes parts, pour le voir,
+ne peut se rendre; on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour
+lui exprimer son amour et son dévoûment. S'il est un monarque autorisé à
+compter sur les hommages des peuples qu'il gouverne, quel est celui qui
+en a reçu plus de témoignages que l'empereur n'en a reçu des Français et
+des populations d'un grand nombre d'autres pays?
+
+L'impératrice, qui était à Saint-Cloud, vint à Fontainebleau, et peu
+d'heures après son arrivée dans cette résidence, il y eut une réunion de
+toutes les dames les plus gracieuses dont cette cour a été le modèle. Il
+y en avait très peu qui n'eussent pas un mari, un frère, ou un fils,
+soit avec l'empereur, soit dans l'armée, et je ne crois pas qu'il ait
+oublié une seule fois de leur en donner lui-même des nouvelles en même
+temps qu'il leur en demandait des leurs. Dans ces occasions-là, il était
+moins un monarque qui venait recevoir des hommages et des marques de
+soumission, qu'un bon et excellent père qui aimait à voir réuni autour
+de lui tout ce qui touchait de près aux familles qu'il avait associées à
+sa destinée. Ce palais de Fontainebleau avait été tiré de l'état de
+ruine dans lequel il était tombé, et se trouvait, comme par magie,
+rétabli dans un état de magnificence qu'on n'y vit jamais, même dans les
+plus beaux jours de Louis XIV.
+
+Nous étions arrivés à Fontainebleau le 29 octobre 1809, et l'empereur y
+resta jusqu'au 21 novembre suivant. Pendant ces trois semaines, il
+remplaça le ministre de l'intérieur, qui était mort pendant la campagne.
+Entre plusieurs candidats, il choisit M. de Montalivet, alors
+directeur-général des ponts et chaussées; il aimait beaucoup cette
+famille. En en parlant, il se servait de cette expression: «C'est une
+famille d'une rigoureuse probité, et composée d'individus d'affection;
+je crois beaucoup à leur attachement.» Il avait bien raison, et il n'a
+pas eu affaire à des ingrats, car M. de Montalivet était un homme de
+bien dans toute l'extension du mot.
+
+L'empereur partit pour rentrer à Paris et en même temps pour voir le roi
+de Saxe, qui venait d'y arriver uniquement pour lui faire une visite et
+le remercier d'avoir délivré ses États, et en second lieu de les avoir
+agrandis. L'empereur lui fit donner le palais de l'Élysée, que l'on
+avait garni de tout ce qui était nécessaire à sa représentation, et tout
+ce qui composait les principales autorités de l'État s'empressa d'aller
+offrir ses hommages à ce vertueux monarque. Son exemple fut suivi par
+les autres princes confédérés, et nous vîmes arriver successivement le
+roi de Wurtemberg, que l'empereur fit loger au palais du Luxembourg, et
+le roi de Bavière, qui arriva un peu plus tard. Le prince primat ainsi
+que d'autres des bords du Rhin vinrent également.
+
+Cet hiver fut remarquable par ses fêtes et ses plaisirs, et en même
+temps par le plus grand événement que nous eussions encore vu. Il y a eu
+mille contes de débités sur les motifs qui ont déterminé l'empereur à
+rompre les liens dans lesquels il s'était engagé depuis plus de quinze
+ans, et à se séparer d'une personne qui fut la compagne de sa vie
+pendant les circonstances les plus orageuses de sa glorieuse carrière.
+On lui a supposé l'ambition de s'allier au sang des rois et on s'est plu
+à répandre le bruit qu'il avait sacrifié toutes les autres
+considérations à celle-là; on a été là-dessus dans une erreur absolue,
+et aussi injuste à son égard qu'on l'est d'ordinaire envers ceux qui
+sont au-dessus de nous. La vérité la plus exacte est que le sacrifice de
+l'objet de ses affections a été le plus pénible qu'il ait éprouvé
+pendant sa vie, et qu'il n'y a rien qu'il n'eût préféré à ce qu'il a été
+obligé de faire par des motifs que je vais décrire.
+
+On fut généralement injuste envers l'empereur, lorsqu'il mit la couronne
+impériale sur sa tête; on ne l'a cru mû que par un sentiment d'ambition
+personnelle, et on était dans une grande erreur. J'ai déjà dit qu'il lui
+en avait coûté pour changer la forme du gouvernement, et que, sans la
+crainte de voir l'État troublé de nouveau par les divisions qui sont
+inséparables d'un gouvernement électif, il n'eût peut-être pas changé un
+ordre de choses qui semblait être la première conquête de la révolution.
+
+Depuis qu'il avait ramené la nation aux principes monarchiques, il
+n'avait rien négligé pour consolider des institutions qui assuraient
+tout à la fois le retour des premiers, et qui maintenaient la
+supériorité des idées modernes sur les anciennes. La diversité
+d'opinions ne pouvait plus après lui amener de troubles, relativement à
+la forme du gouvernement; mais cela ne suffisait pas: il fallait encore
+que la ligne d'hérédité fût déterminée d'une manière si précise, qu'elle
+n'offrît plus à sa mort une occasion de querelles entre des prétendans,
+parce que, si ce malheur était arrivé, il aurait suffi de la moindre
+intervention étrangère pour rallumer la discorde parmi nous. Son
+sentiment d'ambition particulière, dans ce cas, consistait à vouloir
+faire passer son ouvrage à la postérité, et à transmettre à son
+successeur un État fortement établi sur ses nombreux trophées.
+
+Il ne pouvait se dissimuler que cette suite de guerres continuelles
+qu'on lui suscitait, dans le dessein de diminuer sa puissance, n'avait
+réellement d'autre but que de l'abattre personnellement, parce qu'avec
+lui tombait toute cette puissance qui n'était plus soutenue par
+l'énergie révolutionnaire qu'il avait lui-même comprimée, et pour
+continuer à imprimer au dehors une terreur dominatrice, il aurait fallu
+entretenir dans l'intérieur cette fièvre volcanique qui souvent sauve
+les empires, mais qui, dirigée par une main habile, les mène quelquefois
+à leur asservissement.
+
+Il était toujours sorti victorieux des entreprises qui avaient été
+formées contre lui; presque toutes avaient produit un effet contraire à
+celui que ses ennemis s'étaient proposé, et c'est ainsi qu'eux-mêmes
+avaient réuni dans sa main cette masse de moyens qui leur parut plus
+redoutable encore avec un génie comme le sien; mais aussi, puisqu'ils
+cherchaient si souvent à les lui arracher à lui-même, lorsqu'il
+commandait ses armées en personne, que ne devait-on pas craindre qu'ils
+entreprissent sous son successeur, qui d'abord ne pouvait être qu'un
+collatéral, et, en deuxième lieu, qui aurait trouvé la nation épuisée,
+l'armée dégoûtée et les ressorts de l'esprit public usés!
+
+Ce sont ces considérations qui l'ont déterminé, et qui lui faisaient
+quelquefois dire, en parlant de ses ennemis: «Ils se sont donné
+rendez-vous sur ma tombe; mais c'est à qui n'y viendra pas le premier.»
+Ce sont ces considérations, dis-je, qui l'ont déterminé à s'occuper du
+choix de son successeur.
+
+L'empereur n'avait point d'enfans; l'impératrice en avait deux, dont les
+destinées semblaient déjà fixées, et il n'aurait pu tourner sa pensée
+vers eux, sans tomber dans de graves inconvéniens, et sans faire quelque
+chose d'imparfait, qui aurait porté son principe de destruction avec son
+institution même. Je crois cependant que, si les deux enfans de
+l'impératrice avaient été seuls dans sa famille, il aurait pris quelque
+arrangement pour assurer son héritage au vice-roi, parce que la nation
+eût passé par cette transaction sans secousse ni déchirement, et que
+rien n'eût été dérangé de l'ordre qu'il avait établi. Le vice-roi était
+un prince laborieux, ayant une âme élevée, connaissant très-bien
+l'étendue de ses devoirs envers l'empereur, et il se serait lui-même
+imposé l'obligation de consolider tout le système du gouvernement qui
+lui aurait été remis.
+
+Ce qui m'a donné cette opinion, c'est que j'ai toujours vu l'empereur
+content de sa soumission, et il disait quelquefois qu'il n'avait pas
+encore éprouvé un désagrément de la part du vice-roi. Il ne s'arrêta
+pourtant pas à l'idée de fixer son héritage sur lui, parce que d'une
+part il avait des parens plus proches, et que par là il serait tombé
+dans les discordes qu'il voulait principalement éviter. Mais ensuite il
+reconnaissait la nécessité de se donner une alliance assez puissante
+pour que, dans le cas où son système eût été menacé par un événement
+quelconque, elle eût pu lui servir d'appui et se préserver d'une ruine
+totale. Il espérait aussi que ce serait un moyen de mettre fin à cette
+suite de guerres dont il voulait sortir à tout prix.
+
+Tels furent les motifs qui le déterminèrent à rompre un lien auquel il
+était attaché depuis tant d'années: c'était moins pour lui que pour
+intéresser un État puissant à l'ordre de choses établi en France. Il
+pensa plusieurs fois à cette communication qu'il voulait faire à
+l'impératrice, sans oser lui parler; il craignait pour elle les suites
+de sa sensibilité, les larmes ont toujours trouvé le chemin le plus sûr
+de son coeur. Cependant il crut avoir rencontré une occasion favorable à
+son projet avant de quitter Fontainebleau; il en dit quelques mots à
+l'impératrice, mais il ne s'expliqua pas avant l'arrivée du vice-roi,
+auquel il avait mandé de venir: ce fut lui-même qui parla à sa mère et
+la porta à ce grand sacrifice; il se conduisit dans cette occasion en
+bon fils et en homme reconnaissant et dévoué à son bienfaiteur, en lui
+évitant des explications douloureuses avec une compagne dont
+l'éloignement était un sacrifice aussi pénible qu'il était sensible pour
+elle. L'empereur ayant réglé tout ce qui était relatif au sort de
+l'impératrice, qu'il établit d'une manière grande et généreuse, pressa
+le moment de la dissolution du mariage, sans doute parce qu'il souffrait
+de l'état dans lequel était l'impératrice elle-même, qui dînait tous les
+jours et passait le reste de la soirée en présence de personnes qui
+étaient les témoins de sa descente du trône. Il n'y avait entre lui et
+l'impératrice Joséphine aucun autre lien qu'un acte civil tel que cela
+était d'usage dans le temps où il s'était marié. Or, les lois avaient
+prévu la dissolution de ces sortes de contrats; en conséquence à un jour
+fixe, il y eut le soir chez l'empereur une réunion des personnes dont
+l'office était nécessaire dans cette circonstance, parmi lesquelles
+étaient M. l'archi-chancelier et M. Régnault de Saint-Jean-d'Angely. Là,
+l'empereur fit à haute voix la déclaration de l'intention dans laquelle
+il était de rompre son mariage avec Joséphine, qui était présente, et
+l'impératrice, de son côté, fit en sanglotant la même déclaration.
+
+Le prince archi-chancelier ayant fait donner lecture de l'article de la
+loi, en fit l'application au cas présent, et déclara le mariage dissous.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+L'impératrice Joséphine, son caractère, sa bonté.--Démêlés de Napoléon
+et de son frère Louis, roi de Hollande.--Ordre d'intercepter des
+dépêches.--Encore M. Fouché.--Position politique de l'empereur.
+
+
+Les formalités une fois remplies, l'impératrice prit congé de
+l'empereur, et descendit dans son appartement qui était au
+rez-de-chaussée. D'après des arrangemens convenus à l'avance, elle
+partit le lendemain matin, pour aller s'établir à la Malmaison. De son
+côté, l'empereur alla le même jour à Trianon; il ne voulait pas rester
+seul dans cet immense château des Tuileries, qui était encore tout plein
+du souvenir de l'impératrice Joséphine. Elle descendit du rang suprême
+avec beaucoup de résignation, en disant qu'elle était dédommagée de la
+perte des honneurs par la consolation d'avoir obéi à la volonté de
+l'empereur. Elle quitta la cour, mais les coeurs ne la quittèrent point;
+on l'avait toujours aimée, parce que jamais personne ne fut si bonne. Sa
+prévenance envers tout le monde fut la même étant impératrice qu'elle
+l'avait été auparavant; elle donnait avec profusion et avec tant de
+bonne grâce, qu'on aurait cru être impoli que de ne pas accepter; on ne
+pouvait entrer chez elle sans en revenir comblé. Elle n'a jamais nui à
+personne dans le temps de sa puissance; ses ennemis même en ont été
+protégés; il n'y a presque pas eu un jour de sa vie où elle n'ait
+demandé quelque grâce pour quelqu'un que souvent elle ne connaissait
+pas, mais qu'elle savait mériter son intérêt; elle a établi un grand
+nombre de familles, et dans ses dernières années elle était entourée
+d'une peuplade d'enfans dont les mères avaient été mariées et dotées par
+ses bontés. La méchanceté lui reprochait un peu de prodigalité dans ses
+dépenses: faut-il l'en blâmer? On n'a pas mis le même soin à compter les
+éducations qu'elle payait pour des enfans de parens indigens; on n'a
+point parlé des aumônes qu'elle faisait porter à domicile. Toute sa
+journée se dépensait à s'occuper des autres, et fort peu d'elle. Tout le
+monde la regretta pour l'empereur parce qu'on savait qu'elle ne lui
+disait jamais que du bien de presque tout ce qui le servait. Elle fut
+même utile à M. Fouché, qui avait voulu en quelque sorte se rendre
+l'instrument de son divorce un an plus tôt[28].
+
+Pendant son séjour à Malmaison, le grand chemin de Paris à ce château ne
+fut qu'une procession, malgré la mauvaise saison; chacun regardait comme
+un devoir de s'y présenter au moins une fois la semaine.
+
+L'empereur de son côté faisait ce qu'il pouvait pour s'accoutumer à être
+seul à Trianon, où il avait été s'établir; il envoyait souvent savoir
+des nouvelles de l'impératrice à Malmaison; je crois que sans ses
+occupations il y aurait été le plus souvent lui-même.
+
+À l'occasion de cet événement, il avait appelé à Paris quelques membres
+de sa famille; ils vinrent lui tenir compagnie à Trianon; le roi et la
+reine de Bavière arrivèrent aussi à Paris dans ce temps-là. Ce fut celui
+des souverains de l'Allemagne qui y resta le dernier. L'hiver se passa
+gaiement en bals masqués et autres divertissement de ce genre.
+L'empereur recommanda lui-même que l'on procurât beaucoup de distraction
+aux princes qui étaient venus lui faire visite. Il avait pris un soin
+particulier de ce qui concernait la reine de Bavière, au service
+d'honneur de laquelle il avait fait attacher des dames du palais de
+l'impératrice. À la fin de janvier, tous les princes étaient retournés
+chez eux; il ne restait à Paris que quelques membres de la famille de
+l'empereur.
+
+Au milieu de toutes ces distractions, l'empereur ne négligeait pas les
+affaires publiques. Les Anglais avaient été forcés d'évacuer Flessingue
+avec l'île de Walcheren, où les maladies avaient mis leur armée presque
+tout entière à l'hôpital. Par suite de cette occupation de Flessingue
+par les Anglais, l'empereur se plaignit au roi de Hollande de ce que ses
+troupes n'avaient pas fait leur devoir[29]. Il y avait un petit fort
+dans l'Escaut, appelé le fort de Bast, qui se rendit à la flotte
+anglaise sans avoir tiré un coup de canon. Il prétendit que le port et
+l'arsenal d'Anvers n'étaient pas suffisamment à couvert, avec des
+voisins comme les Hollandais, et voulut, par suite de cette opinion,
+prendre des arrangemens pour obtenir de lui une partie de la frontière
+militaire de la Hollande de ce côté-là. Il trouva de la résistance dans
+son frère, qui était aussi venu à Paris à l'occasion de la rupture du
+mariage. Cette résistance devint sérieuse. Je ne sais qui est-ce qui
+avait mis dans l'esprit du roi de Hollande que, pendant qu'il était à
+Paris, l'empereur donnait des ordres aux troupes qui, depuis la paix
+étaient revenues à Anvers, d'entrer à Berg-op-Zoom, Bois-le-Duc et
+Breda, qui étaient les places de la nouvelle frontière que l'on voulait
+occuper pour être maître de l'Escaut oriental et du reste du cours de la
+Meuse, mais il est certain qu'il y avait un traître qui rapportait au
+roi de Hollande des projets qu'il avait peut-être supposés lui-même à
+l'empereur; car l'empereur, qui avait toujours des moyens particuliers
+pour être informé de tout, fut averti que le roi se proposait d'envoyer
+un courrier en Hollande, pour que ces trois places résistassent si les
+troupes françaises se présentaient pour les occuper. On prétendit de
+plus qu'il avait prescrit que quand même il y aurait un ordre de sa part
+pour les remettre aux Français, il ne fallait pas y obtempérer avant
+qu'il ne fût de retour dans ses états, voulant ainsi donner à penser
+qu'il aurait peut-être perdu sa liberté, ou qu'on lui aurait surpris
+cette transaction.
+
+L'empereur, justement mécontent qu'on lui supposât un tel projet, le fut
+particulièrement du mal que pouvait produire en Hollande une pareille
+lettre, surtout lorsqu'il n'y avait aucun motif pour l'écrire. Il était
+au Théâtre français, le soir du jour où il apprit ces détails; j'avais
+eu l'honneur de l'accompagner. Il paraît qu'il était préoccupé de ce
+qu'on lui avait dit, parce qu'il me fit approcher pour me donner à voix
+basse l'ordre d'aller dire de sa part au ministre de la police de
+prendre des mesures pour saisir aux barrières tous les courriers qui
+partiraient de Paris pour la Hollande. Je trouvai le ministre chez lui;
+il donna ses ordres en ma présence, et demanda ses chevaux en me disant
+qu'il allait lui-même voir le roi de Hollande.
+
+Il fallait bien qu'il craignît quelque chose par suite de ce qui avait
+été rapporté à l'empereur, ou de ce que le roi de Hollande se proposait
+de faire, parce que je ne lui avais rien dit, ne sachant rien moi-même.
+Je vins rendre compte à l'empereur de l'exécution de ses ordres; il
+était encore au spectacle, et parut un peu étonné que le ministre de la
+police ait été voir le roi de Hollande aussi promptement. Voici comment
+je me suis expliqué cela: le ministre de la police aimait à se mêler un
+peu de tout, et ménageait tous les partis. Il est entré dans ma pensée
+que c'était lui-même qui, après avoir jeté de l'inquiétude dans l'esprit
+du roi, l'aurait entendu tenir quelques propos qu'il avait été rapporter
+à l'empereur, et que, voyant l'ordre qu'il recevait de faire arrêter ses
+courriers, il s'était hâté d'aller l'en avertir, afin qu'il prît des
+précautions pour les dépêches importantes, laissant toutefois les
+insignifiantes, afin que l'on saisît quelque chose qui prouvât que l'on
+avait exécuté l'ordre donné. Arriva-t-il chez le roi avant ou après le
+départ du courrier qui était parti ce soir-là, et qui fut arrêté à la
+barrière: c'est ce que je ne sais pas; mais ce que j'ai fortement
+soupçonné depuis, c'est que le courrier ayant été amené chez le ministre
+de la police, celui-ci ne remit à l'empereur que ce qu'il convenait au
+roi de Hollande de laisser voir, c'est-à-dire que si le courrier était
+déjà parti lorsque le ministre a été chez le roi, il lui a rendu ses
+dépêches, dont le roi a soustrait ce qu'il voulait, ou que s'il n'était
+parti qu'après la visite du ministre, l'infidélité a été encore plus
+facile.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intention du roi était de résister
+ouvertement, et que l'on attendait ses ordres en Hollande. Que portait
+le courrier, si ce n'était cet ordre? L'empereur savait bien en quels
+termes il était sur ce point avec le roi son frère, et n'était pas
+surpris qu'il écrivît en conséquence en Hollande, où il savait que l'on
+se disposait à la défense. Il fut bien plus étonné de ne rien voir dans
+les dépêches qu'on lui apportait. Cela m'a donné à penser que le
+ministre de la police ayant eu peur pour lui des suites d'une
+explication qui aurait vraisemblablement eu lieu entre l'empereur et le
+roi, si le ton des dépêches y avait donné lieu, il avait imaginé de les
+duper tous deux, parce qu'indubitablement le roi se serait justifié en
+disant que ses craintes venaient du ministre, et que l'empereur n'eût
+pas manqué de dire à son frère que c'était ce même ministre qui l'avait
+averti.
+
+L'empereur ne dit rien, mais il n'en pensa pas moins, et je crois qu'il
+mit cette anecdote au nombre de celles qu'il se proposait de ne pas
+oublier lorsqu'il en serait temps.
+
+Le roi de Hollande eut une belle occasion de se plaindre de la violence
+qu'on lui faisait; les torts n'avaient pas l'air d'être de son côté;
+mais cependant lorsqu'il vit l'empereur tellement prononcé pour obtenir
+ce qu'il avait fait traiter officiellement par les relations
+extérieures, il céda, et le maréchal Oudinot, qui était sur la
+frontière, reçut ordre d'entrer en Hollande, et de prendre possession de
+la partie cédée.
+
+Après la paix, l'empereur avait fait retourner une grande quantité de
+troupes vers l'Espagne, et le reste de l'armée était venu prendre des
+quartiers dans les provinces allemandes dont le sort avait été remis à
+sa disposition par les traités antérieurs. On s'écria beaucoup contre
+cette mesure, qu'elle était une preuve que l'empereur cherchait déjà une
+nouvelle guerre; on était dominé par la calomnieuse méchanceté, qui
+empêchait de réfléchir que les troupes qui vivaient sur les provinces
+étrangères, et qui étaient payées avec leur revenu, étaient autant de
+dégrèvement pour le trésor public, qui aurait été dans l'obligation
+d'envoyer au dehors des sommes énormes pour leur solde et entretien.
+
+Les mêmes passions répliquaient qu'il n'y avait qu'à faire la paix! Mais
+ce n'était que pour faire la paix qu'il gardait les provinces étrangères
+et une aussi forte armée. Il avait dû la proportionner à toutes celles
+que ses ennemis pouvaient lui opposer; il gardait les provinces
+allemandes pour les rendre en retour de ce qu'il avait à demander à
+l'Angleterre, tant pour lui que pour ses alliés.
+
+Il n'avait aucun moyen de reconquérir les possessions françaises et
+hollandaises d'outre-mer, dont les deux nations ont un égal besoin; mais
+il avait en sa possession des provinces allemandes et des états entiers
+à rendre ou à leur indépendance ou à leur ancienne domination, qui
+étaient tous des alliés de l'Angleterre. Il fallait qu'il parvînt à
+faire la paix avec elle de cette manière, ou que la guerre fût
+éternelle.
+
+L'Angleterre augmentait sa puissance dans les quatre parties du monde;
+l'empereur n'augmentait la sienne qu'en Europe, et il ne retenait que ce
+qui intéressait l'Angleterre, pour avoir en main de quoi régler ses
+comptes avec elle. Croit-on, par exemple, que l'empereur eût jamais
+voulu garder Dantzig, Lubeck, Hambourg, le Hanovre, la Hollande,
+Erfurth, Fulde, etc, etc., etc.? Il aurait rendu tout cela pour le
+rétablissement d'un équilibre dans les possessions d'outre-mer entre les
+différentes puissances maritimes. Il y a même plus: c'est qu'il aurait
+fini par séparer l'Italie de la France, si l'Espagne avait pu faire sa
+révolution sans secousse ni guerre. Il n'a gardé l'Italie que pour la
+préserver de ses anciennes habitudes, et en même temps pour en tirer des
+moyens de résister à cette suite de coalitions qui se reformaient contre
+lui aussitôt qu'il les avaient dissipées; s'il n'avait pas eu l'Italie,
+il aurait succombé à la première entreprise qui eût été bien dirigée.
+Elle lui donnait des hommes, de l'argent, des magasins, et mettait de
+l'intervalle et des obstacles entre lui et ses ennemis. S'il avait
+consenti à être indifférent envers l'Italie, il serait tombé de suite
+moins qu'au rang de deuxième puissance. L'Italie ne pouvait être neutre;
+la force des habitudes y reprenant son influence, elle eût été ingrate,
+et eût bientôt porté tous nos moyens à nos ennemis; et l'empereur
+n'ayant ni Naples ni l'Espagne, aurait été moins fort que ne l'était la
+France avant la révolution, surtout lorsque le temps serait revenu où
+les deux états auraient été gouvernés par des princes administrateurs,
+et tout à la fois belliqueux qui auraient cherché à affermir leur
+puissance en l'étendant.
+
+Les princes, qui lui faisaient la guerre sous prétexte que sa puissance
+troublait la sécurité de tout le monde, ne permettaient pas que l'on
+s'effrayât de la leur, qui avait pris, pendant notre révolution et
+avant, une extension au-delà de toutes bornes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Projets d'alliance.--L'empereur penche vers la Russie.--Réponse de
+l'empereur Alexandre.--Intrigue.--Le chevalier de Florette.--M. de
+Semonville.--Réponse de la cour de Vienne.--Embarras de l'empereur.--Il
+consulte son conseil.--Diversité des opinions.
+
+
+Nous étions à la fin de janvier 1810. Le divorce de l'empereur avait été
+prononcé dans le mois précédent, et vraisemblablement il avait déjà
+songé à former une nouvelle union avec une princesse qui, en resserrant
+les liens d'une alliance utile pour la France, pourrait lui donner un
+héritier que chacun regardait comme le seul obstacle au retour des
+dissensions intestines.
+
+Il n'y avait, à cette époque, de princesse en âge d'être mariée, dans
+les familles qui régnaient sur de grands états, qu'en Russie; et en
+Autriche S.A.I. madame l'archiduchesse Marie-Louise et une de ses soeurs,
+plus âgées toutes deux que la princesse de Russie.
+
+L'empereur n'avait alors que quarante ans, et quoique la disproportion
+d'âge fût très-grande, il y avait plusieurs raisons qui l'avaient porté
+à sacrifier les convenances particulières à la politique de l'état. Il
+était, par inclination, attaché à l'empereur de Russie, avec lequel il
+était en alliance, et, malgré le ressentiment que lui avait donné la
+conduite de son armée dans la campagne qu'il venait de terminer, il
+aurait encore saisi une occasion de resserrer des liens qui avaient paru
+tant convenir à tous deux, d'autant plus que l'alliance avec la Russie
+étant bien entretenue, et par conséquent bien observée, la paix ne
+pouvait jamais être troublée en Europe. En second lieu, il n'y avait
+rien entre ces deux grandes puissances qui s'opposât à une parfaite
+intimité: elles étaient indépendantes l'une de l'autre, et leurs armées,
+en se rencontrant, n'avaient appris qu'à s'estimer réciproquement; au
+lieu qu'après tout ce qui s'était passé entre nous et l'Autriche, on ne
+pouvait pas s'arrêter à l'idée de tourner ses regards vers ce côté.
+
+On croit que c'est à la fin de décembre, ou au commencement de janvier
+que l'empereur écrivit confidentiellement à M. de Caulaincourt, son
+ambassadeur en Russie, relativement au projet qu'il avait de s'unir avec
+la princesse Anne Paulowna, parce que je me rappelle qu'à un cercle au
+château des Tuileries, après qu'il fut de retour de Trianon, il me
+demanda à voix basse de lui désigner, parmi les dames qui étaient dans
+le salon, quelle était celle dont la figure avait le plus de rapport
+avec celle de la grande-duchesse Anne de Russie. Je me trouvais être le
+seul Français de tout ce qui était là, qui avait eu l'honneur de la
+voir; mais elle n'avait alors que seize ans, et quoiqu'elle promît déjà
+beaucoup, j'eus de la peine à satisfaire sa curiosité. Il m'en reparla
+encore une fois depuis, et je crois que si la réponse à la lettre qu'il
+avait fait remettre par M. de Caulaincourt avait été telle qu'il la
+désirait, il n'eût pas différé un moment à donner suite à ce projet. Il
+l'attendait avec impatience, lorsqu'au lieu de ce qu'il espérait, il
+reçut une lettre de l'empereur de Russie, qui n'acceptait ni ne
+refusait[30].
+
+Il fallait six semaines pour avoir une réponse à une demande faite de
+Paris à Saint-Pétersbourg, parce que l'on accordait quinze jours pour la
+communication officielle, et quinze jours à chaque courrier. Les six
+premières semaines étaient donc passées en pure perte; mais pendant ce
+temps-là les esprits travaillaient: on pariait pour et contre, parce que
+dans une ville comme Paris, on sait tout, et on conjecture de tant de
+manières différentes sur les choses que l'on ne sait pas, que souvent on
+met le doigt sur la vérité.
+
+On parlait assez du prochain mariage de l'empereur avec une princesse de
+Russie, pour qu'il n'y ait plus qu'une opinion là-dessus, et chacun
+cherchait déjà à se faire une position à la cour de la nouvelle
+souveraine, lorsqu'un incident, oeuvre d'une intrigue, vint déranger tous
+les calculs.
+
+Depuis le dernier traité de paix, l'Autriche avait envoyé à Paris, comme
+ambassadeur, M. le prince de Schwartzenberg (l'officier-général) sa
+position était réellement pénible; et il fallait un bien grand
+dévouement à son souverain pour venir occuper ce poste à Paris, après
+des événemens aussi malheureux que ceux que l'Autriche avait éprouvés;
+néanmoins il eut la constance d'y rester. Il avait chez lui des
+assemblées auxquelles un grand nombre de personnes se rendaient.
+
+La maison d'un ambassadeur ne manque jamais d'hommes assidus, lorsque le
+dîner y est bon, et qu'avec cela le maître de la maison est poli. On
+avait déjà commencé à prendre des habitudes chez le prince de
+Schwartzenberg qui avait avec lui, comme chef d'ambassade, le chevalier
+de Florette; celui-ci était fort connu à Paris, et je crois que c'est la
+raison qui avait déterminé le choix qui en avait été fait.
+
+M. de S***, sénateur, avait été autrefois ambassadeur de France en
+Hollande, où il avait connu M. de Florette, qui y était employé à la
+légation autrichienne dans ce pays[31].
+
+Un certain soir, S*** étant chez l'ambassadeur d'Autriche (prince de
+Schwartzenberg) y rencontra Florette, et dans un à parté que les
+diplomates aiment toujours, S*** l'entretint des affaires du temps, et
+du bruit qui courait du mariage prochain de l'empereur avec une
+princesse de Russie; mais que cela n'était encore qu'un projet, parce
+que rien n'était arrêté; en même temps il témoigna au chevalier de
+Florette son étonnement de ce que la cour d'Autriche, qui avait de
+belles princesses, ne faisait aucune démarche pour les faire préférer,
+ajoutant que cela était maladroit, parce que c'était le seul moyen de
+réparer les affaires; qu'il était d'ailleurs connu en Autriche que,
+cette occasion une fois manquée, elles pourraient encore aller pis.
+
+Le chevalier de Florette, soit qu'il soupçonnât quelque chose d'officiel
+dans cette communication, ou qu'il la regardât comme une simple
+conversation, ne manqua pas de répondre à M. de S*** comme un homme qui
+était enchanté de l'entendre; et pour connaître le fond de la vérité de
+ce qu'il lui disait, il lui répliqua que l'on serait sans doute très
+flatté à Vienne de recevoir une proposition de cette nature, mais que la
+bienséance ne permettait pas de parler de princesses dont le nom devait
+être respecté, et qu'avant tout, il faudrait savoir comment cela serait
+reçu aux Tuileries. Leur conversation finit là. M. de S*** vint
+directement chez M. le duc de Bassano, secrétaire d'État; il le trouva
+au moment où il allait partir pour travailler avec l'empereur. Il lui
+rapporta la conversation qu'il venait d'avoir avec le chevalier de
+Florette, avec cette différence qu'il la raconta comme si c'était M. de
+Florette qui eût commencé à entrer en matière, et qui aurait dit: «Nous
+n'osons point parler de nos princesses, parce que nous ne savons pas
+comment cette proposition serait reçue, et malgré le désir que nous en
+avons, nous devons attendre que les regards se tournent de notre
+côté[32].»
+
+Cette version était bien différente de la vérité l'on pouvait en induire
+que l'Autriche désirait ce mariage, et avait même donné des instructions
+secrètes à son ambassadeur, soit pour chercher à en parler, ou pour
+répondre sur ce point, si le cas s'en était présenté. Dans la première
+conversation, M. de S*** avait donné une sorte d'avis particulier à M.
+de Florette, et il résultait de ce qu'il rapportait à M. de Bassano que
+c'était M. de Florette qui lui avait fait entendre que l'Autriche
+désirait cette alliance, pour laquelle elle n'osait se présenter de
+crainte d'un refus. M. le duc de Bassano n'eut garde d'oublier de rendre
+compte de cela à l'empereur; il le désirait, et l'empereur y prêta
+l'oreille d'autant mieux, qu'il ne voyait pas net dans ce qui se passait
+en Russie relativement à la question qu'il y faisait traiter. Comme rien
+ne lui disait qu'elle se terminerait au gré de ses désirs, il chargea à
+tout événement M. de Bassano de voir semi-officiellement le prince de
+Schwartzenberg, comme s'il n'eût été question que d'approfondir quelles
+seraient les intentions dans lesquelles on trouverait le cabinet de
+Vienne sur cette proposition, si on la hasardait. L'ambassadeur ne put
+que donner les meilleures assurances; mais demanda, pour plus de sûreté,
+le temps d'expédier un courrier dont il ferait connaître la réponse à M.
+le duc de Bassano: cela fut fait ainsi. Il y avait tant de brillant pour
+les amours-propres particuliers dans cet événement, que l'on n'oublia
+rien de tout ce qui pouvait le faire réussir; et en conséquence, le
+sénateur, qui était ami du duc de Bassano, courut bien vite chez M. de
+Florette pour lui dire où l'on en était avec la cour de Russie, afin
+qu'il parût à la cour comme un homme bien informé, et qu'ils en
+retirassent tout le petit crédit qui devait leur en revenir pour avoir
+fait hâter cette négociation qui intéressait les deux pays.
+
+Voilà donc un courrier sur le chemin de Vienne, pendant que l'on en
+attendait un de Saint-Pétersbourg; il va et revient deux fois avant que
+l'autre ait fait la moitié du chemin. Je ne pouvais comprendre quel
+mauvais génie avait soufflé sur nos affaires avec ce pays-là, surtout
+lorsque je vis que l'inquiétude de l'impératrice-mère sur l'âge trop
+tendre de sa fille était à peu près sans réplique; mais au moins il n'y
+aurait pas eu cette raison-là à alléguer, si l'aînée, qui avait alors
+vingt ou vingt-un ans, avait encore été à marier. Que de conjectures il
+est permis de tirer de cette malencontre! Pendant que la Russie faisait
+des objections (car il fut un moment où l'empereur regardait la chose
+comme faite, au point qu'il disait que cet événement amènerait sans
+doute l'empereur de Russie à Paris); pendant, dis-je, qu'elle tardait à
+se décider, le courrier de Vienne revint, apportant une réponse
+satisfaisante à tout ce que l'on pouvait désirer, et à laquelle la
+bienséance imposait de répondre avec le même empressement.
+
+L'empereur se trouva donc placé entre une espérance, et une proposition
+dont la conclusion dépendait de lui.
+
+Il y avait beaucoup de raisons pour désirer de fixer promptement tous
+les esprits, car chacun avait pris part à cet événement comme si cela
+avait été sa propre affaire. À Paris, on aime tant à causer de tout, que
+le mariage de l'empereur était devenu l'anecdote du jour et le sujet de
+toutes les conversations. De son côté, il était aussi bien aise de se
+voir marié, afin d'avoir l'esprit libre pour autre chose. Il voulut
+cependant, dans cette grande occasion, consulter son conseil privé; il
+fut assemblé aux Tuileries. Le roi de Naples, qui y fut un des plus
+énergiques opposans à l'alliance autrichienne, M. l'archi-chancelier, M.
+l'archi-trésorier, M. de Talleyrand, les ministres, au nombre desquels
+était M. Fouché, en faisaient partie.
+
+L'état de la question y fut posé tel qu'il était, c'est-à-dire, la
+Russie ne disant pas non, mais alléguant des motifs de retard qui
+couvraient peut-être d'autres projets étrangers à cet événement, tels
+que quelques transactions politiques; et l'Autriche désirant l'alliance
+de suite, et la présentant de bonne grâce.
+
+L'empereur aimait à connaître les opinions de tout le monde; il demanda
+d'abord ce qui vaudrait mieux pour la France, d'épouser une princesse de
+Russie ou une princesse autrichienne. Beaucoup de voix furent en faveur
+de la Russie, et l'empereur, en ayant demandé les motifs, eut occasion
+de remarquer que le principal était la crainte qu'une princesse
+autrichienne ne fût accessible à quelque ressentiment particulier par
+suite de la mort du roi et de la reine de France, sa grande-tante. Or,
+ce n'était là qu'une considération secondaire, qui intéressait quelques
+personnes qui penchaient, par cette raison, pour la Russie, et
+l'empereur n'ayant pas vu qu'on lui assignât des motifs raisonnables
+pour en agir autrement, se décida pour S. A. I. madame l'archiduchesse
+Marie-Louise, parce que son âge lui convenait mieux, et que la manière
+avec laquelle l'Autriche la présentait était faite pour inspirer
+beaucoup de confiance.
+
+Cette décision une fois prise, on en mena l'exécution si rapidement, que
+le même soir le contrat de mariage de l'empereur fut dressé, signé par
+lui et envoyé à Vienne, en même temps que la demande en forme de la main
+de S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise. Conséquemment, on
+écrivit en Russie pour qu'il ne fût plus donné suite au projet que l'on
+y avait formé. J'ai eu occasion, depuis, de me convaincre de l'opinion
+que beaucoup de petits intérêts personnels avaient concouru à faire
+changer aussi promptement les résolutions de l'empereur, et même que
+quelqu'un, qui avait les facilités de l'approcher de très près, n'avait
+pas nui aux projets de l'Autriche, pour réclamer, dans un autre temps,
+l'intervention de cette puissance en faveur d'autres intérêts qui
+devenaient étrangers à la France.
+
+Comme ceci est purement une anecdote, quelque fondée qu'elle soit, je
+n'ai pas jugé convenable de l'expliquer davantage. Lorsque l'empereur se
+fut prononcé, tout le monde trouva qu'il avait pris le meilleur parti:
+les uns disaient qu'une princesse russe aurait amené un schisme dans la
+religion; d'autres, que l'influence russe nous aurait dominés de la même
+manière qu'elle cherchait à s'établir partout. On aurait cependant pu
+observer que l'exercice du rite grec n'aurait pas plus troublé l'église
+que les protestans et les juifs.
+
+Le peuple, c'est-à-dire la classe marchande, qui n'avait pas tout-à-fait
+perdu confiance dans les augures, disait que les alliances avec
+l'Autriche avaient toujours été fatales à la France, que l'empereur
+serait malheureux, et mille autres prédictions superstitieuses dont la
+fatalité a voulu qu'une partie se réalisât.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Voyage de Marie-Louise vers la France.--Impatience de l'empereur.--Il va
+au-devant de la nouvelle impératrice.--Rencontre sur la route.--Arrivée
+à Compiègne.--Propos indiscrets.--Cérémonie du mariage civil.
+
+
+À cette grande époque de sa vie, l'empereur songea à y asseoir les noms
+de ses plus anciens compagnons, et en les proclamant ainsi à la face de
+la France, il leur donnait le témoignage d'un sentiment qui surpassait
+sa bienveillance. Il envoya le prince de Neufchâtel pour demander la
+main de l'archiduchesse Marie-Louise, en même temps qu'il envoya à
+l'archiduc Charles une procuration pour l'épouser en son nom.
+
+Depuis fort long-temps, il aimait le général Lauriston, qui avait été
+son aide-de-camp. Il lui donna la commission d'aller à Vienne, et
+d'accompagner l'impératrice jusqu'à Paris, comme capitaine des gardes.
+
+Pour honorer la mémoire du maréchal Lannes (duc de Montebello), il nomma
+sa veuve dame d'honneur de la nouvelle impératrice; il ne pouvait pas
+lui donner une plus grande marque de son estime, car elle n'avait encore
+alors aucun titre pour arriver à une position qui devait la mettre tout
+d'un coup à la tête de la haute société.
+
+Il fit partir sa soeur, la reine de Naples, pour aller jusqu'à Braunau, à
+la rencontre de l'impératrice; elle était accompagnée de quatre dames
+d'honneur. Nous avions encore à cette époque-là, à Braunau, le corps du
+maréchal Davout qui achevait l'évacuation de l'Autriche. Il prit les
+armes à l'arrivée de l'impératrice, et lui fit une réception aussi
+brillante que cette petite ville pouvait le permettre.
+
+La reine de Naples reçut l'impératrice à Braunau[33], où se fit la
+cérémonie de la remise de sa personne par les officiers chargés par son
+père de l'accompagner, de même que la remise de ses effets, et
+l'impératrice, une fois habillée avec tout ce qui avait été apporté de
+la garde-robe qui lui était destinée à Paris, passa tout-à-fait avec le
+service de ses dames du palais, et donna audience de congé à tout ce qui
+l'avait accompagné de Vienne, et qui allait y retourner. Tout cela se
+fit à l'instant même, c'est-à-dire qu'une heure après son arrivée à
+Braunau, tout était fini.
+
+On partit de suite pour Munich, Augsbourg, Stuttgard, Carlsruhe et
+Strasbourg. Elle fut reçue dans les cours étrangères avec un très-grand
+éclat, et à Strasbourg avec enthousiasme: on attachait tant d'espérances
+à ce mariage, que tous les coeurs volaient à sa rencontre.
+
+L'empereur avait été à Compiègne pour la recevoir; toute la cour y
+était. Il lui écrivait tous les jours par un page, qui allait à franc
+étrier lui porter sa lettre et en rapporter la réponse. Je me rappelle
+que, lorsque la première arriva, l'empereur ayant laissé tomber
+l'enveloppe, on s'empressa de la ramasser et de venir la montrer au
+salon, pour juger de l'écriture de l'impératrice: il semblait que ce fût
+son portrait que l'on courait voir. On interrogeait les pages qui
+revenaient d'auprès d'elle; en un mot, nous étions déjà devenus des
+courtisans aussi empressés que le furent jamais ceux de Louis XIV, et
+nous n'étions presque plus ces hommes qui avaient dompté tant de
+peuples.
+
+L'empereur n'était pas moins impatient que nous, et était plus intéressé
+à connaître ce qui lui arrivait; il avait vraiment l'air amoureux. Il
+avait ordonné que l'impératrice vînt par Nancy, Châlons, Reims et
+Soissons. Il savait, pour ainsi dire, où elle se trouvait à chaque heure
+de la journée.
+
+Le jour de son arrivée, il partit lui-même le matin avec son
+grand-maréchal, et s'en alla seul avec lui dans une voiture simple,
+après avoir laissé ses ordres au maréchal Bessières, qui était resté à
+Compiègne.
+
+L'empereur prit ainsi le chemin de Soissons et de Reims, jusqu'à ce
+qu'il rencontrât la voiture de l'impératrice, que son courrier fit
+arrêter sans mot dire. L'empereur sortit de la sienne, courut à la
+portière de celle de l'impératrice, qu'il ouvrit lui-même, et monta dans
+la voiture. La reine de Naples, voyant l'étonnement de l'impératrice,
+qui ne comprenait pas ce que cela voulait dire, lui dit: «Madame, c'est
+l'empereur;» et il revint avec elle et la reine de Naples jusqu'à
+Compiègne.
+
+Le maréchal Bessières avait fait monter à cheval toute la cavalerie qui
+était à la résidence. Cette troupe, ainsi que tous les généraux et
+aides-de-camp de l'empereur, se rendit sur la route de Soissons, à un
+pont de pierre, dont je ne me rappelle pas le nom, qui est cependant
+très connu; mais c'est à ce même pont que Louis XV alla recevoir madame
+la dauphine, fille de Marie-Thérèse, qui fut l'infortunée reine de
+France.
+
+Il était nuit lorsque l'impératrice arriva, et nous avions été mouillés
+en l'attendant. Bien heureusement, il était inutile de chercher à
+l'apercevoir, car je crois que nous nous serions mis sous les roues de
+sa voiture pour en découvrir quelque chose.
+
+La population de Compiègne avait trouvé moyen de se placer dans les
+vestibules du château, et lorsque l'impératrice arriva, elle fut reçue
+au pied du grand escalier par la mère et la famille de l'empereur, toute
+la cour, les ministres et un grand nombre de personnes considérables. Il
+est inutile de dire sur qui les yeux furent fixés depuis le commencement
+de l'ouverture de la portière de la voiture jusqu'à la porte des
+appartemens; tout était dans l'ivresse et dans la joie.
+
+Il n'y eut point de cercle ce soir-là, chacun se retira de bonne heure.
+
+Selon l'étiquette entre les cours étrangères, l'empereur était bien
+l'époux de l'archiduchesse Marie-Louise; mais d'après le Code civil il
+ne l'était pas encore: néanmoins on dit qu'il fit un peu comme Henri IV
+avec Marie de Médicis. Au reste, je ne répète que les mauvais propos du
+lendemain, parce que j'ai fait profession d'être véridique. Le monde
+prétendait tout voir et tout savoir; quant à moi, qui y voyais clair
+tout autant qu'un autre, je n'ai rien trouvé à redire à ce que je n'ai
+pas vu, malgré ce qu'on en dit: mais si cela m'eût regardé, j'en eusse
+fait tout autant.
+
+C'était mon tour à coucher cette nuit-là dans le salon de service;
+l'empereur avait été s'établir hors du château, à sa maison de la
+chancellerie: on serait venu la nuit me dire que Paris brûlait, que je
+n'aurais pas été le réveiller, dans la crainte de ne trouver personne.
+
+Le lendemain fut un jour fatigant pour la jeune souveraine, en ce que
+des personnes qu'elle connaissait à peine lui en présentaient une foule
+d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout.
+
+L'empereur présenta lui-même ses aides-de-camp, qui furent flattés de
+cette marque de bonté de sa part; la dame d'honneur présenta les dames
+du palais et les autres personnes du service d'honneur.
+
+Le lendemain du jour de cette présentation, l'empereur partit pour
+Saint-Cloud avec l'impératrice; les deux services d'honneur suivirent
+dans des voitures séparées; on n'entra point à Paris: on vint gagner
+Saint-Denis, le bois de Boulogne et Saint-Cloud; toutes les autorités de
+Paris s'étaient rendues à la frontière du département de la Seine, du
+côté de Compiègne; elles étaient suivies de la plus grande partie de la
+population, qui se livrait à la joie et à l'enthousiasme.
+
+Il y avait à Saint-Cloud, pour la recevoir, un monde prodigieux: les
+princesses de la famille impériale d'abord, parmi lesquelles on
+remarquait la vice-reine d'Italie, qui venait pour la première fois à
+Paris; la princesse de Bade, les dignitaires, les maréchaux de France,
+les sénateurs, les conseillers d'État. Il était grand jour, lorsqu'on
+arriva à Saint-Cloud.
+
+Ce ne fut que le surlendemain qu'eut lieu la cérémonie du mariage civil
+dans la galerie de Saint-Cloud. On avait dressé une estrade à son
+extrémité, sur laquelle était une table avec des fauteuils pour
+l'empereur et l'impératrice, des chaises et des tabourets pour les
+princes et princesses; il n'y avait de présens que les personnes qui
+étaient attachées à ces différentes cours. Lorsque tout fut disposé, le
+cortège se mit en marche depuis les appartemens de l'impératrice, et
+vint, en traversant les grands appartemens, par le salon d'Hercule dans
+la galerie, où il se plaça, d'après l'ordre de l'étiquette, sur
+l'estrade qui avait été préparée. Tout le monde avait sa place désignée,
+de sorte que, dans un instant, il régna beaucoup d'ordre et un grand
+silence.
+
+L'archi-chancelier était à côté d'une table recouverte d'un riche tapis
+de velours, sur laquelle était un registre que tenait M. le comte
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely, secrétaire de l'état civil de la
+famille impériale. Après avoir pris les ordres de l'empereur, le prince
+archi-chancelier lui demanda à haute voix: «Sire, Votre Majesté a-t-elle
+intention de prendre pour sa légitime épouse S. A. I. madame
+l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici présente?» L'empereur
+répondit: «Oui, monsieur.» Alors, l'archi-chancelier, s'adressant à
+l'impératrice, lui dit: «Madame, est-ce la libre volonté de V. A. I. de
+prendre pour son légitime époux S. M. l'empereur Napoléon, ici présent?»
+Elle répondit: «Oui, monsieur.» Alors l'archi-chancelier, reprenant la
+parole, déclara au nom de la loi et des institutions de l'empire que S.
+M. l'empereur Napoléon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise
+d'Autriche étaient unis en mariage. Le comte Regnault de
+Saint-Jean-d'Angely présenta l'acte à signer à l'empereur, puis à
+l'impératrice, et ensuite à tous les membres de la famille[34], ainsi
+qu'aux personnes dont l'office leur permettait d'avoir cet honneur.
+
+Après la cérémonie, le cortége se remit dans le même ordre pour
+retourner aux appartemens. C'était pour le lendemain que chacun
+réservait sa curiosité, et effectivement personne n'était préparé à
+l'imposant spectacle dont un million de Français furent témoins. Pour le
+représenter fidèlement, il n'est pas besoin de préparer son imagination
+à voir tout en beau, parce que l'on ne peut pas tomber dans
+l'exagération en peignant tout ce qui fut étalé en pompe, en
+magnificence et en luxe ce jour-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Cortége.--Entrée à Paris.--Cérémonie religieuse aux Tuileries.--Conduite
+des cardinaux.--Explication à ce sujet.--Départ de l'empereur et de
+l'impératrice pour la Belgique.--Canal de Saint-Quentin.--Anvers.--M.
+Decrès.--Immenses résultats dus aux talens et à l'activité de ce
+ministre.--Retour de l'empereur à Paris.--Effet que produit la nouvelle
+impératrice.
+
+
+Jamais aucune cour ne déploya autant de magnificence, et quoique je
+parle en présence de beaucoup de contemporains qui liront ces Mémoires,
+je ne puis m'empêcher de retracer au souvenir de ceux qui auront encore
+du plaisir à se les rappeler, les détails de cet événement, auquel
+chacun participait à l'envi, et que personne n'eût osé croire aussi
+voisin d'une catastrophe[35].
+
+L'empereur et l'impératrice partirent de Saint-Cloud dans la même
+voiture, attelée de huit chevaux isabelles; une autre voiture vide,
+attelée de huit chevaux gris, la précédait[36]; c'était celle destinée
+pour l'impératrice. Trente autres voitures à fond d'or, superbement
+attelées, composaient le cortége; elles étaient remplies des dames et
+officiers des services d'honneur, ainsi que ce qui devait, par ses
+emplois, avoir l'honneur d'y être admis. Toute la garde à cheval
+escortait ce convoi, qui partit de Saint-Cloud vers huit à neuf heures
+du matin. Il passa par le bois de Boulogne, la porte Maillot, les
+Champs-Élysées, la place de la Révolution, le jardin des Tuileries, où
+toutes les voitures passèrent par-dessous le grand péristyle, en
+s'arrêtant pour donner aux personnes qui étaient dedans le temps de
+mettre pied à terre.
+
+Depuis la grille de la cour du château de Saint-Cloud, les deux côtés du
+chemin étaient bordés d'une multitude qui paraissait si considérable,
+qu'il fallait que la population des campagnes fût accourue à Saint-Cloud
+et à Paris ce jour-là.
+
+Cette foule allait en augmentant à mesure que l'on approchait de Paris;
+à partir de la barrière jusqu'au château des Tuileries, elle était
+inconcevable. Le long des Champs-Élysées, il y avait, de distance en
+distance, des orchestres qui exécutaient des morceaux de musique. La
+France avait l'air d'être dans l'ivresse. Comme chacun faisait à
+l'empereur des sermens de fidélité, de dévoûment! Comme il eût été taxé
+de folie celui qui eût osé prédire alors tout ce que l'on a vu depuis!
+
+Lorsque toutes les voitures furent arrivées, le cortége se reforma en
+ordre dans la galerie de Diane aux Tuileries, et marcha par un couloir
+qui avait été pratiqué exprès pour arriver à la galerie du Museum, dans
+laquelle il entra par la porte qui est à son extrémité du côté du
+pavillon de Flore.
+
+Ici commençait un nouveau spectacle: les deux côtés de cette immense
+galerie étaient garnis, d'un bout à l'autre, d'un triple rang de dames
+de la bourgeoisie de Paris; rien n'égalait la variété du tableau
+qu'offrait cette quantité de jeunes personnes de toutes conditions,
+parées de leur jeunesse encore plus que de leurs ajustemens.
+
+Le long des deux côtés de la galerie régnait une balustrade, afin que
+personne ne dépassât l'alignement, en sorte que le milieu de ce beau
+vaisseau restait libre; et c'est par là que s'avançait le cortége, que
+tout le monde put dévorer des yeux jusqu'à l'autel. Le vaste salon qui
+est au bout de la galerie où se faisait ordinairement l'exposition des
+tableaux, avait été disposé en chapelle. On avait établi dans tout son
+pourtour un triple rang de loges magnifiquement ornées; elles étaient
+toutes remplies des dames les mieux mises, ainsi que de tout ce qu'il y
+avait de plus considérable à Paris à cette époque. Le grand-maître des
+cérémonies plaçait les personnes du cortége à mesure qu'elles arrivaient
+dans la chapelle; on ne pouvait pas désirer plus d'ordre qu'on en
+observa dans cette cérémonie.
+
+La messe fut célébrée par S. E. monseigneur le cardinal Fesch, et le
+mariage la suivit. C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui fut
+remarquée de beaucoup de monde, et qui eut des suites fâcheuses.
+
+Le ministre des cultes avait convoqué tout le haut clergé qui se
+trouvait à Paris, ainsi que les évêques les plus voisins. Tous
+assistèrent à la cérémonie en habits pontificaux; il n'y manqua que les
+cardinaux, qui, excepté deux qui se présentèrent à la messe, ne prirent
+pas même le soin de faire connaître les motifs de leur absence.
+J'expliquerai cela tout à l'heure; mais le mariage n'en eut pas moins
+lieu. Le cortége retourna dans le même ordre au château des Tuileries,
+où l'empereur resta quelques jours pour recevoir les félicitations de
+toutes les autorités et des différens corps administratifs.
+
+Il avait la conduite insolente des cardinaux dans l'esprit. Il blâma
+d'abord le ministre de la police de n'avoir pas su leur projet ou de ne
+l'avoir pas prévenu; mais les cardinaux n'y perdirent rien: il commença
+par les exiler de Paris, et les envoya demeurer dans des lieux
+différens, à cinquante lieues de la capitale au moins.
+
+Ces cardinaux se trouvaient à Paris depuis que le pape avait été amené à
+Savone. L'empereur attendait qu'il eût un moment de loisir pour
+s'occuper des affaires ecclésiastiques, et, à cette fin, il avait mandé
+près de lui le sacré collége; le mariage arriva avant qu'il eût pu y
+donner quelques soins, et ces prélats saisirent cette occasion de
+montrer le mauvais esprit dont ils étaient animés.
+
+À Paris, ils étaient sous la direction du ministre des cultes, qui
+n'avait pas manqué de les inviter, chacun séparément et par écrit, à se
+trouver à la chapelle des Tuileries le jour du mariage de l'empereur; et
+leur bouderie aurait pu faire grand mal à l'effet moral que produisait
+ce grand événement, si le bon sens n'avait pas été plus fort que les
+passions des ennemis de l'empereur, qui, n'osant pas approuver la
+conduite des princes de l'église, ne manquèrent pas de répandre que le
+pape leur avait défendu d'assister à cet hymen. Dans un autre temps, on
+aurait levé les épaules de pitié à une pareille conduite; mais comme
+nous avions beaucoup d'âmes pieuses sur lesquelles elle pouvait faire un
+mauvais effet, on jugea à propos de la réprimer d'une manière
+exemplaire. L'empereur aurait eu grand tort d'en agir autrement: il
+devait sévir contre des hommes qui venaient, dans le palais même du
+gouvernement, dire à l'épouse du chef de l'État qu'elle ne pouvait pas
+être unie légitimement en mariage avec celui qu'elle épousait de l'aveu
+de sa famille, en présence de l'Europe entière et de la patrie; c'est
+comme s'ils lui avaient dit: «Vous ne pouvez pas être la femme légitime
+de l'empereur; c'est à vous de voir si vous consentez à être sa
+concubine.» Il n'y avait pas d'autre interprétation à donner à leur
+conduite, et c'est ce qui irrita particulièrement l'empereur, qui, dans
+cette occasion, fut trop bon envers des insensés qui, oubliant la
+sainteté de leur ministère, ne s'en servaient que pour jeter de l'odieux
+sur une jeune princesse qu'il y avait tant d'intérêt à montrer dans
+toute sa pureté à la nation entière, dont les regards étaient fixés sur
+elle.
+
+Quel motif prétendaient-ils alléguer? Que l'empereur était marié, que le
+pape n'avait point autorisé son divorce? Il y a eu un acte délivré à ce
+sujet par l'officialité de Paris. J'ai déjà dit que l'empereur n'avait
+point été marié devant l'église avec l'impératrice Joséphine,
+conséquemment l'église n'avait rien à voir dans son divorce; il était
+marié civilement: or, les lois prévoyaient le cas de divorce; l'on
+n'avait rien fait que d'après elles. Suivant les dogmes de ces
+perturbateurs, ce devait plutôt être la première femme de l'empereur qui
+aurait dû être considérée comme une concubine que celle qu'il prenait
+devant l'église.
+
+Mais si ce n'était pas ce motif qui les a portés à commettre cet acte
+d'inconvenance, il ne pouvait y avoir que la raison d'excommunication:
+or, s'il en eût été ainsi, l'empereur aurait encore eu un bien grand
+tort de ne pas faire enfermer des excitateurs qui ne venaient en France
+que pour prêcher la désobéissance et mettre le schisme dans l'église;
+car enfin il en serait résulté, tôt ou tard, que les prêtres des
+paroisses auraient dû prêcher la croisade contre lui.
+
+Il n'y a pas un souverain qui n'eût tiré une vengeance éclatante de
+cette conduite; et s'il ne l'a pas punie comme elle le méritait, c'est
+qu'un esprit fort comme le sien s'est mis au-dessus de cette
+tracasserie. Il en a cependant tiré de la force pour répondre aux
+argumens qu'on lui fit, lorsque, quelques mois après, il voulut terminer
+les affaires du clergé. J'en parlerai un peu plus bas.
+
+Peu de jours après les grandes cérémonies du mariage, l'empereur
+retourna à Compiègne avec l'impératrice. Ce voyage fut composé d'une
+société brillante et choisie, et le temps se passait en plaisirs. Tout
+le monde admirait comme l'empereur était aux petits soins pour sa
+nouvelle épouse; il faisait tous les jours inviter quelques personnes à
+dîner, pour lui fournir des occasions de connaître celles dont il
+voulait la voir approcher. Elle avait une grande timidité qui lui avait
+gagné beaucoup de coeurs, et on était heureux pour elle de voir
+l'empereur la soigner autant qu'il le faisait.
+
+On ne resta pas plus de huit jours à Compiègne. Avant qu'il emmenât
+l'impératrice faire un voyage en Belgique, il passa par St-Quentin; de
+Saint-Quentin pour venir à Cambrai, il passa sous la voûte souterraine
+du canal qui joint l'Escaut à l'Oise; ce canal était achevé, et avant
+d'y introduire les eaux, l'empereur voulut passer dans le lit encore à
+sec. Ce grand travail est tout-à-fait son ouvrage, et il portera à la
+postérité le témoignage de ses sollicitudes pour tout ce qui intéressait
+l'amélioration de position des provinces où il était possible d'exécuter
+d'aussi grandes conceptions. Certainement si l'empereur ne fût pas venu
+au gouvernement, ce canal, qui était projeté long-temps avant lui,
+n'aurait jamais été achevé.
+
+De Cambrai, il alla à Bruxelles, et de Bruxelles à Anvers. Ce voyage
+était un véritable triomphe, on n'était fatigué que de plaisirs et
+d'honneurs.
+
+Le grand-duc de Wurtzbourg en faisait partie, ainsi que la reine de
+Naples; plusieurs ministres, tant Français qu'étrangers, accompagnaient
+aussi l'empereur. M. le comte de Metternich était du nombre. De
+Bruxelles à Malines, l'empereur fit voyager l'impératrice en bateau par
+le canal de navigation qui joint ces deux villes. Il s'arrêta avant
+d'arriver à Malines pour s'embarquer sur le Ruppel, dans des chaloupes
+de la marine militaire, que le ministre de la marine avait fait remonter
+dans cette rivière jusqu'à Ruppelmonde.
+
+Nous fûmes de là par eau jusqu'à Anvers, et l'empereur n'avait pris ce
+moyen que pour voir lui-même les vaisseaux de l'escadre d'Anvers, que le
+ministre de la marine avait été obligé de faire remonter jusque dans la
+rivière de Ruppel pendant que les Anglais occupaient Flessingue, d'où
+l'on craignait qu'ils n'entreprissent de les brûler, comme ils avaient
+fait de ceux de Rochefort dans la même campagne.
+
+Quelques vaisseaux étaient redescendus à Anvers, et nous n'en trouvâmes
+plus que six dans le Ruppel. Nous arrivâmes à Anvers à travers un nuage
+épais de fumée de poudre à canon, occasionné par le salut que fit chaque
+bâtiment de guerre en voyant passer les canots qui portaient l'empereur
+et sa suite. C'était presque l'effet d'une bataille navale.
+
+Nous restâmes huit jours à Anvers; l'empereur y fut retenu aussi
+long-temps, parce qu'il fallut résoudre une difficulté qui se
+renouvelait tous les ans; c'était de trouver un moyen d'abriter les
+vaisseaux des dommages que leur occasionnaient les glaces à la fin de
+chaque hiver. On avait été obligé jusqu'alors d'avoir recours à des
+expédiens sur lesquels on ne pouvait pas trop compter. De la multitude
+de projets qui furent soumis à l'empereur, il n'adopta que celui de
+creuser un bassin dans l'intérieur de la ville, et de lui donner assez
+de capacité pour contenir toute l'escadre. Il n'y avait que la
+prodigieuse activité de l'empereur qui pût faire exécuter de pareils
+projets presque aussitôt qu'ils étaient conçus; je dis presque aussitôt,
+car je crois que cet énorme bassin fut en état de recevoir la flotte au
+mois de novembre ou de décembre, et nous étions alors dans les premiers
+jours de mai.
+
+Ce port d'Anvers présentait chaque année quelque nouveau prodige.
+Certes, le ministre de la marine, M. Decrès, contre lequel on criait
+tant, ne pouvait pas mieux répondre à ses ennemis qu'en leur disant:
+Imitez-moi; car, toute partialité à part, il est un des hommes de cette
+époque qui savait le mieux entendre et exécuter les idées de l'empereur.
+
+Il a créé plus de moyens maritimes, c'est-à-dire de vaisseaux et de
+frégates, qu'on n'en avait construit avant lui depuis Louis XIV, à quoi
+il faut ajouter le port de Cherbourg, ouvrage au-dessus de tout ce qu'on
+vante tant des Romains; celui d'Anvers, ses chantiers, son bassin;
+l'élargissement de l'ouverture de celui de Flessingue, de manière à y
+faire entrer les plus gros vaisseaux de guerre; l'augmentation du port
+de Brest, et enfin, dans le temps, la nombreuse flottille de Boulogne.
+Si avec tous ces immenses résultats nous n'avons pas eu une marine,
+est-ce de la faute de cet habile ministre? Non, sans doute, il ne
+manquait que des hommes.
+
+On n'embarquait plus que des conscrits, que l'on faisait matelots comme
+on les aurait faits soldats. Aussi toutes les fois qu'un bâtiment était
+rencontré en sortant, il était pris; mais s'il parvenait à gagner la
+haute mer, et à la tenir pendant quelques mois, son équipage s'était
+formé, et il pouvait, sans aucun danger, se mesurer avec un bâtiment de
+la même force que lui. On a été fort injuste envers le ministre de la
+marine, en lui attribuant nos désastres.
+
+L'empereur vit lancer un vaisseau, puis il fut faire une reconnaissance
+du cours de l'Escaut et de tous ses bras.
+
+Son frère, le roi de Hollande, qui retournait de Paris à Amsterdam,
+passa à Anvers pour prendre congé de lui. En poursuivant son voyage, il
+évita de passer par le pays qu'il venait d'être forcé de céder à la
+France.
+
+En partant d'Anvers, l'empereur alla voir Berg-op-Zoom, Breda,
+Gertruidenberg, Bois-le-Duc, ainsi que toute la fortification du cours
+de la Meuse. Il revint par Laken, Gand, Ostende, Lille, Calais,
+Boulogne, Dieppe, le Havre et Rouen. Il était de retour à Saint-Cloud le
+1er juin.
+
+Attaqué d'une fièvre violente à Breda, j'avais obtenu de revenir à
+Paris. J'ai été bien étonné de lire, il n'y a pas long-temps, dans les
+Mémoires de M. Ouvrard, que l'empereur m'avait envoyé à Paris pour
+l'observer, lui, M. Ouvrard. En vérité, il se fait bien de l'honneur, et
+il se croit sans doute un personnage bien important. Il aurait été, en
+tout cas, le premier individu qui eût été pour moi l'objet d'une
+semblable mission. D'ailleurs, qu'il se persuade bien que, si la chose
+avait été comme il le dit, je ne lui aurais pas fait d'autre honneur que
+de le placer en lieu sûr, si cela en avait valu la peine; comme je l'ai
+fait la seule fois qu'on m'ait jamais parlé de lui, ainsi qu'on le verra
+dans le chapitre suivant.
+
+Au retour de ce voyage de Belgique, l'impératrice avait déjà une idée
+des Français; elle en avait été bien reçue partout, et commençait
+elle-même à s'accoutumer à un pays où tout ce qu'elle voyait pouvait lui
+donner l'espérance d'y vivre heureuse long-temps. Elle avait reçu cette
+excellente éducation qui l'avait persuadée qu'une femme ne doit pas
+avoir de volonté, parce qu'elle ne pouvait pas savoir à qui elle était
+destinée; il aurait été question d'aller vivre dans les déserts, qu'elle
+n'aurait pas fait la moindre observation. Habitudes passives qui plus
+tard nous ont fait bien du mal.
+
+On commençait à l'aimer et à se féliciter d'avoir une souveraine exempte
+d'intrigues, et dans l'esprit de laquelle chacun pourrait être en bonne
+situation, sans avoir rien à redouter des suites des bavardages de cour.
+Les personnes qui venaient à la cour de loin en loin, et qui dès-lors la
+voyaient moins, prenaient pour de la roideur cette timidité naturelle
+qu'elle a conservée jusqu'au jour où elle nous a quittés. Ces personnes
+avaient tort, et je crois qu'elles s'en faisaient accroire à
+elles-mêmes, par suite de leur habitude de tout rapporter à la vieille
+cour de Versailles. Une chose contribuait encore à rendre l'impératrice
+timide pendant les premiers mois de son séjour en France; c'est qu'elle
+parlait le français moins facilement en arrivant qu'elle ne l'a parlé
+depuis. Elle le comprenait très-bien; mais dans une conversation où elle
+aurait été obligée de s'observer parler, la construction de nos phrases
+lui demandait quelque soin, ce qui l'obligeait en quelque sorte à faire
+mentalement la traduction de la phrase allemande, qui lui venait sans
+effort, en langue française, dont les expressions n'arrivaient pas aussi
+vite.
+
+Elle ne s'est jamais aperçue combien ce léger embarras que l'on
+remarquait en elle, dans ces occasions, lui donnait de grâces.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+M. Ouvrard.--Ordre de son arrestation.--Détails à ce sujet.--Anecdote
+curieuse.--Le sénateur désappointé.--L'empereur me nomme ministre de la
+police.--Sensation que fait cette nouvelle à Paris.--M. Fouché me laisse
+un renseignement.--Instructions que me donne l'empereur.
+
+
+Il y avait à peine huit jours que l'empereur était de retour à
+Saint-Cloud, qu'il arriva un changement de ministère. On lui avait dit
+que le ministre de la police négociait avec l'Angleterre, et que le
+sieur Ouvrard, que l'on ne croyait avoir été qu'en Hollande, avait été à
+Londres, et avait rapporté des lettres à M. le duc d'Otrante. On
+accompagnait cela de détails si positifs, que l'empereur le crut et
+voulut savoir la vérité. Il se détermina à faire arrêter le sieur
+Ouvrard, mais comme il se méfiait du ministre de la police, il me fit
+donner directement l'ordre de faire faire cette arrestation dans le jour
+même, et cela avant la fin du conseil des ministres, qui se tenait ce
+jour-là à Saint-Cloud, sans quoi M. Ouvrard serait averti, et je ne le
+trouverais plus; et, une fois arrêté, de le faire conduire en prison où
+il devait être mis au secret. J'étais à Saint-Cloud moi-même lorsque je
+reçus cet ordre écrit de la main et signé de M. le duc de Bassano, qui
+me l'apporta dans le salon où j'étais. Je ne connaissais ni la demeure
+ni la figure de M. Ouvrard; de plus, il était deux heures, et le conseil
+des ministres finissait ordinairement entre cinq et six heures. Depuis
+que j'avais l'honneur de servir l'empereur, c'était la seconde fois
+qu'il me faisait donner un ordre semblable: dans les deux cas, il avait
+lieu de suspecter de l'infidélité de la part du ministre de la police.
+
+Cela ne m'était jamais arrivé auparavant, et cela ne m'arriva jamais
+depuis, c'est-à-dire que, pendant seize ans, il ne s'est servi que deux
+fois de moi, dont on croyait qu'il se servait tous les jours, pour de
+semblables missions.
+
+Je revenais à Paris en rêvant par quel moyen je connaîtrais la demeure
+de M. Ouvrard, lorsqu'il me vint dans la pensée qu'une personne que je
+connaissais à Paris pourrait me donner son adresse. J'y allai, et sans
+lui avoir dit un mot du motif de ma visite, elle me pria de ne pas
+rester, mais de revenir, si je le désirais, vers cinq heures, parce
+qu'elle attendait deux visites pour lesquelles on lui avait demandé de
+fermer la porte; j'insistai pour rester et ne voulus point sortir
+qu'elle ne m'eût dit qui elle attendait. Comme cette personne croyait
+n'avoir aucune raison pour taire ces deux visites, elle me nomma M. de
+Talleyrand et M. Ouvrard. Quand cette rencontre eût été faite pour moi,
+elle n'aurait pu arriver plus à propos pour m'aider à trouver quelqu'un
+que je ne connaissais pas, et qu'il fallait avoir dans un temps donné.
+
+J'eus l'air contrarié de cette visite et mis une espèce d'instance pour
+que je ne trouvasse plus personne à cinq heures, ayant quelque chose à
+lui dire en particulier: on me le promit. Je courus bien vite au
+quartier des gendarmes dont j'étais le colonel, et je choisis un
+capitaine, homme de fort bonne compagnie (il avait été avant la
+révolution écuyer de main de Mme la comtesse d'Artois), incapable de
+manquer aux bienséances comme à son devoir, et qui, en même temps,
+connaissait de vue M. de Talleyrand. J'avais fait d'avance tous les
+ordres écrits dont il pouvait avoir besoin; je lui dis de quoi il était
+question, et lui donnai les renseignemens que je venais d'acquérir
+fortuitement. Il alla droit à la maison que je lui avais indiquée; il ne
+s'en laissa pas refuser la porte, je l'en avais prévenu, et il arriva
+effectivement jusqu'au salon, où il trouva M. de Talleyrand, qu'il
+connaissait, avec M. Ouvrard, qu'il cherchait et qu'il ne connaissait
+pas: il engagea la conversation avec lui comme ayant à lui parler en
+particulier.
+
+M. Ouvrard sortit, il lui montra les ordres dont il était porteur, et
+s'en fit suivre dans une voiture qu'il avait préparée pour le conduire à
+Vincennes. Arrivé à ce château, le concierge ne voulut pas le recevoir
+sans un ordre du ministre de la police, de sorte que l'on fut obligé de
+déposer M. Ouvrard au greffe jusqu'à ce que l'on fût venu à Paris
+demander à M. le duc d'Otrante l'ordre dont on avait besoin; j'avais
+oublié que cette formalité était nécessaire, et si, comme on le prétend,
+j'avais eu une surveillance quelconque dans cette maison, j'aurais bien
+pu en faire ouvrir la porte sans le secours de M. le duc d'Otrante. On
+le trouva comme il revenait de Saint-Cloud; il avait reçu des ordres de
+l'empereur, et ne refusa point ceux qu'on lui demandait concernant M.
+Ouvrard. Mais il eut encore une belle occasion d'accabler la gendarmerie
+de mille autres faits étrangers à celui-ci. Lorsqu'il sut comment M.
+Ouvrard avait été trouvé, il se persuada qu'on me l'avait livré par
+perfidie; il en a voulu à cette personne, qui n'en était pas plus
+coupable que lui. Il lui dit tant de balivernes sur moi, que pendant
+long-temps nous vécûmes en bouderie ouverte, tellement que je me promis
+bien de le revaloir à M. Fouché.
+
+J'étais retourné le soir du même jour à Saint-Cloud. L'empereur, en me
+voyant arriver, me demanda si j'avais trouvé M. Ouvrard, et sur ma
+réponse, il donna quelques ordres que je ne me rappelle pas.
+
+Le jeudi et le vendredi se passèrent ainsi sans nouvelles; le samedi,
+j'étais de service près de lui, et il ne me dit pas un mot. Le
+lendemain, qui était un dimanche, en entrant dans le salon où il donnait
+le lever, il me vit encore, parce que l'aide-de-camp qui descendait de
+service y entrait d'ordinaire avec celui qui le montait. C'est seulement
+alors qu'il me demanda si je restais à Saint-Cloud, et sur ma réponse
+négative, il me dit de ne pas partir, qu'il me ferait appeler dans la
+journée.
+
+Il y eut messe comme à l'ordinaire, et l'on y vit les personnes qui
+étaient accoutumées d'y venir. Aucun changement ne s'annonçait encore;
+après la messe, étant resté absolument seul, je crus que l'empereur
+m'avait oublié, et je m'en fus chez la duchesse de Bassano lui demander
+à dîner, voulant me tenir à portée de revenir, si on m'appelait, et ne
+m'en aller qu'après que l'empereur serait couché. Madame de Bassano
+habitait une maison de campagne située à Sèvres, absolument en face du
+pont. J'étais loin de croire que je reviendrais un jour sur des détails
+qui ne me paraissaient mériter alors aucune attention.
+
+Pendant que j'étais chez madame la duchesse de Bassano à attendre son
+mari pour dîner, nous le vîmes arriver de Paris, menant dans sa voiture
+M. le comte de S***, sénateur; j'étais si accoutumé à voir sortir des
+portefeuilles de la voiture de M. le duc de Bassano que je ne fis pas
+attention que, dans le nombre de ceux que l'on en retirait, il se
+trouvait celui du ministre de la police; mais je remarquai bien que l'on
+sortait de cette voiture un paquet à M. le comte de S***, lequel paquet
+renfermait un habit de sénateur avec tout ce qui en dépend, et enfin une
+épée et un chapeau à plumes. Comme j'avais vu le sénateur à la messe le
+matin, je ne pouvais concevoir comment il était retourné à Paris, ayant
+à revenir à Saint-Cloud aussi promptement; je le lui demandai, et il me
+répondit qu'il avait à faire des visites à de vieilles douairières à
+Versailles, et qu'il attendait sa voiture pour y aller.
+
+M. le duc de Bassano avait des comptes à rendre à l'empereur avant de
+dîner, en sorte que nous fûmes obligés de l'attendre, et pendant
+l'intervalle nous allâmes, M. de S*** et moi, faire une promenade dans
+le parc; c'est lui qui m'apprit que le ministère de la police venait
+d'être retiré à M. Fouché, et que M. le duc de Bassano était dans le
+moment allé en reporter le portefeuille à l'empereur. Alors je commençai
+à m'expliquer ce que signifiaient le paquet, l'épée et le chapeau, ainsi
+que le retour du sénateur. Je voulus lui en faire mon compliment, qu'il
+refusa, en me protestant qu'il ne voulait rien au monde.
+
+Pendant que nous étions à nous promener, il arriva à cheval un piqueur
+des écuries de l'empereur avec un deuxième cheval de main; il venait me
+chercher au plus vite. J'étais en bas de soie, et dans une toilette fort
+peu convenable à un écuyer. Néanmoins, le piqueur me pressant,
+j'imaginai de mettre mes souliers dans ma poche, et de passer les bottes
+de M. de Bassano par-dessus mes bas de soie. Dans la maison que je
+quittais, on était à cent lieues de se douter de ce qui allait
+m'arriver, et on riait autant que moi de mon accoutrement. J'arrivai à
+Saint-Cloud au galop, et rechaussai mes souliers au vestibule pour
+entrer aux grands appartemens. L'empereur était las de m'attendre; il
+allait monter en calèche pour faire sa promenade accoutumée avec
+l'impératrice, lorsqu'on m'annonça. Il me fit entrer tout seul, quoique
+M. l'archi-chancelier fût là, qui savait tout et ne disait rien; puis en
+souriant, l'empereur me dit: «Eh bien! Savary, voilà une grande affaire;
+je vais vous faire ministre de la police. Vous sentez-vous la force de
+remplir cette place?» Je répondis que je me sentais bien le courage de
+lui être dévoué toute ma vie; mais que je n'avais aucune idée de cette
+besogne, à quoi il répliqua que tout s'apprenait.
+
+Il fit entrer de suite l'archi-chancelier et M. le duc de Bassano, qui
+me remit la formule du serment, que je prêtai, et auquel, certes, je
+n'ai pas manqué.
+
+Je revins avec M. le duc de Bassano dîner chez lui; il me recommanda de
+n'en rien dire, et cela était inutile; j'étais plus mort que vif. Il n'y
+avait pas de voyages ni d'événemens auxquels je ne fusse plus préparé
+qu'à occuper un emploi de cette espèce. J'en eus une courbature, et ne
+pus ni manger ni parler pendant le dîner, après lequel le sénateur et la
+maîtresse de la maison s'approchèrent du duc de Bassano pour lui
+demander des nouvelles de la nomination du ministre. Je l'entendis leur
+répondre, en me montrant de l'oeil: «Le voilà, le ministre de la police.»
+Ils en parurent aussi étonnés que moi. Le sénateur n'alla point faire de
+visites aux douairières de Versailles, et remporta son paquet à Paris.
+
+Nous allâmes à Paris, M. le duc de Bassano et moi, pour qu'il me fît
+remettre l'hôtel du ministère de la police. Je ne rentrai chez moi que
+fort tard, n'ayant nulle envie de dormir, et ne pouvant m'accoutumer à
+l'idée de quitter ma profession pour prendre des fonctions dont j'avais
+réellement peur.
+
+Le lendemain, lorsqu'on lut cette nomination dans le _Moniteur_,
+personne ne voulait y croire. L'empereur aurait nommé l'ambassadeur de
+Perse, qui était alors à Paris, que cela n'aurait pas fait plus de peur.
+J'eus un véritable chagrin de voir la mauvaise disposition avec laquelle
+on parut accueillir la nomination d'un officier-général au ministère de
+la police, et si je ne m'étais senti une bonne conscience, je n'aurais
+pas trouvé le courage dont j'avais besoin pour résister à tout ce que
+l'on disait à ce sujet.
+
+J'inspirais de la frayeur à tout le monde; chacun faisait ses paquets,
+on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnemens et pis encore; enfin
+je crois que la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte
+n'aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police.
+Dans l'armée, où l'on savait moins ce que c'était que cette besogne, on
+trouva ma nomination d'autant moins extraordinaire, que tout le monde
+croyait que j'y exerçais déjà quelque surveillance; cependant je puis
+assurer sur l'honneur qu'avant d'être ministre, l'empereur ne m'a jamais
+chargé d'aucune mission de cette espèce, hors dans les deux occasions
+que j'ai citées. Les hommes de l'armée qui le faisaient dire étaient
+précisément, comme de coutume en pareil cas, ceux qui dénonçaient leurs
+camarades chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion; et en mettant
+cela sur moi, ils écartaient le soupçon de dessus eux. J'ai lu leurs
+rapports, j'ai respecté jusqu'à présent un secret qui n'était pas le
+mien; mais il ne faut pas prendre la modération pour de l'oubli.
+
+Jusqu'à l'époque de mon entrée dans les hautes fonctions
+administratives, je n'avais jamais envisagé le monde ni les affaires
+sous les rapports où j'ai été obligé d'apprendre à les connaître. Ce
+changement de situation m'obligea à mettre hors de mon esprit tout ce
+qui l'avait occupé jusqu'alors, pour y substituer les nouveaux élémens
+sur lesquels j'allais l'appliquer.
+
+J'étais dans la confiance que mon prédécesseur me laisserait quelques
+documens propres à diriger mes premiers pas; il me demanda de rester
+dans le même hôtel que moi, sous prétexte de rassembler, en même temps
+que les effets, les papiers qu'il avait à me communiquer; j'eus la
+simplicité de le laisser trois semaines entières dans son ancien
+appartement, et le jour qu'il en sortit, il me remit pour tout papier un
+mémoire contre la maison de Bourbon, lequel avait au moins deux ans de
+date; il avait brûlé le reste, au point que je n'eus pas traces de la
+moindre écriture. Il en fut de même lorsqu'il fallut me faire connaître
+les agens, de sorte que le fameux ministère de M. Fouché, dont j'avais
+eu, comme tout le monde, une opinion extraordinaire, commença à me
+paraître très peu de chose, ou au moins suspect, puisque l'on faisait
+difficulté de me remettre ce qui intéressait le service de l'État; et
+plus j'ai été, plus je me suis convaincu que nous avions été dupes de la
+plus impudente charlatannerie dont on ait eu d'exemple, comme on sera à
+portée de le juger par la suite de ces Mémoires.
+
+Je n'ai pas été long-temps à me persuader que ce ministère n'avait
+jamais eu une direction dans l'intérêt de l'empereur, que l'on s'en
+était servi pour se faire une position près de lui, et en même temps
+contre lui, et qu'il était un instrument dangereux dans les mains d'un
+agitateur qui ne reconnaissait d'autres devoirs que de suivre la ligne
+de la prospérité.
+
+Néanmoins, j'ai été utile à mon prédécesseur dans son revers de fortune;
+il m'a dû le recouvrement de grands capitaux qu'il avait mal à propos
+cru devoir mettre à l'abri d'une saisie qui n'était que l'effet de la
+peur dont son imagination était atteinte; l'empereur était mécontent de
+lui, mais ne lui voulait aucun mal, et jamais je ne me suis vu dans le
+cas d'apaiser dans son esprit aucun ressentiment contre M. le duc
+d'Otrante.
+
+En me mettant à la tête de ce ministère, l'empereur me donna cette
+instruction en se promenant dans le parc de Saint-Cloud.
+
+«Voyez tout le monde, ne maltraitez personne; on vous croit dur et
+méchant, ce serait faire beau jeu à vos ennemis que de vous laisser
+aller à des idées de réaction; ne renvoyez personne; si par la suite
+vous avez à vous plaindre de quelqu'un, il ne faudra pas le déplacer
+avant six mois, et encore lui trouver une place égale à celle que vous
+lui ôterez. Pour me bien servir, il faut bien servir l'État; ce n'est
+pas en faisant faire mon éloge, lorsqu'il n'y a pas lieu, que l'on me
+sert, on me nuit au contraire, et j'ai été fort mécontent de tout ce qui
+a été fait jusqu'à présent là-dessus. Quand vous êtes obligé d'user des
+voies de rigueur, il faut toujours que cela soit juste, parce qu'alors
+vous pouvez les mettre sur le devoir de votre charge. Ne faites pas
+comme votre prédécesseur, qui mettait sur mon compte les rigueurs que je
+ne lui commandais pas, et qui s'attribuait les grâces que je lui
+ordonnais de faire, quoique souvent il ignorât jusqu'aux moindres
+détails relatifs à ceux qui en étaient les objets. Traitez bien les
+hommes de lettres, on les a indisposés contre moi en leur disant que je
+ne les aimais pas; on a eu une mauvaise intention en faisant cela; sans
+mes occupations je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles
+qu'il faut toujours distinguer, parce qu'ils font honneur à la France.
+
+«Pour bien faire la police, il faut être sans passions; méfiez-vous des
+haines; écoutez tout, et ne vous prononcez jamais sans avoir donné à la
+raison le temps de revenir.
+
+«Jusqu'à présent, on m'a peint comme très méchantes un grand nombre de
+personnes que je ne connais pas, les unes sont exilées, d'autres sont en
+surveillance. Il faudra me faire un rapport sur tout cela, je ne crois
+pas à tout le mal qu'on m'en a dit; mais comme on ne m'a plus parlé
+d'elles, elles en sont restées là et doivent souffrir. Ne vous laissez
+pas mener par vos bureaux; écoutez-les, mais qu'ils vous écoutent et
+qu'ils suivent vos directions.
+
+«J'ai changé M. Fouché, parce qu'au fond je ne pouvais pas compter sur
+lui; il se défendait contre moi, lorsque je ne lui commandais rien, et
+se faisait une considération à mes dépens. Il cherchait toujours à me
+deviner pour ensuite paraître me mener, et comme j'étais devenu réservé
+avec lui, il était dupe de quelques intrigans et s'égarait toujours;
+vous verrez que c'est comme cela qu'il aura entrepris de faire la paix
+avec l'Angleterre; je vous écrirai à ce sujet, je veux savoir comment
+cette idée-là lui est venue.»
+
+Cette instruction me donna du courage; pendant les premiers jours,
+j'allais au rapport chez l'empereur pour chercher de la force plutôt que
+pour lui porter rien qui vaille, et je m'aperçus bientôt qu'il avait
+plus d'une garde à carreau, et que c'était sans doute pourquoi il avait
+patienté si long-temps avec M. Fouché, ayant toujours un moyen de
+prévenir sa méchanceté.
+
+La confiance me vint petit à petit; sans être méchant, j'étais parvenu à
+trouver aussi une assez bonne dose de malice, de laquelle j'ai fait un
+bon usage dans le cours de mon ministère. J'aurai occasion d'en citer
+plusieurs circonstances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Situation politique de la France.--L'empereur fait redemander ses
+lettres à M. Fouché.--M. Ouvrard est remis en
+liberté.--Fagan.--Hennecart.--Intrigue de M. Fouché.
+
+
+C'est le 3 juin 1810 que je suis entré dans les fonctions de ministre de
+la police, environ six semaines après le mariage de l'empereur,
+c'est-à-dire lorsque toute la France était encore dans l'enthousiasme
+qu'avait excité cet événement. Jamais l'empereur n'avait paru plus fort
+qu'après son alliance avec la puissance qui semblait être sa rivale
+irréconciliable, et après avoir donné un gage de son désir de la paix,
+en même temps que la preuve non équivoque qu'il n'était atteint d'aucun
+projet subversif du pouvoir de la maison d'Autriche, ainsi qu'on s'est
+plu à le répandre. En France, on se repaissait d'idées de tranquillité
+auxquelles se rapportaient toutes les conjectures et toutes les
+espérances: on se voyait au mieux avec l'Autriche, on ne craignait pas
+la Prusse, et on n'entrevoyait plus rien à démêler avec les Russes.
+
+Il n'y avait plus qu'avec l'Espagne et avec l'Angleterre que nous avions
+la guerre; on faisait marcher une grande partie des troupes d'Allemagne
+vers l'Espagne, en sorte que la question ne pouvait pas y rester
+long-temps indécise; on y avait même fait prendre l'offensive en
+Andalousie, en faisant marcher par la Siera-Morena l'armée qui avait
+combattu à Talavera, et qui, depuis lors, occupait la Manche. Je
+reviendrai à l'Espagne; mais je vais raconter les événemens dans l'ordre
+où ils sont survenus. Je ne saurais trop répéter que la France était
+ivre de joie et d'espérance, et qu'il n'y avait rien à faire pour former
+l'opinion sur le mariage de l'empereur. Il y aurait même eu de
+l'imprudence à faire supposer que les expressions d'allégresse
+universelle étaient le résultat de quelques soins administratifs.
+
+Je crois avoir dit plus haut qu'avant de partir de Vienne, l'empereur
+avait fait des dispositions pour se rendre en Espagne aussitôt qu'il
+serait arrivé à Paris; mais tous ces événemens et les suites d'un nouvel
+hymen lui firent abandonner ce projet; pourtant il laissa la garde
+impériale, ainsi que son train de guerre, s'avancer jusqu'en Castille,
+parce que cela avait l'air de ne le précéder que de quelques jours, et
+ne pouvait produire qu'un bon effet sur les troupes et sur les ennemis.
+
+Avant de parler de la situation générale des affaires, j'ai besoin
+d'achever ce qui est relatif à M. le duc d'Otrante. L'empereur, en lui
+retirant le portefeuille du ministère, lui avait donné, comme une marque
+de son estime, le gouvernement de Rome; il était au moment de partir,
+lorsque l'empereur lui fit redemander les lettres qu'il lui avait
+écrites pendant le cours de son administration. L'habitude était de les
+renvoyer au cabinet de l'empereur, afin de prévenir le mauvais usage que
+l'on aurait pu en faire, particulièrement de celles adressées à un
+ministre de la police; M. Fouché n'avait pas prévu cela, et fit dire
+qu'il les avait brûlées. Cette réponse non seulement ne satisfit pas
+l'empereur, mais il lui retira sa commission de gouverneur de Rome, et
+lui ordonna de voyager en Italie; néanmoins il ne lui retira aucun des
+nombreux bienfaits dont il l'avait couvert[37].
+
+Cette légèreté d'avoir brûlé les lettres de l'empereur lui donna de
+l'humeur; il n'y crut d'abord pas, et regarda cette réponse comme une
+défaite, d'autant plus que l'idée d'un projet d'abuser de ces lettres ne
+discordait pas avec celle d'avoir voulu ouvrir directement des
+communications avec l'Angleterre sans la participation de l'empereur,
+qui ne pouvait revenir de cette folie. C'est alors qu'il m'écrivit pour
+que je me fisse rendre compte de suite de tout ce qui concernait cette
+intrigue, que j'étais bien éloigné de soupçonner avoir été aussi
+importante.
+
+On se rappelle d'abord que M. Ouvrard était à Vincennes; je reçus ordre
+de laisser entrer dans le donjon une personne du cabinet de l'empereur,
+qui était envoyée pour l'interroger: c'était M. Mounier, qui était à
+cette époque auditeur au conseil d'État. Je crus d'abord qu'on ne l'en
+avait chargé que parce que j'étais considéré comme un novice, mais je ne
+tardai pas à en connaître la véritable raison. Je n'ai su les détails de
+la mission qui avait amené la détention de M. Ouvrard que plusieurs
+années après, et c'est lui-même qui me les a appris. L'on avait dit à
+l'empereur qu'il avait été en Angleterre; c'est sur cette base qu'il fut
+interrogé; or comme l'assertion était fausse, l'interrogatoire n'aboutit
+à rien; on fut donc obligé de le remettre en liberté, parce que l'on
+reconnut qu'il n'était pas sorti de Hollande, où il avait été autorisé à
+se rendre. M. Ouvrard était un homme trop adroit pour donner de la prise
+sur lui; il n'avait répondu à M. Mounier qu'en lui remettant une lettre
+pour l'empereur, dans laquelle il se disculpait, mais l'empereur n'y
+avait pas foi.
+
+L'on n'était pas encore satisfait de ce que l'on apprenait, l'empereur
+persistait à soutenir que quelqu'un avait été de Paris à Londres, et
+c'était sur cela qu'il voulait qu'on dirigeât ses recherches. Je n'avais
+pas encore beaucoup d'expérience; mais cependant je fis si bien
+feuilleter les registres des allans et venans d'Angleterre, que je
+découvris qu'un sieur Fagan y avait fait deux voyages successifs en très
+peu de temps. Ce Fagan était connu à la police, et je l'envoyai
+chercher; il ne me déguisa rien: c'était un ancien officier irlandais au
+service de France, qui menait à Paris une conduite fort équivoque, mais
+qui n'avait aucune raison pour cacher ses actions.
+
+Il me déclara que, vivant fort paisiblement à Paris, un M. Hennecart,
+qu'il connaissait, était venu le voir et lui dire que M. le duc
+d'Otrante cherchait quelqu'un qui pût aller en Angleterre pour remplir
+la mission la plus délicate dont un homme de talent pût être chargé, et
+que lui, Hennecart, s'était engagé à le lui trouver, demandant toutefois
+de prévenir cette personne avant de le lui faire connaître. Cet
+Hennecart dit à Fagan que le duc d'Otrante était chargé d'affaires
+diplomatiques, et que lui, Fagan, pouvait se faire beaucoup d'honneur et
+une belle position en servant le ministre de la police dans cette
+occasion. Fagan accepta; alors Hennecart lui dit de se présenter sous un
+prétexte quelconque chez le duc d'Otrante, auquel Hennecart ne dirait
+rien de leur conversation, afin de donner une entière sécurité au
+ministre, qui n'accorderait pas sa confiance à un indiscret.
+
+On verra pourquoi Hennecart recommandait si fort à Fagan de ne pas dire
+au duc d'Otrante qu'ils s'étaient vus; c'est que lui-même, Hennecart,
+n'avait pas vu le duc d'Otrante, et quoiqu'il fût agent de police, il
+servait dans cette circonstance une autre intrigue. Fagan alla voir le
+duc d'Otrante, qui le connaissait sous les mêmes rapports qu'il
+connaissait Hennecart; en bon serviteur, il lui parle des facilités
+d'informations qu'il peut avoir à Londres, où il connaissait
+particulièrement le marquis de Wellesley, et enfin offre au ministre son
+dévoûment.
+
+M. Fouché n'eut garde de laisser échapper cette occasion de pénétrer ce
+qu'il ne savait qu'imparfaitement par la correspondance d'Amsterdam,
+d'autant plus qu'il ne se doutait pas du piége, parce que Fagan était
+agent de police. En conséquence, le voilà qui donne à ce messager argent
+et instructions pour aller à Londres, et en même temps il lui indique
+une voie pour qu'il lui expédie ses rapports, afin qu'ils échappent à la
+curiosité des observateurs.
+
+À peine cette mission était-elle donnée à Fagan, que Hennecart arrive
+chez lui pour le féliciter, et après les complimens d'usage, il lui dit
+qu'il a encore à l'entretenir d'une chose pour l'avantage de sa fortune
+personnelle, à lui Fagan, et il commença par lui parler des protections
+qu'il pouvait obtenir près de l'empereur même contre un caprice ou une
+injustice du duc d'Otrante, qui pouvait enfin être trompé par un mauvais
+rapport. Fagan l'ayant prié de s'expliquer, Hennecart lui parla net, et
+lui dit que, s'il voulait lui envoyer de Londres à lui-même la copie de
+tous les rapports qu'il serait dans le cas d'adresser à M. Fouché, il
+lui promettait qu'il s'en trouverait bien, parce que, disait-il, les
+rapports seront remis directement à l'empereur par M. le duc de Bassano,
+qui les tiendra de M. de S***, à qui je les remettrai. Fagan, après
+avoir réfléchi, accepta, et comme Hennecart n'eut pas de peine à lui
+démontrer la nécessité d'être informé le premier pour avoir le temps de
+faire parvenir, aussitôt que pourrait le faire M. Fouché, le rapport
+qu'il lui adresserait, il fut convenu que l'un aurait sur l'autre
+l'intervalle d'un ordinaire de courrier. Ce dernier point réglé, le
+sieur Fagan partit pour Londres.
+
+C'est maintenant le cas de dire par quel motif M. le duc d'Otrante l'y
+envoya, et pour me faire mieux comprendre, je vais reprendre les choses
+de plus haut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Plans de l'empereur.--Son désir de faire la paix avec
+l'Angleterre.--Tentatives par le roi de Hollande.--M. de Labouchère
+autorisé par l'empereur.--M. Ouvrard employé par M. Fouché.--Une
+intrigue renverse les espérances de pacification.--Détails.
+
+
+Depuis que l'empereur s'était allié à la maison d'Autriche, il croyait
+avoir atteint le but vers lequel il tendait, qui était de lier une
+grande puissance au système établi en France, et par conséquent avoir
+assuré la paix en Europe, c'est-à-dire qu'il ne se croyait plus exposé à
+être encore traversé par quelque nouvelle coalition; il n'avait donc
+plus que la paix à faire avec l'Angleterre, et pour que l'Espagne ne
+devînt pas une difficulté, c'est-à-dire pour que sa possession ne pût
+pas être contestée, et pût être comptée comme un effet négociable pour
+la France au moment où l'on aurait pu entrer en négociation avec
+l'Angleterre, il faisait marcher dans la Péninsule des forces tellement
+considérables, que la conquête devait lui en être assurée. Elles se
+réunirent toutes en Castille; ensemble elles composaient l'armée dont
+l'empereur avait le projet d'aller prendre le commandement, et depuis
+qu'il s'était déterminé à rester à Paris, il avait envoyé le maréchal
+Masséna pour le commander, avec l'ordre de marcher droit à l'armée
+anglaise en Portugal, en même temps que l'armée, sous les ordres du roi
+et du maréchal Soult, qui était son major-général, marcherait en
+Andalousie et sur Cadix. Avec ces deux grandes opérations se liaient
+aussi celles que le général Suchet conduisait en Catalogne, où il
+faisait les siéges successifs des places qui bordent le cours de l'Èbre,
+et qui couvrent cette province.
+
+Ce vaste plan d'opérations avait été dressé par l'empereur, et il
+s'était flatté que, quoique absent de l'armée, la même obéissance et le
+même désir de faire son devoir auraient animé tous ceux qui devaient y
+coopérer; malheureusement il arriva le contraire. J'en parlerai
+lorsqu'il en sera temps.
+
+La paix avec l'Angleterre lui tenait plus à coeur; il se voyait entre les
+mains de quoi donner des compensations à cette puissance, tant en retour
+de ce qui lui était nécessaire d'en obtenir qu'en dédommagement des
+sacrifices qu'on aurait pu lui demander, sans avoir de moyens d'appuyer
+les réclamations qu'on était dans le cas de lui adresser; car telle
+était notre position, qu'il fallait que l'Angleterre le voulût bien,
+autrement il ne pouvait y avoir de terme à la guerre.
+
+On avait employé deux fois l'intervention de la Russie pour ouvrir une
+négociation avec le gouvernement anglais; celui-ci l'avait rejetée dans
+des termes qui n'offraient même pas les moyens de lui faire préciser les
+termes de son refus, de sorte que l'on en était encore à croire en
+Angleterre au projet d'une puissance continentale universelle de la part
+de l'empereur, comme on croyait en France à un projet de puissance
+maritime et commerciale exclusive de la part de l'Angleterre.
+
+L'empereur, malgré ces contrariétés, ne voulait pas croire à
+l'impossibilité de faire comprendre des propositions raisonnables en
+retour de celles qu'il était disposé à écouter; il chercha les moyens de
+faire sonder les dispositions du ministère à Londres, afin de savoir ce
+qu'il était permis d'en espérer. Cette démarche ne pouvait pas être
+faite directement, parce qu'elle eût porté son cachet, et qu'en cas de
+refus, tous les inconvéniens eussent été pour l'empereur
+personnellement.
+
+La Hollande avait encore plus besoin de la paix maritime que la France;
+le roi Louis y jouissait de l'estime des peuples qu'il gouvernait, et
+lui-même ne craignait pas de dire à l'empereur tout ce qu'il entrevoyait
+de fâcheux pour lui, s'il devait encore régner long-temps sur un pays
+auquel il ne restait plus de ressources, et qui était encore blessé
+depuis la dernière réunion à la France, d'une partie de son territoire.
+
+C'est par lui-même, avec l'approbation de l'empereur, que se firent les
+premières démarches vis-à-vis de l'Angleterre; elles portèrent le masque
+d'affaires de commerce simples. La maison Hopp d'Amsterdam était celle
+qui avait le plus de relations avec l'Angleterre, et qui, par sa grande
+considération, pouvait, en y traitant ses propres affaires, prendre le
+caractère qui devait appartenir à celles qu'elle aurait traitées entre
+les deux gouvernemens. Cette maison avait un de ses associés, M. de
+Labouchère, qui était allié à une famille du haut commerce de Londres.
+
+Ce fut sur lui que le roi de Hollande jeta les yeux pour la mission
+qu'il s'était chargé de remplir; il donna des instructions à M. de
+Labouchère, et un passe-port avec lequel il se rendit à Londres. Il
+avait des moyens de se faire accueillir qui étaient naturels, et qui le
+dispensaient de tout ce qui aurait pu apporter des entraves à ses
+démarches; il était d'ailleurs connu pour un homme si estimable, que
+tout ce qu'il aurait pu dire ne pouvait être atteint de la suspicion. M.
+de Labouchère adressait ses rapports à la maison Hopp d'Amsterdam, qui
+les remettait au roi, lequel les faisait parvenir à l'empereur.
+
+Non-seulement M. de Labouchère, dans ses premières dépêches, était
+rassurant sur les dispositions du gouvernement anglais, mais il était
+encore encourageant, et il se flattait que, pour peu qu'il y eût un peu
+de bonne volonté dans les concessions, tout pourrait s'arranger au gré
+des impatiens désirs de tout le monde, parce que, lorsqu'on en serait
+venu à négocier ouvertement sur le chapitre des sacrifices réciproques,
+le premier une fois fait, on eût été facilement d'accord sur les choses
+essentielles, et on ne se serait point arrêté à des bagatelles qui ne
+pouvaient être mises en comparaison avec les pertes énormes que cet état
+de guerre causait continuellement.
+
+Les choses allaient assez bon train, lorsque M. le duc d'Otrante fut
+informé que M. de Labouchère était en Angleterre; il faut observer qu'il
+avait pu le savoir, soit par la correspondance du commerce de Londres
+avec celui de Paris, ou par celle du commerce de Londres, d'abord, avec
+Amsterdam, et ensuite d'Amsterdam avec Paris. Cet avis fut accompagné de
+détails assez piquans pour éveiller la curiosité de M. le duc d'Otrante,
+qui pouvait d'ailleurs avoir un autre motif, parce qu'un ministre de la
+police est autorisé à tout suspecter; mais dans ce cas-ci, il paraît
+n'avoir eu que celui d'être informé de ce qui se préparait à l'horizon
+politique pour régler la marche qu'il devait prendre lui-même. Il lui
+fut facile de se donner le moyen d'être bien informé de ce que faisait
+M. de Labouchère à Londres, parce que celui-ci était fort lié avec M.
+Ouvrard qu'il fit venir, et auquel il parla de circonstances qui
+pouvaient favoriser des spéculations. Enfin, sans lui témoigner le
+moindre désir de curiosité, il lui dit que c'était avec l'assentiment de
+l'empereur qu'il lui tenait ce langage, et lui proposa d'aller à
+Amsterdam pour être l'intermédiaire entre lui, Fouché, et M. de
+Labouchère, qui était à Londres, et avec lequel il se mettrait en
+communication en lui écrivant aussitôt son arrivée, pour tâcher de
+pénétrer ce qu'il faisait à Londres, et enfin, que d'Amsterdam il lui
+enverrait à Paris ses rapports. M. Fouché n'avait pas encore dit un mot
+de tout cela à l'empereur, qui, de son côté, ne lui disait plus rien
+depuis long-temps.
+
+M. Ouvrard ne fut pas autorisé à se douter que le ministre abusait du
+nom de l'empereur. Il partit donc pour Amsterdam, persuadé qu'il y était
+envoyé par ordre de l'empereur, et écrivit en conséquence à M. de
+Labouchère, qui, sans se départir de la marche qui lui avait été tracée
+avant de quitter la Hollande, continua à lui adresser ses rapports à la
+maison Hopp, pour qu'elle les remît au roi, qui les renvoyait à
+l'empereur. Néanmoins, comme il connaissait beaucoup M. Ouvrard, il lui
+accusa réception de ses lettres, et peut-être que pour se préserver
+lui-même du soupçon d'intrigue particulière, dont on aurait pu accuser
+sa discrétion, si les affaires étaient venues à mal tourner, il se
+détermina à instruire sommairement M. Ouvrard de ce qui se passait et de
+ce qu'il espérait, d'autant plus qu'il ne lui aurait pas été défendu de
+saisir une occasion favorable pour une grande opération de commerce.
+
+Ce ne fut qu'après que M. Fouché eut reçu les premières lettres que M.
+Ouvrard lui écrivait comme à quelqu'un qu'il supposait non seulement au
+fait de la mission de M. de Labouchère, mais qu'il croyait chargé de le
+diriger, et qu'en un mot il regardait comme le véritable négociateur
+entre la France et l'Angleterre; ce n'est qu'alors, dis-je, que M.
+Fouché parla à l'empereur du voyage de M. Ouvrard en Hollande, ne disant
+pas que c'était lui qui l'avait envoyé, mais qu'il n'avait pas eu de
+raison pour lui refuser un passe-port, d'autant plus qu'il était
+correspondant de la maison Hopp, avec laquelle il avait à régler, et que
+de temps en temps il lui donnait des nouvelles. Il se crut suffisamment
+en règle après avoir rendu ce compte à l'empereur; il ne parla même du
+voyage de M. Ouvrard que pour se trouver à couvert si les choses étaient
+venues à mauvaise fin, et qu'on les eût imputées à M. Ouvrard.
+L'empereur retint cela, mais n'en devint pas plus communicatif avec M.
+Fouché, qui fut obligé de deviner ce qui se traitait à Londres sur ce
+que M. Ouvrard lui mandait d'Amsterdam, d'après les lettres qu'il
+recevait de M. de Labouchère. Celui-ci avait trop d'esprit pour écrire
+ce qui ne pouvait pas se dire, de sorte que la curiosité de M. Fouché
+était continuellement excitée et jamais satisfaite; il en voyait
+cependant assez pour juger que l'empereur travaillait à la paix, et il
+en conclut qu'il fallait prendre ce langage: en même temps, il songea à
+tirer sa part de la considération dans l'oeuvre de la paix, en faisant
+tout ce qui était nécessaire pour fasciner les yeux de la multitude, et
+en persuadant que c'était lui qui l'avait faite, ou qui avait forcé à la
+faire. Il allait hardiment, parce qu'il la croyait sûre, persuadé que
+l'empereur était en négociations ouvertes. Il en parlait aux uns pour
+qu'ils en parlassent à leur tour, et en même temps il ne négligeait rien
+de ce qui pouvait le tenir régulièrement informé de l'état de cette
+question, autour de laquelle il tournait sans pouvoir la pénétrer. Il
+était inquiet d'une chose, c'est que, comme il avait coutume de
+s'attribuer tout ce qui était populaire, si la paix était venue à se
+faire sans qu'il en fût prévenu, sa prévoyance aurait été en défaut, et
+son crédit s'en serait altéré.
+
+C'est en parlant ainsi de la paix avec l'Angleterre qu'il promettait à
+tout le monde, qu'il fit attacher sur lui des yeux observateurs, et
+qu'il revint aux oreilles de M. de Bassano, ou de M. de S***[38], que M.
+Fouché traitait de la paix avec l'Angleterre par le canal de M. Ouvrard,
+qui était à Amsterdam, et l'on ajoutait qu'il allait et revenait de
+Londres dans cette ville: soit curiosité, soit jalousie de la part de
+ceux qui, ayant fait le mariage de l'empereur, convoitaient des
+ministères, ou au moins celui vers lequel ils voyaient que M. Fouché
+tendait[39], ils voulurent déjouer son projet, ou son intrigue si elle
+avait été tramée contre l'État.
+
+Cela leur fut facile par le moyen de cet Hennecart[40], que M. de S***
+avait tout-à-fait gagné. De son côté, Hennecart, quoiqu'attaché au
+ministère de la police, avait gagné les sieurs Vera père et fils, qui
+étaient tous deux employés supérieurs à la préfecture de police,
+laquelle était presque continuellement en rivalité avec le ministère de
+la police; par ce moyen, lorsqu'on voulait jouer un mauvais tour à M.
+Fouché, on donnait un mauvais bulletin à Hennecart, qui le remettait au
+sieur Vera, et celui-ci au préfet de police, qui ne manquait pas d'en
+faire la matière d'une anecdote de police pour l'empereur. C'était par
+de misérables moyens comme ceux-là qu'on entravait la marche des
+affaires les plus importantes en faisant parade d'un zèle exclusif et
+sans pareil pour le service de l'empereur. Je ne puis pas assurer si M.
+de Bassano rapporta à l'empereur que M. Fouché était en négociations
+ouvertes avec l'Angleterre par le moyen d'Ouvrard, et si c'est
+l'empereur qui l'aurait, par suite, chargé de prendre des informations
+sur ce que pouvait faire M. Ouvrard, soit à Amsterdam ou à Londres; ou
+bien si lui, M. de Bassano, avait fait prendre des informations avant
+d'en rendre compte à l'empereur. Néanmoins j'ai toujours cru qu'on lui
+en avait fait parvenir le premier avis par la préfecture de police,
+ainsi que je viens de le dire. Du reste, voici un fait exactement vrai.
+
+Lorsque j'eus reçu la déclaration du sieur Fagan, dont j'ai parlé tout à
+l'heure, je fis venir le sieur Hennecart et lui parlai un peu vivement
+en ces termes:
+
+«Monsieur, vous qui m'avez fait tant d'offres de service, qui m'avez
+parlé de l'ingratitude du duc d'Otrante envers l'empereur, qui trouvez
+si bien que l'on ait fait arrêter M. Ouvrard, je trouve, moi, que
+personne ne mérite mieux que vous un pareil traitement, et si vous ne me
+répondez pas catégoriquement, cela pourra bien vous arriver tout à
+l'heure.
+
+«Qui est-ce qui a dit d'aller engager Fagan à se charger d'une mission
+pour l'Angleterre?» Il me répondit, d'un ton fort consterné, qu'à la
+vérité il avait été le trouver et le lui proposer; que cela avait été
+arrangé entre M. de S*** et lui, et que, sans cette intrigue, ils ne
+seraient jamais parvenus à déplacer M. Fouché pour me faire entrer au
+ministère. Je lui répondis: «Comment! vous ne me connaissiez pas, et
+vous me vouliez tant de bien!»
+
+Il crut m'en imposer en me disant que l'opinion me désignait comme le
+seul homme, entre ceux dévoués à l'empereur, capable de bien remplir
+cette place, etc., etc. Enfin il me raconta tout ce que je viens de dire
+sur ce qui s'était passé entre Fagan et lui, en ajoutant qu'il n'avait
+fait cela que de concert avec S***, et que c'était à S*** qu'il
+remettait les bulletins que Fagan lui envoyait.
+
+Ainsi M. Fouché, dont l'habileté a été tant vantée, avait employé dans
+cette circonstance, si délicate pour lui, un agent qui, quoiqu'à ses
+gages, lui avait été mis dans la main par M. de S***, qui préparait sa
+perte[41]. Si M. de S*** n'était pas d'accord avec M. de Bassano, il l'a
+dupé en lui remettant, comme venant d'une autre source, des bulletins
+qui venaient de Fagan; et s'il était d'accord avec M. de Bassano, tous
+deux ont complètement dupé M. Fouché.
+
+Je n'ai pas encore dit quel était le motif de celui-ci en envoyant Fagan
+à Londres: il pouvait en avoir deux.
+
+1° Comme Fagan disait avoir des moyens d'introduction près du marquis de
+Wellesley, il pouvait par là connaître l'état de la question entre le
+ministre et les propositions de la partie dont M. de Labouchère était
+l'organe, et au moyen de la correspondance de Fagan (qui avait causé
+avec M. de Wellesley), comparée avec celle de M. Ouvrard, laquelle était
+extraite des lettres de M. Labouchère, qui avait de même causé avec le
+marquis de Wellesley. M. Fouché pouvait être très près de deviner les
+intentions des deux partis qui traitaient, et juger d'avance du
+résultat, et en même temps conjecturer quelles devaient être les
+instructions des négociateurs.
+
+C'est au retour du premier voyage que fit Fagan, que M. Fouché ne douta
+plus du succès des négociations de paix, et qu'il s'arrangea, soit pour
+s'attribuer dans l'opinion la gloire d'avoir amené l'Angleterre à
+conclure la paix, ce que personne n'avait pu faire jusqu'alors; soit
+pour s'emparer de la négociation, lorsque le moment serait arrivé où
+l'empereur aurait voulu et en même temps pu traiter ouvertement, parce
+qu'alors il lui aurait dit qu'il était au fait de la question, qu'il la
+suivait des yeux depuis long-temps, ce qui, selon lui, aurait paru un
+assez grand avantage pour que l'empereur le nommât négociateur, puis
+enfin ministre des relations extérieures, où il aspirait à arriver,
+étant las de la police. C'était là son motif en envoyant Fagan à
+Londres; mais il s'empressa trop de faire le négociateur, et se trompa
+de chemin comme un homme qui veut conduire ceux qui ne lui ont pas dit
+où ils veulent aller. Il renvoya son messager à Londres, d'où il était
+parti peu auparavant, ayant vu et entretenu le marquis de Wellesley. Il
+se présenta de nouveau chez ce ministre, auquel il rapporta des
+conversations, et peut-être même des légèretés de M. Fouché, qui était
+aussi ministre, et qui pouvait paraître à Londres chargé par l'empereur
+de négocier. Voilà donc ce Fagan qui se trouva avoir une sorte de
+caractère, parce qu'enfin le marquis de Wellesley pouvait bien accorder
+autant de confiance à ce que Fagan lui disait de la part de M. Fouché,
+que M. Fouché paraissait en avoir accordé à ce que ce même Fagan lui
+avait rapporté de la part du marquis de Wellesley; mais malheureusement
+pour M. Fouché, ce que Fagan disait au marquis de Wellesley ne
+ressemblait pas tout-à-fait à ce dont M. de Labouchère l'entretenait, et
+que Fouché ne pouvait pas savoir aussi promptement, par la raison que ce
+qui devait être envoyé à M. de Labouchère était adressé directement de
+Paris au roi de Hollande, de là à Londres, et que M. Fouché ne pouvait
+en être informé qu'après que l'avis était revenu sur ses pas,
+c'est-à-dire lorsque M. de Labouchère avait bien voulu en écrire à M.
+Ouvrard, qu'il croyait informé du motif de son séjour à Londres. Il
+résulta de ce tripotage que le marquis de Wellesley fut autorisé à
+croire qu'on voulait le duper, ou que l'on faisait jouer à M. de
+Labouchère le rôle d'une dupe pour bercer les Hollandais de l'espérance
+de la paix, puisqu'il lui parlait dans un sens, et que M. Fouché lui
+faisait parler dans un autre qui ne pouvait pas être exactement conforme
+au premier; il ne soupçonnait pas la sincérité de celui qui ne craignait
+pas de prendre un caractère officiel, et n'accordait pas autant de
+confiance à celui qui cependant la méritait mieux que l'autre, mais qui,
+n'étant pas autorisé à prendre un caractère, pouvait être désavoué quand
+on voudrait.
+
+Il chercha auquel des deux il devait ajouter foi, et, ne voyant que des
+contradictions dans ce que l'un et l'autre disaient, il ne put voir là
+que de l'intrigue, et cessa toute communication avec tous deux, et
+bientôt après leur fit donner l'ordre de quitter l'Angleterre, observant
+que, si la France avait réellement envie de faire la paix, elle devait
+avoir d'autres moyens à employer pour se faire entendre.
+
+Il fallut bien rendre compte à l'empereur du retour de M. de Labouchère
+à Amsterdam; on lui avait caché l'envoi du sieur Fagan à Londres, en ne
+lui remettant les bulletins de ce Fagan, par M. de S***, que comme des
+bulletins de la négociation de M. Fouché, sans explications. L'empereur
+ne connaissait que le départ de M. Ouvrard pour Amsterdam, et comme on
+se garda bien de l'éclairer sur celui de Fagan pour Londres (que M. de
+Bassano ignorait peut-être lui-même), il attribua naturellement à M.
+Ouvrard ces bulletins de la négociation de M. Fouché. C'est pourquoi
+l'empereur crut d'abord que M. Ouvrard avait été lui-même à Londres, et
+il ordonna son arrestation. On y poussa l'empereur, parce que l'on
+voulait lui persuader que M. Ouvrard était le prête-nom de M. de
+Talleyrand, que l'on voulait écarter comme un homme qui faisait peur.
+
+Je laisse aux hommes éclairés à former leur opinion sur cette intrigue,
+qui ressemble même plutôt à de la fourberie de laquais qu'à de la haute
+intrigue. Ils jugeront, dans toute cette suite de piéges tendus à la
+bonne foi, quel est celui qui a été le plus coupable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+Le roi de Hollande abdique.--Il nomme la reine
+régente.--Réflexions.--Inquiétudes de l'empereur.--Opinion de l'empereur
+Alexandre sur le blocus continental.--Détails sur le chagrin de
+l'empereur Napoléon à la nouvelle de l'abdication de son
+frère.--Considérations politiques.--La Hollande est réunie à l'empire
+français.
+
+
+Il fallut renoncer à l'espérance de faire la paix, et cette nouvelle
+produisit encore un plus mauvais effet en Hollande qu'en France. Le
+désespoir s'empara de la majeure partie du commerce. Le roi lui-même,
+dont les goûts pour la solitude s'accordaient peu avec les agitations de
+circonstances aussi graves; le roi, effrayé d'avance de désordres qu'il
+regardait comme inévitables, et ne sentant pas en lui sans doute
+l'énergie nécessaire pour y faire face, se laissa aller à son
+inclination naturelle. Il se détermina tout à coup à abdiquer un pouvoir
+qu'il avait reçu, pour ainsi dire, malgré lui, et il ne craignit pas de
+susciter à l'empereur de nouveaux embarras, en laissant, par son départ
+subit, la Hollande sans gouvernement.
+
+Il est bien vrai que, par son acte d'abdication, il avait nommé la reine
+régente; mais ce n'était pas dans une monarchie nouvelle, comme l'était
+celle de Hollande, qu'une reine étrangère pouvait exercer une
+souveraineté, d'autant plus que, moins encore que son mari, elle était
+en état d'apporter remède à des maux dont la perspective l'avait
+déterminé à se retirer.
+
+Il était inutile de se dissimuler qu'il devait arriver de deux choses
+l'une, ou que le gouvernement serait assez fort pour comprimer tous les
+mécontens, c'est-à-dire tous les Hollandais, ou bien que ceux-ci
+secoueraient le joug de la France et appelleraient les Anglais, et alors
+une régente étrangère au pays, placée tout à coup à la tête des
+affaires, pouvait-elle réunir des forces assez imposantes pour faire
+respecter son autorité et contenir des soulèvemens; en supposant même
+que, jeune et sans expérience, elle eût assez de force morale pour
+résister au déchirant tableau d'une nation divisée, malheureuse, et qui
+n'aurait pas manqué de lui attribuer tous les maux qui l'accablaient?
+
+Dans un état de paix et de tranquillité, où un esprit juste, éclairé,
+joint à un coeur généreux et élevé, peut suffire pour administrer, sans
+doute la Hollande n'aurait pu mieux trouver que sa régente; mais les
+circonstances n'étaient ni aussi favorables ni aussi heureuses, et il y
+avait des intérêts qui parlaient plus haut que les siens.
+
+Le roi de Hollande a été blâmé sous beaucoup de rapports: on lui a
+généralement reproché d'avoir abandonné des peuples qui lui rendaient
+justice et ne lui avaient refusé ni fidélité ni obéissance; d'avoir, par
+sa retraite, attiré sur eux des maux qu'il aurait évités en les
+préservant au moins de tous ceux qui sont inséparables de l'écroulement
+d'un gouvernement. Enfin on lui a reproché d'avoir, par son acte
+d'abdication, désigné l'empereur comme la cause d'un sacrifice qu'il
+s'imposait, tandis que sa santé et surtout ses goûts de retraite y
+avaient plus de part que l'influence de l'empereur sur la Hollande;
+influence d'ailleurs qui était moindre peut-être qu'elle ne l'avait été
+sous le gouvernement électif de ce pays.
+
+Ce n'était pas sans raison que l'empereur disait quelquefois, en parlant
+de ses frères, qu'aussitôt qu'ils étaient revêtus d'un pouvoir, ils
+adoptaient la politique de celui auquel ils avaient succédé, en sorte
+qu'il avait peu gagné au change, ajoutant qu'il ne lui en coûterait pas
+davantage de faire gouverner tous ces pays par des vice-rois.
+
+À peine le foi de Hollande eut-il signé son abdication, qu'il partit
+incognito, passa par les États de son frère qui régnait en Westphalie,
+traversa la Saxe pour se rendre d'abord, dit-on, aux eaux de Toeplitz en
+Bohême, puis enfin alla s'établir à Gratz en Styrie, où il vécut sans
+suite comme un simple citoyen.
+
+L'empereur était au château de Rambouillet, lorsqu'il eut connaissance
+de cette abdication. La première nouvelle en était arrivée à Paris par
+le commerce, et comme il n'avait rien reçu par ses relations
+officielles, il conçut de l'inquiétude sur quelques menées particulières
+du pays même, dont la retraite du roi aurait été probablement un des
+résultats convenus. Il fut un moment fort occupé de cette idée, jusqu'à
+ce que l'officier-général qui commandait ses troupes en Hollande l'eût
+rassuré par toutes les mesures qu'il avait prises pour préserver les
+troupes hollandaises de toute participation à un mouvement étranger que
+l'on croyait lié avec le parti qui avait décidé le roi à abdiquer.
+
+L'exécution rigoureuse du système continental était devenue l'ancre de
+salut de l'empereur, en ce qu'elle pouvait seule amener l'Angleterre à
+conclure la paix. Ce système, contre lequel l'opinion s'est tant
+soulevée, avait été mûrement médité et fortement conçu. Quitte à
+anticiper un peu sur l'ordre des faits, qu'on me permette de m'appuyer
+ici du témoignage non suspect de l'empereur Alexandre.
+
+En 1814, ce monarque avait l'habitude d'aller quelquefois rendre visite
+à l'impératrice Marie-Louise au château de Schoenbrunn. Il y rencontra M.
+de Menneval qu'il reconnut aisément, et dans le cours de la conversation
+il lui raconta que, pendant le voyage qu'il venait de faire en
+Angleterre après la paix de Paris, il avait voulu avoir le coeur net sur
+l'effet qu'on s'était promis du système continental; qu'il ne s'en était
+pas tenu à de simples observations verbales; qu'il avait été à
+Manchester, à Birmingham et autres grandes villes manufacturières
+d'Angleterre; qu'il avait bien vu, bien examiné, bien questionné, et
+qu'il en avait rapporté la conviction que, si ce système eût encore duré
+un an, l'Angleterre aurait inévitablement succombé, ajoutant que c'était
+une grande et belle conception dont il n'avait jamais compris toute la
+force.
+
+Mais ce que la perspicacité de l'empereur Alexandre n'avait aperçu qu'en
+1814, le génie de l'empereur Napoléon l'avait senti dès l'origine; aussi
+mettait-il une grande importance à l'exécution de cette mesure si
+effective, et cependant si peu comprise. La Hollande était la partie de
+l'Europe la plus essentielle à faire observer à cause de ses
+innombrables affluens et de la diversité de ses relations commerciales.
+
+L'empereur avait souvent eu à se plaindre au roi Louis de la négligence
+qui était apportée sur ses côtes à l'exécution d'un système qui
+l'intéressait autant que lui; mais, par son opposition et son
+opiniâtreté que l'empereur n'a jamais pu vaincre, et par ses menées
+sourdes, le roi Louis a nui, au lieu d'aider. On ne saurait nier que son
+abdication et sa fuite n'aient fait un grand tort à l'empereur dans
+l'opinion.
+
+Un témoin oculaire qui se trouvait près de l'empereur, quand il reçut le
+courrier qui lui annonçait cet événement, m'a raconté qu'il ne l'avait
+jamais vu aussi atterré; qu'il avait gardé quelque temps le silence,
+puis qu'en sortant de cette espèce de stupeur momentanée, il avait paru
+vivement ému. Il ne pensait pas alors à l'influence que cette
+circonstance aurait sur la politique, il ne songeait qu'à l'ingratitude
+de son frère. Il était frappé au coeur. «Concevez-vous, disait-il, une
+malveillance aussi noire du frère qui me doit le plus? Quand j'étais
+lieutenant d'artillerie, je l'élevai sur ma solde; je partageai avec lui
+le pain que j'avais, et voilà ce qu'il me fait!» Et l'émotion de
+l'empereur était si vive, qu'on assure que la douleur lui arracha
+quelques sanglots.
+
+Le roi Louis a voulu paraître quitter le diadème sans fortune, et a
+voulu qu'on crût à Gratz qu'il était pauvre. Il a dédaigneusement refusé
+et protesté dans les gazettes étrangères contre l'apanage que l'empereur
+faisait à la reine. Il ne m'appartient pas de traiter cette question
+personnelle; je pourrais cependant faire l'énumération de tout ce que
+Louis Bonaparte devait à l'empereur, et je pourrais bien aussi raconter
+ensuite comment il s'est conduit envers son bienfaiteur, qui lui a
+reproché, à son lit de mort, dans son testament politique, d'avoir
+publié contre lui un livre appuyé de pièces dénaturées et même fausses.
+
+L'empereur n'avait jamais pensé à opprimer la Hollande, il s'était même
+prêté à tout ce qui pouvait alléger la situation des Hollandais, sans
+annuler les effets de son système. Il avait accordé des licences et
+autres priviléges commerciaux; mais dans la position nouvelle où se
+trouvaient les choses, que fallait-il qu'il fît? Abandonner la Hollande
+à elle-même? Oui, sans doute, s'il avait voulu que le lendemain elle
+devînt anglaise, et qu'elle ne rendît plus mauvaise encore notre
+position avec l'Angleterre.
+
+Cette puissance ne demandait pas mieux que de traiter séparément avec
+tous nos alliés sans nous, et nous n'avions de moyens, pour la
+déterminer à nous écouter, qu'en ne nous séparant pas d'eux, et en
+opprimant même ceux qu'elle était le plus intéressée à voir ménager. Il
+n'y avait donc, dans l'intérêt de la politique à laquelle la Hollande
+était soumise, que deux partis à prendre dans la circonstance où
+l'événement l'avait placée, savoir, l'occuper comme conquête, ou bien la
+réunir définitivement à l'empire. Quel était des deux le moins
+désastreux pour elle, et le plus conforme aux intérêts de la France?
+
+Pour occuper la Hollande comme conquête, il aurait fallu y envoyer une
+armée et en retirer les troupes nationales, c'est-à-dire qu'il aurait
+fallu retirer une portion de celles qui étaient en Espagne pour les
+porter en Hollande; ce qui était déjà un grave inconvénient, parce qu'il
+n'y avait pas un régiment de trop dans cette partie. En second lieu,
+l'occupation de la Hollande de cette manière aurait dû nécessairement
+être calculée sur sa défense extérieure, sur celle des places dont elle
+est couverte, enfin sur le maintien de l'ordre public et de la
+soumission de toute une population répandue sur une surface de pays
+coupé de canaux dans tous les sens; les grandes villes seules auraient
+exigé une armée pour les contenir, si le moment était devenu favorable
+pour un soulèvement. Faute de toutes ces précautions, on se serait
+exposé à voir arriver une armée anglaise en Hollande, où elle aurait été
+secondée par une insurrection générale du pays avec le secours de
+laquelle elle serait devenue inexpugnable à travers tous les obstacles
+qu'elle aurait pu mettre entre elle et nous.
+
+En occupant la Hollande comme conquête, il aurait fallu lui laisser ses
+administrateurs, ses lois et toutes ses coutumes, et néanmoins la
+couvrir de douaniers dont le nom seul suffisait pour la porter à la
+révolte.
+
+À tous ces inconvéniens se serait joint le pire de tous, qui aurait été
+nécessairement d'être soumise à une autorité militaire, contre
+l'arbitraire de laquelle elle n'aurait point eu de recours. Dans cette
+situation, elle aurait éprouvé tous les désavantages d'une réunion, et
+n'eût eu aucuns des dédommagemens qu'elle pouvait y trouver, tels que de
+ne pas ressortir de la volonté d'un général particulier, d'avoir ses
+représentans au sénat, au corps-législatif, au conseil d'État et à la
+cour de cassation; de ne pouvoir pas être plus foulée qu'autre province
+de France; de confondre sa dette nationale avec celle de la France, qui
+devenait tout entière garant des engagemens du gouvernement hollandais
+sous ce rapport, et enfin de voir disparaître la ligne de douaniers qui
+était sur sa frontière territoriale.
+
+Depuis long-temps, le gouvernement n'avait plus d'existence extérieure
+que celle que lui avait acquise son ancienne réputation; toutes les
+sources de sa prospérité publique s'étaient successivement taries; la
+représentation même du gouvernement de cet État était devenue un fardeau
+pour lui, et ne pouvant pas s'affranchir, un grand nombre de Hollandais
+préféraient leur réunion à la France plutôt que d'être exposés aux
+vexations continuelles inséparables d'un changement continuel de
+gouvernement.
+
+Il eût sans doute mieux valu que l'on ne fût pas réduit à cette
+extrémité, mais l'événement avait été indépendant de la volonté de
+l'empereur; antérieurement il avait eu des circonstances moins
+désavantageuses, pour réunir ce pays à la France (si cela avait été son
+projet), que celles dans lesquelles l'abdication de son frère le força
+de le faire.
+
+Il eût sans doute mieux aimé lui voir prendre le courage de supporter le
+fardeau de ce gouvernement, mais il n'avait rien pu sur ses
+déterminations; il ne dut donc penser qu'à prévenir les effets fâcheux
+qu'elle pouvait avoir pour la France, avant même d'envisager les
+intérêts des Hollandais. D'autres considérations, ajoutées à celle-là,
+lui firent prendre le parti de réunir définitivement la Hollande, plutôt
+parce qu'il ne savait qu'en faire que dans le but d'augmenter sa
+puissance. Lorsqu'il décréta cette réunion, le corps-législatif n'était
+pas assemblé: il ne pouvait donc le consulter.
+
+L'on s'est beaucoup récrié en Europe sur cette occupation définitive de
+la Hollande, qui faisait disparaître du nombre des puissances un pays à
+l'existence duquel presque toutes les nations de l'Europe étaient
+intéressées. Toutes y avaient des relations, et la plupart en avaient
+fait leur maison de banque. Aussi toutes prirent-elles part au sort
+qu'on lui imposait, et commencèrent-elles alors à s'échanger leurs
+sentimens sur cet acte politique, qui ne plut à aucune. On n'entra point
+dans les raisons qui avaient déterminé l'empereur, on trouva meilleures
+celles que l'on avait de lui résister; et si, dès ce moment, il n'y eut
+pas encore entre elles de communications à ce sujet, il y eut au moins
+une conformité d'opinion. Cet acte politique de l'empereur devint le
+signal d'une nouvelle croisade contre lui, et on ne tarda pas à
+s'apercevoir que tous les princes disposés à se coaliser ne cherchaient
+plus qu'une main dans laquelle ils remettraient le sceptre de leur
+ligue. Je reviendrai sur ce point lorsque j'aurai parlé d'autres détails
+qui doivent avoir ici leur place.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Changement dans l'administration hollandaise.--Effet que produit en
+France la réunion de la Hollande.--Mort du prince d'Augustembourg.--La
+couronne de Suède est offerte à Bernadotte.--État dans lequel je trouve
+le ministère de la police.--Papiers de la famille d'Orléans.--L'empereur
+les lit.--Ses paroles à ce sujet.
+
+
+En réunissant la Hollande, on prit toutes les mesures qui parurent
+devoir rendre cette opération le moins désagréable possible aux
+Hollandais. L'empereur recommanda que l'on y envoyât comme préfets ce
+que l'administration française offrait de plus probe et de plus
+recommandable. Il en fut de même dans toutes les autres branches de
+l'administration; il n'y eut que les maires et quelques employés des
+finances qui restèrent à leur poste.
+
+Les autres employés hollandais vinrent en France occuper les places des
+Français qui avaient été envoyés pour les remplacer. On ne négligeait
+rien de ce qui semblait devoir amener une fusion parfaite et étouffer
+les germes de dissensions intestines; on n'y parvint pas, parce que les
+intérêts commerciaux du pays rendaient les Hollandais sourds à toute
+espèce d'arrangemens qui ne leur laissaient pas entrevoir le retour de
+leur navigation, à laquelle ils devenaient chaque jour plus étrangers.
+On espéra tout du temps; mais une suite d'événemens malheureux fit
+bientôt perdre cette espérance.
+
+La réunion de la Hollande ne plut pas en France, autant parce que l'on
+entrevoyait que cela rallumerait la guerre, que parce que l'on ne
+comprenait pas une extension de puissance qui dépassait les bornes des
+intelligences même peu ordinaires. Il y eut beaucoup de censeurs dont le
+caractère indépendant de toute crainte fit écouter des réflexions
+très-justes sur cet accroissement de territoire.
+
+On voulait toujours s'obstiner à croire que l'empereur réunissait
+définitivement tout ce qui lui convenait, tandis que le terme de ces
+réunions était soumis à l'époque où ses parties adverses rendraient
+elles-mêmes ce qu'elles avaient réuni à leur domination, en vertu de
+titres qui ne valaient pas mieux que ceux qu'il se donnait. En même
+temps que les censeurs critiquaient, il y avait des courtisans qui
+louaient, et il était devenu à la mode de rechercher jusqu'où s'était
+étendu l'empire romain dans sa plus grande splendeur, comme si, à moins
+d'être déshonorée, la France eût dû reculer les bornes de son territoire
+jusque-là. Ce n'était le langage ni des uns ni des autres qui
+influençait les décisions de l'empereur, dont les opérations avaient un
+but dont il n'entretenait peut-être pas ceux qui auraient pu le servir;
+et pendant ce temps-là elles étaient dénaturées par de vaniteux
+courtisans dont l'astucieuse malveillance ne tardait pas à s'en emparer.
+
+C'est à cette même époque que mourut d'une mort singulière le prince
+d'Augustembourg, qui avait été élu par la diète de Suède prince
+héréditaire de ce pays, dont le roi, fort âgé, n'avait point d'enfans.
+
+Cet événement mit les Suédois dans l'obligation de procéder à une
+nouvelle élection; ils témoignèrent des dispositions à faire un choix
+qui les rapprochât de la France. On ne les repoussa point: ils
+connaissaient de réputation le maréchal Bernadotte, ils avaient été en
+communication avec lui pendant la guerre de 1809, et en avaient été bien
+traités. Ils penchèrent pour lui entre tous les choix qu'ils auraient pu
+faire. L'empereur n'en fut pas fâché: il n'était pas fort content du
+maréchal Bernadotte; mais il avait une vieille amitié pour tout ce qui
+avait servi en Italie, en sorte que non seulement il ne contraria pas le
+choix de la diète, qui était une sorte d'hommage rendu à l'armée
+française dans les rangs de laquelle elle venait choisir un roi, mais
+même il l'agréa, et donna au maréchal Bernadotte tout ce qui lui était
+nécessaire pour arriver en Suède d'une manière convenable au rang qu'il
+allait occuper. Il lui donna un million de son propre argent.
+
+C'est là la première époque de mon entrée dans l'administration, et je
+commençais déjà à voir que tout ce qui se disait sur la réunion de la
+Hollande était le pendant de ce qui s'était dit sur l'Espagne.
+
+Je n'apercevais rien dans la marche de mon prédécesseur qui pût
+m'indiquer le chemin à prendre pour aller à la rencontre de ce qui me
+paraissait devoir corroder l'opinion. Je croyais le ministère dont
+j'étais pourvu une puissance, et je ne le voyais qu'un fantôme; il me
+semblait être dans un tambour sur lequel chacun frappait sans que je
+pusse connaître autre chose que le bruit. Je demandais à tout ce qui
+m'entourait comment faisait M. Fouché, et l'on me répondait le plus
+souvent qu'il laissait faire ce qu'il ne pouvait empêcher.
+
+J'étais aussi honteux de mon embarras que tourmenté de ne pouvoir le
+surmonter, et si je n'avais été encouragé par des hommes de bien que je
+trouvai dans le ministère même, et auxquels on rendait bien peu de
+justice, j'aurais fait comme le roi Louis. Le courage me vint, et il me
+ramena de la confiance. J'avais heureusement une mémoire extraordinaire
+pour retenir les noms et les lieux.
+
+Je voyais bien que M. Fouché m'avait joué en brûlant son cabinet[42], et
+je pris le parti de m'en créer un autre. De ma vie je n'avais employé
+des agens; je ne connaissais même pas assez le monde dans lequel il
+était nécessaire de les lancer pour leur donner une direction sans me
+découvrir moi-même.
+
+Mon inexpérience des hommes de la révolution, avec lesquels ma charge
+m'obligeait à être journellement en contact, me fit sentir la nécessité
+de chercher dans le passé la prévoyance pour l'avenir.
+
+J'avais depuis ma jeunesse une grande prévention contre le duc
+d'Orléans: c'était la suite des opinions où l'on était à l'époque de mon
+entrée au service, et elle s'était fortifiée par tout ce que j'entendais
+depuis que nos salons s'étaient repeuplés des débris de naufrage de tous
+les partis.
+
+J'employai plus d'un mois à lire seul toutes les volumineuses liasses
+des papiers du duc d'Orléans, lesquelles étaient encore dans le même
+état qu'elles avaient été apportées au ministère depuis leur saisie, et,
+malgré que je fusse souvent dérangé, j'en vins à bout.
+
+Je sentais mon opinion personnelle se redresser souvent à la lecture de
+tous ces papiers. J'y en trouvai de singuliers, en ce qu'ils étaient
+d'hommes que j'entendais souvent déclamer contre le duc d'Orléans, et
+j'avais sous les yeux la preuve qu'ils étaient ses obligés. J'y trouvai
+même des reçus d'argent, et dans presque tous une reconnaissance,
+exprimée de manière à ne laisser aucun doute sur son motif.
+
+Je fis un choix de ceux de ces papiers qui concernaient des hommes que
+je voyais fort assidus aux Tuileries, et d'autres qui cherchaient à
+acquérir du crédit.
+
+Je portai un jour tout cela à l'empereur à Rambouillet; là il y avait
+ordinairement peu de monde, et l'on trouvait plus de temps pour la
+conversation. Comme je ne savais pas lui mentir, je lui dis que, vaincu
+par toutes mes craintes d'être un jour en défaut vis-à-vis de lui, et
+par ce que j'avais entendu dire toute ma vie contre le duc d'Orléans, je
+m'étais méfié de l'avenir et de moi, et avais puisé dans les archives de
+la maison d'Orléans, qui étaient à mon ministère, les papiers que je lui
+apportais, en ajoutant qu'il y en avait de curieux. L'empereur les prit
+en me disant: «J'étais bien informé que les archives de cette maison
+existaient là; mais on m'avait dit que l'on n'y avait rien trouvé: ceci
+prouverait, ou que l'on ne s'en est pas occupé, ou qu'on l'a jugé peu
+important.»
+
+Il m'emmena dans le quinconce qui lui servait de promenade sous les
+fenêtres du château, près du grand étang.
+
+Il lut tout d'un bout à l'autre, ce qui dura long-temps, puis il fit
+quelques tours en silence, et me dit: «Vous voyez qu'il ne faut jamais
+juger sur les apparences; vous étiez prévenu contre ce prince, et si
+vous aviez trouvé occasion de nuire à quelques-unes de ses créatures,
+vous eussiez écouté les ressentimens que l'on avait excités en vous, et
+qui venaient peut-être de ceux qui sont ses obligés; vous avez donc bien
+fait de vous livrer à cette recherche: c'est toujours ainsi qu'il faut
+faire. Il m'est bien prouvé que le duc d'Orléans n'était pas un méchant
+homme. S'il avait eu les vices dont on entache sa mémoire, rien ne
+l'aurait pu empêcher d'exécuter le projet qu'on lui a supposé: il n'a
+été que le levier dont se sont servis les meneurs de cette époque, qui
+l'ont compromis avec eux, pour trouver des prétextes de lui extorquer de
+l'argent, et il paraît bien qu'une fois qu'ils ont commencé, les
+demandes n'ont plus eu de bornes.
+
+«Il ne faudrait même pas s'étonner que tout ceux qui étaient ses
+débiteurs se fussent entendus sur le moyen de lui arracher quittance, et
+n'eussent tramé sa perte en soulevant contre lui l'indignation publique.
+L'exacte vérité est que le duc d'Orléans s'est trouvé dans une
+circonstance extraordinaire qu'il ne pouvait prévoir, lorsqu'il est
+entré dans la révolution, ce qui prouve qu'il y était entré franchement
+comme toute la France. Que voulait-on qu'il fît? L'exaspération des
+partis, à cette époque, lui avait fermé les pays étrangers. Je
+n'approuve pas ce qu'il a fait; mais je le plains, et ne voudrais être
+le garant de personne, si le sort l'avait jeté dans une situation
+semblable. C'est une grande leçon que l'histoire recueillera.
+
+«Je n'ai nul intérêt à m'occuper de cela: je crois bien que le parti du
+duc d'Orléans a existé au temps de nos discordes; je crois même qu'il se
+ranimerait, si le trône devenait vacant; mais, tant que je vivrai, c'est
+une chimère qui ne ferait point de prosélytes.
+
+«Chacun a tout ce qu'il espérait avoir, et même au-delà; croyez-vous
+qu'il ne soit pas aussi assuré de posséder avec moi qu'avec le duc
+d'Orléans? Voyez vous-même combien d'existences je menacerais, si je
+devenais accessible à la crainte d'après ce que vous m'apportez là;
+c'est-à-dire que je ne verrais plus de sécurité pour personne, parce que
+les faiseurs viendraient aussi m'assiéger, et quand une fois on sévit,
+le plus sage a de la peine à s'arrêter. Voilà mon opinion, et il ne faut
+plus me parler de cela sans de graves raisons. Brûlez tout ce fatras, et
+laissez tous ces gens-là en repos: qu'ils ne sachent jamais que j'ai lu
+cela, je conçois l'embarras dans lequel ils seraient; il y en a
+d'ailleurs dont je fais cas. Ils ont cru que c'était le bon parti alors,
+ils pouvaient avoir raison.
+
+«Je n'épouse aucun parti que celui de la masse; ne cherchez qu'à réunir,
+ma politique est de compléter la fusion. Il faut que je gouverne avec
+tout le monde sans regarder à ce que chacun fait: on s'est rallié à moi
+pour jouir en sécurité; on me quitterait demain, si tout rentrait en
+problème.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+M. Fouché ne me fait connaître que quelques agens subalternes.--Moyens
+que j'emploie pour découvrir les autres.--Je trouve de la bonne
+volonté.--Mon oratoire se remplit, les saints de toutes les classes n'y
+manquent pas.--Intrigans de Paris.--Intrigans d'été dans la haute
+société.--Complaisance des courtisans pour l'empereur.--Bals
+masqués.--Bienfaisance de l'empereur.--Les femmes de Paris.
+
+
+M. Fouché s'était joué de moi en me désignant des agens qui étaient des
+hommes de la dernière classe et que même il ne recevait pas, hormis un
+ou deux individus qui lui permirent de me les présenter. Il ne m'en fit
+pas connaître d'autres. Moi, je ne fus pas si fier; je les vis tous pour
+savoir d'eux-mêmes à quoi on les employait: j'en trouvai qui valaient
+mieux que leur extérieur, et je me suis bien trouvé d'avoir été généreux
+envers eux. Mes premiers essais furent de ressaisir, par la ruse, tous
+les fils qu'avait rompus mon prédécesseur par méchanceté. Mon
+intelligence me fit bientôt trouver des moyens naturels qui m'y firent
+réussir.
+
+Il y a dans toutes les grandes administrations un registre d'adresses,
+afin que les porteurs de lettres, qui sont des hommes que l'on a _ad
+hoc_, sachent de quel côté ils doivent commencer leurs courses pour
+abréger le chemin. Celui du ministère de la police était assez riche en
+ces sortes d'indications. Il était gardé par les garçons de bureau, et
+comme je ne voulais pas laisser apercevoir mon projet, je choisis un
+soir où je pouvais me débarrasser de mon monde pour donner une longue
+commission au domestique qui était de garde ce soir-là, et je lui permis
+d'aller se coucher, au lieu de rentrer chez moi; il ne fut pas plus tôt
+dehors, que j'allai moi-même enlever le registre, ainsi que la liasse
+des reçus que les commissionnaires ont soin de conserver en cas de
+réclamation sur la remise des lettres.
+
+Je me renfermai dans mon cabinet pour faire moi-même le relevé de ces
+adresses. Quelques-unes désignaient la profession. Je passai la nuit à
+le copier et à chercher dans la liasse des reçus tous ceux qui portaient
+la date d'un même jour pouvant correspondre à celui où M. Fouché formait
+la liste des convives de ses dîners de représentation, qui avaient lieu
+les mercredis, en hiver seulement; ceux-là ne piquaient pas autant ma
+curiosité que ceux dont je n'apercevais pas le motif qui avait pu les
+faire mander au ministère. Lorsque j'eus finis, je remis les choses à
+leur place.
+
+J'avais une belle légende de noms et d'adresses; il y en avait dans le
+nombre qui m'étaient connus, et que j'aurais cherchés plutôt en Chine
+que sur ce catalogue.
+
+Il y avait plusieurs noms qui n'étaient désignés que par une majuscule;
+je jugeai bien que ce devait être les meilleurs, et je vins à bout de
+les connaître, en leur jouant le tour dont je parlerai, et que
+l'embarras de ma situation rendait excusable, d'autant plus qu'il
+n'avait que le caractère de la curiosité.
+
+Je divisai mon catalogue d'adresses par arrondissement, c'est-à-dire en
+douze parties, et chargeai quelqu'un, dans chaque arrondissement, de me
+faire la note détaillée de ce qu'était chacun des individus désignés, de
+quel pays il était, depuis quand il était à Paris, de quoi il y vivait,
+ce qu'il y faisait, et de quelle réputation il jouissait; sans donner
+d'autres motifs de ma demande, je fus servi à souhait, parce qu'il n'y a
+pas de ville en Europe où l'on retrouve aussi promptement qu'à Paris, un
+homme déjà connu. Le simple bon sens me fit apercevoir ce qui pouvait me
+convenir, dans ces renseignemens, et je ne craignis pas de porter un
+jugement favorable à mes projets, sur quelques-uns qui étaient
+précisément les agens de mon prédécesseur. Je les fis mander par billet
+à la troisième personne, et sans indiquer d'heure pour l'audience;
+seulement j'eus soin de les appeler à des jours différens. Aucun n'y
+manqua, et ils reprirent naturellement leurs habitudes de venir à la
+nuit. L'huissier de mon cabinet, en me les annonçant, me remettait le
+billet que je leur avais écrit, et qui leur avait servi pour entrer chez
+moi. Avant de les faire entrer, je retenais un moment l'huissier, pour
+lui demander si ce monsieur ou cette dame venaient souvent voir le duc
+d'Otrante, et à quelle heure. Il était rare qu'il ne les connût pas.
+Alors je savais comment il fallait recevoir la personne annoncée, qui
+arrivait persuadée que je savais tout, qu'autrement on ne l'eût pas
+devinée. J'avais soin de prendre l'air d'avoir été informé par M. Fouché
+lui-même, et moyennant des promesses de discrétion, j'eus bientôt
+renouvelé les relations de tout ce monde-là avec mon cabinet.
+
+Les noms à lettres majuscules finirent aussi par y venir. Pour les
+connaître, j'employai le moyen d'agens habitués, qui prirent dans toutes
+les maisons portant les numéros indiqués sur l'adresse des renseignemens
+sur les personnes dont les noms commençaient par la majuscule.
+Quelquefois il y en avait plusieurs dont le nom commençait par la même
+lettre; je me fis donner les mêmes notes sur le compte de chacune, et
+lorsque j'étais embarrassé par la similitude des noms, j'imaginais de
+leur écrire encore à la troisième personne, sans mettre leurs noms, mais
+seulement la majuscule, qui était le seul renseignement que j'eusse;
+j'envoyais porter mes lettres par les garçons de mon bureau, qui étaient
+le plus souvent connus des portiers, chez lesquels ils allaient
+quelquefois, et comme ces derniers sont d'ordinaire très au fait des
+allées et venues des personnes qui logent chez eux, ils ne manquaient
+jamais de porter la lettre à la personne à laquelle elle était destinée,
+quoiqu'il n'y eût qu'une majuscule pour désignation sur l'adresse; ils
+étaient accoutumés à voir arriver ces sortes de lettres ployées et
+cachetées de la même manière. La personne qui la recevait se croyait
+prise, et ne songeait plus qu'à faire un nouvel arrangement; elle ne
+concevait pas qu'on l'eût nommée au nouveau ministre sans sa permission.
+Quelquefois le portier remettait à la même personne les deux lettres
+qu'on lui avait apportées avec la même majuscule pour adresse, ce qui
+était une preuve que je ne m'étais pas trompé, et celle-ci, en venant à
+mon cabinet, les rapportait toutes deux, en m'observant que c'était sans
+doute par inadvertance qu'on lui avait écrit deux fois. Cela était mis
+facilement sur le compte d'une erreur, parce que chaque lettre indiquait
+un jour différent pour se rendre chez moi. De cette manière, je connus
+toutes les relations de M. Fouché, que je croyais bien plus nombreuses,
+et surtout bien plus précieuses. Il m'est arrivé que, dans une maison où
+il y avait deux noms semblables, le portier était nouveau et remit les
+lettres aux deux personnes pour lesquelles il les croyait destinées.
+Elles m'arrivèrent toutes deux; mais comme l'huissier connaissait la
+bonne, je ne manquai pas de trouver dans la note statistique de l'autre
+de quoi justifier son appel près de moi. J'employai encore un autre
+moyen pour retrouver toutes les traces de mon prédécesseur: j'ordonnai à
+mon caissier de m'avertir lorsque les habitués se présenteraient pour
+toucher de l'argent; je n'entendais par habitués que ceux qui n'avaient
+point de fonctions ostensibles. Le premier mois, la fierté eut le
+dessus, je ne vis personne; mais le second, on reconnut qu'il n'y avait
+pas de sot métier, et qu'il n'y avait que de sottes gens: on vint, sous
+un prétexte quelconque, demander au bureau si on continuerait à payer;
+je reçus tout le monde, ne diminuai les émolumens de personne, et
+augmentai considérablement la plupart de ceux que j'employais, et de
+tout ce qui travaillait sous moi. Ce petit noviciat, auquel je fus forcé
+pour me créer des instrumens qu'on aurait dû me laisser, ne me nuisit
+pas, mais ne m'avait pas découvert des sources d'informations bien
+précieuses; je ne concevais pas qu'il n'y eût que cela, car je ne voyais
+pas de quoi employer la moitié de la somme que l'empereur donnait pour
+cet article, dont cependant il restait peu de chose à la fin de chaque
+année.
+
+Je tirai encore de cette petite ruse une autre leçon, c'est que j'appris
+que l'on pouvait se mettre en relation avec la société sous mille
+rapports dont, auparavant, je n'aurais jamais osé faire la proposition à
+qui que ce fût. Cela me donna connaissance du degré d'estime qu'il faut
+accorder aux hommes et le taux des complaisances de chacun, qui est
+subordonné à leur position, à leur goût pour les désordres, et à leur
+inclination pour l'inconduite.
+
+Chez d'autres, je pris des moyens obliques pour arriver au même but; je
+trouvais qu'un homme était déjà assez malheureux d'en être réduit là, et
+je crus y gagner davantage en les obligeant d'une manière à leur relever
+l'âme, au lieu de l'avilir. Chez plusieurs, cela m'a réussi; je recevais
+leurs avis, et les rémunérais en les remerciant. Ceux-là sont venus me
+voir lorsque la fortune m'a abandonné, et les autres ne m'ont pas donné
+signe de vie; quelques-uns même m'ont calomnié.
+
+Ce peu de connaissances que j'avais acquis m'avait donné la hardiesse de
+chercher les moyens de l'étendre; je vis bientôt que je n'avais eu peur
+que d'une ombre, car j'avais poussé les informations si loin, que
+moi-même j'avais peine à y croire. Lorsque j'eus ainsi meublé mon
+oratoire, je songeai à l'employer. La haute société, comme celle du
+commerce et de la bourgeoisie, se divise aisément par coteries; je ne
+mis pas long-temps à faire ma division, et j'étais parvenu à la faire
+d'une manière assez juste pour me tromper rarement sur le nom des
+personnes qui avaient composé une assemblée, un bal, ou ce que l'on
+appelait alors une _bouillotte_, lorsque j'étais averti qu'il y en avait
+une dans telle où telle maison[43]. Il ne faut pas croire que l'on
+mettait pour cela de l'importance à savoir tout ce qui s'y disait; il y
+aurait eu autant de peine à en recueillir quelque chose d'utile qu'à
+compter les grains de sable du bord de la mer. Mais ce qui faisait le
+sujet d'une observation constante, c'était l'attention de remarquer si
+l'on ne venait pas profiter de ces réunions pour y répandre quelques
+mauvais bruits, ou des nouvelles désastreuses, comme quelques projets de
+guerre, ou de nouveaux plans de finance; les colporteurs malveillans
+avaient ordinairement le soin de semer cela dans les cercles qu'ils
+savaient composés des personnes dont les intérêts pouvaient en être le
+plus aisément alarmés. Lorsque le cas se présentait, l'observateur
+écoutait le conteur, et en le fréquentant, il manquait rarement de
+découvrir où il avait pris la nouvelle dont il venait tourmenter les
+paisibles citoyens. C'est ainsi que l'on était parvenu à former des
+listes de tous les débiteurs de contes, et, lorsqu'ils se mettaient dans
+le cas d'être réprimés, on leur faisait tout à la fois solder le compte
+de leurs indiscrets bavardages.
+
+Il y a à Paris une classe d'hommes qui vivent aux dépens de la crédulité
+et de la bonhomie des autres: ceux-là ont un grand intérêt à être
+informés de tout, vrai ou faux; ils ont un compte courant qu'ils
+chargent de tout ce qu'ils apprennent; c'est avec ces gentilles
+bagatelles qu'ils paient leur dîner ou leur place au spectacle; ils
+portent une nouvelle pour en écouter une autre. Ce sont des hommes
+précieux pour un ministre de la police; il les a sans peine en les
+tirant des mauvaises affaires où ils ne manquent jamais de se jeter. On
+s'en sert pour donner de la publicité à ce qu'on veut répandre, pour
+découvrir d'où part la publicité que l'on donne à ce qu'il faut taire.
+
+L'intrigue marche toujours, parce qu'elle à des besoins continuels qui
+l'obligent à avoir l'esprit toujours dans l'activité. Un intrigant sans
+activité est bientôt à l'hôpital, et celui qui a de l'activité
+trouverait moyen de tondre sur un oeuf.
+
+Un intrigant connaît les liaisons de coeur de tous ses amis; il conseille
+l'amant et l'amante, les brouille, les réconcilie; il étudie les haines,
+les passions; il observe les dérangemens de conduite des autres, en les
+associant à ceux de la sienne propre; il y a peu de lieux intéressans où
+il n'ait pas les yeux ou les oreilles. Cherchez-vous le soir un homme de
+plaisir? il sait dans quelle partie galante on doit le trouver, chez
+quel restaurateur il aura dîné, à quel spectacle il aura été. Est-ce une
+étourdie? il la connaît de même à l'étiquette du sac.
+
+Il n'y a pas dans le monde une petite ville où l'on trouve plus vite un
+individu que l'on cherche qu'à Paris.
+
+L'été, lorsque toute la haute société est dans ses châteaux, on sait
+moins promptement ce que l'on veut savoir; mais il y a aussi un moyen
+infaillible de découvrir ce qu'on croit utile de savoir. Les parties de
+château ont des charmes de bien des espèces. Avec un peu d'habitude de
+la bonne compagnie, on connaît, avant la fin de la mauvaise saison,
+toutes les parties de campagne qui doivent avoir lieu depuis la fin de
+juin jusqu'en novembre. On sait que dans tel mois c'est telle société
+qui est à tel château, d'où elle va le mois suivant à tel autre, et où
+elle est remplacée par telle autre. On fait ainsi le tour de toute une
+province, et il arrive rarement que les personnes qui ont fait cette
+promenade ne disent pas à leur retour tout ce qu'elles ont vu ou
+entendu; et si l'on a un motif d'être informé de ce qui s'est passé dans
+une de ces maisons, il est bien rare que ce qui vous revient innocemment
+ne vous mette pas sur la trace de ce qu'il y aurait de plus important à
+connaître.
+
+La plupart de ces châteaux ont des messagers qui portent et rapportent
+les lettres de leurs sociétés du bureau de poste le plus voisin. S'il y
+avait quelque chose de sérieux, on aurait cent moyens d'en être prévenu,
+parce que l'innocence ne se déguise pas, et que, quand elle se trouve à
+côté des coupables, elle les décèle ingénument. On a attribué à une
+inquisition de la part de l'empereur tout ce que l'imagination de
+quelques esprits faibles ou déraisonnables croyait apercevoir ou
+éprouver en tracasseries, tandis que ce n'étaient que les effets de
+l'animosité de quelques esprits particuliers, qui, pour mieux se venger,
+se donnaient le manteau de l'autorité. J'ai connu des individus qui
+croyaient l'empereur indisposé contre eux, et j'ai su depuis que même il
+ne connaissait pas leurs noms, ou n'avait d'eux qu'une bonne opinion.
+
+On croyait que l'empereur mettait un grand intérêt à connaître des
+détails de ménage, ainsi que toutes les particularités qui les
+concernaient; je sais même qu'il est arrivé à M. Fouché de se servir, en
+parlant de cela, de cette expression: «L'empereur! vous ne le connaissez
+pas; il voudrait pouvoir faire la cuisine de tout le monde.» Il m'a tenu
+à moi-même ce propos. Certainement de tous ceux qui ont occupé le
+ministère de la police, s'il y a eu quelqu'un que l'empereur n'eût pas
+craint de charger des menus détails qui auraient excité sa curiosité, ce
+quelqu'un c'était moi. Or, je déclare que, dans les quatre années que
+j'ai occupé cette charge, jamais il ne m'a demandé aucune particularité
+sur l'intérieur de qui que ce soit, excepté lorsqu'il était question de
+pourvoir quelqu'un d'un emploi auquel était attaché une considération
+qui entraînait les hommages d'une portion de la société ou d'un pays
+entier, comme une préfecture, par exemple; alors il voulait absolument
+que l'on fût sans reproche, et j'ai vu quelques cas où la
+déconsidération que des écarts avaient attirée sur un intérieur privait
+une famille d'une aisance qui lui serait arrivée sans cet inconvénient.
+
+Cependant on était étonné que l'empereur connût une assez bonne quantité
+de petites histoires amusantes, que l'on croyait ne pouvoir être
+arrivées jusqu'à lui que par le ministre de la police. Avant de l'être
+moi-même, je le croyais aussi; mais voici où l'empereur puisait des
+informations. Il n'était pas toujours dans son cabinet; il voyait du
+monde; il aimait la société, et particulièrement celle des femmes, et il
+faut convenir que, depuis vingt-cinq ans, ce sexe a adopté un genre de
+passe-temps et d'occupations si différent de celui auquel il se livrait
+dans les cercles, où, avec les mêmes agrémens, il cultivait et meublait
+davantage son esprit, qu'il n'est presque plus possible de faire parler
+une femme sur le compte d'une autre, sans que la médisance n'ait une
+grande part à la conversation. Il résultait de là, que la jalousie et la
+rivalité, pour obtenir des grâces, faisaient commettre des
+indiscrétions, ou débiter des calomnies. Il y avait l'hiver des bals
+masqués de cour, qui étaient les seuls amusemens dans lesquels
+l'empereur avait les avantages de l'incognito, et où il pouvait causer à
+son aise; j'ai souvent fait partie de sa suite dans ces sortes
+d'occasions. J'ai même été avec lui à ceux du grand Opéra, à ceux de
+cour. La société, quoique nombreuse, était choisie; tout le monde se
+savait dans la meilleure compagnie, et malgré cela il y a eu plusieurs
+tours de joués qui étaient de véritables guet-apens. L'empereur avait-il
+besoin de charger le ministre de la police de le mettre au courant de
+toutes ces misères? Il avait bien d'autres soins à lui confier, et il ne
+manquait pas de courtisans pour lui en dire plus qu'il n'aurait voulu en
+entendre, si une fois il avait permis que l'on fatiguât son oreille de
+semblables narrations. Je dois cependant un hommage à la vérité: il m'a
+quelquefois demandé des détails concernant des familles, et cela à deux
+époques de l'année, à Noël et le jour du 15 août, qui était sa fête. Il
+indiquait lui-même les noms des familles, et il n'avait d'autre but que
+celui de connaître l'état de malaise de chacune, pour saisir cette
+occasion de venir à leur secours. J'ai connu beaucoup de dons de cent
+mille francs, qu'il a donnés à la fois dans un seul ménage, et beaucoup
+d'une somme moindre. Ce n'est pas mon secret; je n'ai pas le droit de le
+divulguer, mais ceux qui les ont reçus et qui me liront pourront juger
+si je ne dis pas la vérité.
+
+J'ai reçu vingt lettres de lui, par lesquelles il m'ordonnait
+fréquemment des rapports sur l'état de fortune des familles
+d'officiers-généraux des services desquels il était satisfait.
+
+Les premières lettres que j'ai reçues de lui étaient relatives aux
+exilés et aux prisonniers d'État. J'en parlerai plus tard.
+
+Il est néanmoins juste de dire, à la louange de la société des femmes de
+Paris, qu'elle gagne beaucoup à être connue dans ses détails intérieurs.
+J'ai eu maintes preuves des calomnies dont elle était chargée, et je ne
+crois pas que, hormis un petit nombre de femmes pour lesquelles la
+célébrité est un besoin de l'âme, il y ait un pays où l'on trouve autant
+de coeurs élevés qui ont placé leurs affections dans l'accomplissement de
+leurs devoirs, et j'ai vu aussi que ceux qui s'arrogeaient le droit de
+les décrier étaient toujours ceux qui en étaient le moins distingués.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Position dans laquelle je me trouve.--Organisation nouvelle de la
+police.--Commissaires dans les départemens.--Diverses
+améliorations.--Voitures publiques.--Anecdote à ce sujet.
+
+
+Lorsque j'eus divisé les sociétés de Paris, je m'occupai à faire
+descendre la surveillance jusque dans toutes les classes d'artisans qui
+habitent les faubourgs; cela me regardait moins que le préfet de police,
+mais j'étais bien aise d'être dans la possibilité de retrouver moi-même
+les traces d'un mouvement agitateur, s'il était arrivé que je ne fusse
+pas satisfait des rapports que la préfecture m'aurait adressés: c'était
+uniquement par précaution. Je m'étais déjà aperçu que le moyen le plus
+puissant de mon administration était de faire agir les haines et les
+rivalités, comme c'était son devoir d'en prévenir les effets; il est
+dangereux d'en faire usage, et il faut se sentir un grand fonds de
+probité pour ne pas craindre d'en abuser, ou d'être trompé soi-même par
+des informations dictées par une animosité ou une passion particulière.
+Je n'en fis guère usage que pour être informé des antécédens qui me
+manquaient, et desquels j'avais un extrême besoin pour connaître le
+personnel avec lequel j'étais journellement en rapport. J'étais étranger
+à la révolution, je n'avais connu ni les assemblées nationales, ni les
+clubs, ni les déchiremens de la guerre civile, et par conséquent
+j'ignorais tout ce qui était relatif aux hommes qui avaient marqué dans
+ces différentes circonstances, et qui cependant occupaient la plupart
+des emplois considérables: les hommes de la révolution avaient fait leur
+domaine de toutes les charges publiques. J'étais comme un aveugle au
+milieu de tout cela. On venait manger mes bons dîners, les carrosses
+faisaient queue à la porte de mon hôtel; ma représentation était grande,
+il n'y avait guère de lundi où je ne visse pas quatre cents personnes:
+mais si j'avais été obligé de tirer une conclusion, ou de me former une
+opinion de tout ce que l'on m'avait dit dans ces tumultueuses soirées,
+j'aurais induit en erreur et n'aurais fait qu'un mensonge; je le voyais
+bien, aussi n'ai-je pas choisi là mon régulateur.
+
+Je me voyais seul de mon parti et sans appui ni preneurs, non pas que
+j'eusse des arrière-projets qui me missent dans l'obligation d'y avoir
+recours, mais parce que, dans le pays que j'habitais et sur le terrain
+que j'exploitais, il me fallait des armes contre le ridicule, qui est en
+France l'ennemi le plus puissant que l'on puisse faire agir contre un
+homme en place. Je résolus donc de me faire une clientelle, et comme
+tous mes collègues avaient une avance de dix ans sur moi, pendant
+lesquels ils avaient bien renforcé la leur, je devais marcher au même
+but par toutes les routes qu'il m'était possible de m'ouvrir pour me
+trouver au pair.
+
+Je commençai par m'emparer d'autorité de la nomination à toutes les
+places qui ressortaient de la préfecture de police; cela était
+considérable, et me convenait d'autant mieux, qu'elles étaient fort
+répandues et fournissaient des moyens d'information tout naturels si le
+cas d'un désordre était arrivé. J'aimais mieux le témoignage d'un homme
+qui, étant sur les lieux, avait vu ce qu'il me disait, qu'un rapport
+fait dans un cabinet, et qui n'avait été établi qu'après en avoir
+défalqué ce qui pouvait être à la charge de tel ou tel individu qu'on
+protégeait. J'aimais à connaître la vérité, et m'en rapportais assez à
+mon jugement pour ne pas m'en laisser imposer; d'ailleurs s'il y avait
+quelques bontés à avoir pour quelqu'un, j'étais spécialement jaloux d'en
+être le dispensateur immédiat: c'était le dédommagement de la plus
+désagréable besogne qui fût jamais.
+
+J'eus de la peine à m'approprier la nomination aux places de la
+préfecture de police; et il fallut un décret impérial pour cela;
+l'empereur même ne se souciait pas de changer ce qui existait, et je fus
+obligé de lui démontrer que c'était pour le plus grand avantage de son
+service que je réclamais ces nominations.
+
+Je pus dès-lors me créer des moyens d'informations, et tous les employés
+de la préfecture y gagnèrent, parce qu'ils dépendaient plus de la
+manière dont ils remplissait leurs devoirs, que d'un mauvais rapport,
+comme ils y étaient auparavant exposés.
+
+Petit à petit je me donnai de bons commissaires de police dans les
+grandes villes et dans celles à grandes communications; j'avais soin
+qu'ils fussent des hommes non seulement lettrés, mais d'une perspicacité
+propre à suivre une information avec beaucoup de bonnes formes, et sans
+que l'intérêt de la société en souffrît. Je récompensais ceux qui
+faisaient beaucoup sans attirer de plaintes, et je changeais de
+résidence tous ceux qui faisaient porter des plaintes contre eux; mais
+je n'abandonnais jamais un homme courageux, qui ne se ménageait pas dans
+les informations.
+
+Lorsque je voyais un agent placé dans un poste où il ne trouvait pas de
+quoi employer la moitié de ses moyens, je le faisais placer sur un plus
+grand théâtre.
+
+J'avais déjà posé un grand nombre de jalons qui me servaient plutôt
+comme points de recours que comme moyens d'informations, lorsque je
+voulus faire établir le réglement sur la police des domestiques, qui, à
+Paris, composent une armée. Ce qui m'y avait déterminé, c'est que
+j'avais remarqué que la plus grande partie des vols étaient commis par
+des domestiques; tous les hommes détenus pour quelque prévention de
+délits étaient des domestiques.
+
+Il n'y a pas de ville au monde où l'on prenne moins de renseignemens
+qu'à Paris sur un domestique qui se présente pour entrer au service
+d'une maison.
+
+Les mauvais sujets connaissent aussi les imperfections de la société,
+c'est là le champ qu'ils ont mis en exploitation. Lorsqu'un voleur
+s'échappe d'une prison ou des galères, il vient à Paris; il commence par
+se mettre domestique pour avoir des occasions de connaître des
+camarades, et de faire ses observations sous la sauve-garde de ses
+maîtres. Cette nombreuse classe d'hommes ne peut pas être subdivisée de
+manière à y établir une surveillance, j'en vins cependant à bout sous
+l'administration de M. Pasquier.
+
+Je n'avais en vue que les intérêts des propriétaires en proposant la
+mesure par laquelle il serait défendu à qui que ce soit de prendre un
+domestique qui n'aurait pas son livret visé à la préfecture de police.
+Ces livrets ressemblaient à ceux que l'on donne aux soldats.
+
+On écrivait sur la première feuille le nom, l'âge, le signalement, le
+nom des pères et mères, le pays et la profession du sujet; la date de
+son arrivée à Paris en relatant les attestations de bonne conduite.
+
+Si les propriétaires n'en avaient pas pris sans qu'ils eussent de
+livret, il en serait résulté que tous les domestiques auraient été
+obligés de se présenter à la préfecture pour se pourvoir de ce livret,
+et celle-ci aurait profité de cette circonstance pour les enregistrer
+tous et en faire des listes par ordre alphabétique dans lesquelles elle
+aurait ensuite examiné s'il y avait quelques noms ou signalemens qui
+eussent du rapport avec ceux qu'elle recherchait.
+
+Dans la mesure que je proposais, un propriétaire devait s'emparer du
+livret de son domestique, et lorsqu'il le renvoyait, il écrivait dessus
+le jour qu'il avait quitté son service, sans y ajouter de réflexions; il
+pouvait en envoyer séparément, mais non les mettre sur le livret, afin
+de ne pas exposer ces malheureux à des injustices. Il ne remettait pas
+le livret au domestique, mais il le renvoyait à la préfecture, qui
+enregistrait dans la note de cet homme sa sortie de la maison dans
+laquelle il était placé, et y mentionnait les motifs de son renvoi, si
+le maître les avait fait connaître.
+
+Le domestique était obligé de se représenter à la préfecture dans un
+délai très court pour reprendre son livret; autrement il était puni
+d'autant de jours de prison qu'il en avait mis à se mettre en règle, de
+même que le maître du logement qui lui aurait donné asile sans s'être
+assuré qu'il avait son livret.
+
+Cette mesure, simplement administrative, bonne dans toutes ses
+dispositions, qui ne coûtait que peu de soins et devait produire de très
+bons résultats, trouvait cependant de l'opposition au conseil d'État; il
+y eut des esprits de travers qui ne virent dans ma proposition qu'un
+moyen d'espionnage contre leur intérieur, et qui s'élevèrent comme des
+énergumènes contre elle; elle n'eût pas passé sans M. Pasquier, qui en
+démontra l'utilité, et dont le bon esprit triompha de toutes les
+oppositions. Il l'emporta; la mesure fut mise à exécution, et dès les
+premiers mois elle mit entre les mains de l'administration, je crois,
+neuf cents ou mille individus, qui étaient tous ou déserteurs de
+l'armée, ou échappés de prisons, de galères, ou en fuite de leur pays
+pour quelque poursuite de justice, ils devinrent observateurs les uns
+des autres, et cela alla bien pendant quelque temps.
+
+Je voulus profiter des momens que je croyais favorables pour faire
+organiser de même les cochers de fiacres et de cabriolets, qui sont à
+Paris au nombre d'environ trois mille; mais malgré les motifs puissans
+que je faisais valoir pour y réussir, la même opposition de la part du
+conseil d'État prévalut, et je fus obligé d'y renoncer.
+
+Je voulais diviser les fiacres de Paris, ainsi que les cabriolets, par
+compagnies de vingt-cinq, et les mettre à l'entreprise: un entrepreneur
+aurait souscrit pour une ou plusieurs compagnies; une société se serait
+réunie pour souscrire pour une ou pour plusieurs aussi. Les obligations
+auraient été d'avoir toujours les voitures d'une même compagnie de la
+même couleur, ainsi que les chevaux du même poil par compagnie; les
+cochers vêtus en manteaux de la même couleur et en chapeaux de toile
+cirée; de soumettre les chevaux à la visite des vétérinaires tous les
+mois, et une peine d'amende, si l'on voyait sur la place un cheval
+attaqué de la morve, du farcin, de la gale ou de la pousse, etc., etc.
+Il y aurait eu également une amende d'imposée, si les harnois n'avaient
+pas été en état de solidité; elle aurait été supportée par le cocher, si
+le harnois ou une partie quelconque de l'équipement était venu à se
+rompre pendant une course. Il y aurait eu une amende plus forte, à la
+charge de l'entrepreneur, si la voiture ou une roue avait manqué et mis
+les personnes qui auraient été dedans dans l'obligation de mettre pied à
+terre avant d'être rendues où elles devaient être conduites.
+
+L'administration gagnait à cela, 1° d'avoir de bons répondans dans la
+personne des entrepreneurs; 2° d'avoir des voitures plus propres, d'un
+meilleur service; 3° d'avoir des chevaux moins hideux; et dont la bonne
+santé n'aurait point exposé ceux qui auraient pu se trouver à côté
+d'eux, et enfin elle aurait gagné sous un rapport qui n'était pas
+indifférent pour elle.
+
+Il y a des fiacres à Paris qui portent des numéros composés de quatre
+chiffres; il y a peu de mémoires qui soient capables de les bien
+retenir, au lieu qu'en ne les numérotant que par compagnie, tout le
+monde pouvait dire: J'avais la 20e voiture de la première compagnie. Si
+ç'avait été le soir qu'on l'aurait pris, comme les chevaux d'une même
+compagnie auraient été de la même couleur, et que la voiture elle-même
+aurait eu sa couleur, tout le monde, en sortant d'une partie de plaisir,
+pouvait dire: À telle heure dans telle rue, j'ai pris une voiture jaune
+ayant des chevaux gris; voilà déjà la compagnie désignée, il ne me reste
+plus qu'à rechercher dans vingt-cinq cochers quel était celui qui se
+trouvait dans le quartier, ce qui est une bagatelle, parce que ceux qui
+n'ont rien à se reprocher accuseront toujours vrai, et que le coupable
+restera pour le dernier, s'il ne se fait pas connaître de suite[44]. Si
+j'avais pu faire adopter cette mesure, il aurait fallu moins d'un an
+pour que Paris n'eût plus que de bonnes remises pour voitures publiques
+avec des équipages et des cochers à l'avenant, et que ces hideuses
+voitures eussent disparu. De plus les cochers, qui sont des hommes de
+toute main, auraient été soumis à un examen, et placés sous la
+responsabilité des entrepreneurs, qui n'auraient pas pu prendre des
+hommes qui n'auraient pas eu leur livret de la préfecture de police.
+
+M. Pasquier ne put faire passer ce projet, qui était fondé sur de bons
+principes et sur les meilleures intentions administratives possibles, en
+sorte que je dus laisser tel qu'il était ce cloaque, où tous les mauvais
+sujets allaient se mettre à l'abri des recherches actives dont ils
+étaient l'objet. J'avais beaucoup entendu louer l'administration de M.
+Lenoir, qui était lieutenant de police à la fin du règne de Louis XVI;
+je voulais que celle de la préfecture la surpassât, et elle était déjà
+capable de faire des choses auxquelles M. Lenoir n'aurait pas pu
+atteindre, quoique la surveillance fût plus facile à exercer de son
+temps qu'actuellement.
+
+Avant 1790 les maîtrises existaient encore; elles divisaient
+naturellement la population par profession. Les jurandes et les
+corporations des différens artisans existaient aussi, et établissaient
+une division dans la partie de la population la plus remuante. De plus,
+le guet à cheval et le guet à pied étaient sous les ordres du lieutenant
+de police, ce qui donnait à M. Lenoir d'immenses ressources, tant pour
+être informé que pour réprimer ou prévenir de fâcheux événemens. Lors de
+mon entrée en fonctions, au contraire, les troupes municipales de Paris
+même étaient sous les ordres du chef militaire de la capitale et sous
+l'autorité immédiate du ministre de la guerre. Ce ne fut qu'un an après
+que j'obtins de faire créer cette légion de gendarmerie à pied et à
+cheval qui existe aujourd'hui, et de la faire mettre sous les ordres
+immédiats du préfet de police.
+
+Au bout de quelques mois, j'en étais venu à être bien informé de ce qui
+arrivait à Paris par la poste et par les messageries, de même que de ce
+qui partait des grandes villes de France pour la capitale; cela n'était
+pas nécessaire, mais cela entrait dans les matériaux qui composaient les
+renseignemens auxquels on pouvait être dans le cas de recourir.
+
+Cette surveillance était bonne pour rechercher les causes d'un fait,
+mais je ne voyais pas encore de quoi aller à la rencontre de ce qu'il
+pouvait être très important de prévenir. C'est ce qui me donna une autre
+pensée: je laissai la préfecture s'occuper de Paris, que je commençais à
+connaître assez pour comprendre ce que l'on m'en disait, et revins
+l'envisager sous un autre rapport.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Exilés.--Prisonniers d'État.--Madame d'Aveaux.--Rappel des exilés du
+faubourg Saint-Germain.--L'ancienne noblesse vient à la cour de
+l'empereur.--MM. de Polignac sortent de Vincennes.
+
+
+Pour dire les choses selon l'ordre dans lequel elles sont arrivées, j'ai
+à rappeler que l'empereur m'avait ordonné de lui faire un rapport sur
+les exilés et les prisonniers d'État.
+
+Les premiers exilés dataient de 1805, c'est-à-dire du retour
+d'Austerlitz; ils étaient, je crois, au nombre de quatorze. Je voulus
+connaître moi-même les matériaux qui devaient servir de base au rapport
+que je voulais en faire à l'empereur, et c'est à cette occasion que
+j'acquis la conviction que l'empereur ignorait jusqu'à la moindre des
+particularités qui concernaient les personnes qui avaient été frappées
+par cette mesure. Il ne savait ce que je voulais lui dire lorsque je lui
+en parlai; je fus curieux de savoir d'une manière précise ce qui avait
+conduit à lui demander l'ordre d'exiler ces quatorze personnes. Voici la
+version la plus exacte sur l'intrigue dont elles étaient victimes: j'ai
+dit qu'en 1805, pendant que l'empereur faisait sa campagne d'Austerlitz,
+les billets de banque ainsi que les fonds publics avaient éprouvé une
+baisse notable, qui attira des réprimandes au ministre de la police.
+Celui-ci s'excusa en disant que le faubourg Saint-Germain (qui se trouva
+là fort à propos) gâtait l'opinion par toute sorte de contes; que
+c'était lui qui avait débité de mauvaises nouvelles, qui avait mis en
+doute les succès de l'armée, etc., etc. L'empereur se fâcha, et ordonna
+que l'on fît une enquête à ce sujet; le ministre de la police fut
+dès-lors obligé de s'expliquer, et de désigner les personnes qu'il
+regardait comme les plus coupables de ces sortes de propos, et il reçut
+l'ordre de leur signifier d'aller demeurer dans leurs terres. Il n'y eut
+qu'un cri contre cette mesure, et dans la crainte qu'on ne la lui
+attribuât, parce qu'il était difficile de persuader que, de l'armée,
+l'empereur eût attaché de l'importance à des verbiages dont personne ne
+pouvait l'avoir entretenu que la police, il eut grand soin de dire à ces
+mêmes personnes qu'il était tout-à-fait étranger à ce qui leur arrivait;
+que l'empereur lui avait donné un ordre direct, sur l'exécution duquel
+il ne pouvait pas transiger; qu'il avait des polices partout, me
+désignant toujours comme celui qu'il croyait être chargé par l'empereur
+de ces sortes d'informations. Il accordait à ces personnes quelques
+délais pour leur départ, et les renvoyait encore contentes, et à mille
+lieues de penser que c'était lui qui s'était fait donner l'ordre de les
+exiler.
+
+Voilà le fait exact, et ce que je vais dire vient à l'appui. Lorsque je
+présentai le rapport à l'empereur, j'eus avec lui quelques conversations
+à ce sujet; je chargeai M. Fouché, parce que je connaissais ses sources
+d'informations, lesquelles m'avaient déjà fourni mille détails si
+révoltans sur des personnes recommandables de la société, que j'aurais
+rougi d'en faire usage. Par exemple, le ministre avait fait croire à ces
+exilés qu'il n'avait rien dit à l'empereur contre eux; voici la preuve
+qu'il sacrifiait l'empereur à son intérêt particulier. Parmi ces
+quatorze exilés se trouvait madame d'Aveaux, célèbre par sa grande
+amabilité et par une fidélité constante en amitié pour une personne qui
+professait un peu haut des opinions qui étaient particulièrement dans
+les attributions du ministre de la police. Lorsque celui-ci dénonça le
+faubourg St-Germain à l'empereur comme dénaturant les rapports qui
+venaient de l'armée, il ne lui fut pas difficile de faire appliquer cela
+à cette personne, qui vivait des bontés de madame d'Aveaux; il aurait
+paru même plus étonnant de la voir oubliée que de la voir désignée la
+première dans cette proscription. Dans les matériaux que j'ai trouvés
+sur madame d'Aveaux, l'accusation dirigée contre elle était tout entière
+basée sur la délation d'un domestique qui, je crois, avait eu à se
+plaindre de sa maîtresse; or, comment supposer que l'empereur ait pu
+entretenir des relations de cette nature qui eussent fait parvenir
+jusqu'à lui la délation d'un domestique? Il ne faut pas beaucoup de sens
+commun pour voir que, s'il avait été accessible à cette faiblesse, il ne
+lui serait pas resté un moment pour ses autres occupations. D'ailleurs,
+s'il avait, sans rapport préalable de la police, donné directement
+l'ordre d'exiler tout ce monde, comment ce document concernant madame
+d'Aveaux serait-il parvenu à la police, qui me l'a remis? Il est bien
+plus probable que c'est la police qui se l'est procuré, et qu'elle en a
+fait le motif de la mesure qui a été appliquée à madame d'Aveaux.
+
+L'empereur me donna l'ordre de lever tous les obstacles qui s'opposaient
+au retour de ces mêmes personnes dans leurs familles, excepté madame de
+Chevreuse, madame de Staël, M. de Duras, M. de La Salle et madame
+Récamier.
+
+J'ai peut-être oublié quelqu'un, mais ma mémoire ne me le rappelle pas.
+J'expliquerai mieux comment, après ces rappels, l'empereur se trouva
+dans le cas de recourir encore aux exils.
+
+Avant d'expliquer les motifs de l'exil de ceux-ci, il est juste de dire
+que l'empereur, en rappelant les autres, ajouta: «Mais je ne vois pas là
+dedans de quoi mettre un enfant en pénitence.» Il demanda à cette
+occasion ce que l'on entendait lui dire toutes les fois qu'on se servait
+de cette expression: «C'est le faubourg St-Germain,» et quelles étaient
+les personnes que l'on voulait particulièrement désigner. C'est sur
+cette demande que je fis faire cette longue liste d'individus, femmes et
+hommes, à laquelle j'ajoutai toutes les notes que j'avais pu me procurer
+sur chacun; je la lui remis comme l'état du troupeau dans lequel on
+avait jusqu'alors choisi les victimes qu'on lui avait fait immoler,
+lorsqu'on n'avait pas pu lui prouver son zèle par une oeuvre meilleure.
+
+L'empereur, en lisant cette nomenclature, répétait sans cesse qu'il ne
+se doutait pas qu'il existât autant d'individus des anciennes familles
+nobles, et qu'il voulait qu'on lui présentât tout ce qui était encore en
+âge de voir le monde.
+
+Je ne me le fis pas dire deux fois; et c'est dès ce moment que j'avisai
+aux moyens de les déterminer les uns et les autres à se faire présenter
+à la cour, profitant même de la circonstance du mariage de l'impératrice
+pour achever de lever les scrupules que quelques uns m'opposaient
+encore; je réussis si bien que, hormis les grand'mamans, je fis rentrer
+dans le monde tout ce qui était sur mon catalogue désigné comme ennemi
+du gouvernement, et qui était l'objet de mille autres contes ridicules.
+De cette manière, ces familles se trouvèrent hors de la portée de leurs
+calomniateurs, qui n'eurent plus de possibilité de les rendre encore le
+sujet de quelques mauvais rapports, qui auraient fini par les faire
+exiler[45].
+
+Les douairières murmuraient un peu, mais toute la jeunesse en général en
+fut fort aise, parce que cela la fit inviter à tous les plaisirs, dont
+elle faisait l'ornement. Je me trouvai particulièrement très bien de
+cette mesure, en ce qu'elle me dispensait de jamais avoir rien de
+désagréable à faire vis-à-vis de qui que ce fût; mais en même temps il
+me resta dans l'esprit qu'il fallait qu'il y eût une raison pour que
+l'on eût toujours fait un monstre de ce faubourg Saint-Germain, que l'on
+pouvait dissiper avec des violons.
+
+La vérité est que l'on s'en était fait un moyen de popularité; on lui
+faisait croire qu'on le protégeait contre les rigueurs de l'empereur,
+qui ne l'aimait pas et ne cherchait qu'une occasion de le frapper. C'est
+ainsi qu'on l'indisposait en lui faisant peur de l'empereur, qui, de son
+côté, était entretenu dans la persuasion que toutes ces anciennes
+familles avaient de l'éloignement pour lui, parce qu'on ne cessait de
+lui dire qu'elles ne passaient leur temps qu'à en dire du mal.
+
+J'eus le bonheur de faire disparaître en grande partie cette désunion
+d'une portion de la société avec l'autre, sans être obligé de contrarier
+personne, et dès-lors ce que l'on appelait le faubourg Saint-Germain
+était plus à la cour que dans une direction opposée comme auparavant. À
+cette même époque, je pris sur moi de mettre en liberté sur parole MM.
+de Polignac, dont la détention paraissait ne devoir plus avoir de terme;
+je le fis sur les instances de personnes qui me répondirent qu'ils ne
+chercheraient point à abuser de ce que je faisais à leur égard.
+
+Je trouvai du plaisir à obliger ces deux messieurs, et j'en fus aussi
+récompensé par un retour d'opinion de la société, qui me devint moins
+défavorable qu'elle ne l'avait été à mon avènement au ministère. On
+commençait à n'avoir plus autant peur de moi. J'avais mis avec intention
+de la coquetterie à me charger d'améliorer le sort de MM. de Polignac;
+je les avais envoyés chercher à Vincennes, et les fis entrer chez moi
+par mon jardin, le jour même où je savais que madame de Polignac, qui me
+prenant pour un ogre (d'après ce qu'on lui avait dit), devait venir chez
+moi toute tremblante pour me demander de lui continuer la permission
+d'aller les voir au donjon. Je la reçus dans mon cabinet, qui donnait
+sur le jardin, et lui fis la surprise de lui remettre son mari et son
+frère, qu'elle plaça, pour sa plus grande facilité à aller les visiter,
+dans une maison de santé non loin du quartier qu'elle habitait
+elle-même. L'empereur sut cela et ne m'en parla qu'en bons termes; ce
+qui est une preuve de plus qu'il n'était pas naturellement rigoureux, et
+que si, par un calcul très perfide, on ne lui avait pas aussi souvent
+rompu la tête de mauvais rapports, jamais personne n'aurait été l'objet
+d'une mesure de sévérité.
+
+On s'est plu à répandre que l'empereur avait de la faiblesse pour les
+anciens grands seigneurs, et qu'il se serait cru en république, s'il
+n'en avait pas été entouré.
+
+Ce reproche est mal fondé: l'empereur, en arrêtant les désastres de la
+révolution, voulait couvrir tous les partis de sa puissante protection,
+et les obliger à se rapprocher. Aurait-on voulu qu'il n'eût rappelé en
+France tous ceux que le malheur des temps en avait fait sortir, que pour
+achever plus sûrement leur destruction? On ne peut pas le penser.
+Dès-lors il fallait les mettre à l'abri des traits de la méchanceté. Or,
+pouvaient-ils être plus en sûreté qu'autour de sa personne? Si même il
+les avait placés dans l'administration, quels cris n'aurait-on pas
+jetés, quand même ils auraient été capables! Que pouvait-il faire
+d'hommes de cour trop âgés pour se défaire des habitudes qu'ils avaient
+contractées depuis leur enfance? Il semble qu'il ne pouvait mieux faire
+que de les laisser dans leur sphère, c'est-à-dire les mettre à sa cour,
+pour ne pas être dans le cas de les mettre à Vincennes, où les passions
+d'un parti (que l'empereur contenait) cherchaient à les pousser.
+
+Il faut les distinguer et bien connaître les catégories dans lesquelles
+ils se subdivisaient, pour juger les reproches que l'on a adressés à
+l'empereur de les avoir préférés à ceux d'illustration nouvelle.
+
+La conduite de l'empereur a été toute politique dans ce cas-là. Il avait
+pu remarquer, dès l'aurore de son entrée au pouvoir, que toute la
+fortune foncière de France était encore possédée par celles des
+anciennes familles nobles qui, après avoir fait la révolution de 89, y
+avoir adhéré, n'avaient pas cessé d'habiter les anti-chambres de toutes
+les factions qui s'étaient arraché le pouvoir depuis Robespierre
+inclusivement, jusqu'au directoire, qui les lui légua avec le mobilier
+du palais du Luxembourg.
+
+Ces familles n'avaient garde de manquer de se rapprocher d'un
+gouvernement plus fort que celui qu'elles venaient d'abattre, et qui
+annonçait vouloir gouverner avec modération.
+
+Aussi le premier consul fut-il dispensé d'en appeler aucune. Elles
+mirent toutes de l'empressement à venir à lui, et l'on vit bientôt les
+fauteuils du sénat occupés par MM. les ducs de Luynes, de Praslin et
+autres, sans compter nombre de postulans.
+
+Après ces familles, il y en avait d'autres, non moins illustres
+autrefois, qui avaient pris le parti de l'émigration, sans courir la
+chance des combats. De ce nombre sont les Archambaud, les Noailles et
+autres. Ils avaient trouvé moyen de rentrer, même sous le directoire, en
+produisant toute sorte de certificats, tels que des attestations qu'ils
+n'avaient point porté les armes contre la France.
+
+Le premier consul ne pouvait pas être plus sévère que le gouvernement
+directorial. En conséquence, il régularisa la rentrée de ces familles,
+en les rayant de la liste des émigrés, et en leur restituant ceux de
+leurs biens qui n'étaient pas vendus, toutefois hormis les bois.
+
+Les familles qui avaient pris parti dans la guerre civile étaient
+rentrées dans l'état social commun, depuis le traité de pacification des
+départemens de l'Ouest, et par conséquent leur fortune foncière leur
+était garantie. Il ne restait, à proprement parler, que la pauvre
+noblesse de province, qui avait émigré par principes d'honneur et de
+dévoûment à la cause du roi, qui avait porté les armes comme simple
+soldat dans l'armée de Condé, et qui, réduite à l'indigence après la
+dissolution de ce corps, s'était abandonnée au généreux désespoir de
+venir se jeter en France à tous risques et périls, sans même prendre la
+peine de se procurer des passe-ports autres que ceux que le prince de
+Condé lui avait fait délivrer en la licenciant. Cette confiance de sa
+part ne fut point déçue: non seulement le premier consul défendit qu'on
+l'inquiétât, mais il ordonna sous main qu'on ne repoussât pas, pour
+cause d'émigration, les demandes que le plus grand nombre formait pour
+obtenir de petites places dans les différentes branches de
+l'administration, et je dois le dire à la louange de tous, aucun d'eux
+n'a manqué aux principes d'honneur, ni aux engagemens qu'il avait
+contractés.
+
+Cette classe nombreuse et respectable se trouvait presque totalement
+dépouillée, parce que le peu de bien qu'elle possédait avant son
+émigration avait été plus facilement vendu, en raison des facilités
+qu'avaient les acquéreurs pour les acheter.
+
+Aussi le plus grand nombre d'entre eux était-il rentré de bonne foi dans
+la classe industrielle.
+
+Lorsque le premier consul eut pris la couronne impériale, et qu'il eut
+éprouvé, par conséquent, le besoin de faire concourir à son lustre les
+notabilités foncières du pays, il dut adopter toutes les familles qui
+s'en trouvaient en possession. Il avait bien remarqué, le premier de
+tous sans doute, qu'aucune des notabilités créées par sa gloire ne
+possédait de fortune foncière patrimoniale, et il s'était imposé d'en
+élever de là son institution des majorats, qui eut lieu plus tard, et
+dans laquelle il surpassa en munificence tout ce que ses prédécesseurs
+avaient fait, sans en excepter Louis XIV, et cela sans prendre une obole
+dans le trésor public.
+
+Par un étrange abus d'autorité, après la paix de 1814, on a dépouillé
+tous ces donataires des biens qu'il leur avait donnés, dont personne
+n'avait droit de les priver, et desquels on ne pouvait pas disposer, si
+même il y avait force majeure, sans les indemniser. Les fureurs de
+l'esprit de parti peuvent seules expliquer cette aberration d'esprit, et
+il doit être permis d'espérer que ceux qui avaient acquis ces fortunes
+en défendant leur pays trouveront un jour une administration assez
+équitable pour les faire indemniser d'une spoliation qu'ils n'avaient
+pas consentie; et je ne crains pas d'en appeler à l'honneur de ceux des
+émigrés qui, ayant perdu leurs biens pour avoir porté les armes contre
+la France, en ont obtenu le paiement en vertu d'une décision des
+chambres.
+
+L'empereur n'avait donc témoigné aucune préférence pour les anciennes
+familles; il avait été juste envers elles, et hormis quelques têtes
+exaltées auxquelles il voulut bien ne pas faire attention, et que l'on
+classait généralement parmi les fous, il n'a eu à se plaindre d'aucune
+de ces familles. Il les aimait, parce qu'il avait confiance dans
+l'honneur de leur caractère; il s'en entourait avec plaisir, parce
+qu'elles ne l'approchaient jamais qu'avec une respectueuse déférence.
+Ces familles, de leur côté, s'étaient attachées à lui comme à un ancre
+de salut, au sortir d'une tempête qui avait failli les engloutir.
+
+Toutes s'étaient montrées sensibles à la gloire nationale, et au lustre
+qu'il faisait rejaillir sur tous les genres de services, et j'en appelle
+à ceux qui sont les plus opposés à ces familles, qu'ils disent quel est
+l'individu, parmi elles, qui, étant attaché au service ou à la personne
+de l'empereur, a fait un trafic de son devoir ou de son honneur pour se
+créer une position nouvelle au milieu des désastres de 1814.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+Prisonniers d'État.--Leur nombre.--Leurs délits.--Prêtres
+immoraux.--Visites annuelles des prisons d'État par deux conseillers
+d'État.--Leurs rapports au conseil privé.--Anecdote sur deux
+conseillers.
+
+
+Dans les premières semaines de mon administration, l'empereur voulut
+revoir les motifs de la détention des prisonniers d'État; je dus
+commencer par les examiner moi-même, et j'avoue que je ne jetais qu'en
+tremblant un regard observateur sur les registres de ces détenus, parce
+que, d'après ce que j'avais entendu dire, je m'attendais à trouver des
+gouffres où des victimes innocentes étaient enterrées toutes vivantes.
+Dans quelle erreur l'on était, et combien la lâche calomnie s'est
+exercée sur ce point! Je vais expliquer sans détour dans quel état j'ai
+trouvé cette partie de mon administration.
+
+On appelait prisonnier d'État un détenu qui ne pouvait pas être jugé par
+les tribunaux, parce que sa famille s'était réunie pour demander sa
+réclusion et éviter la diffamation d'un jugement qui aurait été porté
+contre lui. Dans ce cas, la famille faisait une demande en forme à
+l'administration locale, qui faisait constater la réalité des motifs que
+les parens avaient pour faire détenir le membre de leur famille qui
+avait encouru une peine infamante; après les avoir reconnus et
+certifiés, l'administration du lieu en faisait un rapport au ministre de
+la police, qui demandait l'agrément de l'empereur pour constituer le
+prisonnier, et afin d'éviter des humiliations à sa famille, on le
+transférait dans une maison de détention fort éloignée. Ceci avait, en
+quelque sorte, remplacé les lettres de cachet de l'ancien régime; et
+comme on n'avait plus de colonies où l'on pouvait, comme autrefois,
+envoyer tous les mauvais sujets, il avait bien fallu adopter un moyen
+d'en débarrasser la société, sur la demande et dans l'intérêt des
+familles.
+
+Après cette espèce de prisonniers, il y en avait une autre qui était
+composée d'hommes ayant passé aux tribunaux pour des cas graves dans
+lesquels ils avaient été impliqués, et dont ils s'étaient tirés par
+quelques incidens qui les avaient mis hors de l'atteinte de la loi, mais
+qui cependant n'en étaient pas moins les complices de quelques bandes de
+chauffeurs, de voleurs de recette publique et de messageries, et qui,
+croyant déguiser leurs désordres en les mettant sous la couleur d'un
+parti, se donnaient le nom de royalistes, ou enfin qui étaient les
+moteurs reconnus de tous les mauvais sujets d'un quartier. Ces hommes
+étaient le plus souvent retenus après le jugement, soit à la requête du
+procureur impérial près le tribunal même, ou à la demande de
+l'administration des lieux, fondée sur la conservation de l'ordre et de
+la tranquillité publique; mais jamais ils n'étaient retenus
+arbitrairement.
+
+Une troisième classe était celle des détenus pour délits politiques;
+tout le monde s'imaginait qu'elle était fort nombreuse, et c'était celle
+qui l'était le moins: elle ne s'élevait pas à plus de quarante personnes
+sur la population de la France, de la Belgique, du Piémont, de la
+Toscane et des États romains; ce n'est pas dans la proportion d'un par
+million.
+
+Il faut comprendre là dedans les individus arrêtés à la suite de la
+guerre civile, et qui s'étaient derechef mis dans des entreprises
+hasardeuses: la plus grande partie étaient susceptibles d'être renvoyés
+devant des tribunaux spéciaux d'où assurément pas un ne serait revenu.
+C'est l'empereur qui ne le voulut pas, parce que, disait-il, le temps
+arrangeait tout, et qu'il rendrait la raison à ces individus, comme elle
+était revenue à tant d'autres en France.
+
+Il faut y comprendre ceux qui avaient été condamnés à mort, et dont la
+peine avait été commuée en une détention indéfinie. Il faut enfin y
+comprendre les prêtres qui avaient été arrêtés pour avoir employé leur
+ministère à mettre le trouble dans les familles. Par exemple, j'ai connu
+tels de ces misérables qui s'étaient servis de la confession pour porter
+de jeunes femmes, assez faibles pour les écouter, à rompre le lien
+conjugal qui les unissait avec leurs maris, sous prétexte que ceux-ci
+avaient servi l'État, ou qu'ils avaient acheté des biens nationaux. Il y
+en avait d'autres qui avaient refusé le baptême à des enfans nés de
+mariages contractés pendant la révolution; enfin il y avait de ces
+prêtres détenus pour avoir attiré chez eux, sous prétexte d'exercices de
+piété, des jeunes filles qu'ils avaient ensuite soumises à toute la
+dépravation la plus honteuse. Ce n'était pas par ménagement pour ces
+hypocrites qu'on ne les avait point envoyés devant les tribunaux, mais
+c'était à cause de la honte qui en serait retombée sur la famille des
+enfans dont ils avaient souillé l'innocence, par ménagement pour le
+clergé et par respect pour la morale publique.
+
+Toutes ces différentes classes de prisonniers formaient un total de six
+cents et quelques personnes, en y comprenant les étrangers, c'est-à-dire
+ceux que l'on avait trouvés dans cet état en réunissant un pays à la
+France, de même que les Espagnols qui, après avoir prêté serment au roi
+Joseph, l'avaient trahi pour passer chez les insurgés où ils avaient été
+repris[46].
+
+Il ne s'est pas passé un an du règne de l'empereur, sans que lui-même
+écrivît au ministre de la police, pour lui faire connaître qu'il avait
+nommé par décret deux conseillers d'État pour aller faire la visite de
+tous les prisonniers d'État, et qu'il eût (le ministre de la police) à
+leur communiquer tous les documens en vertu desquels chacun était arrêté
+et retenu. Il fallait alors remettre à ces deux conseillers d'État le
+dossier de chaque détenu, et avec cette quantité de papiers, ils
+faisaient le tour de toutes les prisons de France dans lesquelles ces
+prisonniers se trouvaient renfermés.
+
+Ils avaient un ordre du ministre de la police pour qu'on les leur ouvrît
+autant de fois que bon leur semblerait. Ils avaient pour instruction de
+visiter les prisonniers homme par homme, et afin que l'on n'en
+soustrayât pas, ils commençaient par constater si l'état que leur avait
+remis le ministre de la police à leur départ de Paris était conforme au
+registre du greffe de la prison, d'après lequel on fait les feuilles de
+dépense des prisonniers, en sorte que si on avait voulu en mettre un de
+plus dans la prison sans l'enregistrer au greffe il en serait résulté
+que le commandant de la maison ou château fort aurait dû l'entretenir de
+ses propres deniers, ce qui serait une supposition invraisemblable. Par
+là on s'assurait d'une manière bien évidente qu'il n'y avait pas un
+prisonnier de plus que ceux que l'on montrait. Après cela, les
+conseillers d'État les interrogeaient l'un après l'autre, et étaient
+chargés de constater la validité des motifs pour lesquels ils étaient
+détenus; ils écrivaient aux familles, ils voyaient les autorités des
+lieux, et faisaient ainsi la censure rigoureuse du ministre de la
+police.
+
+Cette visite durait plusieurs mois, et c'était ordinairement au mois de
+novembre que l'empereur entendait le rapport des conseillers d'État, qui
+étaient le plus souvent de retour à la fin d'octobre. Ce rapport se
+faisait en conseil privé, lequel était composé de l'archi-chancelier, de
+l'archi-trésorier, du prince de Bénévent, du grand-juge, du ministre de
+la guerre, de celui de l'intérieur, de celui de la police, des présidens
+du tribunal de cassation, des présidens des sections de l'intérieur et
+de législation du conseil d'État, de plusieurs sénateurs, des quatre
+conseillers d'État attachés au ministère de la police, et enfin du
+secrétaire d'État.
+
+Devant ce conseil ainsi composé, les deux conseillers d'État lisaient
+leurs rapports, et donnaient leur opinion sur chacun des prisonniers
+qu'ils avaient visités; après qu'ils avaient parlé sur un individu, le
+ministre de la police était obligé de faire connaître les motifs de sa
+détention: alors l'empereur prenait l'opinion du conseil, membre par
+membre, sur chaque individu; soit pour maintenir sa détention, soit pour
+le mettre en liberté.
+
+Tout ne pouvait pas se faire en une seule séance; mais peu importait, on
+y revenait jusqu'à ce qu'il eût été prononcé sur le dernier prisonnier.
+
+Après ce travail, le ministre-secrétaire d'État faisait le relevé des
+individus mis en liberté et de ceux maintenus en détention; il adressait
+au ministre de la police une expédition du procès-verbal de ces
+différentes séances, avec le résultat du travail qui y avait été arrêté:
+alors le ministre de la police délivrait aux commandans des différens
+donjons où étaient les prisonniers, l'ordre de les mettre en liberté.
+
+En supposant qu'il y eût eu quelques projets d'en éluder l'exécution,
+cela n'aurait pas pu se faire, parce que le ministre-secrétaire d'État
+faisait la même expédition au grand-juge qu'au ministre de la police; le
+grand-juge chargeait les procureurs impériaux de veiller à l'exécution
+des dispositions du décret de l'empereur, et de lui en rendre compte.
+
+Voilà au juste l'équité avec laquelle on décidait de la liberté des
+citoyens. Je n'ai jamais connu de _détentions cachées_[47], ni aucune
+espèce de mauvais traitemens ordonnés par l'empereur, et j'ai reçu vingt
+ordres de lui, dans lesquels il me recommandait de ne jamais me
+permettre de sortir des bornes de la constitution, sans auparavant lui
+faire connaître le cas qui aurait pu m'y obliger. J'ai même reçu une
+fois une lettre de lui, dans laquelle il me disait qu'il y avait deux
+arbitraires de trop en France, le sien et le mien.
+
+Je me rappelle qu'à un de ces conseils privés, l'empereur s'aperçut que,
+dans le rapport que lui avaient fait, de la visite des prisons, deux
+conseillers d'État, qui étaient MM. Dubois et Corvetto, qu'il chargeait
+assez souvent de ces sortes de tournées, ils ne présentaient pas
+d'opinion à eux sur les notes que je leur avais remises, avant leur
+départ, sur une prison des Alpes. L'empereur devina qu'ils n'y avaient
+pas été. Il leur en fit la question; ils n'osèrent pas lui déguiser la
+vérité, et ils se bornèrent à dire, pour leur justification, qu'ils
+avaient appris son retour à Paris plus tôt qu'ils ne le pensaient, et
+qu'ils n'avaient pas voulu allonger leur tournée, dans la crainte de lui
+faire attendre leurs rapports. L'empereur leur témoigna beaucoup de
+mécontentement, et les fit partir dès le lendemain pour leur faire
+visiter cette prison.
+
+FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Le même qui depuis a été ambassadeur à Paris.]
+
+[2: «L'empereur Napoléon, tranquillisé (par les conventions d'Erfurth)
+sur les affaires d'Allemagne, fit passer de puissans renforts à ses
+armées d'Espagne, et se rendit lui-même dans la Péninsule pour diriger
+les opérations dans une campagne brillante et qui semblait décisive; il
+dispersa les armées espagnoles, réoccupa Madrid, et obligea une armée
+anglaise qui s'était avancée jusqu'à Toro à se rembarquer à la Corogne.
+Ces succès faisaient prévoir la conquête prochaine de toute la
+Péninsule; mais l'activité que l'Autriche continuait à mettre dans ses
+armemens obligea l'empereur des Français à quitter l'Espagne pour
+retourner en toute hâte à Paris.
+
+«Les sacrifices que le traité de Presbourg avait arrachés à l'Autriche
+étaient trop grands pour que le cabinet de Vienne pût se résigner à les
+supporter avec patience; mais la désorganisation de ses armées, suite
+inévitable des revers multipliés qu'elle avait essuyés, l'avait empêché
+jusque-là de se livrer à la réalisation des projets qu'elle nourrissait
+en secret. Il n'avait pas saisi l'occasion que la guerre de la France
+avec la Russie lui avait présentée; il jugea plus propice celle que
+semblaient lui offrir les événemens d'Espagne et les embarras qu'ils
+suscitaient à Napoléon.
+
+«Le cabinet de Vienne commença donc avec sécurité les préparatifs de la
+guerre. L'entrevue d'Erfurth augmenta les alarmes des ministres de
+l'empereur François; mais comme leurs armemens n'avaient pas encore
+atteint le degré de maturité convenable, ils résolurent de dissimuler
+avec la France. Ils réussirent même à endormir l'empereur Napoléon, qui,
+rassuré par leurs protestations, ne craignit pas de porter en Espagne la
+majeure partie de ses forces. Profitant de ces circonstances, l'Autriche
+poussa ses armemens avec une vigueur qui ne laissait plus de doute sur
+la nature de ses projets.
+
+«L'empereur Napoléon désirait sincèrement éviter une nouvelle guerre,
+qui devait faire une diversion fâcheuse à ses affaires en Espagne; mais
+toutes ses démarches pour en venir à un accommodement ne furent
+considérées par les Autrichiens que comme un aveu de sa faiblesse, et ne
+servirent qu'à les fortifier dans leurs projets, en leur persuadant
+qu'ils prendraient la France au dépourvu.
+
+«Le rôle que la Russie avait à jouer devenait difficile. D'un côté, il
+n'était pas de son intérêt de coopérer à la ruine de la seule puissance
+qui présentât encore une masse intermédiaire entre elle et l'empire de
+Napoléon. D'un autre côté, elle ne pouvait refuser d'assister la France
+sans violer ouvertement les engagemens contractés envers elle, et dont
+aucune infraction de la part de Napoléon n'avait affaibli la sainteté.
+D'ailleurs, quand même le cabinet de Pétersbourg, passant par dessus ces
+considérations morales en faveur de plus hautes vues politiques, se fût
+décidé à soutenir l'Autriche, il n'aurait pu le faire efficacement à
+cause de l'éloignement de ses armées, occupées des affaires de la Suède
+et de la Turquie, et le faible corps qui lui restait de disponible sur
+les frontières de la Gallicie n'aurait fait que participer aux revers de
+l'Autriche sans pouvoir y remédier.»
+
+_Histoire militaire de la campagne de Russie_ par le colonel Boutourlin,
+tom. 1er, p. 36.]
+
+[3: Il avait reçu un second courrier de Saint-Pétersbourg.]
+
+[4: Un corps de cinquante mille hommes n'était pas en état de prendre
+l'offensive, et dès-lors aurait été sans cesse dans une position
+d'observation.]
+
+[5: «Paris, le 12 avril 1809.
+
+Au prince de Neufchâtel,
+
+Mon cousin,
+
+Je reçois vos lettres du 8. Je trouve fort ridicule qu'on envoie des
+farines de Metz et de Nancy sur Donawert; c'est le moyen de ne rien
+avoir, d'écraser le pays de transports, et de faire de très grandes
+dépenses. Je ne m'attendais pas à de pareilles mesures. Il était bien
+plus simple de faire passer des marchés, dans un pays aussi abondant en
+blé que l'Allemagne; on aurait eu en vingt-quatre heures tous les blés
+et farines qu'on aurait voulu. Vous ne me mandez pas si les boulangers
+et les constructeurs de fours, dont j'ai ordonné la réquisition à Metz,
+Strasbourg et Nancy, sont arrivés. Je suis fâché que vous ne m'ayez pas
+écrit là-dessus; cela est très-important. Faites lever une compagnie de
+maçons bavarois à Munich. Je les prendrai à mes frais; vous savez qu'on
+ne saurait trop en avoir. Je vous ai écrit hier matin par le télégraphe,
+à midi par l'estafette: en réfléchissant sur les pièces que j'ai dans
+les mains, je me confirme dans l'idée que l'ennemi veut commencer les
+hostilités du 15 au 20. Je suppose que le duc de Rivoli arrivera le 15
+sur le Leck, à Landsberg ou à Augsbourg. Il me tarde de savoir le jour
+positif où le duc d'Auerstaedt arrivera à Ratisbonne avec son armée,
+quand la cavalerie légère du général Montbrun et la grosse cavalerie du
+général Nansouty arriveront entre Ratisbonne, Munich et le Leck, de
+manière à pouvoir se former sur le Leck, si l'ennemi prenait l'offensive
+avant que nous fussions prêts. Il me tarde aussi de vous savoir à
+Augsbourg. Je suppose que, sans s'arrêter aux mesures prises, le
+commissaire que j'ai envoyé à Donawert aura fait des marchés ou requis
+le blé et la farine nécessaires. J'ai envoyé à Insbruck mon officier
+d'ordonnance Constantin; dépêchez-lui un courrier pour qu'il vous donne
+l'itinéraire des quatre mille hommes qui arrivent d'Italie par le Tyrol,
+et des nouvelles de ce que l'ennemi fait de ce côté. Donnez ordre au
+général Moulin, qui est à Strasbourg, de se rendre à Augsbourg pour
+prendre le commandement de la ville.
+
+Sur ce, etc.
+
+_P.S._ Je vous prie bien de dire à Daru que mon intention est de ne rien
+tirer de France de tout ce qu'on peut se procurer en Allemagne; qu'on
+n'aille pas traîner à la suite de l'armée un tas de couvertures, de
+matelas, de linge, ce qui occasionne d'immenses dépenses, et fait qu'on
+manque de tout, tandis qu'avec l'argent qu'on y emploierait à Munich, à
+Augsbourg, et partout où nous serons, on sera abondamment pourvu de
+tout.
+
+NAPOLÉON.»
+]
+
+[6: Paris, 10 avril 1809 à midi.
+
+ Au prince de Neuchâtel.
+
+ Mon cousin,
+
+Je vous ai écrit par le télégraphe la dépêche ci-jointe. Des dépêches
+interceptées, adressées à M. de Metternich par sa cour, et la demande
+qu'il fait de ses passe-ports, font assez comprendre que l'Autriche va
+commencer les hostilités, si elle ne les a déjà commencées. Il est
+convenable que le duc de Rivoli se rende à Augsbourg avec son corps; que
+les Wurtembergeois se rendent également à Augsbourg, et que vous vous y
+rendiez de votre personne. Ainsi, vous aurez en peu de temps réuni à
+Augsbourg beaucoup de troupes. Communiquez cet avis au duc de Dantzick.
+La division Saint-Hilaire, les divisions Nansouty et Montbrun doivent
+être à Ratisbonne depuis le 6; le duc d'Auerstaedt doit avoir son
+quartier-général à Nuremberg. Prévenez-le que tout porte à penser que
+les Autrichiens vont commencer l'attaque, et que, s'ils attaquent avant
+le 15, tout doit se porter sur le Lech. Vous communiquerez tout cela
+confidentiellement au roi de Bavière.--Écrivez au prince de Ponte-Corvo,
+que l'Autriche va attaquer, que si elle ne l'a pas fait, le langage et
+les dépêches de M. de Metternich font juger que tout cela est très
+imminent; qu'il serait convenable que le roi de Saxe se retirât sur une
+de ses maisons de campagne du coté de Leipsick.--Prévenez le général
+Dupas, pour qu'il ne se trouve point exposé, et pour qu'en cas que
+l'ennemi attaque avant que son mouvement ne soit fini, il se concentre
+sur Augsbourg. Comme les Autrichiens sont fort lents, il serait possible
+qu'ils n'attaquassent pas avant le 15; alors ce serait différent, car
+moi-même je vais partir. Dans tous les cas, il n'y aurait pas
+d'inconvénient que la cour de Bavière se tînt prête à faire un voyage à
+Augsbourg. Si l'ennemi ne fait aucun mouvement, vous pourrez toujours
+faire celui du duc de Rivoli sur Augsbourg; celui des Wurtembergeois sur
+Ausbourg ou Raïn, selon que vous le jugerez convenable, et celui de la
+cavalerie légère, et des _divisions Nansouty et Saint-Hilaire_ sur
+Landshut ou Freising, selon les événemens. Le duc d'Auerstaedt aura son
+quartier-général à Ratisbonne, et son armée se placera à une journée
+autour de cette ville, et cela dans tous les événemens. Les Bavarois ne
+feront aucun mouvement si l'_ennemi n'en fait pas_. Quant à la division
+Rouger, elle se rapprochera de Donawert, si elle ne peut pas attendre la
+division Dupas.
+
+ NAPOLÉON.
+]
+
+[8: Depuis qu'il était devenu protecteur de la confédération du Rhin, il
+avait acquis du prince de Baden, le territoire sur lequel avait été
+construit l'ancien fort de Kehl sous Louis XIV, et il le fit
+reconstruire.--Il faisait de même construire une tête de pont à
+Mayence.]
+
+[9: Ce corps de Klenau avait quarante mille hommes.]
+
+[10: Le pont de Ratisbonne est le seul en pierre qui existe sur le
+Danube depuis Ulm, où le fleuve est peu considérable, jusqu'à la mer. Ce
+pont est un ouvrage des Romains. Il est construit en grès et briques
+minces et liés avec du ciment de Pouzolane; ce monument est à l'abri des
+destructions.]
+
+[11: Lettre de Napoléon au maréchal Masséna.
+
+ Donawert, le 18 avril 1809.
+
+ Mon cousin,
+
+Je reçois votre lettre; la division que vous avez à Landsberg, et les
+quatre régimens de cavalerie légère, doivent tâcher de gagner Aicha, ou
+au moins faire ce qu'ils pourront sur la route d'Augsbourg à Aicha; mais
+il est indispensable que le général Oudinot, avec son corps et vos trois
+autres divisions, que vos cuirassiers et ce que vous avez d'autre
+cavalerie couchent à Pfaffenhofen. Dans un seul mot vous allez
+comprendre ce dont il s'agit. Le prince Charles avec toute son armée a
+débouché hier de Landshut sur Ratisbonne; il avait trois corps d'armée,
+évalués à quatre-vingt mille hommes. Les Bavarois se sont battus toute
+la journée avec son avant-garde, entre Siegenbourg et le Danube.
+Cependant aujourd'hui 18, le duc d'Auerstaedt, qui a soixante mille
+hommes français, part de Ratisbonne et se porte sur Neustadt; ainsi, lui
+et les Bavarois agiront de concert contre le prince Charles. Dans la
+journée de demain 19, tout ce qui sera arrivé à Pfaffenhofen de votre
+corps, auquel se joindront les Wurtembergeois, une division de
+cuirassiers et tout ce qu'on pourra, pourra agir, soit pour tomber sur
+les derrières du prince Charles, soit pour tomber sur la colonne de
+Freysing et de Maubourg, et enfin entrer en ligne. Tout porte donc à
+penser qu'entre le 18, le 19 et le 20, toutes les affaires de
+l'Allemagne seront décidées. Aujourd'hui 18, l'armée bavaroise peut
+encore continuer à se battre sans grand résultat, puisqu'ils cèdent
+toujours du terrain, ce qui harcèle et retarde d'autant la marche de
+l'armée ennemie. Le duc d'Auerstaedt est prévenu de tout, et le général
+Wrede lui envoie tous les prisonniers. Aujourd'hui il est possible que
+l'on tire quelques coups de fusil. Entre Ratisbonne et le lieu où était
+le prince Charles, il n'y avait encore que neuf lieues. Ce n'est donc
+que le 19 qu'il peut y avoir quelque chose; et vous voyez actuellement
+d'un coup d'oeil, que jamais circonstance ne voulut qu'un mouvement fût
+plus actif et plus rapide que celui-ci. Sans doute que le duc
+d'Auerstaedt, qui a près de soixante mille hommes, peut à la rigueur se
+tirer honorablement de cette affaire; mais je regarde l'ennemi comme
+perdu si Oudinot et vos trois divisions ont débouché avant le jour, et
+si dans cette circonstance importante, vous faites sentir à mes troupes
+ce qu'il faut qu'elles fassent. Envoyez des postes de cavalerie au loin.
+Il paraît que les Autrichiens ont à Munich et sur cette direction un
+corps de douze mille hommes. L'importance de votre mouvement est telle,
+qu'il est possible que je vienne moi-même joindre votre corps. Votre
+cavalerie qui était à Wachau peut en partir, se diriger et venir vous
+rejoindre à Pfaffenhofen. Quant au général qui est à Landsberg, il forme
+avec son corps notre arrière-garde, qui sera à six à sept lieues de
+distance. Cela peut être utile et n'a pas d'inconvénient. S'il le faut,
+il aura toujours rejoint le deuxième ou le troisième jour. Enfin, les
+quatre régimens de cavalerie légère peuvent même, au plus tard après
+demain, avoir rejoint votre tête.
+
+Sur ce, je prie Dieu, etc.]
+
+[12: Lettre du major-général à l'archiduc Maximilien.
+
+ 10 mars 1809.
+
+ Monseigneur,
+
+Le duc de Montebello a envoyé ce matin à Votre Altesse un officier
+parlementaire, accompagné d'un trompette. Cet officier n'est pas revenu;
+je la prie de me faire connaître quand elle a l'intention de le
+renvoyer. Le procédé peu usité qu'on a eu dans cette circonstance,
+m'oblige à me servir des habitans de la ville pour communiquer avec
+Votre Altesse. S. M. l'empereur et roi, mon souverain, ayant été conduit
+à Vienne par les événemens de la guerre, désire épargner à la grande et
+intéressante population de cette capitale les calamités dont elle est
+menacée. Elle me charge de représenter à Votre Altesse que, si elle
+continue à vouloir défendre la place, elle occasionnera la destruction
+d'une des plus belles villes de l'Europe, et fera supporter les malheurs
+de la guerre à une multitude d'individus que leur état, leur sexe et
+leur âge devraient rendre tout-à-fait étrangers aux maux causés par les
+armes.
+
+L'empereur mon souverain a manifesté dans tous les pays où la guerre l'a
+fait pénétrer sa sollicitude pour épargner de pareils désastres aux
+populations non armées. Votre altesse doit être persuadée que Sa Majesté
+est sensiblement affectée de voir toucher au moment de sa ruine cette
+grande ville, qu'elle regarde comme un titre de gloire d'avoir déjà
+sauvée. Cependant, contre l'usage établi dans les forteresses, votre
+altesse a fait tirer le canon du côté des faubourgs, et ce canon pouvait
+tuer non un ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant d'un de
+ses plus fidèles serviteurs. J'ai l'honneur d'observer à Votre Altesse
+que, pendant cette journée, l'empereur s'est refusé à laisser entrer
+aucunes troupes dans les faubourgs, se contentant seulement d'en occuper
+les portes, et de faire circuler des patrouilles, pour maintenir
+l'ordre. Mais si Votre Altesse continue à vouloir défendre la place, Sa
+Majesté sera forcée de faire commencer les travaux d'attaque, et la
+ruine de cette capitale sera consommée en trente-six heures, par le feu
+des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville extérieure sera
+détruite par l'effet des vôtres. Sa Majesté ne doute pas que toutes ces
+considérations n'influent sur Votre Altesse, et ne l'engagent à renoncer
+à un projet qui ne retarderait que de quelques momens la prise de la
+ville. Je prie Votre Altesse de me faire connaître sa dernière
+résolution.
+
+ _Signé_, ALEXANDRE BERTHIER.
+
+]
+
+[13: Ce bras est celui dont le commerce se sert pour la navigation; il
+est toujours rempli de bateaux.]
+
+[14: Monsieur le vice-amiral Decrès,
+
+Je désire avoir un des bataillons de la flottille à l'armée du Rhin.
+Voici quel serait mon but: faites-moi connaître s'il serait rempli.
+Douze cents marins seraient fort utiles à cette armée pour le passage
+des rivières et pour la navigation du Danube. Nos marins de la garde
+m'ont rendu de grands services dans la dernière campagne; mais ils
+faisaient un service qui était indigne d'eux. Les marins qui composent
+les bataillons de la flottille savent-ils tous nager? sont-ils tous
+capables de mener un bateau dans une rade ou dans une rivière?
+savent-ils l'exercice d'infanterie? S'ils ont cette instruction, ils me
+seront fort utiles. Il faudrait envoyer avec eux quelques officiers de
+l'artillerie de marine, et une centaine d'ouvriers avec leurs outils. Ce
+serait une grande ressource pour le passage et la navigation des
+rivières. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+ Paris, le 9 mars 1809.
+
+ NAPOLÉON.
+]
+
+[15: Au maréchal Masséna,
+
+ 23 mai 1809, après minuit.
+
+«L'empereur arriva au premier pont sur le petit bras. Le pont de
+chevalets est rompu: on donne des ordres pour le réparer. Mais il est
+nécessaire que vous y envoyiez des sapeurs pour faire deux ponts de
+chevalets au lieu d'un. Ce qui sera plus long, c'est le premier pont sur
+le grand bras, qui est à moitié défait, et qui ne peut être reconstruit
+au plus tôt que vers la fin de la journée de demain. Il est donc
+nécessaire que vous teniez fortement la tête du premier pont que vous
+passez demain matin; c'est-à-dire de placer de l'artillerie et de
+retirer les pontons, pour faire croire à l'ennemi, d'après votre
+disposition, que nous nous réservons les moyens de rejeter le pont pour
+passer, ce qui tiendra l'ennemi en respect. Mais le fait est qu'il
+faudra, aussitôt que les pontons seront retirés, les faire charger sur
+des haquets avec les cordages, ancres, poutrelles, madriers, etc., pour
+les envoyer de suite au pont du grand bras, pour lequel il manque
+quatorze ou quinze bateaux. Vous enverrez les compagnies de pontonniers
+qui sont avec vous pour aider à faire le pont. Vous sentez combien tout
+ceci demande d'activité, etc.
+
+«L'empereur passe de l'autre côté pour activer tous les moyens, et
+surtout pour faire passer des vivres. L'important est donc de vous tenir
+fortement et avec beaucoup de canons dans la première île, et d'envoyer
+vos pontons pour le pont rompu.
+
+ «ALEXANDRE.»
+]
+
+[16: L'empereur ne voyait jamais faire des efforts de vaillance aux
+troupes sans éprouver le besoin d'honorer la mémoire des braves de
+quelque pays ou siècle que ce fût. Au milieu de ses occupations à
+Vienne, en 1809, il fit quelque chose pour celle du chevalier Bayard. Ce
+guerrier, comme l'on sait, était du Dauphiné; il était né en 1474, et
+mourut en 1524, à la retraite de Rebec, dans le Milanais.
+
+L'empereur fit relever et réparer à grands frais la chapelle dans
+laquelle ce héros avait été baptisé au village de la Martinière.
+
+L'empereur ordonna que l'on y portât en cérémonie le coeur du chevalier
+Bayard, qui avait échappé aux fureurs insensées de nos discordes
+civiles, et, pour donner plus de pompe à cet hommage rendu à la mémoire
+du héros, l'empereur ordonna à toutes les autorités civiles et
+militaires d'y assister, et en se rendant sur les lieux, de ne rien
+omettre de tout ce qui pouvait donner un nouvel éclat aux vertus du
+héros dont on régénérait la mémoire. On mit sur la boîte de plomb qui
+contenait le coeur du chevalier sans peur et sans reproche une
+inscription à sa louange. L'empereur l'avait dictée lui-même.]
+
+[17: Lettre du prince Poniatowski au major-général.
+
+ «Au quartier-général de Pulawy, le 27 juin 1809.
+
+ «Monseigneur,
+
+«J'avais eu l'honneur de porter à la connaissance de Votre Altesse
+Sérénissime, en date du 21 de ce mois, que, malgré l'engagement positif
+pris par le prince Galitzin, de faire passer ce jour deux divisions de
+son armée au-delà du San, on ne s'apercevait d'aucune disposition pour
+cet objet. En effet, sous prétexte de manque de vivres, cette mesure n'a
+été effectuée qu'en partie deux jours après, avec la même lenteur qui a
+caractérisé jusqu'ici tous les mouvemens des troupes russes. Ces retards
+ont donné au corps autrichien, qui s'était porté sur la rive droite de
+la Vistule, le temps de faire sa retraite avec la plus grande
+tranquillité; on n'a, en aucune manière, cherché à l'inquiéter. La
+connaissance certaine que, dès cette époque, on eut à l'armée
+autrichienne que celle aux ordres du prince Galitzin ne passerait pas la
+Vistule, a engagé l'archiduc Ferdinand à porter avec rapidité la plus
+grande partie de ses forces, savoir: environ vingt-cinq mille hommes
+jusque sur la Piliça, et de menacer ainsi les frontières du duché. Ce
+mouvement m'a mis dans le cas de me porter sur Pulawy. Les troupes sous
+mes ordres s'y trouvent depuis trois jours. Au moyen du pont que j'y ai
+fait jeter sur la Vistule, je puis de ce point, sans quitter la
+Gallicie, observer la marche ultérieure de l'ennemi, me porter au besoin
+sur la rive gauche, et, en manoeuvrant sur une des extrémités de sa
+ligne, lier par-là mes opérations avec celles des généraux Dombrowsky et
+Sockolniki, qui, avec environ huit mille hommes, ont pris une position à
+Gora. Toute ma cavalerie, jetée vers Zwolin et Radom, soutenue par
+l'infanterie, observe les mouvemens de l'ennemi, et se trouve à portée
+de se réunir sur le point où il sera possible d'agir le plus
+avantageusement. Je ne négligerai aucune occasion, et quand même des
+circonstances favorables ne permettraient point aux troupes polonaises
+d'obtenir de nouveaux succès, je remplirai toujours les intentions de sa
+majesté l'empereur, en occupant ici un corps de troupes autrichiennes
+infiniment plus fortes que celles que j'ai à leur opposer. L'arrivée de
+l'armée russe en Gallicie, et les événemens auxquels elle a donné lieu,
+ayant permis à l'ennemi d'inquiéter une partie de la Gallicie située sur
+la rive droite de la Vistule, cette circonstance a ralenti
+nécessairement les nouvelles formations, et les généraux russes y
+contribuent encore plus, en mettant partout où ils arrivent, des
+employés autrichiens, qui se font un devoir de tourmenter les habitans,
+et d'étouffer tout ce qui peut être contraire aux intérêts de leur
+souverain. J'espère cependant que le zèle à toute épreuve des Galliciens
+saura vaincre cette nouvelle entrave, et que nous ne serons point
+frustrés des moyens qu'offre le pays pour ajouter à nos forces, si le
+manque total d'armes ne met des bornes à leur désir de mériter une
+patrie, en se rendant dignes de la protection de l'empereur. Veuillez
+bien, Monseigneur, agréer l'assurance de ma haute considération.
+
+Le général de division, commandant les troupes polonaises du neuvième
+corps. «JOSEPH, prince PONIATOWSKI.»]
+
+[18: Rapport du major-général au baron de Wimpfen.
+
+ Schoenbrunn, le 30 juin 1809.
+
+«Aussitôt que j'ai reçu votre lettre du 18, monsieur le baron de
+Wimpfen, je l'ai mise sous les yeux de l'empereur. Les travaux que vous
+avez faits devant Presbourg, les mouvemens de bateaux faits sur les
+quais, l'occupation des îles retranchées, ont, d'après le rapport du
+général français commandant, motivé l'attaque de cette ville. Il est
+conforme aux principes de la guerre qu'on cherche à déjouer les projets
+de son ennemi, et toutes les fois qu'on fait des préparatifs offensifs
+près d'une grande ville, elle se trouve nécessairement exposée à de
+grands dommages, et c'est à ceux qui ont choisi ce point d'opérations
+qu'il faut les attribuer. Toutefois, monsieur le général Wimpfen, il a
+suffi à S. M. de savoir qu'il était agréable à votre généralissime que
+l'attaque de Presbourg cessât, pour qu'il m'ait autorisé à en donner
+l'ordre. L'empereur, mon souverain, n'a pas fait attention aux
+proclamations de jeunes princes sans expérience; mais il a été fâché que
+S. A. I. l'archiduc Charles, pour lequel, depuis seize ans, il témoigne
+l'estime due à ses grandes qualités, ait aussi tenu un langage que S. M.
+n'attribue qu'à l'entraînement des circonstances. Elle vous prie de
+faire agréer à votre généralissime ses complimens. Je vous prie,
+Monsieur, etc.,
+
+ «ALEXANDRE.»
+]
+
+[19: Tous les grands états militaires ont eu, pour la plupart, des
+ingénieurs qui se sont amusés à lever la topographie des environs de la
+métropole, et qui ont accompagné leurs reconnaissances d'un mémoire de
+défense, en forme de plan de campagne, dans lequel ils indiquent les
+positions à prendre dans un cas d'invasion de la part d'ennemis qui
+pénétreraient jusqu'au centre de la monarchie. Ils ont tout prévu, et
+ont donné des conseils pour toutes les circonstances. Les mémoires sont
+accompagnés de beaux plans, où le campement de chaque corps est désigné;
+la position des grand'gardes, des sentinelles, les moindres détails de
+l'établissement du camp y sont rigoureusement soignés; mais ces hommes
+habiles n'ont oublié qu'une chose, c'est de placer l'armée ennemie comme
+il arrive toujours.
+
+Nous avons trouvé dans le cabinet impérial de Vienne un ouvrage précieux
+comme topographie, accompagné d'un mémoire de défense pour le cas où se
+trouvait précisément la monarchie autrichienne. La carte des environs de
+Vienne offrait le tracé d'un camp pour défendre le passage de la marche
+en se plaçant à Schloshoff, et celui d'un second camp, en prenant
+absolument la position qu'a prise l'archiduc Charles à Wagram.
+L'ingénieur autrichien qui a fait ce bel ouvrage n'a pas dit un mot de
+l'île de Lobau, ni de six ponts jetés dans une nuit, et certainement
+s'il avait pu se douter que cette vaste île deviendrait une place
+d'armes, de laquelle on ferait déboucher cent quatre-vingt mille hommes,
+il n'aurait pas donné le conseil de les laisser passer librement, et
+d'aller les attendre à Wagram.]
+
+[20: Il commandait toute la cavalerie.]
+
+[21: Dans les jours qui suivirent celui de la bataille, le général La
+Riboissière qui commandait l'artillerie de l'armée, ayant besoin de
+boulets, fit mettre à l'ordre de toute l'armée, qu'il paierait cinq sols
+par boulet de canon ramassé sur le champ de bataille, et qui serait
+rapporté au parc d'artillerie; je tiens de lui-même qu'on en rapporta
+vingt-six mille autrichiens seulement. On peut bien évaluer que la
+moitié n'a pu être trouvée.]
+
+[22: Lettre de Bernadotte au major-général.
+
+ «Retz, le 6 mai 1809.
+
+ «Prince,
+
+«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a écrite de Burckausen sous la
+date du 30 avril. Votre Altesse ne me parlant plus de rester entre
+Ratisbonne et la Bohême, je suis venu de Nabburg à Retz, et je me
+dispose à entrer en Bohême par Waldmünchen. Le commandant du petit corps
+laissé à Cham par le général Montbrun me marque qu'avant-hier ses postes
+à Neumarck et Waldmünchen ont été attaqués et forcés de se replier sur
+Furth et Schontal. Il me marque aussi que les avant-postes autrichiens
+sur ce point sont forts de deux bataillons et six escadrons, et qu'ils
+ont en outre quatre mille hommes campés à Klatau. Votre Altesse m'avait
+autorisé à appeler à mon corps d'armée la division Dupas; mais elle a
+reçu le même jour un ordre contraire. Depuis, Votre Altesse m'a annoncé
+que je trouverais en marchant sur Ratisbonne des troupes françaises et
+des renforts; je n'ai cependant encore aucun avis que des troupes
+doivent se joindre à moi, et chaque jour j'éprouve de plus en plus
+combien il serait essentiel que l'armée saxonne fût appuyée et stimulée
+par l'exemple de troupes un peu plus aguerries qu'elles; cela me paraît
+indispensable, surtout étant destinée à opérer isolément sur le flanc de
+la grande armée. J'invite Votre Altesse à rappeler à l'attention de sa
+majesté cet objet qui intéresse réellement le bien de son service, et de
+me dire si je dois compter ou non sur quelques renforts de troupes
+françaises.
+
+ «J. BERNADOTTE.»
+]
+
+[23:
+
+ «Au camp de Lintz, le 28 mai 1809.
+
+ «Prince,
+
+«M. Deveau vient de me remettre la lettre que Votre Altesse m'a écrite
+d'Ebersdorf, sous la date du 26 mai. Votre Altesse a maintenant reçu ma
+dernière lettre, par laquelle je lui exposais l'impossibilité où je me
+trouve d'attaquer l'ennemi. J'ai l'honneur de lui répéter que je
+croirais commettre une faute militaire très grave si je sortais de mes
+positions devant Lintz. L'ennemi est sur mon front et sur mes deux
+flancs, le long du Danube. Le général Kollowrath a reçu, depuis
+l'affaire du 17, des renforts de la Bohême, et il vient encore d'arriver
+à Zuelter dix mille hommes détachés de l'armée du prince Charles. Si je
+marche en avant, je ne puis pas répondre qu'une colonne ennemie ne
+pénètre par la droite ou par la gauche jusqu'au pont de Lintz. Votre
+Altesse peut vérifier ma position sur la carte. J'ai devant moi un pays
+hérissé de montagnes, où l'ennemi retranché et barricadé, peut, avec peu
+de monde, disputer long-temps le passage. Il faudrait donc, pour
+déboucher d'ici avec quelque espérance de succès, un corps plus nombreux
+que le mien, et surtout des troupes aguerries et des généraux
+expérimentés pour diriger les diverses colonnes. Les Saxons, je le
+répète, sont hors d'état d'agir isolément, et il n'y a aucun de leurs
+généraux à qui je puisse confier une opération détachée. Je prie Votre
+Altesse de mettre ma situation sous les yeux de l'empereur. Il m'est
+impossible, pour le moment, de rien entreprendre d'offensif sans
+compromettre le pont de Lintz, auquel je pense que sa majesté tient
+avant tout. Si j'avais huit à dix mille Français, je pourrais encore
+tenter quelque chose, sans garantir de grands succès; j'aurais du moins
+à compter sur l'énergie et sur l'expérience de ces troupes; mais, je le
+répète, avec les Saxons je ne puis rien. Si l'ennemi vient à m'attaquer
+avec les forces qu'il a, de beaucoup supérieures aux miennes, je me
+regarderai comme fort heureux de pouvoir maintenir ma position. Dans
+tous les cas, sa majesté peut être certaine que je ferai mon devoir.
+
+ «J. BERNADOTTE.
+
+
+«_P. S._ On a trompé Votre Altesse quand on lui a dit que le général
+Kollowrath n'était pas devant moi; il n'a pas cessé d'y être; il a
+aujourd'hui son quartier-général à Leonfelden, en arrière de ses camps
+d'Hirschiag et d'Helmansed. Il se lie avec les troupes qui sont à
+Haslach. Quant au général Jellachich, que Votre Altesse croit sur la
+rive gauche du Danube, il était ces jours derniers en Styrie, et a dû se
+retirer par le Buren.»]
+
+[24: À Austerlitz le maréchal Soult était celui dont l'empereur avait
+été le plus satisfait.]
+
+[25: _La Pucelle_.]
+
+[26: Je faisais le service du grand écuyer pendant cette campagne, M.
+Caulaincourt étant en Russie, et le général Nansouty à sa division.]
+
+[27: L'empereur a eu la pensée de faire paver les faubourgs de Vienne,
+qui ne le sont pas: il voulait, disait-il, laisser ce souvenir aux
+Viennois, mais il n'en a pas eu le temps.]
+
+[28: Ce fut elle qui sollicita l'empereur de le remettre en fonctions
+après la conjuration de George.]
+
+[29: L'empereur disait qu'il n'avait laissé l'armée hollandaise dans le
+pays, lorsqu'il était parti pour la dernière campagne, que parce qu'il
+craignait pour Anvers, où il ne pouvait pas laisser de troupes, n'en
+ayant pas suffisamment.]
+
+[30: Indépendamment de la lettre à M. de Caulaincourt, la demande en a
+été faite directement de l'empereur à l'empereur Alexandre, qui y a
+répondu de sa main, qu'il allait consulter sa mère.]
+
+[31: Je tiens ces détails du sénateur lui-même.]
+
+[32: Depuis que j'ai écrit ces Mémoires, j'ai lu une petite brochure qui
+paraît, au titre, être imprimée d'après une rédaction du général
+Bertrand, sur des matériaux assemblés par lui et laissés, à ce que l'on
+prétend, à l'île d'Elbe après le célèbre départ.
+
+Dans cette brochure, il est fort question du mariage de l'empereur avec
+l'archiduchesse Marie-Louise. Les détails que l'auteur en donne, quoique
+ceux d'un homme qui paraît avoir été aux écoutes, sont inexacts dans le
+point le plus important. C'est ce qui m'a fait douter de la vérité du
+reste.
+
+L'auteur prétend que M. Narbonne avait reçu à Vienne des ouvertures sur
+ce mariage de la part de l'empereur d'Autriche. Voici ma réponse:
+
+Après la paix de 1809, M. de Narbonne demanda à Vienne et obtint la
+permission d'aller visiter messieurs de France qui habitaient à Trieste,
+et a pu, à son retour par Vienne, y voir l'empereur d'Autriche; mais il
+était de retour à Paris avant le divorce de l'empereur, et en pareille
+matière, on ne s'expose pas à avancer ce dont on n'est pas sûr: un
+courtisan ne s'expose pas à des regrets cuisans et Narbonne avait sa
+fortune à faire.]
+
+[33: On y avait construit et décoré élégamment un long salon avec des
+portes aux deux extrémités.
+
+L'impératrice entra par la porte qui était du côté de l'Autriche, en
+même temps que la reine de Naples entrait par l'autre. Il y avait de ce
+côté-là un appartement où l'impératrice fit sa toilette. Elle était
+accompagnée des dames françaises, et donna sa main à baiser aux dames
+allemandes, qui sortirent par la porte qui était de leur côté, et
+partirent de suite.]
+
+[34: L'oncle de l'impératrice, qui était alors grand-duc de Wurtzbourg,
+était présent; il signa aussi.]
+
+[35: Le mariage devant l'église a eu lieu le 8 ou le 9 avril 1810, et la
+révolution de Fontainebleau est du 8 avril 1814.]
+
+[36: Cette voiture n'était là que pour la représentation.]
+
+[37: Comme duc d'Otrante une dotation évaluée à 90,000 francs net. Une
+sénatorerie, évaluée à 30,000 fr. net, et même au-dessus; c'était celle
+d'Aix en Provence. Il avait 200,000 francs de rente du produit de ses
+économies pendant les neuf années de son administration, pendant tout le
+cours desquelles il a eu environ 900,000 francs de revenus de toute
+espèce, et venant de l'empereur, depuis le premier jusqu'au dernier
+écu.]
+
+[38: M. de S*** avait été ambassadeur en Hollande et avait des moyens
+faciles d'informations à Amsterdam.]
+
+[39: _Les relations extérieures_. Fouché n'avait pas cessé de convoiter
+ce ministère depuis que M. de Talleyrand l'avait quitté.]
+
+[40: Cet Hennecart est de Cambrai; c'était un émigré, anciennement
+officier au régiment de Beauvoisis.]
+
+[41: Mais il est juste d'observer que, si M. Fouché avait douté de sa
+fidélité, il n'était pas autorisé à soupçonner les moyens employés pour
+le corrompre, et quand même il les aurait découverts, il n'aurait pu
+s'en plaindre; d'abord on ne l'eût pas cru, et ensuite il ne l'aurait
+pas osé.]
+
+[42: Pendant les deux dernières années de son administration, M. Fouché
+avait fait rechercher soigneusement tous les écrits qui avaient été
+publiés pendant la révolution, et dans lesquels on exaltait son
+patriotisme, tels que sa correspondance avec le comité du salut public,
+lorsqu'il était son commissaire à Lyon en 1793; il avait brûlé tout
+cela.]
+
+[43: La haute société et le haut commerce avaient des jours fixes dans
+la semaine.
+
+La bourgeoisie prenait assez généralement le dimanche.]
+
+[44: En 1797, j'arrivai à Paris avec un de mes camarades, qui avait avec
+lui un sac de 1,200 francs. C'était au mois de novembre; nous
+descendîmes avec la messagerie rue des Fossés-Saint-Victor, vers six ou
+sept heures du soir; nous y prîmes un fiacre pour nous rendre à notre
+hôtel, rue de Richelieu. En arrivant, nous descendons, et prenons nos
+effets avec tant de précipitation, que mon camarade oublie son sac.
+
+Nous étions l'un et l'autre fort jeunes. C'était jour d'Opéra, nous
+voulûmes finir notre journée à ce spectacle; il allait se terminer,
+lorsque la mémoire rappela à mon compagnon son sac. Comment faire pour
+courir après le fiacre? aucun de nous deux n'avait pris son numéro; il
+était fort en peine, lorsqu'il me vint une idée.
+
+J'avais remarqué que le fiacre était blanc, et avait un cheval de ce
+poil avec un autre d'une autre couleur.
+
+Je lui observai que peut-être le cocher ne se serait pas aperçu de notre
+oubli, et qu'il se serait placé près de l'Opéra, espérant finir la
+journée par ramener quelqu'un de son quartier; qu'il fallait nous mettre
+à visiter toutes les voitures qui étaient autour de l'Opéra. Nous
+trouvâmes effectivement la nôtre, qui était une des premières à la tête
+de la file de celles qui devaient commencer à être appelées à la sortie
+du spectacle. Nous montâmes dedans, et dîmes au cocher de nous conduire
+rue des Fossés-Saint-Victor: il ne nous reconnut pas. Nous nous mîmes à
+chercher dans la voiture, et nous trouvâmes le sac, qu'il avait
+cependant mis dans le coffre de sa voiture. Comme il passait devant la
+porte de notre hôtel, nous l'arrêtâmes. Il nous vit descendre avec notre
+argent, et n'osa pas réclamer la moindre chose; il préféra avoir l'air
+de ne pas s'être aperçu que ce sac était dans sa voiture, et se repentit
+assurément d'avoir voulu gagner encore un petit écu en restant à la
+sortie de l'Opéra.]
+
+[45: Je dois faire observer que la plupart de ces jeunes femmes et de
+ces jeunes gens avaient de vieux parens qui les élevaient dans un
+éloignement total du nouvel ordre de choses établi en France, et qui
+propageaient ainsi une opposition dans laquelle leurs enfans n'avaient
+aucun intérêt de se ranger.
+
+Une fois qu'ils furent échappés de la cage dans laquelle on les tenait
+renfermés, ils firent tous comme ceux qui avaient pris leur parti depuis
+dix ans.]
+
+[46: On a méchamment imprimé, dans le commencement de 1814, un état des
+prisonniers existans dans les maisons de détention de Paris, et l'on a
+mis cela sur le compte des prisons d'État: c'est l'esprit de parti qui a
+voulu confondre les détenus de toute espèce pour favoriser ses projets.
+Il a mis les maisons de correction, celle pour dettes, celle des filles
+publiques, celle des fous, etc., etc., dans la même catégorie. Tout ce
+qui pouvait exciter la vengeance contre le gouvernement impérial lui
+convenait.]
+
+[47: Il n'y a eu de détention sous des noms supposés que dans deux cas,
+pour éviter toute entreprise de communiquer au dehors. Elles
+concernaient deux chefs d'insurgés espagnols, qui, dans les registres du
+greffe, avaient d'autres noms; mais les conseillers d'État les
+visitaient comme les autres tous les ans.
+
+On avait pris le parti de leur donner de faux noms, pour que des
+suborneurs n'entreprissent point de les faire évader.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir
+à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4, by Duc de Rovigo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Literary Archive Foundation
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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