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+The Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Où va la monde?
+ Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain
+
+Author: Walther Rathenau
+
+Translator: S. Jankélévitch
+
+Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net
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+WALTHER RATHENAU
+
+OU VA LE MONDE?
+
+CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN
+
+TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS
+
+DE
+
+S. JANKÉLÉVITCH
+
+PAYOT & CIE, PARIS
+
+106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+
+1922
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
+INTRODUCTION
+Le but
+Le chemin
+ I.--Le chemin de l'économie
+ II.--Le chemin de la morale
+III.--Le chemin de la volonté
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
+
+
+Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort,
+assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses
+idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le
+cadre de la République allemande.
+
+«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es»,
+pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,
+pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le
+fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste
+homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne
+laisse plus le moindre doute à cet égard.
+
+Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de
+l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les
+fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et,
+avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y
+porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes
+dont les conséquences seront encore plus terribles.
+
+L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et
+qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état
+d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble,
+mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se
+faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même
+du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en
+apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des
+mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses.
+
+Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient
+leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres
+peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,
+«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à
+leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation
+n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la
+soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative
+individuelle et de l'esprit d'improvisation.
+
+La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient
+également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans
+la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit
+d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et,
+d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une
+organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire
+de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde
+méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des
+générations futures».
+
+Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même
+l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de
+l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant
+«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y
+avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également
+dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le
+patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se
+trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la
+plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau
+lui-même a donné le nom de «mécanisation».
+
+Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa
+voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances»,
+il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation
+et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,
+doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes
+affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la
+fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une
+situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système
+capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en
+dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au
+moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de
+conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.
+
+Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en
+faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout
+en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour
+quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires
+pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune
+doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins
+qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire
+dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera
+encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la
+nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système
+pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en
+plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,
+dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte
+les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un
+facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux
+autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses
+bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des
+classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre
+les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme
+comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives
+lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen.
+Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la
+fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une
+quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens
+le plus large et le plus profond du mot.
+
+Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus
+nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus
+effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un
+travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur
+pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant
+tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières
+premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer
+au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de
+l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et
+véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication
+d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à
+aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la
+passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et
+l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de
+richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui,
+pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque
+pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des
+riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable,
+mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie,
+également «mécanisés».
+
+Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et
+mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne.
+C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne
+le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti.
+
+Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état
+de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot:
+«organisation»; organisation de la répartition des matières premières,
+organisation de la production, organisation de la consommation, au sein
+de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la
+forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa
+partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car
+Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de
+posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au
+lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a
+saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact
+avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son
+pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin
+brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui
+aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette
+nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait
+comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.
+
+S. J.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il
+parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de
+puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose
+ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales.
+
+Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le
+besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus
+profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la
+terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de
+s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de
+l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le
+froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et
+l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette
+question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse
+entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des
+désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui
+permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et
+l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui
+existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions
+d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune
+de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.
+
+Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé
+par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de
+réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique,
+résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de
+la loi morale.
+
+Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt
+s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner
+momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger
+son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes
+extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent
+expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant
+d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel
+qu'il est inscrit dans son propre cœur; et lorsque, se jouant et se
+livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle
+dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un
+renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des
+utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique,
+transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de
+maigres dimanches.
+
+Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de
+développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité
+vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer
+des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse
+pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où
+elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les
+meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux
+qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée,
+qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs
+privilèges: l'inquiétude.
+
+D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de
+ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide
+d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de
+promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,
+car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est
+erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse
+imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de
+la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une
+assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond
+à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique
+a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour
+l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour,
+pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre
+l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché
+ces verres, la foi a expiré.
+
+Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements:
+rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose
+l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer
+de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais
+l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales
+la vieille base faite de miracles palpables; les convictions
+transcendantes survivent toujours dans notre cœur, mais elles exigent
+une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage
+nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la
+plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous
+consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de
+l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de
+notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume
+spirituel.
+
+Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des
+Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes
+formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et
+aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure
+où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son
+règne.
+
+
+II
+
+Ce livre s'attaque au cœur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est
+le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine
+centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son
+but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique.
+S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux
+empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai
+qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a
+pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin
+s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la
+révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son
+dernier espoir est celui du bien-être matériel.
+
+Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus
+que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle;
+ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant
+l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique.
+
+Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que
+son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une
+bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un
+fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne
+à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel
+autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne
+l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays
+primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le
+chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon cœur et mon
+devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est
+incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels.
+Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des
+fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des
+pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le cœur qui, en dernier lieu,
+décide du devenir humain.
+
+Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire
+assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du cœur;
+et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit
+une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle,
+qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec
+elle-même.
+
+Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui
+naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et
+qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de
+négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a
+sa source dans la force créatrice du cœur, dans l'imagination nourrie
+par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements
+découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions
+ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte
+que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau
+critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira
+jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,
+la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer
+cette transformation.
+
+Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas
+que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement
+commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du cœur.
+
+Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les
+services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure
+qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.
+Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le
+renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et
+passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons
+en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la
+conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre
+existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour
+nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.
+
+Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non
+parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que
+l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce
+qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en
+butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne
+lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la
+rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur
+cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à
+chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque
+pas douloureux qui la rapprochera de la lumière.
+
+Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir
+ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action,
+et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre
+mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles
+d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes
+choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la
+volonté divine.
+
+
+III
+
+L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la
+connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est
+guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision
+mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence
+du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la
+pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la
+dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie
+affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie
+moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des
+rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère
+aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus
+grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au
+courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils
+sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du
+monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur
+l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se
+contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel
+qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction.
+
+Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le
+juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu
+qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à
+l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe
+comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément
+spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une
+conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le
+voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir
+chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car
+l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol.
+
+Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une
+instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous
+est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce
+qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les
+sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec
+ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les
+plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs
+signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme
+a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses
+phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci
+et Gœthe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des
+choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient
+poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le
+présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes
+intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est
+qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient
+de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de
+la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis,
+l'arène de lutte et le tombeau de l'homme.
+
+Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments
+artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a
+jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation
+de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera
+l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les
+fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées,
+l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec
+plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la
+vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés
+d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de
+la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent
+la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments
+indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le
+chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les
+sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels,
+délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions,
+transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction
+spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et
+sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et
+d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des
+penseurs.
+
+Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la
+généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui
+prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement
+unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce
+nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans
+convictions et renoncement à contre-cœur, provient d'une source très
+profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu
+la foi.
+
+Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui
+arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est
+nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant
+donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?
+
+Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est
+repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent
+devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son
+but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers
+le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie.
+Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de
+l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses
+changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette
+vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné,
+et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette
+scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur
+devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même
+l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste
+action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation,
+puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue
+même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le
+courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe
+temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence
+retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté;
+mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates,
+anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité
+et remet l'action en honneur.
+
+Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent
+contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis
+de formuler une observation de nature à écarter ure erreur
+traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref
+intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à
+la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie
+affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure
+que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles,
+aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre
+sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,
+nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous
+ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau
+des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et
+anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs.
+Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la
+créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart
+de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne
+travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle
+transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met
+le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer
+insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et
+asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les
+porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant
+l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si
+vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la
+grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et
+dominatrices, depuis longtemps éteintes.
+
+Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse
+toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit
+tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand
+homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du
+moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Gœthe
+était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger
+et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces
+prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans
+des milliers de cœurs, et ces cœurs, soit dans leur simplicité, soit
+dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient
+jadis les cœurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la
+mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute
+création.
+
+Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité
+supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du
+temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir
+remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le
+doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le
+passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si
+tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus
+familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour
+excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par
+les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers
+la perfection toute nécessité mécanisée.
+
+Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est
+digne de respect, car elle est l'œuvre, non des hommes, mais de
+l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est
+jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons
+d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour,
+jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière
+dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui
+aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que
+notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une
+affection chère à notre cœur; c'est cependant par notre cœur que passe
+le chemin qui conduit à la liberté du monde.
+
+Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule
+intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de
+vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés
+d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions,
+mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le
+tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une
+graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main
+deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent,
+les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de
+dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que
+les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux
+vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir
+dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse
+l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la
+_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche
+archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute
+tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses
+mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse
+rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne
+sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau
+s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue
+duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment
+où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la
+forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en
+théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects
+de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans
+les vases purifiés une vie nouvelle.
+
+Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de
+favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation,
+nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours
+ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté
+et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons
+microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de
+toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une
+conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de
+l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration,
+visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie
+intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif
+et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il
+émet l'écho de la symphonie.
+
+De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous
+possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible
+avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre
+volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations
+mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le
+passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos
+sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments
+ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure
+d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet
+d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au
+passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force
+qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les
+sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu
+éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance.
+
+La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et
+de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes
+et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les
+envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel,
+elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle
+paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les
+germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie
+de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à
+cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par
+devenir familières.
+
+Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas
+nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable
+d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts
+en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera
+pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste
+apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule
+condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec
+la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles.
+
+
+
+
+LE BUT
+
+
+Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont
+notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux
+événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre.
+
+Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de
+notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée
+irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches
+supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance
+particulière et entravaient son ascension.
+
+L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,
+d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement
+des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé
+dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs
+intellectuels correspondant à la nouvelle organisation.
+
+Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité
+était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la
+technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner
+d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il
+fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains,
+introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau,
+une conception du monde et une foi nouvelles.
+
+J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur
+Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner
+son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui
+le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien
+considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une
+organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une
+hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres,
+assurent leur vie et leur avenir.
+
+On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux
+les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage
+d'embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble de ces éléments. C'est
+pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à
+lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est
+que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de
+l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer
+inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les
+diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres:
+capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe,
+féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des
+liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche
+des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente
+d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de
+personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout
+autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des
+phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à
+la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus
+profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une
+augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,
+elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle
+des êtres vivants.
+
+Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit
+cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses
+tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le
+protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire
+le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour
+atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales,
+tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle
+soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à
+l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le
+monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins
+qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du
+renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout
+ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée
+s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est
+plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux
+périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même
+temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se
+soit manifesté depuis les origines de la planète.
+
+Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité
+de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc œuvre
+de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.
+Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois
+inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui
+regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que
+produit de l'évolution et œuvre de la nature, elle a droit à notre
+respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons
+regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses,
+afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que
+nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son
+sens caché.
+
+Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie
+matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant
+que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des
+millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui
+assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la
+maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni
+admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa
+domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une
+existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance,
+d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion
+de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent
+pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se
+retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et
+modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que
+pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la
+veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de
+vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y
+ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les
+mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à
+destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par
+la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable
+d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de
+vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se
+défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la
+dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le
+moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées.
+
+C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation.
+Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association
+forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme
+elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente,
+comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et
+des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire
+communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de
+solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour
+autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont
+obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le
+bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et
+ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres.
+L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement
+instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et
+c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses
+conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et
+contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni
+mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent
+plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables
+d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute
+humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de
+développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que
+soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la
+mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se
+soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de
+triompher de sa contrainte.
+
+Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie
+de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une
+entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les
+heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction
+organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle
+a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation
+continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un
+abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les
+ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la
+fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du
+capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines
+et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant
+qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque
+groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la
+conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de
+perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif.
+Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à
+établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle
+favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et
+par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre
+les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée,
+aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut
+être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise
+doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui
+concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un
+organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de
+la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque
+au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces.
+
+Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers
+l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la
+mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme
+celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction
+matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête
+des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront
+pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant
+qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme.
+
+On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première
+réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice
+matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au
+service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses
+connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que
+l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser
+contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement
+mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui
+veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la
+remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui
+leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés
+eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des
+valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et
+sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît
+comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent
+sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais
+on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que
+personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et
+que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne
+s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages
+extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu
+l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des
+questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la
+misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le
+problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour
+l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la
+tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se
+manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation
+intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives
+de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les
+yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son
+sein.
+
+I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une
+volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente
+l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute
+spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à
+l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste,
+l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour
+vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de
+commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de
+son époque.
+
+On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte
+intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du
+travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les
+règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux
+l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui
+est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins
+facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut
+que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et
+l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne
+garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La
+pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on
+ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral,
+comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans
+le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix
+de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à
+pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les
+hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On
+proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et
+c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie.
+Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune
+joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:
+choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un
+fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des
+aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être
+atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague
+et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de
+sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les
+éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints;
+le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le
+jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se
+dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la
+nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court
+d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et
+créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme
+malédiction, à ceux qu'il aime.
+
+Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état
+primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la
+grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont
+créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un
+atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral
+où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que
+parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre
+la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs
+ancêtres avaient réservés aux esclaves.
+
+Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par
+l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant
+irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en
+soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la
+tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par
+l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance
+trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le
+monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce
+qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel.
+
+Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes
+de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie,
+amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une
+véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses
+possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les
+ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des
+futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une
+société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de
+meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est
+impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le
+plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur
+l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il
+a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la
+confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans
+des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que
+le monde consacre à toutes les œuvres de civilisation.
+
+II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est
+attentatoire à la liberté humaine.
+
+Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure
+de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est
+extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure
+de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison
+avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le
+travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis
+celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du
+journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord
+et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin.
+L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et
+d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de
+l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix
+le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense.
+C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de
+l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de
+forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence
+individuelle.
+
+L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité.
+Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,
+l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et
+notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que
+nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous
+avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela:
+l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en
+raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on
+voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des
+guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas
+à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le
+charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées.
+
+Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au
+sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice,
+qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que
+chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient
+devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature
+chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et
+que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,
+firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles,
+politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un
+enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est
+subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à
+élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une
+organisation qui n'est pas l'œuvre de l'homme, devient une odieuse
+soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la
+responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan
+de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais
+sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé
+de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de
+liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une
+apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de
+la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en
+aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la
+même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et
+les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par
+sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas
+réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions:
+l'éternisation de la dépendance.
+
+Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans
+le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant
+qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état
+individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les
+multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient
+pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une
+seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le
+contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières
+doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en
+armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de
+chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en
+vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais
+c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le
+développement et jugées commodes, que la division, inévitable en
+elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est
+devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de
+chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et
+cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à
+l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les
+couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la
+diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la
+contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang
+social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance
+accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa
+supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut
+pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain
+capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or,
+abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont
+tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi
+les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.
+
+Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple
+inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance
+fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et
+moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de
+même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale
+qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable
+insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours
+présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le
+prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non
+à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais
+s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont
+les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de
+résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui
+n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect
+d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité
+de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque
+manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la
+vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et
+se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a
+été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi
+et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort
+intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait
+le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au
+lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou
+profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de
+satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte
+dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette
+vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants
+et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou
+indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de
+faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État,
+lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons
+juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné
+pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous
+indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un
+bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du
+socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme
+soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la
+bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale.
+Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le
+libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la
+protection des forces de conservation.
+
+Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la
+mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins
+un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins
+épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux
+épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les
+peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui
+leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais
+de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion
+des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec
+les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener
+au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de
+tout travail physique se complique d'une constante tension
+intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité
+physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la
+population.
+
+Lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil d'ensemble ce phénomène de
+stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance
+irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du
+travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un
+retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé
+définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le
+christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples
+un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir
+personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres
+en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à
+d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme.
+
+III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et
+consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de
+l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des
+lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle
+et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la
+rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur
+l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme
+la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui
+régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui,
+remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la
+morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et
+se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous
+ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a
+elle-même pour base la lutte et l'hostilité.
+
+Le cœur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère
+d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une
+flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la
+mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne
+trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs.
+
+L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans
+ses œuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses
+semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de
+temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le
+service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient
+autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus
+large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance
+plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à
+combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il
+convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est
+l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à
+volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose,
+laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à
+parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir
+compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De
+quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit
+d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces
+murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui
+le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun
+est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile.
+Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un
+acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un
+associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce
+qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore
+parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur
+ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile.
+C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et
+inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage
+de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide
+convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux
+coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur
+philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté
+lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut
+offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en
+reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage,
+en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de
+choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à
+agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont
+si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches
+réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises
+expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue
+connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les
+autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse
+ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le cœur de l'homme est
+tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur,
+à l'affection. Ce qui endurcit ce cœur, c'est la détresse, c'est le
+fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et
+dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur
+et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre
+le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi.
+Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller
+l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.
+
+L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à
+groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être
+dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui
+promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec
+d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation
+d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation
+d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un
+idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des
+intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde
+en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver
+qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son
+intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux
+à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,
+non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien
+plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme
+plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la
+confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance
+de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres
+du sentiment.
+
+Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses
+victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte,
+à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce
+qu'il y a de plus grand au monde a été l'œuvre de l'amour et de la
+solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise
+le fer, la foi déplace les montagnes?
+
+Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est
+frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
+s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à
+son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
+dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car
+elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme
+noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce
+qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle
+travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la
+bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la
+détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre
+la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
+et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division
+en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
+jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
+mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect.
+
+Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les
+hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre,
+le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux
+qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses
+yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle
+supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le
+front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
+déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des
+hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
+l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant
+le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit
+que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
+Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là
+verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit
+des liens de la mécanisation.
+
+Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
+amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
+les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui
+naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si
+elle n'a pas été régénérée par la force émanant du cœur; la nature qui
+n'a pas été reproduite par un œil inspiré n'est pas la vraie nature; le
+chef-d'œuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par
+l'art en une œuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été
+purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré
+comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît
+pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue
+d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
+et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense
+personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence
+qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la
+mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son
+produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps
+préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans
+lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
+innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables
+que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté
+nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par
+les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à
+l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une
+institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est
+la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins
+individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur
+terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté
+humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme.
+Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à
+l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à
+tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la
+mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité
+militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte
+que nulle œuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la
+responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
+comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée
+de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les
+créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la
+honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
+nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui
+leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre
+de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
+chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
+cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une
+reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
+la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
+crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
+d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
+puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation
+sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre
+empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
+création, son cœur communiera avec celui de la divinité et y puisera les
+joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une
+parfaite théocratie organique.
+
+Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le
+régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste
+à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a
+mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de
+la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de
+l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès
+insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a
+permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de
+la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute
+spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné
+s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit
+sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du
+maître du rouage, l'esclave de sa propre œuvre. Manque de liberté, peine
+dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont
+les conséquences de cet état de choses.
+
+Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
+trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible.
+Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation
+matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles
+connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature
+autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la
+mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il
+la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la
+vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour
+travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du
+salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de
+plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et
+sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son
+bonheur particulier où il entre si peu de noblesse.
+
+Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non
+par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à
+laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour
+l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous
+apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la
+sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
+l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la
+combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité
+énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état
+d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
+reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que
+c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
+sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce
+jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais
+qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à
+son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles
+inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation,
+à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
+préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait
+latente dans les obscures profondeurs du cœur humain. C'est l'âme qui
+vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même
+de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux
+nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après
+avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
+que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de
+créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans
+toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures,
+destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
+sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
+mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le
+monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire
+l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci
+qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
+la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de
+l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche
+modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous
+proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il
+faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
+d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après
+laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en
+spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des
+forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
+d'abri.
+
+* * *
+
+Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous
+avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
+chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide
+vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme
+pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité
+matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique.
+
+Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les
+projets purement matériels.
+
+I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des
+formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la
+conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux
+circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
+détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque
+changement des conditions extérieures correspondrait un changement
+équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le
+plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à
+l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte
+terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations
+et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois
+physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles
+pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu
+lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances
+de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident
+toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de
+richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère
+ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple
+arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
+doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à
+la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à
+sa situation géographique. Tout cela semble vrai.
+
+Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres
+moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc
+la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les
+êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à
+elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à
+apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour,
+n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette
+mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature,
+bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
+chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
+intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la
+force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la
+supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
+l'autre.
+
+Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent
+démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la
+matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
+êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à
+flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une
+œuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les
+choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est
+l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut
+qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun
+de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent
+comme l'œuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
+reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi
+sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
+mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité
+favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
+veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable.
+Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
+mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à
+réaliser sa propre perfection.
+
+Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit
+pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
+formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et
+biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions
+les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les
+armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
+avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être
+aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la
+créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces
+biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement
+terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la
+convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le
+porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le
+porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
+beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et
+à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
+mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple
+noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement
+pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au
+milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
+preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but
+final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série
+de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus
+besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie,
+la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre
+mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
+besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel
+enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
+rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain
+qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et
+les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et
+notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
+l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter.
+C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de
+souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les
+forces qu'on dédaigne pour soi-même.
+
+II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se
+justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle
+est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle
+que nous devons exiger d'eux?
+
+Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
+Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et
+non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore
+est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
+force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
+effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne
+devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
+entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la
+nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
+suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre
+vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des
+sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la
+pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est
+le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la
+vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui
+échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre
+existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à
+l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
+soupèse.
+
+Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à
+ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
+préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous
+croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être
+démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
+s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
+soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
+nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
+inébranlable.
+
+Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la
+démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce
+que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et
+cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
+jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la
+vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique
+ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à
+l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le
+plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne
+cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante?
+
+C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre cœur. Chaque parole
+sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née,
+non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
+chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
+démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
+Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce
+qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
+qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde
+qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa
+poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront
+après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer
+ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel
+quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes.
+
+Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
+découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
+qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
+pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la
+lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite.
+Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne
+ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas
+manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!»
+La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de
+la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience.
+Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du
+jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
+ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
+évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
+ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
+avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
+incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires
+et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que
+dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui
+résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
+toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction
+intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient
+concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine,
+reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
+un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète.
+
+C'est ainsi que le but nous est dicté par le cœur, tandis que le chemin
+qui y conduit nous est indiqué par la conscience.
+
+Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour
+consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
+du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses
+idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient
+sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix
+intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité.
+
+III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à
+l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont
+incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute
+existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie
+intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
+du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
+avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?
+
+L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
+comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
+vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités
+est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension
+ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil,
+l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et
+les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
+déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil
+de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que
+lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible.
+Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées
+dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur,
+jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
+théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui
+ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles.
+L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du
+parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
+revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit
+dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous
+parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et
+d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
+considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
+mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos
+cœurs.
+
+Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que
+nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se
+transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume
+dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche
+pragmatique?
+
+Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être.
+Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain
+naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée
+suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui
+encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
+entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et,
+malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du
+ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
+est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour
+offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements,
+d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer
+et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
+forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée
+de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
+célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction
+d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir
+le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera
+toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.
+
+Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de
+nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se
+faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus
+intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des
+choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la
+couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
+sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le
+courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre
+la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux
+dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à
+toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne
+heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
+courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour
+celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de
+désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière
+les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous
+la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de
+création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver
+son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui
+le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
+une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs
+s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même
+l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions
+caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de
+leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui,
+tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du
+commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une
+partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que
+de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine,
+n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a
+sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.
+
+Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
+vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?
+
+Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
+langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse
+retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer
+sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de
+toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de
+l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le
+manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que
+dégénérer en guerre civile.
+
+Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant
+qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même
+n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre
+réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je
+combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte
+des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des
+épis vides.
+
+Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à
+droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché
+par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
+cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille
+puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître
+aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
+d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au
+moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
+aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
+ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons,
+bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.
+
+Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des
+racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne
+pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une
+nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est
+plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation
+qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée
+par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la
+contrainte.
+
+Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la
+contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il
+s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre
+chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une
+entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de
+l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
+C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la
+contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des
+soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
+donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure
+telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la
+ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que
+de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption
+conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut
+être voulue de Dieu.
+
+Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans
+une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
+partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se
+trouve en présence d'un état d'esclavage.
+
+Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
+christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais
+sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès
+du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans
+l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'œuvre des
+couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à
+savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
+immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons
+trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le
+chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui
+jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui
+sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la
+responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la
+contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage
+est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.
+
+Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de
+l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne
+figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme
+citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit
+qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il
+n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
+il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
+le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas
+de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
+l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut;
+il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme
+il le dit lui-même, libre.
+
+Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
+appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques
+jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail
+de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire
+et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits.
+Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
+d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans
+loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une
+énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un
+seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un
+sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un
+ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un
+camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui;
+l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.
+
+Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses
+deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
+autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
+chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
+l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le
+maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
+syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il
+reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges
+dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées
+d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
+qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.
+
+Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort
+et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et
+règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une
+fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement
+fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà
+quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il
+faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux,
+ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation,
+soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
+exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une
+fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
+payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.
+
+C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre,
+transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent
+liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent
+l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
+et l'autre étant des biens héréditaires.
+
+Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses
+enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce
+monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à
+lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres,
+dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.
+
+Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien
+esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai,
+n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux
+familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine
+où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était
+appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les
+apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination
+anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où
+les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas
+moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale.
+Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille
+civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la
+même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils
+forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.
+
+Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude
+éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique
+et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est
+incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son
+ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit
+pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
+bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit
+en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans
+avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
+contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche
+supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
+inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se
+heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement
+formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
+citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit
+par ses ascendants, aux classes inférieures.
+
+L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
+à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique,
+du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui
+n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail
+domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions,
+les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
+ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la
+nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à
+n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu
+que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.
+
+Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
+matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière
+bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement
+absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et
+irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié
+sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit,
+dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
+contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de
+lutte du mouvement socialiste.
+
+Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était
+pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
+cœur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
+dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
+poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer
+des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la
+conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
+éternelle.
+
+C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir;
+alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
+adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
+qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable
+d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient
+qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation
+et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du
+monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et
+tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après
+les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On
+voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions
+dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
+l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les
+centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et
+excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de
+l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la
+force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
+prêchait l'utile à la place de l'idéal.
+
+D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel
+qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un
+programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal:
+Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la
+répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires,
+illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la
+maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers
+suprêmes.
+
+Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les cœurs des
+hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son
+nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur
+peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
+époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
+terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans
+la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en
+œuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le
+marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut
+transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
+lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
+trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les cœurs et leur
+fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des
+intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.
+
+Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action
+socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations,
+on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
+organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
+dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée
+libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le
+socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
+d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette
+bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à
+l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est
+détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la
+réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de
+nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle
+riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui,
+tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
+acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et
+l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement
+hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
+mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de
+la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à
+tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à
+mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.
+
+Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée
+au cœur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux
+idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans
+conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous
+rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de
+millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les
+droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une
+partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses
+fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de
+l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de
+l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui
+ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une
+certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une
+certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable,
+une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire
+disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de
+rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à
+tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une
+institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité
+personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de
+leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices
+humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous
+poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage
+quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même
+que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur
+terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la
+marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un
+effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question
+de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces
+inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne
+tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à
+poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons
+besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est
+dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice
+de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison
+intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme.
+
+Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant
+quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière
+prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à
+l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir
+attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui
+s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la
+rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la
+supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les
+conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de
+leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages
+la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est
+toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude
+quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui
+suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est
+que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,
+mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une
+mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit
+objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait
+même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée.
+
+Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine.
+
+
+
+
+LE CHEMIN
+
+
+
+
+I
+
+LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE
+
+
+Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique;
+aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient
+nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.
+
+Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur
+sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications
+lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et
+leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être:
+une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.
+
+On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la
+raison d'être_.
+
+Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir
+une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se
+sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du
+progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le
+moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau
+nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles
+manières de voir.
+
+La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante
+et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines
+qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de
+mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle
+aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer
+l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son
+développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe
+une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il
+serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions
+relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de
+savoir que la comédie de salon française se rattache par un
+développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait
+recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le
+choix de ses pièces par des considérations archéologiques.
+
+On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée
+par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions
+tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui
+repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels
+que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que
+subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se
+rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de
+rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être
+n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des
+efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de
+cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom,
+celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au
+point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant
+que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste
+en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un
+développement ultérieur.
+
+De la fausse application du point de vue historique découle la fausse
+appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la
+tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique
+consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à
+titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient
+désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se
+maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de
+rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la
+tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle,
+gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_
+définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande
+importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection
+théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de
+convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore
+aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout
+en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle
+possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de
+ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules,
+costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère
+à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un
+orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations
+pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple
+spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une
+solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous
+l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de
+conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle
+de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au
+préjudice de la Silésie ou des pays rhénans.
+
+Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre
+notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par
+«substitution de la raison d'être».
+
+* * *
+
+L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par
+l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par
+l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle
+était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la
+protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette
+hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal
+consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit
+guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées
+à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par
+l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes
+inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées.
+
+L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie
+ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes
+proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être
+suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient,
+des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des
+domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie
+des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au
+milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de
+recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de
+porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation
+féodale avait perdu son dernier droit à l'existence.
+
+Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la
+nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent.
+
+Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les
+monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources
+d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la
+technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche
+avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était
+orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance
+héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état
+social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas
+mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons
+théoriques.
+
+On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine
+justification interne: le capital se présentait principalement sous la
+forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige
+une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne
+pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène
+courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs,
+l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient
+particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un
+centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de
+beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base
+expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la
+centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur
+de leur accumulation entre les mêmes mains.
+
+Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire
+de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de
+l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait
+rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une
+direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la
+diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de
+l'horizon intellectuel.
+
+Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en
+attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la
+puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances
+territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des
+relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à
+l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était
+devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe
+bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les
+attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des
+intérêts opposés.
+
+La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la
+destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,
+leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle
+couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était
+incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter
+la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi
+la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à
+réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était
+familière depuis plus longtemps, possédait une expérience
+administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en
+remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie
+matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences
+monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches
+dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double
+avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa
+caste, plutôt qu'au profit de sa classe.
+
+C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée
+résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale,
+toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste,
+plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce
+qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté
+capitaliste, devient le sort inéluctable des masses.
+
+Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est
+incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour
+nous évident que l'organisation future, malgré sa possible
+différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la
+perpétuité héréditaire.
+
+Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus
+reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale
+l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra
+laisser une place assez large à la détermination autonome, à la
+responsabilité et au développement spirituel.
+
+C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus
+seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale
+déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une
+moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la
+responsabilité personnelle.
+
+Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la
+négation de l'injustice: la division des classes reposant sur
+l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès
+accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe
+donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure
+une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la
+suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de
+l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté
+spirituelle.
+
+La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un
+soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace,
+d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en
+dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut
+contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant
+dans sa mort le plus heureux des arbres.
+
+Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis
+longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin
+ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements
+chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de
+l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent
+compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et
+s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et
+l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un
+plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.
+
+Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère
+scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de
+renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever
+au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce
+raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.
+Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.
+Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment
+supprimer celle-ci?
+
+À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant
+le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital
+la propriété de l'État.
+
+Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent
+la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui
+est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers
+les points où le besoin s'en fait sentir le plus.
+
+Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la
+raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes
+et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les
+nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent.
+
+Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président
+mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie
+de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes
+les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse,
+dispose du capital du globe.
+
+Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de
+sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin
+de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre
+de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de
+vue politique et technique, les trois projets sont également
+irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également
+désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut
+être exécuté. Lequel sera-ce?
+
+Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les
+tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable,
+et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la
+Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.
+
+Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque
+capitaliste que le président autorise le département à se décider pour
+l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.
+
+Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les
+calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de
+travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau
+calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un
+ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du
+degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement,
+voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils
+déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale
+présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les
+seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration
+des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend
+depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la
+caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit
+d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir
+chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant
+cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés,
+faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le
+projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à
+la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de
+la rente.
+
+Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine
+d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un
+habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une
+nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume
+volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale
+décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en
+outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en
+argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend
+que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et
+l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine
+est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente.
+
+Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne
+sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi
+élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une
+fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but
+déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à
+élever la rente réellement, et non seulement sur le papier.
+
+Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État,
+il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La
+nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir
+l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les
+plus urgents et les plus avantageux.
+
+La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus
+indépendante et plus large.
+
+Quand on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble d'une industrie nationale,
+de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du
+mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant:
+malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante
+organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en
+restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes
+dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son
+propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir
+leurs épargnes pour la soutenir.
+
+Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer:
+que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles
+ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des
+organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont
+réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en
+placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en
+papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des
+placements productifs doit se prolonger, tant que les populations
+augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits
+susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire.
+
+Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous
+les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les
+revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie
+civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires
+est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente
+proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de
+consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont
+lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la
+rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les
+besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une
+série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente
+totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des
+exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales.
+Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul
+individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente
+et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne
+pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement,
+être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour
+compléter et agrandir ses installations.
+
+C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la
+rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a
+besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de
+l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production,
+partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les
+autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de
+production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il
+un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée
+que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste.
+
+C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au
+point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les
+mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de
+l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de
+placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui
+existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout
+reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut
+avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est
+indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels
+d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la
+question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission
+finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui
+importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le
+bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la
+collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en
+jouissances. La politique économique se transforme en politique de la
+consommation.
+
+Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets
+encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital
+était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation
+relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée,
+à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter
+leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être
+considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il
+n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon
+plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques,
+politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un
+signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait
+privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les
+conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du
+monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession
+implique puissance.
+
+À cela se rattache une autre question: celle des revendications
+injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du
+gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi
+la participation des classes inférieures à la richesse générale.
+Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de
+compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la
+rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la
+collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons
+formeraient un État dans l'État.
+
+Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du
+capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence
+d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes
+diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une
+menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes
+diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et
+diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces
+alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées.
+
+La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous
+offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de
+torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais,
+impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau
+étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement
+et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse
+facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un
+troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en
+suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse
+charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants
+visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol
+nourricier.
+
+Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des
+richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force,
+capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses,
+dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et
+inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les
+lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de
+l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau
+des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie.
+
+Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la
+répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut
+établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous
+aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la
+propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher
+quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se
+dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans
+laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera,
+pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui
+s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.
+
+Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.
+
+Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant
+que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun
+enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre
+à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et
+humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger,
+l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une
+population dense, représente un organisme aux articulations
+artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois,
+compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et
+réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des
+droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers,
+touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a
+besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas
+créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le
+toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève,
+tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y
+a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air
+même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri
+d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.
+
+Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on
+a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à
+chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut
+travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir
+son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à
+titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser
+péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la
+garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa
+mort, à l'exécution de ses dernières volontés.
+
+Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un
+mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer
+de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour
+cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère,
+démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou
+profaner des œuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant
+certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle
+partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant
+d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait,
+la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats
+aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle
+profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un
+monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie;
+qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la
+communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas
+les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous
+avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des
+limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et
+d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en
+discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou
+des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se
+faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par
+l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires
+et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il
+peut.
+
+Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses
+tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit
+individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices
+dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cœur aux
+exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et
+dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander
+quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur,
+pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été
+satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et
+pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.
+
+Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la
+collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la
+réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à
+volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car,
+contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation
+naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas
+de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau
+des moyens de travail et des forces de travail créés.
+
+Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est
+utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.
+
+Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts,
+qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie
+économique ayant atteint son plein développement repose sur une
+association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison
+que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité
+mesurée.
+
+Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare,
+lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et
+l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car
+les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les
+pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous
+devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou
+années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané,
+sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises
+sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au
+revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une
+part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible.
+
+Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une
+étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce
+qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au
+gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du
+blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses
+provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport
+utiles.
+
+Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus
+grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille
+travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La
+consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la
+collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité.
+
+Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et
+disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est
+produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour,
+disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en
+vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation
+de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une
+distinction entre la consommation justifiée et la consommation
+injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste
+que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.
+
+C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de
+notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute
+consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin
+primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe.
+
+Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique
+du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin
+élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu.
+Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique
+de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait
+absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train
+spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants
+affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur
+intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors
+même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail
+et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule,
+incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui
+n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du
+prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes,
+la valeur des bouteilles de champagne vidées.
+
+Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que
+cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi
+que l'antinomie de la consommation se trouve résolue.
+
+Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette
+hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des
+choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont
+accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller
+pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes,
+excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes
+et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à
+rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite
+monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs
+remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois
+mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le
+travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des
+machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers
+de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté
+l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant
+qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'œil sur les devantures des
+magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que
+notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une
+pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en
+terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant
+décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie
+erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était
+employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient
+être nourris, habillés et logés.
+
+Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse
+direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement,
+revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de
+dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque,
+nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra
+se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche
+consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous
+sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une
+affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces
+et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous
+avons la responsabilité.
+
+C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne
+sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt
+général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une
+fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière
+analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que
+des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce
+qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et
+accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de
+celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la
+combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée
+d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous
+avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre
+philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche
+de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance
+fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser
+l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la
+législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le
+gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises
+installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme
+le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du
+souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires
+dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail,
+destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être,
+nous avons besoin d'une protection législative des domaines
+d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.
+
+Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à
+nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture
+des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et,
+cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de
+culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées
+puissent se rattacher à notre déduction.
+
+Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la
+relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons
+jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la
+consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la
+conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier
+du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer
+la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables
+d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de
+passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la
+perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en
+entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la
+voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le
+monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le
+sublime.
+
+Ce monde est appelé à durer; toutes les œuvres d'amour, d'art, de foi et
+de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le
+songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'œuvre éternelle de
+l'humanité accomplissant sa mission.
+
+Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production
+de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels
+signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la
+réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les
+vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles
+sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des
+valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les
+échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et
+des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en
+elles-mêmes.
+
+En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition,
+et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler
+ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens
+matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se
+sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?
+
+Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du
+sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de
+l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe:
+l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non
+une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une
+revendication, mais une responsabilité.
+
+Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des
+lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales
+dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le
+ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce
+sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne
+peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est
+humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons
+des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable
+d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa
+valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur
+et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même
+nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement
+admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux,
+suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des
+circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit
+de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de
+construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement
+à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous
+avons à jeter un coup d'œil sur la notion de législation somptuaire.
+
+Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette
+caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont
+décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc
+inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient
+leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur
+action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la
+question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se
+rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse
+concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que
+chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre
+en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche
+domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous
+faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou
+d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,
+d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie,
+suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le
+pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport
+à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près
+les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à
+mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la
+société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager
+par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans
+l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation
+est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on
+remplaçait toutes les professions destructrices en professions
+créatrices.
+
+On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure
+naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale,
+parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner
+une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on
+convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est
+légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on
+s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.
+
+Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité
+comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de
+frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le
+revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la
+consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus
+d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au
+moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.
+
+À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à
+faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des
+fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort
+réservé aux fortunes privées.
+
+Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher
+l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a
+jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre
+l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition
+pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse
+avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant
+une diminution de la consommation effrénée.
+
+De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que
+nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le
+travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des
+ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide
+éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous
+avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie
+intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure
+à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future
+ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la
+richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation
+qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable
+beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle
+pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat,
+comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et
+d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du
+raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les
+grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux
+battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.
+Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la
+magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La
+magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine,
+condamnée à l'admiration béate, et laissent le cœur froid; la
+distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle
+est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et
+emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome
+des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et
+de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance
+prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de
+l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et
+consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.
+
+Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation
+et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir,
+et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de
+cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique,
+ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure
+législative de l'État.
+
+En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre
+un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation
+que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la
+consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême
+inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver,
+les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était
+concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque
+peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait
+tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements,
+d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la
+part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie
+convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général
+pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures
+sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de
+produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine
+illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de
+la quantité de moyens de production existant au même moment, et une
+rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que
+par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le
+monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une
+quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué
+que par une réorganisation de la production telle que l'absurde
+gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce
+à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens
+produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays
+civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée
+en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks
+environ par famille.
+
+Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice
+à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici
+dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque
+bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière
+indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que
+l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les
+rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une
+revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas
+extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de
+l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne
+diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de
+l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le
+possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un
+prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la
+répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de
+notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant
+toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,
+il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à
+nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste
+répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à
+l'intensification de son appareil de production et à l'entretien
+d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté
+une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut
+enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est
+méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de
+sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et
+le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre
+maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.
+S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous
+répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants
+n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci:
+les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le
+maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social
+universel.
+
+L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera
+pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans
+l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni
+aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser
+complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part
+destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le
+niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera
+telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au
+taux d'aujourd'hui.
+
+Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et
+l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à
+l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le
+pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des
+produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition;
+nous en avons nous-mêmes assumé le partage.
+
+Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa
+plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à
+fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux
+propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la
+répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation
+du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache
+davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.
+
+Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte
+de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance
+qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire
+universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que
+dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de
+lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus
+préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts
+domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas
+de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts
+tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa
+transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus
+aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et
+responsabilités.
+
+Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de
+droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils
+cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir
+aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est
+le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est
+pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou
+possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le
+déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction,
+d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les
+responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un
+moment donné.
+
+La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien
+que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus
+équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette
+équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,
+qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une
+importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue
+tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci
+ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le
+pouvoir d'une classe.
+
+Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer
+partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien
+l'accumulation que la répartition des biens privés.
+
+Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons
+noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que
+d'accorder, à contre-cœur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre
+époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la
+valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation,
+ne dispose que du coup d'œil du praticien pour les inégalités
+immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le
+dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à
+l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès
+son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre
+temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer
+le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.
+
+Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En
+l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans
+des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat
+des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer
+l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font
+qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de
+faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des
+hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien
+soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux
+conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,
+ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une
+certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les
+œuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine
+instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps
+assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres,
+privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout
+opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une
+nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les
+choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et
+d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un
+grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les
+bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent
+déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit
+bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses
+congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de
+perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la
+mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons
+extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;
+et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet
+pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après
+un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils
+attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances
+extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.
+
+Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt
+pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de
+compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action
+ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.
+
+La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la
+misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la
+désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont
+empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement
+d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à
+faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer
+le règne d'une médiocrité intellectuelle.
+
+L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même
+milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures
+identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est
+impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit
+le niveau auquel elle se place.
+
+Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement
+économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous
+envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches
+humaines supérieures.
+
+Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les
+institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux
+de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le
+droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement
+de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à
+adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux
+aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas
+comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité
+spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la
+possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les
+questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont
+l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et
+fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte
+aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents
+pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils
+paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont
+également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde
+conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que
+l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie
+réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une
+vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au
+point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les
+maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop
+cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être
+humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de
+millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent?
+L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à
+des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à
+contre-cœur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il
+faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts,
+cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à
+l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité
+bourgeoise systématiquement entretenue.
+
+Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à
+assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle.
+L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon
+concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura
+cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous
+laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus
+d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra
+avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire
+qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois,
+lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le
+pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de
+l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite
+avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de
+l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers
+diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un
+mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de
+ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne
+pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux
+difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces
+temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité
+que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.
+
+Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation
+matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les
+suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?»
+mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout
+où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit
+d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande œuvre
+de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont
+la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour
+le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé
+dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces
+comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en
+lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la
+foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de
+l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables,
+alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une
+forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de
+responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui
+qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.
+
+Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant
+dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux
+dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme
+des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que
+c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit
+d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la
+production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le
+surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce
+qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme
+irréductible.
+
+On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se
+rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle
+forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
+réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que
+dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
+un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de
+tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une
+théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les
+apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où
+chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun
+est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
+malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi.
+Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
+qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes,
+lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
+le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
+l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse
+était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques
+et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à
+longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
+que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a
+tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie,
+frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la
+disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette
+étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur
+du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
+aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et
+insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
+concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
+par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de
+suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même
+est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous
+parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la
+joie de vaincre.
+
+Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la
+propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on
+constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre
+ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
+sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la
+jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette
+distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes
+d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec
+les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et
+suppriment toute entrave au développement ultérieur.
+
+Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement
+des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences
+immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations
+économiques.
+
+Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance
+et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice
+terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
+solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
+sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
+est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la
+privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
+grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que
+l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
+L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
+porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
+détournent vers leurs propres cœurs les pointes de lances hostiles;
+mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.
+
+Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en
+droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
+l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus
+mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au
+sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais
+ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie
+qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son
+isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
+l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
+habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en
+échange de certains services, tels que la protection et la défense, et
+s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base
+traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir
+une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial
+des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux
+riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
+château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques
+poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
+portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs
+réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de
+panoplies, de livrées, de coupes.
+
+Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de
+défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection
+de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom
+de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau
+s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à
+l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils
+ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la
+mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques
+antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa
+responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la
+responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial
+sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
+forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne
+reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.
+
+La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur
+aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît
+dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et
+inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
+effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par
+un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un
+beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés
+dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une
+affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans
+ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la
+remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
+bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du
+jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges
+municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
+densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de
+l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de
+réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce
+qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain
+et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque
+mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de
+capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé
+d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
+dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique,
+de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et
+la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
+les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
+l'organisation du travail du pays.
+
+Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance
+mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation:
+elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la
+planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants
+moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime,
+le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux
+choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation,
+en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la
+nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant
+chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les
+derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et
+en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi
+étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner
+à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir
+et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité
+tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
+provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
+effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications
+politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
+formuler à son sujet quelques propositions finales.
+
+La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
+toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
+rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles
+théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont
+perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures
+sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité
+de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité
+royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait
+réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus
+autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par
+suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé,
+parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et
+guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une
+noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis
+survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge,
+ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde
+païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion
+de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et
+l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a
+conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une
+organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme
+européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à
+l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus
+tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus
+tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini
+par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère
+homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale
+et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse
+n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la
+notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat
+rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
+slavo-germains.
+
+La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux,
+mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif,
+comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle
+s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un
+après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par
+suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
+chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée
+ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque:
+sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité
+et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes
+les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père
+est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens
+spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine
+culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se
+développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
+Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
+efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse
+intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages
+aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque
+génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
+l'expression en usage, ruinées.
+
+L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination
+occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique
+rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains
+changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
+qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère,
+étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se
+fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion
+de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie
+constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement
+fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même
+naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion
+hybride de noblesse d'argent.
+
+L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les
+différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute
+organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des
+besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions.
+Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit
+la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
+toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
+Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
+tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les
+oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant
+les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de
+l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en
+restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale.
+Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent
+qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
+à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
+nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
+considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche
+supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins
+dans sa substance des changements incessants; la dénomination:
+«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre
+représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de
+réel.
+
+Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos
+esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous
+devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire
+s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère.
+L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté
+auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une
+notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine
+prêchant l'élan de toutes les âmes.
+
+L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
+rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus
+haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même
+que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que,
+contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des
+besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
+la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser
+pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
+civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu
+des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré
+la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et
+indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort
+prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le
+jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des
+biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation.
+Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
+de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour
+mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la
+place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout
+le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de
+nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible
+d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus
+juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des
+biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.
+
+Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des
+considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction
+entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les
+considérations empiriques qui vont suivre.
+
+Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le
+cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les
+mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des
+fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
+en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin
+pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?
+
+Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
+biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera
+augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation
+de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et
+d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se
+trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de
+s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à
+un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de
+rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La
+seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait
+fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
+d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
+conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet
+de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale
+économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus
+profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par
+abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes
+les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de
+nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
+spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
+formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût
+absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme
+économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira
+une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la
+consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que
+notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
+mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
+imprime à la consommation.
+
+Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
+occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit
+à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
+en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
+collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette
+prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils
+exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de
+protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences
+exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
+économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.
+
+Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
+fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et
+de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
+l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment
+est-elle acquise?
+
+La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il
+suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La
+notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le
+moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.
+
+La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de
+la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la
+rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les
+revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
+procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories.
+L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de
+richesse, est totalement erronée.
+
+L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
+fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à
+moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de
+tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
+que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte
+de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et
+allemande.
+
+Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers
+d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent;
+et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
+qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
+raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir
+riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est
+pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à
+satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement,
+chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une
+modeste rente ou un médiocre revenu de travail.
+
+Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque
+l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise
+le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont
+prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent
+réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.
+
+L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
+fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
+contre-maître, est puni.
+
+L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment
+lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.
+
+La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement
+ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
+devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de
+puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu
+nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des
+essais de ce genre.
+
+Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
+plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une
+distance favorable du centre des matières premières, des sources
+d'énergie, de la main-d'œuvre et des débouchés.
+
+Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les
+théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien
+formées.
+
+Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en
+soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en
+éliminant la concurrence.
+
+Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure
+un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la
+force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville,
+la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.
+
+Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui
+seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie
+ne sortant pas d'une maison en vogue.
+
+Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port
+reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit
+dont il jouit équivaut à un droit régalien.
+
+Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il
+n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,
+la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des
+résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut
+négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter
+de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses
+descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations
+en pleine période de réussite.
+
+Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur
+au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le
+monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose
+d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance
+matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu
+sur la collectivité.
+
+Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la
+priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés,
+non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité
+du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de
+l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la
+collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre
+concurrence.
+
+Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins
+mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de
+scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans
+une grande ville est des moins réjouissants.
+
+On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif
+insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les
+sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question
+pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous
+occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du
+droit à la richesse.
+
+Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été
+acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est
+venue par héritage.
+
+Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et
+origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la
+fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même
+sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de
+la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité
+actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire
+une remarque préalable, d'ordre méthodologique.
+
+Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition
+et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi
+grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance
+incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la
+tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance
+créatrice.
+
+Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est
+seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire
+aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui
+est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on
+oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel,
+le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une
+invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune
+particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise
+les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans
+lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,
+partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature
+du novateur avec celle de la nouveauté.
+
+La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi
+étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle
+devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude,
+vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au
+contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui
+annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et
+l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des
+privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du
+besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur
+son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de
+l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles
+de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers
+auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse,
+l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.
+
+On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers.
+Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable
+de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles
+s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la
+main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.
+
+La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le
+profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce
+qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous
+faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le
+mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison,
+étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits
+agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des
+notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation
+populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands
+est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes
+passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une
+haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez
+d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de
+régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous
+l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.
+
+Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective
+entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force
+ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.
+Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au
+traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à
+empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires.
+Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le
+conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est
+en réalité la négation de la vie et de son développement.
+
+Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours
+revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour
+nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la
+question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une
+fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de
+certains principes?
+
+Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette
+décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain
+temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs
+sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une
+contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments
+affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception
+particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la
+conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de
+la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.
+
+À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception
+sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.
+
+Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation,
+qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme
+tel ne choque généralement pas la majorité des gens.
+
+Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande
+ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce
+qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,
+dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou
+un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les
+plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation
+personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du
+président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule
+compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance
+et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils
+sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité,
+condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou
+commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou
+faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude
+arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation
+privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une
+tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance
+héréditaires.
+
+On juge sévèrement la femme de mœurs légères qui, restée veuve d'un
+homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche
+ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus
+d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit
+d'héritage.
+
+Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais
+incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus
+soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations
+de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux
+blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun
+disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.
+
+Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq
+décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les
+filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc
+l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien
+créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour
+l'histoire ou la diplomatie.
+
+Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante
+ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes
+gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!
+
+Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de
+nombreuses générations!
+
+Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la
+collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère
+quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.
+
+Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la
+civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient
+répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions
+culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au
+service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques
+pourraient être créées.
+
+La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude
+séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la
+substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et
+que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis
+longtemps disparu.
+
+Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés
+avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est
+qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane,
+survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu
+collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des
+troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement
+aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et
+des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à
+la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la
+culture du sol.
+
+Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se
+transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu
+subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais
+dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le
+gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que
+par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux
+rangs.
+
+De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du
+capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa
+conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute
+d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère
+indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci
+avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits
+et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la
+défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement
+droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.
+
+La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien
+qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le
+fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance,
+du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini
+par édifier sur les fondations discutables de ce fait une
+superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à
+nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de
+toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur
+les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est
+conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse
+recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du
+fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation,
+ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des
+moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à
+s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses œuvres d'art,
+de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État,
+après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait
+obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et
+certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il
+dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du
+légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit
+lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des
+propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public
+des œuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des
+monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à
+s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.
+
+Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité
+des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions
+morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus
+de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce
+qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est
+rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une
+particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une
+importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont
+disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à
+l'antinomie.
+
+Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre
+hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces
+nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui
+caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour
+subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une
+généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et
+s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les
+générations et qui est une œuvre humaine. Cette rigidité condamne le
+prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle.
+Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle
+étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la
+responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition
+s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui
+cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une
+volonté dépourvue d'activité.
+
+Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.
+Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans
+examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles,
+tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines
+neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit
+commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et
+du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu
+de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.
+
+Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de
+la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de
+résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de
+propositions faciles à retenir.
+
+1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant
+donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire,
+non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être
+subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où
+il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.
+
+2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la
+morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un
+propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les
+moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre
+une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité
+ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de
+jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.
+
+3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large
+du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de
+l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour
+les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.
+
+4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du
+niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les
+classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des
+classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la
+consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial
+vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces
+biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils
+représentent.
+
+C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation
+économique et de la liberté sociale.
+
+L'actualisation législative de ce système est une question d'importance
+secondaire. En considérant les institutions législatives des différents
+États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques
+présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se
+ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les
+buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également
+analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout,
+c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions
+suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.
+
+Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures
+soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs
+morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de
+l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées
+attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes,
+elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais
+elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des
+fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le
+fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.
+
+Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans
+notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité
+particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances
+obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté
+la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la
+politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus
+loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction
+aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a
+pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner
+satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non
+par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines,
+mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface
+de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne
+reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La
+guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où
+il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté
+populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre
+que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de
+celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la
+guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et
+oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie
+cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne
+peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de
+satisfaire l'âme.
+
+La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de
+ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la
+manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des
+institutions.
+
+I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en
+un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition,
+de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la
+consommation exagérée.
+
+Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son
+produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par
+les restrictions qu'il impose.
+
+Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou
+fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute
+importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer
+quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de
+dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.
+
+Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les
+fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois
+rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être
+frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur;
+les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en
+plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.
+
+Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière
+représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête
+d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses
+annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des
+brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui
+peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de
+consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des
+taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les
+objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent
+dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.
+
+Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs
+clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
+contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un
+impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
+employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles,
+dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres
+sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
+vue de la restriction.
+
+II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu
+servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être
+considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car
+alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-cœur. On
+doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu
+duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout
+ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État
+est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on
+observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en
+régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au
+fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction
+faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde
+l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une
+certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.
+
+L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à
+l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
+nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur
+justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront
+que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
+d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui
+aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous
+les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en
+présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de
+fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette
+conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à
+nous occuper de la transformation des notions morales.
+
+Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures
+seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est
+possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée
+d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus
+puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette
+passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
+l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
+est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté
+à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec
+un petit.
+
+Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen
+spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
+jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et
+auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
+encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
+naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?
+
+III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une
+tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera
+son application législative ou pratique dans chaque cas particulier.
+Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et
+n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets
+d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
+naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements
+rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées
+à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a
+trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être
+soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants
+monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est
+d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils
+encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais
+il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
+qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les
+particuliers outre mesure.
+
+À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de
+mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être
+généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
+l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met
+à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport
+avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
+des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
+formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
+allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
+spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente
+de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de
+capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
+bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
+particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
+la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.
+
+Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne
+foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus
+préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si
+importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce
+sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers
+d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer
+une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.
+
+Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un
+commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
+envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
+bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
+fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun
+emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses
+trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents,
+chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui
+augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa
+force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues
+tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui
+pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province
+plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les
+grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou
+trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
+faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de
+voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette
+réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
+incroyable la force de production.
+
+Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant
+d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
+plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas
+même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes
+profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le
+consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
+l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
+va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
+coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
+marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par
+la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui
+trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui
+veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait
+par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à
+supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
+peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense
+exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
+et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
+n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie
+nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un
+travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une
+grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.
+
+IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout
+héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant
+être transmise par héritage est fournie par la forme économique de
+l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état
+actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée
+et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
+qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit
+sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu
+que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique
+et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par
+l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de
+l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant
+compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le
+scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de
+la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être
+supprimé aussi tôt que possible.
+
+Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de
+l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
+sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations
+familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant
+qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins
+morales et culturelles. Les plus belles œuvres et les plus beaux
+monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être
+hérités.
+
+Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux
+une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus
+grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie
+extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui
+le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre
+l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle
+il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais
+s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie
+civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et
+qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a
+avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
+disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par
+l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des
+autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination
+exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
+d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus
+en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes
+et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle
+devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus
+évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
+récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson
+de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de
+grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa
+responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain,
+dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme
+de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité
+d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux
+qui méprisent.
+
+Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.
+
+Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes
+privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir
+compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes
+remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au
+point de vue économique: elles assument le risque de l'économie
+mondiale.
+
+Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de
+commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
+administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est
+incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
+passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la
+responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif
+qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les
+profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être
+remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne
+sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions
+qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors
+les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans
+une certaine mesure, le moment d'agir est passé.
+
+Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association;
+il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche
+inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux
+reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses
+collaborateurs et au grand nombre de ses essais.
+
+Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en
+excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins
+personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles
+d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se
+contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour
+d'aventures.
+
+La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
+nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
+servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées
+auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général
+uniforme?
+
+Jetons un coup d'œil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
+être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a
+léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
+devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et
+nous constaterons ceci:
+
+Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme
+impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire
+permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de
+l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une
+entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour
+fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul,
+cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
+passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
+parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il
+attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
+à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine
+conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus
+souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité
+de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant
+le symbole de ce jeu.
+
+Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup
+d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
+droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces
+droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le
+co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre
+valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
+favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
+ses achats, le mouvement général.
+
+C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui
+existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
+exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un
+revenu théorique.
+
+Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps
+l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
+divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante,
+comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme
+autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale
+corporative ou dans celle des ordres religieux.
+
+Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le
+processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de
+gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes
+dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
+propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit
+devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de
+leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
+de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.
+
+Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
+entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer
+ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi
+allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que
+le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il
+n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
+de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.
+
+La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
+la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où
+l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une
+sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai
+sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous
+avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un
+autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les
+fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un
+industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines
+institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations
+communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières
+exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements
+suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi
+parfaite que le permettent les circonstances du moment.
+
+Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de
+faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands
+qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
+jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite
+faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin,
+faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts
+amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche
+et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur
+l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
+obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que
+les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger
+et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se
+trouvent en excédent dans ses caisses.
+
+À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement
+psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.
+
+Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris
+l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une
+firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre
+comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des
+alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
+Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours
+un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non
+plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
+une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa
+famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa
+firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
+croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
+source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
+L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.
+
+Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les
+dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit
+régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations
+de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où,
+d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie
+de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
+à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer
+autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur
+propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce
+sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
+administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à
+choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la
+direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la
+perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
+extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
+responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.
+
+C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
+dans la même direction que le développement du régime de la possession,
+c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.
+
+Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en
+définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
+qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une
+personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres
+moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses
+propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par
+l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés,
+fonctionnaires, ouvriers, etc.
+
+C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises
+privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires,
+d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par
+l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une
+vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une
+phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout
+permet de présumer que cette possession, devenue objective et
+impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité
+d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de
+consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale
+propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la
+forme d'entreprises économiques mixtes.
+
+La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions
+des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont
+l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises
+autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs,
+pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement
+reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité
+sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir
+ayant pour objet la continuation de son œuvre, sans que des générations
+oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le
+vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il
+disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de
+biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se
+manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la
+personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et,
+sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il
+acquiert une analogie avec la création idéale d'une œuvre d'art.
+
+Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple
+tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les œuvres de fondation, ne
+servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins
+nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de
+l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par
+conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces
+effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel,
+ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des
+intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront
+pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par
+l'habitude, a été appliqué à ces œuvres, aura perdu son caractère. Ce
+qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce
+qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux
+générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité
+économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité
+schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé
+par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes,
+mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.
+
+Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,
+destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une
+certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela
+dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas
+incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais
+admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en
+rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.
+
+Si, maintenant, nous jetons un coup d'œil sur un pays supposé avoir
+réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons
+les effets suivants.
+
+La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues
+actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.
+L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et
+nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se
+trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est
+devenue meilleur marché et plus abondante.
+
+La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles
+augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui
+deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage
+et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.
+
+Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple,
+grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la
+rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se
+trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter.
+Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux
+directions.
+
+En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.
+
+Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus
+grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les
+intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela
+sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État
+ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment
+préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies
+sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul
+problème des communications et des transports, signifie une
+multiplication de la force de production et une baisse incroyable du
+coût de la production, car pratiquement tout le domaine des
+communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les
+usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un
+centre unique. On peut en dire autant de la production et de la
+répartition des forces.
+
+L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de
+placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des
+artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail
+normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement
+financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté
+de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux
+d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet
+la fondation d'entreprises moyennes.
+
+L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail
+intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un
+revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale.
+L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement
+et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite
+réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.
+
+À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple,
+non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de
+l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,
+l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les
+moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en
+profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des
+privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant,
+un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les
+gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun
+cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que
+l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits
+économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles
+existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs
+moins qualifiés entre de plus en plus dans les mœurs, les luttes pour
+les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les
+fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par
+les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé,
+ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile
+obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de
+gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de
+nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines
+et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le
+régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui
+assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur
+de travail.
+
+La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui
+s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une
+grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique
+autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons
+décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les
+excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et
+s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du
+salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines
+de ces formations adoptent le principe de la participation des
+collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les
+avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires
+des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et
+l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers
+largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements
+autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.
+
+Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de
+l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui
+contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos
+jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale
+se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les
+différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles.
+Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de
+ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les
+graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de
+développement compatibles avec la dignité et la destination divine de
+l'esprit humain.
+
+Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en
+apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le
+résumer dans les propositions suivantes:
+
+1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce
+qui aura pour effet:
+
+La suppression du gaspillage;
+
+La transformation de la production superflue en production utile;
+
+La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces
+disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;
+
+Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les
+particuliers;
+
+La responsabilité entre les mains des hommes moralement et
+intellectuellement doués.
+
+2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue
+impossible.
+
+3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont
+abattues; la division en membres supportant les charges et en membres
+imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui
+caractérise la vie et par une osmose organique.
+
+4° Ainsi s'accroissent:
+
+La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;
+
+Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes
+les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus
+haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et
+économiques.
+
+
+
+
+II
+
+LE CHEMIN DE LA MORALE
+
+
+C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement
+progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.
+
+Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et
+lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est
+relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de
+qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette
+notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse
+vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus
+radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés
+par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde
+insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de
+l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du
+monde phénoménal.
+
+Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous
+abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes
+placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la
+pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement
+deviennent des choses réelles.
+
+La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière
+est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de
+l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans
+cette région, c'est son âme.
+
+Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu,
+avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de
+multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se
+demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est
+vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit,
+si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige
+pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de
+connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la
+pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et
+dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se
+poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide
+de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont
+jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de
+l'âme.
+
+Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales:
+devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect,
+et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de
+l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle
+nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la
+volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige
+une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé
+par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher
+l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le
+phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est
+par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et
+se révèle comme étant d'origine supérieure.
+
+Troubler la vie réelle par la considération transcendante de
+l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de
+préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.
+
+En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel,
+nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme
+comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien
+qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement
+ni fin.
+
+Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne
+doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il
+doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au
+développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour
+autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en
+présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans
+devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que
+venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,
+semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les
+marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal
+affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin
+d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la
+région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer
+éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des
+désirs humains.
+
+Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus,
+avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela
+s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de
+sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine
+transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien
+qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action
+d'ensemble, de direction et d'orientation.
+
+C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit
+obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de
+forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux
+constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres
+physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule
+tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un
+bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la
+mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est
+mauvais.
+
+Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien
+élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et
+politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception
+commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une
+transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste
+échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et
+destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans
+ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en
+opposition avec ses intérêts?
+
+Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir
+spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable
+quantité d'intérêts transcendantalisés?
+
+Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec
+elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique
+et plus claire que le monde trouble des réalités.
+
+Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater,
+étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci:
+l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la
+terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de
+l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.
+
+Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et
+de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité,
+aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une
+conception générale et fondamentale du monde et de la vie.
+
+Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception
+esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est
+estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout
+défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,
+lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage;
+la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme
+une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la
+lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait
+preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence,
+énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou
+nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les
+systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune
+valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans
+la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent
+des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique
+peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son
+ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un
+personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place
+dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une
+œuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique
+porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le
+sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive
+sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est
+dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou
+contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes,
+il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du
+spectateur dont le cœur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie
+française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux;
+il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien
+Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la
+sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et
+anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le
+courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.
+
+On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la
+valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié
+et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge
+allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la
+Bible.
+
+Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle
+dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre
+intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de
+l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par
+détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles
+elles doivent être subordonnées.
+
+La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une
+nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus
+profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine
+de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et
+de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.
+
+L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des
+lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des
+systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux
+serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement
+punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve
+du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour
+donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il
+est toléré dans certaines limites.
+
+Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté
+et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus
+manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la
+félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de
+pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la
+convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont
+tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de
+tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la
+promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités
+reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au
+succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les
+dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent
+l'estampille de la consécration publique.
+
+Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque,
+telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,
+telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a
+cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux
+se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de
+valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'œil fatal qui voit à travers
+les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement
+sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,
+sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la
+partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire,
+tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de
+choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son
+milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et
+de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs
+nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une
+certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de
+la vision poétique.
+
+On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux
+qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche
+à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses
+humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs
+semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut
+procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée
+que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le
+don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de
+natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être
+géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes
+reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée
+rigoureusement monarchique.
+
+La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des
+autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.
+
+Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la
+création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée
+de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les
+degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers
+soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.
+
+Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à
+toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne
+s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et
+méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose
+est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui
+appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui
+doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et
+quelles sont celles qui penchent vers la mort?
+
+Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les
+choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation
+inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons
+et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après
+la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de
+l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et
+ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et
+de phases de cette opposition.
+
+Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé
+cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur
+centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la
+transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre
+de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur
+équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant
+s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il
+recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et
+en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa
+responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par
+les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses
+et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la
+jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la
+possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la
+domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par
+l'insatisfaction, le doute et la mort.
+
+Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par
+la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force
+consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de
+cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de
+dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une
+doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure.
+Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une
+abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à
+faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la
+porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence.
+Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi
+qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se
+heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations
+variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant
+sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à
+l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses
+terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique
+d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des
+solutions palliatives singulières et bâtardes.
+
+Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de
+l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_
+du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves,
+l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé
+par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique.
+Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un
+au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement
+posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but
+qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous
+voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.
+
+C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les
+plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles
+deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;
+qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles
+suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à
+l'action prudente et avisée.
+
+Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais
+plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la
+contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne
+connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en
+posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient
+par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission
+entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le
+processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa
+propre essence.
+
+J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le
+plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles
+radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est
+intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des
+considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre
+trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir
+égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition
+et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par
+rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble
+de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans
+une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses
+créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,
+dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans
+l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire
+et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété
+intéressée.
+
+Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son
+expression n'échappe à l'œil sensible. Ces caractères forment la mesure
+extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme.
+Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la
+transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à
+l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au
+_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec
+l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à
+la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle
+soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps
+que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du
+développement humain.
+
+À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là
+n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur
+fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la
+pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir
+enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par
+l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la
+disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de
+systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que
+chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro
+de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque,
+après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant
+qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de
+zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette
+échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à
+en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera
+pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie
+humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.
+
+L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son
+école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations
+innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de
+pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous
+doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est
+encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des
+enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse
+pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience
+collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à
+leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience
+psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que
+dans des formations collectives telles que la langue, les mœurs, la
+tradition, le mythe, plus tard dans des œuvres d'art collectives, dans
+la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication
+d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance
+religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de
+l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et
+d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant
+au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à
+l'égard des autres comme des êtres amoraux.
+
+Une des œuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté
+dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation,
+qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons
+déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances
+intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions
+réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de
+population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit
+intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je
+tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore
+éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces
+opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses
+manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de
+gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à
+lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de
+l'humanité.
+
+Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et
+d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur
+application à la science, à la technique, à l'économie ou à la
+politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des
+civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et
+le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces
+méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui
+les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus
+l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme
+efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et
+revendique la direction.
+
+Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la
+technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces
+intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on
+appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une
+condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation
+que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les
+insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la
+désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou
+faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la
+supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent
+la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal
+d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne
+peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une œuvre d'art
+médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible:
+tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine
+faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent
+créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés
+humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines
+supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et
+de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où
+l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de
+discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la
+puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de
+noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de
+confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris
+tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme,
+l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité,
+toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces
+qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des
+leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces
+diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable,
+d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;
+que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce
+qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des
+moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître
+les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le
+premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de
+voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme
+qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu
+ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être
+efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux
+préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et
+d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement,
+au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous
+contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce
+qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui
+reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus
+urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne
+cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas
+se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux
+souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,
+possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père
+possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays
+civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités
+donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute
+revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède,
+en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus
+ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.
+
+Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la
+morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de
+disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts
+réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de
+consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la
+vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et
+son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en
+poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,
+disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé
+devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se
+produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la
+volonté créatrice et l'institution créée.
+
+Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons,
+dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous
+allons considérer les variations de la conscience qui doivent
+accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide
+coup d'œil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et
+morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son
+appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites,
+et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le
+tableau de l'avenir.
+
+C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière
+destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du
+superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme
+familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie
+extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le
+rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de
+la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.
+
+Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin
+invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler
+le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience
+d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à
+serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure,
+si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune
+préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première
+chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient
+ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide
+devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps
+que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour,
+s'imposent à la connaissance.
+
+Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent
+l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons
+alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de
+disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports
+avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de
+passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et
+les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience
+sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons
+une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des
+institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la
+possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de
+la nature humaine par la violence ou par des discours.
+
+Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré,
+mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette
+maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une
+brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des
+martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la
+connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,
+il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux
+derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la
+conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient
+le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont
+devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des
+adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi
+autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et
+des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à
+l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire
+surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues,
+les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de
+nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations
+seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a
+acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force
+de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans
+le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple
+armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de
+sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un
+essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une
+nouvelle variation.
+
+Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds
+du cœur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il
+n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations
+et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les
+convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons
+cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité
+à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous
+attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées,
+une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir,
+soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les
+deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.
+
+Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue
+l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue
+que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la
+mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,
+nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et
+instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du
+mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et
+nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes
+autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.
+
+Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du
+monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la
+suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire
+le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.
+
+Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment
+moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la
+cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà
+quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement
+à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à
+une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu
+d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au
+but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu
+de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent,
+résultant d'une situation de famille assurée.
+
+À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique,
+correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La
+sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en
+opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et
+l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance
+insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la
+troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif
+et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se
+trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.
+
+Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de
+la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions
+comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se
+rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne
+peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une
+analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui
+sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.
+
+Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux
+avoir et paraître.
+
+Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère,
+calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à
+redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que
+la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne
+signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient
+épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.
+
+Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à
+assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers
+biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.
+
+S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la
+maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que
+l'insuffisance de nos mœurs est telle que les malades et les vieillards
+sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait
+plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous
+percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur,
+source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle,
+legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang
+vulgaire.
+
+Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce
+qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect,
+dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien.
+
+Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer
+par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout
+cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de
+l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement
+répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus
+comme problématique, mais comme évident.
+
+Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de
+domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie
+force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et
+sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique
+de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela
+seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner
+devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la
+force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si
+elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte
+dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force
+créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens
+unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de
+pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux
+apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut
+être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir,
+a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui
+à l'institution de l'esclavage?
+
+Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que
+cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus
+obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur
+qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et
+de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos
+jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des
+enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur,
+expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les
+souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie
+sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui
+existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin
+nous montrer comment l'ascension et le développement des classes
+inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus
+terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.
+
+À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène
+mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du
+dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une
+certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi
+unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole
+ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la
+sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation
+consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de
+nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du
+doute et du rapetissement.
+
+Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée
+comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit
+dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de
+réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur
+présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de
+couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer,
+de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une
+étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme
+supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu
+meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction,
+lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la
+protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être
+autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier
+ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne
+mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec
+condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le
+monde.
+
+Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état
+moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit
+attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui
+est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité
+a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure,
+fournit un critère de jugement.
+
+La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie
+qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour
+couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger;
+qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de
+délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit
+évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des
+hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses
+semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une
+irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante.
+Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à
+provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui
+détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la
+puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme,
+jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre
+condamnation et révèle sa satanique nature.
+
+Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste
+l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance,
+c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.
+
+Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens,
+qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut
+impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres
+choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces
+choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne
+les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que
+lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le
+sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on
+s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration,
+avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une
+propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans
+lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses
+choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt
+appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au
+promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux
+appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'œuvre d'art dure, en tant
+que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a
+créée.
+
+Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la
+satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains
+cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et
+formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à
+s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes
+veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse
+la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une
+enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue.
+L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à
+une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper
+son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son
+oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de
+s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête
+aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher
+la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de
+l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément
+méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne
+voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en
+feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de
+l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme
+conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus,
+en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus
+et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la
+plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension
+lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés,
+le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.
+
+Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création
+responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance,
+celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance
+de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule
+chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs
+et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par
+l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La
+réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.
+
+L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et
+sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.
+
+Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus
+grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des
+hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les
+membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes
+dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au
+premier coup d'œil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces
+hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à
+l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne
+manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront
+punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité
+plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres
+au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons
+naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion
+sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront
+arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des
+modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par
+la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque,
+ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à
+la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La
+propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter;
+mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son
+existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause,
+en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa
+corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses
+effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune
+protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont
+loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force
+créatrice de la fantaisie.
+
+Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle
+de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde,
+sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur
+zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas
+plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend
+compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie
+par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des
+puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et
+inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la
+volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la
+marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une
+issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.
+
+Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle
+changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?
+
+À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous
+avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes
+et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices
+humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance
+sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les
+passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme;
+chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou
+réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur,
+lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une
+âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des
+mœurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de
+notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a
+cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant
+les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle
+conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des
+forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui
+sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils
+naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont
+pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une
+collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des
+moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé
+par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La
+conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le
+mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et
+l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et
+la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé
+de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui,
+étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque
+âme, en la modelant et en l'incitant à créer.
+
+Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les
+acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie,
+ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu,
+la lutte pour le néant.
+
+En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous
+verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité
+reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de
+l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce
+qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que
+plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués,
+parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que
+personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne
+le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où
+nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec
+modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas
+contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.
+
+Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre
+avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse
+de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités
+un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre
+d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques,
+magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les
+rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement
+exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à
+satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et
+caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés
+à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à
+réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur
+fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces
+objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne
+pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer
+d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles.
+Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à
+l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et
+les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les
+brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour
+recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer
+quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou
+qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le
+but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette
+fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent
+et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et
+quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout,
+l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait
+«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on
+voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre
+chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les
+autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans
+la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la
+richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas
+durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement,
+il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et
+digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de
+la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité
+et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de
+consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On
+ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art
+pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et
+l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la
+camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos
+petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils
+pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.
+
+Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une
+observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas
+moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.
+
+J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la
+mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques
+de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du
+travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui
+assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la
+nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que
+la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le
+bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par
+l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les
+commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des
+voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des
+réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces
+indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison
+d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée
+du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le
+fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute
+la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.
+
+Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une
+intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité
+professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère
+de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est
+devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige
+l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme
+dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de
+cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est
+le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la
+femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes
+remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des
+villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent,
+font construire.
+
+L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis
+quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à
+enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est
+qu'il manque à celle-ci le coup d'œil capable d'apercevoir dans ce qui
+est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité,
+d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour
+vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est
+incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance
+avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul
+trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du
+commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux
+femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans
+un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter
+les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce
+que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les
+hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux
+de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les
+collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la
+femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de
+débats, amies des artistes et protectrices de leurs œuvres, l'art et la
+critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence
+et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile
+de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons,
+et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les
+deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche,
+ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.
+
+C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée
+sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors
+inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction,
+ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations
+utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans
+des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus
+dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela
+sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à
+notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.
+
+Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement.
+Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler
+dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que
+d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté
+maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme
+savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand
+développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins
+réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens
+devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de
+disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection
+qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet
+ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société
+nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de
+toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous
+les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et
+risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de
+vie. On passait le temps en conversations d'où le cœur était absent. On
+n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de
+bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions
+d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,
+animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,
+des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des
+interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour,
+des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de
+justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées
+par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec
+le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses
+devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.
+
+Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même
+glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du
+peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les
+contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne
+connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes
+supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour
+la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie
+mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise,
+l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont
+devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois
+n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,
+vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves,
+leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À
+la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un
+passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous
+sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.
+Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et
+des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les
+femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que
+d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de
+pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués;
+on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici
+à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et
+des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements
+et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible
+solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir
+du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète
+pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de
+la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit
+reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout
+aussi inutile et sans valeur.
+
+Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire
+privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous
+nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion
+d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie
+économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et
+d'humanité.
+
+Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire
+complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous
+devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,
+à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par
+leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent
+chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font
+livrer par des voitures.
+
+Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,
+l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la
+femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis
+restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par
+l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes.
+C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus
+responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat
+la femme d'aujourd'hui.
+
+Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son
+foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a
+fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a
+mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie,
+le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas
+le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme
+oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de
+bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui
+sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer
+l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à
+réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie
+des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos
+arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.
+
+Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches
+désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un
+mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir
+de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination
+extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et
+au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne
+s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries
+et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute
+idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui
+s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les
+vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle
+qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage
+que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable
+du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la
+vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la
+femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel
+au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les
+formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les
+obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de
+construction rationnel, certaines entraves.
+
+Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent
+le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.
+
+Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui
+consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion
+d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui
+n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement
+jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion
+congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des
+descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité
+posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme
+une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des
+clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie
+et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un
+nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci
+affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.
+
+Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font,
+pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un
+peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement
+dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son
+mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son
+appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe
+siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf
+pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps
+serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le
+sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher
+et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous
+croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;
+mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent
+jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a
+subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes
+sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse
+dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:
+telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et
+politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce
+une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse
+gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection
+intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend
+contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de
+dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se
+rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à
+entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met
+à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein
+de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat
+spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux
+bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé.
+Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement
+silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un
+regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les
+péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.
+
+C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple.
+Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la
+communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de
+réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la
+communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en
+une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble
+responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui
+voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires
+l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à
+la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la
+caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées
+dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où
+l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division
+en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut
+voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du
+prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que
+c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance
+incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;
+et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des
+destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des
+castes.
+
+L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de
+basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à
+rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple,
+tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil
+familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un
+nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait
+d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la
+certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis
+et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les
+autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte
+qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre
+part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte
+impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté
+de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira
+dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au
+contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il
+n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais
+avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et
+affirmera sa volonté de la dominer éternellement.
+
+L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune
+façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement
+justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à
+chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui
+doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la
+place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les
+domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des
+pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par
+l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété
+du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple,
+promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son
+propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien
+de ses élus.
+
+Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger
+ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité
+coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les
+mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de
+se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous
+avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir
+l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des
+qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.
+
+Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que
+les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression
+et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et
+de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation
+impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et
+morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus
+exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs
+intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de
+nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque
+fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes
+où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et
+l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc
+l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales
+et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie
+économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un
+instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et
+modestes être condamnées à la misère et à la mort.
+
+Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces
+rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une
+solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et
+dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes
+de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de
+repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et
+disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux
+chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en
+dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se
+rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire
+vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient
+mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur
+nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel
+elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils
+se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou
+l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde,
+pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il
+a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans
+un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à
+un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement
+les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur
+cœur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous
+des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la
+puissance.
+
+Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est
+un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer
+l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera
+de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune
+responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas
+confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera
+impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses
+subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et
+supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître
+et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms
+clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités,
+les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,
+rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera
+davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les
+égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant
+et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les
+endroits où l'on profane et déforme l'art.
+
+Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un
+peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un
+pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et
+inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont
+devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est
+pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la
+tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite
+conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et
+morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce
+maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors
+est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine
+et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre
+catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques,
+intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations,
+talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde
+d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de
+tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité
+retrouveront les droits qui leur sont dus.
+
+Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus
+sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour
+l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités,
+égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que
+le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices,
+s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était
+poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens
+matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la
+disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles
+d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?
+
+S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi
+les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et
+se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
+dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des
+conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est
+seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle
+moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux
+autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons
+besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.
+
+On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
+affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
+chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de
+sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société
+regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation
+dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à
+l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à
+l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas
+irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre;
+et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut
+entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme.
+La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a
+aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même
+temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et
+elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens
+métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui
+savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la
+société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de
+guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère
+grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde
+angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
+lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude
+qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
+questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux
+formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté
+future.
+
+Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours
+déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à
+l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait
+plus de création inférieure.
+
+Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer;
+toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
+du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à
+elle-même, elle sert à une fin.
+
+C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui
+communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et
+substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par
+nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un
+éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas
+d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à
+l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation
+appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de
+l'ornementation mécanique.
+
+Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain
+utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque
+à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où
+on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention
+quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et
+par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître
+et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la
+contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les
+plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à
+animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur,
+qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
+jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et
+l'œuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont
+sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
+l'œuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
+simples.
+
+La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
+libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
+toute création supérieure, réussisse à animer également les créations
+moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
+ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La
+nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines,
+elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi
+l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut
+que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut
+que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
+dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles
+seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
+d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
+l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
+la faim, ni la luxure: c'est l'amour.
+
+Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en œuvre
+les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera
+la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
+le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
+de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer
+de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
+automatique de sélection?
+
+Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
+Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques,
+l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la
+domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
+plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La
+vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à
+côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de
+l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à
+la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et
+désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de
+la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être
+des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de
+caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
+suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
+quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
+arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du
+jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte
+de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la
+personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible
+qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le
+monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
+comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
+donnent libre jeu. Jamais son œil n'apercevra plus le pur éclat, jamais
+son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son cœur ne ressentira
+la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige
+l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de
+cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait
+s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.
+
+Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui
+citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du
+vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
+pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris
+l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut
+exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et
+alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté
+furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
+l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
+pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du
+pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son
+cœur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut
+impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète
+entre l'idée et l'homme.
+
+La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la
+domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la
+domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais
+le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
+responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un
+dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
+s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est
+un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de
+tous à l'œuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
+esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre,
+mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et
+l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise
+génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie.
+Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé;
+n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
+sert volontiers des hommes libres.
+
+La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa
+propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
+encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la
+gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
+par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres
+joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la
+conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de
+la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des
+sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
+notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique
+devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de
+dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée
+et absoute.
+
+Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles
+humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
+grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les
+forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
+manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la
+persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais
+aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient
+influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
+le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche
+de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun
+n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
+véritable et désintéressé.
+
+Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
+vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et
+des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit
+étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique,
+car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient
+conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque.
+Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand
+nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
+que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la
+possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur
+devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et
+tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
+confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une
+réprobation éternelle pour les autres.
+
+La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre
+époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
+d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui
+témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.
+
+La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et
+tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les
+sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
+insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus
+considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
+retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait
+indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des
+hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine
+et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être
+de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix
+soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats
+seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie,
+avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne;
+le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de
+brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
+joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations
+se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les
+cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
+régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
+collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il
+n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus
+s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore
+des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des
+négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries
+éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses
+lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des
+coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers
+commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
+qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
+reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
+auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des
+objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
+gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des
+œuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés
+que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant
+consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de
+paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une
+culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont
+elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les
+objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon
+sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin
+générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite
+un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la
+vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement
+de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
+toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer
+l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à
+assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
+terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
+intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là
+des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains;
+mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.
+
+La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
+la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui
+qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
+intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires
+d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
+cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à
+la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison
+profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace
+la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri
+et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu
+aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses
+droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre
+ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La
+méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
+plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se
+peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités
+humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à
+l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en
+effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux
+mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du
+vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de
+séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la
+convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa
+dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis
+l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les
+qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
+mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
+en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance
+étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
+l'homme et reconnaît en lui son frère.
+
+Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale
+s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie
+extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie,
+pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à
+s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple
+fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute
+réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du
+_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune
+considération politique n'était plus capable de diriger les forces du
+peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle,
+était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à
+l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été
+remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue,
+la force fatale des intérêts.
+
+Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la
+réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la
+division en membres éternellement passifs et membres éternellement
+actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant,
+souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette
+transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
+morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et
+arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
+de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci,
+d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice
+ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir
+l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes
+nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison
+matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie
+plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous
+la protection de Dieu.
+
+C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le
+plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
+défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les
+limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun
+cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La
+vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des
+jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des
+membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la
+volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant
+elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la
+divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
+tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut
+que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous
+élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à
+la vie de l'âme.
+
+Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte
+assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la
+nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et
+insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des
+questions du jour!
+
+Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
+que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
+les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle,
+susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
+marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont
+destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
+S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal
+d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes;
+c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des
+milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les
+forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la
+recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son
+chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
+politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le
+plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire,
+le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre
+les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits
+égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou
+qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités
+et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront
+satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus
+fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais
+renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les
+conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par
+l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de
+livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
+majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques
+et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.
+
+Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui
+possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de
+l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant
+dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
+pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
+époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
+ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et,
+cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et,
+cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute
+l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire
+d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
+pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
+il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé
+de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par
+paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
+refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache
+que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades,
+penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se
+retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même
+ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
+que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
+universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
+revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans
+laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La
+nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les
+vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et
+isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent
+toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
+convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du
+monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
+considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
+hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée,
+comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc
+de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une
+fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à
+toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface,
+des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
+des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
+les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes
+les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à
+une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la
+majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la
+nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la
+puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le
+pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et
+indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir
+reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose
+sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
+civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et
+l'accord des volontés.
+
+Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
+simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse
+de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité:
+c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
+puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est
+ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de
+l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même
+les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très
+faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix
+hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
+aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule
+collectivité nationale, on verra se déclancher la série de
+transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
+en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous
+assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences
+nouvelles et rigoureuses.
+
+D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
+et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point
+de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles,
+l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité
+de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé
+ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation
+absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
+obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous
+pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au
+caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des
+intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
+l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois
+anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée
+humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de
+l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?
+
+Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale
+sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée
+déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
+s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne,
+pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé
+de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un
+repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce
+que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de
+se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
+annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
+la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
+divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église
+mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se
+transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance
+terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue
+incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un
+peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à
+l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes
+et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
+et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable
+des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne
+sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et
+renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les
+prophètes.
+
+La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la
+conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
+consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un
+accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme
+religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de
+compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
+transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force
+nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
+qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa
+toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous
+la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
+fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même
+qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans
+certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
+voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour
+toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était
+nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.
+
+L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une
+fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est
+à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
+peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le
+travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital,
+échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes,
+conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement
+du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
+plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire
+la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités
+opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel
+n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la
+pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande
+erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
+pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui
+consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
+poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
+au peintre ou le canonnier au général en chef.
+
+Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse
+à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des
+impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions
+critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde
+lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
+empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des
+questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et
+compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et
+restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer
+ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie
+intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des
+vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes
+l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un
+météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte
+de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un
+hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que
+nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
+n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer
+par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et
+l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
+intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de
+ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes
+de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé
+pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère
+d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
+général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument
+tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je
+renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y
+soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique
+peut légitimer le droit et les mœurs, mais jamais les valeurs et la
+morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
+peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
+impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
+formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que
+si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et
+inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
+chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
+de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi,
+en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements
+utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant
+un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la
+nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
+devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui
+ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
+l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres
+détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés
+d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe
+à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en
+avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
+d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les
+préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
+annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme,
+la communion avec Dieu.
+
+Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et,
+cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
+même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
+mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse
+apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas
+d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent
+facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les
+valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique,
+tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même
+la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que
+dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du
+bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à
+dépasser. École du cœur et de la volonté, palestre de notre corps
+périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la
+source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter
+d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir,
+se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que
+nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.
+
+Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double
+chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
+c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs
+noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
+chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus
+s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
+remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
+connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se
+trouve épuisée.
+
+On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent
+presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup
+de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
+l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une
+contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
+l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle
+que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce
+qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
+mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous
+rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et
+facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force
+perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera
+tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
+temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et
+exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
+aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de
+parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous
+est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal
+de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le
+courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons
+dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes
+bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos
+résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous
+sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans
+cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition
+méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles
+jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et
+désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
+et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la
+clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des
+hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné
+et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
+les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la
+maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le
+travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment
+plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont
+jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.
+
+Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de
+sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
+du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses
+représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est
+sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
+débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et
+justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
+amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
+relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
+hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui
+n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout
+peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque
+démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à
+quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares
+hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur
+être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
+hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
+quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans
+toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité
+absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où
+le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur
+cœur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
+de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements
+puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
+un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités
+en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
+plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les
+plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur
+la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la
+liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la
+froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car
+lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
+considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la
+concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
+l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà
+le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
+cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de
+la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à
+craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et
+également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le
+désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui
+croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux,
+destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
+l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
+l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.
+
+La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier
+prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports
+entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois
+mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans
+l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais
+nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
+qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
+aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée,
+consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité,
+le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
+commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
+reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur
+de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la
+lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer
+à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.
+
+Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
+question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles
+de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
+besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser.
+Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable,
+solidarité et transcendance.
+
+Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'œil rétrospectif sur
+notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les
+quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples
+européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son
+apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous
+éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du
+genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de
+milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles
+que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
+nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre
+nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des
+couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils
+pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
+époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez
+les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque,
+la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
+les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité,
+de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de
+rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la
+population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire
+Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme
+un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de
+nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une
+soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.
+
+Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir,
+d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles
+et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,
+c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du
+monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le
+ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a
+beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en
+trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui
+seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus
+profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds
+de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où
+germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est
+une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne
+dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le
+détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle
+justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,
+jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités
+inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités,
+que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme.
+L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;
+leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce
+règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement
+après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant
+qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,
+peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses
+broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est
+impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des
+choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée
+fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un
+symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera
+de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience
+économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que
+comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du
+possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le
+travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.
+
+Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui
+suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu
+et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions
+particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa
+responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront
+pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté
+inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se
+manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations
+inspirées par l'une et par l'autre, dans les œuvres de transcendance, du
+cœur, de l'art et de la pensée.
+
+Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique
+et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant
+la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi
+de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau
+supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de
+l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme
+plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe
+quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation
+aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser
+la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là
+une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la
+fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de
+la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début
+de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique
+et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.
+
+Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise
+encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut
+rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les
+transformer conformément à une nouvelle morale et à des mœurs nouvelles,
+on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et
+vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre
+exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin
+politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a
+son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la
+responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche,
+non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.
+
+
+
+
+III
+
+LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ
+
+
+Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui
+est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de
+toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et
+ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de
+moi-même.
+
+J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du
+deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de
+villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves,
+sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la
+lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de
+puissance et de bonheur.
+
+Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois
+dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la
+ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et
+l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières
+sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit
+de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière;
+après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est
+que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le
+_si_.
+
+Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de
+penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.
+
+Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai
+dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans
+l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans
+l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la
+fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de
+Kœpenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre
+bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an
+avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré
+l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non
+parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi
+transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous
+les coups.
+
+Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche
+et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les
+vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs,
+l'œil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à
+l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à
+coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion
+russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur
+des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne
+tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension
+extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la
+lutte.
+
+Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais
+cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le
+prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible,
+d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.
+
+Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on
+s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second
+couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est
+de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine
+mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au
+ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les
+effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs
+trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette
+époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi,
+ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des
+experts ont rendu justice.
+
+Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable
+et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas
+plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre
+histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient
+ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais
+transcendant.
+
+Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de
+régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple
+n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les
+destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les
+nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la
+terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les
+faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque
+encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.
+
+Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je
+redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un
+commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et
+tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,
+Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie
+nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie
+nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est
+annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que
+tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres
+vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela
+importe-t-il?
+
+Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous
+mourrons comme une génération de transition, comme une génération
+sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.
+
+Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives
+d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre
+royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du
+jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à
+la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de
+réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées
+sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec
+ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les
+joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle
+du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche
+portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard,
+un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le
+contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper
+les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la
+hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.
+
+Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les
+bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque
+inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un
+peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et
+accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,
+disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de
+l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les
+côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore,
+alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en
+une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la
+paix, mais pour condamner des œuvres et des valeurs qui semblaient
+éternelles?
+
+Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de
+continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir
+m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce
+que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration
+absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas
+conduire à l'injustice.
+
+Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu
+qu'être effleurées précédemment.
+
+1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,
+dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne
+serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en
+l'opposant à elle-même.
+
+Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas
+uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit
+du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays
+occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays
+orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement
+de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis
+sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des
+intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours
+défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à
+présent qu'un parti.
+
+Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en
+opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme
+d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son
+véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de
+l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il
+s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de
+deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance
+ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et
+chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura
+souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire
+des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités
+documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés
+et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un
+procédé fondamental.
+
+Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé
+ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi
+des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par
+une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou
+inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des
+méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des
+moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que
+des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits
+incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se
+remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses
+décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car
+son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver
+une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas
+fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la
+pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait
+que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour
+la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de
+présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions
+indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de
+la création artistique que de l'érudition.
+
+Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher
+à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la
+forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces
+méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de
+grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères
+oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais
+l'atteindre.
+
+Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une
+tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de
+conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;
+elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour
+l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.
+
+À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception
+politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion
+optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble
+rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en
+attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux.
+Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont
+détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée,
+dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en
+connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française
+par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une
+illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend
+l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le
+tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est
+seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la
+nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui
+apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui
+semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même
+espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule
+et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples.
+Et, enfin, le coup d'œil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il
+se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au
+spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement
+antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard
+et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses.
+L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,
+et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux
+changements.
+
+Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et,
+comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un
+peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions
+le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de
+l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter
+l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et
+lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à
+lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui
+manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination
+pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme
+spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui
+existe.
+
+Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée:
+la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à
+son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi
+la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les
+idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils
+sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié
+et ossifié.
+
+2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de
+l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil
+métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence
+effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique;
+tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation
+organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le
+plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas
+autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la
+liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale,
+morale, esthétique et religieuse.»
+
+Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées,
+justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,
+l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux,
+car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle
+les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté
+transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la
+notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des
+partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est
+qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance
+héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion,
+et même, à l'occasion, de peuple à peuple.
+
+Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien
+d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se
+laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement
+qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte
+s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa
+justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.
+
+Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion
+allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa
+casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans
+leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques
+de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement
+fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni
+d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des
+règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs
+et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs,
+comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit
+dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans
+lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très
+douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui
+sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations
+cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la
+chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence
+politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur
+du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout
+désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite
+expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se
+montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et
+la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la
+carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté
+allemande.
+
+Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le
+savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur
+l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle
+possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?
+
+Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu;
+mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une
+contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et
+elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on
+peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but
+découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la
+conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des
+désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde
+conviction qui réside dans le cœur des hommes.
+
+Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la
+conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
+beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
+juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui
+est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé
+à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses
+lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée.
+Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue
+de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il
+devient le problème du développement et des faits les plus élevés de
+notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être
+renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux
+privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des
+preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
+conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant
+reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse,
+formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
+de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
+en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et
+se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent
+les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts
+que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.
+
+De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
+s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
+conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
+considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
+C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette
+conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour
+justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
+cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du
+christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.
+
+En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage
+cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de
+la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
+d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur
+l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches
+pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer
+plus profondément la nature des choses et des institutions existantes,
+une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la
+puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration
+transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième
+question préalable.
+
+3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa
+puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question
+apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
+intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue
+purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la
+Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une
+grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
+appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le
+morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
+cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus
+vivement sollicités par les grandes Puissances que les États
+impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il
+suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les
+conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
+quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes
+d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États
+strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité
+fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
+c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces
+combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport
+avec ses conditions géographiques et physiques.
+
+On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle
+il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture
+tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
+être importée et implantée partout. La civilisation possède une force
+d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du
+genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car
+elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de
+manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
+toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à
+l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins
+nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la
+disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la
+maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà
+de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture
+morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction
+politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à
+aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à
+trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
+presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
+l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce
+phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé
+l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de
+renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier
+elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit
+planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de
+pierres.
+
+L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature
+a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
+esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la
+multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car
+la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première
+ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits
+collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de
+constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus
+jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
+hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur
+vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
+pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira
+ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de
+ce vouloir-vivre et du droit à la vie.
+
+Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative
+dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution
+séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible
+de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit
+d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.
+
+Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de
+puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances
+du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces
+tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie
+politique.
+
+Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un
+millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
+population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
+l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui
+se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme
+chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près
+rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres,
+qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique,
+mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant,
+entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De
+leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
+est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
+volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de
+droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien,
+un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un
+prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur
+importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
+qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
+malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
+prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une
+marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout
+simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.
+
+Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus
+grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
+ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine
+germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les
+peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta
+dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le
+genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
+nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de
+nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions
+de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
+l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet
+d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
+erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
+responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre
+époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la
+manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de
+l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde
+et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que
+d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort
+de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
+pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
+mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde
+occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait
+fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
+a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
+mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident,
+pour la première fois depuis la grande migration des peuples.
+
+Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la
+protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à
+travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un
+phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un
+incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises
+affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande
+ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi
+d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
+pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette
+manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose
+toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question
+signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
+dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales
+en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans
+les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un
+nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.
+
+Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous
+n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon
+indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne
+s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des
+congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une
+preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité
+politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
+une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
+soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez
+nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le
+nationalisme.
+
+La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique,
+était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le
+genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
+les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les
+différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
+actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
+connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les
+lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare
+des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par
+mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
+ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la
+souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à
+représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles,
+telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de
+déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à
+telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
+à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se
+tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle
+de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens
+raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec
+l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des
+villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre
+jusqu'à la religion.
+
+Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur
+les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et
+achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de
+basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
+tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est
+incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison;
+tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu
+voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
+la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme
+celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de
+concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
+national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité
+des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon
+intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à
+posséder un sentiment national pur et complet.
+
+Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
+l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux
+autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de
+rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute
+entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits
+contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
+n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans
+beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités
+inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons
+difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
+siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
+dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète;
+seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
+être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et
+l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.
+
+Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du
+nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en
+os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées
+mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation
+française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs
+peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement
+compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
+sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la
+révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une
+génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le
+nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que
+le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine
+contre les conquérants de Paris.
+
+Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les
+porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de
+l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au
+moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité
+nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que
+dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée,
+non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la
+suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.
+
+C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes
+divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire
+ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et
+c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale,
+événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du
+règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à
+présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par
+l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la
+désagrégation de l'autre.
+
+Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée
+nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du
+processus d'interversion des couches sociales.
+
+L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin
+croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités
+immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à
+population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture.
+On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige
+des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales
+et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat
+suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres
+ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
+partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord
+avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
+pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer.
+Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail
+salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre
+consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
+manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce
+produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication,
+les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du
+monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
+dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
+commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché
+mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
+l'exportation.
+
+Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas
+seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance
+irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
+un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail
+indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
+des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
+dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se
+sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de
+produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
+étrangère.
+
+Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
+concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur
+gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui
+se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs
+ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont
+fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et
+accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que
+l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de
+recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts
+des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.
+
+Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
+derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence
+acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit
+généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent
+qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
+pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances
+nouvelles.
+
+Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il
+veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher:
+et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
+lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière
+d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes
+de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies
+naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La
+concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
+les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a
+abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.
+
+Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de
+provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de
+l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son
+créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise,
+car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État
+colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession
+d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger,
+la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer
+l'Empire.
+
+Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie
+nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme
+économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
+le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de
+la politique extérieure des États vers des buts économiques;
+l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir
+de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre
+angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice
+idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.
+
+Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que
+chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant
+que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et
+de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves
+soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands
+effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y
+a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est
+fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays
+économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il
+dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme
+bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas
+produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la
+rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant
+mieux pour l'acheteur triomphant.
+
+L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais
+ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la
+vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé
+et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des
+armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la
+concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et
+c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre
+leur apogée.
+
+Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à
+l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que
+ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous
+l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des
+notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour
+l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes
+peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence
+d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de
+puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.
+
+Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut,
+examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester
+l'organisation sociale que nous avons esquissée.
+
+Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de
+considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que
+renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences
+réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce
+que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il
+dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les
+anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande
+partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays.
+La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est
+l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe
+aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se
+multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation
+d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de
+nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des
+besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.
+
+C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire,
+ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à
+accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des
+puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le
+manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif
+de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure.
+La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.
+
+L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;
+il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du
+peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune
+la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de
+sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des
+membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la
+confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action
+propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne
+ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent
+les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,
+ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe
+d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.
+
+L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à
+la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile
+d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une
+organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une
+assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une
+association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont
+des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas
+particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des
+conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long.
+Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées,
+exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne
+peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif
+de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces
+qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte
+mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même
+essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition
+radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure
+de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui
+s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui,
+s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés,
+finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.
+
+C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État
+populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de
+savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez
+tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie.
+Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un
+et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la
+réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,
+et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée,
+mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement
+comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.
+
+Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois
+ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de
+l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité
+nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer
+qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement
+mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des
+constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux
+qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la
+liberté.
+
+Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination
+du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin
+pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme
+populaire, soutenue par la force même de la nation et par la
+connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard,
+à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a
+fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et
+nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté
+consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque
+chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable
+et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est
+l'atmosphère spirituelle.
+
+Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet
+être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit
+débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat,
+nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des
+événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons
+le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions
+héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par
+cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les
+privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions
+et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces
+choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles;
+elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits
+qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent
+inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre
+atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air
+même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et
+échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait
+rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.
+
+Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne
+retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la
+patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres
+pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à
+l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages;
+nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous
+sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser
+à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous
+pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre
+dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne
+savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à
+laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes
+enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères,
+perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États
+lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.
+
+En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites,
+nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée
+de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et
+leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont
+capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs
+institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent
+tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à
+la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les
+contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la
+volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques
+présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères
+communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention
+et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les
+anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous
+caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui
+présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas
+être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et
+étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,
+compétence et confiance.
+
+Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et
+l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis
+partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je
+suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un
+homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs,
+tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non
+hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La
+profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits
+pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.
+
+Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties
+européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions
+de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment
+toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues
+en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de
+la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a
+toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui
+étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de
+communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de
+richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts
+communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs.
+Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté
+des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses:
+tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la
+descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté,
+alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès
+l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.
+
+Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir
+du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus
+difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les
+effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de
+monarchies.
+
+En jetant un coup d'œil en arrière, le dynaste constate que chacune des
+générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison
+certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons
+d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été
+renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues
+à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent
+ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou
+bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et
+comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie
+la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce
+mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,
+entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut
+influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les
+documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter
+l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur
+paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes
+précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il
+n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans
+les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de
+la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la
+possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de
+leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des
+formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck
+quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les
+décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier
+et de son fils.
+
+En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère
+que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant
+qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une
+charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que
+ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une
+charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette
+manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit
+constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on
+appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi
+dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant
+donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui
+existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant
+une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il
+puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.
+
+Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la
+meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la
+conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille
+sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,
+l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle
+revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur
+l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont
+confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois
+qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une
+nature saine et possède une expérience et une largeur de vue
+suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se
+seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront
+d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés.
+Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la
+jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.
+
+On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une
+monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre
+et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner
+l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est
+particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et
+indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême
+repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de
+faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un
+monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre
+de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer
+totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou
+capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se
+sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir
+limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité,
+lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation
+à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la
+collectivité.
+
+Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas
+toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité
+nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de
+l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur
+l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de
+ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au
+passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit
+est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa
+maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le
+rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions
+assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique
+des traits indéchiffrables et problématiques.
+
+Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car
+il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les
+attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle
+est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour
+moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la
+fois efficace et utile.
+
+Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature
+et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se
+rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire.
+Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.
+
+Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille
+dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de
+relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de
+les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie
+représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour
+elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective:
+chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un
+spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en
+rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les
+grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une
+société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la
+dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon
+et ont les mêmes habitudes qu'elle.
+
+Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense
+particulière contre les tendances destructives de la population et ne
+peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne
+résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce
+qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la
+démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et
+son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette
+classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de
+l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les
+autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses
+intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté
+d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle
+est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais
+disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux
+profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et
+l'extension.
+
+En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le
+libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation
+de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et
+militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les
+tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs
+la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des
+éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons
+poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.
+
+Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas
+nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent
+uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,
+le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite
+autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être
+aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées
+et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de
+personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel
+le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon
+nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent
+appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et
+constante, la préférence accordée aux régiments en question assez
+prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les
+régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes
+d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En
+troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les
+postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En
+quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique
+intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les
+plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.
+
+Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que
+même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de
+province, dans les établissements d'instruction, dans les
+administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une
+situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui
+n'aura plus une grande importance pour la collectivité.
+
+Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui
+sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
+que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle
+ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que
+le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun
+peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le
+plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
+par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une
+influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de
+supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
+menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
+découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
+auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes
+qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de
+l'adaptation, de l'imitation féodale.
+
+Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions,
+leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
+penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
+machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile,
+pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les
+idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations
+féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et
+obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
+deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
+nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à
+eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et
+de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
+savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
+naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux
+classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà
+avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur
+auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence
+et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se
+réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une
+lutte sans issue.
+
+Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne
+connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et
+l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se
+sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la
+qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui,
+faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui
+reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par
+l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
+situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et
+comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive
+ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé
+le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de
+l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le
+sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
+témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
+noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses
+existant.
+
+C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles
+que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue,
+souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste
+profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se
+demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
+princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
+fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui
+jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance
+radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais
+reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des
+preuves.
+
+Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un
+État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une
+partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours
+une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
+raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme
+le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
+s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
+ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à
+l'édification de l'État populaire.
+
+La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il
+ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association
+armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des
+quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des
+devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à
+faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore
+moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier
+élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
+l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment
+hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale
+bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par
+tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce
+qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec
+lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve
+transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce
+de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
+commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.
+
+L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et
+jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
+moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous
+les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là
+puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au
+regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action
+indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas
+de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple
+responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi
+même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont
+l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du
+monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et
+tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans
+l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
+jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une
+véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.
+
+Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État
+populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce
+serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de
+vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la
+persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
+pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se
+servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
+de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il
+exploite.
+
+Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse
+qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes,
+tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière
+des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons
+dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
+que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la
+multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre
+les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
+que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence
+d'un conflit de sentiments.
+
+S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes
+absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse
+d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que
+nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le
+commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions
+facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on
+ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
+salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour
+exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend
+incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
+cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
+de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales,
+qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
+châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus
+heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
+naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir
+honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par
+la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne
+peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais
+le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.
+
+Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne,
+surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
+régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
+racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure,
+d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres
+pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
+subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
+l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a
+subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges
+et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui
+a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'œuvre des paysans
+aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
+période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les œuvres et
+les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des
+représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
+temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
+disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et,
+cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie,
+était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un
+fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
+alors que les anonymes se chiffraient par millions.
+
+Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée
+dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la
+manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes.
+On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui
+sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à
+l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait
+faire partie du monde de Gœthe, Kant et Beethoven, que nous commençons
+aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de
+choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être
+héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient
+expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par
+des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant,
+les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie
+et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
+pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
+suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les noms et les
+visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri
+de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
+milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
+des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
+extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces
+millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
+avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
+plus de responsabilités qu'une fin.
+
+Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
+aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré.
+Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet
+de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au
+travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
+mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du
+primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au
+milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le
+plus intense.
+
+Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec
+une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples,
+la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant
+arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en
+rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
+en assumer les devoirs.
+
+De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
+submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et
+maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la
+domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en
+partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à
+la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
+grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires
+politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
+s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné
+leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence
+n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
+et le type moyen des autres classes du peuple.
+
+Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste
+au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
+volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
+étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par
+leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
+gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais
+l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
+équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le
+cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
+le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une
+flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses
+et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle
+sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du
+peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la
+Frise, apparaît lourd, large, ramassé.
+
+De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre
+le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément
+compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet
+qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il
+répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il
+exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il
+lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef
+instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
+instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
+chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a
+déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
+punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
+attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà,
+comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron
+bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des
+protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui
+leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
+présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
+qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission,
+en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant
+ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
+ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux;
+celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur
+place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les
+affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
+siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la
+langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux
+actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
+et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et
+définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme
+intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil,
+le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
+l'entêtement, le mécontentement et la révolte.
+
+Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des
+millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie
+libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
+Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
+enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant
+dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
+peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se
+prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme
+collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
+idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui
+lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance
+inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon
+compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
+l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
+exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la
+conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
+d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se
+trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.
+
+C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes
+organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première
+d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.
+
+Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas
+germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
+descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste
+des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute
+organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
+enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau
+que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède
+du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même
+avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La
+description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave
+ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse
+féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son
+obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité
+librement consentie.
+
+Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
+l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion
+mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des
+masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
+contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant
+populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
+refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
+que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de
+dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
+l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une
+fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur
+morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant
+uniquement au point de vue de l'avenir national.
+
+Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment
+de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il
+n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
+dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à
+la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de
+l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut
+dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour
+obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel,
+l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses
+qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des
+explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
+manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité,
+dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
+responsabilité.
+
+Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières
+politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
+l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent
+singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la
+mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.
+
+Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de
+dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non
+la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des
+hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités
+dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin
+d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des
+personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
+et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur,
+l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître,
+par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
+représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On
+doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les
+ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le
+sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus
+indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à
+contre-cœur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
+ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est
+acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment
+d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
+pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une
+revendication du droit à la liberté, mais comme un acte
+d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.
+
+La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre
+sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la
+révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à
+son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être
+par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
+ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en
+discussions de brasserie.
+
+Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux
+supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les
+possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre
+les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être
+franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
+cas chez les peuples méridionaux.
+
+Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
+que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique
+qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte:
+telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès
+l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
+effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la
+suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe
+quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce
+qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
+de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à
+l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
+l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et
+infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
+la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
+forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de
+l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
+de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
+culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
+par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations
+extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont
+d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
+s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main
+pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur
+forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
+tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et
+qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.
+
+Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés
+pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les
+créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
+spirituellement.
+
+Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une
+lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
+certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus
+haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et
+nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine,
+grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour
+toute apparence, à un informe laisser-aller.
+
+Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
+résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de
+dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
+subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce
+qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent
+déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme
+contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à
+l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres
+hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers,
+aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
+su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
+ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
+moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
+maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions
+présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant
+l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui
+caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi
+en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est
+l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences
+mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
+une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité,
+c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux
+préjugés et ignorant le mépris.
+
+Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle
+gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
+elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et
+la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance
+involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans
+l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et
+la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge
+la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des
+générations élevées dans la servitude.
+
+Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
+sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
+qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
+celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation
+dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne
+que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
+ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et
+se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
+a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le
+rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
+est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer
+ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des
+Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
+compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de
+journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert
+à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas
+dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent
+surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
+la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des
+plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses:
+c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que
+par l'abaissement de tous.
+
+Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la
+qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
+dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique
+idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une
+démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
+spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
+plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au
+pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.
+
+Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des grandes et belles
+qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures,
+--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au
+travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
+profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
+la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de
+pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent
+insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
+vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous
+plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de
+touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
+considération, car les quelques défauts que présente notre caractère
+sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
+longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
+l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le
+désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous
+affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
+et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
+toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non
+par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À
+l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni
+puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité
+que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
+fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
+suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la
+croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
+si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès
+maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une
+nation politique, un État populaire.
+
+Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de
+notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
+fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
+s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants
+politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux
+professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
+responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son œuvre.
+L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait
+jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
+qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment
+dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.
+
+Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
+années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer
+cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
+spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple,
+notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages
+symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
+besoin d'être stimulés par une haine commune.
+
+Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons
+vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants,
+dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste.
+Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce
+dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au
+Reichstag allemand: du parti national-libéral.
+
+Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
+empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a
+conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande
+bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les
+vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec
+les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de
+préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
+les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action
+décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'œil sur les quelques
+dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en
+avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.
+
+Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive.
+Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant
+d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la
+propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent
+pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit
+de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
+tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et,
+d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une
+perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
+extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon
+parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
+critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les
+rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches
+journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
+dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
+choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de
+toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du
+pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
+peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
+d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
+suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
+irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
+on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les
+personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.
+
+Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans
+la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
+dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
+une sorte de vénalité désintéressée.
+
+Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait
+pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
+Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à
+combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien
+ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le
+régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
+gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations:
+avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est
+s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions
+moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains
+efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.
+
+Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à
+solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
+droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à
+recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre
+maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
+pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les
+villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux
+riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
+autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension,
+ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter,
+alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
+
+La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en
+assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
+compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie
+montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
+échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la
+manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire
+de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de
+scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se
+sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est
+pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
+méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
+
+On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins
+grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
+pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique.
+C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
+pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit
+l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en
+détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme
+dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une
+conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les
+intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme
+seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et
+religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts
+politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie
+liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
+familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de
+la bourgeoisie.
+
+Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
+Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide,
+absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait
+considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand
+qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter
+la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre
+diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
+que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
+fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre
+constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant
+nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets
+plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une
+analyse et d'une discussion spéciales.
+
+En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment
+collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment
+aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe
+siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de
+la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
+Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple
+armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
+l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du
+pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont
+opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme:
+celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé
+du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui
+cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez
+les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
+beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
+moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception
+future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté
+victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons
+l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et
+confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances
+constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la
+langue, les mœurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
+pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à
+jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive
+de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir
+d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
+puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa
+responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la
+nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous
+sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes
+incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une
+association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance,
+de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès
+que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res
+publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
+ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
+lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
+de sa famille et de son nom.
+
+En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la
+guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que
+la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces
+contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la
+richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle
+de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon
+notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de
+personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la
+formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés
+d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à
+l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges
+ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne
+inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les
+salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré
+l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
+d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de
+compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les
+couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas
+elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
+
+Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des
+publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces
+dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des
+administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et
+possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une
+classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
+seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
+pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
+apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
+le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une
+base trop étroite.
+
+Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
+organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les
+responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont
+frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
+grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use
+dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service
+national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable
+leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps
+vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au
+va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité
+inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de
+la croissance.
+
+En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la
+liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de
+l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires
+économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.
+
+Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques
+privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
+limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
+commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus
+les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient
+soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les
+échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
+jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à
+contre-cœur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
+les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle.
+Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi
+sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez
+heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
+l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
+impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès
+d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations
+contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune,
+car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
+organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit
+avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous
+croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous
+sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique;
+mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
+ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour
+connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et
+une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de
+cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants
+sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est
+certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans
+un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne
+pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de
+l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un
+sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du
+temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la
+transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est
+la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation
+de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après
+l'autre les conditions et les conséquences.
+
+1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée;
+la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La
+transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie
+de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant
+d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement,
+c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous
+ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
+battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
+la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit,
+son remplacement constitue le problème technique fondamental de la
+guerre.
+
+Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de
+matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays
+belligérant est bloqué par ses ennemis.
+
+Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se
+consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels
+produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il
+peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la
+production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire
+foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de
+mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés,
+contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
+de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la
+dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance
+étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient
+économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur
+réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve
+suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les
+nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des
+matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
+de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux
+matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne
+correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que
+le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies
+réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la
+différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté
+d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre,
+doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et
+d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop
+grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
+subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.
+
+Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après
+lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de
+fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré
+de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de
+travail disponibles, de la main-d'œuvre du pays, des matières premières
+de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays
+étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
+tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
+dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
+présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'œuvre, matières
+premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
+propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.
+
+2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera
+close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions
+plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès,
+car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
+pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être
+la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la
+technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants,
+dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits
+nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait
+le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre
+ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
+monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations
+entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
+auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières
+qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des
+effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
+digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de
+consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
+pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des
+costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
+pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque
+pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus
+condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
+tous les pays et sous toutes les latitudes.
+
+Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le
+retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous
+n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
+devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
+soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant
+qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la
+conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.
+
+Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont
+évidentes.
+
+La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne
+compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux
+anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées
+par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
+qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces,
+n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme
+renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
+dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré
+avec ses bœufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
+substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
+compte que la possession pure et simple, la force économique brutale
+auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de
+quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait.
+Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait
+jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain
+économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun
+prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il
+faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du
+commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations
+et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans
+la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et
+susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que
+la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
+de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État
+restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
+administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
+de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
+n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple
+à peuple suffira largement à tout.
+
+Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique,
+sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra
+pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance
+du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
+infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on
+lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra
+naître une sorte de néo-mercantilisme.
+
+Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères,
+productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses
+importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
+moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre.
+L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
+croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement
+de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
+l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une
+raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que
+l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
+normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de
+propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie
+économique. Ce serait pour lui la décadence.
+
+La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et
+pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons:
+je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
+quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement,
+c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les
+marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
+déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières
+douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne
+s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
+encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la
+chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le
+commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
+exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à
+ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie
+le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
+généralement de produits de première importance et de première
+nécessité, le pays victime de ces manœuvres se trouve placé dans une
+situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres,
+ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.
+
+C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
+différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau
+concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer
+dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été
+imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de
+ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
+l'importation.
+
+Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
+fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce
+que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que
+chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées,
+outre qu'elles servent à nourrir la main-d'œuvre étrangère, aux dépens
+de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
+la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
+produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est
+obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour
+payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens
+riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en
+résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières
+premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que
+l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.
+
+De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité
+d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de
+la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut,
+une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit
+s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être
+remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins
+approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les
+articles de luxe.
+
+Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie
+réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos
+du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient
+esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de
+transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation
+artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une
+fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des
+raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très
+vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie
+fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés,
+d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de
+prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous
+devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon
+sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la
+nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une
+caractéristique nouvelles.
+
+3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations
+politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se
+sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
+nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de
+la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du
+problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront
+difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et
+les pertes en main-d'œuvre et en intelligences, et les obstacles
+auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
+ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.
+
+La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu
+apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
+davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans
+l'utilisation de la main-d'œuvre, des matières premières, des
+instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes
+ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis
+que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la
+libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation
+du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun.
+Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de
+l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction
+faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence
+entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la
+guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
+acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.
+
+L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des
+circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas
+encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les
+forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique,
+soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve
+en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.
+
+Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement
+utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements
+vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être
+modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
+devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces
+devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle:
+s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des
+consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal
+administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On
+pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
+économique des matières premières et de toutes les récupérations
+possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
+perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.
+
+Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
+individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
+efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés
+profondément dans les habitudes du consommateur.
+
+Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
+fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
+là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance,
+même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la
+satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
+marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que
+moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
+au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de
+bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à
+suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre,
+à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il
+importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
+accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
+de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de
+tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés
+n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux,
+dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle
+couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait
+peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait
+faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
+en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était
+obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de
+recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
+possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution
+sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur
+le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le
+public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de
+grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
+concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute,
+sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
+compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère
+augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même
+genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec
+ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et
+d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
+à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de
+consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des
+dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation
+des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du
+travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les
+méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives
+des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la
+perte et le renchérissement des marchandises.
+
+Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du
+pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre
+sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se
+contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est
+libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle
+carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation
+sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas
+son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de
+soustraire au pays autant de main-d'œuvre qu'il juge convenable et,
+pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
+que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
+lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la
+réserve de main-d'œuvre du pays autant de travailleurs que bon lui
+semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
+devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.
+
+En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent
+de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que
+chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à
+l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce
+droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés
+industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du
+marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs
+intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité
+jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations
+existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger
+emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles
+au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter
+ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des
+titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire
+de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie
+susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses
+productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au
+contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie
+nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il
+aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.
+
+En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de
+nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne
+doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt.
+Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays,
+besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce
+niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait
+compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation
+apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à
+l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de
+taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et
+économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les
+autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la
+libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital
+national.
+
+4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la
+guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.
+Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent
+être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté,
+contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant
+total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une
+nouvelle répartition.
+
+Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être
+obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à
+une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les
+successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les
+échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on
+aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune
+privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas
+le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on
+lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la
+fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul
+est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation
+partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le
+propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers
+dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions
+mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière
+qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve
+supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité
+économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.
+
+Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans
+lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici
+et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne
+doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un
+phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son
+ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de
+déclanchement, mais est impuissant à transformer le cœur humain. Or, les
+grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements
+intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une
+puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs
+les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que
+celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une
+force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie
+d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir
+ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple
+association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la
+même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix
+fournissait la note principale.
+
+Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves
+qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur
+tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté
+des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État
+populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille
+subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en
+classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple
+lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une
+suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de
+permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de
+s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la
+divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.
+
+Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une
+nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes
+pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives.
+Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites
+éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos
+devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche
+politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à
+contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que
+beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de
+justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité,
+cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif.
+Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin
+faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les
+plus populaires et les plus fondamentaux.
+
+Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation
+saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences
+à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et
+des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les
+arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une
+exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil,
+à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes
+et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de
+verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque
+quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises
+économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser
+des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,
+économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,
+mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les
+ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des
+administrations compétentes.
+
+À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en
+l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite
+d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes
+du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées
+disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau
+et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est
+cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus
+souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de
+croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une
+entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur,
+être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la
+branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe,
+jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans
+une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des
+organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les
+conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté
+exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance,
+elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais
+conduisent toujours au but fixé par le destin.
+
+C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes
+primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues
+fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et
+absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou
+démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis
+réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne
+puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale
+peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie
+ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme
+d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de
+ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement
+absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la
+puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait
+gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_.
+Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et
+de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la
+composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par
+l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les
+institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines:
+les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant
+libérales.
+
+Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour
+que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient
+satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne
+du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la
+responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et
+intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au
+cœur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en
+éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous
+les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir,
+indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les
+hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se
+réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis,
+s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont
+aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer
+sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions
+naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.
+
+Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu
+d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour
+ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.
+Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la
+force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses
+et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux
+outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de
+réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin
+s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres
+redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de
+l'absolutisme!
+
+L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que
+sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de
+fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard.
+Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le
+dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,
+certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par
+une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente
+des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique
+des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du
+dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant
+les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs
+de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement
+son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la
+structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième
+pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable,
+alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de
+l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième
+politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État
+étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été
+inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une
+partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement
+dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son
+ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière
+elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité,
+la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.
+
+La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf
+pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au
+fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle
+a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de
+gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé
+de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce
+n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il
+ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des
+hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou
+absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits
+les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux
+inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme
+spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde
+antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent
+qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail
+professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer
+mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.
+
+La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On
+assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des
+électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la
+corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,
+journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et
+l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms,
+puissent se produire également dans les monarchies: renversement
+incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité
+gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla,
+prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre.
+Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables
+d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes
+démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de
+Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations
+communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses
+représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des
+peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est
+ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du
+peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le
+plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la
+population pauvre par la population riche, de la population non
+instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.
+
+Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les
+diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si
+leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se
+ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,
+mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse
+dominée et une masse dominante.
+
+Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave
+davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable
+nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de
+gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme
+présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la
+monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la
+lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit
+décider, mais l'esprit populaire.
+
+Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de
+repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le
+mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits
+et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et
+à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des
+responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit
+se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le
+droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses
+aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais
+une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non
+sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple
+n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux
+qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée
+dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive
+s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain
+emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours,
+car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se
+transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages
+auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un
+appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à
+conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et
+des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple
+constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le
+développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail
+social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous
+la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le
+droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour
+l'assujettissement d'individus ou de classes.
+
+L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce
+point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est
+habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des
+critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que
+l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de
+promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste»,
+«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales
+objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se
+demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le
+monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve
+d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce
+qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit
+familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait
+réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi
+que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont
+toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon,
+et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose.
+Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas
+accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.
+
+Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:
+il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont
+effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves,
+on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise
+dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier
+cri d'alarme: «utopie!»
+
+Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder
+un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus
+nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former
+avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents
+et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons
+napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de
+devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes
+de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent,
+nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes
+formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique,
+je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.
+
+Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre
+accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne
+nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la
+sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de
+lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de
+régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection
+s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous
+occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles
+sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à
+leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte
+que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs
+et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités
+décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres
+sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu
+jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi
+d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,
+la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération
+de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître,
+démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là
+qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des
+voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de
+supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans
+son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une
+catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce
+qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,
+sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence
+des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non
+militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de
+l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si
+parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la
+cime de l'arbre est entamée.
+
+Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes
+politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du
+parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les
+représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en
+présence de tâches nouvelles et importantes.
+
+Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute
+attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues,
+par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et,
+dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De
+l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et
+professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et
+nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
+minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
+fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute
+signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente,
+se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le
+pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée,
+laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le
+pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le
+pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en
+réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon
+générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de
+législation, alors que la représentation nationale intervient
+constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son
+contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
+d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de
+lois et troubler l'administration.
+
+Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
+dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité
+et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
+accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là
+une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par
+d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la
+nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
+phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique,
+sur des exemples empruntés à des États parlementaires.
+
+La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de
+consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte
+de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et
+nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
+d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique
+d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme
+ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
+propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la
+majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné
+que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de
+propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à
+une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais,
+dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec
+celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est
+encore permis de parler de majorité populaire.
+
+Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent
+inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
+peut pas dire qu'elle délibère et élabore.
+
+Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
+protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il
+ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré
+comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le
+gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est
+seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
+la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe
+dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
+délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
+comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
+organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
+Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale
+et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du
+gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les
+commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à
+moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des
+entretiens personnels.
+
+Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le
+lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
+étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels
+et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents
+ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme
+lorsqu'on traite une affaire.
+
+Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours
+d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité
+définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement
+statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se
+consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
+bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations
+privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la
+pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus
+exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
+grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont
+imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur
+responsabilité.
+
+Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant
+comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage
+de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence
+d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
+mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et
+susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la
+question du mal nécessaire.
+
+Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut
+affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
+n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de
+maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas
+dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante
+à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment
+plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle
+est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par
+lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité
+d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement
+étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les
+précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.
+
+Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le
+modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
+personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les
+échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
+imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement
+et transmettre à ses successeurs les principes d'économie,
+d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans
+sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la
+télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue
+tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué,
+qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires
+gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors
+même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle
+efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la
+nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à
+l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un
+mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus
+ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se
+dresser contre lui.
+
+Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
+deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par
+un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni
+par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements,
+ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des
+intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était
+l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle
+ne peut être rempli que par le peuple.
+
+Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est
+capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre,
+non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions
+impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes
+de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
+communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir
+central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
+locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule
+électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder
+les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent
+ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
+une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
+présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au
+paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections
+locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard
+sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
+atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation
+nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de
+gouverner.
+
+Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être
+remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par
+une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à
+leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.
+
+Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple,
+une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il
+est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes
+peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la
+faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le
+parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté
+centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
+intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
+est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est
+capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un
+jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.
+
+C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites,
+s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples
+gigantesques de notre époque capables de vouloir.
+
+Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se
+trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire.
+Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation
+populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles
+qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
+de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement
+user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur
+une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.
+
+En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable
+signification des représentations populaires de notre temps, pour autant
+qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image
+arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés
+populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans
+quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
+peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale,
+d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
+voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
+son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil
+parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école
+de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce
+qu'il devrait être.
+
+Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
+plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble
+pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
+est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands
+dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de
+gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
+et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le
+niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation
+donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
+sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
+meilleures.
+
+En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est
+facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible
+substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et
+plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral
+local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui
+n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi
+de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
+manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de
+bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité
+forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans
+représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de
+leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent
+raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée
+intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
+et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.
+
+La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est
+mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables
+d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
+journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
+devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
+réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État;
+les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver
+en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
+et les critiques personnelles devraient céder la place à une
+collaboration franche et intime.
+
+S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer
+des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion,
+intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse
+l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
+monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un
+grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
+dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la
+lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
+scabreuse question: «À quand la fin?»
+
+Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit
+d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
+Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
+abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui
+lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
+souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a
+rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
+créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
+l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les
+esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude
+particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la
+propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se
+décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
+tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et
+accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant
+ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.
+
+Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non
+seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en
+raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.
+
+La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection
+locale et dans son remplacement par un bon et sain système
+proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
+modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la
+Prusse et le Mecklenburg.
+
+La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
+partis.
+
+La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements
+allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail
+créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
+dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système
+parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
+nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations
+populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des
+fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes
+politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas
+devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible
+espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir
+l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait
+trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de
+s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à
+contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
+intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée,
+suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
+un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
+pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement,
+systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer.
+Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des
+habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la
+responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les
+méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de
+juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour
+être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité
+de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
+jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
+et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire
+l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui
+elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de
+nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État
+véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des
+voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection
+des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables
+et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.
+
+Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en
+plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation
+partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la
+tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient
+une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des
+mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce
+qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux,
+s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne,
+il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient
+pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la
+politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
+outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se
+trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités
+actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont
+souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe
+de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
+sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette
+responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et
+inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un
+ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération,
+passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et
+cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans
+celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la
+phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
+interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre
+activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de
+stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer
+des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance
+militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité
+d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que
+nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il
+n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir
+de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le
+plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement
+d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
+conclusions pratiques.
+
+Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que
+redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et
+immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se
+sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du
+peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées
+portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du
+système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de
+coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible
+la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements
+d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en
+Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament
+politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en
+juger d'après les expériences que nous offrent les administrations
+communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes
+d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce
+rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre
+la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres
+États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument
+académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position
+géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure
+gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est
+précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays
+qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande
+souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril
+encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude
+à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en
+faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux
+difficultés extérieures.
+
+Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire
+absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment
+de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de
+partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la
+tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple
+élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments,
+les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de
+réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne
+dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en
+même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait
+à exiger que les ministères se composent en partie de membres du
+Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et
+qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre
+expédient universel: nomination de commissions ou de comités
+parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables,
+susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez
+les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre
+compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des
+projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les
+esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne
+peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer
+ces erreurs ou faire mieux.
+
+Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos
+déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future
+et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie
+et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien
+marquer que nous nous trouvons au cœur même de la vie pratique, où nous
+avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et
+plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons
+cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme
+une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir
+nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons
+désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car,
+dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même
+temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations
+actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes
+de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à
+l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.
+
+En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau
+que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à
+lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son
+génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire
+est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple,
+dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est
+limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une
+forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles
+s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité,
+c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut
+accroître presqu'à l'infini.
+
+Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions
+physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses
+trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes,
+modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les
+maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et
+perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les
+masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres
+actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois
+genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et
+d'assaut, et la force de résistance intérieure.
+
+Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit
+par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges,
+droits intangibles forment une végétation naissant de graines
+insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle
+force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé
+de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas
+de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse
+direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état
+d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de
+dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent
+les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque
+instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque
+instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté
+orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les
+graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.
+
+Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines,
+bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur
+le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix
+tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un
+semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson.
+Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité
+efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit
+conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement
+et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles;
+il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune
+reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé
+par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est
+celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes
+nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une
+réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui
+insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de
+volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le
+mystère de la création.
+
+C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour
+qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut
+se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se
+donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui
+qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits
+mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur,
+parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y
+voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui
+s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les
+résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut,
+dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un
+écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au
+développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt,
+lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le
+plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de
+toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans
+l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps
+qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont
+les conditions de la force de direction politique à longue portée.
+
+Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des
+lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement
+des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent
+pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La
+continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de
+la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence;
+elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent
+dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck,
+elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations
+d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous
+attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements
+irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux
+tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne
+présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles
+qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant
+jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du
+jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.
+
+Restent les ministres, avec leur art de manœuvrer. Ce qui leur assure
+une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs
+convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent
+devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel,
+que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère
+féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est
+teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher
+l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il
+leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques
+semaines, dans une atmosphère hostile.
+
+Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à
+leur assurer pendant un temps assez long la force de direction
+intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet
+effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de
+cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop
+longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État
+toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et
+s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il
+s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une
+génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un
+successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire
+dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les
+rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des
+sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une
+politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois
+ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas,
+l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce
+serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce
+serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait
+faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le
+manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux
+parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de
+matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions
+et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux
+son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail
+créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions
+saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à
+rien.
+
+Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de
+direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant
+que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non
+d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à
+rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et
+agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la
+longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la
+concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de
+notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de
+moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La
+méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée
+pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre
+humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de
+nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc
+incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le
+plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de
+gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit
+de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de
+leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre,
+même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.
+
+Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats,
+Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à
+l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous
+ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait
+pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la
+méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple,
+non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en
+tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent
+leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de
+réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par
+leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes
+d'État et leurs penseurs.
+
+Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et
+misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des
+organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les
+droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la
+consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou
+l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils
+n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes
+phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se
+composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et,
+d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses;
+tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le
+conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la
+carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les
+réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant
+que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction
+de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la
+communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte
+des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait
+duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de
+la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne
+pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de
+tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est
+possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie
+peut durer.
+
+Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai,
+depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se
+perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir
+d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos
+divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes,
+qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres,
+qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous
+ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la
+nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu
+seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de
+gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par
+des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs
+pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité:
+tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens
+politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.
+
+Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique
+le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts,
+enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir
+puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la
+création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le
+considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner
+l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à
+gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de
+jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré
+la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur
+train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces
+hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des
+responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de
+brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la
+balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi
+comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent
+pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique
+cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour
+devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.
+
+Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop
+grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique
+puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où
+la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une
+sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et
+de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les
+directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la
+croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut
+être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera
+d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa
+composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et
+incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des
+influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction
+de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les
+entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la
+force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans
+le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son
+histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument
+d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant
+de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique
+qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule,
+mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les
+forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce
+ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la
+force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être,
+spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes
+membres aide et protection.
+
+L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous
+avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que
+nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à
+l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe.
+Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par
+nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans
+toutes les parties du monde où se passaient des événements importants.
+L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne
+croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous
+ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse
+qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des
+finances et que la guerre est en train de faire fondre.
+
+Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence
+d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides.
+Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution
+aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne
+pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés
+et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient
+tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et
+équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis
+personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations
+personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des
+responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des
+déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse
+fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique
+dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant
+historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au
+futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du
+travail organique et étaient en rapport avec les architectures
+emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour
+d'eux à profusion.
+
+La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte
+pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne
+peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La
+concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit
+et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines
+disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui
+flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les
+génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces
+deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de
+personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de
+l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque
+des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par
+l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a
+l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque
+domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible
+de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont
+détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique
+ou par le désœuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir,
+soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la
+responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces
+méfaits signe lui-même sa sentence de mort.
+
+Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle
+apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant
+sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons
+caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se
+révèle dans la vie politique.
+
+Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré
+comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé,
+c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative,
+l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était
+l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce
+qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche
+des affaires, c'était la très grande habitude d'administration
+patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine
+rural.
+
+L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier
+manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il
+est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est
+protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la
+tradition.
+
+Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions
+locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau.
+N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive
+rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et
+l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et
+se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être
+tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont
+dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion
+à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle
+traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur
+viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une
+source extérieure et nouvelle.
+
+La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se
+reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et
+moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et
+épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite
+princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un
+voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent
+rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de
+soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On
+sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est
+pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est
+incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les
+événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les
+administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la
+conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la
+construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à
+moins que ce ne soit du ciel.
+
+Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:
+l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et
+l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,
+idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de
+la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice,
+tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à
+ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la
+recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous
+connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de
+Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se
+consume et consume son entourage.
+
+Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout
+travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges,
+la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier,
+est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera
+réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus
+rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles
+pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans
+précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas
+à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans
+la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi,
+la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à
+l'intuition.
+
+Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que
+la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois
+échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,
+non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et
+de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition,
+mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques,
+financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe
+traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité
+qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action,
+du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se
+sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que,
+d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une
+ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre
+des forces.
+
+Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force
+active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui
+caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le
+conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se
+représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en
+communication avec le monde organique et d'en subir l'influence
+profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des
+mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre
+esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination
+réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de
+scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux
+natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux
+maîtres de la politique.
+
+Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de
+mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis
+l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne
+signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer»
+(_Schaffen_).
+
+La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans
+et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse,
+possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise
+incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et
+cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État.
+Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et
+loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette
+classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous
+savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de
+l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet
+prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution
+d'État de la plus haute importance, presque indispensable.
+
+Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle
+se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à
+diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne,
+à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles
+d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la
+lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau.
+Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce
+résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue
+familiarisation.
+
+Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce
+qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire
+prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni
+parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses
+et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation,
+tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un
+obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement
+étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point
+tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en
+trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre
+sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la
+situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et
+mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'œil qui porte loin et
+perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans
+laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit
+aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple
+hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit
+d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était
+d'ailleurs pas d'une noblesse pure.
+
+On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit
+d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations
+existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont
+montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de
+toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé,
+comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et
+improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'œuvre de l'État.
+
+Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur
+les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons
+besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues,
+en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens
+moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de
+responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se
+compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq
+millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la
+plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine
+purement administratif.
+
+L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la
+nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que
+régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule
+raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent
+au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière
+administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière
+antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il
+cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme
+eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux
+arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en
+vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans
+l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables,
+dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de
+nature à diminuer leurs chances de réussite.
+
+Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du
+parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une
+façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation
+et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette
+sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et
+pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à
+notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a
+jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il
+nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la
+vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et
+l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France
+sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une
+base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à
+imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi
+dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une
+supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un
+ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui
+son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de
+plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique
+parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de
+responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a
+résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa
+connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On
+prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit
+pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.
+
+La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire
+contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement
+faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de
+l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté
+politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que
+l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis
+trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe
+qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement
+supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire
+venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce
+qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,
+grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa
+non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des
+réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème
+d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire
+d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer
+à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de
+trouver un successeur.
+
+Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la
+population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du
+niveau de culture et des conditions favorables au développement de
+talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que
+l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques,
+quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont
+dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection
+automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.
+
+Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de
+méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société
+par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société
+locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il
+s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des
+responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les
+meilleurs et les plus forts.
+
+L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace
+d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir
+ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans
+leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il
+s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence
+acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est
+autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait
+inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins
+inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons
+naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos
+destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent
+héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions
+mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales
+de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y
+paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est
+inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un
+feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de
+son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en
+aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée
+dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les
+Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui
+est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures
+pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de
+rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de
+procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire
+n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des
+chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de
+Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec
+des concurrents de la même force que lui.
+
+Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il
+porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus
+de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus
+cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées
+politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il
+est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui,
+s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait
+peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se
+pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie
+politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans
+choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui
+s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous
+enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne
+sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez
+limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les
+dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte
+le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des
+forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.
+
+On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand
+nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,
+encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants,
+obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux,
+finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont
+quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait
+que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui
+n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.
+
+Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après
+des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions
+pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent
+plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus
+élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives
+sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à
+l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.
+Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces
+matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut
+suffire aux époques de constellations humaines particulièrement
+favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des
+premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une
+compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des
+résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs
+choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues
+pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les
+conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la
+possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et
+nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons
+purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la
+Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle
+décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.
+
+La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons
+reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à
+spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la
+nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations
+terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle
+traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à
+l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous
+réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur
+de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du
+peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions
+responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements
+nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est
+absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et
+compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins
+nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences
+soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute
+nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au
+point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce
+pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul
+préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que
+les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la
+concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories
+seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront,
+une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur
+compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut
+attendre ces effets, doit être l'œuvre de la nation. C'est la nation qui
+doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui
+germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes
+électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie
+des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.
+
+Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à
+côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la
+stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.
+
+Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la
+tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est
+une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et
+intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la
+dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa
+solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous
+savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre
+pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps
+que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions,
+signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du
+peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables
+d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de
+sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer
+dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels
+cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement
+qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands
+trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui
+donnant pour base l'abnégation et le privilège.
+
+Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre
+ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question
+de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes
+obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent
+inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes
+et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure
+politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.
+
+Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui
+n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété
+héréditaire de certaines associations familiales et de certaines
+combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées
+et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être
+despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
+les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on
+s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
+bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel
+point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout
+entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
+d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
+levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en
+renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule
+réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un
+bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix;
+ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont
+poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
+à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_,
+la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
+manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
+et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par
+l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par
+des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes,
+c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
+leur volonté.
+
+Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique
+et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une
+moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
+et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre
+contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en
+la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à
+l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
+d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
+pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe
+possédante et restrictive.
+
+Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un
+gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
+politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une
+autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
+conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État.
+Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie
+organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse,
+grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
+passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
+combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
+décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
+politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
+politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux
+maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du
+parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la
+longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
+et indépendante dans le choix de ses moyens.
+
+On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort
+qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
+valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas
+réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la
+responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les
+soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
+technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de
+l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
+voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait
+les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années
+heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
+d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se
+maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à
+cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
+la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel
+cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La
+guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes
+secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs
+communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.
+
+C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour
+vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la
+vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son
+sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du
+maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables.
+Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude,
+qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime
+la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
+est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de
+ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à
+la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie
+individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre
+dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
+du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir
+de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de
+quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent
+et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce
+qu'il fait.
+
+S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau
+politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
+fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans
+tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
+des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et
+intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
+la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du
+réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à
+ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
+les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
+au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer
+la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que
+l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles
+qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
+solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
+régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
+la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de
+ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
+pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et
+cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la
+sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus
+des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne
+le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle
+chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de
+tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui
+encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
+sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
+d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu
+pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par
+l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
+privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
+solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la
+responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans
+lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de
+son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu
+dans un pays où il n'y a que de simples sujets.
+
+C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous
+amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues
+nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances
+particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire,
+ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près,
+pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais
+uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte
+pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec
+la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un
+dernier coup d'œil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.
+
+Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre
+humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses
+débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre
+humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus
+compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
+arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur
+l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie
+Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre
+sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à
+leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
+la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû
+être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière
+contre l'ensemble des forces de la nature.
+
+C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.
+
+Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte
+contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
+tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue
+consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît
+comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour
+la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue
+métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est
+caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre
+inférieur: l'intellect.
+
+La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes
+les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a
+produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
+elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la
+politique.
+
+Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue
+uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de
+développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
+et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement
+adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect
+utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises,
+dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la
+mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité
+d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
+l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
+Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont
+traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au
+cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.
+
+Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la
+terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté.
+Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance
+d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté
+transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme
+qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son
+propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son
+impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la
+planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles
+masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les
+hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
+rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
+solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et
+d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et
+nos actions dans l'abîme de l'irréel.
+
+L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit
+devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des
+résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et
+sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire
+comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs.
+Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine,
+elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les
+attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du
+_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague
+nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
+et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert
+la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables
+expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre
+enfer terrestre, autrement dit le néant.
+
+C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le
+sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie
+de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
+nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous
+reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un
+bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé
+jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.
+
+La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui
+intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la
+mécanisation était l'œuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
+la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
+asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes
+les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
+collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire
+lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a
+agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables
+organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions
+de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a
+associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres,
+en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de
+l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert
+toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
+entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme,
+haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des
+temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et
+dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les
+larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les
+paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la
+galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes,
+bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à
+nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte
+dont l'enjeu est notre propre sort.
+
+Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille
+est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous
+appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien
+le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même
+nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable,
+inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
+à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à
+savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
+grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle,
+en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant
+sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau
+caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son
+pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour
+devenir ses maîtres.
+
+Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre
+dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour
+le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
+vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des
+responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la
+communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la
+responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération
+qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
+au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences
+et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se
+prépare un triste avenir.
+
+Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour
+exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
+existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.
+
+FIN
+
+MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
+
+***** This file should be named 21413-0.txt or 21413-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/1/4/1/21413/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,11121 @@
+The Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Où va la monde?
+ Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain
+
+Author: Walther Rathenau
+
+Translator: S. Jankélévitch
+
+Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+WALTHER RATHENAU
+
+OU VA LE MONDE?
+
+CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN
+
+TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS
+
+DE
+
+S. JANKÉLÉVITCH
+
+PAYOT & CIE, PARIS
+
+106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+
+1922
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
+INTRODUCTION
+Le but
+Le chemin
+ I.--Le chemin de l'économie
+ II.--Le chemin de la morale
+III.--Le chemin de la volonté
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
+
+
+Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort,
+assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses
+idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le
+cadre de la République allemande.
+
+«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es»,
+pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,
+pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le
+fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste
+homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne
+laisse plus le moindre doute à cet égard.
+
+Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de
+l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les
+fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et,
+avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y
+porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes
+dont les conséquences seront encore plus terribles.
+
+L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et
+qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état
+d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble,
+mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se
+faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même
+du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en
+apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des
+mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses.
+
+Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient
+leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres
+peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,
+«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à
+leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation
+n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la
+soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative
+individuelle et de l'esprit d'improvisation.
+
+La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient
+également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans
+la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit
+d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et,
+d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une
+organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire
+de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde
+méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des
+générations futures».
+
+Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même
+l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de
+l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant
+«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y
+avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également
+dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le
+patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se
+trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la
+plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau
+lui-même a donné le nom de «mécanisation».
+
+Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa
+voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances»,
+il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation
+et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,
+doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes
+affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la
+fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une
+situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système
+capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en
+dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au
+moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de
+conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.
+
+Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en
+faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout
+en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour
+quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires
+pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune
+doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins
+qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire
+dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera
+encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la
+nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système
+pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en
+plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,
+dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte
+les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un
+facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux
+autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses
+bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des
+classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre
+les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme
+comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives
+lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen.
+Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la
+fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une
+quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens
+le plus large et le plus profond du mot.
+
+Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus
+nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus
+effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un
+travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur
+pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant
+tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières
+premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer
+au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de
+l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et
+véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication
+d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à
+aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la
+passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et
+l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de
+richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui,
+pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque
+pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des
+riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable,
+mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie,
+également «mécanisés».
+
+Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et
+mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne.
+C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne
+le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti.
+
+Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état
+de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot:
+«organisation»; organisation de la répartition des matières premières,
+organisation de la production, organisation de la consommation, au sein
+de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la
+forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa
+partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car
+Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de
+posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au
+lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a
+saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact
+avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son
+pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin
+brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui
+aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette
+nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait
+comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.
+
+S. J.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il
+parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de
+puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose
+ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales.
+
+Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le
+besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus
+profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la
+terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de
+s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de
+l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le
+froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et
+l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette
+question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse
+entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des
+désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui
+permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et
+l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui
+existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions
+d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune
+de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.
+
+Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé
+par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de
+réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique,
+résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de
+la loi morale.
+
+Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt
+s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner
+momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger
+son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes
+extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent
+expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant
+d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel
+qu'il est inscrit dans son propre coeur; et lorsque, se jouant et se
+livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle
+dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un
+renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des
+utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique,
+transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de
+maigres dimanches.
+
+Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de
+développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité
+vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer
+des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse
+pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où
+elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les
+meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux
+qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée,
+qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs
+privilèges: l'inquiétude.
+
+D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de
+ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide
+d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de
+promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,
+car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est
+erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse
+imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de
+la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une
+assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond
+à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique
+a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour
+l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour,
+pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre
+l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché
+ces verres, la foi a expiré.
+
+Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements:
+rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose
+l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer
+de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais
+l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales
+la vieille base faite de miracles palpables; les convictions
+transcendantes survivent toujours dans notre coeur, mais elles exigent
+une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage
+nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la
+plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous
+consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de
+l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de
+notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume
+spirituel.
+
+Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des
+Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes
+formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et
+aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure
+où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son
+règne.
+
+
+II
+
+Ce livre s'attaque au coeur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est
+le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine
+centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son
+but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique.
+S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux
+empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai
+qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a
+pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin
+s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la
+révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son
+dernier espoir est celui du bien-être matériel.
+
+Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus
+que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle;
+ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant
+l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique.
+
+Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que
+son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une
+bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un
+fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne
+à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel
+autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne
+l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays
+primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le
+chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon coeur et mon
+devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est
+incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels.
+Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des
+fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des
+pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le coeur qui, en dernier lieu,
+décide du devenir humain.
+
+Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire
+assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du coeur;
+et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit
+une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle,
+qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec
+elle-même.
+
+Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui
+naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et
+qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de
+négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a
+sa source dans la force créatrice du coeur, dans l'imagination nourrie
+par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements
+découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions
+ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte
+que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau
+critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira
+jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,
+la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer
+cette transformation.
+
+Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas
+que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement
+commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du coeur.
+
+Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les
+services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure
+qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.
+Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le
+renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et
+passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons
+en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la
+conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre
+existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour
+nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.
+
+Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non
+parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que
+l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce
+qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en
+butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne
+lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la
+rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur
+cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à
+chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque
+pas douloureux qui la rapprochera de la lumière.
+
+Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir
+ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action,
+et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre
+mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles
+d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes
+choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la
+volonté divine.
+
+
+III
+
+L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la
+connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est
+guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision
+mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence
+du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la
+pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la
+dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie
+affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie
+moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des
+rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère
+aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus
+grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au
+courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils
+sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du
+monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur
+l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se
+contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel
+qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction.
+
+Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le
+juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu
+qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à
+l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe
+comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément
+spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une
+conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le
+voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir
+chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car
+l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol.
+
+Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une
+instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous
+est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce
+qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les
+sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec
+ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les
+plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs
+signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme
+a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses
+phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci
+et Goethe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des
+choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient
+poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le
+présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes
+intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est
+qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient
+de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de
+la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis,
+l'arène de lutte et le tombeau de l'homme.
+
+Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments
+artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a
+jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation
+de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera
+l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les
+fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées,
+l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec
+plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la
+vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés
+d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de
+la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent
+la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments
+indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le
+chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les
+sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels,
+délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions,
+transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction
+spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et
+sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et
+d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des
+penseurs.
+
+Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la
+généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui
+prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement
+unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce
+nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans
+convictions et renoncement à contre-coeur, provient d'une source très
+profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu
+la foi.
+
+Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui
+arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est
+nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant
+donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?
+
+Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est
+repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent
+devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son
+but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers
+le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie.
+Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de
+l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses
+changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette
+vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné,
+et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette
+scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur
+devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même
+l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste
+action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation,
+puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue
+même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le
+courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe
+temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence
+retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté;
+mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates,
+anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité
+et remet l'action en honneur.
+
+Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent
+contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis
+de formuler une observation de nature à écarter ure erreur
+traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref
+intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à
+la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie
+affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure
+que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles,
+aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre
+sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,
+nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous
+ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau
+des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et
+anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs.
+Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la
+créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart
+de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne
+travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle
+transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met
+le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer
+insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et
+asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les
+porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant
+l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si
+vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la
+grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et
+dominatrices, depuis longtemps éteintes.
+
+Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse
+toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit
+tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand
+homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du
+moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Goethe
+était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger
+et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces
+prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans
+des milliers de coeurs, et ces coeurs, soit dans leur simplicité, soit
+dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient
+jadis les coeurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la
+mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute
+création.
+
+Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité
+supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du
+temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir
+remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le
+doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le
+passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si
+tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus
+familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour
+excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par
+les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers
+la perfection toute nécessité mécanisée.
+
+Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est
+digne de respect, car elle est l'oeuvre, non des hommes, mais de
+l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est
+jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons
+d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour,
+jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière
+dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui
+aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que
+notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une
+affection chère à notre coeur; c'est cependant par notre coeur que passe
+le chemin qui conduit à la liberté du monde.
+
+Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule
+intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de
+vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés
+d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions,
+mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le
+tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une
+graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main
+deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent,
+les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de
+dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que
+les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux
+vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir
+dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse
+l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la
+_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche
+archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute
+tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses
+mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse
+rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne
+sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau
+s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue
+duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment
+où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la
+forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en
+théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects
+de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans
+les vases purifiés une vie nouvelle.
+
+Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de
+favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation,
+nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours
+ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté
+et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons
+microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de
+toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une
+conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de
+l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration,
+visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie
+intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif
+et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il
+émet l'écho de la symphonie.
+
+De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous
+possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible
+avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre
+volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations
+mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le
+passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos
+sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments
+ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure
+d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet
+d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au
+passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force
+qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les
+sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu
+éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance.
+
+La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et
+de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes
+et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les
+envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel,
+elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle
+paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les
+germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie
+de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à
+cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par
+devenir familières.
+
+Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas
+nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable
+d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts
+en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera
+pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste
+apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule
+condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec
+la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles.
+
+
+
+
+LE BUT
+
+
+Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont
+notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux
+événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre.
+
+Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de
+notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée
+irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches
+supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance
+particulière et entravaient son ascension.
+
+L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,
+d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement
+des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé
+dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs
+intellectuels correspondant à la nouvelle organisation.
+
+Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité
+était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la
+technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner
+d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il
+fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains,
+introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau,
+une conception du monde et une foi nouvelles.
+
+J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur
+Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner
+son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui
+le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien
+considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une
+organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une
+hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres,
+assurent leur vie et leur avenir.
+
+On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux
+les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage
+d'embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ces éléments. C'est
+pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à
+lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est
+que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de
+l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer
+inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les
+diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres:
+capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe,
+féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des
+liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche
+des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente
+d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de
+personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout
+autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des
+phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à
+la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus
+profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une
+augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,
+elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle
+des êtres vivants.
+
+Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit
+cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses
+tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le
+protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire
+le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour
+atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales,
+tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle
+soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à
+l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le
+monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins
+qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du
+renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout
+ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée
+s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est
+plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux
+périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même
+temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se
+soit manifesté depuis les origines de la planète.
+
+Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité
+de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc oeuvre
+de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.
+Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois
+inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui
+regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que
+produit de l'évolution et oeuvre de la nature, elle a droit à notre
+respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons
+regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses,
+afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que
+nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son
+sens caché.
+
+Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie
+matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant
+que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des
+millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui
+assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la
+maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni
+admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa
+domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une
+existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance,
+d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion
+de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent
+pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se
+retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et
+modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que
+pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la
+veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de
+vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y
+ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les
+mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à
+destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par
+la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable
+d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de
+vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se
+défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la
+dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le
+moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées.
+
+C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation.
+Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association
+forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme
+elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente,
+comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et
+des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire
+communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de
+solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour
+autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont
+obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le
+bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et
+ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres.
+L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement
+instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et
+c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses
+conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et
+contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni
+mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent
+plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables
+d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute
+humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de
+développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que
+soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la
+mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se
+soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de
+triompher de sa contrainte.
+
+Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie
+de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une
+entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les
+heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction
+organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle
+a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation
+continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un
+abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les
+ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la
+fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du
+capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines
+et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant
+qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque
+groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la
+conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de
+perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif.
+Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à
+établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle
+favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et
+par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre
+les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée,
+aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut
+être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise
+doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui
+concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un
+organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de
+la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque
+au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces.
+
+Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers
+l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la
+mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme
+celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction
+matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête
+des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront
+pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant
+qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme.
+
+On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première
+réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice
+matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au
+service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses
+connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que
+l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser
+contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement
+mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui
+veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la
+remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui
+leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés
+eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des
+valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et
+sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît
+comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent
+sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais
+on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que
+personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et
+que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne
+s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages
+extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu
+l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des
+questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la
+misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le
+problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour
+l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la
+tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se
+manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation
+intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives
+de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les
+yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son
+sein.
+
+I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une
+volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente
+l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute
+spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à
+l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste,
+l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour
+vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de
+commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de
+son époque.
+
+On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte
+intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du
+travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les
+règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux
+l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui
+est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins
+facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut
+que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et
+l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne
+garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La
+pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on
+ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral,
+comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans
+le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix
+de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à
+pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les
+hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On
+proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et
+c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie.
+Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune
+joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:
+choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un
+fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des
+aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être
+atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague
+et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de
+sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les
+éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints;
+le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le
+jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se
+dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la
+nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court
+d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et
+créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme
+malédiction, à ceux qu'il aime.
+
+Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état
+primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la
+grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont
+créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un
+atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral
+où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que
+parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre
+la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs
+ancêtres avaient réservés aux esclaves.
+
+Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par
+l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant
+irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en
+soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la
+tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par
+l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance
+trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le
+monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce
+qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel.
+
+Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes
+de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie,
+amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une
+véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses
+possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les
+ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des
+futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une
+société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de
+meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est
+impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le
+plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur
+l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il
+a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la
+confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans
+des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que
+le monde consacre à toutes les oeuvres de civilisation.
+
+II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est
+attentatoire à la liberté humaine.
+
+Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure
+de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est
+extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure
+de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison
+avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le
+travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis
+celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du
+journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord
+et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin.
+L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et
+d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de
+l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix
+le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense.
+C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de
+l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de
+forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence
+individuelle.
+
+L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité.
+Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,
+l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et
+notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que
+nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous
+avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela:
+l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en
+raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on
+voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des
+guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas
+à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le
+charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées.
+
+Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au
+sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice,
+qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que
+chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient
+devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature
+chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et
+que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,
+firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles,
+politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un
+enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est
+subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à
+élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une
+organisation qui n'est pas l'oeuvre de l'homme, devient une odieuse
+soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la
+responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan
+de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais
+sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé
+de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de
+liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une
+apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de
+la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en
+aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la
+même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et
+les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par
+sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas
+réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions:
+l'éternisation de la dépendance.
+
+Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans
+le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant
+qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état
+individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les
+multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient
+pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une
+seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le
+contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières
+doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en
+armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de
+chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en
+vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais
+c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le
+développement et jugées commodes, que la division, inévitable en
+elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est
+devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de
+chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et
+cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à
+l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les
+couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la
+diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la
+contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang
+social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance
+accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa
+supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut
+pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain
+capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or,
+abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont
+tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi
+les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.
+
+Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple
+inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance
+fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et
+moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de
+même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale
+qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable
+insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours
+présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le
+prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non
+à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais
+s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont
+les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de
+résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui
+n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect
+d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité
+de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque
+manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la
+vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et
+se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a
+été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi
+et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort
+intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait
+le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au
+lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou
+profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de
+satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte
+dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette
+vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants
+et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou
+indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de
+faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État,
+lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons
+juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné
+pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous
+indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un
+bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du
+socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme
+soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la
+bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale.
+Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le
+libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la
+protection des forces de conservation.
+
+Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la
+mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins
+un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins
+épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux
+épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les
+peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui
+leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais
+de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion
+des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec
+les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener
+au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de
+tout travail physique se complique d'une constante tension
+intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité
+physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la
+population.
+
+Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil d'ensemble ce phénomène de
+stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance
+irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du
+travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un
+retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé
+définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le
+christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples
+un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir
+personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres
+en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à
+d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme.
+
+III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et
+consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de
+l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des
+lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle
+et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la
+rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur
+l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme
+la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui
+régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui,
+remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la
+morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et
+se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous
+ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a
+elle-même pour base la lutte et l'hostilité.
+
+Le coeur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère
+d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une
+flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la
+mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne
+trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs.
+
+L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans
+ses oeuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses
+semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de
+temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le
+service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient
+autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus
+large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance
+plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à
+combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il
+convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est
+l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à
+volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose,
+laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à
+parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir
+compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De
+quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit
+d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces
+murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui
+le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun
+est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile.
+Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un
+acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un
+associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce
+qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore
+parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur
+ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile.
+C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et
+inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage
+de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide
+convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux
+coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur
+philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté
+lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut
+offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en
+reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage,
+en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de
+choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à
+agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont
+si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches
+réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises
+expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue
+connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les
+autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse
+ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le coeur de l'homme est
+tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur,
+à l'affection. Ce qui endurcit ce coeur, c'est la détresse, c'est le
+fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et
+dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur
+et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre
+le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi.
+Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller
+l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.
+
+L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à
+groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être
+dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui
+promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec
+d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation
+d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation
+d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un
+idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des
+intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde
+en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver
+qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son
+intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux
+à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,
+non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien
+plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme
+plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la
+confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance
+de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres
+du sentiment.
+
+Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses
+victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte,
+à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce
+qu'il y a de plus grand au monde a été l'oeuvre de l'amour et de la
+solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise
+le fer, la foi déplace les montagnes?
+
+Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est
+frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
+s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à
+son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
+dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car
+elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme
+noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce
+qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle
+travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la
+bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la
+détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre
+la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
+et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division
+en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
+jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
+mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect.
+
+Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les
+hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre,
+le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux
+qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses
+yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle
+supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le
+front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
+déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des
+hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
+l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant
+le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit
+que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
+Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là
+verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit
+des liens de la mécanisation.
+
+Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
+amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
+les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui
+naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si
+elle n'a pas été régénérée par la force émanant du coeur; la nature qui
+n'a pas été reproduite par un oeil inspiré n'est pas la vraie nature; le
+chef-d'oeuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par
+l'art en une oeuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été
+purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré
+comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît
+pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue
+d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
+et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense
+personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence
+qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la
+mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son
+produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps
+préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans
+lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
+innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables
+que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté
+nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par
+les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à
+l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une
+institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est
+la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins
+individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur
+terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté
+humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme.
+Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à
+l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à
+tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la
+mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité
+militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte
+que nulle oeuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la
+responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
+comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée
+de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les
+créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la
+honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
+nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui
+leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre
+de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
+chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
+cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une
+reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
+la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
+crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
+d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
+puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation
+sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre
+empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
+création, son coeur communiera avec celui de la divinité et y puisera les
+joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une
+parfaite théocratie organique.
+
+Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le
+régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste
+à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a
+mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de
+la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de
+l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès
+insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a
+permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de
+la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute
+spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné
+s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit
+sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du
+maître du rouage, l'esclave de sa propre oeuvre. Manque de liberté, peine
+dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont
+les conséquences de cet état de choses.
+
+Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
+trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible.
+Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation
+matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles
+connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature
+autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la
+mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il
+la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la
+vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour
+travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du
+salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de
+plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et
+sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son
+bonheur particulier où il entre si peu de noblesse.
+
+Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non
+par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à
+laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour
+l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous
+apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la
+sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
+l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la
+combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité
+énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état
+d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
+reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que
+c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
+sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce
+jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais
+qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à
+son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles
+inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation,
+à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
+préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait
+latente dans les obscures profondeurs du coeur humain. C'est l'âme qui
+vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même
+de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux
+nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après
+avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
+que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de
+créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans
+toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures,
+destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
+sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
+mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le
+monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire
+l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci
+qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
+la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de
+l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche
+modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous
+proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il
+faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
+d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après
+laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en
+spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des
+forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
+d'abri.
+
+* * *
+
+Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous
+avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
+chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide
+vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme
+pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité
+matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique.
+
+Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les
+projets purement matériels.
+
+I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des
+formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la
+conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux
+circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
+détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque
+changement des conditions extérieures correspondrait un changement
+équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le
+plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à
+l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte
+terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations
+et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois
+physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles
+pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu
+lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances
+de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident
+toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de
+richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère
+ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple
+arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
+doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à
+la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à
+sa situation géographique. Tout cela semble vrai.
+
+Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres
+moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc
+la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les
+êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à
+elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à
+apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour,
+n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette
+mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature,
+bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
+chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
+intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la
+force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la
+supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
+l'autre.
+
+Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent
+démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la
+matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
+êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à
+flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une
+oeuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les
+choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est
+l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut
+qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun
+de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent
+comme l'oeuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
+reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi
+sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
+mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité
+favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
+veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable.
+Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
+mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à
+réaliser sa propre perfection.
+
+Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit
+pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
+formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et
+biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions
+les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les
+armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
+avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être
+aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la
+créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces
+biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement
+terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la
+convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le
+porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le
+porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
+beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et
+à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
+mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple
+noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement
+pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au
+milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
+preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but
+final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série
+de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus
+besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie,
+la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre
+mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
+besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel
+enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
+rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain
+qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et
+les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et
+notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
+l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter.
+C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de
+souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les
+forces qu'on dédaigne pour soi-même.
+
+II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se
+justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle
+est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle
+que nous devons exiger d'eux?
+
+Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
+Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et
+non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore
+est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
+force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
+effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne
+devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
+entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la
+nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
+suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre
+vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des
+sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la
+pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est
+le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la
+vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui
+échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre
+existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à
+l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
+soupèse.
+
+Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à
+ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
+préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous
+croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être
+démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
+s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
+soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
+nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
+inébranlable.
+
+Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la
+démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce
+que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et
+cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
+jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la
+vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique
+ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à
+l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le
+plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne
+cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante?
+
+C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre coeur. Chaque parole
+sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née,
+non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
+chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
+démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
+Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce
+qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
+qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde
+qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa
+poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront
+après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer
+ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel
+quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes.
+
+Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
+découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
+qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
+pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la
+lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite.
+Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne
+ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas
+manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!»
+La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de
+la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience.
+Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du
+jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
+ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
+évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
+ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
+avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
+incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires
+et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que
+dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui
+résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
+toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction
+intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient
+concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine,
+reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
+un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète.
+
+C'est ainsi que le but nous est dicté par le coeur, tandis que le chemin
+qui y conduit nous est indiqué par la conscience.
+
+Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour
+consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
+du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses
+idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient
+sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix
+intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité.
+
+III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à
+l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont
+incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute
+existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie
+intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
+du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
+avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?
+
+L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
+comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
+vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités
+est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension
+ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil,
+l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et
+les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
+déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil
+de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que
+lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible.
+Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées
+dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur,
+jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
+théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui
+ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles.
+L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du
+parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
+revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit
+dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous
+parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et
+d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
+considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
+mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos
+coeurs.
+
+Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que
+nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se
+transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume
+dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche
+pragmatique?
+
+Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être.
+Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain
+naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée
+suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui
+encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
+entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et,
+malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du
+ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
+est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour
+offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements,
+d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer
+et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
+forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée
+de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
+célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction
+d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir
+le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera
+toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.
+
+Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de
+nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se
+faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus
+intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des
+choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la
+couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
+sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le
+courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre
+la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux
+dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à
+toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne
+heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
+courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour
+celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de
+désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière
+les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous
+la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de
+création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver
+son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui
+le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
+une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs
+s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même
+l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions
+caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de
+leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui,
+tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du
+commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une
+partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que
+de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine,
+n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a
+sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.
+
+Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
+vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?
+
+Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
+langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse
+retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer
+sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de
+toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de
+l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le
+manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que
+dégénérer en guerre civile.
+
+Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant
+qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même
+n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre
+réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je
+combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte
+des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des
+épis vides.
+
+Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à
+droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché
+par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
+cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille
+puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître
+aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
+d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au
+moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
+aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
+ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons,
+bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.
+
+Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des
+racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne
+pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une
+nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est
+plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation
+qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée
+par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la
+contrainte.
+
+Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la
+contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il
+s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre
+chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une
+entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de
+l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
+C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la
+contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des
+soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
+donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure
+telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la
+ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que
+de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption
+conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut
+être voulue de Dieu.
+
+Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans
+une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
+partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se
+trouve en présence d'un état d'esclavage.
+
+Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
+christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais
+sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès
+du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans
+l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'oeuvre des
+couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à
+savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
+immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons
+trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le
+chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui
+jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui
+sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la
+responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la
+contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage
+est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.
+
+Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de
+l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne
+figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme
+citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit
+qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il
+n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
+il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
+le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas
+de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
+l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut;
+il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme
+il le dit lui-même, libre.
+
+Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
+appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques
+jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail
+de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire
+et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits.
+Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
+d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans
+loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une
+énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un
+seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un
+sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un
+ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un
+camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui;
+l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.
+
+Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses
+deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
+autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
+chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
+l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le
+maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
+syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il
+reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges
+dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées
+d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
+qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.
+
+Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort
+et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et
+règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une
+fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement
+fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà
+quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il
+faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux,
+ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation,
+soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
+exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une
+fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
+payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.
+
+C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre,
+transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent
+liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent
+l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
+et l'autre étant des biens héréditaires.
+
+Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses
+enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce
+monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à
+lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres,
+dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.
+
+Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien
+esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai,
+n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux
+familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine
+où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était
+appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les
+apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination
+anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où
+les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas
+moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale.
+Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille
+civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la
+même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils
+forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.
+
+Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude
+éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique
+et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est
+incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son
+ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit
+pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
+bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit
+en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans
+avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
+contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche
+supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
+inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se
+heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement
+formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
+citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit
+par ses ascendants, aux classes inférieures.
+
+L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
+à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique,
+du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui
+n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail
+domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions,
+les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
+ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la
+nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à
+n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu
+que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.
+
+Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
+matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière
+bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement
+absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et
+irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié
+sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit,
+dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
+contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de
+lutte du mouvement socialiste.
+
+Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était
+pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
+coeur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
+dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
+poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer
+des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la
+conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
+éternelle.
+
+C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir;
+alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
+adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
+qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable
+d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient
+qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation
+et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du
+monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et
+tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après
+les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On
+voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions
+dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
+l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les
+centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et
+excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de
+l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la
+force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
+prêchait l'utile à la place de l'idéal.
+
+D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel
+qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un
+programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal:
+Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la
+répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires,
+illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la
+maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers
+suprêmes.
+
+Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les coeurs des
+hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son
+nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur
+peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
+époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
+terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans
+la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en
+oeuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le
+marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut
+transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
+lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
+trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les coeurs et leur
+fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des
+intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.
+
+Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action
+socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations,
+on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
+organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
+dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée
+libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le
+socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
+d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette
+bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à
+l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est
+détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la
+réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de
+nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle
+riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui,
+tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
+acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et
+l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement
+hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
+mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de
+la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à
+tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à
+mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.
+
+Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée
+au coeur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux
+idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans
+conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous
+rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de
+millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les
+droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une
+partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses
+fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de
+l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de
+l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui
+ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une
+certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une
+certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable,
+une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire
+disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de
+rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à
+tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une
+institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité
+personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de
+leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices
+humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous
+poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage
+quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même
+que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur
+terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la
+marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un
+effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question
+de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces
+inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne
+tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à
+poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons
+besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est
+dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice
+de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison
+intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme.
+
+Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant
+quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière
+prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à
+l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir
+attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui
+s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la
+rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la
+supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les
+conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de
+leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages
+la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est
+toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude
+quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui
+suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est
+que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,
+mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une
+mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit
+objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait
+même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée.
+
+Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine.
+
+
+
+
+LE CHEMIN
+
+
+
+
+I
+
+LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE
+
+
+Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique;
+aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient
+nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.
+
+Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur
+sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications
+lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et
+leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être:
+une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.
+
+On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la
+raison d'être_.
+
+Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir
+une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se
+sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du
+progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le
+moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau
+nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles
+manières de voir.
+
+La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante
+et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines
+qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de
+mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle
+aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer
+l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son
+développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe
+une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il
+serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions
+relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de
+savoir que la comédie de salon française se rattache par un
+développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait
+recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le
+choix de ses pièces par des considérations archéologiques.
+
+On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée
+par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions
+tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui
+repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels
+que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que
+subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se
+rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de
+rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être
+n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des
+efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de
+cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom,
+celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au
+point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant
+que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste
+en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un
+développement ultérieur.
+
+De la fausse application du point de vue historique découle la fausse
+appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la
+tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique
+consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à
+titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient
+désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se
+maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de
+rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la
+tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle,
+gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_
+définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande
+importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection
+théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de
+convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore
+aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout
+en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle
+possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de
+ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules,
+costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère
+à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un
+orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations
+pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple
+spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une
+solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous
+l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de
+conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle
+de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au
+préjudice de la Silésie ou des pays rhénans.
+
+Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre
+notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par
+«substitution de la raison d'être».
+
+* * *
+
+L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par
+l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par
+l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle
+était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la
+protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette
+hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal
+consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit
+guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées
+à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par
+l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes
+inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées.
+
+L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie
+ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes
+proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être
+suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient,
+des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des
+domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie
+des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au
+milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de
+recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de
+porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation
+féodale avait perdu son dernier droit à l'existence.
+
+Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la
+nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent.
+
+Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les
+monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources
+d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la
+technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche
+avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était
+orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance
+héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état
+social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas
+mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons
+théoriques.
+
+On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine
+justification interne: le capital se présentait principalement sous la
+forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige
+une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne
+pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène
+courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs,
+l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient
+particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un
+centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de
+beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base
+expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la
+centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur
+de leur accumulation entre les mêmes mains.
+
+Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire
+de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de
+l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait
+rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une
+direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la
+diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de
+l'horizon intellectuel.
+
+Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en
+attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la
+puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances
+territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des
+relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à
+l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était
+devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe
+bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les
+attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des
+intérêts opposés.
+
+La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la
+destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,
+leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle
+couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était
+incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter
+la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi
+la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à
+réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était
+familière depuis plus longtemps, possédait une expérience
+administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en
+remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie
+matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences
+monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches
+dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double
+avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa
+caste, plutôt qu'au profit de sa classe.
+
+C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée
+résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale,
+toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste,
+plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce
+qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté
+capitaliste, devient le sort inéluctable des masses.
+
+Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est
+incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour
+nous évident que l'organisation future, malgré sa possible
+différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la
+perpétuité héréditaire.
+
+Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus
+reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale
+l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra
+laisser une place assez large à la détermination autonome, à la
+responsabilité et au développement spirituel.
+
+C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus
+seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale
+déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une
+moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la
+responsabilité personnelle.
+
+Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la
+négation de l'injustice: la division des classes reposant sur
+l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès
+accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe
+donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure
+une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la
+suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de
+l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté
+spirituelle.
+
+La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un
+soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace,
+d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en
+dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut
+contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant
+dans sa mort le plus heureux des arbres.
+
+Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis
+longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin
+ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements
+chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de
+l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent
+compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et
+s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et
+l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un
+plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.
+
+Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère
+scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de
+renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever
+au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce
+raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.
+Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.
+Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment
+supprimer celle-ci?
+
+À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant
+le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital
+la propriété de l'État.
+
+Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent
+la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui
+est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers
+les points où le besoin s'en fait sentir le plus.
+
+Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la
+raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes
+et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les
+nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent.
+
+Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président
+mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie
+de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes
+les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse,
+dispose du capital du globe.
+
+Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de
+sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin
+de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre
+de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de
+vue politique et technique, les trois projets sont également
+irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également
+désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut
+être exécuté. Lequel sera-ce?
+
+Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les
+tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable,
+et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la
+Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.
+
+Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque
+capitaliste que le président autorise le département à se décider pour
+l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.
+
+Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les
+calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de
+travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau
+calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un
+ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du
+degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement,
+voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils
+déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale
+présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les
+seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration
+des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend
+depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la
+caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit
+d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir
+chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant
+cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés,
+faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le
+projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à
+la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de
+la rente.
+
+Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine
+d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un
+habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une
+nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume
+volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale
+décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en
+outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en
+argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend
+que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et
+l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine
+est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente.
+
+Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne
+sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi
+élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une
+fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but
+déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à
+élever la rente réellement, et non seulement sur le papier.
+
+Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État,
+il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La
+nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir
+l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les
+plus urgents et les plus avantageux.
+
+La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus
+indépendante et plus large.
+
+Quand on embrasse d'un coup d'oeil l'ensemble d'une industrie nationale,
+de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du
+mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant:
+malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante
+organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en
+restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes
+dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son
+propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir
+leurs épargnes pour la soutenir.
+
+Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer:
+que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles
+ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des
+organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont
+réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en
+placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en
+papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des
+placements productifs doit se prolonger, tant que les populations
+augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits
+susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire.
+
+Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous
+les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les
+revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie
+civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires
+est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente
+proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de
+consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont
+lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la
+rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les
+besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une
+série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente
+totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des
+exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales.
+Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul
+individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente
+et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne
+pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement,
+être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour
+compléter et agrandir ses installations.
+
+C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la
+rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a
+besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de
+l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production,
+partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les
+autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de
+production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il
+un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée
+que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste.
+
+C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au
+point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les
+mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de
+l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de
+placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui
+existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout
+reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut
+avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est
+indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels
+d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la
+question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission
+finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui
+importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le
+bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la
+collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en
+jouissances. La politique économique se transforme en politique de la
+consommation.
+
+Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets
+encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital
+était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation
+relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée,
+à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter
+leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être
+considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il
+n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon
+plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques,
+politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un
+signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait
+privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les
+conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du
+monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession
+implique puissance.
+
+À cela se rattache une autre question: celle des revendications
+injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du
+gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi
+la participation des classes inférieures à la richesse générale.
+Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de
+compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la
+rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la
+collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons
+formeraient un État dans l'État.
+
+Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du
+capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence
+d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes
+diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une
+menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes
+diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et
+diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces
+alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées.
+
+La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous
+offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de
+torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais,
+impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau
+étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement
+et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse
+facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un
+troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en
+suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse
+charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants
+visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol
+nourricier.
+
+Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des
+richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force,
+capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses,
+dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et
+inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les
+lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de
+l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau
+des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie.
+
+Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la
+répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut
+établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous
+aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la
+propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher
+quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se
+dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans
+laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera,
+pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui
+s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.
+
+Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.
+
+Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant
+que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun
+enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre
+à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et
+humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger,
+l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une
+population dense, représente un organisme aux articulations
+artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois,
+compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et
+réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des
+droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers,
+touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a
+besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas
+créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le
+toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève,
+tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y
+a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air
+même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri
+d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.
+
+Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on
+a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à
+chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut
+travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir
+son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à
+titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser
+péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la
+garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa
+mort, à l'exécution de ses dernières volontés.
+
+Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un
+mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer
+de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour
+cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère,
+démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou
+profaner des oeuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant
+certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle
+partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant
+d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait,
+la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats
+aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle
+profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un
+monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie;
+qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la
+communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas
+les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous
+avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des
+limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et
+d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en
+discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou
+des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se
+faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par
+l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires
+et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il
+peut.
+
+Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses
+tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit
+individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices
+dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-coeur aux
+exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et
+dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander
+quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur,
+pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été
+satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et
+pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.
+
+Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la
+collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la
+réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à
+volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car,
+contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation
+naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas
+de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau
+des moyens de travail et des forces de travail créés.
+
+Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est
+utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.
+
+Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts,
+qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie
+économique ayant atteint son plein développement repose sur une
+association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison
+que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité
+mesurée.
+
+Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare,
+lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et
+l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car
+les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les
+pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous
+devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou
+années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané,
+sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises
+sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au
+revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une
+part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible.
+
+Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une
+étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce
+qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au
+gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du
+blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses
+provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport
+utiles.
+
+Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus
+grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille
+travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La
+consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la
+collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité.
+
+Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et
+disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est
+produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour,
+disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en
+vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation
+de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une
+distinction entre la consommation justifiée et la consommation
+injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste
+que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.
+
+C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de
+notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute
+consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin
+primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe.
+
+Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique
+du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin
+élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu.
+Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique
+de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait
+absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train
+spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants
+affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur
+intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors
+même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail
+et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule,
+incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui
+n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du
+prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes,
+la valeur des bouteilles de champagne vidées.
+
+Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que
+cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi
+que l'antinomie de la consommation se trouve résolue.
+
+Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette
+hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des
+choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont
+accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller
+pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes,
+excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes
+et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à
+rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite
+monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs
+remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois
+mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le
+travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des
+machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers
+de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté
+l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant
+qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'oeil sur les devantures des
+magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que
+notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une
+pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en
+terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant
+décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie
+erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était
+employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient
+être nourris, habillés et logés.
+
+Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse
+direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement,
+revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de
+dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque,
+nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra
+se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche
+consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous
+sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une
+affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces
+et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous
+avons la responsabilité.
+
+C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne
+sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt
+général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une
+fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière
+analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que
+des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce
+qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et
+accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de
+celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la
+combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée
+d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous
+avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre
+philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche
+de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance
+fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser
+l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la
+législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le
+gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises
+installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme
+le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du
+souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires
+dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail,
+destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être,
+nous avons besoin d'une protection législative des domaines
+d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.
+
+Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à
+nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture
+des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et,
+cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de
+culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées
+puissent se rattacher à notre déduction.
+
+Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la
+relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons
+jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la
+consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la
+conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier
+du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer
+la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables
+d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de
+passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la
+perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en
+entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la
+voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le
+monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le
+sublime.
+
+Ce monde est appelé à durer; toutes les oeuvres d'amour, d'art, de foi et
+de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le
+songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'oeuvre éternelle de
+l'humanité accomplissant sa mission.
+
+Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production
+de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels
+signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la
+réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les
+vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles
+sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des
+valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les
+échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et
+des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en
+elles-mêmes.
+
+En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition,
+et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler
+ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens
+matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se
+sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?
+
+Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du
+sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de
+l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe:
+l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non
+une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une
+revendication, mais une responsabilité.
+
+Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des
+lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales
+dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le
+ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce
+sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne
+peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est
+humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons
+des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable
+d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa
+valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur
+et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même
+nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement
+admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux,
+suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des
+circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit
+de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de
+construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement
+à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous
+avons à jeter un coup d'oeil sur la notion de législation somptuaire.
+
+Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette
+caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont
+décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc
+inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient
+leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur
+action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la
+question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se
+rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse
+concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que
+chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre
+en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche
+domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous
+faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou
+d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,
+d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie,
+suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le
+pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport
+à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près
+les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à
+mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la
+société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager
+par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans
+l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation
+est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on
+remplaçait toutes les professions destructrices en professions
+créatrices.
+
+On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure
+naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale,
+parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner
+une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on
+convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est
+légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on
+s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.
+
+Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité
+comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de
+frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le
+revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la
+consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus
+d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au
+moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.
+
+À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à
+faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des
+fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort
+réservé aux fortunes privées.
+
+Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher
+l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a
+jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre
+l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition
+pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse
+avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant
+une diminution de la consommation effrénée.
+
+De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que
+nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le
+travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des
+ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide
+éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous
+avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie
+intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure
+à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future
+ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la
+richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation
+qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable
+beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle
+pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat,
+comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et
+d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du
+raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les
+grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux
+battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.
+Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la
+magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La
+magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine,
+condamnée à l'admiration béate, et laissent le coeur froid; la
+distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle
+est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et
+emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome
+des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et
+de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance
+prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de
+l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et
+consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.
+
+Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation
+et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir,
+et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de
+cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique,
+ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure
+législative de l'État.
+
+En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre
+un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation
+que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la
+consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême
+inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver,
+les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était
+concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque
+peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait
+tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements,
+d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la
+part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie
+convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général
+pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures
+sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de
+produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine
+illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de
+la quantité de moyens de production existant au même moment, et une
+rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que
+par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le
+monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une
+quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué
+que par une réorganisation de la production telle que l'absurde
+gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce
+à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens
+produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays
+civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée
+en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks
+environ par famille.
+
+Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice
+à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici
+dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque
+bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière
+indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que
+l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les
+rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une
+revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas
+extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de
+l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne
+diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de
+l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le
+possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un
+prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la
+répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de
+notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant
+toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,
+il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à
+nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste
+répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à
+l'intensification de son appareil de production et à l'entretien
+d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté
+une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut
+enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est
+méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de
+sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et
+le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre
+maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.
+S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous
+répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants
+n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci:
+les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le
+maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social
+universel.
+
+L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera
+pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans
+l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni
+aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser
+complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part
+destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le
+niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera
+telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au
+taux d'aujourd'hui.
+
+Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et
+l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à
+l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le
+pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des
+produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition;
+nous en avons nous-mêmes assumé le partage.
+
+Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa
+plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à
+fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux
+propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la
+répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation
+du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache
+davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.
+
+Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte
+de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance
+qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire
+universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que
+dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de
+lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus
+préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts
+domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas
+de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts
+tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa
+transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus
+aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et
+responsabilités.
+
+Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de
+droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils
+cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir
+aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est
+le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est
+pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou
+possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le
+déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction,
+d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les
+responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un
+moment donné.
+
+La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien
+que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus
+équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette
+équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,
+qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une
+importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue
+tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci
+ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le
+pouvoir d'une classe.
+
+Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer
+partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien
+l'accumulation que la répartition des biens privés.
+
+Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons
+noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que
+d'accorder, à contre-coeur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre
+époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la
+valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation,
+ne dispose que du coup d'oeil du praticien pour les inégalités
+immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le
+dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à
+l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès
+son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre
+temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer
+le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.
+
+Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En
+l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans
+des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat
+des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer
+l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font
+qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de
+faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des
+hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien
+soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux
+conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,
+ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une
+certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les
+oeuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine
+instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps
+assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres,
+privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout
+opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une
+nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les
+choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et
+d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un
+grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les
+bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent
+déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit
+bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses
+congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de
+perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la
+mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons
+extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;
+et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet
+pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après
+un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils
+attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances
+extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.
+
+Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt
+pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de
+compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action
+ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.
+
+La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la
+misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la
+désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont
+empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement
+d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à
+faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer
+le règne d'une médiocrité intellectuelle.
+
+L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même
+milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures
+identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est
+impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit
+le niveau auquel elle se place.
+
+Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement
+économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous
+envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches
+humaines supérieures.
+
+Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les
+institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux
+de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le
+droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement
+de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à
+adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux
+aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas
+comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité
+spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la
+possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les
+questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont
+l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et
+fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte
+aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents
+pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils
+paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont
+également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde
+conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que
+l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie
+réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une
+vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au
+point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les
+maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop
+cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être
+humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de
+millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent?
+L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à
+des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à
+contre-coeur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il
+faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts,
+cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à
+l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité
+bourgeoise systématiquement entretenue.
+
+Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à
+assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle.
+L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon
+concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura
+cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous
+laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus
+d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra
+avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire
+qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois,
+lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le
+pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de
+l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite
+avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de
+l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers
+diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un
+mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de
+ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne
+pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux
+difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces
+temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité
+que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.
+
+Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation
+matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les
+suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?»
+mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout
+où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit
+d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande oeuvre
+de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont
+la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour
+le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé
+dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces
+comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en
+lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la
+foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de
+l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables,
+alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une
+forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de
+responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui
+qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.
+
+Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant
+dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux
+dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme
+des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que
+c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit
+d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la
+production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le
+surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce
+qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme
+irréductible.
+
+On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se
+rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle
+forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
+réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que
+dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
+un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de
+tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une
+théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les
+apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où
+chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun
+est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
+malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi.
+Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
+qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes,
+lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
+le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
+l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse
+était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques
+et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à
+longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
+que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a
+tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie,
+frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la
+disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette
+étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur
+du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
+aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et
+insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
+concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
+par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de
+suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même
+est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous
+parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la
+joie de vaincre.
+
+Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la
+propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on
+constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre
+ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
+sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la
+jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette
+distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes
+d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec
+les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et
+suppriment toute entrave au développement ultérieur.
+
+Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement
+des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences
+immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations
+économiques.
+
+Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance
+et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice
+terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
+solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
+sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
+est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la
+privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
+grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que
+l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
+L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
+porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
+détournent vers leurs propres coeurs les pointes de lances hostiles;
+mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.
+
+Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en
+droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
+l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus
+mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au
+sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais
+ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie
+qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son
+isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
+l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
+habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en
+échange de certains services, tels que la protection et la défense, et
+s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base
+traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir
+une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial
+des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux
+riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
+château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques
+poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
+portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs
+réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de
+panoplies, de livrées, de coupes.
+
+Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de
+défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection
+de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom
+de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau
+s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à
+l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils
+ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la
+mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques
+antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa
+responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la
+responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial
+sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
+forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne
+reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.
+
+La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur
+aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît
+dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et
+inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
+effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par
+un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un
+beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés
+dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une
+affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans
+ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la
+remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
+bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du
+jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges
+municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
+densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de
+l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de
+réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce
+qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain
+et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque
+mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de
+capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé
+d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
+dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique,
+de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et
+la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
+les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
+l'organisation du travail du pays.
+
+Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance
+mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation:
+elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la
+planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants
+moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime,
+le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux
+choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation,
+en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la
+nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant
+chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les
+derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et
+en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi
+étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner
+à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir
+et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité
+tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
+provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
+effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications
+politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
+formuler à son sujet quelques propositions finales.
+
+La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
+toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
+rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles
+théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont
+perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures
+sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité
+de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité
+royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait
+réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus
+autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par
+suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé,
+parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et
+guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une
+noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis
+survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge,
+ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde
+païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion
+de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et
+l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a
+conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une
+organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme
+européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à
+l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus
+tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus
+tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini
+par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère
+homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale
+et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse
+n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la
+notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat
+rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
+slavo-germains.
+
+La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux,
+mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif,
+comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle
+s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un
+après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par
+suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
+chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée
+ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque:
+sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité
+et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes
+les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père
+est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens
+spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine
+culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se
+développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
+Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
+efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse
+intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages
+aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque
+génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
+l'expression en usage, ruinées.
+
+L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination
+occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique
+rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains
+changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
+qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère,
+étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se
+fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion
+de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie
+constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement
+fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même
+naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion
+hybride de noblesse d'argent.
+
+L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les
+différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute
+organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des
+besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions.
+Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit
+la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
+toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
+Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
+tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les
+oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant
+les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de
+l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en
+restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale.
+Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent
+qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
+à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
+nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
+considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche
+supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins
+dans sa substance des changements incessants; la dénomination:
+«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre
+représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de
+réel.
+
+Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos
+esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous
+devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire
+s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère.
+L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté
+auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une
+notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine
+prêchant l'élan de toutes les âmes.
+
+L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
+rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus
+haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même
+que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que,
+contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des
+besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
+la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser
+pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
+civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu
+des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré
+la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et
+indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort
+prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le
+jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des
+biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation.
+Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
+de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour
+mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la
+place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout
+le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de
+nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible
+d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus
+juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des
+biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.
+
+Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des
+considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction
+entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les
+considérations empiriques qui vont suivre.
+
+Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le
+cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les
+mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des
+fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
+en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin
+pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?
+
+Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
+biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera
+augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation
+de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et
+d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se
+trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de
+s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à
+un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de
+rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La
+seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait
+fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
+d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
+conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet
+de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale
+économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus
+profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par
+abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes
+les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de
+nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
+spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
+formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût
+absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme
+économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira
+une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la
+consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que
+notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
+mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
+imprime à la consommation.
+
+Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
+occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit
+à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
+en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
+collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette
+prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils
+exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de
+protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences
+exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
+économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.
+
+Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
+fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et
+de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
+l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment
+est-elle acquise?
+
+La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il
+suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La
+notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le
+moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.
+
+La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de
+la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la
+rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les
+revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
+procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories.
+L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de
+richesse, est totalement erronée.
+
+L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
+fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à
+moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de
+tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
+que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte
+de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et
+allemande.
+
+Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers
+d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent;
+et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
+qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
+raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir
+riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est
+pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à
+satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement,
+chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une
+modeste rente ou un médiocre revenu de travail.
+
+Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque
+l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise
+le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont
+prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent
+réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.
+
+L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
+fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
+contre-maître, est puni.
+
+L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment
+lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.
+
+La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement
+ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
+devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de
+puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu
+nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des
+essais de ce genre.
+
+Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
+plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une
+distance favorable du centre des matières premières, des sources
+d'énergie, de la main-d'oeuvre et des débouchés.
+
+Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les
+théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien
+formées.
+
+Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en
+soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en
+éliminant la concurrence.
+
+Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure
+un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la
+force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville,
+la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.
+
+Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui
+seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie
+ne sortant pas d'une maison en vogue.
+
+Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port
+reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit
+dont il jouit équivaut à un droit régalien.
+
+Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il
+n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,
+la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des
+résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut
+négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter
+de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses
+descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations
+en pleine période de réussite.
+
+Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur
+au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le
+monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose
+d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance
+matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu
+sur la collectivité.
+
+Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la
+priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés,
+non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité
+du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de
+l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la
+collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre
+concurrence.
+
+Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins
+mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de
+scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans
+une grande ville est des moins réjouissants.
+
+On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif
+insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les
+sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question
+pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous
+occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du
+droit à la richesse.
+
+Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été
+acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est
+venue par héritage.
+
+Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et
+origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la
+fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même
+sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de
+la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité
+actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire
+une remarque préalable, d'ordre méthodologique.
+
+Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition
+et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi
+grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance
+incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la
+tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance
+créatrice.
+
+Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est
+seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire
+aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui
+est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on
+oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel,
+le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une
+invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune
+particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise
+les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans
+lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,
+partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature
+du novateur avec celle de la nouveauté.
+
+La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi
+étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle
+devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude,
+vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au
+contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui
+annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et
+l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des
+privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du
+besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur
+son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de
+l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles
+de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers
+auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse,
+l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.
+
+On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers.
+Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable
+de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles
+s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la
+main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.
+
+La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le
+profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce
+qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous
+faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le
+mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison,
+étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits
+agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des
+notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation
+populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands
+est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes
+passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une
+haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez
+d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de
+régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous
+l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.
+
+Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective
+entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force
+ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.
+Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au
+traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à
+empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires.
+Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le
+conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est
+en réalité la négation de la vie et de son développement.
+
+Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours
+revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour
+nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la
+question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une
+fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de
+certains principes?
+
+Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette
+décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain
+temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs
+sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une
+contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments
+affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception
+particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la
+conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de
+la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.
+
+À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception
+sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.
+
+Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation,
+qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme
+tel ne choque généralement pas la majorité des gens.
+
+Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande
+ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce
+qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,
+dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou
+un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les
+plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation
+personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du
+président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule
+compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance
+et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils
+sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité,
+condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou
+commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou
+faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude
+arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation
+privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une
+tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance
+héréditaires.
+
+On juge sévèrement la femme de moeurs légères qui, restée veuve d'un
+homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche
+ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus
+d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit
+d'héritage.
+
+Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais
+incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus
+soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations
+de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux
+blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun
+disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.
+
+Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq
+décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les
+filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc
+l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien
+créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour
+l'histoire ou la diplomatie.
+
+Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante
+ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes
+gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!
+
+Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de
+nombreuses générations!
+
+Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la
+collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère
+quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.
+
+Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la
+civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient
+répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions
+culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au
+service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques
+pourraient être créées.
+
+La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude
+séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la
+substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et
+que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis
+longtemps disparu.
+
+Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés
+avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est
+qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane,
+survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu
+collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des
+troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement
+aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et
+des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à
+la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la
+culture du sol.
+
+Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se
+transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu
+subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais
+dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le
+gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que
+par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux
+rangs.
+
+De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du
+capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa
+conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute
+d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère
+indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci
+avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits
+et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la
+défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement
+droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.
+
+La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien
+qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le
+fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance,
+du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini
+par édifier sur les fondations discutables de ce fait une
+superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à
+nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de
+toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur
+les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est
+conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse
+recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du
+fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation,
+ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des
+moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à
+s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses oeuvres d'art,
+de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État,
+après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait
+obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et
+certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il
+dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du
+légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit
+lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des
+propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public
+des oeuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des
+monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à
+s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.
+
+Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité
+des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions
+morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus
+de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce
+qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est
+rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une
+particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une
+importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont
+disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à
+l'antinomie.
+
+Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre
+hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces
+nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui
+caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour
+subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une
+généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et
+s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les
+générations et qui est une oeuvre humaine. Cette rigidité condamne le
+prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle.
+Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle
+étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la
+responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition
+s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui
+cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une
+volonté dépourvue d'activité.
+
+Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.
+Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans
+examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles,
+tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines
+neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit
+commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et
+du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu
+de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.
+
+Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de
+la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de
+résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de
+propositions faciles à retenir.
+
+1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant
+donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire,
+non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être
+subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où
+il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.
+
+2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la
+morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un
+propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les
+moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre
+une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité
+ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de
+jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.
+
+3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large
+du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de
+l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour
+les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.
+
+4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du
+niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les
+classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des
+classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la
+consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial
+vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces
+biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils
+représentent.
+
+C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation
+économique et de la liberté sociale.
+
+L'actualisation législative de ce système est une question d'importance
+secondaire. En considérant les institutions législatives des différents
+États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques
+présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se
+ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les
+buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également
+analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout,
+c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions
+suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.
+
+Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures
+soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs
+morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de
+l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées
+attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes,
+elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais
+elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des
+fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le
+fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.
+
+Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans
+notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité
+particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances
+obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté
+la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la
+politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus
+loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction
+aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a
+pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner
+satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non
+par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines,
+mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface
+de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne
+reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La
+guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où
+il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté
+populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre
+que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de
+celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la
+guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et
+oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie
+cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne
+peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de
+satisfaire l'âme.
+
+La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de
+ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la
+manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des
+institutions.
+
+I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en
+un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition,
+de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la
+consommation exagérée.
+
+Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son
+produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par
+les restrictions qu'il impose.
+
+Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou
+fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute
+importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer
+quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de
+dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.
+
+Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les
+fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois
+rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être
+frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur;
+les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en
+plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.
+
+Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière
+représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête
+d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses
+annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des
+brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui
+peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de
+consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des
+taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les
+objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent
+dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.
+
+Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs
+clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
+contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un
+impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
+employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles,
+dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres
+sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
+vue de la restriction.
+
+II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu
+servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être
+considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car
+alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-coeur. On
+doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu
+duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout
+ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État
+est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on
+observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en
+régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au
+fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction
+faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde
+l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une
+certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.
+
+L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à
+l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
+nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur
+justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront
+que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
+d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui
+aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous
+les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en
+présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de
+fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette
+conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à
+nous occuper de la transformation des notions morales.
+
+Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures
+seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est
+possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée
+d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus
+puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette
+passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
+l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
+est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté
+à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec
+un petit.
+
+Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen
+spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
+jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et
+auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
+encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
+naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?
+
+III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une
+tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera
+son application législative ou pratique dans chaque cas particulier.
+Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et
+n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets
+d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
+naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements
+rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées
+à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a
+trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être
+soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants
+monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est
+d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils
+encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais
+il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
+qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les
+particuliers outre mesure.
+
+À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de
+mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être
+généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
+l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met
+à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport
+avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
+des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
+formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
+allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
+spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente
+de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de
+capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
+bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
+particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
+la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.
+
+Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne
+foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus
+préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si
+importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce
+sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers
+d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer
+une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.
+
+Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un
+commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
+envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
+bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
+fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun
+emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses
+trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents,
+chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui
+augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa
+force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues
+tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui
+pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province
+plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les
+grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou
+trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
+faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de
+voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette
+réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
+incroyable la force de production.
+
+Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant
+d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
+plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas
+même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes
+profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le
+consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
+l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
+va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
+coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
+marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par
+la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui
+trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui
+veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait
+par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à
+supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
+peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense
+exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
+et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
+n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie
+nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un
+travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une
+grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.
+
+IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout
+héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant
+être transmise par héritage est fournie par la forme économique de
+l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état
+actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée
+et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
+qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit
+sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu
+que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique
+et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par
+l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de
+l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant
+compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le
+scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de
+la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être
+supprimé aussi tôt que possible.
+
+Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de
+l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
+sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations
+familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant
+qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins
+morales et culturelles. Les plus belles oeuvres et les plus beaux
+monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être
+hérités.
+
+Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux
+une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus
+grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie
+extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui
+le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre
+l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle
+il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais
+s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie
+civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et
+qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a
+avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
+disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par
+l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des
+autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination
+exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
+d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus
+en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes
+et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle
+devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus
+évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
+récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson
+de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de
+grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa
+responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain,
+dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme
+de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité
+d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux
+qui méprisent.
+
+Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.
+
+Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes
+privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir
+compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes
+remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au
+point de vue économique: elles assument le risque de l'économie
+mondiale.
+
+Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de
+commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
+administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est
+incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
+passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la
+responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif
+qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les
+profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être
+remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne
+sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions
+qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors
+les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans
+une certaine mesure, le moment d'agir est passé.
+
+Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association;
+il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche
+inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux
+reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses
+collaborateurs et au grand nombre de ses essais.
+
+Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en
+excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins
+personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles
+d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se
+contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour
+d'aventures.
+
+La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
+nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
+servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées
+auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général
+uniforme?
+
+Jetons un coup d'oeil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
+être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a
+léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
+devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et
+nous constaterons ceci:
+
+Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme
+impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire
+permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de
+l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une
+entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour
+fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul,
+cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
+passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
+parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il
+attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
+à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine
+conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus
+souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité
+de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant
+le symbole de ce jeu.
+
+Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup
+d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
+droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces
+droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le
+co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre
+valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
+favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
+ses achats, le mouvement général.
+
+C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui
+existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
+exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un
+revenu théorique.
+
+Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps
+l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
+divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante,
+comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme
+autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale
+corporative ou dans celle des ordres religieux.
+
+Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le
+processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de
+gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes
+dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
+propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit
+devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de
+leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
+de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.
+
+Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
+entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer
+ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi
+allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que
+le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il
+n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
+de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.
+
+La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
+la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où
+l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une
+sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai
+sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous
+avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un
+autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les
+fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un
+industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines
+institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations
+communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières
+exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements
+suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi
+parfaite que le permettent les circonstances du moment.
+
+Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de
+faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands
+qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
+jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite
+faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin,
+faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts
+amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche
+et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur
+l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
+obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que
+les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger
+et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se
+trouvent en excédent dans ses caisses.
+
+À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement
+psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.
+
+Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris
+l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une
+firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre
+comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des
+alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
+Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours
+un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non
+plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
+une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa
+famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa
+firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
+croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
+source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
+L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.
+
+Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les
+dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit
+régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations
+de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où,
+d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie
+de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
+à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer
+autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur
+propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce
+sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
+administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à
+choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la
+direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la
+perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
+extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
+responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.
+
+C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
+dans la même direction que le développement du régime de la possession,
+c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.
+
+Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en
+définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
+qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une
+personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres
+moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses
+propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par
+l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés,
+fonctionnaires, ouvriers, etc.
+
+C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises
+privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires,
+d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par
+l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une
+vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une
+phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout
+permet de présumer que cette possession, devenue objective et
+impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité
+d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de
+consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale
+propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la
+forme d'entreprises économiques mixtes.
+
+La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions
+des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont
+l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises
+autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs,
+pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement
+reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité
+sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir
+ayant pour objet la continuation de son oeuvre, sans que des générations
+oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le
+vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il
+disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de
+biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se
+manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la
+personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et,
+sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il
+acquiert une analogie avec la création idéale d'une oeuvre d'art.
+
+Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple
+tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les oeuvres de fondation, ne
+servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins
+nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de
+l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par
+conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces
+effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel,
+ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des
+intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront
+pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par
+l'habitude, a été appliqué à ces oeuvres, aura perdu son caractère. Ce
+qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce
+qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux
+générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité
+économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité
+schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé
+par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes,
+mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.
+
+Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,
+destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une
+certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela
+dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas
+incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais
+admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en
+rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.
+
+Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur un pays supposé avoir
+réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons
+les effets suivants.
+
+La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues
+actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.
+L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et
+nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se
+trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est
+devenue meilleur marché et plus abondante.
+
+La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles
+augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui
+deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage
+et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.
+
+Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple,
+grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la
+rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se
+trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter.
+Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux
+directions.
+
+En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.
+
+Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus
+grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les
+intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela
+sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État
+ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment
+préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies
+sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul
+problème des communications et des transports, signifie une
+multiplication de la force de production et une baisse incroyable du
+coût de la production, car pratiquement tout le domaine des
+communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les
+usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un
+centre unique. On peut en dire autant de la production et de la
+répartition des forces.
+
+L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de
+placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des
+artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail
+normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement
+financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté
+de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux
+d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet
+la fondation d'entreprises moyennes.
+
+L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail
+intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un
+revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale.
+L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement
+et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite
+réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.
+
+À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple,
+non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de
+l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,
+l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les
+moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en
+profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des
+privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant,
+un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les
+gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun
+cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que
+l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits
+économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles
+existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs
+moins qualifiés entre de plus en plus dans les moeurs, les luttes pour
+les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les
+fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par
+les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé,
+ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile
+obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de
+gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de
+nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines
+et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le
+régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui
+assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur
+de travail.
+
+La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui
+s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une
+grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique
+autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons
+décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les
+excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et
+s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du
+salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines
+de ces formations adoptent le principe de la participation des
+collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les
+avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires
+des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et
+l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers
+largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements
+autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.
+
+Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de
+l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui
+contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos
+jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale
+se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les
+différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles.
+Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de
+ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les
+graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de
+développement compatibles avec la dignité et la destination divine de
+l'esprit humain.
+
+Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en
+apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le
+résumer dans les propositions suivantes:
+
+1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce
+qui aura pour effet:
+
+La suppression du gaspillage;
+
+La transformation de la production superflue en production utile;
+
+La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces
+disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;
+
+Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les
+particuliers;
+
+La responsabilité entre les mains des hommes moralement et
+intellectuellement doués.
+
+2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue
+impossible.
+
+3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont
+abattues; la division en membres supportant les charges et en membres
+imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui
+caractérise la vie et par une osmose organique.
+
+4° Ainsi s'accroissent:
+
+La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;
+
+Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes
+les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus
+haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et
+économiques.
+
+
+
+
+II
+
+LE CHEMIN DE LA MORALE
+
+
+C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement
+progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.
+
+Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et
+lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est
+relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de
+qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette
+notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse
+vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus
+radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés
+par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde
+insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de
+l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du
+monde phénoménal.
+
+Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous
+abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes
+placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la
+pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement
+deviennent des choses réelles.
+
+La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière
+est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de
+l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans
+cette région, c'est son âme.
+
+Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu,
+avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de
+multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se
+demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est
+vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit,
+si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige
+pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de
+connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la
+pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et
+dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se
+poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide
+de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont
+jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de
+l'âme.
+
+Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales:
+devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect,
+et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de
+l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle
+nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la
+volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige
+une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé
+par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher
+l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le
+phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est
+par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et
+se révèle comme étant d'origine supérieure.
+
+Troubler la vie réelle par la considération transcendante de
+l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de
+préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.
+
+En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel,
+nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme
+comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien
+qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement
+ni fin.
+
+Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne
+doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il
+doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au
+développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour
+autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en
+présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans
+devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que
+venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,
+semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les
+marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal
+affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin
+d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la
+région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer
+éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des
+désirs humains.
+
+Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus,
+avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela
+s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de
+sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine
+transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien
+qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action
+d'ensemble, de direction et d'orientation.
+
+C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit
+obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de
+forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux
+constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres
+physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule
+tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un
+bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la
+mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est
+mauvais.
+
+Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien
+élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et
+politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception
+commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une
+transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste
+échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et
+destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans
+ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en
+opposition avec ses intérêts?
+
+Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir
+spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable
+quantité d'intérêts transcendantalisés?
+
+Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec
+elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique
+et plus claire que le monde trouble des réalités.
+
+Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater,
+étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci:
+l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la
+terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de
+l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.
+
+Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et
+de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité,
+aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une
+conception générale et fondamentale du monde et de la vie.
+
+Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception
+esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est
+estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout
+défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,
+lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage;
+la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme
+une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la
+lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait
+preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence,
+énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou
+nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les
+systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune
+valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans
+la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent
+des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique
+peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son
+ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un
+personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place
+dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une
+oeuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique
+porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le
+sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive
+sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est
+dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou
+contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes,
+il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du
+spectateur dont le coeur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie
+française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux;
+il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien
+Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la
+sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et
+anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le
+courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.
+
+On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la
+valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié
+et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge
+allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la
+Bible.
+
+Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle
+dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre
+intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de
+l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par
+détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles
+elles doivent être subordonnées.
+
+La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une
+nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus
+profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine
+de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et
+de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.
+
+L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des
+lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des
+systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux
+serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement
+punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve
+du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour
+donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il
+est toléré dans certaines limites.
+
+Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté
+et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus
+manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la
+félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de
+pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la
+convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont
+tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de
+tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la
+promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités
+reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au
+succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les
+dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent
+l'estampille de la consécration publique.
+
+Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque,
+telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,
+telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a
+cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux
+se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de
+valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'oeil fatal qui voit à travers
+les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement
+sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,
+sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la
+partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire,
+tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de
+choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son
+milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et
+de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs
+nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une
+certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de
+la vision poétique.
+
+On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux
+qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche
+à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses
+humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs
+semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut
+procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée
+que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le
+don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de
+natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être
+géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes
+reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée
+rigoureusement monarchique.
+
+La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des
+autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.
+
+Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la
+création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée
+de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les
+degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers
+soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.
+
+Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à
+toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne
+s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et
+méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose
+est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui
+appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui
+doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et
+quelles sont celles qui penchent vers la mort?
+
+Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les
+choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation
+inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons
+et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après
+la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de
+l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et
+ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et
+de phases de cette opposition.
+
+Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé
+cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur
+centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la
+transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre
+de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur
+équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant
+s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il
+recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et
+en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa
+responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par
+les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses
+et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la
+jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la
+possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la
+domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par
+l'insatisfaction, le doute et la mort.
+
+Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par
+la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force
+consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de
+cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de
+dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une
+doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure.
+Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une
+abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à
+faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la
+porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence.
+Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi
+qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se
+heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations
+variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant
+sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à
+l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses
+terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique
+d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des
+solutions palliatives singulières et bâtardes.
+
+Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de
+l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_
+du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves,
+l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé
+par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique.
+Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un
+au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement
+posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but
+qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous
+voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.
+
+C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les
+plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles
+deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;
+qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles
+suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à
+l'action prudente et avisée.
+
+Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais
+plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la
+contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne
+connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en
+posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient
+par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission
+entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le
+processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa
+propre essence.
+
+J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le
+plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles
+radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est
+intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des
+considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre
+trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir
+égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition
+et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par
+rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble
+de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans
+une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses
+créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,
+dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans
+l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire
+et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété
+intéressée.
+
+Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son
+expression n'échappe à l'oeil sensible. Ces caractères forment la mesure
+extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme.
+Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la
+transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à
+l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au
+_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec
+l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à
+la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle
+soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps
+que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du
+développement humain.
+
+À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là
+n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur
+fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la
+pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir
+enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par
+l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la
+disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de
+systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que
+chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro
+de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque,
+après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant
+qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de
+zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette
+échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à
+en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera
+pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie
+humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.
+
+L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son
+école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations
+innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de
+pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous
+doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est
+encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des
+enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse
+pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience
+collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à
+leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience
+psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que
+dans des formations collectives telles que la langue, les moeurs, la
+tradition, le mythe, plus tard dans des oeuvres d'art collectives, dans
+la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication
+d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance
+religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de
+l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et
+d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant
+au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à
+l'égard des autres comme des êtres amoraux.
+
+Une des oeuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté
+dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation,
+qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons
+déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances
+intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions
+réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de
+population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit
+intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je
+tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore
+éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces
+opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses
+manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de
+gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à
+lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de
+l'humanité.
+
+Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et
+d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur
+application à la science, à la technique, à l'économie ou à la
+politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des
+civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et
+le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces
+méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui
+les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus
+l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme
+efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et
+revendique la direction.
+
+Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la
+technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces
+intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on
+appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une
+condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation
+que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les
+insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la
+désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou
+faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la
+supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent
+la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal
+d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne
+peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une oeuvre d'art
+médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible:
+tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine
+faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent
+créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés
+humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines
+supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et
+de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où
+l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de
+discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la
+puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de
+noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de
+confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris
+tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme,
+l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité,
+toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces
+qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des
+leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces
+diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable,
+d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;
+que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce
+qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des
+moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître
+les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le
+premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de
+voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme
+qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu
+ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être
+efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux
+préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et
+d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement,
+au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous
+contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce
+qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui
+reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus
+urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne
+cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas
+se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux
+souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,
+possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père
+possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays
+civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités
+donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute
+revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède,
+en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus
+ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.
+
+Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la
+morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de
+disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts
+réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de
+consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la
+vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et
+son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en
+poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,
+disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé
+devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se
+produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la
+volonté créatrice et l'institution créée.
+
+Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons,
+dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous
+allons considérer les variations de la conscience qui doivent
+accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide
+coup d'oeil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et
+morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son
+appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites,
+et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le
+tableau de l'avenir.
+
+C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière
+destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du
+superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme
+familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie
+extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le
+rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de
+la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.
+
+Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin
+invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler
+le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience
+d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à
+serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure,
+si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune
+préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première
+chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient
+ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide
+devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps
+que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour,
+s'imposent à la connaissance.
+
+Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent
+l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons
+alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de
+disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports
+avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de
+passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et
+les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience
+sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons
+une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des
+institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la
+possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de
+la nature humaine par la violence ou par des discours.
+
+Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré,
+mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette
+maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une
+brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des
+martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la
+connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,
+il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux
+derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la
+conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient
+le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont
+devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des
+adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi
+autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et
+des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à
+l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire
+surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues,
+les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de
+nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations
+seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a
+acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force
+de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans
+le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple
+armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de
+sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un
+essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une
+nouvelle variation.
+
+Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds
+du coeur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il
+n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations
+et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les
+convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons
+cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité
+à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous
+attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées,
+une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir,
+soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les
+deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.
+
+Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue
+l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue
+que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la
+mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,
+nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et
+instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du
+mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et
+nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes
+autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.
+
+Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du
+monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la
+suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire
+le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.
+
+Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment
+moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la
+cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà
+quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement
+à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à
+une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu
+d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au
+but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu
+de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent,
+résultant d'une situation de famille assurée.
+
+À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique,
+correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La
+sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en
+opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et
+l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance
+insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la
+troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif
+et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se
+trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.
+
+Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de
+la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions
+comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se
+rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne
+peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une
+analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui
+sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.
+
+Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux
+avoir et paraître.
+
+Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère,
+calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à
+redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que
+la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne
+signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient
+épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.
+
+Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à
+assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers
+biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.
+
+S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la
+maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que
+l'insuffisance de nos moeurs est telle que les malades et les vieillards
+sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait
+plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous
+percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur,
+source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle,
+legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang
+vulgaire.
+
+Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce
+qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect,
+dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien.
+
+Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer
+par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout
+cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de
+l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement
+répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus
+comme problématique, mais comme évident.
+
+Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de
+domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie
+force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et
+sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique
+de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela
+seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner
+devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la
+force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si
+elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte
+dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force
+créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens
+unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de
+pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux
+apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut
+être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir,
+a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui
+à l'institution de l'esclavage?
+
+Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que
+cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus
+obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur
+qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et
+de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos
+jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des
+enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur,
+expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les
+souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie
+sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui
+existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin
+nous montrer comment l'ascension et le développement des classes
+inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus
+terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.
+
+À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène
+mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du
+dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une
+certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi
+unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole
+ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la
+sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation
+consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de
+nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du
+doute et du rapetissement.
+
+Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée
+comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit
+dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de
+réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur
+présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de
+couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer,
+de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une
+étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme
+supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu
+meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction,
+lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la
+protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être
+autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier
+ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne
+mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec
+condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le
+monde.
+
+Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état
+moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit
+attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui
+est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité
+a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure,
+fournit un critère de jugement.
+
+La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie
+qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour
+couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger;
+qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de
+délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit
+évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des
+hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses
+semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une
+irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante.
+Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à
+provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui
+détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la
+puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme,
+jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre
+condamnation et révèle sa satanique nature.
+
+Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste
+l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance,
+c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.
+
+Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens,
+qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut
+impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres
+choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces
+choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne
+les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que
+lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le
+sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on
+s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration,
+avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une
+propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans
+lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses
+choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt
+appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au
+promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux
+appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'oeuvre d'art dure, en tant
+que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a
+créée.
+
+Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la
+satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains
+cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et
+formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à
+s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes
+veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse
+la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une
+enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue.
+L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à
+une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper
+son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son
+oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de
+s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête
+aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher
+la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de
+l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément
+méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne
+voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en
+feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de
+l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme
+conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus,
+en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus
+et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la
+plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension
+lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés,
+le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.
+
+Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création
+responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance,
+celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance
+de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule
+chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs
+et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par
+l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La
+réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.
+
+L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et
+sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.
+
+Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus
+grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des
+hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les
+membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes
+dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au
+premier coup d'oeil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces
+hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à
+l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne
+manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront
+punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité
+plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres
+au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons
+naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion
+sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront
+arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des
+modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par
+la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque,
+ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à
+la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La
+propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter;
+mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son
+existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause,
+en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa
+corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses
+effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune
+protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont
+loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force
+créatrice de la fantaisie.
+
+Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle
+de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde,
+sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur
+zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas
+plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend
+compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie
+par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des
+puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et
+inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la
+volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la
+marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une
+issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.
+
+Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle
+changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?
+
+À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous
+avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes
+et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices
+humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance
+sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les
+passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme;
+chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou
+réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur,
+lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une
+âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des
+moeurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de
+notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a
+cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant
+les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle
+conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des
+forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui
+sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils
+naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont
+pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une
+collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des
+moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé
+par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La
+conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le
+mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et
+l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et
+la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé
+de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui,
+étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque
+âme, en la modelant et en l'incitant à créer.
+
+Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les
+acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie,
+ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu,
+la lutte pour le néant.
+
+En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous
+verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité
+reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de
+l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce
+qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que
+plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués,
+parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que
+personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne
+le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où
+nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec
+modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas
+contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.
+
+Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre
+avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse
+de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités
+un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre
+d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques,
+magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les
+rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement
+exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à
+satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et
+caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés
+à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à
+réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur
+fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces
+objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne
+pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer
+d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles.
+Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à
+l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et
+les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les
+brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour
+recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer
+quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou
+qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le
+but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette
+fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent
+et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et
+quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout,
+l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait
+«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on
+voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre
+chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les
+autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans
+la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la
+richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas
+durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement,
+il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et
+digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de
+la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité
+et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de
+consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On
+ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art
+pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et
+l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la
+camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos
+petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils
+pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.
+
+Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une
+observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas
+moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.
+
+J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la
+mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques
+de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du
+travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui
+assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la
+nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que
+la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le
+bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par
+l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les
+commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des
+voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des
+réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces
+indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison
+d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée
+du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le
+fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute
+la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.
+
+Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une
+intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité
+professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère
+de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est
+devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige
+l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme
+dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de
+cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est
+le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la
+femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes
+remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des
+villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent,
+font construire.
+
+L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis
+quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à
+enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est
+qu'il manque à celle-ci le coup d'oeil capable d'apercevoir dans ce qui
+est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité,
+d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour
+vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est
+incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance
+avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul
+trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du
+commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux
+femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans
+un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter
+les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce
+que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les
+hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux
+de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les
+collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la
+femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de
+débats, amies des artistes et protectrices de leurs oeuvres, l'art et la
+critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence
+et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile
+de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons,
+et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les
+deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche,
+ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.
+
+C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée
+sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors
+inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction,
+ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations
+utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans
+des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus
+dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela
+sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à
+notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.
+
+Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement.
+Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler
+dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que
+d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté
+maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme
+savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand
+développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins
+réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens
+devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de
+disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection
+qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet
+ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société
+nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de
+toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous
+les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et
+risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de
+vie. On passait le temps en conversations d'où le coeur était absent. On
+n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de
+bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions
+d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,
+animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,
+des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des
+interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour,
+des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de
+justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées
+par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec
+le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses
+devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.
+
+Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même
+glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du
+peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les
+contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne
+connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes
+supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour
+la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie
+mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise,
+l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont
+devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois
+n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,
+vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves,
+leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À
+la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un
+passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous
+sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.
+Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et
+des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les
+femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que
+d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de
+pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués;
+on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici
+à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et
+des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements
+et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible
+solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir
+du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète
+pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de
+la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit
+reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout
+aussi inutile et sans valeur.
+
+Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire
+privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous
+nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion
+d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie
+économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et
+d'humanité.
+
+Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire
+complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous
+devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,
+à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par
+leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent
+chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font
+livrer par des voitures.
+
+Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,
+l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la
+femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis
+restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par
+l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes.
+C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus
+responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat
+la femme d'aujourd'hui.
+
+Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son
+foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a
+fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a
+mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie,
+le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas
+le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme
+oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de
+bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui
+sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer
+l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à
+réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie
+des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos
+arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.
+
+Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches
+désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un
+mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir
+de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination
+extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et
+au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne
+s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries
+et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute
+idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui
+s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les
+vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle
+qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage
+que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable
+du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la
+vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la
+femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel
+au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les
+formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les
+obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de
+construction rationnel, certaines entraves.
+
+Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent
+le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.
+
+Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui
+consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion
+d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui
+n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement
+jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion
+congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des
+descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité
+posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme
+une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des
+clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie
+et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un
+nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci
+affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.
+
+Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font,
+pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un
+peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement
+dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son
+mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son
+appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe
+siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf
+pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps
+serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le
+sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher
+et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous
+croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;
+mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent
+jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a
+subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes
+sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse
+dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:
+telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et
+politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce
+une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse
+gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection
+intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend
+contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de
+dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se
+rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à
+entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met
+à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein
+de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat
+spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux
+bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé.
+Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement
+silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un
+regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les
+péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.
+
+C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple.
+Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la
+communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de
+réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la
+communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en
+une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble
+responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui
+voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires
+l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à
+la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la
+caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées
+dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où
+l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division
+en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut
+voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du
+prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que
+c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance
+incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;
+et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des
+destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des
+castes.
+
+L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de
+basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à
+rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple,
+tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil
+familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un
+nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait
+d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la
+certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis
+et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les
+autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte
+qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre
+part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte
+impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté
+de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira
+dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au
+contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il
+n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais
+avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et
+affirmera sa volonté de la dominer éternellement.
+
+L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune
+façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement
+justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à
+chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui
+doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la
+place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les
+domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des
+pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par
+l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété
+du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple,
+promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son
+propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien
+de ses élus.
+
+Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger
+ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité
+coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les
+mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de
+se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous
+avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir
+l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des
+qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.
+
+Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que
+les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression
+et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et
+de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation
+impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et
+morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus
+exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs
+intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de
+nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque
+fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes
+où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et
+l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc
+l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales
+et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie
+économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un
+instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et
+modestes être condamnées à la misère et à la mort.
+
+Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces
+rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une
+solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et
+dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes
+de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de
+repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et
+disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux
+chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en
+dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se
+rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire
+vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient
+mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur
+nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel
+elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils
+se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou
+l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde,
+pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il
+a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans
+un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à
+un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement
+les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur
+coeur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous
+des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la
+puissance.
+
+Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est
+un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer
+l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera
+de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune
+responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas
+confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera
+impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses
+subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et
+supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître
+et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms
+clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités,
+les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,
+rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera
+davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les
+égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant
+et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les
+endroits où l'on profane et déforme l'art.
+
+Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un
+peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un
+pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et
+inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont
+devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est
+pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la
+tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite
+conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et
+morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce
+maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors
+est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine
+et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre
+catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques,
+intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations,
+talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde
+d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de
+tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité
+retrouveront les droits qui leur sont dus.
+
+Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus
+sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour
+l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités,
+égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que
+le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices,
+s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était
+poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens
+matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la
+disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles
+d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?
+
+S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi
+les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et
+se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
+dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des
+conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est
+seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle
+moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux
+autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons
+besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.
+
+On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
+affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
+chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de
+sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société
+regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation
+dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à
+l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à
+l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas
+irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre;
+et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut
+entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme.
+La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a
+aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même
+temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et
+elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens
+métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui
+savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la
+société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de
+guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère
+grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde
+angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
+lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude
+qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
+questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux
+formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté
+future.
+
+Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours
+déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à
+l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait
+plus de création inférieure.
+
+Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer;
+toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
+du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à
+elle-même, elle sert à une fin.
+
+C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui
+communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et
+substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par
+nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un
+éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas
+d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à
+l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation
+appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de
+l'ornementation mécanique.
+
+Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain
+utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque
+à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où
+on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention
+quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et
+par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître
+et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la
+contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les
+plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à
+animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur,
+qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
+jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et
+l'oeuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont
+sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
+l'oeuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
+simples.
+
+La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
+libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
+toute création supérieure, réussisse à animer également les créations
+moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
+ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La
+nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines,
+elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi
+l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut
+que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut
+que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
+dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles
+seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
+d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
+l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
+la faim, ni la luxure: c'est l'amour.
+
+Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en oeuvre
+les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera
+la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
+le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
+de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer
+de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
+automatique de sélection?
+
+Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
+Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques,
+l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la
+domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
+plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La
+vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à
+côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de
+l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à
+la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et
+désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de
+la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être
+des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de
+caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
+suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
+quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
+arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du
+jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte
+de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la
+personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible
+qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le
+monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
+comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
+donnent libre jeu. Jamais son oeil n'apercevra plus le pur éclat, jamais
+son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son coeur ne ressentira
+la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige
+l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de
+cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait
+s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.
+
+Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui
+citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du
+vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
+pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris
+l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut
+exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et
+alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté
+furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
+l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
+pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du
+pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son
+coeur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut
+impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète
+entre l'idée et l'homme.
+
+La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la
+domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la
+domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais
+le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
+responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un
+dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
+s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est
+un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de
+tous à l'oeuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
+esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre,
+mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et
+l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise
+génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie.
+Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé;
+n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
+sert volontiers des hommes libres.
+
+La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa
+propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
+encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la
+gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
+par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres
+joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la
+conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de
+la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des
+sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
+notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique
+devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de
+dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée
+et absoute.
+
+Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles
+humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
+grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les
+forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
+manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la
+persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais
+aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient
+influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
+le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche
+de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun
+n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
+véritable et désintéressé.
+
+Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
+vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et
+des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit
+étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique,
+car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient
+conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque.
+Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand
+nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
+que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la
+possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur
+devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et
+tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
+confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une
+réprobation éternelle pour les autres.
+
+La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre
+époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
+d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui
+témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.
+
+La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et
+tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les
+sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
+insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus
+considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
+retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait
+indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des
+hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine
+et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être
+de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix
+soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats
+seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie,
+avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne;
+le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de
+brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
+joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations
+se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les
+cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
+régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
+collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il
+n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus
+s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore
+des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des
+négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries
+éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses
+lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des
+coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers
+commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
+qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
+reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
+auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des
+objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
+gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des
+oeuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés
+que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant
+consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de
+paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une
+culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont
+elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les
+objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon
+sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin
+générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite
+un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la
+vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement
+de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
+toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer
+l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à
+assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
+terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
+intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là
+des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains;
+mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.
+
+La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
+la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui
+qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
+intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires
+d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
+cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à
+la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison
+profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace
+la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri
+et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu
+aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses
+droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre
+ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La
+méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
+plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se
+peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités
+humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à
+l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en
+effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux
+mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du
+vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de
+séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la
+convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa
+dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis
+l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les
+qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
+mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
+en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance
+étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
+l'homme et reconnaît en lui son frère.
+
+Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale
+s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie
+extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie,
+pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à
+s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple
+fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute
+réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du
+_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune
+considération politique n'était plus capable de diriger les forces du
+peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle,
+était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à
+l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été
+remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue,
+la force fatale des intérêts.
+
+Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la
+réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la
+division en membres éternellement passifs et membres éternellement
+actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant,
+souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette
+transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
+morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et
+arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
+de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci,
+d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice
+ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir
+l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes
+nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison
+matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie
+plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous
+la protection de Dieu.
+
+C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le
+plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
+défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les
+limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun
+cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La
+vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des
+jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des
+membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la
+volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant
+elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la
+divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
+tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut
+que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous
+élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à
+la vie de l'âme.
+
+Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte
+assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la
+nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et
+insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des
+questions du jour!
+
+Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
+que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
+les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle,
+susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
+marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont
+destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
+S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal
+d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes;
+c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des
+milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les
+forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la
+recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son
+chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
+politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le
+plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire,
+le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre
+les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits
+égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou
+qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités
+et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront
+satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus
+fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais
+renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les
+conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par
+l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de
+livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
+majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques
+et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.
+
+Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui
+possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de
+l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant
+dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
+pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
+époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
+ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et,
+cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et,
+cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute
+l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire
+d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
+pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
+il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé
+de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par
+paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
+refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache
+que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades,
+penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se
+retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même
+ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
+que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
+universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
+revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans
+laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La
+nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les
+vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et
+isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent
+toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
+convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du
+monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
+considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
+hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée,
+comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc
+de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une
+fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à
+toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface,
+des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
+des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
+les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes
+les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à
+une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la
+majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la
+nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la
+puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le
+pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et
+indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir
+reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose
+sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
+civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et
+l'accord des volontés.
+
+Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
+simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse
+de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité:
+c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
+puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est
+ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de
+l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même
+les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très
+faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix
+hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
+aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule
+collectivité nationale, on verra se déclancher la série de
+transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
+en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous
+assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences
+nouvelles et rigoureuses.
+
+D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
+et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point
+de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles,
+l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité
+de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé
+ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation
+absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
+obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous
+pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au
+caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des
+intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
+l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois
+anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée
+humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de
+l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?
+
+Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale
+sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée
+déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
+s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne,
+pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé
+de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un
+repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce
+que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de
+se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
+annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
+la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
+divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église
+mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se
+transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance
+terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue
+incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un
+peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à
+l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes
+et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
+et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable
+des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne
+sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et
+renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les
+prophètes.
+
+La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la
+conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
+consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un
+accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme
+religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de
+compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
+transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force
+nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
+qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa
+toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous
+la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
+fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même
+qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans
+certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
+voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour
+toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était
+nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.
+
+L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une
+fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est
+à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
+peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le
+travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital,
+échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes,
+conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement
+du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
+plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire
+la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités
+opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel
+n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la
+pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande
+erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
+pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui
+consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
+poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
+au peintre ou le canonnier au général en chef.
+
+Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse
+à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des
+impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions
+critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde
+lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
+empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des
+questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et
+compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et
+restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer
+ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie
+intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des
+vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes
+l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un
+météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte
+de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un
+hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que
+nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
+n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer
+par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et
+l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
+intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de
+ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes
+de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé
+pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère
+d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
+général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument
+tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je
+renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y
+soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique
+peut légitimer le droit et les moeurs, mais jamais les valeurs et la
+morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
+peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
+impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
+formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que
+si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et
+inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
+chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
+de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi,
+en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements
+utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant
+un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la
+nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
+devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui
+ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
+l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres
+détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés
+d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe
+à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en
+avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
+d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les
+préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
+annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme,
+la communion avec Dieu.
+
+Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et,
+cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
+même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
+mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse
+apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas
+d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent
+facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les
+valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique,
+tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même
+la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que
+dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du
+bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à
+dépasser. École du coeur et de la volonté, palestre de notre corps
+périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la
+source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter
+d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir,
+se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que
+nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.
+
+Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double
+chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
+c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs
+noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
+chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus
+s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
+remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
+connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se
+trouve épuisée.
+
+On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent
+presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup
+de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
+l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une
+contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
+l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle
+que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce
+qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
+mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous
+rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et
+facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force
+perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera
+tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
+temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et
+exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
+aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de
+parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous
+est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal
+de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le
+courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons
+dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes
+bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos
+résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous
+sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans
+cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition
+méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles
+jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et
+désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
+et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la
+clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des
+hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné
+et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
+les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la
+maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le
+travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment
+plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont
+jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.
+
+Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de
+sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
+du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses
+représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est
+sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
+débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et
+justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
+amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
+relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
+hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui
+n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout
+peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque
+démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à
+quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares
+hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur
+être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
+hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
+quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans
+toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité
+absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où
+le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur
+coeur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
+de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements
+puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
+un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités
+en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
+plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les
+plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur
+la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la
+liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la
+froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car
+lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
+considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la
+concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
+l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà
+le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
+cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de
+la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à
+craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et
+également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le
+désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui
+croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux,
+destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
+l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
+l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.
+
+La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier
+prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports
+entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois
+mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans
+l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais
+nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
+qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
+aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée,
+consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité,
+le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
+commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
+reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur
+de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la
+lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer
+à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.
+
+Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
+question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles
+de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
+besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser.
+Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable,
+solidarité et transcendance.
+
+Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'oeil rétrospectif sur
+notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les
+quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples
+européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son
+apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous
+éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du
+genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de
+milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles
+que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
+nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre
+nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des
+couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils
+pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
+époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez
+les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque,
+la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
+les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité,
+de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de
+rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la
+population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire
+Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme
+un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de
+nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une
+soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.
+
+Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir,
+d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles
+et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,
+c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du
+monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le
+ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a
+beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en
+trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui
+seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus
+profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds
+de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où
+germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est
+une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne
+dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le
+détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle
+justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,
+jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités
+inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités,
+que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme.
+L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;
+leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce
+règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement
+après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant
+qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,
+peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses
+broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est
+impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des
+choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée
+fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un
+symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera
+de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience
+économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que
+comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du
+possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le
+travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.
+
+Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui
+suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu
+et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions
+particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa
+responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront
+pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté
+inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se
+manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations
+inspirées par l'une et par l'autre, dans les oeuvres de transcendance, du
+coeur, de l'art et de la pensée.
+
+Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique
+et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant
+la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi
+de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau
+supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de
+l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme
+plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe
+quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation
+aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser
+la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là
+une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la
+fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de
+la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début
+de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique
+et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.
+
+Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise
+encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut
+rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les
+transformer conformément à une nouvelle morale et à des moeurs nouvelles,
+on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et
+vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre
+exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin
+politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a
+son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la
+responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche,
+non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.
+
+
+
+
+III
+
+LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ
+
+
+Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui
+est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de
+toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et
+ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de
+moi-même.
+
+J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du
+deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de
+villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves,
+sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la
+lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de
+puissance et de bonheur.
+
+Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois
+dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la
+ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et
+l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières
+sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit
+de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière;
+après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est
+que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le
+_si_.
+
+Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de
+penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.
+
+Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai
+dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans
+l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans
+l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la
+fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de
+Koepenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre
+bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an
+avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré
+l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non
+parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi
+transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous
+les coups.
+
+Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche
+et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les
+vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs,
+l'oeil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à
+l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à
+coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion
+russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur
+des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne
+tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension
+extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la
+lutte.
+
+Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais
+cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le
+prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible,
+d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.
+
+Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on
+s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second
+couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est
+de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine
+mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au
+ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les
+effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs
+trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette
+époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi,
+ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des
+experts ont rendu justice.
+
+Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable
+et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas
+plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre
+histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient
+ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais
+transcendant.
+
+Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de
+régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple
+n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les
+destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les
+nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la
+terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les
+faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque
+encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.
+
+Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je
+redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un
+commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et
+tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,
+Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie
+nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie
+nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est
+annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que
+tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres
+vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela
+importe-t-il?
+
+Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous
+mourrons comme une génération de transition, comme une génération
+sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.
+
+Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives
+d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre
+royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du
+jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à
+la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de
+réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées
+sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec
+ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les
+joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle
+du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche
+portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard,
+un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le
+contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper
+les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la
+hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.
+
+Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les
+bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque
+inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un
+peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et
+accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,
+disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de
+l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les
+côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore,
+alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en
+une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la
+paix, mais pour condamner des oeuvres et des valeurs qui semblaient
+éternelles?
+
+Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de
+continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir
+m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce
+que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration
+absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas
+conduire à l'injustice.
+
+Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu
+qu'être effleurées précédemment.
+
+1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,
+dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne
+serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en
+l'opposant à elle-même.
+
+Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas
+uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit
+du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays
+occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays
+orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement
+de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis
+sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des
+intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours
+défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à
+présent qu'un parti.
+
+Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en
+opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme
+d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son
+véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de
+l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il
+s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de
+deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance
+ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et
+chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura
+souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire
+des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités
+documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés
+et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un
+procédé fondamental.
+
+Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé
+ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi
+des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par
+une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou
+inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des
+méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des
+moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que
+des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits
+incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se
+remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses
+décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car
+son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver
+une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas
+fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la
+pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait
+que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour
+la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de
+présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions
+indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de
+la création artistique que de l'érudition.
+
+Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher
+à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la
+forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces
+méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de
+grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères
+oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais
+l'atteindre.
+
+Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une
+tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de
+conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;
+elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour
+l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.
+
+À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception
+politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion
+optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble
+rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en
+attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux.
+Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont
+détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée,
+dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en
+connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française
+par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une
+illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend
+l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le
+tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est
+seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la
+nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui
+apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui
+semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même
+espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule
+et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples.
+Et, enfin, le coup d'oeil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il
+se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au
+spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement
+antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard
+et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses.
+L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,
+et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux
+changements.
+
+Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et,
+comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un
+peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions
+le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de
+l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter
+l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et
+lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à
+lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui
+manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination
+pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme
+spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui
+existe.
+
+Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée:
+la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à
+son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi
+la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les
+idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils
+sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié
+et ossifié.
+
+2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de
+l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil
+métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence
+effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique;
+tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation
+organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le
+plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas
+autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la
+liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale,
+morale, esthétique et religieuse.»
+
+Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées,
+justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,
+l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux,
+car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle
+les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté
+transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la
+notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des
+partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est
+qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance
+héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion,
+et même, à l'occasion, de peuple à peuple.
+
+Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien
+d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se
+laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement
+qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte
+s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa
+justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.
+
+Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion
+allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa
+casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans
+leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques
+de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement
+fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni
+d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des
+règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs
+et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs,
+comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit
+dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans
+lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très
+douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui
+sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations
+cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la
+chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence
+politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur
+du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout
+désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite
+expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se
+montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et
+la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la
+carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté
+allemande.
+
+Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le
+savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur
+l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle
+possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?
+
+Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu;
+mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une
+contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et
+elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on
+peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but
+découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la
+conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des
+désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde
+conviction qui réside dans le coeur des hommes.
+
+Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la
+conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
+beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
+juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui
+est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé
+à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses
+lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée.
+Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue
+de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il
+devient le problème du développement et des faits les plus élevés de
+notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être
+renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux
+privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des
+preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
+conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant
+reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse,
+formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
+de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
+en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et
+se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent
+les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts
+que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.
+
+De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
+s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
+conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
+considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
+C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette
+conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour
+justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
+cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du
+christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.
+
+En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage
+cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de
+la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
+d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur
+l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches
+pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer
+plus profondément la nature des choses et des institutions existantes,
+une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la
+puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration
+transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième
+question préalable.
+
+3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa
+puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question
+apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
+intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue
+purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la
+Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une
+grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
+appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le
+morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
+cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus
+vivement sollicités par les grandes Puissances que les États
+impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il
+suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les
+conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
+quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes
+d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États
+strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité
+fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
+c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces
+combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport
+avec ses conditions géographiques et physiques.
+
+On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle
+il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture
+tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
+être importée et implantée partout. La civilisation possède une force
+d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du
+genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car
+elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de
+manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
+toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à
+l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins
+nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la
+disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la
+maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà
+de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture
+morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction
+politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à
+aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à
+trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
+presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
+l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce
+phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé
+l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de
+renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier
+elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit
+planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de
+pierres.
+
+L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature
+a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
+esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la
+multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car
+la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première
+ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits
+collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de
+constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus
+jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
+hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur
+vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
+pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira
+ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de
+ce vouloir-vivre et du droit à la vie.
+
+Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative
+dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution
+séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible
+de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit
+d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.
+
+Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de
+puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances
+du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces
+tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie
+politique.
+
+Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un
+millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
+population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
+l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui
+se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme
+chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près
+rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres,
+qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique,
+mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant,
+entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De
+leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
+est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
+volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de
+droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien,
+un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un
+prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur
+importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
+qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
+malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
+prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une
+marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout
+simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.
+
+Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus
+grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
+ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine
+germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les
+peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta
+dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le
+genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
+nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de
+nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions
+de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
+l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet
+d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
+erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
+responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre
+époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la
+manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de
+l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde
+et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que
+d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort
+de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
+pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
+mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde
+occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait
+fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
+a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
+mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident,
+pour la première fois depuis la grande migration des peuples.
+
+Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la
+protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à
+travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un
+phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un
+incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises
+affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande
+ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi
+d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
+pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette
+manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose
+toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question
+signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
+dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales
+en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans
+les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un
+nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.
+
+Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous
+n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon
+indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne
+s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des
+congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une
+preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité
+politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
+une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
+soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez
+nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le
+nationalisme.
+
+La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique,
+était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le
+genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
+les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les
+différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
+actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
+connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les
+lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare
+des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par
+mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
+ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la
+souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à
+représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles,
+telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de
+déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à
+telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
+à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se
+tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle
+de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens
+raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec
+l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des
+villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre
+jusqu'à la religion.
+
+Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur
+les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et
+achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de
+basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
+tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est
+incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison;
+tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu
+voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
+la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme
+celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de
+concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
+national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité
+des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon
+intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à
+posséder un sentiment national pur et complet.
+
+Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
+l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux
+autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de
+rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute
+entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits
+contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
+n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans
+beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités
+inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons
+difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
+siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
+dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète;
+seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
+être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et
+l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.
+
+Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du
+nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en
+os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées
+mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation
+française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs
+peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement
+compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
+sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la
+révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une
+génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le
+nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que
+le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine
+contre les conquérants de Paris.
+
+Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les
+porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de
+l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au
+moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité
+nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que
+dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée,
+non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la
+suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.
+
+C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes
+divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire
+ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et
+c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale,
+événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du
+règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à
+présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par
+l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la
+désagrégation de l'autre.
+
+Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée
+nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du
+processus d'interversion des couches sociales.
+
+L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin
+croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités
+immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à
+population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture.
+On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige
+des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales
+et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat
+suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres
+ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
+partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord
+avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
+pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer.
+Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail
+salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre
+consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
+manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce
+produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication,
+les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du
+monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
+dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
+commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché
+mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
+l'exportation.
+
+Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas
+seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance
+irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
+un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail
+indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
+des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
+dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se
+sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de
+produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
+étrangère.
+
+Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
+concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur
+gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui
+se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs
+ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont
+fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et
+accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que
+l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de
+recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts
+des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.
+
+Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
+derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence
+acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit
+généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent
+qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
+pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances
+nouvelles.
+
+Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il
+veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher:
+et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
+lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière
+d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes
+de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies
+naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La
+concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
+les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a
+abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.
+
+Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de
+provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de
+l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son
+créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise,
+car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État
+colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession
+d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger,
+la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer
+l'Empire.
+
+Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie
+nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme
+économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
+le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de
+la politique extérieure des États vers des buts économiques;
+l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir
+de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre
+angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice
+idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.
+
+Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que
+chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant
+que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et
+de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves
+soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands
+effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y
+a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est
+fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays
+économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il
+dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme
+bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas
+produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la
+rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant
+mieux pour l'acheteur triomphant.
+
+L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais
+ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la
+vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé
+et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des
+armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la
+concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et
+c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre
+leur apogée.
+
+Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à
+l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que
+ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous
+l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des
+notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour
+l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes
+peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence
+d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de
+puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.
+
+Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut,
+examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester
+l'organisation sociale que nous avons esquissée.
+
+Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de
+considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que
+renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences
+réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce
+que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il
+dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les
+anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande
+partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays.
+La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est
+l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe
+aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se
+multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation
+d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de
+nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des
+besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.
+
+C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire,
+ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à
+accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des
+puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le
+manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif
+de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure.
+La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.
+
+L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;
+il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du
+peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune
+la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de
+sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des
+membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la
+confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action
+propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne
+ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent
+les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,
+ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe
+d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.
+
+L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à
+la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile
+d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une
+organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une
+assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une
+association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont
+des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas
+particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des
+conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long.
+Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées,
+exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne
+peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif
+de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces
+qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte
+mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même
+essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition
+radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure
+de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui
+s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui,
+s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés,
+finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.
+
+C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État
+populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de
+savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez
+tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie.
+Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un
+et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la
+réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,
+et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée,
+mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement
+comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.
+
+Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois
+ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de
+l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité
+nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer
+qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement
+mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des
+constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux
+qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la
+liberté.
+
+Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination
+du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin
+pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme
+populaire, soutenue par la force même de la nation et par la
+connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard,
+à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a
+fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et
+nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté
+consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque
+chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable
+et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est
+l'atmosphère spirituelle.
+
+Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet
+être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit
+débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat,
+nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des
+événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons
+le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions
+héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par
+cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les
+privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions
+et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces
+choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles;
+elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits
+qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent
+inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre
+atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air
+même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et
+échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait
+rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.
+
+Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne
+retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la
+patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres
+pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à
+l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages;
+nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous
+sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser
+à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous
+pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre
+dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne
+savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à
+laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes
+enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères,
+perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États
+lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.
+
+En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites,
+nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée
+de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et
+leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont
+capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs
+institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent
+tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à
+la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les
+contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la
+volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques
+présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères
+communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention
+et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les
+anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous
+caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui
+présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas
+être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et
+étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,
+compétence et confiance.
+
+Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et
+l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis
+partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je
+suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un
+homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs,
+tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non
+hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La
+profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits
+pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.
+
+Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties
+européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions
+de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment
+toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues
+en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de
+la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a
+toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui
+étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de
+communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de
+richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts
+communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs.
+Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté
+des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses:
+tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la
+descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté,
+alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès
+l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.
+
+Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir
+du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus
+difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les
+effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de
+monarchies.
+
+En jetant un coup d'oeil en arrière, le dynaste constate que chacune des
+générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison
+certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons
+d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été
+renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues
+à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent
+ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou
+bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et
+comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie
+la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce
+mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,
+entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut
+influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les
+documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter
+l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur
+paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes
+précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il
+n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans
+les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de
+la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la
+possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de
+leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des
+formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck
+quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les
+décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier
+et de son fils.
+
+En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère
+que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant
+qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une
+charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que
+ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une
+charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette
+manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit
+constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on
+appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi
+dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant
+donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui
+existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant
+une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il
+puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.
+
+Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la
+meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la
+conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille
+sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,
+l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle
+revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur
+l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont
+confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois
+qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une
+nature saine et possède une expérience et une largeur de vue
+suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se
+seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront
+d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés.
+Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la
+jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.
+
+On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une
+monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre
+et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner
+l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est
+particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et
+indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême
+repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de
+faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un
+monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre
+de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer
+totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou
+capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se
+sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir
+limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité,
+lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation
+à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la
+collectivité.
+
+Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas
+toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité
+nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de
+l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur
+l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de
+ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au
+passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit
+est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa
+maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le
+rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions
+assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique
+des traits indéchiffrables et problématiques.
+
+Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car
+il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les
+attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle
+est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour
+moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la
+fois efficace et utile.
+
+Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature
+et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se
+rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire.
+Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.
+
+Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille
+dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de
+relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de
+les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie
+représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour
+elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective:
+chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un
+spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en
+rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les
+grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une
+société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la
+dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon
+et ont les mêmes habitudes qu'elle.
+
+Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense
+particulière contre les tendances destructives de la population et ne
+peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne
+résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce
+qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la
+démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et
+son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette
+classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de
+l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les
+autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses
+intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté
+d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle
+est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais
+disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux
+profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et
+l'extension.
+
+En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le
+libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation
+de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et
+militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les
+tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs
+la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des
+éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons
+poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.
+
+Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas
+nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent
+uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,
+le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite
+autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être
+aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées
+et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de
+personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel
+le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon
+nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent
+appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et
+constante, la préférence accordée aux régiments en question assez
+prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les
+régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes
+d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En
+troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les
+postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En
+quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique
+intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les
+plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.
+
+Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que
+même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de
+province, dans les établissements d'instruction, dans les
+administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une
+situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui
+n'aura plus une grande importance pour la collectivité.
+
+Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui
+sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
+que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle
+ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que
+le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun
+peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le
+plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
+par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une
+influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de
+supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
+menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
+découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
+auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes
+qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de
+l'adaptation, de l'imitation féodale.
+
+Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions,
+leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
+penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
+machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile,
+pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les
+idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations
+féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et
+obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
+deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
+nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à
+eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et
+de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
+savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
+naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux
+classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà
+avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur
+auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence
+et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se
+réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une
+lutte sans issue.
+
+Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne
+connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et
+l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se
+sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la
+qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui,
+faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui
+reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par
+l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
+situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et
+comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive
+ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé
+le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de
+l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le
+sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
+témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
+noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses
+existant.
+
+C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles
+que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue,
+souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste
+profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se
+demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
+princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
+fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui
+jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance
+radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais
+reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des
+preuves.
+
+Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un
+État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une
+partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours
+une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
+raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme
+le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
+s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
+ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à
+l'édification de l'État populaire.
+
+La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il
+ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association
+armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des
+quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des
+devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à
+faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore
+moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier
+élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
+l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment
+hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale
+bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par
+tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce
+qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec
+lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve
+transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce
+de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
+commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.
+
+L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et
+jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
+moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous
+les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là
+puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au
+regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action
+indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas
+de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple
+responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi
+même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont
+l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du
+monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et
+tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans
+l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
+jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une
+véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.
+
+Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État
+populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce
+serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de
+vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la
+persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
+pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se
+servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
+de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il
+exploite.
+
+Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse
+qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes,
+tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière
+des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons
+dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
+que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la
+multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre
+les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
+que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence
+d'un conflit de sentiments.
+
+S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes
+absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse
+d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que
+nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le
+commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions
+facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on
+ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
+salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour
+exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend
+incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
+cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
+de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales,
+qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
+châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus
+heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
+naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir
+honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par
+la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne
+peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais
+le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.
+
+Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne,
+surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
+régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
+racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure,
+d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres
+pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
+subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
+l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a
+subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges
+et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui
+a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'oeuvre des paysans
+aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
+période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les oeuvres et
+les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des
+représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
+temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
+disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et,
+cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie,
+était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un
+fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
+alors que les anonymes se chiffraient par millions.
+
+Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée
+dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la
+manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes.
+On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui
+sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à
+l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait
+faire partie du monde de Goethe, Kant et Beethoven, que nous commençons
+aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de
+choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être
+héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient
+expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par
+des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant,
+les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie
+et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
+pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
+suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les noms et les
+visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri
+de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
+milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
+des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
+extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces
+millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
+avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
+plus de responsabilités qu'une fin.
+
+Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
+aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré.
+Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet
+de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au
+travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
+mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du
+primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au
+milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le
+plus intense.
+
+Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec
+une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples,
+la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant
+arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en
+rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
+en assumer les devoirs.
+
+De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
+submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et
+maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la
+domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en
+partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à
+la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
+grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires
+politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
+s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné
+leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence
+n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
+et le type moyen des autres classes du peuple.
+
+Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste
+au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
+volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
+étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par
+leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
+gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais
+l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
+équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le
+cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
+le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une
+flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses
+et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle
+sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du
+peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la
+Frise, apparaît lourd, large, ramassé.
+
+De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre
+le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément
+compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet
+qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il
+répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il
+exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il
+lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef
+instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
+instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
+chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a
+déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
+punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
+attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà,
+comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron
+bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des
+protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui
+leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
+présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
+qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission,
+en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant
+ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
+ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux;
+celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur
+place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les
+affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
+siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la
+langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux
+actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
+et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et
+définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme
+intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil,
+le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
+l'entêtement, le mécontentement et la révolte.
+
+Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des
+millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie
+libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
+Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
+enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant
+dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
+peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se
+prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme
+collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
+idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui
+lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance
+inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon
+compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
+l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
+exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la
+conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
+d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se
+trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.
+
+C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes
+organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première
+d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.
+
+Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas
+germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
+descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste
+des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute
+organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
+enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau
+que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède
+du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même
+avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La
+description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave
+ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse
+féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son
+obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité
+librement consentie.
+
+Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
+l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion
+mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des
+masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
+contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant
+populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
+refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
+que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de
+dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
+l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une
+fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur
+morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant
+uniquement au point de vue de l'avenir national.
+
+Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment
+de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il
+n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
+dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à
+la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de
+l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut
+dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour
+obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel,
+l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses
+qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des
+explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
+manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité,
+dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
+responsabilité.
+
+Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières
+politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
+l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent
+singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la
+mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.
+
+Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de
+dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non
+la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des
+hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités
+dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin
+d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des
+personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
+et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur,
+l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître,
+par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
+représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On
+doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les
+ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le
+sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus
+indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à
+contre-coeur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
+ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est
+acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment
+d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
+pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une
+revendication du droit à la liberté, mais comme un acte
+d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.
+
+La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre
+sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la
+révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à
+son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être
+par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
+ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en
+discussions de brasserie.
+
+Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux
+supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les
+possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre
+les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être
+franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
+cas chez les peuples méridionaux.
+
+Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
+que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique
+qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte:
+telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès
+l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
+effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la
+suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe
+quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce
+qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
+de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à
+l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
+l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et
+infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
+la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
+forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de
+l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
+de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
+culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
+par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations
+extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont
+d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
+s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main
+pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur
+forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
+tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et
+qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.
+
+Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés
+pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les
+créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
+spirituellement.
+
+Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une
+lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
+certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus
+haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et
+nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine,
+grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour
+toute apparence, à un informe laisser-aller.
+
+Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
+résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de
+dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
+subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce
+qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent
+déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme
+contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à
+l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres
+hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers,
+aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
+su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
+ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
+moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
+maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions
+présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant
+l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui
+caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi
+en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est
+l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences
+mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
+une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité,
+c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux
+préjugés et ignorant le mépris.
+
+Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle
+gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
+elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et
+la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance
+involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans
+l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et
+la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge
+la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des
+générations élevées dans la servitude.
+
+Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
+sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
+qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
+celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation
+dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne
+que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
+ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et
+se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
+a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le
+rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
+est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer
+ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des
+Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
+compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de
+journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert
+à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas
+dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent
+surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
+la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des
+plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses:
+c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que
+par l'abaissement de tous.
+
+Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la
+qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
+dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique
+idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une
+démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
+spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
+plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au
+pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.
+
+Si l'on jette un coup d'oeil sur l'ensemble des grandes et belles
+qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures,
+--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au
+travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
+profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
+la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de
+pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent
+insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
+vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous
+plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de
+touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
+considération, car les quelques défauts que présente notre caractère
+sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
+longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
+l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le
+désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous
+affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
+et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
+toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non
+par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À
+l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni
+puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité
+que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
+fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
+suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la
+croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
+si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès
+maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une
+nation politique, un État populaire.
+
+Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de
+notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
+fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
+s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants
+politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux
+professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
+responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son oeuvre.
+L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait
+jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
+qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment
+dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.
+
+Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
+années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer
+cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
+spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple,
+notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages
+symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
+besoin d'être stimulés par une haine commune.
+
+Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons
+vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants,
+dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste.
+Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce
+dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au
+Reichstag allemand: du parti national-libéral.
+
+Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
+empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a
+conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande
+bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les
+vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec
+les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de
+préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
+les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action
+décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les quelques
+dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en
+avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.
+
+Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive.
+Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant
+d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la
+propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent
+pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit
+de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
+tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et,
+d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une
+perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
+extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon
+parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
+critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les
+rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches
+journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
+dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
+choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de
+toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du
+pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
+peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
+d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
+suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
+irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
+on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les
+personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.
+
+Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans
+la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
+dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
+une sorte de vénalité désintéressée.
+
+Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait
+pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
+Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à
+combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien
+ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le
+régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
+gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations:
+avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est
+s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions
+moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains
+efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.
+
+Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à
+solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
+droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à
+recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre
+maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
+pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les
+villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux
+riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
+autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension,
+ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter,
+alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
+
+La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en
+assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
+compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie
+montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
+échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la
+manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire
+de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de
+scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se
+sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est
+pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
+méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
+
+On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins
+grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
+pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique.
+C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
+pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit
+l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en
+détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme
+dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une
+conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les
+intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme
+seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et
+religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts
+politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie
+liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
+familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de
+la bourgeoisie.
+
+Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
+Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide,
+absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait
+considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand
+qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter
+la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre
+diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
+que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
+fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre
+constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant
+nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets
+plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une
+analyse et d'une discussion spéciales.
+
+En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment
+collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment
+aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe
+siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de
+la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
+Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple
+armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
+l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du
+pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont
+opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme:
+celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé
+du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui
+cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez
+les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
+beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
+moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception
+future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté
+victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons
+l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et
+confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances
+constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la
+langue, les moeurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
+pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à
+jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive
+de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir
+d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
+puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa
+responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la
+nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous
+sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes
+incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une
+association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance,
+de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès
+que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res
+publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
+ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
+lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
+de sa famille et de son nom.
+
+En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la
+guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que
+la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces
+contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la
+richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle
+de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon
+notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de
+personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la
+formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés
+d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à
+l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges
+ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne
+inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les
+salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré
+l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
+d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de
+compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les
+couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas
+elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
+
+Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des
+publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces
+dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des
+administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et
+possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une
+classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
+seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
+pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
+apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
+le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une
+base trop étroite.
+
+Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
+organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les
+responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont
+frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
+grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use
+dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service
+national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable
+leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps
+vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au
+va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité
+inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de
+la croissance.
+
+En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la
+liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de
+l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires
+économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.
+
+Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques
+privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
+limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
+commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus
+les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient
+soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les
+échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
+jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à
+contre-coeur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
+les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle.
+Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi
+sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez
+heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
+l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
+impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès
+d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations
+contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune,
+car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
+organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit
+avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous
+croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous
+sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique;
+mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
+ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour
+connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et
+une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de
+cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants
+sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est
+certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans
+un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne
+pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de
+l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un
+sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du
+temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la
+transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est
+la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation
+de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après
+l'autre les conditions et les conséquences.
+
+1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée;
+la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La
+transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie
+de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant
+d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement,
+c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous
+ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
+battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
+la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit,
+son remplacement constitue le problème technique fondamental de la
+guerre.
+
+Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de
+matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays
+belligérant est bloqué par ses ennemis.
+
+Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se
+consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels
+produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il
+peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la
+production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire
+foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de
+mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés,
+contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
+de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la
+dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance
+étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient
+économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur
+réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve
+suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les
+nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des
+matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
+de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux
+matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne
+correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que
+le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies
+réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la
+différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté
+d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre,
+doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et
+d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop
+grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
+subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.
+
+Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après
+lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de
+fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré
+de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de
+travail disponibles, de la main-d'oeuvre du pays, des matières premières
+de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays
+étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
+tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
+dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
+présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'oeuvre, matières
+premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
+propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.
+
+2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera
+close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions
+plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès,
+car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
+pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être
+la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la
+technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants,
+dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits
+nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait
+le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre
+ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
+monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations
+entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
+auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières
+qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des
+effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
+digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de
+consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
+pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des
+costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
+pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque
+pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus
+condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
+tous les pays et sous toutes les latitudes.
+
+Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le
+retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous
+n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
+devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
+soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant
+qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la
+conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.
+
+Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont
+évidentes.
+
+La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne
+compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux
+anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées
+par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
+qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces,
+n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme
+renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
+dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré
+avec ses boeufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
+substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
+compte que la possession pure et simple, la force économique brutale
+auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de
+quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait.
+Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait
+jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain
+économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun
+prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il
+faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du
+commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations
+et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans
+la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et
+susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que
+la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
+de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État
+restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
+administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
+de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
+n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple
+à peuple suffira largement à tout.
+
+Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique,
+sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra
+pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance
+du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
+infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on
+lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra
+naître une sorte de néo-mercantilisme.
+
+Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères,
+productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses
+importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
+moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre.
+L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
+croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement
+de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
+l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une
+raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que
+l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
+normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de
+propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie
+économique. Ce serait pour lui la décadence.
+
+La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et
+pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons:
+je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
+quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement,
+c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les
+marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
+déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières
+douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne
+s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
+encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la
+chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le
+commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
+exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à
+ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie
+le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
+généralement de produits de première importance et de première
+nécessité, le pays victime de ces manoeuvres se trouve placé dans une
+situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres,
+ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.
+
+C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
+différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau
+concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer
+dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été
+imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de
+ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
+l'importation.
+
+Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
+fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce
+que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que
+chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées,
+outre qu'elles servent à nourrir la main-d'oeuvre étrangère, aux dépens
+de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
+la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
+produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est
+obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour
+payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens
+riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en
+résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières
+premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que
+l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.
+
+De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité
+d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de
+la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut,
+une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit
+s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être
+remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins
+approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les
+articles de luxe.
+
+Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie
+réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos
+du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient
+esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de
+transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation
+artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une
+fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des
+raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très
+vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie
+fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés,
+d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de
+prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous
+devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon
+sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la
+nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une
+caractéristique nouvelles.
+
+3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations
+politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se
+sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
+nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de
+la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du
+problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront
+difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et
+les pertes en main-d'oeuvre et en intelligences, et les obstacles
+auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
+ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.
+
+La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu
+apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
+davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans
+l'utilisation de la main-d'oeuvre, des matières premières, des
+instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes
+ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis
+que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la
+libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation
+du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun.
+Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de
+l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction
+faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence
+entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la
+guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
+acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.
+
+L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des
+circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas
+encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les
+forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique,
+soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve
+en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.
+
+Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement
+utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements
+vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être
+modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
+devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces
+devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle:
+s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des
+consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal
+administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On
+pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
+économique des matières premières et de toutes les récupérations
+possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
+perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.
+
+Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
+individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
+efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés
+profondément dans les habitudes du consommateur.
+
+Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
+fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
+là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance,
+même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la
+satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
+marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que
+moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
+au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de
+bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à
+suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre,
+à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il
+importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
+accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
+de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de
+tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés
+n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux,
+dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle
+couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait
+peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait
+faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
+en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était
+obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de
+recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
+possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution
+sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur
+le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le
+public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de
+grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
+concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute,
+sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
+compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère
+augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même
+genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec
+ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et
+d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
+à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de
+consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des
+dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation
+des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du
+travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les
+méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives
+des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la
+perte et le renchérissement des marchandises.
+
+Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du
+pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre
+sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se
+contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est
+libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle
+carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation
+sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas
+son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de
+soustraire au pays autant de main-d'oeuvre qu'il juge convenable et,
+pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
+que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
+lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la
+réserve de main-d'oeuvre du pays autant de travailleurs que bon lui
+semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
+devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.
+
+En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent
+de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que
+chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à
+l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce
+droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés
+industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du
+marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs
+intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité
+jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations
+existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger
+emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles
+au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter
+ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des
+titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire
+de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie
+susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses
+productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au
+contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie
+nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il
+aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.
+
+En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de
+nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne
+doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt.
+Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays,
+besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce
+niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait
+compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation
+apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à
+l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de
+taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et
+économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les
+autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la
+libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital
+national.
+
+4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la
+guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.
+Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent
+être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté,
+contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant
+total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une
+nouvelle répartition.
+
+Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être
+obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à
+une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les
+successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les
+échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on
+aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune
+privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas
+le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on
+lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la
+fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul
+est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation
+partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le
+propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers
+dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions
+mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière
+qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve
+supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité
+économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.
+
+Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans
+lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici
+et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne
+doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un
+phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son
+ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de
+déclanchement, mais est impuissant à transformer le coeur humain. Or, les
+grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements
+intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une
+puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs
+les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que
+celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une
+force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie
+d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir
+ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple
+association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la
+même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix
+fournissait la note principale.
+
+Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves
+qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur
+tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté
+des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État
+populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille
+subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en
+classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple
+lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une
+suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de
+permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de
+s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la
+divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.
+
+Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une
+nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes
+pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives.
+Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites
+éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos
+devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche
+politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à
+contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que
+beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de
+justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité,
+cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif.
+Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin
+faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les
+plus populaires et les plus fondamentaux.
+
+Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation
+saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences
+à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et
+des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les
+arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une
+exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil,
+à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes
+et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de
+verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque
+quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises
+économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser
+des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,
+économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,
+mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les
+ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des
+administrations compétentes.
+
+À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en
+l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite
+d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes
+du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées
+disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau
+et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est
+cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus
+souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de
+croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une
+entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur,
+être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la
+branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe,
+jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans
+une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des
+organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les
+conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté
+exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance,
+elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais
+conduisent toujours au but fixé par le destin.
+
+C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes
+primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues
+fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et
+absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou
+démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis
+réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne
+puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale
+peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie
+ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme
+d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de
+ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement
+absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la
+puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait
+gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_.
+Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et
+de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la
+composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par
+l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les
+institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines:
+les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant
+libérales.
+
+Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour
+que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient
+satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne
+du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la
+responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et
+intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au
+coeur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en
+éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous
+les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir,
+indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les
+hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se
+réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis,
+s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont
+aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer
+sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions
+naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.
+
+Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu
+d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour
+ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.
+Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la
+force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses
+et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux
+outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de
+réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin
+s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres
+redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de
+l'absolutisme!
+
+L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que
+sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de
+fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard.
+Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le
+dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,
+certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par
+une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente
+des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique
+des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du
+dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant
+les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs
+de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement
+son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la
+structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième
+pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable,
+alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de
+l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième
+politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État
+étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été
+inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une
+partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement
+dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son
+ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière
+elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité,
+la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.
+
+La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf
+pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au
+fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle
+a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de
+gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé
+de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce
+n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il
+ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des
+hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou
+absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits
+les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux
+inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme
+spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde
+antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent
+qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail
+professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer
+mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.
+
+La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On
+assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des
+électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la
+corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,
+journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et
+l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms,
+puissent se produire également dans les monarchies: renversement
+incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité
+gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla,
+prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre.
+Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables
+d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes
+démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de
+Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations
+communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses
+représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des
+peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est
+ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du
+peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le
+plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la
+population pauvre par la population riche, de la population non
+instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.
+
+Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les
+diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si
+leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se
+ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,
+mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse
+dominée et une masse dominante.
+
+Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave
+davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable
+nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de
+gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme
+présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la
+monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la
+lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit
+décider, mais l'esprit populaire.
+
+Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de
+repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le
+mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits
+et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et
+à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des
+responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit
+se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le
+droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses
+aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais
+une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non
+sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple
+n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux
+qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée
+dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive
+s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain
+emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours,
+car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se
+transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages
+auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un
+appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à
+conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et
+des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple
+constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le
+développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail
+social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous
+la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le
+droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour
+l'assujettissement d'individus ou de classes.
+
+L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce
+point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est
+habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des
+critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que
+l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de
+promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste»,
+«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales
+objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se
+demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le
+monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve
+d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce
+qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit
+familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait
+réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi
+que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont
+toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon,
+et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose.
+Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas
+accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.
+
+Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:
+il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont
+effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves,
+on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise
+dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier
+cri d'alarme: «utopie!»
+
+Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder
+un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus
+nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former
+avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents
+et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons
+napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de
+devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes
+de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent,
+nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes
+formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique,
+je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.
+
+Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre
+accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne
+nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la
+sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de
+lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de
+régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection
+s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous
+occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles
+sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à
+leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte
+que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs
+et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités
+décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres
+sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu
+jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi
+d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,
+la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération
+de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître,
+démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là
+qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des
+voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de
+supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans
+son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une
+catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce
+qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,
+sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence
+des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non
+militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de
+l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si
+parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la
+cime de l'arbre est entamée.
+
+Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes
+politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du
+parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les
+représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en
+présence de tâches nouvelles et importantes.
+
+Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute
+attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues,
+par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et,
+dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De
+l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et
+professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et
+nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
+minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
+fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute
+signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente,
+se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le
+pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée,
+laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le
+pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le
+pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en
+réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon
+générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de
+législation, alors que la représentation nationale intervient
+constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son
+contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
+d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de
+lois et troubler l'administration.
+
+Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
+dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité
+et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
+accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là
+une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par
+d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la
+nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
+phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique,
+sur des exemples empruntés à des États parlementaires.
+
+La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de
+consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte
+de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et
+nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
+d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique
+d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme
+ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
+propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la
+majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné
+que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de
+propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à
+une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais,
+dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec
+celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est
+encore permis de parler de majorité populaire.
+
+Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent
+inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
+peut pas dire qu'elle délibère et élabore.
+
+Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
+protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il
+ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré
+comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le
+gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est
+seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
+la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe
+dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
+délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
+comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
+organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
+Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale
+et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du
+gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les
+commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à
+moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des
+entretiens personnels.
+
+Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le
+lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
+étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels
+et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents
+ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme
+lorsqu'on traite une affaire.
+
+Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours
+d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité
+définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement
+statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se
+consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
+bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations
+privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la
+pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus
+exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
+grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont
+imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur
+responsabilité.
+
+Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant
+comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage
+de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence
+d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
+mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et
+susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la
+question du mal nécessaire.
+
+Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut
+affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
+n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de
+maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas
+dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante
+à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment
+plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle
+est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par
+lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité
+d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement
+étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les
+précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.
+
+Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le
+modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
+personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les
+échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
+imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement
+et transmettre à ses successeurs les principes d'économie,
+d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans
+sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la
+télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue
+tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué,
+qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires
+gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors
+même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle
+efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la
+nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à
+l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un
+mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus
+ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se
+dresser contre lui.
+
+Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
+deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par
+un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni
+par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements,
+ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des
+intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était
+l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle
+ne peut être rempli que par le peuple.
+
+Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est
+capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre,
+non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions
+impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes
+de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
+communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir
+central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
+locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule
+électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder
+les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent
+ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
+une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
+présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au
+paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections
+locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard
+sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
+atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation
+nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de
+gouverner.
+
+Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être
+remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par
+une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à
+leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.
+
+Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple,
+une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il
+est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes
+peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la
+faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le
+parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté
+centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
+intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
+est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est
+capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un
+jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.
+
+C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites,
+s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples
+gigantesques de notre époque capables de vouloir.
+
+Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se
+trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire.
+Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation
+populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles
+qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
+de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement
+user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur
+une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.
+
+En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable
+signification des représentations populaires de notre temps, pour autant
+qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image
+arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés
+populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans
+quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
+peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale,
+d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
+voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
+son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil
+parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école
+de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce
+qu'il devrait être.
+
+Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
+plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble
+pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
+est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands
+dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de
+gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
+et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le
+niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation
+donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
+sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
+meilleures.
+
+En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est
+facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible
+substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et
+plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral
+local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui
+n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi
+de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
+manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de
+bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité
+forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans
+représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de
+leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent
+raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée
+intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
+et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.
+
+La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est
+mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables
+d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
+journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
+devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
+réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État;
+les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver
+en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
+et les critiques personnelles devraient céder la place à une
+collaboration franche et intime.
+
+S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer
+des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion,
+intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse
+l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
+monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un
+grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
+dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la
+lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
+scabreuse question: «À quand la fin?»
+
+Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit
+d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
+Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
+abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui
+lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
+souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a
+rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
+créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
+l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les
+esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude
+particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la
+propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se
+décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
+tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et
+accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant
+ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.
+
+Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non
+seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en
+raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.
+
+La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection
+locale et dans son remplacement par un bon et sain système
+proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
+modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la
+Prusse et le Mecklenburg.
+
+La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
+partis.
+
+La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements
+allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail
+créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
+dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système
+parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
+nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations
+populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des
+fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes
+politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas
+devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible
+espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir
+l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait
+trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de
+s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à
+contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
+intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée,
+suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
+un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
+pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement,
+systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer.
+Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des
+habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la
+responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les
+méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de
+juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour
+être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité
+de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
+jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
+et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire
+l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui
+elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de
+nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État
+véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des
+voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection
+des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables
+et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.
+
+Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en
+plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation
+partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la
+tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient
+une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des
+mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce
+qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux,
+s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne,
+il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient
+pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la
+politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
+outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se
+trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités
+actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont
+souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe
+de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
+sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette
+responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et
+inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un
+ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération,
+passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et
+cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans
+celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la
+phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
+interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre
+activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de
+stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer
+des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance
+militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité
+d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que
+nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il
+n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir
+de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le
+plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement
+d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
+conclusions pratiques.
+
+Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que
+redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et
+immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se
+sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du
+peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées
+portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du
+système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de
+coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible
+la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements
+d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en
+Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament
+politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en
+juger d'après les expériences que nous offrent les administrations
+communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes
+d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce
+rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre
+la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres
+États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument
+académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position
+géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure
+gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est
+précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays
+qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande
+souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril
+encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude
+à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en
+faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux
+difficultés extérieures.
+
+Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire
+absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment
+de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de
+partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la
+tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple
+élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments,
+les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de
+réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne
+dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en
+même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait
+à exiger que les ministères se composent en partie de membres du
+Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et
+qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre
+expédient universel: nomination de commissions ou de comités
+parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables,
+susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez
+les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre
+compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des
+projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les
+esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne
+peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer
+ces erreurs ou faire mieux.
+
+Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos
+déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future
+et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie
+et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien
+marquer que nous nous trouvons au coeur même de la vie pratique, où nous
+avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et
+plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons
+cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme
+une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir
+nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons
+désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car,
+dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même
+temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations
+actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes
+de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à
+l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.
+
+En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau
+que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à
+lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son
+génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire
+est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple,
+dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est
+limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une
+forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles
+s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité,
+c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut
+accroître presqu'à l'infini.
+
+Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions
+physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses
+trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes,
+modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les
+maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et
+perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les
+masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres
+actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois
+genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et
+d'assaut, et la force de résistance intérieure.
+
+Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit
+par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges,
+droits intangibles forment une végétation naissant de graines
+insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle
+force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé
+de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas
+de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse
+direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état
+d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de
+dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent
+les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque
+instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque
+instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté
+orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les
+graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.
+
+Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines,
+bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur
+le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix
+tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un
+semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson.
+Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité
+efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit
+conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement
+et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles;
+il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune
+reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé
+par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est
+celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes
+nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une
+réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui
+insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de
+volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le
+mystère de la création.
+
+C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour
+qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut
+se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se
+donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui
+qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits
+mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur,
+parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y
+voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui
+s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les
+résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut,
+dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un
+écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au
+développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt,
+lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le
+plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de
+toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans
+l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps
+qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont
+les conditions de la force de direction politique à longue portée.
+
+Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des
+lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement
+des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent
+pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La
+continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de
+la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence;
+elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent
+dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck,
+elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations
+d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous
+attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements
+irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux
+tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne
+présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles
+qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant
+jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du
+jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.
+
+Restent les ministres, avec leur art de manoeuvrer. Ce qui leur assure
+une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs
+convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent
+devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel,
+que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère
+féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est
+teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher
+l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il
+leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques
+semaines, dans une atmosphère hostile.
+
+Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à
+leur assurer pendant un temps assez long la force de direction
+intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet
+effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de
+cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop
+longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État
+toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et
+s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il
+s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une
+génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un
+successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire
+dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les
+rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des
+sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une
+politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois
+ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas,
+l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce
+serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce
+serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait
+faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le
+manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux
+parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de
+matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions
+et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux
+son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail
+créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions
+saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à
+rien.
+
+Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de
+direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant
+que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non
+d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à
+rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et
+agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la
+longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la
+concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de
+notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de
+moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La
+méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée
+pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre
+humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de
+nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc
+incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le
+plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de
+gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit
+de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de
+leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre,
+même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.
+
+Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats,
+Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à
+l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous
+ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait
+pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la
+méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple,
+non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en
+tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent
+leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de
+réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par
+leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes
+d'État et leurs penseurs.
+
+Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et
+misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des
+organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les
+droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la
+consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou
+l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils
+n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes
+phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se
+composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et,
+d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses;
+tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le
+conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la
+carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les
+réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant
+que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction
+de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la
+communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte
+des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait
+duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de
+la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne
+pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de
+tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est
+possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie
+peut durer.
+
+Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai,
+depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se
+perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir
+d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos
+divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes,
+qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres,
+qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous
+ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la
+nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu
+seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de
+gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par
+des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs
+pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité:
+tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens
+politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.
+
+Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique
+le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts,
+enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir
+puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la
+création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le
+considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner
+l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à
+gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de
+jeter un coup d'oeil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré
+la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur
+train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces
+hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des
+responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de
+brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la
+balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi
+comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent
+pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique
+cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour
+devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.
+
+Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop
+grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique
+puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où
+la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une
+sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et
+de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les
+directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la
+croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut
+être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera
+d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa
+composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et
+incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des
+influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction
+de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les
+entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la
+force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans
+le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son
+histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument
+d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant
+de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique
+qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule,
+mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les
+forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce
+ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la
+force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être,
+spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes
+membres aide et protection.
+
+L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous
+avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que
+nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à
+l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe.
+Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par
+nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans
+toutes les parties du monde où se passaient des événements importants.
+L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne
+croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous
+ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse
+qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des
+finances et que la guerre est en train de faire fondre.
+
+Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence
+d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides.
+Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution
+aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne
+pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés
+et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient
+tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et
+équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis
+personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations
+personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des
+responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des
+déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse
+fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique
+dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant
+historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au
+futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du
+travail organique et étaient en rapport avec les architectures
+emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour
+d'eux à profusion.
+
+La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte
+pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne
+peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La
+concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit
+et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines
+disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui
+flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les
+génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces
+deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de
+personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de
+l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque
+des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par
+l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a
+l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque
+domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible
+de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont
+détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique
+ou par le désoeuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir,
+soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la
+responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces
+méfaits signe lui-même sa sentence de mort.
+
+Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle
+apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant
+sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons
+caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se
+révèle dans la vie politique.
+
+Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré
+comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé,
+c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative,
+l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était
+l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce
+qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche
+des affaires, c'était la très grande habitude d'administration
+patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine
+rural.
+
+L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier
+manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il
+est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est
+protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la
+tradition.
+
+Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions
+locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau.
+N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive
+rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et
+l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et
+se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être
+tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont
+dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion
+à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle
+traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur
+viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une
+source extérieure et nouvelle.
+
+La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se
+reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et
+moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et
+épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite
+princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un
+voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent
+rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de
+soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On
+sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est
+pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est
+incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les
+événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les
+administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la
+conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la
+construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à
+moins que ce ne soit du ciel.
+
+Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:
+l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et
+l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,
+idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de
+la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice,
+tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à
+ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la
+recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous
+connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de
+Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se
+consume et consume son entourage.
+
+Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout
+travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges,
+la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier,
+est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera
+réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus
+rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles
+pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans
+précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas
+à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans
+la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi,
+la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à
+l'intuition.
+
+Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que
+la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois
+échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,
+non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et
+de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition,
+mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques,
+financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe
+traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité
+qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action,
+du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se
+sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que,
+d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une
+ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre
+des forces.
+
+Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force
+active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui
+caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le
+conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se
+représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en
+communication avec le monde organique et d'en subir l'influence
+profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des
+mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre
+esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination
+réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de
+scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux
+natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux
+maîtres de la politique.
+
+Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de
+mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis
+l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne
+signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer»
+(_Schaffen_).
+
+La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans
+et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse,
+possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise
+incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et
+cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État.
+Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et
+loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette
+classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous
+savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de
+l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet
+prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution
+d'État de la plus haute importance, presque indispensable.
+
+Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle
+se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à
+diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne,
+à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles
+d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la
+lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau.
+Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce
+résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue
+familiarisation.
+
+Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce
+qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire
+prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni
+parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses
+et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation,
+tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un
+obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement
+étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point
+tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en
+trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre
+sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la
+situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et
+mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'oeil qui porte loin et
+perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans
+laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit
+aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple
+hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit
+d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était
+d'ailleurs pas d'une noblesse pure.
+
+On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit
+d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations
+existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont
+montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de
+toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé,
+comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et
+improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'oeuvre de l'État.
+
+Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur
+les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons
+besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues,
+en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens
+moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de
+responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se
+compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq
+millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la
+plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine
+purement administratif.
+
+L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la
+nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que
+régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule
+raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent
+au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière
+administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière
+antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il
+cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme
+eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux
+arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en
+vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans
+l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables,
+dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de
+nature à diminuer leurs chances de réussite.
+
+Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du
+parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une
+façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation
+et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette
+sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et
+pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à
+notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a
+jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il
+nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la
+vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et
+l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France
+sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une
+base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à
+imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi
+dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une
+supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un
+ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui
+son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de
+plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique
+parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de
+responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a
+résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa
+connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On
+prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit
+pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.
+
+La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire
+contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement
+faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de
+l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté
+politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que
+l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis
+trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe
+qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement
+supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire
+venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce
+qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,
+grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa
+non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des
+réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème
+d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire
+d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer
+à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de
+trouver un successeur.
+
+Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la
+population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du
+niveau de culture et des conditions favorables au développement de
+talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que
+l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques,
+quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont
+dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection
+automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.
+
+Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de
+méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société
+par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société
+locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il
+s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des
+responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les
+meilleurs et les plus forts.
+
+L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace
+d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir
+ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans
+leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il
+s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence
+acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est
+autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait
+inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins
+inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons
+naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos
+destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent
+héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions
+mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales
+de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y
+paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est
+inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un
+feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de
+son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en
+aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée
+dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les
+Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui
+est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures
+pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de
+rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de
+procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire
+n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des
+chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de
+Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec
+des concurrents de la même force que lui.
+
+Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il
+porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus
+de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus
+cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées
+politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il
+est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui,
+s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait
+peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se
+pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie
+politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans
+choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui
+s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous
+enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne
+sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez
+limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les
+dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte
+le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des
+forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.
+
+On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand
+nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,
+encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants,
+obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux,
+finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont
+quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait
+que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui
+n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.
+
+Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après
+des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions
+pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent
+plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus
+élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives
+sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à
+l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.
+Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces
+matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut
+suffire aux époques de constellations humaines particulièrement
+favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des
+premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une
+compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des
+résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs
+choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues
+pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les
+conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la
+possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et
+nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons
+purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la
+Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle
+décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.
+
+La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons
+reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à
+spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la
+nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations
+terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle
+traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à
+l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous
+réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur
+de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du
+peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions
+responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements
+nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est
+absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et
+compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins
+nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences
+soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute
+nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au
+point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce
+pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul
+préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que
+les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la
+concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories
+seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront,
+une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur
+compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut
+attendre ces effets, doit être l'oeuvre de la nation. C'est la nation qui
+doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui
+germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes
+électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie
+des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.
+
+Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à
+côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la
+stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.
+
+Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la
+tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est
+une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et
+intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la
+dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa
+solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous
+savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre
+pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps
+que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions,
+signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du
+peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables
+d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de
+sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer
+dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels
+cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement
+qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands
+trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui
+donnant pour base l'abnégation et le privilège.
+
+Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre
+ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question
+de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes
+obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent
+inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes
+et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure
+politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.
+
+Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui
+n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété
+héréditaire de certaines associations familiales et de certaines
+combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées
+et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être
+despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
+les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on
+s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
+bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel
+point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout
+entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
+d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
+levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en
+renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule
+réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un
+bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix;
+ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont
+poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
+à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_,
+la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
+manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
+et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par
+l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par
+des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes,
+c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
+leur volonté.
+
+Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique
+et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une
+moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
+et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre
+contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en
+la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à
+l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
+d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
+pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe
+possédante et restrictive.
+
+Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un
+gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
+politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une
+autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
+conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État.
+Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie
+organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse,
+grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
+passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
+combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
+décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
+politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
+politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux
+maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du
+parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la
+longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
+et indépendante dans le choix de ses moyens.
+
+On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort
+qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
+valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas
+réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la
+responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les
+soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
+technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de
+l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
+voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait
+les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années
+heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
+d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se
+maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à
+cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
+la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel
+cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La
+guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes
+secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs
+communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.
+
+C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour
+vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la
+vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son
+sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du
+maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables.
+Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude,
+qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime
+la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
+est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de
+ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à
+la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie
+individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre
+dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
+du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir
+de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de
+quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent
+et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce
+qu'il fait.
+
+S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau
+politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
+fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans
+tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
+des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et
+intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
+la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du
+réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à
+ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
+les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
+au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer
+la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que
+l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles
+qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
+solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
+régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
+la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de
+ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
+pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et
+cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la
+sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus
+des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne
+le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle
+chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de
+tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui
+encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
+sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
+d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu
+pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par
+l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
+privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
+solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la
+responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans
+lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de
+son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu
+dans un pays où il n'y a que de simples sujets.
+
+C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous
+amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues
+nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances
+particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire,
+ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près,
+pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais
+uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte
+pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec
+la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un
+dernier coup d'oeil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.
+
+Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre
+humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses
+débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre
+humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus
+compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
+arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur
+l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie
+Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre
+sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à
+leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
+la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû
+être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière
+contre l'ensemble des forces de la nature.
+
+C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.
+
+Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte
+contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
+tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue
+consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît
+comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour
+la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue
+métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est
+caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre
+inférieur: l'intellect.
+
+La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes
+les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a
+produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
+elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la
+politique.
+
+Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue
+uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de
+développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
+et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement
+adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect
+utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises,
+dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la
+mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité
+d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
+l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
+Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont
+traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au
+cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.
+
+Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la
+terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté.
+Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance
+d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté
+transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme
+qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son
+propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son
+impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la
+planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles
+masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les
+hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
+rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
+solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et
+d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et
+nos actions dans l'abîme de l'irréel.
+
+L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit
+devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des
+résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et
+sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire
+comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs.
+Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine,
+elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les
+attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du
+_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague
+nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
+et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert
+la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables
+expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre
+enfer terrestre, autrement dit le néant.
+
+C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le
+sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie
+de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
+nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous
+reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un
+bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé
+jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.
+
+La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui
+intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la
+mécanisation était l'oeuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
+la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
+asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes
+les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
+collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire
+lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a
+agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables
+organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions
+de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a
+associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres,
+en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de
+l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert
+toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
+entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme,
+haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des
+temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et
+dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les
+larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les
+paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la
+galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes,
+bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à
+nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte
+dont l'enjeu est notre propre sort.
+
+Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille
+est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous
+appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien
+le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même
+nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable,
+inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
+à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à
+savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
+grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle,
+en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant
+sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau
+caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son
+pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour
+devenir ses maîtres.
+
+Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre
+dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour
+le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
+vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des
+responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la
+communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la
+responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération
+qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
+au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences
+et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se
+prépare un triste avenir.
+
+Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour
+exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
+existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.
+
+FIN
+
+MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,11191 @@
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+The Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Où va la monde?
+ Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain
+
+Author: Walther Rathenau
+
+Translator: S. Jankélévitch
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+Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
+
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net
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+
+</pre>
+
+
+<h2>WALTHER RATHENAU</h2>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="c" style="font-size: 300%;">OÙ VA LE MONDE?</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<h3>CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES<br />
+SUR<br />L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN</h3>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">TRADUCTION FRAN&Ccedil;AISE ET AVANT-PROPOS</p>
+
+<p class="c">DE</p>
+
+<p class="c">S. JANK&Eacute;L&Eacute;VITCH</p>
+<p class="c"><img src="images/001.png" alt="image" /></p>
+<p class="c">PAYOT &amp; CIE, PARIS</p>
+
+<p class="c">106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN</p>
+
+<p class="c">1922</p>
+
+<p class="c">Tous droits r&eacute;serv&eacute;s</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+
+<table summary="toc">
+<tr><td>
+<a href="#AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR"><b><span class="smcap">Avant-propos du traducteur</span></b></a><br />
+<a href="#INTRODUCTION"><b><span class="smcap">Introduction</span></b></a><br />
+<a href="#LE_BUT"><b>Le but</b></a><br />
+<a href="#LE_CHEMIN"><b>Le chemin</b></a><br />
+<a href="#I"><b><span style="margin-left: 1em;">&nbsp;&nbsp; I.&mdash;Le chemin de l'&eacute;conomie</span></b></a><br />
+<a href="#II"><b><span style="margin-left: 1em;">&nbsp;II. &mdash;Le chemin de la morale</span></b></a><br />
+<a href="#III"><b><span style="margin-left: 1em;">III.&mdash;Le chemin de la volont&eacute;</span></b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR" id="AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR"></a>AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR</h2>
+
+
+<p>Depuis que cet ouvrage a &eacute;t&eacute; traduit, Walther Rathenau est mort,
+assassin&eacute; en pleine activit&eacute;, payant ainsi de sa vie l'audace de ses
+id&eacute;es et sa volont&eacute; pers&eacute;v&eacute;rante d'en poursuivre la r&eacute;alisation dans le
+cadre de la R&eacute;publique allemande.</p>
+
+<p>&laquo;Dis-moi quels sont tes <i>ennemis</i>, et je te dirai qui tu es&raquo;,
+pourrait-on, &agrave; son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,
+pendant sa vie, il &eacute;tait parfois permis de se demander quel &eacute;tait le
+fond de sa pens&eacute;e et quelles &eacute;taient ses v&eacute;ritables intentions, le geste
+homicide, accompli par ordre par quelques sicaires r&eacute;actionnaires, ne
+laisse plus le moindre doute &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+
+<p>Ce geste a class&eacute; Rathenau parmi les adversaires les plus d&eacute;cid&eacute;s de
+l'ancien r&eacute;gime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les
+fautes de ce r&eacute;gime qui ont surtout contribu&eacute; &agrave; plonger l'Allemagne et,
+avec elle, l'Europe enti&egrave;re dans le chaos et le d&eacute;sordre qui, si on n'y
+porte imm&eacute;diatement rem&egrave;de, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes
+dont les cons&eacute;quences seront encore plus terribles.</p>
+
+<p>L'Allemagne, d'apr&egrave;s Rathenau, dans l'&eacute;tat o&ugrave; l'a laiss&eacute;e la guerre et
+qui n'&eacute;tait &agrave; son avis qu'une cons&eacute;quence logique de son &eacute;tat
+d'avant-guerre, avait besoin d'&ecirc;tre reconstruite de fond en comble,
+mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se
+faire qu'en fonction de la reconstruction g&eacute;n&eacute;rale de l'Europe, et m&ecirc;me
+du monde entier, la guerre ayant montr&eacute; que, sous des dehors en
+apparence diff&eacute;rents, tous les pays, toutes les nations souffraient des
+m&ecirc;mes maux, pr&eacute;sentaient les m&ecirc;mes vices et les m&ecirc;mes faiblesses.</p>
+
+<p>Avant la guerre, les Allemands &eacute;taient fiers de ce qu'ils appelaient
+leur &laquo;esprit d'organisation&raquo; et consid&eacute;raient avec m&eacute;pris les autres
+peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,
+&laquo;n'auraient pas encore d&eacute;pass&eacute; la phase de l'individualisme&raquo;. Ceux-ci, &agrave;
+leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation
+n'&eacute;tait qu'une organisation de caserne, une organisation fond&eacute;e sur la
+soumission passive et aveugle, et vantaient les m&eacute;rites de l'initiative
+individuelle et de l'esprit d'improvisation.</p>
+
+<p>La guerre est venue r&eacute;v&eacute;ler aux uns et aux autres qu'ils avaient
+&eacute;galement tort et raison &agrave; la fois. Elle a montr&eacute;, d'une part, que dans
+la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit
+d'improvisation ne peuvent engendrer que le g&acirc;chis et le d&eacute;sordre et,
+d'autre part, que l'organisation &agrave; l'allemande n'&eacute;tait &laquo;qu'une
+organisation de surface, reposant sur une hi&eacute;rarchie de classes, voire
+de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde
+m&eacute;connaissance des int&eacute;r&ecirc;ts de la collectivit&eacute; et de ceux des
+g&eacute;n&eacute;rations futures&raquo;.</p>
+
+<p>Le m&eacute;rite de Rathenau consiste &agrave; n'avoir pas attendu la fin, ni m&ecirc;me
+l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de
+l'organisation allemande, pour d&eacute;clarer qu'entre cette soi-disant
+&laquo;organisation&raquo; et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y
+avait gu&egrave;re de diff&eacute;rence, que l'une et l'autre &eacute;taient &eacute;galement
+dangereuses pour la paix du monde, &eacute;galement pernicieuses pour le
+patrimoine spirituel de l'humanit&eacute;, parce que l'une et l'autre se
+trouvaient au service de la m&ecirc;me cause: le capitalisme, dans sa forme la
+plus &eacute;volu&eacute;e et, en m&ecirc;me temps, la plus inhumaine, &agrave; laquelle Rathenau
+lui-m&ecirc;me a donn&eacute; le nom de &laquo;m&eacute;canisation&raquo;.</p>
+
+<p>D&egrave;s 1910, c'est-&agrave;-dire &agrave; une &eacute;poque o&ugrave;, selon sa propre expression, sa
+voix &laquo;se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances&raquo;,
+il avait commenc&eacute; &agrave; exposer ses id&eacute;es, fruit d'une profonde m&eacute;ditation
+et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,
+dou&eacute; d'une vaste culture, plac&eacute; &agrave; la t&ecirc;te d'une des plus grandes
+affaires de son pays (l'<i>Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft</i>), &agrave; la
+fois homme de pens&eacute;e et d'action, Rathenau se trouvait dans une
+situation exceptionnellement favorable pour juger &agrave; sa valeur le syst&egrave;me
+capitaliste, pour en reconna&icirc;tre les avantages et les m&eacute;rites et en
+d&eacute;noncer les exc&egrave;s et les p&eacute;rils, pour indiquer enfin ou, tout au
+moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-l&agrave;, de
+conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.</p>
+
+<p>Tout en soumettant le capitalisme &agrave; une critique p&eacute;n&eacute;trante, tout en en
+faisant ressortir sans m&eacute;nagements tous les vices et tous les abus, tout
+en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour
+quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de mis&egrave;re h&eacute;r&eacute;ditaires
+pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donn&eacute; son adh&eacute;sion &agrave; aucune
+doctrine &eacute;conomique et sociale d&eacute;finie, &agrave; la doctrine socialiste moins
+qu'&agrave; toute autre. &Agrave; ses yeux, le capitalisme est une phase n&eacute;cessaire
+dans l'&eacute;volution de l'humanit&eacute;, et il subsistera tant qu'il restera
+encore un seul coin de la plan&egrave;te inexplor&eacute;, une seule force de la
+nature indompt&eacute;e et inutilis&eacute;e. Le capitalisme est le seul syst&egrave;me
+pouvant et devant permettre &agrave; l'homme d'affirmer sa ma&icirc;trise de plus en
+plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,
+dans son essence m&ecirc;me, un syst&egrave;me fonci&egrave;rement humain. Mais s'il affecte
+les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'&ecirc;tre un
+facteur de solidarit&eacute; entre les peuples, il les oppose les uns aux
+autres dans une hostilit&eacute; permanente; si, au lieu d'&eacute;tendre ses
+bienfaits &agrave; tous les fils d'un m&ecirc;me peuple, il cr&eacute;e non seulement des
+classes, mais de v&eacute;ritables castes ennemies, incapables de se comprendre
+les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme
+comme tel, mais &agrave; la fausse direction que des g&eacute;n&eacute;rations successives
+lui ont imprim&eacute;, en consid&eacute;rant comme un but ce qui n'&eacute;tait qu'un moyen.
+Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destin&eacute; &agrave; affranchir l'homme de la
+fatalit&eacute; naturelle et sociale, &agrave; mettre &agrave; la disposition de chacun une
+quantit&eacute; de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens
+le plus large et le plus profond du mot.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus
+n&eacute;cessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus
+effr&eacute;n&eacute;e, des millions et encore des millions d'hommes vou&eacute;s &agrave; un
+travail d'esclaves qui ne suffit m&ecirc;me pas toujours &agrave; leur assurer leur
+pain quotidien, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de quelques milliers d'individus monopolisant
+tous les biens de la terre. Nous voyons la r&eacute;partition des mati&egrave;res
+premi&egrave;res, la production d'objets fabriqu&eacute;s et manufactur&eacute;s s'effectuer
+au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de
+l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et
+v&eacute;ritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication
+d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne r&eacute;pondant le plus souvent &agrave;
+aucune utilit&eacute;, &agrave; provoquer des besoins artificiels, &agrave; favoriser la
+passion du faux luxe, &agrave; satisfaire le mauvais go&ucirc;t par la camelote et
+l'article de bazar. G&acirc;chis, d&eacute;sordre, gaspillage de forces et de
+richesses: voil&agrave; ce qui caract&eacute;rise le capitalisme contemporain qui,
+pour se maintenir, n'a trouv&eacute; rien de mieux que de cr&eacute;er dans chaque
+pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des
+riches et le peuple des pauvres, s&eacute;par&eacute;s par un foss&eacute; infranchissable,
+mais tous deux &eacute;galement attach&eacute;s au c&ocirc;t&eacute; purement mat&eacute;riel de la vie,
+&eacute;galement &laquo;m&eacute;canis&eacute;s&raquo;.</p>
+
+<p>Nous engageons le lecteur &agrave; lire attentivement les pages &acirc;pres et
+mordantes que Rathenau consacre &agrave; la critique du capitalisme moderne.
+C'est un r&eacute;quisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne
+le sent inspir&eacute; par aucune haine ou passion de parti.</p>
+
+<p>Les solutions pratiques pr&eacute;conis&eacute;es par Rathenau comme rem&egrave;de &agrave; l'&eacute;tat
+de choses qu'il vient d'analyser se r&eacute;sument en un seul mot:
+&laquo;organisation&raquo;; organisation de la r&eacute;partition des mati&egrave;res premi&egrave;res,
+organisation de la production, organisation de la consommation, au sein
+de ce qu'il appelle l'&laquo;&Eacute;tat populaire&raquo;, dont il cherche &agrave; &eacute;baucher la
+forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa
+partie n&eacute;gative, et il ne pouvait d'ailleurs en &ecirc;tre autrement, car
+Rathenau n'&eacute;tait rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de
+poss&eacute;der la panac&eacute;e infaillible, propre &agrave; transformer du jour au
+lendemain notre pauvre monde malade en un s&eacute;jour paradisiaque. Il a
+saisi la premi&egrave;re occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact
+avec la vie r&eacute;elle, d'intervenir activement dans les affaires de son
+pays, et il est &agrave; pr&eacute;sumer que si la mort n'&eacute;tait pas venue mettre fin
+brutalement &agrave; cette activit&eacute; &agrave; peine commenc&eacute;e, l'exp&eacute;rience acquise lui
+aurait permis de pr&eacute;ciser ses id&eacute;es sur ce que devait &ecirc;tre cette
+nouvelle Allemagne, moralement et socialement r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e, qu'il r&ecirc;vait
+comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.</p>
+
+<p class="r">S. J.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Ce livre traite de choses mat&eacute;rielles, mais au nom de l'esprit. S'il
+parle de travail, de n&eacute;cessit&eacute; et de gain, de biens, de droits et de
+puissance, d'organisation technique, &eacute;conomique et politique, il ne pose
+ni n'appr&eacute;cie ces notions &agrave; titre de valeurs finales.</p>
+
+<p>Il est juste de demander si ce ne sont pas plut&ocirc;t la pauvret&eacute;, le
+besoin, le souci et l'injustice qui d&eacute;livrent les forces les plus
+profondes de l'homme, affranchissent l'&acirc;me et font descendre sur la
+terre le royaume des cieux. Et il est loisible de r&eacute;pondre que, loin de
+s'opposer &agrave; la libert&eacute; de croyance et au pouvoir de changement de
+l'homme, on doit plut&ocirc;t encourager l'une et favoriser l'autre, que le
+froid de la mis&egrave;re fl&eacute;trit tous les germes, que la croissance et
+l'&eacute;panouiss&egrave;ment ont besoin de chaleur et de lumi&egrave;re. Mais ni cette
+question, ni cette r&eacute;ponse ne sont formul&eacute;es ici. L'esprit ne se laisse
+entra&icirc;ner ni &agrave; appuyer et &agrave; soutenir ce qui existe, ni &agrave; provoquer des
+d&eacute;sirs et &agrave; cr&eacute;er des conditions: sa force est assez grande pour lui
+permettre &agrave; tout moment de r&eacute;aliser l'accord entre l'organisation et
+l'organisateur. Mais ce rapport-l&agrave; est univoque, comme l'est celui qui
+existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions
+d'existence; chaque nouvel esprit se cr&eacute;e son monde &agrave; lui, et chacune
+de ses &eacute;volutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la revendication qui pr&eacute;c&egrave;de l'essor. Celui-ci est annonc&eacute;
+par une sorte de message, qui implique d&eacute;j&agrave; un commencement de
+r&eacute;alisation. Mais ce message, loin d'&ecirc;tre une r&ecirc;verie proph&eacute;tique,
+r&eacute;sulte de la p&eacute;n&eacute;tration des conditions mat&eacute;rielles par la certitude de
+la loi morale.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas se livrer &agrave; des discussions oiseuses, c'est plut&ocirc;t
+s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se d&eacute;tourner
+momentan&eacute;ment de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger
+son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes
+ext&eacute;rieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent
+expliquer et d&eacute;crire l'un par l'autre. Notre &eacute;poque, qui attache tant
+d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel
+qu'il est inscrit dans son propre c&#339;ur; et lorsque, se jouant et se
+livrant &agrave; des distractions qui n'impliquent aucune responsabilit&eacute;, elle
+dirige parfois sa pens&eacute;e vers l'avenir, elle en arrive, par un
+renversement des soucis et des m&eacute;contentements quotidiens, &agrave; cr&eacute;er des
+utopies m&eacute;caniques qui, anim&eacute;es par la baguette magique de la technique,
+transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de
+maigres dimanches.</p>
+
+<p>O&ugrave; notre &eacute;poque puise-t-elle encore le courage de parler de
+d&eacute;veloppement, d'avenir et de fins, d'orienter la moiti&eacute; de son activit&eacute;
+vers ce qui n'existe pas encore, de songer &agrave; la post&eacute;rit&eacute;, d'inventer
+des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse
+pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas o&ugrave;
+elle se trouve et ne veut pas savoir o&ugrave; elle va. C'est pourquoi les
+meilleurs succombent &agrave; la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux
+qui laissent le doute, la lassitude et le d&eacute;sespoir envahir leur pens&eacute;e,
+qui pr&eacute;tendent jouir du pr&eacute;sent et renoncent au plus beau de leurs
+privil&egrave;ges: l'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>D'autres se tournent vers la foi dogmatique p&eacute;rim&eacute;e et se r&eacute;clament de
+ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi &agrave; l'aide
+d'institutions, de preuves, en usant tour &agrave; tour de bont&eacute;, de col&egrave;re, de
+promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,
+car la religion de l'homme ne dispara&icirc;tra jamais; mais leur pens&eacute;e est
+erron&eacute;e, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse
+imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de
+la foi consiste en ce qu'elle cr&eacute;e elle-m&ecirc;me son objet, avec une
+assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond
+&agrave; l'ensemble des forces cr&eacute;atrices d'une &eacute;poque. Mais la foi dogmatique
+a d&eacute;p&eacute;ri par la faute de ses supr&ecirc;mes autorit&eacute;s, trop faibles pour
+l'imposer au monde d'une mani&egrave;re exclusive, mais assez fortes pour,
+pendant des si&egrave;cles, la prot&eacute;ger, &agrave; l'aide de verres fum&eacute;s, contre
+l'action des rayons de la vie. Le jour o&ugrave; on lui a violemment arrach&eacute;
+ces verres, la foi a expir&eacute;.</p>
+
+<p>Inventer des dieux, provoquer des pr&eacute;sages, ordonner des sacrements:
+rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose
+l'existence, au plus profond de notre &ecirc;tre, de forces capables de cr&eacute;er
+de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais
+l'interpr&eacute;tation humaine ne r&eacute;ussira &agrave; remplacer par des notions morales
+la vieille base faite de miracles palpables; les convictions
+transcendantes survivent toujours dans notre c&#339;ur, mais elles exigent
+une nouvelle langue, de nouvelles repr&eacute;sentations et un &eacute;clairage
+nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la
+plus &agrave; l'abri du monde ext&eacute;rieur, sont loin d'&ecirc;tre vides; lorsque nous
+consentons &agrave; y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de
+l'infini, du c&ocirc;t&eacute; divin de la cr&eacute;ation, l'annonce de la vocation de
+notre &acirc;me et de nos forces supra-intellectuelles, le myst&egrave;re du royaume
+spirituel.</p>
+
+<p>Nous avons trait&eacute; de ces choses dans notre livre: <i>Zur Mechanik des
+Geistes</i>. Ici nous ne prendrons en consid&eacute;ration qu'un des principes
+formul&eacute;s dans cet ouvrage, &agrave; savoir que toutes nos actions et
+aspirations d'ici-bas ne sont l&eacute;gitimes et justifi&eacute;es que dans la mesure
+o&ugrave; elles contribuent au d&eacute;veloppement et &agrave; l'affermissement de son
+r&egrave;gne.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce livre s'attaque au c&#339;ur m&ecirc;me du socialisme dogmatique. Celui-ci est
+le produit d'une volont&eacute; portant sur les choses mat&eacute;rielles; sa doctrine
+centrale est celle qui pr&eacute;conise le partage des biens terrestres, et son
+but consiste &agrave; &eacute;difier une certaine organisation &eacute;conomico-&eacute;tatique.
+S'il cherche aujourd'hui &agrave; s'incorporer et &agrave; s'assimiler des id&eacute;aux
+emprunt&eacute;s &agrave; d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai
+qu'il n'est pas un produit de l'esprit m&ecirc;me qui anime ces id&eacute;aux; il n'a
+pas besoin de ceux-ci, qui risquent m&ecirc;me de le troubler, car son chemin
+s'&eacute;tend de la terre &agrave; la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la
+r&eacute;volte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son
+dernier espoir est celui du bien-&ecirc;tre mat&eacute;riel.</p>
+
+<p>Ceux qui l'ont fond&eacute; croyaient &agrave; l'infaillibilit&eacute; de la science. Plus
+que cela: ils croyaient que la science poss&egrave;de une force rationnelle;
+ils croyaient &agrave; l'existence d'in&eacute;luctables lois mat&eacute;rielles r&eacute;gissant
+l'humanit&eacute; et &agrave; la possibilit&eacute; d'un bonheur terrestre m&eacute;canique.</p>
+
+<p>Mais, aujourd'hui, la science elle-m&ecirc;me commence &agrave; se rendre compte que
+son tissu le plus parfait n'est pour la volont&eacute; humaine que ce qu'une
+bonne carte est pour un voyageur: ici une cha&icirc;ne de montagnes, l&agrave; un
+fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne
+&agrave; droite, j'arrive &agrave; tel point; si je tourne &agrave; gauche, j'aboutis &agrave; tel
+autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici r&egrave;gne
+l'abondance, l&agrave; on respire l'air des montagnes; ici on est en pays
+primitif, l&agrave; en pays civilis&eacute;. Mais une carte ne peut m'indiquer le
+chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon c&#339;ur et mon
+devoir. La science p&egrave;se et mesure, d&eacute;crit et explique, mais elle est
+incapable d'appr&eacute;cier autrement que d'apr&egrave;s des crit&egrave;res conventionnels.
+Or, sans appr&eacute;ciation et sans choix, il est impossible de poser des
+fins, et toute activit&eacute; rationnelle &eacute;tant orient&eacute;e vers des fins et des
+p&ocirc;les, il s'ensuit de nouveau que c'est le c&#339;ur qui, en dernier lieu,
+d&eacute;cide du devenir humain.</p>
+
+<p>Dans le d&eacute;roulement fatal que la conception mat&eacute;rialiste de l'histoire
+assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volont&eacute; du c&#339;ur;
+et lorsque la succession probable, pr&eacute;sum&eacute;e, des valeurs humaines subit
+une modification, comme ce fut toujours le cas, le m&eacute;canisme aveugle,
+qui exerce son action sans arr&ecirc;t, met la volont&eacute; humaine en conflit avec
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui
+na&icirc;t d'une inversion de d&eacute;sirs provoqu&eacute;e par une n&eacute;cessit&eacute; passag&egrave;re et
+qui, une fois n&eacute;e, adopte &agrave; l'&eacute;gard de ce qui existe une attitude de
+n&eacute;gation et transforme l'ordre cosmique en un exp&eacute;dient. La vraie foi a
+sa source dans la force cr&eacute;atrice du c&#339;ur, dans l'imagination nourrie
+par l'amour; elle cr&eacute;e une certaine conviction d'o&ugrave; les &eacute;v&eacute;nements
+d&eacute;coulent sans aucune intervention de la volont&eacute;. Jamais les convictions
+ne sont sugg&eacute;r&eacute;es par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte
+que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau
+critiquer, supprimer des anomalies, conqu&eacute;rir des droits: il ne r&eacute;ussira
+jamais &agrave; transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,
+la foi, l'id&eacute;e transcendante poss&egrave;dent la force n&eacute;cessaire pour op&eacute;rer
+cette transformation.</p>
+
+<p>Mais si l'insuffisance du socialisme est &eacute;vidente, il ne s'ensuit pas
+que ceux-l&agrave; doivent s'en r&eacute;jouir qui le combattent par attachement
+commode &agrave; ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du c&#339;ur.</p>
+
+<p>Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les
+services qu'ils r&eacute;clament sont plus p&eacute;nibles et la r&eacute;compense ext&eacute;rieure
+qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.
+Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens mat&eacute;riels: le
+renoncement &agrave; nos vanit&eacute;s les plus ch&egrave;res, &agrave; nos faiblesses, vices et
+passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons
+en th&eacute;orie, mais que nous m&eacute;prisons dans la pratique, au profit de la
+conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre
+existence, mais l'accomplissement d'une t&acirc;che, que ce n'est pas pour
+nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.</p>
+
+<p>Et, cependant, l'humanit&eacute; finira par s'engager dans cette voie, non
+parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que
+l'&eacute;vidence de la foi rendra tout retour en arri&egrave;re impossible, parce
+qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en
+butte &agrave; l'hostilit&eacute;, aux railleries, aux pers&eacute;cutions; aucune &eacute;preuve ne
+lui sera &eacute;pargn&eacute;e, pas m&ecirc;me la mal&eacute;diction de ceux dont elle pr&eacute;pare la
+r&eacute;demption et qui lui r&eacute;servent des ch&acirc;timents pour le tort qu'elle leur
+cause. L'ingratitude b&eacute;nira son chemin, des tourments l'accableront &agrave;
+chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se r&eacute;jouira de chaque
+pas douloureux qui la rapprochera de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce ne seront ni la crainte ni l'esp&eacute;rance qui la pousseront &agrave; agir
+ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de v&eacute;ritables mobiles d'action,
+et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'&eacute;quilibre
+m&eacute;canique, de la bont&eacute; et m&ecirc;me de la justice. Les vrais mobiles
+d'action, les seuls capables de nous d&eacute;cider &agrave; accomplir de grandes
+choses, sont la foi inspir&eacute;e par l'amour, la profonde n&eacute;cessit&eacute; et la
+volont&eacute; divine.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>L'&eacute;poque qui, dans son essence la plus intime, aspire &agrave; acqu&eacute;rir la
+connaissance d'elle-m&ecirc;me et &agrave; se lib&eacute;rer de sa propre rudesse, n'est
+gu&egrave;re favorable &agrave; la pens&eacute;e concr&egrave;te, fond&eacute;e sur la pr&eacute;vision
+math&eacute;matique. &Agrave; peine &eacute;chapp&eacute;e au lourd s&eacute;rieux et &agrave; la plate &eacute;vidence
+du mat&eacute;rialisme, elle se d&eacute;tourne honteuse de tout ce qui touche &agrave; la
+pratique; mais, honteuse en m&ecirc;me temps de sa honte, elle cherche &agrave; la
+dissimuler et, surmontant sa r&eacute;pugnance, elle introduit dans sa vie
+affective quelques mis&eacute;rables accessoires et ingr&eacute;dients de la vie
+moderne. Elle chante les lampes &agrave; arcs et autres inventions, dans des
+rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre plus &eacute;trang&egrave;re
+aux choses de ce monde que ne le fut l'&eacute;poque pr&eacute;c&eacute;dente, plus
+grossi&egrave;re, mais qui du moins savait mettre la main &agrave; la p&acirc;te et &eacute;tait au
+courant des choses humaines. Pour se prouver &agrave; eux-m&ecirc;mes combien ils
+sont &eacute;loign&eacute;s de l'assurance in&eacute;branlable qui r&egrave;gne sur le march&eacute; du
+monde, beaucoup de nos contemporains n'arr&ecirc;tent leur attention que sur
+l'enveloppe la plus mince, la plus bariol&eacute;e des ph&eacute;nom&egrave;nes et se
+contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel
+qui leur r&eacute;v&egrave;le ici une ressemblance, l&agrave; une contradiction.</p>
+
+<p>Mis&eacute;rable mensonge! On n'a le droit de r&eacute;fl&eacute;chir sur le monde et de le
+juger que dans la mesure o&ugrave; on le prend au s&eacute;rieux, o&ugrave; on est convaincu
+qu'il a un sens et qu'il est coh&eacute;rent; mais la courageuse croyance &agrave;
+l'absurdit&eacute; et &agrave; la confusion irr&eacute;m&eacute;diable de tout ce qui existe
+comporte, &agrave; titre de cons&eacute;quences, une vie d&eacute;pourvue de tout &eacute;l&eacute;ment
+spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une
+conscience morale fond&eacute;e uniquement sur la crainte de la police. Le
+voleur &agrave; l'&eacute;talage de la vie nie la sueur qu'il d&eacute;pense pour r&eacute;ussir
+chacun de ses coups; il ne reste un h&eacute;ros que pour ses pareils, car
+l'humanit&eacute; n'accepte pas en cadeau le produit d'un mis&eacute;rable vol.</p>
+
+<p>Sans doute, ce n'est pas &agrave; l'aide de connaissances acquises et d'une
+instruction p&eacute;niblement re&ccedil;ue que nous d&eacute;fricherons le champ qui nous
+est confi&eacute;; l'orgueilleux savoir est par lui-m&ecirc;me inf&eacute;cond. Mais tout ce
+qui se passe sur la terre doit &ecirc;tre pris au s&eacute;rieux; et quand on a les
+sens fid&egrave;les et l'esprit toujours pr&ecirc;t &agrave; s'abandonner, &agrave; se fondre avec
+ce qui l'entoure, on arrive &agrave; saisir le sens intime des choses m&ecirc;me les
+plus journali&egrave;res et on n'a pas la tentation de s'accrocher &agrave; leurs
+signes ext&eacute;rieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme
+a le droit de se faire une id&eacute;e de ses connexions, de ses lois, de ses
+ph&eacute;nom&egrave;nes et de les reproduire en lui-m&ecirc;me. Si Platon, L&eacute;onard de Vinci
+et G&#339;the ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des
+choses, ce ne fut pas par &eacute;garement profane, mais parce qu'ils y &eacute;taient
+pouss&eacute;s par une n&eacute;cessit&eacute; divine. Le po&egrave;te qui, incapable d'embrasser le
+pr&eacute;sent et l'avenir de son monde, ne s'arr&ecirc;te qu'&agrave; des &eacute;pisodes
+int&eacute;ressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est
+qu'un ordonnateur de divertissements esth&eacute;tiques. Les Romains disaient
+de l'&Eacute;tat qu'il &eacute;tait la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de
+la nature, qui est &agrave; la fois le monde ext&eacute;rieur, le d&eacute;sert et l'oasis,
+l'ar&egrave;ne de lutte et le tombeau de l'homme.</p>
+
+<p>Le romantisme de notre temps, aux gestes r&eacute;alistes et aux sentiments
+artificiels, ne tardera pas &agrave; c&eacute;der la place &agrave; une mentalit&eacute; qui n'a
+jamais cess&eacute; d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la d&eacute;formation
+de l'esprit: &agrave; l'exp&eacute;rience litt&eacute;raire et scolaire succ&eacute;dera
+l'exp&eacute;rience puis&eacute;e dans la connaissance du monde r&eacute;el; sur les
+fondations en pierres de taille que formeront les r&eacute;alit&eacute;s ma&icirc;tris&eacute;es,
+l'&eacute;difice des id&eacute;es reposera plus solidement et pourra s'&eacute;lever avec
+plus de s&eacute;curit&eacute; que sur le sable mouvant de principes &eacute;trangers &agrave; la
+vie. Des hommes robustes, guid&eacute;s par des tendances pragmatiques, anim&eacute;s
+d'un sentiment de solidarit&eacute;, ayant l'imagination nourrie des le&ccedil;ons de
+la r&eacute;alit&eacute; &agrave; laquelle ils prennent une part active et dont ils portent
+la responsabilit&eacute;, arracheront la pens&eacute;e libre et les sentiments
+ind&eacute;pendants &agrave; la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le
+chemin du devenir, de la destin&eacute;e et de l'action. Les id&eacute;es et les
+sentiments du monde seront alors solides sans &ecirc;tre superficiels,
+d&eacute;licats sans &ecirc;tre faibles, pleins de fantaisie sans pr&eacute;tentions,
+transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction
+spirituelle sera arrach&eacute;e aux mains de femmes et d'esth&egrave;tes railleurs et
+sceptiques, pour &ecirc;tre confi&eacute;e &agrave; des hommes; aux mains d'artistes et
+d'enfileurs de phrases, pour &ecirc;tre confi&eacute;e &agrave; des po&egrave;tes et &agrave; des
+penseurs.</p>
+
+<p>Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la
+g&eacute;n&eacute;ralisation douteuse, la loi suspecte et l'action m&eacute;prisable, qui
+pr&eacute;tend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement
+unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce
+nihilisme, disons-nous, fausse gaiet&eacute; sans espoir, morale sans
+convictions et renoncement &agrave; contre-c&#339;ur, provient d'une source tr&egrave;s
+profonde qui appara&icirc;t &agrave; la surface aux &eacute;poques o&ugrave; les hommes ont perdu
+la foi.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui est l&eacute;gitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui
+arrive est unique? O&ugrave; est la permanence, puisque chaque instant est
+nouveau et sans pr&eacute;c&eacute;dent? Comment admettre le d&eacute;veloppement, &eacute;tant
+donn&eacute; que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?</p>
+
+<p>Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est
+repos et que, plus on s'&eacute;loigne du centre, plus le mouvement apparent
+devient intense. &Agrave; tous les grands moments, l'&acirc;me a l'intuition de son
+but sacr&eacute; et se sent attir&eacute;e de l'agitation trompeuse de la surface vers
+le centre immobile. Mais ce myst&egrave;re ne doit pas nous d&eacute;tacher de la vie.
+Nous ne percevons sans doute que les sons isol&eacute;s et sans suite de
+l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous &eacute;blouit par ses
+changements; il n'en reste pas moins que nous sommes plac&eacute;s dans cette
+vie pour la rendre parfaite dans le cercle &eacute;troit qui nous est assign&eacute;,
+et notre calvaire est soumis &agrave; la loi du temps. Si nous m&eacute;prisons cette
+sc&egrave;ne du devenir, toute pens&eacute;e devient vaine, tout sentiment sup&eacute;rieur
+devient irrationnel et toute action se transforme en absurdit&eacute;; m&ecirc;me
+l'aspiration &agrave; une perfection sup&eacute;rieure, par le fait m&ecirc;me qu'elle reste
+action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre r&eacute;futation,
+puisque l'ardente aspiration de l'&acirc;me subsiste malgr&eacute; tout et constitue
+m&ecirc;me l'&eacute;l&eacute;ment le plus r&eacute;el de notre vie int&eacute;rieure. Ayons donc le
+courage de faire de cet &eacute;l&eacute;ment, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe
+temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence
+retrouver un sens. La pens&eacute;e concentr&eacute;e sur l'Absolu abolit la volont&eacute;;
+mais le culte du transcendant fournit &agrave; la pens&eacute;e des fins ad&eacute;quates,
+anime la volont&eacute; par l'amour des hommes, de la nature et de la divinit&eacute;
+et remet l'action en honneur.</p>
+
+<p>Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent
+contredire le sens de cette d&eacute;duction <i>a priori</i>, qu'il nous soit permis
+de formuler une observation de nature &agrave; &eacute;carter ure erreur
+traditionnelle de l'exp&eacute;rience. On peut notamment, en parcourant le bref
+intervalle historique accessible &agrave; notre exploration et en examinant, &agrave;
+la lumi&egrave;re des monuments qui nous ont &eacute;t&eacute; transmis par l'art, la vie
+affective des Hindous, des H&eacute;breux, des Grecs et des Germains, conclure
+que les forces v&eacute;ritablement humaines n'ont subi, au cours des si&egrave;cles,
+aucun d&eacute;veloppement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre
+sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,
+nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous
+ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau
+des vall&eacute;es. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et
+anonymes; elle reste toujours la chronique des h&eacute;ros et des vainqueurs.
+Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la
+cr&eacute;ature d&eacute;pass&eacute;e, et le peuple retardataire continue de vivre &agrave; l'&eacute;cart
+de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne
+travaille pas comme le chimiste, sans laisser de r&eacute;sidus; elle
+transforme et d&eacute;veloppe une partie de ses in&eacute;puisables mat&eacute;riaux et met
+le reste de c&ocirc;t&eacute;, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer
+insensiblement &agrave; son tour. Dans l'isolement du monde africain et
+asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les
+porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant
+l'&acirc;me plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si
+vieilles et si proches de l'animalit&eacute;, sont n&eacute;es des familles dont la
+grandeur d'&acirc;me ne le c&eacute;dait en rien &agrave; celle des familles victorieuses et
+dominatrices, depuis longtemps &eacute;teintes.</p>
+
+<p>Celui qui poss&egrave;de v&eacute;ritablement une langue, poss&egrave;de, sans qu'il puisse
+toutefois pr&eacute;tendre &agrave; la g&eacute;nialit&eacute; de celui qui l'a cr&eacute;&eacute;e, son esprit
+tout entier; celui qui a compris et poss&egrave;de en esprit le legs d'un grand
+homme est son disciple et son fr&egrave;re, sinon par le g&eacute;nie cr&eacute;ateur, du
+moins par l'&acirc;me. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de G&#339;the
+&eacute;tait, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement &eacute;tranger
+et hostile &agrave; l'humanit&eacute;; mais aujourd'hui, et peu importent les forces
+prosa&iuml;ques auxquelles nous devons ce r&eacute;sultat, le bien sacr&eacute; germe dans
+des milliers de c&#339;urs, et ces c&#339;urs, soit dans leur simplicit&eacute;, soit
+dans leur ardente &eacute;mulation, sont plus proches de l'&acirc;me que ne l'&eacute;taient
+jadis les c&#339;urs des quelques disciples &eacute;lus. La g&eacute;nialit&eacute; n'est pas la
+mesure de l'&acirc;me; mais le r&eacute;veil de l'&acirc;me est la mesure de toute
+cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Le d&eacute;veloppement est la cat&eacute;gorie intellectuelle de toute notre activit&eacute;
+supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du
+temps, et vouloir l'immobilit&eacute; est chose aussi absurde que vouloir
+remonter aux origines. C'est le propre d'une &eacute;poque tourment&eacute;e par le
+doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fix&eacute; sur le
+pass&eacute;; si, toutefois, nous portons un si vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; nos anc&ecirc;tres, si
+tout ce qu'ils ont fait et dit nous para&icirc;t plus important et plus
+familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour
+excuse le fait que nous sommes exc&eacute;d&eacute;s par nos m&eacute;canismes, agac&eacute;s par
+les bavards born&eacute;s et insupportables qui vantent comme &eacute;tant un pas vers
+la perfection toute n&eacute;cessit&eacute; m&eacute;canis&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais m&ecirc;me l'&eacute;poque accabl&eacute;e, m&ecirc;me l'&eacute;poque qui fait fausse route est
+digne de respect, car elle est l'&#339;uvre, non des hommes, mais de
+l'humanit&eacute;, donc de la nature cr&eacute;atrice, qui peut &ecirc;tre dure, mais n'est
+jamais absurde. Si l'&eacute;poque que nous vivons est dure, nous avons
+d'autant plus le devoir de l'aimer, de la p&eacute;n&eacute;trer de notre amour,
+jusqu'&agrave; ce que nous ayons d&eacute;plac&eacute; les lourdes masses de mati&egrave;re
+dissimulant la lumi&egrave;re qui luit de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Cet amour est dur, lui
+aussi; il ne r&eacute;duit pas seulement en poussi&egrave;re les pierres obtuses que
+notre temps nous oppose, mais il d&eacute;truit en m&ecirc;me temps plus d'une
+affection ch&egrave;re &agrave; notre c&#339;ur; c'est cependant par notre c&#339;ur que passe
+le chemin qui conduit &agrave; la libert&eacute; du monde.</p>
+
+<p>Est-il pr&eacute;somptueux de vouloir d&eacute;finir ce chemin, d'apr&egrave;s la seule
+intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est pr&eacute;somptueux, c'est de
+vouloir appliquer &agrave; l'esprit des temps &agrave; venir les p&eacute;nibles proc&eacute;d&eacute;s
+d'investigation de la science. L'exp&eacute;rience autorise des d&eacute;ductions,
+mais est impuissante &agrave; favoriser le d&eacute;veloppement; elle me dit que le
+tilleul qui se trouve devant ma fen&ecirc;tre s'est d&eacute;velopp&eacute; &agrave; partir d'une
+graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main
+deviendra un jour arbre ou poussi&egrave;re. Mais, m&ecirc;me appliqu&eacute;es au pr&eacute;sent,
+les d&eacute;ductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de
+dangers, &eacute;tant donn&eacute; que le nombre des formes terrestres est limit&eacute;, que
+les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aper&ccedil;oive, le vieux
+vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir
+dans les jeux pastoraux l'origine de la trag&eacute;die, et dans la danse
+l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la
+<i>Neuvi&egrave;me symphonie</i> de Beethoven n'ont rien &agrave; voir avec cette recherche
+arch&eacute;ologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute
+tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses
+mouvantes une inertie m&eacute;canique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse
+rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne
+sur mille exemples une forme d'&Eacute;tat, une organisation publique, ont beau
+s'attacher &agrave; leurs origines historiques, se cramponner au but en vue
+duquel elles ont &eacute;t&eacute; primitivement cr&eacute;&eacute;es; il arrive toujours un moment
+o&ugrave; elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la
+forme inoffensive, et en d&eacute;pit de l'historien qui croyait avoir &eacute;lev&eacute; en
+th&eacute;orie un &eacute;difice intangible, la loi int&eacute;rieure, rev&ecirc;tant les aspects
+de l'erreur, de la fausse interpr&eacute;tation et de la violence, infuse dans
+les vases purifi&eacute;s une vie nouvelle.</p>
+
+<p>Puisque l'exp&eacute;rience et la tradition sont incapables d'&eacute;voquer et de
+favoriser l'avenir, puisque le calcul d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en une plate sp&eacute;culation,
+nous ne devons jamais perdre de vue que d&eacute;veloppement signifie toujours
+ascension de l'esprit et que par notre vie int&eacute;rieure, v&eacute;cue en puret&eacute;
+et interpr&eacute;t&eacute;e sans parti-pris d'un d&eacute;sir quelconque, nous participons
+microcosmiquement &agrave; l'&eacute;volution du monde. L&agrave; r&eacute;side l'explication de
+toute proph&eacute;tie: de la froide et pratique compr&eacute;hension d'une
+conjoncture &agrave; l'interpr&eacute;tation ad&eacute;quate d'une n&eacute;cessit&eacute; politique; de
+l'intuition sympathique d'une destin&eacute;e humaine &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration,
+visionnaire du tableau de l'Univers, &agrave; tous les degr&eacute;s de sympathie
+intellectuelle et intuitive il y a parall&eacute;lisme entre l'esprit objectif
+et l'esprit v&eacute;cu. Tout instrument organis&eacute; exprime dans les sons qu'il
+&eacute;met l'&eacute;cho de la symphonie.</p>
+
+<p>De cette concordance entre le monde objectif et la vie int&eacute;rieure nous
+poss&eacute;dons une certitude qui nous est fournie par la force irr&eacute;sistible
+avec laquelle la pens&eacute;e s'impose &agrave; nous, ind&eacute;pendamment de notre
+volont&eacute;: la v&eacute;racit&eacute; communicative &eacute;chappe aux d&eacute;monstrations
+m&eacute;caniques. Qu'est-ce qui est susceptible de d&eacute;monstration? &Agrave; peine le
+pass&eacute;, &agrave; peine m&ecirc;me la v&eacute;rit&eacute; de la g&eacute;om&eacute;trie euclidienne; ni nos
+sentiments, ni les faits de notre vie int&eacute;rieure, ni nos pressentiments
+ne se laissent d&eacute;montrer. Toute conception pratique, toute mesure
+d'organisation peut &ecirc;tre discut&eacute;e; mais ce qui est juste est l'objet
+d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au
+pass&eacute;, au pr&eacute;sent ou &agrave; l'avenir, poss&egrave;de dans sa v&eacute;racit&eacute; m&ecirc;me une force
+qui impose l'adh&eacute;sion et la foi et r&eacute;siste &agrave; toute &eacute;preuve. Les
+sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement per&ccedil;u
+&eacute;claire &agrave; son tour; l'honn&ecirc;tet&eacute; et la sinc&eacute;rit&eacute; cr&eacute;ent la confiance.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e sinc&egrave;re donne l'impression toute corporelle de plasticit&eacute; et
+de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes
+et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les
+envisage et &eacute;claire que d'un seul c&ocirc;t&eacute;: elle est attir&eacute;e vers le r&eacute;el,
+elle touche &agrave; la vie journali&egrave;re, sans y plonger par ses racines, elle
+para&icirc;t r&eacute;alisable, tout en &eacute;tant nourrie d'imagination. C'est que les
+germes de l'avenir sont r&eacute;pandus partout dans le sol; ce qui est en voie
+de na&icirc;tre para&icirc;t merveilleux, non parce que venant du n&eacute;ant, mais &agrave;
+cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par
+devenir famili&egrave;res.</p>
+
+<p>Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas
+nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable
+d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous r&eacute;unissons nos efforts
+en toute bonne volont&eacute;, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera
+pas &agrave; s'&eacute;vanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste
+appara&icirc;tra dans tout son &eacute;clat. Pour arriver &agrave; ce r&eacute;sultat, une seule
+condition est n&eacute;cessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec
+la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les &eacute;toiles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_BUT" id="LE_BUT"></a>LE BUT</h2>
+
+
+<p>Consid&eacute;r&eacute; au point de vue ph&eacute;nom&eacute;nologique, le mouvement universel dont
+notre &eacute;poque constitue l'aboutissement a eu pour point de d&eacute;part deux
+&eacute;v&eacute;nements capitaux &eacute;troitement li&eacute;s l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de
+notre plan&egrave;te accessibles &agrave; la civilisation; dans sa pouss&eacute;e
+irr&eacute;sistible, ce surpeuplement a d&eacute;chir&eacute; la mince enveloppe des couches
+sup&eacute;rieures qui jadis imprimaient &agrave; chaque peuple europ&eacute;en sa nuance
+particuli&egrave;re et entravaient son ascension.</p>
+
+<p>L'humanit&eacute; d&eacute;cupl&eacute;e a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,
+d'une nouvelle organisation de l'&eacute;conomie et de la vie; le d&eacute;placement
+des couches sociales qui s'est op&eacute;r&eacute; au sein de chaque peuple a r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+dans les forces lib&eacute;r&eacute;es des anciennes classes inf&eacute;rieures les facteurs
+intellectuels correspondant &agrave; la nouvelle organisation.</p>
+
+<p>Le chemin qu'avait &agrave; parcourir la volont&eacute; transformatrice de l'humanit&eacute;
+&eacute;tait long; il fallait cr&eacute;er la pens&eacute;e abstraite, la science exacte, la
+technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner
+d'abord une forme &agrave; l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il
+fallait op&eacute;rer une transformation des d&eacute;sirs, id&eacute;es et fins humains,
+introduire une nouvelle mani&egrave;re de vivre, faire surgir un art nouveau,
+une conception du monde et une foi nouvelles.</p>
+
+<p>J'ai d&eacute;duit et d&eacute;crit cet ordre de choses nouveau dans mon livre <i>Zur
+Kritik des Geistes</i>. Je l'ai qualifi&eacute; de <i>m&eacute;canisation</i> pour d&eacute;signer
+son universalit&eacute; et faire ressortir la force de contrainte m&eacute;canique qui
+le distingue de tous les r&eacute;gimes ant&eacute;rieurs. C'est que, tout bien
+consid&eacute;r&eacute;, son essence consiste en ce qu'il impose &agrave; l'humanit&eacute; une
+organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une
+hostilit&eacute; souvent f&eacute;roce et pourtant solidaires les uns des autres,
+assurent leur vie et leur avenir.</p>
+
+<p>On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux
+les &eacute;l&eacute;ments constitutifs de l'&eacute;poque, mais on n'a jamais eu le courage
+d'embrasser d'un seul coup d'&#339;il l'ensemble de ces &eacute;l&eacute;ments. C'est
+pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, &agrave;
+lui seul, suffirait &agrave; caract&eacute;riser toute notre &eacute;poque, alors qu'il n'est
+que la projection de l'ensemble de notre r&eacute;gime sur une partie de
+l'&eacute;conomie. C'est pourquoi aussi la science continue &agrave; se livrer
+inlassablement au jeu qui consiste &agrave; &eacute;tablir des rapports entre les
+diverses branches de la m&eacute;canisation, &agrave; les d&eacute;duire les unes des autres:
+capitalisme, d&eacute;couvertes, guerres, calvinisme, juda&iuml;sme, luxe,
+f&eacute;minisme, tous ces &eacute;l&eacute;ments sont rattach&eacute;s les uns aux autres par des
+liens vari&eacute;s et sont cens&eacute;s former la courbe qui repr&eacute;sente la marche
+des &eacute;v&eacute;nements; et l'on ne s'aper&ccedil;oit pas que ce faisant on se contente
+d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient &agrave; l'esprit de
+personne de remonter &agrave; la variable primitive qui, ind&eacute;pendamment de tout
+autre facteur et prise en elle-m&ecirc;me, d&eacute;termine l'agitation bariol&eacute;e des
+ph&eacute;nom&egrave;nes et permet volontiers de consid&eacute;rer les filles sans penser &agrave;
+la m&egrave;re. Cette fonction fondamentale d&eacute;coule de l'exp&eacute;rience la plus
+profonde du genre humain; envisag&eacute;e du dehors, elle appara&icirc;t comme une
+augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,
+elle se pr&eacute;sente comme un anneau de la cha&icirc;ne de l'&eacute;volution spirituelle
+des &ecirc;tres vivants.</p>
+
+<p>Au degr&eacute; que nous occupons dans l'&eacute;chelle de la cr&eacute;ation, l'esprit
+cherche &agrave; d&eacute;passer le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses
+tendances, ses craintes et ses d&eacute;sirs, r&eacute;git le monde vivant, depuis le
+protozoaire jusqu'&agrave; l'homme primitif, pour atteindre l'&acirc;me, c'est-&agrave;-dire
+le domaine de la transcendance d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e et exempte de d&eacute;sirs. Pour
+atteindre ce domaine, l'humanit&eacute; doit r&eacute;unir toutes ses forces vitales,
+tendre au plus haut degr&eacute; l'&eacute;nergie de son intellect, la seule dont elle
+soit &agrave; m&ecirc;me de disposer en toute libert&eacute;, et avoir toujours pr&eacute;sente &agrave;
+l'esprit la conviction de l'absurdit&eacute; de son puissant penchant pour le
+monde mat&eacute;riel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins
+qui conduisent &agrave; l'&acirc;me: c'est le chemin de la connaissance et du
+renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout
+ce qui sert &agrave; discipliner l'humanit&eacute;, cette t&acirc;che et cette destin&eacute;e
+s'expriment avec la force d'une n&eacute;cessit&eacute; qui, spontan&eacute;ment surgie, est
+plus imp&eacute;rieuse que toutes celles que l'humanit&eacute; avait eu &agrave; subir aux
+p&eacute;riodes glaciaires et dans les habitats d&eacute;sertiques. Mais, en m&ecirc;me
+temps, cette n&eacute;cessit&eacute; est g&eacute;n&eacute;ratrice de l'&eacute;lan le plus puissant qui se
+soit manifest&eacute; depuis les origines de la plan&egrave;te.</p>
+
+<p>Quel est l'homme qui serait &agrave; m&ecirc;me de citer une folie ou une absurdit&eacute;
+de la nature? Or, la m&eacute;canisation est un sort de l'humanit&eacute;, donc &#339;uvre
+de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.
+Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois
+inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui
+regrettent le pass&eacute;, qui m&eacute;prisent ou renient notre &eacute;poque. En tant que
+produit de l'&eacute;volution et &#339;uvre de la nature, elle a droit &agrave; notre
+respect; mais en tant que n&eacute;cessit&eacute;, elle est notre ennemie. Nous devons
+regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, &eacute;pier ses faiblesses,
+afin de pouvoir la frapper &agrave; la premi&egrave;re occasion favorable. En tant que
+n&eacute;cessit&eacute;, la m&eacute;canisation se trouve d&eacute;sarm&eacute;e, d&egrave;s qu'on a mis &agrave; nu son
+sens cach&eacute;.</p>
+
+<p>Il en est autrement de la m&eacute;canisation consid&eacute;r&eacute;e comme forme de la vie
+mat&eacute;rielle: comme telle, elle restera indispensable &agrave; l'humanit&eacute;, tant
+que le chiffre de la population ne sera pas retomb&eacute; &agrave; la norme des
+mill&eacute;naires pr&eacute;-chr&eacute;tiens. Trois de ses fonctions suffisent &agrave; lui
+assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la
+ma&icirc;trise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni
+admettre raisonnablement que l'humanit&eacute; renonce de son plein gr&eacute; &agrave; sa
+domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicit&eacute;, d'une
+existence &eacute;troitement born&eacute;e, d'un oubli complet de toute connaissance,
+d'un &eacute;tat artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion
+de ces habitants neurasth&eacute;niques de grandes villes qui s'imaginent
+pouvoir &eacute;chapper &agrave; la m&eacute;canisation et m&ecirc;me rompre son joug, en se
+retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et
+modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que
+pratiquement la m&eacute;canisation est indivisible: qui en veut une partie, la
+veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de
+vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y
+ait du papier, il faut que des for&ecirc;ts enti&egrave;res soient broy&eacute;es par les
+m&acirc;choires des machines, et pour qu'une carte postale arrive &agrave;
+destination, les rails qui sillonnent la terre doivent &ecirc;tre secou&eacute;s par
+la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable
+d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de
+vue de la m&eacute;canisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se
+d&eacute;faire du dernier fil tiss&eacute;, du dernier grain de bl&eacute; cultiv&eacute;, de la
+derni&egrave;re pi&egrave;ce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le
+moindre coin o&ugrave; r&eacute;aliser leurs robinsonades raffin&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est que l'universalit&eacute; constitue l'essence m&ecirc;me de la m&eacute;canisation.
+Gr&acirc;ce &agrave; celle-ci, le monde se trouve transform&eacute; en une association
+forc&eacute;e, en une communaut&eacute; rigoureuse de production et d'&eacute;conomie. Comme
+elle est n&eacute;e spontan&eacute;ment, et non en vertu d'une volont&eacute; consciente,
+comme le travail et la r&eacute;partition n'y sont pas r&eacute;gl&eacute;s par des lois et
+des d&eacute;crets, mais sont impos&eacute;s par la n&eacute;cessit&eacute;, cette extraordinaire
+communaut&eacute; de travail appara&icirc;t &agrave; l'individu, non comme un r&eacute;gime de
+solidarit&eacute;, mais comme un &eacute;tat de lutte. Elle est solidarit&eacute;, pour
+autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont
+oblig&eacute;s de manifester une activit&eacute; raisonnable, chacun s'appuyant sur le
+bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et
+ne jouit que dans la mesure o&ugrave; il gagne et conquiert sur les autres.
+L'organisation m&eacute;caniste pr&eacute;sente ainsi un caract&egrave;re brutalement
+instinctif et inconscient; elle &eacute;chappe de ce fait &agrave; toute r&egrave;gle, et
+c'est ce qui explique le caract&egrave;re d&eacute;sastreux et malheureux de ses
+cons&eacute;quences. En tant qu'il repose sur une communaut&eacute; de lutte pour et
+contre les forces de la nature, ce ph&eacute;nom&egrave;ne universel n'est ni bon, ni
+mauvais: il est tout simplement n&eacute;cessaire. Les hommes r&eacute;unis peuvent
+plus qu'un seul, l'organisation et l'association &eacute;tant seules capables
+d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute
+humanit&eacute; suffisamment dense et ayant atteint un certain degr&eacute; de
+d&eacute;veloppement intellectuel, doit appara&icirc;tre n&eacute;cessairement, quel que
+soit son habitat plan&eacute;taire, un ph&eacute;nom&egrave;ne collectif correspondant &agrave; la
+m&eacute;canisation; mais il d&eacute;pendra de la force d'&acirc;me de cette humanit&eacute; de se
+soumettre &agrave; cette m&eacute;canisation comme &agrave; une volont&eacute; obscure ou de
+triompher de sa contrainte.</p>
+
+<p>Sur notre plan&egrave;te &agrave; nous la m&eacute;canisation a d&eacute;j&agrave; rempli une bonne partie
+de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a &eacute;tabli une
+entente ext&eacute;rieure, cr&eacute;&eacute; la possibilit&eacute; d'une vie en commun o&ugrave; les
+heurts se trouvent r&eacute;duits au minimum et celle d'une construction
+organique. En imposant certaines formes de production et d'&eacute;change, elle
+a permis d'assurer &agrave; la population h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne et en voie d'augmentation
+continue, les moyens de se nourrir, de se v&ecirc;tir et de vivre sous un
+abri; et elle a obtenu ce r&eacute;sultat, en rendant accessibles les
+ressources cach&eacute;es du globe terrestre, en enseignant &agrave; centraliser la
+fabrication, &agrave; d&eacute;centraliser la distribution. Sous la forme du
+capitalisme, elle a rendu possible l'association des activit&eacute;s humaines
+et leur convergence vers des buts communs, d&eacute;termin&eacute;s d'avance. En tant
+qu'organisation politique et civique, elle a essay&eacute; d'assurer &agrave; chaque
+groupe l'expression de sa volont&eacute; et de rendre celle-ci perceptible &agrave; la
+conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de
+perception de la communaut&eacute; toute impression re&ccedil;ue par l'&ecirc;tre collectif.
+Par la politique, elle s'applique &agrave; d&eacute;limiter la nationalit&eacute; et &agrave;
+&eacute;tablir la division du travail entre les nations. Par la science, elle
+favorise les recherches collectives sur les ph&eacute;nom&egrave;nes de la nature, et
+par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre
+les forces de la nature. Aucune r&eacute;gion de la terre ne reste inexplor&eacute;e,
+aucune t&acirc;che mat&eacute;rielle ne reste irr&eacute;alisable; tout bien terrestre peut
+&ecirc;tre conquis, aucune id&eacute;e ne reste cach&eacute;e, n'importe quelle entreprise
+doit &ecirc;tre tent&eacute;e et peut se pr&eacute;tendre r&eacute;alisable; bref, en ce qui
+concerne la cr&eacute;ation mat&eacute;rielle, l'humanit&eacute; a atteint la phase d'un
+organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de
+la pens&eacute;e, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque
+au globe terrestre, soul&egrave;ve sa cro&ucirc;te et aspire ses forces.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'&eacute;volution qui s'effectue de l'organique vers
+l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la
+m&eacute;canisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme
+celle-ci, en vertu m&ecirc;me de leur caract&egrave;re mat&eacute;riel, &agrave; une construction
+mat&eacute;rielle destin&eacute;e &agrave; associer les forces humaines en vue de la conqu&ecirc;te
+des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles pr&eacute;senteront
+pour la vie les m&ecirc;mes dangers et l'accableront des m&ecirc;mes tourments, tant
+qu'elles ne seront pas domin&eacute;es par les forces de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa premi&egrave;re
+r&eacute;alisation de l'unit&eacute;, qu'il aille m&ecirc;me jusqu'&agrave; consid&eacute;rer son &eacute;difice
+mat&eacute;riel comme susceptible d'offrir un abri &agrave; l'esprit, qu'il mette au
+service de l'organisation, n&eacute;e spontan&eacute;ment, sa pens&eacute;e et ses
+connaissances, ses sentiments et sa volont&eacute;. Et, cependant, bien que
+l'&eacute;difice soit loin d'&ecirc;tre achev&eacute;, on voit d&eacute;j&agrave; la conscience se dresser
+contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossi&egrave;rement
+m&eacute;canique; ce sont notamment les d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s qui s'insurgent et qui
+veulent d&eacute;truire cette organisation mat&eacute;rielle et m&eacute;canique, pour la
+remplacer par une autre, &eacute;galement m&eacute;canique et mat&eacute;rielle, mais qui
+leur para&icirc;t plus juste et leur promet davantage. Mais les privil&eacute;gi&eacute;s
+eux-m&ecirc;mes se sentent opprim&eacute;s. Ils se rendent compte de la baisse des
+valeurs esth&eacute;tiques et morales; ils voudraient revenir en arri&egrave;re et
+sont pr&ecirc;ts &agrave; sacrifier de l'indivisible m&eacute;canisation ce qui leur para&icirc;t
+comme n'en faisant pas n&eacute;cessairement partie, juste ce qu'ils peuvent
+sacrifier sans l&eacute;ser leurs int&eacute;r&ecirc;ts et sans troubler leur repos. Mais
+on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que
+personne, pas m&ecirc;me le plus heureux, n'&eacute;chappe &agrave; une crise int&eacute;rieure et
+que des biens sup&eacute;rieurs aux biens sacrifi&eacute;s sont en danger. Il ne
+s'agit encore que d'escarmouches se d&eacute;roulant autour des ouvrages
+ext&eacute;rieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu
+l'essence et la force de la m&eacute;canisation dans son ensemble. Des
+questions relatives &agrave; la conception du monde, au capitalisme, &agrave; la
+mis&egrave;re, &agrave; la technique, sont agit&eacute;es et discut&eacute;es sans lien avec le
+probl&egrave;me central. On manque d'orientation. On prend tour &agrave; tour pour
+l'axe de l'humanit&eacute; la justice, la culture, l'&eacute;quilibre, l'int&eacute;r&ecirc;t, la
+tradition, la nationalit&eacute;, l'esth&eacute;tique. C'est en cela que se
+manifestent la mauvaise conscience de l'&eacute;poque et sa pr&eacute;occupation
+intime. Mais apr&egrave;s nous &ecirc;tre occup&eacute;s jusqu'ici des forces constructives
+de la m&eacute;canisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les
+yeux du lecteur les forces de d&eacute;composition qu'elle rec&egrave;le dans son
+sein.</p>
+
+<p>I.&mdash;La m&eacute;canisation est une organisation mat&eacute;rielle; cr&eacute;&eacute;e par une
+volont&eacute; mat&eacute;rielle et &agrave; l'aide de moyens mat&eacute;riels, elle oriente
+l'activit&eacute; terrestre des hommes dans une direction d'o&ugrave; toute
+spiritualit&eacute; est absente. Personne ne peut se soustraire enti&egrave;rement &agrave;
+l'action de cette force de direction et, au point de vue m&eacute;caniste,
+l'homme m&ecirc;me le plus id&eacute;aliste reste un sujet &eacute;conomique qui, pour
+vivre, doit poss&eacute;der et acqu&eacute;rir. Le monde est devenu une maison de
+commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de
+son &eacute;poque.</p>
+
+<p>On s'imagine l'influence qu'ont d&ucirc; exercer des si&egrave;cles de contrainte
+intellectuelle sur l'esprit humain comprim&eacute;! L'&egrave;re de la division du
+travail exige la sp&eacute;cialisation. Lorsque l'esprit, enferm&eacute; dans les
+r&egrave;gles et les pratiques de son domaine sp&eacute;cial, re&ccedil;oit par mille canaux
+l'image n&eacute;buleuse du monde ext&eacute;rieur impitoyablement changeant, ce qui
+est petit lui appara&icirc;t facilement grand et le grand lui donne non moins
+facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut
+que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et
+l'&eacute;tonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne
+garde que le crit&egrave;re mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La
+pens&eacute;e devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on
+ne juge les actes que par le succ&egrave;s qui &eacute;touffe le sentiment moral,
+comme la mesure et le poids &eacute;touffent le sens de la qualit&eacute;! C'est dans
+le jugement rapide que r&eacute;side la source du succ&egrave;s; il s'obtient au prix
+de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer, non dans les choses, mais derri&egrave;re les choses, derri&egrave;re les
+hommes et les puissances; on perd toute honn&ecirc;tet&eacute; et toute pudeur. On
+proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et
+c'est ainsi qu'on sait sans conna&icirc;tre, qu'on passe son temps sans joie.
+Les choses elles-m&ecirc;mes, n&eacute;glig&eacute;es et m&eacute;pris&eacute;es, ne procurent plus aucune
+joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:
+choses, hommes, nature, Dieu; derri&egrave;re tout cela se dresse, comme un
+fant&ocirc;me, comme un &ecirc;tre irr&eacute;el, la chose en soi, l'objet en soi des
+aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais &ecirc;tre
+atteint, le but dont on ne poss&egrave;de aucune notion claire, le but, vague
+et complexe repr&eacute;sentation dans laquelle on discerne un d&eacute;sir de
+s&eacute;curit&eacute;, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les
+&eacute;l&eacute;ments s'&eacute;vanouissent ou moment m&ecirc;me o&ugrave; on croit les avoir atteints;
+le but, image n&eacute;buleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le
+jour o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, on l'a aper&ccedil;ue. En face de ce but, se
+dresse mena&ccedil;ant, plus r&eacute;el, mais infiniment exag&eacute;r&eacute;, le spectre de la
+n&eacute;cessit&eacute;. Tiraill&eacute; entre ces fant&ocirc;mes et pouss&eacute; par eux, l'homme court
+d'une irr&eacute;alit&eacute; &agrave; une autre. C'est l&agrave; ce qu'il appelle vivre, agir et
+cr&eacute;er; c'est l&agrave; ce qu'il l&egrave;gue, &agrave; la fois comme b&eacute;n&eacute;diction et comme
+mal&eacute;diction, &agrave; ceux qu'il aime.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat de l'esprit m&eacute;canis&eacute; n'est cependant pas autre chose que l'&eacute;tat
+primitif des races inf&eacute;rieures, &eacute;panoui au milieu du tumulte de la
+grande ville; il est &agrave; la fois le but et l'&eacute;pouvantail de ceux qui ont
+cr&eacute;&eacute; notre &eacute;poque. Mais il y a l&agrave; encore quelque chose de plus qu'un
+atavisme: ceux qui ont go&ucirc;t&eacute; au breuvage retournent dans l'ab&icirc;me moral
+o&ugrave; reposent les &ecirc;tres obscurs qui l'ont fabriqu&eacute;. Et c'est ainsi que
+parvenus au z&eacute;nith m&ecirc;me de la civilisation, ils tout condamn&eacute;s &agrave; vivre
+la vie, &agrave; &eacute;prouver l'&eacute;tat d'&acirc;me, les angoisses et les joies que leurs
+anc&ecirc;tres avaient r&eacute;serv&eacute;s aux esclaves.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat d'&acirc;me se caract&eacute;rise par l'ambition et par l'aveuglement. Par
+l'ambition, &agrave; laquelle nul but ne suffit, qui est cependant
+irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en
+soi, &agrave; ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la
+tombe, en tra&icirc;nant derri&egrave;re soi le poids mort des moyens; par
+l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez r&eacute;el, aucune connaissance
+trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui d&eacute;pouille le
+monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce
+qu'il y a en lui de mortel et m&eacute;prise ce qu'il renferme d'immortel.</p>
+
+<p>Les joies qu'on &eacute;prouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes
+de condition inf&eacute;rieure: possession qui brille et cr&eacute;e l'envie,
+amusements et ivresse des sens. La passion de poss&eacute;der engendre une
+v&eacute;ritable boulimie pathologique: on veut poss&eacute;der le plus de choses
+possible, cependant que le rassasiement et la mode d&eacute;pr&eacute;cient tous les
+ans les tr&eacute;sors accumul&eacute;s et nous obligent &agrave; les remplacer par des
+futilit&eacute;s nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une
+soci&eacute;t&eacute; qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de
+meilleure, sont profond&eacute;ment humiliantes et d&eacute;gradantes. Il est
+impossible de quitter les lieux o&ugrave; ces gens, pour nous servir du mot le
+plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans &ecirc;tre pris de doute sur
+l'avenir de l'humanit&eacute;; et celui qui &eacute;chappe &agrave; ce doute peut dire qu'il
+a subi avec succ&egrave;s la plus forte &eacute;preuve qui puisse &eacute;branler la
+confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans
+des poisons et des excitants qui exigent une d&eacute;pense triple de celle que
+le monde consacre &agrave; toutes les &#339;uvres de civilisation.</p>
+
+<p>II.&mdash;La m&eacute;canisation, qui est une organisation de contrainte, est
+attentatoire &agrave; la libert&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure
+de son travail et de ses loisirs, mais dans une r&egrave;gle qui lui est
+ext&eacute;rieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il cr&eacute;e dans la mesure
+de ses forces et de ses d&eacute;sirs: son travail est estim&eacute; par comparaison
+avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le
+travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisivet&eacute;. Tout travail, depuis
+celui du grand capitaine jusqu'&agrave; celui du facteur, depuis le travail du
+journalier jusqu'&agrave; celui du financier, est soumis au syst&egrave;me de l'accord
+et du record; on demande &agrave; chacun autant que peut faire le voisin.
+L'artisan de jadis perfectionnait son travail &agrave; force d'amour et
+d'embellissement; la m&eacute;canisation, elle, produit sous l'&eacute;gide de
+l'adjudication: on exige un minimum de qualit&eacute; et de quantit&eacute;, le prix
+le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune r&eacute;compense.
+C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui &eacute;tablit la limite de
+l'effort, et l'issue de la lutte d&eacute;pend chaque fois des sommes de
+forces objectives d&eacute;pens&eacute;es, &agrave; l'exclusion de toute influence
+individuelle.</p>
+
+<p>L'homme n'est m&ecirc;me pas libre de diriger et de concevoir son activit&eacute;.
+Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,
+l'organisation m&eacute;caniste ne l'utilise qu'en vue de la sp&eacute;cialisation. Et
+notre g&eacute;n&eacute;ration se pliant de bon gr&eacute; &agrave; la contrainte, il s'ensuit que
+nous avons le voyageur de commerce-n&eacute;, l'instituteur-n&eacute;, tout comme nous
+avons l'ing&eacute;nieur-n&eacute; et l'entomologiste-n&eacute;. Mieux que cela:
+l'organisation m&eacute;caniste fournit le nombre et le choix de types, en
+raison directe des besoins. Tout recul entra&icirc;ne un ch&acirc;timent: si l'on
+voit surgir de temps &agrave; autre un homme de la vieille trempe des
+guerriers, des aventuriers, des artisans, des proph&egrave;tes, on ne tarde pas
+&agrave; l'exclure de la communaut&eacute;, &agrave; le mettre au ban de la soci&eacute;t&eacute; et &agrave; le
+charger des besognes les plus basses, les plus indiff&eacute;renci&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais la contrainte ne s'arr&ecirc;te pas l&agrave;. Elle d&eacute;robe &agrave; l'homme jusqu'au
+sentiment de la responsabilit&eacute; envers lui-m&ecirc;me. La force organisatrice,
+qui est l'essence m&ecirc;me de la m&eacute;canisation, s'exerce jusqu'&agrave; ce que
+chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient
+devenues des organismes &agrave; leur tour: c'est ainsi que dans la nature
+chaque &eacute;l&eacute;ment, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et
+que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,
+firmes, soci&eacute;t&eacute;s, bureaucratie, organisations professionnelles,
+politiques, religieuses unissent et s&eacute;parent les hommes dans un
+enchev&ecirc;trement inextricable; personne n'existe pour lui-m&ecirc;me, chacun est
+subordonn&eacute; &agrave; d'autres, responsable devant d'autres. Cet &eacute;tat, propre &agrave;
+&eacute;lever l'&acirc;me par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une
+organisation qui n'est pas l'&#339;uvre de l'homme, devient une odieuse
+soumission dans ces immenses r&eacute;gions obscures o&ugrave; le sentiment de la
+responsabilit&eacute; consciente est remplac&eacute; par l'int&eacute;r&ecirc;t servile. L'artisan
+de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un &eacute;tat de d&eacute;pendance, mais
+sa d&eacute;pendance, visible, sans &eacute;quivoque, n'&eacute;tait pas celle d'un employ&eacute;
+de magasin de nos jours, puisqu'elle &eacute;tait associ&eacute;e au sentiment de
+libert&eacute; int&eacute;rieure. La d&eacute;pendance m&eacute;caniste, elle, est recouverte d'une
+apparence de libert&eacute; ext&eacute;rieure; le m&eacute;content peut exiger le respect de
+la forme ext&eacute;rieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en
+aller, &eacute;migrer, mais tout cela ne l'emp&ecirc;che pas de se retrouver dans la
+m&ecirc;me situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et
+les localit&eacute;s ayant seuls chang&eacute;. L'anonymat de la contrainte op&egrave;re par
+sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas
+r&eacute;ussi &agrave; r&eacute;aliser, malgr&eacute; leurs janissaires et leurs espions:
+l'&eacute;ternisation de la d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans
+le ph&eacute;nom&egrave;ne massif qui la recouvre. La m&eacute;canisation, en tant
+qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non &agrave; l'&eacute;tat
+individuel, mais r&eacute;unies de fa&ccedil;on &agrave; former de vastes ensembles. Les
+multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient
+pas &agrave; fabriquer tous les outils dont un pays a besoin m&ecirc;me pour une
+seule journ&eacute;e; les arm&eacute;es de Napol&eacute;on ne suffiraient pas &agrave; fournir le
+contingent d'une seule circonscription mini&egrave;re. Des populations enti&egrave;res
+doivent se tenir pr&ecirc;tes &agrave; se grouper et &agrave; se regrouper sans cesse en
+arm&eacute;es dont la destination varie &agrave; l'infini. Des millions de
+chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en
+vertu d'une n&eacute;cessit&eacute; inh&eacute;rente au principe de la m&eacute;canisation, mais
+c'est gr&acirc;ce &agrave; des circonstances secondaires accompagnant le
+d&eacute;veloppement et jug&eacute;es commodes, que la division, in&eacute;vitable en
+elle-m&ecirc;me, entre le travail intellectuel et le travail physique est
+devenue &eacute;ternelle et h&eacute;r&eacute;ditaire; il en est r&eacute;sult&eacute; la division de
+chaque pays civilis&eacute; en deux peuples qui, apparent&eacute;s par le sang et
+cependant s&eacute;par&eacute;s pour toujours, se trouvent, l'un par rapport &agrave;
+l'autre, dans la m&ecirc;me attitude que jadis les couches sup&eacute;rieures et les
+couches inf&eacute;rieures dont la s&eacute;paration avait du moins pour excuse la
+diversit&eacute; d'origines. Ces deux peuples sont s&eacute;par&eacute;s et domin&eacute;s par la
+contrainte. Le sup&eacute;rieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang
+social et sa conscience sociale, sans renoncer &agrave; son ambiance
+accoutum&eacute;e, aux biens de jouissance et de culture que lui conf&egrave;re sa
+sup&eacute;riorit&eacute;; et, inversement, un membre des couches inf&eacute;rieures ne peut
+pas monter, s'il ne poss&egrave;de pas, par un hasard heureux, un certain
+capital ou un certain degr&eacute; d'instruction pour point de d&eacute;part. Or,
+abstraction faite des cas d'&eacute;migration, les hasards pareils sont
+tellement rares qu'on trouve &agrave; peine un descendant de prol&eacute;taires parmi
+les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.</p>
+
+<p>Cette s&eacute;paration forc&eacute;e est d'une duret&eacute; inou&iuml;e pour le peuple
+inf&eacute;rieur. Ilotisme, esclavage, servage &eacute;taient des formes de d&eacute;pendance
+fond&eacute;es sur les conditions de l'&eacute;conomie rurale. Le travail, plus dur et
+moins r&eacute;mun&eacute;rateur que celui du travailleur libre, &eacute;tait cependant de
+m&ecirc;me nature: il s'accomplissait dans le d&eacute;cor agr&eacute;able de la vie rurale
+qui att&eacute;nuait les rigueurs de la surveillance et la mis&eacute;rable
+insignifiance de la r&eacute;compense. Le travail du prol&eacute;taire de nos jours
+pr&eacute;sente, si l'on veut, les avantages de la d&eacute;pendance anonyme; le
+prol&eacute;taire ne re&ccedil;oit pas des ordres, mais des indications; il ob&eacute;it, non
+&agrave; un ma&icirc;tre, mais &agrave; un sup&eacute;rieur hi&eacute;rarchique; il ne sert pas, mais
+s'acquitte d'une obligation librement accept&eacute;e; ses droits humains sont
+les m&ecirc;mes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de
+r&eacute;sidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui
+n'a rien de personnel, car alors m&ecirc;me qu'elle se pr&eacute;sente sous l'aspect
+d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en r&eacute;alit&eacute;
+de la puissance de la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise. Et, cependant, de quelque
+mani&egrave;re qu'il l'arrange dans les limites de cette libert&eacute; apparente, la
+vie du prol&eacute;taire s'&eacute;coule triste et uniforme, les jours se suivent et
+se ressemblent, et cela pendant des g&eacute;n&eacute;rations infinies. Celui qui a
+&eacute;t&eacute; absorb&eacute;, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures &agrave; midi
+et de une heure &agrave; six heures, par une besogne exclusive de tout effort
+intellectuel, dans la seule attente du coup de sir&egrave;ne lib&eacute;rateur, sait
+le degr&eacute; de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au
+lieu de chercher &agrave; justifier cette vie &agrave; l'aide d'arguments religieux ou
+profanes, au lieu de chercher &agrave; la pr&eacute;senter comme une source de
+satisfactions, il verra plut&ocirc;t dans toute tentative de ce genre un acte
+dict&eacute; par la convoitise &eacute;go&iuml;ste. Mais celui qui se rend compte que cette
+vie n'a pas de fin, que le prol&eacute;taire, en mourant, l&egrave;gue &agrave; ses enfants
+et aux enfants de ses enfants le m&ecirc;me sort, sans pouvoir leur fournir ou
+indiquer aucun moyen de s'en &eacute;vader, celui-l&agrave; &eacute;prouve un sentiment de
+faute et d'angoisse. Nous faisons appel &agrave; l'intervention de l'&Eacute;tat,
+lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons
+juste et conforme &agrave; l'ordre des choses qu'un peuple soit condamn&eacute;
+pendant des si&egrave;cles &agrave; &ecirc;tre l'esclave d'un peuple fr&egrave;re, et nous nous
+indignons, lorsque nous voyons ces malheureux h&eacute;siter &agrave; approuver par un
+bulletin de vote le maintien d'un pareil r&eacute;gime. Le dogme plat du
+socialisme est un produit de cette mentalit&eacute; bourgeoise. Que ce dogme
+soit devenu l'appui le plus puissant du tr&ocirc;ne, de l'autel et de la
+bourgeoisie, c'&eacute;tait l&agrave; une n&eacute;cessit&eacute; &agrave; la fois profonde et paradoxale.
+Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'&agrave; effrayer le
+lib&eacute;ralisme qui, renon&ccedil;ant &agrave; toute pens&eacute;e libre, s'est mis sous la
+protection des forces de conservation.</p>
+
+<p>Dans les classes dominantes, la s&eacute;paration forc&eacute;e, impos&eacute;e par la
+m&eacute;canisation, sans &ecirc;tre une source de mis&egrave;re, n'en repr&eacute;sente pas moins
+un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins
+&eacute;pargn&eacute; par la lutte pour l'existence, tombe, apr&egrave;s une phase d'heureux
+&eacute;panouissement, dans un &eacute;tat d'affaiblissement et de r&eacute;gression. Les
+peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conqu&eacute;rants qui
+leur imposaient le contact r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateur et salutaire avec la terre; mais
+de nos jours la race des conqu&eacute;rants est &eacute;puis&eacute;e, et une interversion
+des couches sociales aurait pour effet de renouveler le m&ecirc;me jeu avec
+les r&ocirc;les intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener
+au m&ecirc;me r&eacute;sultat d&eacute;plorable. Chez ces classes privil&eacute;gi&eacute;es, l'absence de
+tout travail physique se complique d'une constante tension
+intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de st&eacute;rilit&eacute;
+physique et morale et pr&eacute;pare &agrave; notre Occident une crise de la
+population.</p>
+
+<p>Lorsqu'on embrasse d'un coup d'&#339;il d'ensemble ce ph&eacute;nom&egrave;ne de
+stratification forc&eacute;e dont nous voyons la cause dans la tendance
+irr&eacute;sistible de la m&eacute;canisation &agrave; l'organisation et &agrave; la division du
+travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un
+retour &agrave; l'&eacute;tat de nos anc&ecirc;tres obscurs. Nous n'avons pas renonc&eacute;
+d&eacute;finitivement au primitif esclavage et nous avons r&eacute;ussi, malgr&eacute; le
+christianisme et la civilisation occidentale, &agrave; &eacute;tendre sur les peuples
+un r&eacute;gime de suj&eacute;tion qui, sans aucune contrainte l&eacute;gale, sans pouvoir
+personnel visible, gr&acirc;ce au simple jeu de processus organiques libres
+en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport &agrave;
+d'autres, &agrave; une d&eacute;pendance rigide et h&eacute;r&eacute;ditaire, bien qu'anonyme.</p>
+
+<p>III.&mdash;La m&eacute;canisation n'est ni le r&eacute;sultat d'une convention libre et
+consciente, ni le produit de la volont&eacute; moralement &eacute;clair&eacute;e de
+l'humanit&eacute;; elle est n&eacute;e automatiquement, voire imperceptiblement, des
+lois d&eacute;mographiques de l'univers. Malgr&eacute; sa structure tr&egrave;s rationnelle
+et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la
+rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fond&eacute;e sur
+l'&eacute;quilibre des forces, sur la lutte et la d&eacute;fense individuelles, comme
+la vie des hommes primitifs &eacute;tait fond&eacute;e sur l'&eacute;quilibre vital qui
+r&eacute;gnait dans les for&ecirc;ts, elle r&eacute;pand dans le monde une mentalit&eacute; qui,
+remontant au-del&agrave; des premiers efforts du Christianisme, au-del&agrave; de la
+morale politique et th&eacute;ocratique de la civilisation m&eacute;diterran&eacute;enne et
+se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous
+ram&egrave;ne &agrave; la phase de l'humanit&eacute; primitive; car cette mentalit&eacute; a
+elle-m&ecirc;me pour base la lutte et l'hostilit&eacute;.</p>
+
+<p>Le c&#339;ur humain a trop besoin d'une atmosph&egrave;re chaude, d'une atmosph&egrave;re
+d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'&eacute;pandre comme une
+flamme vive et d&eacute;vorante; mais plus la g&eacute;n&eacute;ration soumise &agrave; la
+m&eacute;canisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne
+trouve pas d'issue, use les rouages int&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans
+ses &#339;uvres. Il &eacute;tait l&agrave; pour la chose qui sollicitait son travail. Ses
+semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de
+temps &agrave; autre, pour l'&eacute;change de produits, pour la d&eacute;pense commune ou le
+service commun. Les siens, qu'il avait la charge de prot&eacute;ger, formaient
+autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus
+large, les amis auxquels il avait jur&eacute; fid&eacute;lit&eacute;; enfin, &agrave; une distance
+plus grande encore, il &eacute;tait entour&eacute; par les ennemis qu'il avait &agrave;
+combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il
+convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est
+l'id&eacute;e abstraite d'une sph&egrave;re de puissance relative, mais extensible &agrave;
+volont&eacute;; ce qui donne un contenu &agrave; sa vie, ce n'est pas la chose,
+laquelle se trouve transform&eacute;e en simple moyen, mais la carri&egrave;re &agrave;
+parcourir. Cette carri&egrave;re, il est pr&ecirc;t &agrave; la poursuivre, sans tenir
+compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De
+quelque c&ocirc;t&eacute; qu'il regarde, &agrave; quelque place qu'il se trouve, il aper&ccedil;oit
+d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des br&egrave;ches dans ces
+murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui
+le suivent, non par amour, mais par int&eacute;r&ecirc;t, car dans ce r&eacute;gime chacun
+est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, d&egrave;s qu'il cesse d'&ecirc;tre utile.
+Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un
+acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un
+associ&eacute;, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce
+qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore
+parce qu'ils esp&egrave;rent quelque chose de lui; des deux c&ocirc;t&eacute;s, on est sur
+ses gardes; des deux c&ocirc;t&eacute;s, on observe une attitude de m&eacute;fiance hostile.
+C'est pourquoi chacun trouve qu'il est &agrave; la fois dangereux et
+inconvenant de faire appel au c&ocirc;t&eacute; humain de l'&eacute;tranger; il est d'usage
+de le traiter comme un &ecirc;tre sans consistance jusqu'&agrave; ce que la timide
+convention d'une d&eacute;signation nominative lui ait assur&eacute;, conform&eacute;ment aux
+coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le r&ecirc;veur
+philanthrope, qui veut s'&eacute;lever au-dessus de la forme, est &eacute;cout&eacute;
+lorsqu'il n'a rien d'autre &agrave; offrir. Lorsque, au contraire, il peut
+offrir quelque chose de d&eacute;sirable, il se voit aussit&ocirc;t, en
+reconnaissance de sa confiance, rabaiss&eacute; &agrave; l'&eacute;tat de moyen. Il partage,
+en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de
+choses g&eacute;n&eacute;ral &agrave; l'aide d'exp&eacute;riences isol&eacute;es, au lieu de chercher &agrave;
+agir sur la mentalit&eacute; et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont
+si port&eacute;s &agrave; s'accuser mutuellement, &agrave; s'accabler de reproches
+r&eacute;ciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises
+exp&eacute;riences et se proclament pessimistes &agrave; la suite de leur pr&eacute;tendue
+connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les
+autres, ils se condamnent eux-m&ecirc;mes. C'est que l'inimiti&eacute; et la bassesse
+ne sont pas inh&eacute;rentes &agrave; la nature humaine: le c&#339;ur de l'homme est
+tendre comme sa peau nue, il est accessible aux &eacute;motions, &agrave; la douleur,
+&agrave; l'affection. Ce qui endurcit ce c&#339;ur, c'est la d&eacute;tresse, c'est le
+fouet d'esclave de la m&eacute;canisation, fouet qui ne reste jamais inactif et
+dont le sifflement signifie faim, m&eacute;pris, privation de droits, douleur
+et mort. Certes, la d&eacute;tresse en elle-m&ecirc;me, loin d'&ecirc;tre terrible, ouvre
+le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'&agrave; l'homme ayant la foi.
+Quant &agrave; la m&eacute;canisation, elle a &eacute;t&eacute; assez pr&eacute;voyante pour d&eacute;pouiller
+l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.</p>
+
+<p>L'inimiti&eacute; d'homme &agrave; homme s'&eacute;tend et devient inimiti&eacute; de groupe &agrave;
+groupe, de tribu &agrave; tribu, de peuple &agrave; peuple. L'homme est devenu un &ecirc;tre
+dont l'int&eacute;r&ecirc;t est le seul mobile. Une pauvre th&eacute;orie vient lui
+promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec
+d'autres une association qu'on d&eacute;nomme parti ou repr&eacute;sentation
+d'int&eacute;r&ecirc;ts; les membres de ce parti ou de cette repr&eacute;sentation
+d'int&eacute;r&ecirc;ts g&eacute;n&eacute;ralisent leurs revendications, les transforment en un
+id&eacute;al positif et sont &eacute;tonn&eacute;s de voir ceux qui sont guid&eacute;s par des
+int&eacute;r&ecirc;ts oppos&eacute;s ne pas adh&eacute;rer &agrave; leur id&eacute;al. &Agrave; notre &eacute;poque, si f&eacute;conde
+en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile &agrave; trouver
+qu'un homme dont la conviction et l'id&eacute;al ne se confondent pas avec son
+int&eacute;r&ecirc;t. Cette triste exp&eacute;rience a conduit beaucoup de penseurs s&eacute;rieux
+&agrave; voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,
+non une forme de la connaissance et un reflet de l'&eacute;ternel, mais bien
+plut&ocirc;t une transposition d'un caract&egrave;re ou d'un int&eacute;r&ecirc;t, un sympt&ocirc;me
+plus ou moins morbide, une singularit&eacute; idiosyncrasique. Telle est la
+confiance dans la nature positive des int&eacute;r&ecirc;ts, dans la toute-puissance
+de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres
+du sentiment.</p>
+
+<p>Mais en vertu, au nom de quel int&eacute;r&ecirc;t la m&eacute;canisation pousse-t-elle ses
+victimes, &agrave; travers la n&eacute;cessit&eacute; et la d&eacute;tresse, l'inimiti&eacute; et la lutte,
+&agrave; fournir le rendement maximum? Ne s'aper&ccedil;oit-elle donc pas que tout ce
+qu'il y a de plus grand au monde a &eacute;t&eacute; l'&#339;uvre de l'amour et de la
+solidarit&eacute; fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la n&eacute;cessit&eacute; brise
+le fer, la foi d&eacute;place les montagnes?</p>
+
+<p>Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable &agrave; Satan, elle est
+frapp&eacute;e d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
+s'est engag&eacute;e &agrave; nourrir l'humanit&eacute; ind&eacute;finiment multipli&eacute;e, &agrave; pourvoir &agrave;
+son entretien, &agrave; l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
+dont elle se sert sont artificieux et ing&eacute;nieux, mais vulgaires, car
+elle est elle-m&ecirc;me fille d'une vulgaire n&eacute;cessit&eacute;. Elle abaisse l'homme
+noble et &eacute;l&egrave;ve &agrave; sa propre hauteur l'homme inf&eacute;rieur: c'est tout ce
+qu'elle peut. Elle conna&icirc;t bien les mat&eacute;riaux avec lesquels elle
+travaille; elle a supprim&eacute; la foi, elle n'a aucune confiance dans la
+bonne volont&eacute; et elle r&eacute;alise ses fins en faisant appel uniquement &agrave; la
+d&eacute;tresse et &agrave; la mis&egrave;re. L&agrave; o&ugrave; l'&eacute;mulation ne suffit pas, elle engendre
+la concurrence; l&agrave; o&ugrave; l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
+et, lorsque la solidarit&eacute; nationale fait d&eacute;faut, elle cr&eacute;e la division
+en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
+jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
+m&eacute;canisation elle-m&ecirc;me ne constitue qu'un aspect.</p>
+
+<p>Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle pers&eacute;cute les
+hommes qui ne sont pas faits &agrave; son image. L'homme &agrave; l'imagination libre,
+le r&ecirc;veur du divin, l'ami d&eacute;vou&eacute; des choses et des cr&eacute;atures, l'amoureux
+qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont &agrave; ses
+yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs r&ecirc;ves. Elle
+supporte pendant quelque temps leur pr&eacute;sence derri&egrave;re la charrue, sur le
+front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
+d&eacute;j&agrave; &agrave; remplacer leurs outils par des machines, et eux-m&ecirc;mes par des
+hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
+l'&Eacute;criture, que l'&acirc;me est li&eacute;e au sang, est pris de d&eacute;sespoir en voyant
+le meilleur de son sang s'&eacute;couler en pure perte. Mais celui qui croit
+que l'esprit r&egrave;gne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
+Deucalion peuvent devenir des germes de g&eacute;n&eacute;rations futures, celui-l&agrave;
+verra dans le sang qui s'&eacute;coule le sacrifice destin&eacute; &agrave; lib&eacute;rer l'esprit
+des liens de la m&eacute;canisation.</p>
+
+<p>Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
+amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
+les a pas r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;es en leur infusant une seconde nature. La bont&eacute; qui
+na&icirc;t de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bont&eacute;, si
+elle n'a pas &eacute;t&eacute; r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e par la force &eacute;manant du c&#339;ur; la nature qui
+n'a pas &eacute;t&eacute; reproduite par un &#339;il inspir&eacute; n'est pas la vraie nature; le
+chef-d'&#339;uvre acquiert toute sa libert&eacute;, lorsqu'il a &eacute;t&eacute; transform&eacute; par
+l'art en une &#339;uvre de la nature; l'homme lui-m&ecirc;me, s'il n'a pas &eacute;t&eacute;
+purifi&eacute; par la chute, le repentir et l'ascension, peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;
+comme n'&eacute;tant pas n&eacute; pour la vie de l'&acirc;me. La m&eacute;canisation ne conna&icirc;t
+pas encore la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration par la conscience et la volont&eacute; libre, en vue
+d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
+et une arme de guerre, semblable en cela au r&eacute;gime de la d&eacute;fense
+personnelle qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la naissance de la loi ou au mode d'existence
+qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la reconnaissance de la propri&eacute;t&eacute;. Et, cependant, la
+m&eacute;canisation n'est pas inaccessible &agrave; la spiritualisation morale; son
+produit le plus noble et le plus &eacute;lev&eacute;, l'&Eacute;tat, a re&ccedil;u d&egrave;s les temps
+pr&eacute;historiques, gr&acirc;ce &agrave; cette spiritualisation, un caract&egrave;re sacr&eacute; sans
+lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
+innombrables attributs de l'&Eacute;tat proviennent de sources plus honorables
+que la m&eacute;canisation: amour du pays, attachement au clan, communaut&eacute;
+nationale de biens culturels et d'&eacute;v&eacute;nements v&eacute;cus, solidarit&eacute; cr&eacute;&eacute;e par
+les &eacute;motions religieuses et th&eacute;ocratiques, tout a contribu&eacute; &agrave; imprimer &agrave;
+l'&Eacute;tat un caract&egrave;re supra-naturel. Mais ce qui est d&eacute;cisif pour une
+institution, c'est moins son origine que sa n&eacute;cessit&eacute; immanente; c'est
+la conscience que l'institution consacr&eacute;e est sup&eacute;rieure aux besoins
+individuels, que l'homme a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;, non pour jouir d'un bonheur
+terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communaut&eacute;
+humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'&acirc;me.
+Cette intuition inexprim&eacute;e, qui communique une aur&eacute;ole de divinit&eacute; &agrave;
+l'&Eacute;tat m&ecirc;me imparfait, doit un jour s'&eacute;tendre &agrave; toutes les formes et &agrave;
+tous les actes de la vie mat&eacute;rielle et finir par p&eacute;n&eacute;trer la
+m&eacute;canisation elle-m&ecirc;me. Dans la science et dans l'art, dans l'activit&eacute;
+militaire et dans l'activit&eacute; politique, on s'est toujours rendu compte
+que nulle &#339;uvre n'existe pour elle-m&ecirc;me, qu'aucune n'est &agrave; l'abri de la
+responsabilit&eacute;, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
+comptes &agrave; rendre aussi bien &agrave; lui-m&ecirc;me qu'au monde, qu'une cha&icirc;ne forg&eacute;e
+de devoirs et de n&eacute;cessit&eacute;s rattache les unes aux autres toutes les
+cr&eacute;ations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqu&eacute;s par la
+honte de l'&eacute;go&iuml;sme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
+nous rendre compte que toutes nos activit&eacute;s mat&eacute;rielles et tout ce qui
+leur sert contribuent &agrave; &eacute;difier l'organisme terrestre et supra-terrestre
+de l'humanit&eacute;, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
+chacune de nos pens&eacute;es et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
+cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilit&eacute; et d'une
+reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
+la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
+crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
+d'acqu&eacute;rir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
+puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour o&ugrave; la m&eacute;canisation
+sera p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de ce principe, elle cessera d'&ecirc;tre un &eacute;tat d'&eacute;quilibre
+empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
+cr&eacute;ation, son c&#339;ur communiera avec celui de la divinit&eacute; et y puisera les
+joies n&eacute;cessaires, et la vie plan&eacute;taire pr&eacute;sentera le tableau d'une
+parfaite th&eacute;ocratie organique.</p>
+
+<p>Envisageons sans crainte l'&eacute;tendue du ph&eacute;nom&egrave;ne de la m&eacute;canisation. Le
+r&eacute;gime m&eacute;canis&eacute; remplit d'une fa&ccedil;on satisfaisante son r&ocirc;le, qui consiste
+&agrave; nourrir et &agrave; conserver l'humanit&eacute; en voie de multiplication. Il nous a
+mis en contact &eacute;troit avec les forces de la nature, avec le domaine de
+la connaissance sensible. Au point de vue de la pens&eacute;e utilitaire, de
+l'accumulation et de la distribution des forces, des progr&egrave;s
+insoup&ccedil;onn&eacute;s ont &eacute;t&eacute; accomplis. C'est encore la m&eacute;canisation qui nous a
+permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais c&ocirc;t&eacute; de
+la m&eacute;canisation se manifeste l&agrave; o&ugrave; la force brutale, d&eacute;pourvue de toute
+spiritualit&eacute;, s'empare de la vie, l&agrave; o&ugrave; le mouvement violemment d&eacute;cha&icirc;n&eacute;
+s'affranchit de tout lien et, &eacute;chappant &agrave; toute responsabilit&eacute;, poursuit
+sa course, en faisant de l'homme et de son esp&egrave;ce, c'est-&agrave;-dire du
+ma&icirc;tre du rouage, l'esclave de sa propre &#339;uvre. Manque de libert&eacute;, peine
+d&eacute;pourvue de sens, hostilit&eacute;, d&eacute;tresse et mort spirituelle: telles sont
+les cons&eacute;quences de cet &eacute;tat de choses.</p>
+
+<p>Mais il est donn&eacute; &agrave; l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
+trouble et sur la confusion la lumi&egrave;re de son intuition supra-sensible.
+Il n'abandonnera pas la m&eacute;canisation, en tant qu'organisation
+mat&eacute;rielle, jusqu'&agrave; ce que de nouveaux &eacute;v&eacute;nements et de nouvelles
+connaissances lui aient appris &agrave; ma&icirc;triser les forces de la nature
+autrement que par la recherche et le travail organis&eacute;s. Mais quant &agrave; la
+m&eacute;canisation, consid&eacute;r&eacute;e comme ma&icirc;tresse spirituelle de l'existence, il
+la combattra et pourra la supprimer le jour o&ugrave; il se sera aper&ccedil;u que la
+vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour o&ugrave;, pour
+travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la n&eacute;cessit&eacute; et du
+salaire gagn&eacute; &agrave; la sueur de son front, le jour o&ugrave; il pr&eacute;f&eacute;rera donner de
+plein gr&eacute; ce qui lui est arrach&eacute; aujourd'hui par la contrainte et
+sacrifier au bien de l'humanit&eacute; ce qu'il y a de plus mesquin dans son
+bonheur particulier o&ugrave; il entre si peu de noblesse.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;sultat peut &ecirc;tre obtenu par une transformation de l'esprit, et non
+par une r&eacute;volution m&eacute;canique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'&agrave;
+laisser de c&ocirc;t&eacute;, une fois de plus, la m&eacute;canisation comme ph&eacute;nom&egrave;ne, pour
+l'envisager du dedans, en tant que r&eacute;volution spirituelle. Elle nous
+appara&icirc;t alors comme une pouss&eacute;e irr&eacute;sistible de l'&ecirc;tre humain vers la
+sph&egrave;re de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
+l'acuit&eacute;, la pers&eacute;v&eacute;rance, l'orientation exacte, la ramification et la
+combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantit&eacute;
+&eacute;norme de forces spirituelles inf&eacute;rieures qui suffit &agrave; imposer un &eacute;tat
+d'&eacute;quilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
+reconnaissance du monde ainsi favoris&eacute; s'exprime dans la conviction que
+c'est aux forces in&eacute;puisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
+sa libert&eacute;. Mais peu &agrave; peu le d&eacute;veloppement de la pens&eacute;e a conduit &agrave; ce
+jugement critique que l'intellect sert &agrave; coordonner les notions, mais
+qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, &agrave;
+son tour, &agrave; reconna&icirc;tre que le devoir supr&ecirc;me des forces spirituelles
+inf&eacute;rieures consiste &agrave; consentir &agrave; leur propre limitation et annulation,
+&agrave; renoncer &agrave; toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
+pr&eacute;par&eacute; &agrave; recevoir la pure semence qui d&egrave;s les origines de la vie gisait
+latente dans les obscures profondeurs du c&#339;ur humain. C'est l'&acirc;me qui
+vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui &agrave; m&ecirc;me
+de deviner son image, de nous abandonner &agrave; ses forces, c'est aux
+n&eacute;cessit&eacute;s n&eacute;es de l'&eacute;poque intellectuelle que nous le devons. Apr&egrave;s
+avoir donn&eacute; ce fruit, cette &eacute;poque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
+que l'humanit&eacute; doive renoncer &agrave; l'avenir &agrave; son droit de penser et de
+cr&eacute;er. Ce droit, elle va continuer &agrave; l'exercer et &agrave; l'affermir, sans
+toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inf&eacute;rieures,
+destin&eacute;es &agrave; servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
+sentiment de responsabilit&eacute;, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
+mission divine. Quand les premiers rayons de l'&acirc;me auront touch&eacute; le
+monde intellectuel et sa r&eacute;alisation terrestre, c'est-&agrave;-dire
+l'organisation m&eacute;canistique, quels sont les points rigides de celle-ci
+qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
+la rencontre d'&eacute;v&eacute;nements secondaires, mais la proximit&eacute; solaire de
+l'intuition transcendante qui am&egrave;nera le printemps. Telle est la t&acirc;che
+modeste que se propose la partie constructive de notre expos&eacute;. Nous nous
+proposons, en effet, non de donner une &eacute;num&eacute;ration compl&egrave;te de ce qu'il
+faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
+d'indiquer les formes de r&eacute;alisation pragmatique de l'id&eacute;e, d'apr&egrave;s
+laquelle on peut, en confiant &agrave; l'&acirc;me la direction de la vie et en
+spiritualisant l'organisation m&eacute;caniste, transformer le jeu aveugle des
+forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
+d'abri.</p>
+
+
+<p style="margin-top: 2em;">Encore voil&eacute;e et innomm&eacute;e, la t&acirc;che plane au-dessus de nos t&ecirc;tes. Nous
+avons explor&eacute; l'&eacute;tat du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
+chemin qui m&egrave;ne &agrave; la libert&eacute;, et l'&eacute;toile que nous suivons nous guide
+vers la r&eacute;gion de l'&acirc;me. Nous devons maintenant examiner la forme
+pragmatique que la pens&eacute;e transcendante rev&ecirc;t dans la r&eacute;alit&eacute;
+mat&eacute;rielle; la t&acirc;che m&eacute;taphysique doit nous r&eacute;v&eacute;ler son image physique.</p>
+
+<p>Mais, au pr&eacute;alable, quelques mots encore sur les institutions et les
+projets purement mat&eacute;riels.</p>
+
+<p>I.&mdash;Quel b&eacute;n&eacute;fice retire notre vie int&eacute;rieure des conditions et des
+formes de la vie et de leurs changements en g&eacute;n&eacute;ral? D'apr&egrave;s la
+conception mat&eacute;rialiste, l'homme devrait tout &agrave; ses &eacute;tats et aux
+circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
+d&eacute;termineraient l'homme d'une fa&ccedil;on tellement compl&egrave;te qu'&agrave; chaque
+changement des conditions ext&eacute;rieures correspondrait un changement
+&eacute;quivalent de l'&eacute;tat int&eacute;rieur. Cette id&eacute;e erron&eacute;e forme le pilier le
+plus solide du mat&eacute;rialisme qui en voit la confirmation d'un bout &agrave;
+l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la cro&ucirc;te
+terrestre qui ont provoqu&eacute; l'&eacute;volution des &ecirc;tres vivants? Les migrations
+et d&eacute;placements des peuples ne sont-ils pas d&eacute;termin&eacute;s par des lois
+physiques? La nature et les destin&eacute;es des nations ne s'expliquent-elles
+pas par leurs origines, par le pays et le milieu ext&eacute;rieur? L'individu
+lui-m&ecirc;me n'est-il pas une cr&eacute;ation de ses anc&ecirc;tres et des circonstances
+de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture co&iuml;ncident
+toujours avec ceux de puissance, de densit&eacute; de la population, de
+richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvret&eacute;, la mis&egrave;re
+ces sources sacr&eacute;es d'&eacute;l&eacute;vation morale, n'ont jamais cr&eacute;&eacute; chez un peuple
+arts et id&eacute;es? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
+doivent leur puissance &agrave; la mer; l'Allemagne est devenue forte, gr&acirc;ce &agrave;
+la qualit&eacute; de son sang; la France, gr&acirc;ce &agrave; son sol; l'Am&eacute;rique, gr&acirc;ce &agrave;
+sa situation g&eacute;ographique. Tout cela semble vrai.</p>
+
+<p>Mais si nous approfondissons cette th&eacute;orie &agrave; l'aide de ses propres
+moyens, nous la voyons aussit&ocirc;t perdre de son assurance. Quelle fut donc
+la force qui, &agrave; chaque catastrophe g&eacute;ologique, avait pouss&eacute; en avant les
+&ecirc;tres vivants? Fut-ce la volont&eacute; de vivre? Elle n'aurait pas suffi, &agrave;
+elle seule, &agrave; cr&eacute;er des nageoires, &agrave; faire pousser des ailes, &agrave;
+apprendre &agrave; parler et &agrave; penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, &agrave; son tour,
+n'a pu acqu&eacute;rir sa noblesse que gr&acirc;ce &agrave; l'intervention de cette
+myst&eacute;rieuse volont&eacute;: l'anc&ecirc;tre de l'Aryen &eacute;tait une mis&eacute;rable cr&eacute;ature,
+bien inf&eacute;rieure au Mongol et au N&egrave;gre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
+chacun &eacute;tait libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
+intelligent qui s'en est empar&eacute;. Nous retrouvons donc l'action de la
+force et du sang, et nous sommes oblig&eacute;s d attribuer au hasard la
+sup&eacute;riorit&eacute; qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
+l'autre.</p>
+
+<p>Mais assez de ces arguments. Ils pr&eacute;supposent ce qu'ils doivent
+d&eacute;montrer, &agrave; savoir que le corps est sup&eacute;rieur &agrave; l'esprit, que la
+mati&egrave;re forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
+&ecirc;tres de chair, nous devons nous attacher avant tout &agrave; adoucir et &agrave;
+flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre &acirc;me devient une
+&#339;uvre vaine, et la raison est du c&ocirc;t&eacute; de ceux qui pr&eacute;tendent que les
+choses ne valent que par leur utilit&eacute;. Mais si nous croyons que c'est
+l'esprit qui forme son corps, que c'est la volont&eacute; dirig&eacute;e vers le haut
+qui m&egrave;ne le monde, que l'&eacute;tincelle de la divinit&eacute; est enferm&eacute;e en chacun
+de nous, alors l'homme lui-m&ecirc;me, sa destin&eacute;e et son monde apparaissent
+comme l'&#339;uvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
+re&ccedil;u la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple &eacute;tabli
+sur un sol f&eacute;cond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
+mais un peuple de conqu&eacute;rants; et le peuple qui a atteint une densit&eacute;
+favorable &agrave; la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
+veut avoir une post&eacute;rit&eacute; et assurer &agrave; cette post&eacute;rit&eacute; un pays habitable.
+Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
+mais le r&eacute;sultat d'une s&eacute;lection exerc&eacute;e par un esprit qui cherche &agrave;
+r&eacute;aliser sa propre perfection.</p>
+
+<p>Il ne s'agit donc pas d'opposer une question &agrave; une autre. Il ne s'agit
+pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
+formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas &agrave; ces formes et
+biens, mais au calme et &agrave; la m&eacute;ditation que nous devons nos acquisitions
+les plus &eacute;lev&eacute;es? La vie terrestre fournit &agrave; l'esprit le milieu et les
+armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
+avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'&ecirc;tre
+aussi pour le combat visible. La cr&eacute;ature noble cr&eacute;e sa beaut&eacute;, la
+cr&eacute;ature saine son bonheur, la cr&eacute;ature forte sa puissance. Et ces
+biens sont cr&eacute;&eacute;s, non pour eux-m&ecirc;mes, mais en tant que rev&ecirc;tement
+terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidit&eacute; et la
+convoitise, mais d'une fa&ccedil;on d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e et spontan&eacute;e. Et si le
+porteur est le ma&icirc;tre de son arme, l'arme r&eacute;agit &agrave; son tour sur le
+porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
+beaut&eacute; une nouvelle source de noblesse int&eacute;rieure. Certes, au pauvre et
+&agrave; l'humili&eacute; les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
+mais sa volont&eacute; de les chercher se trouve stimul&eacute;e, lorsqu'un peuple
+noble lui pr&ecirc;te un peu de sa force et de son ardeur. &Ecirc;tre volontairement
+pauvre parmi les riches est &eacute;vang&eacute;liquement beau; mais un mendiant au
+milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
+preuve d'aucun m&eacute;rite sp&eacute;cifiquement moral. L'individu forme un but
+final; en lui finit la s&eacute;rie des cr&eacute;ations visibles et commence la s&eacute;rie
+de l'&acirc;me. Lorsque la force de l'&acirc;me est &eacute;veill&eacute;e en lui, il n'a plus
+besoin de privil&egrave;ges et avantages terrestres. La pauvret&eacute;, la maladie,
+la solitude doivent le servir et le b&eacute;nir. Mais le peuple est sa propre
+m&egrave;re qui survit &agrave; tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
+besoin de beaut&eacute;, de sant&eacute; et de force pour sa mission d'&eacute;ternel
+enfantement. Ici se r&eacute;sout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
+rien d&eacute;sirer pour nous-m&ecirc;mes, alors que nous devons songer au prochain
+qui, &agrave; son tour, ne doit rien d&eacute;sirer pour lui-m&ecirc;me? Les plus proches et
+les plus &eacute;loign&eacute;s sont &agrave; la fois nos m&egrave;res et nos fr&egrave;res &agrave; tous; et
+notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
+l'accomplissement de leur mission, qui consiste &agrave; vivre et &agrave; enfanter.
+C'est pourquoi il n'est ni indigne ni mat&eacute;riellement contradictoire de
+souhaiter pour la communaut&eacute; et de lui abandonner les biens et les
+forces qu'on d&eacute;daigne pour soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>II.&mdash;La deuxi&egrave;me question pr&eacute;alable est celle-ci: par quelles raisons se
+justifient des projets visant &agrave; am&eacute;liorer le sort de l'humanit&eacute;? Quelle
+est la force de persuasion qui leur est inh&eacute;rente et quelle est celle
+que nous devons exiger d'eux?</p>
+
+<p>Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
+Mais pour toute pens&eacute;e cr&eacute;atrice, ce qui est d&eacute;cisif, c'est la fin, et
+non le moyen; et la question est plus difficile que la r&eacute;ponse. Encore
+est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
+force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
+effet r&eacute;unir une s&eacute;rie de mis&egrave;res et d'injustices et dire: ceci ne
+devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
+entre l'&eacute;preuve et la mis&egrave;re, entre la n&eacute;cessit&eacute; bienfaisante et la
+n&eacute;cessit&eacute; malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
+supr&ecirc;me de l'humanit&eacute;, le bien que nous devons conqu&eacute;rir. Car tout notre
+vouloir, dans la mesure o&ugrave; il n'est pas de nature animale, jaillit des
+sources de l'&acirc;me, et &agrave; tous ceux qui s'inclinent sans r&eacute;serves devant la
+pens&eacute;e intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de r&eacute;p&eacute;ter que c'est
+le vouloir qui forme la partie la plus &eacute;lev&eacute;e et la plus noble de la
+vie. Mais le vouloir se r&eacute;duit &agrave; l'amour et &agrave; la pr&eacute;f&eacute;rence qui
+&eacute;chappent &agrave; toute d&eacute;monstration; il est la partie spirituelle de notre
+existence, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui se tient, tel un caissier de th&eacute;&acirc;tre &agrave;
+l'entr&eacute;e de la sc&egrave;ne du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
+soup&egrave;se.</p>
+
+<p>Tout ce que nous cr&eacute;ons na&icirc;t d'une tendance profonde et inconsciente; &agrave;
+ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
+pr&eacute;occupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce &agrave; quoi nous
+croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut &ecirc;tre
+d&eacute;montr&eacute; et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
+s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
+soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
+nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
+in&eacute;branlable.</p>
+
+<p>Cette foi a une &eacute;vidence plus forte que celle que lui pr&ecirc;terait la
+d&eacute;monstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut r&eacute;futer ce
+que Platon, le Christ et saint Paul ont avanc&eacute; sans preuves, et
+cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
+jamais, et chacune de leurs paroles a suscit&eacute; une vie plus conforme &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; et plus de foi que n'importe quelle th&eacute;orie physique, historique
+ou sociale. La g&eacute;om&eacute;trie euclidienne elle-m&ecirc;me ne r&eacute;sisterait pas &agrave;
+l'&eacute;preuve, si nous voulions la soumettre &agrave; la d&eacute;monstration au sens le
+plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de v&eacute;rit&eacute; ne
+cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la v&eacute;rit&eacute; vivante?</p>
+
+<p>C'est la force avec laquelle elle fait appel &agrave; notre c&#339;ur. Chaque parole
+sinc&egrave;re poss&egrave;de une force de r&eacute;sonance, et chaque pens&eacute;e qui est n&eacute;e,
+non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
+chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
+d&eacute;monstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
+Lorsqu'un homme se croit appel&eacute; &agrave; r&eacute;v&eacute;ler au monde une v&eacute;rit&eacute;, non parce
+qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
+qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus r&eacute;el que le monde
+qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un &eacute;gar&eacute;, sa
+poussi&egrave;re servira du moins &agrave; aplanir le chemin de ceux qui viendront
+apr&egrave;s lui, pouss&eacute;s par la v&eacute;rit&eacute;. Mais s'il lui est donn&eacute; de prononcer
+ne f&ucirc;t-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lanc&eacute; dans le monde tel
+quel et m&ecirc;me sans d&eacute;fense, fera une moisson d'&acirc;mes.</p>
+
+<p>Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
+d&eacute;couvert et r&eacute;v&eacute;l&eacute; le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
+qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
+pragmatique, &agrave; la persuasion et &agrave; la d&eacute;monstration qu'on demandera la
+lumi&egrave;re susceptible d'&eacute;clairer la route &agrave; l'initiateur et &agrave; sa suite.
+Jamais un chef ou un pr&eacute;curseur n'a &eacute;t&eacute; capable de d&eacute;rouler la cha&icirc;ne
+ininterrompue des d&eacute;monstrations, et l'e&ucirc;t-il fait, qu'on n'aurait pas
+manqu&eacute; de lui jeter &agrave; la face le mot na&iuml;f de Thersite: &laquo;Cela ne va pas!&raquo;
+La seule chose qui continue &agrave; agir dans le monde apr&egrave;s l'apaisement de
+la temp&ecirc;te des discours contradictoires, c'est l'appel &agrave; la conscience.
+Il parle bas et r&eacute;p&egrave;te dans le silence de la nuit ce que le bruit du
+jour emp&ecirc;che d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
+ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
+&eacute;vident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
+ing&eacute;nieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
+avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
+incapable de nous s&eacute;duire. La froide proposition de l'homme d'affaires
+et le cri de bataille du proph&egrave;te se ressemblent cependant en ceci que
+dans l'une et dans l'autre on sent une irr&eacute;sistible n&eacute;cessit&eacute; qui
+r&eacute;sonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
+toute d&eacute;monstration est absente; mais l'intuition devient conviction
+intime, et ce qui n'a &eacute;t&eacute; entrevu que par les yeux de l'esprit devient
+concret. Une explication, &agrave; laquelle manque cette force enfantine,
+reste, malgr&eacute; les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
+un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esth&egrave;te.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le but nous est dict&eacute; par le c&#339;ur, tandis que le chemin
+qui y conduit nous est indiqu&eacute; par la conscience.</p>
+
+<p>Dans les deux cas, il s'agit d'un s&eacute;v&egrave;re avertissement, fait pour
+consoler l'&eacute;crivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
+du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entra&icirc;n&eacute; par ses
+id&eacute;es favorites. Mais le lecteur doit se m&eacute;fier des id&eacute;es qui s'appuient
+sur des d&eacute;monstrations et ne se laisser guider que par la voix
+int&eacute;rieure qui lui parle avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, mais ne lui dit que la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>III.&mdash;Et enfin, si notre vie, au sens le plus &eacute;lev&eacute; du mot, &eacute;chappe &agrave;
+l'emprise des conditions ext&eacute;rieures, si des institutions sont
+incapables de cr&eacute;er des mani&egrave;res de penser et de sentir, si toute
+existence ext&eacute;rieure n'est que la coquille, le moule de la vie
+int&eacute;rieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
+du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
+avec la certitude qu'il est &eacute;galement accessible aux pas du corps?</p>
+
+<p>L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
+comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
+vient de l'esprit, devient r&eacute;alit&eacute; de la vie, et chacune de ces r&eacute;alit&eacute;s
+est une marche de pierre destin&eacute;e &agrave; faciliter notre ascension
+ult&eacute;rieure. Tant qu'il reste ma&icirc;tre de son m&eacute;tier et de son outil,
+l'artiste est capable d'ext&eacute;rioriser ses sensations les plus intimes et
+les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
+d&eacute;formation; mais c'est le monde qui constitue et la mati&egrave;re et l'outil
+de celui qui pense; et la pens&eacute;e n'acquiert toute sa force de v&eacute;rit&eacute; que
+lorsque le monde, confront&eacute; avec elle, se r&eacute;v&egrave;le organique et possible.
+Celui qui a essay&eacute; d'implanter dans le sol de la r&eacute;alit&eacute; des id&eacute;es n&eacute;es
+dans la libre r&eacute;gion des convictions, celui qui conna&icirc;t l'effort dur,
+jamais r&eacute;compens&eacute;, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
+th&eacute;or&egrave;mes sym&eacute;triquement arrondis et les belles erreurs de pens&eacute;e qui
+ont leur source dans la d&eacute;pr&eacute;ciation des ph&eacute;nom&egrave;nes sensibles.
+L'&Eacute;vangile serait mort depuis longtemps, s'il avait &eacute;t&eacute; consign&eacute; sur du
+parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
+revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur &eacute;rudit
+dans une langue archa&iuml;que, &eacute;maill&eacute;e de m&eacute;taphores syriennes: il nous
+parlerait plut&ocirc;t de politique et de socialisme, d'industrie et
+d'&eacute;conomie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
+consid&eacute;rant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
+mais le regard fix&eacute; sur la loi des &eacute;toiles &agrave; laquelle ob&eacute;issent nos
+c&#339;urs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ces consid&eacute;rations, faisons au retour rapide &agrave; la question que
+nous avons d&eacute;j&agrave; formul&eacute;e plus haut: comment la t&acirc;che transcendante se
+transforme-t-elle en t&acirc;che pragmatique? La t&acirc;che transcendante se r&eacute;sume
+dans les mots: croissance de l'&acirc;me. En quoi consiste la t&acirc;che
+pragmatique?</p>
+
+<p>Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-&ecirc;tre.
+Supprimer la mis&egrave;re et la pauvret&eacute; qui d&eacute;priment est un devoir humain
+naturel et facile &agrave; remplir. Les d&eacute;penses d'une ann&eacute;e de paix arm&eacute;e
+suffiraient &agrave; &eacute;teindre la dette de la soci&eacute;t&eacute; qui supporte aujourd'hui
+encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
+entra&icirc;ne. Mais cette t&acirc;che est tellement simple, tellement m&eacute;canique et,
+malgr&eacute; sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plut&ocirc;t du
+ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
+est, au fond, indiff&eacute;rent. La terre est toujours assez g&eacute;n&eacute;reuse pour
+offrir &agrave; la collectivit&eacute; suffisamment de nourriture, de v&ecirc;tements,
+d'outils et de loisirs, &agrave; la condition qu'on sache produire, consommer
+et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
+forme de vie &eacute;lev&eacute;e, personne ne le conteste; une collectivit&eacute; compos&eacute;e
+de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
+c&eacute;l&egrave;bres petites cit&eacute;s de l'antiquit&eacute; et du moyen &acirc;ge; la construction
+d'une gare exige un travail centuple de celui qui a &eacute;t&eacute; d&eacute;pens&eacute; &agrave; b&acirc;tir
+le Parth&eacute;non; et l'esprit qui aspire &agrave; une vie plus noble trouvera
+toujours, pour la r&eacute;aliser, mat&eacute;riaux et outils.</p>
+
+<p>Pas plus que le bien-&ecirc;tre, l'&eacute;galit&eacute; ne forme l'exigence ext&eacute;rieure de
+nos &acirc;mes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien fauss&eacute;, pour se
+faire le champion de l'&eacute;galit&eacute;. Que nous savons peu de la vie la plus
+intime de nos prochains! Les m&ecirc;mes mots servent &agrave; d&eacute;signer souvent des
+choses diam&eacute;tralement oppos&eacute;es; vous et moi, nous appelons <i>rouge</i> la
+couleur qui &eacute;mane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
+sensation de rouge ne correspond pas &agrave; votre sensation de vert. Le
+courage est chez l'un l'effet d'une t&eacute;m&eacute;rit&eacute; irr&eacute;fl&eacute;chie, chez un autre
+la d&eacute;cision la plus terrible de la lutte de l'&acirc;me, menac&eacute;e de deux
+dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite &agrave;
+toute tentation, et elle est pour un autre un tr&eacute;sor perdu de bonne
+heure et qu'on aspire &agrave; retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
+courant divin &eacute;manant de toutes les r&eacute;v&eacute;lations de la nature, et pour
+celui-l&agrave; un &eacute;difice artificiel, jamais achev&eacute;, fait de milliers de
+d&eacute;sirs jamais satisfaits. La nature a cach&eacute; tous ces contrastes derri&egrave;re
+les fronts humains; et afin de les att&eacute;nuer, elle offre &agrave; chacun de nous
+la possibilit&eacute; de r&eacute;aliser une infinie vari&eacute;t&eacute; de modes d'existence, de
+cr&eacute;ation et de souffrance, ce qui permet &agrave; chaque tendance de trouver
+son &eacute;quilibre, et &agrave; tout ce qui est unilat&eacute;ral de trouver un milieu qui
+le compl&egrave;te. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
+une justice m&eacute;canique? De m&ecirc;me que l'in&eacute;galit&eacute; de deux hauteurs
+s'accentue &agrave; nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base &eacute;gale, de m&ecirc;me
+l'in&eacute;galit&eacute; des cr&eacute;atures vivantes ne peut que prendre des proportions
+caricaturales &agrave; la suite d'une &eacute;galisation forc&eacute;e des conditions de
+leurs vies respectives. Contentons-nous des m&eacute;canismes de la vie qui,
+tels que le droit p&eacute;nal et policier, les r&egrave;gles de l'&eacute;change et du
+commerce, servent &agrave; assurer l'ordre radical et r&eacute;alisent ainsi une
+partie tout au moins de l'&eacute;galit&eacute;, laquelle, au fond, n'a pour but que
+de prot&eacute;ger les mauvais contre les bons; tout ce qui d&eacute;passe ce domaine,
+n'est qu'une aspiration irr&eacute;fl&eacute;chie d'un faux sentiment d'&eacute;galit&eacute; qui a
+sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Jamais l'&eacute;galit&eacute; ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
+vie int&eacute;rieure. En serait-il autrement de la libert&eacute;?</p>
+
+<p>Libert&eacute;! &Agrave; c&ocirc;t&eacute; du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
+langue et, pourtant, malheur &agrave; celui qui, confiant et inspir&eacute;, le laisse
+retentir dans notre pays sans r&eacute;serve ni restriction. Il verra se ruer
+sur lui tous les ma&icirc;tres d'&eacute;cole et tous les policiers qui, arm&eacute;s de
+toutes les distinctions des philosophes et de tous les pr&eacute;jug&eacute;s de
+l'&Eacute;tat policier, lui prouveront que la supr&ecirc;me libert&eacute; r&eacute;side dans le
+manque de libert&eacute; et que toute lutte pour la libert&eacute; ne peut que
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en guerre civile.</p>
+
+<p>Mais qui donc confondrait la libert&eacute; avec la licence? Celui cependant
+qui cherche &agrave; me persuader qu'en fin de compte ma volont&eacute; elle-m&ecirc;me
+n'est pas libre, que l'autorit&eacute; et le parti dont je suis membre
+r&eacute;agissent sur moi en limitant ma libert&eacute;, que l'adversaire que je
+combats est pour moi un obstacle, que l'&eacute;tat d'&eacute;quilibre humain comporte
+des restrictions, celui-l&agrave; jongle avec les demi-v&eacute;rit&eacute;s et &eacute;gr&egrave;ne des
+&eacute;pis vides.</p>
+
+<p>Un arbre pousse en libert&eacute;. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser &agrave;
+droite et &agrave; gauche ou grandir jusqu'&agrave; toucher le ciel. Il en est emp&ecirc;ch&eacute;
+par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
+cellule de son tronc puisse &eacute;migrer dans la cime, ni qu'une feuille
+puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accro&icirc;tre
+aux d&eacute;pens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
+d'une loi organique int&eacute;rieure. Cette loi r&egrave;gne en toute libert&eacute;, et au
+moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
+aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
+ordonne que l'ann&eacute;e solaire soit salu&eacute;e par des germes et des bourgeons,
+b&eacute;nie par des fruits et termin&eacute;e dans le recueillement.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que l'arbre est entour&eacute; d'une cl&ocirc;ture. Le d&eacute;veloppement des
+racines et des branches s'en trouve entrav&eacute;, le vent et le soleil ne
+p&eacute;n&egrave;trent plus jusqu'&agrave; lui, dont la croissance languissante ob&eacute;it &agrave; une
+nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-m&ecirc;me, il n'est
+plus l'expression d'une n&eacute;cessit&eacute; organique int&eacute;rieure; la limitation
+qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est impos&eacute;e
+par un sort ext&eacute;rieur, violent; la libert&eacute; a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; la
+contrainte.</p>
+
+<p>Si la libert&eacute; est difficile &agrave; d&eacute;crire et &agrave; d&eacute;finir, son contraire, la
+contrainte, est facile &agrave; reconna&icirc;tre. Pour chaque organisme, qu'il
+s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un &Eacute;tat, la contrainte n'est autre
+chose qu'une entrave impos&eacute;e par une loi ext&eacute;rieure ou int&eacute;rieure, une
+entrave qui ne r&eacute;sulte pas de n&eacute;cessit&eacute;s inh&eacute;rentes &agrave; l'essence m&ecirc;me de
+l'organisme ou &agrave; celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
+C'est donc la n&eacute;cessit&eacute; qui fournit le crit&egrave;re aussi bien de la
+contrainte que de la libert&eacute;. Les avocats des subordinations, des
+soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
+donn&eacute;, la preuve que la n&eacute;cessit&eacute; existe r&eacute;ellement et dans une mesure
+telle que la suppression de l'entrave entra&icirc;nerait la d&eacute;ch&eacute;ance ou la
+ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente pr&eacute;somption que
+de pr&eacute;tendre que la soumission est une fin en soi. Cette pr&eacute;somption
+conduit tout droit &agrave; l'esclavage. Seule la n&eacute;cessit&eacute; organique peut
+&ecirc;tre voulue de Dieu.</p>
+
+<p>Lorsque la cause de la limitation et de la d&eacute;pendance r&eacute;side, non dans
+une n&eacute;cessit&eacute; vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
+partie, mais dans la volont&eacute; et la force d'un organisme &eacute;tranger, on se
+trouve en pr&eacute;sence d'un &eacute;tat d'esclavage.</p>
+
+<p>Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
+christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie ext&eacute;rieure, mais
+sans s'opposer au d&eacute;veloppement des forces de l'&acirc;me, sans fermer l'acc&egrave;s
+du royaume des cieux. La force d'&acirc;me d'&Eacute;pict&egrave;te a grandi dans
+l'esclavage; l'&eacute;panouissement du moyen &acirc;ge chr&eacute;tien a &eacute;t&eacute; l'&#339;uvre des
+couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas &agrave;
+savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
+immuable par la gr&acirc;ce de la libert&eacute; int&eacute;rieure, mais nous voulons
+trouver la v&eacute;ritable forme de la vie, celle qui ouvre &agrave; l'humanit&eacute; le
+chemin de l'&acirc;me. Or, ce chemin ne peut &ecirc;tre suivi que par ceux qui
+jouissent de la possibilit&eacute; du d&eacute;veloppement organique, par ceux qui
+sont capables de se d&eacute;terminer d'une fa&ccedil;on autonome et de porter la
+responsabilit&eacute; de leurs actes. Ce chemin ne peut pas &ecirc;tre celui de la
+contrainte, de la soumission pr&eacute;destin&eacute;e. Nous savons ceci: l'esclavage
+est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Il n'y a rien dont notre &eacute;poque soit aussi fi&egrave;re que de l'abolition de
+l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-m&ecirc;me ne
+figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-m&ecirc;me se nomme
+citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'ob&eacute;it
+qu'aux autorit&eacute;s de l'&Eacute;tat, forme des syndicats, &eacute;lit et administre. Il
+n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
+il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
+le personnel, il accepte du travail, il est employ&eacute;. Il ne reconna&icirc;t pas
+de ma&icirc;tre, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
+l'injurier ni de le punir. Il peut donner cong&eacute;, s'en aller o&ugrave; il veut;
+il peut se mettre en gr&egrave;ve, se promener les bras crois&eacute;s: il est, comme
+il le dit lui-m&ecirc;me, libre.</p>
+
+<p>Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
+appelle instruits et poss&eacute;dants, il se retrouve, au bout de quelques
+jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au m&ecirc;me travail
+de huit heures par jour, sous la m&ecirc;me surveillance, avec le m&ecirc;me salaire
+et les m&ecirc;mes jouissances, avec la m&ecirc;me libert&eacute; et les m&ecirc;mes droits.
+Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
+d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'&acirc;ge et m&egrave;ne une vie sans
+loisirs et sans recueillement. Le monde m&eacute;canis&eacute; lui appara&icirc;t comme une
+&eacute;nigme compliqu&eacute;e dont le journal de son parti n'&eacute;claire pour lui qu'un
+seul c&ocirc;t&eacute;; le monde sup&eacute;rieur lui appara&icirc;t &agrave; travers l'extrait d'un
+sermon ou d'une description populaire; l'homme lui appara&icirc;t comme un
+ennemi, lorsqu'il appartient &agrave; un cercle &eacute;tranger au sien; comme un
+camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du m&ecirc;me cercle que lui;
+l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.</p>
+
+<p>Les droits civiques subsistent, avant tout le droit &eacute;lectoral sous ses
+deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
+autorit&eacute;s, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
+chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
+l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malm&egrave;nent et le
+maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
+syndiquer et s'organiser, se r&eacute;unir et faire des d&eacute;monstrations; il
+reste toujours celui qui est gouvern&eacute; et qui ob&eacute;it, alors que les si&egrave;ges
+dor&eacute;s sont r&eacute;serv&eacute;s &agrave; ceux qui habitent dans de belles avenues plant&eacute;es
+d'arbres, se prom&egrave;nent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
+qui sont rev&ecirc;tus des responsabilit&eacute;s, des dignit&eacute;s et de la puissance.</p>
+
+<p>Mais la vie bourgeoise est libre. Ici r&egrave;gne la concurrence; l'homme fort
+et rus&eacute; peut risquer et gagner, sous la r&eacute;serve de quelques lois et
+r&egrave;gles insignifiantes; cette ar&egrave;ne est ouverte &agrave; tous. Mais, encore une
+fois, tous ne r&eacute;ussissent pas &agrave; y p&eacute;n&eacute;trer. Le cercle est jalousement
+ferm&eacute;, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'&agrave; celui qui a d&eacute;j&agrave;
+quelque chose; ce qu'on poss&egrave;de peut &ecirc;tre augment&eacute; et multipli&eacute;, mais il
+faut, avant tout, poss&eacute;der. On poss&egrave;de ce qui avait appartenu aux a&iuml;eux,
+ce que ceux-ci ont laiss&eacute; et transmis sous la forme soit de l'&eacute;ducation,
+soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
+exploit&eacute;s, un pfennig d'&eacute;pargne devienne le point de d&eacute;part d'une
+fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
+payer cher son entr&eacute;e dans la classe de ceux qui poss&egrave;dent.</p>
+
+<p>C'est ainsi que de tous c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;l&egrave;vent des murailles de verre,
+transparentes et infranchissables, au-del&agrave; desquelles se trouvent
+libert&eacute;, ind&eacute;pendance, bien-&ecirc;tre et puissance. Les clefs qui ouvrent
+l'acc&egrave;s dans le pays d&eacute;fendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
+et l'autre &eacute;tant des biens h&eacute;r&eacute;ditaires.</p>
+
+<p>Aussi bien l'exclu se voit-il priv&eacute; du dernier espoir: celui de voir ses
+enfants jouir un jour de ce qui lui est refus&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me. Il quitte ce
+monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a &eacute;t&eacute; utile ni &agrave;
+lui, ni &agrave; ses enfants, mais &agrave; d'autres et aux descendants de ces autres,
+dont le sort &eacute;tait &eacute;galement h&eacute;r&eacute;ditaire, pr&eacute;destin&eacute; et in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>Que signifie tout cela? Cela ne ressemble &eacute;videmment pas &agrave; l'ancien
+esclavage qui &eacute;tait personnel et qui, r&eacute;unissant (ce qui, il est vrai,
+n'&eacute;tait pas tout &agrave; fait naturel) les destin&eacute;es de deux hommes ou de deux
+familles sous le m&ecirc;me toit, sauvegardait la derni&egrave;re communaut&eacute; humaine
+o&ugrave; chacun s'int&eacute;ressait encore au sort de ceux avec lesquels il &eacute;tait
+appel&eacute; &agrave; vivre. L'&eacute;tat de choses dont nous parlons constitue, sous les
+apparences de la libert&eacute; et de l'ind&eacute;pendance, une subordination
+anonyme, non d'homme &agrave; homme, mais de peuple &agrave; peuple; subordination o&ugrave;
+les r&ocirc;les peuvent &ecirc;tre intervertis &agrave; tout instant, mais qui n'en est pas
+moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilat&eacute;rale.
+Cette servitude h&eacute;r&eacute;ditaire existe dans tous les pays de vieille
+civilisation; ceux qui la subissent ont les m&ecirc;mes origines, parlent la
+m&ecirc;me langue, professent la m&ecirc;me foi que ceux qui en b&eacute;n&eacute;ficient. Ils
+forment ce qu'ils nomment eux-m&ecirc;mes le prol&eacute;tariat.</p>
+
+<p>Qu'une moiti&eacute; de l'humanit&eacute; maintienne dans un &eacute;tat de servitude
+&eacute;ternelle l'autre qui, cependant, pr&eacute;sente la m&ecirc;me conformation physique
+et poss&egrave;de les m&ecirc;mes aptitudes intellectuelles qu'elle, voil&agrave; ce qui est
+incompatible avec la libert&eacute; de l'&acirc;me et la possibilit&eacute; de son
+ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moiti&eacute;s n'agit
+pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
+bien de la communaut&eacute;. Il reste toujours que la moiti&eacute; sup&eacute;rieure agit
+en pleine ind&eacute;pendance et directement, tandis que l'inf&eacute;rieure, sans
+avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
+contrainte de la sup&eacute;rieure. On ne voit jamais un membre de la couche
+sup&eacute;rieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
+inf&eacute;rieure; quant &agrave; l'ascension des membres de cette derni&egrave;re, elle se
+heurte, faute d'instruction et de fortune, &agrave; des obstacles tellement
+formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
+citer un de leurs cong&eacute;n&egrave;res comme ayant appartenu soit lui-m&ecirc;me, soit
+par ses ascendants, aux classes inf&eacute;rieures.</p>
+
+<p>L'inertie et l'int&eacute;r&ecirc;t sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
+&agrave; la d&eacute;fense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Am&eacute;rique,
+du servage en Russie a suscit&eacute; une vive sympathie, surtout chez ceux qui
+n'ont pas &eacute;t&eacute; l&eacute;s&eacute;s par ces mesures; les propri&eacute;taires de b&eacute;tail
+domestique humain all&eacute;guaient, pour la d&eacute;fense de leurs institutions,
+les m&ecirc;mes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
+eccl&eacute;siastiques, des hommes d'&Eacute;tat et des capitalistes pour d&eacute;fendre la
+n&eacute;cessit&eacute; de la non-libert&eacute;: d&eacute;pendance voulue de Dieu, service &agrave;
+n'importe quel poste, humilit&eacute;, mod&eacute;ration; mais il reste bien entendu
+que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.</p>
+
+<p>Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
+mat&eacute;riels d&eacute;fendent leurs convictions &eacute;go&iuml;stes avec la plus enti&egrave;re
+bonne foi, car ce qui existe leur para&icirc;t d'une l&eacute;gitimit&eacute; tellement
+absolue, fond&eacute; sur des bases tellement solides, tellement immuable et
+irrempla&ccedil;able qu'&agrave; leur avis rien ne pourrait &ecirc;tre transform&eacute; ou modifi&eacute;
+sans qu'il en r&eacute;sult&acirc;t un effondrement g&eacute;n&eacute;ral. Ce jugement &eacute;troit,
+dict&eacute; en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
+contribu&eacute; &agrave; le provoquer et &agrave; l'affermir que la lutte et le plan de
+lutte du mouvement socialiste.</p>
+
+<p>Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'&eacute;tait
+pas un proph&egrave;te, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
+c&#339;ur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
+dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
+pouss&eacute; l'erreur jusqu'&agrave; attribuer &agrave; la science le pouvoir de d&eacute;terminer
+des valeurs et de poser des fins; il m&eacute;prisait ces forces que sont la
+conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
+&eacute;ternelle.</p>
+
+<p>C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acqu&eacute;rir la force de b&acirc;tir;
+alors m&ecirc;me que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
+adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
+qui &eacute;taient propos&eacute;s et les rejetait. Il n'a jamais &eacute;t&eacute; capable
+d'indiquer un but clair; ses discours passionn&eacute;s n'&eacute;taient
+qu'accusations et r&eacute;quisitoires, son activit&eacute; se bornait &agrave; l'agitation
+et &agrave; des proc&eacute;d&eacute;s policiers. &Agrave; la place de la conception g&eacute;n&eacute;rale du
+monde, il a dress&eacute; la question des biens, et m&ecirc;me le triste &laquo;mien et
+tien&raquo; du probl&egrave;me du capital devait, d'apr&egrave;s lui, &ecirc;tre r&eacute;solu d'apr&egrave;s
+les simples proc&eacute;d&eacute;s pratiques de la science &eacute;conomique et politique. On
+voyait de temps &agrave; autre un penseur insatisfait tenter des incursions
+dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
+l'Absolu: toutes ces forces n'&eacute;taient jamais consid&eacute;r&eacute;es comme les
+centres solaires du mouvement; c'&eacute;taient des foyers lumineux p&acirc;les et
+excentriques, auxquels on accordait un int&eacute;r&ecirc;t esth&eacute;tique. Au centre de
+l'ar&egrave;ne se dressait le mat&eacute;rialisme sans Dieu, le mat&eacute;rialisme dont la
+force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
+pr&ecirc;chait l'utile &agrave; la place de l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>D'une n&eacute;gation peut na&icirc;tre un parti, mais non un mouvement universel
+qui, lui, est pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de visions et de paroles proph&eacute;tiques, et non d'un
+programme. La parole proph&eacute;tique est toujours un mot unique, id&eacute;al:
+Dieu, foi, patrie, libert&eacute;, humanit&eacute;, &acirc;me; la propri&eacute;t&eacute; et la
+r&eacute;partition de la propri&eacute;t&eacute; sont pour le proph&egrave;te choses secondaires,
+illusoires; et m&ecirc;me la vie et la mort, le bonheur humain, la mis&egrave;re, la
+maladie et la guerre ne sont &agrave; ses yeux ni fins derni&egrave;res, ni dangers
+supr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Jamais le socialisme n'a suscit&eacute; d'enthousiasme dans les c&#339;urs des
+hommes; jamais une grande et heureuse action n'a &eacute;t&eacute; accomplie en son
+nom. Il a &eacute;veill&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts et inspir&eacute; la peur, mais int&eacute;r&ecirc;ts et peur
+peuvent jouer un r&ocirc;le dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
+&eacute;poque. Enferm&eacute; dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
+terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallis&eacute; en un parti, dans
+la conviction inconcevablement erron&eacute;e qu'il suffisait de mettre en
+&#339;uvre une seule force pour obtenir un r&eacute;sultat d&eacute;finitif. Le
+marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le d&eacute;truire; celui qui veut
+transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
+lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
+trouve un &eacute;cho, aussi timide soit-il, dans tous les c&#339;urs et leur
+fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti domin&eacute; par des
+int&eacute;r&ecirc;ts assourdit et fait boucher les oreilles.</p>
+
+<p>Si l'on consid&egrave;re, dans ses traits les plus saillants, l'action
+socialiste, telle qu'elle s'est d&eacute;roul&eacute;e au cours de trois g&eacute;n&eacute;rations,
+on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
+organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
+dans une mesure extraordinaire l'esprit de r&eacute;action, de d&eacute;truire l'id&eacute;e
+lib&eacute;rale et de d&eacute;pr&eacute;cier le sentiment de la libert&eacute;. Le jour o&ugrave; le
+socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
+d'argent et de biens et o&ugrave; il a r&eacute;ussi &agrave; attirer les masses sous cette
+banni&egrave;re, l'id&eacute;e qui &eacute;tait &agrave; sa base se trouva bris&eacute;e; l'aspiration &agrave;
+l'ind&eacute;pendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultiv&eacute; s'est
+d&eacute;tourn&eacute; de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise &agrave; trembler; la
+r&eacute;action poss&eacute;dante a vu ses forces doubler, gr&acirc;ce &agrave; l'afflux de
+nouvelles recrues et &agrave; des mesures de pr&eacute;caution opportunes, et elle
+riait dans son for int&eacute;rieur de ces pauvres diables de prol&eacute;taires qui,
+tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
+acclamant la r&eacute;publique et le communisme, consolidaient le tr&ocirc;ne et
+l'autel. Int&eacute;rieurement association d'int&eacute;r&ecirc;ts, ext&eacute;rieurement
+hi&eacute;rarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
+mouvement mondial, d&eacute;chut au rang d'un simple parti, devint la proie de
+la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement &agrave;
+tout ce qui s'&eacute;tait vu aux &eacute;poques fortes, il perdait en efficacit&eacute;, &agrave;
+mesure que le nombre de ses adeptes et adh&eacute;rents augmentait.</p>
+
+<p>Nous devons nous arracher &agrave; cette inertie de la conscience qu'a laiss&eacute;e
+au c&#339;ur de l'Europe la r&eacute;sistance aux tristes paradis utilitaires, aux
+id&eacute;aux de tr&eacute;teaux et de foire, aux phrases &agrave; effet lanc&eacute;es sans
+conviction et aux invectives mena&ccedil;antes. Si nous r&eacute;ussissons &agrave; nous
+rendre compte de toute l'indignit&eacute; que nous vaut la servitude de
+millions d'hommes faits, comme nous, &agrave; l'image de Dieu, ayant tous les
+droits &agrave; notre amour, nous n'&eacute;prouverons aucune r&eacute;pugnance &agrave; faire une
+partie du chemin c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec le socialisme, tout en d&eacute;savouant ses
+fins. Si nous aspirons, dans le monde int&eacute;rieur, au d&eacute;veloppement de
+l'&acirc;me, nous aspirons, dans le monde visible, &agrave; la disparition de
+l'esclavage h&eacute;r&eacute;ditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui
+ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous consid&eacute;rions une
+certaine r&eacute;partition des biens comme une chose essentielle en soi, une
+certaine hi&eacute;rarchie des droits de jouissance comme une chose d&eacute;sirable,
+une certaine formule utilitaire comme d&eacute;cisive. Il ne s'agit ni de faire
+dispara&icirc;tre les in&eacute;galit&eacute;s des destin&eacute;es et exigences humaines, ni de
+rendre tous les hommes ind&eacute;pendants ou ais&eacute;s ou heureux, ni d'accorder &agrave;
+tous les hommes les m&ecirc;mes droits: il s'agit de mettre &agrave; la place d'une
+institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilit&eacute;
+personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la libert&eacute;, au lieu de
+leur imposer une libert&eacute; toute faite. Peu importent les sacrifices
+humains et moraux qu'exige cette r&eacute;forme, car le but que nous
+poursuivons consiste, non &agrave; obtenir une utilit&eacute; ou un avantage
+quelconques, mais &agrave; ranger le monde sous la loi divine. Et alors m&ecirc;me
+que le r&egrave;gne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur
+terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la
+marche de la civilisation et les progr&egrave;s de la culture, ce serait l&agrave; un
+effet tout &agrave; fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question
+de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces
+inconv&eacute;nients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne
+tirerons de ce r&eacute;sultat n&eacute;gatif aucun encouragement suppl&eacute;mentaire &agrave;
+poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons
+besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre t&acirc;che nous est
+dict&eacute;e par des raisons ext&eacute;rieures tir&eacute;es de la dignit&eacute; et de la justice
+de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison
+int&eacute;rieure qui n'est autre que la loi de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant
+quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette mani&egrave;re
+prudente, fond&eacute;e sur la d&eacute;monstration et la persuasion et si ch&egrave;re &agrave;
+l'homme politique qui la qualifie de concr&egrave;te, nous croyons devoir
+attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui
+s'&eacute;vertuent &agrave; fournir des arguments &agrave; une conviction r&eacute;pandue et &agrave; la
+rendre irr&eacute;futable, jusqu'au jour o&ugrave; une nouvelle conviction vient la
+supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de pr&eacute;misses donn&eacute;es les
+cons&eacute;quences les plus utiles. Malgr&eacute; toute la certitude math&eacute;matique de
+leur m&eacute;thode, il manque g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; ces deux cat&eacute;gories d'ouvrages
+la certitude du but qui, elle, n'est jamais math&eacute;matique, mais est
+toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de pr&eacute;tendre &agrave; une certitude
+quelconque, nous chercherons seulement &agrave; formuler, dans les pages qui
+suivent, des sentiments et appr&eacute;ciations &eacute;clair&eacute;s par la pens&eacute;e. C'est
+que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,
+mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une
+mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit
+objectif, l'appr&eacute;ciation des r&eacute;alit&eacute;s se trouvera soumise de ce fait
+m&ecirc;me, et sans que nous ayons &agrave; intervenir, au crit&egrave;re de la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Or, la fin &agrave; laquelle nous aspirons s'appelle libert&eacute; humaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_CHEMIN" id="LE_CHEMIN"></a>LE CHEMIN</h2>
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<h3>LE CHEMIN DE L'&Eacute;CONOMIE</h3>
+
+
+<p>Pendant un si&egrave;cle, notre pens&eacute;e s'&eacute;tait servie de la m&eacute;thode historique;
+aujourd'hui, cette m&eacute;thode est en voie de d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence et devient
+nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.</p>
+
+<p>Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur
+sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications
+lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et
+leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'&ecirc;tre:
+une cr&eacute;ature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.</p>
+
+<p>On peut, par abr&eacute;viation, appeler ce ph&eacute;nom&egrave;ne <i>substitution de la
+raison d'&ecirc;tre</i>.</p>
+
+<p>Cette substitution tient &agrave; ce que le nombre de formes que peut rev&ecirc;tir
+une institution est limit&eacute;, que par paresse et par &eacute;conomie l'esprit se
+sert volontiers de formules d&eacute;j&agrave; existantes et que la continuit&eacute; du
+progr&egrave;s dans le temps ne permet de reconna&icirc;tre que difficilement le
+moment o&ugrave; s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau
+nom, l'&eacute;limination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles
+mani&egrave;res de voir.</p>
+
+<p>La m&eacute;thode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante
+et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines
+qualifications, de d&eacute;montrer l'&eacute;volution de genres litt&eacute;raires, de
+mettre en lumi&egrave;re des mouvements et changements fonctionnels; mais elle
+aboutit &agrave; des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer
+l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son
+d&eacute;veloppement ult&eacute;rieur. Il peut &ecirc;tre int&eacute;ressant de savoir qu'il existe
+une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il
+serait dangereux de tirer de l'art de l'ing&eacute;nieur des conclusions
+relatives aux institutions eccl&eacute;siastiques; il est tr&egrave;s instructif de
+savoir que la com&eacute;die de salon fran&ccedil;aise se rattache par un
+d&eacute;veloppement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait
+recommander &agrave; un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le
+choix de ses pi&egrave;ces par des consid&eacute;rations arch&eacute;ologiques.</p>
+
+<p>On raille la conception contractuelle de l'&Eacute;tat, qui avait &eacute;t&eacute; formul&eacute;e
+par les Fran&ccedil;ais du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, et on lui oppose des d&eacute;ductions
+tir&eacute;es de la pr&eacute;histoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui
+repose sur un &eacute;quilibre de forces comporte plus de rapports contractuels
+que de fonctions tot&eacute;miques ou patriarcales, et les transformations que
+subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se
+rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de
+rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'&ecirc;tre
+n'est aussi manifeste que dans la nature de l'&Eacute;tat; d'o&ugrave; la vanit&eacute; des
+efforts tendant &agrave; trouver une d&eacute;finition historiquement compr&eacute;hensive de
+cet organisme. Sous une apparente immutabilit&eacute; et sans changer de nom,
+celui-ci se renouvelle &agrave; chaque g&eacute;n&eacute;ration et ne peut &ecirc;tre envisag&eacute; au
+point de vue de la continuit&eacute; que sous sa forme m&eacute;taphysique, en tant
+que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste
+en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un
+d&eacute;veloppement ult&eacute;rieur.</p>
+
+<p>De la fausse application du point de vue historique d&eacute;coule la fausse
+appr&eacute;ciation du &laquo;fait historique&raquo;, comme &eacute;tant valeur absolue, et de la
+tradition, comme &eacute;tant une force positive. La valeur du fait historique
+consiste dans son caract&egrave;re historiquement passager et provisoire; n&eacute; &agrave;
+titre de nouveaut&eacute; r&eacute;volutionnaire, il dispara&icirc;t, d&egrave;s qu'il devient
+d&eacute;suet et qu'il se trouve d&eacute;pass&eacute; par d'autres faits; il ne r&eacute;ussit &agrave; se
+maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure o&ugrave; il est capable de
+rendre service et o&ugrave; il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la
+tradition r&eacute;side en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, gr&acirc;ce &agrave; elle,
+gagne ainsi en stabilit&eacute;; le nom moins emphatique de <i>moment d'inertie</i>
+d&eacute;finit tr&egrave;s bien cette force purement n&eacute;gative qui, malgr&eacute; sa grande
+importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection
+th&eacute;orique. Elle avait poss&eacute;d&eacute; jadis cette valeur &agrave; l'&eacute;gard de
+convictions religieuses et philosophiques, et elle y pr&eacute;tend encore
+aujourd'hui &agrave; l'&eacute;gard de conceptions sociales et politiques. Mais tout
+en lui refusant cette valeur th&eacute;orique, nous devons reconna&icirc;tre qu'elle
+poss&egrave;de en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de
+ralentissement, une valeur esth&eacute;tique, qui s'exprime en formules,
+costumes, c&eacute;r&eacute;monies et f&ecirc;tes et communique couleur, allure et caract&egrave;re
+&agrave; la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un
+orgueil justifi&eacute;, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations
+pleines de vitalit&eacute;, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple
+spectacle, et non l'essence m&ecirc;me de leur vie. C'est pour nous une
+solennit&eacute; charmante que de voir le roi de Prusse se pr&eacute;senter sous
+l'aspect de l'&eacute;lecteur de Brandebourg; mais il serait dangereux de
+conclure, sous l'impression de cette c&eacute;r&eacute;monie, que la province actuelle
+de Brandebourg a le droit de pr&eacute;tendre &agrave; des privil&egrave;ges politiques au
+pr&eacute;judice de la Sil&eacute;sie ou des pays rh&eacute;nans.</p>
+
+<p>Ces remarques pr&eacute;liminaires &eacute;taient n&eacute;cessaires pour faire comprendre
+notre m&eacute;thode de travail et expliquer ce que nous entendons par
+&laquo;substitution de la raison d'&ecirc;tre&raquo;.</p>
+
+
+
+<p style="margin-top: 2em;">L'existence de l'ancien f&eacute;odalisme &eacute;tait justifi&eacute;e pratiquement par
+l'habitude de porter les armes, par la sup&eacute;riorit&eacute; humaine, par
+l'organisation et le droit d'occupation des conqu&eacute;rants du pays; elle
+&eacute;tait justifi&eacute;e t&eacute;l&eacute;ogiquement par l'aptitude &agrave; l'administration et &agrave; la
+protection, qui reposait sur des propri&eacute;t&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditaires. Cette
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, &agrave; son tour, &eacute;tait cr&eacute;&eacute;e par l'&eacute;ducation, dont le but principal
+consistait &agrave; apprendre le maniement des armes et &agrave; entretenir l'esprit
+guerrier, par la culture de propri&eacute;t&eacute;s corporelles et mentales adapt&eacute;es
+&agrave; cet esprit, par la cons&eacute;cration religieuse de ces propri&eacute;t&eacute;s, par
+l'&eacute;limination de tout m&eacute;lange de sang, par le maintien des classes
+inf&eacute;rieures dans un &eacute;tat de suj&eacute;tion et de tranquillit&eacute; forc&eacute;es.</p>
+
+<p>L'augmentation de la population, l'intensit&eacute; croissante de l'&eacute;conomie
+ont emp&ecirc;ch&eacute; la couche sociale sup&eacute;rieure de s'&eacute;tendre dans les m&ecirc;mes
+proportions que la couche inf&eacute;rieure. Les fils cadets ne pouvant &ecirc;tre
+suffisamment dot&eacute;s entraient dans les rangs de l'&Eacute;glise ou &eacute;migraient,
+des propri&eacute;t&eacute;s se morcel&egrave;rent, d'autres fusionn&egrave;rent ensemble, des
+domaines eccl&eacute;siastiques et territoriaux se form&egrave;rent, la bourgeoisie
+des villes fit son apparition, et la couche sup&eacute;rieure, immobile au
+milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bient&ocirc;t en &eacute;tat de
+recouvrir la couche inf&eacute;rieure. Au dernier moment, lorsque la charge de
+porter les armes fut &eacute;galement &eacute;tendue &agrave; celle-ci, l'organisation
+f&eacute;odale avait perdu son dernier droit &agrave; l'existence.</p>
+
+<p>Une nouvelle classe sociale &eacute;tait venue s'ins&eacute;rer dans le corps de la
+nation; ce fut la classe, elle aussi h&eacute;r&eacute;ditaire, de ceux qui poss&egrave;dent.</p>
+
+<p>Les propri&eacute;t&eacute;s nobiliaires et eccl&eacute;siastiques, les colonies, les
+monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources
+d'accumulation de capitaux; la m&eacute;canisation des m&eacute;tiers, de la
+technique, des moyens de transports, de la pens&eacute;e et de la recherche
+avait transform&eacute; la vie, et le mouvement g&eacute;n&eacute;ral du monde s'&eacute;tait
+orient&eacute; dans la direction de la fructification du capital. La puissance
+h&eacute;r&eacute;ditaire du capital fut une cons&eacute;quence de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; de l'&eacute;tat
+social, du sol et des biens mobiliers; comme sa l&eacute;gitimit&eacute; n'&eacute;tait pas
+mise en doute, personne n'&eacute;prouvait le besoin de lui fournir des raisons
+th&eacute;oriques.</p>
+
+<p>On aurait pu, &agrave; la rigueur, lui trouver au d&eacute;but une certaine
+justification interne: le capital se pr&eacute;sentait principalement sous la
+forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux g&eacute;n&eacute;rations et exige
+une s&eacute;rie ininterrompue de guides et directeurs comp&eacute;tents, s&eacute;rie qui ne
+pouvait &ecirc;tre assur&eacute;e que par l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; et qui &eacute;tait un ph&eacute;nom&egrave;ne
+courant dans l'&eacute;conomie rurale. Pour former ces guides et directeurs,
+l'instruction et l'&eacute;ducation dispens&eacute;es par la communaut&eacute; &eacute;taient
+particuli&egrave;rement insuffisantes; la maison du propri&eacute;taire &eacute;tait un
+centre o&ugrave; l'on pouvait recevoir une &eacute;ducation intellectuelle de
+beaucoup sup&eacute;rieure &agrave; celle de la communaut&eacute; et reposant sur une base
+exp&eacute;rimentale infiniment plus large. Il y avait l&agrave; une garantie pour la
+centralisation des moyens qui ne pouvaient &ecirc;tre efficaces qu'&agrave; la faveur
+de leur accumulation entre les m&ecirc;mes mains.</p>
+
+<p>Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caract&egrave;re h&eacute;r&eacute;ditaire
+de la puissance capitaliste: l'&eacute;cole populaire, par le nivellement de
+l'instruction; la cr&eacute;ation de l'association de capitaux qui devait
+rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la n&eacute;cessit&eacute; d'une
+direction h&eacute;r&eacute;ditaire; l'&eacute;mancipation politico-militaire, par la
+diffusion de l'aptitude &agrave; administrer et par l'&eacute;largissement de
+l'horizon intellectuel.</p>
+
+<p>Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en
+attendre, cela tient &agrave; l'accroissement incroyablement rapide de la
+puissance du capital, qui, gr&acirc;ce &agrave; son alliance avec les puissances
+territoriales et f&eacute;odales encore existantes, &agrave; la multiplication des
+relations et des int&eacute;r&ecirc;ts, &agrave; l'&eacute;ducation et au genre de vie, gr&acirc;ce &agrave;
+l'influence exerc&eacute;e par la presse et gr&acirc;ce aussi au fait qu'elle &eacute;tait
+devenue politiquement indispensable, s'&eacute;tait cristallis&eacute;e en une classe
+bien d&eacute;limit&eacute;e qui d&eacute;fendait collectivement son droit contre les
+attaques qu'elle croyait dict&eacute;es, non par la raison, mais par des
+int&eacute;r&ecirc;ts oppos&eacute;s.</p>
+
+<p>La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la
+destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,
+leur consolidation. Voici en effet ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: la nouvelle
+couche de poss&eacute;dants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, &eacute;tait
+incapable de se cr&eacute;er une vie personnelle; elle fut oblig&eacute;e d'emprunter
+la forme de sa nouvelle vie &agrave; ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, dont elle devint ainsi
+la d&eacute;bitrice et la subordonn&eacute;e. En outre, les dynasties continuaient &agrave;
+r&eacute;server toutes leurs sympathies &agrave; la couche f&eacute;odale qui leur &eacute;tait
+famili&egrave;re depuis plus longtemps, poss&eacute;dait une exp&eacute;rience
+administrative et militaire, restait attach&eacute;e au sol et immuable, s'en
+remettait volontiers &agrave; la couronne quant aux conditions de sa vie
+mat&eacute;rielle et semblait ainsi offrir un appui plus s&ucirc;r aux exigences
+monarchiques imm&eacute;diates. En troisi&egrave;me lieu, enfin, chacune des couches
+dominantes avait ses convenances: la noblesse riche poss&eacute;dait un double
+avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa
+caste, plut&ocirc;t qu'au profit de sa classe.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la soci&eacute;t&eacute; europ&eacute;enne repr&eacute;sente comme une image bris&eacute;e
+r&eacute;sultant de la double r&eacute;fraction de deux axes. La couche f&eacute;odale,
+toujours essentielle, s'affirme &agrave; la faveur de la couche capitaliste,
+plus apparente, les deux restent h&eacute;r&eacute;ditaires et s'accordent en ce
+qu'elles provoquent, par r&eacute;action, un &eacute;tat de souffrance qui, du c&ocirc;t&eacute;
+capitaliste, devient le sort in&eacute;luctable des masses.</p>
+
+<p>Si nous avons reconnu, par une s&eacute;v&egrave;re anticipation, que ce sort est
+incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour
+nous &eacute;vident que l'organisation future, malgr&eacute; sa possible
+diff&eacute;renciation et hi&eacute;rarchisation, ne pourra plus &ecirc;tre fond&eacute;e sur la
+perp&eacute;tuit&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire.</p>
+
+<p>Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus
+reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale
+l'accord entre la volont&eacute; collective et la volont&eacute; individuelle et devra
+laisser une place assez large &agrave; la d&eacute;termination autonome, &agrave; la
+responsabilit&eacute; et au d&eacute;veloppement spirituel.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la renaissance que nous r&ecirc;vons ne nous appara&icirc;t plus
+seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale
+d&eacute;termin&eacute;e; nous concevons plut&ocirc;t cette renaissance comme une
+moralisation de l'organisation sociale et &eacute;conomique, sous la loi de la
+responsabilit&eacute; personnelle.</p>
+
+<p>Nous trouvons le chemin du d&eacute;veloppement, en nous laissant guider par la
+n&eacute;gation de l'injustice: la division des classes reposant sur
+l'exag&eacute;ration des oppositions &eacute;conomiques, la puissance du succ&egrave;s
+accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe
+donn&eacute;e cr&eacute;ent les puissances d'oppression auxquelles l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; assure
+une dur&eacute;e ind&eacute;finie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit &agrave; la
+suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de
+l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la libert&eacute;
+spirituelle.</p>
+
+<p>La forme la plus na&iuml;ve de l'action curative consiste &agrave; chercher un
+soulagement imm&eacute;diat. L'arbre a un besoin imm&eacute;diat de lumi&egrave;re, d'espace,
+d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en
+d&eacute;p&eacute;rit, le terrain devient st&eacute;rile, la for&ecirc;t lutte tant qu'elle peut
+contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entra&icirc;nant
+dans sa mort le plus heureux des arbres.</p>
+
+<p>Le forestier et l'&eacute;ducateur, le m&eacute;decin et l'homme d'&Eacute;tat ont depuis
+longtemps abandonn&eacute; la m&eacute;thode de la satisfaction imm&eacute;diate. Le m&eacute;decin
+ne cherche plus &agrave; gu&eacute;rir les membres gel&eacute;s par des enveloppements
+chauds, et l'homme d'&Eacute;tat ne cherche pas &agrave; rem&eacute;dier &agrave; la soif de
+l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent
+compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme &agrave; prot&eacute;ger et
+s'attaquent, non au sympt&ocirc;me, mais au noyau m&ecirc;me de la maladie. L'un et
+l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils r&eacute;partissent, d'apr&egrave;s un
+plan d&eacute;termin&eacute;, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.</p>
+
+<p>Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caract&egrave;re
+scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment oblig&eacute;e de
+renier ce caract&egrave;re, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'&eacute;lever
+au-dessus de la m&eacute;thode de soulagement imm&eacute;diat. Il a fait sien ce
+raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.
+Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.
+Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment
+supprimer celle-ci?</p>
+
+<p>&Agrave; cette derni&egrave;re question, il serait logique de r&eacute;pondre: en partageant
+le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital
+la propri&eacute;t&eacute; de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Ces deux r&eacute;ponses sont &eacute;galement fausses. L'une et l'autre m&eacute;connaissent
+la loi du capital dans sa principale et d&eacute;cisive fonction actuelle, qui
+est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers
+les points o&ugrave; le besoin s'en fait sentir le plus.</p>
+
+<p>Rappelons-nous ici notre proposition relative &agrave; la substitution de la
+raison d'&ecirc;tre; elle montre qu'il importe moins de conna&icirc;tre les causes
+et les besoins qui ont engendr&eacute; un organisme d&eacute;termin&eacute; que les
+n&eacute;cessit&eacute;s auxquelles il r&eacute;pond dans la r&eacute;alit&eacute; et dans le pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Supposons la r&eacute;volution sociale accomplie. &Agrave; Chicago r&eacute;side le pr&eacute;sident
+mondial qui tr&ocirc;ne cette ann&eacute;e sur toutes les r&eacute;publiques faisant partie
+de la conf&eacute;d&eacute;ration universelle et dirige &agrave; l'aide de ses organes toutes
+les affaires internationales. C'est lui, qui, en derni&egrave;re analyse,
+dispose du capital du globe.</p>
+
+<p>Aujourd'hui son d&eacute;partement des entreprises se trouve en pr&eacute;sence de
+sept cent mille propositions absurdes et de trois s&eacute;rieuses: un chemin
+de fer &agrave; travers le Thibet, une exploitation p&eacute;trolif&egrave;re dans la Terre
+de Feu et un syst&egrave;me d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de
+vue politique et technique, les trois projets sont &eacute;galement
+irr&eacute;prochables, au point de vue &eacute;conomique, ils paraissent &eacute;galement
+d&eacute;sirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut
+&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;. Lequel sera-ce?</p>
+
+<p>Se conformant &agrave; un vieil usage de l'&eacute;poque capitaliste, on consulte les
+tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irr&eacute;prochable,
+et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la
+Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.</p>
+
+<p>Et l'on a si bien conserv&eacute; les habitudes de l'ancienne &eacute;poque
+capitaliste que le pr&eacute;sident autorise le d&eacute;partement &agrave; se d&eacute;cider pour
+l'ex&eacute;cution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.</p>
+
+<p>Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'&agrave; envoyer au pilon les
+calculs de rendement, &agrave; exp&eacute;dier dans l'Afrique Orientale des moyens de
+travail d'une valeur d'un milliard et &agrave; s'abstenir de tout nouveau
+calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caract&egrave;re d'un
+ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'&agrave; la d&eacute;termination du
+degr&eacute; de besoin, sans aucune cons&eacute;quence mat&eacute;rielle. Malheureusement,
+voil&agrave; que six &Eacute;tats &eacute;l&egrave;vent des objections contre le projet adopt&eacute;. Ils
+d&eacute;clarent: la pr&eacute;f&eacute;rence accord&eacute;e aux habitants de l'Afrique Orientale
+pr&eacute;sente pour ceux-ci de grands avantages, &eacute;tant donn&eacute; qu'ils seront les
+seuls &agrave; profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'am&eacute;lioration
+des conditions de la vie mat&eacute;rielle, du climat, etc. Le Portugal attend
+depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voil&agrave; que la
+caisse mondiale que tous ont contribu&eacute; &agrave; remplir va se vider au profit
+d'un seul. Il est impossible au pr&eacute;sident de d&eacute;cider qu'&agrave; l'avenir
+chaque territoire aura &agrave; pourvoir &laquo;lui-m&ecirc;me &agrave; ses besoins&raquo;, car pendant
+cinquante ann&eacute;es beaucoup de travaux importants n'ont pu &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;s,
+faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'&agrave; proclamer que le
+projet sera ex&eacute;cut&eacute;, mais que l'&eacute;conomie est-africaine aura &agrave; verser &agrave;
+la caisse mondiale une plus-value d&eacute;termin&eacute;e. C'est la r&eacute;surrection de
+la rente.</p>
+
+<p>Dans une ville industrielle allemande il s'agit de d&eacute;molir une usine
+d'&Eacute;tat. C'est un b&acirc;timent vieux et inutilisable. Il se pr&eacute;sente un
+habile entrepreneur qui s'engage &agrave; le remettre en &eacute;tat en vue d'une
+nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume
+volontiers les risques de la transformation. La pr&eacute;fecture provinciale
+d&eacute;cline l'exp&eacute;rience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en
+outre, l'entrepreneur offre, &agrave; titre de cautionnement, cent montres en
+argent, mises &agrave; sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend
+que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et
+l'entrepreneur est finalement autoris&eacute; &agrave; commencer les travaux. L'usine
+est afferm&eacute;e, et c'est, encore une fois, la r&eacute;surrection de la rente.</p>
+
+<p>Sauf dans les cas de fondations d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es, l'emploi du capital ne
+sera jamais assur&eacute; autrement que sous la condition d'une rente aussi
+&eacute;lev&eacute;e que possible. Pour couvrir les risques pouvant r&eacute;sulter d'une
+fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but
+d&eacute;termin&eacute;, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste &agrave;
+&eacute;lever la rente r&eacute;ellement, et non seulement sur le papier.</p>
+
+<p>Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propri&eacute;t&eacute; d'&Eacute;tat,
+il serait demain r&eacute;parti entre d'innombrables propri&eacute;taires. La
+n&eacute;cessit&eacute; de la rente d&eacute;coule de la n&eacute;cessit&eacute; de choisir
+l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les
+plus urgents et les plus avantageux.</p>
+
+<p>La n&eacute;cessit&eacute; de la rente d&eacute;coule encore d'une autre consid&eacute;ration, plus
+ind&eacute;pendante et plus large.</p>
+
+<p>Quand on embrasse d'un coup d'&#339;il l'ensemble d'une industrie nationale,
+de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du
+mouvement des capitaux, on se trouve en pr&eacute;sence d'un fait surprenant:
+malgr&eacute; sa grande prosp&eacute;rit&eacute; et son grand rendement, cette puissante
+organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en
+restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes
+d&eacute;passent la rente pay&eacute;e. L'industrie ne travaille qu'&agrave; accro&icirc;tre son
+propre corps; mais les autres branches de l'&eacute;conomie doivent fournir
+leurs &eacute;pargnes pour la soutenir.</p>
+
+<p>Ce fait, surprenant &agrave; premi&egrave;re vue, est cependant facile &agrave; expliquer:
+que deviennent en effet les &eacute;pargnes du monde? Dans la mesure o&ugrave; elles
+ne cr&eacute;ent pas des institutions culturelles, elles servent &agrave; fonder des
+organismes de production. Des r&eacute;serves de fer et des tr&eacute;sors d'or sont
+r&eacute;unis en quantit&eacute;s mod&eacute;r&eacute;es par les &Eacute;tats; le reste dispara&icirc;t en
+placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en
+papier, de billets de circulation imprim&eacute;s. Cette augmentation des
+placements productifs doit se prolonger, tant que les populations
+augmentent et tant que chaque individu poss&egrave;de moins de produits
+susceptibles d'&ecirc;tre achet&eacute;s qu'il n'en d&eacute;sire.</p>
+
+<p>Les placements mondiaux augmentent en cons&eacute;quence. Ils augmentent tous
+les ans exactement de la somme qui est &eacute;pargn&eacute;e sur les salaires et les
+revenus, apr&egrave;s qu'ont &eacute;t&eacute; satisfaits les besoins de consommation de vie
+civilis&eacute;e, les besoins de d&eacute;pense. L'&eacute;pargne r&eacute;alis&eacute;e sur les salaires
+est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente
+proportionnellement &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation des salaires, tant que le besoin de
+consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont
+lieu dans le monde entier sont donc repr&eacute;sent&eacute;s principalement par la
+rente du capital, d&eacute;duction faite des d&eacute;penses que n&eacute;cessitent les
+besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation d&eacute;pend d'une
+s&eacute;rie de facteurs qui n'ont rien &agrave; voir avec le niveau de la rente
+totale: elle d&eacute;pend de la r&eacute;partition des tranches de revenus, des
+exigences moyennes impliqu&eacute;es par le genre de vie, de valeurs morales.
+Si tout le capital du monde &eacute;tait concentr&eacute; entre les mains d'un seul
+individu, la consommation se trouvant ainsi r&eacute;duite au minimum, la rente
+et, avec elle, le taux d'int&eacute;r&ecirc;t moyen dans le monde entier ne
+pourraient pas, sans danger de ruine pour l'&eacute;conomie, donc r&eacute;ellement,
+&ecirc;tre inf&eacute;rieurs aux d&eacute;penses dont l'&eacute;conomie mondiale a besoin pour
+compl&eacute;ter et agrandir ses installations.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la
+rente est d&eacute;termin&eacute;e par les placements dont l'&eacute;conomie mondiale a
+besoin; elle est le fonds de r&eacute;serve obligatoire, servant au maintien de
+l'&eacute;conomie mondiale; elle est un imp&ocirc;t que pr&eacute;l&egrave;ve la production,
+partout o&ugrave; des biens sont produits et un imp&ocirc;t qui vient avant tous les
+autres; elle serait indispensable, alors m&ecirc;me que tous les moyens de
+production seraient concentr&eacute;s entre les mains d'un seul, ce seul f&ucirc;t-il
+un individu, un &Eacute;tat ou un ensemble d'&Eacute;tats; elle ne peut &ecirc;tre diminu&eacute;e
+que du montant repr&eacute;sentant la satisfaction des besoins du capitaliste.</p>
+
+<p>C'est pourquoi l'&eacute;tatisation des moyens de production est sans port&eacute;e au
+point de vue &eacute;conomique; au contraire, la r&eacute;union du capital entre les
+mains d'un petit nombre pr&eacute;sente un danger &eacute;conomique qui d&eacute;coule de
+l'arbitraire auquel peuvent &ecirc;tre soumises la consommation et la forme de
+placement; or, comme cette derni&egrave;re, &eacute;tant donn&eacute;e la concurrence qui
+existe entre les rentes, est rest&eacute;e jusqu'&agrave; pr&eacute;sent &agrave; l'abri de tout
+reproche, le soin purement &eacute;conomique d'une r&eacute;partition juste ne peut
+avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-m&ecirc;me est
+indispensable, en tant qu'elle sert &agrave; satisfaire les besoins annuels
+d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la
+question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission
+finale, qui consiste &agrave; &ecirc;tre investie dans des entreprises; mais ce qui
+importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le
+b&eacute;n&eacute;ficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au pr&eacute;judice de la
+collectivit&eacute;, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en
+jouissances. La politique &eacute;conomique se transforme en politique de la
+consommation.</p>
+
+<p>Mais les justes pr&eacute;occupations doivent s'&eacute;tendre &agrave; d'autres objets
+encore, et avant tout &agrave; la question de puissance. Si tout le capital
+&eacute;tait concentr&eacute; entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation
+relative serait insignifiante; toute la rente &eacute;pargn&eacute;e serait canalis&eacute;e,
+&agrave; la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter
+leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute; comme un utile administrateur de l'&eacute;conomie mondiale. Mais il
+n'en serait pas de m&ecirc;me sous d'autres rapports. C'est que de son bon
+plaisir d&eacute;pendraient toutes les affaires humaines: &eacute;conomiques,
+politiques et aussi, en dernier lieu, les int&eacute;r&ecirc;ts culturels. Sur un
+signe de lui, tel serait &eacute;lev&eacute;, tel autre abaiss&eacute;; telle r&eacute;gion serait
+privil&eacute;gi&eacute;e, telle autre laiss&eacute;e &agrave; l'abandon; il imposerait &agrave; toutes les
+conventions un esprit conforme &agrave; ses propres convenances; la libert&eacute; du
+monde serait d&eacute;truite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession
+implique puissance.</p>
+
+<p>&Agrave; cela se rattache une autre question: celle des revendications
+injustifi&eacute;es. Alors m&ecirc;me qu'on r&eacute;ussirait, par la limitation du
+gaspillage, &agrave; diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi
+la participation des classes inf&eacute;rieures &agrave; la richesse g&eacute;n&eacute;rale.
+Monopoles, revenus tir&eacute;s de l'agiotage, escroquerie, autant de
+compensations qui peuvent intervenir pour pallier &agrave; la diminution de la
+rente; des rentiers et des h&eacute;ritiers se laisseront nourrir par la
+collectivit&eacute;, sans lui fournir aucun service en &eacute;change: des bourdons
+formeraient un &Eacute;tat dans l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Si l'on &eacute;limine le moyen socialiste, qui consiste dans l'&eacute;tatisation du
+capital, mesure irr&eacute;alisable et inefficace, on se trouve en pr&eacute;sence
+d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes
+diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une
+menace pour l'&eacute;quilibre de puissance; la r&eacute;partition des fortunes
+diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et
+diminue la productivit&eacute; de la rente. Dans l'une et l'autre de ces
+alternatives, nous sommes menac&eacute;s de revendications injustifi&eacute;es.</p>
+
+<p>La structure de la terre, dans son grand syst&egrave;me d'irrigation, nous
+offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un syst&egrave;me exclusif de
+torrents violents emp&ecirc;cherait l'&eacute;puisement des masses d'eau, mais,
+impossible &agrave; dompter, il laisserait les plaines dess&eacute;ch&eacute;es; un r&eacute;seau
+&eacute;troit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'&eacute;puisement
+et d'&eacute;vaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse
+facilement manier; la nature cependant a ajout&eacute; &agrave; ces deux syst&egrave;mes un
+troisi&egrave;me: par l'&eacute;vaporation, elle maintient les masses d'eau en
+suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse
+charger l'atmosph&egrave;re de courants, plus puissants que les courants
+visibles de la terre et r&eacute;partissant leur humidit&eacute; sur tout le sol
+nourricier.</p>
+
+<p>Ici, o&ugrave; le probl&egrave;me consiste &agrave; &eacute;tablir une f&eacute;conde r&eacute;partition des
+richesses mondiales, il s'agit &eacute;galement de trouver la troisi&egrave;me force,
+capable de cr&eacute;er un mouvement d'ascension et de descente des masses,
+dans une direction perpendiculaire &agrave; la direction pr&eacute;d&eacute;termin&eacute;e et
+inalt&eacute;rable du courant, de s'emparer des exc&eacute;dents et de combler les
+lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du r&eacute;servoir de
+l'&Eacute;tat en transformant celui-ci, d'un terrain st&eacute;rilis&eacute; par le fardeau
+des dettes, en un sol f&eacute;cond, luxuriant, dispensateur de vie.</p>
+
+<p>Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la
+r&eacute;partition momentan&eacute;e et m&eacute;canique des richesses mondiales qu'on peut
+&eacute;tablir les normes morales et justes du probl&egrave;me de la possession; nous
+aurons &agrave; soumettre &agrave; l'&eacute;preuve nos repr&eacute;sentations relatives &agrave; la
+propri&eacute;t&eacute;, &agrave; la consommation et aux revendications, afin de rechercher
+quel droit p&eacute;rim&eacute;, quel vieil h&eacute;ritage de fautes et d'erreurs se
+dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans
+laquelle la r&eacute;alit&eacute; rationnelle et inaccessible &agrave; l'erreur s'engagera,
+pour nous rapprocher, m&ecirc;me dans le domaine mat&eacute;riel, du but qui
+s'appelle moralit&eacute; ici-bas, et &acirc;me dans l'au-del&agrave;.</p>
+
+<p>Propri&eacute;t&eacute;, consommation et revendication ne sont pas choses priv&eacute;es.</p>
+
+<p>Tant que le monde &eacute;tait grand et que les populations &eacute;taient rares, tant
+que les domaines &eacute;conomiques &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s les uns des autres, chacun
+enferm&eacute; dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre
+&agrave; la nature ce qu'il voulait en fait de proie v&eacute;g&eacute;tale, animale et
+humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'&eacute;changer,
+l'asservir, la d&eacute;truire. Aujourd'hui, la terre, qui poss&egrave;de une
+population dense, repr&eacute;sente un organisme aux articulations
+artificielles, travers&eacute; de nombreux vaisseaux, nerfs, parois,
+compartiments, visibles et invisibles, entretenu, prot&eacute;g&eacute;, surveill&eacute; et
+r&eacute;gl&eacute; par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas cr&eacute;e des
+droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers,
+touche aux droits &agrave; la propri&eacute;t&eacute;, &agrave; la sph&egrave;re vitale d'autrui. Chacun a
+besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas
+cr&eacute;&eacute;es, du bl&eacute; qu'il n'a pas sem&eacute;, de la toile qu'il n'a pas tiss&eacute;e. Le
+toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soul&egrave;ve,
+tout cela a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; par la communaut&eacute;, et la mesure dans laquelle il y
+a droit lui est indiqu&eacute;e par la convention et par la tradition. L'air
+m&ecirc;me qu'il respire, n'est pas libre; il est prot&eacute;g&eacute; et maintenu &agrave; l'abri
+d'exhalaisons et d'&eacute;vaporations, de germes morbides et de poisons.</p>
+
+<p>Quand on se rend compte de cette infinit&eacute; de liens et d'obligations, on
+a peine &agrave; comprendre le degr&eacute; de libert&eacute; &eacute;conomique qui est laiss&eacute; &agrave;
+chacun. Pour la communaut&eacute;, &agrave; laquelle il doit tout, chacun peut
+travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir
+son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accord&eacute; &agrave;
+titre de propri&eacute;t&eacute;, il peut user et abuser, il peut le laisser
+p&eacute;ricliter, il peut le d&eacute;truire; et il peut r&eacute;clamer &agrave; la soci&eacute;t&eacute; la
+garantie de sa propri&eacute;t&eacute;, il peut m&ecirc;me exiger qu'elle veille, apr&egrave;s sa
+mort, &agrave; l'ex&eacute;cution de ses derni&egrave;res volont&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans les temps &agrave; venir on comprendra difficilement que la volont&eacute; d'un
+mort p&ucirc;t lier des vivants; qu'un homme e&ucirc;t pu &ecirc;tre autoris&eacute; &agrave; entourer
+de cl&ocirc;tures des kilom&egrave;tres de terrain; qu'il e&ucirc;t pu, sans avoir pour
+cela besoin de l'autorisation de l'&Eacute;tat, laisser des champs en jach&egrave;re,
+d&eacute;molir ou construire des b&acirc;timents, mutiler des paysages, supprimer ou
+profaner des &#339;uvres d'art; qu'il ait pu se croire autoris&eacute;, moyennant
+certaines taxes, &agrave; exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle
+partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre &agrave; son service autant
+d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait,
+la seule condition exig&eacute;e de lui &eacute;tant de n'ins&eacute;rer dans les contrats
+aucune clause contraire &agrave; la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle
+profession ou commerce, dans la mesure o&ugrave; il ne s'agissait pas d'un
+monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie;
+qu'il ait pu se permettre des d&eacute;penses somptuaires, pr&eacute;judiciables &agrave; la
+communaut&eacute;, &agrave; la condition seulement que ces d&eacute;penses ne d&eacute;passent pas
+les limites de sa solvabilit&eacute;. Au cours de ces derni&egrave;res d&eacute;cades, nous
+avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des
+limites d'une laborieuse &eacute;conomie individuelle, d'art st&eacute;rile et
+d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en
+discussion une loi &eacute;conomique dont elle pouvait attendre des profits ou
+des pertes. Mais d&egrave;s la deuxi&egrave;me ann&eacute;e de guerre, l'id&eacute;e commen&ccedil;ait &agrave; se
+faire jour que toute la vie &eacute;conomique repose sur la base form&eacute;e par
+l'&Eacute;tat, que la politique pratiqu&eacute;e par l'&Eacute;tat vient avant les affaires
+et que chacun est redevable &agrave; tous de ce qu'il poss&egrave;de et de ce qu'il
+peut.</p>
+
+<p>Dans le domaine &eacute;conomique avait trop longtemps dur&eacute; un &eacute;tat de choses
+tel que l'activit&eacute; individuelle, guid&eacute;e par l'id&eacute;e rationaliste du droit
+individuel et de la libert&eacute; illimit&eacute;e, et se souvenant des injustices
+dont elle a &eacute;t&eacute; victime, ne c&eacute;dait que pas &agrave; pas et &agrave; contre-c&#339;ur aux
+exigences de la collectivit&eacute;, comme on c&egrave;de &agrave; un solliciteur importun et
+dont rien ne justifie les pr&eacute;tentions. La collectivit&eacute; doit se demander
+quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit sup&eacute;rieur,
+pour laisser &agrave; l'&eacute;conomie ce qui reste, apr&egrave;s que ce droit a &eacute;t&eacute;
+satisfait, et ce qui est n&eacute;cessaire &agrave; la conservation du m&eacute;canisme et
+pour assurer un genre de vie convenable &agrave; ceux qui en ont la charge.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cet examen comparatif des droits de l'individu et de la
+collectivit&eacute;, nous attirerons l'attention sur le fait que la
+r&eacute;glementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter &agrave;
+volont&eacute; la quantit&eacute; des mat&eacute;riaux &eacute;conomiques disponibles; car,
+contrairement &agrave; ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation
+naturelle des quantit&eacute;s de biens produites ou &agrave; produire ne d&eacute;pend pas
+de notre volont&eacute;; elle est limit&eacute;e, &agrave; chaque moment donn&eacute;, par le niveau
+des moyens de travail et des forces de travail cr&eacute;&eacute;s.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but de notre &eacute;poque &eacute;conomique avait r&eacute;gn&eacute; le principe: le luxe est
+utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.</p>
+
+<p>Ceci s'applique, &agrave; la rigueur, &agrave; une activit&eacute; industrielle &agrave; ses d&eacute;buts,
+qui a besoin d'&ecirc;tre stimul&eacute;e par des moyens ext&eacute;rieurs. Une vie
+&eacute;conomique ayant atteint son plein d&eacute;veloppement repose sur une
+association organis&eacute;e de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison
+que le mot &eacute;conomie ou tenue de maison implique l'id&eacute;e de m&eacute;ticulosit&eacute;
+mesur&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves p&ecirc;cher un poisson rare,
+lorsque l'&Eacute;gyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et
+l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe &eacute;tait justifi&eacute;, car
+les esclaves &eacute;taient nourris pendant leurs journ&eacute;es de travail et les
+p&ecirc;cheurs de perles d&eacute;dommag&eacute;s pour les ann&eacute;es de dangers. Mais nous
+devons nous faire de ces choses une id&eacute;e diff&eacute;rente. Les journ&eacute;es ou
+ann&eacute;es de travail d&eacute;pens&eacute;es en vue d'un &eacute;clat ou d'un plaisir momentan&eacute;,
+sont des journ&eacute;es ou ann&eacute;es irr&eacute;m&eacute;diablement perdues. Elles sont prises
+sur les moyens de travail limit&eacute;s, et leur produit est soustrait au
+revenu d&eacute;j&agrave; sans cela insuffisant de la plan&egrave;te. Chacun a droit &agrave; une
+part du travail que tous fournissent dans un encha&icirc;nement invisible.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es de travail employ&eacute;es &agrave; produire une pr&eacute;cieuse broderie, une
+&eacute;toffe curieuse, sont irr&eacute;vocablement soustraites &agrave; la production de ce
+qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au
+gazon six fois ras&eacute; auraient pu, avec un effort moindre, produire du
+bl&eacute;, et le yacht &agrave; vapeur, avec son capitaine, son &eacute;quipage et ses
+provisions est soustrait pendant une g&eacute;n&eacute;ration aux moyens de transport
+utiles.</p>
+
+<p>Consid&eacute;r&eacute; au point de vue &eacute;conomique, le monde est, dans une mesure plus
+grande que la nation, une association de cr&eacute;ateurs; quiconque gaspille
+travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivit&eacute;. La
+consommation n'est pas une affaire priv&eacute;e: elle est affaire de la
+collectivit&eacute;, de l'&Eacute;tat, de la morale, de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit dispara&icirc;t, et
+dispara&icirc;t par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est
+produit sert &agrave; la production de nouvelles choses qui, &agrave; leur tour,
+disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en
+vue de la consommation et si chaque consommation sert &agrave; la conservation
+de la vie et &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de son niveau, pourquoi &eacute;tablirions-nous une
+distinction entre la consommation justifi&eacute;e et la consommation
+injustifi&eacute;e? Si tous les produits suivent le m&ecirc;me chemin, il ne reste
+que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.</p>
+
+<p>C'est, en effet, l'ordre des besoins qui &eacute;tablit une hi&eacute;rarchie de
+notions s'&eacute;tendant de la consommation n&eacute;cessaire au luxe frivole. Toute
+consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin
+primordial qui aurait pu &ecirc;tre satisfait &agrave; la place du besoin de luxe.</p>
+
+<p>Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique
+du luxe; il est &eacute;galement incontestable que la notion du besoin
+&eacute;l&eacute;mentaire et n&eacute;cessaire est assez vague. Mais ceci importe peu.
+Personne n'aura l'id&eacute;e d'exiger une d&eacute;finition m&eacute;canique et math&eacute;matique
+de cette notion. Lorsque la famine r&egrave;gne dans une province, il serait
+absurde de qualifier de d&eacute;pense somptuaire celle que n&eacute;cessite le train
+sp&eacute;cial qui emporte l'homme d'&Eacute;tat responsable au milieu des habitants
+affam&eacute;s. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur
+intellectuel &agrave; l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors
+m&ecirc;me que la collectivit&eacute; devrait sacrifier pour cela un peu de travail
+et d'espace. Ce qui est une d&eacute;pense de luxe, c'est ce que la foule,
+incapable de penser, d&eacute;signe sous le nom de f&ecirc;tes de bienfaisance et qui
+n'est au fond qu'une d&eacute;pense &eacute;go&iuml;ste, abusant du principe de l'amour du
+prochain et inscrivant, avec une froide piti&eacute;, au nom de ses victimes,
+la valeur des bouteilles de champagne vid&eacute;es.</p>
+
+<p>Il nous suffit de savoir qu'il reste une hi&eacute;rarchie des besoins et que
+cette hi&eacute;rarchie peut &ecirc;tre saisie par un sain jugement; et c'est ainsi
+que l'antinomie de la consommation se trouve r&eacute;solue.</p>
+
+<p>Si l'on consid&egrave;re la production mondiale au point de vue de cette
+hi&eacute;rarchie, on recule effray&eacute; devant l'absurdit&eacute; de notre &eacute;conomie. Des
+choses superflues, insignifiantes, nuisibles, m&eacute;prisables sont
+accumul&eacute;es dans nos magasins: frivolit&eacute;s de la mode, destin&eacute;es &agrave; briller
+pendant quelques jours d'un faux &eacute;clat, substances enivrantes,
+excitantes, stup&eacute;fiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes
+et mal comprises de mod&egrave;les artistiques, ustensiles servant, non &agrave;
+rendre service, mais &agrave; &eacute;blouir, niaiseries qui sont comme la petite
+monnaie courante de l'&eacute;change forc&eacute; de cadeaux. Toutes ces non-valeurs
+remplissent magasins et d&eacute;p&ocirc;ts o&ugrave; elles sont renouvel&eacute;es tous les trois
+mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le
+travail de millions de bras, des mati&egrave;res premi&egrave;res, du charbon, des
+machines, des installations d'usines et accaparent &agrave; peu pr&egrave;s le tiers
+de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, &agrave; l'auberge, a vant&eacute;
+l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant
+qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'&#339;il sur les devantures des
+magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que
+notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une
+pelouse d&eacute;shonor&eacute;e par des gnomes, des li&egrave;vres et des champignons en
+terre glaise qu'un humour stupide y a plac&eacute;s &agrave; titre de soi-disant
+d&eacute;coration, celui-l&agrave; peut se faire une id&eacute;e concr&egrave;te de l'&eacute;conomie
+erron&eacute;e de notre temps. Si la moiti&eacute; seulement du travail gaspill&eacute; &eacute;tait
+employ&eacute;e judicieusement, tous les pauvres des pays civilis&eacute;s pourraient
+&ecirc;tre nourris, habill&eacute;s et log&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse
+direction imprim&eacute;e &agrave; notre &eacute;conomie et de la part qui, malheureusement,
+revient &agrave; nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de
+dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre &eacute;poque,
+nous fournirions &agrave; l'&eacute;poque &agrave; venir des moyens dont elle pourra et devra
+se servir pour r&eacute;pandre sur tous un juste bien-&ecirc;tre. Notre t&acirc;che
+consiste &agrave; reconna&icirc;tre le mal et &agrave; chercher des rem&egrave;des, guid&eacute;s que nous
+sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une
+affaire priv&eacute;e, que cette consommation puise dans des r&eacute;serves de forces
+et de mat&eacute;riaux qui n'existent qu'en quantit&eacute;s limit&eacute;es et dont nous
+avons la responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est pourquoi aussi les m&eacute;thodes de production et de fabrication ne
+sont pas, &agrave; leur tour, une affaire priv&eacute;e, mais pr&eacute;sentent un int&eacute;r&ecirc;t
+g&eacute;n&eacute;ral. Consid&eacute;r&eacute; en gros, le bien-&ecirc;tre de notre &eacute;poque, qu'il soit une
+fonction de la production ou des moyens de transport, d&eacute;pend en derni&egrave;re
+analyse de la plus noble substance de notre plan&egrave;te: du charbon. Ce que
+des milliers de si&egrave;cles ont produit en fait de pr&eacute;cieuse v&eacute;g&eacute;tation, ce
+qu'ils ont condens&eacute; en baumes et essences de diff&eacute;rente composition et
+accumul&eacute; au sein de la terre, notre g&eacute;n&eacute;ration l'arrache aux flancs de
+celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer &agrave; la
+combustion. Notre &eacute;poque &eacute;conomique m&eacute;riterait d'&ecirc;tre un jour d&eacute;nomm&eacute;e
+d'apr&egrave;s cette r&eacute;serve carbonif&egrave;re d'o&ugrave; elle a tir&eacute; ses tr&eacute;sors. Nous
+avons trop tard reconnu la valeur de cette v&eacute;ritable pierre
+philosophale, et trop tard commen&ccedil;ons-nous &agrave; la m&eacute;nager. C'est la t&acirc;che
+de la l&eacute;gislation d'exiger une s&eacute;paration scrupuleuse de la substance
+fossile par la distillation et la d&eacute;composition et de n'autoriser
+l'utilisation calorique que des produits les moins pr&eacute;cieux; &agrave; la
+l&eacute;gislation incombe &eacute;galement le soin d'emp&ecirc;cher, en m&ecirc;me temps que le
+gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises
+installations et du manque d'&eacute;conomie. Si le charbon &eacute;tait honor&eacute;, comme
+le sont le bl&eacute; et le pain, nous serions d'ores et d&eacute;j&agrave; d&eacute;barrass&eacute;s du
+souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires
+dans les usines. De m&ecirc;me qu'on a cr&eacute;&eacute; une inspection du travail,
+destin&eacute;e &agrave; veiller &agrave; l'ex&eacute;cution de mesures de s&eacute;curit&eacute; et de bien-&ecirc;tre,
+nous avons besoin d'une protection l&eacute;gislative des domaines
+d'exploitation, afin d'emp&ecirc;cher le gaspillage inconsid&eacute;r&eacute; et ruineux.</p>
+
+<p>Que la consid&eacute;ration math&eacute;matique de la consommation soit impuissante &agrave;
+nous faire entrevoir les conditions de l'&eacute;l&eacute;vation du niveau de culture
+des nations, c'est l&agrave; un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et,
+cependant, il est bon d'&eacute;tablir entre la consommation et le niveau de
+culture une relation assez nette, pour que des conclusions oppos&eacute;es
+puissent se rattacher &agrave; notre d&eacute;duction.</p>
+
+<p>Nous avons &eacute;tabli la hi&eacute;rarchie des besoins, afin de faire ressortir la
+relativit&eacute; du luxe, consid&eacute;r&eacute; comme une grandeur-indice. Mais nous avons
+jusqu'ici &eacute;lud&eacute; la question de savoir quel est le but dernier de la
+consommation, &agrave; quelle fin elle sert. Si nous croyions que la
+conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier
+du travail mondial et de la production de biens, on devrait consid&eacute;rer
+la piti&eacute; et la recherche du plaisir comme les seules forces capables
+d'orienter vers l'avenir notre volont&eacute;, d&eacute;pourvue de conviction et de
+passion. Or, la volont&eacute; ardente et convaincue, qui aspire &agrave; la
+perfection, suppose et d&eacute;montre l'existence de valeurs absolues; en
+entrevoyant et en annon&ccedil;ant la croissance des &acirc;mes, nous pr&eacute;parons la
+voie que doit suivre cette volont&eacute;: nous le faisons, en &eacute;difiant le
+monde interm&eacute;diaire qui repose sur la mati&egrave;re et s'&eacute;lance dans le
+sublime.</p>
+
+<p>Ce monde est appel&eacute; &agrave; durer; toutes les &#339;uvres d'amour, d'art, de foi et
+de pens&eacute;e que l'humanit&eacute; a con&ccedil;ues et v&eacute;cues resteront imp&eacute;rissables; le
+songe de Jacob se trouve r&eacute;alis&eacute;; nous entrevoyons l'&#339;uvre &eacute;ternelle de
+l'humanit&eacute; accomplissant sa mission.</p>
+
+<p>Le sens dernier de toute &eacute;conomie terrestre consiste dans la production
+de valeurs id&eacute;ales. C'est pourquoi le sacrifice des biens mat&eacute;riels
+signifie, non une consommation caract&eacute;ris&eacute;e par le gaspillage, mais la
+r&eacute;alisation d&eacute;finitive de la destin&eacute;e humaine. C'est pourquoi toutes les
+vraies valeurs culturelles &eacute;chappent &agrave; l'appr&eacute;ciation &eacute;conomique; elles
+sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des
+valeurs libres, ne sont jamais pay&eacute;es trop cher, &agrave; moins qu'on les
+&eacute;change contre des id&eacute;alit&eacute;s sup&eacute;rieures; elles sont, non des moyens et
+des grandeurs de calcul, mais des entit&eacute;s portant leur justification en
+elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>En retournant la question, nous abordons le domaine de la r&eacute;partition,
+et nous nous trouvons en pr&eacute;sence d'un probl&egrave;me qui peut se formuler
+ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens
+mat&eacute;riels vers les lieux de sacrifices o&ugrave; les choses mat&eacute;rielles, en se
+sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?</p>
+
+<p>Ce probl&egrave;me devra &ecirc;tre discut&eacute; &agrave; part: il s'agit de la transformation du
+sentiment moral qui pr&eacute;c&egrave;de et accompagne la nouvelle conception de
+l'&eacute;conomie. Ici nous entendons d&eacute;j&agrave; r&eacute;sonner ce triple principe:
+l'&eacute;conomie est, non une affaire priv&eacute;e, mais une affaire collective; non
+une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une
+revendication, mais une responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y aurait lieu de parler des moyens m&eacute;caniques, des mesures et des
+lois susceptibles de favoriser la r&eacute;alisation des id&eacute;es fondamentales
+dans un pays d&eacute;termin&eacute;, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le
+ferons que dans la mesure o&ugrave; il s'agit de notions nouvelles sur ce
+sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne
+peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est
+humain, c'est-&agrave;-dire leur r&eacute;alit&eacute;. Nous n'oublions pas que nous avons
+des fins &agrave; poser; mais de m&ecirc;me l'architecte, tout en &eacute;tant capable
+d'exposer la th&eacute;orie de la construction en vo&ucirc;te et d'appr&eacute;cier sa
+valeur, se refuse &agrave; &eacute;tablir des dessins, avant de conna&icirc;tre la grandeur
+et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de m&ecirc;me
+nous devons nous borner &agrave; dire que des fins reconnues et g&eacute;n&eacute;ralement
+admises peuvent &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;es par des moyens infiniment nombreux,
+suffisamment connus dans la pratique et dont le choix d&eacute;pend des
+circonstances de temps et des donn&eacute;es m&eacute;caniques. Mais, ici, il s'agit
+de soustraire &agrave; l'action dissolvante du pr&eacute;jug&eacute; des mat&eacute;riaux de
+construction dont la valeur est m&eacute;connue et de les mettre d&eacute;finitivement
+&agrave; l'abri en vue de l'&eacute;dification de structures &eacute;conomiques futures: nous
+avons &agrave; jeter un coup d'&#339;il sur la notion de l&eacute;gislation somptuaire.</p>
+
+<p>Les imp&ocirc;ts de consommation et les droits sur le luxe pr&eacute;sentent cette
+caract&eacute;ristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont
+d&eacute;cevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc
+inefficaces, si, en les consid&eacute;rant au point de vue financier, on tient
+leur action secondaire pour la chose principale, et si on consid&egrave;re leur
+action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la
+question, de fa&ccedil;on &agrave; mettre principalement en &eacute;vidence le c&ocirc;t&eacute; se
+rapportant &agrave; la restriction de la consommation inutile, la r&eacute;ponse
+concernant l'efficacit&eacute; se trouve donn&eacute;e <i>ipso facto</i>. Si l'on songe que
+chaque collier de perles import&eacute; correspond &agrave; ce qu'il faut pour mettre
+en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche
+domaine &eacute;tranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous
+faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou
+d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,
+d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette cat&eacute;gorie,
+suffirait &agrave; faire dispara&icirc;tre toute mis&egrave;re et toute privation dans le
+pays; que l'exc&eacute;dent de ce que nous d&eacute;pensons en spiritueux, par rapport
+&agrave; ce que d&eacute;pense pour le m&ecirc;me objet l'Am&eacute;rique, repr&eacute;sente &agrave; peu pr&egrave;s
+les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense &agrave; tout cela et &agrave;
+mille autres exemples du m&ecirc;me genre, on con&ccedil;oit difficilement que la
+soci&eacute;t&eacute; tol&egrave;re le gaspillage du patrimoine national, sans se d&eacute;dommager
+par le l&eacute;gitime moyen des imp&ocirc;ts et des droits. On vit toujours dans
+l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation
+est une affaire priv&eacute;e, que les hommes seraient priv&eacute;s de travail, si on
+rempla&ccedil;ait toutes les professions destructrices en professions
+cr&eacute;atrices.</p>
+
+<p>On consid&egrave;re chez nous l'imposition du revenu comme une mesure
+naturelle. On est m&ecirc;me port&eacute; &agrave; y rattacher une satisfaction morale,
+parce qu'on admet que celui qui re&ccedil;oit beaucoup, peut sans peine donner
+une partie de ce qu'il re&ccedil;oit. Allant plus loin dans cette direction, on
+convient que puisque l'&eacute;pargne sert &agrave; arrondir la fortune, il est
+l&eacute;gitime aussi de pr&eacute;lever quelque chose sur cette augmentation. Mais on
+s'arr&ecirc;te devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.</p>
+
+<p>Cette conception bourgeoise consid&egrave;re la pr&eacute;tention de la collectivit&eacute;
+comme un d&eacute;sagr&eacute;able rationnement auquel on peut &eacute;chapper &agrave; peu de
+frais. Certes, le revenu doit &ecirc;tre impos&eacute;, et l'&eacute;pargne, pas plus que le
+revenu, ne doit &eacute;chapper &agrave; l'imp&ocirc;t; mais le plus coupable, c'est la
+consommation, et elle devrait &ecirc;tre impos&eacute;e de telle sorte qu'au-dessus
+d'un minimum suffisant, calcul&eacute; par t&ecirc;te, l'&Eacute;tat devrait pr&eacute;lever au
+moins un mark sur chaque mark de consommation suppl&eacute;mentaire.</p>
+
+<p>&Agrave; la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout &agrave;
+faciliter l'&eacute;pargne et &agrave; favoriser l'accroissement et l'in&eacute;galit&eacute; des
+fortunes, on pourra donner une r&eacute;ponse qui sera en fonction du sort
+r&eacute;serv&eacute; aux fortunes priv&eacute;es.</p>
+
+<p>Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'emp&ecirc;cher
+l'accroissement de l'in&eacute;galit&eacute;; en outre, l'imposition de l'&eacute;pargne n'a
+jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plut&ocirc;t &agrave; rendre
+l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition
+pourra &ecirc;tre rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse
+avec efficacit&eacute; sur le mal dont la soci&eacute;t&eacute; souffre le plus, en amenant
+une diminution de la consommation effr&eacute;n&eacute;e.</p>
+
+<p>De ces consid&eacute;rations, plus d'un pourrait &ecirc;tre tent&eacute; de conclure que
+nous pr&ecirc;chons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le
+travail assidu, une nourriture suffisante, des v&ecirc;tements et des
+ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide
+&eacute;ducation moyenne et un attachement universel &agrave; l'&Eacute;glise. Mais nous
+avons d&eacute;j&agrave; r&eacute;pondu &agrave; cette appr&eacute;hension, en disant que toute vie
+int&eacute;rieure doit servir &agrave; l'enrichissement de l'&acirc;me, toute vie ext&eacute;rieure
+&agrave; l'augmentation des biens id&eacute;aux; ajoutons encore que la soci&eacute;t&eacute; future
+ne sera pas n&eacute;cessairement priv&eacute;e de cette enveloppe multicolore de la
+richesse mat&eacute;rielle, du luxe, de la magnificence et de la repr&eacute;sentation
+qui, aujourd'hui, ne d&eacute;robe que trop &agrave; nos yeux affaiblis la v&eacute;ritable
+beaut&eacute; du monde. Partout o&ugrave; la soci&eacute;t&eacute; appara&icirc;tra comme ma&icirc;tresse, elle
+pourra, en signe de sa libert&eacute; et de sa lib&eacute;ralit&eacute;, s'entourer d'&eacute;clat,
+comme l'ont fait les ma&icirc;tres de Rome et d'Ath&egrave;nes, de Venise et
+d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du
+raffinement de l'isolement, de l'insatiabilit&eacute; qui, derri&egrave;re les
+grillages et les rideaux, derri&egrave;re les vitres et les portes &agrave; deux
+battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.
+Notre &eacute;poque est familiaris&eacute;e jusqu'&agrave; l'abus avec la notion de la
+magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La
+magnificence et la repr&eacute;sentation agissent sur une foule lointaine,
+condamn&eacute;e &agrave; l'admiration b&eacute;ate, et laissent le c&#339;ur froid; la
+distinction exprime la noblesse int&eacute;rieure dans une calme r&eacute;serve, elle
+est renonciation; tout en semblant c&eacute;der avec douceur, elle entra&icirc;ne et
+emporte. Sparte et la vieille Prusse &eacute;taient distingu&eacute;es, Paris et Rome
+des derniers si&egrave;cles montrent l'association ins&eacute;parable de la pompe et
+de la vulgarit&eacute;. L'&eacute;poque artistique peu connue de la renaissance
+prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beaut&eacute; na&icirc;t, moins de
+l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et
+consciencieux accomplissement de la plus modeste des t&acirc;ches.</p>
+
+<p>Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation
+et la n&eacute;cessit&eacute; de sa r&eacute;glementation dans la vie &eacute;conomique de l'avenir,
+et nous avons en m&ecirc;me temps &eacute;bauch&eacute;, comme condition pr&eacute;liminaire de
+cette r&eacute;glementation, une nouvelle conception &eacute;thique et &eacute;conomique,
+ainsi que la mani&egrave;re dont elle doit s'incarner dans la structure
+l&eacute;gislative de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>En abordant la question de la r&eacute;partition des biens, nous devons prendre
+un nouvel &eacute;lan et chercher la direction des astres, car l'orientation
+que nous avons suivie lors de la discussion du probl&egrave;me de la
+consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extr&ecirc;me
+in&eacute;galit&eacute; des fortunes est de nature &agrave; corriger, plut&ocirc;t qu'&agrave; aggraver,
+les exc&egrave;s de la consommation; si toute la fortune de l'univers &eacute;tait
+concentr&eacute;e entre les mains d'un seul et administr&eacute;e d'une fa&ccedil;on quelque
+peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait
+tellement consid&eacute;rable que le rapport entre salaires et traitements,
+d'un c&ocirc;t&eacute;, et les biens en circulation, de l'autre, restant le m&ecirc;me, la
+part de consommation de chacun suffirait &agrave; lui assurer une vie
+convenablement bourgeoise. &Agrave; notre &eacute;poque, cette part ne peut en g&eacute;n&eacute;ral
+pas augmenter, et les th&eacute;oriciens qui attendent de certaines mesures
+sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantit&eacute; de
+produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine
+illusion, car la quantit&eacute; de biens produits &agrave; un moment donn&eacute; d&eacute;pend de
+la quantit&eacute; de moyens de production existant au m&ecirc;me moment, et une
+rapide augmentation des moyens de production ne peut &ecirc;tre obtenue que
+par une intense restriction momentan&eacute;e de la consommation. Ce que le
+monde peut chaque ann&eacute;e absorber et consommer, repr&eacute;sente donc une
+quantit&eacute; ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut &ecirc;tre att&eacute;nu&eacute;
+que par une r&eacute;organisation de la production telle que l'absurde
+gaspillage se trouve transform&eacute; en consommation utile. Si on peut, gr&acirc;ce
+&agrave; cette r&eacute;organisation, augmenter d'un tiers la somme des biens
+produits, la r&eacute;partition de ceux-ci entre les habitants des pays
+civilis&eacute;s assurerait &agrave; chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calcul&eacute;e
+en notre argent, comporterait une d&eacute;pense annuelle de 3.000 marks
+environ par famille.</p>
+
+<p>Si la th&eacute;orie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice
+&agrave; la r&eacute;partition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici
+d&eacute;pass&eacute;, la revendication de l'affranchissement prol&eacute;tarien, quelque
+bizarre que cela puisse para&icirc;tre, semble se comporter d'une mani&egrave;re
+indiff&eacute;rente &agrave; l'&eacute;gard de la question de la r&eacute;partition. C'est que
+l'attitude du prol&eacute;tariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les
+rapports &eacute;conomiques, est moins une affaire de possession qu'une
+revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas
+extr&ecirc;me d'in&eacute;galit&eacute;. Supposons notamment que toute la fortune de
+l'univers soit concentr&eacute;e entre les mains d'un seul (et ce cas ne
+diff&egrave;re que moralement, et non &eacute;conomiquement, du cas-limite de
+l'Utopie, o&ugrave; ce seul s'appelle &laquo;&Eacute;tat&raquo;): dans ce cas hypoth&eacute;tique, le
+possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un
+prol&eacute;tariat. Nous serions certes tous ses subordonn&eacute;s, mais la
+r&eacute;partition des biens produits chaque ann&eacute;e d&eacute;pendrait uniquement de
+notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant
+toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,
+il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part &agrave;
+nous, qui sommes ses ouvriers et employ&eacute;s, en vue d'une juste
+r&eacute;partition; il doit r&eacute;server une deuxi&egrave;me part au renouvellement et &agrave;
+l'intensification de son appareil de production et &agrave; l'entretien
+d'autres institutions utiles &agrave; la collectivit&eacute;; il peut mettre de c&ocirc;t&eacute;
+une troisi&egrave;me part, en vue d'une future p&eacute;nurie &eacute;ventuelle; il peut
+enfin r&eacute;server &agrave; sa propre consommation une quatri&egrave;me part et, s'il est
+m&eacute;chant, d&eacute;truire arbitrairement la cinqui&egrave;me. Nous ne voyons pas de
+sixi&egrave;me emploi. Les quatri&egrave;me et cinqui&egrave;me cas pouvant &ecirc;tre n&eacute;glig&eacute;s et
+le troisi&egrave;me n'&eacute;tant pas essentiel, nous n'aurons &agrave; traiter avec notre
+ma&icirc;tre qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.
+S'il pr&eacute;texte nos devoirs envers les g&eacute;n&eacute;rations &agrave; venir, nous
+r&eacute;pliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants
+n'auront qu'&agrave; s'occuper eux-m&ecirc;mes de leurs affaires. Et notez bien ceci:
+les pourparlers en question se poursuivront dans le m&ecirc;me esprit, que le
+ma&icirc;tre s'appelle Rockfeller ou qu'il soit repr&eacute;sent&eacute; par l'&Eacute;tat social
+universel.</p>
+
+<p>L'accord finit par s'&eacute;tablir. La part de r&eacute;serve est fix&eacute;e; elle sera
+pour le moins aussi importante, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus importante, que dans
+l'&eacute;conomie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni m&eacute;contentement, ni
+aversion pour le travail, notre patron peut se d&eacute;sint&eacute;resser
+compl&egrave;tement de la mani&egrave;re dont nous r&eacute;partissons entre nous la part
+destin&eacute;e &agrave; la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le
+niveau de production actuel, nous supposons que la r&eacute;partition sera
+telle qu'elle comportera une d&eacute;pense annuelle moyenne de 3.000 marks, au
+taux d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Sommes-nous pour cela prol&eacute;taires? En aucune fa&ccedil;on. L'instruction et
+l'entretien de nos enfants sont assur&eacute;s. Personne au monde, &agrave;
+l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute; par le
+pouvoir d'&Eacute;tat, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des
+produits du monde, destin&eacute;e &agrave; la consommation, est &agrave; notre disposition;
+nous en avons nous-m&ecirc;mes assum&eacute; le partage.</p>
+
+<p>Singuli&egrave;re contradiction: la possession individuelle &eacute;tant pouss&eacute;e &agrave; sa
+plus extr&ecirc;me expression, l'&eacute;tat prol&eacute;taire dispara&icirc;t! Or, il est tout &agrave;
+fait naturel de g&eacute;n&eacute;raliser notre conclusion, en l'appliquant &agrave; deux
+propri&eacute;taires, puis &agrave; dix, &agrave; cent, &agrave; mille, et de montrer que la
+r&eacute;partition de la propri&eacute;t&eacute; est sans aucune influence sur la formation
+du prol&eacute;tariat qui, consid&eacute;r&eacute;e au point de vue &eacute;conomique, se rattache
+davantage au droit de consommation qu'au droit de propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;duction est cependant pr&eacute;matur&eacute;e, car elle ne tient pas compte
+de deux choses: du caract&egrave;re de classe du prol&eacute;tariat et de la puissance
+qui s'attache &agrave; la possession. La puissance d'un unique propri&eacute;taire
+universel serait immense, mais ne se manifesterait gu&egrave;re pleinement que
+dans son entourage imm&eacute;diat, surtout si ce propri&eacute;taire avait en face de
+lui une unit&eacute; organis&eacute;e. Ses int&eacute;r&ecirc;ts priv&eacute;s seraient &agrave; peine plus
+pr&eacute;judiciables aux int&eacute;r&ecirc;ts de cette unit&eacute; que ne le sont les int&eacute;r&ecirc;ts
+domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se pr&eacute;occupe pas
+de favoriser telle classe aux d&eacute;pens d'une autre; et tous ses efforts
+tendraient principalement &agrave; maintenir sa puissance et &agrave; assurer sa
+transmission h&eacute;r&eacute;ditaire. Ces deux buts &eacute;tant atteints, il n'a plus
+aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; refuser &agrave; ses ouvriers instruction, droit et
+responsabilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsque les propri&eacute;taires sont, au contraire, nombreux et jouissent de
+droits h&eacute;r&eacute;ditaires, ils se r&eacute;unissent et forment une classe. Ils
+cherchent non seulement &agrave; assurer leur s&eacute;curit&eacute;, mais &agrave; se pr&eacute;munir
+aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est
+le subordonn&eacute; qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est
+pas absolument exclu du droit de propri&eacute;t&eacute;, lorsqu'il peut acqu&eacute;rir ou
+poss&egrave;de d&eacute;j&agrave;. L'int&eacute;r&ecirc;t le plus urgent consiste alors &agrave; maintenir le
+d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; dans l'impuissance, &agrave; lui enlever les moyens d'instruction,
+d'organisation, de possession, &agrave; ne lui accorder que les droits et les
+responsabilit&eacute;s compatibles avec le maintien du juste &eacute;quilibre &agrave; un
+moment donn&eacute;.</p>
+
+<p>La question de la r&eacute;partition de la propri&eacute;t&eacute; devient importante. Bien
+que la non-uniformit&eacute; de la r&eacute;partition favorise l'organisation plus
+&eacute;quitable de la consommation, deux circonstances, pr&eacute;judiciables &agrave; cette
+&eacute;quit&eacute;, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,
+qui est ins&eacute;parable de la possession et acquiert avec le temps une
+importance de plus en plus grande; l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, maintenue par une longue
+tradition et, peut-&ecirc;tre, moins ins&eacute;parable de la puissance que celle-ci
+ne l'est de la possession. Puissance et h&eacute;r&eacute;dit&eacute; r&eacute;unies forment le
+pouvoir d'une classe.</p>
+
+<p>Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous d&eacute;clarer
+partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien
+l'accumulation que la r&eacute;partition des biens priv&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous avons effleur&eacute; la notion de l'&eacute;ducation intellectuelle et avons
+not&eacute; &agrave; ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que
+d'accorder, &agrave; contre-c&#339;ur, ce d&eacute;cisif bienfait &agrave; ses subordonn&eacute;s. Notre
+&eacute;poque, qui n'ose pas penser synth&eacute;tiquement, parce qu'elle exag&egrave;re la
+valeur du savoir et est incapable de s'&eacute;lever &agrave; l'id&eacute;e d'organisation,
+ne dispose que du coup d'&#339;il du praticien pour les in&eacute;galit&eacute;s
+imm&eacute;diates. Elle ne peut pas m&eacute;conna&icirc;tre, et est lasse de se le
+dissimuler, que c'est commettre un vol &agrave; l'&eacute;gard d'un citoyen et &agrave;
+l'&eacute;gard de l'&Eacute;tat, que de ne pas mettre &agrave; la disposition de chacun, d&egrave;s
+son enfance, les moyens d'instruction de notre &eacute;poque. Aussi notre
+temps, qui trouve facilement r&eacute;ponse &agrave; tout, s'est-il d&eacute;cid&eacute; &agrave; r&eacute;clamer
+le nivellement de l'&eacute;ducation, l'instruction universelle et obligatoire.</p>
+
+<p>Si l'intention est bonne, sa r&eacute;alisation ne peut &ecirc;tre que relative. En
+l'absence m&ecirc;me de l'exp&eacute;rience qui se poursuit depuis des ann&eacute;es dans
+des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement imm&eacute;diat
+des enfants appartenant &agrave; diverses classes sociales, loin d'att&eacute;nuer
+l'aristocratisme bourgeois et la sup&eacute;riorit&eacute; intellectuelle, ne font
+qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de
+faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, s&eacute;par&eacute;s par des
+hostilit&eacute;s de classe, pour en faire des camarades d'&eacute;cole. Les uns, bien
+soign&eacute;s et conscients de la situation qu'ils occupent, habitu&eacute;s aux
+conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,
+ayant de bonnes mani&egrave;res, s'exprimant facilement, en possession d'une
+certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les
+&#339;uvres d'art, par les voyages et, &agrave; l'occasion, par une certaine
+instruction re&ccedil;ue pr&eacute;alablement, frais, bien nourris, ayant le corps
+assoupli par des exercices, dormant &agrave; leur suffisance; les autres,
+priv&eacute;s de tous ces avantages et vivant m&ecirc;me dans des conditions tout
+oppos&eacute;es. Or, voil&agrave; qu'on veut imposer aux uns et aux autres une
+nouvelle contenance, une nouvelle mani&egrave;re de parler et d'envisager les
+choses; voil&agrave; qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et
+d'acqu&eacute;rir p&eacute;niblement, &agrave; la suite de cette transformation qui exige un
+grand effort d'&eacute;nergie et de volont&eacute;, de nouvelles connaissances que les
+bien v&ecirc;tus n'auront aucune peine &agrave; s'assimiler, puisqu'ils les poss&egrave;dent
+d&eacute;j&agrave; en partie. Obscur&eacute;ment et douloureusement, l'enfant de petit
+bourgeois commence &agrave; ressentir l'ab&icirc;me qui le s&eacute;pare, lui et ses
+cong&eacute;n&egrave;res, des heureux de ce monde; il en r&eacute;sulte pour lui un &eacute;tat de
+perplexit&eacute; et d'impuissance qui aboutit souvent &agrave; l'ent&ecirc;tement et &agrave; la
+mauvaise volont&eacute;. Il lui faut un effort de volont&eacute; et des dons
+extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;
+et lorsqu'il r&eacute;ussit &agrave; r&eacute;agir, c'est le plus souvent sans aucun effet
+pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, apr&egrave;s
+un court contact, dans un d&eacute;sespoir d'autant plus profond qu'ils
+attribuent leur inf&eacute;riorit&eacute;, non plus seulement aux circonstances
+ext&eacute;rieures, mais &agrave; leur incapacit&eacute; intrins&egrave;que.</p>
+
+<p>Si au contraire, l'instruction et l'&eacute;ducation sont guid&eacute;es par l'int&eacute;r&ecirc;t
+pour le plus faible et le moins dou&eacute;, leur adaptation au degr&eacute; de
+compr&eacute;hension de ces &eacute;l&egrave;ves plus arri&eacute;r&eacute;s ne peut qu'exercer une action
+ralentissante, nivelante, d&eacute;primante sur tous les autres.</p>
+
+<p>La mortelle hostilit&eacute; de l'&eacute;cole &agrave; l'&eacute;gard de tout enfant dou&eacute;, la
+mis&eacute;rable efficacit&eacute;, l'absence de contact avec le monde ext&eacute;rieur, la
+d&eacute;sesp&eacute;rante s&eacute;cheresse, qui caract&eacute;risent notre enseignement, qui ont
+empoisonn&eacute; notre jeunesse et qui ont leur source dans le m&eacute;contentement
+d'une classe sociale d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;e et surmen&eacute;e, ne peuvent contribuer qu'&agrave;
+faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et &agrave; instaurer
+le r&egrave;gne d'une m&eacute;diocrit&eacute; intellectuelle.</p>
+
+<p>L'inscription ne peut &ecirc;tre &eacute;gale que pour les enfants provenant du m&ecirc;me
+milieu familial et social, vivant dans des conditions ext&eacute;rieures
+identiques. Elle devient alors une n&eacute;cessit&eacute; morale. Elle est
+impuissante &agrave; supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit
+le niveau auquel elle se place.</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; ramen&eacute;s &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; morale d'une politique de nivellement
+&eacute;conomique, n&eacute;cessit&eacute; qui devient encore plus urgente, lorsque nous
+envisageons l'attitude &eacute;conomique de l'&Eacute;tat &agrave; l'&eacute;gard de ses t&acirc;ches
+humaines sup&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Les &Eacute;tats de nos jours sont des mendiants, endett&eacute;s jusqu'au cou. Les
+institutions puissantes et sup&eacute;rieures, destin&eacute;es &agrave; r&eacute;unir les rameaux
+de l'humanit&eacute; sous la forme d'une organisation de la volont&eacute;, qui ont le
+droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre d&eacute;veloppement
+de la volont&eacute; et de chercher, par des transformations successives, &agrave;
+adapter leur forme et celle de leurs &eacute;l&eacute;ments aux besoins et aux
+aspirations de l'&eacute;poque; ces institutions, qui repr&eacute;sentent ici-bas
+comme la plus haute expression et la certitude exp&eacute;rimentale de l'unit&eacute;
+spirituelle de la collectivit&eacute;, se heurtent aujourd'hui, quant &agrave; la
+possibilit&eacute; de leur existence, &agrave; la plus triviale de toutes les
+questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont
+l'enjeu de la triste lutte &eacute;conomique qui se poursuit entre p&egrave;res et
+fils et se dissimule derri&egrave;re chaque proposition de loi; cette lutte
+aboutit soit &agrave; de nouveaux imp&ocirc;ts, qui sont le sacrifice des parents
+pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils
+paieront ce que les p&egrave;res auront consomm&eacute;. Ces deux solutions sont
+&eacute;galement f&acirc;cheuses, et l'on voit peu &agrave; peu s'affirmer l'absurde
+conception d'apr&egrave;s laquelle les d&eacute;penses publiques seraient un mal, que
+l'&Eacute;tat le plus heureux serait celui qui d&eacute;pense le moins, que l'&eacute;conomie
+r&eacute;alis&eacute;e sur le n&eacute;cessaire, loin d'&ecirc;tre un crime, constituerait une
+vertu et que les obligations morales de l'&Eacute;tat devraient &ecirc;tre jug&eacute;es au
+point de vue des int&eacute;r&ecirc;ts d'une classe. Le ch&ocirc;mage, la mis&egrave;re, les
+maladies end&eacute;miques pourraient &ecirc;tre supprim&eacute;es, mais cela co&ucirc;terait trop
+cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un &ecirc;tre
+humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une d&eacute;pense d'une centaine de
+millions, habiter des cit&eacute;s-jardins; mais o&ugrave; prendre cet argent?
+L'&eacute;ducation, cette t&acirc;che la plus noble de la collectivit&eacute;, est confi&eacute;e &agrave;
+des fonctionnaires quelconques, mal pay&eacute;s, travaillant souvent &agrave;
+contre-c&#339;ur; l'enseignement agricole est d&eacute;fectueux, faute de moyens. Il
+faudrait en outre favoriser le progr&egrave;s de la science, l'essor des arts,
+cultiver l'amour humain; mais toutes ces t&acirc;ches sont abandonn&eacute;es &agrave;
+l'initiative priv&eacute;e, au hasard des souscriptions ou &agrave; la vanit&eacute;
+bourgeoise syst&eacute;matiquement entretenue.</p>
+
+<p>Un tiers des frais qu'avait co&ucirc;t&eacute;s la guerre europ&eacute;enne aurait suffi &agrave;
+assurer la souverainet&eacute; &eacute;conomique des &Eacute;tats pendant un demi-si&egrave;cle.
+L'histoire, qui dispense ses enseignements avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et d'une fa&ccedil;on
+concr&egrave;te, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura
+cess&eacute;. Elle nous parlera dans le langage imag&eacute; des cons&eacute;quences et nous
+laissera le soin de tirer les conclusions; et &agrave; cette occasion, plus
+d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra
+avec une intonation chang&eacute;e. Mais il est un enseignement de l'histoire
+qui sera particuli&egrave;rement profitable &agrave; nos Parlements petits-bourgeois,
+lesquels, par m&eacute;fiance pour les gouvernements auxquels ils ont confi&eacute; le
+pouvoir, par &eacute;troitesse d'esprit professionnel, par crainte de
+l'&eacute;lecteur, consid&egrave;rent l'&Eacute;tat comme une affaire qui doit &ecirc;tre conduite
+avec une responsabilit&eacute; et des moyens limit&eacute;s: nous voulons parler de
+l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers
+diminuent et que le thaler en arrive &agrave; n'avoir plus que la valeur d'un
+mark, il y a l&agrave; pour l'&Eacute;tat une raison de plus de prendre pour unit&eacute; de
+ses calculs le milliard &agrave; la place du million. Notre vie collective ne
+pourra acqu&eacute;rir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux
+difficult&eacute;s int&eacute;rieures et ext&eacute;rieures que si nous nous d&eacute;cidons, en ces
+temps de restrictions, &agrave; servir le bien commun avec plus de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.</p>
+
+<p>Mais le but &agrave; atteindre, c'est l'&Eacute;tat ne connaissant pas de limitation
+mat&eacute;rielle, c'est l'&Eacute;tat allant au-devant des besoins, au lieu de les
+suivre p&eacute;niblement, l'&Eacute;tat se demandant non: &laquo;O&ugrave; prendrai-je l'argent?&raquo;
+mais: &laquo;&Agrave; quoi vais-je le destiner?&raquo; Il doit pouvoir intervenir partout
+o&ugrave; il y a des mis&egrave;res &agrave; soulager, toutes les fois qu'il s'agit
+d'assurer la s&eacute;curit&eacute; du pays; il doit contribuer &agrave; toute grande &#339;uvre
+de culture, avoir sa part dans tout acte de beaut&eacute; et de bont&eacute;. Ce sont
+la puissance, la richesse, l'exub&eacute;rance de l'&Eacute;tat qui doivent &ecirc;tre pour
+le citoyen un objet de joyeuse fiert&eacute;, et non son propre Mammon enferm&eacute;
+dans un coffre-fort: celui qui consid&egrave;re cette interversion des forces
+comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en
+lui-m&ecirc;me; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas &agrave; l'existence de la
+foule passionn&eacute;e de ceux qui ne se laissent pas &eacute;tourdir par le bruit de
+l'or; en lui-m&ecirc;me, parce qu'il d&eacute;sesp&egrave;re de lui et de ses semblables,
+alors qu'il faut beaucoup de foi et de pers&eacute;v&eacute;rance pour r&eacute;aliser une
+forme de gouvernement o&ugrave; seuls les justes et les forts soient charg&eacute;s de
+responsabilit&eacute;. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui
+qu'elle d&eacute;sire et, par cons&eacute;quent, qu'elle m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Si donc l'&Eacute;tat doit vraiment &ecirc;tre le plus riche et le plus puissant
+dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux
+d&eacute;pens des pauvres. Nous savons d&eacute;j&agrave; qu'&agrave; chaque moment donn&eacute; la somme
+des biens, des droits de consommation est mesur&eacute;e et limit&eacute;e et que
+c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit
+d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la
+production mondiale d&eacute;j&agrave; port&eacute;e au plus haut degr&eacute; d'intensit&eacute;. Le
+surplus de moyens et de droits que poss&egrave;de le riche est pr&eacute;cis&eacute;ment ce
+qui manque &agrave; l'&Eacute;tat et cr&eacute;e entre lui et la collectivit&eacute; un antagonisme
+irr&eacute;ductible.</p>
+
+<p>On n'a jamais os&eacute; approfondir s&eacute;rieusement cette id&eacute;e, bien qu'on se
+rende compte qu'elle est &agrave; la base de toute r&eacute;forme sociale dont elle
+forme m&ecirc;me le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
+r&eacute;side moins dans sa th&egrave;se incolore du retour des capitaux &agrave; l'&Eacute;tat que
+dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
+un autre, de la richesse excessive, en vue de l'am&eacute;lioration du sort de
+tous. On s'&eacute;tait cru oblig&eacute; de compliquer ce noyau &agrave; l'aide d'une
+th&eacute;orie superflue, parce qu'on n'a pas &eacute;t&eacute; capable de surmonter les
+apparentes contradictions morales et &eacute;conomiques. D&egrave;s l'instant o&ugrave;
+chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: d&egrave;s l'instant o&ugrave; chacun
+est encourag&eacute; &agrave; s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
+malhonn&ecirc;te de d&eacute;pouiller des produits de son travail celui qui a r&eacute;ussi.
+Il semblait de m&ecirc;me scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
+qui choquait la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise de nos r&eacute;volutionnaires eux-m&ecirc;mes,
+lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
+le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
+l'envie. On croyait, en outre, dans son for int&eacute;rieur, que la richesse
+&eacute;tait indispensable &agrave; la formation du capital, aux risques &eacute;conomiques
+et techniques, aux grandes entreprises, aux op&eacute;rations financi&egrave;res &agrave;
+longue &eacute;ch&eacute;ance. &Agrave; ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
+que d'&ecirc;tre englob&eacute;s dans une vaste th&eacute;orie qui, sans les absorber, les a
+tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette th&eacute;orie,
+frapper le capital jusqu'&agrave; en faire une propri&eacute;t&eacute; de l'&Eacute;tat, la
+disparition du capital devant entra&icirc;ner celle de la richesse. Cette
+&eacute;tatisation devait avoir pour cons&eacute;quence une augmentation de la valeur
+du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
+aucune relation de cause &agrave; effet. Mais on laissait sans solution et
+insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
+concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
+par la seule m&eacute;thode bureaucratique, la collectivit&eacute; serait &agrave; m&ecirc;me de
+suppl&eacute;er au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-m&ecirc;me
+est incapable de s'acquitter des t&acirc;ches qu'implique son &eacute;volution: nous
+parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la s&eacute;lection, de la
+joie de vaincre.</p>
+
+<p>Si l'on reconna&icirc;t sans r&eacute;serves qu'on doit tendre au nivellement de la
+propri&eacute;t&eacute;, c'est-&agrave;-dire &agrave; la limitation des richesses individuelles, on
+constate que la doctrine de la libert&eacute; sociale est de force &agrave; r&eacute;soudre
+ce probl&egrave;me, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
+sous lesquelles se manifeste l'action de la propri&eacute;t&eacute;: le droit &agrave; la
+jouissance, le droit &agrave; la puissance, le droit &agrave; la responsabilit&eacute;. Cette
+distinction une fois op&eacute;r&eacute;e, il est possible de trouver des formes
+d'organisation &eacute;conomique qui concilient le syst&egrave;me traditionnel avec
+les exigences de la libert&eacute;, de la justice et de la dignit&eacute; humaine et
+suppriment toute entrave au d&eacute;veloppement ult&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Nous &eacute;voluons toujours dans les limites de la question du nivellement
+des fortunes, mais nous commen&ccedil;ons &agrave; nous apercevoir que les exigences
+imm&eacute;diates de la morale projettent leurs ombres sur nos consid&eacute;rations
+&eacute;conomiques.</p>
+
+<p>Certes, l'&acirc;me ne pr&eacute;tend pas pour elle-m&ecirc;me au bonheur, &agrave; la puissance
+et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-m&ecirc;me de justice
+terrestre. Elle s'&eacute;veille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
+solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
+sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
+est pas &eacute;trang&egrave;re. Que serait la piti&eacute;, si l'on pr&eacute;tendait que la
+privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
+grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on pr&eacute;tendait que
+l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
+L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
+porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
+d&eacute;tournent vers leurs propres c&#339;urs les pointes de lances hostiles;
+mais ils sont tr&egrave;s loin de vouloir le mal ou de le m&eacute;nager.</p>
+
+<p>Nous aurons bient&ocirc;t &agrave; examiner jusqu'&agrave; quel point chaque individu est en
+droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
+l'occasion de constater que c'est la partie la plus m&eacute;diocre, la plus
+mesquine de sa nature qui pousse l'homme &agrave; revendiquer la possession au
+sens &eacute;troit du mot, c'est-&agrave;-dire en tant que source de jouissance. Mais
+ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut pr&eacute;tendre &agrave; une vie
+qui, par ses empi&egrave;tements et par les destructions qu'elle cause, par son
+isolement et son m&eacute;pris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
+l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
+habitude de domination, n&eacute;e de pr&eacute;rogatives qui &eacute;taient accord&eacute;es en
+&eacute;change de certains services, tels que la protection et la d&eacute;fense, et
+s'&eacute;tendaient aux femmes et &agrave; la descendance, forme la seule base
+traditionnelle d'un genre de vie luxueux et pr&eacute;tentieux. On peut voir
+une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du c&eacute;r&eacute;monial
+des seigneurs d'autrefois, parodie &agrave; laquelle se livrent les nouveaux
+riches qui ach&egrave;tent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
+ch&acirc;teau, ornent de banni&egrave;res leur vestibule, postent des domestiques
+poudr&eacute;s &agrave; chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
+portraits d'a&iuml;eux, observent dans leur service de table, dans leurs
+r&eacute;ceptions, &agrave; la chasse, des coutumes archa&iuml;ques, s'entourent de
+panoplies, de livr&eacute;es, de coupes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui personne, en dehors de l'&Eacute;tat, n'est charg&eacute; de la t&acirc;che de
+d&eacute;fendre et de prot&eacute;ger, personne n'a &agrave; recevoir d&eacute;fense et protection
+de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'&Eacute;tat et au nom
+de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'&Eacute;glise, dynastes ont beau
+s'entourer de pompe et d'&eacute;clat, pour honorer le pass&eacute;, se donner &agrave;
+l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer &agrave; la foule, ils
+ont beau faire preuve de tact, de fa&ccedil;on &agrave; ne pas tomber dans la
+mascarade et la com&eacute;die: de nos jours, comme &agrave; toutes les &eacute;poques
+ant&eacute;rieures, la dignit&eacute; de l'homme et de sa situation se mesure &agrave; sa
+responsabilit&eacute;; l'homme est d'autant plus repr&eacute;sentatif que la
+responsabilit&eacute; dont il est charg&eacute; est plus grande; usages et c&eacute;r&eacute;monial
+sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
+forces qu'ils refl&egrave;tent, et lorsque ces forces sont &eacute;puis&eacute;es, il ne
+reste plus que la s&egrave;che enveloppe de la formule et de l'&eacute;tiquette.</p>
+
+<p>La sup&eacute;riorit&eacute; &eacute;conomique du bien-&ecirc;tre bourgeois ne repose cependant sur
+aucune institution; comme tant d'autres fortes r&eacute;alit&eacute;s, elle appara&icirc;t
+d&egrave;s le d&eacute;but comme un ph&eacute;nom&egrave;ne secondaire qui reste inoffensif et
+inaper&ccedil;u, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
+effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental r&eacute;ussissait, par
+un heureux &eacute;levage, &agrave; centupler ses troupeaux, c'&eacute;tait pour la tribu un
+beau facteur de s&eacute;curit&eacute;; et tant que les autres n'&eacute;taient pas l&eacute;s&eacute;s
+dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait l&agrave; que d'une
+affaire priv&eacute;e. Quand un marchand d'&eacute;pices du moyen &acirc;ge r&eacute;ussissait dans
+ses affaires, il pouvait se faire b&acirc;tir une maison confortable, la
+remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
+bahuts. Son bien-&ecirc;tre cessait d'&ecirc;tre une affaire priv&eacute;e, &agrave; partir du
+jour o&ugrave; il commen&ccedil;ait &agrave; s'en pr&eacute;valoir pour conqu&eacute;rir des privil&egrave;ges
+municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
+densit&eacute; de la population ayant augment&eacute;, l'organisation collective de
+l'&eacute;conomie en arrive &agrave; constituer un cercle ferm&eacute; d'actions et de
+r&eacute;actions r&eacute;ciproques auxquelles rien ni personne n'&eacute;chappent. C'est ce
+qui s'est produit en partie aux derni&egrave;res p&eacute;riodes de l'Empire Romain
+et, d'une fa&ccedil;on compl&egrave;te et irr&eacute;sistible, d&egrave;s le d&eacute;but de l'&eacute;poque
+m&eacute;canis&eacute;e qu'on d&eacute;signe aussi, un peu unilat&eacute;ralement, sous le nom de
+capitaliste. &Eacute;conomiquement parlant, l'ensemble du monde civilis&eacute;
+d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
+dans certains &Eacute;tats, a r&eacute;ussi &agrave; s'emparer de tout le pouvoir politique,
+de la l&eacute;gislation et de l'administration, du droit de d&eacute;cider la paix et
+la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
+les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
+l'organisation du travail du pays.</p>
+
+<p>Il serait injuste de m&eacute;conna&icirc;tre les services rendus par la puissance
+mondiale de la ploutocratie. Elle a achev&eacute; le mouvement de m&eacute;canisation:
+elle a, dans l'espace de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, r&eacute;ussi &agrave; enrichir la
+plan&egrave;te au-del&agrave; de toute pr&eacute;vision, elle a fourni aux &Eacute;tats de puissants
+moyens de d&eacute;fense, renfor&ccedil;ant ainsi, contrairement &agrave; sa nature intime,
+le nationalisme. &Agrave; l'&eacute;poque de sa formation, elle a, par un g&eacute;n&eacute;reux
+choix, accept&eacute; dans son sein tous les forts temp&eacute;raments de la nation,
+en imposant &agrave; leur esprit, ainsi qu'&agrave; l'esprit de l'ensemble de la
+nation, la mani&egrave;re de penser nationaliste, m&eacute;caniste, en d&eacute;veloppant
+chez eux le go&ucirc;t de l'entreprise, en d&eacute;racinant de leur mentalit&eacute; les
+derniers restes des conceptions patriarcales, f&eacute;odales, corporatives et
+en cr&eacute;ant ainsi une nouvelle atmosph&egrave;re spirituelle, certes tout aussi
+&eacute;troite, mais &eacute;minemment favorable &agrave; l'action. Elle a contribu&eacute; &agrave; donner
+&agrave; la politique mondiale une orientation &eacute;conomique et, sans le vouloir
+et sans s'en douter, elle a port&eacute; les oppositions &agrave; un degr&eacute; d'acuit&eacute;
+tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
+provoqu&eacute;es met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
+effets, lorsque nous aurons &agrave; nous occuper des revendications
+politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
+formuler &agrave; son sujet quelques propositions finales.</p>
+
+<p>La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
+toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
+rattachant &agrave; aucune conception id&eacute;ale, &agrave; aucun sacrement. Les vieilles
+th&eacute;ocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinit&eacute;; elles ont
+perdu ce droit le jour o&ugrave; elles sont devenues des sin&eacute;cures
+sacerdotales. Les aristocraties grecques se r&eacute;clamaient de leur qualit&eacute;
+de filles de dieux. Gr&acirc;ce &agrave; la culture h&eacute;r&eacute;ditaire de la mentalit&eacute;
+royale et de la beaut&eacute; corporelle, la noblesse des conqu&eacute;rants avait
+r&eacute;ussi &agrave; s'assurer une supr&eacute;matie sur le bas-fonds form&eacute; par les tribus
+autochtones, jusqu'au jour o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; absorb&eacute;e par celles-ci, par
+suite de m&eacute;langes de sang. La noblesse rurale des Romains avait domin&eacute;,
+parce qu'elle &eacute;tait seule en possession des aptitudes politiques et
+guerri&egrave;res; elle a &eacute;t&eacute; supplant&eacute;e plus tard par une autre noblesse, une
+noblesse neutre, d&eacute;pourvue d'id&eacute;al, celle des fonctionnaires; puis
+survint le m&eacute;lange de races et la d&eacute;cadence. L'&Eacute;glise du moyen &acirc;ge,
+ayant &eacute;t&eacute; appel&eacute;e &agrave; faire p&eacute;n&eacute;trer la force de la foi dans un monde
+pa&iuml;en, &eacute;tait devenue une oligarchie organisatrice. Apr&egrave;s la conversion
+de l'Europe, cette mission avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; en une politique d'&Eacute;tat, et
+l'&Eacute;glise qui la repr&eacute;sentait s'est engag&eacute;e dans une voie qui l'a
+conduite de sa situation de puissance mondiale &agrave; celle d'une
+organisation internationale politiquement reconnue. Le f&eacute;odalisme
+europ&eacute;en reposait sur la notion id&eacute;ale de la fid&eacute;lit&eacute; du vassal &agrave;
+l'&eacute;gard du suzerain, notion &agrave; laquelle &eacute;taient venues s'ajouter plus
+tard celle de la responsabilit&eacute; envers le peuple des sujets et, plus
+tard encore, le devoir de d&eacute;fendre la foi. Le christianisme ayant fini
+par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caract&egrave;re
+homog&egrave;ne, le f&eacute;odalisme a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; la souverainet&eacute; territoriale
+et, en partie aussi, &agrave; la d&eacute;mocratie, et la domination de la noblesse
+n'a pu se maintenir que l&agrave; o&ugrave; elle a r&eacute;ussi &agrave; pr&eacute;server intacte la
+notion de la fid&eacute;lit&eacute; au roi, du devoir militaire et du patriarcat
+rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
+slavo-germains.</p>
+
+<p>La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des id&eacute;aux g&eacute;n&eacute;raux,
+mais sur des int&eacute;r&ecirc;ts g&eacute;n&eacute;raux. Elle n'a pas surgi &agrave; l'&eacute;tat collectif,
+comme une tribu de conqu&eacute;rants ou une communaut&eacute; de fid&egrave;les, mais elle
+s'est form&eacute;e par la r&eacute;union progressive d'individus isol&eacute;s qui, l'un
+apr&egrave;s l'autre, ont r&eacute;ussi &agrave; s'&eacute;lever, gr&acirc;ce &agrave; des dons accidentels, par
+suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
+chose qu'&agrave; s'enrichir et &agrave; se maintenir; elle ne se consid&egrave;re pas forc&eacute;e
+ou moralement oblig&eacute;e d'adh&eacute;rer &agrave; une communaut&eacute; spirituelle quelconque:
+sa force r&eacute;side dans son opportunisme. Elle se compl&egrave;te par l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;
+et, ayant une claire conception de son int&eacute;r&ecirc;t, elle a recours, toutes
+les fois que cela est n&eacute;cessaire, &agrave; la cooptation; la pr&eacute;f&eacute;rence du p&egrave;re
+est contre-balanc&eacute;e par la prudence de l'associ&eacute;. En fait de biens
+spirituels, elle poss&egrave;de avant tout l'instruction, ensuite une certaine
+culture &eacute;conomique et le go&ucirc;t de l'entreprise, qui commence &agrave; se
+d&eacute;velopper de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
+Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
+efficacit&eacute;, car l'habitude de la vie de luxe et l'&eacute;troitesse
+intellectuelle d'un c&ocirc;t&eacute;, l'imitation ext&eacute;rieure des usages
+aristocratiques, de l'autre, &eacute;liminent, dans l'espace de chaque
+g&eacute;n&eacute;ration, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
+l'expression en usage, ruin&eacute;es.</p>
+
+<p>L'adoption intermittente de nouveaux &eacute;l&eacute;ments, l'&eacute;limination
+occasionnelle d'&eacute;l&eacute;ments natifs n'enl&egrave;vent &agrave; la caste ploutocratique
+rien de son unit&eacute; ferm&eacute;e. Toute oligarchie est soumise &agrave; certains
+changements et &eacute;changes, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
+qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte &agrave; son caract&egrave;re,
+&eacute;tant donn&eacute; que gr&acirc;ce &agrave; une s&eacute;lection rigoureuse, l'accroissement se
+fait toujours aux d&eacute;pens des classes les plus rapproch&eacute;es, &agrave; l'exclusion
+de toutes les autres: c'est que la mani&egrave;re identique de concevoir la vie
+constitue une condition n&eacute;cessaire et que les &eacute;l&eacute;ments h&eacute;r&eacute;ditairement
+fix&eacute;s assurent la pr&eacute;dominance des tendances fondamentales et font m&ecirc;me
+na&icirc;tre, par l'imitation des usages et coutumes du f&eacute;odalisme, la notion
+hybride de noblesse d'argent.</p>
+
+<p>L'imperfection humaine transformant en oppositions ext&eacute;rieures les
+diff&eacute;rences d'aptitudes, de caract&egrave;res et de forces psychiques, toute
+organisation sociale pr&eacute;sente la hi&eacute;rarchie des responsabilit&eacute;s, des
+besoins et des revendications &eacute;galement sous la forme d'oppositions.
+Quelle que soit la forme qu'affecte cette hi&eacute;rarchie et quelle que soit
+la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
+toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
+Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
+tol&eacute;rera une pareille organisation, on accentuera et perp&eacute;tuera les
+oppositions, en maintenant l'exclusivit&eacute; du privil&egrave;ge, en &eacute;largissant
+les droits de la classe privil&eacute;gi&eacute;e et les fixant par les liens de
+l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;; ou bien on favorisera le mouvement d'&eacute;galisation, en
+restreignant l'in&eacute;galit&eacute; des droits et en facilitant l'osmose sociale.
+Dans ce dernier cas, le d&eacute;veloppement tendra vers le point indiff&eacute;rent
+qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
+&agrave; sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
+nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
+consid&egrave;rent responsables envers leurs fr&egrave;res inf&eacute;rieurs, la couche
+sup&eacute;rieure, tout en restant ferm&eacute;e par sa nature, n'en subit pas moins
+dans sa substance des changements incessants; la d&eacute;nomination:
+&laquo;gouvernement des meilleurs&raquo; se trouve alors justifi&eacute;e et notre
+repr&eacute;sentation d'une &eacute;conomie de caste ne correspond plus &agrave; rien de
+r&eacute;el.</p>
+
+<p>Je doute fort que telle soit la conception id&eacute;ale de ceux de nos
+esth&egrave;tes qui, les yeux fix&eacute;s sur Ath&egrave;nes et Venise, consid&egrave;rent que nous
+devrions avoir pour objectif la formation d'une couche h&eacute;r&eacute;ditaire
+s'imposant par son degr&eacute; d'instruction et par sa force de caract&egrave;re.
+L'oligarchie h&eacute;r&eacute;ditaire est incompatible avec la dignit&eacute; et la libert&eacute;
+auxquelles tout homme a le droit de pr&eacute;tendre et ne peut jamais &ecirc;tre une
+notion id&eacute;ale pour celui qui pense, pour celui qui adh&egrave;re &agrave; la doctrine
+pr&ecirc;chant l'&eacute;lan de toutes les &acirc;mes.</p>
+
+<p>L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
+rapport de cette indiff&eacute;rente notion-limite dont nous avons parl&eacute; plus
+haut, et nous devons la consid&eacute;rer comme moralement mauvaise. Alors m&ecirc;me
+que nous admettrions l'in&eacute;galit&eacute; des revendications, alors m&ecirc;me que,
+contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicit&eacute; des
+besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
+la vari&eacute;t&eacute; des couleurs que notre penchant artistique cherche &agrave; r&eacute;aliser
+pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
+civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous r&eacute;signer au libre jeu
+des forces qui, sur le sol de notre organisation &eacute;conomique, a engendr&eacute;
+la ploutocratie h&eacute;r&eacute;ditaire, &agrave; titre d'effet secondaire, impr&eacute;vu et
+indiscut&eacute;. L'homme n'a pas &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; pour succomber, en vertu d'un sort
+pr&eacute;destin&eacute;, sous le poids de puissances accidentelles, engendr&eacute;es par le
+jeu arbitraire de la lutte &eacute;conomique irr&eacute;fr&eacute;n&eacute;e. La r&eacute;partition des
+biens n'est pas plus une affaire priv&eacute;e que le droit &agrave; la consommation.
+Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
+de d&eacute;truire l'&eacute;difice &eacute;rig&eacute; par un mill&eacute;naire de travail organique, pour
+mettre &agrave; la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et &agrave; la
+place de la libert&eacute; civile des soupes populaires obligatoires pour tout
+le monde et le droit universel &agrave; la pauvret&eacute;; mais nous voyons de
+nouveau et d&eacute;finitivement la n&eacute;cessit&eacute; d'une r&eacute;forme susceptible
+d'&eacute;difier un nouveau r&egrave;gne de libert&eacute; sociale sur la base d'un plus
+juste droit &agrave; la consommation, d'une plus &eacute;quitable r&eacute;partition des
+biens de possession et d'une plus grande aisance de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Une digression qui, en m&ecirc;me temps qu'elle ferme le cercle des
+consid&eacute;rations qui pr&eacute;c&egrave;dent, en supprimant la derni&egrave;re contradiction
+entre la conclusion et les pr&eacute;misses, nous permettra d'aborder les
+consid&eacute;rations empiriques qui vont suivre.</p>
+
+<p>Nous avons vu que la consommation exag&eacute;r&eacute;e atteint un minimum dans le
+cas-limite th&eacute;orique o&ugrave; toute la fortune se trouve concentr&eacute;e entre les
+mains d'un seul. Serait-il &agrave; craindre qu'une plus grande &eacute;galisation des
+fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
+en r&eacute;sulte un s&eacute;rieux danger pour les r&eacute;serves dont nous avons besoin
+pour l'extension et le renouvellement de l'activit&eacute; mondiale?</p>
+
+<p>Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
+biens servant &agrave; la conservation et &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de la vie sera
+augment&eacute;e; mais on sait par exp&eacute;rience que le surcro&icirc;t de consommation
+de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantit&eacute; de travail et
+d'une am&eacute;lioration de sa qualit&eacute;. La consommation de grand luxe se
+trouvera diminu&eacute;e, alors m&ecirc;me que la collectivit&eacute; poss&eacute;dera le droit de
+s'entourer de pompe et de magnificence. Quant &agrave; l'individu qui c&eacute;dera &agrave;
+un penchant irr&eacute;sistible vers l'&eacute;clat et vers le luxe, il sera oblig&eacute; de
+r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre en restreignant sa consommation journali&egrave;re. La
+seule possibilit&eacute; susceptible de troubler cet &eacute;tat de choses serait
+fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
+d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
+conscience &eacute;conomique, dont l'&eacute;veil sera &agrave; la fois la cause et l'effet
+de la nouvelle &eacute;poque et dont nous aurons &agrave; parler &agrave; propos de la morale
+&eacute;conomique, finira par inculquer &agrave; l'humanit&eacute; transform&eacute;e le plus
+profond m&eacute;pris pour tous nos bibelots masculins et f&eacute;minins et par
+abandonner aux populations sauvages et demi-civilis&eacute;es l'usage de toutes
+les futilit&eacute;s, frivolit&eacute;s, imitations, de tous les articles de
+nouveaut&eacute;, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
+sp&eacute;ciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
+formidable du travail mondial, que le manque d'&eacute;ducation et de go&ucirc;t
+absorbe de nos jours, sera ainsi &eacute;pargn&eacute;e. Et c'est ainsi que la forme
+&eacute;conomique fond&eacute;e sur le principe de l'&eacute;galisation des fortunes fournira
+une base naturelle et morale &agrave; un autre minimum, celui de la
+consommation somptuaire et superflue; et il appara&icirc;t avec &eacute;vidence que
+notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
+m&eacute;rite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
+imprime &agrave; la consommation.</p>
+
+<p>Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
+occuper de l'ordre nouveau, nous avons &agrave; examiner la l&eacute;gitimit&eacute; du droit
+&agrave; la pr&eacute;f&eacute;rence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
+en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
+collectivit&eacute;. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui &eacute;l&egrave;vent cette
+pr&eacute;tention &agrave; la richesse et &agrave; la fortune, au nom de quel droit ils
+exigent la garantie de la soci&eacute;t&eacute; et de l'&Eacute;tat, quels sont les moyens de
+protection dont l'&Eacute;tat dispose pour se d&eacute;fendre contre les exigences
+exag&eacute;r&eacute;es et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
+&eacute;conomiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.</p>
+
+<p>Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
+fortune et du revenu du monde, j'ai droit &agrave; une part de consommation et
+de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
+l'humanit&eacute; moyenne? D'o&ugrave; provient la richesse personnelle et comment
+est-elle acquise?</p>
+
+<p>La naissance de fortunes dans le pass&eacute; ne nous int&eacute;resse pas ici. Il
+suffit que leurs possesseurs actuels les aient re&ccedil;ues par h&eacute;ritage. La
+notion de transmission h&eacute;r&eacute;ditaire nous occupera plus tard, mais pour le
+moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.</p>
+
+<p>La richesse repr&eacute;sente-t-elle l'&eacute;pargne? &Eacute;tant donn&eacute;e la br&egrave;ve dur&eacute;e de
+la vie humaine, les gains obtenus par un travail r&eacute;gulier peuvent &agrave; la
+rigueur permettre d'&eacute;pargner de quoi s'assurer un bien-&ecirc;tre moyen. Les
+revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
+procur&eacute;s par le travail, mais appartiennent &agrave; d'autres cat&eacute;gories.
+L'opinion populaire, d'apr&egrave;s laquelle l'&eacute;pargne serait une source de
+richesse, est totalement erron&eacute;e.</p>
+
+<p>L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
+fr&eacute;quent. La recherche de tr&eacute;sors ne convient plus &agrave; notre &eacute;poque, &agrave;
+moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les d&eacute;couvertes de
+tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
+que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la d&eacute;couverte
+de tr&eacute;sors min&eacute;raux a cr&eacute;&eacute; plus d'une fortune canadienne, africaine et
+allemande.</p>
+
+<p>Pour que naisse la richesse en g&eacute;n&eacute;ral, il faut que des milliers
+d'individus consentent &agrave; abandonner une partie de ce qu'ils poss&egrave;dent;
+et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
+qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
+raisonnable ou absurde, besoin &eacute;conomique. Donc, quiconque veut devenir
+riche doit satisfaire un besoin g&eacute;n&eacute;ral. Mais cette proposition n'est
+pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent &agrave;
+satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminu&eacute; et, finalement,
+chaque entrepreneur, au lieu des tr&eacute;sors esp&eacute;r&eacute;s, ne r&eacute;colte qu'une
+modeste rente ou un m&eacute;diocre revenu de travail.</p>
+
+<p>Le probl&egrave;me de l'enrichissement ne se trouve donc r&eacute;solu que lorsque
+l'entrepreneur est &agrave; m&ecirc;me de limiter la concurrence, de fixer &agrave; sa guise
+le taux du revenu ou d'&eacute;tendre &agrave; volont&eacute; le cercle de ceux qui sont
+pr&ecirc;ts &agrave; faire le sacrifice n&eacute;cessaire. Ces conditions se trouvent
+r&eacute;alis&eacute;es dans le monopole reconnu ou impos&eacute;.</p>
+
+<p>L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
+fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
+contre-ma&icirc;tre, est puni.</p>
+
+<p>L'extraction de certains min&eacute;raux fournit un monopole naturel, notamment
+lorsque les mines sont rares ou en nombre limit&eacute;.</p>
+
+<p>La grande banque, l'entrep&ocirc;t, l'entreprise gigantesque industriellement
+ramifi&eacute;e usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
+devrait, pendant de nombreuses ann&eacute;es, travailler &agrave; perte et avec de
+puissants capitaux, pour cr&eacute;er des organisations concurrentes. Or, peu
+nombreux sont ceux qui sont dispos&eacute;s &agrave; lancer leurs capitaux dans des
+essais de ce genre.</p>
+
+<p>Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
+plus souvent il n'y a qu'un seul point g&eacute;ographique qui se trouve &agrave; une
+distance favorable du centre des mati&egrave;res premi&egrave;res, des sources
+d'&eacute;nergie, de la main-d'&#339;uvre et des d&eacute;bouch&eacute;s.</p>
+
+<p>Le grand t&eacute;nor porte le monopole de la raret&eacute; dans son gosier; les
+th&eacute;&acirc;tres d'op&eacute;ra sont plus nombreux que les voix d'hommes aigu&euml;s, bien
+form&eacute;es.</p>
+
+<p>Associations et syndicats s'assurent le monopole &agrave; l'aide de cartels, en
+soumettant l'ensemble d'une industrie &agrave; une direction unique et en
+&eacute;liminant la concurrence.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure
+un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes &eacute;tant par la
+force des choses localis&eacute;es dans des quartiers d&eacute;termin&eacute;s d'une ville,
+la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.</p>
+
+<p>Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui
+seraient d&eacute;sol&eacute;s de porter un chapeau ou d'avoir &agrave; la main un parapluie
+ne sortant pas d'une maison en vogue.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port
+re&ccedil;oit son monopole directement de l'&Eacute;tat ou de la commune; le droit
+dont il jouit &eacute;quivaut &agrave; un droit r&eacute;galien.</p>
+
+<p>Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs d&eacute;tenteurs; il
+n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,
+la sp&eacute;culation donnent, en vertu m&ecirc;me du calcul des probabilit&eacute;s, des
+r&eacute;sultats qui, &agrave; la longue, finissent par s'&eacute;quilibrer, et l'on peut
+n&eacute;gliger les rares cas o&ugrave; l'heureux b&eacute;n&eacute;ficiaire est &agrave; m&ecirc;me de profiter
+de son gain, en s'arr&ecirc;tant &agrave; temps, ou d'en faire profiter ses
+descendants, parce que la mort &eacute;tait venue mettre fin &agrave; ses op&eacute;rations
+en pleine p&eacute;riode de r&eacute;ussite.</p>
+
+<p>Si nous interrogeons, en toute impartialit&eacute;, notre sentiment int&eacute;rieur
+au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le
+monopole, nous percevons la r&eacute;ponse suivante: il y a quelque chose
+d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance
+mat&eacute;rielle, d&eacute;pourvue de scrupules, que le monopole assure &agrave; l'individu
+sur la collectivit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette immoralit&eacute; semble un peu att&eacute;nu&eacute;e dans le monopole qu'assure la
+priorit&eacute; et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exerc&eacute;s,
+non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilit&eacute;
+du service rendu est &eacute;vidente et malgr&eacute; la situation exceptionnelle de
+l'organe privil&eacute;gi&eacute;, ce privil&egrave;ge peut &ecirc;tre plus avantageux pour la
+collectivit&eacute; que si la fonction en question &eacute;tait abandonn&eacute;e &agrave; la libre
+concurrence.</p>
+
+<p>Le monopole appara&icirc;t d'autant plus insupportable qu'il a &eacute;t&eacute; moins
+m&eacute;rit&eacute;, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de
+scrupules: c'est ainsi que le monopole du propri&eacute;taire de terrains dans
+une grande ville est des moins r&eacute;jouissants.</p>
+
+<p>On aper&ccedil;oit en m&ecirc;me temps qu'il suffit d'un appareil l&eacute;gislatif
+insignifiant pour r&eacute;gler ou, lorsque cela para&icirc;t n&eacute;cessaire, fermer les
+sources de la richesse personnelle. Nous r&eacute;servons cette question
+pragmatique pour la fin de nos d&eacute;ductions &eacute;conomiques. Nous allons nous
+occuper de l'autre c&ocirc;t&eacute;, qui est le plus d&eacute;cisif, de la revendication du
+droit &agrave; la richesse.</p>
+
+<p>Seule une partie insignifiante de ce qu'il poss&egrave;de aujourd'hui a &eacute;t&eacute;
+acquise par le propri&eacute;taire; la plus grande partie de sa fortune lui est
+venue par h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>Si la vue de la richesse acquise, ramen&eacute;e &agrave; ses v&eacute;ritables sources et
+origines, &eacute;veille en nous un sentiment de d&eacute;sapprobation qui nous la
+fait qualifier d'injustice, ce n'est g&eacute;n&eacute;ralement plus le m&ecirc;me
+sentiment qui pr&eacute;side &agrave; notre critique de l'h&eacute;ritage. La transmission de
+la propri&eacute;t&eacute; de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration appara&icirc;t &agrave; la sensibilit&eacute;
+actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend n&eacute;cessaire
+une remarque pr&eacute;alable, d'ordre m&eacute;thodologique.</p>
+
+<p>Tout progr&egrave;s social et politique r&eacute;sulte de la lutte entre la tradition
+et la nouveaut&eacute;. Nulle &eacute;poque ne s'est appliqu&eacute;e, dans une mesure aussi
+grande que la n&ocirc;tre, &agrave; approfondir cette opposition, avec la tendance
+incontestable, bien que subconsciente, &agrave; prendre parti pour la
+tradition, comme c'est le cas de toute &eacute;poque atteinte d'impuissance
+cr&eacute;atrice.</p>
+
+<p>Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'&ecirc;tre absolue, est
+seulement fonction de notre mani&egrave;re de voir: ce qui est r&eacute;volutionnaire
+aujourd'hui devient consacr&eacute; par la tradition le lendemain, et ce qui
+est r&eacute;actionnaire aujourd'hui fut r&eacute;volutionnaire hier. Lors donc qu'on
+oppose &agrave; la tradition, envisag&eacute;e comme un produit organique et naturel,
+le nouveau comme &eacute;tant quelque chose d'arbitraire, comme &eacute;tant une
+invention dogmatique ne reposant sur aucune exp&eacute;rience, n'ayant aucune
+particularit&eacute; justifi&eacute;e, on op&egrave;re une confusion entre ce qui caract&eacute;rise
+les contrastes de d&eacute;veloppement et les caract&eacute;ristiques des hommes dans
+lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,
+partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature
+du novateur avec celle de la nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>La nouveaut&eacute;, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi
+&eacute;troitement &agrave; l'homme et aux circonstances que la tradition; elle
+devient elle-m&ecirc;me, au bout de peu de temps, tradition, habitude,
+v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;, chose ancienne, d&eacute;j&agrave; d&eacute;pass&eacute;e. L'homme, au
+contraire, qui a un penchant pour la tradition, diff&egrave;re de celui qui
+annonce et cr&eacute;e le nouveau. Celui-l&agrave; s'appuie sur l'exp&eacute;rience et
+l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des
+privil&egrave;ges et des pr&eacute;jug&eacute;s devenus chers, celui-ci sur la force du
+besoin, sur son don de clairvoyance, sur des id&eacute;aux, parfois aussi sur
+son propre m&eacute;contentement et sur des d&eacute;sirs personnels. Les vertus de
+l'un r&eacute;sident dans la fid&eacute;lit&eacute; et dans la froide compr&eacute;hension, celles
+de l'autre dans la force cr&eacute;atrice et dans l'intuition; les dangers
+auxquels est expos&eacute; le premier sont l'&eacute;troitesse de vues et la paresse,
+l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;.</p>
+
+<p>On peut dire que chaque nouveaut&eacute; pr&eacute;sente plus ou moins ces dangers.
+Elle commence par &ecirc;tre dogmatique, rationaliste et agressive, incapable
+de comprendre les particularit&eacute;s fond&eacute;es. Mais, &agrave; l'usage, les angles
+s'&eacute;moussent, les tons criards p&acirc;lissent, l'outil s'assouplit dans la
+main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.</p>
+
+<p>La crainte justifi&eacute;e des vices et de la f&eacute;rocit&eacute; populaires et le
+profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce
+qui existe &eacute;garent notre mani&egrave;re de concevoir l'histoire, jusqu'&agrave; nous
+faire voir dans toute nouveaut&eacute; subite un criminel bouleversement. Le
+mouvement de la grande r&eacute;volution fran&ccedil;aise est, et non sans raison,
+&eacute;tranger &agrave; notre sensibilit&eacute;; et pourtant, au cours de tant de nuits
+agit&eacute;es, l'imagination des r&eacute;volutionnaires en travail a fait na&icirc;tre des
+notions capitales concernant l'administration communale, l'&eacute;ducation
+populaire, la d&eacute;fense nationale. La sensibilit&eacute; politique des Allemands
+est monarchique, et en cela r&eacute;side une de ses rares forces; nous sommes
+passionn&eacute;ment port&eacute;s &agrave; d&eacute;truire toute vell&eacute;it&eacute; r&eacute;publicaine comme une
+haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gard&eacute; assez
+d'objectivit&eacute; pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de
+r&eacute;gicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous
+l'accusation de jacobinisme tout Allemand &eacute;tabli &agrave; B&acirc;le.</p>
+
+<p>Au point de vue g&eacute;n&eacute;ral du mouvement historique, l'opposition subjective
+entre la tradition et la nouveaut&eacute; appara&icirc;t ainsi comme une force
+ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.
+Dans l'&eacute;conomie de l'histoire universelle, la t&acirc;che qui incombe au
+traditionalisme consiste &agrave; assurer la r&eacute;gularit&eacute; du mouvement, &agrave;
+emp&ecirc;cher la voiture de verser, &agrave; limiter les exp&eacute;riences arbitraires.
+Mais il ne faut jamais oublier que c'est l&agrave; une force n&eacute;gative. Le
+conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est
+en r&eacute;alit&eacute; la n&eacute;gation de la vie et de son d&eacute;veloppement.</p>
+
+<p>Dans des consid&eacute;rations consacr&eacute;es aux choses &agrave; venir, il faut toujours
+revenir &agrave; cette attitude, dont le caract&egrave;re n&eacute;gatif m&ecirc;me renferme pour
+nous un enseignement. Elle nous met notamment en pr&eacute;sence de la
+question: quel est le crit&egrave;re qui nous permet de distinguer une
+fantaisie utopique d'une nouveaut&eacute; organique, bien que se r&eacute;clamant de
+certains principes?</p>
+
+<p>Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les &eacute;l&eacute;ments de cette
+d&eacute;cision, car m&ecirc;me l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain
+temps recevoir une r&eacute;alisation pratique. Les seuls facteurs d&eacute;cisifs
+sont l'unit&eacute; et la force de la conception g&eacute;n&eacute;rale. Lorsqu'une
+contradiction se manifeste entre la conception g&eacute;n&eacute;rale et les &eacute;l&eacute;ments
+affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception
+particuli&egrave;re, c'est cette derni&egrave;re qui doit &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;e. Quant &agrave; la
+conception g&eacute;n&eacute;rale, sa validit&eacute; est proclam&eacute;e, non par le tribunal de
+la g&eacute;n&eacute;ration qui la voit na&icirc;tre, mais par l'ar&eacute;opage des temps.</p>
+
+<p>&Agrave; la lumi&egrave;re de ces notions, abordons de nouveau la conception
+sentimentale de l'h&eacute;ritage et examinons-la de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Contrairement &agrave; l'enrichissement par les monopoles et la sp&eacute;culation,
+qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'h&eacute;ritage comme
+tel ne choque g&eacute;n&eacute;ralement pas la majorit&eacute; des gens.</p>
+
+<p>Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande
+ville remplis de jeunes gens bien &eacute;lev&eacute;s, parfaitement conscients de ce
+qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,
+d&eacute;pensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre &eacute;tudiant, un po&egrave;te ou
+un musicien n'en gagnent en une ann&eacute;e pour subvenir &agrave; leurs besoins les
+plus &eacute;l&eacute;mentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation
+personnelle repr&eacute;sente une valeur sup&eacute;rieure &agrave; celle du traitement du
+pr&eacute;sident du Conseil des ministres et du chancelier. La seule
+compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance
+et la repr&eacute;sentation. Selon la mentalit&eacute; et les int&eacute;r&ecirc;ts de chacun, ils
+sont trait&eacute;s avec politesse, d&eacute;f&eacute;rence ou soumission, affabilit&eacute;,
+condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou
+commer&ccedil;ant leur fasse place, lorsqu'ils se pr&eacute;sentent pour d&eacute;penser ou
+faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude
+arrogante, leur inactivit&eacute; regrettable, mais voit dans leur situation
+privil&eacute;gi&eacute;e un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une
+tradition consacr&eacute;e, la manifestation d'un &eacute;clat et d'une puissance
+h&eacute;r&eacute;ditaires.</p>
+
+<p>On juge s&eacute;v&egrave;rement la femme de m&#339;urs l&eacute;g&egrave;res qui, rest&eacute;e veuve d'un
+homme riche et vieux, se compla&icirc;t dans le luxe princier. On lui reproche
+ses origines, mais on ne conteste pas son droit de d&eacute;penser les revenus
+d'une principaut&eacute;, &eacute;tant donn&eacute; qu'ils lui appartiennent par droit
+d'h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>Une grosse entreprise industrielle est h&eacute;rit&eacute;e par un fils majeur, mais
+incapable; les directeurs g&eacute;n&eacute;raux lui font les rapports les plus
+soumis, cherchent &agrave; s'adapter &agrave; ses lubies, demandent des augmentations
+de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-ma&icirc;tres aux cheveux
+blancs se pr&eacute;cipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun
+disputant &agrave; son voisin l'honneur d'ouvrir la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Un homme ais&eacute; meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq
+d&eacute;cident de vivre de leurs rentes; les fils &eacute;pousent des femmes, et les
+filles &eacute;pousent des maris se trouvant dans la m&ecirc;me situation. Voil&agrave; donc
+l'&Eacute;tat enrichi de quatre familles qui, pendant un si&egrave;cle, n'auront rien
+cr&eacute;&eacute;, &agrave; moins que tel ou tel descendant n'ait l'id&eacute;e d'apprendre un jour
+l'histoire ou la diplomatie.</p>
+
+<p>Combien sont-ils, les hommes bien portants, &acirc;g&eacute;s de moins de soixante
+ans, qui vivent de leurs rentes dans un &Eacute;tat civilis&eacute;? Que de jeunes
+gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche h&eacute;riti&egrave;re!</p>
+
+<p>Que de familles improductives que l'&Eacute;tat doit nourrir pendant de
+nombreuses g&eacute;n&eacute;rations!</p>
+
+<p>Tous ces ph&eacute;nom&egrave;nes sont loin d'appara&icirc;tre &agrave; la conscience de la
+collectivit&eacute; comme &eacute;tant contraires &agrave; la justice; on les consid&egrave;re
+quelquefois comme f&acirc;cheux, mais, chose &eacute;tonnante! jamais comme immoraux.</p>
+
+<p>Laissons de c&ocirc;t&eacute; toute objection tir&eacute;e des n&eacute;cessit&eacute;s de la
+civilisation. Si les biens consomm&eacute;s par les improductifs &eacute;taient
+r&eacute;partis entre ceux qui cr&eacute;ent, on pourrait r&eacute;aliser des missions
+culturelles sup&eacute;rieures; si les forces des improductifs &eacute;taient mises au
+service de la soci&eacute;t&eacute;, de nouvelles valeurs spirituelles et &eacute;conomiques
+pourraient &ecirc;tre cr&eacute;&eacute;es.</p>
+
+<p>La notion morale de l'h&eacute;ritage est profond&eacute;ment enracin&eacute;e par l'habitude
+s&eacute;culaire, ce qui emp&ecirc;che le monde de se rendre compte que la
+substitution de la raison d'&ecirc;tre s'est effectu&eacute;e depuis longtemps et
+que les pr&eacute;misses sur lesquelles reposait l'h&eacute;ritage ont depuis
+longtemps disparu.</p>
+
+<p>Aux &eacute;poques primitives, les ustensiles &eacute;taient aussi souvent enterr&eacute;s
+avec leur propri&eacute;taire que transmis en h&eacute;ritage &agrave; ses descendants. C'est
+qu'ils &eacute;taient des objets ins&eacute;parables de l'homme et de sa cabane,
+survivaient &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration et formaient les attributs de l'individu
+collectif, c'est-&agrave;-dire de la famille. Il pouvait en &ecirc;tre de m&ecirc;me des
+troupeaux, dont les g&eacute;n&eacute;rations animales se succ&eacute;daient parall&egrave;lement
+aux g&eacute;n&eacute;rations humaines; il pouvait encore en &ecirc;tre de m&ecirc;me du champ et
+des outils agricoles, lorsque, la propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e &eacute;tant n&eacute;e, c'&eacute;tait &agrave;
+la famille qu'&eacute;tait incomb&eacute;e la t&acirc;che d'assurer la continuit&eacute; de la
+culture du sol.</p>
+
+<p>Puissance, autorit&eacute;, fonctions guerri&egrave;res et privil&egrave;ges se
+transmettaient h&eacute;r&eacute;ditairement dans la m&ecirc;me couche sociale. La tribu
+subordonn&eacute;e, c'est-&agrave;-dire priv&eacute;e de sa noblesse, ne devait plus jamais
+dominer ou d&eacute;cider elle-m&ecirc;me de ses destin&eacute;es; la d&eacute;fense ext&eacute;rieure, le
+gouvernement de la noblesse &agrave; l'int&eacute;rieur, ne pouvaient se maintenir que
+par l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, qui a fini par s'&eacute;tendre au sacerdoce, &agrave; la royaut&eacute;, aux
+rangs.</p>
+
+<p>De l'&eacute;poque de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; f&eacute;odale est n&eacute;e insensiblement l'&eacute;poque du
+capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa
+conscience, c&eacute;dant uniquement &agrave; la force de la tradition et faute
+d'autre analogie, avait emprunt&eacute; au f&eacute;odalisme le caract&egrave;re
+indestructible de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;. Les raisons essentielles de celle-ci
+avaient disparu; alors que la noblesse h&eacute;r&eacute;ditaire impliquait des droits
+et des devoirs, imposait aux g&eacute;n&eacute;rations successives l'obligation de la
+d&eacute;fense et du service, la richesse h&eacute;r&eacute;ditaire comportait seulement
+droits, puissance et jouissance, sans aucune r&eacute;ciprocit&eacute;.</p>
+
+<p>La collectivit&eacute; politique des Romains fut la premi&egrave;re &agrave; ressentir, bien
+qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intol&eacute;rablement paradoxal dans le
+fait d'un homme disposant arbitrairement apr&egrave;s sa mort de la puissance,
+du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini
+par &eacute;difier sur les fondations discutables de ce fait une
+superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'&agrave;
+nos jours, tous les &Eacute;tats civilis&eacute;s usent de toute leur puissance et de
+toute leur autorit&eacute;, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur
+les vivants, que chacune de ses lubies, d&egrave;s l'instant o&ugrave; elle est
+conforme &agrave; la loi, soit valable, qu'un parent &eacute;loign&eacute; et inconnu puisse
+recevoir sa part d'h&eacute;ritage, que les h&eacute;ritiers, quels qu'ils soient, du
+fait seul qu'ils sont prot&eacute;g&eacute;s par la tradition et par la d&eacute;signation,
+ne perdent pas une parcelle des tr&eacute;sors et des droits accumul&eacute;s par des
+moyens souvent peu justifiables. Si un homme r&eacute;ussissait de nos jours &agrave;
+s'emparer de la totalit&eacute; du sol d'un pays, de toutes ses &#339;uvres d'art,
+de tous ses monuments &eacute;crits et qu'il lui pl&ucirc;t de ne laisser &agrave; l'&Eacute;tat,
+apr&egrave;s sa mort, que deux routes et quelques b&acirc;tisses, l'&Eacute;tat serait
+oblig&eacute;, d&egrave;s l'instant o&ugrave; certaines formalit&eacute;s auraient &eacute;t&eacute; remplies et
+certaines taxes pay&eacute;es, de d&eacute;ployer tout l'appareil de force dont il
+dispose pour remettre intact ce monstrueux h&eacute;ritage entre les mains du
+l&eacute;gataire universel, quelque mauvaise que soit sa r&eacute;putation; il doit
+lui reconna&icirc;tre le droit de barrer et de laisser en jach&egrave;re des
+propri&eacute;t&eacute;s, de d&eacute;figurer des paysages, de soustraire &agrave; l'usage public
+des &#339;uvres d'art, de r&eacute;duire des ouvriers &agrave; la famine, de d&eacute;truire des
+monuments, &agrave; moins que cet &Eacute;tat ne se d&eacute;cide, par des lois sp&eacute;ciales, &agrave;
+s'attaquer au caract&egrave;re paradoxal de l'h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>Ce dernier exemple suffit &agrave; nous montrer que le principe de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;
+des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions
+morales de l'humanit&eacute;, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus
+de toute critique. Le principe de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; nous est familier, parce
+qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est
+rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une
+particularit&eacute; ethnologique, adopt&eacute;e sans examen et ayant acquis une
+importance exag&eacute;r&eacute;e. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont
+disparu; quant &agrave; ses effets, ils aboutissent tout simplement &agrave;
+l'antinomie.</p>
+
+<p>Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence m&ecirc;me de notre
+hi&eacute;rarchie sociale, la constance rigide de la r&eacute;partition des forces
+nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui
+caract&eacute;rise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour &agrave; tour
+subordonn&eacute;s et dirigeants, la pluie d'abondance que r&eacute;pandent avec une
+g&eacute;n&eacute;reuse prodigalit&eacute; les seaux d'or, tout cela se p&eacute;trifie et
+s'immobilise devant la rigidit&eacute; du sort auquel sont condamn&eacute;es les
+g&eacute;n&eacute;rations et qui est une &#339;uvre humaine. Cette rigidit&eacute; condamne le
+prol&eacute;taire &agrave; la servitude &eacute;ternelle, le riche &agrave; la jouissance &eacute;ternelle.
+Elle charge de responsabilit&eacute; l'homme las qui la repousse, et elle
+&eacute;touffe la force cr&eacute;atrice de l'homme inutilis&eacute; qui aspire &agrave; la
+responsabilit&eacute;. La visqueuse couche huileuse de la tradition
+s'interpose, pour les s&eacute;parer, entre les deux solutions affin&eacute;es qui
+cherchent &agrave; se p&eacute;n&eacute;trer mutuellement, et augmente la tension d'une
+volont&eacute; d&eacute;pourvue d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.
+Il y a dans notre sensibilit&eacute; un coin qui se refuse &agrave; accepter sans
+examen l'affirmation d'un droit &agrave; une part des richesses mat&eacute;rielles,
+tel que ce droit est r&eacute;sult&eacute; du libre jeu des forces dans les domaines
+neutres, universellement respect&eacute;s, du droit civil et du droit
+commercial. Aux pr&eacute;tentions, d'une moralit&eacute; douteuse, du sp&eacute;culateur et
+du d&eacute;tenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros h&eacute;ritier, d&eacute;pourvu
+de tout m&eacute;rite et qui se pr&eacute;vaut de son droit routinier.</p>
+
+<p>Nous avons fait le tour des domaines &eacute;conomiques de la consommation, de
+la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de
+r&eacute;sumer les r&eacute;sultats que nous avons obtenus sous la forme de
+propositions faciles &agrave; retenir.</p>
+
+<p>1&deg; Le rendement total du travail humain est limit&eacute; &agrave; chaque instant
+donn&eacute;. La consommation, comme l'&eacute;conomie en g&eacute;n&eacute;ral, est une affaire,
+non priv&eacute;e, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent &ecirc;tre
+subordonn&eacute;s &agrave; la volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale et tol&eacute;r&eacute;s seulement dans la mesure o&ugrave;
+il s'agit de la satisfaction d'un besoin imm&eacute;diat et v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>2&deg; L'&eacute;galisation de la possession et du revenu est une exigence de la
+morale et de l'&eacute;conomie. Dans l'&Eacute;tat, il ne doit y avoir qu'un
+propri&eacute;taire d&eacute;mesur&eacute;ment riche: l'&Eacute;tat lui-m&ecirc;me. Il doit poss&eacute;der les
+moyens n&eacute;cessaires pour pouvoir supprimer toute mis&egrave;re. On peut admettre
+une certaine diversit&eacute; des revenus et des fortunes, mais cette diversit&eacute;
+ne doit pas impliquer une r&eacute;partition de la puissance et des droits de
+jouissance telle que les uns poss&egrave;dent tout et les autres rien.</p>
+
+<p>3&deg; Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large
+du mot, la sp&eacute;culation et l'h&eacute;ritage. Dans l'organisation &eacute;conomique de
+l'avenir, il n'y aura place ni pour les d&eacute;tenteurs de monopoles, ni pour
+les sp&eacute;culateurs, ni pour les gros h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>4&deg; La limitation du droit de succession, l'&eacute;galisation et l'&eacute;l&eacute;vation du
+niveau de l'&eacute;ducation populaire supprimeront les diff&eacute;rences entre les
+classes &eacute;conomiques et mettront fin &agrave; l'asservissement h&eacute;r&eacute;ditaire des
+classes inf&eacute;rieures. &Agrave; cet effet contribuera encore la limitation de la
+consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial
+vers la production de biens n&eacute;cessaires et r&eacute;duira la valeur de ces
+biens &agrave; une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils
+repr&eacute;sentent.</p>
+
+<p>C'est sur ces principes que repose le syst&egrave;me de l'&eacute;galisation
+&eacute;conomique et de la libert&eacute; sociale.</p>
+
+<p>L'actualisation l&eacute;gislative de ce syst&egrave;me est une question d'importance
+secondaire. En consid&eacute;rant les institutions l&eacute;gislatives des diff&eacute;rents
+&Eacute;tats, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques
+pr&eacute;sentent un caract&egrave;re ambigu. Les formes que rev&ecirc;t la vie se
+ressemblent en g&eacute;n&eacute;ral beaucoup plus que les syst&egrave;mes l&eacute;gislatifs; les
+buts vis&eacute;s sont les m&ecirc;mes, les r&eacute;sultats obtenus sont &eacute;galement
+analogues, seules les institutions diff&egrave;rent. Ce qui importe avant tout,
+c'est de changer les buts, les conceptions id&eacute;ales; les institutions
+suivront, toujours en rev&ecirc;tant des formes pratiques vari&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures
+soient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es de transformations dans les id&eacute;es et dans les valeurs
+morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de
+l'histoire, lorsque de nouvelles voies &eacute;taient indiqu&eacute;es. Les id&eacute;es
+attendent que ces transformations leur soient impos&eacute;es. Par elles-m&ecirc;mes,
+elles ont bien la force d'abandonner l'orni&egrave;re qu'elles suivent, mais
+elles ne manifestent aucune tendance &agrave; le faire; le caract&egrave;re d&eacute;suet des
+fins s'exprime, non par un changement instantan&eacute; des id&eacute;es, mais par le
+fait qu'elles deviennent incertaines et h&eacute;sitantes.</p>
+
+<p>Cette h&eacute;sitation a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; tous les grands bouleversements et si, dans
+notre for int&eacute;rieur, nous l'&eacute;prouvons aujourd'hui avec une intensit&eacute;
+particuli&egrave;rement grande, c'est parce qu'elle est associ&eacute;e aux tendances
+obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accept&eacute;
+la guerre avec une v&eacute;ritable passion qui n'avait sa source ni dans la
+politique ni m&ecirc;me dans le sentiment national: elle venait de bien plus
+loin, car on esp&eacute;rait que la guerre imprimerait une nouvelle direction
+aux id&eacute;es et donnerait un nouveau sens &agrave; la vie. Mais la guerre, qui a
+pu d&eacute;truire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner
+satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a &eacute;t&eacute; provoqu&eacute;e, non
+par des n&eacute;cessit&eacute;s sociales et purement, mais profond&eacute;ment humaines,
+mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface
+de la sensibilit&eacute; et de la conscience collectives, dont le noyau interne
+reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La
+guerre a &eacute;branl&eacute; plus d'une valeur p&eacute;rim&eacute;e, dans la mesure toutefois o&ugrave;
+il ne s'est agi que des manifestations ext&eacute;rieures de la volont&eacute;
+populaire; la conscience intime du peuple n'a &eacute;t&eacute; affect&eacute;e par la guerre
+que dans ses rapports avec cette volont&eacute; ext&eacute;rieure. Si on fait de
+celle-ci le centre de la vie, le chemin &agrave; parcourir devient court, la
+guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un r&ecirc;ve las et
+oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie
+cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne
+peuvent jamais &ecirc;tre des fins derni&egrave;res, l'amour seul &eacute;tant capable de
+satisfaire l'&acirc;me.</p>
+
+<p>La transformation de la mentalit&eacute; fera l'objet d'un chapitre sp&eacute;cial de
+ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la
+mani&egrave;re simple et unique dont peut &ecirc;tre r&eacute;solue la casuistique des
+institutions.</p>
+
+<p>I.&mdash;Le moyen le plus indiqu&eacute; de r&eacute;glementer la consommation consiste en
+un vaste syst&egrave;me, dont les limites vont parfois jusqu'&agrave; la prohibition,
+de droits, de douanes, de taxes et d'imp&ocirc;ts frappant le luxe et la
+consommation exag&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce syst&egrave;me ne doit pas avoir un caract&egrave;re financier; le montant de son
+produit n'est que chose tout &agrave; fait secondaire; il vaut uniquement par
+les restrictions qu'il impose.</p>
+
+<p>Les taxes doivent &ecirc;tre d'autant plus &eacute;lev&eacute;es que le produit import&eacute; ou
+fabriqu&eacute; sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute
+importation ne peut &ecirc;tre pay&eacute;e que par une exportation. Pour payer
+quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de
+dix ann&eacute;es de travail de cinq familles ouvri&egrave;res allemandes.</p>
+
+<p>Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus pr&eacute;cieux, les
+fourrures, les plumes d'ornement, les pierres pr&eacute;cieuses et les bois
+rares, mais surtout les marchandises de luxe manufactur&eacute;es doivent &ecirc;tre
+frapp&eacute;es de taxes et d'imp&ocirc;ts repr&eacute;sentant le multiple de leur valeur;
+les joyaux, dont l'importation est difficile &agrave; contr&ocirc;ler, doivent, en
+plus de la taxe d'entr&eacute;e, payer un imp&ocirc;t annuel &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a des r&eacute;gions en Allemagne o&ugrave; la consommation de la bi&egrave;re
+repr&eacute;sente en moyenne plus de trois litres par jour et par t&ecirc;te
+d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos d&eacute;penses
+annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des int&eacute;r&ecirc;ts des
+brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des d&eacute;taillants, qui
+peuvent d'ailleurs &ecirc;tre largement d&eacute;dommag&eacute;s, tous ces objets de
+consommation doivent devenir une source abondante d'imp&ocirc;ts &eacute;lev&eacute;s. Des
+taxes sur le chiffre d'affaires doivent &ecirc;tre exig&eacute;es pour tous les
+objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveaut&eacute; qui se fabriquent
+dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destin&eacute;s &agrave; l'exportation.</p>
+
+<p>Toute jouissance excessive de l'espace doit &ecirc;tre frapp&eacute;e d'imp&ocirc;t. Parcs
+clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
+contribuer aux charges du pays. La domesticit&eacute; doit &ecirc;tre frapp&eacute;e d'un
+imp&ocirc;t fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
+employ&eacute;s et &agrave; leurs gages; chevaux de luxe, &eacute;quipages et automobiles,
+d&eacute;penses excessives d'&eacute;clairage, mobiliers pr&eacute;cieux, rangs et titres
+sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
+vue de la restriction.</p>
+
+<p>II.&mdash;Les institutions connues de l'imp&ocirc;t sur la fortune et sur le revenu
+servent &agrave; l'&eacute;galisation des fortunes; mais elles ne doivent pas &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute;es comme destin&eacute;es &agrave; satisfaire un besoin urgent de l'&Eacute;tat, car
+alors ces imp&ocirc;ts sont appliqu&eacute;s &agrave; regret et acquitt&eacute;s &agrave; contre-c&#339;ur. On
+doit plut&ocirc;t voir dans ces taxes la cons&eacute;cration du principe en vertu
+duquel tout acqu&eacute;reur n'est qu'un co-propri&eacute;taire conditionnel de tout
+ce qu'il poss&egrave;de au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'&Eacute;tat
+est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet exc&eacute;dent. Lorsqu'on
+observe le d&eacute;veloppement des entreprises &eacute;conomiques dites mixtes ou en
+r&eacute;gie, qui, pour certaines exploitations monopolis&eacute;es, reconnaissent au
+fisc le droit de pr&eacute;lever la plus grande partie des b&eacute;n&eacute;fices, d&eacute;duction
+faite d'un revenu estim&eacute; suffisant, on ne trouve nullement absurde
+l'&eacute;ventualit&eacute; pour l'&Eacute;tat de mettre la main, jusqu'&agrave; concurrence d'une
+certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.</p>
+
+<p>L'objection d'apr&egrave;s laquelle on cr&eacute;erait, par ces mesures, une prime &agrave;
+l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
+nous pr&eacute;conisons ne seront cr&eacute;&eacute;es qu'au moment pr&eacute;cis o&ugrave; leur
+justification et leur n&eacute;cessit&eacute; seront reconnues, et ne s'approcheront
+que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
+d'ailleurs pas limit&eacute;e &agrave; une nation donn&eacute;e; au contraire, le pays qui
+aura adopt&eacute; ces mesures en recevra un surcro&icirc;t de forces tel que tous
+les autres pays se sentiront encourag&eacute;s &agrave; suivre son exemple et, en
+pr&eacute;sence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront &agrave; honneur de
+fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont n&eacute;es. Cette
+conviction nous appara&icirc;tra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons &agrave;
+nous occuper de la transformation des notions morales.</p>
+
+<p>Une objection moins solide encore est celle qui pr&eacute;tend que ces mesures
+seraient de nature &agrave; encourager la prodigalit&eacute;. Quand un homme est
+poss&eacute;d&eacute; de cette passion singuli&egrave;re et encore inexpliqu&eacute;e
+d'accumulation, qui caract&eacute;rise notre &eacute;poque et constitue un des plus
+puissants ressorts de l'activit&eacute; &eacute;conomique, il ne perd pas cette
+passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
+l'appauvrissement n'a transform&eacute; un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
+est d&eacute;pourvu du penchant &agrave; l'&eacute;pargne, lorsqu'il est naturellement port&eacute;
+&agrave; la d&eacute;pense, il ne sera pas plus &eacute;conome avec un grand revenu qu'avec
+un petit.</p>
+
+<p>Il est, en revanche, une troisi&egrave;me objection qui, elle, m&eacute;rite un examen
+sp&eacute;cial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
+jours, est presque exclusivement aliment&eacute; par des capitaux priv&eacute;s et
+auquel l'&Eacute;tat m&ecirc;me le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
+encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
+na&icirc;tre avec tant d'ing&eacute;niosit&eacute; et de joyeuses promesses?</p>
+
+<p>III.&mdash;La lutte contre les monopoles priv&eacute;s et personnels est une
+tendance qui, une fois reconnue universellement et sinc&egrave;rement, trouvera
+son application l&eacute;gislative ou pratique dans chaque cas particulier.
+Inexprim&eacute;e, en partie contest&eacute;e, cette tendance a d&eacute;j&agrave; pris son &eacute;lan et
+n'attend plus que le signal de d&eacute;part. D&eacute;j&agrave; de nos jours les brevets
+d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
+naturelles n'ont plus qu'une dur&eacute;e limit&eacute;e, l'extraction de gisements
+rares, l'utilisation monopolis&eacute;e de valeurs fonci&egrave;res sont subordonn&eacute;es
+&agrave; des consid&eacute;rations fiscales. Pour l'&eacute;conomie des services publics on a
+trouv&eacute; des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans &ecirc;tre
+soumises &agrave; cet esprit. On n'a presque pas encore touch&eacute; aux importants
+monopoles de la priorit&eacute;, de l'organisation et du capital; il est
+d'ailleurs tr&egrave;s difficile de les supprimer radicalement, car ils
+encouragent et consolident l'&eacute;conomie, gr&acirc;ce &agrave; leur centralisation; mais
+il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
+qui assurent l'avantage de la collectivit&eacute;, sans enrichir les
+particuliers outre mesure.</p>
+
+<p>&Agrave; propos des monopoles et des rem&egrave;des contre eux, il convient de
+mentionner un genre de profession tout &agrave; fait sp&eacute;cial qui, sans &ecirc;tre
+g&eacute;n&eacute;ralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
+l'ensemble de la nation des revenus relativement consid&eacute;rables et la met
+&agrave; la merci de personnalit&eacute;s dont les exigences ne sont pas en rapport
+avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
+des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
+formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
+allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
+sp&eacute;culations, agences de pr&ecirc;ts et de fonds de commerce, achat et vente
+de brevets et de biens fonciers, agences secr&egrave;tes de placements de
+capitaux et commerce ill&eacute;gal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
+b&eacute;n&eacute;ficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
+particuli&egrave;res; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
+la raison sociale, un contr&ocirc;le de revision de leur comptabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il faut encore mentionner un genre d'activit&eacute; qui, honorable et de bonne
+foi au fond, repose sur des proc&eacute;d&eacute;s dont le caract&egrave;re arri&eacute;r&eacute; est plus
+pr&eacute;judiciable &agrave; l'&eacute;conomie que ne l'a jamais &eacute;t&eacute; aucune mesure, si
+importune f&ucirc;t-elle, depuis les d&eacute;buts de l'organisation capitaliste. Ce
+sont, en effet, des proc&eacute;d&eacute;s qui absorbent des centaines de milliers
+d'existences actives et aptes &agrave; produire et &agrave; cr&eacute;er, pour leur imposer
+une t&acirc;che que quelques milliers suffiraient &agrave; remplir.</p>
+
+<p>Voici une veuve qui se trouve, &agrave; la mort de son mari, &agrave; la t&ecirc;te d'un
+commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
+envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
+bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
+fait de nouveau, lui montrer des &eacute;chantillons et s'en vont, chacun
+emportant la promesse d'une commande &eacute;ventuelle. Pour chacune de ses
+trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement &agrave; ses concurrents,
+chaque voyageur est oblig&eacute; de s'imposer un d&eacute;placement sp&eacute;cial qui
+augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journ&eacute;e sa
+force productive. Des millions de journ&eacute;es de travail sont ainsi perdues
+tous les ans, gr&acirc;ce &agrave; ces soi-disant voyages d'affaires, journ&eacute;es qui
+pourraient &ecirc;tre &eacute;conomis&eacute;es, s'il y avait dans chaque ville de province
+plus ou moins importante un d&eacute;p&ocirc;t d'&eacute;chantillons install&eacute; par les
+grossistes et que les commer&ccedil;ants de la r&eacute;gion visiteraient deux ou
+trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
+faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tourn&eacute;es de
+voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature &agrave; provoquer cette
+r&eacute;forme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
+incroyable la force de production.</p>
+
+<p>Tant qu'il y a dans une collectivit&eacute; &eacute;conomique des produits qui, avant
+d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
+plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moiti&eacute; et dans certains cas
+m&ecirc;me, du double de leur prix, le syst&egrave;me commercial exige des r&eacute;formes
+profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est &agrave; m&eacute;nager le
+consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
+l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
+va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
+co&ucirc;teuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
+marchandages qui ont lieu d'une phase &agrave; l'autre du trajet accompli par
+la marchandise, c'est avant tout la paresse exag&eacute;r&eacute;e de l'acheteur, qui
+trouve trop longue la distance qui le s&eacute;pare de la boutique du coin, qui
+veut avoir &agrave; sa disposition sept d&eacute;taillants, alors qu'un seul suffirait
+par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul &agrave;
+supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
+peuvent et doivent &ecirc;tre supprim&eacute;es, car elles exigent une d&eacute;pense
+exag&eacute;r&eacute;e de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
+et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
+n'est pas une question indiff&eacute;rente, mais une question d'&eacute;conomie
+nationale et de l&eacute;gislation que celle de savoir s'il faut fournir un
+travail repr&eacute;sentant celui d'un corps d'arm&eacute;e, pour assurer dans une
+grande ville la distribution du tabac, du papier &agrave; lettres et du savon.</p>
+
+<p>IV.&mdash;Au-dessus d'une certaine unit&eacute; raisonnable de fortune, tout
+h&eacute;ritage appartient &agrave; l'&Eacute;tat. La limite sup&eacute;rieure de la fortune pouvant
+&ecirc;tre transmise par h&eacute;ritage est fournie par la forme &eacute;conomique de
+l'agriculture dont la continuit&eacute; et le succ&egrave;s ne peuvent, d'apr&egrave;s l'&eacute;tat
+actuel de nos connaissances, &ecirc;tre assur&eacute;s que par l'exploitation priv&eacute;e
+et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
+qu'on cite en faveur de la conservation des <i>latifundia</i> reposent soit
+sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erron&eacute;es, attendu
+que le fonctionnement de n'importe quelle branche &eacute;conomique, technique
+et capitaliste de la grande exploitation peut &ecirc;tre assur&eacute; par
+l'association. Le passage progressif des h&eacute;ritages dans la possession de
+l'&Eacute;tat peut &ecirc;tre obtenu par une imposition &eacute;lev&eacute;e, progressive, tenant
+compte de l'importance de la fortune et du degr&eacute; de parent&eacute;. Le
+scandale des h&eacute;ritages revenant &agrave; des personnes ne faisant pas partie de
+la famille du d&eacute;funt, au sens le plus restreint du mot, doit &ecirc;tre
+supprim&eacute; aussi t&ocirc;t que possible.</p>
+
+<p>Dans une certaine mesure pourront &ecirc;tre soustraits &agrave; la mainmise de
+l'&Eacute;tat des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
+sur le r&ocirc;le desquels nous aurons encore &agrave; revenir. M&ecirc;me des fondations
+familiales pourront &ecirc;tre admises jusqu'&agrave; un certain degr&eacute;, pour autant
+qu'elles seront destin&eacute;es &agrave; l'instruction et &agrave; l'&eacute;ducation, &agrave; des fins
+morales et culturelles. Les plus belles &#339;uvres et les plus beaux
+monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas &ecirc;tre
+h&eacute;rit&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports &eacute;thico-sociaux
+une influence plus grande que celle qu'ont jamais exerc&eacute;e les plus
+grandes transformations enregistr&eacute;es par l'histoire moderne. La vie
+ext&eacute;rieure appara&icirc;t sous un nouveau point de vue. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des liens qui
+le rattachent &agrave; sa classe, on verra na&icirc;tre des rapports profonds entre
+l'individu et la collectivit&eacute; &agrave; qui il doit ses origines et &agrave; laquelle
+il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isol&eacute;e, mais
+s'appuyant en m&ecirc;me temps sur la masse, deviendra une absurdit&eacute;. La vie
+civique ne repr&eacute;sente une r&eacute;alit&eacute; que pour autant qu'elle sert et
+qu'elle rend des services; elle devient une illusion, d&egrave;s qu'elle a
+avou&eacute; son inutilit&eacute;. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
+dispara&icirc;t et, avec elle, dispara&icirc;t l'assujettissement cr&eacute;&eacute; par
+l'h&eacute;ritage; les conceptions particuli&egrave;res se rapprochent les unes des
+autres, jusqu'&agrave; se fondre en un sentiment national. La domination
+exerc&eacute;e par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
+d'autrui devient une rare exception; l'action tend &agrave; se p&eacute;n&eacute;trer de plus
+en plus du sentiment de respect. L'&eacute;ducation rev&ecirc;t de nouvelles formes
+et acquiert une nouvelle efficacit&eacute;; l&eacute;ger &eacute;quipement jadis, elle
+devient maintenant une arme vitale. La n&eacute;cessit&eacute; devient de plus en plus
+&eacute;vidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
+r&eacute;compense qu'en retire la soci&eacute;t&eacute; consiste dans une &eacute;ternelle moisson
+de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les p&eacute;riodes de
+grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignit&eacute; de m&egrave;re et sa
+responsabilit&eacute; domestique qui ont failli sombrer dans l'&eacute;go&iuml;sme mondain,
+dans une vie faite de corv&eacute;es vaines et sans int&eacute;r&ecirc;t. Devant tout homme
+de bonne volont&eacute; s'ouvrent une perspective et une possibilit&eacute;
+d'ascension; personne n'est repouss&eacute; ni m&eacute;pris&eacute;; seuls sont exclus ceux
+qui m&eacute;prisent.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re contradiction doit encore &ecirc;tre &eacute;claircie.</p>
+
+<p>Lorsqu'on consid&egrave;re le fonctionnement actuel des grandes fortunes
+priv&eacute;es, en se pla&ccedil;ant au point de vue purement m&eacute;caniste et sans tenir
+compte du c&ocirc;t&eacute; &eacute;thico-social du probl&egrave;me, on constate que ces fortunes
+remplissent une mission, &eacute;trang&egrave;re &agrave; leur nature, mais importante au
+point de vue &eacute;conomique: elles assument le risque de l'&eacute;conomie
+mondiale.</p>
+
+<p>Toutes les entreprises du syst&egrave;me de travail capitaliste ont ceci de
+commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
+administration fiscale est capable de cr&eacute;er des moyens; mais elle est
+incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
+passionn&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave; laquelle on surmonte les soucis de la
+responsabilit&eacute;, de m&ecirc;me qu'elle ne poss&egrave;de pas le jugement instinctif
+qui, dans ses espoirs et pr&eacute;visions, voit loin au-del&agrave; du danger. Les
+profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut &ecirc;tre
+remplac&eacute; par l'&eacute;tude et la comp&eacute;tence professionnelles: ces moyens ne
+sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de r&eacute;soudre de grandes questions
+qui engagent l'avenir; les opinions des autorit&eacute;s se contredisent alors
+les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapproch&eacute;es dans
+une certaine mesure, le moment d'agir est pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le capital priv&eacute; s'adapte &agrave; la grandeur de la t&acirc;che par l'association;
+il fait face aux risques de ses entreprises, gr&acirc;ce &agrave; la recherche
+inlassable du succ&egrave;s et du profit; il s'applique &agrave; &eacute;chapper aux
+reproches de l'avenir, gr&acirc;ce au choix consciencieux de ses
+collaborateurs et au grand nombre de ses essais.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, cet emploi &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; aux seuls capitaux en
+exc&eacute;dent, c'est-&agrave;-dire &agrave; ceux qui, apr&egrave;s la satisfaction des besoins
+personnels des gens riches et ais&eacute;s, &eacute;taient susceptibles
+d'investissement et de multiplication; les plus petites &eacute;pargnes se
+contentaient volontiers d'une plus grande s&eacute;curit&eacute; et d'un moindre amour
+d'aventures.</p>
+
+<p>La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
+nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
+servant aux entreprises priv&eacute;es, lorsque les grandes richesses priv&eacute;es
+auront disparu, pour faire place &agrave; leur tour, au bien-&ecirc;tre g&eacute;n&eacute;ral
+uniforme?</p>
+
+<p>Jetons un coup d'&#339;il sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es comme des mod&egrave;les du genre, non sur celles que nous a
+l&eacute;gu&eacute;es l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
+devenir (car la substitution de la raison d'&ecirc;tre s'observe partout), et
+nous constaterons ceci:</p>
+
+<p>Presque sans exception, toutes ces entreprises pr&eacute;sentent la forme
+impersonnelle d'une soci&eacute;t&eacute;. Aucune d'elles n'a un propri&eacute;taire
+permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le ma&icirc;tre de
+l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que rev&ecirc;tait une
+entreprise, lorsque plusieurs n&eacute;gociants ais&eacute;s se r&eacute;unissaient pour
+fonder une affaire dont les charges d&eacute;passaient les forces d'un seul,
+cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
+passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
+parts qu'il appelle d'une mani&egrave;re tr&egrave;s significative <i>papiers</i>; il
+attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
+&agrave; la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a &agrave; peine
+conscience du fait qu'il est devenu membre d'une soci&eacute;t&eacute; ferm&eacute;e; le plus
+souvent, il s'est, pour ainsi dire, content&eacute; de jouer sur la prosp&eacute;rit&eacute;
+de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achet&eacute;s &eacute;tant
+le symbole de ce jeu.</p>
+
+<p>Mais le m&ecirc;me individu poss&egrave;de encore d'autres, peut-&ecirc;tre beaucoup
+d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
+droits de possession, et il peut changer &agrave; volont&eacute; la composition de ces
+droits. Parfois il ne conna&icirc;t que de nom les entreprises dont il est le
+co-propri&eacute;taire; on lui a conseill&eacute; l'achat de telle ou telle autre
+valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
+favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
+ses achats, le mouvement g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>C'est la d&eacute;personnalisation de la propri&eacute;t&eacute;. Les rapports personnels qui
+existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
+exactement connu, se sont transform&eacute;s en un droit impersonnel &agrave; un
+revenu th&eacute;orique.</p>
+
+<p>Mais la d&eacute;personnalisation de la possession signifie en m&ecirc;me temps
+l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
+divis&eacute;s et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie ind&eacute;pendante,
+comme si elle n'appartenait &agrave; personne, une existence objective, comme
+autrefois dans l'&Eacute;tat et dans l'&Eacute;glise, dans l'administration communale
+corporative ou dans celle des ordres religieux.</p>
+
+<p>Ce rapport entre la propri&eacute;t&eacute; et les ayants-droit s'exprime dans le
+processus vital de l'entreprise comme un d&eacute;placement du centre de
+gravit&eacute;. Le centre de l'entreprise est constitu&eacute; par les organes
+dirigeants d'une hi&eacute;rarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
+propri&eacute;taires qui garde le droit souverain de d&eacute;cision, mais ce droit
+devient de plus en plus th&eacute;orique, la plupart confiant la d&eacute;fense de
+leurs droits &agrave; d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
+de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.</p>
+
+<p>D&egrave;s aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
+entreprise devenant son propre propri&eacute;taire: il lui suffit d'employer
+ses revenus &agrave; racheter les parts des porteurs de titres. La loi
+allemande a apport&eacute; des restrictions &agrave; cette proc&eacute;dure, en exigeant que
+le porteur auquel a &eacute;t&eacute; rachet&eacute;e sa part conserve son droit de vote; il
+n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
+de la s&eacute;paration compl&egrave;te entre le propri&eacute;taire et la propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>La d&eacute;personnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
+la dissolution de la propri&eacute;t&eacute; nous orientent vers un point o&ugrave;
+l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plut&ocirc;t, en une
+sorte d'administration d'&Eacute;tat. Cet &eacute;tat de choses, que je d&eacute;signerai
+sous le nom d'autonomie, peut &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute; par plusieurs moyens. Nous
+avons d&eacute;j&agrave; mentionn&eacute; le moyen qui consiste &agrave; rembourser le capital. Un
+autre moyen consiste &agrave; r&eacute;partir la possession entre les employ&eacute;s et les
+fonctionnaires de l'entreprise; il a &eacute;t&eacute; partiellement appliqu&eacute; par un
+industriel allemand. La possession peut &ecirc;tre rattach&eacute;e &agrave; certaines
+institutions gouvernementales, &agrave; des universit&eacute;s, &agrave; des administrations
+communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premi&egrave;res
+exploitations mini&egrave;res en Allemagne. Il suffit alors que des r&egrave;glements
+suffisants et efficaces assurent &agrave; l'entreprise une direction aussi
+parfaite que le permettent les circonstances du moment.</p>
+
+<p>Si l'administration de l'entreprise est bien con&ccedil;ue, elle sera &agrave; m&ecirc;me de
+faire face &agrave; l'avenir &agrave; tous les besoins de capitaux, quelque grands
+qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
+jusqu'alors &agrave; payer tous les ans &agrave; ses propri&eacute;taires. Elle peut ensuite
+faire des emprunts &agrave; court ou &agrave; long terme. Elle peut, en cas de besoin,
+faire un pas en arri&egrave;re et &eacute;mettre des titres repr&eacute;sentant des parts
+amortissables; plac&eacute;e sous la protection d'un &Eacute;tat in&eacute;puisablement riche
+et soumise au contr&ocirc;le de cet &Eacute;tat, elle pourra avant tout compter sur
+l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
+obligations. Plus que cela: l'&Eacute;tat lui-m&ecirc;me souhaitera et exigera que
+les entreprises autonomes soient pr&ecirc;tes &agrave; chaque instant &agrave; le d&eacute;charger
+et &agrave; utiliser, sous une surveillance sp&eacute;ciale, les capitaux qui se
+trouvent en exc&eacute;dent dans ses caisses.</p>
+
+<p>&Agrave; la tendance objective &agrave; l'autonomie correspond le d&eacute;veloppement
+psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.</p>
+
+<p>Les entrepreneurs priv&eacute;s qui existent encore ont depuis longtemps pris
+l'habitude de consid&eacute;rer leur entreprise, sous la forme objective d'une
+firme, comme une entit&eacute; ind&eacute;pendante. Cette entit&eacute; a sa propre
+comptabilit&eacute;, elle travaille, s'accro&icirc;t, conclut des contrats et des
+alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
+Elle nourrit son propri&eacute;taire, il est vrai: si ce n'est pas l&agrave; toujours
+un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas l&agrave; non
+plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
+une tendance &agrave; restreindre sa propre consommation et celle de sa
+famille, en la r&eacute;duisant au strict n&eacute;cessaire, afin de laisser &agrave; sa
+firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
+croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
+source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
+L'avidit&eacute; c&egrave;de le pas &agrave; l'ambition ou &agrave; la joie de cr&eacute;er.</p>
+
+<p>Cette mani&egrave;re de voir atteint son plein &eacute;panouissement chez les
+dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et d&eacute;j&agrave;, on y voit
+r&eacute;gner le m&ecirc;me id&eacute;alisme de fonctionnaires que dans les administrations
+de l'&Eacute;tat. Les organes dirigeants se pr&eacute;occupent d'un avenir, o&ugrave;,
+d'apr&egrave;s les pr&eacute;visions humainement possibles, ils ne feront plus partie
+de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
+&agrave; l'entreprise la plus grande partie des b&eacute;n&eacute;fices, pour en diminuer
+autant que possible les frais g&eacute;n&eacute;raux, et cela sans se soucier de leur
+propre int&eacute;r&ecirc;t et sans se laisser arr&ecirc;ter par cette consid&eacute;ration que ce
+sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
+administration. Un fonctionnaire sup&eacute;rieur de haute valeur, ayant &agrave;
+choisir entre le doublement de ses revenus et son entr&eacute;e dans la
+direction, pr&eacute;f&eacute;rera la responsabilit&eacute; &agrave; la richesse. La puissance et la
+perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
+ext&eacute;rieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
+responsabilit&eacute; aura d&eacute;finitivement remplac&eacute; l'amour du gain.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
+dans la m&ecirc;me direction que le d&eacute;veloppement du r&eacute;gime de la possession,
+c'est-&agrave;-dire dans le sens d'une autonomie croissante.</p>
+
+<p>Mais le sens &eacute;conomique du mouvement dans son ensemble est, en
+d&eacute;finitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
+qui cr&eacute;e l'entreprise; c'est l'entreprise elle-m&ecirc;me, devenue une
+personne objective, qui se maintient toute seule, cr&eacute;e ses propres
+moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin &agrave; ses
+propres revenus, &agrave; des placements temporaires, &agrave; des pr&ecirc;ts accord&eacute;s par
+l'&Eacute;tat, &agrave; des fondations, &agrave; l'&eacute;pargne r&eacute;alis&eacute;e par ses employ&eacute;s,
+fonctionnaires, ouvriers, etc.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'entre les administrations de l'&Eacute;tat et les entreprises
+priv&eacute;es vient s'intercaler une couche de formations interm&eacute;diaires,
+d'entreprises autonomes qui, n&eacute;es de l'initiative priv&eacute;e et dirig&eacute;es par
+l'initiative priv&eacute;e, sont soumises au contr&ocirc;le de l'&Eacute;tat, vivent d'une
+vie ind&eacute;pendante et repr&eacute;sentent, par leurs caract&egrave;res essentiels, une
+phase de transition de l'&eacute;conomie priv&eacute;e &agrave; l'&eacute;conomie d'&Eacute;tat. Tout
+permet de pr&eacute;sumer que cette possession, devenue objective et
+impersonnelle, sera, dans les si&egrave;cles &agrave; venir, la principale modalit&eacute;
+d'existence de tous les biens permanents; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cela, les biens de
+consommation resteront propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e, et les biens d'utilit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale
+propri&eacute;t&eacute; de l'&Eacute;tat; les monopoles des services publics affecteront la
+forme d'entreprises &eacute;conomiques mixtes.</p>
+
+<p>La l&eacute;gislation relative &agrave; la propri&eacute;t&eacute; devra tenir compte des conditions
+des entreprises autonomes, au m&ecirc;me titre que des fondations dont
+l'importance est &eacute;galement appel&eacute;e &agrave; grandir avec le temps. Entreprises
+autonomes et fondations devront &ecirc;tre autoris&eacute;es &agrave; accepter des legs,
+pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement
+reconnus comme &eacute;tant d'utilit&eacute; publique. C'est ainsi que la possibilit&eacute;
+sera donn&eacute;e au fondateur d'un organisme &eacute;conomique de r&eacute;aliser son d&eacute;sir
+ayant pour objet la continuation de son &#339;uvre, sans que des g&eacute;n&eacute;rations
+oisives se voient gratifi&eacute;es de droits de propri&eacute;t&eacute; et de rentes; le
+vouloir &eacute;conomique est perp&eacute;tu&eacute;, dans la mesure o&ugrave; il est productif; il
+dispara&icirc;t dans la mesure o&ugrave; il n'avait pour objet que l'accumulation de
+biens. La fondation objective devient le v&eacute;ritable monument d'une vie se
+manifestant au dehors; une fois &eacute;difi&eacute;, le monument se d&eacute;tache de la
+personnalit&eacute; qui l'a cr&eacute;&eacute; et commence &agrave; mener une vie ind&eacute;pendante; et,
+sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il
+acquiert une analogie avec la cr&eacute;ation id&eacute;ale d'une &#339;uvre d'art.</p>
+
+<p>Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple
+tourn&eacute; vers ce qui est essentiel et id&eacute;al, les &#339;uvres de fondation, ne
+servant pas &agrave; des fins &eacute;troitement familiales, sont beaucoup moins
+nombreuses qu'en Am&eacute;rique ou m&ecirc;me en Gr&egrave;ce, prouve que l'id&eacute;e de
+l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par
+cons&eacute;quent pas pu, jusqu'&agrave; ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces
+effets, qui ne doivent &ecirc;tre destin&eacute;s &agrave; servir ni l'int&eacute;r&ecirc;t individuel,
+ni l'int&eacute;r&ecirc;t de la famille, parce que nul organisme b&acirc;ti sur des
+int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;go&iuml;stes ne saurait subsister &agrave; la longue, se manifesteront
+pleinement d&egrave;s que l'h&eacute;ritage qui, par une fausse analogie cr&eacute;&eacute;e par
+l'habitude, a &eacute;t&eacute; appliqu&eacute; &agrave; ces &#339;uvres, aura perdu son caract&egrave;re. Ce
+qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la r&egrave;gle; ce
+qu'une g&eacute;n&eacute;ration aura cr&eacute;&eacute;, recevra une valeur g&eacute;n&eacute;rale et servira aux
+g&eacute;n&eacute;rations &agrave; venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unit&eacute;
+&eacute;conomique, mais la collectivit&eacute;, non seulement la collectivit&eacute;
+sch&eacute;matique de l'&Eacute;tat, mais encore, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, un peuple id&eacute;al form&eacute;
+par des individualit&eacute;s &eacute;conomiques, envisag&eacute;es non en tant qu'hommes,
+mais en tant qu'incarnant chacune une volont&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,
+destin&eacute;es &agrave; assurer &agrave; la descendance une certaine culture et une
+certaine pr&eacute;paration mat&eacute;rielle en vue de la future carri&egrave;re, mais cela
+dans la mesure o&ugrave; les services rendus par ces fondations ne seront pas
+incompatibles avec l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral; ce qu'il ne faudra jamais
+admettre, c'est que ces fondations transforment leurs b&eacute;n&eacute;ficiaires en
+rentiers et qu'elles deviennent des p&eacute;pini&egrave;res de classes privil&eacute;gi&eacute;es.</p>
+
+<p>Si, maintenant, nous jetons un coup d'&#339;il sur un pays suppos&eacute; avoir
+r&eacute;ussi &agrave; r&eacute;aliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons
+les effets suivants.</p>
+
+<p>La production a chang&eacute; d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues
+actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.
+L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et
+nuisibles, sont r&eacute;duites au minimum; un tiers du travail national se
+trouve &eacute;conomis&eacute; de ce fait, la production des objets n&eacute;cessaires est
+devenue meilleur march&eacute; et plus abondante.</p>
+
+<p>La limitation de la production du pays aux objets n&eacute;cessaires et utiles
+augmente l'efficacit&eacute; du travail humain par rapport &agrave; ces produits qui
+deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage
+et, &agrave; travail &eacute;gal, le niveau de vie s'&eacute;l&egrave;ve de plus en plus.</p>
+
+<p>Alors que le bien-&ecirc;tre total du pays augmente du double et du triple,
+gr&acirc;ce au travail impos&eacute; aux bras jusqu'alors oisifs et gr&acirc;ce &agrave; la
+rationalisation de la production, l'accumulation de richesses priv&eacute;es se
+trouve entrav&eacute;e, ce dont la propri&eacute;t&eacute; collective ne peut que profiter.
+Cette propri&eacute;t&eacute; collective augmente en effet, et cela dans deux
+directions.</p>
+
+<p>En premier lieu, l'&Eacute;tat devient incroyablement riche.</p>
+
+<p>Il peut suffire &agrave; toutes ses t&acirc;ches dans une mesure de plus en plus
+grande. Il peut supprimer toute mis&egrave;re et tout ch&ocirc;mage, servir les
+int&eacute;r&ecirc;ts g&eacute;n&eacute;raux &agrave; un degr&eacute; qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; atteint, et cela
+sans charger les citoyens de nouveaux imp&ocirc;ts. Les fonctions dont l'&Eacute;tat
+ne s'acquitte aujourd'hui qu'&agrave; l'aide d'une fiscalit&eacute; &eacute;minemment
+pr&eacute;judiciable aux int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;conomiques du pays, pourront &ecirc;tre remplies
+sans aucune recherche de b&eacute;n&eacute;fices. Ce principe, appliqu&eacute; au seul
+probl&egrave;me des communications et des transports, signifie une
+multiplication de la force de production et une baisse incroyable du
+co&ucirc;t de la production, car pratiquement tout le domaine des
+communications devient gratuit, et l'effet est le m&ecirc;me que si toutes les
+usines et tous les moyens de production &eacute;taient concentr&eacute;s dans un
+centre unique. On peut en dire autant de la production et de la
+r&eacute;partition des forces.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de
+placement qu'il met, moyennant un b&eacute;n&eacute;fice mod&eacute;r&eacute;, &agrave; la disposition des
+artisans, &agrave; la condition qu'ils acceptent un revenu de travail
+normalis&eacute;. Une nouvelle classe moyenne se forme, gr&acirc;ce &agrave; l'encouragement
+financier que l'&Eacute;tat accorde &agrave; ces professions, dont le maintien &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux
+d'&Eacute;tat diminue le taux d'int&eacute;r&ecirc;t qui gr&egrave;ve l'industrie du pays et permet
+la fondation d'entreprises moyennes.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat se trouve en m&ecirc;me temps en mesure de s&eacute;parer le travail
+intellectuel du m&eacute;canisme de la vie mat&eacute;rielle et de lui assurer un
+revenu digne de lui, ind&eacute;pendant du hasard de la r&eacute;ussite brutale.
+L'artiste, le savant et le penseur deviennent ind&eacute;pendants du jugement
+et des d&eacute;cisions d'un march&eacute; qui, en principe, ne r&eacute;compense le m&eacute;rite
+r&eacute;el que lorsqu'il a la chance de se pr&eacute;senter comme apparent.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la prosp&eacute;rit&eacute; de l'&Eacute;tat, on voit augmenter celle du peuple,
+non sous la forme de grandes fortunes priv&eacute;es, mais sous celle de
+l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,
+l'ind&eacute;pendance et la responsabilit&eacute; sont accessibles &agrave; tous et les
+moyens de s'instruire sont &agrave; la port&eacute;e de tout homme capable d'en
+profiter. Personne n'a plus &agrave; lutter contre la phalange ferm&eacute;e des
+privil&eacute;gi&eacute;s; &agrave; la s&eacute;paration des classes a succ&eacute;d&eacute; un m&eacute;lange constant,
+un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, gr&acirc;ce auquel les
+gouvern&eacute;s d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun
+cherche &agrave; se rendre, et le devient, utile &agrave; son tour. &Agrave; mesure que
+l'accumulation de l'&eacute;pargne et, avec elle, l'obtention de cr&eacute;dits
+&eacute;conomiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles
+existences commen&ccedil;ant leur carri&egrave;re dans les colonnes des travailleurs
+moins qualifi&eacute;s entre de plus en plus dans les m&#339;urs, les luttes pour
+les salaires perdent leur caract&egrave;re aigu, et cela d'autant plus que les
+fonctions et la vocation sont d&eacute;termin&eacute;es, pour la plus grande part, par
+les qualit&eacute;s morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout chang&eacute;,
+ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile
+obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de
+gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de
+nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines
+et les moyens de travail fonctionnent sans rel&acirc;che, on verra, dans le
+r&eacute;gime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui
+assure &agrave; ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur
+de travail.</p>
+
+<p>La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui
+s'intercaleront entre l'&eacute;conomie priv&eacute;e et l'&Eacute;tat, contribuera dans une
+grande mesure &agrave; produire cet effet. C'est que l'organe &eacute;conomique
+autonome ne voit pas uniquement dans les gros b&eacute;n&eacute;fices les raisons
+d&eacute;cisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les
+exc&eacute;dents que dans la mesure o&ugrave; il en a besoin pour se renouveler et
+s'&eacute;tendre; l'opposition qui existait entre son int&eacute;r&ecirc;t et celui du
+salaire se trouve de ce fait notablement att&eacute;nu&eacute;e. Bien plus: certaines
+de ces formations adoptent le principe de la participation des
+collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront &agrave; obtenir les
+avantages d'une forme &eacute;conomique ind&eacute;pendante des int&eacute;r&ecirc;ts p&eacute;cuniaires
+des actionnaires et capitalistes, en am&eacute;liorant la quantit&eacute; et
+l'efficacit&eacute; du travail par la constitution d'une cat&eacute;gorie d'ouvriers
+largement r&eacute;mun&eacute;r&eacute;s. L'existence et la concurrence de ces &eacute;tablissements
+autonomes exerceront une r&eacute;action stimulante sur le march&eacute; du travail.</p>
+
+<p>Dans un pareil r&eacute;gime &eacute;conomique on pourra r&eacute;aliser l'&eacute;galit&eacute; de
+l'&eacute;ducation et la s&eacute;lection consciencieuse des vocations, ce qui
+contribuera &agrave; la consolidation de l'&eacute;difice national, alors que de nos
+jours les vell&eacute;it&eacute;s les plus sinc&egrave;res d'&eacute;ducation populaire impartiale
+se brisent contre la barri&egrave;re souvent infranchissable qu'opposent les
+diff&eacute;rences d'origine, de pr&eacute;dispositions physiques et intellectuelles.
+Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturit&eacute;, tout l'ensemble de
+ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les
+graines et que si l'on assure &agrave; chaque bourgeon des possibilit&eacute;s de
+d&eacute;veloppement compatibles avec la dignit&eacute; et la destination divine de
+l'esprit humain.</p>
+
+<p>Afin que nulle conclusion erron&eacute;e ne vienne fausser l'expos&eacute; en
+apparence utopique d'un ordre de choses r&eacute;alisable, nous allons le
+r&eacute;sumer dans les propositions suivantes:</p>
+
+<p>1&deg; Il faut &eacute;lever le niveau de la production et du bien-&ecirc;tre du pays, ce
+qui aura pour effet:</p>
+
+<p>La suppression du gaspillage;</p>
+
+<p>La transformation de la production superflue en production utile;</p>
+
+<p>La suppression de l'oisivet&eacute; et l'utilisation de toutes les forces
+disponibles, en vue de la production intellectuelle et mat&eacute;rielle;</p>
+
+<p>Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les
+particuliers;</p>
+
+<p>La responsabilit&eacute; entre les mains des hommes moralement et
+intellectuellement dou&eacute;s.</p>
+
+<p>2&deg; L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue
+impossible.</p>
+
+<p>3&deg; Les cloisons &eacute;tanches qui s&eacute;paraient les classes sociales sont
+abattues; la division en membres supportant les charges et en membres
+imposant les charges, est remplac&eacute;e par un mouvement de va-et-vient qui
+caract&eacute;rise la vie et par une osmose organique.</p>
+
+<p>4&deg; Ainsi s'accroissent:</p>
+
+<p>La puissance de l'&Eacute;tat, sa force mat&eacute;rielle et sa force de nivellement;</p>
+
+<p>Et, en m&ecirc;me temps, na&icirc;t un bien-&ecirc;tre moyen uniforme qui p&eacute;n&egrave;tre toutes
+les classes, supprime les oppositions et conduit la nation &agrave; la plus
+haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et
+&eacute;conomiques.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>LE CHEMIN DE LA MORALE</h3>
+
+
+<p>C'est une erreur de notre &eacute;poque de nier cette notion de d&eacute;veloppement
+progressif qui a &eacute;t&eacute; tant vant&eacute;e pendant un si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Certes, le d&eacute;veloppement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et
+lorsque nous osons &eacute;lever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est
+relatif dans le temps et dans l'espace dispara&icirc;t. Nous sommes libres de
+qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-del&agrave;, bien que cette
+notion elle-m&ecirc;me n'&eacute;chappe pas au temps et &agrave; l'espace, qu'elle pousse
+vers le point z&eacute;ro, et bien que nous proc&eacute;dions beaucoup plus
+radicalement, en mettant &agrave; la base de nos symboles des contrastes form&eacute;s
+par des cat&eacute;gories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde
+insuffisant et qui peut &ecirc;tre sch&eacute;matis&eacute; ainsi: repos au centre de
+l'&ecirc;tre, mouvement croissant &agrave; mesure qu'on avance vers la p&eacute;riph&eacute;rie du
+monde ph&eacute;nom&eacute;nal.</p>
+
+<p>Ce raisonnement perd cependant toute son importance, d&egrave;s que nous
+abordons la sc&egrave;ne sur laquelle se d&eacute;roulent les ph&eacute;nom&egrave;nes. Nous sommes
+plac&eacute;s dans ce monde ph&eacute;nom&eacute;nal pour agir; ce monde est domin&eacute; par la
+pens&eacute;e intellectuelle; ici les fant&ocirc;mes espace, temps et mouvement
+deviennent des choses r&eacute;elles.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re que re&ccedil;oit la sc&egrave;ne lui vient d'autres r&eacute;gions; cette lumi&egrave;re
+est la morale. La r&eacute;gion d'o&ugrave; elle vient n'est plus celle de
+l'intellect: la force spirituelle qui permet &agrave; l'homme de p&eacute;n&eacute;trer dans
+cette r&eacute;gion, c'est son &acirc;me.</p>
+
+<p>Ici se r&eacute;v&egrave;le la na&iuml;ve erreur de toute philosophie qui avait pr&eacute;tendu,
+avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de
+multiplication, p&eacute;n&eacute;trer dans toutes les r&eacute;gions, sans jamais se
+demander si cette force, repr&eacute;sent&eacute;e par la pens&eacute;e intellectuelle, est
+vraiment une force absolue, si elle est m&ecirc;me la seule force de l'esprit,
+si chaque monde que nous voulons soumettre &agrave; notre connaissance n'exige
+pas des forces spirituelles diff&eacute;rentes de celles qui nous permettent de
+conna&icirc;tre un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la
+pens&eacute;e intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et
+dans l'amour qui anime notre &acirc;me. Pendant des mill&eacute;naires on a vu se
+poursuivre des efforts ayant pour but de d&eacute;voiler les myst&egrave;res &agrave; l'aide
+de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont
+jamais r&eacute;ussi &agrave; procurer la moindre satisfaction aux aspirations de
+l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Ici se trouve le point de partage de deux consid&eacute;rations fondamentales:
+devons-nous chercher &agrave; d&eacute;crire l'absolu dans le langage de l'intellect,
+et le monde ph&eacute;nom&eacute;nal dans le langage de l'&acirc;me? Au point de vue de
+l'&acirc;me, le monde ph&eacute;nom&eacute;nal n'est qu'une image, une sc&egrave;ne sur laquelle
+nous sommes plac&eacute;s pour cr&eacute;er et subir des destin&eacute;es mobiles, selon la
+volont&eacute; du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-del&agrave; exige
+une mont&eacute;e. Le point d'indiff&eacute;rence de ces deux consid&eacute;rations est form&eacute;
+par notre devoir moral qui nous r&eacute;v&egrave;le la n&eacute;cessit&eacute; de les rattacher
+l'une &agrave; l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le
+ph&eacute;nom&egrave;ne soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est
+par l'interm&eacute;diaire du devoir moral que l'&acirc;me instruit l'intellect et
+se r&eacute;v&egrave;le comme &eacute;tant d'origine sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Troubler la vie r&eacute;elle par la consid&eacute;ration transcendante de
+l'immobilit&eacute;, ou la r&eacute;gion transcendante par l'introduction de
+pr&eacute;occupations terrestres, c'est op&eacute;rer une confusion inadmissible.</p>
+
+<p>En consid&eacute;rant le monde des ph&eacute;nom&egrave;nes au point de vue intellectuel,
+nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'&acirc;me
+comme le point de d&eacute;part d'une ascension et d'un d&eacute;veloppement, bien
+qu'au point de vue transcendant l'essence de l'&acirc;me n'ait ni commencement
+ni fin.</p>
+
+<p>Celui qui consid&egrave;re les choses &eacute;conomiques, historiques et sociales ne
+doit jamais perdre de vue qu'il &eacute;volue sur la sc&egrave;ne des ph&eacute;nom&egrave;nes. Il
+doit prendre la vie r&eacute;elle telle qu'elle est, croire &agrave; la science et au
+d&eacute;veloppement, dans les limites de la t&acirc;che qu'il s'impose et pour
+autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais d&egrave;s qu'on se trouve en
+pr&eacute;sence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans
+devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'&ecirc;tre d&eacute;cisif; bien que
+venant de tr&egrave;s loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,
+semblable en cela &agrave; l'action que la force des astres exerce sur les
+mar&eacute;es. La r&eacute;alit&eacute; subsiste, mais devient plastique comme un m&eacute;tal
+affin&eacute;. Et nous devons nous en remettre au d&eacute;veloppement du soin
+d'amener &agrave; un &eacute;tat plus clair et plus parfait, de rapprocher de la
+r&eacute;gion de l'&acirc;me tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer
+&eacute;ternellement, alors m&ecirc;me qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des
+d&eacute;sirs humains.</p>
+
+<p>Si le monde a pu, depuis l'extinction des id&eacute;aux dogmatiques et absolus,
+avancer de quelques pas, malgr&eacute; sa lourde armure m&eacute;canique, cela
+s'explique par le fait que l'humanit&eacute; a conserv&eacute;, dans quelque recoin de
+sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine
+transcendante, mythologique, f&eacute;tichiste, animiste, restes qui, bien
+qu'isol&eacute;s les uns des autres, n'en exercent pas moins une action
+d'ensemble, de direction et d'orientation.</p>
+
+<p>C'est un fait incompr&eacute;hensible et qui d&eacute;passe l'imagination qu'on soit
+oblig&eacute; de se repr&eacute;senter ce monde dans lequel circule une quantit&eacute; de
+forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme &eacute;tant abandonn&eacute; aux
+constellations accidentelles de besoins mat&eacute;riels, d'&eacute;quilibres
+physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule
+tendance morale in&eacute;branlable, sans la conviction de la n&eacute;cessit&eacute; d'un
+bien absolu, sans la croyance &agrave; une fin commune qui enlace la vie et la
+mort, sans un crit&egrave;re valable qui dise: ceci est bon et cela est
+mauvais.</p>
+
+<p>Certes, les int&eacute;r&ecirc;ts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien
+&eacute;l&egrave;ve son profit annuel &agrave; la hauteur d'une conception religieuse et
+politique. Un partisan du libre &eacute;change conf&egrave;re &agrave; sa conception
+commerciale la dignit&eacute; d'un d&eacute;isme lucratif. Le savant se cr&eacute;e une
+transcendance professorale qui le flatte dans sa sp&eacute;cialit&eacute;. Un dynaste
+&eacute;change des services avec sa divinit&eacute;. Le pauvre diable se venge et
+destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aper&ccedil;u que dans
+ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en
+opposition avec ses int&eacute;r&ecirc;ts?</p>
+
+<p>Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir
+spirituel &agrave; la diagonale des forces qui r&eacute;sulte de l'innombrable
+quantit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;ts transcendantalis&eacute;s?</p>
+
+<p>Et pourtant la r&eacute;gion de l'&acirc;me s'&eacute;tend devant les yeux de tous et, avec
+elle, le monde des id&eacute;aux et des fins, rang&eacute;s d'une fa&ccedil;on plus organique
+et plus claire que le monde trouble des r&eacute;alit&eacute;s.</p>
+
+<p>Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'&eacute;tonne de constater,
+&eacute;tant donn&eacute;es les tendances pragmatiques de notre &eacute;poque, est celui-ci:
+l'homme, qui cherche &agrave; explorer toutes les r&eacute;gions du ciel et de la
+terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant &agrave; la valeur de
+l'homme; il ne conna&icirc;t ni n'appr&eacute;cie son prochain, son semblable.</p>
+
+<p>Des syst&egrave;mes d'appr&eacute;ciation p&eacute;rim&eacute;s provenant de toutes les &eacute;poques et
+de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanit&eacute;,
+aucun d'eux ne r&eacute;ussissant &agrave; assumer la direction, faute d'une
+conception g&eacute;n&eacute;rale et fondamentale du monde et de la vie.</p>
+
+<p>Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception
+esth&eacute;tique domine la polarit&eacute; germanique du courage et de la peur. Est
+estim&eacute;e toute qualit&eacute; qui atteste le courage; est m&eacute;pris&eacute; et ha&iuml; tout
+d&eacute;faut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,
+lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fid&eacute;lit&eacute;, le courage;
+la l&acirc;chet&eacute; du mensonge, de la ruse, de la tra&icirc;trise est consid&eacute;r&eacute;e comme
+une honte qui d&eacute;shonore. Le reproche et le bl&acirc;me ne s'adressent qu'&agrave; la
+l&acirc;chet&eacute;; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait
+preuve dans un combat singulier gu&eacute;rit l'honneur attaqu&eacute;. Intelligence,
+&eacute;nergie, pi&eacute;t&eacute;, piti&eacute; sont des qualit&eacute;s indiff&eacute;rentes, utiles ou
+nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les
+syst&egrave;mes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune
+valeur propre au point de vue du crit&egrave;re subconscient et d&eacute;cisif. Dans
+la po&eacute;sie, les manifestations du courage et de la sinc&eacute;rit&eacute; provoquent
+des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage po&eacute;tique
+peut, malgr&eacute; sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son
+ignorance et son &eacute;go&iuml;sme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un
+personnage fonci&egrave;rement l&acirc;che, menteur et perfide ne trouve pas place
+dans la po&eacute;sie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une
+&#339;uvre po&eacute;tique porte le nom significatif de h&eacute;ros. Le conflit tragique
+porte &agrave; sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le
+sentiment populaire; le h&eacute;ros est courageux et &eacute;veille la plus vive
+sympathie; quant aux qualit&eacute;s indiff&eacute;rentes, il les d&eacute;passe ou il en est
+d&eacute;pourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a &agrave; lutter contre un monde ou
+contre un sort auquel ces qualit&eacute;s ne sont par hasard pas indiff&eacute;rentes,
+il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du
+spectateur dont le c&#339;ur bat &agrave; l'unisson du sien. Dans la po&eacute;sie
+fran&ccedil;aise il suffit que le h&eacute;ros soit brave et, &agrave; l'occasion, g&eacute;n&eacute;reux;
+il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien
+Sorel dans le c&eacute;l&egrave;bre roman de Stendhal, sans rien perdre de la
+sympathie des lecteurs; au contraire, dans la po&eacute;sie allemande et
+anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le
+courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.</p>
+
+<p>On nous a inculqu&eacute; une conscience th&eacute;orique qui nous fait attacher de la
+valeur, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du courage, aux qualit&eacute;s purement orientales de la piti&eacute;
+et de la prudence, &agrave; l'id&eacute;al patriarcal qui r&eacute;pugnait au moyen &acirc;ge
+allemand et a emp&ecirc;ch&eacute; nos po&egrave;tes de chercher leur inspiration dans la
+Bible.</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re professionnel que l'art avait rev&ecirc;tu au cours du si&egrave;cle
+dernier a cr&eacute;&eacute; les &eacute;l&eacute;ments d'une &eacute;chelle de valeurs d'ordre
+intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de
+l'aptitude intuitive au g&eacute;nie est devenue un fait d&eacute;cisif qui a fini par
+d&eacute;tacher compl&egrave;tement ces aptitudes des conditions morales auxquelles
+elles doivent &ecirc;tre subordonn&eacute;es.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e m&eacute;canis&eacute;e estime le succ&egrave;s. On a vu alors appara&icirc;tre une
+nouvelle hi&eacute;rarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus
+profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hi&eacute;rarchie am&eacute;ricaine
+de la force de travail, de la pers&eacute;v&eacute;rance, de l'esprit de d&eacute;cision et
+de la volont&eacute; impatiente de toute contrainte ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des
+lois correspond, dans son insuffisante coordination, &agrave; la confusion des
+syst&egrave;mes. Le mensonge est admis, m&ecirc;me devant le tribunal, mais le faux
+serment est d&eacute;fendu. Les attentats contre la propri&eacute;t&eacute; sont s&eacute;v&egrave;rement
+punis, surtout lorsqu'ils trahissent la l&acirc;chet&eacute; et la f&eacute;lonie. La preuve
+du courage dans le combat singulier est &eacute;galement d&eacute;fendue, mais, pour
+donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il
+est tol&eacute;r&eacute; dans certaines limites.</p>
+
+<p>Les valeurs sociales r&eacute;v&egrave;lent la m&ecirc;me confusion utilitaire. La l&acirc;chet&eacute;
+et les proc&eacute;d&eacute;s frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus
+manifestes et de notori&eacute;t&eacute; publique. Le mensonge, la rapacit&eacute;, la
+f&eacute;lonie, la mauvaise foi, la calomnie, la m&eacute;chancet&eacute;, le manque de
+piti&eacute;, l'orgueil, la vanit&eacute;, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la
+convoitise, la grossi&egrave;ret&eacute;, tous ces vices et tous ces d&eacute;fauts sont
+tol&eacute;r&eacute;s, tant qu'ils ne sont pas pr&eacute;judiciables au succ&egrave;s dans la vie de
+tous les jours. L'application, l'&eacute;nergie, la force de volont&eacute;, la
+promptitude, le talent, l'esprit, la m&eacute;moire, sont des qualit&eacute;s
+reconnues, mais particuli&egrave;rement admir&eacute;es, lorsqu'elles conduisent au
+succ&egrave;s. La bont&eacute;, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les
+dons naturels sont lou&eacute;s et approuv&eacute;s, d&egrave;s l'instant o&ugrave; ils portent
+l'estampille de la cons&eacute;cration publique.</p>
+
+<p>Tel est, &agrave; peu pr&egrave;s, l'inventaire des valeurs humaines de notre &eacute;poque,
+telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,
+telles qu'elles sont reconnues l&eacute;galement et socialement. Il y a
+cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux
+se sont ouverts &agrave; la lumi&egrave;re. Ils portent en eux une nouvelle &eacute;chelle de
+valeurs; bien plus: ils poss&egrave;dent ce coup d'&#339;il fatal qui voit &agrave; travers
+les choses humaines comme &agrave; travers un cristal. Ils lisent non seulement
+sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,
+sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononc&eacute; au hasard, la
+partie inexprim&eacute;e d'une association d'id&eacute;es, le mouvement involontaire,
+tout choix, toute pr&eacute;f&eacute;rence et toute aversion manifest&eacute;es &agrave; l'&eacute;gard de
+choses, d'id&eacute;es et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme &agrave; son
+milieu et &agrave; son entourage, la moindre nuance dans sa mani&egrave;re d'agir et
+de vivre, sont autant de signes, gr&acirc;ce auxquels ces porteurs de valeurs
+nouvelles aper&ccedil;oivent l'essence de l'&ecirc;tre avec une perspicacit&eacute; et une
+certitude qui ne sont accessibles &agrave; la foule qu'&agrave; travers la lentille de
+la vision po&eacute;tique.</p>
+
+<p>On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux
+qui se repr&eacute;sentent ce don sous la forme d'une ruse m&eacute;fiante qui cherche
+&agrave; d&eacute;couvrir les mobiles cach&eacute;s, les d&eacute;faillances et les faiblesses
+humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs
+semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut
+procurer que de petits avantages imm&eacute;rit&eacute;s, car elle n'est &agrave; la port&eacute;e
+que de natures inf&eacute;rieures. La v&eacute;ritable connaissance des hommes est le
+don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilit&eacute;, de
+natures de ma&icirc;tres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'&ecirc;tre
+g&eacute;niales. La confiance royale de Guillaume I<sup>er</sup> dans les hommes
+reposait sur une force de ce genre et a sauv&eacute; pour un si&egrave;cle l'id&eacute;e
+rigoureusement monarchique.</p>
+
+<p>La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au m&eacute;pris des
+autres, ni &agrave; l'exag&eacute;ration de sa propre valeur.</p>
+
+<p>Le sentiment organique sur lequel elle repose con&ccedil;oit la n&eacute;cessit&eacute; de la
+cr&eacute;ation compl&egrave;te qui trouve sa r&eacute;alisation dans l'harmonie simultan&eacute;e
+de toutes les possibilit&eacute;s, dans l'&eacute;dification vivante de tous les
+degr&eacute;s successifs. M&eacute;priser, c'est &ecirc;tre doublement aveugle: envers
+soi-m&ecirc;me et envers la multiplicit&eacute; et la vari&eacute;t&eacute; de la nature.</p>
+
+<p>Ici l'&eacute;chelle des valeurs perd le caract&egrave;re pharisa&iuml;que qui, inh&eacute;rent &agrave;
+toute morale born&eacute;e, la rend insupportable aux natures cr&eacute;atrices. Il ne
+s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et
+m&eacute;prisable, ce qui est r&eacute;dim&eacute; et condamn&eacute;; mais la question qui se pose
+est plut&ocirc;t celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du pass&eacute; et qu'est-ce qui
+appartient &agrave; l'avenir? qu'est-ce qui doit &ecirc;tre conserv&eacute; et qu'est-ce qui
+doit &ecirc;tre &eacute;pargn&eacute;? quelles sont les choses qui aspirent &agrave; la vie, et
+quelles sont celles qui penchent vers la mort?</p>
+
+<p>Mais si l'on demande &agrave; ces hommes, qui ont appris &agrave; voir clair dans les
+choses humaines, vers quels p&ocirc;les se dirige leur appr&eacute;ciation
+inconsciente et infaillible, ils ne savent que r&eacute;pondre. Nous le savons
+et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'apr&egrave;s
+la distance qui les s&eacute;pare de l'&acirc;me. Ces hommes ont eu l'intuition de
+l'opposition qui existe entre l'homme sans &acirc;me et l'homme dou&eacute; d'&acirc;me, et
+ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degr&eacute;s et
+de phases de cette opposition.</p>
+
+<p>Dans des ouvrages ant&eacute;rieurs j'ai, en en indiquant l'origine, expos&eacute;
+cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur
+centre de gravit&eacute; dans l'absolu, qui cherchent leur &eacute;quilibre dans la
+transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre
+de gravit&eacute; est dans le monde des ph&eacute;nom&egrave;nes et qui cherchent leur
+&eacute;quilibre dans les d&eacute;sirs et les angoisses. L'esprit transcendant
+s'abandonne &agrave; l'invisible dont il consent &agrave; &ecirc;tre le serviteur; il
+recr&eacute;e le monde des ph&eacute;nom&egrave;nes et il le domine, non par l'arbitraire et
+en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa
+responsabilit&eacute;. L'esprit attach&eacute; &agrave; la terre est domin&eacute; par le monde, par
+les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses
+et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la
+jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la
+possession, afin de se rendre ma&icirc;tre des choses, pour la puissance et la
+domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, d&eacute;mentie par
+l'insatisfaction, le doute et la mort.</p>
+
+<p>Les notes dominantes de cet esprit sont constitu&eacute;es par le d&eacute;sir et par
+la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force
+consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es de
+cette force unilat&eacute;rale, incapable de s'&eacute;lever &agrave; la transcendance et de
+d&eacute;passer des buts utilitaires, de cr&eacute;er une image du monde ou une
+doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie ant&eacute;rieure.
+Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-del&agrave; d'une limitation et d'une
+abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles r&eacute;ussissaient &agrave;
+faire un pas au-del&agrave;, on voyait aussit&ocirc;t se glisser honteusement par la
+porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait ni&eacute; l'existence.
+Remarquables au point de vue psychologique sont les ph&eacute;nom&egrave;nes d'effroi
+qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se
+heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les d&eacute;signations
+vari&eacute;es qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant
+sur l'intellect qui poursuit des buts devait n&eacute;cessairement aboutir &agrave;
+l'utilitarisme; la honte provoqu&eacute;e par cet attachement aux choses
+terrestres, le d&eacute;sespoir de trouer une justification dialectique
+d'utilit&eacute;s n'ayant aucun caract&egrave;re obligatoire ont engendr&eacute; des
+solutions palliatives singuli&egrave;res et b&acirc;tardes.</p>
+
+<p>Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de
+l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne d&eacute;passent le <i>do ut des</i>
+du commerce. En admettant la possibilit&eacute; d'une foi sans preuves,
+l'intellect est de nouveau accul&eacute; &agrave; l'abdication, pour autant qu'effray&eacute;
+par sa propre recherche il ne s'en tient pas &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation historique.
+Et alors m&ecirc;me qu'il agrandit le monde ph&eacute;nom&eacute;nal, en lui superposant un
+au-del&agrave; th&eacute;ocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement
+posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but
+qui restent les facteurs d&eacute;cisifs. Nommez cet ensemble comme vous
+voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est un fait remarquable que m&ecirc;me les religions les plus pures, les
+plus incontestablement transcendantes se mat&eacute;rialisent, d&egrave;s qu'elles
+deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;
+qu'elles aboutissent &agrave; la roue, aux pri&egrave;res ou aux reliques, elles
+suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de d&eacute;sirs &agrave;
+l'action prudente et avis&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais
+plut&ocirc;t un &eacute;tat moral. L'&acirc;me pure, exempte de d&eacute;sirs, plong&eacute;e dans la
+contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne
+conna&icirc;t pas de pr&eacute;ceptes. Elle ne poss&egrave;de aucun moyen, et ne d&eacute;sire en
+poss&eacute;der aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient
+par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission
+entre le vice et la vertu, entre la volont&eacute; et la satisfaction; le
+processus moral se d&eacute;tache de l'ordre intellectuel et se r&eacute;fugie dans sa
+propre essence.</p>
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; montr&eacute; &agrave; plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le
+plus &agrave; notre &eacute;poque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles
+radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est
+intellectuel, de ce qui n'est guid&eacute; que par la crainte et par des
+consid&eacute;rations utilitaires; comment le souci et l'attachement &agrave; la terre
+trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir
+&eacute;gocentrique; notre d&eacute;pendance par rapport aux hommes, dans l'ambition
+et les faux d&eacute;sirs, le bavardage et le mensonge; notre d&eacute;pendance par
+rapport aux choses dans l'avidit&eacute; et le besoin de conna&icirc;tre; l'ensemble
+de l'orientation, d&eacute;pourvue de toute transcendance de notre esprit, dans
+une attitude critique, injuste, froide &agrave; l'&eacute;gard du monde et de ses
+cr&eacute;atures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,
+dans le m&eacute;pris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans
+l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est d&eacute;clamatoire
+et path&eacute;tique, dans le penchant &agrave; la superstition et &agrave; la pi&eacute;t&eacute;
+int&eacute;ress&eacute;e.</p>
+
+<p>Jamais aucun de ces caract&egrave;res ne se pr&eacute;sente &agrave; l'&eacute;tat isol&eacute;; jamais son
+expression n'&eacute;chappe &agrave; l'&#339;il sensible. Ces caract&egrave;res forment la mesure
+ext&eacute;rieure de la distance qui s&eacute;pare l'individu et le peuple de l'&acirc;me.
+Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la
+transcendance, &agrave; l'amour cr&eacute;ateur, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; l'objectivit&eacute;, &agrave;
+l'intuition, &agrave; la libert&eacute; par rapport aux choses, aux hommes et au
+<i>moi</i>, &agrave; la communion avec les choses pour les choses elles-m&ecirc;mes, avec
+l'amour pour l'amour lui-m&ecirc;me, &agrave; la piti&eacute; que ne souille aucun d&eacute;sir, &agrave;
+la gratitude, au d&eacute;vouement. C'est l&agrave; la v&eacute;ritable voie humaine; qu'elle
+soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont l&agrave;, en m&ecirc;me temps
+que les &eacute;tapes de cette voie, les crit&egrave;res v&eacute;ritables et certains du
+d&eacute;veloppement humain.</p>
+
+<p>&Agrave; ceux qui poss&egrave;dent inconsciemment ces crit&egrave;res, ce que nous disons l&agrave;
+n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre expos&eacute; leur
+fera appara&icirc;tre avec plus de clart&eacute; des rapports qui s'imposent &agrave; la
+pens&eacute;e consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir
+enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par
+l'humanit&eacute; d'une &eacute;chelle de valeurs g&eacute;n&eacute;rales: elle implique la
+disparition des restes morts de syst&egrave;mes &eacute;thiques contradictoires, de
+syst&egrave;mes louant et recommandant des choses diff&eacute;rentes, ce qui fait que
+chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un num&eacute;ro
+de loterie qui doit n&eacute;cessairement sortir lors d'un tirage quelconque,
+apr&egrave;s quoi la justice r&eacute;gnera dans le monde. C'est un signe r&eacute;jouissant
+qu'une minorit&eacute;, qui n'a subi l'influence ni de proph&egrave;tes ni de
+z&eacute;lateurs, ait adopt&eacute; de nos jours, par un accord inexprim&eacute;, cette
+&eacute;chelle de valeurs et cherche, sans haine et sans z&egrave;le de pros&eacute;lyte, &agrave;
+en retrouver les &eacute;l&eacute;ments dans chaque individualit&eacute;; et il ne se passera
+pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie
+humaine, avec ses buts et son &eacute;chelle de valeurs.</p>
+
+<p>L'intellect est d'une antiquit&eacute; pr&eacute;humaine. L'humanit&eacute; a vieilli &agrave; son
+&eacute;cole; &agrave; la faveur d'une h&eacute;r&eacute;dit&eacute; transmise par des g&eacute;n&eacute;rations
+innombrables, elle manie avec une ma&icirc;trise inconsciente ses r&egrave;gles de
+pens&eacute;e et ses enseignements utilitaires. L'&acirc;me est jeune; chacun de nous
+doit, pour son propre compte, apprendre &agrave; s'en servir; son langage est
+encore un balbutiement; par rapport &agrave; elle, nous sommes encore des
+enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne d&eacute;passe
+pas quelques milliers d'ann&eacute;es, se sont, dans leur conscience
+collective, empar&eacute;es des m&eacute;thodes collectives et les ont fait servir &agrave;
+leur organisation int&eacute;rieure, &agrave; leur d&eacute;fense ext&eacute;rieure; leur conscience
+psychique, encore &agrave; ses d&eacute;buts, ne s'est exprim&eacute;e jusqu'&agrave; pr&eacute;sent que
+dans des formations collectives telles que la langue, les m&#339;urs, la
+tradition, le mythe, plus tard dans des &#339;uvres d'art collectives, dans
+la construction de villes et de cath&eacute;drales, dans la fabrication
+d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant &agrave; la transcendance
+religieuse, la conscience collective n'a jamais manqu&eacute; de
+l'intellectualiser et de la rabaisser &agrave; un ensemble de rites et
+d'institutions eccl&eacute;siastiques; une conscience politique se manifestant
+au dehors n'est pas encore n&eacute;e, et les &Eacute;tats se comportent les uns &agrave;
+l'&eacute;gard des autres comme des &ecirc;tres amoraux.</p>
+
+<p>Une des &#339;uvres les plus formidables de l'intellect pur avait consist&eacute;
+dans la cr&eacute;ation de la science europ&eacute;enne et dans sa mat&eacute;rialisation,
+qui a abouti &agrave; la p&eacute;riode m&eacute;caniste de l'histoire mondiale. Nous avons
+d&eacute;j&agrave; &eacute;num&eacute;r&eacute;, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances
+int&eacute;rieures et ext&eacute;rieures, augmentation de la population, actions
+r&eacute;ciproques exerc&eacute;es les unes sur les autres par des couches de
+population oppos&eacute;es, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit
+intellectuel, qui ont d&ucirc; contribuer &agrave; provoquer ce mouvement. Ici je
+tiens seulement &agrave; relever le fait que l'&eacute;poque m&eacute;caniste, encore
+&eacute;loign&eacute;e de son apog&eacute;e, commence &agrave; engendrer d'elle-m&ecirc;me les forces
+oppos&eacute;es qui, sans &ecirc;tre destin&eacute;es &agrave; d&eacute;truire la m&eacute;canisation dans ses
+manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de
+gravit&eacute; des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature &agrave;
+lui enlever la domination sur l'esprit et &agrave; faire d'elle la servante de
+l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Plus, en effet, les formes de pens&eacute;e, les m&eacute;thodes de recherche et
+d'action qui caract&eacute;risent la m&eacute;canisation, qu'il s'agisse de leur
+application &agrave; la science, &agrave; la technique, &agrave; l'&eacute;conomie ou &agrave; la
+politique, deviennent le patrimoine commun et le bien h&eacute;r&eacute;ditaire des
+civilisations, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; pendant deux si&egrave;cles le moyen secret et
+le privil&egrave;ge d'une minorit&eacute; intellectuelle, plus ces formes et ces
+m&eacute;thodes, assimil&eacute;es par l'inconscient, cessent de conf&eacute;rer &agrave; ceux qui
+les manient une sup&eacute;riorit&eacute; et des pr&eacute;rogatives sp&eacute;ciales, et plus
+l'esprit purement cr&eacute;ateur, intuitif et responsable, s'affirme
+efficacement et imp&eacute;rieusement, dans ses diverses manifestations, et
+revendique la direction.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; de nos jours, dans la politique et l'&eacute;conomie d'abord, dans la
+technique et dans la science ensuite, il y a pl&eacute;thore de forces
+intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on
+appelle les caract&egrave;res. L'intellect commence &agrave; &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme une
+condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'&eacute;l&eacute;vation
+que lui conf&egrave;rent des &eacute;l&eacute;ments plus nobles. Les d&eacute;fauts et les
+insuffisances de l'intelligence commencent &agrave; devenir &eacute;vidents; la
+d&eacute;sesp&eacute;rante ressemblance qui existe entre toutes les choses pens&eacute;es ou
+faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin &agrave; la
+sup&eacute;riorit&eacute; inou&iuml;e de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent
+la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degr&eacute; normal
+d'intellectualisme est accessible &agrave; tous, m&ecirc;me dans des choses qui ne
+peuvent s'enseigner; on peut m&ecirc;me arriver &agrave; produire une &#339;uvre d'art
+m&eacute;diocre, &agrave; peindre un tableau supportable, &agrave; &eacute;crire un roman lisible:
+tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associ&eacute;e &agrave; une certaine
+facult&eacute; d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent
+cr&eacute;ateur. La signification morale de l'appr&eacute;ciation exacte des facult&eacute;s
+humaines devient une n&eacute;cessit&eacute; sociale, car seules les qualit&eacute;s humaines
+sup&eacute;rieures sont capables de vaincre la tyrannie de la m&eacute;canisation et
+de donner &agrave; ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra o&ugrave;
+l'on aura de la peine &agrave; comprendre que nous ayons pu, faute de
+discernement, abandonner la direction, la responsabilit&eacute; et la
+puissance &agrave; la libre concurrence de facult&eacute;s et de dons d&eacute;pourvus de
+noblesse, voire d&eacute;pourvus d'honn&ecirc;tet&eacute;; que nous ayons pu estimer de
+confiance des qualit&eacute;s telles que l'adresse, la promptitude, le m&eacute;pris
+tranquille de la v&eacute;rit&eacute;, le bavardage, la brutalit&eacute;, l'&eacute;go&iuml;sme,
+l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obs&eacute;quiosit&eacute;,
+toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces
+qualit&eacute;s r&eacute;ussissaient &agrave; se servir avec quelque succ&egrave;s de l'un des
+leviers de la m&eacute;canisation; que nous ayons pu permettre aux forces
+diaboliques, comme s'il s'&eacute;tait agi d'une n&eacute;cessit&eacute; in&eacute;luctable,
+d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;
+que nous n'ayons pas eu honte de laisser p&eacute;rir de nobles natures, parce
+qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des
+moyens de lutte; que nous n'ayons m&ecirc;me pas &eacute;t&eacute; capables de reconna&icirc;tre
+les signes ext&eacute;rieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le
+premier mot, et cela malgr&eacute; que le nombre de ceux qui sont capables de
+voir et de reconna&icirc;tre f&ucirc;t suffisant pour fonder une science de l'homme
+qui, r&eacute;pandue dans les &eacute;coles et les salles de conf&eacute;rences, aurait pu
+ouvrir &agrave; la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous &ecirc;tre
+efforc&eacute;s de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux
+pr&eacute;ceptes illusoires de syst&egrave;mes moraux th&eacute;oriques, de provenance et
+d'orientation diverses, se contredisant et se r&eacute;futant r&eacute;ciproquement,
+au point d'engendrer l'indiff&eacute;rence compl&egrave;te et de nous acculer &agrave; nous
+contenter, pour tout crit&egrave;re d'application, de l'exigence minima de ce
+qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui
+reste de la morale europ&eacute;enne, est celui qui paie ses dettes les plus
+urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant d&eacute;lit de mensonge, ne
+cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de fa&ccedil;on &agrave; ne pas
+se mettre en opposition avec le Code p&eacute;nal, verse son obole aux
+souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,
+poss&egrave;de des connaissances moyennes et peut prouver que son p&egrave;re
+poss&eacute;dait les m&ecirc;mes qualit&eacute;s. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays
+civilis&eacute;s, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualit&eacute;s
+donnent droit, &agrave; celui qui les poss&egrave;de, &agrave; l'estime de tous, &agrave; toute
+revendication &eacute;conomique, &agrave; toute responsabilit&eacute;, et celui qui poss&egrave;de,
+en plus de ces qualit&eacute;s, quelque disposition ou connaissance utile plus
+ou moins prononc&eacute;e, peut m&ecirc;me pr&eacute;tendre &agrave; l'exercice du pouvoir.</p>
+
+<p>Si l'on admet que toute science &eacute;conomique et sociale n'est que de la
+morale appliqu&eacute;e; qu'un &Eacute;tat, une &eacute;conomie, une soci&eacute;t&eacute; m&eacute;ritent de
+dispara&icirc;tre, lorsqu'ils ne signifient qu'un &eacute;tat d'&eacute;quilibre d'int&eacute;r&ecirc;ts
+r&eacute;fr&eacute;n&eacute;s, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de
+consommation, arm&eacute;es ou d&eacute;sarm&eacute;es; que seul le contenu psychique de la
+vie a le droit d'exister; que ce contenu se cr&eacute;e lui-m&ecirc;me sa forme et
+son rev&ecirc;tement dans les choses et les institutions qui retombent en
+poussi&egrave;re, d&egrave;s que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,
+disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve plac&eacute;
+devant la t&acirc;che qui consiste &agrave; rechercher les r&eacute;actions r&eacute;ciproques se
+produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-m&ecirc;me, entre la
+volont&eacute; cr&eacute;atrice et l'institution cr&eacute;&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; donn&eacute; la description des institutions que nous avons,
+dans le &laquo;Chemin de l'&eacute;conomie&raquo;, d&eacute;duites d'une loi g&eacute;n&eacute;rale. Ici nous
+allons consid&eacute;rer les variations de la conscience qui doivent
+accompagner, pr&eacute;c&eacute;der et suivre l'&eacute;volution des institutions. Un rapide
+coup d'&#339;il nous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; la confusion de la conscience m&eacute;taphysique et
+morale, la m&eacute;connaissance de l'homme et l'absence de tout crit&egrave;re de son
+appr&eacute;ciation. Les exigences qui en r&eacute;sultent doivent &ecirc;tre satisfaites,
+et les satisfactions qu'elles recevront devront &ecirc;tre int&eacute;gr&eacute;es dans le
+tableau de l'avenir.</p>
+
+<p>C'est dans le renoncement que nous avons d&eacute;couvert le rayon de lumi&egrave;re
+destin&eacute; &agrave; &eacute;clairer la moralit&eacute; sociale; dans le renoncement au culte du
+superflu, aux choses en tant que source de puissance, &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme
+familial; dans l'aspiration &agrave; ce qu'il y a d'essentiel dans la vie
+ext&eacute;rieure, &agrave; la solidarit&eacute;, &agrave; la soumission au bien collectif; dans le
+rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de
+la responsabilit&eacute; &agrave; des puissances spirituelles et morales.</p>
+
+<p>Si tel est le chemin visible, il nous incombe de d&eacute;crire le chemin
+invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit r&eacute;gler
+le trajet du mouvement ext&eacute;rieur. Nous savons que la conscience
+d'aujourd'hui est rebelle &agrave; cette cin&eacute;tique; on ne r&eacute;ussirait qu'&agrave;
+serrer, &agrave; comprimer, voire &agrave; d&eacute;truire le m&eacute;canisme de la vie ext&eacute;rieure,
+si on voulait lui imposer de force, pr&eacute;matur&eacute;ment et sans aucune
+pr&eacute;paration pr&eacute;alable, des rythmes nouveaux. Conna&icirc;tre est la premi&egrave;re
+chose qui importe; la formation d'une nouvelle mani&egrave;re de sentir vient
+ensuite, lentement, mais irr&eacute;sistiblement. Et, alors, le syst&egrave;me rigide
+devient tout &agrave; coup fluide, cherche un &eacute;quilibre nouveau, en m&ecirc;me temps
+que naissent des exigences et des probl&egrave;mes sup&eacute;rieurs qui, &agrave; leur tour,
+s'imposent &agrave; la connaissance.</p>
+
+<p>Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent
+l'organisation actuelle et s'opposent &agrave; l'ordre futur; nous pourrons
+alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de
+disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports
+avec la vie de l'&acirc;me. Nous aurons &agrave; parler de paresse, de sensualit&eacute;, de
+passion, de vanit&eacute;, d'ambition et des forces qui les neutralisent et
+les inhibent; si nous acqu&eacute;rons la conviction qu'une nouvelle conscience
+sociale est capable de r&eacute;aliser l'&eacute;quilibre nouveau, nous y trouverons
+une confirmation de la futilit&eacute; des th&eacute;or&egrave;mes qui attendent des
+institutions la r&eacute;alisation de la paix et de la justice ou postulent la
+possibilit&eacute; de supprimer les contradictions ou de briser les r&eacute;voltes de
+la nature humaine par la violence ou par des discours.</p>
+
+<p>Certes, notre facult&eacute; de variation devra &ecirc;tre port&eacute;e au plus haut degr&eacute;,
+mais il ne faut pas s'abandonner &agrave; la croyance illusoire que cette
+maturation de notre facult&eacute; de variation pourra &ecirc;tre obtenue par une
+brusque adaptation, par la cr&eacute;ation h&acirc;tive de mod&egrave;les, voire par des
+martyres individuels. Il est impossible d'abr&eacute;ger le chemin de la
+connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,
+il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux
+derniers si&egrave;cles ont vu se produire de plus grandes variations de la
+conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient
+le bord de l'habit de leur ma&icirc;tre et craignaient les verges, sont
+devenus soit des hommes ayant la mentalit&eacute; bourgeoise, soit des
+adversaires organis&eacute;s des bourgeois. Trente ann&eacute;es avaient suffi
+autrefois pour faire na&icirc;tre, des classes solides de la bourgeoisie et
+des paysans, un prol&eacute;tariat abandonn&eacute;, condamn&eacute; &agrave; la pauvret&eacute; et &agrave;
+l'asservissement; et il a fallu seulement trois si&egrave;cles pour faire
+surgir, sur les ruines des chaumi&egrave;res mis&eacute;rables et des villes d&eacute;chues,
+les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos po&egrave;tes et de
+nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques g&eacute;n&eacute;rations
+seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a
+acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidit&eacute; et d'une force
+de renoncement qui d&eacute;passent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans
+le bref intervalle d'une p&eacute;riode guerri&egrave;re, l'esprit spartiate du peuple
+arm&eacute;, avec tout ce qu'il comporte de d&eacute;vouement, de sacrifices et de
+sentiment d'honneur, s'est r&eacute;pandu sur tout le pays, subissant ainsi un
+essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une
+nouvelle variation.</p>
+
+<p>Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds
+du c&#339;ur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il
+n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appr&eacute;ciations
+et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les
+convictions. Il y a l&agrave; une sorte de mouvement auquel nous devons
+cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalit&eacute;
+&agrave; l'humanit&eacute; et nous conduiront de l'humanit&eacute; &agrave; la divinit&eacute;. Ce que nous
+attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gard&eacute;es,
+une de ces l&eacute;g&egrave;res transformations de nos valeurs et de notre vouloir,
+soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les
+deux mill&eacute;naires de l'histoire de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Si l'Allemagne n'est pas le pays o&ugrave; toute action pratique constitue
+l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue
+que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes tromp&eacute;s sur la
+mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,
+nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et
+instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du
+mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et
+n&eacute;cessaire de toute &eacute;ternit&eacute;, accompli par la terre et les plan&egrave;tes
+autour d'un centre form&eacute; par le soleil de la transcendance.</p>
+
+<p>Ce n'est pas le caprice de nos vanit&eacute;s qui d&eacute;termine la marche du
+monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la
+suivent; et de celle-l&agrave; &agrave; celles-ci, l'humanit&eacute; accomplit son calvaire
+le plus p&eacute;nible qui la conduit au sacrifice et &agrave; la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Nous avons donc &agrave; nous demander quelle est la variation du sentiment
+moral collectif qui doit pr&eacute;c&eacute;der et accompagner, &ecirc;tre &agrave; la fois la
+cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous r&ecirc;vons. Nous savons d&eacute;j&agrave;
+quels sacrifices s'imposent &agrave; nous dans l'ordre &eacute;conomique: renoncement
+&agrave; tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement &agrave;
+une partie consid&eacute;rable du revenu acquis par le travail ou en vertu
+d'une prescription; renoncement &agrave; toute carri&egrave;re qui, pour conduire au
+but, n'exige qu'un service l&eacute;ger, une tension minime de l'esprit et peu
+de caract&egrave;re; renoncement, enfin, &agrave; tout privil&egrave;ge &eacute;conomique permanent,
+r&eacute;sultant d'une situation de famille assur&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre &eacute;conomique,
+correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La
+sensualit&eacute;, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en
+opposition avec les deux premi&egrave;res de ces exigences; l'ambition et
+l'orgueil de famille avec les deux derni&egrave;res; la connaissance
+insuffisante des hommes et l'absence d'une &eacute;chelle de valeurs avec la
+troisi&egrave;me, alors que le d&eacute;veloppement insuffisant du sentiment collectif
+et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous &agrave; l'&Eacute;tat se
+trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.</p>
+
+<p>Nous n'allons pas entrer dans des d&eacute;tails &agrave; propos de la sensualit&eacute;, de
+la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous consid&eacute;rions
+comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se
+rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne
+peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre &agrave; une
+analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui
+sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'&acirc;me humaine.</p>
+
+<p>Les bons mobiles disent: je veux cr&eacute;er et &ecirc;tre; les mauvais: je veux
+avoir et para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Que veux-tu avoir? D'abord, le n&eacute;cessaire: ce qui soulage la mis&egrave;re,
+calme les sens, abr&egrave;ge le travail, consolide la libert&eacute;. &Agrave; cela, rien &agrave;
+redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que
+la libert&eacute; se confond avec l'&eacute;quilibre int&eacute;rieur, ces exigences ne
+signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient
+&eacute;pargn&eacute;es au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.</p>
+
+<p>Que veux-tu de plus? Ce qui donne la s&eacute;curit&eacute;, ce qui est de nature &agrave;
+assurer &agrave; moi et aux miens la jouissance ind&eacute;finie de ces premiers
+biens. Et pourquoi? Parce que je pense &agrave; l'avenir et que je le redoute.</p>
+
+<p>S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la
+maladie, cela peut &ecirc;tre une pr&eacute;caution raisonnable, tant que
+l'insuffisance de nos m&#339;urs est telle que les malades et les vieillards
+sont honteusement abandonn&eacute;s. &Agrave; notre &eacute;poque, si riche, rien ne serait
+plus facile que de rendre cette pr&eacute;caution inutile. Seulement, ici nous
+percevons pour la premi&egrave;re fois un souffle venant de l'ab&icirc;me: la peur,
+source de tout ce qui est mauvais et m&eacute;chant, mal&eacute;diction originelle,
+legs de l'animalit&eacute;, ligne de s&eacute;paration entre le sang noble et le sang
+vulgaire.</p>
+
+<p>Ta subsistance et ta s&eacute;curit&eacute; sont assur&eacute;es; que veux-tu de plus?&mdash;Ce
+qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect,
+dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer
+par des mots: ambition, passion d'accumuler, volont&eacute; de puissance, tout
+cela ne serait que la transcription d'une seule et m&ecirc;me chose: de
+l'&eacute;nigme. Ce c&ocirc;t&eacute; le plus obscur de la nature humaine est tellement
+r&eacute;pandu, tellement inn&eacute; et insondable que nous le consid&eacute;rons, non plus
+comme probl&eacute;matique, mais comme &eacute;vident.</p>
+
+<p>Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le d&eacute;sir de
+domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie
+force de volont&eacute; qui cr&eacute;e et organise, qui domine, tout en servant et
+sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique
+de la responsabilit&eacute; qui trouve son repos dans la direction, et cela
+seulement dans la mesure o&ugrave; elle est oblig&eacute;e, elle aussi, de s'incliner
+devant une loi et un &ecirc;tre sup&eacute;rieurs; ne les confondons pas avec la
+force du sacrifice qui se donne sans attendre une r&eacute;compense et qui, si
+elle en re&ccedil;oit une, renonce &agrave; en jouir, mais verse son obole intacte
+dans le circuit de l'ordre n&eacute;cessaire. Si nous donnons &agrave; cette force
+cr&eacute;atrice le nom de responsabilit&eacute; et si, pour ne pas attacher un sens
+unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de
+pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes ext&eacute;rieurs et aux
+apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut
+&ecirc;tre formul&eacute;e ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir,
+a-t-elle pu na&icirc;tre et subjuguer le monde, au point de fournir son appui
+&agrave; l'institution de l'esclavage?</p>
+
+<p>Le connaisseur des peuples, des races et des h&eacute;r&eacute;dit&eacute;s nous dira que
+cette passion n'a pu na&icirc;tre que chez des hommes et dans des tribus
+obs&eacute;d&eacute;s par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur
+qu'un seul espoir, celui d'&ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me un jour de retourner la page et
+de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos
+jours encore on voit se d&eacute;velopper une ambition effr&eacute;n&eacute;e chez des
+enfants tyrannis&eacute;s, plus ou moins dou&eacute;s. Il peut, ce connaisseur,
+expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laiss&eacute;s par les
+souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tir&eacute;es de la vie
+sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui
+existent entre la soif de puissance et la faible virilit&eacute;. Il peut enfin
+nous montrer comment l'ascension et le d&eacute;veloppement des classes
+inf&eacute;rieures des &Eacute;tats europ&eacute;ens ont mis au jour les propri&eacute;t&eacute;s les plus
+terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.</p>
+
+<p>&Agrave; ce connaisseur de la soci&eacute;t&eacute; nous pouvons r&eacute;pondre: le ph&eacute;nom&egrave;ne
+mondial que nous appelons m&eacute;canisation, lorsque nous l'envisageons du
+dehors, a d&ucirc; n&eacute;cessairement engendrer une certaine sensibilit&eacute;, une
+certaine attitude affective &agrave; l'&eacute;gard du monde et de l'&eacute;poque, aussi
+unilat&eacute;rale, dure et &eacute;tonn&eacute;e que le mouvement lui-m&ecirc;me. Celui qui vole
+ou nage &eacute;prouve le sentiment de voler et de nager, le p&egrave;lerin &eacute;prouve la
+sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la m&eacute;canisation
+consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de
+nouveaut&eacute;, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du
+doute et du rapetissement.</p>
+
+<p>Il nous suffit d'&eacute;tablir que la soif de puissance doit &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e
+comme la n&eacute;gation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit
+dans l'apparence, &agrave; laquelle nous donnons g&eacute;n&eacute;ralement le nom de
+r&eacute;alit&eacute;, l'essence de tout &ecirc;tre, r&ecirc;vera sans doute au bonheur
+pr&eacute;somptueux qui consiste &agrave; se soumettre &agrave; tout ce jeu captivant de
+couleurs, de tons et de charmes, afin de le poss&eacute;der et de le dominer,
+de m&ecirc;me que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une
+&eacute;toile et un papillon. Mais celui qui con&ccedil;oit l'existence comme
+sup&eacute;rieure &agrave; l'apparence ne perdra pas son temps &agrave; se livrer &agrave; ce jeu
+meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction,
+lorsqu'elle est et veut r&eacute;aliser autre chose que le devoir et la
+protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche &agrave; &ecirc;tre
+autre chose que la responsabilit&eacute;; il sait qu'il ne doit pas sacrifier
+ses forces les plus sacr&eacute;es &agrave; la volupt&eacute; d'un r&ecirc;ve, que celui-l&agrave; ne
+m&eacute;rite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec
+condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission &agrave; ce qui d&eacute;passe le
+monde.</p>
+
+<p>Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activit&eacute; morale, mais un &eacute;tat
+moral. La volont&eacute; ayant son centre de gravit&eacute; dans l'&acirc;me, l'esprit
+attach&eacute; au transcendant, tout l'&ecirc;tre orient&eacute; vers le divin: voil&agrave; ce qui
+est &agrave; la fois la morale et le bonheur, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de tout cela l'activit&eacute;
+a peu de poids; seule la <i>bona voluntas</i>, la sinc&eacute;rit&eacute; int&eacute;rieure,
+fournit un crit&egrave;re de jugement.</p>
+
+<p>La soif de domination, lorsqu'elle &eacute;mane d'une conviction, signifie
+qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la cr&eacute;ation pour
+couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de cr&eacute;er et de prot&eacute;ger;
+qu'il est juste d'abaisser hommes et choses &agrave; l'&eacute;tat de moyens, de
+d&eacute;limiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit
+&eacute;voluer la vie de chacun, de pr&eacute;tendre exercer une tutelle sur des
+hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses
+semblables le germe mortel de d&eacute;sirs terrestres insatisfaits, d'une
+irr&eacute;m&eacute;diable c&eacute;cit&eacute; pour ce qui est &eacute;ternel, d'une jalousie d&eacute;vorante.
+Elle cherche &agrave; entretenir cette maladie et &agrave; l'aggraver, jusqu'&agrave;
+provoquer une explosion de l'amertume accumul&eacute;e ou de la servilit&eacute; qui
+d&eacute;truira la dignit&eacute; de l'image de Dieu et la mettra &agrave; la merci de la
+puissance hostile. Elle cherche &agrave; exploiter la faiblesse de l'homme,
+jusqu'&agrave; la destruction de son &acirc;me. Ce faisant, elle prononce sa propre
+condamnation et r&eacute;v&egrave;le sa satanique nature.</p>
+
+<p>Ce qui, m&ecirc;me &agrave; la plate lumi&egrave;re de la r&eacute;alit&eacute; de tous les jours, atteste
+l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance,
+c'est la terrible irr&eacute;alit&eacute; de l'une et de l'autre.</p>
+
+<p>Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens,
+qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut
+impun&eacute;ment d&eacute;placer, enfermer, d&eacute;truire ou &eacute;changer contre d'autres
+choses qu'on peut, &agrave; leur tour, d&eacute;placer, enfermer ou d&eacute;truire. Ces
+choses acqui&egrave;rent une vie pour ainsi dire morte, et leur propri&eacute;taire ne
+les conna&icirc;t et, dans une certaine mesure, ne les poss&egrave;de que
+lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le
+sens de ses passions. Elles n'acqui&egrave;rent une vie vivante que lorsqu'on
+s'en sert pour des fins de cr&eacute;ation, d'organisation, d'administration,
+avec un sentiment de responsabilit&eacute;. Mais alors elles cessent d'&ecirc;tre une
+propri&eacute;t&eacute;; elles ne sont qu'un bien confi&eacute;; elles sont au cr&eacute;ateur, sans
+lui appartenir; elles appartiennent &agrave; un propri&eacute;taire, sans &ecirc;tre ses
+choses. La notion de propri&eacute;t&eacute; devient tout &agrave; fait relative. La for&ecirc;t
+appartient au forestier, non &agrave; la commune; le paysage appartient au
+promeneur, non au propri&eacute;taire foncier; la galerie de tableaux
+appartient &agrave; l'amateur d'art, non au fisc. L'&#339;uvre d'art dure, en tant
+que propri&eacute;t&eacute;, non de celui qui l'a achet&eacute;e, mais de l'artiste qui l'a
+cr&eacute;&eacute;e.</p>
+
+<p>Puissance! Oublions certains acc&egrave;s qu'elle nous facilite, la
+satisfaction qu'elle nous procure de ne pas &ecirc;tre exclus de certains
+cercles, indiff&eacute;rents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et
+formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme &agrave; s'humilier, &agrave;
+s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes
+veulent quelque chose qu'ils sont incapables de cr&eacute;er. &Agrave; qui s'adresse
+la jubilation de la foule lors de l'entr&eacute;e d'un triomphateur? &Agrave; une
+enveloppe humaine, &agrave; cheval ou en voiture, qui s'incline et salue.
+L'homme lui-m&ecirc;me est assis r&ecirc;veur, et une vague rumeur, qui s'adresse &agrave;
+une forme et &agrave; une repr&eacute;sentation dont il ne sait rien, vient frapper
+son oreille. Entre les bouches dont &eacute;manent les cris joyeux et son
+oreille, il y a un ab&icirc;me infranchissable, et le soir, avant de
+s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+aussi isol&eacute; que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher
+la puissance &agrave; son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de
+l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profond&eacute;ment
+m&eacute;pris&eacute;, il se sent, lui aussi, rabaiss&eacute; &agrave; l'&eacute;tat de moyen et, ne
+voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en
+feignant de croire &agrave; leurs assurances. Et nous ne disons rien de
+l'irr&eacute;alit&eacute; qui finit par r&eacute;v&eacute;ler, trop tard parfois, &agrave; l'homme
+conscient de sa puissance la relativit&eacute; des puissances en g&eacute;n&eacute;ral; plus,
+en effet, il monte, et plus il devient d&eacute;pendant de ce qui est au-dessus
+et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'ob&eacute;it plus qu'&agrave; la
+pl&egrave;be, sur les &eacute;paules de laquelle il s'est &eacute;lev&eacute;. Mais son ascension
+lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a d&eacute;pass&eacute;s,
+le m&eacute;pris de ceux auxquels il voulait se joindre.</p>
+
+<p>Il ne reste de la puissance, comme de la propri&eacute;t&eacute;, que la cr&eacute;ation
+responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance,
+celle-ci n'en &eacute;tant qu'en effet ind&eacute;sirable; elle d&eacute;pouille la puissance
+de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule
+chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs
+et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplac&eacute;e par
+l'action; la domination par la responsabilit&eacute;; le bruit par le souci. La
+r&eacute;alisation compl&egrave;te de la puissance &eacute;quivaut &agrave; sa suppression.</p>
+
+<p>L'amour de la puissance et la rapacit&eacute; sont des passions sans objet et
+sans effet. &Agrave; l'irr&eacute;alit&eacute; th&eacute;orique correspond l'irr&eacute;alit&eacute; pratique.</p>
+
+<p>Tant que la civilisation sera domin&eacute;e par la m&eacute;connaissance la plus
+grossi&egrave;re de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des
+hommes portant sur le front et sur le visage sur la t&ecirc;te et sur les
+membres le signe de r&eacute;probation visible &agrave; tous les yeux, que des hommes
+dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes r&eacute;v&egrave;lent au
+premier coup d'&#339;il la vulgarit&eacute; de caract&egrave;re et l'absence d'&acirc;me, que ces
+hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent &agrave;
+l'estime et &agrave; la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne
+manque que la ruse de serpent, seront honnies et m&eacute;pris&eacute;es et p&eacute;riront
+punies et d&eacute;shonor&eacute;es. Tant que nos yeux seront affect&eacute;s de cette c&eacute;cit&eacute;
+pl&eacute;b&eacute;ienne qui doit commencer &agrave; dispara&icirc;tre, les hommes avides et &acirc;pres
+au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons
+naturels: impudicit&eacute;, mensonge, ruse, importunit&eacute;, persuasion
+sophistique, mendicit&eacute;, exp&eacute;dients malpropres; et lorsqu'ils seront
+arriv&eacute;s &agrave; leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des
+mod&egrave;les de sagesse, d'ing&eacute;niosit&eacute;, d'activit&eacute;. Mais, m&ecirc;me favoris&eacute;s par
+la m&eacute;canisation effr&eacute;n&eacute;e, par l'anarchique jeu de forces de son &eacute;poque,
+ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre &agrave;
+la cr&eacute;ation objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La
+propri&eacute;t&eacute; d'un tel homme peut s'accro&icirc;tre et sa puissance augmenter;
+mais ce qu'il d&eacute;sire comme couronnement de ses efforts, &agrave; savoir que son
+existence devienne une n&eacute;cessit&eacute;, lui sera refus&eacute;. Le mal qu'il cause,
+en cherchant &agrave; accaparer le plus d'espace possible, en &eacute;talant sa
+corruption, nous tait un devoir de nous d&eacute;fendre contre sa nature et ses
+effets: mais la puissance derni&egrave;re et responsable n'a besoin d'aucune
+protection contre lui, car elle appartient &agrave; ceux qui servent et sont
+loyaux, &agrave; ceux qui poss&egrave;dent la force du renoncement et la force
+cr&eacute;atrice de la fantaisie.</p>
+
+<p>Est-il donc pr&eacute;somptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle
+de la possession, ces principaux moteurs de la vie m&eacute;caniste du monde,
+sont mortelles et m&ecirc;me que, bien qu'elles soient actuellement &agrave; leur
+z&eacute;nith m&eacute;ridien, elles sont d&eacute;j&agrave; en voie de disparition? N'est-il pas
+plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment pr&eacute;somptueux de croire que l'humanit&eacute;, qui se rend
+compte de leur vide, soit condamn&eacute;e &agrave; jamais &agrave; &ecirc;tre dup&eacute;e et asservie
+par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des
+puissances hostiles au ciel, profond&eacute;ment coupables, irr&eacute;elles et
+inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la
+volont&eacute; morale suffisent &agrave; chasser le vice acquis et &agrave; d&eacute;truire la
+marque d'esclavage h&eacute;r&eacute;ditaire, il ne reste plus au r&ecirc;veur moral qu'une
+issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.</p>
+
+<p>Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanit&eacute; vieillie peut-elle
+changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?</p>
+
+<p>&Agrave; quoi nous r&eacute;pondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous
+avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes
+et mauvaises. Nous avons vu na&icirc;tre et dispara&icirc;tre les sacrifices
+humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idol&acirc;trie, la vengeance
+sanglante et beaucoup d'autres horreurs. &Agrave; chaque &eacute;poque, toutes les
+passions, tous les p&eacute;ch&eacute;s et toutes les folies sommeillent dans l'homme;
+chaque passion, chaque p&eacute;ch&eacute;, chaque folie peut &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute; ou
+r&eacute;prim&eacute;. La r&eacute;pression peut venir de l'individu, pouss&eacute; par la peur,
+lorsqu'il a une &acirc;me basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une
+&acirc;me noble; la r&eacute;pression peut aussi venir de la soci&eacute;t&eacute;, gardienne des
+m&#339;urs. C'est pourquoi il faut toujours le r&eacute;p&eacute;ter: le mal mortel de
+notre &eacute;poque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a
+cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant
+les souvenirs mourants des &eacute;poques ant&eacute;rieures; et la nouvelle
+conception du monde est appel&eacute;e &agrave; augmenter &agrave; l'infini la tension des
+forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui
+sacrifient de nos jours &agrave; l'amour et donnent leur vie sont-ils
+naturellement des h&eacute;ros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont
+pas, ils apprennent &agrave; l'&ecirc;tre, et cela gr&acirc;ce au redressement subit d'une
+collectivit&eacute; qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des
+moments difficiles. Ce qui n'est pas cr&eacute;&eacute; par la volont&eacute; libre, est cr&eacute;&eacute;
+par la connaissance, qui devient un jugement de valeur g&eacute;n&eacute;ral. La
+conscience collective qui, aujourd'hui, ne m&eacute;prise encore que le
+mensonge et la l&acirc;chet&eacute;, condamnera demain la passion du pouvoir et
+l'avidit&eacute;, la recherche des plaisirs et la vanit&eacute;, la mauvaise joie et
+la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussit&ocirc;t d&eacute;barrass&eacute;
+de ses vices, mais leur domination sera bris&eacute;e; ce qui, aujourd'hui,
+&eacute;tale un orgueil provocant, sera lib&eacute;r&eacute;, et sa libert&eacute; agira sur chaque
+&acirc;me, en la modelant et en l'incitant &agrave; cr&eacute;er.</p>
+
+<p>Le monde sera v&eacute;ritablement libre, parce qu'exempt de tous les
+acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie,
+ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu,
+la lutte pour le n&eacute;ant.</p>
+
+<p>En amortissant les deux moteurs surchauff&eacute;s des fausses joies, nous
+verrons aussit&ocirc;t chaque membre du corps contractur&eacute; de l'humanit&eacute;
+reprendre sa tension normale. &Ccedil;'en sera fini du culte sanglant de
+l'argent, qui fait que chacun d&eacute;fend et cache ce qu'il poss&egrave;de et ce
+qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que
+plus indispensables, sont libres, facilement accord&eacute;s et distribu&eacute;s,
+parce que personne ne craint de manquer de ces &eacute;l&eacute;ments, parce que
+personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne d&eacute;daigne
+le l&eacute;ger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour o&ugrave;
+nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec
+mod&eacute;ration, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas
+contamin&eacute;e par des pestif&eacute;r&eacute;s, le culte sanglant dispara&icirc;tra.</p>
+
+<p>Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre
+avidit&eacute; cesse de r&eacute;clamer le superflu et que l'avidit&eacute; des autres cesse
+de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilit&eacute;s et frivolit&eacute;s
+un tiers du travail mondial. L'homme qui r&eacute;fl&eacute;chit ne peut se d&eacute;fendre
+d'une certaine stup&eacute;faction &agrave; la vue des innombrables boutiques,
+magasins, d&eacute;p&ocirc;ts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les
+rues. La plupart des objets qui y sont accumul&eacute;s, avantageusement
+expos&eacute;s et offerts &agrave; des prix &eacute;lev&eacute;s sont horriblement laids, destin&eacute;s &agrave;
+satisfaire des go&ucirc;ts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et
+caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occup&eacute;s
+&agrave; produire ces objets, &agrave; les transporter, &agrave; les vendre, &agrave; fabriquer et &agrave;
+r&eacute;unir les outils, machines et mati&egrave;res premi&egrave;res destin&eacute;s &agrave; leur
+fabrication; que d'autres millions soient condamn&eacute;s &agrave; acqu&eacute;rir ces
+objets et d'autres millions encore &agrave; les d&eacute;sirer et &agrave; &ecirc;tre d&eacute;sol&eacute;s de ne
+pouvoir les poss&eacute;der? Il faut une foi robuste, pour ne pas d&eacute;sesp&eacute;rer
+d'une humanit&eacute; qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles.
+Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme &agrave;
+l'exc&egrave;s, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et
+les oreilles, pour remplir les poches; puis elles &eacute;chouent chez les
+brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-pi&eacute;t&eacute;, pour
+recommencer un deuxi&egrave;me et un troisi&egrave;me cycle, pour finalement &eacute;chouer
+quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas &eacute;t&eacute; jet&eacute;es au rebut ou
+qu'elles n'ont pas subi une transformation apr&egrave;s refonte. Quel est le
+but que poursuit une humanit&eacute; civilis&eacute;e, en donnant libre cours &agrave; cette
+fringale de marchandises, &agrave; cette passion pour les objets qui se vendent
+et s'ach&egrave;tent? Elle cherche, sans doute, &agrave; se procurer quelques aises et
+quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout,
+l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait
+&laquo;l'air de quelque chose&raquo;. On a vu quelque part une chose superbe et on
+voudrait en avoir une pareille; &agrave; d&eacute;faut, on se contenterait d'une autre
+chose qui lui ressemble. On veut faire impression, &eacute;tonner, rendre les
+autres jaloux. On voudrait para&icirc;tre plus riche qu'on ne l'est, car, dans
+la terrible mani&egrave;re de voir de notre &eacute;poque, l'honneur est associ&eacute; &agrave; la
+richesse. Ce r&egrave;gne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas
+durer, et ne dureront pas &eacute;ternellement. S'il devait en &ecirc;tre autrement,
+il faudrait renoncer &agrave; tout espoir de voir na&icirc;tre une humanit&eacute; fi&egrave;re et
+digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de
+la nullit&eacute; des joies impures, acquises &agrave; prix d'argent, de leur nocivit&eacute;
+et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de
+consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On
+ressentira de la joie devant la beaut&eacute; non convoit&eacute;e; la nature et l'art
+pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et
+l'adoration du divin deviendront des r&eacute;alit&eacute;s et des v&eacute;rit&eacute;s; la
+camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos
+petits-enfants, se r&eacute;fugieront sur des continents obscurs o&ugrave; ils
+pourront tra&icirc;ner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans h&eacute;sitation que nous opposons &agrave; cette assurance une
+observation qui, sans &ecirc;tre faite pour nous d&eacute;courager, n'en m&eacute;rite pas
+moins d'&ecirc;tre prise en s&eacute;rieuse consid&eacute;ration: elle concerne les femmes.</p>
+
+<p>J'ai montr&eacute; dans d'autres ouvrages dans quelle &eacute;norme mesure la
+m&eacute;canisation a boulevers&eacute; la vie des femmes. Les occupations domestiques
+de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du
+travail lui a enlev&eacute; le filage et le tissage et s'est charg&eacute;e de lui
+assurer le v&ecirc;tement, de lui fournir la lumi&egrave;re, le chauffage et la
+nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que
+la direction de la maison, l'&eacute;ducation des enfants et la cuisine. Le
+bien-&ecirc;tre accru a cr&eacute;&eacute; la dame bourgeoise; le travail a &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par
+l'instruction. Dans les classes &eacute;lev&eacute;es, on a vu na&icirc;tre les
+commencements de la sociabilit&eacute;; aux conversations dans la rue avec des
+voisines et aux f&ecirc;tes populaires, ont succ&eacute;d&eacute; des visites et des
+r&eacute;ceptions dans des salons qui commen&ccedil;aient &agrave; devenir une des pi&egrave;ces
+indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se s&eacute;para de la maison
+d'habitation, la maison de commerce de la propri&eacute;t&eacute; familiale; la dur&eacute;e
+du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le
+fonctionnaire, le savant commen&ccedil;aient &agrave; &ecirc;tre absents de chez eux toute
+la journ&eacute;e, et le cadre de la communaut&eacute; ininterrompue fut bris&eacute;.</p>
+
+<p>Deux sph&egrave;res se trouv&egrave;rent ainsi constitu&eacute;es: une ext&eacute;rieure et une
+int&eacute;rieure; l'ext&eacute;rieure, qui est la sph&egrave;re de l'activit&eacute;
+professionnelle, gouvern&eacute;e par l'homme; l'int&eacute;rieure, qui est la sph&egrave;re
+de l'ordre et de la conservation, confi&eacute;e &agrave; la femme, laquelle est
+devenue la ma&icirc;tresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige
+l'&eacute;conomie bas&eacute;e sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme
+d&eacute;pense. Jadis la femme achetait bien de temps &agrave; autre un plat de
+cuisine, plus rarement un v&ecirc;tement, exceptionnellement un meuble: c'est
+le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la
+femme est la seule acheteuse, et elle ach&egrave;te &agrave; jet continu; les femmes
+remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des
+villes; elles font des commandes et des calculs, d&eacute;corent, organisent,
+font construire.</p>
+
+<p>L'effrayante d&eacute;cadence des m&eacute;tiers manuels, qui se produit depuis
+quatre-vingts ans et que les plus s&eacute;rieux efforts sont impuissants &agrave;
+enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est
+qu'il manque &agrave; celle-ci le coup d'&#339;il capable d'apercevoir dans ce qui
+est fait &agrave; la main les qualit&eacute;s de solidit&eacute;, d'authenticit&eacute;,
+d'adaptation parfaite &agrave; l'usage; elle manque &eacute;galement de fermet&eacute; pour
+vouloir le n&eacute;cessaire, pour prendre des d&eacute;cisions irr&eacute;vocables; elle est
+incapable de r&eacute;sister &agrave; la premi&egrave;re impression, &agrave; la vague ressemblance
+avec l'authenticit&eacute;, &agrave; l'occasion, &agrave; la brillante apparence, au calcul
+trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du
+commerce de d&eacute;tail sont n&eacute;es du fait qu'il ne s'adresse gu&egrave;re qu'aux
+femmes; ce qui exasp&egrave;re l'homme qui a eu la malchance de s'&eacute;garer dans
+un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter
+les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce
+que nous avons expos&eacute; ailleurs avec plus de d&eacute;tails: depuis que les
+hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renonc&eacute; au s&eacute;rieux
+de l'instruction; depuis que les salles de th&eacute;&acirc;tres et de concerts, les
+collections de tableaux et les conf&eacute;rences sont devenus le domaine de la
+femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de
+d&eacute;bats, amies des artistes et protectrices de leurs &#339;uvres, l'art et la
+critique d'art se sont &agrave; leur tour engag&eacute;s sur la pente de la d&eacute;cadence
+et sont &eacute;galement menac&eacute;s dans leur existence. La sentimentalit&eacute; st&eacute;rile
+de la litt&eacute;rature post-romantique a &eacute;t&eacute; le premier produit des salons,
+et c'est peut-&ecirc;tre parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les
+deux derniers esprits libres de notre &eacute;poque, Schopenhauer et Nietzsche,
+ont con&ccedil;u une hostilit&eacute; &agrave; l'&eacute;gard des femmes.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la femme du nouvel ordre &eacute;conomique s'est trouv&eacute;e plac&eacute;e
+sans transition, d'une fa&ccedil;on violente, dans des situations jusqu'alors
+inou&iuml;es: pouss&eacute;e hors de l'enceinte domestique, charg&eacute;e d'instruction,
+ayant &agrave; s'acquitter d'obligations sociales, &agrave; entretenir des relations
+utiles, &agrave; assurer la tenue ext&eacute;rieure de la vie, souvent engag&eacute;e dans
+des professions masculines, elle a tenu t&ecirc;te aux exigences les plus
+dures auxquelles ait jamais eu &agrave; satisfaire la nature humaine, et cela
+sans aucune pr&eacute;paration. Elle n'a pas succomb&eacute; &agrave; la t&acirc;che et a donn&eacute; &agrave;
+notre si&egrave;cle un aspect mixte, masculo-f&eacute;minin.</p>
+
+<p>Mais de graves effets secondaires devaient se manifester in&eacute;vitablement.
+Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler
+dans les rues, de vivre d'une vie ext&eacute;rieure, de ne d&eacute;pendre que
+d'elles-m&ecirc;mes n'&eacute;taient pas faites pour rendre plus profond le c&ocirc;t&eacute;
+maternel de la nature f&eacute;minine. L'amour extra-conjugal que l'homme
+savait r&eacute;primer autrefois devait fatalement prendre un grand
+d&eacute;veloppement, et l'on a vu surgir une des particularit&eacute;s les moins
+r&eacute;jouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens
+devoirs de repr&eacute;sentation des femmes de la noblesse &eacute;taient en voie de
+disparition, en m&ecirc;me temps que disparaissaient les devoirs de protection
+qui incombaient autrefois aux hommes &agrave; leur &eacute;gard: ce qui restait de cet
+ancien c&eacute;r&eacute;monial versait de plus en plus dans la caricature. La soci&eacute;t&eacute;
+nouvellement enrichie demandait une facilit&eacute; de relations exclusive de
+toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous
+les avantages que peut pr&eacute;senter la vie de soci&eacute;t&eacute;. Ce jeu dangereux et
+risqu&eacute; &eacute;tait devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de
+vie. On passait le temps en conversations d'o&ugrave; le c&#339;ur &eacute;tait absent. On
+n'&eacute;tait pr&eacute;occup&eacute; que d'habitations luxueuses, de domesticit&eacute;, de
+bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne ch&egrave;re, de r&eacute;ceptions
+d'invit&eacute;s de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,
+animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,
+des chasses, des voyages, sur les arts raval&eacute;s au niveau des
+interlocuteurs; quelques actes de charit&eacute;, des rapports avec la cour,
+des cabales politiques, fournissaient &agrave; cette vie un semblant de
+justification; l'&eacute;ducation et la direction de la maison &eacute;taient assur&eacute;es
+par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec
+le mari sur les int&eacute;r&ecirc;ts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses
+devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.</p>
+
+<p>Cette vie d&eacute;prav&eacute;e de la femme fut non seulement tol&eacute;r&eacute;e, mais m&ecirc;me
+glorifi&eacute;e, au sommet de l'&eacute;chelle de la soci&eacute;t&eacute; m&eacute;canis&eacute;e; les femmes du
+peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les
+contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne
+connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes
+sup&eacute;rieures luttaient pour la repr&eacute;sentation, pour l'instruction, pour
+la conqu&ecirc;te des professions masculines. Ces d&eacute;formations de la vie
+m&eacute;canis&eacute;e ont affect&eacute; la nature m&ecirc;me de nos femmes. La convoitise,
+l'amour des apparences, le d&eacute;sir d'en imposer, la coquetterie sont
+devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois
+n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,
+vite r&eacute;prim&eacute;es. Les cons&eacute;quences morales de ces vices sont graves,
+leurs effets &eacute;conomiques et sociaux sont tout simplement d&eacute;sastreux. &Agrave;
+la jalousie &eacute;prouv&eacute;e &agrave; l'&eacute;gard d'une voisine, au regard voluptueux d'un
+passant, &agrave; la faiblesse et &agrave; la condescendance des hommes nous
+sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.
+Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de d&eacute;tail? &Agrave; c&ocirc;t&eacute; du tabac et
+des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'ach&egrave;tent les
+femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que
+d'autres en ont, parce qu'ils sont &agrave; la mode, parce qu'on en a vu de
+pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingu&eacute;s;
+on les croyait alors d'un prix inabordable, et voil&agrave; qu'on les offre ici
+&agrave; des prix dont le bon march&eacute; est d&eacute;concertant: ce sont des v&ecirc;tements et
+des parures con&ccedil;us de fa&ccedil;on &agrave; exciter la sensualit&eacute; masculine, v&ecirc;tements
+et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible
+solidit&eacute; des mat&eacute;riaux avec lesquels ils sont fabriqu&eacute;s et le bon d&eacute;sir
+du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on ach&egrave;te
+pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en d&eacute;barrasser. Et la loi de
+la mode exige qu'&agrave; des p&eacute;riodes d&eacute;termin&eacute;es toute cette camelote soit
+reconnue inutile et sans valeur, pour &ecirc;tre remplac&eacute;e par une autre, tout
+aussi inutile et sans valeur.</p>
+
+<p>Ce jeu pouvait encore &ecirc;tre tol&eacute;r&eacute;, tant qu'il n'&eacute;tait qu'une affaire
+priv&eacute;e d'une organisation domestique absurde. Mais d&egrave;s l'instant o&ugrave; nous
+nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion
+d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie
+&eacute;conomique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'&Eacute;tat et
+d'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire
+complaisant qu'elles sont responsables des mis&egrave;res de notre &eacute;poque. Nous
+devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,
+&agrave; faire s&eacute;cher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par
+leur attachement &agrave; ces riens inoffensifs qu'elles ach&egrave;tent et emportent
+chez elles, enferm&eacute;s dans des bo&icirc;tes ou des paquets ou qu'elles se font
+livrer par des voitures.</p>
+
+<p>Si la m&egrave;re est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,
+l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des &eacute;garements de la
+femme. Le gar&ccedil;on finit par &eacute;chapper &agrave; la m&egrave;re, et ses erreurs de jadis
+restent irr&eacute;parables; mais la femme peut toujours &ecirc;tre model&eacute;e par
+l'amour, et les portes du repentir c&eacute;leste lui sont toujours ouvertes.
+C'est &agrave; l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus
+responsable, le plus coupable du terrible d&eacute;sarroi dans lequel se d&eacute;bat
+la femme d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la m&eacute;canisation de la vie, l'homme a arrach&eacute; la femme &agrave; son
+foyer protecteur, l'a lanc&eacute;e dans le monde et dans la vie &eacute;conomique, a
+fait tomber les clefs de ses mains et lui a confi&eacute; la bourse; il l'a
+mise en demeure de choisir entre les comptes de m&eacute;nage, la coquetterie,
+le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas
+le tyran domestique, l'&eacute;go&iuml;ste ou le seigneur f&eacute;odal, mais l'homme
+oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de
+bonheur, une source de plaisirs, qui a &eacute;veill&eacute; l'instinct h&eacute;sitant qui
+sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer
+l'&acirc;me. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait r&eacute;ussi &agrave;
+r&eacute;primer pendant des si&egrave;cles se sont de nouveau manifest&eacute;es dans la vie
+des femmes de notre &eacute;poque, avec un cynisme qui &eacute;tonnera nos
+arri&egrave;re-petits-enfants, la faute en est &agrave; l'homme.</p>
+
+<p>Nous devons &ecirc;tre reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es d'une solution aient fait na&icirc;tre et aient favoris&eacute; un
+mouvement qui se trompe seulement quant au but. &Agrave; nous incombe le devoir
+de d&eacute;voiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination
+ext&eacute;rieure. Il ne s'agit pas d'imposer &agrave; la femme le retour &agrave; la cour et
+au jardin d&eacute;serts, &agrave; la quenouille et au m&eacute;tier hors d'usage, et il ne
+s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'acc&egrave;s des chancelleries
+et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout &agrave; lui donner une haute
+id&eacute;e de sa dignit&eacute; humaine, de lui inculquer le m&eacute;pris du bonheur qui
+s'ach&egrave;te, de l'ornement absurde, de l'oisivet&eacute;, source de tous les
+vices; il faut chercher ensuite &agrave; lui faire comprendre que c'est elle
+qui est responsable du bonheur int&eacute;rieur et de l'ordre du grand m&eacute;nage
+que forme la collectivit&eacute; humaine. Plus la soci&eacute;t&eacute; deviendra responsable
+du bien-&ecirc;tre et de l'&eacute;ducation, de la culture et de l'ornement de la
+vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la
+femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste f&eacute;minin et naturel
+au sens le plus &eacute;lev&eacute; du mot, nous ne devrons pas reculer devant les
+formes qu'ils pourront rev&ecirc;tir, alors m&ecirc;me qu'il faudrait, pour les
+obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de
+construction rationnel, certaines entraves.</p>
+
+<p>Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent
+le fonctionnement de notre monde m&eacute;canis&eacute;: l'&eacute;go&iuml;sme familial.</p>
+
+<p>Il faut commencer par &eacute;liminer l'erreur morbidement inconsciente, qui
+consiste &agrave; expliquer et &agrave; justifier la myst&eacute;rieuse passion
+d'accumulation par le d&eacute;sir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui
+n'emp&ecirc;che pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement
+jusqu'&agrave; leur mort, en r&eacute;duisant parfois leurs enfants &agrave; la portion
+congrue et en r&eacute;servant la jouissance compl&egrave;te de l'h&eacute;ritage &agrave; des
+descendants plus &eacute;loign&eacute;s. Il faut &eacute;galement &eacute;liminer la vanit&eacute;
+posthume, tr&egrave;s r&eacute;pandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme
+une volupt&eacute;, l'&eacute;tonnement de l'ex&eacute;cuteur testamentaire &agrave; la lecture des
+clauses du testament. Seuls m&eacute;ritent de nous occuper ici la forme vraie
+et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un
+nom sonore, le joyeux souvenir des m&eacute;rites des anc&ecirc;tres, le souci
+affectueux d'assurer le bonheur de la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Les effets de la division mill&eacute;naire de l'Europe en deux couches font,
+pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un
+peuple, nous sommes &agrave; peine un &Eacute;tat. Mais une noblesse v&eacute;ritablement
+dirigeante, un patriciat exer&ccedil;ant le pouvoir, doit rester ferm&eacute;; son
+m&eacute;lange avec d'autres couches sociales marque sa d&eacute;cadence, son
+appauvrissement, entra&icirc;ne sa ruine. La noblesse expirante du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle a eu un dernier sursaut de m&eacute;pris pour le bourgeois et le serf
+pour lesquels elle a invent&eacute; les noms de roture et de canaille. Le temps
+serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments o&ugrave; le
+sentiment de la communaut&eacute; devient puissant. Lorsque nous voyons marcher
+et mourir nos arm&eacute;es, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous
+croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;
+mais ce n'est l&agrave; qu'un r&ecirc;ve, car les peuples divis&eacute;s ne s'unissent
+jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a
+subi des revers, renouvel&eacute;e de multiples fa&ccedil;ons, ayant subi toutes
+sortes de m&eacute;langes, apparent&eacute;e aux classes industrieuses, une noblesse
+dont une moiti&eacute; porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:
+telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et
+politique. Une classe de riches contr&ocirc;le les grandes industries, exerce
+une influence occulte et ouverte, cherche &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la noblesse
+gouvernementale et fonci&egrave;re, se compl&egrave;te par une &eacute;troite s&eacute;lection
+intellectuelle op&eacute;r&eacute;e sur ce qui reste des classes moyennes et se d&eacute;fend
+contre une d&eacute;sagr&eacute;gation par en bas. Une classe moyenne en voie de
+d&eacute;p&eacute;rissement, qui voit les m&eacute;tiers manuels lui &eacute;chapper, son terrain se
+r&eacute;tr&eacute;cir, qui se d&eacute;fend contre la chute dans le prol&eacute;tariat, cherche &agrave;
+entrer dans la hi&eacute;rarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met
+&agrave; la suite de la classe riche et se contente finalement d'&ecirc;tre, au sein
+de cette classe, une sorte de prol&eacute;tariat d'opposition, de prol&eacute;tariat
+sp&eacute;cial, impuissant et d&eacute;sarm&eacute;, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux
+bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement &eacute;lev&eacute;.
+Et tout &agrave; fait en bas, un prol&eacute;tariat profond&eacute;ment remu&eacute;, terriblement
+silencieux, un peuple &agrave; part, une mer insondable d'o&ugrave; sort parfois un
+regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synth&egrave;se de tous les
+p&eacute;ch&eacute;s et de toutes les fautes de la soci&eacute;t&eacute; m&eacute;canis&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est cet ensemble, compos&eacute; de quatre parties, que nous appelons peuple.
+Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la
+communaut&eacute; de langue, de pays, d'&eacute;v&eacute;nements v&eacute;cus soient capables de
+r&eacute;aliser l'unit&eacute; du vouloir; il y a des aveugles pour esp&eacute;rer que la
+communaut&eacute; de sacrifice suffira &agrave; transformer un d&eacute;vouement passager en
+une r&eacute;signation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble
+responsabilit&eacute; du pouvoir et la fi&egrave;re joie de la soumission, nous qui
+voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, compl&eacute;mentaires
+l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme &eacute;tant contraires &agrave;
+la nature, comme &eacute;tant un mal et une injustice, le service anonyme de la
+caste h&eacute;r&eacute;ditaire, la condamnation irr&eacute;vocable d'un peuple &agrave; des corv&eacute;es
+d&eacute;pourvues de tout &eacute;l&eacute;ment spirituel, &agrave; des d&eacute;sirs et &agrave; des joies d'o&ugrave;
+l'&acirc;me est absente. L'unit&eacute; du peuple est incompatible avec sa division
+en classes: qui veut l'une doit s'&eacute;lever contre l'autre. Celui qui veut
+voir se former l'homme allemand doit s'opposer &agrave; l'existence du
+prol&eacute;taire allemand immobilis&eacute; dans son sort. Nous savons cependant que
+c'est seulement par la p&eacute;n&eacute;tration continuelle, par l'alternance
+incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;
+et nous savons aussi que l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; des droits et des devoirs, des
+destin&eacute;es et des mani&egrave;res de vivre d&eacute;sagr&egrave;ge un peuple et forme des
+castes.</p>
+
+<p>L'antipathie &agrave; l'&eacute;gard du peuple, la volont&eacute; d'imposer aux hommes de
+basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance &agrave;
+rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un m&ecirc;me peuple,
+tous ces sentiments ont leur source dans l'&eacute;go&iuml;sme et l'orgueil
+familiaux. &Eacute;go&iuml;sme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un
+nom noble, avec tous les avantages que procure l'&eacute;ducation et le fait
+d'appartenir &agrave; un certain cercle social, mais qu'on r&eacute;clame en plus la
+certitude de ne jamais &ecirc;tre troubl&eacute; dans la possession des biens acquis
+et de pouvoir en acqu&eacute;rir constamment de nouveaux, pendant que les
+autres peineront &agrave; la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte
+qu'il n'y a pas de jouissance h&eacute;r&eacute;ditaire sans qu'il y ait, d'autre
+part, esclavage h&eacute;r&eacute;ditaire, que la multiple nature humaine ne supporte
+impun&eacute;ment aucun abus h&eacute;r&eacute;ditaire, qu'il s'agisse de celui de la libert&eacute;
+de ne pas travailler ou de celui du travail impos&eacute;, celui-l&agrave; d&eacute;couvrira
+dans l'&eacute;go&iuml;sme de caste le p&eacute;ch&eacute; radical de la soci&eacute;t&eacute; humaine; si, au
+contraire, il pers&eacute;v&egrave;re dans la tendance &agrave; l'isolement &eacute;go&iuml;ste, il
+n'osera plus parler de l'unit&eacute; et de la fraternit&eacute; d'un peuple, mais
+avouera franchement son m&eacute;pris pour une pl&egrave;be marqu&eacute;e par le sort et
+affirmera sa volont&eacute; de la dominer &eacute;ternellement.</p>
+
+<p>L'&eacute;go&iuml;sme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune
+fa&ccedil;on &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme un des moteurs naturels, moralement
+justifi&eacute;s, de la soci&eacute;t&eacute; humaine, et le monde est libre de renouveler &agrave;
+chaque &eacute;poque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui
+doivent le conduire. L'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; corporelle et mat&eacute;rielle doit c&eacute;der la
+place &agrave; l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; spirituelle qui r&egrave;gne d&eacute;j&agrave; aujourd'hui dans les
+domaines immat&eacute;riels; ce ne seront plus les fils qui h&eacute;riteront des
+p&egrave;res, mais les disciples des ma&icirc;tres, et le n&eacute;potisme sera remplac&eacute; par
+l'&eacute;lection. Notions morales et id&eacute;es th&eacute;oriques deviendront la propri&eacute;t&eacute;
+du peuple, l'&eacute;ducation sera une fonction de la collectivit&eacute;; le peuple,
+promu lui-m&ecirc;me &agrave; la noblesse, &agrave; la fois son propre serviteur et son
+propre ma&icirc;tre, deviendra l'auteur de ses propres destin&eacute;es et le gardien
+de ses &eacute;lus.</p>
+
+<p>Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun &eacute;l&eacute;ment &eacute;tranger
+ne vienne alt&eacute;rer la noblesse du peuple, pour que la responsabilit&eacute;
+co&iuml;ncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les
+mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilit&eacute; de
+se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la pr&eacute;sence d'un facteur dont nous
+avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute; &agrave; plusieurs reprises et dont on commence &agrave; apercevoir
+l'intervention: la connaissance et l'appr&eacute;ciation infaillibles des
+qualit&eacute;s humaines et des valeurs qu'elles repr&eacute;sentent.</p>
+
+<p>Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: &agrave; mesure que
+les destin&eacute;es deviennent plus mobiles et ind&eacute;pendantes de toute pression
+et d&eacute;termination ext&eacute;rieures, que les liens r&eacute;sultant de la tradition et
+de la naissance se rel&acirc;chent et perdent leur pouvoir d'orientation
+imp&eacute;rieuse, l'ar&egrave;ne sur laquelle luttent les forces spirituelles et
+morales devient de plus en plus libre et, en m&ecirc;me temps, de plus en plus
+expos&eacute;e &agrave; &ecirc;tre envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs
+intellectuels et des hypocrites moraux. D&eacute;j&agrave; le r&eacute;gime ploutocratique de
+nos jours encourage une s&eacute;lection immorale au plus haut degr&eacute;, puisque
+fond&eacute;e sur le succ&egrave;s; il existe tout un ensemble de carri&egrave;res moyennes
+o&ugrave; le menteur et le bavard, le rus&eacute; et l'arriviste, l'incomp&eacute;tent et
+l'homme &acirc;pre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc
+l'emportent incontestablement sur les hommes dou&eacute;s de qualit&eacute;s morales
+et comp&eacute;tents. D&eacute;j&agrave; de nos jours nous courons le danger de voir la vie
+&eacute;conomique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un
+instrument entre les mains des avocats et les qualit&eacute;s nobles et
+modestes &ecirc;tre condamn&eacute;es &agrave; la mis&egrave;re et &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Mais les forces oppos&eacute;es commencent &agrave; se r&eacute;veiller. Lorsqu'un de ces
+rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une
+solennelle r&eacute;union de repr&eacute;sentants de nos classes intellectuelles et
+dirigeantes, il est tout &eacute;tonn&eacute; de saisir sur leurs visages des signes
+de pr&eacute;occupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de
+repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et
+dispara&icirc;tront l'instant d'apr&egrave;s, mais qui, sur le moment, &eacute;chappent aux
+chefs et &agrave; la foule malgr&eacute; eux, ind&eacute;pendamment de leur volont&eacute; et en
+dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se
+rencontrent, ils con&ccedil;oivent &agrave; peine que leur clair savoir et leur claire
+vision restent pour la foule un myst&egrave;re... Ils sourient
+m&eacute;lancoliquement, lorsqu'ils voient des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s reconnues &eacute;taler leur
+nudit&eacute; morale, leur absence d'&acirc;me, et cela au premier mot par lequel
+elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils
+se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou
+l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une &acirc;me profonde,
+pure, pleine de dignit&eacute;. Aujourd'hui, un homme est m&eacute;pris&eacute;, parce qu'il
+a subi la fl&eacute;trissure de la prison pour un crime ou un d&eacute;lit commis dans
+un moment d'&eacute;garement, ou parce que la pauvret&eacute; l'oblige de se livrer &agrave;
+un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement
+les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur
+c&#339;ur, prononcent des jugements rev&ecirc;tus de robes rouges, b&eacute;nissent sous
+des dais, dirigent des destin&eacute;es humaines et gardent le sceau de la
+puissance.</p>
+
+<p>Dans les temps &agrave; venir on ne conna&icirc;tra pas le m&eacute;pris, car le m&eacute;pris est
+un crime contre la dignit&eacute; divine. Au lieu de m&eacute;priser et torturer
+l'homme rest&eacute; en arri&egrave;re, encore esclave de corps et d'&acirc;me, on t&acirc;chera
+de l'&eacute;lever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune
+responsabilit&eacute;, avant qu'il ait atteint l'&eacute;tat de puret&eacute;; on n'aura pas
+confiance en lui, avant qu'il ait conquis la v&eacute;rit&eacute;; on r&eacute;sistera
+impitoyablement &agrave; toutes ses protestations et railleries, &agrave; tous ses
+subterfuges et acc&egrave;s d'exasp&eacute;ration, &agrave; toutes ses flatteries et
+supplications. Il faut que les enfants soient d&eacute;j&agrave; &agrave; m&ecirc;me de reconna&icirc;tre
+et de tenir &agrave; l'&eacute;cart ces poisons qui devront &ecirc;tre d&eacute;sign&eacute;s par des noms
+clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualit&eacute;s,
+les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,
+rien de tout cela ne pourra &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme honorable; on estimera
+davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les
+&eacute;garements morbides seront punis moins s&eacute;v&egrave;rement que le luxe provocant
+et l'apparat; on m&eacute;prisera moins les maisons de tol&eacute;rance que les
+endroits o&ugrave; l'on profane et d&eacute;forme l'art.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer &agrave; un
+peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un
+pays qui ne doit pas nous servir de mod&egrave;le et o&ugrave; les notions &eacute;troites et
+inconscientes de dignit&eacute; seigneuriale et de tradition de caste sont
+devenues le canon de tout jugement humain. Le mot mena&ccedil;ant: &laquo;ceci n'est
+pas conforme &agrave; la dignit&eacute; d'un seigneur&raquo;, et ceci &laquo;n'est pas dans la
+tradition&raquo;, maintient des millions dans les limites d'une conduite
+conforme, &agrave; la rigueur, &agrave; certaines exigences intellectuelles et
+morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce
+maigre imp&eacute;ratif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors
+est celle ci: &laquo;Qu'est-ce qui est conforme &agrave; la dignit&eacute; de l'&acirc;me humaine
+et conciliable avec cette dignit&eacute;?&raquo;; et devant le mot d'ordre
+cat&eacute;gorique, qui laisse loin derri&egrave;re lui tous les devoirs empiriques,
+intellectuels et utilitaires, on verra p&acirc;lir caract&egrave;res et vocations,
+talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde
+d'aujourd'hui, et l'on verra s'&eacute;tablir un &eacute;tat de paix et de
+tranquillit&eacute; dans lequel les hommes, les choses et la divinit&eacute;
+retrouveront les droits qui leur sont dus.</p>
+
+<p>Nous approchons de notre derni&egrave;re analyse, qui est aussi la plus
+s&eacute;rieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour
+l'apparence et la repr&eacute;sentation, pour le clinquant et les futilit&eacute;s,
+&eacute;go&iuml;sme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas &agrave; craindre que
+le m&eacute;canisme de la soci&eacute;t&eacute;, priv&eacute;e de toutes ces forces motrices,
+s'arr&ecirc;te &agrave; son tour, que le travail de civilisation qui s'&eacute;tait
+poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens
+mat&eacute;riels et spirituels de l'humanit&eacute; p&eacute;rissent? Ou bien, apr&egrave;s la
+disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles
+d'assurer l'&eacute;volution plan&eacute;taire dans des conditions plus pures?</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi
+les mobiles, que la vie de l'humanit&eacute; sur la terre n'a pu s'&eacute;difier et
+se maintenir qu'&agrave; la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
+dire sans h&eacute;sitation qu'une vie qui est n&eacute;e et se maintient dans des
+conditions pareilles ne m&eacute;rite qu'un sort: dispara&icirc;tre. Mais c'est
+seulement si nous sommes p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de la foi sacr&eacute;e en l'&eacute;ternelle
+moralit&eacute; du devoir universel, que nous avons le droit d'&ecirc;tre moraux
+autrement que par l&acirc;chet&eacute; et que nous savons que pour vivre nous n'avons
+besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action m&eacute;chante.</p>
+
+<p>On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
+affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
+charg&eacute;e de haine et d'animosit&eacute;, dans une ar&egrave;ne inond&eacute;e de larmes et de
+sang. Qu'elle est inhumaine, l'indiff&eacute;rence avec laquelle la soci&eacute;t&eacute;
+regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans pr&eacute;paration
+dans cette ar&egrave;ne pour disputer &agrave; chaque instant aux convoitises et &agrave;
+l'&eacute;go&iuml;sme des autres le droit &agrave; la vie civique, &agrave; la nourriture, &agrave;
+l'abri, &agrave; la culture pour lui et les siens! Un regard &eacute;gar&eacute;, un pas
+irr&eacute;fl&eacute;chi, une d&eacute;faillance momentan&eacute;e suffisent pour le faire abattre;
+et si l'homme int&eacute;rieur est incapable de r&eacute;sister au sort, la chute peut
+entra&icirc;ner, en m&ecirc;me temps que la mort du corps, la destruction de l'&acirc;me.
+La soci&eacute;t&eacute; doit assurer la s&eacute;curit&eacute; &agrave; chacun de ses membres; elle a
+aboli la s&eacute;curit&eacute; assur&eacute;e autrefois par les m&eacute;tiers qui &eacute;taient, en m&ecirc;me
+temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration cr&eacute;atrice, et
+elle a cr&eacute;&eacute;, &agrave; la place du cercle de devoirs form&eacute; par les anciens
+m&eacute;tiers, une ar&egrave;ne de combat d'o&ugrave; ne sortent vainqueurs que ceux qui
+savent attaquer en tra&icirc;tres et user d'armes empoisonn&eacute;es. Aussi la
+soci&eacute;t&eacute; a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les d&eacute;penses d'un mois de
+guerre pour enlever &agrave; la lutte pour l'existence son caract&egrave;re
+grossi&egrave;rement meurtrier. Alors seulement dispara&icirc;tront la profonde
+angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
+lendemain; alors seulement dispara&icirc;tront et le poison de la servitude
+qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
+questions du <i>mien</i> et du <i>tien</i>. Alors seulement on aura fait place aux
+formes pures, destin&eacute;es &agrave; d&eacute;terminer les manifestations de la volont&eacute;
+future.</p>
+
+<p>Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni &eacute;trang&egrave;res. De nos jours
+d&eacute;j&agrave; toute cr&eacute;ation sup&eacute;rieure leur ob&eacute;it. Ce qu'on demande, c'est qu'&agrave;
+l'avenir elles pr&eacute;sident &agrave; toute cr&eacute;ation, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il n'y ait
+plus de cr&eacute;ation inf&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Toute cr&eacute;ation est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de cr&eacute;er;
+toute cr&eacute;ation est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
+du d&eacute;sir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire &agrave;
+elle-m&ecirc;me, elle sert &agrave; une fin.</p>
+
+<p>C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses cr&eacute;&eacute;es qui
+communique aux vieux objets de l'&eacute;poque des m&eacute;tiers manuels vie et
+substance, beaut&eacute; et langage; les marchandises en s&eacute;rie, fabriqu&eacute;es par
+nos industries utilitaires, manquent d'&acirc;me et de vie, brillent d'un
+&eacute;clat trompeur et sont destin&eacute;es &agrave; finir leur vie &eacute;ph&eacute;m&egrave;re sur le tas
+d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait &agrave;
+l'ustensile du vieux temps une beaut&eacute; d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e et une ornementation
+appropri&eacute;e &agrave; sa forme a &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par la phrase calcul&eacute;e de
+l'ornementation m&eacute;canique.</p>
+
+<p>Levons nos regards des mis&eacute;rables travaux effectu&eacute;s en vue d'un gain
+utilitaire, vers un de ces travaux de cr&eacute;ation qui impriment leur marque
+&agrave; notre &eacute;poque. Nous constations que la vie cr&eacute;atrice n'existe que l&agrave; o&ugrave;
+on travaille et produit ind&eacute;pendamment d'un but ou d'une intention
+quelconque, pour l'objet lui-m&ecirc;me. L'artiste est pouss&eacute; par l'amour et
+par le besoin de cr&eacute;er des formes, le savant par le besoin de conna&icirc;tre
+et l'esprit d'ordre, l'homme d'&Eacute;tat par la force de sa volont&eacute; et la
+contrainte qu'exercent sur lui les id&eacute;es, et m&ecirc;me les professions les
+plus attach&eacute;es &agrave; la terre cherchent &agrave; r&eacute;aliser des choses pens&eacute;es, &agrave;
+animer ce qui se pr&ecirc;te &agrave; l'organisation. Le financier et l'organisateur,
+qui cr&eacute;ent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
+jamais une graine f&eacute;conde n'est tomb&eacute;e de leurs mains, car la parole et
+l'&#339;uvre qui servent deux ma&icirc;tres, la chose et le profit personnel, sont
+sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
+l'&#339;uvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
+simples.</p>
+
+<p>La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
+libre esprit, inh&eacute;rent &agrave; l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
+toute cr&eacute;ation sup&eacute;rieure, r&eacute;ussisse &agrave; animer &eacute;galement les cr&eacute;ations
+moyennes et inf&eacute;rieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
+ne puisse &ecirc;tre anim&eacute; par l'amour, ennobli par l'esprit et la volont&eacute;. La
+nature humaine pr&eacute;sente autant de vari&eacute;t&eacute;s que les vocations humaines,
+elle cr&eacute;e non seulement le soldat-n&eacute; et l'eccl&eacute;siastique-n&eacute;, mais aussi
+l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'&eacute;checs, le st&eacute;notypiste. Il faut
+que l'homme soit lib&eacute;r&eacute; de corv&eacute;es h&eacute;r&eacute;ditaires et de mis&egrave;re. Il faut
+que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
+dont nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;; elles sont r&eacute;alisables. Et quand elles
+seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
+d'ordre inf&eacute;rieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
+l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
+la faim, ni la luxure: c'est l'amour.</p>
+
+<p>Mais d'o&ugrave; viendra l'impulsion passionn&eacute;e, susceptible de mettre en &#339;uvre
+les forces de direction et de domination? Dans une soci&eacute;t&eacute; qui m&eacute;prisera
+la vanit&eacute; et aura dompt&eacute; l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
+le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
+de la vie pour lui-m&ecirc;me et pour les autres? Le monde peut-il se passer
+de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
+automatique de s&eacute;lection?</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
+Pas plus que l'amour du gain ne cr&eacute;e les v&eacute;ritables valeurs &eacute;conomiques,
+l'amour de la puissance personnelle n'est capable de r&eacute;aliser la
+domination v&eacute;ritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
+plus faible que le dominateur born&eacute;, plus expos&eacute; que le m&eacute;chant. La
+vanit&eacute; tue la chose. La vanit&eacute; exige une vie &agrave; part, une seconde vie, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de celle consacr&eacute;e &agrave; la cr&eacute;ation, une vie qui absorbe les forces de
+l'homme &agrave; un tel point qu'il ne lui reste plus une heure &agrave; consacrer &agrave;
+la contemplation, &agrave; la m&eacute;ditation, &agrave; la cr&eacute;ation solitaire et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, d&eacute;gag&eacute;e de toute pr&eacute;occupation &eacute;trang&egrave;re. Le respect de
+la v&eacute;rit&eacute; et de la n&eacute;cessit&eacute; dispara&icirc;t, hommes et choses cessent d'&ecirc;tre
+des fins en soi, pour devenir des moyens, les d&eacute;cisions n'ont plus de
+caract&egrave;re et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
+suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
+quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
+arrive toujours &agrave; traverser le taillis et &agrave; revoir la claire lumi&egrave;re du
+jour; en tournant dans un cercle, on s'&eacute;gare et on se perd. On s'&eacute;carte
+de la bonne direction, d&egrave;s qu'on veut servir &agrave; la fois la chose et la
+personne. &Agrave; celui qui a consacr&eacute; des ann&eacute;es de sa vie au travail p&eacute;nible
+qui lui fut impos&eacute; par les n&eacute;cessit&eacute;s et les besoins quotidiens, le
+monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
+comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
+donnent libre jeu. Jamais son &#339;il n'apercevra plus le pur &eacute;clat, jamais
+son bras n'&eacute;prouvera la force nerveuse, jamais son c&#339;ur ne ressentira
+la volont&eacute; enfantine qui b&eacute;nit la semence et la moisson. La chose exige
+l'homme entier, elle veut l'avoir &agrave; elle jour et nuit, et en pr&eacute;sence de
+cette exigence le plus fort et le mieux dou&eacute; succombe, s'il ne sait
+s'abstraire de sa propre vie et de son bien-&ecirc;tre personnel.</p>
+
+<p>Jamais un ambitieux n'a cr&eacute;&eacute; quelque chose de d&eacute;finitif. Celui qui
+citerait l'exemple du puissant d&eacute;mon qui ferma derri&egrave;re lui la porte du
+vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
+p&eacute;n&eacute;tra sans le reconna&icirc;tre, celui-l&agrave; prouverait qu'il n'a pas compris
+l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivit&eacute; ne peut
+exister que chez celui qui vit, non pour lui-m&ecirc;me, mais pour l'objet; et
+alors m&ecirc;me que l'objet est une idole, le damier o&ugrave; se joue une volont&eacute;
+furieuse, irraisonn&eacute;e, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
+l'homme, en l'arrachant &agrave; lui-m&ecirc;me et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
+pas pour la parade et la repr&eacute;sentation, mais pour la conqu&ecirc;te du
+pouvoir imp&eacute;rial, qu'&agrave; Notre-Dame et &agrave; Erfurt Napol&eacute;on a d&eacute;pouill&eacute; son
+c&#339;ur de tout &eacute;l&eacute;ment humain. Mais il a succomb&eacute;, parce qu'il fut
+impuissant &agrave; aller jusqu'au bout, &agrave; &eacute;tablir une s&eacute;paration compl&egrave;te
+entre l'id&eacute;e et l'homme.</p>
+
+<p>La responsabilit&eacute; est la seule force qui puisse pr&eacute;tendre &agrave; la
+domination et soit capable de la justifier. Elle ne r&eacute;clamera jamais la
+domination &agrave; cause de ses attributs ext&eacute;rieurs, elle ne r&eacute;clamera jamais
+le pouvoir &agrave; cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
+responsable est un service, non un service mystique s'adressant &agrave; un
+dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
+s'incline devant lui comme lui-m&ecirc;me se prosterne devant son dieu: c'est
+un service au nom d'une id&eacute;e id&eacute;ale et qui demande la participation de
+tous &agrave; l'&#339;uvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
+esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et &eacute;lever l'autre,
+mais pour rendre tous &eacute;gaux en esprit. Il exige, non la soumission et
+l'ob&eacute;issance, mais la collaboration et l'adh&eacute;sion; il m&eacute;prise
+g&eacute;nuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idol&acirc;trie.
+Celui qui veut r&eacute;gner sur des esclaves est lui-m&ecirc;me un esclave &eacute;vad&eacute;;
+n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
+sert volontiers des hommes libres.</p>
+
+<p>La joie que procure le despotisme d&eacute;coule du sentiment exag&eacute;r&eacute; de sa
+propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
+encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'&eacute;clat et la
+gloire qui y sont associ&eacute;s, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
+par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en &eacute;change d'autres
+joies du m&ecirc;me genre. La joie que procure la responsabilit&eacute; d&eacute;coule de la
+conscience du danger, du travail et des pr&eacute;occupations: c'est la joie de
+la cr&eacute;ation. Mais la cr&eacute;ation, pour autant qu'elle comporte des
+sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
+notre droit transcendant. Si jamais l'humanit&eacute; de la plan&egrave;te tellurique
+devait compara&icirc;tre devant le tribunal universel, il lui suffirait de
+dire: &laquo;J'ai cherch&eacute; mon bonheur dans l'amour cr&eacute;ateur&raquo;, pour &ecirc;tre jug&eacute;e
+et absoute.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la responsabilit&eacute;, se trouve &eacute;limin&eacute;e du nombre des mobiles
+humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
+gr&acirc;ce &agrave; elle, se trouve r&eacute;alis&eacute;e cette tension passionn&eacute;e de toutes les
+forces de l'&acirc;me et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
+manquer de direction. La responsabilit&eacute; comporte non seulement la
+pers&eacute;v&eacute;rance &agrave; laquelle rien ne reste refus&eacute; au cours d'une vie, mais
+aussi la justice d'une s&eacute;lection qu'aucun facteur ext&eacute;rieur ne vient
+influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
+le grand moment &agrave; la course apr&egrave;s des mirages, tandis que la recherche
+de la responsabilit&eacute; d&eacute;signe le capable et l'&eacute;lu: c'est que chacun
+n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
+v&eacute;ritable et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>Nous avons vu na&icirc;tre de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
+vu s'op&eacute;rer des transformations des forces d&eacute;terminantes, des valeurs et
+des fins. Or, nos exigences et leur r&eacute;alisation n'ont rien qui soit
+&eacute;tranger &agrave; l'humanit&eacute;, rien qui se rattache &agrave; une aspiration utopique,
+car chacun de nos espoirs se trouve d&eacute;j&agrave; r&eacute;alis&eacute;, sans qu'ils en aient
+conscience, dans tous les esprits honn&ecirc;tes et purs de notre &eacute;poque.
+Qu'est-ce qui est plus pr&eacute;somptueux: attendre jusqu'&agrave; ce que le grand
+nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
+que par quelques natures exceptionnelles, ou nier &agrave; jamais la
+possibilit&eacute; pour les hommes de s'&eacute;lever au sentiment libre? Le n&eacute;gateur
+devrait au moins avoir le courage de reconna&icirc;tre que toute pens&eacute;e et
+tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
+confirmation d'une pr&eacute;rogative &eacute;ternelle pour leurs auteurs et d'une
+r&eacute;probation &eacute;ternelle pour les autres.</p>
+
+<p>La constance du progr&egrave;s, le d&eacute;veloppement des germes qu'abrite notre
+&eacute;poque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
+d'envisager &agrave; la lumi&egrave;re des lois entrevues l'ensemble des sympt&ocirc;mes qui
+t&eacute;moignent en faveur d'une &eacute;volution morale du monde.</p>
+
+<p>La vie ext&eacute;rieure devient plus calme, les grossi&egrave;res s&eacute;ductions et
+tentations ayant cess&eacute; d'agir, n'exer&ccedil;ant pas plus d'attrait que les
+sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
+insistantes et bruyantes, l'insolente r&eacute;clame du vendeur ne sont plus
+consid&eacute;r&eacute;es comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
+retomber dans la mis&egrave;re et son enrichissement constitue un fait
+indiff&eacute;rent. La h&acirc;te est angoissante; la bousculade et l'affolement des
+hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'&eacute;chapper &agrave; la ruine
+et au d&eacute;sespoir, deviendront indignes le jour o&ugrave; la vie et le bien-&ecirc;tre
+de chacun seront assur&eacute;s; le d&eacute;sir de se pousser, d'arriver &agrave; tout prix
+soul&egrave;vera l'indignation g&eacute;n&eacute;rale. La manie, l'obsession des achats
+seront &eacute;teintes et, avec elles, la d&eacute;tresse mortelle de l'industrie,
+avec ses luttes d'int&eacute;r&ecirc;ts. Le travail devient s&eacute;rieux, calme et digne;
+le souvenir de notre &eacute;poque appara&icirc;t sous l'image d'une &eacute;poque de
+brocante et de bric-&agrave;-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
+joies empoisonn&eacute;es, des plaisirs mat&eacute;riels et des grossi&egrave;res excitations
+se d&eacute;placent, se trouvent transf&eacute;r&eacute;s d'abord dans les faubourgs et les
+cit&eacute;s industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
+r&eacute;gions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
+collectivit&eacute; civilis&eacute;e sont libres d'y &eacute;migrer ou de les visiter; il
+n'en demeure pas moins que la d&eacute;bauche et la corruption n'osent plus
+s'&eacute;taler avec la m&ecirc;me audace qu'autrefois. Il y aura peut-&ecirc;tre encore
+des femmes qui se prom&egrave;neront dans les rues, orn&eacute;es, comme des
+n&eacute;gresses, de chiffons bariol&eacute;s, de plumes d'oiseaux, de pierreries
+&eacute;clatantes; qui, par des d&eacute;hanchements provocants et des danses
+lascives, chercheront &agrave; attirer des pr&eacute;tendants; qui bouderont dans des
+coins capitonn&eacute;s et parfum&eacute;s et s'emploieront &agrave; s&eacute;duire les derniers
+commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
+qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
+reconnu la fonction cr&eacute;atrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
+auront beau accumuler et dissiper derri&egrave;re des grilles et des murs des
+objets pr&eacute;cieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
+gaspiller des forces humaines, r&eacute;server &agrave; leur usage exclusif des
+&#339;uvres d'art et des beaut&eacute;s naturelles: ils ne seront envi&eacute;s et admir&eacute;s
+que par quelques rares individus ayant la m&ecirc;me mentalit&eacute; qu'eux, mettant
+consciemment les anciennes joies associ&eacute;es au d&eacute;sir de poss&eacute;der et de
+para&icirc;tre au-dessus du jugement de la collectivit&eacute; qui s'est &eacute;lev&eacute;e &agrave; une
+culture sup&eacute;rieure. La surench&egrave;re mat&eacute;rielle qui, par la vulgarit&eacute; dont
+elle a su marquer les fa&ccedil;ades des maisons, les vitrines d'&eacute;talage, les
+objets d'usage courant et les costumes, &eacute;tait un perp&eacute;tuel d&eacute;fi au bon
+sens et au bon go&ucirc;t, a disparu; l'enrichissement a cess&eacute; d'&ecirc;tre une fin
+g&eacute;n&eacute;rale, naturelle, approuv&eacute;e; le luxe, au lieu d'&ecirc;tre admir&eacute;, suscite
+un &eacute;tonnement attrist&eacute;. La technique reste toujours au service de la
+vie, mais son but ne consiste plus uniquement &agrave; rendre l'accomplissement
+de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
+toujours &agrave; dompter les masses, &agrave; spiritualiser le travail, &agrave; lib&eacute;rer
+l'homme des fardeaux et des corv&eacute;es incompatibles avec sa dignit&eacute;, &agrave;
+assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
+terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
+intensification des excitations et des actions &agrave; distance; ce sont l&agrave;
+des joies qu'il faut r&eacute;server pour quelque temps encore aux Am&eacute;ricains;
+mais elles ne conviennent pas &agrave; une communaut&eacute; spirituelle.</p>
+
+<p>La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
+la division et de l'hostilit&eacute;. On ne doit pas adresser la parole &agrave; celui
+qu'on ne conna&icirc;t pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
+int&eacute;r&ecirc;ts, mitig&eacute;e par une politesse toute de surface. Dans les affaires
+d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
+cordialit&eacute;. Lorsqu'on se conna&icirc;t mieux, la politesse s'exag&egrave;re jusqu'&agrave;
+la bouffonnerie, mais l'hostilit&eacute; persiste, car elle a sa raison
+profonde et terrible dans les dangers dont la lutte &eacute;conomique menace
+la vie de chacun. Le jour o&ugrave; l'homme sera assur&eacute; contre le manque d'abri
+et la faim, contre la mis&egrave;re et la maladie, comme il est d&eacute;fendu
+aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimiti&eacute; perdra tous ses
+droits, et celui qui continuera &agrave; nourrir des sentiments hostiles contre
+ses semblables prouvera qu'il est d&eacute;vor&eacute; par l'avidit&eacute; et l'&eacute;go&iuml;sme. La
+m&eacute;fiance, la moins ch&egrave;re de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
+plus d'un d'entre nous un fruit de notre exp&eacute;rience de la vie, et il se
+peut qu'une g&eacute;n&eacute;ration qui est incapable d'appr&eacute;cier les qualit&eacute;s
+humaines, d'interpr&eacute;ter leurs signes, ne se heurte que trop souvent &agrave;
+l'abus de confiance, au mensonge et &agrave; la perfidie; n'est-ce pas, en
+effet, cette m&ecirc;me g&eacute;n&eacute;ration qui pr&ecirc;te une oreille attentive aux
+mensonges de milliers de bavards, se laisse &eacute;blouir par la r&eacute;clame du
+vendeur et est incapable de r&eacute;sister aux plus grossiers moyens de
+s&eacute;duction? Le jour o&ugrave; l'humanit&eacute; sera affranchie de l'angoisse et de la
+convoitise, elle recouvrera sa facult&eacute; de jugement, retrouvera sa
+dignit&eacute; et sa confiance en elle-m&ecirc;me; et quand l'homme aura acquis
+l'habitude, sans exag&eacute;ration ni m&eacute;pris, de juger impartialement les
+qualit&eacute;s physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
+mesure il doit se fier &agrave; lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
+en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-m&ecirc;me. La m&eacute;fiance
+&eacute;troite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
+l'homme et reconna&icirc;t en lui son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Sous l'aiguillon de la cupidit&eacute; et de l'ambition, l'hostilit&eacute; sociale
+s'exacerbait pour devenir une lutte f&eacute;roce pour les biens de la vie
+ext&eacute;rieure. Le cri furieux: &laquo;renonce, pour que je poss&egrave;de; sacrifie,
+pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!&raquo; a pouss&eacute; les peuples &agrave;
+s'entre-d&eacute;chirer et &agrave; s'entre-tuer et a transform&eacute; l'unit&eacute; du peuple
+fraternel en une guerre h&eacute;r&eacute;ditaire de classes et de castes. Toute
+r&eacute;flexion, toute consid&eacute;ration humaine &eacute;tait fauss&eacute;e par la question du
+<i>mien</i> et du <i>tien</i>. On est arriv&eacute; &agrave; un point tel qu'aucune
+consid&eacute;ration politique n'&eacute;tait plus capable de diriger les forces du
+peuple vers une fin pure, que l'unit&eacute; du vouloir, si forte f&ucirc;t-elle,
+&eacute;tait impuissante &agrave; imprimer l'intensit&eacute; d'une force de la nature &agrave;
+l'aspiration de la justice int&eacute;rieure: toutes les valeurs ont &eacute;t&eacute;
+remises en question, et au-dessus de tout s'&eacute;l&egrave;ve, tacitement reconnue,
+la force fatale des int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Seuls le nivellement et la d&eacute;pr&eacute;ciation de la richesse, la
+r&eacute;conciliation des hostilit&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditaires, la suppression de la
+division en membres &eacute;ternellement passifs et membres &eacute;ternellement
+actifs, l'unification de la soci&eacute;t&eacute; humaine en un organisme vivant,
+souple, se renouvelant lui-m&ecirc;me; seule, disons-nous, cette
+transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
+morale, telle que la con&ccedil;oit notre nouvelle doctrine, pourra arr&ecirc;ter et
+arr&ecirc;tera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
+de cr&eacute;er des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce &agrave; celui-ci,
+d'&eacute;pargner des blessures &agrave; celui-l&agrave;, d'assurer le triomphe de la justice
+ou, moins encore, de la piti&eacute;: ce dont il s'agit, c'est de remplir
+l'&eacute;ternel devoir qui consiste &agrave; appeler les hommes &agrave; des luttes
+nouvelles et dures, afin d'emp&ecirc;cher le monde de mourir dans sa prison
+mat&eacute;rielle, de lui rendre sa dignit&eacute;, de lui montrer le chemin d'un vie
+plus difficile &agrave; conqu&eacute;rir, de la vie de la communaut&eacute; et de l'&acirc;me, sous
+la protection de Dieu.</p>
+
+<p>C'est le sentiment de la solidarit&eacute; qui devient alors le sentiment le
+plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
+d&eacute;fendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche &agrave; atteindre les
+limites des droits qui lui sont accord&eacute;s, un jour viendra o&ugrave; chacun
+cherchera &agrave; atteindre les extr&ecirc;mes limites de ses forces utiles. La
+vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidit&eacute; des
+jouissances, cessera d'&ecirc;tre un jeu froid ou un sport ennuyeux des
+membres et des cerveaux; nous aurons gard&eacute; la force royale de la
+volont&eacute;, qui, au lieu d'&ecirc;tre au service de fins se d&eacute;truisant
+elles-m&ecirc;mes, sera anim&eacute;e par la conscience d'un devoir envers la
+divinit&eacute; qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
+tous nos actes ext&eacute;rieurs, de tous nos sentiments int&eacute;rieurs et qui veut
+que, nous conformant &agrave; la loi de la divinisation, nous cherchions &agrave; nous
+&eacute;lever de l'existence animale &agrave; l'existence spirituelle et de celle-ci &agrave;
+la vie de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Qu'il est facile de se d&eacute;tourner avec un sourire de cette sainte
+assurance et, all&eacute;guant avec r&eacute;signation l'&eacute;ternelle immutabilit&eacute; de la
+nature humaine, de remettre les fins sup&eacute;rieures &agrave; un avenir brumeux et
+insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de libert&eacute; des
+questions du jour!</p>
+
+<p>Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
+que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
+les ruisseaux non capt&eacute;s; en l'absence de toute volont&eacute; spirituelle,
+susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
+mar&eacute;cage o&ugrave; une poutre ou un bloc de pierre, jet&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, sont
+destin&eacute;s &agrave; fournir au pied h&eacute;sitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
+S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer &agrave; poursuivre l'id&eacute;al
+d'une humanit&eacute; meilleure, que nous portons cependant en nous-m&ecirc;mes;
+c'est se livrer &agrave; l'arbitraire de l'&eacute;poque qui, apr&egrave;s avoir gaspill&eacute; des
+milliers de vies, &eacute;branle un &eacute;quilibre instable qui &eacute;touffe toutes les
+forces, jusqu'&agrave; ce que l'avalanche se d&eacute;tache et se mette &agrave; rouler, &agrave; la
+recherche d'un point de repos, en d&eacute;truisant et en &eacute;crasant tout sur son
+chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
+politique du moindre effort, c'est chercher &agrave; r&eacute;aliser ce qui est le
+plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus n&eacute;cessaire,
+le plus difficile et le plus p&eacute;nible; c'est &eacute;tablir un compromis entre
+les volont&eacute;s existantes, non parce qu'on reconna&icirc;t &agrave; toutes des droits
+&eacute;gaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les d&eacute;truire ou
+qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse &agrave; ces sottises, vanit&eacute;s
+et petits besoins le soin de d&eacute;cider de l'ordre dans lequel ils seront
+satisfaits, et la premi&egrave;re place est prise par celui qui crie le plus
+fort. Aucune des &eacute;poques historiques qui ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la n&ocirc;tre n'a jamais
+renonc&eacute; &agrave; soumettre ses aspirations &agrave; un jugement de valeur et &agrave; les
+conformer &agrave; son id&eacute;al intuitif; c'est &agrave; nous, qui sommes domin&eacute;s par
+l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute; de
+livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
+majorit&eacute;, des origines, des derniers pr&eacute;jug&eacute;s et des valeurs &eacute;clectiques
+et de discuter les questions du jour avec une gravit&eacute; quasi s&eacute;natoriale.</p>
+
+<p>Immutabilit&eacute; de la nature humaine! Quel doux pr&eacute;texte pour ceux qui
+poss&egrave;dent, qui ont tout &agrave; perdre et rien &agrave; gagner, qui doutent de
+l'avenir et infligent eux-m&ecirc;mes un d&eacute;menti &agrave; ce doute, en se plongeant
+dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
+pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
+&eacute;poques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
+ne sont plus que le souvenir d'&eacute;poques que l'humanit&eacute; a d&eacute;pass&eacute;es; et,
+cependant, le Christ a divis&eacute; l'existence humaine en deux phases; et,
+cependant, il a suffi de trois si&egrave;cles pour fonder sur la pens&eacute;e toute
+l'activit&eacute; des peuples occidentaux, de quatre g&eacute;n&eacute;rations pour faire
+d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
+pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
+il a suffi d'une volont&eacute; royale pour faire de la Prusse l'organe charg&eacute;
+de l'administration et de la d&eacute;fense du pays. &Agrave; notre &eacute;poque qui, par
+paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
+refuser &agrave; des peuples entiers le droit &agrave; l'existence, bien qu'elle sache
+que dans chaque collectivit&eacute; parricides et menteurs, fous et malades,
+penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et cr&eacute;ateurs, se
+retrouvent en nombre &eacute;gal, dans des proportions &eacute;gales et dans le m&ecirc;me
+ordre; &agrave; notre &eacute;poque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
+que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
+universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
+revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sph&egrave;re dans
+laquelle se manifeste l'action de la pens&eacute;e directrice, de l'id&eacute;e. La
+nature n'aime pas les transformations radicales; elle pr&eacute;serve les
+vestiges du pass&eacute; dans des compartiments de plus en plus &eacute;loign&eacute;s et
+isol&eacute;s; le mollusque primitif et l'homme de l'&acirc;ge de pierre vivent
+toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
+convoitise, vivra encore dans des milliers d'ann&eacute;es, mais la ma&icirc;trise du
+monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
+consid&eacute;rations tir&eacute;es du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
+hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle cr&eacute;e,
+comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son &acirc;me que le bloc
+de pierre qu'il a choisi. La mer reste une &eacute;tendue immuable, &eacute;tablie une
+fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect &agrave;
+toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'&eacute;tendent &agrave; sa surface,
+des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
+des &eacute;toiles qui s'y refl&egrave;tent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
+les croyances et toutes les connaissances, toutes les pens&eacute;es et toutes
+les volont&eacute;s existent et agissent simultan&eacute;ment, mais ce qui donne &agrave;
+une &eacute;poque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la d&eacute;cision de la
+majorit&eacute;, mais l'organisation et la coh&eacute;sion plus ou moins fortes de la
+nation. La puissance la mieux organis&eacute;e et la plus unie devient la
+puissance dominante, et sa domination une fois assur&eacute;e, elle acquiert le
+pouvoir majoritaire d'assimiler &agrave; elle les &eacute;l&eacute;ments incolores et
+indiff&eacute;rents et de transformer peu &agrave; peu sa pr&eacute;dominance en un pouvoir
+reconnu et approuv&eacute; par la majorit&eacute;. Toute action assimilatrice repose
+sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
+civiliser que les nations ayant r&eacute;alis&eacute; chez elles l'unit&eacute; morale et
+l'accord des volont&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
+simultan&eacute;ment chez toutes les nations, qui forme le but et la pr&eacute;misse
+de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanit&eacute;:
+c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
+puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de coh&eacute;sion; c'est
+ensuite le brusque r&eacute;veil et la lente amplification de l'appel et de
+l'accord de l'&acirc;me qui finiront un jour par faire r&eacute;sonner les vases m&ecirc;me
+les moins harmonieux. Le premier son est &eacute;mis; il est encore tr&egrave;s
+faible; mais il ne s'&eacute;teindra plus jamais; il sera repris par des voix
+h&eacute;sitantes, et d&eacute;j&agrave; de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
+aura franchi le seuil de la conscience, ne f&ucirc;t-ce que d'une seule
+collectivit&eacute; nationale, on verra se d&eacute;clancher la s&eacute;rie de
+transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
+en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacit&eacute;, nous
+assisterons aux d&eacute;buts d'une &eacute;poque caract&eacute;ris&eacute;e par des exigences
+nouvelles et rigoureuses.</p>
+
+<p>D'o&ugrave; nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
+et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, &agrave; notre point
+de d&eacute;part. D'o&ugrave; nous vient, pour la premi&egrave;re fois depuis des si&egrave;cles,
+l'assurance justificative que nous pouvons arriver &agrave; une nouvelle unit&eacute;
+de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualis&eacute; et m&eacute;canis&eacute;
+ne conna&icirc;t que des convictions partielles, s'interdit toute appr&eacute;ciation
+absolue, en l'&eacute;touffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
+obligation et n'a consolid&eacute; que la volont&eacute; individuelle? Ne sommes-nous
+pas, en pleine incompatibilit&eacute; avec une foi ardente, abandonn&eacute;s au
+caprice aveugle des mouvements de majorit&eacute;s, aux tristes compromis des
+int&eacute;r&ecirc;ts et besoins mat&eacute;riels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
+l'exige la conception mat&eacute;rialiste de l'histoire, se plier aux lois
+anonymes des forces naturelles et les aider &agrave; triompher de la pens&eacute;e
+humaine? N'avons-nous pas, en derni&egrave;re analyse, sacrifi&eacute; l'autonomie de
+l'esprit au sort m&eacute;canique de l'&eacute;quilibre?</p>
+
+<p>Le triomphe de l'unit&eacute; des volont&eacute;s humaines et de la certitude morale
+sur les faits mat&eacute;riels &eacute;tait assur&eacute;, tant que la religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e
+d&eacute;terminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
+s'est &eacute;vanoui le jour o&ugrave; le miracle a disparu de la vie quotidienne,
+pour c&eacute;der la place &agrave; la loi; le jour o&ugrave; le soleil et la lune ont cess&eacute;
+de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pens&eacute;e leur a impos&eacute; un
+repos agit&eacute; et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'&eacute;vanouir, parce
+que la religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, une fois disparue, ne revient plus, &agrave; moins de
+se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
+annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
+la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
+divinit&eacute; se cl&eacute;ricalise. La communaut&eacute; des initi&eacute;s devient &eacute;glise
+m&eacute;canis&eacute;e, la pi&eacute;t&eacute; se mue en politique, la transcendance primitive se
+transforme, &agrave; la faveur d'interpr&eacute;tations successives, en une puissance
+terrestre, faite pour lutter contre des r&eacute;alit&eacute;s, apr&egrave;s &ecirc;tre devenue
+incapable d'en cr&eacute;er. La domination d'une religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e suppose un
+peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit &agrave;
+l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel &agrave; l'aide de signes
+et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
+et fournissent constamment une interpr&eacute;tation nouvelle et irr&eacute;futable
+des rapports existant entre ce contenu et la marche de la r&eacute;alit&eacute;. Ce ne
+sont ni les &eacute;dits de pr&ecirc;tres ni les conciles qui maintiennent et
+renouvellent l'unit&eacute; religieuse et pr&eacute;servent sa primaut&eacute;: ce sont les
+proph&egrave;tes.</p>
+
+<p>La primaut&eacute; de la religion a &eacute;t&eacute; ruin&eacute;e par la raison. Le courage et la
+conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
+consolations mat&eacute;rialis&eacute;es de la mystique et cherchaient &agrave; &eacute;tablir un
+accord entre la foi et la pens&eacute;e. Ces peuples ont cr&eacute;&eacute; une forme
+religieuse qui devait pendant des si&egrave;cles servir &agrave; l'humanit&eacute; de
+compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
+transcendance primitive de l'&Eacute;vangile; mais elle n'eut pas la force
+n&eacute;cessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
+qu'elle &eacute;tait schismatique, ne reposait pas sur une proph&eacute;tie, laissa
+toute libert&eacute; &agrave; la pens&eacute;e scrutatrice et se mit d&egrave;s le premier jour sous
+la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
+fond, le protestantisme a toujours v&eacute;cu d'une vie priv&eacute;e, alors m&ecirc;me
+qu'il a r&eacute;ussi, gr&acirc;ce &agrave; la protection officielle, &agrave; acqu&eacute;rir dans
+certains &Eacute;tats monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
+voulu conqu&eacute;rir le pouvoir supr&ecirc;me qui consiste &agrave; fixer des valeurs pour
+toutes les circonstances de la vie; le pr&eacute;dicateur de cour n'&eacute;tait
+nullement dispos&eacute; &agrave; suivre le chemin des proph&egrave;tes et des martyrs.</p>
+
+<p>L'esprit intellectualis&eacute; des peuples &eacute;tait domin&eacute; par la raison. Une
+fois de plus, comme &agrave; l'&eacute;poque de la na&iuml;ve pens&eacute;e pr&eacute;-chr&eacute;tienne, c'est
+&agrave; la philosophie qu'est &eacute;chue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
+peu &eacute;cout&eacute;e, car le monde allait &ecirc;tre absorb&eacute; pendant des si&egrave;cles par le
+travail sans exemple de la m&eacute;canisation. Science, technique, capital,
+&eacute;changes, organisation de l'&Eacute;tat, art de la guerre, division en classes,
+conduite de la vie, art: tout cela devait &ecirc;tre adapt&eacute; au surpeuplement
+du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
+plus violente de toutes les r&eacute;volutions terrestres avait pour corollaire
+la libert&eacute; individuelle illimit&eacute;e; des forces et des nationalit&eacute;s
+oppos&eacute;es &eacute;taient appel&eacute;es &agrave; prendre part au travail mondial, lequel
+n'aurait jamais pu &ecirc;tre men&eacute; &agrave; bonne fin sans la libert&eacute; illimit&eacute;e de la
+pens&eacute;e et de ses m&eacute;thodes. In&eacute;vitablement devait na&icirc;tre la grande
+erreur, d'apr&egrave;s laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
+pas: poser des fins &agrave; l'humanit&eacute;. Erreur analogue &agrave; celle qui
+consisterait &agrave; pr&eacute;tendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
+po&egrave;te, le m&eacute;canicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
+au peintre ou le canonnier au g&eacute;n&eacute;ral en chef.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le &agrave; son devoir et inqui&egrave;te, la philosophie se remettait sans cesse
+&agrave; r&eacute;unir les fils dispers&eacute;s, &agrave; imaginer des directions, des lois, des
+imp&eacute;ratifs &eacute;ternels. Vain travail! Elle a abord&eacute; toutes les questions
+critiques, elle a appris &agrave; douter de toutes les notions et du monde
+lui-m&ecirc;me, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
+emp&ecirc;ch&eacute;e de passer, sans l'apercevoir, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la plus simple des
+questions pr&eacute;alables, &agrave; savoir si l'intellect qui pense, mesure et
+compare, si l'art du &laquo;deux fois deux&raquo; et du &laquo;pourquoi&raquo; constituent et
+restent les seules forces dont l'esprit &eacute;ternel dispose pour p&eacute;n&eacute;trer
+ce qui est &agrave; la fois humain et divin. Elle est rest&eacute;e philosophie
+intellectuelle. Elle s'est comport&eacute;e comme le ferait un th&eacute;oricien des
+vibrations qui voudrait expliquer &agrave; l'aide de courbes et de diagrammes
+l'&eacute;motion que fait na&icirc;tre en nous une symphonie; comme le ferait un
+m&eacute;t&eacute;orologiste qui voudrait, &agrave; l'aide de cartes du temps, rendre compte
+de l'&eacute;tat d'&acirc;me que suscite une matin&eacute;e de printemps; comme le ferait un
+hydraulicien qui voudrait expliquer &agrave; l'aide de calculs la sensation que
+nous &eacute;prouvons &agrave; la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
+n'a pas vu que les agitations de notre &acirc;me ne se laissent pas expliquer
+par des proc&eacute;d&eacute;s logiques et math&eacute;matiques et que l'observation et
+l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
+intimes. Elle n'a pas &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e par la mesquinerie et la platitude de
+ses d&eacute;finitions, lorsqu'elle se hasardait &agrave; aborder les forces internes
+de l'amour, de la nature, de la divinit&eacute;. Elle ne s'est jamais demand&eacute;
+pourquoi ses doctrines morales &eacute;taient d&eacute;pourvues du caract&egrave;re
+d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
+g&eacute;n&eacute;ral les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'&agrave; l'argument
+tir&eacute; de l'utilit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, chacun est en droit de r&eacute;pondre: &laquo;Je
+renonce&raquo;; et &agrave; toute construction th&eacute;orique de devoirs: &laquo;Je m'y
+soustrais, sous ma pleine et enti&egrave;re responsabilit&eacute;&raquo;. La pens&eacute;e logique
+peut l&eacute;gitimer le droit et les m&#339;urs, mais jamais les valeurs et la
+morale absolues, d&eacute;fiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
+peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
+impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
+formules morales conventionnelles &eacute;tablies par sa raison scrutatrice que
+si le chemin qui m&egrave;ne &agrave; la transcendance lui &eacute;tait ferm&eacute; et
+inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
+chemin des &eacute;glises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
+de la vie int&eacute;rieure et de l'intuition, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui a &eacute;t&eacute; suivi,
+en partie du moins, par tous ceux qui, n'&eacute;coutant pas les avertissements
+utilitaires de la pens&eacute;e intellectuelle, ont pu, ne f&ucirc;t-ce que pendant
+un instant, s'abandonner sans d&eacute;sirs et en silence &agrave; l'amour, &agrave; la
+nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
+devons prendre cong&eacute; de la vieille sagesse, de l'exp&eacute;rience pratique qui
+ne s'&eacute;tonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
+l'intellect, toujours les m&ecirc;mes et dont nous connaissons les moindres
+d&eacute;tours. Nous nous &eacute;garons, nous balbutions, nous nous arr&ecirc;tons frapp&eacute;s
+d'&eacute;tonnement devant les portes de ce royaume dont la description &eacute;chappe
+&agrave; notre langue; mais une &eacute;ternelle certitude nous pousse toujours en
+avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
+d'images ineffa&ccedil;ables dont nous retrouvons l'expression dans les
+pr&eacute;ceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
+annonc&eacute; la m&ecirc;me chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'&acirc;me,
+la communion avec Dieu.</p>
+
+<p>Ces mots semblent vieux et us&eacute;s; ils &eacute;chappent &agrave; toute analyse. Et,
+cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
+m&ecirc;me de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
+mesquines de la vie, qui, tremp&eacute;e dans cette source, ne laisse
+appara&icirc;tre le lumineux rayon de sa v&eacute;rit&eacute; et de sa gravit&eacute;. Il n'est pas
+d'ensemble si embrouill&eacute;, d'erreur si compliqu&eacute;e qui ne se laissent
+facilement d&eacute;m&ecirc;ler &agrave; la lumi&egrave;re de la v&eacute;rit&eacute; entrevue. Toutes les
+valeurs viennent, gr&acirc;ce &agrave; elle, se ranger dans l'ordre hi&eacute;rarchique,
+tous les jugements deviennent des sentiments v&eacute;cus et &eacute;prouv&eacute;s, et m&ecirc;me
+la vie terrestre, si fugitive, se trouve l&eacute;gitim&eacute;e, non en tant que
+derni&egrave;re instance ayant le droit de faire de ses besoins le crit&egrave;re du
+bien et du mal, mais en tant que <i>Orbis pictus</i> que nous cherchons &agrave;
+d&eacute;passer. &Eacute;cole du c&#339;ur et de la volont&eacute;, palestre de notre corps
+p&eacute;rissable, la vie, ainsi comprise, loin d'&ecirc;tre une fin en soi, la
+source du supr&ecirc;me bonheur et de la supr&ecirc;me tristesse, loin de m&eacute;riter
+d'&ecirc;tre l'objet de nos supr&ecirc;mes passions et de notre supr&ecirc;me d&eacute;sespoir,
+se pr&eacute;sente &agrave; nous comme un devoir, un legs, une destin&eacute;e passag&egrave;re que
+nous devons accepter avec gravit&eacute; et dignit&eacute;, voire avec amour.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montr&eacute; le double
+chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
+c'est la force d'intuition, qui avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u auparavant plusieurs
+noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
+chargera de conduire l'humanit&eacute;, charge dont la religion ne peut plus
+s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
+remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
+connaissance, la question relative &agrave; la certitude de la doctrine se
+trouve &eacute;puis&eacute;e.</p>
+
+<p>On pourrait croire que le monde et la vie ainsi con&ccedil;us deviennent
+presque un jeu; que si le monde et la vie &eacute;taient ainsi faits, beaucoup
+de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
+l'humanit&eacute;, satisfaite et rassasi&eacute;e, passerait son temps dans une
+contemplation qui&eacute;tiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
+l'arrogance et la tristesse d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e ne joueraient plus le m&ecirc;me r&ocirc;le
+que dans le pass&eacute;. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont cr&eacute;&eacute; ce
+qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
+m&eacute;caniste et ses exploits aura diminu&eacute;, car nous commen&ccedil;ons d&eacute;j&agrave; &agrave; nous
+rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformit&eacute; routini&egrave;re et
+facile &agrave; acqu&eacute;rir, une force capable de niveler, non de cr&eacute;er, une force
+perspicace, mais non &eacute;clair&eacute;e. Mais malgr&eacute; le discr&eacute;dit dans lequel sera
+tomb&eacute; l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
+temps o&ugrave; les actes de marcher et de parler &eacute;taient nouveaux et
+exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
+aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes &agrave; m&ecirc;me de
+parler en marchant et de marcher en parlant. La pens&eacute;e quotidienne nous
+est devenue, elle aussi, famili&egrave;re; elle remplit nos journ&eacute;es et pas mal
+de nos nuits; il y a m&ecirc;me des moments o&ugrave; nous voudrions arr&ecirc;ter le
+courant de nos pens&eacute;es impitoyables et ind&eacute;sirables. Nous nous plongeons
+dans le sommeil, parfois dans la m&eacute;ditation. Le fait que nous sommes
+bien plus conscients de nos pens&eacute;es, m&ecirc;me abstraites, et de nos
+r&eacute;solutions capitales que de notre respiration, prouve &agrave; quel point nous
+sommes encore &eacute;coliers, combien fragile est encore notre ma&icirc;trise dans
+cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place &agrave; l'intuition
+m&eacute;ditative, exempte de d&eacute;sirs, plus nous soumettrons nos p&eacute;nibles
+jugements au contr&ocirc;le et aux corrections de la connaissance pure et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
+et s&ucirc;r et p&eacute;n&eacute;trera dans la sph&egrave;re des choses d&eacute;pass&eacute;es. Comparez la
+clart&eacute;, la puret&eacute; et la certitude qui caract&eacute;risent les r&eacute;solutions des
+hommes libres et ayant re&ccedil;u une heureuse &eacute;ducation avec le travail born&eacute;
+et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
+les caract&egrave;res purement intellectuels, et vous aurez une id&eacute;e de la
+ma&icirc;trise inconsciente et modeste &agrave; laquelle peut atteindre un jour le
+travail intellectuel et qui rendra &agrave; l'humanit&eacute; des services infiniment
+plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envi&eacute; dont
+jouissent nos quelques natures dress&eacute;es dans l'art de penser.</p>
+
+<p>Cet avenir que nous entrevoyons sera caract&eacute;ris&eacute;, non par l'absence de
+sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
+du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre &eacute;poque et ses
+repr&eacute;sentants les plus sages dans leurs appr&eacute;ciations et jugements est
+sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
+d&eacute;bordement de l'intellect, d&eacute;pourvu de tout frein, d&eacute;cha&icirc;nant et
+justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
+amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
+relatifs &agrave; ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
+h&eacute;sitants et d&eacute;pourvus d'instinct que nos jugements esth&eacute;tiques qui
+n'ont pour effet que de d&eacute;parer et de d&eacute;figurer le monde. Comme tout
+peut &ecirc;tre d&eacute;montr&eacute;, tout est d&eacute;montr&eacute; tous les jours, et chaque
+d&eacute;monstration est accept&eacute;e. Et, pourtant, chaque jour apporte, &agrave;
+quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a d&egrave;s maintenant quelques rares
+hommes qui fa&ccedil;onnent le monde en cr&eacute;ateurs, parce qu'ils puisent leur
+&ecirc;tre et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
+hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
+quelles que soient leurs origines et leur vocation, la m&ecirc;me chose dans
+toutes les grandes questions, &agrave; la gloire et &agrave; la louange de la v&eacute;rit&eacute;
+absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire &agrave; esp&eacute;rer qu'un temps viendra o&ugrave;
+le nombre aura augment&eacute; de ceux qui seront capables d'interroger leur
+c&#339;ur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
+de la vie journali&egrave;re, du monde et de l'&eacute;ternit&eacute; par des jugements
+puis&eacute;s dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
+un jeu froid, alors m&ecirc;me que l'angoisse, les apparences, les futilit&eacute;s
+en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
+plaisirs inavouables. La volont&eacute; sup&eacute;rieure stimulera les passions les
+plus fortes et, comme le domaine de cette volont&eacute; ne sera plus fond&eacute; sur
+la mis&egrave;re, la contrainte et l'animalit&eacute;, il portera la marque de la
+libert&eacute;. Ce n'est pas vers l'indiff&eacute;rence &agrave; l'&eacute;gard des hommes, vers la
+froide piti&eacute; et vers l'&eacute;loignement poli que nous nous acheminons, car
+lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
+consid&eacute;ration seront &eacute;puis&eacute;s, lorsqu'auront disparu notamment la
+concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
+l'hypocrisie et le d&eacute;sir de dominer, on verra na&icirc;tre, comme c'est d&eacute;j&agrave;
+le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
+cas pendant toutes les grandes &eacute;poques, la responsabilit&eacute;, le souci de
+la collectivit&eacute;, le sentiment social et la solidarit&eacute;. Nous n'avons &agrave;
+craindre ni l'une ni l'autre de ces deux mani&egrave;res de penser oppos&eacute;es et
+&eacute;galement terre &agrave; terre: le nihilisme et la cr&eacute;dulit&eacute; mat&eacute;rielle, car le
+d&eacute;sespoir qui m&egrave;ne &agrave; la n&eacute;gation aura disparu, tout comme la mis&egrave;re qui
+croit &agrave; toutes les fausses pri&egrave;res et &agrave; tous les rites superstitieux,
+destin&eacute;s &agrave; procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
+l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
+l'amour s'&eacute;l&egrave;vera &agrave; la transcendance v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>La triple devise: &laquo;foi, esp&eacute;rance, amour&raquo; a &eacute;t&eacute; annonc&eacute;e par le dernier
+proph&egrave;te aux mill&eacute;naires &agrave; venir, et tout ce qui concerne les rapports
+entre l'homme, le divin et la vie terrestre est r&eacute;sum&eacute; dans ces trois
+mots. Une &eacute;poque morte, priv&eacute;e de r&eacute;v&eacute;lation, a pu les rejeter dans
+l'ombre. La foi est consid&eacute;r&eacute;e comme un devoir d&eacute;sagr&eacute;able, mais
+n&eacute;cessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
+qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
+aussi la conscience, &agrave; un commandement. L'esp&eacute;rance, mal interpr&eacute;t&eacute;e,
+consiste &agrave; s'attendre &agrave; ce que, en vertu du principe de la r&eacute;ciprocit&eacute;,
+le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
+commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
+reste, c'est la piti&eacute; et une intervention froidement mesur&eacute;e en faveur
+de la diminution de la mis&egrave;re: c'est la seule oasis de paix dans la
+lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas r&eacute;ussi &agrave; s'att&eacute;nuer
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.</p>
+
+<p>Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
+question de la soci&eacute;t&eacute; humaine. Aussi n'interpr&eacute;terons-nous les paroles
+de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
+besoins de notre &eacute;poque et de l'&eacute;volution que nous venons d'esquisser.
+Ainsi interpr&eacute;t&eacute;es, voici ces paroles: libert&eacute; autonome et responsable,
+solidarit&eacute; et transcendance.</p>
+
+<p>Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'&#339;il r&eacute;trospectif sur
+notre &eacute;poque, ils se demanderont avec un &eacute;tonnement effray&eacute; comment les
+quelques si&egrave;cles au cours desquels s'est effectu&eacute; le m&eacute;lange des peuples
+europ&eacute;ens ont pu suffire &agrave; la pens&eacute;e intellectuelle pour atteindre son
+apog&eacute;e et imprimer au monde entier la marque de la m&eacute;canisation. Nous
+&eacute;prouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons &agrave; l'aube du
+genre humain, &agrave; ses d&eacute;buts qui ont certainement dur&eacute; des centaines de
+milliers d'ann&eacute;es, et que nous pensons &agrave; ses premi&egrave;res conqu&ecirc;tes, telles
+que la marche bip&egrave;de, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
+nous &eacute;prouvons ne se m&ecirc;le pas l'amertume dont ne pourront se d&eacute;fendre
+nos futurs juges. C'est seulement par l'arriv&eacute;e au premier plan des
+couches inf&eacute;rieures, asservies depuis un temps imm&eacute;morial, qu'ils
+pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
+&eacute;poque, &agrave; savoir la passion pour les futilit&eacute;s chez les hommes et chez
+les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilit&eacute; r&eacute;ciproque,
+la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
+les appr&eacute;ciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilit&eacute;,
+de sentiments de dignit&eacute;, de solidarit&eacute;. Comme toutes les &eacute;poques de
+rupture de servage et d'ascension brusque des couches inf&eacute;rieures de la
+population, comme l'&eacute;poque de la Gr&egrave;ce d&eacute;cadente et celle de l'Empire
+Romain, notre temps peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; &agrave; la fois comme une fin et comme
+un commencement; mais ce qui restera &agrave; titre de m&eacute;rite sans exemple de
+nos g&eacute;n&eacute;rations, c'est que la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration sera l'effet, non d'une
+soumission &agrave; un joug &eacute;tranger, mais d'un vouloir intime et profond.</p>
+
+<p>Et, maintenant, est-il possible et utile de h&acirc;ter ce qui doit venir,
+d'acc&eacute;l&eacute;rer le devenir &agrave; l'aide de lois et d'institutions, de symboles
+et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,
+c'est la mentalit&eacute; qui les cr&eacute;e; les id&eacute;es du temps, l'&eacute;volution du
+monde s'imposent aux esprits qui ob&eacute;issent, tout en r&eacute;sistant, comme le
+ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient apr&egrave;s, car on a
+beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en
+trouve pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;. Une &eacute;poque m&ucirc;rit lentement, et c'est aujourd'hui
+seulement qu'elle commence &agrave; &ecirc;tre touch&eacute;e dans sa conscience la plus
+profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds
+de la paix ne sont &agrave; m&ecirc;me de troubler le calme profond de la terre o&ugrave;
+germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est
+une chose qui sert de point de d&eacute;part &agrave; d'autres choses. L'esprit ne
+d&eacute;pend m&ecirc;me pas de la volont&eacute;, laquelle ne peut ni le cr&eacute;er, ni le
+d&eacute;truire. Quand le moment sera venu, les voix r&eacute;clamant une nouvelle
+justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,
+jusqu'&agrave; ce que la certitude de nouvelles valeurs, de v&eacute;rit&eacute;s
+inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et v&eacute;rit&eacute;s,
+que notre &eacute;poque commence &agrave; entrevoir, sont des biens de l'&acirc;me.
+L'annonce de leur r&egrave;gne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;
+leur sens n'a pas chang&eacute;; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce
+r&egrave;gne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement
+apr&egrave;s s'y &ecirc;tre &eacute;panoui, qu'il appara&icirc;t &agrave; la lumi&egrave;re du jour. N'ob&eacute;issant
+qu'&agrave; sa volont&eacute; du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,
+peut bien se frayer tel ou tel chemin &agrave; travers les &eacute;paisses
+broussailles mourantes. Peu importe! La r&eacute;sistance de masses mortes est
+impuissante &agrave; ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des
+choses mat&eacute;rielles ne peut rien acc&eacute;l&eacute;rer. Qu'une conscience &eacute;veill&eacute;e
+fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un t&eacute;moignage, un
+sympt&ocirc;me, mais non un acte d&eacute;cisif, car une nouvelle injustice profitera
+de ce sacrifice. &Agrave; la lumi&egrave;re du jour, l'&eacute;veil de la conscience
+&eacute;conomique sera complet, lorsque la propri&eacute;t&eacute; ne sera plus envisag&eacute;e que
+comme un bien confi&eacute; dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du
+poss&eacute;dant sera remplac&eacute; par la responsabilit&eacute;, lorsque la vie et le
+travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.</p>
+
+<p>Le sens du d&eacute;veloppement consiste donc en ceci: l'id&eacute;e et la foi qui
+suppriment l'isolement de l'activit&eacute; politique et morale de l'individu
+et subordonnent &agrave; la vie d'une unit&eacute; sup&eacute;rieure toutes les conventions
+particuli&egrave;res, ainsi que les limites de l'activit&eacute; de chacun et sa
+responsabilit&eacute;, cette m&ecirc;me foi et cette m&ecirc;me id&eacute;e, disons-nous, auront
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l'existence &eacute;conomique et sociale et remplac&eacute; la libert&eacute;
+inf&eacute;rieure par une libert&eacute; sup&eacute;rieure. La libert&eacute; individuelle se
+manifestera dans l'intuition et la vie int&eacute;rieure, dans les cr&eacute;ations
+inspir&eacute;es par l'une et par l'autre, dans les &#339;uvres de transcendance, du
+c&#339;ur, de l'art et de la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; ce dernier domaine de l'activit&eacute; humaine, la vie &eacute;conomique
+et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caract&eacute;risait pendant
+la p&eacute;riode pr&eacute;-&eacute;tatique, le jour o&ugrave; il sera soumis, lui aussi, &agrave; la loi
+de la responsabilit&eacute; commune, de la volont&eacute; divine, et &eacute;lev&eacute; au niveau
+sup&eacute;rieur de l'&acirc;me,&mdash;bref, le jour o&ugrave; le vouloir le plus mat&eacute;riel de
+l'humanit&eacute; sera anim&eacute; d'une nouvelle morale et soumis &agrave; un d&eacute;terminisme
+plus spirituel, ce jour-l&agrave; il sera impossible de confier &agrave; n'importe
+quelle forme politique la charge et la responsabilit&eacute; d'une limitation
+aussi grande et d'une domination aussi serr&eacute;e. On verra alors se poser
+la question politique de la nouvelle organisation de l'&Eacute;tat. C'est l&agrave;
+une pr&eacute;occupation qui a &eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute;e pendant des si&egrave;cles comme la
+fonction la plus &eacute;lev&eacute;e et la plus importante de la pens&eacute;e th&eacute;orique, de
+la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, d&egrave;s le d&eacute;but
+de l'&eacute;poque m&eacute;caniste et nationaliste, une affaire de routine historique
+et ethnique, d'&eacute;quilibre entre la tradition et l'utilit&eacute; du jour.</p>
+
+<p>Si, pour rem&eacute;dier &agrave; l'absence de frein et de direction qui caract&eacute;rise
+encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut
+rattacher celui-l&agrave; et ceux-ci &agrave; l'absolu et au transcendant, les
+transformer conform&eacute;ment &agrave; une nouvelle morale et &agrave; des m&#339;urs nouvelles,
+on est oblig&eacute; de convenir qu'un &Eacute;tat se r&eacute;clamant de la tradition et
+vivant au jour le jour ne saurait suffire &agrave; cette t&acirc;che. Aussi notre
+expos&eacute; comporte-t-il une suite qui doit &ecirc;tre consacr&eacute;e au chemin
+politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a
+son point de d&eacute;part dans la loi de l'&acirc;me et aboutit &agrave; la loi de la
+responsabilit&eacute; et &agrave; la conception d'une vie consacr&eacute;e &agrave; la recherche,
+non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>LE CHEMIN DE LA VOLONT&Eacute;</h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; je me propose de m'engager dans le troisi&egrave;me chemin, qui
+est celui de la volont&eacute;, de la volont&eacute; collective, base et mobile de
+toute activit&eacute; politique, je dois faire une confession personnelle, et
+ce sera pour la premi&egrave;re fois depuis des ann&eacute;es que je parlerai de
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'&eacute;cris ces mots dans l'apr&egrave;s-midi du 31 juillet 1916, la veille du
+deuxi&egrave;me anniversaire de la guerre europ&eacute;enne. Dans des milliers de
+villes seront lues et &eacute;cout&eacute;es des r&eacute;flexions fi&egrave;res et graves,
+s&eacute;rieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la
+lassitude s'&eacute;vanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de
+puissance et de bonheur.</p>
+
+<p>Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fen&ecirc;tre j'aper&ccedil;ois
+dans le lointain les pr&eacute;s bleu&acirc;tres, les champs d'un blond p&acirc;le, la
+ligne de collines &agrave; l'horizon. La moisson est abondante, et
+l'approvisionnement de l'ann&eacute;e est assur&eacute;. Au dehors, sur les fronti&egrave;res
+sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit
+de nouveau, nous dit-on; cette attaque &eacute;tait d'ailleurs la derni&egrave;re;
+apr&egrave;s elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est
+que les partis en pr&eacute;sence luttent pour le <i>comment</i>, et non pour le
+<i>si</i>.</p>
+
+<p>Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis s&eacute;par&eacute; de la mani&egrave;re de
+penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un &eacute;v&eacute;nement salutaire.</p>
+
+<p>Il y a des ann&eacute;es que j'ai aper&ccedil;u le cr&eacute;puscule du peuple et que je l'ai
+d&eacute;nonc&eacute; par la parole et par la plume. J'en ai aper&ccedil;u les signes dans
+l'insolente d&eacute;bauche qui s'&eacute;tale dans les rues des grandes villes, dans
+l'arrogance de la vie mat&eacute;rialis&eacute;e, dans la folie des milliards de la
+f&ecirc;te s&eacute;culaire de 1813, dans l'ironie des &eacute;pigrammes historiques de
+K&#339;penick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre
+bourgeoisie fuyant les responsabilit&eacute;s, noy&eacute;e dans les affaires. Un an
+avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la derni&egrave;re fois, attir&eacute;
+l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non
+parce qu'il &eacute;tait une n&eacute;cessit&eacute; politique, mais en vertu d'une loi
+transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous
+les coups.</p>
+
+<p>Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche
+et heureux de vivre, r&eacute;pondait avec joie &agrave; l'appel de la guerre. Les
+vivants et ceux qui &eacute;taient d&eacute;j&agrave; marqu&eacute;s pour la mort, en habits clairs,
+l'&#339;il joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et &agrave;
+l'apog&eacute;e de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout &agrave;
+coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est r&eacute;pandu qu'un espion
+russe a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; sur les marches de la cath&eacute;drale; d&eacute;guis&eacute; en facteur
+des postes, il a &eacute;t&eacute; trouv&eacute; porteur de projectiles. Mais les yeux ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; s'&eacute;claircir, la haine disparut dans la tension
+extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la
+lutte.</p>
+
+<p>Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais
+cet enivrement m'&eacute;tait apparu comme une f&ecirc;te de la mort, comme le
+pr&eacute;lude symphonique d'une trag&eacute;die que je devinais obscure et terrible,
+d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Et pendant que se d&eacute;roulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on
+s'approchait de Paris et qu'on commen&ccedil;ait &agrave; entretenir un second
+couronnement victorieux &agrave; Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est
+de nous sauver de la d&eacute;tresse, de l'&eacute;treinte de fer, de la haine
+mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je si&eacute;geais alors au
+minist&egrave;re de la Guerre, pour aider de mes conseils &agrave; neutraliser les
+effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs
+trompeurs qui me font exag&eacute;rer les pr&eacute;occupations que j'avais &agrave; cette
+&eacute;poque-l&agrave;, je rappellerai seulement les mesures qui, propos&eacute;es par moi,
+ont &eacute;t&eacute; appliqu&eacute;es pendant des ann&eacute;es avec une efficacit&eacute; &agrave; laquelle des
+experts ont rendu justice.</p>
+
+<p>Je croyais, et j'y crois encore, &agrave; la possibilit&eacute; d'un salut honorable
+et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas
+plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre
+histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient
+ma croyance &eacute;taient d'ordre, non politique et militaire, mais
+transcendant.</p>
+
+<p>Je ne crois pas &agrave; notre droit, ni au droit de qui que ce soit de
+r&eacute;genter d&eacute;finitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple
+n'avons m&eacute;rit&eacute; ce droit. Aucun titre ne nous autorise &agrave; r&eacute;gler les
+destin&eacute;es du monde, car nous n'avons pas encore appris &agrave; r&eacute;gler les
+n&ocirc;tres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilis&eacute;es de la
+terre nos pens&eacute;es et nos sentiments, car quelles que soient les
+faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque
+encore, &agrave; nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Je crois fermement et avec certitude &agrave; une heureuse issue; mais je
+redoute ce qui viendra apr&egrave;s. Car cette guerre n'est pas un
+commencement, mais une fin, et elle laissera apr&egrave;s elle des ruines. Et
+tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,
+&Eacute;glises. Si toute d&eacute;cadence ne portait en elle les germes d'une vie
+nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie
+nouvelle ne peut r&eacute;sulter que du r&eacute;veil de l'&acirc;me, et ce r&eacute;veil est
+annonc&eacute;; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que
+tous les autres sont &eacute;cras&eacute;s sous les pieds. Si nul de nous autres
+vivants ne doit voir la r&eacute;alisation de la promesse, en quoi cela
+importe-t-il?</p>
+
+<p>Cela importe beaucoup et peu: nous sommes s&ucirc;rs de l'avenir, mais nous
+mourrons comme une g&eacute;n&eacute;ration de transition, comme une g&eacute;n&eacute;ration
+sacrifi&eacute;e, destin&eacute;e &agrave; servir d'engrais, indigne de voir la moisson.</p>
+
+<p>Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives
+d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre
+royaume de la pens&eacute;e, dans lequel nous avons &eacute;volu&eacute;, aux mis&egrave;res du
+jour. Il est impossible de se soustraire &agrave; l'obligation de rattacher &agrave;
+la r&eacute;alit&eacute; les ensembles d'id&eacute;es dont l'objectif et la possibilit&eacute; de
+r&eacute;alisation ne sont li&eacute;s &agrave; aucune &eacute;poque d&eacute;termin&eacute;e; car si ces id&eacute;es
+sont vraies, il faut, alors m&ecirc;me qu'elles semblent en contradiction avec
+ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du pr&eacute;sent, les
+joints, pratiquer les br&egrave;ches par o&ugrave; puisse p&eacute;n&eacute;trer le premier souffle
+du monde nouveau. C'est l&agrave; un travail p&eacute;nible, un travail de recherche
+portant sur le donn&eacute;, sur ce qui est li&eacute; au temps, au lieu, au hasard,
+un travail au cours duquel on perd parfois la nettet&eacute; des id&eacute;es, le
+contact avec l'air. Ce travail exige des instruments r&eacute;sistants; frapper
+les murs de coups l&eacute;gers, en personnes bien &eacute;lev&eacute;es, ne suffit plus; la
+hache devra s'attaquer &agrave; beaucoup de choses devenues ch&egrave;res.</p>
+
+<p>Puisque, en quittant la lumi&egrave;re du jour pour descendre dans les
+bas-fonds, on &eacute;prouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque
+inhumain de montrer aujourd'hui &agrave; un peuple, le plus pur de tous, &agrave; un
+peuple couvert de plaies saignantes, transform&eacute; en une arm&eacute;e et
+accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,
+disons-nous, de lui parler avec une duret&eacute; qui ressemble &agrave; de
+l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui r&eacute;v&eacute;lant les
+c&ocirc;t&eacute;s sombres et d&eacute;fectueux de son &ecirc;tre? N'est-il pas plus dur encore,
+alors que la tr&ecirc;ve de Dieu p&eacute;niblement maintenue s'est transform&eacute;e en
+une guerre de tous contre tous, d'&eacute;lever la voix, non pour annoncer la
+paix, mais pour condamner des &#339;uvres et des valeurs qui semblaient
+&eacute;ternelles?</p>
+
+<p>Pendant une ann&eacute;e, cette douloureuse r&eacute;flexion m'avait emp&ecirc;ch&eacute; de
+continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir
+m'oblige &agrave; ne pas taire ce qui m'est dict&eacute; par ma conscience, et parce
+que dans le d&eacute;saccord entre une consid&eacute;ration relative et une aspiration
+absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas
+conduire &agrave; l'injustice.</p>
+
+<p>Il nous faut &eacute;lucider une s&eacute;rie de questions pr&eacute;alables qui n'ont pu
+qu'&ecirc;tre effleur&eacute;es pr&eacute;c&eacute;demment.</p>
+
+<p>1. <i>Tradition et id&eacute;al.</i>&mdash;Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,
+dans les questions politiques, de la seule m&eacute;thode historique. Aussi ne
+serait-il peut-&ecirc;tre pas hors de propos de combattre cette m&eacute;thode, en
+l'opposant &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans la mesure o&ugrave; nos fins g&eacute;n&eacute;ralement reconnues ne repr&eacute;sentent pas
+uniquement des int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels d&eacute;guis&eacute;s, elles ne sont pas le produit
+du travail h&eacute;r&eacute;ditaire d'esprits politiques qui, dans les pays
+occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays
+orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles r&eacute;sultent uniquement
+de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis
+sont jeunes, d&eacute;pourvus d'exp&eacute;rience responsable, absorb&eacute;s par des
+int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours
+d&eacute;fendu une forme de gouvernement d&eacute;termin&eacute;e, n'a &eacute;t&eacute; elle-m&ecirc;me jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent qu'un parti.</p>
+
+<p>Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en
+opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme
+d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la r&eacute;alit&eacute;. Son
+v&eacute;hicule consiste dans la d&eacute;monstration, qui est &agrave; l'oppos&eacute; de
+l'instinct ind&eacute;montrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il
+s'agit moins de savoir si un fait donn&eacute; est vrai que de savoir lequel de
+deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits pr&eacute;sente plus d'importance
+ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et
+chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura
+souvent l'occasion, lui aussi, dans la sph&egrave;re de son travail, de faire
+des pes&eacute;es, comme dans les cas o&ugrave; il s'agit de probabilit&eacute;s
+documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacr&eacute;s
+et admis, la pes&eacute;e &eacute;tant pour lui un exp&eacute;dient auxiliaire, et non un
+proc&eacute;d&eacute; fondamental.</p>
+
+<p>Or, bien qu'important, le proc&eacute;d&eacute; de la pes&eacute;e n'est pas le proc&eacute;d&eacute;
+ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi
+des fins qui sont donn&eacute;es, non par la recherche et l'&eacute;rudition, mais par
+une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou
+inconsciente. Des connaissances solides, une bonne m&eacute;moire et des
+m&eacute;thodes de pens&eacute;e typiques et &eacute;prouv&eacute;es sont, pour le savant, des
+moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que
+des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits
+incessamment renouvel&eacute;s, sa m&eacute;moire doit &agrave; chaque instant se vider et se
+remplir de nouveau. Les m&eacute;thodes qui pr&eacute;sident &agrave; sa pens&eacute;e et &agrave; ses
+d&eacute;cisions doivent &agrave; tout instant changer, et souvent &agrave; l'improviste, car
+son activit&eacute; est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver
+une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas
+fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre d&eacute;pendant de la
+pens&eacute;e des autres et des mat&eacute;riaux accumul&eacute;s par d'autres ne pourrait
+que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour
+la recherche ne peut que voir un &eacute;l&eacute;ment irrationnel, une preuve de
+pr&eacute;somption dans la tension constante qui aboutit &agrave; des r&eacute;solutions
+ind&eacute;montrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de
+la cr&eacute;ation artistique que de l'&eacute;rudition.</p>
+
+<p>Lorsque le savant veut se livrer &agrave; l'action politique, il doit chercher
+&agrave; d&eacute;duire ses fins de ce qui est donn&eacute;, et cela, par exemple, sous la
+forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces
+m&eacute;thodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de
+grands &eacute;carts: &agrave; chaque instant donn&eacute;, la direction, par de l&eacute;g&egrave;res
+oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point z&eacute;ro, sans jamais
+l'atteindre.</p>
+
+<p>Au point de vue subjectif, la politique des savants appara&icirc;t comme une
+tendance avou&eacute;e &agrave; se conformer &agrave; la tradition, &agrave; tout d&eacute;duire de
+conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;
+elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est imm&eacute;diat et pour
+l'id&eacute;al, lequel est volontiers qualifi&eacute; de dogmatique et de sp&eacute;culatif.</p>
+
+<p>&Agrave; premi&egrave;re vue, la continuit&eacute; du pass&eacute; semble justifier la conception
+politique des historiens &eacute;rudits. Mais il y a l&agrave; une triple illusion
+optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble
+rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en
+attribuant un caract&egrave;re local et historique m&ecirc;me aux faits paradoxaux.
+Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont
+d&eacute;truits, la campagne de Russie de Napol&eacute;on sera peut-&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e,
+dans sa paradoxalit&eacute;, comme un mythe solaire; mais &agrave; nous, qui en
+connaissons les d&eacute;tails, elle appara&icirc;t comme une entreprise fran&ccedil;aise
+par excellence. En deuxi&egrave;me lieu, la continuit&eacute; elle-m&ecirc;me est une
+illusion, car on ne l'&eacute;tablit qu'apr&egrave;s coup. Lorsque quelqu'un attend
+l'&eacute;panouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'apr&egrave;s le
+tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est
+seulement lorsqu'il se trouve en pr&eacute;sence du fait accompli que la
+n&eacute;cessit&eacute; de la forme et de la couleur voulues par la nature lui
+appara&icirc;t &eacute;vidente. Il aper&ccedil;oit <i>a posteriori</i> une continuit&eacute; qui lui
+semble univoque, jusqu'&agrave; ce qu'il ait constat&eacute; qu'une plante de la m&ecirc;me
+esp&egrave;ce peut donner une vari&eacute;t&eacute; de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule
+et m&ecirc;me fonction est susceptible d'aboutir &agrave; des r&eacute;sultats multiples.
+Et, enfin, le coup d'&#339;il r&eacute;trospectif modifie les pr&eacute;misses. Lorsqu'il
+se produit quelque chose d'absolument impr&eacute;vu, il est facile au
+spectateur de d&eacute;couvrir, dans les nuages qui recouvrent les &eacute;v&eacute;nement
+ant&eacute;c&eacute;dents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici &eacute;chapp&eacute; au regard
+et qui, une fois d&eacute;couvertes, transforment et le pass&eacute; et ses pr&eacute;misses.
+L'image du pr&eacute;sent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,
+et le pass&eacute; lui-m&ecirc;me, si objectif en apparence, est sujet aux
+changements.</p>
+
+<p>Objectivement consid&eacute;r&eacute;, le traditionalisme est l'&eacute;l&eacute;ment d'inertie et,
+comme tel, l&eacute;gitime. La labilit&eacute; des institutions et des destin&eacute;es d'un
+peuple ne doit pas d&eacute;passer un certain degr&eacute;, faute de quoi nous aurions
+le tableau d'une r&eacute;publique n&egrave;gre. Sans doute, les profondes racines de
+l'int&eacute;r&ecirc;t suffisent &agrave; maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter
+l'action retardante de la tradition, le degr&eacute; d'inertie augmente, et
+lorsque la tradition devient pr&eacute;dominante, le syst&egrave;me se survit &agrave;
+lui-m&ecirc;me. Quand ce cas se pr&eacute;sente dans un pays comme le n&ocirc;tre, qui
+manque d&eacute;j&agrave; d'initiative politique et ne poss&egrave;de pas assez d'imagination
+pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'id&eacute;alisme
+sp&eacute;culatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui
+existe.</p>
+
+<p>Et c'est en ceci que se r&eacute;sout l'antinomie entre la tradition et l'id&eacute;e:
+la tradition aura toujours la force mat&eacute;rielle n&eacute;cessaire pour attirer &agrave;
+son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'id&eacute;e et pour assurer ainsi
+la continuit&eacute; du devenir; quant aux &eacute;l&eacute;ments ayant leur source dans les
+id&eacute;es, quelque abstraits et inaccoutum&eacute;s qu'ils puissent para&icirc;tre, ils
+sont destin&eacute;s &agrave; insuffler de nouvelles tendances &agrave; ce qui est p&eacute;trifi&eacute;
+et ossifi&eacute;.</p>
+
+<p>2. La notion allemande de la libert&eacute;, qui est, elle aussi, un produit de
+l'&eacute;rudition, signifie, lorsqu'on la d&eacute;pouille de son appareil
+m&eacute;taphysique, &agrave; peu pr&egrave;s ceci: &laquo;Tu ne dois pas d&eacute;sirer la licence
+effr&eacute;n&eacute;e; entre celle-ci et la libert&eacute; il y a la limitation organique;
+tu n'es soumis &agrave; aucune autre restriction qu'&agrave; cette limitation
+organique, voulue de Dieu&raquo; (Ce syllogisme est rarement d&eacute;montr&eacute; et, le
+plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas
+autrement ailleurs). &laquo;Si tu es p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de cette v&eacute;rit&eacute;, tu poss&egrave;des la
+libert&eacute; int&eacute;rieure; il te reste, en outre, la libert&eacute; transcendantale,
+morale, esth&eacute;tique et religieuse.&raquo;</p>
+
+<p>Il est certain qu'on peut, &agrave; l'aide de cet encha&icirc;nement d'id&eacute;es,
+justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,
+l'absolutisme, le servage, le <i>sweating system</i> et les exc&egrave;s coloniaux,
+car n'avons-nous pas la proposition interm&eacute;diaire, en vertu de laquelle
+les individus soumis &agrave; la tutelle se voient accorder la libert&eacute;
+transcendante? Mais ce qui est d&eacute;cisif dans cette proposition, c'est la
+notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion re&ccedil;oit des
+partisans de ce raisonnement une interpr&eacute;tation tr&egrave;s &eacute;tendue, c'est
+qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la d&eacute;pendance
+h&eacute;r&eacute;ditaire d'homme &agrave; homme, de classe &agrave; classe, de religion &agrave; religion,
+et m&ecirc;me, &agrave; l'occasion, de peuple &agrave; peuple.</p>
+
+<p>Mais si la d&eacute;pendance soi-disant voulue de Dieu n'a en r&eacute;alit&eacute; rien
+d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se
+laisse ramener &agrave; aucune notion de libert&eacute;, quelque philosophiquement
+qu'elle soit con&ccedil;ue; et le caract&egrave;re intol&eacute;rable de la contrainte
+s'accentue, en m&ecirc;me temps que l'arbitraire ne trouve plus sa
+justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Les savants professionnels, ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui ont cr&eacute;&eacute; la notion
+allemande de libert&eacute;, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa
+casuistique et ses crit&egrave;res, il est tr&egrave;s instructif d'examiner, dans
+leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques
+de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement
+fonction de l'estime dont il jouit aupr&egrave;s de ses pairs. Il ne d&eacute;pend ni
+d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la l&eacute;gislation et des
+r&egrave;gles auxquelles ob&eacute;issent les industriels, ni de parlements, de chefs
+et de souverains comme l'homme d'&Eacute;tat, ni d'une classe d'entrepreneurs,
+comme le prol&eacute;taire. Intellectuellement et socialement, le savant vit
+dans une r&eacute;publique de savants, dans une sorte d'&Eacute;tat dans l'&Eacute;tat, dans
+lequel ne p&eacute;n&egrave;trent que la Providence, la l&eacute;gislation fiscale et la tr&egrave;s
+douce autorit&eacute; du ministre des cultes. Une large autorit&eacute; sur ceux qui
+sont au-dessous assure la r&eacute;putation de la chaire; des relations
+cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la
+chaire les honneurs acad&eacute;miques, les faveurs de la Cour et une influence
+politique. Flottant ainsi &agrave; l'&eacute;tat d'&eacute;quilibre &eacute;lastique &agrave; l'int&eacute;rieur
+du corps fluide de la soci&eacute;t&eacute;, nos savants sont d&eacute;pourvus de tout
+d&eacute;sir, et leur situation peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme la parfaite
+expression de la libert&eacute; politique. Ici une contrainte organique se
+montre compatible avec la mobilit&eacute; spirituelle et civique; l'autorit&eacute; et
+la domination avec une subordination tol&eacute;rable. Faire l'&eacute;loge de la
+carri&egrave;re d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la libert&eacute;
+allemande.</p>
+
+<p>Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas &agrave; craindre, que le
+savant se d&eacute;clare un jour embarrass&eacute; pour formuler son avis sur
+l'interpr&eacute;tation de la notion de libert&eacute; dans un cas donn&eacute;: quelle
+possibilit&eacute; aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?</p>
+
+<p>Sans doute, le crit&egrave;re de la contrainte organique n'a rien d'absolu;
+mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une
+contrainte cesse d'&ecirc;tre organique, lorsqu'elle n'est plus n&eacute;cessaire. Et
+elle n'est plus n&eacute;cessaire, lorsqu'il est possible de d&eacute;montrer qu'on
+peut atteindre le m&ecirc;me but avec des moyens moins limit&eacute;s. Mais le but
+d&eacute;coule de notre mani&egrave;re de concevoir le monde, c'est-&agrave;-dire de la
+conception qui forme l'instance d&eacute;cisive, parce que, ind&eacute;pendante des
+d&eacute;sirs et int&eacute;r&ecirc;ts personnels, elle est dict&eacute;e par la profonde
+conviction qui r&eacute;side dans le c&#339;ur des hommes.</p>
+
+<p>Mais, dirait-on, &agrave; remplacer l'&eacute;nigme de la libert&eacute; par l'&eacute;nigme de la
+conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
+beaucoup, car &agrave; partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
+juriste et l'administrateur qui sont charg&eacute;s de se prononcer sur ce qui
+est libert&eacute; ou oppression: c'est l'homme d'&Eacute;tat pratique qui est appel&eacute;
+&agrave; d&eacute;cider si les cha&icirc;nes sont indispensables et qui emprunte ses
+lumi&egrave;res &agrave; ceux qui ont cr&eacute;&eacute; et adopt&eacute; la conception du monde donn&eacute;e.
+Toute contrainte individuelle cesse alors d'&ecirc;tre une fin en soi, voulue
+de Dieu, intangible. Le probl&egrave;me de la libert&eacute; redevient vivant; il
+devient le probl&egrave;me du d&eacute;veloppement et des faits les plus &eacute;lev&eacute;s de
+notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus &ecirc;tre
+renvoy&eacute; du seuil, au nom d'une conscience morale sup&eacute;rieure: c'est aux
+privil&eacute;gi&eacute;s et aux favoris&eacute;s qu'incombe la t&acirc;che de justifier par des
+preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
+conception du monde n'est pas un ensemble d'int&eacute;r&ecirc;ts quelconque ayant
+re&ccedil;u une certaine interpr&eacute;tation: elle est une croyance harmonieuse,
+formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
+de plus profond&eacute;ment humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
+en brandissant l'&eacute;p&eacute;e de sa puissance, d&eacute;fend le droit &agrave; la violence et
+se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'ar&egrave;ne o&ugrave; se combattent
+les int&eacute;r&ecirc;ts. Il peut recruter des complices ayant les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts
+que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.</p>
+
+<p>De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
+s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
+conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
+consid&eacute;r&eacute;, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
+C'est ce qui explique la belle unit&eacute; de sentiments que fait na&icirc;tre cette
+conception et la force &eacute;ducative des convictions qu'elle comporte. Pour
+justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
+cercle des v&eacute;rit&eacute;s &eacute;vang&eacute;liques, s'abstraire des sentiments du
+christianisme du moyen &acirc;ge, pour se placer sur le terrain des int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>En opposition avec la mani&egrave;re de penser traditionnelle, cet ouvrage
+cherche &agrave; d&eacute;duire ses postulats, qui d&eacute;passent en partie le domaine de
+la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
+d'une conception du monde formant un ensemble complet et fond&eacute;e sur
+l'essence et le devenir de l'&acirc;me. &Agrave; une r&eacute;serve pr&egrave;s: les t&acirc;ches
+pragmatiques de cette derni&egrave;re partie exigent, si nous voulons p&eacute;n&eacute;trer
+plus profond&eacute;ment la nature des choses et des institutions existantes,
+une pr&eacute;misse empirique. Cette pr&eacute;misse n'est autre que le principe de la
+puissance de l'&Eacute;tat, principe qui ne se pr&ecirc;te pas &agrave; une d&eacute;monstration
+transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisi&egrave;me
+question pr&eacute;alable.</p>
+
+<p>3. La croissance int&eacute;rieure d'un &Eacute;tat exige-t-elle l'accroissement de sa
+puissance ext&eacute;rieure? Si la r&eacute;ponse affirmative &agrave; cette question
+appara&icirc;t toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
+int&eacute;r&ecirc;ts politiques, elle ne peut &ecirc;tre que douteuse au point de vue
+purement humain. Personne ne s'aviserait de m&eacute;priser un citoyen de la
+Conf&eacute;d&eacute;ration Suisse ou des Pays-Bas, parce que son &Eacute;tat n'est pas une
+grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
+appel&eacute; &agrave; prendre part &agrave; des Congr&egrave;s. &Agrave; mesure que se poursuivra le
+morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
+cas o&ugrave; des &Eacute;tats moyens, petits, voire insignifiants seront plus
+vivement sollicit&eacute;s par les grandes Puissances que les &Eacute;tats
+imp&eacute;rialistes, difficiles &agrave; mettre en mouvement, et cela parce qu'il
+suffit souvent d'un tr&egrave;s petit poids pour r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre dans les
+conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
+quelques g&eacute;n&eacute;rations, on verra se produire une telle mobilit&eacute; de groupes
+d'&Eacute;tats, l&acirc;ches ou serr&eacute;s, qu'&agrave; l'exception de quelques rares &Eacute;tats
+strictement nationaux, chaque nationalit&eacute; formera une sorte d'unit&eacute;
+fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
+c'est seulement dans la mesure o&ugrave; elle fera partie d'une de ces
+combinaisons que chacune de ces unit&eacute;s jouira d'une puissance en rapport
+avec ses conditions g&eacute;ographiques et physiques.</p>
+
+<p>On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'apr&egrave;s laquelle
+il existerait, dans l'&eacute;conomie spirituelle du monde, une culture
+tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
+&ecirc;tre import&eacute;e et implant&eacute;e partout. La civilisation poss&egrave;de une force
+d'extension et d'expansion qui repose sur l'unit&eacute;, la similitude du
+genre de vie. Mais la culture ne poss&egrave;de pas de force de ce genre, car
+elle exprime pr&eacute;cis&eacute;ment l'originalit&eacute; et l'unit&eacute; d'un ensemble de
+manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
+toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, &eacute;tait &agrave;
+l'&eacute;poque de son apog&eacute;e, le patrimoine d'une population libre, moins
+nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Apr&egrave;s la
+disparition physique de ses cr&eacute;ateurs, cette culture est devenue la
+ma&icirc;tresse de leurs vainqueurs et s'est &eacute;tendue, sans propagande, au-del&agrave;
+de l'Europe, jusqu'en Chine, en Am&eacute;rique et en Australie. La culture
+morale de la Palestine s'est empar&eacute;e du monde apr&egrave;s l'extinction
+politique du pays o&ugrave; elle est n&eacute;e, et cela tant qu'elle n'&eacute;tait li&eacute;e &agrave;
+aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence &agrave;
+trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
+presque que le ph&eacute;nom&egrave;ne de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
+l'horizon qu'au moment o&ugrave; il dispara&icirc;t. Mais il est certain que ce
+ph&eacute;nom&egrave;ne n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a d&eacute;pass&eacute;
+l'&eacute;poque de son &eacute;panouissement, elle n'est plus capable, &agrave; moins de
+renouveler compl&egrave;tement son sang, que de se r&eacute;p&eacute;ter, se parodier
+elle-m&ecirc;me; mais ce qu'elle a cr&eacute;&eacute; entre dans la conscience de l'esprit
+plan&eacute;taire, malgr&eacute; la destruction de parchemins, de bronzes et de
+pierres.</p>
+
+<p>L'essor de la vie reste cependant irr&eacute;pressible. Mais si toute cr&eacute;ature
+a une vie limit&eacute;e, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
+esprit, exprime visiblement sa volont&eacute; de vivre par la croissance et la
+multiplication. La croissance implique la volont&eacute; de la destruction, car
+la vie se maintient par la mort, et seule l'&acirc;me, d&egrave;s sa premi&egrave;re
+&eacute;bauche, &eacute;chappe par l'amour &agrave; cette loi originelle. Des esprits
+collectifs qui, comme ceux des nations, pr&eacute;sentent un degr&eacute; de
+constitution &eacute;lev&eacute;, sont jeunes, de centaines de milliers d'ann&eacute;es plus
+jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
+hommes; et alors m&ecirc;me qu'on r&eacute;ussirait un jour &agrave; purifier leur
+vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
+pacifique ou passionn&eacute;e pour les moyens n&eacute;cessaires &agrave; la vie fournira
+ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irr&eacute;futable et de
+ce vouloir-vivre et du droit &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la fa&ccedil;on combative
+dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa d&eacute;fense, l'&eacute;volution
+s&eacute;culaire de la vie des peuples, &eacute;volution dont il nous est impossible
+de faire abstraction, nous oblige &agrave; reconna&icirc;tre aux nations le droit
+d'aspirer &agrave; l'accroissement de leur puissance.</p>
+
+<p>Nous devons maintenant caract&eacute;riser la manifestation de la volont&eacute; de
+puissance, propre &agrave; notre &eacute;poque. Sa d&eacute;signation par les deux tendances
+du nationalisme et de l'imp&eacute;rialisme peut &ecirc;tre maintenue, bien que ces
+tendances n'expriment que le double aspect de la m&eacute;canisation de la vie
+politique.</p>
+
+<p>Vers la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, un mouvement qui avait dur&eacute; depuis un
+millier d'ann&eacute;es a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
+population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
+l'histoire avait &eacute;t&eacute; exclusivement celle de la couche sup&eacute;rieure. Ce qui
+se passait dans la couche inf&eacute;rieure &eacute;tait soustrait &agrave; l'histoire, comme
+chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons &agrave; peu pr&egrave;s
+rien de la vie et des origines de ces hommes inf&eacute;rieurs, non-libres,
+qui n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas nombreux au d&eacute;but de l'&eacute;poque historique,
+mais se sont multipli&eacute;s plus rapidement que leurs ma&icirc;tres, en absorbant,
+entre autres, les &eacute;l&eacute;ments prol&eacute;tariaris&eacute;s de la couche sup&eacute;rieure. De
+leur mani&egrave;re de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
+est pour la plupart n&eacute;gatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
+volont&eacute; politique. Plus ou moins prot&eacute;g&eacute;s par l'&Eacute;tat ou priv&eacute;s de
+droits, ils constituaient une propri&eacute;t&eacute;. Que leur ma&icirc;tre f&ucirc;t un Italien,
+un Fran&ccedil;ais, un Polonais ou un Su&eacute;dois, qu'il f&ucirc;t un seigneur ou un
+prince de l'&Eacute;glise originaire du pays ou &eacute;tranger au pays, peu leur
+importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
+qualifient cet &eacute;tat de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
+malgr&eacute; les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
+prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient &ecirc;tre vendus comme une
+marchandise et que leurs propri&eacute;taires les traitaient parfois tout
+simplement de canaille, sans attacher &agrave; ce mot un sens p&eacute;joratif.</p>
+
+<p>Ce sont les descendants de ces hommes inf&eacute;rieurs qui, pour la plus
+grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
+ont d&eacute;truit le vernis dont les couches sup&eacute;rieures, d'origine
+germanique, ont couvert les pays europ&eacute;ens, ils ont d&eacute;germanis&eacute; les
+peuples et cr&eacute;&eacute; une nouvelle communaut&eacute; de caract&egrave;re qui se manifesta
+dans l'aspect ext&eacute;rieur, dans la formation intellectuelle et dans le
+genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
+nouvelles formes de pens&eacute;e de l'&eacute;poque m&eacute;canis&eacute;e, ils ont invent&eacute; de
+nouvelles langues, de nouveaux arts et m&eacute;tiers, de nouvelles conceptions
+de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
+l'ob&eacute;issance disciplin&eacute;e, dans l'activit&eacute; d&eacute;pourvue de tout cachet
+d'individualit&eacute;. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
+erron&eacute;e quant &agrave; l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
+responsables des r&eacute;volutions spirituelles les plus violentes de notre
+&eacute;poque et des &eacute;poques pr&eacute;c&eacute;dentes: c'est qu'on se rendait compte que la
+mani&egrave;re de penser des Juifs s'harmonisait singuli&egrave;rement avec celle de
+l'&eacute;poque m&eacute;canis&eacute;e. Mais ce serait faire des Juifs les ma&icirc;tres du monde
+et consid&eacute;rer les peuples europ&eacute;ens comme d&eacute;pourvus de toute valeur que
+d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le m&eacute;rite et le tort
+de la m&eacute;canisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
+pas et &agrave; des &eacute;poques o&ugrave; ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
+mouvement universel dont nous parlons n'est n&eacute; que parce que le monde
+occidental avait chang&eacute; d'aspect; et le monde occidental devait
+fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
+a fait &eacute;clater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
+mince, et qu'une nouvelle population s'&eacute;tait r&eacute;pandue sur l'Occident,
+pour la premi&egrave;re fois depuis la grande migration des peuples.</p>
+
+<p>Notre historiographie, se souvenant de la prosp&eacute;rit&eacute; qu'elle devait &agrave; la
+protection officielle, envisage la R&eacute;volution Fran&ccedil;aise principalement &agrave;
+travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la consid&eacute;rer comme un
+ph&eacute;nom&egrave;ne capital de l'histoire de la population, elle y voit un
+incident historique de nature suspecte, occasionn&eacute; par de mauvaises
+affaires et une mauvaise r&eacute;colte, provoqu&eacute; par la pl&egrave;be d'une grande
+ville; et elle la d&eacute;crit comme un &eacute;v&eacute;nement malheureux qui a &eacute;t&eacute; suivi
+d'une s&eacute;rie d'exp&eacute;riences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
+pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. &Agrave; cette
+mani&egrave;re de voir, qui vise principalement &agrave; l'intimidation, s'oppose
+toujours la conception d'apr&egrave;s laquelle le bouleversement en question
+signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
+dire, de l'ach&egrave;vement du processus d'intervention des couches sociales
+en France. Cette explosion a provoqu&eacute; des d&eacute;tonations successives dans
+les pays voisins et a eu pour cons&eacute;quence indirecte l'&eacute;tablissement d'un
+nouvel &eacute;quilibre, m&ecirc;me dans des pays autres que la France.</p>
+
+<p>Ce qui est tr&egrave;s sp&eacute;cifique de notre caract&egrave;re allemand, c'est que nous
+n'avons &eacute;prouv&eacute; les effets de ce grand &eacute;v&eacute;nement que d'une fa&ccedil;on
+indirecte, que la r&eacute;volution est rest&eacute;e chez nous &agrave; l'&eacute;tat latent et ne
+s'est manifest&eacute;e que sporadiquement par des &eacute;chauffour&eacute;es et des
+congr&egrave;s, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est l&agrave; une
+preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilit&eacute;
+politique, d&eacute;faut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
+une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
+soit, l'interversion des couches sociales s'est produite &eacute;galement chez
+nous, et c'est sur elle que repose le ph&eacute;nom&egrave;ne qui nous occupe ici: le
+nationalisme.</p>
+
+<p>La couche sup&eacute;rieure de la population europ&eacute;enne, d'origine germanique,
+&eacute;tait homog&egrave;ne, en vertu d'une sorte de parent&eacute; internationale, dans le
+genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
+les familles de haute noblesse, par-del&agrave; les fronti&egrave;res et malgr&eacute; les
+diff&eacute;rences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
+actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
+conna&icirc;t qu'une fronti&egrave;re, laquelle leur est d'ailleurs impos&eacute;e par les
+lois r&eacute;gissant leur constitution int&eacute;rieure: la fronti&egrave;re qui les s&eacute;pare
+des classes inf&eacute;rieures. C'est seulement lorsque, par h&eacute;ritage, par
+mariage ou &agrave; la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
+ces familles ou dynasties se trouve port&eacute;e au pouvoir ou &agrave; la
+souverainet&eacute;, qu'elle s'approprie et pr&eacute;tend &ecirc;tre la seule &agrave;
+repr&eacute;senter toutes les particularit&eacute;s nationales et confessionnelles,
+telles qu'elles sont d&eacute;finies par la convention. Cette libert&eacute; de
+d&eacute;placement dont jouissaient les sup&eacute;rieurs, cette libert&eacute; d'adh&eacute;rer &agrave;
+telle ou telle nation, &agrave; tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
+&agrave; des oppositions d&eacute;coulant de diff&eacute;rences de culture. Partout o&ugrave; ils se
+tournaient, les sup&eacute;rieurs retrouvaient la m&ecirc;me domination spirituelle
+de l'&Eacute;glise, les m&ecirc;mes usages de chevalerie, la m&ecirc;me langue de gens
+raffin&eacute;s, la m&ecirc;me instruction et la m&ecirc;me culture. C'est seulement avec
+l'interversion des couches sociales qu'on a vu na&icirc;tre la bourgeoisie des
+villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'&eacute;tendre
+jusqu'&agrave; la religion.</p>
+
+<p>Lorsque les couches inf&eacute;rieures eurent acquis une influence d&eacute;cisive sur
+les destin&eacute;es des peuples, elles trouv&egrave;rent ces divisions accomplies et
+achev&eacute;es et s'en servirent pour cr&eacute;er le sentiment national. L'homme de
+basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
+tradition: celles de ses p&egrave;res. Tout ce qui est &eacute;tranger lui est
+incompr&eacute;hensible et ha&iuml;ssable. Il entoure de cl&ocirc;tures sa propre maison;
+tout ce qui est au-del&agrave; de ces cl&ocirc;tures excite son m&eacute;pris; la tribu
+voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
+la sienne est son ennemi-n&eacute;. Les &eacute;cailles de la haine aveuglent comme
+celles de l'amour; seul celui qui regarde au-del&agrave; est capable de
+concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
+national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformit&eacute;
+des caract&egrave;res physiques et psychiques ou un &eacute;largissement de l'horizon
+intellectuel; nous autres Allemands commen&ccedil;ons seulement aujourd'hui &agrave;
+poss&eacute;der un sentiment national pur et complet.</p>
+
+<p>Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
+l'exp&eacute;rience consciente ou repr&eacute;sent&eacute;e de l'hostilit&eacute; qui l'oppose aux
+autres peuples. Il est possible, &agrave; l'aide de moyens bien simples, de
+rendre cette exp&eacute;rience agissante &agrave; chaque complication et avant toute
+entr&eacute;e en campagne, et cela bien au-del&agrave; de la limite des faits
+contr&ocirc;lables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
+n'aient laiss&eacute; derri&egrave;re elles ni haines nationales, ni m&ecirc;me, dans
+beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocit&eacute;s
+inconnues et inaccoutum&eacute;es. Il est vrai aussi que nous nous rendons
+difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
+si&egrave;cles n'ont gu&egrave;re &eacute;t&eacute; que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
+d&eacute;pendaient de la volont&eacute; d'un ma&icirc;tre ou de l'apparition d'une com&egrave;te;
+seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
+&ecirc;tre broy&eacute;es et les maisons incendi&eacute;es, aussi bien par le compatriote et
+l'ami que par l'ennemi: c'&eacute;tait le hasard qui d&eacute;cidait.</p>
+
+<p>Ce sont les guerres napol&eacute;oniennes qui ont &eacute;t&eacute; la grande &eacute;cole du
+nationalisme. L'adversaire &eacute;tait un Fran&ccedil;ais infernal, en chair et en
+os, son peuple a caus&eacute; des ravages impitoyables et les arm&eacute;es
+mercenaires de l'Europe &eacute;taient impuissantes &agrave; tenir t&ecirc;te &agrave; la nation
+fran&ccedil;aise arm&eacute;e. Les princes se sont vu oblig&eacute;s de se m&ecirc;ler &agrave; leurs
+peuples, de devenir leurs fr&egrave;res d'armes, tout en se rendant vaguement
+compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
+sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que &laquo;servir la
+r&eacute;volution&raquo;. Mais en France m&ecirc;me, dans le pays qui pendant presque une
+g&eacute;n&eacute;ration enti&egrave;re, a bu &agrave; la coupe de l'enthousiasme national, le
+nationalisme proprement dit &eacute;tait si peu &eacute;veill&eacute;, si peu diff&eacute;renci&eacute; que
+le tzar a &eacute;t&eacute; salu&eacute; comme un lib&eacute;rateur et qu'on n'a gard&eacute; aucune haine
+contre les conqu&eacute;rants de Paris.</p>
+
+<p>Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destin&eacute;es, les
+porteurs de leur id&eacute;al politique. &Agrave; la place de l'ambition et de
+l'arbitraire, ils se sont mis &agrave; exiger la responsabilit&eacute; ou, tout au
+moins, l'affranchissement de la domination &eacute;trang&egrave;re et l'unit&eacute;
+nationale. En Allemagne, l'id&eacute;e d'unit&eacute; n'a trouv&eacute; des partisans que
+dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;e,
+non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, &agrave; la
+suite d'une guerre civile et d'une guerre de conqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle est devenu l'&eacute;poque des grandes
+divisions et unifications nationales. C'est &agrave; ce mouvement que l'Empire
+ottoman &eacute;tait redevable de son existence europ&eacute;enne et africaine, et
+c'est lui qui forme l'&eacute;v&eacute;nement central de la politique occidentale,
+&eacute;v&eacute;nement qui a engendr&eacute; toutes les crises europ&eacute;ennes, &agrave; l'exception du
+r&egrave;glement de comptes franco-allemand. Ne sont rest&eacute;es intactes jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent que les deux agglom&eacute;rations form&eacute;es par la Russie et par
+l'Autriche, chacune cherchant actuellement &agrave; h&acirc;ter par la force la
+d&eacute;sagr&eacute;gation de l'autre.</p>
+
+<p>Ce qui a, plus que tout le reste, contribu&eacute; &agrave; exalter l'id&eacute;e
+nationaliste, ce furent les cons&eacute;quences &eacute;conomiques mondiales du
+processus d'interversion des couches sociales.</p>
+
+<p>L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-&ecirc;tre, le besoin
+croissant de choses ne servant pas &agrave; la satisfaction de n&eacute;cessit&eacute;s
+imm&eacute;diates, tout cela a rendu insuffisante, dans les &Eacute;tats civilis&eacute;s, &agrave;
+population dense, une structure &eacute;conomique reposant sur l'agriculture.
+On commen&ccedil;a &agrave; demander des produits m&eacute;canis&eacute;s, dont la fabrication exige
+des mati&egrave;res premi&egrave;res provenant de toutes sortes de sources min&eacute;rales
+et organiques. Nul pays europ&eacute;en ne poss&egrave;de un sous-sol et un climat
+suffisamment riches et vari&eacute;s, pour pouvoir tirer de ses propres
+ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
+partie, &ecirc;tre achet&eacute;s au dehors et pay&eacute;s. Le paiement s'effectue d'abord
+avec l'exc&eacute;dent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
+pays du continent europ&eacute;en ont encore beaucoup &agrave; acheter et &agrave; payer.
+Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? &Agrave; l'aide du travail
+salari&eacute;. On ach&egrave;te plus de mati&egrave;res premi&egrave;res que n'en exige la propre
+consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
+manufactur&eacute;, compensant ainsi, par la diff&eacute;rence entre la valeur de ce
+produit et celle des mati&egrave;res premi&egrave;res ayant servi &agrave; sa fabrication,
+les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salari&eacute; du
+monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
+dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
+commun, il en r&eacute;sulte une concurrence de tous les pays sur le march&eacute;
+mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
+l'exportation.</p>
+
+<p>Envisag&eacute;e, en effet, au point de vue &eacute;conomique, l'exportation n'est pas
+seulement l'expression de l'avidit&eacute; de l'industriel ou d'une tendance
+irr&eacute;sistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
+un autre but encore, qui consiste &agrave; vendre les produits du travail
+indig&egrave;ne, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
+des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
+dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'&eacute;tranger, se
+sert de machines fabriqu&eacute;es avec du m&eacute;tal de provenance &eacute;trang&egrave;re ou de
+produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
+&eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
+concurrence pour les d&eacute;bouch&eacute;s: les Am&eacute;ricains, parce que leur
+gigantesque Empire continental constitue la seule r&eacute;gion de la Terre qui
+se suffise &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; elle-m&ecirc;me; les Anglais, parce que leurs
+anc&ecirc;tres, devan&ccedil;ant extraordinairement le cours du d&eacute;veloppement, ont
+fond&eacute; un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut d&eacute;sirer et
+accepte tout ce qu'on lui offre; et, en m&ecirc;me temps, le contr&ocirc;le que
+l'Angleterre exer&ccedil;ait sur le commerce europ&eacute;en lui permettait de
+recevoir tous les ans, en marchandises en quantit&eacute; voulue, les int&eacute;r&ecirc;ts
+des capitaux qu'elle avait engag&eacute;s dans les industries d'autres pays.</p>
+
+<p>Il se peut que les autres &Eacute;tats n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
+derniers temps, de la v&eacute;ritable signification de leur concurrence
+acharn&eacute;e pour le march&eacute; du travail (l'action collective ob&eacute;it
+g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; des instincts obscurs et les peuples n'en aper&ccedil;oivent
+qu'apr&egrave;s coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
+pays agissaient conform&eacute;ment aux besoins n&eacute;s des circonstances
+nouvelles.</p>
+
+<p>Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous d&eacute;robe? S'il
+veut nous acheter ce qui lui est n&eacute;cessaire, il faut qu'il le paie cher:
+et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
+lui rendant difficile le paiement par &eacute;change. On appelait cette mani&egrave;re
+d'agir <i>protection du travail national</i> et, effectivement, les syst&egrave;mes
+de droits protecteurs ont pour cons&eacute;quence de consolider les &eacute;conomies
+naissantes et d'am&eacute;liorer les conditions de la vie nationale. La
+concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
+les int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;conomiques: telle fut la forme affective &agrave; laquelle a
+abouti imperceptiblement la logique de la lutte &eacute;conomique.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de mati&egrave;res premi&egrave;res de
+provenance &eacute;trang&egrave;re subsistait, et ce besoin faisait toujours de
+l'acheteur, pouss&eacute; par la n&eacute;cessit&eacute;, un humble solliciteur aupr&egrave;s de son
+cr&eacute;ancier. Seule pouvait rem&eacute;dier &agrave; cette situation la formule anglaise,
+car la formule am&eacute;ricaine restait inaccessible: formule de l'&Eacute;tat
+colonial, affranchi de l'importation &eacute;trang&egrave;re, impliquant la possession
+d'une flotte qui a servi &agrave; acqu&eacute;rir les colonies et sert &agrave; les prot&eacute;ger,
+la possession de routes, de ports et de points d'appui destin&eacute;s &agrave; &eacute;tayer
+l'Empire.</p>
+
+<p>Deux nouvelles notions sont n&eacute;es &agrave; la suite de l'extension &agrave; l'&eacute;conomie
+nationale des formes de vie et de pens&eacute;e m&eacute;canistes: le nationalisme
+&eacute;conomique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
+le march&eacute; limit&eacute; de la plan&egrave;te, avec orientation d'une grande partie de
+la politique ext&eacute;rieure des &Eacute;tats vers des buts &eacute;conomiques;
+l'imp&eacute;rialisme, le besoin insatiable, irr&eacute;sistible d'&eacute;tendre le pouvoir
+de l'&Eacute;tat &agrave; toute r&eacute;gion accessible, chacune pouvant devenir une pierre
+angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'&eacute;change dans l'&eacute;difice
+id&eacute;al de l'universalit&eacute; se suffisant &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le vieil &eacute;difice id&eacute;al de l'&eacute;conomie classique s'&eacute;tait effondr&eacute;. Que
+chacun apporte sa contribution &agrave; l'&eacute;conomie mondiale, en ne produisant
+que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualit&eacute; et
+de prix; qu'un libre &eacute;change de biens, qu'une circulation sans entraves
+soient de nature &agrave; faire rendre au moindre effort les plus grands
+effets: ces principes dogmatiques se trouv&egrave;rent d&eacute;pass&eacute;s. Quel mal y
+a-t-il &agrave; ce qu'un produit soit pay&eacute; plus cher, d&egrave;s l'instant o&ugrave; il est
+fabriqu&eacute; par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays
+&eacute;conomiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il
+dispose des sources de mati&egrave;res premi&egrave;res du monde et peut payer comme
+bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas
+produire assez bon march&eacute; pour vendre &agrave; b&eacute;n&eacute;fice, qu'il vende, &agrave; la
+rigueur, &agrave; perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant
+mieux pour l'acheteur triomphant.</p>
+
+<p>L'imp&eacute;rialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais
+ces tendances dominent compl&egrave;tement la pens&eacute;e politique et, surtout, la
+vie affective de notre &eacute;poque: elles sont la cause interne qui a pr&eacute;par&eacute;
+et provoqu&eacute; la guerre actuelle; elles ont entretenu l'id&eacute;e des
+armements, qui a tenu les &Eacute;tats sur le qui-vive, et l'id&eacute;e de la
+concurrence, qui a aggrav&eacute; la moindre opposition entre peuples &eacute;gaux. Et
+c'est seulement apr&egrave;s la guerre que nous verrons ces tendances atteindre
+leur apog&eacute;e.</p>
+
+<p>Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacr&eacute; &agrave;
+l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que
+ne semblait devoir le comporter notre rapide expos&eacute;. Mais si nous
+l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des
+notions obtenues gr&acirc;ce &agrave; cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour
+l'instant qu'&eacute;tant donn&eacute;e l'action pr&eacute;pond&eacute;rante que ces principes
+peuvent encore exercer pendant une dur&eacute;e ind&eacute;termin&eacute;e et en pr&eacute;sence
+d'une politique visant au r&eacute;alisme, la question relative au besoin de
+puissance des &Eacute;tats ne peut recevoir qu'une solution positive.</p>
+
+<p>Ayant ainsi liquid&eacute; les questions pr&eacute;alables, formul&eacute;es plus haut,
+examinons bri&egrave;vement les tendances politiques que pourra manifester
+l'organisation sociale que nous avons esquiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Chacune des exigences que nous avons formul&eacute;es, en partant de
+consid&eacute;rations d'ordre moral, social et &eacute;conomique, ne peut que
+renforcer la puissance de l'&Eacute;tat et augmenter son ampleur. Ces exigences
+r&eacute;alis&eacute;es, l'&Eacute;tat devient le centre de toute la vie &eacute;conomique; tout ce
+que la soci&eacute;t&eacute; produit et cr&eacute;e ne se fait que par lui et pour lui; il
+dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les
+anciennes puissances purement territoriales; il re&ccedil;oit la plus grande
+partie de l'exc&eacute;dent &eacute;conomique; en lui s'incarne le bien-&ecirc;tre du pays.
+La division en classes &eacute;conomiques et sociales ayant disparu, c'est
+l'&Eacute;tat qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe
+aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se
+multiplient; la production cesse d'&ecirc;tre absurde et la consommation
+d'&ecirc;tre irresponsable, pour &ecirc;tre orient&eacute;es l'une et l'autre dans de
+nouvelles directions, pour &ecirc;tre mises l'une et l'autre au service des
+besoins de conservation et, en cas de n&eacute;cessit&eacute;, des besoins de d&eacute;fense.</p>
+
+<p>C'est que l'&Eacute;tat, devenu l'incarnation visible de la volont&eacute; populaire,
+ne peut pas &ecirc;tre un &Eacute;tat de classe. Si, toutefois, il persiste &agrave;
+accorder sa pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; une classe donn&eacute;e, s'il est gouvern&eacute; par des
+puissances h&eacute;r&eacute;ditaires, m&ecirc;me &agrave; l'exclusion du pouvoir monarchique, le
+manque de libert&eacute; qui en r&eacute;sultera deviendra insupportable, destructif
+de toute vie int&eacute;rieure, plein de dangers pour l'existence ext&eacute;rieure.
+La revendication qui s'&eacute;l&egrave;ve est celle d'un &Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;
+il englobe les organisations dans lesquelles se refl&egrave;te l'originalit&eacute; du
+peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant &agrave; chacune
+la t&acirc;che qui lui convient. Comme dans une maison gouvern&eacute;e d'apr&egrave;s de
+sains principes, le travail, l'autorit&eacute;, les rapports r&eacute;ciproques des
+membres, la responsabilit&eacute;, le sentiment de solidarit&eacute;, la
+confiance,&mdash;tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sph&egrave;re d'action
+propre, sont r&eacute;unis dans une synth&egrave;se harmonieuse. L'&Eacute;tat populaire ne
+ressemble ni &agrave; une usine se composant de propri&eacute;taires qui encaissent
+les revenus, d'employ&eacute;s qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,
+ni &agrave; une colonie o&ugrave;, sous la protection d'une force arm&eacute;e, un groupe
+d'hommes libres r&egrave;gne sur une masse d'ilotes.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni m&ecirc;me &agrave;
+la notion th&eacute;orique de souverainet&eacute; populaire: il semble inutile
+d'insister sur ce fait, &agrave; une &eacute;poque qui conna&icirc;t tous les secrets d'une
+organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait &agrave; confier &agrave; une
+assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale la gestion des affaires ou l'administration d'une
+association ou d'une soci&eacute;t&eacute; par actions? Les unit&eacute;s collectives sont
+des &eacute;l&eacute;ments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas
+particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des
+conceptions s&ucirc;res et solides qu'au bout d'un temps parfois tr&egrave;s long.
+Les administrations et les affaires comportent des t&acirc;ches compliqu&eacute;es,
+exigent une compr&eacute;hension profonde et des d&eacute;cisions promptes qu'on ne
+peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif
+de manifester sa pens&eacute;e et son vouloir les plus profonds par des forces
+qui, brutes au d&eacute;but, ne s'affinent que peu &agrave; peu. Ce n'est pas l'acte
+m&eacute;canique de l'&eacute;lection qui constitue la forme exclusive ou m&ecirc;me
+essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition
+radicale entre le processus organique qui se refl&egrave;te dans la structure
+de tout &ecirc;tre capable de penser, et les actions r&eacute;ciproques qui
+s'exercent entre des &eacute;l&eacute;ments &eacute;trangers les uns aux autres et qui,
+s'opposant sans cesse comme &eacute;l&eacute;ments dirigeants et &eacute;l&eacute;ments dirig&eacute;s,
+finissent par s'&eacute;puiser et s'user r&eacute;ciproquement.</p>
+
+<p>C'est poser une question d&eacute;plac&eacute;e que de demander si l'id&eacute;e de l'&Eacute;tat
+populaire a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute;e ailleurs. Et, de m&ecirc;me, la question de
+savoir si, tout bien consid&eacute;r&eacute;, les affaires vont mieux ou plus mal chez
+tel ou tel autre peuple, ne m&eacute;rite pas une discussion approfondie.
+Chaque peuple cr&eacute;e son pr&eacute;sent et son id&eacute;al et est responsable de l'un
+et de l'autre. Vouloir &eacute;clipser ou supprimer l'id&eacute;al de l'un par la
+r&eacute;alit&eacute; pr&eacute;sente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,
+et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'id&eacute;e,
+mais avec la r&eacute;alit&eacute; &eacute;trang&egrave;re, ext&eacute;rieurement et superficiellement
+comprise, ne fait que se rabaisser lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois
+ne sont &agrave; m&ecirc;me de cr&eacute;er l'&Eacute;tat populaire; celui-ci est un produit de
+l'esprit et de la volont&eacute;. Il faut d'abord acqu&eacute;rir la mentalit&eacute;
+n&eacute;cessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, &agrave; supposer
+qu'elles soient n&eacute;cessaires. Il y a des lois anciennes, formellement
+mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des
+constitutions modernes, souples, mais qui, par la volont&eacute; m&ecirc;me de ceux
+qui les ont con&ccedil;ues, sont devenues rigides et incompatibles avec la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'est pas en changeant un mot &eacute;crit que nous abolirions la domination
+du f&eacute;odalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin
+pour cela que de la volont&eacute;, mais venant des profondeurs m&ecirc;mes de l'&acirc;me
+populaire, soutenue par la force m&ecirc;me de la nation et par la
+connaissance claire des obstacles &agrave; abattre. Nous montrerons plus tard,
+&agrave; propos de ce qui s'est pass&eacute; en Allemagne, pourquoi cette volont&eacute; a
+fait d&eacute;faut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous g&ecirc;ne et
+nous &eacute;touffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volont&eacute;
+consciente, ni les institutions faciles &agrave; d&eacute;nombrer; c'est ce quelque
+chose qui plane entre les hommes et les choses, qui para&icirc;t insaisissable
+et n'en est pas moins per&ccedil;u &agrave; chaque mouvement de la respiration&mdash;c'est
+l'atmosph&egrave;re spirituelle.</p>
+
+<p>Cela para&icirc;t vague et n&eacute;buleux. Nous r&eacute;ussirons cependant &agrave; saisir cet
+&ecirc;tre a&eacute;rien, &agrave; le presser et &agrave; le filtrer, jusqu'&agrave; ce qu'il soit
+d&eacute;barrass&eacute; de ses &eacute;l&eacute;ments malsains; et, pour arriver &agrave; ce r&eacute;sultat,
+nous ne devrons pas h&eacute;siter &agrave; descendre jusqu'&agrave; la trivialit&eacute; des
+&eacute;v&eacute;nements de tous les jours. Cet &eacute;l&eacute;ment atmosph&eacute;rique, nous pouvons
+le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions
+h&eacute;rit&eacute;es; il comporte l'id&eacute;e de d&eacute;fense de classe, le choix par
+cooptation, la d&eacute;rogation aux lois, les relations de famille, les
+privil&egrave;ges d&eacute;coulant de la richesse, les convoitises, les pr&eacute;somptions
+et les soumissions. &Agrave; des exceptions insignifiantes pr&egrave;s, toutes ces
+choses n'ont rien &agrave; voir avec des normes l&eacute;gales ou constitutionnelles;
+elles sont des produits du caract&egrave;re et du milieu d'origine, produits
+qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent
+inaper&ccedil;us pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre
+atmosph&egrave;re s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air
+m&ecirc;me que nous respirons nous appara&icirc;t comme un &eacute;l&eacute;ment familier et
+&eacute;chappant &agrave; toute critique, jusqu'au moment o&ugrave; un changement d'air ait
+rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.</p>
+
+<p>Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands &eacute;migr&eacute;s ne
+retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la
+patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres
+pays, lesquels cependant se d&eacute;cident plus difficilement &agrave; mourir &agrave;
+l'&eacute;tranger. Nous rencontrons de ces &eacute;migr&eacute;s au cours de nos voyages;
+nous constatons chez eux l'&eacute;veil de la facult&eacute; de comparaison, et nous
+sommes tout &eacute;tonn&eacute;s d'apprendre qu'ils ont plus de reproches &agrave; adresser
+&agrave; leur nouvelle patrie qu'&agrave; l'ancienne. &laquo;Mais pourquoi ne rentrez-vous
+pas chez vous?&raquo; Ils secouent la t&ecirc;te: &laquo;Non; nous ne pourrions plus vivre
+dans ces conditions.&raquo; C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne
+savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosph&egrave;re &agrave;
+laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes
+enrichissent le sol des &Eacute;tats-Unis. Que des milliers de nos fr&egrave;res,
+perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces &Eacute;tats
+lointains, voil&agrave; ce qui peint suffisamment notre atmosph&egrave;re spirituelle.</p>
+
+<p>En &eacute;tudiant les lois de la franc-ma&ccedil;onnerie et de l'ordre des J&eacute;suites,
+nous pouvons bien, d'apr&egrave;s les mots &eacute;crits, nous faire une certaine id&eacute;e
+de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caract&egrave;re et
+leur activit&eacute; intimes ne seront compr&eacute;hensibles qu'&agrave; ceux qui sont
+capables de p&eacute;n&eacute;trer l'esprit vivant h&eacute;r&eacute;ditaire et acquis, de leurs
+institutions. Les statuts de nos entreprises &eacute;conomiques se ressemblent
+tous, &agrave; l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacr&eacute;s &agrave;
+la d&eacute;finition du but de l'entreprise; mais combien diff&eacute;rents sont les
+contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la
+volont&eacute; qui inspirent ces organisations! Nos r&eacute;flexions politiques
+pr&eacute;sentent cette lacune d&eacute;plorable qu'abstraction faite des caract&egrave;res
+communs &agrave; telle ou telle classe sociale, elles pr&ecirc;tent plus d'attention
+et consacrent plus de critiques aux institutions qu'&agrave; l'esprit qui les
+anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous
+caract&eacute;risons l'&Eacute;tat populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui
+pr&eacute;sideront &agrave; sa cr&eacute;ation, mais la libre volont&eacute; qui, elle, ne doit pas
+&ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;e par les restes fantomatiques d'organisations p&eacute;rim&eacute;es et
+&eacute;trang&egrave;res, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,
+comp&eacute;tence et confiance.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues &eacute;lectorales et
+l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis
+partisan de l'id&eacute;e monarchiste: c'est par sentiment inn&eacute; et parce que je
+suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'&Eacute;tat doit se trouver un
+homme profond&eacute;ment responsable, &eacute;tranger et sup&eacute;rieur aux d&eacute;sirs,
+tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initi&eacute;, et non
+hiss&eacute; &agrave; cette dignit&eacute; par les hasards d'une heureuse carri&egrave;re. La
+profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits
+pouvant surgir entre le monarchisme et l'&Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>Au sein de la famille internationale, form&eacute;e par les dynasties
+europ&eacute;ennes, il y a toujours eu des id&eacute;es qui se rapprochent des notions
+de classe de certains grands propri&eacute;taires f&eacute;odaux; il y a notamment
+toujours eu une tendance &agrave; consid&eacute;rer les provinces conquises ou re&ccedil;ues
+en h&eacute;ritage ou acquises &agrave; la suite de mariages, comme une propri&eacute;t&eacute; de
+la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a
+toujours eu une tendance &agrave; nouer, par-dessus la t&ecirc;te de ces sujets, qui
+&eacute;taient parfois des co-nationaux, parfois des &eacute;trangers, des liens de
+communaut&eacute; de caste avec les souverains voisins, &agrave; rivaliser avec eux de
+richesses, de droits et de pouvoir, &agrave; discuter avec eux des int&eacute;r&ecirc;ts
+communs, &agrave; prendre de concert des mesures contre des dangers communs.
+Les lois g&eacute;n&eacute;alogiques semblaient confirmer la conception de la parent&eacute;
+des princes et de l'opposition irr&eacute;ductible qui les s&eacute;parait des masses:
+tout m&eacute;lange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la
+descendance ainsi m&eacute;tiss&eacute;e la privation des droits &agrave; la souverainet&eacute;,
+alors que le m&eacute;lange avec le sang le plus &eacute;tranger &eacute;tait autoris&eacute;, d&egrave;s
+l'instant o&ugrave; ce sang &eacute;tait celui d'une dynastie chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont r&eacute;ussi &agrave; s'affranchir
+du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus
+difficile de vaincre une autre opposition, id&eacute;ale celle-l&agrave;, dont les
+effets n'ont pu &ecirc;tre supprim&eacute;s que dans un tr&egrave;s petit nombre de
+monarchies.</p>
+
+<p>En jetant un coup d'&#339;il en arri&egrave;re, le dynaste constate que chacune des
+g&eacute;n&eacute;rations qui se sont succ&eacute;d&eacute;es derni&egrave;rement a impos&eacute; &agrave; sa maison
+certaines restrictions de pouvoir; il en fut de m&ecirc;me d'autres maisons
+d'ailleurs; certaines dynasties ont &eacute;t&eacute; remplac&eacute;es, d'autres ont &eacute;t&eacute;
+renvers&eacute;es; des constitutions ont &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es par la force ou obtenues
+&agrave; l'amiable; enfin on a vu na&icirc;tre &ccedil;&agrave; et l&agrave; des r&eacute;publiques. Il y a cent
+ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, r&eacute;volution ou
+bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle d&eacute;mocratie ou radicalisme. Et
+comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie
+la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce
+mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,
+entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de p&eacute;rils qui peut
+influer profond&eacute;ment sur la vie dynastique. On a beau, dans les
+documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter
+l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur
+paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes
+pr&eacute;cautions, m&ecirc;me devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il
+n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans
+les conversations entre les dynastes eux-m&ecirc;mes, qui s'entretiennent de
+la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la
+possibilit&eacute; de coups d'&Eacute;tat et de r&eacute;volutions est discut&eacute;e, au cours de
+leurs rencontres et dans leurs r&eacute;unions, dans des occasions et sous des
+formes dont le sujet moyen n'a aucune id&eacute;e. Nous savons par Bismarck
+quelle influence les discussions de ce genre ont exerc&eacute;e sur les
+d&eacute;cisions qui ont &eacute;t&eacute; prises jusque dans la maison de Guillaume I<sup>er</sup>
+et de son fils.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen consid&egrave;re
+que toute charge doit &ecirc;tre remplie avec un d&eacute;vouement passionn&eacute;, tant
+qu'elle est impos&eacute;e, mais que personne ne doit s'octroyer lui-m&ecirc;me une
+charge, qu'on doit m&ecirc;me chercher &agrave; s'y soustraire, toutes les fois que
+ne se fait pas sentir d'une fa&ccedil;on urgente la n&eacute;cessit&eacute; d'assumer une
+charge comportant une restriction de la libert&eacute; personnelle. Cette
+mani&egrave;re de voir ne peut s'appliquer &agrave; la charge dynastique. Le droit
+constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on
+appelle le premier serviteur de l'&Eacute;tat, mais un associ&eacute;, pour ainsi
+dire, de la nation, ayant les m&ecirc;mes droits qu'elle; si donc, &eacute;tant
+donn&eacute;e l'instabilit&eacute; des choses humaines, le centre de gravit&eacute; qui
+existe entre le monarque et la nation ne peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme ayant
+une fixit&eacute; absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il
+puisse &ecirc;tre d&eacute;plac&eacute;, le cas &eacute;ch&eacute;ant, au pr&eacute;judice de la nation.</p>
+
+<p>Ici, comme dans toutes les circonstances compliqu&eacute;es en apparence, la
+meilleure solution du conflit me para&icirc;t &ecirc;tre celle qui repose sur la
+conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille
+sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,
+l'autorit&eacute; paternelle ne s'en trouve pas n&eacute;cessairement diminu&eacute;e. Elle
+rev&ecirc;t seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur
+l'&eacute;quilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont
+confiance en leur p&egrave;re, ils continueront &agrave; le consulter toutes les fois
+qu'ils auront des d&eacute;cisions &agrave; prendre. Si le p&egrave;re, de son c&ocirc;t&eacute;, a une
+nature saine et poss&egrave;de une exp&eacute;rience et une largeur de vue
+suffisantes, il restera le guide de ses fils, m&ecirc;me apr&egrave;s qu'ils se
+seront s&eacute;par&eacute;s de lui. Et ces rapports entre p&egrave;re et fils seront
+d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontan&eacute;s.
+Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dict&eacute;es par la
+jalousie et la m&eacute;fiance, ils seront d&eacute;pourvus de toute force interne.</p>
+
+<p>On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une
+monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privil&egrave;ges sans nombre
+et de responsabilit&eacute;s extraordinairement grandes, elle a su gagner
+l'adh&eacute;sion de la partie la plus forte de la population. Et elle est
+particuli&egrave;rement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et
+ind&eacute;fectible du peuple car, en derni&egrave;re analyse, ce pouvoir supr&ecirc;me
+repose, non sur des clauses &eacute;crites et sur des droits qu'il s'agit de
+faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un
+monarque absolu, qui est libre de r&eacute;aliser, dans les d&eacute;tails, le moindre
+de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer
+totalement impuissant, incapable de r&eacute;aliser une volont&eacute; forte ou
+capable de ne la r&eacute;aliser que gr&acirc;ce &agrave; l'intervention d'un tiers qui se
+sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le d&eacute;tenteur d'un pouvoir
+limit&eacute; en apparence peut en r&eacute;alit&eacute; exercer un pouvoir presque illimit&eacute;,
+lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la
+collectivit&eacute;.</p>
+
+<p>Ces choses impond&eacute;rables et ces tendres cha&icirc;nes, qui ne sont pas
+toujours mani&eacute;es avec toute l'objectivit&eacute; et toute l'impartialit&eacute;
+n&eacute;cessaires, nous int&eacute;ressent et nous touchent au point de vue de
+l'action qu'elles peuvent exercer sur les id&eacute;es du monarque et sur
+l'atmosph&egrave;re de l'&Eacute;tat populaire. Si le monarque s'occupe davantage de
+ce qui le s&eacute;pare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au
+pass&eacute; avec regret et envisage l'avenir avec appr&eacute;hension, si son esprit
+est pr&eacute;occup&eacute; par la d&eacute;fense de ses droits et la stabilisation de sa
+maison, au lieu de chercher &agrave; rendre indestructibles les liens qui le
+rattachent &agrave; l'ensemble de la nation, ses pens&eacute;es et r&eacute;solutions
+assumeront cette duplicit&eacute; qui conf&egrave;re souvent au caract&egrave;re dynastique
+des traits ind&eacute;chiffrables et probl&eacute;matiques.</p>
+
+<p>Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car
+il doit servir &agrave; la fois &agrave; la chose et &agrave; la maison. Toutes les
+attitudes &agrave; l'&eacute;gard des hommes deviennent des attitudes doubles: &laquo;Quelle
+est l'utilit&eacute; de cet homme pour la chose, quelle est son utilit&eacute; pour
+moi?&raquo; Toute manifestation rev&ecirc;t un aspect double: elle doit &ecirc;tre &agrave; la
+fois efficace et utile.</p>
+
+<p>Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature
+et leurs suites, nous int&eacute;ressent ici plus particuli&egrave;rement et se
+rattachent plus intimement &agrave; nos consid&eacute;rations sur l'&Eacute;tat populaire.
+Nous allons donc les examiner d'un peu plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ses parent&eacute;s et ses amiti&eacute;s internationales, la famille
+dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de
+relations, peut-&ecirc;tre de relations repr&eacute;sentatives, et elle a le droit de
+les choisir. Mais ici intervient un &eacute;l&eacute;ment de d&eacute;fense: la dynastie
+repr&eacute;sente une caste tellement ferm&eacute;e, tellement lointaine que, pour
+elle, les diff&eacute;rences de grandeurs disparaissent dans la perspective:
+chaque enfant du peuple lui appara&icirc;t comme un type d&eacute;limit&eacute; ou comme un
+sp&eacute;cialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en
+rapport avec sa sp&eacute;cialit&eacute;. Une gradation na&icirc;t cependant du fait que les
+grandes familles du pays sont plus rapproch&eacute;es de la cour et forment une
+soci&eacute;t&eacute; dont les membres, se connaissant entre eux et &eacute;tant connus de la
+dynastie, professent les m&ecirc;mes id&eacute;es, con&ccedil;oivent la vie de la m&ecirc;me fa&ccedil;on
+et ont les m&ecirc;mes habitudes qu'elle.</p>
+
+<p>Dans les cas donc o&ugrave; la dynastie croit avoir besoin d'une d&eacute;fense
+particuli&egrave;re contre les tendances destructives de la population et ne
+peut se d&eacute;cider &agrave; s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne
+r&eacute;solument vers la noblesse h&eacute;r&eacute;ditaire, fonci&egrave;re et militaire, parce
+qu'elle sait que cette partie de la nation a autant &agrave; redouter la
+d&eacute;mocratisation que la dynastie elle-m&ecirc;me, que son &eacute;clat, sa position et
+son sort en g&eacute;n&eacute;ral d&eacute;pendent &eacute;troitement de la couronne, que cette
+classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'&eacute;tat-major de
+l'arm&eacute;e et des grandes administrations, de surveiller l'une et les
+autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses
+int&eacute;r&ecirc;ts. Il na&icirc;t ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communaut&eacute;
+d'int&eacute;r&ecirc;ts exclusive et de plus en plus &eacute;troite communaut&eacute; qui, si elle
+est parfois troubl&eacute;e par quelques conflits isol&eacute;s, ne peut jamais
+dispara&icirc;tre, communaut&eacute; dont les effets sont &agrave; peine visibles aux
+profanes et dont aucune constitution &eacute;crite ne limite la dur&eacute;e et
+l'extension.</p>
+
+<p>En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le
+lib&eacute;ralisme le plus large et un d&eacute;vouement confiant, vers la r&eacute;alisation
+de l'&Eacute;tat populaire v&eacute;ritable, cr&eacute;e une aristocratie agraire et
+militaire, dont l'atmosph&egrave;re p&eacute;n&egrave;tre la structure de l'&Eacute;tat et dont les
+tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs
+la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conserv&eacute; des
+&eacute;l&eacute;ments de f&eacute;odalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons
+poursuivre nos consid&eacute;rations g&eacute;n&eacute;rales sur l'&Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>Pour assurer &agrave; la caste f&eacute;odale la pr&eacute;dominance absolue, il n'est pas
+n&eacute;cessaire que toute l'arm&eacute;e et toutes les administrations se composent
+uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,
+le concours de quatre &eacute;l&eacute;ments. En premier lieu, la soci&eacute;t&eacute; qui gravite
+autour de la cour, la soci&eacute;t&eacute; dirigeante de la nation, doit &ecirc;tre
+aristocratique, pour former la p&eacute;pini&egrave;re et l'&eacute;cole permanente des id&eacute;es
+et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et appropri&eacute; de
+personnalit&eacute;s &eacute;prouv&eacute;es et repr&eacute;sentatives, pour servir de mod&egrave;le auquel
+le reste de la nation n'aurait qu'&agrave; se conformer. En deuxi&egrave;me lieu, bon
+nombre de g&eacute;n&eacute;raux et d'officiers des r&eacute;giments d'&eacute;lite doivent
+appartenir &agrave; cette soci&eacute;t&eacute;. La proportion doit &ecirc;tre assez grande et
+constante, la pr&eacute;f&eacute;rence accord&eacute;e aux r&eacute;giments en question assez
+prononc&eacute;e, pour provoquer l'&eacute;mulation et l'imitation jusque dans les
+r&eacute;gions les plus recul&eacute;es du pays; et pour cette raison les troupes
+d'&eacute;lite ne doivent pas &ecirc;tre concentr&eacute;es dans un seul endroit. En
+troisi&egrave;me lieu, l'administration doit &ecirc;tre pourvue, du moins dans les
+postes les plus &eacute;lev&eacute;s et importants, de chefs aristocratiques. En
+quatri&egrave;me lieu, enfin, les administrations centrales de la politique
+int&eacute;rieure et ext&eacute;rieure doivent, dans les postes les plus en vue et les
+plus responsables, &ecirc;tre dirig&eacute;es par des membres de l'aristocratie.</p>
+
+<p>Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que
+m&ecirc;me dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de
+province, dans les &eacute;tablissements d'instruction, dans les
+administrations autonomes, la caste f&eacute;odale finira par occuper une
+situation pr&eacute;pond&eacute;rante. Mais ce sera l&agrave; un r&eacute;sultat subsidiaire qui
+n'aura plus une grande importance pour la collectivit&eacute;.</p>
+
+<p>Du fait que la tendance f&eacute;odale poss&egrave;de des attaches dynastiques, qui
+sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
+que tous les postes de quelque importance sont soumis &agrave; un contr&ocirc;le
+ayant pour but d'en emp&ecirc;cher l'acc&egrave;s aux &eacute;l&eacute;ments de l'opposition et que
+le pays est parsem&eacute; d'un nombre suffisant de mod&egrave;les auxquels chacun
+peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est l&agrave; le point le
+plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
+par d'&eacute;troits liens de parent&eacute; et sociaux, exerce dans son ensemble une
+influence personnelle tellement illimit&eacute;e qu'elle est &agrave; m&ecirc;me de
+supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
+menac&eacute; par un titulaire s&ucirc;r,&mdash;de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
+d&eacute;coule un ph&eacute;nom&egrave;ne tout &agrave; fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
+auquel on ne pr&ecirc;te pas toute l'attention qu'il m&eacute;rite, car ceux-l&agrave; m&ecirc;mes
+qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le ph&eacute;nom&egrave;ne de
+l'adaptation, de l'imitation f&eacute;odale.</p>
+
+<p>Des hommes qui, &eacute;tant donn&eacute;es leurs origines, leurs pr&eacute;dispositions,
+leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
+penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
+machine politique et militaire. On utilise leur plasticit&eacute; juv&eacute;nile,
+pour leur inculquer, &agrave; la faveur d'une longue &eacute;ducation officielle, les
+id&eacute;es et habitudes r&eacute;gnantes, le respect des institutions et situations
+f&eacute;odales. Ceux qui se montrent totalement r&eacute;fractaires sont &eacute;limin&eacute;s et
+oblig&eacute;s souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
+deviennent indiff&eacute;rents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
+nombreux, commencent par &eacute;prouver l'impression p&eacute;nible d'&ecirc;tre suspects &agrave;
+eux-m&ecirc;mes et aux autres, de chercher &agrave; exag&eacute;rer la mani&egrave;re de penser et
+de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
+savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
+naissance, et ils sont loin de jouir des avantages r&eacute;unis des deux
+classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont d&eacute;j&agrave;
+avanc&eacute;s dans leur carri&egrave;re, que le contr&ocirc;le int&eacute;rieur et ext&eacute;rieur
+auquel ils &eacute;taient soumis se rel&acirc;che, pour c&eacute;der la place &agrave; l'indolence
+et &agrave; l'abandon: les instincts d'ind&eacute;pendance, jusqu'alors refoul&eacute;s, se
+r&eacute;veillent, poussant l'homme soit &agrave; une lasse r&eacute;signation, soit &agrave; une
+lutte sans issue.</p>
+
+<p>Cependant, comme l'homme conna&icirc;t rarement son caract&egrave;re v&eacute;ritable et ne
+conna&icirc;t jamais son caract&egrave;re fictif, ceux qui ont subi l'&eacute;ducation et
+l'adaptation dans cette atmosph&egrave;re confin&eacute;e auront l'illusion de se
+sentir tout &agrave; fait &agrave; leur aise et protesteront avec &eacute;nergie contre la
+qualification d'inorganique appliqu&eacute;e &agrave; une mani&egrave;re de penser qui,
+faute de comparaison, leur appara&icirc;t comme absolue. &Agrave; ceux qui
+reprocheront &agrave; l'&Eacute;tat p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de l'atmosph&egrave;re f&eacute;odale d'&ecirc;tre domin&eacute; par
+l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
+situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les f&eacute;odaux. Et
+comme l'objection tir&eacute;e de l'esprit dominant et de l'atmosph&egrave;re d&eacute;cisive
+ne s'applique pas aux &eacute;l&eacute;ments bourgeois, le contradicteur qui avait os&eacute;
+le reproche se d&eacute;clarera vaincu et content. Les critiques venant de
+l'&eacute;tranger rev&ecirc;tent parfois des formes tellement haineuses que le
+sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
+t&eacute;moignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
+noms et ne servent finalement qu'&agrave; consolider l'ordre de choses
+existant.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, contrairement &agrave; d'autres puissances invisibles, telles
+que le j&eacute;suitisme et la franc-ma&ccedil;onnerie, dont l'activit&eacute; est connue,
+souvent m&ecirc;me exag&eacute;r&eacute;e, l'&eacute;tat de choses dont nous parlons reste
+profond&eacute;ment dissimul&eacute;. De temps &agrave; autre, un ministre renvers&eacute; se
+demandera o&ugrave; tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
+princi&egrave;re, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
+fera appara&icirc;tre &agrave; sa conscience certains liens et rapports qui
+jusqu'alors lui avaient &eacute;chapp&eacute;; plus souvent, des journaux de nuance
+radicale opposeront &agrave; cet &Eacute;tat de classe l'&Eacute;tat juridique, mais
+reculeront impuissants et d&eacute;sarm&eacute;s, lorsqu'on leur demandera des
+preuves.</p>
+
+<p>Un &Eacute;tat juridique peut se concilier avec l'atmosph&egrave;re f&eacute;odale, mais un
+&Eacute;tat populaire ne le peut pas, car cette atmosph&egrave;re fera toujours d'une
+partie du peuple la ma&icirc;tresse h&eacute;r&eacute;ditaire de l'autre; elle aura toujours
+une tendance &agrave; cr&eacute;er deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
+raisons de m&eacute;contentement et de r&eacute;volte. Et c'est ainsi que se referme
+le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
+s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
+ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi &agrave;
+l'&eacute;dification de l'&Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>La contribution exig&eacute;e du peuple dans le m&ecirc;me but n'est pas moindre. Il
+ne doit pas voir dans l'&Eacute;tat une association utilitaire, association
+arm&eacute;e de production et d'&eacute;change, ou association qui, en &eacute;change des
+quelques droits sans valeur qu'elle lui conf&egrave;re, lui imposerait des
+devoirs p&eacute;nibles et des charges co&ucirc;teuses et dont il serait condamn&eacute; &agrave;
+faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en &eacute;chapper. Encore
+moins l'&Eacute;tat doit-il appara&icirc;tre au peuple comme un pouvoir policier
+&eacute;largi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
+l'interm&eacute;diaire d'organes qui, partout o&ugrave; ils apparaissent, affirment
+hautement leur sup&eacute;riorit&eacute; qui les place en dehors de la morale
+bourgeoise et pousse les citoyens &agrave; se soustraire &agrave; leur atteinte par
+tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'&Eacute;tat ne doit pas devenir ce
+qu'il est dans les pays latins d&eacute;cadents o&ugrave; chacun cherche &agrave; ruser avec
+lui et &agrave; s'en servir pour ses fins &eacute;go&iuml;stes, o&ugrave; l'&Eacute;tat se trouve
+transform&eacute; en une sorte de march&eacute; sur lequel les coteries font commerce
+de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
+commune qui sert &agrave; enrichir les habiles aux d&eacute;pens des sots.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat doit &ecirc;tre le second <i>moi</i> de l'homme, son <i>moi</i> &eacute;largi et
+jouissant d'une immortalit&eacute; terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
+moral et agissant. Une profonde responsabilit&eacute; doit lier l'homme &agrave; tous
+les actes de son &Eacute;tat, au point que chaque acte accompli par celui-l&agrave;
+puisse &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme &eacute;tant un acte de celui-ci. De m&ecirc;me qu'au
+regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pens&eacute;e ou d'action
+indiff&eacute;rente ou insignifiante, de m&ecirc;me, au sein de l'&Eacute;tat, il n'est pas
+de domaine d'o&ugrave; la responsabilit&eacute; soit absente. La triple
+responsabilit&eacute;, la responsabilit&eacute; envers la puissance divine, envers soi
+m&ecirc;me et envers l'&Eacute;tat, cr&eacute;e cet admirable &eacute;quilibre de la libert&eacute; dont
+l'homme seul est appel&eacute; &agrave; jouir et qui l'&eacute;l&egrave;ve jusqu'aux confins du
+monde plan&eacute;taire. Lorsque la tendance &agrave; orienter toutes nos id&eacute;es et
+tous nos actes vers l'&Eacute;tat sera devenue forte au point de descendre dans
+l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
+jour-l&agrave; sera cr&eacute;&eacute;e cette conscience politique qui fait d'une nation une
+v&eacute;ritable unit&eacute; supra-personnelle et la rend immortelle.</p>
+
+<p>Mais ce r&eacute;sultat, &agrave; son tour, ne peut &ecirc;tre obtenu que dans l'&Eacute;tat
+populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit &ecirc;tre cr&eacute;&eacute; en premier lieu. Ce
+serait, en effet, se tromper soi-m&ecirc;me et tromper les autres que de
+vouloir obtenir dans un &Eacute;tat de classe ou de caste, par la pri&egrave;re ou la
+persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
+pure. L'&Eacute;tat fond&eacute; sur la force poss&egrave;de la puissance dont il peut se
+servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
+de ne pas exiger la reconnaissance et le d&eacute;vouement de ceux qu'il
+exploite.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette analyse g&eacute;n&eacute;rale, consacr&eacute;e aux id&eacute;aux politiques, analyse
+qui ne vise aucune nation particuli&egrave;re et s'applique &agrave; toutes,
+tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les &agrave; la lumi&egrave;re
+des id&eacute;es que nous venons de d&eacute;velopper. &Agrave; mesure que nous avancerons
+dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
+que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser d&eacute;border par la
+multitude des d&eacute;tails et que nous aurons &agrave; chercher un &eacute;quilibre entre
+les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
+que l'&eacute;poque douloureusement grande de la guerre nous met en pr&eacute;sence
+d'un conflit de sentiments.</p>
+
+<p>S'il fut un temps o&ugrave;, plus que par la comparaison avec des normes
+absolues, nos critiques nous &eacute;taient dict&eacute;es par l'attente soucieuse
+d'&eacute;v&eacute;nements in&eacute;vitables qui devaient venir mettre fin &agrave; tout ce que
+nous avons &eacute;difi&eacute; et marquer pour nos successeurs seulement le
+commencement d'une &egrave;re nouvelle, et si, &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;, nous avions
+facilement &agrave; la bouche des mots de reproche et m&ecirc;me de col&egrave;re, il est on
+ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
+salutaires de notre peuple &eacute;veillent en nous aujourd'hui un amour
+exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous &eacute;blouit et nous rend
+incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
+cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
+de contours, parce que nous voulons b&acirc;tir. Les architectures id&eacute;ales,
+qui ne sont pas fix&eacute;es au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
+ch&acirc;teaux en Espagne. En cherchant &agrave; entrevoir la possibilit&eacute; la plus
+heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
+naturelles de notre caract&egrave;re, limites dont nous n'avons pas &agrave; avoir
+honte, car elles sont assez larges et peuvent encore &ecirc;tre recul&eacute;es par
+la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont trac&eacute;es ne
+peut offrir qu'un r&eacute;seau de lignes sombres, de nuances d&eacute;grad&eacute;es; mais
+le regard int&eacute;rieur aper&ccedil;oit un dessin aux couleurs &eacute;clatantes.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit &agrave; plusieurs reprises, l'Allemagne,
+surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
+r&eacute;gions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
+racontons son pass&eacute;, nous parlons surtout de la couche sup&eacute;rieure,
+d'origine germanique, dont la domination s'&eacute;tendait &eacute;galement aux autres
+pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
+subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
+l'art de son moyen-&acirc;ge. Nous connaissons les transformations qu'a
+subies ce monde ferm&eacute;, &agrave; partir du moment o&ugrave; ont commenc&eacute; les m&eacute;langes
+et &agrave; partir de la cr&eacute;ation de la culture allemande moderne, cr&eacute;ation qui
+a &eacute;t&eacute;, au cours du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> si&egrave;cles, l'&#339;uvre des paysans
+ais&eacute;s, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
+p&eacute;riode avait dur&eacute; jusqu'&agrave; l'&eacute;poque romantique, et m&ecirc;me les &#339;uvres et
+les actes de notre &eacute;poque classique ont eu pour principaux auteurs des
+repr&eacute;sentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
+temps &agrave; autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
+disait et cr&eacute;ait des choses bizarres, singuli&egrave;rement intemporelles. Et,
+cependant, vers la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle la couche sup&eacute;rieure, amincie,
+&eacute;tait tendue jusqu'&agrave; &eacute;clater: les h&eacute;ritiers de noms, de propri&eacute;t&eacute;s, d'un
+fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
+alors que les anonymes se chiffraient par millions.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, les membres de la classe inf&eacute;rieure font leur entr&eacute;e
+dans l'histoire, et alors commence la derni&egrave;re transformation de la
+mani&egrave;re de vivre et de penser, de la langue et de l'activit&eacute; allemandes.
+On ne peut pas &eacute;tudier le pass&eacute;, sans apercevoir le profond foss&eacute; qui
+s&eacute;pare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se r&eacute;signe difficilement &agrave;
+l'id&eacute;e que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un pr&eacute;f&eacute;rerait
+faire partie du monde de G&#339;the, Kant et Beethoven, que nous commen&ccedil;ons
+aujourd'hui seulement &agrave; comprendre, que de ce monde de masses et de
+choses mat&eacute;rielles qu'est devenu le n&ocirc;tre. Plus d'un aimerait mieux &ecirc;tre
+h&eacute;ritier et successeur qu'anc&ecirc;tre et pionnier. Il en est qui voudraient
+expliquer le ph&eacute;nom&egrave;ne fondamental de notre &eacute;poque, la m&eacute;canisation, par
+des influences &eacute;trang&egrave;res, par une contagion ext&eacute;rieure. Et, cependant,
+les hommes qui exercent aujourd'hui une action d&eacute;cisive sur notre vie
+et notre &eacute;poque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
+pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
+suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'&#339;il sur les noms et les
+visages, de comparer, surtout dans les petites r&eacute;gions, rest&eacute;es &agrave; l'abri
+de m&eacute;langes, les repr&eacute;sentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
+milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
+des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
+ext&eacute;rieure et int&eacute;rieure qu'ils ne voudraient le reconna&icirc;tre, ces
+millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
+avec fiert&eacute; et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
+plus de responsabilit&eacute;s qu'une fin.</p>
+
+<p>Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
+aussi, en quelque sorte, triste et d&eacute;pourvu de tout caract&egrave;re sacr&eacute;.
+Ceux qui ont apport&eacute; la m&eacute;canisation ont imprim&eacute; &agrave; leur &eacute;poque le cachet
+de l'ancienne soumission. L'avidit&eacute; et l'ambition, l'application au
+travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
+m&eacute;caniques et massives des cr&eacute;ations de cette &eacute;poque de l'esprit du
+primitif terre-&agrave;-terre. Le peuple nouveau &eacute;tait un peuple primitif, au
+milieu de la civilisation la plus raffin&eacute;e et de l'essor intellectuel le
+plus intense.</p>
+
+<p>Si l'av&egrave;nement de la couche inf&eacute;rieure s'&eacute;tait produit chez nous avec
+une violence volcanique, r&eacute;volutionnaire, comme chez d'autres peuples,
+la responsabilit&eacute; du pouvoir lui e&ucirc;t incomb&eacute; d&egrave;s le d&eacute;but. Mais &eacute;tant
+arriv&eacute;e &agrave; la surface avec une lenteur hydraulique et sans m&ecirc;me s'en
+rendre compte, elle a re&ccedil;u les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
+en assumer les devoirs.</p>
+
+<p>De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
+submerg&eacute;e par le nombre, des noyaux puissants se sont conserv&eacute;s et
+maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu oblig&eacute;s de partager la
+domination &eacute;conomique avec la ploutocratie pl&eacute;b&eacute;ienne, d'abandonner en
+partie les pouvoirs administratifs &agrave; une caste d'employ&eacute;s, assimil&eacute;s &agrave;
+la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
+gr&acirc;ce &agrave; leurs attaches avec la dynastie, le contr&ocirc;le des affaires
+politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
+s'ils n'ont pu r&eacute;ussir &agrave; maintenir la puret&eacute; de leur sang, ont soign&eacute;
+leur type physique, au point que dans nul autre pays la diff&eacute;rence
+n'appara&icirc;t, &agrave; premi&egrave;re vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
+et le type moyen des autres classes du peuple.</p>
+
+<p>Cette diff&eacute;rence se r&eacute;v&egrave;le d'une mani&egrave;re symbolique, lorsqu'on assiste
+au d&eacute;fil&eacute; d'un r&eacute;giment d'&eacute;lite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
+volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
+&eacute;toffes et la coupe de leur uniforme, par l'&eacute;l&eacute;gance de leurs armes, par
+leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
+gracieux, portent un harnachement argent&eacute; et des selles l&eacute;g&egrave;res. Mais
+l'aspect ext&eacute;rieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
+&eacute;quipement: t&ecirc;te &eacute;troite, profil tranch&eacute;, cheveux fins et blonds; le
+cou, court et enfonc&eacute; chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
+le seigneur, le dos est long et &eacute;troit, tout le corps est d'une
+flexibilit&eacute; d'acier. Les mains sont distingu&eacute;es et blanches, les cuisses
+et les jambes fines et bien dessin&eacute;es: le cavalier se tient en selle
+sans la moindre contrainte. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce type vraiment noble, l'homme du
+peuple, &agrave; l'exception peut-&ecirc;tre des originaires du Holstein ou de la
+Frise, appara&icirc;t lourd, large, ramass&eacute;.</p>
+
+<p>De cette diff&eacute;rence physique, qui est un des &eacute;l&eacute;ments d'opposition entre
+le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profond&eacute;ment
+compte. Il adore la main blanche et ob&eacute;it volontiers au robuste poignet
+qui le remet &agrave; sa place; au <i>toi</i>, qui lui est jet&eacute; amicalement, il
+r&eacute;pond respectueusement dans la troisi&egrave;me personne du singulier; il
+exprime avec tout son corps les marques ext&eacute;rieures de son respect. S'il
+lui arrive de vouer le m&ecirc;me culte, &agrave; moiti&eacute; inconscient, &agrave; un chef
+instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
+instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
+chef a su, par ses m&eacute;rites personnels, gagner son estime. Son p&egrave;re a
+d&eacute;j&agrave; ador&eacute; le p&egrave;re du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
+punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
+attendrissement. Et ce petit comte, &acirc;g&eacute; de sept ans, se comportait d&eacute;j&agrave;,
+comme s'il avait une exp&eacute;rience cinq fois s&eacute;culaire, comme un patron
+bienveillant et conscient de sa sup&eacute;riorit&eacute;, traitant ses gens comme des
+prot&eacute;g&eacute;s, sauf le dimanche o&ugrave; il les traitait en &eacute;gaux; sachant ce qui
+leur &eacute;tait utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
+pr&eacute;somptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
+qui lui revenait: le respect, en &eacute;change de la confiance; la soumission,
+en &eacute;change de la bienveillance. Le seigneur n'a pas &agrave; avoir honte devant
+ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
+ses petites faiblesses sont consid&eacute;r&eacute;s comme des droits seigneuriaux;
+celui qui ne les poss&egrave;de pas devient suspect, et celui qui, &agrave; leur
+place, fait preuve de vertus bourgeoises, go&ucirc;t pour la science, pour les
+affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
+si&egrave;cles, chacune des deux castes a fini &agrave; la longue par s'adapter, &agrave; la
+langue, aux attitudes, aux mani&egrave;res, aux sujets de conversation, aux
+actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
+et vari&eacute;t&eacute;s de caract&egrave;re, permises et possibles, sont connues et
+d&eacute;finies, toute attitude tol&eacute;rable est pr&eacute;vue. Sont consid&eacute;r&eacute;s comme
+intol&eacute;rables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la m&eacute;chancet&eacute;, l'orgueil,
+le m&eacute;pris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
+l'ent&ecirc;tement, le m&eacute;contentement et la r&eacute;volte.</p>
+
+<p>Cette conscience de sujets soumis et d&eacute;vou&eacute;s remplit en Prusse des
+millions d'&acirc;mes et p&eacute;n&egrave;tre m&ecirc;me plus haut, jusque dans la bourgeoisie
+libre, o&ugrave; elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
+Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
+enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous s&eacute;duit tant
+dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
+peuples, ces traits ont une grande valeur: ils cr&eacute;ent la masse qui se
+pr&ecirc;te le plus &agrave; la discipline et &agrave; l'organisation; un organisme
+collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
+id&eacute;es, fournit, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re limite de ses forces, l'effort qui
+lui est demand&eacute;; un esprit collectif qui suit avec une confiance
+in&eacute;branlable tout guide autoris&eacute; agissant et parlant d'une fa&ccedil;on
+compr&eacute;hensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
+l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
+exerc&eacute;e &agrave; son &eacute;gard. Il ne s'agit pas l&agrave;, &agrave; proprement parler, de la
+conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
+d'ob&eacute;issance passive, car la masse suit le chef de son plein gr&eacute;; on se
+trouverait plut&ocirc;t en pr&eacute;sence d'une docilit&eacute; quasi enfantine.</p>
+
+<p>C'est la plasticit&eacute; des masses qui a rendu possibles les deux grandes
+organisations prussiennes: l'arm&eacute;e et la social-d&eacute;mocratie, la premi&egrave;re
+d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et m&eacute;canis&eacute;e.</p>
+
+<p>Les traits de caract&egrave;re que nous venons de passer en revue ne sont pas
+germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
+descriptions qui parlent de la nature alti&egrave;re, hautaine, individualiste
+des Germains, de leur soif d'ind&eacute;pendance et de leur hostilit&eacute; &agrave; toute
+organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
+enseigne concernant l'activit&eacute; des Germains, et surtout avec le tableau
+que nous pr&eacute;sentent les noyaux germaniques ayant surv&eacute;cu dans la Su&egrave;de
+du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et m&ecirc;me
+avec les traits de la classe noble et patricienne de ces r&eacute;gions. La
+description que nous avons donn&eacute;e est plut&ocirc;t celle du caract&egrave;re slave
+ayant re&ccedil;u une l&eacute;g&egrave;re empreinte germanique qui a transform&eacute; sa mollesse
+f&eacute;minine et sa tristesse mi-orientale en gaiet&eacute; enfantine et son
+ob&eacute;issance passive en z&egrave;le actif, par le souvenir de l'ancienne fid&eacute;lit&eacute;
+librement consentie.</p>
+
+<p>Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
+l'ancienne classe sup&eacute;rieure allemande&mdash;besoin de cr&eacute;er, passion
+mystique, profondeur et transcendance&mdash;ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans l'&acirc;me des
+masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
+contribu&eacute; &agrave; faire na&icirc;tre une vie spirituelle sup&eacute;rieure: le chant
+populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
+refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
+que notre peuple &eacute;tait capable, comme aucun autre, d'amour, de
+d&eacute;vouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
+l'application ont cr&eacute;&eacute; la m&eacute;canisation. Nous avons d&eacute;j&agrave; eu plus d'une
+fois l'occasion de parler de ces qualit&eacute;s et d'en appr&eacute;cier la valeur
+morale. Ici nous allons envisager leur port&eacute;e politique, en nous pla&ccedil;ant
+uniquement au point de vue de l'avenir national.</p>
+
+<p>Si la souplesse et la docilit&eacute;, le respect de l'autorit&eacute; et le sentiment
+de d&eacute;pendance cr&eacute;ent les associations de sujets les plus maniables, il
+n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
+derni&egrave;re de l'&Eacute;tat. Comme dans les grandes constructions, tous doivent &agrave;
+la fois charger les autres et porter eux-m&ecirc;mes. Si notre voisin de
+l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable o&ugrave; chacun veut
+dominer et o&ugrave; personne ne veut servir, &agrave; moins qu'on ait recours, pour
+obtenir des services, &agrave; la ruse ou &agrave; l'enthousiasme artificiel,
+l'Orient, de son c&ocirc;t&eacute;, nous effraie par la mortelle apathie des masses
+qui, charg&eacute;es de fardeaux &eacute;crasants, succombent ou aboutissent &agrave; des
+explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
+manque d'ind&eacute;pendance, de conscience de nos forces et de notre dignit&eacute;,
+dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
+responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'ing&eacute;nuit&eacute; et le manque d'ind&eacute;pendance sont les mati&egrave;res premi&egrave;res
+politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
+l'&eacute;dification de l'&Eacute;tat, les d&eacute;fectuosit&eacute;s de ces mat&eacute;riaux apparaissent
+singuli&egrave;rement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touch&eacute;es par la
+m&eacute;canisation: prol&eacute;tariat urbain et classes moyennes.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde m&eacute;canis&eacute;, cette situation de
+d&eacute;pendance qui semble d&eacute;cid&eacute;ment in&eacute;vitable. Ici encore, l'&Eacute;tat est, non
+la chose de tout le monde, mais un domaine confi&eacute; &agrave; l'administration des
+hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorit&eacute;s
+dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorit&eacute;s, loin
+d'&ecirc;tre d'origine nobiliaire, loin d'&ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;es par des
+personnalit&eacute;s patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
+et emplois anonymes: c'est le capital repr&eacute;sent&eacute; par le directeur,
+l'ing&eacute;nieur de l'exploitation, le fond&eacute; de pouvoirs, le contre-ma&icirc;tre,
+par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
+repr&eacute;sent&eacute;e par le percepteur, le policier, l'employ&eacute; de guichet. On
+doit, en outre, accomplir deux ann&eacute;es de service militaire, sous les
+ordres de la classe f&eacute;odale, repr&eacute;sent&eacute;e par le lieutenant et le
+sous-officier. L'ob&eacute;issance &agrave; toutes ces puissances n'est plus
+indiff&eacute;renci&eacute;e et instinctive: elle n'est pas non plus accord&eacute;e &agrave;
+contre-c&#339;ur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
+ceux qui s'offrent aux nationaux &eacute;migr&eacute;s &agrave; l'&eacute;tranger. L'ob&eacute;issance est
+accept&eacute;e comme une p&eacute;nible n&eacute;cessit&eacute; de la vie, et avec le sentiment
+d'une obligation &agrave; laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
+pourquoi la r&eacute;volte contre cet &eacute;tat de choses appara&icirc;t, non comme une
+revendication du droit &agrave; la libert&eacute;, mais comme un acte
+d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.</p>
+
+<p>La consonnance brutale du mot <i>subordination</i> est faite pour nous rendre
+sensible la r&eacute;signation d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e &agrave; une domination anonyme. Lorsque la
+r&eacute;volte est organis&eacute;e, comme dans la social-d&eacute;mocratie, elle affecte &agrave;
+son tour, &eacute;tant donn&eacute; que la relation de d&eacute;pendance tient &agrave; notre &ecirc;tre
+par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
+ne le fait pas, elle d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en cancans de domestiques et en
+discussions de brasserie.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inf&eacute;rieures aux
+sup&eacute;rieures. La richesse et l'instruction &eacute;rigent autour de ceux qui les
+poss&egrave;dent des murailles de verre, et le profond foss&eacute; qui existe entre
+les formes de vie en de&ccedil;&agrave; et au-del&agrave; de ces murailles ne peut pas &ecirc;tre
+franchi &agrave; la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
+cas chez les peuples m&eacute;ridionaux.</p>
+
+<p>Une profondeur r&ecirc;veuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
+que le reflet, une forte personnalit&eacute; et une universalit&eacute; syst&eacute;matique
+qui voit la contre-possibilit&eacute; de toute possibilit&eacute; et en tient compte:
+telles sont les grandes, les plus grandes qualit&eacute;s qui ont, d&egrave;s
+l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
+effet toute forme est d&eacute;limitation et unilat&eacute;ralit&eacute;. Elle repose sur la
+suffisance, sur l'opinion enfantine qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce qui est bon existe
+quelque chose de parfait qui ne peut &ecirc;tre d&eacute;pass&eacute;, et qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce
+qui est prouv&eacute; il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
+de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme &agrave;
+l'accord pur, &agrave; l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
+l'&eacute;quilibre qui fait reculer l'homme devant les ab&icirc;mes c&eacute;lestes et
+infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
+la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
+forme fondamentale qui soit n&eacute;e dans notre pays. Les formes de
+l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
+de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
+culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
+par actions et des constitutions,&mdash;toutes ces productions et formations
+ext&eacute;rieures, qui portent encore aujourd'hui des noms &eacute;trangers, ce sont
+d'autres qui les ont con&ccedil;ues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
+s'est empar&eacute; de ces vases, l'un apr&egrave;s l'autre, a compl&eacute;t&eacute; d'une main
+pure et avec une compr&eacute;hension sympathique l'id&eacute;e qui a pr&eacute;sid&eacute; &agrave; leur
+forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
+tellement riche et abondant que les vases se sont trouv&eacute;s d&eacute;bord&eacute;s et
+qu'il a fallu cr&eacute;er de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.</p>
+
+<p>Cela nous a port&eacute; bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes rest&eacute;s
+pauvres en formes, parce que nous les m&eacute;prisons. En revanche, les
+cr&eacute;ateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
+spirituellement.</p>
+
+<p>Cependant, comme la politique n'est pas une entit&eacute; absolue, mais une
+lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
+certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parl&eacute; plus
+haut des oppositions qui existent entre diff&eacute;rentes mani&egrave;res de voir, et
+nous devons convenir que la n&ocirc;tre manque de toute r&eacute;gularit&eacute; et confine,
+gr&acirc;ce &agrave; notre nonchalance inn&eacute;e et &agrave; notre indiff&eacute;rence d&eacute;clar&eacute;e pour
+toute apparence, &agrave; un informe laisser-aller.</p>
+
+<p>Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
+r&eacute;solu de formes de vie &eacute;prouv&eacute;es. Plus que cela: si les rapports de
+d&eacute;pendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
+subordination &agrave; ce qui est au-dessus, par le commandement dirig&eacute; vers ce
+qui est au-dessous, si ces rapports, d&eacute;pourvus de noblesse, s'opposent
+d&eacute;j&agrave; &agrave; ce que nous devenions un peuple de ma&icirc;tres, l'absence de forme
+contribue de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; diminuer notre conscience de ma&icirc;tres &agrave;
+l'int&eacute;rieur de notre pays, l'efficacit&eacute; de notre activit&eacute; de ma&icirc;tres
+hors du pays. Si nous nous sommes montr&eacute;s, dans les pays &eacute;trangers,
+aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
+su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
+ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
+moins &agrave; nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
+ma&icirc;tres-n&eacute;s. Mais &ecirc;tre ma&icirc;tres ne veut pas dire afficher des pr&eacute;tentions
+pr&eacute;somptueuses, ce qui ne peut &ecirc;tre le fait que de natures ignorant
+l'ind&eacute;pendance interne et profond&eacute;ment d&eacute;prim&eacute;es. Non, ce qui
+caract&eacute;rise un peuple de ma&icirc;tres, c'est l'&eacute;quilibre instinctif, &eacute;tabli
+en dehors de toute r&eacute;flexion, des droits et des devoirs, c'est
+l'intuition des distances, c'est le renoncement &agrave; des exigences
+mesquines, c'est la facult&eacute; de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
+une sup&eacute;riorit&eacute; qui rend capable de sacrifier ses aises &agrave; sa dignit&eacute;,
+c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, &eacute;trang&egrave;re aux
+pr&eacute;jug&eacute;s et ignorant le m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Lorsque l'&eacute;tat de d&eacute;pendance se complique d'une situation mat&eacute;rielle
+g&ecirc;n&eacute;e, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
+elle-m&ecirc;me, la privation la plus dure est compatible avec la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et
+la libert&eacute; consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la d&eacute;pendance
+involontaire, succombe facilement &agrave; la tentation de chercher dans
+l'apparence une compensation &agrave; ce dont il est priv&eacute;. Or, l'apparence et
+la privation sont difficiles &agrave; concilier, et cette incompatibilit&eacute; ronge
+la vie domestique, accable les femmes de soucis et pr&eacute;pare des
+g&eacute;n&eacute;rations &eacute;lev&eacute;es dans la servitude.</p>
+
+<p>Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
+sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
+qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
+celui de ses enfants est in&eacute;luctable,&mdash;celui-l&agrave; trouve sa consolation
+dans le fait que ses semblables sont log&eacute;s exactement &agrave; la m&ecirc;me enseigne
+que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
+ses sup&eacute;rieurs-n&eacute;s que de voir un homme de son propre sang s'&eacute;lever et
+se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
+a acquis un certain degr&eacute; de bien-&ecirc;tre ou de puissance, loin de le
+rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
+est &agrave; pr&eacute;sent &agrave; m&ecirc;me de s'asseoir aux tables olympiques et de consid&eacute;rer
+ceux qui sont rest&eacute;s en arri&egrave;re avec m&eacute;pris et d&eacute;dain. La joie na&iuml;ve des
+Am&eacute;ricains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
+compatriote, en ajoutant qu'il a d&eacute;but&eacute; comme vendeur de
+journaux,&mdash;cette joie n'est possible que dans un pays o&ugrave; tout est ouvert
+&agrave; tous. L'id&eacute;al du m&eacute;content de chez nous ne consiste certainement pas
+dans l'acquisition pure et simple de richesses mat&eacute;rielles qui tentent
+surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
+la libre ascension spirituelle. Non, son id&eacute;al, c'est une utopie des
+plus terre-&agrave;-terre, et en m&ecirc;me temps des plus irr&eacute;elles et dangereuses:
+c'est l'utopie de l'&eacute;galit&eacute;, m&ecirc;me de celle qui ne peut &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;e que
+par l'abaissement de tous.</p>
+
+<p>Il serait injuste d'appliquer &agrave; cet ensemble de sentiments la
+qualification m&eacute;prisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
+dangers que ces sentiments pr&eacute;sentent au point de vue de la politique
+id&eacute;ale. Si, en effet, tout &eacute;tat libre et d&eacute;sirable repose, non sur une
+d&eacute;mocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
+spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
+plus au mouvement d'ascension et contribue le plus &agrave; maintenir au
+pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.</p>
+
+<p>Si l'on jette un coup d'&#339;il sur l'ensemble des grandes et belles
+qualit&eacute;s qui caract&eacute;risent nos classes moyennes et inf&eacute;rieures,
+&mdash;infaillible honn&ecirc;tet&eacute;, comp&eacute;tence et fid&eacute;lit&eacute; au devoir, ardeur au
+travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
+profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
+la patrie et oubli de soi-m&ecirc;me, soif de savoir, de comprendre et de
+pouvoir,&mdash;les t&acirc;ches sombres de notre tableau apparaissent
+insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
+vanter heureusement de poss&eacute;der si peu de d&eacute;fauts. Mais si nous nous
+pla&ccedil;ons au point de vue des id&eacute;aux politiques, qui forment la pierre de
+touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
+consid&eacute;ration, car les quelques d&eacute;fauts que pr&eacute;sente notre caract&egrave;re
+sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
+longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
+l'ind&eacute;pendance, le sentiment de noblesse, la mentalit&eacute; de ma&icirc;tres, le
+d&eacute;sir de responsabilit&eacute;, la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; nous avons besoin de nous
+affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
+et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
+toute la politique de l'avenir, et cette condition sera r&eacute;alis&eacute;e, non
+par les institutions, mais par une transformation de notre caract&egrave;re. &Agrave;
+l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne repr&eacute;sentera ni
+puissance, ni int&eacute;r&ecirc;ts quelconques, devra &ecirc;tre p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de cette v&eacute;rit&eacute;
+que c'est l'&eacute;veil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
+fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
+suivent docilement la marche du d&eacute;veloppement, comme l'&eacute;corce suit la
+croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
+si nous sommes devenus un &Eacute;tat il y a cinquante ans, nous devons d&egrave;s
+maintenant, par une renaissance int&eacute;rieure, commencer &agrave; devenir une
+nation politique, un &Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>Certes, il y a quelques ann&eacute;es &agrave; peine, le plus grand connaisseur de
+notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
+fid&eacute;lit&eacute; &agrave; ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
+s'emportait, d&egrave;s qu'il &eacute;tait question d'opinion publique, de courants
+politiques et de responsabilit&eacute;. Aux publicistes, aux savants, aux
+professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
+responsabilit&eacute; des erreurs populaires qui mena&ccedil;aient son &#339;uvre.
+L'immaturit&eacute; du peuple &eacute;tait pour lui un axiome, puisqu'il allait
+jusqu'&agrave; refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
+qu'indirectement, d'apr&egrave;s lui, par l'interm&eacute;diaire du sentiment
+dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.</p>
+
+<p>Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
+ann&eacute;es d'agrandissement qui ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la guerre semblaient confirmer
+cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
+spontan&eacute;es de fiert&eacute; virile qu'auraient d&ucirc; nous inspirer notre peuple,
+notre pays, notre communaut&eacute;. Nous nous contentions d'hommages
+symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
+besoin d'&ecirc;tre stimul&eacute;s par une haine commune.</p>
+
+<p>Notre d&eacute;couragement s'aggrave encore, &agrave; mesure que nous nous &eacute;levons
+vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les &eacute;l&eacute;ments puissants,
+dominants, sinon toujours dirigeants, de notre soci&eacute;t&eacute; capitaliste.
+Cette puissance politique centrale nous offre une image concr&egrave;te de ce
+dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la repr&eacute;sente au
+Reichstag allemand: du parti national-lib&eacute;ral.</p>
+
+<p>Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
+emp&ecirc;cher; il porte une responsabilit&eacute; plus grande que celle dont il a
+conscience. Il repr&eacute;sente les &eacute;l&eacute;ments cultiv&eacute;s de la grande
+bourgeoisie, mais aussi les int&eacute;r&ecirc;ts du capitalisme; il conserve les
+vieux id&eacute;aux du lib&eacute;ralisme, mitig&eacute;s cependant par des compromis avec
+les pouvoirs &eacute;tablis; il est partisan du jugement libre et exempt de
+pr&eacute;jug&eacute;s, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
+les d&eacute;fenseurs privil&eacute;gi&eacute;s de l'&Eacute;tat. Il pourrait exercer une action
+d&eacute;cisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'&#339;il sur les quelques
+derni&egrave;res dizaines d'ann&eacute;es, on constate que, malgr&eacute; lui et sans en
+avoir jamais &eacute;t&eacute; remerci&eacute;, il a &eacute;t&eacute; au service du f&eacute;odalisme.</p>
+
+<p>Comme le parti, la classe qu'il repr&eacute;sente manque de force directive.
+Les int&eacute;r&ecirc;ts sont mis avant et au-dessus des id&eacute;aux, les dangers venant
+d'en bas menacent la propri&eacute;t&eacute;; or, y a-t-il un int&eacute;r&ecirc;t sup&eacute;rieur &agrave; la
+propri&eacute;t&eacute;? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne poss&egrave;dent
+pas se fasse entendre dans la repr&eacute;sentation nationale, lorsqu'il s'agit
+de r&eacute;gler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
+tout d'abord le p&eacute;ril du communisme; le reste viendra apr&egrave;s. Et,
+d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale? Une
+perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
+ext&eacute;rieures est assur&eacute;e par des sp&eacute;cialistes, sinon toujours d'une fa&ccedil;on
+parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
+critiquer et, lorsqu'ils pensent trop &agrave; leurs int&eacute;r&ecirc;ts personnels, les
+rappeler &agrave; l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les t&acirc;ches
+journali&egrave;res: le b&eacute;n&eacute;fice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
+dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
+choses reposent sur une base profonde, &agrave; l'abri de tout danger et de
+toute menace, &agrave; savoir sur la puissance de l'&Eacute;tat et sur le bien-&ecirc;tre du
+pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
+peut-&ecirc;tre nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
+d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
+suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
+irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
+on ne le veut pas) que c'est le syst&egrave;me qui est responsable, et non les
+personnes, et que c'est la nation qui est responsable du syst&egrave;me.</p>
+
+<p>Si encore il n'y avait que cette indiff&eacute;rence! Mais plus on s'&eacute;l&egrave;ve dans
+la hi&eacute;rarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
+d&eacute;pendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
+une sorte de v&eacute;nalit&eacute; d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e.</p>
+
+<p>Il faut faire honneur &agrave; sa situation et &agrave; sa carri&egrave;re. On ne voudrait
+pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
+Un grand train de maison exige des invit&eacute;s de marque. On a quelquefois &agrave;
+combler certaines lacunes de l'&eacute;ducation et de l'instruction; or, rien
+ne les comble mieux qu'une bonne couche d'id&eacute;es toutes faites. Le
+r&eacute;giment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
+gendre exigent des &eacute;gards. On ne doit jamais n&eacute;gliger les relations:
+avancer en grade, passer d'une classe &agrave; une classe sup&eacute;rieure, c'est
+s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et m&ecirc;me les satisfactions
+moins importantes de la vanit&eacute; bourgeoise exigent, en plus de certains
+efforts mat&eacute;riels, des id&eacute;es de tout repos, sans rien de subversif.</p>
+
+<p>Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caract&egrave;re se refuse &agrave;
+solliciter et &agrave; recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
+droits et devoirs, tiennent &agrave; pr&eacute;server leur personnalit&eacute; et renoncent &agrave;
+recevoir des invit&eacute;s qui, se rencontrant par hasard &agrave; la porte de votre
+maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
+pareille relation. Ces exemples sont particuli&egrave;rement fr&eacute;quents dans les
+villes et dans les maisons de la bourgeoisie ais&eacute;e. Quant aux nouveaux
+riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
+autre pays europ&eacute;en, il faut les excuser si, gris&eacute;s par leur ascension,
+ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer &agrave; monter,
+alors qu'ils ne font que s'infiltrer.</p>
+
+<p>La sagesse rancuni&egrave;re de Louis XIV a r&eacute;ussi &agrave; dompter la noblesse, en
+assignant &agrave; son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
+compte, notre syst&egrave;me f&eacute;odal a pr&eacute;par&eacute; le m&ecirc;me sort &agrave; notre bourgeoisie
+montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
+&eacute;change le sacrifice de ses id&eacute;es. Le r&eacute;sultat de cette imitation de la
+mani&egrave;re de penser f&eacute;odale a &eacute;t&eacute; plus complet qu'on n'aurait pu le croire
+de prime abord: il manque &agrave; notre bourgeoisie ce l&eacute;ger m&eacute;lang&eacute; de
+scepticisme qui convient si bien &agrave; la noblesse authentique, laquelle, se
+sachant telle, ne craint ni les critiques ni les &eacute;preuves. C'est
+pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
+m&eacute;fiance et une pompe qui sont trop exag&eacute;r&eacute;es pour &ecirc;tre naturelles.</p>
+
+<p>On peut attacher &agrave; ces faiblesses une importance morale plus ou moins
+grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
+pupille d'une autre, elles la d&eacute;moralisent au point de vue politique.
+C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
+pouvoir politique v&eacute;ritable: le f&eacute;odalisme conservateur. Le peuple suit
+l'autorit&eacute;; celle-ci fut d'abord cl&eacute;ricale et f&eacute;odale; lorsqu'il s'en
+d&eacute;tourna, ce fut pour suivre l'autorit&eacute; des agitateurs. Le socialisme
+dispose des masses et poursuit des int&eacute;r&ecirc;ts, mais il lui manque une
+conception spirituelle du monde. Le catholicisme organis&eacute; place les
+int&eacute;r&ecirc;ts confessionnels au-dessus des int&eacute;r&ecirc;ts politiques. Le f&eacute;odalisme
+seul poss&egrave;de une conception du monde, d'un caract&egrave;re historique et
+religieux, qui se concilie tr&egrave;s heureusement avec ses int&eacute;r&ecirc;ts
+politiques et mat&eacute;riels. Il dispose du pouvoir ex&eacute;cutif, il a partie
+li&eacute;e avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
+familiales et entra&icirc;ne dans son sillage la partie la plus puissante de
+la bourgeoisie.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
+Si la guerre actuelle se terminait par une victoire compl&egrave;te, rapide,
+absolue, la r&eacute;alisation de l'&Eacute;tat populaire s'en trouverait
+consid&eacute;rablement retard&eacute;e. Et, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il n'est pas un Allemand
+qui, aimant son pays et son peuple, ne pr&eacute;f&eacute;rerait mille fois supporter
+la r&eacute;action, m&ecirc;me aggrav&eacute;e, de 1815, plut&ocirc;t que d'admettre la moindre
+diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
+que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
+fins supr&ecirc;mes de la nation, qui nous int&eacute;ressent ici, cette guerre
+constitue une pr&eacute;paration, et non une d&eacute;cision. Nous devons cependant
+nous attendre &agrave; ce qu'elle se r&eacute;percute dans l'avenir par trois effets
+plus ou moins lointains, dont l'un, le troisi&egrave;me, fera ici l'objet d'une
+analyse et d'une discussion sp&eacute;ciales.</p>
+
+<p>En premier lieu: cette guerre constitue la premi&egrave;re &eacute;preuve vraiment
+collective du peuple allemand, dont les couches inf&eacute;rieures forment
+aujourd'hui le noyau principal. Les arm&eacute;es combattantes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle repr&eacute;sentaient une petite fraction de la population, surtout de
+la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
+Aujourd'hui, on se trouve pour la premi&egrave;re fois en pr&eacute;sence du peuple
+arm&eacute;, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
+l'arm&eacute;e qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute &acirc;me vivante du
+pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journ&eacute;es d'ao&ucirc;t qui l'ont
+op&eacute;r&eacute;e, quelque magnifique et immense que f&ucirc;t alors l'enthousiasme:
+celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de f&ecirc;te, au sens le plus &eacute;lev&eacute;
+du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derri&egrave;re le voile qui
+cachait l'avenir, cet enthousiasme se f&ucirc;t certainement calm&eacute;, comme chez
+les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
+beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
+moins lumineux, mais &agrave; l'abri de toute menace et de toute d&eacute;ception
+future: ce sont le devoir et la responsabilit&eacute; qui ont r&eacute;sist&eacute;
+victorieusement &agrave; toutes les &eacute;preuves. Aujourd'hui nous percevons
+l'unit&eacute; du double son: soucis et douleurs, d'un c&ocirc;t&eacute;; espoir et
+confiance, de l'autre. Cette communaut&eacute; de vie et de souffrances
+constitue un ciment plus puissant de la nationalit&eacute; que les origines, la
+langue, les m&#339;urs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
+pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divis&eacute;, reste divis&eacute; &agrave;
+jamais. Jusqu'alors la couche inf&eacute;rieure &eacute;tait une partie constitutive
+de la nation et, il faut le dire, la plus grande; &agrave; partir
+d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
+puissant, dans la mesure du moins o&ugrave; elle est consciente de sa
+responsabilit&eacute;. C'est en effet cette responsabilit&eacute; du corps de la
+nation qui d&eacute;cide tout; si nous pouvons l'acqu&eacute;rir et la conserver, nous
+sommes et restons une nation et un &Eacute;tat populaire; si nous sommes
+incapable de l'acqu&eacute;rir, nous restons la classe subordonn&eacute;e dans une
+association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'ind&eacute;pendance,
+de notre immaturit&eacute;, de notre absence de sens politique, dispara&icirc;t d&egrave;s
+que nous avons saisi et retenu ceci: l'&Eacute;tat, et le pays sont <i>res
+publica</i>, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
+ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
+lui-m&ecirc;me, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
+de sa famille et de son nom.</p>
+
+<p>En deuxi&egrave;me lieu: la diminution du bien-&ecirc;tre europ&eacute;en, cons&eacute;cutive &agrave; la
+guerre, le d&eacute;placement de la propri&eacute;t&eacute; et l'aggravation des charges que
+la guerre aura occasionn&eacute;es domineront partout l'ampleur et les forces
+contributives de la classe moyenne sup&eacute;rieure. On aura beau imposer la
+richesse jusqu'aux extr&ecirc;mes limites compatibles avec la forme actuelle
+de la vie &eacute;conomique, on r&eacute;ussira sans doute &agrave; diminuer d'une fa&ccedil;on
+notable son total, mais non le nombre de riches, malgr&eacute; le changement de
+personnes qui peut r&eacute;sulter d'appauvrissements occasionnels et de la
+formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgr&eacute; les difficult&eacute;s
+d'exploitation passag&egrave;res, verra son niveau s'&eacute;lever, gr&acirc;ce &agrave;
+l'intervention du capitalisme et, vu la situation g&eacute;n&eacute;rale, ses charges
+ne seront pas augment&eacute;es d'une mani&egrave;re excessive. La classe moyenne
+inf&eacute;rieure et la classe ouvri&egrave;re r&eacute;ussiront, par la lutte pour les
+salaires, &agrave; maintenir leurs conditions d'existence normales, malgr&eacute;
+l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
+d'une maison de rapport, le commer&ccedil;ant moyen ne trouveront pas de
+compensation: ils seront affaiblis, prol&eacute;taris&eacute;s en partie, et les
+couches inf&eacute;rieures de la classe ploutocratique ne seront pas
+elles-m&ecirc;mes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.</p>
+
+<p>Cette classe moyenne, cependant, rec&egrave;le dans son sein des savants, des
+publicistes, des bureaucrates d'un talent non n&eacute;gligeable, et dans ces
+derni&egrave;res ann&eacute;es c'est elle qui fournissait &agrave; la vie &eacute;conomique des
+administrateurs sup&eacute;rieurs ayant re&ccedil;u une culture scientifique et
+poss&eacute;dant le sens de la responsabilit&eacute; commerciale. La d&eacute;ch&eacute;ance d'une
+classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
+seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
+pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
+apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
+le corps des repr&eacute;sentants de notre travail intellectuel repose sur une
+base trop &eacute;troite.</p>
+
+<p>Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
+organisation sociale o&ugrave; r&egrave;gne encore l'usage primitif de confier les
+responsabilit&eacute;s &agrave; des castes h&eacute;r&eacute;ditaires, alors m&ecirc;me qu'elles sont
+frapp&eacute;es d'&eacute;puisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
+grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donn&eacute; sa mesure, qui s'use
+dans l'uniformit&eacute; d'un travail m&eacute;canique et se trouve exclu du service
+national et de l'essence m&ecirc;me de la nation. Nous avons l&agrave; une v&eacute;ritable
+le&ccedil;on des choses qui nous montre d'une fa&ccedil;on irr&eacute;futable qu'un corps
+vivant ne peut se renouveler et se recr&eacute;er int&eacute;rieurement que gr&acirc;ce au
+va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidit&eacute;
+inorganique doit c&eacute;der la place au principe organique du mouvement et de
+la croissance.</p>
+
+<p>En troisi&egrave;me lieu: cette guerre porte un coup d&eacute;cisif au principe de la
+libert&eacute; de la propri&eacute;t&eacute; individuelle et pr&eacute;pare les formes futures de
+l'&eacute;conomie collective, en montrant sur le fait que les affaires
+&eacute;conomiques ne sont pas chose priv&eacute;e, mais la chose de tous.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, l'intervention de l'&Eacute;tat dans les int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;conomiques
+priv&eacute;s &eacute;tait minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
+limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
+commerce et sur les soci&eacute;t&eacute;s par actions pr&eacute;servaient contre les abus
+les plus imm&eacute;diats en mati&egrave;re de contrats; quelques monopoles &eacute;taient
+soustraits &agrave; l'industrie libre; des trait&eacute;s de commerce r&eacute;glaient les
+&eacute;changes ext&eacute;rieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
+jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient &agrave;
+contre-c&#339;ur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
+les consid&egrave;re au point de vue d'une &eacute;conomie collective rationnelle.
+Parmi les jugements port&eacute;s sur notre &eacute;conomie de guerre, qui a surgi
+sans pr&eacute;paration, mais dont l'improvisation a &eacute;t&eacute; somme toute assez
+heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
+l'exc&egrave;s d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
+impatience une prochaine d&eacute;tente. Nous souffrons sans doute d'un exc&egrave;s
+d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis &agrave; des r&eacute;glementations
+contradictoires, portant souvent sur des d&eacute;tails sans importance aucune,
+car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
+organisables avec la facult&eacute; d'organisation proprement dite, et on croit
+avoir tout fait, lorsqu'on a accumul&eacute; r&egrave;glements et prescriptions. Nous
+croyons souvent poss&eacute;der l'aptitude &agrave; l'organisation, parce que nous
+sommes tous pass&eacute;s par l'&eacute;cole de la pens&eacute;e syst&eacute;matique et sch&eacute;matique;
+mais, en r&eacute;alit&eacute;, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
+ce qui est d&eacute;cisif, pour &eacute;liminer ce qui n'est pas essentiel, pour
+conna&icirc;tre les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons sp&eacute;ciaux et
+une longue exp&eacute;rience. Nous aurions cependant s&eacute;rieusement besoin de
+cette aptitude, car, malgr&eacute; les mille sens que les p&eacute;dants
+sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de m&eacute;thode, il est
+certain que nous sommes en train d'op&eacute;rer un changement de m&eacute;thode dans
+un sens qui, lui, n'admet aucune &eacute;quivoque: jamais, en effet, nous ne
+pourrons plus revenir en arri&egrave;re, vers cette libert&eacute; illimit&eacute;e de
+l'&eacute;conomie priv&eacute;e dont l'&eacute;go&iuml;sme na&iuml;f &eacute;veillera chez nos successeurs un
+sentiment analogue &agrave; celui que nous &eacute;prouvons au r&eacute;cit des pratiques du
+temps de Robert Macaire. Le troisi&egrave;me effet &eacute;loign&eacute; de la guerre, la
+transformation de l'&eacute;conomie conform&eacute;ment au principe: <i>l'&eacute;conomie est
+la chose de tous</i>, signifie le premier pas important vers l'organisation
+de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une apr&egrave;s
+l'autre les conditions et les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>1. C'est la machine qui joue un r&ocirc;le d&eacute;cisif dans la guerre m&eacute;canis&eacute;e;
+la machine, c'est-&agrave;-dire les munitions et les moyens de transport. La
+transformation de toute l'industrie d'un pays bellig&eacute;rant en industrie
+de guerre est une condition indispensable. D&eacute;sormais, en parlant
+d'armements, on n'entend pas seulement une r&eacute;serve d'armes: l'armement,
+c'est le pays tout entier, transform&eacute; en un arsenal dans lequel tous
+ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
+battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
+la terre produit, et, comme il est destin&eacute; &agrave; d&eacute;truire et &agrave; &ecirc;tre d&eacute;truit,
+son remplacement constitue le probl&egrave;me technique fondamental de la
+guerre.</p>
+
+<p>Le probl&egrave;me de l'armement devient ainsi un probl&egrave;me de travail et de
+mat&eacute;riaux; et il est d'un s&eacute;rieux angoissant, lorsque le pays
+bellig&eacute;rant est bloqu&eacute; par ses ennemis.</p>
+
+<p>Il importe donc &agrave; l'&Eacute;tat de savoir exactement ce qui se produit et se
+consomme dans ses domaines, de conna&icirc;tre la mani&egrave;re dont tels et tels
+produits sont obtenus, de poss&eacute;der l'inventaire des substances dont il
+peut disposer. Il doit p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; la trame la plus interne de la
+production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propri&eacute;taire
+foncier, dans les bureaux du commer&ccedil;ant. Il dresse des plans de
+mobilisation pour la campagne &eacute;conomique, r&eacute;partit ouvriers et employ&eacute;s,
+contr&ocirc;le les m&eacute;thodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
+de place, de forces, d'instruments de travail; il se pr&eacute;occupe de la
+d&eacute;pense de mati&egrave;res premi&egrave;res et de substances auxiliaires de provenance
+&eacute;trang&egrave;re; il veille &agrave; ce que ces mati&egrave;res et substances soient
+&eacute;conomis&eacute;es ou remplac&eacute;es dans la mesure du possible, que leur
+r&eacute;approvisionnement soit assur&eacute;, qu'il en existe toujours une r&eacute;serve
+suffisante et qu'elles soient r&eacute;parties selon les besoins et les
+n&eacute;cessit&eacute;s. Un nouveau principe na&icirc;t, celui de la protection des
+mati&egrave;res premi&egrave;res, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
+de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la pr&eacute;f&eacute;rence aux
+mati&egrave;res premi&egrave;res de provenance int&eacute;rieure, alors m&ecirc;me que cela ne
+correspond pas aux calculs fond&eacute;s sur les seuls int&eacute;r&ecirc;ts, alors m&ecirc;me que
+le prix de revient de ces mati&egrave;res est plus &eacute;lev&eacute;: des &eacute;conomies
+r&eacute;alis&eacute;es sur la fabrication, des subventions &eacute;ventuelles combleront la
+diff&eacute;rence. L'&eacute;lasticit&eacute; des industries, et notamment leur facult&eacute;
+d'extension et la possibilit&eacute; de leur transformation en cas de guerre,
+doivent &ecirc;tre souvent v&eacute;rifi&eacute;es et r&eacute;alis&eacute;es &agrave; titre d'essai et
+d'&eacute;preuve. Lorsque les sacrifices exig&eacute;s par ces exp&eacute;riences sont trop
+grands, d&eacute;passent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
+subventions et, en dernier lieu, &agrave; la cr&eacute;ation d'industries d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Ainsi se trouve affect&eacute; le principe de la libert&eacute; &eacute;conomique, d'apr&egrave;s
+lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du cr&eacute;dit, de
+fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite &agrave; son gr&eacute;
+de la quantit&eacute; limit&eacute;e des instruments de travail et des moyens de
+travail disponibles, de la main-d'&#339;uvre du pays, des mati&egrave;res premi&egrave;res
+de provenance int&eacute;rieure ou obtenues, &agrave; la suite d'&eacute;changes, de pays
+&eacute;trangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
+tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
+dict&eacute;es par ses int&eacute;r&ecirc;ts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
+pr&eacute;sente &agrave; un moment donn&eacute;. Sans doute, capital, main-d'&#339;uvre, mati&egrave;res
+premi&egrave;res ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
+propri&eacute;t&eacute; collective; mais ils seront soumis &agrave; la protection collective.</p>
+
+<p>2. Lorsque l'&eacute;poque des grandes luttes politiques et &eacute;conomiques sera
+close, le nationalisme &eacute;conomique devra c&eacute;der la place &agrave; des conceptions
+plus rationnelles. Il ne faut pas exag&eacute;rer l'importance de ce progr&egrave;s,
+car la p&eacute;riode de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
+pourrait consister sa mission historico-&eacute;conomique) apportera peut-&ecirc;tre
+la preuve qu'on peut, gr&acirc;ce &agrave; une intensification correspondante de la
+technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir &agrave; ses habitants,
+dans des conditions &eacute;conomiques avantageuses, tous les produits
+n&eacute;cessaires ou simplement d&eacute;sirables. S'il y avait d&eacute;ficit, on pourrait
+le combler, en &eacute;changeant les produits dont le pays a le monopole contre
+ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
+monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures n&eacute;gociations
+entre &Eacute;tats, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
+auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barri&egrave;res
+qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barri&egrave;res auront des
+effets esth&eacute;tiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
+digue au nivellement, &agrave; la standardisation m&eacute;caniste des biens de
+consommation. Et de m&ecirc;me que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
+pays, dans chaque ville des fruits, des g&acirc;teaux, des ustensiles, des
+costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
+pays et nulle autre ville, de m&ecirc;me, &agrave; l'avenir, les produits de chaque
+pays auront leur caract&egrave;re local particulier, et nous ne serons plus
+condamn&eacute;s &agrave; subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
+tous les pays et sous toutes les latitudes.</p>
+
+<p>Un jour viendra, peut-&ecirc;tre, o&ugrave; nos descendants &eacute;loign&eacute;s envisageront le
+retour au libre-&eacute;change mondial avec plus de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; que nous
+n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
+devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
+soit sa dur&eacute;e, se fera sentir avec une force croissante et, m&ecirc;me en tant
+qu'&eacute;tat de transition, ne manquera pas de modifier profond&eacute;ment la
+conception r&eacute;gnante qui voit dans l'&eacute;conomie une affaire priv&eacute;e.</p>
+
+<p>Les causes du nationalisme &eacute;conomique, dont nous voyons les d&eacute;buts, sont
+&eacute;videntes.</p>
+
+<p>La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les d&eacute;sirs et ne
+compensera les sacrifices d'aucune des nations bellig&eacute;rantes. Aux
+anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggrav&eacute;es
+par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
+qui, dans cette terrible &eacute;preuve o&ugrave; sont engag&eacute;es toutes leurs forces,
+n'aient pas quelque chose &agrave; se reprocher r&eacute;ciproquement. Le nationalisme
+rena&icirc;t non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
+dans le domaine &eacute;conomique. Chacun reproche &agrave; l'autre d'avoir labour&eacute;
+avec ses b&#339;ufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
+substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
+compte que la possession pure et simple, la force &eacute;conomique brutale
+auraient suffi, sans le recours &agrave; la guerre, &agrave; assurer, au bout de
+quelques dizaines d'ann&eacute;es, la sup&eacute;riorit&eacute; &agrave; celui qui la m&eacute;ritait.
+Chacun se demande: comment des avantages aussi &eacute;normes qu'on n'aurait
+jamais pu les soup&ccedil;onner ont-ils pu &ecirc;tre obtenus sur le terrain
+&eacute;conomique? Et chacun de r&eacute;pondre: j'y ai contribu&eacute; pour ma part. Chacun
+pr&eacute;voit que dans l'&eacute;conomie isol&eacute;e il y aura plus d'une chose qu'il
+faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer &agrave; plus d'un avantage du
+commerce. Mais la guerre nous a habitu&eacute;s &agrave; deux choses: aux privations
+et aux grands nombres, et l'on pr&eacute;f&egrave;re perdre plut&ocirc;t que de vivre dans
+la crainte des b&eacute;n&eacute;fices pouvant &ecirc;tre r&eacute;alis&eacute;s par d'autres et
+susceptibles d'&ecirc;tre pernicieux au point de vue politique. Alors m&ecirc;me que
+la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
+de mauvaise foi trouveront toujours des pr&eacute;textes &agrave; chicane. Chaque &Eacute;tat
+restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
+administratives, gr&acirc;ce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
+de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
+n'aura m&ecirc;me pas besoin de recourir &agrave; ces mesures, car la haine de peuple
+&agrave; peuple suffira largement &agrave; tout.</p>
+
+<p>Nous sommes ainsi au seuil d'une &eacute;poque o&ugrave; le nationalisme &eacute;conomique,
+sans peut-&ecirc;tre aboutir au trafic exclusivement int&eacute;rieur, n'en conna&icirc;tra
+pas moins une forte diminution des &eacute;changes internationaux. La balance
+du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
+infiniment sup&eacute;rieure &agrave; celle que, pour d'autres raisons de principe, on
+lui attribuait &agrave; l'&eacute;poque de l'ancien mercantilisme fran&ccedil;ais. On verra
+na&icirc;tre une sorte de n&eacute;o-mercantilisme.</p>
+
+<p>Il n'est pas de pays qui, s'il ne d&eacute;tient pas des valeurs &eacute;trang&egrave;res,
+productives de rente, soit &agrave; m&ecirc;me, &agrave; la longue, de payer ses
+importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
+moyens fiduciaires suffit &agrave; peine &agrave; r&eacute;gler ses comptes d'un trimestre.
+L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
+croient, un d&eacute;fi &eacute;conomique, mais tout simplement un moyen de paiement
+de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
+l'&eacute;l&eacute;ment primaire et d&eacute;cisif de l'activit&eacute; &eacute;conomique. Si, pour une
+raison quelconque, l'exportation &eacute;tait contrari&eacute;e, alors que
+l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
+normal, le pays serait oblig&eacute; d'exporter ses valeurs et ses titres de
+propri&eacute;t&eacute;, abandonnant ainsi peu &agrave; peu &agrave; des &eacute;trangers la supr&eacute;matie
+&eacute;conomique. Ce serait pour lui la d&eacute;cadence.</p>
+
+<p>La r&egrave;gle valable pour les d&eacute;penses faites en objets de consommation et
+pour leur paiement s'applique &eacute;galement au cas dont nous nous occupons:
+je puis d&eacute;terminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
+quant aux produits que je dois exporter en &eacute;change, &agrave; titre de paiement,
+c'est l'autre qui en d&eacute;cide. Cet &laquo;autre&raquo; est libre de refuser les
+marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
+d&eacute;pla&icirc;t; il peut les d&eacute;pr&eacute;cier, en leur opposant des barri&egrave;res
+douani&egrave;res qui l&egrave;sent le vendeur, dans la mesure toutefois o&ugrave; il ne
+s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
+encore que les barri&egrave;res douani&egrave;res sont les barri&egrave;res cr&eacute;&eacute;es par la
+chicane, par les obstacles de toutes sortes destin&eacute;s &agrave; entraver le
+commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
+exalt&eacute; qui fait pr&eacute;f&eacute;rer, m&ecirc;me &agrave; un prix &eacute;lev&eacute;, les produits du pays &agrave;
+ceux de l'&eacute;tranger. Mais la d&eacute;pr&eacute;ciation des moyens de paiement signifie
+le rench&eacute;rissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
+g&eacute;n&eacute;ralement de produits de premi&egrave;re importance et de premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;, le pays victime de ces man&#339;uvres se trouve plac&eacute; dans une
+situation qui l'oblige &agrave; produire moins &eacute;conomiquement que les autres,
+ce qui ne peut que diminuer davantage sa facult&eacute; d'exportation.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
+diff&eacute;rentes, l'int&eacute;r&ecirc;t de l'&eacute;conomie nationale se trouve de nouveau
+concentr&eacute; sur la balance commerciale. Guid&eacute; par la tendance &agrave; s'enfermer
+dans les limites de l'&eacute;conomie int&eacute;rieure, tendance qui lui a &eacute;t&eacute;
+impos&eacute;e par les circonstances, le n&eacute;o-mercantilisme place au centre de
+ses pr&eacute;occupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
+l'importation.</p>
+
+<p>Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
+f&ucirc;t libre d'acheter &agrave; l'&eacute;tranger, pour importer dans son pays, tout ce
+que bon lui semblait, on commence aujourd'hui &agrave; se rendre compte que
+chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne import&eacute;es,
+outre qu'elles servent &agrave; nourrir la main-d'&#339;uvre &eacute;trang&egrave;re, aux d&eacute;pens
+de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
+la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
+produire ce qui lui convient, ce qui lui para&icirc;t utile et n&eacute;cessaire, est
+oblig&eacute;e de se conformer &agrave; des indications &eacute;trang&egrave;res, de travailler pour
+payer des dettes. Dans le cas extr&ecirc;me, il peut arriver que des gens
+riches importent des marchandises de luxe en quantit&eacute; telle qu'il en
+r&eacute;sulte une v&eacute;ritable p&eacute;nurie de substances alimentaires et de mati&egrave;res
+premi&egrave;res, lorsque ce sont notamment ces substances et mati&egrave;res que
+l'&eacute;tranger, profitant de diff&eacute;rences de changes, exige en paiement.</p>
+
+<p>De toutes ces consid&eacute;rations n&eacute;o-mercantiles d&eacute;coule la n&eacute;cessit&eacute;
+d'instituer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la protection agricole et industrielle, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la protection des mati&egrave;res premi&egrave;res dont nous avons parl&eacute; plus haut,
+une surveillance g&eacute;n&eacute;rale de l'importation, surveillance qui doit
+s'&eacute;tendre &agrave; toutes les marchandises non indispensables ou pouvant &ecirc;tre
+remplac&eacute;es, &agrave; tous les produits dont les succ&eacute;dan&eacute;s plus ou moins
+approch&eacute;s peuvent &ecirc;tre fabriqu&eacute;s dans le pays, mais surtout &agrave; tous les
+articles de luxe.</p>
+
+<p>Nous avons parl&eacute; plus haut des avantages esth&eacute;tiques de l'&eacute;conomie
+r&eacute;duite &agrave; ses ressources int&eacute;rieures. Nous devons maintenant, &agrave; propos
+du contr&ocirc;le de l'importation, signaler, au contraire, un inconv&eacute;nient
+esth&eacute;tique qui sera particuli&egrave;rement sensible pendant la p&eacute;riode de
+transition. Si d&eacute;j&agrave; de nos jours les produits de consommation
+artificiels sont, &agrave; l'exception des produits techniques, d'une
+fabrication d&eacute;fectueuse et d'un go&ucirc;t plus que douteux, et cela pour des
+raisons que nous avons &eacute;num&eacute;r&eacute;es pr&eacute;c&eacute;demment, nous assisterons tr&egrave;s
+vraisemblablement, dans un proche avenir, &agrave; la naissance d'une &eacute;conomie
+fond&eacute;e sur la fabrication d'articles bon march&eacute;, de produits succ&eacute;dan&eacute;s,
+d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la na&iuml;vet&eacute; et l'absence de
+pr&eacute;tentions de l'&eacute;conomie purement domestique. Mais ici encore nous
+devons avoir confiance dans la bonne volont&eacute; des hommes et dans le bon
+sens national et esp&eacute;rer que, par une adaptation progressive, la
+n&eacute;cessit&eacute; fera na&icirc;tre une vertu ayant une tonalit&eacute; et une
+caract&eacute;ristique nouvelles.</p>
+
+<p>3. Aucun des effets &eacute;loign&eacute;s de la guerre, y compris les transformations
+politiques, n'&eacute;galera en importance le d&eacute;placement de fortunes qui se
+sera effectu&eacute; dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
+nations europ&eacute;ennes. Nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute; des cons&eacute;quences sociales de
+la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en pr&eacute;sence du
+probl&egrave;me &eacute;conomique de la formation de capitaux, formation que rendront
+difficile et la naissance de toute une cat&eacute;gorie de rentiers d'&Eacute;tat, et
+les pertes en main-d'&#339;uvre et en intelligences, et les obstacles
+auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
+ne pourront que s'aggraver et cro&icirc;tre &agrave; l'int&eacute;rieur de chaque &Eacute;tat.</p>
+
+<p>La n&eacute;cessit&eacute; d'un effort de travail plus prolong&eacute; et plus soutenu
+appara&icirc;tra avec &eacute;vidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
+davantage et est plus d&eacute;sirable, c'est l'augmentation du rendement dans
+l'utilisation de la main-d'&#339;uvre, des mati&egrave;res premi&egrave;res, des
+instruments de travail, des m&eacute;thodes &eacute;conomiques et des capitaux. Toutes
+ces questions, y compris en partie la derni&egrave;re, n'&eacute;taient r&eacute;solues jadis
+que conform&eacute;ment &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t personnel de chacun et au principe de la
+libre concurrence, et il devait en &ecirc;tre ainsi, tant que l'augmentation
+du bien-&ecirc;tre d&eacute;passait les exigences et besoins possibles de chacun.
+Mais comme aujourd'hui la puissance nationale d&eacute;pend plus que jamais de
+l'&eacute;quipement mat&eacute;riel et que le degr&eacute; de cet &eacute;quipement, abstraction
+faite du bien-&ecirc;tre momentan&eacute;, d&eacute;pend, &agrave; son tour, de la concurrence
+entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifest&eacute;e au cours de la
+guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
+acquis une importance politique dont la responsabilit&eacute; incombe &agrave; l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>L'intervention de l'&Eacute;tat devra se produire soit l&agrave; o&ugrave;, gr&acirc;ce &agrave; des
+circonstances particuli&egrave;rement favorables, la libre concurrence n'a pas
+encore r&eacute;alis&eacute; l'extr&ecirc;me tension des efforts, soit dans les cas o&ugrave; les
+forces individuelles ne suffisent pas &agrave; transformer le cycle &eacute;conomique,
+soit enfin dans les cas o&ugrave; l'int&eacute;r&ecirc;t momentan&eacute; de l'individu se trouve
+en opposition avec l'int&eacute;r&ecirc;t permanent de la collectivit&eacute;.</p>
+
+<p>Il importe tout d'abord d'&eacute;prouver, au point de vue de leur rendement
+utile, les exploitations techniques et agricoles. Des &eacute;tablissements
+vieillis, gaspilleurs de forces, de mati&egrave;res et de travail, peuvent &ecirc;tre
+modernis&eacute;s ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
+devront &ecirc;tre ferm&eacute;s et abandonn&eacute;s. Les sources de production de forces
+devront &ecirc;tre centralis&eacute;es. Des syndicats seront soumis au contr&ocirc;le:
+s'ils servaient &agrave; entretenir artificiellement, au pr&eacute;judice des
+consommateurs, des industries &eacute;parpill&eacute;es, mal situ&eacute;es, mal
+administr&eacute;es, on pourrait les obliger &agrave; leur retirer leur appui. On
+pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
+&eacute;conomique des mati&egrave;res premi&egrave;res et de toutes les r&eacute;cup&eacute;rations
+possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
+perfectionn&eacute;es, elles pourront &ecirc;tre group&eacute;es en associations.</p>
+
+<p>Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
+individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
+efficacit&eacute;, de l'ensemble des m&eacute;thodes et usages qui sont entr&eacute;s
+profond&eacute;ment dans les habitudes du consommateur.</p>
+
+<p>Qu'un cigare ou une &eacute;pingle &agrave; cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
+fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
+l&agrave; une chose indiff&eacute;rente en elle-m&ecirc;me. Ce fait n'a pas d'importance,
+m&ecirc;me lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas &agrave; la
+satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
+marchandises de luxe, ce rench&eacute;rissement est m&ecirc;me d&eacute;sirable, en tant que
+moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
+au point de vue de l'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral, que des milliers de cerveaux et de
+bras ne soient pas affect&eacute;s &agrave; cette besogne inutile qui consiste &agrave;
+suivre les marchandises dans leur trajet, &agrave; perdre le temps &agrave; attendre,
+&agrave; faire la r&eacute;clame, &agrave; ranger, &agrave; voyager, &agrave; palabrer, &agrave; persuader. Il
+importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
+accumul&eacute;s improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
+de gros, de demi-gros et de d&eacute;tail. On consommerait peut-&ecirc;tre moins de
+tabac, si &agrave; chaque coin de rue deux employ&eacute;s insuffisamment occup&eacute;s
+n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins co&ucirc;teux,
+dont le parquet pourrait &ecirc;tre recouvert tous les ans d'une nouvelle
+couche d'argent repr&eacute;sentant leur prix de location. On vendrait
+peut-&ecirc;tre moins de savons et de papier &agrave; lettres, si l'acheteur devait
+faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
+en d&eacute;tail serait peut-&ecirc;tre plus fatigant, si telle boutiqui&egrave;re &eacute;tait
+oblig&eacute;e de visiter deux fois par an un d&eacute;p&ocirc;t de gros, au lieu de
+recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
+possible que des dames trouvent &agrave; redire, en constatant une diminution
+sensible des nouveaux mod&egrave;les d'&eacute;toffes qui &eacute;taient autrefois lanc&eacute;s sur
+le march&eacute; en nombre illimit&eacute; et dont une bonne moiti&eacute;, refus&eacute;e par le
+public, devait &ecirc;tre vendue &agrave; bas prix, ce qui avait pour r&eacute;sultat de
+grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
+concurrence par la r&eacute;clame, &eacute;rig&eacute;e en syst&egrave;me et portant, somme toute,
+sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
+compensation aux millions d&eacute;pens&eacute;s &agrave; cet effet dans une l&eacute;g&egrave;re
+augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du m&ecirc;me
+genre concernent les int&eacute;r&ecirc;ts particuliers, mais n'ont rien &agrave; voir avec
+ceux de la collectivit&eacute;. &Agrave; celle-ci il importe avant tout de sauver et
+d'&eacute;pargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
+&agrave; d&eacute;cider si des coop&eacute;ratives de producteurs, de marchands et de
+consommateurs, si des ententes sur la limitation des mod&egrave;les, sur des
+d&eacute;p&ocirc;ts collectifs, sur la normalisation du cr&eacute;dit, si la rationalisation
+des centres du commerce de d&eacute;tail, la fixation de la dur&eacute;e moyenne du
+travail et des b&eacute;n&eacute;fices moyens ne seraient pas de nature &agrave; modifier les
+m&eacute;thodes et usages commerciaux du pays, de fa&ccedil;on &agrave; rendre productives
+des forces innombrables, &agrave; emp&ecirc;cher la multiplication de d&eacute;p&ocirc;ts, la
+perte et le rench&eacute;rissement des marchandises.</p>
+
+<p>Le droit que poss&egrave;de la collectivit&eacute; de disposer des forces ouvri&egrave;res du
+pays peut &ecirc;tre &eacute;tendu. Aujourd'hui, tout homme ais&eacute; est libre de vivre
+sans travailler, c'est-&agrave;-dire de se faire nourrir par la soci&eacute;t&eacute;, en se
+contentant tout simplement de payer les services qu'il re&ccedil;oit; il est
+libre, sans poss&eacute;der aucun don ni titre sp&eacute;cial, d'embrasser telle
+carri&egrave;re lib&eacute;rale et, sous le pr&eacute;texte qu'il occupe une situation
+sociale &eacute;lev&eacute;e, il peut mener une vie oisive que ne justifie m&ecirc;me pas
+son penchant &agrave; la m&eacute;ditation. Plus que cela: chacun est libre de
+soustraire au pays autant de main-d'&#339;uvre qu'il juge convenable et,
+pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
+que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
+lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire &agrave; la
+r&eacute;serve de main-d'&#339;uvre du pays autant de travailleurs que bon lui
+semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
+devront, eux aussi, &ecirc;tre examin&eacute;s de pr&egrave;s et subir des restrictions.</p>
+
+<p>En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui r&eacute;sultent
+de la libre circulation des capitaux. On entend par l&agrave; le droit que
+chacun poss&egrave;de aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale &agrave;
+l'int&eacute;rieur ou &agrave; l'&eacute;tranger, selon ses convenances. Il r&eacute;sulte de ce
+droit que particuliers, &eacute;tablissements de cr&eacute;dit et soci&eacute;t&eacute;s
+industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du
+march&eacute; du capital, de vendre et d'acheter &agrave; leur convenance des valeurs
+int&eacute;rieures ou &eacute;trang&egrave;res, sans autre contr&ocirc;le que celui d'une s&eacute;curit&eacute;
+jug&eacute;e suffisante et d'un examen politique superficiel des relations
+existant entre le pays auquel appartient le pr&ecirc;teur et le pays &eacute;tranger
+emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles
+au pays pr&ecirc;teur, on ne songeait pas que le b&eacute;n&eacute;fice pouvant en r&eacute;sulter
+ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des
+titres, et l'on ne voyait nul inconv&eacute;nient &agrave; ce que le pays b&eacute;n&eacute;ficiaire
+de l'emprunt fond&acirc;t avec le capital mis &agrave; sa disposition une industrie
+susceptible d'enrichir ses ouvriers et employ&eacute;s, de favoriser ses
+productions, au pr&eacute;judice peut-&ecirc;tre du pays pr&ecirc;teur. On &eacute;tait, au
+contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait &agrave; l'&eacute;conomie
+nationale rapportait un int&eacute;r&ecirc;t l&eacute;g&egrave;rement sup&eacute;rieur &agrave; celui qu'il
+aurait rapport&eacute;, s'il avait &eacute;t&eacute; plac&eacute; dans le pays m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En r&eacute;fl&eacute;chissant bien aux conditions qui pr&eacute;sident &agrave; la formation de
+nouveaux capitaux, on arrive &agrave; la conclusion que les placements ne
+doivent pas &ecirc;tre subordonn&eacute;s &agrave; la seule consid&eacute;ration du taux d'int&eacute;r&ecirc;t.
+Il faut &eacute;galement tenir compte des besoins &eacute;conomiques g&eacute;n&eacute;raux du pays,
+besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce
+niveau doit &ecirc;tre envisag&eacute; d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, car si on ne tenait
+compte que de chaque cas en particulier, une banque de sp&eacute;culation
+appara&icirc;trait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant &agrave;
+l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais &ecirc;tre une question de
+taux d'int&eacute;r&ecirc;t; mais, subordonn&eacute;e &agrave; des compensations politiques et
+&eacute;conomiques des plus s&eacute;rieuses, elle ne devrait &ecirc;tre autoris&eacute;e par les
+autorit&eacute;s politiques que dans des cas exceptionnels. &Agrave; la place de la
+libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital
+national.</p>
+
+<p>4. Le d&eacute;placement des fortunes qui s'est produit &agrave; la suite de la
+guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.
+Des revenus dont le total &eacute;gale celui de l'&eacute;pargne nationale doivent
+&ecirc;tre fournis pour &ecirc;tre remis aux porteurs de rente qui, de leur c&ocirc;t&eacute;,
+contribuent &agrave; constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant
+total de l'&eacute;pargne passe entre les mains de l'&Eacute;tat qui lui assigne une
+nouvelle r&eacute;partition.</p>
+
+<p>Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus &ecirc;tre
+obtenus par les moyens en vigueur jusqu'&agrave; ce jour. Qu'on ait recours &agrave;
+une confiscation partielle des fortunes, &agrave; des imp&ocirc;ts sur les
+successions, &agrave; des monopoles, &agrave; des imp&ocirc;ts sur la rente, sur les
+&eacute;changes et la production, ou &agrave; tous ces moyens financiers &agrave; la fois, on
+aboutira au m&ecirc;me r&eacute;sultat: l'&eacute;branlement du principe de la fortune
+priv&eacute;e. La conviction se fait de plus en plus jour que l'&Eacute;tat n'est pas
+le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on
+lui a abandonn&eacute; quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la
+fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul
+est juge. Si, de plus, l'&Eacute;tat, apr&egrave;s avoir op&eacute;r&eacute; la confiscation
+partielle des fortunes ou constitu&eacute; des monopoles, devient le
+propri&eacute;taire et l'administrateur d'innombrables int&eacute;r&ecirc;ts particuliers
+dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion &agrave; des institutions
+mi-officielles ou d'un caract&egrave;re &eacute;conomique mixte, la derni&egrave;re barri&egrave;re
+qui s&eacute;parait l'&eacute;conomie priv&eacute;e de la chose de l'&Eacute;tat se trouve
+supprim&eacute;e; et de m&ecirc;me que toutes les activit&eacute;s mat&eacute;rielles, l'activit&eacute;
+&eacute;conomique devient une fonction directe ou indirecte de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Seules la dur&eacute;e et l'issue de la guerre d&eacute;cideront des d&eacute;lais dans
+lesquels seront effectu&eacute;es les transformations que nous envisageons ici
+et leur &eacute;tendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne
+doivent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es que comme des ph&eacute;nom&egrave;nes pr&eacute;paratoires, car un
+ph&eacute;nom&egrave;ne ext&eacute;rieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son
+ampleur, peut bien agir comme facteur d'acc&eacute;l&eacute;ration, de pr&eacute;paration, de
+d&eacute;clanchement, mais est impuissant &agrave; transformer le c&#339;ur humain. Or, les
+grands progr&egrave;s de l'humanit&eacute; r&eacute;sultent surtout de changements
+int&eacute;rieurs, ob&eacute;issent aux mouvements des lois derni&egrave;res. S'il est une
+puissance soumise &agrave; la volont&eacute; et ayant ses racines dans les profondeurs
+les plus intimes de l'&acirc;me humaine, c'est la connaissance. &Agrave; supposer que
+celle-ci soit, &agrave; son tour, une illusion, qu'au lieu de poss&eacute;der une
+force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie
+d'accompagnement, le mouvement existant de toute &eacute;ternit&eacute;, notre devoir
+ne s'en trouve nullement modifi&eacute;: nous devons, dans la simple
+association harmonique, chercher la clart&eacute; de la connaissance, avec la
+m&ecirc;me libert&eacute; et le m&ecirc;me sentiment de responsabilit&eacute; que si notre voix
+fournissait la note principale.</p>
+
+<p>&Eacute;tant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves
+qu'elles soient, seront autant de ph&eacute;nom&egrave;nes pr&eacute;paratoires, leur
+tendance &agrave; assurer &agrave; l'&Eacute;tat une pr&eacute;dominance &eacute;crasante sur la volont&eacute;
+des individus ne pourra trouver sa r&eacute;alisation que dans l'&Eacute;tat
+populaire, car une pareille puissance, d'un c&ocirc;t&eacute;, une pareille
+subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un &Eacute;tat divis&eacute; en
+classes, mais sont seulement possibles dans un &Eacute;tat o&ugrave; c'est le peuple
+lui-m&ecirc;me qui &agrave; la fois commande et ob&eacute;it. Ce serait commettre une
+supr&ecirc;me injustice et assumer la plus formidable responsabilit&eacute; que de
+permettre, &agrave; la mani&egrave;re orientale, &agrave; des castes h&eacute;r&eacute;ditaires de
+s'arroger une puissance quasi-divine et de r&eacute;clamer, au nom de la
+divinit&eacute;, des sacrifices jet&eacute;s en p&acirc;ture aux pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Nous avons reconnu que l'&Eacute;tat populaire constitue pour l'Allemagne une
+n&eacute;cessit&eacute; actuelle et in&eacute;luctable. Nous avons analys&eacute; les aptitudes
+pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes n&eacute;gatives.
+Nous avons expos&eacute; les suites imm&eacute;diates de la guerre et ses suites
+&eacute;loign&eacute;es, et nous avons constat&eacute; que tout ce qui paraissait en repos
+devenait mobile. Avant d'aborder la derni&egrave;re partie de notre t&acirc;che
+politique, &agrave; savoir l'examen des d&eacute;cisions et mesures propres &agrave;
+contribuer &agrave; la r&eacute;alisation du but, nous devons faire une r&eacute;serve que
+beaucoup trouveront singuli&egrave;re et qu'il nous sera cependant facile de
+justifier: nous dirons notamment que, malgr&eacute; son apparente simplicit&eacute;,
+cet examen, d'ordre purement pratique, n'a &agrave; nos yeux rien de d&eacute;cisif.
+Nous irons m&ecirc;me plus loin et nous essaierons de discuter, chemin
+faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les
+plus populaires et les plus fondamentaux.</p>
+
+<p>Lorsque quelqu'un d&eacute;sire planter une for&ecirc;t, il choisit une situation
+saine et un sol appropri&eacute;. Il adapte aux conditions locales les essences
+&agrave; cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et
+des cypr&egrave;s. Il charge un personnel forestier comp&eacute;tent de prot&eacute;ger les
+arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les r&eacute;serves et une
+exploitation r&eacute;guli&egrave;re. Il abandonne le reste &agrave; la lumi&egrave;re et au soleil,
+&agrave; la pluie et &agrave; la gel&eacute;e et, sans intervenir dans la lutte entre plantes
+et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le d&ocirc;me de
+verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque
+quelqu'un porte la responsabilit&eacute; d'un certain nombre d'entreprises
+&eacute;conomiques, il s'appliquera &agrave; leur d&eacute;blayer le terrain, &agrave; leur poser
+des buts, &agrave; leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,
+&eacute;conomie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,
+mais jamais il n'interviendra, sans n&eacute;cessit&eacute; urgente, dans les
+ramifications de l'&eacute;difice dont il a confi&eacute; l'organisation &agrave; des
+administrations comp&eacute;tentes.</p>
+
+<p>&Agrave; plusieurs reprises, nous avons parl&eacute; de l'atmosph&egrave;re de l'&Eacute;tat, en
+l'opposant &agrave; ses institutions rigides. Cette atmosph&egrave;re est faite
+d'impulsions volontaires, de convictions, d'appr&eacute;ciations, d'attitudes
+du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois p&eacute;rim&eacute;es
+disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau
+et que d'autres encore voient le jour pour la premi&egrave;re lois. Elle n'est
+cependant pas produite elle-m&ecirc;me par les institutions qui le plus
+souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de
+croire que les institutions r&eacute;pondent &agrave; une n&eacute;cessit&eacute; unique: une
+entreprise, qui perd le chef qui l'a cr&eacute;&eacute;e, peut, sous son successeur,
+&ecirc;tre orient&eacute;e dans des directions nouvelles; la temp&ecirc;te a abattu la
+branche principale d'un arbre: la branche secondaire se d&eacute;veloppe,
+jusqu'&agrave; devenir &agrave; son tour une branche principale; un &Eacute;tat vaincu dans
+une guerre voit se dresser devant lui des t&acirc;ches nouvelles et surgir des
+organismes nouveaux. La force vitale et le monde ext&eacute;rieur forment les
+conditions n&eacute;cessaires; le contenu de la conscience et la volont&eacute;
+exercent une action d&eacute;cisive; quant &agrave; la structure et &agrave; la croissance,
+elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais
+conduisent toujours au but fix&eacute; par le destin.</p>
+
+<p>C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on consid&egrave;re comme des ph&eacute;nom&egrave;nes
+primaires et d&eacute;cisifs certaines formes de gouvernement pr&eacute;tendues
+fondamentales: aristocratie et d&eacute;mocratie, parlementarisme et
+absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou
+d&eacute;mocrate, il me fait le m&ecirc;me effet que s'il me demandait si je suis
+r&eacute;aliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne
+puis lui opposer que le &laquo;non, non!&raquo; v&eacute;dique. Une d&eacute;mocratie radicale
+peut se r&eacute;v&eacute;ler comme un absolutisme dissimul&eacute; ou une oligarchie
+ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme
+d'une domination effr&eacute;n&eacute;e, &agrave; peine voil&eacute;e, de la multitude. Chacune de
+ces cat&eacute;gories, r&eacute;duite &agrave; sa forme la plus pure, devient totalement
+absurde: jamais un individu ne peut poss&eacute;der la totalit&eacute; de la
+puissance, &agrave; moins d'&ecirc;tre infini; jamais le <i>demos</i> ne saurait
+gouverner, au sens propre du mot, &agrave; moins de cesser d'&ecirc;tre le <i>demos</i>.
+Les institutions des &Eacute;tats civilis&eacute;s, malgr&eacute; les diff&eacute;rences de noms et
+de formes ext&eacute;rieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant &agrave; la
+composition de leurs &eacute;quilibres complexes; elles ne diff&egrave;rent que par
+l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, que les
+institutions m&ucirc;rissent, &agrave; mesure qu'elles s'&eacute;loignent de leurs origines:
+les r&eacute;publiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant
+lib&eacute;rales.</p>
+
+<p>Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour
+que toutes les exigences de l'&Eacute;tat populaire en voie de formation soient
+satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne
+du droit &eacute;crit, y compris le droit &eacute;lectoral prussien. Si l'appel &agrave; la
+responsabilit&eacute; et &agrave; la libert&eacute; qui inspire ce livre pouvait, repris et
+intensifi&eacute; par mille voix plus fortes que la n&ocirc;tre, p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au
+c&#339;ur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en
+&eacute;prouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous
+les int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels particuliers et qu'on verrait aussit&ocirc;t surgir,
+ind&eacute;pendamment de toute g&eacute;om&eacute;trie et arithm&eacute;tique &eacute;lectorales, les
+hommes qui conviennent &agrave; la nouvelle situation, en m&ecirc;me temps que se
+r&eacute;aliseraient les id&eacute;es en rapport avec cette situation. Les partis,
+s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont
+aujourd'hui, c'est-&agrave;-dire des associations d'int&eacute;r&ecirc;ts faisant figurer
+sur leur programme une excuse phras&eacute;ologique, mais des oppositions
+naturelles portant sur les modalit&eacute;s de r&eacute;alisation d'un id&eacute;al commun.</p>
+
+<p>Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu
+d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour
+ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.
+Mais je l'ai dit sans h&eacute;sitation, car je suis plein de confiance dans la
+force juv&eacute;nile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses
+et de nouvelles &eacute;preuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux
+outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de
+r&eacute;parer quelques-uns des r&eacute;cipients par trop us&eacute;s, sans quoi trop de vin
+s'&eacute;vaporerait sans profit pour personne. Arri&egrave;re donc, les spectres
+redout&eacute;s de la d&eacute;mocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de
+l'absolutisme!</p>
+
+<p>L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la d&eacute;mocratie, bien que
+sous des formes fauss&eacute;es. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de
+fouler aux pieds et d'&eacute;craser tous ceux qui tombent sous son regard.
+Mais ceux qui ne sont pas &eacute;cras&eacute;s (et tous ne peuvent pas l'&ecirc;tre), le
+dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,
+certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exerc&eacute;e par
+une partie du peuple sur l'autre, et cette d&eacute;mocratie partielle pr&eacute;sente
+des gradations qui vont jusqu'&agrave; la domination f&eacute;odale ou ploutocratique
+des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du
+dynaste constitue dans une certaine mesure un troisi&egrave;me pouvoir, ayant
+les apparences de l'ind&eacute;pendance. C'est seulement aux moments d&eacute;cisifs
+de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement
+son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la
+structure de l'&Eacute;tat moderne est tellement compliqu&eacute;e que ce troisi&egrave;me
+pouvoir se trouve dans l'impossibilit&eacute; d'exercer une activit&eacute; durable,
+alors m&ecirc;me qu'il serait l'incarnation permanente du g&eacute;nie de
+l'ind&eacute;pendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisi&egrave;me
+politique qui &eacute;tait celle de sa maison ou de l'&Eacute;glise ou d'un &Eacute;tat
+&eacute;tranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont &eacute;t&eacute;
+inculqu&eacute;s par l'&eacute;ducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une
+partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement
+dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son
+ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derri&egrave;re
+elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en r&eacute;alit&eacute;,
+la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.</p>
+
+<p>La d&eacute;mocratie, comme principe pur, est &eacute;galement impossible, sauf
+pendant ces rares et courtes p&eacute;riodes de transition o&ugrave; une pl&egrave;be, au
+fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorit&eacute; traditionnelle
+a subi une &eacute;clipse momentan&eacute;e. S'il existe en g&eacute;n&eacute;ral des formes de
+gouvernement fond&eacute;es sur l'ordre,&mdash;et sans l'ordre aucun &Eacute;tat civilis&eacute;
+de nos jours ne saurait se maintenir, m&ecirc;me pendant quelques mois,&mdash;ce
+n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il
+ne lui reste qu'&agrave; remettre ses pouvoirs &agrave; d'autres, notamment &agrave; des
+hommes de confiance, et, ce faisant, il cr&eacute;e un pouvoir oligarchique ou
+absolutiste auquel il est oblig&eacute;, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, d'accorder les droits
+les plus &eacute;tendus sur lui-m&ecirc;me. Et alors surgissent ces nombreux
+inconv&eacute;nients qui apparaissent &agrave; nous autres Allemands comme
+sp&eacute;cifiquement d&eacute;mocratiques et nous inspirent la plus profonde
+antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent
+qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail
+professionnel, les fatiguer par des contr&ocirc;les incomp&eacute;tents, les r&eacute;voquer
+mal &agrave; propos, confier des emplois &agrave; des favoris incapables.</p>
+
+<p>La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas &agrave; devenir effr&eacute;n&eacute;e. On
+assiste &agrave; de bruyantes campagnes &eacute;lectorales, avec corruption des
+&eacute;lecteurs qu'on paie avec de l'argent acquis &eacute;galement par la
+corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,
+journalistes, sp&eacute;culateurs et g&eacute;n&eacute;raux se disputent le pouvoir et
+l'argent. Peu nous importe que les m&ecirc;mes choses, sous d'autres noms,
+puissent se produire &eacute;galement dans les monarchies: renversement
+incessant de ministres, dilettantisme, troubles apport&eacute;s &agrave; la continuit&eacute;
+gouvernementale, intrigues, servilit&eacute;, bluff, corruption, camarilla,
+pr&eacute;dominance militaire, justice de classe et autres vices du m&ecirc;me genre.
+Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables
+d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes
+d&eacute;mocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de
+Su&egrave;de, des villes hans&eacute;atiques et de beaucoup d'administrations
+communales allemandes r&eacute;ussissent &agrave; les r&eacute;primer. Ces choses
+repr&eacute;sentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des
+peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous int&eacute;resse, c'est
+ceci: la d&eacute;mocratie repr&eacute;sente, elle aussi, non le gouvernement du
+peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le
+plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la
+population pauvre par la population riche, de la population non
+instruite par la population mi-instruite et se disant civilis&eacute;e.</p>
+
+<p>Les diff&eacute;rences, si profondes en apparence, qui existent entre les
+diverses formes de gouvernement sont donc tout &agrave; fait superficielles. Si
+leurs formules et leurs rites diff&egrave;rent, leurs vertus et leurs vices se
+ressemblent; elles peuvent &ecirc;tre bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,
+mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse
+domin&eacute;e et une masse dominante.</p>
+
+<p>Comme une nouvelle repr&eacute;sentation acquiert plus de nettet&eacute; et se grave
+davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attach&eacute;e &agrave; un vocable
+nouveau, nous donnerons le nom d'<i>organocratie</i> &agrave; la forme de
+gouvernement &agrave; laquelle doit pr&eacute;tendre l'&Eacute;tat populaire, que cette forme
+pr&eacute;sente les apparences ext&eacute;rieures de la d&eacute;mocratie ou celles de la
+monarchie dynastique. Mais nous ferons aussit&ocirc;t remarquer que, m&ecirc;me &agrave; la
+lumi&egrave;re de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit
+d&eacute;cider, mais l'esprit populaire.</p>
+
+<p>Cette notion signifie cependant, non l'&eacute;tablissement d'un &eacute;quilibre de
+repos entre les masses dominantes et les masses domin&eacute;es, mais le
+mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits
+et des forces. Chaque membre de la nation doit &ecirc;tre appel&eacute; &agrave; dominer et
+&agrave; servir &agrave; la fois, &agrave; assumer simultan&eacute;ment ou tour &agrave; tour des
+responsabilit&eacute;s et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit
+se d&eacute;grader et se consumer. Tout homme dou&eacute; d'aptitudes suffisantes a le
+droit de pr&eacute;tendre &agrave; l'instruction et &agrave; un travail adapt&eacute; &agrave; ses
+aptitudes. Il doit r&eacute;gner, non une &eacute;galit&eacute; de droits et de devoirs, mais
+une &eacute;galit&eacute; d'acc&egrave;s aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non
+sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni r&eacute;gner, le peuple
+n'en forme pas moins la source toujours renouvel&eacute;e o&ugrave; se recrutent ceux
+qui gouvernent et qui r&egrave;gnent, &agrave; l'exception de la monarchie enferm&eacute;e
+dans l'isolement de son cadre h&eacute;r&eacute;ditaire, bien que rien ne doive
+s'opposer &agrave; ce qu'elle renouvelle sa race par le m&eacute;lange de sang sain
+emprunt&eacute; au peuple. Des avantages h&eacute;r&eacute;ditaires subsisteront toujours,
+car mani&egrave;res de penser, exp&eacute;riences, culture et dons peuvent se
+transmettre h&eacute;r&eacute;ditairement. Mais, pour &ecirc;tre efficaces, ces avantages
+auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un
+appartienne &agrave; telle ou telle souche, pour qu'on soit autoris&eacute; &agrave;
+conclure qu'il poss&egrave;de soit des vertus et des dons, soit des vices et
+des d&eacute;fauts h&eacute;r&eacute;ditaires. L'instruction et l'&eacute;ducation du peuple
+constitueront la t&acirc;che la plus importante; le choix judicieux et le
+d&eacute;veloppement de tout don naturel seront &agrave; la base de tout le travail
+social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'&Eacute;tat, sous
+la r&eacute;serve du libre d&eacute;veloppement de leurs doctrines. Personne n'aura le
+droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour
+l'assujettissement d'individus ou de classes.</p>
+
+<p>L'objection d'utopisme que nous sommes s&ucirc;r de voir nous opposer sur ce
+point, ne peut jamais &ecirc;tre r&eacute;fut&eacute;e dialectiquement. Celui qui est
+habitu&eacute; dans la vie &agrave; prendre et &agrave; r&eacute;aliser des d&eacute;cisions soulevant des
+critiques et donnant lieu &agrave; toutes sortes de pr&eacute;dictions, sait que
+l'implacable &laquo;impossible!&raquo; a toujours &eacute;t&eacute; oppos&eacute; &agrave; toute id&eacute;e pleine de
+promesses et d'espoirs. &laquo;Plans chim&eacute;riques&raquo;, &laquo;champ trop vaste&raquo;,
+&laquo;grandiose, mais irr&eacute;alisable&raquo;: tels sont les clich&eacute;s des principales
+objections st&eacute;riles qui ont &eacute;touff&eacute; plus d'une d&eacute;cision. On peut donc se
+demander sous la r&eacute;serve de quel accueil il est permis de lancer dans le
+monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut &ecirc;tre sous la r&eacute;serve
+d'un consentement g&eacute;n&eacute;ral, car chacun ne donne son consentement qu'&agrave; ce
+qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit
+famili&egrave;re, elle est fausse, car, si elle ne l'&eacute;tait pas, elle serait
+r&eacute;alis&eacute;e depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi
+que les qualifications m&eacute;prisantes que nous avons cit&eacute;es plus haut ont
+toujours exprim&eacute; le salut que le monde adressait &agrave; tout ce qui est bon,
+et ceux qui ont cherch&eacute; &agrave; r&eacute;aliser quelque bien en savent quelque chose.
+Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas
+accueilli par ce salut est d&eacute;pourvu de valeur.</p>
+
+<p>Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:
+il y a des plans qui paraissent chim&eacute;riques et qui le sont
+effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, &agrave; d&eacute;faut de preuves,
+on poss&egrave;de la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise
+dans quelques exp&eacute;riences la force de ne pas plier le genou au premier
+cri d'alarme: &laquo;utopie!&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilit&eacute; de fonder
+un &Eacute;tat qui, tel un organisme vivant, attire &agrave; lui les forces les plus
+nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la t&acirc;che de former
+avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de g&eacute;nies, de talents
+et de caract&egrave;res qui soit de nature &agrave; &eacute;clipser les moissons
+napol&eacute;oniennes; d'un &Eacute;tat qui, malgr&eacute; les diff&eacute;rences de dons et de
+devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, d&eacute;cidant eux m&ecirc;mes
+de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilit&eacute; nous manquent,
+nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes
+formations humaines, se renouvelant elles-m&ecirc;mes d'une fa&ccedil;on organique,
+je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'arm&eacute;e prussienne.</p>
+
+<p>Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre
+acc&egrave;s dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne
+nous appesantirons pas l&agrave;-dessus. Ce qui nous int&eacute;resse ici, c'est la
+s&eacute;lection libre et ind&eacute;pendante qui s'y op&egrave;re depuis le grade de
+lieutenant jusqu'&agrave; ceux d'officier d'&Eacute;tat-Major, de commandant de
+r&eacute;giment et de g&eacute;n&eacute;ral de brigade. Au-dessus de ces grades, la s&eacute;lection
+s'effectue d'apr&egrave;s des principes diff&eacute;rents dont nous n'avons pas &agrave; nous
+occuper. On conna&icirc;t le syst&egrave;me d'&eacute;preuves et d'observations auxquelles
+sont soumis les futurs officiers, ainsi que le syst&egrave;me qui pr&eacute;side &agrave;
+leur formation acad&eacute;mique, pratique et technique. Chacun se rend compte
+que, gr&acirc;ce &agrave; cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs
+et les plus forts qui sont appel&eacute;s &agrave; assumer des responsabilit&eacute;s
+d&eacute;cisives, tandis que les inaptes sont &eacute;limin&eacute;s et que les m&eacute;diocres
+sont charg&eacute;s de t&acirc;ches moyennes. Comme le principe f&eacute;odal a d&eacute;j&agrave; pu
+jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi
+d'avance une unit&eacute; morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,
+la s&eacute;lection ult&eacute;rieure s'effectue ind&eacute;pendamment de toute consid&eacute;ration
+de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse para&icirc;tre,
+d&eacute;mocratique, mais non au sens d&eacute;tourn&eacute; du mot. Nous voulons dire par l&agrave;
+qu'au lieu d'&ecirc;tre fond&eacute;e sur le principe de l'&eacute;lection &agrave; la majorit&eacute; des
+voix, cette s&eacute;lection est organis&eacute;e de telle sorte qu'une cat&eacute;gorie de
+sup&eacute;rieurs se compl&egrave;te et se renouvelle constamment, en appelant dans
+son sein, &agrave; la suite d'un choix judicieux, des repr&eacute;sentants d'une
+cat&eacute;gorie de subalternes qui jouit des m&ecirc;mes privil&egrave;ges qu'elle; et, ce
+qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,
+sans accorder le monopole &agrave; l'anciennet&eacute; et sans limiter la concurrence
+des dix mille candidats une fois admis. M&ecirc;me sous les deux rois non
+militaires, Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume II et Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume IV, l'esprit de
+l'arm&eacute;e s'&eacute;tait maintenu intact; le corps est si sain, la m&eacute;thode si
+parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors m&ecirc;me que la
+cime de l'arbre est entam&eacute;e.</p>
+
+<p>Avant de clore cette br&egrave;ve analyse critique de quelques principes
+politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du
+parlementarisme, car, malgr&eacute; la d&eacute;faveur dont jouissent les
+repr&eacute;sentations nationales dans tous les &Eacute;tats, elles vont se trouver en
+pr&eacute;sence de t&acirc;ches nouvelles et importantes.</p>
+
+<p>Des r&eacute;unions d'&Eacute;tats qui, primitivement, n'avaient pour toute
+attribution que le vote et la r&eacute;partition des imp&ocirc;ts, sont devenues,
+par la substitution de la raison d'&ecirc;tre, des assembl&eacute;es l&eacute;gislatives et,
+dans les &Eacute;tats parlementaires, des assembl&eacute;es gouvernementales. De
+l'&eacute;poque o&ugrave; elles ne repr&eacute;sentaient que des int&eacute;r&ecirc;ts locaux et
+professionnels, elles ont conserv&eacute; le mode d'&eacute;lection, devenu absurde et
+nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
+minorit&eacute;s, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
+fausse repr&eacute;sentation et enl&egrave;vent &agrave; l'acte &eacute;lectoral toute
+signification. L'activit&eacute; des Parlements, telle qu'on se la repr&eacute;sente,
+se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transf&egrave;re le
+pouvoir l&eacute;gislatif, dans la mesure o&ugrave; il en dispose, &agrave; une assembl&eacute;e,
+laquelle, dans le syst&egrave;me parlementaire, transf&egrave;re, &agrave; son tour, le
+pouvoir l&eacute;gislatif &agrave; un minist&egrave;re. Th&eacute;oriquement, il existe entre le
+pouvoir l&eacute;gislatif et le pouvoir ex&eacute;cutif une s&eacute;paration nette; mais, en
+r&eacute;alit&eacute;, il est difficile de les s&eacute;parer, &eacute;tant donn&eacute; que, d'une fa&ccedil;on
+g&eacute;n&eacute;rale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en mati&egrave;re de
+l&eacute;gislation, alors que la repr&eacute;sentation nationale intervient
+constamment dans les affaires de l'ex&eacute;cutif par son vote et son
+contr&ocirc;le. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
+d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que g&acirc;ter les projets de
+lois et troubler l'administration.</p>
+
+<p>Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
+dont une, d'ordre m&eacute;canique, saute aux yeux: ils assurent la publicit&eacute;
+et le contr&ocirc;le des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
+accord ext&eacute;rieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est l&agrave;
+une fonction n&eacute;cessaire, mais le m&ecirc;me effet pourrait &ecirc;tre obtenu par
+d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la v&eacute;ritable raison de la
+n&eacute;cessit&eacute; des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
+phras&eacute;ologie th&eacute;orique, nous observons leur mode d'activit&eacute; pratique,
+sur des exemples emprunt&eacute;s &agrave; des &Eacute;tats parlementaires.</p>
+
+<p>La destination pr&eacute;sum&eacute;e des Parlements est de servir d'agences de
+consultation: le peuple, repr&eacute;sent&eacute; en raccourci et comme dans une sorte
+de r&eacute;sum&eacute;, s'occupe de ses affaires. En r&eacute;alit&eacute;, tel n'est jamais et
+nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
+d'une image arithm&eacute;tique plus ou moins exacte. Cette image arithm&eacute;tique
+d'int&eacute;r&ecirc;ts grossi&egrave;rement &eacute;bauch&eacute;s se condense en majorit&eacute;s et forme
+ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
+propositions de lois r&eacute;pondant &agrave; la volont&eacute; et &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t de la
+majorit&eacute; nationale du moment. Ceci encore est une fiction, &eacute;tant donn&eacute;
+que, d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, la part du peuple dans l'&eacute;laboration de
+propositions de lois est nulle; de nouvelles &eacute;lections, cons&eacute;cutives &agrave;
+une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifi&eacute;e, mais,
+dans sa composition, la majorit&eacute; du Parlement co&iuml;ncide rarement avec
+celle du peuple, pour autant que, dans les questions concr&egrave;tes, il est
+encore permis de parler de majorit&eacute; populaire.</p>
+
+<p>Il existe donc une certaine image arithm&eacute;tique, bien que le plus souvent
+inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
+peut pas dire qu'elle d&eacute;lib&egrave;re et &eacute;labore.</p>
+
+<p>Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
+protestation, une critique, un expos&eacute; de motifs ou une th&eacute;orie, mais il
+ne se propose nullement de convaincre les coll&egrave;gues. Il est consid&eacute;r&eacute;
+comme une d&eacute;monstration politique et est destin&eacute; &agrave; agir sur le
+gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les &eacute;lecteurs. C'est
+seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
+la sinc&eacute;rit&eacute; l'emporter sur le calcul; chez nous, ce ph&eacute;nom&egrave;ne s'observe
+dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
+d&eacute;lib&egrave;re, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
+comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
+organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
+Dans les pays de r&eacute;gime parlementaire, il y a une commission principale
+et permanente qui, sous le nom de cabinet, est charg&eacute;e des soins du
+gouvernement. Dans les pays &agrave; constitution mi-parlementaire, les
+commissions d&eacute;lib&egrave;rent avec le gouvernement et dans leur propre sein, &agrave;
+moins que les chefs de partis ne r&egrave;glent les affaires dans des
+entretiens personnels.</p>
+
+<p>Le Parlement appara&icirc;t ainsi, non comme la repr&eacute;sentation solidaire et le
+lieu des d&eacute;lib&eacute;rations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
+&eacute;tant bien entendu qu'il s'agit, non de la d&eacute;fense d'int&eacute;r&ecirc;ts personnels
+et mat&eacute;riels, mais d'un compromis g&eacute;n&eacute;ral entre des int&eacute;r&ecirc;ts diff&eacute;rents
+ou oppos&eacute;s, obtenu &agrave; la suite de pourparlers et de discussions, comme
+lorsqu'on traite une affaire.</p>
+
+<p>Ceux des repr&eacute;sentants du peuple qui, abstraction faite de discours
+d'occasion et de harangues &eacute;lectorales, n'exercent aucune activit&eacute;
+d&eacute;finie dans les organisations interm&eacute;diaires, jouent un r&ocirc;le purement
+statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se d&eacute;dommagent en se
+consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
+b&eacute;n&eacute;voles, en s'int&eacute;ressant, par exemple, &agrave; des bureaux de r&eacute;clamations
+priv&eacute;es qui, pour des motifs d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s, mais non sans recours &agrave; la
+pression, talonnent les autorit&eacute;s. Les vrais agents du peuple ou, plus
+exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
+grand et l'autorit&eacute; d'autant plus forte que les t&acirc;ches qui leur sont
+impos&eacute;es par l'organisme de l'&Eacute;tat engagent davantage leur
+responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce tableau, qui appara&icirc;t bizarre &agrave; premi&egrave;re vue, se r&eacute;v&egrave;le cependant
+comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus pr&egrave;s. Si l'on a le courage
+de ne pas se d&eacute;tourner des r&eacute;alit&eacute;s donn&eacute;es, on constate la pr&eacute;sence
+d'&eacute;l&eacute;ments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
+mal n&eacute;cessaire qu'il est actuellement, en un organisme f&eacute;cond et
+susceptible de d&eacute;veloppement. Arr&ecirc;tons-nous donc un instant encore &agrave; la
+question du mal n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Abstraction faite du principe id&eacute;al de l'&Eacute;tat populaire, on peut
+affirmer qu'une hi&eacute;rarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
+n'est pas autre chose), livr&eacute;e &agrave; ses propres forces, est incapable de
+maintenir longtemps sa vitalit&eacute;. La comparaison avec l'arm&eacute;e ne joue pas
+dans ce cas, car si l'arm&eacute;e a une mission plus &eacute;troite et plus constante
+&agrave; remplir, elle dispose d'une r&eacute;serve de forces responsables infiniment
+plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidit&eacute;; et elle
+est, en outre, stimul&eacute;e par la concurrence des arm&eacute;es &eacute;trang&egrave;res par
+lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activit&eacute;
+d'un gouvernement ne peut &ecirc;tre compar&eacute;e &agrave; celle d'un gouvernement
+&eacute;tranger que dans ses r&eacute;sultats, et non dans les mesures qui les
+pr&eacute;c&egrave;dent et qui peuvent parfois aboutir &agrave; des r&eacute;sultats diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume &eacute;tait con&ccedil;ue sur le
+mod&egrave;le d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
+personnellement son pays et se faire une id&eacute;e de l'ensemble d'apr&egrave;s les
+&eacute;chantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
+imposer aux organes de son gouvernement ses propres crit&egrave;res de jugement
+et transmettre &agrave; ses successeurs les principes d'&eacute;conomie,
+d'incorruptibilit&eacute; et d'exactitude dont il s'&eacute;tait lui-m&ecirc;me inspir&eacute; dans
+sa carri&egrave;re. De nos jours, un seul d&eacute;partement, comme celui de la
+t&eacute;l&eacute;graphie ou de l'hygi&egrave;ne sociale, d&eacute;passe en importance et en &eacute;tendue
+tout l'ensemble de l'administration fr&eacute;d&eacute;ricienne. Un monarque dou&eacute;,
+qui voudrait &ecirc;tre au courant ne f&ucirc;t-ce que des plus importantes affaires
+gouvernementales, risquerait d'&ecirc;tre d&eacute;bord&eacute;, &eacute;cras&eacute; par les faits, alors
+m&ecirc;me qu'il se bornerait &agrave; exercer l'apparence seulement d'un contr&ocirc;le
+efficace. Mais un gouvernement sp&eacute;cialis&eacute;, d&eacute;tach&eacute; du reste de la
+nation, alors m&ecirc;me qu'il ne s'&eacute;teindrait pas, faute de renouvellement &agrave;
+l'aide d'&eacute;l&eacute;ments ext&eacute;rieurs, finirait par se transformer en un
+mandarinat immobile, impuissant &agrave; faire face &agrave; un r&eacute;gime &eacute;conomique plus
+ou moins d&eacute;velopp&eacute; et &agrave; combattre l'opinion qui ne tarderait pas &agrave; se
+dresser contre lui.</p>
+
+<p>Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
+deuxi&egrave;me instance, jouissant de toute son ind&eacute;pendance. Pas plus que par
+un individu, cette instance ne peut &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;e ni par un S&eacute;nat, ni
+par un Tribunal, qui n'ont pas la libert&eacute; compl&egrave;te de leurs mouvements,
+ni par des corporations qui, elles, sont pr&eacute;occup&eacute;es avant tout par des
+int&eacute;r&ecirc;ts professionnels, d'ordre mat&eacute;riel. Il y a des si&egrave;cles, c'&eacute;tait
+l'&Eacute;glise qui formait cette instance ind&eacute;pendante; aujourd'hui, ce r&ocirc;le
+ne peut &ecirc;tre rempli que par le peuple.</p>
+
+<p>Mais ici se pr&eacute;sente une difficult&eacute; d'un autre ordre. Une foule n'est
+capable ni de gouverner, ni m&ecirc;me de d&eacute;lib&eacute;rer. D'elle on peut attendre,
+non des r&eacute;solutions r&eacute;fl&eacute;chies et raisonnables, mais des d&eacute;cisions
+impulsives et vagues. M&ecirc;me le syst&egrave;me consistant &agrave; d&eacute;signer des hommes
+de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
+communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'&Eacute;tat. Un pouvoir
+central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
+locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'&Eacute;tat. Or, la foule
+&eacute;lectorale est incapable de discerner les qualit&eacute;s que doivent poss&eacute;der
+les hommes politiques et les hommes d'&Eacute;tat chez ceux qui sollicitent
+ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
+une id&eacute;e sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
+pr&eacute;sent&eacute; d'une mani&egrave;re intelligible et famili&egrave;re. Nous voil&agrave; ramen&eacute;s au
+paradoxe des syst&egrave;mes &eacute;lectoraux qui, tout en ordonnant des &eacute;lections
+locales, provoquent des &eacute;lections de parti. Nous reviendrons plus tard
+sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
+atomiques qui prennent part &agrave; l'&eacute;lection &eacute;mane bien une repr&eacute;sentation
+nationale, mais non un corps capable de travailler, de contr&ocirc;ler et de
+gouverner.</p>
+
+<p>Le transfert des pouvoirs est un proc&eacute;d&eacute; peu efficace. Il doit &ecirc;tre
+remplac&eacute; ou compl&eacute;t&eacute; par un nouveau mode de d&eacute;l&eacute;gation, et notamment par
+une d&eacute;l&eacute;gation dont les b&eacute;n&eacute;ficiaires seraient les partis, lesquels, &agrave;
+leur tour, d&eacute;l&eacute;gueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.</p>
+
+<p>Le parti forme un ensemble repr&eacute;sentant une partie d&eacute;finie du peuple,
+une unit&eacute; morale, intellectuelle et physique, une unit&eacute; de vouloir. Il
+est un peuple dans le peuple. R&eacute;gions, provinces, districts, villes
+peuvent cristalliser certains de leurs int&eacute;r&ecirc;ts locaux communs et, &agrave; la
+faveur de ces int&eacute;r&ecirc;ts, rejoindre indirectement la politique d'&Eacute;tat. Le
+parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volont&eacute;
+centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
+int&eacute;r&ecirc;ts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
+est susceptible d'organisation, pr&eacute;sente une coh&eacute;rence interne, est
+capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconna&icirc;tre un
+jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.</p>
+
+<p>C'est ainsi que sans bruit, et ind&eacute;pendamment des constitutions &eacute;crites,
+s'est form&eacute; cet organisme interm&eacute;diaire qui rend les peuples
+gigantesques de notre &eacute;poque capables de vouloir.</p>
+
+<p>Cette fantaisie, n&eacute;e spontan&eacute;ment, est saine et organique et ne se
+trouve, par cons&eacute;quent, nullement en opposition avec l'&Eacute;tat populaire.
+Aussi bien, en d&eacute;signant le m&eacute;canisme propre de la repr&eacute;sentation
+populaire dans des termes emprunt&eacute;s aux transactions financi&egrave;res telles
+qu'elles s'effectuent &agrave; la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
+de marquer notre m&eacute;pris pour ce m&eacute;canisme: nous voulions tout simplement
+user d'une expression &eacute;pigrammatique, destin&eacute;e &agrave; attirer l'attention sur
+une r&eacute;alit&eacute; susceptible d'am&eacute;lioration ult&eacute;rieure.</p>
+
+<p>En serrant cette r&eacute;alit&eacute; de plus pr&egrave;s, nous reconnaissons la v&eacute;ritable
+signification des repr&eacute;sentations populaires de notre temps, pour autant
+qu'elles sont correctement comprises et normalement compos&eacute;es. L'image
+arithm&eacute;tique incompl&egrave;te, mais plus ressemblante, des volont&eacute;s
+populaires, qui se refl&egrave;te dans la composition d'un parti, indique dans
+quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
+peuple. Il suffirait presque, lors de chaque p&eacute;riode &eacute;lectorale,
+d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
+voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
+son parti. Mais le bizarre et souvent peu r&eacute;jouissant appareil
+parlementaire est indispensable, en tant que moyen de s&eacute;lection et &eacute;cole
+de formation d'hommes d'&Eacute;tat et d'hommes politiques. C'est du moins ce
+qu'il devrait &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Dans les pays &agrave; gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
+plus grande que chez nous, bien que m&ecirc;me dans ces pays-l&agrave; on ne semble
+pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
+est beaucoup plus prononc&eacute;, ce qui ne va pas toujours sans grands
+dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fr&eacute;quents de
+gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
+et apportant des troubles dans la marche des affaires. &Eacute;tant donn&eacute; le
+niveau intellectuel moyen de ces pays, la s&eacute;lection et la formation
+donnent des r&eacute;sultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
+sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
+meilleures.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence de l'&eacute;tat de choses que nous venons d'esquisser, il est
+facile de saisir les raisons du peu de popularit&eacute;, de la faible
+substance, de l'insuffisante efficacit&eacute; des Parlements allemands, et
+plus particuli&egrave;rement du Parlement prussien. On redoute l'acte &eacute;lectoral
+local. Faire surgir une majorit&eacute; absolue dans une circonscription qui
+n'a pas toujours une forte exp&eacute;rience politique, cela suppose l'emploi
+de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
+manque une voix pour parfaire la majorit&eacute;, les dizaines de mille de
+bulletins d&eacute;pos&eacute;s dans les urnes restent sans effet, et une minorit&eacute;
+forte, d'un niveau intellectuel peut-&ecirc;tre tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;, reste sans
+repr&eacute;sentation. Les avantages sont acquis aux localit&eacute;s en raison de
+leur importance num&eacute;rique. Les &eacute;lecteurs locaux entendent souvent
+raconter et promettre des choses qui n'ont rien &agrave; voir avec la pens&eacute;e
+intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
+et les plus honn&ecirc;tes qui s'accommodent de ces proc&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>La vie des partis, &agrave; l'exception des partis agrarien et socialiste, est
+mal organis&eacute;e et d'une fa&ccedil;on mesquine. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des habitu&eacute;s de tables
+d'h&ocirc;te, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
+journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
+devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
+r&eacute;unions &eacute;lectorales et autres, pour d&eacute;lib&eacute;rer sur le sort de l'&Eacute;tat;
+les forces politiques les plus &eacute;minentes du peuple devraient se trouver
+en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
+et les critiques personnelles devraient c&eacute;der la place &agrave; une
+collaboration franche et intime.</p>
+
+<p>S'asseoir sur des banquettes dans une salle &agrave; moiti&eacute; vide, faire passer
+des motions, &eacute;couter des discours &eacute;lectoraux et, &agrave; l'occasion,
+intervenir en faveur d'un chemin de fer d'int&eacute;r&ecirc;t local qui int&eacute;resse
+l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
+monde, un bilan suffisant d'une ann&eacute;e de travail. On n'&eacute;prouve pas un
+grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
+dans les commissions, et en pr&eacute;sence de l'indiff&eacute;rence et de la
+lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
+scabreuse question: &laquo;&Agrave; quand la fin?&raquo;</p>
+
+<p>Dans les &Eacute;tats parlementaires, chaque repr&eacute;sentant du peuple se voit
+d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
+Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
+abaiss&eacute;, et non sans raison, le Reichstag, le jour o&ugrave; cette cr&eacute;ature qui
+lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
+souvent lui-m&ecirc;me condamn&eacute; &agrave; s'&eacute;puiser en critiques st&eacute;riles; il a
+rarement trouv&eacute; des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
+cr&eacute;atrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
+l'activit&eacute; cr&eacute;atrice qu'on peut attirer &agrave; soi, gagner &agrave; sa cause les
+esprits repr&eacute;sentatifs du pays. &Agrave; cela s'ajoute encore l'attitude
+particuli&egrave;re du peuple allemand, qui n'aime pas l'&eacute;loquence et la
+propagande, qui ne se sent pas s&ucirc;r dans ses opinions politiques, qui se
+d&eacute;courage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
+tenir, mais qui poss&egrave;de une saine intuition des qualit&eacute;s humaines et
+accorde plus d'estime &agrave; l'honn&ecirc;te travail du gouvernement qu'il a devant
+ses yeux qu'&agrave; la dialectique de ceux qui le critiquent.</p>
+
+<p>Une profonde r&eacute;forme du parlementarisme allemand s'impose, non
+seulement en vue de la r&eacute;alisation de l'&Eacute;tat populaire, mais aussi en
+raison de la n&eacute;cessit&eacute; de donner &agrave; l'existence politique une base s&ucirc;re.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re mesure urgente consiste dans la suppression de l'&eacute;lection
+locale et dans son remplacement par un bon et sain syst&egrave;me
+proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
+modifications des droits &eacute;lectoraux dans tous les &Eacute;tats, y compris la
+Prusse et le Mecklenburg.</p>
+
+<p>La deuxi&egrave;me mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
+partis.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me mesure, enfin, doit tendre &agrave; donner aux Parlements
+allemands un contenu positif et la possibilit&eacute; de se livrer &agrave; un travail
+cr&eacute;ateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
+d&eacute;penses. Nous ne postulons pas la n&eacute;cessit&eacute; absolue du syst&egrave;me
+parlementaire qui, en lui-m&ecirc;me, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
+nos jours &agrave; l'Allemand moyen une froide horreur. Si les repr&eacute;sentations
+populaires modernes doivent servir de correctif &agrave; la hi&eacute;rarchie des
+fonctionnaires et contribuer &agrave; la formation d'hommes d'&Eacute;tat et d'hommes
+politiques, il est &eacute;galement vrai que l'apprentissage ne doit pas
+devenir pour l'&eacute;l&egrave;ve une fin en soi, avec, en perspective, le faible
+espoir d'obtenir un jour des succ&egrave;s critico-dialectiques et d'acqu&eacute;rir
+l'influence gouvernementale tol&eacute;r&eacute;e d'un chef de fraction. Ce serait
+trop demander &agrave; la force de d&eacute;sint&eacute;ressement de natures normales que de
+s'attendre &agrave; ce que des hommes de talent et pleins d'activit&eacute;, appel&eacute;s &agrave;
+contr&ocirc;ler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
+intervention active, d'une observation plus ou moins bien inform&eacute;e,
+suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
+un &eacute;tat d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
+pessimisme &agrave; outrance qui voit tout en noir et enl&egrave;ve au gouvernement,
+syst&eacute;matiquement bl&acirc;m&eacute; et contr&ocirc;l&eacute;, ce qui lui reste de joie de cr&eacute;er.
+Mais, surtout, l'homme d'&Eacute;tat, &eacute;lev&eacute; dans une atmosph&egrave;re et dans des
+habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, &agrave; savoir la
+responsabilit&eacute; de celui qui agit, invente et cr&eacute;e, mais seulement les
+m&eacute;thodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas &agrave; m&ecirc;me de
+juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-m&ecirc;me incapable de faire. Pour
+&ecirc;tre un homme d'&Eacute;tat, il faut porter ou avoir port&eacute; une responsabilit&eacute;
+de cr&eacute;ateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
+jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
+et succombe au sentiment de son infaillibilit&eacute;. La vocation n'attire
+l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme &agrave; qui
+elle convient et qui lui convient. Et voil&agrave; que le cercle se referme de
+nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour cr&eacute;er des hommes d'&Eacute;tat
+v&eacute;ritables; ceux que nous poss&eacute;dons ne sont pas &agrave; m&ecirc;me de se frayer des
+voies ind&eacute;pendantes et d'aspirer &agrave; des buts d&eacute;finitifs; l'imperfection
+des services que rend le Parlement d&eacute;tourne de lui les lutteurs capables
+et aimant la responsabilit&eacute;, la s&eacute;lection tarit et le cycle recommence.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat de choses ne peut avoir pour effet que d'&eacute;loigner de plus en
+plus de la politique le peuple repr&eacute;sent&eacute; dans cette organisation
+partielle des volont&eacute;s qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont &agrave; la
+t&ecirc;te d'un parti avaient l'exp&eacute;rience des responsabilit&eacute;s, s'ils avaient
+une connaissance parfaite des &eacute;v&eacute;nements int&eacute;rieurs ant&eacute;c&eacute;dents, des
+mobiles et des obstacles, s'ils poss&eacute;daient l'aptitude &agrave; discerner ce
+qui est r&eacute;alisable et d&eacute;sirable, ce qui est chim&eacute;rique et dangereux,
+s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la sc&egrave;ne europ&eacute;enne,
+il est certain que les d&eacute;lib&eacute;rations d'un parti ne se ressentiraient
+pas de l'atmosph&egrave;re cr&eacute;&eacute;e par des jugements impulsifs et par la
+politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
+outre, l'homme politique qui est &agrave; la t&ecirc;te d'un parti savait qu'il se
+trouverait un jour appel&eacute; &agrave; assumer de nouvelles responsabilit&eacute;s
+actives, cela serait une garantie contre les troubles st&eacute;riles dont
+souffre la politique d'&Eacute;tat, en m&ecirc;me temps que serait &eacute;tabli le principe
+de la responsabilit&eacute; de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
+sens de la mod&eacute;ration et de la politique r&eacute;aliste. &Agrave; la faveur de cette
+responsabilit&eacute;, on verrait alors na&icirc;tre un bien indispensable et
+inappr&eacute;ciable sur l'importance duquel nous aurons encore &agrave; revenir: un
+ensemble de fins concr&egrave;tes, se transmettant de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration,
+pass&eacute;es au crible de la r&eacute;flexion, &agrave; la fois r&eacute;alistes et id&eacute;alistes, et
+cela aussi bien dans le domaine de la politique int&eacute;rieure que dans
+celui de la politique ext&eacute;rieure. Cet ensemble de fins, rempla&ccedil;ant la
+phras&eacute;ologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
+interpr&eacute;tations variant d'un jour &agrave; l'autre, apporterait &agrave; notre
+activit&eacute; politique ce qui lui manque le plus: la stabilit&eacute;. Le manque de
+stabilit&eacute;, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent cr&eacute;er
+des fins surgissant &agrave; l'improviste, le tout associ&eacute; &agrave; une puissance
+militaire des plus fortes, &agrave; une atmosph&egrave;re f&eacute;odale et &agrave; la docilit&eacute;
+d'un peuple confiant &agrave; l'extr&ecirc;me: tel est l'ensemble de conditions que
+nos adversaires d&eacute;signent improprement sous le nom de militarisme. Il
+n'est pas conforme &agrave; notre dignit&eacute; d'organiser notre vie selon le d&eacute;sir
+de nos ennemis; mais il est conforme &agrave; la dignit&eacute; humaine, au sens le
+plus &eacute;lev&eacute; du mot, d'examiner chaque jugement, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me le jugement
+d'un ennemi, de le d&eacute;pouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
+conclusions pratiques.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin absolument du syst&egrave;me parlementaire que
+redoutent tant les int&eacute;ress&eacute;s du f&eacute;odalisme, du capitalisme mobilier et
+immobilier, les savants fonctionnaris&eacute;s, les politiciens qui ne se
+sentent pas capables de r&eacute;sister &agrave; l'&eacute;preuve et la partie instruite du
+peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons all&eacute;gu&eacute;es
+portent &agrave; faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du
+syst&egrave;me, plut&ocirc;t que contre lui, car il exige des minist&egrave;res de
+coalition, ce qui implique des compromis constants et rend m&ecirc;me possible
+la pr&eacute;dominance des vieux principes de gouvernement. Les changements
+d'&eacute;tats d'esprit et l'instabilit&eacute; minist&eacute;rielle pr&eacute;senteraient m&ecirc;me en
+Allemagne moins d'intensit&eacute; qu'ailleurs, car nous avons un temp&eacute;rament
+politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, &agrave; en
+juger d'apr&egrave;s les exp&eacute;riences que nous offrent les administrations
+communales, ne sont gu&egrave;re &agrave; craindre. Quant &agrave; la s&eacute;lection des hommes
+d'&Eacute;tat et &agrave; leur niveau intellectuel moyen, nos esp&eacute;rances sous ce
+rapport se trouveraient d&eacute;pass&eacute;es, si seulement il s'&eacute;tablissait entre
+la masse et ses &eacute;lus la m&ecirc;me proportion qualitative que dans les autres
+&Eacute;tats parlementaires. Ici il faut avant tout &eacute;carter un argument
+acad&eacute;mique, devenu un lieu commun, d'apr&egrave;s lequel la position
+g&eacute;ographique peu s&ucirc;re de l'Allemagne exigerait une structure
+gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce p&eacute;ril r&eacute;sultant de la position g&eacute;ographique de notre pays
+qui rend n&eacute;cessaires la plus grande mobilit&eacute; et la plus grande
+souplesse, la s&eacute;lection des forces la plus rigoureuse; c'est ce p&eacute;ril
+encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude
+&agrave; l'adaptation et &agrave; l'opportunisme momentan&eacute;, car ce n'est pas en
+faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux
+difficult&eacute;s ext&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire
+absolue, mais de Parlements et d'hommes d'&Eacute;tat &eacute;lev&eacute;s dans le sentiment
+de la r&eacute;alit&eacute;, de la responsabilit&eacute; et du pouvoir: nous avons besoin de
+partis ayant le go&ucirc;t et l'habitude du travail r&eacute;el, le sens de la
+tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple
+&eacute;lev&eacute; pour la politique et capable de trouver en lui-m&ecirc;me les &eacute;l&eacute;ments,
+les mobiles de ses d&eacute;cisions et r&eacute;solutions. Les possibilit&eacute;s de
+r&eacute;alisation de ces <i>desiderata</i> sont nombreuses et simples et ne
+d&eacute;pendent pas d'une loi &eacute;crite. Le commencement le plus facile et en
+m&ecirc;me temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait
+&agrave; exiger que les minist&egrave;res se composent en partie de membres du
+Parlement. Le commencement, au contraire, qui para&icirc;t le plus indiqu&eacute; et
+qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre
+exp&eacute;dient universel: nomination de commissions ou de comit&eacute;s
+parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables,
+susceptibles d'&eacute;touffer toute initiative et toute joie de cr&eacute;ation chez
+les fonctionnaires qui seraient oblig&eacute;s de passer leur temps &agrave; rendre
+compte de chacun de leurs pas, &agrave; se justifier, &agrave; se d&eacute;fendre contre des
+projets et des r&eacute;solutions irr&eacute;alisables. On ne peut que plaindre les
+esprits qui passent leur vie &agrave; se d&eacute;soler des erreurs des autres et ne
+peuvent vaincre leur h&eacute;sitation &agrave; mettre la main &agrave; la p&acirc;te pour r&eacute;parer
+ces erreurs ou faire mieux.</p>
+
+<p>Nous avons, &agrave; plusieurs reprises, anticip&eacute; sur la derni&egrave;re partie de nos
+d&eacute;ductions qui devait fournir une synth&egrave;se de notre vie politique future
+et &eacute;tablir la mani&egrave;re dont nous entendons les rapports entre cette vie
+et ce que constitue l'essence m&ecirc;me de l'&Eacute;tat populaire. Pour bien
+marquer que nous nous trouvons au c&#339;ur m&ecirc;me de la vie pratique, o&ugrave; nous
+avons &eacute;t&eacute; amen&eacute;s insensiblement par des consid&eacute;rations abstraites et
+plus &eacute;lev&eacute;es et o&ugrave; nous nous attardons, non parce que nous consid&eacute;rons
+cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous appara&icirc;t comme
+une confirmation rationnelle du passage et du rattachement &agrave; un avenir
+nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons
+d&eacute;sormais de pr&eacute;f&eacute;rence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car,
+dans ce domaine, tout pas vers ce qui est d&eacute;finitif doit &ecirc;tre en m&ecirc;me
+temps un pas vers ce qui est digne d'&ecirc;tre l'objet de nos aspirations
+actuelles. C'est la condition m&ecirc;me de son efficacit&eacute;. Or les principes
+de la puissance et de la stabilit&eacute; de l'&Eacute;tat se sont montr&eacute;s, &agrave;
+l'&eacute;preuve, comme remplissant cette derni&egrave;re condition.</p>
+
+<p>En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'apr&egrave;s le tableau
+que nous offre toute vie individuelle et collective, l'&Eacute;tat, abandonn&eacute; &agrave;
+lui-m&ecirc;me, se trouve impuissant et d&eacute;sarm&eacute; et n'est prot&eacute;g&eacute; que par son
+g&eacute;nie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine h&eacute;r&eacute;ditaire
+est constitu&eacute; par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple,
+dans sa position g&eacute;ographique. Ces r&eacute;alit&eacute;s sont limit&eacute;es, comme est
+limit&eacute; le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une
+for&ecirc;t, comme sont d'ailleurs &eacute;galement limit&eacute;es les bases sur lesquelles
+s'appuient les adversaires de tel &Eacute;tat donn&eacute;. Mais ce qui est illimit&eacute;,
+c'est l'&eacute;tendue de l'action, &eacute;tendue que le pouvoir spirituel peut
+accro&icirc;tre presqu'&agrave; l'infini.</p>
+
+<p>Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions
+physiques: il d&eacute;cuple le rendement du sol, arrache &agrave; la terre ses
+tr&eacute;sors, se rend ma&icirc;tre des forces de la nature; il fa&ccedil;onne les c&ocirc;tes,
+mod&egrave;le la terre ferme, dirige &agrave; son gr&eacute; le cours des eaux, gu&eacute;rit les
+maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et
+perfectionne des g&eacute;n&eacute;rations qui sont encore &agrave; na&icirc;tre. Il transforme les
+masses en organismes dou&eacute;s de sens, de pens&eacute;e, de volont&eacute; et de membres
+actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois
+genres de forces: deux ext&eacute;rieures, qui sont les forces de direction et
+d'assaut, et la force de r&eacute;sistance int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Lorsque deux organismes de force &eacute;gale luttent entre eux, celui-l&agrave; finit
+par vaincre &agrave; la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privil&egrave;ges,
+droits intangibles forment une v&eacute;g&eacute;tation naissant de graines
+insignifiantes, ind&eacute;sirables, mobiles. Le ch&ecirc;ne mill&eacute;naire, que nulle
+force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est n&eacute; d'un fruit tomb&eacute;
+de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction &agrave; un tas
+de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance &agrave; la fausse
+direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse &agrave; l'&eacute;tat
+d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille d&eacute;cide du sort de
+dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent
+les deux &eacute;l&eacute;ments d'une force &agrave; laquelle rien ne r&eacute;siste. Mais chaque
+instant r&eacute;pand de nouveau des germes de choses imp&eacute;rissables, chaque
+instant s&egrave;me les graines de destin&eacute;es futures, et c'est la volont&eacute;
+orient&eacute;e toujours dans la m&ecirc;me direction qui op&egrave;re le choix entre les
+graines qui doivent lever et celles qui sont appel&eacute;es &agrave; rester st&eacute;riles.</p>
+
+<p>Cependant le meilleur moyen d'&eacute;craser, de d&eacute;truire toutes les graines,
+bonnes et mauvaises, consiste &agrave; tourner sans fin dans tous les sens sur
+le m&ecirc;me terrain, &agrave; remuer sans cesse la terre, &agrave; y planter sans choix
+tant&ocirc;t tel fruit, tant&ocirc;t tel autre. Un grand homme d'action est un
+semeur infatigable, qui abandonne &agrave; d'autres le b&eacute;n&eacute;fice de la moisson.
+Celui qui pense aujourd'hui &agrave; ce qui sera une r&eacute;alit&eacute;, et une r&eacute;alit&eacute;
+efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit
+conform&eacute;ment &agrave; l'id&eacute;e qu'il a de cette r&eacute;alit&eacute;, celui-l&agrave; cr&eacute;e librement
+et sans entraves; on le raille, mais il m&eacute;prise raillerie et obstacles;
+il sera plus tard mal compris et on ne lui t&eacute;moignera aucune
+reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et pouss&eacute;
+par une n&eacute;cessit&eacute; purement int&eacute;rieure. La cr&eacute;ation la plus r&eacute;elle est
+celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fant&ocirc;mes
+n&eacute;buleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une
+r&eacute;alit&eacute; visible et palpable. P&eacute;n&eacute;trer intuitivement la r&eacute;alit&eacute; et lui
+insuffler une &acirc;me; rendre les r&ecirc;ves concrets, gr&acirc;ce &agrave; un effort de
+volont&eacute;, et les rattacher &agrave; la terre: c'est en cela que consiste le
+myst&egrave;re de la cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>C'est &eacute;touffer toute forte cr&eacute;ation que de limiter son horizon au jour
+qui passe. Celui qui recherche des succ&egrave;s rapides et faciles, qui veut
+se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se
+donner l'illusion de cr&eacute;er et de vivre des moments historiques; celui
+qui, au lieu de creuser et de planter, go&ucirc;te tous les jours aux fruits
+m&ucirc;rissants; celui que tout &eacute;v&eacute;nement nouveau met en mauvaise humeur,
+parce que, au lieu de s'attacher &agrave; rechercher ce qu'il a de bon, il n'y
+voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui
+s'acquitte p&eacute;niblement de ses t&acirc;ches journali&egrave;res, qui fuit les
+r&eacute;sistances et, au lieu de cr&eacute;er, se contente d'ex&eacute;cuter: celui-l&agrave; peut,
+dans le cas le plus favorable, d&eacute;fendre une position et retarder un
+&eacute;croulement, mais il est incapable de cr&eacute;er de la vie, de contribuer au
+d&eacute;veloppement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt,
+lorsqu'il est r&eacute;duit uniquement &agrave; la d&eacute;fensive. Insouciance, au sens le
+plus &eacute;lev&eacute; du mot, d&eacute;tachement de tout d&eacute;sir personnel, ind&eacute;pendance de
+toute pression ext&eacute;rieure, surabondance de forces s'exprimant dans
+l'humour et la souverainet&eacute; spirituelle, libre disposition du temps
+qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de comp&eacute;tition: telles sont
+les conditions de la force de direction politique &agrave; longue port&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans la structure de nos &Eacute;tats, qui donc incarne cette force? Des
+lign&eacute;es h&eacute;r&eacute;ditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement
+des C&eacute;sar et des Charles, des Fr&eacute;d&eacute;ric et des Bonaparte, ne suffisent
+pas &agrave; &eacute;lever une dynastie &agrave; la hauteur de la t&acirc;che qui lui incombe. La
+continuit&eacute; de la politique dynastique est en grande partie fonction de
+la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; se trouve la dynastie de d&eacute;fendre sa propre permanence;
+elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent
+dans les relations de familles et d'amiti&eacute;; ainsi que l'a dit Bismarck,
+elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations
+d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous
+attendre &agrave; une stabilit&eacute; politique de la part de nos Parlements
+irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activit&eacute; aux
+t&acirc;ches journali&egrave;res, &agrave; la critique et &agrave; la confection de lois, ne
+pr&eacute;sentent aucune coh&eacute;sion interne, sont morcel&eacute;s en fractions hostiles
+qui, de leur c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;ploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant
+jusqu'&agrave; l'identit&eacute; et &agrave; l'ombre desquels s'&eacute;laborent les int&eacute;r&ecirc;ts du
+jour, les int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;conomiques dont on leur a confi&eacute; la d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Restent les ministres, avec leur art de man&#339;uvrer. Ce qui leur assure
+une certaine stabilit&eacute; traditionnelle, c'est la conformit&eacute; de leurs
+convictions politiques aux id&eacute;es ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent
+devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel,
+que gr&acirc;ce &agrave; leur parfaite adaptation &agrave; cette atmosph&egrave;re
+f&eacute;odalo-professorale dont nous avons parl&eacute; plus haut. Si leur pass&eacute; est
+teint&eacute; de lib&eacute;ralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher
+l'occasion de se mettre en r&egrave;gle avec les id&eacute;es r&eacute;gnantes, sans quoi il
+leur serait impossible de se maintenir, ne f&ucirc;t-ce que pendant quelques
+semaines, dans une atmosph&egrave;re hostile.</p>
+
+<p>Mais cette conformit&eacute; aux id&eacute;es politiques r&eacute;gnantes ne suffit pas &agrave;
+leur assurer pendant un temps assez long la force de direction
+int&eacute;rieure et ext&eacute;rieure; et toutes les autres conditions requises &agrave; cet
+effet sont d'ordre n&eacute;gatif. Portez la dur&eacute;e moyenne d'un minist&egrave;re de
+cinq &agrave; dix ann&eacute;es: elle sera &agrave; la fois trop longue et trop courte. Trop
+longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'&Eacute;tat
+toutes ses propres id&eacute;es essentielles, finit souvent par s'enfoncer et
+s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il
+s'agit de concevoir des projets &agrave; longue port&eacute;e, s'&eacute;tendant sur une
+g&eacute;n&eacute;ration enti&egrave;re. Quel cr&eacute;ateur se contenterait de commencements qu'un
+successeur, approuv&eacute; par des camarades, &eacute;carterait avec un sourire
+d&eacute;daigneux ou bien s'approprierait, apr&egrave;s les avoir modifi&eacute;s jusqu'&agrave; les
+rendre m&eacute;connaissables? Et si la r&eacute;alisation de ses id&eacute;es exigeait des
+sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonn&eacute; par une
+politique au jour le jour contre laquelle il doit se d&eacute;fendre de trois
+ou quatre c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas,
+l'opinion publique et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me l'&eacute;tranger &agrave; droite ou &agrave; gauche. Ce
+serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'&eacute;chapper, et ce
+serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait
+faire quelques pas vers l'Absolu. L'activit&eacute; est encore entrav&eacute;e par le
+manque de temps: la moiti&eacute; de l'ann&eacute;e est absorb&eacute;e par les travaux
+parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de
+mat&eacute;riaux, par les n&eacute;gociations et les pactisations avec les commissions
+et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au s&eacute;rieux
+son r&ocirc;le de critique, qui n'est pas habitu&eacute; aux conditions du travail
+cr&eacute;ateur et remplace une volont&eacute; suivie et coh&eacute;rente par des impulsions
+saccad&eacute;es dont le rejet m&eacute;contente et dont l'acceptation n'engage &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>Il manque &agrave; notre vie politique l'organe qui assure la force de
+direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant
+que nos buts seront r&eacute;gl&eacute;s d'apr&egrave;s les convenances du jour et non
+d'apr&egrave;s celles de g&eacute;n&eacute;rations et de si&egrave;cles, nous resterons toujours, &agrave;
+rendement &eacute;gal, inf&eacute;rieurs &agrave; nos concurrents qui voient plus loin et
+agissent avec plus de constance et de suite, et il appara&icirc;tra &agrave; la
+longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la
+concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de
+notre politique ext&eacute;rieure, malgr&eacute; la d&eacute;pense &eacute;norme de travail et de
+moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La
+m&eacute;fiance inou&iuml;e et incompr&eacute;hensible que les &eacute;trangers nous ont t&eacute;moign&eacute;e
+pendant des dizaines d'ann&eacute;es, &agrave; nous qui croyions &ecirc;tre s&ucirc;rs de notre
+humeur calme et pacifique, de notre loyaut&eacute;, du caract&egrave;re inoffensif de
+nos actes, est une des cons&eacute;quences de notre attitude h&eacute;sitante, donc
+incompr&eacute;hensible et suspecte. Des &Eacute;tats o&ugrave; r&egrave;gne le parlementarisme le
+plus effr&eacute;n&eacute;, aux d&eacute;cisions brusques en apparence, aux changements de
+gouvernements incessants, nous ont d&eacute;pass&eacute; par la constance et l'esprit
+de suite de leurs r&eacute;solutions, et cela malgr&eacute; l'incoh&eacute;rence apparente de
+leur volont&eacute;. C'est que la direction, m&ecirc;me unilat&eacute;rale, m&ecirc;me bizarre,
+m&ecirc;me fanatique, est couronn&eacute;e de succ&egrave;s, lorsqu'elle est constante.</p>
+
+<p>Il n'est pas d'organe officiel,&mdash;hauts emplois, commissions, S&eacute;nats,
+Parlements,&mdash;qui soit &agrave; la longue capable d'imprimer une direction &agrave;
+l'&Eacute;tat; la dynastie elle-m&ecirc;me ne peut y suffire. La plus incapable sous
+ce rapport est la classe des savants fonctionnaris&eacute;s qui n'existerait
+pas, si ses membres &eacute;taient n&eacute;s pour l'action, et non pour la
+m&eacute;ditation. Le peuple seul est &agrave; m&ecirc;me de donner la direction, le peuple,
+non en tant que pl&egrave;be triomphante ou masse informe, mais le peuple en
+tant que giron de l'esprit dans lequel les &eacute;poques successives puisent
+leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de
+r&eacute;flexion, ayant ses organes spirituels dans les partis repr&eacute;sent&eacute;s par
+leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes
+d'&Eacute;tat et leurs penseurs.</p>
+
+<p>Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette id&eacute;e l'&eacute;tat lamentable et
+mis&eacute;rable de nos partis actuels. Tant que les partis &eacute;taient des
+organisations utilitaires ayant pour but d'&eacute;lever ou d'abaisser les
+droits de douane, le taux des imp&ocirc;ts ou le niveau des salaires, la
+consommation ou l'abolition de certains privil&egrave;ges, la protection ou
+l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils
+n'&eacute;taient que des associations utilitaires affichant des principes
+phras&eacute;ologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se
+composant, d'une part, de gens int&eacute;ress&eacute;s et de bailleurs de fonds et,
+d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses;
+tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le
+conflit d'int&eacute;r&ecirc;ts repr&eacute;sent&eacute; par la confection de lois et tant que la
+carri&egrave;re politique n'&eacute;tait envisag&eacute;e que comme l'art de dompter les
+r&eacute;unions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant
+que le peuple, priv&eacute; de toute responsabilit&eacute;, abandonnait la direction
+de son histoire &agrave; une caste gouvernementale qui m&eacute;connaissait la
+communaut&eacute; et l'unit&eacute; de ses fins supr&ecirc;mes et se grisait par la lutte
+des int&eacute;r&ecirc;ts int&eacute;rieurs: tant que, disons-nous, cet &eacute;tat de choses avait
+dur&eacute;, l'&Eacute;tat populaire &eacute;tait impossible, toute expression objective de
+la volont&eacute; collective &eacute;tait illusoire, la vie politique de la nation ne
+pouvait pas d&eacute;passer le niveau d'un comice agricole ou d'une soci&eacute;t&eacute; de
+tir. La guerre, &agrave; ses d&eacute;buts, a montr&eacute; qu'une vie plus &eacute;lev&eacute;e est
+possible; et les difficult&eacute;s qui approchent montreront que cette vie
+peut durer.</p>
+
+<p>Ces difficult&eacute;s, qui m'effrayaient et me pr&eacute;occupaient, je les ai,
+depuis des ann&eacute;es, appel&eacute;es et repouss&eacute;es &agrave; la fois. Mais ma voix se
+perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. &Agrave; partir
+d'aujourd'hui et &agrave; jamais, il nous appara&icirc;t nettement que, malgr&eacute; nos
+divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes,
+qu'une seule maison et que c'est &agrave; nous-m&ecirc;mes, et non &agrave; d'autres,
+qu'incombe le soin de prot&eacute;ger nos biens et notre sang. Jamais plus nous
+ne devrons accorder &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t et au gain la premi&egrave;re place, &agrave; la
+nation et &agrave; l'&Eacute;tat la deuxi&egrave;me et penser &agrave; Dieu en troisi&egrave;me lieu
+seulement; jamais plus notre sort ne devra &ecirc;tre entre les mains de
+gouvernants h&eacute;r&eacute;ditaires professionnels, ni notre maison administr&eacute;e par
+des philistins de brasserie. S'il en &eacute;tait autrement, nous serions m&ucirc;rs
+pour une nouvelle migrations de peuples. La difficult&eacute;, la n&eacute;cessit&eacute;:
+tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens
+politique, nous doter d'un &Eacute;tat populaire, soumis au r&eacute;gne de l'esprit.</p>
+
+<p>Cet avertissement s'applique plus particuli&egrave;rement au parti et indique
+le sens dans lequel il doit &ecirc;tre r&eacute;form&eacute;. Les sages et les forts,
+encha&icirc;n&eacute;s &agrave; leurs travaux, ne pensaient jusqu'&agrave; pr&eacute;sent qu'&agrave; acqu&eacute;rir
+puissance et richesse ou se laissaient absorber enti&egrave;rement par la
+cr&eacute;ation intellectuelle et par la m&eacute;ditation. Quant &agrave; l'&Eacute;tat, ils le
+consid&eacute;raient comme une institution &eacute;trang&egrave;re dont on doit abandonner
+l'administration &agrave; des professionnels, comme on le fait d'une usine &agrave;
+gaz, d'une &eacute;glise ou d'un th&eacute;&acirc;tre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de
+jeter un coup d'&#339;il sur ce qui s'y passait et de constater que, malgr&eacute;
+la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur
+train, ils secouaient la t&ecirc;te et se remettaient &agrave; leurs travaux. Ces
+hommes vont enfin se sentir la volont&eacute; d'intervenir et d'assumer des
+responsabilit&eacute;s, non avec l'ambition, facile &agrave; satisfaire, du lion de
+brasserie, mais avec la ferme d&eacute;cision d'agir. Ils jetteront dans la
+balance ce qu'ils savent et ce qu'ils poss&egrave;dent et pourront ainsi
+comparer leur propre valeur &agrave; celle des habitu&eacute;s d'auberges qui passent
+pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique
+cessera d'&ecirc;tre un jeu d'int&eacute;r&ecirc;ts et un instrument de compromis, pour
+devenir une organisation incarnant la volont&eacute; de l'&Eacute;tat populaire.</p>
+
+<p>Une suffisance superficielle pr&eacute;tend que l'Allemagne pr&eacute;sente une trop
+grande vari&eacute;t&eacute; d'opinions et de volont&eacute;s, pour qu'une direction unique
+puisse se d&eacute;gager toute seule de cet ensemble compliqu&eacute; de forces; d'o&ugrave;
+la conclusion que nous avons besoin d'&ecirc;tre instruits et guid&eacute;s par une
+sagesse patriarcale, h&eacute;r&eacute;ditaire. Jamais une surabondance de vari&eacute;t&eacute;s et
+de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les
+directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la
+croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut
+&ecirc;tre obtenue avec des composantes en nombre illimit&eacute;, et elle sera
+d'autant plus fixe et stable que les &eacute;l&eacute;ments vari&eacute;s qui entrent dans sa
+composition y seront plus solidement incorpor&eacute;s. Seule est instable et
+incertaine la force qui cherche elle-m&ecirc;me son orientation, au gr&eacute; des
+influences du jour. Le p&eacute;lerin qui, du matin au soir, suit la direction
+de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les
+entraves int&eacute;rieures ont &eacute;t&eacute; vaincues par l'organisation, n'a plus la
+force de choisir et de fixer lui m&ecirc;me sa direction, son orientation dans
+le monde, d'apr&egrave;s des raisons internes, il peut consid&eacute;rer que son
+histoire est close et il ne m&eacute;rite plus qu'un sort: devenir l'instrument
+d'une volont&eacute; &eacute;trang&egrave;re. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant
+de la volont&eacute; d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique
+qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule,
+mais &agrave; la synth&egrave;se consciente qui r&eacute;unit et spiritualise toutes les
+forces du corps collectif. Ce qui d&eacute;termine ma volont&eacute; et mes actes, ce
+ne sont ni une lassitude momentan&eacute;e, ni une sensation de faim, ni la
+force de gravit&eacute; de mes membres: c'est le noyau m&ecirc;me de mon &ecirc;tre,
+spiritualis&eacute; au contact de mon &acirc;me et qui doit d'ailleurs &agrave; tous mes
+membres aide et protection.</p>
+
+<p>L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous
+avons &eacute;t&eacute; incapables de d&eacute;velopper au dehors et en dedans l'h&eacute;ritage que
+nous avons re&ccedil;u de Bismarck: un &Eacute;tat autoritaire, rigide, articul&eacute; &agrave;
+l'ancienne mani&egrave;re, fond&eacute; sur la force militaire, arbitre de l'Europe.
+Nous avons permis &agrave; des alliances tol&eacute;r&eacute;es, et m&ecirc;me encourag&eacute;es par
+nous, d'arracher &agrave; cet &Eacute;tat l'h&eacute;g&eacute;monie. Nous avons &eacute;t&eacute; absents dans
+toutes les parties du monde o&ugrave; se passaient des &eacute;v&eacute;nements importants.
+L'absence de plan dont nous souffrions et &agrave; laquelle personne ne
+croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous
+ont rendu suspects. Le corps de notre &Eacute;tat a &eacute;t&eacute; envahi par la graisse
+qui lui venait du d&eacute;veloppement trop exclusif de la technique et des
+finances et que la guerre est en train de faire fondre.</p>
+
+<p>Plus graves encore &eacute;taient les cons&eacute;quences qui d&eacute;coulaient de l'absence
+d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'&ecirc;tre des guides.
+Toute action et toute transaction devaient &eacute;chouer, toute r&eacute;solution
+aboutir &agrave; un compromis. Aucune des innombrables id&eacute;es mises en avant ne
+pouvait acqu&eacute;rir une importance objective, les probl&egrave;mes &eacute;taient biff&eacute;s
+et &eacute;cart&eacute;s avec un hochement de t&ecirc;te. Ce pays, dont les racines &eacute;taient
+tellement saines qu'il commen&ccedil;ait &agrave; ignorer les situations ambigu&euml;s et
+&eacute;quivoques, &eacute;prouva de nouveau le sentiment de la perplexit&eacute;. Les soucis
+personnels et les difficult&eacute;s inh&eacute;rentes aux situations et obligations
+personnelles usaient les forces vives du peuple. La r&eacute;partition des
+responsabilit&eacute;s avait commenc&eacute; sans discernement et a fini par des
+d&eacute;ceptions. Se laisser entra&icirc;ner par une forte volont&eacute; et une audacieuse
+fantaisie, &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme le trait d'une &eacute;poque romantique
+d&eacute;pass&eacute;e; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant
+historiques, la pr&eacute;occupation des mat&eacute;riaux personnels &agrave; fournir au
+futur historiographe et l'&eacute;loquence monumentale ont pris la place du
+travail organique et &eacute;taient en rapport avec les architectures
+emphatiques que les hommes avides de gains mat&eacute;riels r&eacute;pandaient autour
+d'eux &agrave; profusion.</p>
+
+<p>La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte
+pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne
+peuvent &ecirc;tre fournies ni par une famille, ni par une caste. La
+concurrence exige que la collectivit&eacute;, si elle veut enrichir son esprit
+et fortifier sa volont&eacute;, fasse appel &agrave; toutes les forces humaines
+disponibles. La force de direction se d&eacute;gage de l'ensemble des id&eacute;es qui
+flottent dans l'air; la force d'assaut se d&eacute;gage de toutes les
+g&eacute;nialit&eacute;s humaines disponibles et accessibles. R&eacute;duire la source de ces
+deux forces &agrave; un cercle limit&eacute; de quelques centaines ou milliers de
+personnes, c'est se condamner volontairement &agrave; l'appauvrissement de
+l'esprit et de la volont&eacute;, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque
+des voisins peuvent lui opposer des ressources constitu&eacute;es par
+l'ensemble de la nation. Un peuple compos&eacute; de millions d'&acirc;mes a
+l'obligation m&eacute;taphysique de manifester &agrave; chaque instant et dans chaque
+domaine une volont&eacute; forte et de provoquer le plus grand nombre possible
+de dons sup&eacute;rieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont
+d&eacute;tourn&eacute;es de leur destination par la passion du gain, par la technique
+ou par le d&eacute;s&#339;uvrement, ou encore si on ne r&eacute;ussit pas &agrave; les d&eacute;couvrir,
+soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la
+responsabilit&eacute; qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces
+m&eacute;faits signe lui-m&ecirc;me sa sentence de mort.</p>
+
+<p>Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle
+appara&icirc;t d'ores et d&eacute;j&agrave; comme r&eacute;sultant de la s&eacute;lection autonome portant
+sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volont&eacute;, nous allons
+caract&eacute;riser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se
+r&eacute;v&egrave;le dans la vie politique.</p>
+
+<p>Au cours de l'avant-dernier si&egrave;cle, le gouvernement &eacute;tait consid&eacute;r&eacute;
+comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus &eacute;lev&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire le pouvoir royal, suffisait &agrave; assurer l'initiative,
+l'invention, les d&eacute;cisions cr&eacute;atrices. Le gouvernement de cabinet &eacute;tait
+l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet &eacute;tat de choses. Ce
+qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait &agrave; assurer la marche
+des affaires, c'&eacute;tait la tr&egrave;s grande habitude d'administration
+patriarcale dont nous avons un mod&egrave;le dans l'exploitation d'un domaine
+rural.</p>
+
+<p>L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien m&eacute;tier
+manuel, un travail au sens le plus primitif, non-m&eacute;caniste, du mot. Il
+est plac&eacute; sous l'autorit&eacute; des d&eacute;cisions ayant force de loi et est
+prot&eacute;g&eacute; par une sollicitude paternelle. Il a pour caract&eacute;ristique la
+tradition.</p>
+
+<p>Les normes et les buts sont pos&eacute;s une fois pour toutes; les conditions
+locales et humaines restent constantes. Aucun probl&egrave;me n'est nouveau.
+N'importe quelle solution peut &ecirc;tre apprise. M&ecirc;me de ce qui arrive
+rarement on peut avoir raison, gr&acirc;ce &agrave; l'exp&eacute;rience, d'o&ugrave; le respect et
+l'estime qu'on accorde &agrave; l'&acirc;ge. Le vieillard est r&eacute;fl&eacute;chi et pond&eacute;r&eacute; et
+se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'exp&eacute;rience et doit &ecirc;tre
+tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont
+dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion
+&agrave; celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle
+traditionnel et &eacute;troit de leurs attributions, et jamais il ne leur
+viendrait &agrave; l'esprit qu'il puisse y avoir des d&eacute;cisions venant d'une
+source ext&eacute;rieure et nouvelle.</p>
+
+<p>La vie repr&eacute;sente un cercle dans lequel les &eacute;v&eacute;nements se r&eacute;p&egrave;tent et se
+reproduisent, toujours les m&ecirc;mes: naissance et mort, semailles et
+moisson, bien-&ecirc;tre et privations, incendies et s&eacute;cheresse, guerres et
+&eacute;pid&eacute;mies, crimes et ch&acirc;timents. Une nouvelle construction, une visite
+princi&egrave;re, l'arriv&eacute;e d'une m&eacute;nagerie, un proc&egrave;s de sorcellerie ou un
+voyage: tels sont les quelques rares et grands &eacute;v&eacute;nements qui viennent
+rompre l'uniformit&eacute; de cette vie. Proc&egrave;s, attroupements, r&eacute;quisition de
+soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fr&eacute;quentes. On
+sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est
+pas press&eacute; par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est
+incorruptible, tient les yeux ouverts et poss&egrave;de de l'exp&eacute;rience. Les
+&eacute;v&eacute;nements uniques n'ont pour auteurs ni les administr&eacute;s ni les
+administrateurs: les d&eacute;cisions concernant la guerre et la paix, la
+conqu&ecirc;te et la r&eacute;forme, l'&eacute;glise, la justice et les imp&ocirc;ts, la
+construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, &agrave;
+moins que ce ne soit du ciel.</p>
+
+<p>Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:
+l'autorit&eacute; personnelle, la conscience de la dignit&eacute;, la fid&eacute;lit&eacute; et
+l'exp&eacute;rience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,
+id&eacute;es et pratiques traditionnelles. Ce sont l&agrave; les caract&eacute;ristiques de
+la vieille noblesse fonci&egrave;re. Invention, imagination, force cr&eacute;atrice,
+tendance &agrave; l'expansion: autant de choses &eacute;trang&egrave;res et m&ecirc;me oppos&eacute;es &agrave;
+ce cercle d'id&eacute;es; choses subversives qui poussent &agrave; la r&eacute;volte, &agrave; la
+recherche de ce qui est nouveau, &agrave; la dangereuse ascension. Nous
+connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de
+Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonn&eacute;e &agrave; la campagne, se
+consume et consume son entourage.</p>
+
+<p>Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la m&eacute;canisation, tout
+travail se transforme en lutte et en pens&eacute;e. La technique, les &eacute;changes,
+la concurrence prennent une allure pr&eacute;cipit&eacute;e. Ce qui &eacute;tait bon hier,
+est aujourd'hui p&eacute;rim&eacute;. Ce qui para&icirc;t impossible aujourd'hui, sera
+r&eacute;alit&eacute; demain et oubli&eacute; apr&egrave;s-demain. L'exp&eacute;rience ne signifie plus
+rien; elle est m&ecirc;me dangereuse, car elle pousse &agrave; l'imitation de mod&egrave;les
+pr&eacute;-existants. Toute situation est nouvelle, toute r&eacute;solution est sans
+pr&eacute;c&eacute;dent, l'action s'&eacute;tend du pr&eacute;sent &agrave; L'avenir. La victoire n'est pas
+&agrave; celui qui regarde en arri&egrave;re, mais &agrave; celui qui regarde en avant. Dans
+la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont d&eacute;termin&eacute;s par l'ennemi,
+la tradition n'est d'aucun secours, et elle dispara&icirc;t pour faire place &agrave;
+l'intuition.</p>
+
+<p>Le sens et la signification de l'ouragan napol&eacute;onien r&eacute;sident en ce que
+la pens&eacute;e m&eacute;canis&eacute;e, hostile &agrave; l'exp&eacute;rience, s'est pour la premi&egrave;re fois
+&eacute;chapp&eacute;e des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,
+non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et
+de conception qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; depuis longtemps s&eacute;par&eacute;e de la tradition,
+mais de tous les organes auxiliaires et subordonn&eacute;s, techniques,
+financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe
+traditionnelle s'est &eacute;croul&eacute;e, et le monde n'a retrouv&eacute; sa stabilit&eacute;
+qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre assimil&eacute; les nouvelles m&eacute;thodes de pens&eacute;e et d'action,
+du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alli&eacute;s se
+sont trouv&eacute;s immobilis&eacute;s pendant des mois devant le Rhin, parce que,
+d'apr&egrave;s un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une
+ligne de s&eacute;paration devant laquelle on devait se recueillir et reprendre
+des forces.</p>
+
+<p>Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force
+active de la politique moderne est constitu&eacute;e par les aptitudes qui
+caract&eacute;risent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le
+conqu&eacute;rant. Ce qui est propre &agrave; tous ces hommes, c'est la facult&eacute; de se
+repr&eacute;senter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en
+communication avec le monde organique et d'en subir l'influence
+profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des
+mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre
+esprit. Ce qui caract&eacute;rise leur mode d'action, c'est l'imagination
+r&eacute;aliste, c'est la force de d&eacute;cision, c'est l'audace et ce m&eacute;lange de
+scepticisme et d'optimisme qui appara&icirc;t absurde et antipathique aux
+natures simples et qui a valu l'impopularit&eacute; toute leur vie durant aux
+ma&icirc;tres de la politique.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'&eacute;tonner de ce que la langue allemande ne poss&egrave;de pas de
+mot pour d&eacute;signer la synth&egrave;se, l'ensemble de ces forces. Je choisis
+l'expression <i>art des affaires</i>, en appuyant sur l'ancienne
+signification du mot &laquo;affaire&raquo; (<i>Gesch&auml;ft</i>) qui vient du mot &laquo;cr&eacute;er&raquo;
+(<i>Schaffen</i>).</p>
+
+<p>La caste de la noblesse fonci&egrave;re qui, devant ses mandants, ses partisans
+et ses imitateurs, porte la responsabilit&eacute; du gouvernement en Prusse,
+poss&egrave;de aujourd'hui, comme au temps de Fr&eacute;d&eacute;ric, la ma&icirc;trise
+incomparable dans l'art de gouverner selon la m&eacute;thode traditionnelle, et
+cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'&Eacute;tat.
+Int&eacute;grit&eacute; et id&eacute;alisme, &eacute;quit&eacute; et distinction, fid&eacute;lit&eacute; au devoir et
+loyaut&eacute;, courage et virilit&eacute; font aujourd'hui, comme autrefois, de cette
+classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous
+savons du pass&eacute; et du pr&eacute;sent, nous ne retrouvons pas le pareil de
+l'officier subalterne prussien. Gr&acirc;ce &agrave; ses qualit&eacute;s, le sous-pr&eacute;fet
+prussien a fait d'une fonction th&eacute;oriquement superflue une institution
+d'&Eacute;tat de la plus haute importance, presque indispensable.</p>
+
+<p>Parmi les belles qualit&eacute;s de cette partie de la noblesse, dans laquelle
+se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement &agrave;
+diriger une administration, mais aussi &agrave; la rendre efficace et moderne,
+&agrave; l'aide de toutes les m&eacute;thodes scientifiques et techniques, m&ecirc;me celles
+d'origine &eacute;trang&egrave;re, et cela au prix d'un grand effort que n&eacute;cessite la
+lutte contre l'aversion naturelle &agrave; l'&eacute;gard de tout ce qui est nouveau.
+Mais, &eacute;trangers &agrave; l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent &agrave; ce
+r&eacute;sultat que lentement, apr&egrave;s une longue accoutumance et une longue
+familiarisation.</p>
+
+<p>Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce
+qui n'a pas encore exist&eacute;, est inaccessible &agrave; l'esprit du fonctionnaire
+prussien. R&eacute;soudre sous sa propre responsabilit&eacute;, sans pr&eacute;jug&eacute; ni
+parti-pris, une situation embrouill&eacute;e, embarrassante, cr&eacute;er des choses
+et des situations nouvelles, h&acirc;ter celles qui sont en voie de formation,
+tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici &agrave; un
+obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une d&eacute;pendance tellement
+&eacute;troite du conservatisme politique et subissent son influence &agrave; un point
+tel que le choix des solutions, en pr&eacute;sence d'une situation donn&eacute;e, s'en
+trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre
+sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la
+situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais n&eacute;gociateur et
+mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'&#339;il qui porte loin et
+perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration &agrave; l'illimit&eacute; sans
+laquelle le champ de ce qui est r&eacute;alisable se trouve r&eacute;tr&eacute;ci et r&eacute;duit
+aux seules possibilit&eacute;s terre-&agrave;-terre. Ce n'est pas par un simple
+hasard que, depuis la mort de Fr&eacute;d&eacute;ric, la Prusse n'a pas produit
+d'hommes d'&Eacute;tats europ&eacute;ens, &agrave; l'exception d'un seul, qui n'&eacute;tait
+d'ailleurs pas d'une noblesse pure.</p>
+
+<p>On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit
+d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations
+existantes de l'arm&eacute;e, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont
+montr&eacute;es, dans leur structure et leur fonctionnement, &agrave; la hauteur de
+toutes les exigences. Mais tout ce qui a d&ucirc; &ecirc;tre cr&eacute;&eacute; et improvis&eacute;,
+comme n'ayant pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois cr&eacute;&eacute; et
+improvis&eacute;, a r&eacute;sist&eacute; &agrave; l'&eacute;preuve, n'a pas &eacute;t&eacute; l'&#339;uvre de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Revenons &agrave; la question de la force d'assaut. La s&eacute;lection portant sur
+les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons
+besoin de porter notre s&eacute;lection sur les aptitudes politiques absolues,
+en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens
+moderne du mot. La classe qui, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, &eacute;tait seule charg&eacute;e de
+responsabilit&eacute; politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se
+compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq
+millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'&ecirc;tre la
+plus apte &agrave; remplir les t&acirc;ches qui d&eacute;passent les limites du domaine
+purement administratif.</p>
+
+<p>L'objection que l'appel &agrave; des repr&eacute;sentants d'autres classes de la
+nation n'a pas donn&eacute; les r&eacute;sultats voulus est sans valeur, car tant que
+r&eacute;gnera l'atmosph&egrave;re dont nous avons parl&eacute;, il y aura, non pas une seule
+raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent
+au-dessous de leur t&acirc;che: g&eacute;n&eacute;ralement il entrera dans la carri&egrave;re
+administrative, parce qu'il n'aura pas r&eacute;ussi dans une carri&egrave;re
+ant&eacute;rieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux coll&egrave;gues, il
+cherchera &agrave; leur ressembler autant que possible et &agrave; se comporter comme
+eux; le tour souvent mercantile de la mani&egrave;re de penser de ces nouveaux
+arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en
+vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans
+l'obligation de faire des concessions qui, tout en &eacute;tant indispensables,
+dans les limites de leur nouvelle carri&egrave;re, n'en sont pas moins de
+nature &agrave; diminuer leurs chances de r&eacute;ussite.</p>
+
+<p>Dans les principaux &Eacute;tats occidentaux, gr&acirc;ce &agrave; la longue pratique du
+parlementarisme, sont n&eacute;es des m&eacute;thodes de s&eacute;lection qui agissent d'une
+fa&ccedil;on pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la l&eacute;gislation
+et presque &agrave; l'insu des nations qui consid&egrave;rent les r&eacute;sultats de cette
+s&eacute;lection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et
+pourquoi ils se produisent. De ces m&eacute;thodes, qui ont toujours &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+notre &eacute;tude scientifique, parce que le probl&egrave;me de la s&eacute;lection n'a
+jamais &eacute;t&eacute; pris au s&eacute;rieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il
+nous suffise de dire que toutes ces m&eacute;thodes ont leurs racines dans la
+vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et
+l'&eacute;ducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France
+sur la pratique parlementaire et journalistique, en Am&eacute;rique sur une
+base ploutocrato-d&eacute;magogique. La m&eacute;thode anglaise est difficile &agrave;
+imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est d&eacute;j&agrave;, pour ainsi
+dire, reconnu par ses camarades de coll&egrave;ge comme poss&eacute;dant une
+sup&eacute;riorit&eacute; physique et intellectuelle; il est ensuite remarqu&eacute; par un
+ministre qui, sans tenir compte de la fili&egrave;re hi&eacute;rarchique, fait de lui
+son secr&eacute;taire ou auxiliaire, le fait passer &agrave; travers les cribles de
+plus en plus fins de l'&eacute;lection parlementaire, de la pratique
+parlementaire, le charge &agrave; titre d'essai et d'&eacute;preuve, de
+responsabilit&eacute;s de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a
+r&eacute;sist&eacute; victorieusement &agrave; toutes ces &eacute;preuves, son exp&eacute;rience, sa
+connaissance des hommes et de la soci&eacute;t&eacute;, son influence et son poste. On
+pr&eacute;tend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit
+pas d&eacute;couvert et qui, une fois d&eacute;couvert, reste inutilis&eacute;.</p>
+
+<p>La France, lorsqu'elle est entr&eacute;e dans l'ar&egrave;ne de l'histoire
+contemporaine, &eacute;tait un &Eacute;tat meurtri, branlant sur ses bases, tellement
+faible et d&eacute;prim&eacute; que son ambassadeur faisait appel &agrave; la chevalerie de
+l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, gr&acirc;ce &agrave; son habilet&eacute;
+politique, la France a, dans l'espace de quarante ann&eacute;es, pendant que
+l'Allemagne perdait son h&eacute;g&eacute;monie, r&eacute;tabli sa force d&eacute;fensive, conquis
+trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe
+qui, contrairement &agrave; deux de nos alliances &agrave; nous, ont victorieusement
+support&eacute; l'&eacute;preuve de la guerre. Un pays, qui &eacute;tait oblig&eacute; de faire
+venir de l'&eacute;tranger ses financiers et ses employ&eacute;s d'industrie, parce
+qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,
+gr&acirc;ce &agrave; une s&eacute;lection appropri&eacute;e, satisfaire &agrave; son &eacute;norme besoin et &agrave; sa
+non moins &eacute;norme consommation d'hommes d'&Eacute;tat et m&ecirc;me s'assurer des
+r&eacute;serves telles qu'il disposait pour tout nouveau probl&egrave;me
+d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire
+d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer
+&agrave; plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il &eacute;tait impossible de
+trouver un successeur.</p>
+
+<p>Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la
+population, de l'&eacute;tat de l'instruction, de la force de production, du
+niveau de culture et des conditions favorables au d&eacute;veloppement de
+talents, on trouve, avec un tr&egrave;s grand degr&eacute; de probabilit&eacute;s, que
+l'Allemagne aurait pu, &agrave; chaque instant, disposer de talents politiques,
+quantitativement et qualitativement de beaucoup sup&eacute;rieurs &agrave; ceux dont
+dispose la France, si elle avait connu les moyens de s&eacute;lection
+automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parl&eacute; plus haut.</p>
+
+<p>Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de
+m&eacute;thodes diam&eacute;tralement oppos&eacute;es. Ce que nulle direction d'une soci&eacute;t&eacute;
+par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle soci&eacute;t&eacute;
+locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il
+s'agit du bien supr&ecirc;me de la collectivit&eacute;: nous confions des
+responsabilit&eacute;s, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les
+meilleurs et les plus forts.</p>
+
+<p>L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruin&eacute;e dans l'espace
+d'une g&eacute;n&eacute;ration, si elle &eacute;tait oblig&eacute;e, de par ses statuts, de choisir
+ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans
+leur entourage. Et, cependant, on trouve ces m&eacute;thodes bonnes, lorsqu'il
+s'agit de la d&eacute;fense spirituelle de l'Empire contre une concurrence
+acharn&eacute;e, int&eacute;rieure et ext&eacute;rieure, lorsque la question en jeu n'est
+autre que celle de l'existence m&ecirc;me de notre peuple! Ce fait
+inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins
+inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons
+naturels n'ont pas encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans les r&eacute;gions o&ugrave; se d&eacute;cident nos
+destin&eacute;es. L&agrave; o&ugrave; il y a tant de choses qui se transmettent
+h&eacute;r&eacute;ditairement, on croit &agrave; l'inspiration puis&eacute;e dans les fonctions
+m&ecirc;mes qu'on remplit, &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; inn&eacute;e sur les masses, aux annales
+de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y
+paraisse rien de l'&eacute;norme d&eacute;pense de travail et de g&eacute;nie qui est
+inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se d&eacute;roule comme un
+feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, apr&egrave;s s'&ecirc;tre acquitt&eacute;e de
+son r&ocirc;le emploie le temps qui lui reste &agrave; se d&eacute;penser en harangues, en
+aper&ccedil;us, en actions d'&Eacute;tat. C'est ce qui explique la mani&egrave;re insens&eacute;e
+dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les
+Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui
+est appel&eacute; &agrave; r&eacute;soudre de graves probl&egrave;mes a besoin de 365 fois 24 heures
+pour lui et pour son travail et doit laisser &agrave; d'autres le soin de
+rendre compte, &agrave; sa place, de son mandat, d'assister &agrave; des f&ecirc;tes, de
+proc&eacute;der &agrave; des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire
+n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout aupr&egrave;s des
+chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apog&eacute;e du long r&egrave;gne de
+Louis XIV, alors que l'Empire fran&ccedil;ais n'avait pas encore &agrave; compter avec
+des concurrents de la m&ecirc;me force que lui.</p>
+
+<p>Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carri&egrave;re diplomatique. Il
+porte un titre de noblesse, a une belle prestance, poss&egrave;de des revenus
+de millionnaire, fait partie d'une association d'&eacute;tudiants des plus
+cot&eacute;es, d'un des r&eacute;giments les plus privil&eacute;gi&eacute;s, professe des id&eacute;es
+politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il
+est difficile d'opposer un refus &agrave; un postulant de cette qualit&eacute; qui,
+s'il perdait sa fortune ou &eacute;tait oblig&eacute; de quitter son service, devrait
+peut-&ecirc;tre se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se
+pourrait, sans doute, que ce postulant privil&eacute;gi&eacute; f&ucirc;t dou&eacute; d'un g&eacute;nie
+politique, car la nature se compla&icirc;t parfois &agrave; dispenser ses dons sans
+choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilit&eacute;s, qui
+s'applique impitoyablement &agrave; de longs intervalles de temps, nous
+enseigne qu'en ce qui concerne les dons sup&eacute;rieurs, ceux du moins qui ne
+sont pas indispensables dans la vie mat&eacute;rielle, le cercle d&eacute;j&agrave; assez
+limit&eacute; sur lequel porte la s&eacute;lection se r&eacute;tr&eacute;cit d'autant plus que les
+dons exig&eacute;s sont de qualit&eacute; plus &eacute;lev&eacute;e, de sorte qu'en fin de compte
+le sort et l'existence de l'&Eacute;tat reposent, non sur le jeu complet des
+forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.</p>
+
+<p>On pourrait nous opposer l'objection tir&eacute;e de la pr&eacute;sence d'un grand
+nombre de repr&eacute;sentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,
+encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces repr&eacute;sentants,
+oblig&eacute;s de s'adapter &agrave; une atmosph&egrave;re donn&eacute;e, plus forte qu'eux,
+finissent par pr&eacute;senter &agrave; la fois les d&eacute;fauts de la classe qu'ils ont
+quitt&eacute;e et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait
+que, cherchant &agrave; se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui
+n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'&agrave; l'exag&eacute;ration.</p>
+
+<p>Lorsque le choix de la mati&egrave;re premi&egrave;re intellectuelle est fait d'apr&egrave;s
+des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions
+pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la d&eacute;signation comportent
+plus de responsabilit&eacute;. Lorsqu'il s'agit des responsabilit&eacute;s les plus
+&eacute;lev&eacute;es, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives
+sans grande importance politique, de l'avancement hi&eacute;rarchique, &agrave;
+l'anciennet&eacute;: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.
+Mais le principe de la comp&eacute;tence des pouvoirs sup&eacute;rieurs en ces
+mati&egrave;res, principe qui est &agrave; la base des nominations au choix, peut
+suffire aux &eacute;poques de constellations humaines particuli&egrave;rement
+favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des
+premiers ministres poss&eacute;dant une connaissance des hommes et une
+comp&eacute;tence telles que nulle autre m&eacute;thode n'aurait pu donner des
+r&eacute;sultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus &agrave; la suite de leurs
+choix intuitifs. Mais les institutions d'un &Eacute;tat doivent &ecirc;tre pr&eacute;vues
+pour des si&egrave;cles, et leur moindre fl&eacute;chissement peut avoir les
+cons&eacute;quences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la
+possibilit&eacute; de choix incomp&eacute;tents, arbitraires, dict&eacute;s par la faveur, et
+nous connaissons des &eacute;poques, pour ne rien dire de la n&ocirc;tre, o&ugrave; des dons
+purement ext&eacute;rieurs, les bonnes mani&egrave;res, l'adaptation aux usages de la
+Cour, des services et des rencontres occasionnels ont jou&eacute; un r&ocirc;le
+d&eacute;cisif dans le choix des hauts dignitaires de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>La signification v&eacute;ritable des Parlements r&eacute;side, ainsi que nous l'avons
+reconnu, dans le fait qu'ils servent, non &agrave; r&eacute;genter les masses, mais &agrave;
+spiritualiser le peuple, &agrave; assigner &agrave; la pens&eacute;e et au vouloir de la
+nation des fins qui d&eacute;passent les besoins et les occupations
+terre-&agrave;-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur r&ocirc;le
+traditionnel et m&eacute;canique de barom&egrave;tre de la nation, ils devront &agrave;
+l'avenir &ecirc;tre l'&eacute;cole o&ugrave; se formeront les hommes d'&Eacute;tat. Si nous
+r&eacute;ussissons, et nous y r&eacute;ussirons, &agrave; &eacute;lever les Parlements &agrave; la hauteur
+de ce r&ocirc;le, nous aurons cr&eacute;&eacute; en m&ecirc;me temps l'organe qui, au nom du
+peuple, sera en quelque sorte le r&eacute;gulateur des choix aux fonctions
+responsables. Il n'est pas absolument n&eacute;cessaire que les Parlements
+nomment directement les plus hauts magistrats de l'&Eacute;tat; mais il est
+absolument n&eacute;cessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et
+comp&eacute;tences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins
+n&eacute;cessaire que les partis qui fourniront ces talents et comp&eacute;tences
+soutiennent leurs hommes de confiance de fa&ccedil;on &agrave; leur faciliter toute
+nouvelle organisation ou toute r&eacute;organisation de leurs services, au
+point de vue de leur composition bureaucratique. Cette r&eacute;forme et ce
+pouvoir de r&eacute;gularisation reconnus au Parlement ne porteront nul
+pr&eacute;judice ni &agrave; la bureaucratie, ni &agrave; la classe f&eacute;odale, pour autant que
+les dons de l'une et de l'autre r&eacute;sisteront &agrave; l'&eacute;preuve de la
+concurrence, &eacute;tant donn&eacute; que les repr&eacute;sentants de ces deux cat&eacute;gories
+seront &eacute;ligibles dans les m&ecirc;mes conditions que les autres et pourront,
+une fois &eacute;lus, faire profiter l'&Eacute;tat de leur exp&eacute;rience et de leur
+comp&eacute;tence traditionnelles. Mais la r&eacute;forme du Parlement, dont on peut
+attendre ces effets, doit &ecirc;tre l'&#339;uvre de la nation. C'est la nation qui
+doit amener au jour toutes ces vell&eacute;it&eacute;s intelligentes des pouvoirs qui
+germent aujourd'hui un peu partout, et cela en cr&eacute;ant des syst&egrave;mes
+&eacute;lectoraux appropri&eacute;s, en donnant un contenu profond et s&eacute;rieux &agrave; la vie
+des partis, en imprimant &agrave; ceux-ci une orientation nouvelle.</p>
+
+<p>Il nous reste encore &agrave; dire quelques mots d'une troisi&egrave;me force qui, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la force de direction et de la force d'assaut, assure la
+stabilit&eacute; et la solidit&eacute; de l'&Eacute;tat: la force de r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Toute politique d'&Eacute;tat est une &eacute;preuve permanente de ses forces, et la
+tension extr&ecirc;me de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est
+une &eacute;preuve qui s'&eacute;tend &agrave; tous les domaines, physique, psychique et
+intellectuel, et qui, normalement, n'est pas termin&eacute;e, tant que la
+derni&egrave;re des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas re&ccedil;u sa
+solution. La s&eacute;ance du Reichstag du 4 ao&ucirc;t 1914 a r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce que nous
+savions d&eacute;j&agrave; par intuition, &agrave; savoir que tout malheur qui atteint notre
+pays r&eacute;alise l'unit&eacute; du peuple. Mais cette s&eacute;ance a r&eacute;v&eacute;l&eacute; en m&ecirc;me temps
+que l'unit&eacute; en question, loin d'&ecirc;tre l'effet de nos institutions,
+signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du
+peuple jouissant de droits restreints, consid&eacute;r&eacute;es comme incapables
+d'adaptation sociale et trait&eacute;es volontiers en ennemies de l'&Eacute;tat, de
+sans-patrie, de tra&icirc;tres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer
+dans la lutte pour la patrie avec le m&ecirc;me enthousiasme que ceux auxquels
+cette patrie appartient et ob&eacute;it aussi bien l&eacute;galement
+qu'&eacute;conomiquement, tous ceux qui sont anim&eacute;s de sentiments allemands
+trouvent cette abn&eacute;gation naturelle. Mais on ne b&acirc;tit un &Eacute;tat, en lui
+donnant pour base l'abn&eacute;gation et le privil&egrave;ge.</p>
+
+<p>Nous avons intentionnellement laiss&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, dans cette partie de notre
+ouvrage, consacr&eacute; aux probl&egrave;mes urgents d'ordre politique, la question
+de l'&eacute;l&eacute;vation de niveau du prol&eacute;tariat h&eacute;r&eacute;ditaire. Mais nous sommes
+oblig&eacute;s de d&eacute;clarer que de simples raisons utilitaires rendent
+inacceptable la conception d'un &Eacute;tat se composant de classes dominantes
+et de classes domin&eacute;es, car un &Eacute;tat pr&eacute;sentant une pareille structure
+politique manque d'&eacute;quilibre et, par cons&eacute;quent, de solidit&eacute;.</p>
+
+<p>Nous sommes tellement habitu&eacute;s &agrave; l'id&eacute;e que l'&Eacute;tat est une chose qui
+n'int&eacute;resse que les sp&eacute;cialistes privil&eacute;gi&eacute;s, qu'il est la propri&eacute;t&eacute;
+h&eacute;r&eacute;ditaire de certaines associations familiales et de certaines
+combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines id&eacute;es
+et conceptions, &agrave; l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un &ecirc;tre
+despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
+les droits, la propri&eacute;t&eacute; de chacun de nous, un &ecirc;tre devant lequel on
+s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
+bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes &agrave; tel
+point &eacute;lev&eacute;s dans l'id&eacute;e que chacun de nous doit se consacrer tout
+entier &agrave; sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
+d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
+levant les yeux le moins possible vers les autorit&eacute;s privil&eacute;gi&eacute;es, en
+renon&ccedil;ant &agrave; toute critique importune et incomp&eacute;tente, sous la seule
+r&eacute;serve du droit reconnu &agrave; chacun de remplir de temps &agrave; autre un
+bulletin de vote qui dispara&icirc;t dans le tourbillon de millions de voix;
+ces id&eacute;es, disons-nous, nous sont devenues tellement famili&egrave;res, ont
+pouss&eacute; dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
+&agrave; peine capables de nous repr&eacute;senter l'&Eacute;tat comme &eacute;tant <i>res publica</i>,
+la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
+manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
+et le monde ext&eacute;rieur se rapportent &agrave; des images d&eacute;form&eacute;es par
+l'exag&eacute;ration des d&eacute;fauts: c'est que ces images nous sont pr&eacute;sent&eacute;es par
+des professeurs, des commer&ccedil;ants, des voyageurs et des journalistes,
+c'est-&agrave;-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
+leur volont&eacute;.</p>
+
+<p>Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation &agrave; la vie publique
+et d'acculer &agrave; l'agitation et &agrave; la critique du travail parlementaire une
+moiti&eacute; de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
+et d'&eacute;conomie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous d&eacute;fendre
+contre cette partie du peuple &agrave; l'aide de lois, la rendre inoffensive en
+la soumettant &agrave; des essais d'am&eacute;lioration dont nous confions le soin &agrave;
+l'&Eacute;glise et &agrave; l'&Eacute;cole. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
+d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
+pleine d'aspirations soit domin&eacute;e sans r&eacute;serves par une classe
+poss&eacute;dante et restrictive.</p>
+
+<p>Nous consid&eacute;rons comme l&eacute;gitime et politiquement admissible le fait d'un
+gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
+politique qui cherche &agrave; &eacute;tablir la domination d'une classe sur une
+autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
+conservatrice, nous disons qu'elle vise &agrave; la conservation de l'&Eacute;tat.
+Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient ind&eacute;finiment dans la vie
+organique? C'est la vie elle-m&ecirc;me, la vie qui se renouvelle sans cesse,
+gr&acirc;ce &agrave; ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
+passag&egrave;res. Le pr&eacute;tendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
+combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
+d&eacute;cr&eacute;pitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
+politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
+politique de parti, est oblig&eacute;e de servir, pour ainsi dire, deux
+ma&icirc;tres: son but objectif ext&eacute;rieur et les id&eacute;es intimes et secr&egrave;tes du
+parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, &agrave; la
+longue, &agrave; toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
+et ind&eacute;pendante dans le choix de ses moyens.</p>
+
+<p>On cherche depuis deux ans les raisons intimes, m&eacute;taphysiques du sort
+qui nous a conduits &agrave; la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
+valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succ&egrave;s n'a pas
+r&eacute;ussi &agrave; convaincre le peuple allemand qu'il est oblig&eacute; de porter la
+responsabilit&eacute; de sa vie et de ses destin&eacute;es. Le peuple, absorb&eacute; par les
+soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
+technique, se contentait de quelques vagues soupirs &agrave; propos de
+l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
+voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il consid&eacute;rait
+les sympt&ocirc;mes ext&eacute;rieurs comme accidentels, secondaires. Deux ann&eacute;es
+heureuses de succ&egrave;s personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
+d'importance que les affaires de la collectivit&eacute; qu'on laissait se
+maintenir et se d&eacute;brouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cess&eacute;, &agrave;
+cette &eacute;poque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
+la logique interne, pleine de menaces, qui, ind&eacute;pendamment de tel ou tel
+cas politique particulier, nous entra&icirc;nait vers l'heure fatale. La
+guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui &agrave; rattacher &agrave; des causes
+secondaires, devait venir, pour nous conduire, &agrave; travers les malheurs
+communs, &agrave; la responsabilit&eacute; commune et &agrave; la solidarit&eacute; nationale.</p>
+
+<p>C'est une belle vertu que celle des natures n&eacute;es pour servir et pour
+vouer leur existence, non au bien de l'humanit&eacute;, mais &agrave; la d&eacute;fense de la
+vie et des biens d'un ma&icirc;tre, pour se confondre avec sa maison, avec son
+sort et son caract&egrave;re et reporter cette fid&eacute;lit&eacute; sur la descendance du
+ma&icirc;tre. Cette qualit&eacute; et cette existence sont certainement louables.
+Elles peuvent m&ecirc;me &ecirc;tre tr&egrave;s dignes de respect, car toute attitude,
+qu'il s'agisse de cr&eacute;ation ou de subordination, par laquelle s'exprime
+la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
+est le sort de ceux qui sont incapables d'&ecirc;tre ma&icirc;tres eux-m&ecirc;mes, de
+ceux auxquels il n'est pas donn&eacute; d'avoir une maison &agrave; soi, d'aspirer &agrave;
+la libert&eacute;, de vivre et d'agir en toute ind&eacute;pendance et autonomie
+individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas &ecirc;tre vou&eacute; &agrave; vivre
+dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
+du mot, &agrave; subir le sort que lui impose une caste h&eacute;r&eacute;ditaire, &agrave; servir
+de paravent &agrave; des institutions fond&eacute;es sur les privil&egrave;ges de
+quelques-uns. Ce peuple, le plus ind&eacute;pendant de tous ceux qui existent
+et ont exist&eacute;, doit avoir la responsabilit&eacute; de ce qu'il veut et de ce
+qu'il fait.</p>
+
+<p>S'il est possible, d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, de r&eacute;unir en un seul faisceau
+politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
+f&eacute;condes oppositions de natures et d'int&eacute;r&ecirc;ts qui s'entre-croisent dans
+tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
+des d&eacute;cisions soit reli&eacute; &agrave; tous les organes p&eacute;riph&eacute;riques, physiques et
+intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
+la seule condition de la juste r&eacute;partition des droits et devoirs et du
+r&eacute;veil des forces libres. Nous avons indiqu&eacute; les voies qui conduisent &agrave;
+ce but: r&eacute;forme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
+les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
+au travail d'administration et &agrave; la politique de l'&Eacute;tat. Pour assurer
+la force de r&eacute;sistance de l'&Eacute;tat, nous ne voyons pas d'autre moyen que
+l'&eacute;tablissement d'un &eacute;quilibre entre les tensions internes qui, telles
+qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
+solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
+r&eacute;guli&egrave;rement dispos&eacute;s. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
+la pression ext&eacute;rieure et la charge de sa propre d&eacute;fense, car chacun de
+ses &eacute;l&eacute;ments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
+pour r&eacute;aliser cette fin, il acceptera la responsabilit&eacute; des moyens et
+cherchera &agrave; acqu&eacute;rir la force n&eacute;cessaire. C'est sur lui que repose la
+s&eacute;curit&eacute; et la protection de la couronne monarchique, &eacute;lev&eacute;e au-dessus
+des buts de parti et joyeusement support&eacute;e, parce qu'en elle s'incarne
+le seul bien g&eacute;n&eacute;ral que n'assombrit aucun d&eacute;sir personnel et qu'en elle
+chacun reconna&icirc;t la justice impartiale, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, au service de
+tous, sans exception, sans pr&eacute;f&eacute;rence d'aucune sorte. C'est sur lui
+encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
+sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
+d'un &Eacute;tat qui est la propri&eacute;t&eacute; de tous, dont personne ne peut &ecirc;tre exclu
+pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans &ecirc;tre opprim&eacute; par
+l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
+privil&eacute;gi&eacute;e et rus&eacute;e: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
+solidarit&eacute; qui le rattache aux autres membres de la communaut&eacute; et de la
+responsabilit&eacute; qu'il partage avec eux, solidarit&eacute; et responsabilit&eacute; dans
+lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son &Eacute;tat et de
+son royaume, orgueil qui nous touche, m&ecirc;me de loin, et qui est inconnu
+dans un pays o&ugrave; il n'y a que de simples sujets.</p>
+
+<p>C'est ainsi que des consid&eacute;rations politiques et contingentes nous
+am&egrave;nent &agrave; cet &Eacute;tat populaire que des consid&eacute;rations morales et absolues
+nous ont d&eacute;j&agrave; fait entrevoir. Si nous avons fait &eacute;tat des circonstances
+particuli&egrave;res &agrave; notre pays, &agrave; un moment pr&eacute;cis et donn&eacute; de son histoire,
+ce ne fut pas, malgr&eacute; que ces circonstances nous touchent de tr&egrave;s pr&egrave;s,
+pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre th&egrave;se, mais
+uniquement pour, selon l'exemple d'Ant&eacute;e, insuffler &agrave; l'id&eacute;e qui lutte
+pour son existence la force de la r&eacute;alit&eacute;, en la mettant en contact avec
+la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre expos&eacute;, jetons un
+dernier coup d'&#339;il sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.</p>
+
+<p>Nous sommes emport&eacute;s par le mouvement le plus vertigineux que notre
+humanit&eacute; plan&eacute;taire ait jamais connu: le mouvement m&eacute;canistique. Ses
+d&eacute;buts ont &eacute;t&eacute; per&ccedil;us, il y a des milliers d'ann&eacute;es, partout o&ugrave; le genre
+humain, devenu s&eacute;dentaire, s'est &eacute;tabli par groupes de plus en plus
+compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
+arros&eacute;es, sur les c&ocirc;tes marines et le long des cours de fleuves: sur
+l'Euphrate et sur le Nil, autour de la M&eacute;diterran&eacute;e et dans l'Asie
+Orientale. Les populations n'ont pas cess&eacute; d'augmenter et de se r&eacute;pandre
+sur trois continents, d&eacute;truisant tous les obstacles qui s'opposaient &agrave;
+leur expansion: for&ecirc;ts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
+la tribu pour les biens de la nature s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e inefficace et a d&ucirc;
+&ecirc;tre remplac&eacute;e par la lutte de conqu&ecirc;te men&eacute;e par l'humanit&eacute; enti&egrave;re
+contre l'ensemble des forces de la nature.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette lutte que nous avons donn&eacute; le nom de m&eacute;canisation.</p>
+
+<p>Nous vivons dans l'&egrave;re mondiale de la m&eacute;canisation. En tant que lutte
+contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
+tant qu'&eacute;poque intellectuelle, elle l'a d&eacute;pass&eacute;, puisqu'elle est devenue
+consciente. Consid&eacute;r&eacute;e au point de vue physique, notre &eacute;poque appara&icirc;t
+comme une &eacute;poque primitive, puisqu'elle est absorb&eacute;e par la lutte pour
+la nourriture, la vie et le bonheur. Consid&eacute;r&eacute;e au point de vue
+m&eacute;taphysique, elle ne r&eacute;v&egrave;le rien de d&eacute;finitif, car elle est
+caract&eacute;ris&eacute;e par la pr&eacute;dominance d'une force spirituelle d'ordre
+inf&eacute;rieur: l'intellect.</p>
+
+<p>La m&eacute;canisation s'est empar&eacute;e de toutes les forces humaines, de toutes
+les pens&eacute;es et activit&eacute;s humaines. Pour se recr&eacute;er elle-m&ecirc;me, elle a
+produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
+elle a besoin de la technique, des &eacute;changes, de l'organisation et de la
+politique.</p>
+
+<p>Toute la pens&eacute;e pratique lui a emprunt&eacute; ses formes; elle &eacute;volue
+uniquement parmi les notions de polarit&eacute;, d'abstraction, de
+d&eacute;veloppement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
+et d'observation. Toute la pens&eacute;e m&eacute;taphysique s'est insensiblement
+adapt&eacute;e &agrave; ces formes et a imit&eacute; les mouvements de l'intellect
+utilitaire. Le sentiment religieux lui-m&ecirc;me a adopt&eacute;, dans les &eacute;glises,
+dans les institutions d'&eacute;dification et de r&eacute;demption, la forme de la
+m&eacute;canisation et concili&eacute; ses origines transcendantales avec la n&eacute;cessit&eacute;
+d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
+l'au-del&agrave;. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
+Palestine, de la Gr&egrave;ce intuitive ou du r&ecirc;veur moyen-&acirc;ge germanique, ont
+travers&eacute; l'atmosph&egrave;re de la pens&eacute;e intellectuelle, n'ont abouti, au
+cours des si&egrave;cles, qu'&agrave; cr&eacute;er un compromis m&eacute;canis&eacute;.</p>
+
+<p>Mais la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me, cette force gigantesque, mais dompt&eacute;e, de la
+terre, cherche &agrave; d&eacute;passer la volont&eacute; utilitaire et aspire &agrave; la libert&eacute;.
+Elle reconna&icirc;t la puissance n&eacute;cessaire de la m&eacute;canisation, puissance
+d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvret&eacute;
+transcendante. Et elle reconna&icirc;t aussi la puissance intuitive de l'&acirc;me
+qui perce l'avenir, son unit&eacute; invincible, et ne recule pas devant son
+propre sacrifice. La m&eacute;canisation, mise &agrave; nu, se r&eacute;v&egrave;le dans toute son
+impuissance terrestre; elle a fait appel &agrave; toutes les forces de la
+plan&egrave;te et de ses soleils, mais uniquement pour cr&eacute;er de nouvelles
+masses et se procurer un nouveau travail; elle a encha&icirc;n&eacute; tous les
+hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
+rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
+solidarit&eacute;; elle a fa&ccedil;onn&eacute; toutes nos mani&egrave;res de penser, de sentir et
+d'agir, mais n'a r&eacute;ussi qu'&agrave; pr&eacute;cipiter nos sentiments, nos pens&eacute;es et
+nos actions dans l'ab&icirc;me de l'irr&eacute;el.</p>
+
+<p>L'esprit de la terre inconnu, dont nous &eacute;tions les serviteurs doit
+devenir serviteur &agrave; son tour. Si la m&eacute;canisation a abouti &agrave; des
+r&eacute;sultats inou&iuml;s, en orientant notre vie spirituelle, mat&eacute;rielle et
+sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a r&eacute;ussi ni &agrave; nous faire
+comprendre le sens de la lutte, ni &agrave; ma&icirc;triser nos instincts primitifs.
+Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'&eacute;go&iuml;sme, la haine,
+elle les a stimul&eacute;s et elle en a abus&eacute;. Elle a favoris&eacute; tous les
+attentats contre l'esprit &eacute;ternel, pour nous procurer l'illusion du
+<i>moi</i> et de sa domination. Elle a perp&eacute;tu&eacute;, en en faisant une vague
+n&eacute;cessit&eacute; anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
+et de la servitude. En guise d'app&acirc;t et de sanction, elle nous a offert
+la jouissance et la privation, les imp&eacute;ratifs froids et les mis&eacute;rables
+exp&eacute;dients de la philosophie intellectuelle, l'image c&eacute;leste de notre
+enfer terrestre, autrement dit le n&eacute;ant.</p>
+
+<p>C'est ind&eacute;pendamment de toute fin et de toute pens&eacute;e utilitaire que le
+sens de notre existence s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; nous: devenir, croissance et vie
+de l'&acirc;me. Ind&eacute;pendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
+nous nous penchons sur l'essence m&ecirc;me de la m&eacute;canisation, et nous
+reconnaissons dans cet acharnement terrestre &agrave; ma&icirc;triser la nature un
+bien v&eacute;ritable qui nous &eacute;tait &eacute;chu, mais dont la puret&eacute; nous a &eacute;chapp&eacute;
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, &agrave; cause du caract&egrave;re trouble de ses manifestations.</p>
+
+<p>La lutte contre la nature &agrave; l'aide de la m&eacute;canisation est une lutte qui
+int&eacute;resse l'humanit&eacute; enti&egrave;re. Tout ce qui a &eacute;t&eacute; fait avant la
+m&eacute;canisation &eacute;tait l'&#339;uvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
+la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
+asservissement du sol et des &eacute;tendues marines. Mais la lutte de toutes
+les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
+collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit plan&eacute;taire
+lutte en tant qu'unit&eacute;. C'est d'apr&egrave;s ce principe que la m&eacute;canisation a
+agi dans la pratique: elle a r&eacute;uni les unit&eacute;s humaines en d'innombrables
+organisations; elle a &eacute;tabli des communications entre toutes les r&eacute;gions
+de la terre, en utilisant l'&eacute;ther, l'air, l'eau et le m&eacute;tal; elle a
+associ&eacute; les membres et les esprits les plus &eacute;loign&eacute;s les uns des autres,
+en vue d'actions et de travaux communs. Mais le c&ocirc;t&eacute; spirituel de
+l'association et de l'action commune lui a &eacute;chapp&eacute;. Elle se sert
+toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
+entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et &eacute;go&iuml;sme,
+haine, envie et hostilit&eacute;, tous les sombres et mauvais instincts des
+temps primitifs et de l'animalit&eacute; animent le m&eacute;canisme de notre monde et
+dressent homme contre homme, collectivit&eacute; contre collectivit&eacute;. Les
+larmes de la foi s&egrave;chent &agrave; la flamme du vouloir m&eacute;caniste, et les
+paroles des pr&ecirc;tres doivent se pr&ecirc;ter &agrave; b&eacute;nir la haine. Riv&eacute;s &agrave; la
+gal&egrave;re, nous sommes condamn&eacute;s &agrave; avoir le corps meurtri par les cha&icirc;nes,
+bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau &agrave;
+nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engag&eacute;s soit une lutte
+dont l'enjeu est notre propre sort.</p>
+
+<p>Mais de m&ecirc;me que nous savons avec certitude que l'&acirc;me qui se r&eacute;veille
+est une chose divinement sacr&eacute;e pour laquelle nous vivons et qui nous
+appartient, que l'amour est la force r&eacute;demptrice qui lib&egrave;re notre bien
+le plus intime et nous entra&icirc;ne tous vers une unit&eacute; sup&eacute;rieure, de m&ecirc;me
+nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale in&eacute;vitable,
+inaugur&eacute;e par la m&eacute;canisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
+&agrave; l'unit&eacute;. En opposant &agrave; la m&eacute;canisation le signe qui la fait p&acirc;lir, &agrave;
+savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
+gr&acirc;ce &agrave; l'aide puissante que lui a pr&ecirc;t&eacute;e la philosophie intellectuelle,
+en lui opposant le culte de l'&acirc;me, la foi dans l'absolu; en projetant
+sur son essence des flots de lumi&egrave;re et en p&eacute;n&eacute;trant jusqu'&agrave; son noyau
+cach&eacute;, qui n'est autre que le d&eacute;sir d'unit&eacute;, nous la d&eacute;pouillons de son
+pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'&ecirc;tre ses serviteurs pour
+devenir ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Nous commen&ccedil;ons &agrave; voir clair: nous ne consentons plus &agrave; renoncer &agrave; notre
+dignit&eacute; humaine et &agrave; la vie de l'&acirc;me pour un salaire de famine et pour
+le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
+vanit&eacute;s satisfaites, par paresse, par &eacute;go&iuml;sme, par crainte des
+responsabilit&eacute;s. Nous aspirons &agrave; l'unit&eacute; et &agrave; la solidarit&eacute; de la
+communaut&eacute; humaine, &agrave; l'unit&eacute; dont les liens sont constitu&eacute;s par la
+responsabilit&eacute; intime et la confiance divine. Malheur &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration
+qui cherche &agrave; &eacute;touffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
+au-del&agrave; de ses int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels, qui vit dans l'amour des apparences
+et ne sait pas s'arracher aux liens de l'&eacute;go&iuml;sme et de la haine! Elle se
+pr&eacute;pare un triste avenir.</p>
+
+<p>Nous ne sommes ici-bas ni pour poss&eacute;der des biens mat&eacute;riels, ni pour
+exercer le pouvoir, ni m&ecirc;me pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
+existence consiste &agrave; d&eacute;gager de l'esprit humain son essence divine.</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+<p class="c">MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? ***
+
+***** This file should be named 21413-h.htm or 21413-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/1/4/1/21413/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://dp.rastko.net
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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