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Jankélévitch + +Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + + + + + + + + + +WALTHER RATHENAU + +OU VA LE MONDE? + +CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN + +TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS + +DE + +S. JANKÉLÉVITCH + +PAYOT & CIE, PARIS + +106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN + +1922 + +Tous droits réservés + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR +INTRODUCTION +Le but +Le chemin + I.--Le chemin de l'économie + II.--Le chemin de la morale +III.--Le chemin de la volonté + + + + +AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR + + +Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort, +assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses +idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le +cadre de la République allemande. + +«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es», +pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si, +pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le +fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste +homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne +laisse plus le moindre doute à cet égard. + +Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de +l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les +fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et, +avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y +porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes +dont les conséquences seront encore plus terribles. + +L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et +qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état +d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble, +mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se +faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même +du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en +apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des +mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses. + +Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient +leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres +peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux, +«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à +leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation +n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la +soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative +individuelle et de l'esprit d'improvisation. + +La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient +également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans +la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit +d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et, +d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une +organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire +de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde +méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des +générations futures». + +Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même +l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de +l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant +«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y +avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également +dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le +patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se +trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la +plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau +lui-même a donné le nom de «mécanisation». + +Dès 1910, c'est-à -dire à une époque où, selon sa propre expression, sa +voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances», +il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation +et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois, +doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes +affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la +fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une +situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système +capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en +dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au +moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là , de +conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci. + +Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en +faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout +en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour +quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires +pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune +doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins +qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire +dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera +encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la +nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système +pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en +plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est, +dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte +les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un +facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux +autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses +bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des +classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre +les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme +comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives +lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen. +Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la +fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une +quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens +le plus large et le plus profond du mot. + +Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus +nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus +effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un +travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur +pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant +tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières +premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer +au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de +l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et +véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication +d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à +aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la +passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et +l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de +richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui, +pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque +pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des +riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable, +mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie, +également «mécanisés». + +Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et +mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne. +C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne +le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti. + +Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état +de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot: +«organisation»; organisation de la répartition des matières premières, +organisation de la production, organisation de la consommation, au sein +de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la +forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa +partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car +Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de +posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au +lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a +saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact +avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son +pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin +brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui +aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette +nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait +comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse. + +S. J. + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il +parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de +puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose +ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales. + +Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le +besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus +profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la +terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de +s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de +l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le +froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et +l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette +question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse +entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des +désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui +permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et +l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui +existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions +d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune +de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie. + +Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé +par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de +réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique, +résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de +la loi morale. + +Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt +s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner +momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger +son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes +extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent +expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant +d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel +qu'il est inscrit dans son propre cÅ“ur; et lorsque, se jouant et se +livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle +dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un +renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des +utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique, +transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de +maigres dimanches. + +Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de +développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité +vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer +des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse +pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où +elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les +meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux +qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée, +qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs +privilèges: l'inquiétude. + +D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de +ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide +d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de +promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment, +car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est +erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse +imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de +la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une +assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond +à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique +a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour +l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour, +pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre +l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché +ces verres, la foi a expiré. + +Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements: +rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose +l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer +de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais +l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales +la vieille base faite de miracles palpables; les convictions +transcendantes survivent toujours dans notre cÅ“ur, mais elles exigent +une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage +nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la +plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous +consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de +l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de +notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume +spirituel. + +Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des +Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes +formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et +aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure +où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son +règne. + + +II + +Ce livre s'attaque au cÅ“ur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est +le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine +centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son +but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique. +S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux +empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai +qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a +pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin +s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la +révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son +dernier espoir est celui du bien-être matériel. + +Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus +que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle; +ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant +l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique. + +Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que +son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une +bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un +fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne +à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel +autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne +l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays +primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le +chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon cÅ“ur et mon +devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est +incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels. +Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des +fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des +pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le cÅ“ur qui, en dernier lieu, +décide du devenir humain. + +Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire +assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du cÅ“ur; +et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit +une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle, +qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec +elle-même. + +Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui +naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et +qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de +négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a +sa source dans la force créatrice du cÅ“ur, dans l'imagination nourrie +par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements +découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions +ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte +que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau +critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira +jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde, +la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer +cette transformation. + +Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas +que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement +commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du cÅ“ur. + +Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les +services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure +qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit. +Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le +renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et +passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons +en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la +conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre +existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour +nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu. + +Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non +parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que +l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce +qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en +butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne +lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la +rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur +cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à +chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque +pas douloureux qui la rapprochera de la lumière. + +Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir +ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action, +et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre +mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles +d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes +choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la +volonté divine. + + +III + +L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la +connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est +guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision +mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence +du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la +pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la +dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie +affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie +moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des +rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère +aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus +grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au +courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils +sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du +monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur +l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se +contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel +qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction. + +Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le +juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu +qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à +l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe +comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément +spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une +conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le +voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir +chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car +l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol. + +Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une +instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous +est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce +qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les +sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec +ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les +plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs +signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme +a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses +phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci +et GÅ“the ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des +choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient +poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le +présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes +intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est +qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient +de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de +la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis, +l'arène de lutte et le tombeau de l'homme. + +Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments +artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a +jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation +de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera +l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les +fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées, +l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec +plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la +vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés +d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de +la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent +la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments +indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le +chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les +sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels, +délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions, +transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction +spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et +sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et +d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des +penseurs. + +Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la +généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui +prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement +unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce +nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans +convictions et renoncement à contre-cÅ“ur, provient d'une source très +profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu +la foi. + +Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui +arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est +nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant +donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion? + +Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est +repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent +devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son +but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers +le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie. +Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de +l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses +changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette +vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné, +et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette +scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur +devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même +l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste +action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation, +puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue +même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le +courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe +temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence +retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté; +mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates, +anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité +et remet l'action en honneur. + +Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent +contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis +de formuler une observation de nature à écarter ure erreur +traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref +intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à +la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie +affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure +que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles, +aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre +sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion, +nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous +ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau +des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et +anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs. +Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la +créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart +de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne +travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle +transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met +le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer +insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et +asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les +porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant +l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si +vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la +grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et +dominatrices, depuis longtemps éteintes. + +Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse +toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit +tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand +homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du +moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de GÅ“the +était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger +et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces +prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans +des milliers de cÅ“urs, et ces cÅ“urs, soit dans leur simplicité, soit +dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient +jadis les cÅ“urs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la +mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute +création. + +Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité +supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du +temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir +remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le +doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le +passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si +tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus +familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour +excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par +les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers +la perfection toute nécessité mécanisée. + +Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est +digne de respect, car elle est l'Å“uvre, non des hommes, mais de +l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est +jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons +d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour, +jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière +dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui +aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que +notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une +affection chère à notre cÅ“ur; c'est cependant par notre cÅ“ur que passe +le chemin qui conduit à la liberté du monde. + +Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule +intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de +vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés +d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions, +mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le +tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une +graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main +deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent, +les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de +dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que +les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux +vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir +dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse +l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la +_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche +archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute +tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses +mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse +rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne +sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau +s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue +duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment +où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la +forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en +théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects +de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans +les vases purifiés une vie nouvelle. + +Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de +favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation, +nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours +ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté +et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons +microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de +toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une +conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de +l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration, +visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie +intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif +et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il +émet l'écho de la symphonie. + +De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous +possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible +avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre +volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations +mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le +passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos +sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments +ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure +d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet +d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au +passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force +qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les +sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu +éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance. + +La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et +de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes +et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les +envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel, +elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle +paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les +germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie +de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à +cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par +devenir familières. + +Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas +nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable +d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts +en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera +pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste +apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule +condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec +la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles. + + + + +LE BUT + + +Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont +notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux +événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre. + +Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de +notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée +irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches +supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance +particulière et entravaient son ascension. + +L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation, +d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement +des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé +dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs +intellectuels correspondant à la nouvelle organisation. + +Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité +était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la +technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner +d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il +fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains, +introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau, +une conception du monde et une foi nouvelles. + +J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur +Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner +son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui +le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien +considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une +organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une +hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres, +assurent leur vie et leur avenir. + +On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux +les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage +d'embrasser d'un seul coup d'Å“il l'ensemble de ces éléments. C'est +pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à +lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est +que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de +l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer +inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les +diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres: +capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe, +féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des +liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche +des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente +d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de +personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout +autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des +phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à +la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus +profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une +augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans, +elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle +des êtres vivants. + +Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit +cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses +tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le +protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à -dire +le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour +atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales, +tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle +soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à +l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le +monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins +qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du +renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout +ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée +s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est +plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux +périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même +temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se +soit manifesté depuis les origines de la planète. + +Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité +de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc Å“uvre +de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe. +Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois +inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui +regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que +produit de l'évolution et Å“uvre de la nature, elle a droit à notre +respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons +regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses, +afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que +nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son +sens caché. + +Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie +matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant +que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des +millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui +assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la +maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni +admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa +domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une +existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance, +d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion +de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent +pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se +retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et +modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que +pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la +veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de +vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y +ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les +mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à +destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par +la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable +d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de +vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se +défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la +dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le +moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées. + +C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation. +Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association +forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme +elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente, +comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et +des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire +communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de +solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour +autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont +obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le +bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et +ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres. +L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement +instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et +c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses +conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et +contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni +mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent +plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables +d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute +humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de +développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que +soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la +mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se +soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de +triompher de sa contrainte. + +Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie +de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une +entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les +heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction +organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle +a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation +continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un +abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les +ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la +fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du +capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines +et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant +qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque +groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la +conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de +perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif. +Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à +établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle +favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et +par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre +les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée, +aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut +être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise +doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui +concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un +organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de +la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque +au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces. + +Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers +l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la +mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme +celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction +matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête +des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront +pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant +qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme. + +On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première +réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice +matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au +service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses +connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que +l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser +contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement +mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui +veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la +remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui +leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés +eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des +valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et +sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît +comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent +sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais +on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que +personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et +que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne +s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages +extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu +l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des +questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la +misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le +problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour +l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la +tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se +manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation +intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives +de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les +yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son +sein. + +I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une +volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente +l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute +spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à +l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste, +l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour +vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de +commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de +son époque. + +On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte +intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du +travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les +règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux +l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui +est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins +facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut +que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et +l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne +garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La +pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on +ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral, +comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans +le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix +de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à +pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les +hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On +proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et +c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie. +Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune +joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen: +choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un +fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des +aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être +atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague +et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de +sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les +éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints; +le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le +jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se +dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la +nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court +d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et +créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme +malédiction, à ceux qu'il aime. + +Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état +primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la +grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont +créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un +atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral +où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que +parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre +la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs +ancêtres avaient réservés aux esclaves. + +Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par +l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant +irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en +soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la +tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par +l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance +trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le +monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce +qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel. + +Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes +de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie, +amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une +véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses +possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les +ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des +futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une +société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de +meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est +impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le +plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur +l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il +a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la +confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans +des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que +le monde consacre à toutes les Å“uvres de civilisation. + +II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est +attentatoire à la liberté humaine. + +Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure +de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est +extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure +de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison +avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le +travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis +celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du +journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord +et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin. +L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et +d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de +l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix +le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense. +C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de +l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de +forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence +individuelle. + +L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité. +Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples, +l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et +notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que +nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous +avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela: +l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en +raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on +voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des +guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas +à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le +charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées. + +Mais la contrainte ne s'arrête pas là . Elle dérobe à l'homme jusqu'au +sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice, +qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que +chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient +devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature +chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et +que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions, +firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles, +politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un +enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est +subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à +élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une +organisation qui n'est pas l'Å“uvre de l'homme, devient une odieuse +soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la +responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan +de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais +sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé +de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de +liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une +apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de +la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en +aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la +même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et +les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par +sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas +réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions: +l'éternisation de la dépendance. + +Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans +le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant +qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état +individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les +multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient +pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une +seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le +contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières +doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en +armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de +chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en +vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais +c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le +développement et jugées commodes, que la division, inévitable en +elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est +devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de +chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et +cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à +l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les +couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la +diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la +contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang +social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance +accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa +supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut +pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain +capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or, +abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont +tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi +les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs. + +Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple +inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance +fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et +moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de +même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale +qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable +insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours +présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le +prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non +à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais +s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont +les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de +résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui +n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect +d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité +de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque +manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la +vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et +se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a +été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi +et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort +intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait +le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au +lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou +profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de +satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte +dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette +vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants +et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou +indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de +faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État, +lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons +juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné +pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous +indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un +bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du +socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme +soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la +bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale. +Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le +libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la +protection des forces de conservation. + +Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la +mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins +un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins +épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux +épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les +peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui +leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais +de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion +des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec +les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener +au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de +tout travail physique se complique d'une constante tension +intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité +physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la +population. + +Lorsqu'on embrasse d'un coup d'Å“il d'ensemble ce phénomène de +stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance +irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du +travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un +retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé +définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le +christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples +un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir +personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres +en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à +d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme. + +III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et +consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de +l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des +lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle +et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la +rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur +l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme +la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui +régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui, +remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la +morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et +se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous +ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a +elle-même pour base la lutte et l'hostilité. + +Le cÅ“ur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère +d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une +flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la +mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne +trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs. + +L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans +ses Å“uvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses +semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de +temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le +service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient +autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus +large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance +plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à +combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il +convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est +l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à +volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose, +laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à +parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir +compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De +quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit +d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces +murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui +le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun +est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile. +Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un +acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un +associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce +qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore +parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur +ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile. +C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et +inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage +de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide +convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux +coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur +philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté +lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut +offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en +reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage, +en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de +choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à +agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont +si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches +réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises +expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue +connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les +autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse +ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le cÅ“ur de l'homme est +tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur, +à l'affection. Ce qui endurcit ce cÅ“ur, c'est la détresse, c'est le +fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et +dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur +et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre +le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi. +Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller +l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie. + +L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à +groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être +dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui +promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec +d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation +d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation +d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un +idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des +intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde +en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver +qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son +intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux +à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante, +non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien +plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme +plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la +confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance +de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres +du sentiment. + +Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses +victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte, +à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce +qu'il y a de plus grand au monde a été l'Å“uvre de l'amour et de la +solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise +le fer, la foi déplace les montagnes? + +Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est +frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle +s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à +son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens +dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car +elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme +noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce +qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle +travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la +bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la +détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre +la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte +et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division +en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la +jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la +mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect. + +Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les +hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre, +le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux +qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses +yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle +supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le +front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe +déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des +hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de +l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant +le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit +que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de +Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là +verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit +des liens de la mécanisation. + +Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et +amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne +les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui +naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si +elle n'a pas été régénérée par la force émanant du cÅ“ur; la nature qui +n'a pas été reproduite par un Å“il inspiré n'est pas la vraie nature; le +chef-d'Å“uvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par +l'art en une Å“uvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été +purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré +comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît +pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue +d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature +et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense +personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence +qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la +mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son +produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps +préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans +lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les +innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables +que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté +nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par +les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à +l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une +institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est +la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins +individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur +terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté +humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme. +Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à +l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à +tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la +mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité +militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte +que nulle Å“uvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la +responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des +comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée +de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les +créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la +honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi +nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui +leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre +de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains, +chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les +cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une +reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et +la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de +crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible +d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une +puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation +sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre +empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la +création, son cÅ“ur communiera avec celui de la divinité et y puisera les +joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une +parfaite théocratie organique. + +Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le +régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste +à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a +mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de +la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de +l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès +insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a +permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de +la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute +spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné +s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit +sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à -dire du +maître du rouage, l'esclave de sa propre Å“uvre. Manque de liberté, peine +dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont +les conséquences de cet état de choses. + +Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le +trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible. +Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation +matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles +connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature +autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la +mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il +la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la +vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour +travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du +salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de +plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et +sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son +bonheur particulier où il entre si peu de noblesse. + +Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non +par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à +laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour +l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous +apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la +sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par +l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la +combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité +énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état +d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de +reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que +c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et +sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce +jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais +qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à +son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles +inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation, +à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors +préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait +latente dans les obscures profondeurs du cÅ“ur humain. C'est l'âme qui +vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même +de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux +nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après +avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire +que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de +créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans +toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures, +destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond +sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une +mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le +monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à -dire +l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci +qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas +la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de +l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche +modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous +proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il +faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais +d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après +laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en +spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des +forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert +d'abri. + +* * * + +Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous +avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le +chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide +vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme +pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité +matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique. + +Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les +projets purement matériels. + +I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des +formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la +conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux +circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession +détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque +changement des conditions extérieures correspondrait un changement +équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le +plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à +l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte +terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations +et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois +physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles +pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu +lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances +de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident +toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de +richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère +ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple +arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre +doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à +la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à +sa situation géographique. Tout cela semble vrai. + +Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres +moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc +la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les +êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à +elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à +apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour, +n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette +mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature, +bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol, +chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus +intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la +force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la +supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de +l'autre. + +Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent +démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la +matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des +êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à +flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une +Å“uvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les +choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est +l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut +qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun +de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent +comme l'Å“uvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a +reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi +sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille, +mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité +favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui +veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable. +Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature, +mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à +réaliser sa propre perfection. + +Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit +pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les +formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et +biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions +les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les +armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son +avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être +aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la +créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces +biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement +terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la +convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le +porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le +porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa +beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et +à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes; +mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple +noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement +pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au +milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait +preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but +final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série +de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus +besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie, +la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre +mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a +besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel +enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous +rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain +qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et +les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et +notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer +l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter. +C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de +souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les +forces qu'on dédaigne pour soi-même. + +II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se +justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle +est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle +que nous devons exiger d'eux? + +Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins. +Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et +non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore +est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la +force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en +effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne +devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction +entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la +nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien +suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre +vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des +sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la +pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est +le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la +vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui +échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre +existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à +l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et +soupèse. + +Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à +ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous +préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous +croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être +démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom, +s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au +soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que +nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi +inébranlable. + +Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la +démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce +que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et +cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra +jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la +vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique +ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à +l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le +plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne +cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante? + +C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre cÅ“ur. Chaque parole +sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née, +non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu +chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute +démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi. +Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce +qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde +qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde +qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa +poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront +après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer +ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel +quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes. + +Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir +découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre +qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la +pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la +lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite. +Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne +ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas +manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!» +La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de +la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience. +Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du +jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de +ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend +évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins +ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond +avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est +incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires +et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que +dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui +résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore +toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction +intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient +concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine, +reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent, +un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète. + +C'est ainsi que le but nous est dicté par le cÅ“ur, tandis que le chemin +qui y conduit nous est indiqué par la conscience. + +Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour +consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse +du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses +idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient +sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix +intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité. + +III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à +l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont +incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute +existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie +intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image, +du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit, +avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps? + +L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons +comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous +vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités +est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension +ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil, +l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et +les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou +déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil +de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que +lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible. +Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées +dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur, +jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les +théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui +ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles. +L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du +parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur +revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit +dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous +parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et +d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter +considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration, +mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos +cÅ“urs. + +Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que +nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se +transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume +dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche +pragmatique? + +Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être. +Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain +naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée +suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui +encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle +entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et, +malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du +ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache +est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour +offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements, +d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer +et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une +forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée +de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les +célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction +d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir +le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera +toujours, pour la réaliser, matériaux et outils. + +Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de +nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se +faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus +intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des +choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la +couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma +sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le +courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre +la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux +dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à +toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne +heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un +courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour +celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de +désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière +les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous +la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de +création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver +son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui +le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan +une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs +s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même +l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions +caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de +leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui, +tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du +commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une +partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que +de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine, +n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a +sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités. + +Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre +vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté? + +Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre +langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse +retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer +sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de +toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de +l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le +manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que +dégénérer en guerre civile. + +Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant +qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même +n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre +réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je +combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte +des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des +épis vides. + +Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à +droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché +par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une +cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille +puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître +aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu +d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au +moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir, +aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle +ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons, +bénie par des fruits et terminée dans le recueillement. + +Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des +racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne +pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une +nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est +plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation +qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée +par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la +contrainte. + +Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la +contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il +s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre +chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une +entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de +l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie. +C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la +contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des +soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas +donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure +telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la +ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que +de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption +conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut +être voulue de Dieu. + +Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans +une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait +partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se +trouve en présence d'un état d'esclavage. + +Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du +christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais +sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès +du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans +l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'Å“uvre des +couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à +savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et +immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons +trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le +chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui +jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui +sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la +responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la +contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage +est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme. + +Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de +l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne +figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme +citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit +qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il +n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail; +il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme +le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas +de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de +l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut; +il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme +il le dit lui-même, libre. + +Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on +appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques +jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail +de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire +et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits. +Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose +d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans +loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une +énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un +seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un +sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un +ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un +camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui; +l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne. + +Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses +deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les +autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les +chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou +l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le +maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se +syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il +reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges +dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées +d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers +qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance. + +Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort +et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et +règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une +fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement +fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà +quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il +faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux, +ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation, +soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu +exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une +fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut +payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent. + +C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre, +transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent +liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent +l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une +et l'autre étant des biens héréditaires. + +Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses +enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce +monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à +lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres, +dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable. + +Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien +esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai, +n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux +familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine +où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était +appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les +apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination +anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où +les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas +moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale. +Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille +civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la +même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils +forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat. + +Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude +éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique +et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est +incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son +ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit +pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le +bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit +en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans +avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la +contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche +supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche +inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se +heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement +formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent +citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit +par ses ascendants, aux classes inférieures. + +L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent +à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique, +du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui +n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail +domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions, +les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des +ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la +nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à +n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu +que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres. + +Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens +matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière +bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement +absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et +irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié +sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit, +dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant +contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de +lutte du mouvement socialiste. + +Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était +pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le +cÅ“ur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand +dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a +poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer +des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la +conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice +éternelle. + +C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir; +alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses +adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans +qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable +d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient +qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation +et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du +monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et +tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après +les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On +voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions +dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de +l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les +centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et +excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de +l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la +force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui +prêchait l'utile à la place de l'idéal. + +D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel +qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un +programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal: +Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la +répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires, +illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la +maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers +suprêmes. + +Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les cÅ“urs des +hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son +nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur +peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une +époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le +terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans +la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en +Å“uvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le +marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut +transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur +lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui +trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les cÅ“urs et leur +fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des +intérêts assourdit et fait boucher les oreilles. + +Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action +socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations, +on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et +organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer +dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée +libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le +socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question +d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette +bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à +l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est +détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la +réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de +nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle +riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui, +tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en +acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et +l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement +hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un +mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de +la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à +tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à +mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait. + +Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée +au cÅ“ur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux +idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans +conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous +rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de +millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les +droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une +partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses +fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de +l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de +l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui +ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une +certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une +certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable, +une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire +disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de +rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à +tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une +institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité +personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de +leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices +humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous +poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage +quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même +que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur +terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la +marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un +effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question +de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces +inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne +tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à +poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons +besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est +dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice +de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison +intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme. + +Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant +quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière +prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à +l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir +attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui +s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la +rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la +supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les +conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de +leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages +la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est +toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude +quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui +suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est +que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques, +mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une +mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit +objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait +même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée. + +Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine. + + + + +LE CHEMIN + + + + +I + +LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE + + +Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique; +aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient +nuisible, surtout dans ses applications aux institutions. + +Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur +sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications +lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et +leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être: +une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille. + +On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la +raison d'être_. + +Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir +une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se +sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du +progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le +moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau +nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles +manières de voir. + +La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante +et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines +qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de +mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle +aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer +l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son +développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe +une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il +serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions +relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de +savoir que la comédie de salon française se rattache par un +développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait +recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le +choix de ses pièces par des considérations archéologiques. + +On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée +par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions +tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui +repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels +que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que +subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se +rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de +rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être +n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des +efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de +cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom, +celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au +point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant +que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste +en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un +développement ultérieur. + +De la fausse application du point de vue historique découle la fausse +appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la +tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique +consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à +titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient +désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se +maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de +rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la +tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle, +gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_ +définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande +importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection +théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de +convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore +aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout +en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle +possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de +ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules, +costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère +à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un +orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations +pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple +spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une +solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous +l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de +conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle +de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au +préjudice de la Silésie ou des pays rhénans. + +Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre +notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par +«substitution de la raison d'être». + +* * * + +L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par +l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par +l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle +était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la +protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette +hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal +consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit +guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées +à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par +l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes +inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées. + +L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie +ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes +proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être +suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient, +des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des +domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie +des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au +milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de +recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de +porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation +féodale avait perdu son dernier droit à l'existence. + +Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la +nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent. + +Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les +monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources +d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la +technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche +avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était +orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance +héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état +social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas +mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons +théoriques. + +On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine +justification interne: le capital se présentait principalement sous la +forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige +une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne +pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène +courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs, +l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient +particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un +centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de +beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base +expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la +centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur +de leur accumulation entre les mêmes mains. + +Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire +de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de +l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait +rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une +direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la +diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de +l'horizon intellectuel. + +Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en +attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la +puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances +territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des +relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à +l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était +devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe +bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les +attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des +intérêts opposés. + +La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la +destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire, +leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle +couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était +incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter +la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi +la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à +réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était +familière depuis plus longtemps, possédait une expérience +administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en +remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie +matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences +monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches +dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double +avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa +caste, plutôt qu'au profit de sa classe. + +C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée +résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale, +toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste, +plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce +qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté +capitaliste, devient le sort inéluctable des masses. + +Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est +incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour +nous évident que l'organisation future, malgré sa possible +différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la +perpétuité héréditaire. + +Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus +reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale +l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra +laisser une place assez large à la détermination autonome, à la +responsabilité et au développement spirituel. + +C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus +seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale +déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une +moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la +responsabilité personnelle. + +Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la +négation de l'injustice: la division des classes reposant sur +l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès +accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe +donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure +une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la +suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de +l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté +spirituelle. + +La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un +soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace, +d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en +dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut +contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant +dans sa mort le plus heureux des arbres. + +Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis +longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin +ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements +chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de +l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent +compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et +s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et +l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un +plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux. + +Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère +scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de +renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever +au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce +raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires. +Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital. +Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment +supprimer celle-ci? + +À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant +le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital +la propriété de l'État. + +Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent +la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui +est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers +les points où le besoin s'en fait sentir le plus. + +Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la +raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes +et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les +nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent. + +Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président +mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie +de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes +les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse, +dispose du capital du globe. + +Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de +sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin +de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre +de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de +vue politique et technique, les trois projets sont également +irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également +désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut +être exécuté. Lequel sera-ce? + +Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les +tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable, +et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la +Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%. + +Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque +capitaliste que le président autorise le département à se décider pour +l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale. + +Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les +calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de +travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau +calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un +ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du +degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement, +voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils +déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale +présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les +seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration +des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend +depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la +caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit +d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir +chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant +cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés, +faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le +projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à +la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de +la rente. + +Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine +d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un +habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une +nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume +volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale +décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en +outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en +argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend +que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et +l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine +est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente. + +Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne +sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi +élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une +fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but +déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à +élever la rente réellement, et non seulement sur le papier. + +Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État, +il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La +nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir +l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les +plus urgents et les plus avantageux. + +La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus +indépendante et plus large. + +Quand on embrasse d'un coup d'Å“il l'ensemble d'une industrie nationale, +de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du +mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant: +malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante +organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en +restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes +dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son +propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir +leurs épargnes pour la soutenir. + +Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer: +que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles +ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des +organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont +réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en +placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en +papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des +placements productifs doit se prolonger, tant que les populations +augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits +susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire. + +Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous +les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les +revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie +civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires +est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente +proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de +consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont +lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la +rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les +besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une +série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente +totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des +exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales. +Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul +individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente +et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne +pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement, +être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour +compléter et agrandir ses installations. + +C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la +rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a +besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de +l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production, +partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les +autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de +production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il +un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée +que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste. + +C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au +point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les +mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de +l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de +placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui +existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout +reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut +avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est +indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels +d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la +question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission +finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui +importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le +bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la +collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en +jouissances. La politique économique se transforme en politique de la +consommation. + +Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets +encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital +était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation +relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée, +à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter +leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être +considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il +n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon +plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques, +politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un +signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait +privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les +conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du +monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession +implique puissance. + +À cela se rattache une autre question: celle des revendications +injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du +gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi +la participation des classes inférieures à la richesse générale. +Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de +compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la +rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la +collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons +formeraient un État dans l'État. + +Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du +capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence +d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes +diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une +menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes +diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et +diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces +alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées. + +La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous +offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de +torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais, +impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau +étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement +et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse +facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un +troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en +suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse +charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants +visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol +nourricier. + +Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des +richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force, +capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses, +dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et +inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les +lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de +l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau +des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie. + +Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la +répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut +établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous +aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la +propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher +quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se +dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans +laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera, +pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui +s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà . + +Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées. + +Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant +que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun +enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre +à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et +humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger, +l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une +population dense, représente un organisme aux articulations +artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois, +compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et +réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des +droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers, +touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a +besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas +créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le +toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève, +tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y +a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air +même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri +d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons. + +Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on +a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à +chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut +travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir +son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à +titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser +péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la +garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa +mort, à l'exécution de ses dernières volontés. + +Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un +mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer +de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour +cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère, +démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou +profaner des Å“uvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant +certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle +partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant +d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait, +la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats +aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle +profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un +monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie; +qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la +communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas +les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous +avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des +limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et +d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en +discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou +des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se +faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par +l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires +et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il +peut. + +Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses +tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit +individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices +dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cÅ“ur aux +exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et +dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander +quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur, +pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été +satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et +pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge. + +Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la +collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la +réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à +volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car, +contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation +naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas +de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau +des moyens de travail et des forces de travail créés. + +Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est +utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays. + +Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts, +qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie +économique ayant atteint son plein développement repose sur une +association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison +que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité +mesurée. + +Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare, +lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et +l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car +les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les +pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous +devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou +années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané, +sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises +sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au +revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une +part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible. + +Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une +étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce +qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au +gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du +blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses +provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport +utiles. + +Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus +grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille +travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La +consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la +collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité. + +Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et +disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est +produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour, +disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en +vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation +de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une +distinction entre la consommation justifiée et la consommation +injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste +que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre. + +C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de +notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute +consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin +primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe. + +Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique +du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin +élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu. +Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique +de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait +absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train +spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants +affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur +intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors +même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail +et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule, +incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui +n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du +prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes, +la valeur des bouteilles de champagne vidées. + +Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que +cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi +que l'antinomie de la consommation se trouve résolue. + +Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette +hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des +choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont +accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller +pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes, +excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes +et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à +rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite +monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs +remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois +mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le +travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des +machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers +de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté +l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant +qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'Å“il sur les devantures des +magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que +notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une +pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en +terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant +décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie +erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était +employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient +être nourris, habillés et logés. + +Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse +direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement, +revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de +dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque, +nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra +se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche +consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous +sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une +affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces +et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous +avons la responsabilité. + +C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne +sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt +général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une +fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière +analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que +des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce +qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et +accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de +celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la +combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée +d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous +avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre +philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche +de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance +fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser +l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la +législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le +gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises +installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme +le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du +souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires +dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail, +destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être, +nous avons besoin d'une protection législative des domaines +d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux. + +Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à +nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture +des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et, +cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de +culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées +puissent se rattacher à notre déduction. + +Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la +relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons +jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la +consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la +conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier +du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer +la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables +d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de +passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la +perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en +entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la +voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le +monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le +sublime. + +Ce monde est appelé à durer; toutes les Å“uvres d'amour, d'art, de foi et +de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le +songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'Å“uvre éternelle de +l'humanité accomplissant sa mission. + +Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production +de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels +signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la +réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les +vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles +sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des +valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les +échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et +des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en +elles-mêmes. + +En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, +et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler +ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens +matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se +sublimant, se transforment en valeurs spirituelles? + +Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du +sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de +l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: +l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non +une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une +revendication, mais une responsabilité. + +Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des +lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales +dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le +ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce +sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne +peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est +humain, c'est-à -dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons +des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable +d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa +valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur +et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même +nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement +admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, +suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des +circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit +de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de +construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement +à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous +avons à jeter un coup d'Å“il sur la notion de législation somptuaire. + +Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette +caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont +décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc +inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient +leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur +action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la +question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se +rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse +concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que +chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre +en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche +domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous +faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou +d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes, +d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie, +suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le +pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport +à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près +les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à +mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la +société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager +par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans +l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation +est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on +remplaçait toutes les professions destructrices en professions +créatrices. + +On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure +naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale, +parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner +une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on +convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est +légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on +s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible. + +Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité +comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de +frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le +revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la +consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus +d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au +moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire. + +À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à +faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des +fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort +réservé aux fortunes privées. + +Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher +l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a +jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre +l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition +pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse +avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant +une diminution de la consommation effrénée. + +De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que +nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le +travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des +ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide +éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous +avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie +intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure +à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future +ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la +richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation +qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable +beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle +pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat, +comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et +d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du +raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les +grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux +battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts. +Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la +magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La +magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine, +condamnée à l'admiration béate, et laissent le cÅ“ur froid; la +distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle +est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et +emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome +des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et +de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance +prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de +l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et +consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches. + +Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation +et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir, +et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de +cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique, +ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure +législative de l'État. + +En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre +un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation +que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la +consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême +inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver, +les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était +concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque +peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait +tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements, +d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la +part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie +convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général +pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures +sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de +produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine +illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de +la quantité de moyens de production existant au même moment, et une +rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que +par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le +monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une +quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué +que par une réorganisation de la production telle que l'absurde +gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce +à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens +produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays +civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée +en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks +environ par famille. + +Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice +à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici +dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque +bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière +indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que +l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les +rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une +revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas +extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de +l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne +diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de +l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le +possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un +prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la +répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de +notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant +toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale, +il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à +nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste +répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à +l'intensification de son appareil de production et à l'entretien +d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté +une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut +enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est +méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de +sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et +le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre +maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois. +S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous +répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants +n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci: +les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le +maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social +universel. + +L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera +pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans +l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni +aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser +complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part +destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le +niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera +telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au +taux d'aujourd'hui. + +Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et +l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à +l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le +pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des +produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition; +nous en avons nous-mêmes assumé le partage. + +Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa +plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à +fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux +propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la +répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation +du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache +davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété. + +Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte +de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance +qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire +universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que +dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de +lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus +préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts +domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas +de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts +tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa +transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus +aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et +responsabilités. + +Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de +droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils +cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir +aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est +le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est +pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou +possède déjà . L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le +déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction, +d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les +responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un +moment donné. + +La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien +que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus +équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette +équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance, +qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une +importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue +tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci +ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le +pouvoir d'une classe. + +Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer +partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien +l'accumulation que la répartition des biens privés. + +Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons +noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que +d'accorder, à contre-cÅ“ur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre +époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la +valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation, +ne dispose que du coup d'Å“il du praticien pour les inégalités +immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le +dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à +l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès +son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre +temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer +le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire. + +Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En +l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans +des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat +des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer +l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font +qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de +faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des +hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien +soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux +conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes, +ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une +certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les +Å“uvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine +instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps +assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres, +privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout +opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une +nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les +choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et +d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un +grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les +bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent +déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit +bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses +congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de +perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la +mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons +extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments; +et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet +pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après +un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils +attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances +extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque. + +Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt +pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de +compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action +ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres. + +La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la +misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la +désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont +empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement +d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à +faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer +le règne d'une médiocrité intellectuelle. + +L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même +milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures +identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est +impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit +le niveau auquel elle se place. + +Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement +économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous +envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches +humaines supérieures. + +Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les +institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux +de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le +droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement +de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à +adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux +aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas +comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité +spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la +possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les +questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont +l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et +fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte +aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents +pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils +paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont +également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde +conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que +l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie +réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une +vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au +point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les +maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop +cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être +humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de +millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent? +L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à +des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à +contre-cÅ“ur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il +faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts, +cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à +l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité +bourgeoise systématiquement entretenue. + +Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à +assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle. +L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon +concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura +cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous +laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus +d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra +avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire +qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois, +lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le +pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de +l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite +avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de +l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers +diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un +mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de +ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne +pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux +difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces +temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité +que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu. + +Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation +matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les +suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?» +mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout +où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit +d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande Å“uvre +de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont +la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour +le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé +dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces +comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en +lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la +foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de +l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables, +alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une +forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de +responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui +qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite. + +Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant +dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux +dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme +des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que +c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit +d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la +production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le +surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce +qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme +irréductible. + +On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se +rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle +forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme +réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que +dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par +un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de +tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une +théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les +apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où +chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun +est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait +malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi. +Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe +qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes, +lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire +le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que +l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse +était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques +et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à +longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur +que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a +tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie, +frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la +disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette +étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur +du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits +aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et +insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute +concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison, +par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de +suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même +est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous +parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la +joie de vaincre. + +Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la +propriété, c'est-à -dire à la limitation des richesses individuelles, on +constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre +ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes +sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la +jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette +distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes +d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec +les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et +suppriment toute entrave au développement ultérieur. + +Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement +des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences +immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations +économiques. + +Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance +et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice +terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la +solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du +sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui +est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la +privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus +grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que +l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts? +L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont +porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde, +détournent vers leurs propres cÅ“urs les pointes de lances hostiles; +mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager. + +Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en +droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors +l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus +mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au +sens étroit du mot, c'est-à -dire en tant que source de jouissance. Mais +ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie +qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son +isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds +l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille +habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en +échange de certains services, tels que la protection et la défense, et +s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base +traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir +une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial +des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux +riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur +château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques +poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux +portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs +réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de +panoplies, de livrées, de coupes. + +Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de +défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection +de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom +de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau +s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à +l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils +ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la +mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques +antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa +responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la +responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial +sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les +forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne +reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette. + +La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur +aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît +dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et +inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans +effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par +un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un +beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés +dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une +affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans +ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la +remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses +bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du +jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges +municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la +densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de +l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de +réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce +qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain +et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque +mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de +capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé +d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui, +dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique, +de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et +la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec +les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de +l'organisation du travail du pays. + +Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance +mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation: +elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la +planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants +moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime, +le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux +choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation, +en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la +nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant +chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les +derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et +en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi +étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner +à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir +et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité +tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi +provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces +effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications +politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et +formuler à son sujet quelques propositions finales. + +La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de +toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se +rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles +théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont +perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures +sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité +de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité +royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait +réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus +autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par +suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé, +parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et +guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une +noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis +survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge, +ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde +païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion +de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et +l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a +conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une +organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme +européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à +l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus +tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus +tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini +par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère +homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale +et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse +n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la +notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat +rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est +slavo-germains. + +La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux, +mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif, +comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle +s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un +après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par +suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre +chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée +ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque: +sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité +et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes +les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père +est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens +spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine +culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se +développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale. +Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans +efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse +intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages +aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque +génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon +l'expression en usage, ruinées. + +L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination +occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique +rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains +changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce +qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère, +étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se +fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion +de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie +constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement +fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même +naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion +hybride de noblesse d'argent. + +L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les +différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute +organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des +besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions. +Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit +la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra +toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique. +Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou +tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les +oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant +les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de +l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en +restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale. +Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent +qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue +à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus +nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se +considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche +supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins +dans sa substance des changements incessants; la dénomination: +«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre +représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de +réel. + +Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos +esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous +devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire +s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère. +L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté +auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une +notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine +prêchant l'élan de toutes les âmes. + +L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun +rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus +haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même +que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que, +contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des +besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans +la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser +pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la +civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu +des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré +la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et +indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort +prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le +jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des +biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation. +Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et +de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour +mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la +place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout +le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de +nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible +d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus +juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des +biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État. + +Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des +considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction +entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les +considérations empiriques qui vont suivre. + +Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le +cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les +mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des +fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il +en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin +pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale? + +Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des +biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera +augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation +de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et +d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se +trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de +s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à +un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de +rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La +seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait +fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme +d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de +conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet +de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale +économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus +profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par +abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes +les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de +nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles +spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie +formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût +absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme +économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira +une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la +consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que +notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions, +mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle +imprime à la consommation. + +Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous +occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit +à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur, +en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la +collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette +prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils +exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de +protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences +exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases +économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste. + +Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la +fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et +de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de +l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment +est-elle acquise? + +La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il +suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La +notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le +moment voyons comment naissent les richesses de nos jours. + +La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de +la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la +rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les +revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus +procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories. +L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de +richesse, est totalement erronée. + +L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu +fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à +moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de +tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent +que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte +de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et +allemande. + +Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers +d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent; +et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice +qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent, +raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir +riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est +pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à +satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement, +chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une +modeste rente ou un médiocre revenu de travail. + +Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque +l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise +le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont +prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent +réalisées dans le monopole reconnu ou imposé. + +L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de +fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son +contre-maître, est puni. + +L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment +lorsque les mines sont rares ou en nombre limité. + +La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement +ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter, +devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de +puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu +nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des +essais de ce genre. + +Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le +plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une +distance favorable du centre des matières premières, des sources +d'énergie, de la main-d'Å“uvre et des débouchés. + +Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les +théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien +formées. + +Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en +soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en +éliminant la concurrence. + +Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure +un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la +force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville, +la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint. + +Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui +seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie +ne sortant pas d'une maison en vogue. + +Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port +reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit +dont il jouit équivaut à un droit régalien. + +Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il +n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque, +la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des +résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut +négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter +de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses +descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations +en pleine période de réussite. + +Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur +au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le +monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose +d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance +matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu +sur la collectivité. + +Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la +priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés, +non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité +du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de +l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la +collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre +concurrence. + +Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins +mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de +scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans +une grande ville est des moins réjouissants. + +On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif +insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les +sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question +pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous +occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du +droit à la richesse. + +Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été +acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est +venue par héritage. + +Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et +origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la +fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même +sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de +la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité +actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire +une remarque préalable, d'ordre méthodologique. + +Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition +et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi +grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance +incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la +tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance +créatrice. + +Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est +seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire +aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui +est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on +oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel, +le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une +invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune +particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise +les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans +lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme, +partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature +du novateur avec celle de la nouveauté. + +La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi +étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle +devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude, +vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au +contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui +annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et +l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des +privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du +besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur +son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de +l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles +de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers +auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse, +l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté. + +On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers. +Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable +de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles +s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la +main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours. + +La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le +profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce +qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous +faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le +mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison, +étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits +agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des +notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation +populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands +est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes +passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une +haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez +d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de +régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous +l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle. + +Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective +entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force +ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique. +Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au +traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à +empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires. +Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le +conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est +en réalité la négation de la vie et de son développement. + +Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours +revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour +nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la +question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une +fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de +certains principes? + +Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette +décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain +temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs +sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une +contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments +affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception +particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la +conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de +la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps. + +À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception +sentimentale de l'héritage et examinons-la de près. + +Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation, +qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme +tel ne choque généralement pas la majorité des gens. + +Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande +ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce +qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval, +dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou +un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les +plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation +personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du +président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule +compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance +et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils +sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité, +condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou +commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou +faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude +arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation +privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une +tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance +héréditaires. + +On juge sévèrement la femme de mÅ“urs légères qui, restée veuve d'un +homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche +ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus +d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit +d'héritage. + +Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais +incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus +soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations +de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux +blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun +disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière. + +Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq +décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les +filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc +l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien +créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour +l'histoire ou la diplomatie. + +Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante +ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes +gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière! + +Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de +nombreuses générations! + +Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la +collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère +quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux. + +Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la +civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient +répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions +culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au +service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques +pourraient être créées. + +La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude +séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la +substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et +que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis +longtemps disparu. + +Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés +avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est +qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane, +survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu +collectif, c'est-à -dire de la famille. Il pouvait en être de même des +troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement +aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et +des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à +la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la +culture du sol. + +Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se +transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu +subordonnée, c'est-à -dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais +dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le +gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que +par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux +rangs. + +De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du +capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa +conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute +d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère +indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci +avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits +et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la +défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement +droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité. + +La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien +qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le +fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance, +du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini +par édifier sur les fondations discutables de ce fait une +superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à +nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de +toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur +les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est +conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse +recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du +fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation, +ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des +moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à +s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses Å“uvres d'art, +de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État, +après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait +obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et +certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il +dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du +légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit +lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des +propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public +des Å“uvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des +monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à +s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage. + +Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité +des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions +morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus +de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce +qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est +rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une +particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une +importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont +disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à +l'antinomie. + +Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre +hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces +nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui +caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour +subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une +généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et +s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les +générations et qui est une Å“uvre humaine. Cette rigidité condamne le +prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle. +Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle +étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la +responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition +s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui +cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une +volonté dépourvue d'activité. + +Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale. +Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans +examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles, +tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines +neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit +commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et +du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu +de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier. + +Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de +la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de +résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de +propositions faciles à retenir. + +1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant +donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire, +non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être +subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où +il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable. + +2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la +morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un +propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les +moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre +une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité +ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de +jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien. + +3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large +du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de +l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour +les spéculateurs, ni pour les gros héritiers. + +4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du +niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les +classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des +classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la +consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial +vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces +biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils +représentent. + +C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation +économique et de la liberté sociale. + +L'actualisation législative de ce système est une question d'importance +secondaire. En considérant les institutions législatives des différents +États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques +présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se +ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les +buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également +analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout, +c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions +suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées. + +Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures +soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs +morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de +l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées +attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes, +elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais +elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des +fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le +fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes. + +Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans +notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité +particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances +obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté +la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la +politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus +loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction +aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a +pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner +satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non +par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines, +mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface +de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne +reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La +guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où +il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté +populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre +que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de +celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la +guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et +oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie +cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne +peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de +satisfaire l'âme. + +La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de +ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la +manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des +institutions. + +I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en +un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition, +de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la +consommation exagérée. + +Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son +produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par +les restrictions qu'il impose. + +Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou +fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute +importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer +quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de +dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes. + +Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les +fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois +rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être +frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur; +les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en +plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé. + +Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière +représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête +d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses +annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des +brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui +peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de +consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des +taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les +objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent +dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation. + +Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs +clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent +contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un +impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques +employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles, +dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres +sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en +vue de la restriction. + +II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu +servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être +considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car +alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-cÅ“ur. On +doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu +duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout +ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État +est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on +observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en +régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au +fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction +faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde +l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une +certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs. + +L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à +l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que +nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur +justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront +que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera +d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui +aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous +les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en +présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de +fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette +conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à +nous occuper de la transformation des notions morales. + +Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures +seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est +possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée +d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus +puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette +passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore +l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme +est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté +à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec +un petit. + +Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen +spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos +jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et +auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les +encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait +naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses? + +III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une +tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera +son application législative ou pratique dans chaque cas particulier. +Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et +n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets +d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces +naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements +rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées +à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a +trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être +soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants +monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est +d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils +encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais +il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin, +qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les +particuliers outre mesure. + +À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de +mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être +généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de +l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met +à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport +avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni +des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne +formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement +allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que +spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente +de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de +capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces +bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes +particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de +la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité. + +Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne +foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus +préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si +importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce +sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers +d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer +une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir. + +Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un +commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui +envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent +bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se +fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun +emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses +trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents, +chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui +augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa +force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues +tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui +pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province +plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les +grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou +trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui, +faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de +voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette +réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion +incroyable la force de production. + +Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant +d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de +plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas +même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes +profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le +consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas +l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile +va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et +coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les +marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par +la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui +trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui +veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait +par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à +supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce +peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense +exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail +et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce +n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie +nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un +travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une +grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon. + +IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout +héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant +être transmise par héritage est fournie par la forme économique de +l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état +actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée +et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons +qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit +sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu +que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique +et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par +l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de +l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant +compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le +scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de +la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être +supprimé aussi tôt que possible. + +Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de +l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot, +sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations +familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant +qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins +morales et culturelles. Les plus belles Å“uvres et les plus beaux +monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être +hérités. + +Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux +une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus +grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie +extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui +le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre +l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle +il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais +s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie +civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et +qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a +avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu, +disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par +l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des +autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination +exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien +d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus +en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes +et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle +devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus +évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la +récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson +de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de +grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa +responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain, +dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme +de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité +d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux +qui méprisent. + +Une dernière contradiction doit encore être éclaircie. + +Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes +privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir +compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes +remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au +point de vue économique: elles assument le risque de l'économie +mondiale. + +Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de +commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute +administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est +incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation +passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la +responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif +qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les +profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être +remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne +sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions +qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors +les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans +une certaine mesure, le moment d'agir est passé. + +Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association; +il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche +inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux +reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses +collaborateurs et au grand nombre de ses essais. + +Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en +excédent, c'est-à -dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins +personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles +d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se +contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour +d'aventures. + +La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les +nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens +servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées +auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général +uniforme? + +Jetons un coup d'Å“il sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment +être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a +léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de +devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et +nous constaterons ceci: + +Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme +impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire +permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de +l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une +entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour +fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul, +cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en +passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise, +parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il +attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe +à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine +conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus +souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité +de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant +le symbole de ce jeu. + +Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup +d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux +droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces +droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le +co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre +valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice +favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de +ses achats, le mouvement général. + +C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui +existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable, +exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un +revenu théorique. + +Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps +l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement +divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante, +comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme +autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale +corporative ou dans celle des ordres religieux. + +Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le +processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de +gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes +dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des +propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit +devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de +leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent +de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise. + +Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une +entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer +ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi +allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que +le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il +n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait +de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété. + +La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise, +la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où +l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une +sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai +sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous +avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un +autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les +fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un +industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines +institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations +communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières +exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements +suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi +parfaite que le permettent les circonstances du moment. + +Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de +faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands +qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait +jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite +faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, +faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts +amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche +et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur +l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines +obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que +les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger +et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se +trouvent en excédent dans ses caisses. + +À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement +psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes. + +Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris +l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une +firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre +comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des +alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. +Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours +un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non +plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours +une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa +famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa +firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La +croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une +source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. +L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer. + +Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les +dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà , on y voit +régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations +de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, +d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie +de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer +à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer +autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur +propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce +sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur +administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à +choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la +direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la +perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie +extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la +responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain. + +C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent +dans la même direction que le développement du régime de la possession, +c'est-à -dire dans le sens d'une autonomie croissante. + +Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en +définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste +qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une +personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres +moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses +propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par +l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, +fonctionnaires, ouvriers, etc. + +C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises +privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires, +d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par +l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une +vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une +phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout +permet de présumer que cette possession, devenue objective et +impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité +d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de +consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale +propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la +forme d'entreprises économiques mixtes. + +La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions +des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont +l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises +autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs, +pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement +reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité +sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir +ayant pour objet la continuation de son Å“uvre, sans que des générations +oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le +vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il +disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de +biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se +manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la +personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et, +sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il +acquiert une analogie avec la création idéale d'une Å“uvre d'art. + +Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple +tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les Å“uvres de fondation, ne +servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins +nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de +l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par +conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces +effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel, +ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des +intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront +pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par +l'habitude, a été appliqué à ces Å“uvres, aura perdu son caractère. Ce +qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce +qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux +générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité +économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité +schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé +par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes, +mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine. + +Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales, +destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une +certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela +dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas +incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais +admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en +rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées. + +Si, maintenant, nous jetons un coup d'Å“il sur un pays supposé avoir +réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons +les effets suivants. + +La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues +actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards. +L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et +nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se +trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est +devenue meilleur marché et plus abondante. + +La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles +augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui +deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage +et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus. + +Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple, +grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la +rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se +trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter. +Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux +directions. + +En premier lieu, l'État devient incroyablement riche. + +Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus +grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les +intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela +sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État +ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment +préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies +sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul +problème des communications et des transports, signifie une +multiplication de la force de production et une baisse incroyable du +coût de la production, car pratiquement tout le domaine des +communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les +usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un +centre unique. On peut en dire autant de la production et de la +répartition des forces. + +L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de +placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des +artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail +normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement +financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté +de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux +d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet +la fondation d'entreprises moyennes. + +L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail +intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un +revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. +L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement +et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite +réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent. + +À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, +non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de +l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, +l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les +moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en +profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des +privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, +un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les +gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun +cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que +l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits +économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles +existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs +moins qualifiés entre de plus en plus dans les mÅ“urs, les luttes pour +les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les +fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par +les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, +ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile +obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de +gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de +nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines +et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le +régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui +assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur +de travail. + +La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui +s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une +grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique +autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons +décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les +excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et +s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du +salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines +de ces formations adoptent le principe de la participation des +collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les +avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires +des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et +l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers +largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements +autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail. + +Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de +l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui +contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos +jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale +se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les +différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. +Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de +ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les +graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de +développement compatibles avec la dignité et la destination divine de +l'esprit humain. + +Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en +apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le +résumer dans les propositions suivantes: + +1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce +qui aura pour effet: + +La suppression du gaspillage; + +La transformation de la production superflue en production utile; + +La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces +disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle; + +Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les +particuliers; + +La responsabilité entre les mains des hommes moralement et +intellectuellement doués. + +2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue +impossible. + +3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont +abattues; la division en membres supportant les charges et en membres +imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui +caractérise la vie et par une osmose organique. + +4° Ainsi s'accroissent: + +La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement; + +Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes +les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus +haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et +économiques. + + + + +II + +LE CHEMIN DE LA MORALE + + +C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement +progressif qui a été tant vantée pendant un siècle. + +Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et +lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est +relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de +qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà , bien que cette +notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse +vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus +radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés +par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde +insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de +l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du +monde phénoménal. + +Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous +abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes +placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la +pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement +deviennent des choses réelles. + +La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière +est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de +l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans +cette région, c'est son âme. + +Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu, +avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de +multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se +demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est +vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit, +si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige +pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de +connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la +pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et +dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se +poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide +de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont +jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de +l'âme. + +Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales: +devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect, +et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de +l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle +nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la +volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige +une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé +par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher +l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le +phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est +par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et +se révèle comme étant d'origine supérieure. + +Troubler la vie réelle par la considération transcendante de +l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de +préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible. + +En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel, +nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme +comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien +qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement +ni fin. + +Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne +doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il +doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au +développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour +autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en +présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans +devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que +venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance, +semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les +marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal +affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin +d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la +région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer +éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des +désirs humains. + +Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus, +avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela +s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de +sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine +transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien +qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action +d'ensemble, de direction et d'orientation. + +C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit +obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de +forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux +constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres +physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule +tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un +bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la +mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est +mauvais. + +Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien +élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et +politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception +commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une +transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste +échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et +destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans +ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en +opposition avec ses intérêts? + +Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir +spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable +quantité d'intérêts transcendantalisés? + +Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec +elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique +et plus claire que le monde trouble des réalités. + +Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater, +étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci: +l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la +terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de +l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable. + +Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et +de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité, +aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une +conception générale et fondamentale du monde et de la vie. + +Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception +esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est +estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout +défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable, +lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage; +la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme +une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la +lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait +preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence, +énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou +nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les +systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune +valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans +la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent +des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique +peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son +ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un +personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place +dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une +Å“uvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique +porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le +sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive +sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est +dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou +contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes, +il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du +spectateur dont le cÅ“ur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie +française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux; +il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien +Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la +sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et +anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le +courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre. + +On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la +valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié +et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge +allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la +Bible. + +Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle +dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre +intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de +l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par +détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles +elles doivent être subordonnées. + +La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une +nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus +profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine +de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et +de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure. + +L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des +lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des +systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux +serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement +punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve +du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour +donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il +est toléré dans certaines limites. + +Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté +et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus +manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la +félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de +pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la +convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont +tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de +tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la +promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités +reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au +succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les +dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent +l'estampille de la consécration publique. + +Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque, +telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience, +telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a +cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux +se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de +valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'Å“il fatal qui voit à travers +les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement +sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage, +sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la +partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire, +tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de +choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son +milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et +de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs +nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une +certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de +la vision poétique. + +On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux +qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche +à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses +humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs +semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut +procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée +que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le +don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de +natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être +géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes +reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée +rigoureusement monarchique. + +La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des +autres, ni à l'exagération de sa propre valeur. + +Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la +création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée +de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les +degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers +soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature. + +Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à +toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne +s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et +méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose +est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui +appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui +doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et +quelles sont celles qui penchent vers la mort? + +Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les +choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation +inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons +et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après +la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de +l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et +ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et +de phases de cette opposition. + +Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé +cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur +centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la +transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre +de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur +équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant +s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il +recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et +en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa +responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par +les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses +et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la +jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la +possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la +domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par +l'insatisfaction, le doute et la mort. + +Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par +la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force +consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de +cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de +dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une +doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure. +Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une +abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à +faire un pas au-delà , on voyait aussitôt se glisser honteusement par la +porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence. +Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi +qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se +heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations +variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant +sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à +l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses +terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique +d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des +solutions palliatives singulières et bâtardes. + +Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de +l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_ +du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves, +l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé +par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique. +Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un +au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement +posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but +qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous +voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité. + +C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les +plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles +deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires; +qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles +suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à +l'action prudente et avisée. + +Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais +plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la +contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne +connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en +posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient +par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission +entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le +processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa +propre essence. + +J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le +plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles +radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est +intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des +considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre +trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir +égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition +et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par +rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble +de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans +une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses +créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide, +dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans +l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire +et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété +intéressée. + +Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son +expression n'échappe à l'Å“il sensible. Ces caractères forment la mesure +extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme. +Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la +transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à +l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au +_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec +l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à +la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle +soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là , en même temps +que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du +développement humain. + +À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là +n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur +fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la +pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir +enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par +l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la +disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de +systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que +chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro +de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque, +après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant +qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de +zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette +échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à +en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera +pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie +humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs. + +L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son +école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations +innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de +pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous +doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est +encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des +enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse +pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience +collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à +leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience +psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que +dans des formations collectives telles que la langue, les mÅ“urs, la +tradition, le mythe, plus tard dans des Å“uvres d'art collectives, dans +la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication +d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance +religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de +l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et +d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant +au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à +l'égard des autres comme des êtres amoraux. + +Une des Å“uvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté +dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation, +qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons +déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances +intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions +réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de +population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit +intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je +tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore +éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces +opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses +manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de +gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à +lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de +l'humanité. + +Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et +d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur +application à la science, à la technique, à l'économie ou à la +politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des +civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et +le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces +méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui +les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus +l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme +efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et +revendique la direction. + +Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la +technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces +intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on +appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une +condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation +que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les +insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la +désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou +faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la +supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent +la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal +d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne +peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une Å“uvre d'art +médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible: +tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine +faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent +créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés +humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines +supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et +de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où +l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de +discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la +puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de +noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de +confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris +tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme, +l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité, +toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces +qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des +leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces +diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable, +d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres; +que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce +qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des +moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître +les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le +premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de +voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme +qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu +ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être +efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux +préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et +d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement, +au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous +contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce +qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui +reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus +urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne +cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas +se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux +souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits, +possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père +possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays +civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités +donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute +revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède, +en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus +ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir. + +Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la +morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de +disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts +réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de +consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la +vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et +son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en +poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela, +disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé +devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se +produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la +volonté créatrice et l'institution créée. + +Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons, +dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous +allons considérer les variations de la conscience qui doivent +accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide +coup d'Å“il nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et +morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son +appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites, +et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le +tableau de l'avenir. + +C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière +destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du +superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme +familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie +extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le +rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de +la responsabilité à des puissances spirituelles et morales. + +Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin +invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler +le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience +d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à +serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure, +si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune +préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première +chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient +ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide +devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps +que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour, +s'imposent à la connaissance. + +Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent +l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons +alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de +disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports +avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de +passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et +les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience +sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons +une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des +institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la +possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de +la nature humaine par la violence ou par des discours. + +Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré, +mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette +maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une +brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des +martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la +connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche, +il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux +derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la +conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient +le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont +devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des +adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi +autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et +des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à +l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire +surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues, +les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de +nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations +seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a +acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force +de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans +le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple +armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de +sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un +essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une +nouvelle variation. + +Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds +du cÅ“ur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il +n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations +et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les +convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons +cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité +à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous +attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées, +une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir, +soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les +deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne. + +Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue +l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue +que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la +mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus, +nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et +instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du +mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et +nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes +autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance. + +Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du +monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la +suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire +le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté. + +Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment +moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la +cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà +quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement +à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à +une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu +d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au +but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu +de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent, +résultant d'une situation de famille assurée. + +À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique, +correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La +sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en +opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et +l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance +insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la +troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif +et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se +trouve en opposition avec toutes les quatre exigences. + +Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de +la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions +comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se +rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne +peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une +analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui +sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine. + +Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux +avoir et paraître. + +Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère, +calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à +redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que +la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne +signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient +épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort. + +Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à +assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers +biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute. + +S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la +maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que +l'insuffisance de nos mÅ“urs est telle que les malades et les vieillards +sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait +plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous +percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur, +source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle, +legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang +vulgaire. + +Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce +qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect, +dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien. + +Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer +par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout +cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de +l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement +répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus +comme problématique, mais comme évident. + +Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de +domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie +force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et +sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique +de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela +seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner +devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la +force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si +elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte +dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force +créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens +unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de +pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux +apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut +être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir, +a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui +à l'institution de l'esclavage? + +Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que +cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus +obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur +qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et +de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos +jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des +enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur, +expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les +souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie +sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui +existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin +nous montrer comment l'ascension et le développement des classes +inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus +terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine. + +À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène +mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du +dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une +certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi +unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole +ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la +sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation +consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de +nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du +doute et du rapetissement. + +Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée +comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit +dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de +réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur +présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de +couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer, +de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une +étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme +supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu +meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction, +lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la +protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être +autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier +ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne +mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec +condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le +monde. + +Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état +moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit +attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui +est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité +a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure, +fournit un critère de jugement. + +La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie +qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour +couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger; +qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de +délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit +évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des +hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses +semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une +irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante. +Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à +provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui +détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la +puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme, +jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre +condamnation et révèle sa satanique nature. + +Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste +l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance, +c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre. + +Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens, +qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut +impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres +choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces +choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne +les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que +lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le +sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on +s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration, +avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une +propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans +lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses +choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt +appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au +promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux +appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'Å“uvre d'art dure, en tant +que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a +créée. + +Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la +satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains +cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et +formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à +s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes +veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse +la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une +enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue. +L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à +une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper +son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son +oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de +s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à -tête +aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher +la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de +l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément +méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne +voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en +feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de +l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme +conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus, +en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus +et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la +plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension +lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés, +le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre. + +Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création +responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance, +celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance +de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule +chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs +et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par +l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La +réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression. + +L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et +sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique. + +Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus +grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des +hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les +membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes +dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au +premier coup d'Å“il la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces +hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à +l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne +manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront +punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité +plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres +au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons +naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion +sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront +arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des +modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par +la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque, +ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à +la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La +propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter; +mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son +existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause, +en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa +corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses +effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune +protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont +loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force +créatrice de la fantaisie. + +Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle +de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde, +sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur +zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas +plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend +compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie +par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des +puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et +inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la +volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la +marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une +issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible. + +Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle +changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion? + +À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous +avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes +et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices +humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance +sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les +passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme; +chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou +réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur, +lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une +âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des +mÅ“urs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de +notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a +cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant +les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle +conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des +forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui +sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils +naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont +pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une +collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des +moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé +par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La +conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le +mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et +l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et +la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé +de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui, +étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque +âme, en la modelant et en l'incitant à créer. + +Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les +acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie, +ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu, +la lutte pour le néant. + +En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous +verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité +reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de +l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce +qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que +plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués, +parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que +personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne +le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où +nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec +modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas +contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra. + +Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre +avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse +de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités +un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre +d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques, +magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les +rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement +exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à +satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et +caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés +à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à +réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur +fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces +objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne +pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer +d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles. +Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à +l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et +les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les +brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour +recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer +quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou +qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le +but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette +fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent +et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et +quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout, +l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait +«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on +voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre +chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les +autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans +la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la +richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas +durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement, +il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et +digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de +la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité +et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de +consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On +ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art +pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et +l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la +camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos +petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils +pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement. + +Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une +observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas +moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes. + +J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la +mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques +de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du +travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui +assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la +nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que +la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le +bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par +l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les +commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des +voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des +réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces +indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison +d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée +du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le +fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute +la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé. + +Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une +intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité +professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère +de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est +devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige +l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme +dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de +cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est +le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la +femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes +remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des +villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent, +font construire. + +L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis +quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à +enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est +qu'il manque à celle-ci le coup d'Å“il capable d'apercevoir dans ce qui +est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité, +d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour +vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est +incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance +avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul +trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du +commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux +femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans +un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter +les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce +que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les +hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux +de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les +collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la +femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de +débats, amies des artistes et protectrices de leurs Å“uvres, l'art et la +critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence +et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile +de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons, +et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les +deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche, +ont conçu une hostilité à l'égard des femmes. + +C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée +sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors +inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction, +ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations +utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans +des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus +dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela +sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à +notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin. + +Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement. +Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler +dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que +d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté +maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme +savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand +développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins +réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens +devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de +disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection +qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet +ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société +nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de +toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous +les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et +risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de +vie. On passait le temps en conversations d'où le cÅ“ur était absent. On +n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de +bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions +d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives, +animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux, +des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des +interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour, +des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de +justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées +par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec +le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses +devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants. + +Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même +glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du +peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les +contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne +connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes +supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour +la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie +mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise, +l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont +devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois +n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives, +vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves, +leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À +la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un +passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous +sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers. +Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et +des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les +femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que +d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de +pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués; +on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici +à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et +des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements +et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible +solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir +du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète +pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de +la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit +reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout +aussi inutile et sans valeur. + +Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire +privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous +nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion +d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie +économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et +d'humanité. + +Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire +complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous +devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables, +à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par +leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent +chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font +livrer par des voitures. + +Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme, +l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la +femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis +restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par +l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes. +C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus +responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat +la femme d'aujourd'hui. + +Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son +foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a +fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a +mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie, +le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas +le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme +oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de +bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui +sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer +l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à +réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie +des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos +arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme. + +Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches +désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un +mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir +de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination +extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et +au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne +s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries +et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute +idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui +s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les +vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle +qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage +que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable +du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la +vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la +femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel +au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les +formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les +obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de +construction rationnel, certaines entraves. + +Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent +le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial. + +Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui +consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion +d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui +n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement +jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion +congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des +descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité +posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme +une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des +clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie +et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un +nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci +affectueux d'assurer le bonheur de la postérité. + +Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font, +pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un +peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement +dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son +mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son +appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe +siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf +pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps +serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le +sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher +et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous +croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse; +mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent +jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a +subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes +sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse +dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques: +telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et +politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce +une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse +gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection +intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend +contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de +dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se +rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à +entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met +à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein +de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat +spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux +bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé. +Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement +silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un +regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les +péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée. + +C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple. +Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la +communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de +réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la +communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en +une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble +responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui +voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires +l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à +la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la +caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées +dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où +l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division +en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut +voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du +prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que +c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance +incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple; +et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des +destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des +castes. + +L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de +basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à +rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple, +tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil +familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un +nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait +d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la +certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis +et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les +autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte +qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre +part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte +impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté +de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira +dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au +contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il +n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais +avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et +affirmera sa volonté de la dominer éternellement. + +L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune +façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement +justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à +chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui +doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la +place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les +domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des +pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par +l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété +du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple, +promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son +propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien +de ses élus. + +Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger +ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité +coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les +mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de +se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous +avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir +l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des +qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent. + +Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que +les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression +et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et +de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation +impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et +morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus +exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs +intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de +nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque +fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes +où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et +l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc +l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales +et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie +économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un +instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et +modestes être condamnées à la misère et à la mort. + +Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces +rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une +solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et +dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes +de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de +repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et +disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux +chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en +dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se +rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire +vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient +mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur +nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel +elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils +se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou +l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde, +pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il +a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans +un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à +un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement +les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur +cÅ“ur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous +des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la +puissance. + +Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est +un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer +l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera +de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune +responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas +confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera +impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses +subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et +supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître +et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms +clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités, +les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent, +rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera +davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les +égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant +et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les +endroits où l'on profane et déforme l'art. + +Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un +peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un +pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et +inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont +devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est +pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la +tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite +conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et +morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce +maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors +est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine +et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre +catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques, +intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations, +talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde +d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de +tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité +retrouveront les droits qui leur sont dus. + +Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus +sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour +l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités, +égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que +le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices, +s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était +poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens +matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la +disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles +d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures? + +S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi +les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et +se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait +dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des +conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est +seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle +moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux +autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons +besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante. + +On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit +affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte +chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de +sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société +regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation +dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à +l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à +l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas +irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre; +et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut +entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme. +La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a +aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même +temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et +elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens +métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui +savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la +société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de +guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère +grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde +angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au +lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude +qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux +questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux +formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté +future. + +Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours +déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à +l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait +plus de création inférieure. + +Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer; +toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon +du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à +elle-même, elle sert à une fin. + +C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui +communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et +substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par +nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un +éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas +d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à +l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation +appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de +l'ornementation mécanique. + +Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain +utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque +à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où +on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention +quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et +par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître +et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la +contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les +plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à +animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur, +qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers; +jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et +l'Å“uvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont +sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de +l'Å“uvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus +simples. + +La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le +libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui +toute création supérieure, réussisse à animer également les créations +moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui +ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La +nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines, +elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi +l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut +que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut +que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions +dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles +seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces +d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de +l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni +la faim, ni la luxure: c'est l'amour. + +Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en Å“uvre +les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera +la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer +le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension +de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer +de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen +automatique de sélection? + +Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin. +Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques, +l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la +domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est +plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La +vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à +côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de +l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à +la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et +désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de +la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être +des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de +caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en +suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut; +quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on +arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du +jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte +de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la +personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible +qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le +monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais +comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se +donnent libre jeu. Jamais son Å“il n'apercevra plus le pur éclat, jamais +son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son cÅ“ur ne ressentira +la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige +l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de +cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait +s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel. + +Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui +citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du +vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il +pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris +l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut +exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et +alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté +furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit +l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est +pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du +pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son +cÅ“ur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut +impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète +entre l'idée et l'homme. + +La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la +domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la +domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais +le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir +responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un +dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on +s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est +un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de +tous à l'Å“uvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en +esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre, +mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et +l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise +génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie. +Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé; +n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et +sert volontiers des hommes libres. + +La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa +propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime +encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la +gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque, +par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres +joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la +conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de +la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des +sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de +notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique +devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de +dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée +et absoute. + +Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles +humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs; +grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les +forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas +manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la +persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais +aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient +influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient +le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche +de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun +n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour +véritable et désintéressé. + +Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons +vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et +des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit +étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique, +car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient +conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque. +Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand +nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours +que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la +possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur +devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et +tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la +confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une +réprobation éternelle pour les autres. + +La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre +époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons +d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui +témoignent en faveur d'une évolution morale du monde. + +La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et +tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les +sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres +insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus +considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus +retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait +indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des +hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine +et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être +de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix +soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats +seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie, +avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne; +le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de +brocante et de bric-à -brac. Les centres du luxe empoisonneur et des +joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations +se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les +cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les +régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la +collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il +n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus +s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore +des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des +négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries +éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses +lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des +coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers +commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce +qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps +reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis +auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des +objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau +gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des +Å“uvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés +que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant +consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de +paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une +culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont +elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les +objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon +sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin +générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite +un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la +vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement +de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste +toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer +l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à +assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la +terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute +intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là +des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains; +mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle. + +La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de +la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui +qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des +intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires +d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la +cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à +la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison +profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace +la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri +et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu +aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses +droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre +ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La +méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour +plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se +peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités +humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à +l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en +effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux +mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du +vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de +séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la +convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa +dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis +l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les +qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle +mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est +en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance +étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de +l'homme et reconnaît en lui son frère. + +Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale +s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie +extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie, +pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à +s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple +fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute +réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du +_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune +considération politique n'était plus capable de diriger les forces du +peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle, +était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à +l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été +remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue, +la force fatale des intérêts. + +Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la +réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la +division en membres éternellement passifs et membres éternellement +actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant, +souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette +transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience +morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et +arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas +de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci, +d'épargner des blessures à celui-là , d'assurer le triomphe de la justice +ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir +l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes +nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison +matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie +plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous +la protection de Dieu. + +C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le +plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas +défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les +limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun +cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La +vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des +jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des +membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la +volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant +elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la +divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de +tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut +que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous +élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à +la vie de l'âme. + +Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte +assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la +nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et +insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des +questions du jour! + +Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits, +que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et +les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle, +susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en +marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là , sont +destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas. +S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal +d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes; +c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des +milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les +forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la +recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son +chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une +politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le +plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire, +le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre +les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits +égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou +qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités +et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront +satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus +fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais +renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les +conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par +l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de +livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la +majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques +et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale. + +Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui +possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de +l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant +dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les +pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les +époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou +ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et, +cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et, +cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute +l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire +d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et +pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant, +il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé +de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par +paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de +refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache +que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades, +penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se +retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même +ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre +que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation +universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la +revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans +laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La +nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les +vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et +isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent +toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de +convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du +monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de +considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les +hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée, +comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc +de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une +fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à +toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface, +des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres, +des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes +les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes +les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à +une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la +majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la +nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la +puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le +pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et +indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir +reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose +sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de +civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et +l'accord des volontés. + +Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant +simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse +de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité: +c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la +puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est +ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de +l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même +les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très +faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix +hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il +aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule +collectivité nationale, on verra se déclancher la série de +transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront, +en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous +assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences +nouvelles et rigoureuses. + +D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici +et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point +de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles, +l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité +de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé +ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation +absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute +obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous +pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au +caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des +intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que +l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois +anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée +humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de +l'esprit au sort mécanique de l'équilibre? + +Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale +sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée +déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe +s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne, +pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé +de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un +repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce +que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de +se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des +annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique, +la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La +divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église +mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se +transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance +terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue +incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un +peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à +l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes +et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif +et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable +des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne +sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et +renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les +prophètes. + +La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la +conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des +consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un +accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme +religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de +compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la +transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force +nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce +qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa +toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous +la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au +fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même +qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans +certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni +voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour +toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était +nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs. + +L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une +fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est +à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut +peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le +travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital, +échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes, +conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement +du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La +plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire +la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités +opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel +n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la +pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande +erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier +pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui +consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au +poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs +au peintre ou le canonnier au général en chef. + +Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse +à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des +impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions +critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde +lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas +empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des +questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et +compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et +restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer +ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie +intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des +vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes +l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un +météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte +de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un +hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que +nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle +n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer +par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et +l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus +intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de +ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes +de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé +pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère +d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en +général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument +tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je +renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y +soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique +peut légitimer le droit et les mÅ“urs, mais jamais les valeurs et la +morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne +peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est +impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de +formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que +si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et +inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le +chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui +de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi, +en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements +utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant +un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la +nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous +devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui +ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de +l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres +détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés +d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe +à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en +avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins +d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les +préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et +annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme, +la communion avec Dieu. + +Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et, +cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question, +même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus +mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse +apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas +d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent +facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les +valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique, +tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même +la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que +dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du +bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à +dépasser. École du cÅ“ur et de la volonté, palestre de notre corps +périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la +source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter +d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir, +se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que +nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour. + +Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double +chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu: +c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs +noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se +chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus +s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de +remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette +connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se +trouve épuisée. + +On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent +presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup +de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que +l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une +contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse, +l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle +que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce +qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect +mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous +rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et +facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force +perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera +tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un +temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et +exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes; +aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de +parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous +est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal +de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le +courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons +dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes +bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos +résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous +sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans +cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition +méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles +jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et +désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux +et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la +clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des +hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné +et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure, +les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la +maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le +travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment +plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont +jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser. + +Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de +sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude +du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses +représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est +sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil +débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et +justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos +amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements +relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins +hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui +n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout +peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque +démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à +quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares +hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur +être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces +hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent, +quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans +toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité +absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où +le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur +cÅ“ur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses +de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements +puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela +un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités +en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques +plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les +plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur +la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la +liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la +froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car +lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la +considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la +concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie, +l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà +le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le +cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de +la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à +craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et +également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le +désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui +croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux, +destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que +l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de +l'amour s'élèvera à la transcendance véritable. + +La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier +prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports +entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois +mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans +l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais +nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment +qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais +aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée, +consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité, +le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au +commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en +reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur +de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la +lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer +à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis. + +Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est +question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles +de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des +besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser. +Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable, +solidarité et transcendance. + +Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'Å“il rétrospectif sur +notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les +quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples +européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son +apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous +éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du +genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de +milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles +que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que +nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre +nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des +couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils +pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre +époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez +les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque, +la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans +les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité, +de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de +rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la +population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire +Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme +un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de +nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une +soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond. + +Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir, +d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles +et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions, +c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du +monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le +ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a +beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en +trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui +seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus +profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds +de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où +germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est +une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne +dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le +détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle +justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus, +jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités +inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités, +que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme. +L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans; +leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce +règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement +après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant +qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance, +peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses +broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est +impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des +choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée +fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un +symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera +de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience +économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que +comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du +possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le +travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance. + +Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui +suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu +et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions +particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa +responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront +pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté +inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se +manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations +inspirées par l'une et par l'autre, dans les Å“uvres de transcendance, du +cÅ“ur, de l'art et de la pensée. + +Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique +et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant +la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi +de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau +supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de +l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme +plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe +quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation +aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser +la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là +une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la +fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de +la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début +de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique +et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour. + +Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise +encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut +rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les +transformer conformément à une nouvelle morale et à des mÅ“urs nouvelles, +on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et +vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre +exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin +politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a +son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la +responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche, +non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu. + + + + +III + +LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ + + +Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui +est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de +toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et +ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de +moi-même. + +J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du +deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de +villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, +sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la +lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de +puissance et de bonheur. + +Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois +dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la +ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et +l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières +sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit +de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; +après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est +que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le +_si_. + +Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de +penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire. + +Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai +dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans +l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans +l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la +fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de +KÅ“penick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre +bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an +avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré +l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non +parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi +transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous +les coups. + +Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche +et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les +vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, +l'Å“il joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à +l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à +coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion +russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur +des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne +tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension +extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la +lutte. + +Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais +cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le +prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, +d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme. + +Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on +s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second +couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est +de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine +mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au +ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les +effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs +trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette +époque-là , je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, +ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des +experts ont rendu justice. + +Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable +et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas +plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre +histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient +ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais +transcendant. + +Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de +régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple +n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les +destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les +nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la +terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les +faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque +encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité. + +Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je +redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un +commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et +tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, +Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie +nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie +nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est +annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que +tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres +vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela +importe-t-il? + +Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous +mourrons comme une génération de transition, comme une génération +sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson. + +Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives +d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre +royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du +jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à +la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de +réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées +sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec +ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les +joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle +du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche +portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, +un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le +contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper +les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la +hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères. + +Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les +bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque +inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un +peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et +accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, +disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de +l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les +côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, +alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en +une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la +paix, mais pour condamner des Å“uvres et des valeurs qui semblaient +éternelles? + +Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de +continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir +m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce +que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration +absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas +conduire à l'injustice. + +Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu +qu'être effleurées précédemment. + +1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, +dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne +serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en +l'opposant à elle-même. + +Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas +uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit +du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays +occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays +orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement +de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis +sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des +intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours +défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à +présent qu'un parti. + +Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en +opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme +d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son +véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de +l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il +s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de +deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance +ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et +chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura +souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire +des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités +documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés +et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un +procédé fondamental. + +Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé +ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi +des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par +une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou +inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des +méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des +moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que +des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits +incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se +remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses +décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car +son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver +une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas +fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la +pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait +que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour +la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de +présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions +indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de +la création artistique que de l'érudition. + +Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher +à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la +forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces +méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de +grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères +oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais +l'atteindre. + +Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une +tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de +conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines; +elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour +l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif. + +À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception +politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion +optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble +rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en +attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux. +Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont +détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée, +dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en +connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française +par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une +illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend +l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le +tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est +seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la +nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui +apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui +semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même +espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule +et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples. +Et, enfin, le coup d'Å“il rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il +se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au +spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement +antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard +et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses. +L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir, +et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux +changements. + +Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et, +comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un +peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions +le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de +l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter +l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et +lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à +lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui +manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination +pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme +spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui +existe. + +Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée: +la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à +son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi +la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les +idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils +sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié +et ossifié. + +2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de +l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil +métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence +effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique; +tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation +organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le +plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas +autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la +liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale, +morale, esthétique et religieuse.» + +Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées, +justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition, +l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux, +car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle +les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté +transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la +notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des +partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est +qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance +héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion, +et même, à l'occasion, de peuple à peuple. + +Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien +d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se +laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement +qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte +s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa +justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité. + +Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion +allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa +casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans +leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques +de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement +fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni +d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des +règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs +et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs, +comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit +dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans +lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très +douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui +sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations +cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la +chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence +politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur +du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout +désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite +expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se +montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et +la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la +carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté +allemande. + +Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le +savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur +l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle +possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel? + +Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu; +mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une +contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et +elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on +peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but +découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à -dire de la +conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des +désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde +conviction qui réside dans le cÅ“ur des hommes. + +Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la +conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne +beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le +juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui +est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé +à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses +lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée. +Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue +de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il +devient le problème du développement et des faits les plus élevés de +notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être +renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux +privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des +preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une +conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant +reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse, +formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a +de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance, +en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et +se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent +les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts +que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement. + +De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui +s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception +conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme, +considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue. +C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette +conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour +justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le +cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du +christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts. + +En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage +cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de +la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale, +d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur +l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches +pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer +plus profondément la nature des choses et des institutions existantes, +une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la +puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration +transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième +question préalable. + +3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa +puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question +apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des +intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue +purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la +Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une +grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours +appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le +morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des +cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus +vivement sollicités par les grandes Puissances que les États +impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il +suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les +conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant +quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes +d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États +strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité +fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et +c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces +combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport +avec ses conditions géographiques et physiques. + +On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle +il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture +tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres, +être importée et implantée partout. La civilisation possède une force +d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du +genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car +elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de +manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de +toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à +l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins +nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la +disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la +maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà +de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture +morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction +politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à +aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à +trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait +presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase +l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce +phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé +l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de +renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier +elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit +planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de +pierres. + +L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature +a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre +esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la +multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car +la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première +ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits +collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de +constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus +jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des +hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur +vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte +pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira +ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de +ce vouloir-vivre et du droit à la vie. + +Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative +dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution +séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible +de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit +d'aspirer à l'accroissement de leur puissance. + +Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de +puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances +du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces +tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie +politique. + +Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un +millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de +population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors +l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui +se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme +chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près +rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres, +qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique, +mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant, +entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De +leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu +est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni +volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de +droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien, +un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un +prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur +importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques +qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que, +malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on +prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une +marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout +simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif. + +Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus +grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils +ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine +germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les +peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta +dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le +genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les +nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de +nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions +de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans +l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet +d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais +erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs +responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre +époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la +manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de +l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde +et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que +d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort +de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient +pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le +mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde +occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait +fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie +a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop +mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident, +pour la première fois depuis la grande migration des peuples. + +Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la +protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à +travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un +phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un +incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises +affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande +ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi +d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut +pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette +manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose +toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question +signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi +dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales +en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans +les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un +nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France. + +Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous +n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon +indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne +s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des +congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une +preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité +politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue +une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en +soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez +nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le +nationalisme. + +La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique, +était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le +genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et +les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les +différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles +actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne +connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les +lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare +des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par +mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de +ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la +souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à +représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles, +telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de +déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à +telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas +à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se +tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle +de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens +raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec +l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des +villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre +jusqu'à la religion. + +Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur +les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et +achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de +basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une +tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est +incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison; +tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu +voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que +la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme +celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de +concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment +national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité +des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon +intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à +posséder un sentiment national pur et complet. + +Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de +l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux +autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de +rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute +entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits +contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois +n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans +beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités +inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons +difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers +siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois +dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète; +seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient +être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et +l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait. + +Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du +nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en +os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées +mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation +française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs +peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement +compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches +sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la +révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une +génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le +nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que +le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine +contre les conquérants de Paris. + +Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les +porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de +l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au +moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité +nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que +dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, +non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la +suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête. + +C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes +divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire +ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et +c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, +événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du +règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à +présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par +l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la +désagrégation de l'autre. + +Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée +nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du +processus d'interversion des couches sociales. + +L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin +croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités +immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à +population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. +On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige +des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales +et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat +suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres +ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande +partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord +avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les +pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. +Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail +salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre +consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit +manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce +produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, +les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du +monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le +dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail +commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché +mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour +l'exportation. + +Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas +seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance +irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit +un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail +indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant +des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du +dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se +sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de +produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine +étrangère. + +Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette +concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur +gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui +se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs +ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont +fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et +accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que +l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de +recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts +des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays. + +Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces +derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence +acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit +généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent +qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces +pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances +nouvelles. + +Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il +veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: +et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en +lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière +d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes +de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies +naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La +concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec +les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a +abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique. + +Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de +provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de +l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son +créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, +car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État +colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession +d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, +la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer +l'Empire. + +Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie +nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme +économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur +le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de +la politique extérieure des États vers des buts économiques; +l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir +de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre +angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice +idéal de l'universalité se suffisant à elle-même. + +Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que +chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant +que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et +de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves +soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands +effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y +a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est +fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays +économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il +dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme +bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas +produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la +rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant +mieux pour l'acheteur triomphant. + +L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais +ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la +vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé +et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des +armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la +concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et +c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre +leur apogée. + +Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à +l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que +ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous +l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des +notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour +l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes +peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence +d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de +puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive. + +Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut, +examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester +l'organisation sociale que nous avons esquissée. + +Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de +considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que +renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences +réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce +que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il +dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les +anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande +partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays. +La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est +l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe +aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se +multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation +d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de +nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des +besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense. + +C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire, +ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à +accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des +puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le +manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif +de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure. +La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire. + +L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple; +il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du +peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune +la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de +sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des +membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la +confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action +propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne +ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent +les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent, +ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe +d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes. + +L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à +la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile +d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une +organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une +assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une +association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont +des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas +particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des +conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long. +Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées, +exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne +peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif +de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces +qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte +mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même +essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition +radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure +de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui +s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui, +s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés, +finissent par s'épuiser et s'user réciproquement. + +C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État +populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de +savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez +tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie. +Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un +et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la +réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment, +et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée, +mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement +comprise, ne fait que se rabaisser lui-même. + +Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois +ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de +l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité +nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer +qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement +mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des +constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux +qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la +liberté. + +Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination +du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin +pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme +populaire, soutenue par la force même de la nation et par la +connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, +à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a +fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et +nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté +consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque +chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable +et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est +l'atmosphère spirituelle. + +Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet +être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit +débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, +nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des +événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons +le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions +héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par +cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les +privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions +et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces +choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; +elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits +qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent +inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre +atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air +même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et +échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait +rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles. + +Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne +retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la +patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres +pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à +l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; +nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous +sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser +à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous +pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre +dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne +savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à +laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes +enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, +perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États +lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle. + +En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, +nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée +de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et +leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont +capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs +institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent +tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à +la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les +contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la +volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques +présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères +communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention +et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les +anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous +caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui +présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas +être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et +étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, +compétence et confiance. + +Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et +l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis +partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je +suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un +homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, +tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non +hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La +profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits +pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire. + +Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties +européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions +de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment +toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues +en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de +la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a +toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui +étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de +communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de +richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts +communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. +Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté +des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: +tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la +descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, +alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès +l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne. + +Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir +du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus +difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là , dont les +effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de +monarchies. + +En jetant un coup d'Å“il en arrière, le dynaste constate que chacune des +générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison +certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons +d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été +renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues +à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent +ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou +bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et +comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie +la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce +mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme, +entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut +influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les +documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter +l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur +paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes +précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il +n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans +les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de +la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la +possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de +leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des +formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck +quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les +décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier +et de son fils. + +En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère +que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant +qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une +charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que +ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une +charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette +manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit +constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on +appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi +dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant +donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui +existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant +une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il +puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation. + +Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la +meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la +conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille +sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers, +l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle +revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur +l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont +confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois +qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une +nature saine et possède une expérience et une largeur de vue +suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se +seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront +d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés. +Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la +jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne. + +On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une +monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre +et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner +l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est +particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et +indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême +repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de +faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un +monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre +de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer +totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou +capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se +sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir +limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité, +lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation +à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la +collectivité. + +Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas +toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité +nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de +l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur +l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de +ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au +passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit +est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa +maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le +rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions +assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique +des traits indéchiffrables et problématiques. + +Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car +il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les +attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle +est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour +moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la +fois efficace et utile. + +Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature +et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se +rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire. +Nous allons donc les examiner d'un peu plus près. + +Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille +dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de +relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de +les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie +représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour +elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective: +chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un +spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en +rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les +grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une +société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la +dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon +et ont les mêmes habitudes qu'elle. + +Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense +particulière contre les tendances destructives de la population et ne +peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne +résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce +qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la +démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et +son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette +classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de +l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les +autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses +intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté +d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle +est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais +disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux +profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et +l'extension. + +En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le +libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation +de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et +militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les +tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs +la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des +éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons +poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire. + +Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas +nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent +uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet, +le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite +autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être +aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées +et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de +personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel +le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon +nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent +appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et +constante, la préférence accordée aux régiments en question assez +prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les +régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes +d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En +troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les +postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En +quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique +intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les +plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie. + +Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que +même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de +province, dans les établissements d'instruction, dans les +administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une +situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui +n'aura plus une grande importance pour la collectivité. + +Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui +sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore +que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle +ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que +le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun +peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le +plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux +par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une +influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de +supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins +menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous, +découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais +auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes +qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de +l'adaptation, de l'imitation féodale. + +Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions, +leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de +penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la +machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile, +pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les +idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations +féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et +obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres +deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins +nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à +eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et +de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates +savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de +naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux +classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà +avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur +auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence +et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se +réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une +lutte sans issue. + +Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne +connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et +l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se +sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la +qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui, +faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui +reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par +l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des +situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et +comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive +ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé +le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de +l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le +sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles +témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux +noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses +existant. + +C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles +que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue, +souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste +profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se +demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation +princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui +fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui +jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance +radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais +reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des +preuves. + +Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un +État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une +partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours +une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des +raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme +le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut +s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre +ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à +l'édification de l'État populaire. + +La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il +ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association +armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des +quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des +devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à +faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore +moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier +élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par +l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment +hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale +bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par +tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce +qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec +lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve +transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce +de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse +commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots. + +L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et +jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun, +moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous +les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là +puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au +regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action +indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas +de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple +responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi +même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont +l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du +monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et +tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans +l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce +jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une +véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle. + +Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État +populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce +serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de +vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la +persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective +pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se +servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage +de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il +exploite. + +Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse +qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes, +tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière +des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons +dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce +que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la +multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre +les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce +que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence +d'un conflit de sentiments. + +S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes +absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse +d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que +nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le +commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là , nous avions +facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on +ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances +salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour +exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend +incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et, +cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure, +de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales, +qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des +châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus +heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites +naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir +honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par +la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne +peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais +le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes. + +Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne, +surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales +régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous +racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure, +d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres +pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et +subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et +l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a +subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges +et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui +a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'Å“uvre des paysans +aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette +période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les Å“uvres et +les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des +représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De +temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui +disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et, +cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie, +était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un +fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers, +alors que les anonymes se chiffraient par millions. + +Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée +dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la +manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes. +On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui +sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à +l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait +faire partie du monde de GÅ“the, Kant et Beethoven, que nous commençons +aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de +choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être +héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient +expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par +des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant, +les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie +et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont +pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il +suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'Å“il sur les noms et les +visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri +de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des +milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent +des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance +extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces +millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer +avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte +plus de responsabilités qu'une fin. + +Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut +aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré. +Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet +de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au +travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites, +mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du +primitif terre-à -terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au +milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le +plus intense. + +Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec +une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, +la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant +arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en +rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans +en assumer les devoirs. + +De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement +submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et +maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la +domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en +partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à +la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, +grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires +politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, +s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné +leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence +n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble +et le type moyen des autres classes du peuple. + +Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste +au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs +volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs +étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par +leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus +gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais +l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur +équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le +cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez +le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une +flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses +et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle +sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du +peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la +Frise, apparaît lourd, large, ramassé. + +De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre +le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément +compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet +qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il +répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il +exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il +lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef +instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, +instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce +chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a +déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et +punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux +attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà , +comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron +bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des +protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui +leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou +présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce +qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, +en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant +ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et +ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; +celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur +place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les +affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des +siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la +langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux +actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes +et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et +définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme +intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, +le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, +l'entêtement, le mécontentement et la révolte. + +Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des +millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie +libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. +Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits +enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant +dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des +peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se +prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme +collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des +idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui +lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance +inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon +compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter +l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est +exercée à son égard. Il ne s'agit pas là , à proprement parler, de la +conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins +d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se +trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine. + +C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes +organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première +d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée. + +Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas +germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes +descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste +des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute +organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous +enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau +que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède +du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même +avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La +description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave +ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse +féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son +obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité +librement consentie. + +Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de +l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion +mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des +masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup +contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant +populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs +refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir +que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de +dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et +l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une +fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur +morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant +uniquement au point de vue de l'avenir national. + +Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment +de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il +n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin +dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à +la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de +l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut +dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour +obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, +l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses +qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des +explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le +manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, +dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la +responsabilité. + +Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières +politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de +l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent +singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la +mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes. + +Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de +dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non +la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des +hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités +dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin +d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des +personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes +et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, +l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, +par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, +représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On +doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les +ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le +sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus +indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à +contre-cÅ“ur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de +ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est +acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment +d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est +pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une +revendication du droit à la liberté, mais comme un acte +d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords. + +La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre +sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la +révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à +son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être +par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle +ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en +discussions de brasserie. + +Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux +supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les +possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre +les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être +franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le +cas chez les peuples méridionaux. + +Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont +que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique +qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: +telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès +l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en +effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la +suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe +quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce +qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour +de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à +l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de +l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et +infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de +la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule +forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de +l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, +de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du +culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises +par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations +extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont +d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand +s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main +pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur +forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant +tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et +qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide. + +Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés +pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les +créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris +spirituellement. + +Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une +lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une +certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus +haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et +nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, +grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour +toute apparence, à un informe laisser-aller. + +Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien +résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de +dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la +subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce +qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent +déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme +contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à +l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres +hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, +aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons +su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, +ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient +moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des +maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions +présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant +l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui +caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi +en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est +l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences +mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est +une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, +c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux +préjugés et ignorant le mépris. + +Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle +gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En +elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et +la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance +involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans +l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et +la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge +la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des +générations élevées dans la servitude. + +Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui, +sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste +qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et +celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation +dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne +que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de +ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et +se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage +a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le +rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un +est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer +ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des +Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur +compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de +journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert +à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas +dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent +surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans +la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des +plus terre-à -terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses: +c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que +par l'abaissement de tous. + +Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la +qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des +dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique +idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une +démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces +spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le +plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au +pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes. + +Si l'on jette un coup d'Å“il sur l'ensemble des grandes et belles +qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures, +--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au +travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme, +profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de +la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de +pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent +insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se +vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous +plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de +touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette +considération, car les quelques défauts que présente notre caractère +sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant +longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est +l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le +désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous +affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie +et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de +toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non +par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À +l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni +puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité +que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition +fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines +suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la +croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans, +si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès +maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une +nation politique, un État populaire. + +Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de +notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa +fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il +s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants +politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux +professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la +responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son Å“uvre. +L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait +jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est +qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment +dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer. + +Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les +années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer +cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions +spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple, +notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages +symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions +besoin d'être stimulés par une haine commune. + +Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons +vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants, +dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste. +Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce +dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au +Reichstag allemand: du parti national-libéral. + +Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout +empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a +conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande +bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les +vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec +les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de +préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent +les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action +décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'Å“il sur les quelques +dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en +avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme. + +Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive. +Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant +d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la +propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent +pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit +de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre +tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et, +d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une +perte de temps. La marche de l'administration et des affaires +extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon +parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les +critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les +rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches +journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le +dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces +choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de +toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du +pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela; +peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper +d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si... +suivent des jugements durs sur des personnes responsables et +irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut, +on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les +personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système. + +Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans +la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une +dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est +une sorte de vénalité désintéressée. + +Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait +pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires. +Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à +combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien +ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le +régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du +gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations: +avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est +s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions +moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains +efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif. + +Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à +solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques +droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à +recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre +maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une +pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les +villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux +riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel +autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, +ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, +alors qu'ils ne font que s'infiltrer. + +La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en +assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre +compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie +montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en +échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la +manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire +de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de +scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se +sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est +pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une +méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles. + +On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins +grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la +pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. +C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul +pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit +l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en +détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme +dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une +conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les +intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme +seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et +religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts +politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie +liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et +familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de +la bourgeoisie. + +Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. +Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, +absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait +considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand +qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter +la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre +diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle +que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les +fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre +constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant +nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets +plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une +analyse et d'une discussion spéciales. + +En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment +collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment +aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe +siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de +la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. +Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple +armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement +l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du +pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont +opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: +celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé +du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui +cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez +les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, +beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, +moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception +future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté +victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons +l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et +confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances +constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la +langue, les mÅ“urs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression +pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à +jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive +de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir +d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus +puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa +responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la +nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous +sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes +incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une +association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, +de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès +que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res +publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes +ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de +lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, +de sa famille et de son nom. + +En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la +guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que +la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces +contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la +richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle +de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon +notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de +personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la +formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés +d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à +l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges +ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne +inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les +salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré +l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire +d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de +compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les +couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas +elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer. + +Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des +publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces +dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des +administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et +possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une +classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas +seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera +pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous +apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, +le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une +base trop étroite. + +Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre +organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les +responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont +frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas +grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use +dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service +national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable +leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps +vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au +va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité +inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de +la croissance. + +En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la +liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de +l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires +économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous. + +Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques +privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les +limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le +commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus +les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient +soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les +échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre +jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à +contre-cÅ“ur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on +les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. +Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi +sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez +heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur +l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec +impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès +d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations +contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, +car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement +organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit +avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous +croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous +sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; +mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir +ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour +connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et +une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de +cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants +sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est +certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans +un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne +pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de +l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un +sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du +temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la +transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est +la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation +de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après +l'autre les conditions et les conséquences. + +1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; +la machine, c'est-à -dire les munitions et les moyens de transport. La +transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie +de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant +d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, +c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous +ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se +battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que +la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, +son remplacement constitue le problème technique fondamental de la +guerre. + +Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de +matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays +belligérant est bloqué par ses ennemis. + +Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se +consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels +produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il +peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la +production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire +foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de +mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, +contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage +de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la +dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance +étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient +économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur +réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve +suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les +nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des +matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection +de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux +matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne +correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que +le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies +réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la +différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté +d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, +doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et +d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop +grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux +subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État. + +Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après +lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de +fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré +de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de +travail disponibles, de la main-d'Å“uvre du pays, des matières premières +de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays +étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne +tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont +dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se +présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'Å“uvre, matières +premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes, +propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective. + +2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera +close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions +plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès, +car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que +pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être +la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la +technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants, +dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits +nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait +le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre +ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les +monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations +entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures +auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières +qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des +effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une +digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de +consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque +pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des +costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre +pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque +pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus +condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans +tous les pays et sous toutes les latitudes. + +Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le +retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous +n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous +devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que +soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant +qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la +conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée. + +Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont +évidentes. + +La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne +compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux +anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées +par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples +qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces, +n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme +renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout, +dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré +avec ses bÅ“ufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses +substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend +compte que la possession pure et simple, la force économique brutale +auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de +quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait. +Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait +jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain +économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun +prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il +faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du +commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations +et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans +la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et +susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que +la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes +de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État +restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques, +administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations +de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On +n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple +à peuple suffira largement à tout. + +Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique, +sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra +pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance +du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance +infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on +lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra +naître une sorte de néo-mercantilisme. + +Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères, +productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses +importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses +moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre. +L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le +croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement +de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue +l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une +raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que +l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau +normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de +propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie +économique. Ce serait pour lui la décadence. + +La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et +pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons: +je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation; +quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement, +c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les +marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui +déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières +douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne +s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces +encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la +chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le +commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national +exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à +ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie +le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit +généralement de produits de première importance et de première +nécessité, le pays victime de ces manÅ“uvres se trouve placé dans une +situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres, +ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation. + +C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons +différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau +concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer +dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été +imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de +ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais +l'importation. + +Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun +fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce +que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que +chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées, +outre qu'elles servent à nourrir la main-d'Å“uvre étrangère, aux dépens +de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile +la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir +produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est +obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour +payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens +riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en +résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières +premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que +l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement. + +De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité +d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de +la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut, +une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit +s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être +remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins +approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les +articles de luxe. + +Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie +réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos +du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient +esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de +transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation +artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une +fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des +raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très +vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie +fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés, +d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de +prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous +devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon +sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la +nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une +caractéristique nouvelles. + +3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations +politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se +sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des +nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de +la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du +problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront +difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et +les pertes en main-d'Å“uvre et en intelligences, et les obstacles +auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui +ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État. + +La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu +apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe +davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans +l'utilisation de la main-d'Å“uvre, des matières premières, des +instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes +ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis +que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la +libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation +du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun. +Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de +l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction +faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence +entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la +guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont +acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État. + +L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des +circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas +encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les +forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique, +soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve +en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité. + +Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement +utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements +vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être +modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils +devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces +devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle: +s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des +consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal +administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On +pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation +économique des matières premières et de toutes les récupérations +possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations +perfectionnées, elles pourront être groupées en associations. + +Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises +individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande +efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés +profondément dans les habitudes du consommateur. + +Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs +fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est +là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance, +même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la +satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les +marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que +moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement, +au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de +bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à +suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre, +à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il +importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas +accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins +de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de +tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés +n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux, +dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle +couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait +peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait +faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus +en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était +obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de +recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est +possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution +sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur +le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le +public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de +grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la +concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute, +sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une +compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère +augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même +genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec +ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et +d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura +à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de +consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des +dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation +des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du +travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les +méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives +des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la +perte et le renchérissement des marchandises. + +Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du +pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre +sans travailler, c'est-à -dire de se faire nourrir par la société, en se +contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est +libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle +carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation +sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas +son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de +soustraire au pays autant de main-d'Å“uvre qu'il juge convenable et, +pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans +que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et, +lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la +réserve de main-d'Å“uvre du pays autant de travailleurs que bon lui +semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages +devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions. + +En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent +de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que +chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à +l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce +droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés +industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du +marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs +intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité +jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations +existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger +emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles +au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter +ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des +titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire +de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie +susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses +productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au +contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie +nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il +aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même. + +En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de +nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne +doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt. +Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays, +besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce +niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait +compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation +apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à +l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de +taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et +économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les +autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la +libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital +national. + +4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la +guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique. +Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent +être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté, +contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant +total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une +nouvelle répartition. + +Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être +obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à +une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les +successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les +échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on +aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune +privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas +le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on +lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la +fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul +est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation +partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le +propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers +dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions +mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière +qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve +supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité +économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État. + +Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans +lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici +et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne +doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un +phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son +ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de +déclanchement, mais est impuissant à transformer le cÅ“ur humain. Or, les +grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements +intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une +puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs +les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que +celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une +force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie +d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir +ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple +association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la +même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix +fournissait la note principale. + +Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves +qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur +tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté +des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État +populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille +subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en +classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple +lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une +suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de +permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de +s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la +divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres. + +Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une +nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes +pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives. +Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites +éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos +devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche +politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à +contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que +beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de +justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité, +cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif. +Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin +faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les +plus populaires et les plus fondamentaux. + +Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation +saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences +à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et +des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les +arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une +exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil, +à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes +et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de +verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque +quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises +économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser +des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants, +économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive, +mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les +ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des +administrations compétentes. + +À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en +l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite +d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes +du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées +disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau +et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est +cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus +souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de +croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une +entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur, +être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la +branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe, +jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans +une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des +organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les +conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté +exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance, +elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais +conduisent toujours au but fixé par le destin. + +C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes +primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues +fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et +absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou +démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis +réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne +puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale +peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie +ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme +d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de +ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement +absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la +puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait +gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_. +Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et +de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la +composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par +l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les +institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines: +les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant +libérales. + +Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour +que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient +satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne +du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la +responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et +intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au +cÅ“ur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en +éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous +les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir, +indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les +hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se +réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis, +s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont +aujourd'hui, c'est-à -dire des associations d'intérêts faisant figurer +sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions +naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun. + +Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu +d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour +ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe. +Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la +force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses +et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux +outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de +réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin +s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres +redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de +l'absolutisme! + +L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que +sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de +fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard. +Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le +dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai, +certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par +une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente +des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique +des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du +dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant +les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs +de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement +son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la +structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième +pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable, +alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de +l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième +politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État +étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été +inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une +partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement +dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son +ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière +elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité, +la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante. + +La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf +pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au +fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle +a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de +gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé +de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce +n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il +ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des +hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou +absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits +les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux +inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme +spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde +antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent +qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail +professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer +mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables. + +La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On +assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des +électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la +corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats, +journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et +l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms, +puissent se produire également dans les monarchies: renversement +incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité +gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla, +prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre. +Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables +d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes +démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de +Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations +communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses +représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des +peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est +ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du +peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le +plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la +population pauvre par la population riche, de la population non +instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée. + +Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les +diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si +leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se +ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles, +mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse +dominée et une masse dominante. + +Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave +davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable +nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de +gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme +présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la +monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la +lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit +décider, mais l'esprit populaire. + +Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de +repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le +mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits +et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et +à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des +responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit +se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le +droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses +aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais +une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non +sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple +n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux +qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée +dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive +s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain +emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours, +car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se +transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages +auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un +appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à +conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et +des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple +constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le +développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail +social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous +la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le +droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour +l'assujettissement d'individus ou de classes. + +L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce +point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est +habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des +critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que +l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de +promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste», +«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales +objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se +demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le +monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve +d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce +qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit +familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait +réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi +que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont +toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon, +et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose. +Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas +accueilli par ce salut est dépourvu de valeur. + +Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai: +il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont +effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves, +on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise +dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier +cri d'alarme: «utopie!» + +Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder +un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus +nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former +avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents +et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons +napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de +devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes +de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent, +nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes +formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique, +je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne. + +Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre +accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne +nous appesantirons pas là -dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la +sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de +lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de +régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection +s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous +occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles +sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à +leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte +que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs +et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités +décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres +sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu +jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi +d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers, +la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération +de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître, +démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là +qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des +voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de +supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans +son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une +catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce +qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors, +sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence +des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non +militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de +l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si +parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la +cime de l'arbre est entamée. + +Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes +politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du +parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les +représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en +présence de tâches nouvelles et importantes. + +Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute +attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues, +par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et, +dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De +l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et +professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et +nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les +minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une +fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute +signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente, +se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le +pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée, +laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le +pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le +pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en +réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon +générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de +législation, alors que la représentation nationale intervient +constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son +contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et +d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de +lois et troubler l'administration. + +Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons +dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité +et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain +accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là +une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par +d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la +nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute +phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique, +sur des exemples empruntés à des États parlementaires. + +La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de +consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte +de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et +nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme +d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique +d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme +ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les +propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la +majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné +que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de +propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à +une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais, +dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec +celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est +encore permis de parler de majorité populaire. + +Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent +inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne +peut pas dire qu'elle délibère et élabore. + +Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une +protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il +ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré +comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le +gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est +seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins, +la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe +dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne +délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter, +comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois +organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions. +Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale +et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du +gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les +commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à +moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des +entretiens personnels. + +Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le +lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis, +étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels +et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents +ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme +lorsqu'on traite une affaire. + +Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours +d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité +définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement +statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se +consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges +bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations +privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la +pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus +exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus +grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont +imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur +responsabilité. + +Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant +comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage +de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence +d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un +mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et +susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la +question du mal nécessaire. + +Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut +affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal +n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de +maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas +dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante +à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment +plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle +est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par +lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité +d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement +étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les +précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents. + +Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le +modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller +personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les +échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait +imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement +et transmettre à ses successeurs les principes d'économie, +d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans +sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la +télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue +tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué, +qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires +gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors +même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle +efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la +nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à +l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un +mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus +ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se +dresser contre lui. + +Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une +deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par +un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni +par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements, +ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des +intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était +l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle +ne peut être rempli que par le peuple. + +Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est +capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre, +non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions +impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes +de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme +communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir +central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance +locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule +électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder +les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent +ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire +une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est +présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au +paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections +locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard +sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs +atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation +nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de +gouverner. + +Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être +remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par +une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à +leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques. + +Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple, +une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il +est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes +peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la +faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le +parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté +centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les +intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti +est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est +capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un +jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels. + +C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites, +s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples +gigantesques de notre époque capables de vouloir. + +Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se +trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire. +Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation +populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles +qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention +de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement +user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur +une réalité susceptible d'amélioration ultérieure. + +En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable +signification des représentations populaires de notre temps, pour autant +qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image +arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés +populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans +quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le +peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale, +d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des +voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose +son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil +parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école +de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce +qu'il devrait être. + +Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure +plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble +pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y +est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands +dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de +gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays +et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le +niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation +donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un +sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent +meilleures. + +En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est +facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible +substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et +plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral +local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui +n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi +de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il +manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de +bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité +forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans +représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de +leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent +raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée +intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles +et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés. + +La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est +mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables +d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de +journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays +devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des +réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État; +les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver +en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret +et les critiques personnelles devraient céder la place à une +collaboration franche et intime. + +S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer +des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion, +intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse +l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le +monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un +grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler +dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la +lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette +scabreuse question: «À quand la fin?» + +Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit +d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables. +Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a +abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui +lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est +souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a +rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance +créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par +l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les +esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude +particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la +propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se +décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la +tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et +accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant +ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent. + +Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non +seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en +raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre. + +La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection +locale et dans son remplacement par un bon et sain système +proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres +modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la +Prusse et le Mecklenburg. + +La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de +partis. + +La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements +allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail +créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de +dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système +parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de +nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations +populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des +fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes +politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas +devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible +espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir +l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait +trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de +s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à +contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une +intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée, +suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer +un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un +pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement, +systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer. +Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des +habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la +responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les +méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de +juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour +être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité +de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra +jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs +et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire +l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui +elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de +nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État +véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des +voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection +des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables +et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence. + +Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en +plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation +partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la +tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient +une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des +mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce +qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux, +s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne, +il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient +pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la +politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en +outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se +trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités +actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont +souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe +de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le +sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette +responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et +inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un +ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération, +passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et +cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans +celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la +phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses +interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre +activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de +stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer +des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance +militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité +d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que +nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il +n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir +de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le +plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement +d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des +conclusions pratiques. + +Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que +redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et +immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se +sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du +peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées +portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du +système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de +coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible +la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements +d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en +Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament +politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en +juger d'après les expériences que nous offrent les administrations +communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes +d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce +rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre +la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres +États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument +académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position +géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure +gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est +précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays +qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande +souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril +encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude +à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en +faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux +difficultés extérieures. + +Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire +absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment +de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de +partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la +tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple +élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments, +les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de +réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne +dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en +même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait +à exiger que les ministères se composent en partie de membres du +Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et +qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre +expédient universel: nomination de commissions ou de comités +parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables, +susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez +les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre +compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des +projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les +esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne +peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer +ces erreurs ou faire mieux. + +Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos +déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future +et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie +et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien +marquer que nous nous trouvons au cÅ“ur même de la vie pratique, où nous +avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et +plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons +cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme +une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir +nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons +désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car, +dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même +temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations +actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes +de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à +l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition. + +En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau +que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à +lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son +génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire +est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple, +dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est +limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une +forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles +s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité, +c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut +accroître presqu'à l'infini. + +Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions +physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses +trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes, +modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les +maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et +perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les +masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres +actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois +genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et +d'assaut, et la force de résistance intérieure. + +Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit +par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges, +droits intangibles forment une végétation naissant de graines +insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle +force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé +de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas +de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse +direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état +d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de +dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent +les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque +instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque +instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté +orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les +graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles. + +Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines, +bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur +le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix +tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un +semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson. +Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité +efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit +conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement +et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles; +il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune +reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé +par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est +celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes +nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une +réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui +insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de +volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le +mystère de la création. + +C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour +qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut +se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se +donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui +qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits +mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur, +parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y +voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui +s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les +résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut, +dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un +écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au +développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt, +lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le +plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de +toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans +l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps +qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont +les conditions de la force de direction politique à longue portée. + +Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des +lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement +des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent +pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La +continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de +la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence; +elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent +dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck, +elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations +d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous +attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements +irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux +tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne +présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles +qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant +jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du +jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense. + +Restent les ministres, avec leur art de manÅ“uvrer. Ce qui leur assure +une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs +convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent +devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel, +que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère +féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est +teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher +l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il +leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques +semaines, dans une atmosphère hostile. + +Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à +leur assurer pendant un temps assez long la force de direction +intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet +effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de +cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop +longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État +toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et +s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il +s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une +génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un +successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire +dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les +rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des +sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une +politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois +ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas, +l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce +serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce +serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait +faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le +manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux +parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de +matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions +et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux +son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail +créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions +saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à +rien. + +Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de +direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant +que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non +d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à +rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et +agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la +longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la +concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de +notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de +moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La +méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée +pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre +humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de +nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc +incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le +plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de +gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit +de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de +leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, +même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante. + +Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats, +Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à +l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous +ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait +pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la +méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, +non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en +tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent +leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de +réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par +leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes +d'État et leurs penseurs. + +Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et +misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des +organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les +droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la +consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou +l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils +n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes +phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se +composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, +d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; +tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le +conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la +carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les +réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant +que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction +de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la +communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte +des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait +duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de +la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne +pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de +tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est +possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie +peut durer. + +Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, +depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se +perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir +d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos +divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, +qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, +qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous +ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la +nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu +seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de +gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par +des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs +pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: +tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens +politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit. + +Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique +le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, +enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir +puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la +création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le +considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner +l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à +gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de +jeter un coup d'Å“il sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré +la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur +train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces +hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des +responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de +brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la +balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi +comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent +pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique +cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour +devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire. + +Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop +grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique +puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où +la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une +sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et +de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les +directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la +croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut +être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera +d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa +composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et +incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des +influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction +de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les +entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la +force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans +le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son +histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument +d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant +de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique +qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, +mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les +forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce +ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la +force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, +spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes +membres aide et protection. + +L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous +avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que +nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à +l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. +Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par +nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans +toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. +L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne +croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous +ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse +qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des +finances et que la guerre est en train de faire fondre. + +Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence +d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. +Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution +aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne +pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés +et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient +tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et +équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis +personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations +personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des +responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des +déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse +fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique +dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant +historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au +futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du +travail organique et étaient en rapport avec les architectures +emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour +d'eux à profusion. + +La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte +pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne +peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La +concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit +et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines +disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui +flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les +génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces +deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de +personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de +l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque +des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par +l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a +l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque +domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible +de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont +détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique +ou par le désÅ“uvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, +soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la +responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces +méfaits signe lui-même sa sentence de mort. + +Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle +apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant +sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons +caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se +révèle dans la vie politique. + +Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré +comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, +c'est-à -dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, +l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était +l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce +qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche +des affaires, c'était la très grande habitude d'administration +patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine +rural. + +L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier +manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il +est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est +protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la +tradition. + +Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions +locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. +N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive +rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et +l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et +se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être +tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont +dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion +à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle +traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur +viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une +source extérieure et nouvelle. + +La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se +reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et +moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et +épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite +princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un +voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent +rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de +soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On +sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est +pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est +incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les +événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les +administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la +conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la +construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à +moins que ce ne soit du ciel. + +Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: +l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et +l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, +idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de +la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, +tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à +ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la +recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous +connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de +Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se +consume et consume son entourage. + +Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout +travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, +la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, +est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera +réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus +rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles +pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans +précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas +à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans +la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, +la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à +l'intuition. + +Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que +la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois +échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, +non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et +de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, +mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, +financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe +traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité +qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, +du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se +sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, +d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une +ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre +des forces. + +Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force +active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui +caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le +conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se +représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en +communication avec le monde organique et d'en subir l'influence +profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des +mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre +esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination +réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de +scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux +natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux +maîtres de la politique. + +Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de +mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis +l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne +signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer» +(_Schaffen_). + +La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans +et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse, +possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise +incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et +cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État. +Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et +loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette +classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous +savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de +l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet +prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution +d'État de la plus haute importance, presque indispensable. + +Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle +se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à +diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne, +à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles +d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la +lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau. +Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce +résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue +familiarisation. + +Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce +qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire +prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni +parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses +et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation, +tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un +obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement +étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point +tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en +trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre +sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la +situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et +mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'Å“il qui porte loin et +perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans +laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit +aux seules possibilités terre-à -terre. Ce n'est pas par un simple +hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit +d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était +d'ailleurs pas d'une noblesse pure. + +On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit +d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations +existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont +montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de +toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé, +comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et +improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'Å“uvre de l'État. + +Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur +les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons +besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues, +en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens +moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de +responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se +compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq +millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la +plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine +purement administratif. + +L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la +nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que +régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule +raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent +au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière +administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière +antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il +cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme +eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux +arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en +vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans +l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables, +dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de +nature à diminuer leurs chances de réussite. + +Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du +parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une +façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation +et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette +sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et +pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à +notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a +jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il +nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la +vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et +l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France +sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une +base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à +imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà , pour ainsi +dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une +supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un +ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui +son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de +plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique +parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de +responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a +résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa +connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On +prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit +pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé. + +La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire +contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement +faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de +l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté +politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que +l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis +trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe +qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement +supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire +venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce +qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu, +grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa +non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des +réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème +d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire +d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer +à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de +trouver un successeur. + +Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la +population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du +niveau de culture et des conditions favorables au développement de +talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que +l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques, +quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont +dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection +automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut. + +Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de +méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société +par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société +locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il +s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des +responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les +meilleurs et les plus forts. + +L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace +d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir +ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans +leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il +s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence +acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est +autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait +inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins +inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons +naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos +destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent +héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions +mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales +de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y +paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est +inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un +feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de +son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en +aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée +dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les +Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui +est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures +pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de +rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de +procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire +n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des +chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de +Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec +des concurrents de la même force que lui. + +Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il +porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus +de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus +cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées +politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il +est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui, +s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait +peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se +pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie +politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans +choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui +s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous +enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne +sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez +limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les +dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte +le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des +forces nationales, mais sur quelques cartes seulement. + +On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand +nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais, +encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants, +obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux, +finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont +quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait +que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui +n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération. + +Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après +des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions +pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent +plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus +élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives +sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à +l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet. +Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces +matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut +suffire aux époques de constellations humaines particulièrement +favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des +premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une +compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des +résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs +choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues +pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les +conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la +possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et +nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons +purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la +Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle +décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État. + +La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons +reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à +spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la +nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations +terre-à -terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle +traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à +l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous +réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur +de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du +peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions +responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements +nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est +absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et +compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins +nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences +soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute +nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au +point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce +pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul +préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que +les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la +concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories +seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront, +une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur +compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut +attendre ces effets, doit être l'Å“uvre de la nation. C'est la nation qui +doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui +germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes +électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie +des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle. + +Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à +côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la +stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance. + +Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la +tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est +une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et +intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la +dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa +solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous +savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre +pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps +que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions, +signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du +peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables +d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de +sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer +dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels +cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement +qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands +trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui +donnant pour base l'abnégation et le privilège. + +Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre +ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question +de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes +obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent +inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes +et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure +politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité. + +Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui +n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété +héréditaire de certaines associations familiales et de certaines +combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées +et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être +despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie, +les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on +s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins +bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel +point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout +entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie, +d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en +levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en +renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule +réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un +bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix; +ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont +poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes +à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_, +la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous +manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire +et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par +l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par +des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes, +c'est-à -dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement +leur volonté. + +Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique +et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une +moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie +et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre +contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en +la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à +l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a +d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et +pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe +possédante et restrictive. + +Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un +gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une +politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une +autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique +conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État. +Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie +organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse, +grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et +passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui +combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la +décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute +politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une +politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux +maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du +parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la +longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves +et indépendante dans le choix de ses moyens. + +On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort +qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait +valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas +réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la +responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les +soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la +technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de +l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne +voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait +les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années +heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus +d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se +maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à +cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur +la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel +cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La +guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes +secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs +communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale. + +C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour +vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la +vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son +sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du +maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables. +Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude, +qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime +la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel +est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de +ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à +la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie +individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre +dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens +du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir +de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de +quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent +et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce +qu'il fait. + +S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau +politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et +fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans +tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend +des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et +intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est +la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du +réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à +ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes +les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple +au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer +la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que +l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles +qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus +solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains, +régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de +la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de +ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et, +pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et +cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la +sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus +des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne +le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle +chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de +tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui +encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le +sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre +d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu +pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par +l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe +privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la +solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la +responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans +lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de +son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu +dans un pays où il n'y a que de simples sujets. + +C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous +amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues +nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances +particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire, +ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près, +pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais +uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte +pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec +la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un +dernier coup d'Å“il sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale. + +Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre +humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses +débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre +humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus +compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment +arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur +l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie +Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre +sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à +leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de +la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû +être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière +contre l'ensemble des forces de la nature. + +C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation. + +Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte +contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en +tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue +consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît +comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour +la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue +métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est +caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre +inférieur: l'intellect. + +La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes +les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a +produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver, +elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la +politique. + +Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue +uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de +développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure +et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement +adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect +utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises, +dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la +mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité +d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans +l'au-delà . Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la +Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont +traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au +cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé. + +Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la +terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté. +Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance +d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté +transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme +qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son +propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son +impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la +planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles +masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les +hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les +rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente +solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et +d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et +nos actions dans l'abîme de l'irréel. + +L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit +devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des +résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et +sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire +comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs. +Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine, +elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les +attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du +_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague +nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte +et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert +la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables +expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre +enfer terrestre, autrement dit le néant. + +C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le +sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie +de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires, +nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous +reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un +bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé +jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations. + +La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui +intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la +mécanisation était l'Å“uvre de l'individu, de la famille, de la caste, de +la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie, +asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes +les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la +collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire +lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a +agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables +organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions +de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a +associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres, +en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de +l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert +toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour +entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme, +haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des +temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et +dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les +larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les +paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la +galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes, +bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à +nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte +dont l'enjeu est notre propre sort. + +Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille +est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous +appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien +le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même +nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable, +inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration +à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à +savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir, +grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle, +en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant +sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau +caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son +pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour +devenir ses maîtres. + +Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre +dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour +le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques +vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des +responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la +communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la +responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération +qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien +au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences +et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se +prépare un triste avenir. + +Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour +exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre +existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine. + +FIN + +MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + +***** This file should be named 21413-0.txt or 21413-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/4/1/21413/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/21413-0.zip b/21413-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..37f7cc2 --- /dev/null +++ b/21413-0.zip diff --git a/21413-8.txt b/21413-8.txt new file mode 100644 index 0000000..174a1d9 --- /dev/null +++ b/21413-8.txt @@ -0,0 +1,11121 @@ +The Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Où va la monde? + Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain + +Author: Walther Rathenau + +Translator: S. Jankélévitch + +Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + + + + + + + + + +WALTHER RATHENAU + +OU VA LE MONDE? + +CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN + +TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS + +DE + +S. JANKÉLÉVITCH + +PAYOT & CIE, PARIS + +106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN + +1922 + +Tous droits réservés + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR +INTRODUCTION +Le but +Le chemin + I.--Le chemin de l'économie + II.--Le chemin de la morale +III.--Le chemin de la volonté + + + + +AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR + + +Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort, +assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses +idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le +cadre de la République allemande. + +«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es», +pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si, +pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le +fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste +homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne +laisse plus le moindre doute à cet égard. + +Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de +l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les +fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et, +avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y +porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes +dont les conséquences seront encore plus terribles. + +L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et +qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état +d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble, +mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se +faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même +du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en +apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des +mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses. + +Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient +leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres +peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux, +«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à +leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation +n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la +soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative +individuelle et de l'esprit d'improvisation. + +La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient +également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans +la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit +d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et, +d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une +organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire +de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde +méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des +générations futures». + +Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même +l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de +l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant +«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y +avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également +dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le +patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se +trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la +plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau +lui-même a donné le nom de «mécanisation». + +Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa +voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances», +il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation +et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois, +doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes +affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la +fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une +situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système +capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en +dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au +moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de +conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci. + +Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en +faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout +en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour +quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires +pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune +doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins +qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire +dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera +encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la +nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système +pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en +plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est, +dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte +les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un +facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux +autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses +bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des +classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre +les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme +comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives +lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen. +Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la +fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une +quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens +le plus large et le plus profond du mot. + +Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus +nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus +effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un +travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur +pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant +tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières +premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer +au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de +l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et +véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication +d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à +aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la +passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et +l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de +richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui, +pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque +pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des +riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable, +mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie, +également «mécanisés». + +Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et +mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne. +C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne +le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti. + +Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état +de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot: +«organisation»; organisation de la répartition des matières premières, +organisation de la production, organisation de la consommation, au sein +de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la +forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa +partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car +Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de +posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au +lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a +saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact +avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son +pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin +brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui +aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette +nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait +comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse. + +S. J. + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il +parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de +puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose +ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales. + +Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le +besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus +profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la +terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de +s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de +l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le +froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et +l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette +question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse +entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des +désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui +permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et +l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui +existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions +d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune +de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie. + +Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé +par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de +réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique, +résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de +la loi morale. + +Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt +s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner +momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger +son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes +extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent +expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant +d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel +qu'il est inscrit dans son propre coeur; et lorsque, se jouant et se +livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle +dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un +renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des +utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique, +transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de +maigres dimanches. + +Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de +développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité +vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer +des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse +pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où +elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les +meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux +qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée, +qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs +privilèges: l'inquiétude. + +D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de +ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide +d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de +promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment, +car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est +erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse +imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de +la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une +assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond +à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique +a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour +l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour, +pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre +l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché +ces verres, la foi a expiré. + +Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements: +rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose +l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer +de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais +l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales +la vieille base faite de miracles palpables; les convictions +transcendantes survivent toujours dans notre coeur, mais elles exigent +une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage +nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la +plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous +consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de +l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de +notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume +spirituel. + +Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des +Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes +formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et +aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure +où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son +règne. + + +II + +Ce livre s'attaque au coeur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est +le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine +centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son +but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique. +S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux +empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai +qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a +pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin +s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la +révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son +dernier espoir est celui du bien-être matériel. + +Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus +que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle; +ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant +l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique. + +Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que +son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une +bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un +fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne +à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel +autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne +l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays +primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le +chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon coeur et mon +devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est +incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels. +Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des +fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des +pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le coeur qui, en dernier lieu, +décide du devenir humain. + +Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire +assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du coeur; +et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit +une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle, +qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec +elle-même. + +Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui +naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et +qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de +négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a +sa source dans la force créatrice du coeur, dans l'imagination nourrie +par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements +découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions +ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte +que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau +critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira +jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde, +la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer +cette transformation. + +Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas +que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement +commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du coeur. + +Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les +services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure +qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit. +Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le +renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et +passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons +en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la +conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre +existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour +nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu. + +Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non +parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que +l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce +qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en +butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne +lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la +rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur +cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à +chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque +pas douloureux qui la rapprochera de la lumière. + +Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir +ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action, +et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre +mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles +d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes +choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la +volonté divine. + + +III + +L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la +connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est +guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision +mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence +du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la +pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la +dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie +affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie +moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des +rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère +aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus +grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au +courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils +sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du +monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur +l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se +contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel +qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction. + +Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le +juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu +qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à +l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe +comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément +spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une +conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le +voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir +chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car +l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol. + +Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une +instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous +est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce +qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les +sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec +ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les +plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs +signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme +a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses +phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci +et Goethe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des +choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient +poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le +présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes +intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est +qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient +de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de +la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis, +l'arène de lutte et le tombeau de l'homme. + +Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments +artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a +jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation +de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera +l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les +fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées, +l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec +plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la +vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés +d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de +la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent +la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments +indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le +chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les +sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels, +délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions, +transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction +spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et +sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et +d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des +penseurs. + +Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la +généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui +prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement +unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce +nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans +convictions et renoncement à contre-coeur, provient d'une source très +profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu +la foi. + +Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui +arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est +nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant +donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion? + +Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est +repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent +devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son +but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers +le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie. +Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de +l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses +changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette +vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné, +et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette +scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur +devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même +l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste +action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation, +puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue +même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le +courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe +temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence +retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté; +mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates, +anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité +et remet l'action en honneur. + +Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent +contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis +de formuler une observation de nature à écarter ure erreur +traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref +intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à +la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie +affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure +que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles, +aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre +sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion, +nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous +ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau +des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et +anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs. +Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la +créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart +de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne +travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle +transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met +le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer +insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et +asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les +porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant +l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si +vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la +grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et +dominatrices, depuis longtemps éteintes. + +Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse +toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit +tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand +homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du +moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Goethe +était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger +et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces +prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans +des milliers de coeurs, et ces coeurs, soit dans leur simplicité, soit +dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient +jadis les coeurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la +mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute +création. + +Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité +supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du +temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir +remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le +doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le +passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si +tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus +familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour +excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par +les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers +la perfection toute nécessité mécanisée. + +Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est +digne de respect, car elle est l'oeuvre, non des hommes, mais de +l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est +jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons +d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour, +jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière +dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui +aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que +notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une +affection chère à notre coeur; c'est cependant par notre coeur que passe +le chemin qui conduit à la liberté du monde. + +Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule +intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de +vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés +d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions, +mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le +tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une +graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main +deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent, +les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de +dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que +les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux +vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir +dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse +l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la +_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche +archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute +tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses +mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse +rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne +sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau +s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue +duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment +où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la +forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en +théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects +de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans +les vases purifiés une vie nouvelle. + +Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de +favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation, +nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours +ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté +et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons +microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de +toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une +conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de +l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration, +visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie +intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif +et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il +émet l'écho de la symphonie. + +De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous +possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible +avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre +volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations +mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le +passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos +sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments +ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure +d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet +d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au +passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force +qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les +sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu +éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance. + +La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et +de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes +et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les +envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel, +elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle +paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les +germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie +de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à +cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par +devenir familières. + +Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas +nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable +d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts +en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera +pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste +apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule +condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec +la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles. + + + + +LE BUT + + +Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont +notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux +événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre. + +Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de +notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée +irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches +supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance +particulière et entravaient son ascension. + +L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation, +d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement +des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé +dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs +intellectuels correspondant à la nouvelle organisation. + +Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité +était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la +technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner +d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il +fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains, +introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau, +une conception du monde et une foi nouvelles. + +J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur +Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner +son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui +le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien +considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une +organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une +hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres, +assurent leur vie et leur avenir. + +On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux +les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage +d'embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ces éléments. C'est +pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à +lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est +que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de +l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer +inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les +diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres: +capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe, +féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des +liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche +des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente +d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de +personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout +autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des +phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à +la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus +profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une +augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans, +elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle +des êtres vivants. + +Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit +cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses +tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le +protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire +le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour +atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales, +tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle +soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à +l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le +monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins +qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du +renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout +ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée +s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est +plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux +périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même +temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se +soit manifesté depuis les origines de la planète. + +Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité +de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc oeuvre +de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe. +Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois +inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui +regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que +produit de l'évolution et oeuvre de la nature, elle a droit à notre +respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons +regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses, +afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que +nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son +sens caché. + +Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie +matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant +que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des +millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui +assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la +maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni +admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa +domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une +existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance, +d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion +de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent +pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se +retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et +modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que +pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la +veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de +vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y +ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les +mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à +destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par +la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable +d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de +vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se +défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la +dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le +moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées. + +C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation. +Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association +forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme +elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente, +comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et +des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire +communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de +solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour +autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont +obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le +bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et +ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres. +L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement +instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et +c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses +conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et +contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni +mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent +plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables +d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute +humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de +développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que +soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la +mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se +soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de +triompher de sa contrainte. + +Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie +de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une +entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les +heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction +organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle +a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation +continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un +abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les +ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la +fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du +capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines +et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant +qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque +groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la +conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de +perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif. +Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à +établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle +favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et +par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre +les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée, +aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut +être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise +doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui +concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un +organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de +la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque +au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces. + +Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers +l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la +mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme +celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction +matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête +des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront +pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant +qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme. + +On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première +réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice +matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au +service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses +connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que +l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser +contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement +mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui +veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la +remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui +leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés +eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des +valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et +sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît +comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent +sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais +on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que +personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et +que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne +s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages +extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu +l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des +questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la +misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le +problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour +l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la +tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se +manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation +intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives +de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les +yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son +sein. + +I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une +volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente +l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute +spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à +l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste, +l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour +vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de +commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de +son époque. + +On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte +intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du +travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les +règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux +l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui +est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins +facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut +que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et +l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne +garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La +pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on +ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral, +comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans +le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix +de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à +pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les +hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On +proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et +c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie. +Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune +joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen: +choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un +fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des +aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être +atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague +et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de +sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les +éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints; +le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le +jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se +dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la +nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court +d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et +créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme +malédiction, à ceux qu'il aime. + +Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état +primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la +grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont +créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un +atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral +où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que +parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre +la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs +ancêtres avaient réservés aux esclaves. + +Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par +l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant +irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en +soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la +tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par +l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance +trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le +monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce +qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel. + +Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes +de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie, +amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une +véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses +possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les +ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des +futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une +société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de +meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est +impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le +plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur +l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il +a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la +confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans +des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que +le monde consacre à toutes les oeuvres de civilisation. + +II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est +attentatoire à la liberté humaine. + +Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure +de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est +extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure +de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison +avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le +travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis +celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du +journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord +et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin. +L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et +d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de +l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix +le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense. +C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de +l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de +forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence +individuelle. + +L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité. +Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples, +l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et +notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que +nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous +avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela: +l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en +raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on +voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des +guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas +à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le +charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées. + +Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au +sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice, +qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que +chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient +devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature +chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et +que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions, +firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles, +politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un +enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est +subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à +élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une +organisation qui n'est pas l'oeuvre de l'homme, devient une odieuse +soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la +responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan +de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais +sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé +de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de +liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une +apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de +la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en +aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la +même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et +les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par +sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas +réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions: +l'éternisation de la dépendance. + +Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans +le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant +qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état +individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les +multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient +pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une +seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le +contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières +doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en +armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de +chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en +vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais +c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le +développement et jugées commodes, que la division, inévitable en +elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est +devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de +chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et +cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à +l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les +couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la +diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la +contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang +social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance +accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa +supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut +pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain +capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or, +abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont +tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi +les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs. + +Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple +inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance +fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et +moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de +même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale +qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable +insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours +présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le +prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non +à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais +s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont +les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de +résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui +n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect +d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité +de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque +manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la +vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et +se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a +été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi +et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort +intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait +le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au +lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou +profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de +satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte +dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette +vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants +et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou +indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de +faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État, +lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons +juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné +pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous +indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un +bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du +socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme +soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la +bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale. +Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le +libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la +protection des forces de conservation. + +Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la +mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins +un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins +épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux +épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les +peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui +leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais +de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion +des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec +les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener +au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de +tout travail physique se complique d'une constante tension +intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité +physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la +population. + +Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil d'ensemble ce phénomène de +stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance +irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du +travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un +retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé +définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le +christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples +un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir +personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres +en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à +d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme. + +III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et +consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de +l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des +lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle +et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la +rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur +l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme +la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui +régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui, +remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la +morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et +se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous +ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a +elle-même pour base la lutte et l'hostilité. + +Le coeur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère +d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une +flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la +mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne +trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs. + +L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans +ses oeuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses +semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de +temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le +service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient +autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus +large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance +plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à +combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il +convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est +l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à +volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose, +laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à +parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir +compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De +quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit +d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces +murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui +le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun +est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile. +Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un +acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un +associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce +qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore +parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur +ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile. +C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et +inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage +de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide +convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux +coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur +philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté +lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut +offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en +reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage, +en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de +choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à +agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont +si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches +réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises +expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue +connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les +autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse +ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le coeur de l'homme est +tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur, +à l'affection. Ce qui endurcit ce coeur, c'est la détresse, c'est le +fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et +dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur +et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre +le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi. +Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller +l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie. + +L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à +groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être +dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui +promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec +d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation +d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation +d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un +idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des +intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde +en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver +qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son +intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux +à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante, +non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien +plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme +plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la +confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance +de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres +du sentiment. + +Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses +victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte, +à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce +qu'il y a de plus grand au monde a été l'oeuvre de l'amour et de la +solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise +le fer, la foi déplace les montagnes? + +Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est +frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle +s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à +son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens +dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car +elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme +noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce +qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle +travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la +bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la +détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre +la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte +et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division +en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la +jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la +mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect. + +Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les +hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre, +le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux +qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses +yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle +supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le +front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe +déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des +hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de +l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant +le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit +que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de +Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là +verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit +des liens de la mécanisation. + +Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et +amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne +les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui +naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si +elle n'a pas été régénérée par la force émanant du coeur; la nature qui +n'a pas été reproduite par un oeil inspiré n'est pas la vraie nature; le +chef-d'oeuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par +l'art en une oeuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été +purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré +comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît +pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue +d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature +et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense +personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence +qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la +mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son +produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps +préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans +lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les +innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables +que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté +nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par +les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à +l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une +institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est +la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins +individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur +terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté +humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme. +Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à +l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à +tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la +mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité +militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte +que nulle oeuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la +responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des +comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée +de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les +créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la +honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi +nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui +leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre +de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains, +chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les +cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une +reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et +la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de +crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible +d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une +puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation +sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre +empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la +création, son coeur communiera avec celui de la divinité et y puisera les +joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une +parfaite théocratie organique. + +Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le +régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste +à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a +mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de +la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de +l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès +insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a +permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de +la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute +spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné +s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit +sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du +maître du rouage, l'esclave de sa propre oeuvre. Manque de liberté, peine +dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont +les conséquences de cet état de choses. + +Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le +trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible. +Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation +matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles +connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature +autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la +mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il +la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la +vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour +travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du +salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de +plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et +sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son +bonheur particulier où il entre si peu de noblesse. + +Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non +par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à +laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour +l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous +apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la +sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par +l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la +combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité +énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état +d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de +reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que +c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et +sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce +jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais +qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à +son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles +inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation, +à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors +préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait +latente dans les obscures profondeurs du coeur humain. C'est l'âme qui +vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même +de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux +nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après +avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire +que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de +créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans +toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures, +destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond +sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une +mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le +monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire +l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci +qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas +la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de +l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche +modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous +proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il +faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais +d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après +laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en +spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des +forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert +d'abri. + +* * * + +Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous +avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le +chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide +vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme +pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité +matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique. + +Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les +projets purement matériels. + +I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des +formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la +conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux +circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession +détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque +changement des conditions extérieures correspondrait un changement +équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le +plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à +l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte +terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations +et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois +physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles +pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu +lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances +de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident +toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de +richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère +ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple +arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre +doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à +la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à +sa situation géographique. Tout cela semble vrai. + +Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres +moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc +la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les +êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à +elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à +apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour, +n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette +mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature, +bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol, +chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus +intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la +force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la +supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de +l'autre. + +Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent +démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la +matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des +êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à +flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une +oeuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les +choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est +l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut +qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun +de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent +comme l'oeuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a +reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi +sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille, +mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité +favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui +veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable. +Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature, +mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à +réaliser sa propre perfection. + +Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit +pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les +formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et +biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions +les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les +armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son +avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être +aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la +créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces +biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement +terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la +convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le +porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le +porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa +beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et +à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes; +mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple +noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement +pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au +milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait +preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but +final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série +de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus +besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie, +la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre +mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a +besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel +enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous +rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain +qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et +les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et +notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer +l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter. +C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de +souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les +forces qu'on dédaigne pour soi-même. + +II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se +justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle +est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle +que nous devons exiger d'eux? + +Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins. +Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et +non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore +est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la +force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en +effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne +devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction +entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la +nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien +suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre +vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des +sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la +pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est +le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la +vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui +échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre +existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à +l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et +soupèse. + +Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à +ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous +préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous +croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être +démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom, +s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au +soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que +nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi +inébranlable. + +Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la +démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce +que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et +cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra +jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la +vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique +ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à +l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le +plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne +cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante? + +C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre coeur. Chaque parole +sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née, +non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu +chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute +démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi. +Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce +qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde +qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde +qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa +poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront +après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer +ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel +quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes. + +Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir +découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre +qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la +pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la +lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite. +Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne +ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas +manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!» +La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de +la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience. +Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du +jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de +ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend +évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins +ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond +avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est +incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires +et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que +dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui +résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore +toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction +intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient +concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine, +reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent, +un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète. + +C'est ainsi que le but nous est dicté par le coeur, tandis que le chemin +qui y conduit nous est indiqué par la conscience. + +Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour +consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse +du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses +idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient +sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix +intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité. + +III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à +l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont +incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute +existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie +intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image, +du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit, +avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps? + +L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons +comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous +vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités +est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension +ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil, +l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et +les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou +déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil +de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que +lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible. +Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées +dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur, +jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les +théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui +ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles. +L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du +parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur +revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit +dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous +parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et +d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter +considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration, +mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos +coeurs. + +Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que +nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se +transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume +dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche +pragmatique? + +Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être. +Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain +naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée +suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui +encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle +entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et, +malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du +ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache +est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour +offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements, +d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer +et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une +forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée +de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les +célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction +d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir +le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera +toujours, pour la réaliser, matériaux et outils. + +Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de +nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se +faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus +intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des +choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la +couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma +sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le +courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre +la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux +dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à +toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne +heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un +courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour +celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de +désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière +les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous +la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de +création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver +son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui +le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan +une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs +s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même +l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions +caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de +leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui, +tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du +commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une +partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que +de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine, +n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a +sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités. + +Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre +vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté? + +Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre +langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse +retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer +sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de +toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de +l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le +manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que +dégénérer en guerre civile. + +Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant +qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même +n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre +réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je +combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte +des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des +épis vides. + +Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à +droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché +par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une +cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille +puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître +aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu +d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au +moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir, +aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle +ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons, +bénie par des fruits et terminée dans le recueillement. + +Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des +racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne +pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une +nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est +plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation +qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée +par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la +contrainte. + +Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la +contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il +s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre +chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une +entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de +l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie. +C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la +contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des +soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas +donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure +telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la +ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que +de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption +conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut +être voulue de Dieu. + +Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans +une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait +partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se +trouve en présence d'un état d'esclavage. + +Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du +christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais +sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès +du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans +l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'oeuvre des +couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à +savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et +immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons +trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le +chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui +jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui +sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la +responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la +contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage +est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme. + +Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de +l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne +figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme +citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit +qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il +n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail; +il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme +le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas +de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de +l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut; +il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme +il le dit lui-même, libre. + +Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on +appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques +jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail +de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire +et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits. +Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose +d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans +loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une +énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un +seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un +sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un +ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un +camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui; +l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne. + +Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses +deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les +autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les +chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou +l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le +maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se +syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il +reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges +dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées +d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers +qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance. + +Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort +et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et +règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une +fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement +fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà +quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il +faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux, +ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation, +soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu +exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une +fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut +payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent. + +C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre, +transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent +liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent +l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une +et l'autre étant des biens héréditaires. + +Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses +enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce +monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à +lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres, +dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable. + +Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien +esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai, +n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux +familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine +où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était +appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les +apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination +anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où +les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas +moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale. +Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille +civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la +même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils +forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat. + +Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude +éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique +et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est +incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son +ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit +pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le +bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit +en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans +avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la +contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche +supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche +inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se +heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement +formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent +citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit +par ses ascendants, aux classes inférieures. + +L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent +à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique, +du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui +n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail +domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions, +les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des +ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la +nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à +n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu +que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres. + +Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens +matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière +bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement +absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et +irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié +sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit, +dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant +contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de +lutte du mouvement socialiste. + +Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était +pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le +coeur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand +dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a +poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer +des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la +conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice +éternelle. + +C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir; +alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses +adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans +qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable +d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient +qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation +et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du +monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et +tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après +les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On +voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions +dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de +l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les +centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et +excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de +l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la +force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui +prêchait l'utile à la place de l'idéal. + +D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel +qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un +programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal: +Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la +répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires, +illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la +maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers +suprêmes. + +Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les coeurs des +hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son +nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur +peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une +époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le +terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans +la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en +oeuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le +marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut +transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur +lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui +trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les coeurs et leur +fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des +intérêts assourdit et fait boucher les oreilles. + +Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action +socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations, +on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et +organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer +dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée +libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le +socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question +d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette +bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à +l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est +détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la +réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de +nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle +riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui, +tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en +acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et +l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement +hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un +mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de +la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à +tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à +mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait. + +Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée +au coeur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux +idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans +conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous +rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de +millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les +droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une +partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses +fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de +l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de +l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui +ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une +certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une +certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable, +une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire +disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de +rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à +tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une +institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité +personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de +leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices +humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous +poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage +quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même +que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur +terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la +marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un +effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question +de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces +inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne +tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à +poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons +besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est +dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice +de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison +intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme. + +Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant +quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière +prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à +l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir +attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui +s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la +rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la +supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les +conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de +leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages +la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est +toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude +quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui +suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est +que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques, +mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une +mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit +objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait +même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée. + +Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine. + + + + +LE CHEMIN + + + + +I + +LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE + + +Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique; +aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient +nuisible, surtout dans ses applications aux institutions. + +Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur +sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications +lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et +leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être: +une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille. + +On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la +raison d'être_. + +Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir +une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se +sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du +progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le +moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau +nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles +manières de voir. + +La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante +et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines +qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de +mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle +aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer +l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son +développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe +une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il +serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions +relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de +savoir que la comédie de salon française se rattache par un +développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait +recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le +choix de ses pièces par des considérations archéologiques. + +On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée +par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions +tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui +repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels +que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que +subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se +rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de +rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être +n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des +efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de +cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom, +celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au +point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant +que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste +en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un +développement ultérieur. + +De la fausse application du point de vue historique découle la fausse +appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la +tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique +consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à +titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient +désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se +maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de +rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la +tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle, +gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_ +définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande +importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection +théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de +convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore +aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout +en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle +possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de +ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules, +costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère +à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un +orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations +pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple +spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une +solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous +l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de +conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle +de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au +préjudice de la Silésie ou des pays rhénans. + +Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre +notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par +«substitution de la raison d'être». + +* * * + +L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par +l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par +l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle +était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la +protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette +hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal +consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit +guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées +à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par +l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes +inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées. + +L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie +ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes +proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être +suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient, +des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des +domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie +des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au +milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de +recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de +porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation +féodale avait perdu son dernier droit à l'existence. + +Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la +nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent. + +Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les +monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources +d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la +technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche +avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était +orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance +héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état +social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas +mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons +théoriques. + +On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine +justification interne: le capital se présentait principalement sous la +forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige +une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne +pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène +courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs, +l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient +particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un +centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de +beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base +expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la +centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur +de leur accumulation entre les mêmes mains. + +Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire +de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de +l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait +rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une +direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la +diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de +l'horizon intellectuel. + +Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en +attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la +puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances +territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des +relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à +l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était +devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe +bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les +attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des +intérêts opposés. + +La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la +destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire, +leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle +couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était +incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter +la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi +la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à +réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était +familière depuis plus longtemps, possédait une expérience +administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en +remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie +matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences +monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches +dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double +avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa +caste, plutôt qu'au profit de sa classe. + +C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée +résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale, +toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste, +plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce +qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté +capitaliste, devient le sort inéluctable des masses. + +Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est +incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour +nous évident que l'organisation future, malgré sa possible +différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la +perpétuité héréditaire. + +Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus +reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale +l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra +laisser une place assez large à la détermination autonome, à la +responsabilité et au développement spirituel. + +C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus +seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale +déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une +moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la +responsabilité personnelle. + +Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la +négation de l'injustice: la division des classes reposant sur +l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès +accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe +donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure +une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la +suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de +l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté +spirituelle. + +La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un +soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace, +d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en +dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut +contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant +dans sa mort le plus heureux des arbres. + +Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis +longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin +ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements +chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de +l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent +compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et +s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et +l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un +plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux. + +Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère +scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de +renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever +au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce +raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires. +Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital. +Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment +supprimer celle-ci? + +À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant +le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital +la propriété de l'État. + +Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent +la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui +est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers +les points où le besoin s'en fait sentir le plus. + +Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la +raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes +et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les +nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent. + +Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président +mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie +de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes +les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse, +dispose du capital du globe. + +Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de +sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin +de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre +de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de +vue politique et technique, les trois projets sont également +irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également +désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut +être exécuté. Lequel sera-ce? + +Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les +tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable, +et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la +Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%. + +Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque +capitaliste que le président autorise le département à se décider pour +l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale. + +Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les +calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de +travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau +calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un +ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du +degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement, +voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils +déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale +présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les +seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration +des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend +depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la +caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit +d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir +chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant +cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés, +faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le +projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à +la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de +la rente. + +Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine +d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un +habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une +nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume +volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale +décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en +outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en +argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend +que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et +l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine +est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente. + +Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne +sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi +élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une +fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but +déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à +élever la rente réellement, et non seulement sur le papier. + +Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État, +il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La +nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir +l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les +plus urgents et les plus avantageux. + +La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus +indépendante et plus large. + +Quand on embrasse d'un coup d'oeil l'ensemble d'une industrie nationale, +de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du +mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant: +malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante +organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en +restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes +dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son +propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir +leurs épargnes pour la soutenir. + +Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer: +que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles +ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des +organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont +réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en +placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en +papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des +placements productifs doit se prolonger, tant que les populations +augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits +susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire. + +Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous +les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les +revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie +civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires +est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente +proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de +consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont +lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la +rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les +besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une +série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente +totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des +exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales. +Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul +individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente +et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne +pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement, +être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour +compléter et agrandir ses installations. + +C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la +rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a +besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de +l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production, +partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les +autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de +production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il +un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée +que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste. + +C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au +point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les +mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de +l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de +placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui +existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout +reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut +avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est +indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels +d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la +question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission +finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui +importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le +bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la +collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en +jouissances. La politique économique se transforme en politique de la +consommation. + +Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets +encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital +était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation +relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée, +à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter +leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être +considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il +n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon +plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques, +politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un +signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait +privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les +conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du +monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession +implique puissance. + +À cela se rattache une autre question: celle des revendications +injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du +gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi +la participation des classes inférieures à la richesse générale. +Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de +compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la +rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la +collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons +formeraient un État dans l'État. + +Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du +capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence +d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes +diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une +menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes +diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et +diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces +alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées. + +La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous +offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de +torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais, +impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau +étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement +et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse +facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un +troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en +suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse +charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants +visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol +nourricier. + +Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des +richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force, +capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses, +dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et +inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les +lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de +l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau +des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie. + +Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la +répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut +établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous +aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la +propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher +quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se +dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans +laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera, +pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui +s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà. + +Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées. + +Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant +que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun +enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre +à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et +humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger, +l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une +population dense, représente un organisme aux articulations +artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois, +compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et +réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des +droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers, +touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a +besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas +créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le +toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève, +tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y +a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air +même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri +d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons. + +Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on +a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à +chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut +travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir +son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à +titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser +péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la +garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa +mort, à l'exécution de ses dernières volontés. + +Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un +mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer +de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour +cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère, +démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou +profaner des oeuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant +certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle +partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant +d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait, +la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats +aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle +profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un +monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie; +qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la +communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas +les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous +avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des +limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et +d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en +discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou +des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se +faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par +l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires +et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il +peut. + +Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses +tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit +individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices +dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-coeur aux +exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et +dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander +quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur, +pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été +satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et +pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge. + +Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la +collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la +réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à +volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car, +contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation +naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas +de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau +des moyens de travail et des forces de travail créés. + +Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est +utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays. + +Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts, +qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie +économique ayant atteint son plein développement repose sur une +association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison +que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité +mesurée. + +Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare, +lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et +l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car +les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les +pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous +devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou +années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané, +sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises +sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au +revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une +part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible. + +Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une +étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce +qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au +gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du +blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses +provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport +utiles. + +Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus +grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille +travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La +consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la +collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité. + +Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et +disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est +produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour, +disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en +vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation +de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une +distinction entre la consommation justifiée et la consommation +injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste +que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre. + +C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de +notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute +consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin +primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe. + +Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique +du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin +élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu. +Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique +de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait +absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train +spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants +affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur +intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors +même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail +et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule, +incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui +n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du +prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes, +la valeur des bouteilles de champagne vidées. + +Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que +cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi +que l'antinomie de la consommation se trouve résolue. + +Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette +hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des +choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont +accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller +pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes, +excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes +et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à +rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite +monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs +remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois +mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le +travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des +machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers +de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté +l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant +qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'oeil sur les devantures des +magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que +notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une +pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en +terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant +décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie +erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était +employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient +être nourris, habillés et logés. + +Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse +direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement, +revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de +dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque, +nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra +se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche +consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous +sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une +affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces +et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous +avons la responsabilité. + +C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne +sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt +général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une +fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière +analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que +des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce +qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et +accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de +celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la +combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée +d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous +avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre +philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche +de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance +fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser +l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la +législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le +gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises +installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme +le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du +souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires +dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail, +destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être, +nous avons besoin d'une protection législative des domaines +d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux. + +Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à +nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture +des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et, +cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de +culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées +puissent se rattacher à notre déduction. + +Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la +relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons +jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la +consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la +conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier +du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer +la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables +d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de +passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la +perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en +entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la +voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le +monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le +sublime. + +Ce monde est appelé à durer; toutes les oeuvres d'amour, d'art, de foi et +de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le +songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'oeuvre éternelle de +l'humanité accomplissant sa mission. + +Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production +de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels +signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la +réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les +vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles +sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des +valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les +échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et +des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en +elles-mêmes. + +En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, +et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler +ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens +matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se +sublimant, se transforment en valeurs spirituelles? + +Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du +sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de +l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: +l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non +une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une +revendication, mais une responsabilité. + +Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des +lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales +dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le +ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce +sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne +peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est +humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons +des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable +d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa +valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur +et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même +nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement +admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, +suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des +circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit +de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de +construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement +à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous +avons à jeter un coup d'oeil sur la notion de législation somptuaire. + +Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette +caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont +décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc +inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient +leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur +action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la +question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se +rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse +concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que +chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre +en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche +domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous +faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou +d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes, +d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie, +suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le +pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport +à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près +les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à +mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la +société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager +par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans +l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation +est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on +remplaçait toutes les professions destructrices en professions +créatrices. + +On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure +naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale, +parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner +une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on +convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est +légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on +s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible. + +Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité +comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de +frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le +revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la +consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus +d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au +moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire. + +À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à +faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des +fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort +réservé aux fortunes privées. + +Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher +l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a +jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre +l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition +pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse +avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant +une diminution de la consommation effrénée. + +De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que +nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le +travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des +ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide +éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous +avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie +intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure +à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future +ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la +richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation +qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable +beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle +pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat, +comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et +d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du +raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les +grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux +battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts. +Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la +magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La +magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine, +condamnée à l'admiration béate, et laissent le coeur froid; la +distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle +est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et +emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome +des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et +de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance +prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de +l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et +consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches. + +Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation +et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir, +et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de +cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique, +ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure +législative de l'État. + +En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre +un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation +que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la +consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême +inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver, +les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était +concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque +peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait +tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements, +d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la +part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie +convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général +pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures +sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de +produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine +illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de +la quantité de moyens de production existant au même moment, et une +rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que +par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le +monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une +quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué +que par une réorganisation de la production telle que l'absurde +gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce +à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens +produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays +civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée +en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks +environ par famille. + +Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice +à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici +dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque +bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière +indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que +l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les +rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une +revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas +extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de +l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne +diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de +l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le +possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un +prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la +répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de +notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant +toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale, +il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à +nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste +répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à +l'intensification de son appareil de production et à l'entretien +d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté +une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut +enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est +méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de +sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et +le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre +maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois. +S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous +répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants +n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci: +les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le +maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social +universel. + +L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera +pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans +l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni +aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser +complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part +destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le +niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera +telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au +taux d'aujourd'hui. + +Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et +l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à +l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le +pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des +produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition; +nous en avons nous-mêmes assumé le partage. + +Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa +plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à +fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux +propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la +répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation +du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache +davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété. + +Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte +de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance +qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire +universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que +dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de +lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus +préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts +domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas +de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts +tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa +transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus +aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et +responsabilités. + +Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de +droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils +cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir +aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est +le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est +pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou +possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le +déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction, +d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les +responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un +moment donné. + +La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien +que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus +équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette +équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance, +qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une +importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue +tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci +ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le +pouvoir d'une classe. + +Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer +partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien +l'accumulation que la répartition des biens privés. + +Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons +noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que +d'accorder, à contre-coeur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre +époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la +valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation, +ne dispose que du coup d'oeil du praticien pour les inégalités +immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le +dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à +l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès +son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre +temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer +le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire. + +Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En +l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans +des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat +des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer +l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font +qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de +faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des +hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien +soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux +conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes, +ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une +certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les +oeuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine +instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps +assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres, +privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout +opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une +nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les +choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et +d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un +grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les +bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent +déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit +bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses +congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de +perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la +mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons +extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments; +et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet +pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après +un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils +attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances +extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque. + +Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt +pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de +compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action +ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres. + +La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la +misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la +désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont +empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement +d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à +faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer +le règne d'une médiocrité intellectuelle. + +L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même +milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures +identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est +impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit +le niveau auquel elle se place. + +Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement +économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous +envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches +humaines supérieures. + +Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les +institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux +de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le +droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement +de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à +adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux +aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas +comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité +spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la +possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les +questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont +l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et +fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte +aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents +pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils +paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont +également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde +conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que +l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie +réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une +vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au +point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les +maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop +cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être +humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de +millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent? +L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à +des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à +contre-coeur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il +faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts, +cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à +l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité +bourgeoise systématiquement entretenue. + +Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à +assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle. +L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon +concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura +cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous +laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus +d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra +avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire +qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois, +lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le +pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de +l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite +avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de +l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers +diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un +mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de +ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne +pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux +difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces +temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité +que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu. + +Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation +matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les +suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?» +mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout +où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit +d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande oeuvre +de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont +la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour +le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé +dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces +comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en +lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la +foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de +l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables, +alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une +forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de +responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui +qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite. + +Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant +dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux +dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme +des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que +c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit +d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la +production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le +surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce +qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme +irréductible. + +On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se +rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle +forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme +réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que +dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par +un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de +tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une +théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les +apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où +chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun +est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait +malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi. +Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe +qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes, +lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire +le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que +l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse +était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques +et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à +longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur +que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a +tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie, +frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la +disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette +étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur +du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits +aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et +insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute +concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison, +par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de +suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même +est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous +parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la +joie de vaincre. + +Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la +propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on +constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre +ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes +sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la +jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette +distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes +d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec +les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et +suppriment toute entrave au développement ultérieur. + +Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement +des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences +immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations +économiques. + +Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance +et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice +terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la +solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du +sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui +est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la +privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus +grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que +l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts? +L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont +porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde, +détournent vers leurs propres coeurs les pointes de lances hostiles; +mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager. + +Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en +droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors +l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus +mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au +sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais +ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie +qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son +isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds +l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille +habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en +échange de certains services, tels que la protection et la défense, et +s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base +traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir +une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial +des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux +riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur +château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques +poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux +portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs +réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de +panoplies, de livrées, de coupes. + +Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de +défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection +de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom +de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau +s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à +l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils +ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la +mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques +antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa +responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la +responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial +sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les +forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne +reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette. + +La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur +aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît +dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et +inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans +effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par +un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un +beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés +dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une +affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans +ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la +remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses +bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du +jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges +municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la +densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de +l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de +réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce +qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain +et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque +mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de +capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé +d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui, +dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique, +de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et +la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec +les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de +l'organisation du travail du pays. + +Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance +mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation: +elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la +planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants +moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime, +le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux +choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation, +en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la +nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant +chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les +derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et +en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi +étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner +à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir +et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité +tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi +provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces +effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications +politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et +formuler à son sujet quelques propositions finales. + +La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de +toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se +rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles +théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont +perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures +sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité +de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité +royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait +réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus +autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par +suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé, +parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et +guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une +noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis +survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge, +ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde +païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion +de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et +l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a +conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une +organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme +européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à +l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus +tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus +tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini +par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère +homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale +et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse +n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la +notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat +rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est +slavo-germains. + +La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux, +mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif, +comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle +s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un +après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par +suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre +chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée +ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque: +sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité +et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes +les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père +est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens +spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine +culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se +développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale. +Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans +efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse +intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages +aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque +génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon +l'expression en usage, ruinées. + +L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination +occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique +rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains +changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce +qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère, +étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se +fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion +de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie +constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement +fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même +naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion +hybride de noblesse d'argent. + +L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les +différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute +organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des +besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions. +Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit +la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra +toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique. +Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou +tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les +oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant +les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de +l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en +restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale. +Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent +qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue +à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus +nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se +considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche +supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins +dans sa substance des changements incessants; la dénomination: +«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre +représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de +réel. + +Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos +esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous +devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire +s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère. +L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté +auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une +notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine +prêchant l'élan de toutes les âmes. + +L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun +rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus +haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même +que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que, +contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des +besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans +la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser +pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la +civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu +des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré +la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et +indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort +prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le +jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des +biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation. +Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et +de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour +mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la +place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout +le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de +nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible +d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus +juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des +biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État. + +Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des +considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction +entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les +considérations empiriques qui vont suivre. + +Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le +cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les +mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des +fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il +en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin +pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale? + +Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des +biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera +augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation +de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et +d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se +trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de +s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à +un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de +rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La +seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait +fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme +d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de +conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet +de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale +économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus +profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par +abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes +les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de +nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles +spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie +formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût +absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme +économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira +une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la +consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que +notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions, +mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle +imprime à la consommation. + +Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous +occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit +à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur, +en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la +collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette +prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils +exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de +protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences +exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases +économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste. + +Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la +fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et +de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de +l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment +est-elle acquise? + +La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il +suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La +notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le +moment voyons comment naissent les richesses de nos jours. + +La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de +la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la +rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les +revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus +procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories. +L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de +richesse, est totalement erronée. + +L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu +fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à +moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de +tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent +que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte +de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et +allemande. + +Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers +d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent; +et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice +qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent, +raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir +riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est +pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à +satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement, +chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une +modeste rente ou un médiocre revenu de travail. + +Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque +l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise +le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont +prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent +réalisées dans le monopole reconnu ou imposé. + +L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de +fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son +contre-maître, est puni. + +L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment +lorsque les mines sont rares ou en nombre limité. + +La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement +ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter, +devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de +puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu +nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des +essais de ce genre. + +Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le +plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une +distance favorable du centre des matières premières, des sources +d'énergie, de la main-d'oeuvre et des débouchés. + +Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les +théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien +formées. + +Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en +soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en +éliminant la concurrence. + +Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure +un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la +force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville, +la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint. + +Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui +seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie +ne sortant pas d'une maison en vogue. + +Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port +reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit +dont il jouit équivaut à un droit régalien. + +Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il +n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque, +la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des +résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut +négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter +de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses +descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations +en pleine période de réussite. + +Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur +au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le +monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose +d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance +matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu +sur la collectivité. + +Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la +priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés, +non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité +du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de +l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la +collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre +concurrence. + +Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins +mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de +scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans +une grande ville est des moins réjouissants. + +On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif +insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les +sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question +pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous +occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du +droit à la richesse. + +Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été +acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est +venue par héritage. + +Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et +origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la +fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même +sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de +la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité +actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire +une remarque préalable, d'ordre méthodologique. + +Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition +et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi +grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance +incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la +tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance +créatrice. + +Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est +seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire +aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui +est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on +oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel, +le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une +invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune +particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise +les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans +lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme, +partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature +du novateur avec celle de la nouveauté. + +La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi +étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle +devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude, +vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au +contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui +annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et +l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des +privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du +besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur +son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de +l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles +de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers +auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse, +l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté. + +On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers. +Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable +de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles +s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la +main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours. + +La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le +profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce +qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous +faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le +mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison, +étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits +agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des +notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation +populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands +est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes +passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une +haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez +d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de +régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous +l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle. + +Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective +entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force +ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique. +Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au +traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à +empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires. +Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le +conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est +en réalité la négation de la vie et de son développement. + +Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours +revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour +nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la +question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une +fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de +certains principes? + +Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette +décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain +temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs +sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une +contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments +affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception +particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la +conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de +la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps. + +À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception +sentimentale de l'héritage et examinons-la de près. + +Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation, +qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme +tel ne choque généralement pas la majorité des gens. + +Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande +ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce +qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval, +dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou +un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les +plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation +personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du +président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule +compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance +et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils +sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité, +condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou +commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou +faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude +arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation +privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une +tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance +héréditaires. + +On juge sévèrement la femme de moeurs légères qui, restée veuve d'un +homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche +ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus +d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit +d'héritage. + +Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais +incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus +soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations +de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux +blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun +disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière. + +Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq +décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les +filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc +l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien +créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour +l'histoire ou la diplomatie. + +Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante +ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes +gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière! + +Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de +nombreuses générations! + +Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la +collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère +quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux. + +Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la +civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient +répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions +culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au +service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques +pourraient être créées. + +La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude +séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la +substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et +que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis +longtemps disparu. + +Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés +avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est +qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane, +survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu +collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des +troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement +aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et +des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à +la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la +culture du sol. + +Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se +transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu +subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais +dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le +gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que +par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux +rangs. + +De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du +capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa +conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute +d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère +indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci +avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits +et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la +défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement +droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité. + +La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien +qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le +fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance, +du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini +par édifier sur les fondations discutables de ce fait une +superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à +nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de +toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur +les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est +conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse +recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du +fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation, +ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des +moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à +s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses oeuvres d'art, +de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État, +après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait +obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et +certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il +dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du +légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit +lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des +propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public +des oeuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des +monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à +s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage. + +Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité +des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions +morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus +de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce +qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est +rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une +particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une +importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont +disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à +l'antinomie. + +Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre +hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces +nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui +caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour +subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une +généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et +s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les +générations et qui est une oeuvre humaine. Cette rigidité condamne le +prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle. +Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle +étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la +responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition +s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui +cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une +volonté dépourvue d'activité. + +Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale. +Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans +examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles, +tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines +neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit +commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et +du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu +de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier. + +Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de +la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de +résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de +propositions faciles à retenir. + +1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant +donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire, +non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être +subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où +il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable. + +2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la +morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un +propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les +moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre +une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité +ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de +jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien. + +3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large +du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de +l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour +les spéculateurs, ni pour les gros héritiers. + +4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du +niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les +classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des +classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la +consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial +vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces +biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils +représentent. + +C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation +économique et de la liberté sociale. + +L'actualisation législative de ce système est une question d'importance +secondaire. En considérant les institutions législatives des différents +États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques +présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se +ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les +buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également +analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout, +c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions +suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées. + +Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures +soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs +morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de +l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées +attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes, +elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais +elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des +fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le +fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes. + +Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans +notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité +particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances +obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté +la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la +politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus +loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction +aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a +pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner +satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non +par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines, +mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface +de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne +reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La +guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où +il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté +populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre +que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de +celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la +guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et +oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie +cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne +peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de +satisfaire l'âme. + +La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de +ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la +manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des +institutions. + +I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en +un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition, +de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la +consommation exagérée. + +Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son +produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par +les restrictions qu'il impose. + +Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou +fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute +importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer +quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de +dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes. + +Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les +fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois +rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être +frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur; +les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en +plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé. + +Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière +représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête +d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses +annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des +brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui +peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de +consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des +taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les +objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent +dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation. + +Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs +clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent +contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un +impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques +employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles, +dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres +sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en +vue de la restriction. + +II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu +servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être +considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car +alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-coeur. On +doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu +duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout +ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État +est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on +observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en +régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au +fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction +faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde +l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une +certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs. + +L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à +l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que +nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur +justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront +que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera +d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui +aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous +les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en +présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de +fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette +conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à +nous occuper de la transformation des notions morales. + +Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures +seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est +possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée +d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus +puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette +passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore +l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme +est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté +à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec +un petit. + +Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen +spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos +jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et +auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les +encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait +naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses? + +III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une +tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera +son application législative ou pratique dans chaque cas particulier. +Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et +n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets +d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces +naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements +rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées +à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a +trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être +soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants +monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est +d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils +encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais +il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin, +qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les +particuliers outre mesure. + +À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de +mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être +généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de +l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met +à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport +avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni +des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne +formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement +allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que +spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente +de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de +capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces +bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes +particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de +la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité. + +Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne +foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus +préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si +importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce +sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers +d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer +une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir. + +Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un +commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui +envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent +bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se +fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun +emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses +trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents, +chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui +augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa +force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues +tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui +pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province +plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les +grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou +trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui, +faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de +voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette +réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion +incroyable la force de production. + +Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant +d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de +plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas +même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes +profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le +consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas +l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile +va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et +coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les +marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par +la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui +trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui +veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait +par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à +supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce +peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense +exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail +et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce +n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie +nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un +travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une +grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon. + +IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout +héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant +être transmise par héritage est fournie par la forme économique de +l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état +actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée +et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons +qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit +sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu +que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique +et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par +l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de +l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant +compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le +scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de +la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être +supprimé aussi tôt que possible. + +Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de +l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot, +sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations +familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant +qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins +morales et culturelles. Les plus belles oeuvres et les plus beaux +monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être +hérités. + +Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux +une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus +grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie +extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui +le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre +l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle +il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais +s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie +civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et +qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a +avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu, +disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par +l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des +autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination +exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien +d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus +en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes +et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle +devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus +évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la +récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson +de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de +grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa +responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain, +dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme +de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité +d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux +qui méprisent. + +Une dernière contradiction doit encore être éclaircie. + +Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes +privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir +compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes +remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au +point de vue économique: elles assument le risque de l'économie +mondiale. + +Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de +commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute +administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est +incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation +passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la +responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif +qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les +profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être +remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne +sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions +qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors +les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans +une certaine mesure, le moment d'agir est passé. + +Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association; +il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche +inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux +reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses +collaborateurs et au grand nombre de ses essais. + +Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en +excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins +personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles +d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se +contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour +d'aventures. + +La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les +nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens +servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées +auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général +uniforme? + +Jetons un coup d'oeil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment +être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a +léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de +devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et +nous constaterons ceci: + +Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme +impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire +permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de +l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une +entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour +fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul, +cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en +passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise, +parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il +attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe +à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine +conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus +souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité +de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant +le symbole de ce jeu. + +Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup +d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux +droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces +droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le +co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre +valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice +favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de +ses achats, le mouvement général. + +C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui +existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable, +exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un +revenu théorique. + +Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps +l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement +divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante, +comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme +autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale +corporative ou dans celle des ordres religieux. + +Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le +processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de +gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes +dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des +propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit +devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de +leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent +de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise. + +Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une +entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer +ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi +allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que +le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il +n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait +de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété. + +La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise, +la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où +l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une +sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai +sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous +avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un +autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les +fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un +industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines +institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations +communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières +exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements +suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi +parfaite que le permettent les circonstances du moment. + +Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de +faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands +qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait +jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite +faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, +faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts +amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche +et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur +l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines +obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que +les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger +et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se +trouvent en excédent dans ses caisses. + +À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement +psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes. + +Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris +l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une +firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre +comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des +alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. +Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours +un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non +plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours +une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa +famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa +firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La +croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une +source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. +L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer. + +Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les +dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit +régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations +de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, +d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie +de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer +à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer +autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur +propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce +sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur +administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à +choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la +direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la +perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie +extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la +responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain. + +C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent +dans la même direction que le développement du régime de la possession, +c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante. + +Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en +définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste +qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une +personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres +moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses +propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par +l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, +fonctionnaires, ouvriers, etc. + +C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises +privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires, +d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par +l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une +vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une +phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout +permet de présumer que cette possession, devenue objective et +impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité +d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de +consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale +propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la +forme d'entreprises économiques mixtes. + +La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions +des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont +l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises +autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs, +pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement +reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité +sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir +ayant pour objet la continuation de son oeuvre, sans que des générations +oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le +vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il +disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de +biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se +manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la +personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et, +sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il +acquiert une analogie avec la création idéale d'une oeuvre d'art. + +Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple +tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les oeuvres de fondation, ne +servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins +nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de +l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par +conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces +effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel, +ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des +intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront +pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par +l'habitude, a été appliqué à ces oeuvres, aura perdu son caractère. Ce +qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce +qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux +générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité +économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité +schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé +par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes, +mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine. + +Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales, +destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une +certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela +dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas +incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais +admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en +rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées. + +Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur un pays supposé avoir +réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons +les effets suivants. + +La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues +actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards. +L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et +nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se +trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est +devenue meilleur marché et plus abondante. + +La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles +augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui +deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage +et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus. + +Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple, +grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la +rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se +trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter. +Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux +directions. + +En premier lieu, l'État devient incroyablement riche. + +Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus +grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les +intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela +sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État +ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment +préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies +sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul +problème des communications et des transports, signifie une +multiplication de la force de production et une baisse incroyable du +coût de la production, car pratiquement tout le domaine des +communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les +usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un +centre unique. On peut en dire autant de la production et de la +répartition des forces. + +L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de +placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des +artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail +normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement +financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté +de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux +d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet +la fondation d'entreprises moyennes. + +L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail +intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un +revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. +L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement +et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite +réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent. + +À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, +non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de +l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, +l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les +moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en +profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des +privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, +un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les +gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun +cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que +l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits +économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles +existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs +moins qualifiés entre de plus en plus dans les moeurs, les luttes pour +les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les +fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par +les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, +ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile +obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de +gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de +nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines +et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le +régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui +assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur +de travail. + +La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui +s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une +grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique +autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons +décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les +excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et +s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du +salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines +de ces formations adoptent le principe de la participation des +collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les +avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires +des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et +l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers +largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements +autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail. + +Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de +l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui +contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos +jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale +se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les +différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. +Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de +ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les +graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de +développement compatibles avec la dignité et la destination divine de +l'esprit humain. + +Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en +apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le +résumer dans les propositions suivantes: + +1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce +qui aura pour effet: + +La suppression du gaspillage; + +La transformation de la production superflue en production utile; + +La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces +disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle; + +Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les +particuliers; + +La responsabilité entre les mains des hommes moralement et +intellectuellement doués. + +2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue +impossible. + +3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont +abattues; la division en membres supportant les charges et en membres +imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui +caractérise la vie et par une osmose organique. + +4° Ainsi s'accroissent: + +La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement; + +Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes +les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus +haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et +économiques. + + + + +II + +LE CHEMIN DE LA MORALE + + +C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement +progressif qui a été tant vantée pendant un siècle. + +Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et +lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est +relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de +qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette +notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse +vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus +radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés +par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde +insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de +l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du +monde phénoménal. + +Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous +abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes +placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la +pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement +deviennent des choses réelles. + +La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière +est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de +l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans +cette région, c'est son âme. + +Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu, +avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de +multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se +demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est +vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit, +si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige +pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de +connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la +pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et +dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se +poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide +de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont +jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de +l'âme. + +Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales: +devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect, +et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de +l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle +nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la +volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige +une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé +par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher +l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le +phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est +par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et +se révèle comme étant d'origine supérieure. + +Troubler la vie réelle par la considération transcendante de +l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de +préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible. + +En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel, +nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme +comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien +qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement +ni fin. + +Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne +doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il +doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au +développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour +autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en +présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans +devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que +venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance, +semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les +marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal +affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin +d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la +région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer +éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des +désirs humains. + +Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus, +avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela +s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de +sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine +transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien +qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action +d'ensemble, de direction et d'orientation. + +C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit +obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de +forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux +constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres +physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule +tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un +bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la +mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est +mauvais. + +Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien +élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et +politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception +commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une +transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste +échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et +destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans +ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en +opposition avec ses intérêts? + +Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir +spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable +quantité d'intérêts transcendantalisés? + +Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec +elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique +et plus claire que le monde trouble des réalités. + +Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater, +étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci: +l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la +terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de +l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable. + +Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et +de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité, +aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une +conception générale et fondamentale du monde et de la vie. + +Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception +esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est +estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout +défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable, +lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage; +la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme +une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la +lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait +preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence, +énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou +nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les +systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune +valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans +la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent +des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique +peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son +ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un +personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place +dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une +oeuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique +porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le +sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive +sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est +dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou +contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes, +il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du +spectateur dont le coeur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie +française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux; +il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien +Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la +sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et +anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le +courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre. + +On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la +valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié +et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge +allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la +Bible. + +Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle +dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre +intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de +l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par +détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles +elles doivent être subordonnées. + +La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une +nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus +profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine +de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et +de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure. + +L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des +lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des +systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux +serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement +punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve +du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour +donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il +est toléré dans certaines limites. + +Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté +et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus +manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la +félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de +pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la +convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont +tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de +tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la +promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités +reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au +succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les +dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent +l'estampille de la consécration publique. + +Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque, +telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience, +telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a +cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux +se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de +valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'oeil fatal qui voit à travers +les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement +sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage, +sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la +partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire, +tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de +choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son +milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et +de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs +nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une +certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de +la vision poétique. + +On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux +qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche +à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses +humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs +semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut +procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée +que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le +don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de +natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être +géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes +reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée +rigoureusement monarchique. + +La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des +autres, ni à l'exagération de sa propre valeur. + +Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la +création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée +de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les +degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers +soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature. + +Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à +toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne +s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et +méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose +est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui +appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui +doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et +quelles sont celles qui penchent vers la mort? + +Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les +choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation +inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons +et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après +la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de +l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et +ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et +de phases de cette opposition. + +Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé +cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur +centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la +transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre +de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur +équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant +s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il +recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et +en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa +responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par +les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses +et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la +jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la +possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la +domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par +l'insatisfaction, le doute et la mort. + +Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par +la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force +consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de +cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de +dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une +doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure. +Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une +abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à +faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la +porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence. +Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi +qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se +heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations +variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant +sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à +l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses +terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique +d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des +solutions palliatives singulières et bâtardes. + +Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de +l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_ +du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves, +l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé +par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique. +Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un +au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement +posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but +qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous +voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité. + +C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les +plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles +deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires; +qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles +suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à +l'action prudente et avisée. + +Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais +plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la +contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne +connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en +posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient +par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission +entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le +processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa +propre essence. + +J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le +plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles +radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est +intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des +considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre +trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir +égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition +et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par +rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble +de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans +une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses +créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide, +dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans +l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire +et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété +intéressée. + +Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son +expression n'échappe à l'oeil sensible. Ces caractères forment la mesure +extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme. +Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la +transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à +l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au +_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec +l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à +la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle +soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps +que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du +développement humain. + +À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là +n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur +fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la +pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir +enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par +l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la +disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de +systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que +chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro +de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque, +après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant +qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de +zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette +échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à +en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera +pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie +humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs. + +L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son +école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations +innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de +pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous +doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est +encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des +enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse +pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience +collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à +leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience +psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que +dans des formations collectives telles que la langue, les moeurs, la +tradition, le mythe, plus tard dans des oeuvres d'art collectives, dans +la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication +d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance +religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de +l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et +d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant +au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à +l'égard des autres comme des êtres amoraux. + +Une des oeuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté +dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation, +qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons +déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances +intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions +réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de +population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit +intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je +tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore +éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces +opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses +manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de +gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à +lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de +l'humanité. + +Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et +d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur +application à la science, à la technique, à l'économie ou à la +politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des +civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et +le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces +méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui +les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus +l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme +efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et +revendique la direction. + +Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la +technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces +intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on +appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une +condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation +que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les +insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la +désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou +faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la +supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent +la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal +d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne +peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une oeuvre d'art +médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible: +tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine +faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent +créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés +humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines +supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et +de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où +l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de +discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la +puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de +noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de +confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris +tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme, +l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité, +toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces +qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des +leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces +diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable, +d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres; +que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce +qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des +moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître +les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le +premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de +voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme +qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu +ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être +efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux +préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et +d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement, +au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous +contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce +qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui +reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus +urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne +cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas +se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux +souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits, +possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père +possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays +civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités +donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute +revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède, +en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus +ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir. + +Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la +morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de +disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts +réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de +consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la +vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et +son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en +poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela, +disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé +devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se +produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la +volonté créatrice et l'institution créée. + +Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons, +dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous +allons considérer les variations de la conscience qui doivent +accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide +coup d'oeil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et +morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son +appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites, +et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le +tableau de l'avenir. + +C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière +destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du +superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme +familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie +extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le +rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de +la responsabilité à des puissances spirituelles et morales. + +Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin +invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler +le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience +d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à +serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure, +si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune +préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première +chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient +ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide +devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps +que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour, +s'imposent à la connaissance. + +Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent +l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons +alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de +disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports +avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de +passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et +les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience +sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons +une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des +institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la +possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de +la nature humaine par la violence ou par des discours. + +Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré, +mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette +maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une +brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des +martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la +connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche, +il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux +derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la +conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient +le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont +devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des +adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi +autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et +des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à +l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire +surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues, +les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de +nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations +seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a +acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force +de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans +le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple +armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de +sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un +essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une +nouvelle variation. + +Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds +du coeur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il +n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations +et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les +convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons +cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité +à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous +attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées, +une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir, +soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les +deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne. + +Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue +l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue +que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la +mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus, +nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et +instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du +mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et +nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes +autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance. + +Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du +monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la +suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire +le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté. + +Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment +moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la +cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà +quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement +à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à +une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu +d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au +but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu +de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent, +résultant d'une situation de famille assurée. + +À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique, +correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La +sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en +opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et +l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance +insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la +troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif +et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se +trouve en opposition avec toutes les quatre exigences. + +Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de +la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions +comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se +rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne +peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une +analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui +sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine. + +Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux +avoir et paraître. + +Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère, +calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à +redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que +la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne +signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient +épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort. + +Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à +assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers +biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute. + +S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la +maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que +l'insuffisance de nos moeurs est telle que les malades et les vieillards +sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait +plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous +percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur, +source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle, +legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang +vulgaire. + +Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce +qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect, +dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien. + +Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer +par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout +cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de +l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement +répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus +comme problématique, mais comme évident. + +Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de +domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie +force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et +sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique +de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela +seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner +devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la +force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si +elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte +dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force +créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens +unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de +pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux +apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut +être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir, +a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui +à l'institution de l'esclavage? + +Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que +cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus +obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur +qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et +de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos +jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des +enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur, +expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les +souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie +sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui +existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin +nous montrer comment l'ascension et le développement des classes +inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus +terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine. + +À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène +mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du +dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une +certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi +unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole +ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la +sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation +consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de +nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du +doute et du rapetissement. + +Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée +comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit +dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de +réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur +présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de +couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer, +de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une +étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme +supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu +meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction, +lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la +protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être +autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier +ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne +mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec +condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le +monde. + +Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état +moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit +attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui +est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité +a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure, +fournit un critère de jugement. + +La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie +qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour +couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger; +qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de +délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit +évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des +hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses +semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une +irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante. +Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à +provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui +détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la +puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme, +jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre +condamnation et révèle sa satanique nature. + +Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste +l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance, +c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre. + +Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens, +qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut +impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres +choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces +choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne +les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que +lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le +sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on +s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration, +avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une +propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans +lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses +choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt +appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au +promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux +appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'oeuvre d'art dure, en tant +que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a +créée. + +Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la +satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains +cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et +formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à +s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes +veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse +la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une +enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue. +L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à +une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper +son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son +oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de +s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête +aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher +la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de +l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément +méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne +voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en +feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de +l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme +conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus, +en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus +et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la +plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension +lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés, +le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre. + +Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création +responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance, +celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance +de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule +chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs +et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par +l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La +réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression. + +L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et +sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique. + +Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus +grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des +hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les +membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes +dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au +premier coup d'oeil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces +hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à +l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne +manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront +punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité +plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres +au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons +naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion +sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront +arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des +modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par +la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque, +ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à +la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La +propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter; +mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son +existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause, +en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa +corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses +effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune +protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont +loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force +créatrice de la fantaisie. + +Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle +de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde, +sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur +zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas +plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend +compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie +par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des +puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et +inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la +volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la +marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une +issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible. + +Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle +changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion? + +À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous +avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes +et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices +humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance +sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les +passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme; +chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou +réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur, +lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une +âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des +moeurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de +notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a +cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant +les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle +conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des +forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui +sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils +naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont +pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une +collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des +moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé +par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La +conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le +mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et +l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et +la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé +de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui, +étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque +âme, en la modelant et en l'incitant à créer. + +Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les +acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie, +ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu, +la lutte pour le néant. + +En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous +verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité +reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de +l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce +qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que +plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués, +parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que +personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne +le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où +nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec +modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas +contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra. + +Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre +avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse +de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités +un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre +d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques, +magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les +rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement +exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à +satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et +caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés +à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à +réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur +fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces +objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne +pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer +d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles. +Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à +l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et +les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les +brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour +recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer +quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou +qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le +but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette +fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent +et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et +quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout, +l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait +«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on +voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre +chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les +autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans +la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la +richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas +durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement, +il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et +digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de +la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité +et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de +consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On +ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art +pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et +l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la +camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos +petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils +pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement. + +Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une +observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas +moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes. + +J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la +mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques +de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du +travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui +assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la +nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que +la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le +bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par +l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les +commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des +voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des +réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces +indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison +d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée +du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le +fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute +la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé. + +Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une +intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité +professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère +de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est +devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige +l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme +dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de +cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est +le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la +femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes +remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des +villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent, +font construire. + +L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis +quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à +enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est +qu'il manque à celle-ci le coup d'oeil capable d'apercevoir dans ce qui +est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité, +d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour +vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est +incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance +avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul +trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du +commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux +femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans +un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter +les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce +que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les +hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux +de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les +collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la +femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de +débats, amies des artistes et protectrices de leurs oeuvres, l'art et la +critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence +et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile +de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons, +et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les +deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche, +ont conçu une hostilité à l'égard des femmes. + +C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée +sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors +inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction, +ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations +utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans +des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus +dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela +sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à +notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin. + +Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement. +Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler +dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que +d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté +maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme +savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand +développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins +réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens +devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de +disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection +qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet +ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société +nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de +toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous +les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et +risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de +vie. On passait le temps en conversations d'où le coeur était absent. On +n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de +bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions +d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives, +animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux, +des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des +interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour, +des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de +justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées +par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec +le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses +devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants. + +Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même +glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du +peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les +contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne +connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes +supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour +la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie +mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise, +l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont +devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois +n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives, +vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves, +leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À +la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un +passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous +sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers. +Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et +des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les +femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que +d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de +pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués; +on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici +à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et +des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements +et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible +solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir +du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète +pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de +la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit +reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout +aussi inutile et sans valeur. + +Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire +privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous +nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion +d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie +économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et +d'humanité. + +Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire +complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous +devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables, +à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par +leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent +chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font +livrer par des voitures. + +Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme, +l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la +femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis +restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par +l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes. +C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus +responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat +la femme d'aujourd'hui. + +Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son +foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a +fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a +mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie, +le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas +le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme +oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de +bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui +sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer +l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à +réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie +des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos +arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme. + +Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches +désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un +mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir +de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination +extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et +au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne +s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries +et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute +idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui +s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les +vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle +qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage +que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable +du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la +vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la +femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel +au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les +formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les +obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de +construction rationnel, certaines entraves. + +Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent +le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial. + +Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui +consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion +d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui +n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement +jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion +congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des +descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité +posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme +une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des +clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie +et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un +nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci +affectueux d'assurer le bonheur de la postérité. + +Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font, +pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un +peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement +dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son +mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son +appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe +siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf +pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps +serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le +sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher +et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous +croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse; +mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent +jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a +subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes +sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse +dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques: +telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et +politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce +une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse +gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection +intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend +contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de +dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se +rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à +entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met +à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein +de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat +spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux +bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé. +Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement +silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un +regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les +péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée. + +C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple. +Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la +communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de +réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la +communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en +une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble +responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui +voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires +l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à +la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la +caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées +dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où +l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division +en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut +voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du +prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que +c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance +incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple; +et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des +destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des +castes. + +L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de +basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à +rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple, +tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil +familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un +nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait +d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la +certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis +et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les +autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte +qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre +part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte +impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté +de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira +dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au +contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il +n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais +avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et +affirmera sa volonté de la dominer éternellement. + +L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune +façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement +justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à +chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui +doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la +place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les +domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des +pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par +l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété +du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple, +promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son +propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien +de ses élus. + +Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger +ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité +coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les +mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de +se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous +avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir +l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des +qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent. + +Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que +les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression +et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et +de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation +impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et +morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus +exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs +intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de +nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque +fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes +où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et +l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc +l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales +et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie +économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un +instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et +modestes être condamnées à la misère et à la mort. + +Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces +rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une +solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et +dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes +de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de +repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et +disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux +chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en +dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se +rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire +vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient +mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur +nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel +elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils +se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou +l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde, +pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il +a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans +un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à +un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement +les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur +coeur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous +des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la +puissance. + +Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est +un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer +l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera +de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune +responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas +confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera +impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses +subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et +supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître +et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms +clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités, +les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent, +rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera +davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les +égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant +et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les +endroits où l'on profane et déforme l'art. + +Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un +peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un +pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et +inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont +devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est +pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la +tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite +conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et +morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce +maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors +est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine +et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre +catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques, +intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations, +talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde +d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de +tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité +retrouveront les droits qui leur sont dus. + +Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus +sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour +l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités, +égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que +le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices, +s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était +poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens +matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la +disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles +d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures? + +S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi +les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et +se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait +dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des +conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est +seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle +moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux +autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons +besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante. + +On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit +affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte +chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de +sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société +regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation +dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à +l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à +l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas +irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre; +et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut +entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme. +La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a +aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même +temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et +elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens +métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui +savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la +société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de +guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère +grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde +angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au +lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude +qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux +questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux +formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté +future. + +Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours +déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à +l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait +plus de création inférieure. + +Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer; +toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon +du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à +elle-même, elle sert à une fin. + +C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui +communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et +substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par +nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un +éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas +d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à +l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation +appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de +l'ornementation mécanique. + +Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain +utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque +à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où +on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention +quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et +par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître +et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la +contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les +plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à +animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur, +qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers; +jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et +l'oeuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont +sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de +l'oeuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus +simples. + +La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le +libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui +toute création supérieure, réussisse à animer également les créations +moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui +ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La +nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines, +elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi +l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut +que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut +que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions +dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles +seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces +d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de +l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni +la faim, ni la luxure: c'est l'amour. + +Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en oeuvre +les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera +la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer +le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension +de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer +de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen +automatique de sélection? + +Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin. +Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques, +l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la +domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est +plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La +vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à +côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de +l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à +la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et +désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de +la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être +des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de +caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en +suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut; +quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on +arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du +jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte +de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la +personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible +qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le +monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais +comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se +donnent libre jeu. Jamais son oeil n'apercevra plus le pur éclat, jamais +son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son coeur ne ressentira +la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige +l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de +cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait +s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel. + +Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui +citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du +vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il +pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris +l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut +exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et +alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté +furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit +l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est +pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du +pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son +coeur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut +impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète +entre l'idée et l'homme. + +La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la +domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la +domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais +le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir +responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un +dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on +s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est +un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de +tous à l'oeuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en +esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre, +mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et +l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise +génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie. +Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé; +n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et +sert volontiers des hommes libres. + +La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa +propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime +encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la +gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque, +par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres +joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la +conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de +la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des +sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de +notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique +devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de +dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée +et absoute. + +Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles +humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs; +grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les +forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas +manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la +persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais +aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient +influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient +le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche +de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun +n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour +véritable et désintéressé. + +Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons +vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et +des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit +étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique, +car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient +conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque. +Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand +nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours +que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la +possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur +devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et +tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la +confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une +réprobation éternelle pour les autres. + +La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre +époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons +d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui +témoignent en faveur d'une évolution morale du monde. + +La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et +tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les +sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres +insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus +considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus +retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait +indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des +hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine +et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être +de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix +soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats +seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie, +avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne; +le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de +brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des +joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations +se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les +cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les +régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la +collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il +n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus +s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore +des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des +négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries +éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses +lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des +coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers +commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce +qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps +reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis +auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des +objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau +gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des +oeuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés +que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant +consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de +paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une +culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont +elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les +objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon +sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin +générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite +un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la +vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement +de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste +toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer +l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à +assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la +terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute +intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là +des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains; +mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle. + +La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de +la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui +qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des +intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires +d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la +cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à +la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison +profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace +la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri +et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu +aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses +droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre +ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La +méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour +plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se +peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités +humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à +l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en +effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux +mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du +vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de +séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la +convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa +dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis +l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les +qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle +mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est +en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance +étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de +l'homme et reconnaît en lui son frère. + +Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale +s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie +extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie, +pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à +s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple +fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute +réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du +_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune +considération politique n'était plus capable de diriger les forces du +peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle, +était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à +l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été +remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue, +la force fatale des intérêts. + +Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la +réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la +division en membres éternellement passifs et membres éternellement +actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant, +souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette +transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience +morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et +arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas +de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci, +d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice +ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir +l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes +nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison +matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie +plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous +la protection de Dieu. + +C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le +plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas +défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les +limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun +cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La +vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des +jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des +membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la +volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant +elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la +divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de +tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut +que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous +élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à +la vie de l'âme. + +Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte +assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la +nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et +insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des +questions du jour! + +Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits, +que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et +les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle, +susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en +marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont +destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas. +S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal +d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes; +c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des +milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les +forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la +recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son +chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une +politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le +plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire, +le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre +les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits +égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou +qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités +et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront +satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus +fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais +renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les +conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par +l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de +livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la +majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques +et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale. + +Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui +possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de +l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant +dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les +pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les +époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou +ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et, +cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et, +cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute +l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire +d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et +pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant, +il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé +de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par +paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de +refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache +que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades, +penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se +retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même +ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre +que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation +universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la +revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans +laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La +nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les +vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et +isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent +toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de +convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du +monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de +considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les +hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée, +comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc +de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une +fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à +toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface, +des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres, +des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes +les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes +les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à +une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la +majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la +nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la +puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le +pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et +indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir +reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose +sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de +civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et +l'accord des volontés. + +Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant +simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse +de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité: +c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la +puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est +ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de +l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même +les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très +faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix +hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il +aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule +collectivité nationale, on verra se déclancher la série de +transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront, +en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous +assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences +nouvelles et rigoureuses. + +D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici +et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point +de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles, +l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité +de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé +ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation +absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute +obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous +pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au +caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des +intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que +l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois +anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée +humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de +l'esprit au sort mécanique de l'équilibre? + +Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale +sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée +déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe +s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne, +pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé +de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un +repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce +que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de +se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des +annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique, +la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La +divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église +mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se +transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance +terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue +incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un +peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à +l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes +et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif +et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable +des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne +sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et +renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les +prophètes. + +La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la +conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des +consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un +accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme +religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de +compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la +transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force +nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce +qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa +toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous +la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au +fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même +qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans +certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni +voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour +toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était +nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs. + +L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une +fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est +à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut +peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le +travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital, +échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes, +conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement +du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La +plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire +la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités +opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel +n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la +pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande +erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier +pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui +consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au +poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs +au peintre ou le canonnier au général en chef. + +Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse +à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des +impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions +critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde +lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas +empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des +questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et +compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et +restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer +ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie +intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des +vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes +l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un +météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte +de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un +hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que +nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle +n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer +par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et +l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus +intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de +ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes +de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé +pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère +d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en +général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument +tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je +renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y +soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique +peut légitimer le droit et les moeurs, mais jamais les valeurs et la +morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne +peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est +impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de +formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que +si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et +inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le +chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui +de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi, +en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements +utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant +un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la +nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous +devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui +ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de +l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres +détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés +d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe +à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en +avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins +d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les +préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et +annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme, +la communion avec Dieu. + +Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et, +cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question, +même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus +mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse +apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas +d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent +facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les +valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique, +tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même +la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que +dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du +bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à +dépasser. École du coeur et de la volonté, palestre de notre corps +périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la +source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter +d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir, +se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que +nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour. + +Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double +chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu: +c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs +noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se +chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus +s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de +remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette +connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se +trouve épuisée. + +On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent +presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup +de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que +l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une +contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse, +l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle +que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce +qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect +mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous +rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et +facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force +perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera +tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un +temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et +exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes; +aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de +parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous +est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal +de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le +courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons +dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes +bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos +résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous +sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans +cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition +méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles +jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et +désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux +et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la +clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des +hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné +et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure, +les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la +maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le +travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment +plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont +jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser. + +Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de +sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude +du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses +représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est +sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil +débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et +justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos +amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements +relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins +hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui +n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout +peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque +démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à +quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares +hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur +être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces +hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent, +quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans +toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité +absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où +le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur +coeur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses +de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements +puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela +un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités +en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques +plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les +plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur +la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la +liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la +froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car +lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la +considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la +concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie, +l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà +le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le +cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de +la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à +craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et +également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le +désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui +croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux, +destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que +l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de +l'amour s'élèvera à la transcendance véritable. + +La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier +prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports +entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois +mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans +l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais +nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment +qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais +aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée, +consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité, +le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au +commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en +reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur +de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la +lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer +à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis. + +Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est +question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles +de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des +besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser. +Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable, +solidarité et transcendance. + +Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'oeil rétrospectif sur +notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les +quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples +européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son +apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous +éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du +genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de +milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles +que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que +nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre +nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des +couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils +pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre +époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez +les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque, +la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans +les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité, +de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de +rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la +population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire +Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme +un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de +nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une +soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond. + +Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir, +d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles +et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions, +c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du +monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le +ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a +beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en +trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui +seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus +profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds +de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où +germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est +une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne +dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le +détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle +justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus, +jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités +inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités, +que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme. +L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans; +leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce +règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement +après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant +qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance, +peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses +broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est +impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des +choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée +fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un +symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera +de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience +économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que +comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du +possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le +travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance. + +Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui +suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu +et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions +particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa +responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront +pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté +inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se +manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations +inspirées par l'une et par l'autre, dans les oeuvres de transcendance, du +coeur, de l'art et de la pensée. + +Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique +et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant +la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi +de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau +supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de +l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme +plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe +quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation +aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser +la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là +une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la +fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de +la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début +de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique +et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour. + +Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise +encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut +rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les +transformer conformément à une nouvelle morale et à des moeurs nouvelles, +on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et +vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre +exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin +politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a +son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la +responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche, +non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu. + + + + +III + +LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ + + +Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui +est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de +toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et +ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de +moi-même. + +J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du +deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de +villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, +sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la +lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de +puissance et de bonheur. + +Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois +dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la +ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et +l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières +sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit +de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; +après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est +que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le +_si_. + +Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de +penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire. + +Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai +dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans +l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans +l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la +fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de +Koepenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre +bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an +avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré +l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non +parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi +transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous +les coups. + +Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche +et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les +vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, +l'oeil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à +l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à +coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion +russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur +des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne +tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension +extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la +lutte. + +Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais +cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le +prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, +d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme. + +Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on +s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second +couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est +de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine +mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au +ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les +effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs +trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette +époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, +ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des +experts ont rendu justice. + +Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable +et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas +plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre +histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient +ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais +transcendant. + +Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de +régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple +n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les +destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les +nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la +terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les +faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque +encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité. + +Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je +redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un +commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et +tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, +Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie +nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie +nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est +annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que +tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres +vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela +importe-t-il? + +Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous +mourrons comme une génération de transition, comme une génération +sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson. + +Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives +d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre +royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du +jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à +la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de +réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées +sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec +ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les +joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle +du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche +portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, +un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le +contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper +les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la +hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères. + +Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les +bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque +inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un +peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et +accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, +disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de +l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les +côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, +alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en +une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la +paix, mais pour condamner des oeuvres et des valeurs qui semblaient +éternelles? + +Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de +continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir +m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce +que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration +absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas +conduire à l'injustice. + +Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu +qu'être effleurées précédemment. + +1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, +dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne +serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en +l'opposant à elle-même. + +Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas +uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit +du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays +occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays +orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement +de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis +sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des +intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours +défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à +présent qu'un parti. + +Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en +opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme +d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son +véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de +l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il +s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de +deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance +ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et +chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura +souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire +des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités +documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés +et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un +procédé fondamental. + +Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé +ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi +des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par +une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou +inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des +méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des +moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que +des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits +incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se +remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses +décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car +son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver +une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas +fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la +pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait +que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour +la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de +présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions +indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de +la création artistique que de l'érudition. + +Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher +à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la +forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces +méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de +grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères +oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais +l'atteindre. + +Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une +tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de +conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines; +elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour +l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif. + +À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception +politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion +optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble +rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en +attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux. +Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont +détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée, +dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en +connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française +par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une +illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend +l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le +tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est +seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la +nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui +apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui +semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même +espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule +et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples. +Et, enfin, le coup d'oeil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il +se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au +spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement +antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard +et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses. +L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir, +et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux +changements. + +Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et, +comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un +peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions +le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de +l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter +l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et +lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à +lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui +manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination +pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme +spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui +existe. + +Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée: +la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à +son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi +la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les +idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils +sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié +et ossifié. + +2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de +l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil +métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence +effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique; +tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation +organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le +plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas +autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la +liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale, +morale, esthétique et religieuse.» + +Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées, +justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition, +l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux, +car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle +les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté +transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la +notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des +partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est +qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance +héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion, +et même, à l'occasion, de peuple à peuple. + +Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien +d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se +laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement +qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte +s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa +justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité. + +Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion +allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa +casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans +leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques +de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement +fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni +d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des +règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs +et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs, +comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit +dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans +lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très +douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui +sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations +cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la +chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence +politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur +du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout +désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite +expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se +montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et +la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la +carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté +allemande. + +Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le +savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur +l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle +possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel? + +Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu; +mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une +contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et +elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on +peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but +découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la +conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des +désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde +conviction qui réside dans le coeur des hommes. + +Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la +conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne +beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le +juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui +est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé +à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses +lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée. +Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue +de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il +devient le problème du développement et des faits les plus élevés de +notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être +renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux +privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des +preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une +conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant +reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse, +formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a +de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance, +en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et +se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent +les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts +que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement. + +De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui +s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception +conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme, +considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue. +C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette +conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour +justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le +cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du +christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts. + +En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage +cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de +la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale, +d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur +l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches +pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer +plus profondément la nature des choses et des institutions existantes, +une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la +puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration +transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième +question préalable. + +3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa +puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question +apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des +intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue +purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la +Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une +grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours +appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le +morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des +cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus +vivement sollicités par les grandes Puissances que les États +impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il +suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les +conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant +quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes +d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États +strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité +fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et +c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces +combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport +avec ses conditions géographiques et physiques. + +On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle +il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture +tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres, +être importée et implantée partout. La civilisation possède une force +d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du +genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car +elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de +manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de +toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à +l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins +nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la +disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la +maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà +de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture +morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction +politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à +aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à +trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait +presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase +l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce +phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé +l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de +renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier +elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit +planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de +pierres. + +L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature +a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre +esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la +multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car +la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première +ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits +collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de +constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus +jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des +hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur +vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte +pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira +ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de +ce vouloir-vivre et du droit à la vie. + +Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative +dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution +séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible +de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit +d'aspirer à l'accroissement de leur puissance. + +Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de +puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances +du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces +tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie +politique. + +Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un +millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de +population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors +l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui +se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme +chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près +rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres, +qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique, +mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant, +entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De +leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu +est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni +volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de +droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien, +un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un +prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur +importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques +qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que, +malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on +prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une +marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout +simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif. + +Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus +grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils +ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine +germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les +peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta +dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le +genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les +nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de +nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions +de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans +l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet +d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais +erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs +responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre +époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la +manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de +l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde +et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que +d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort +de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient +pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le +mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde +occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait +fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie +a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop +mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident, +pour la première fois depuis la grande migration des peuples. + +Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la +protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à +travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un +phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un +incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises +affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande +ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi +d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut +pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette +manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose +toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question +signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi +dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales +en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans +les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un +nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France. + +Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous +n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon +indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne +s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des +congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une +preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité +politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue +une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en +soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez +nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le +nationalisme. + +La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique, +était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le +genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et +les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les +différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles +actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne +connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les +lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare +des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par +mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de +ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la +souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à +représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles, +telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de +déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à +telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas +à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se +tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle +de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens +raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec +l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des +villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre +jusqu'à la religion. + +Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur +les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et +achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de +basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une +tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est +incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison; +tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu +voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que +la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme +celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de +concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment +national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité +des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon +intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à +posséder un sentiment national pur et complet. + +Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de +l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux +autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de +rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute +entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits +contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois +n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans +beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités +inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons +difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers +siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois +dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète; +seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient +être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et +l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait. + +Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du +nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en +os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées +mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation +française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs +peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement +compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches +sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la +révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une +génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le +nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que +le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine +contre les conquérants de Paris. + +Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les +porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de +l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au +moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité +nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que +dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, +non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la +suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête. + +C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes +divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire +ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et +c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, +événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du +règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à +présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par +l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la +désagrégation de l'autre. + +Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée +nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du +processus d'interversion des couches sociales. + +L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin +croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités +immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à +population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. +On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige +des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales +et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat +suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres +ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande +partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord +avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les +pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. +Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail +salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre +consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit +manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce +produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, +les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du +monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le +dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail +commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché +mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour +l'exportation. + +Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas +seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance +irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit +un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail +indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant +des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du +dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se +sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de +produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine +étrangère. + +Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette +concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur +gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui +se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs +ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont +fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et +accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que +l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de +recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts +des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays. + +Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces +derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence +acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit +généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent +qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces +pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances +nouvelles. + +Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il +veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: +et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en +lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière +d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes +de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies +naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La +concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec +les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a +abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique. + +Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de +provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de +l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son +créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, +car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État +colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession +d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, +la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer +l'Empire. + +Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie +nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme +économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur +le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de +la politique extérieure des États vers des buts économiques; +l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir +de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre +angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice +idéal de l'universalité se suffisant à elle-même. + +Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que +chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant +que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et +de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves +soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands +effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y +a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est +fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays +économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il +dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme +bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas +produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la +rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant +mieux pour l'acheteur triomphant. + +L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais +ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la +vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé +et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des +armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la +concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et +c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre +leur apogée. + +Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à +l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que +ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous +l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des +notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour +l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes +peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence +d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de +puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive. + +Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut, +examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester +l'organisation sociale que nous avons esquissée. + +Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de +considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que +renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences +réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce +que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il +dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les +anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande +partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays. +La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est +l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe +aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se +multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation +d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de +nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des +besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense. + +C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire, +ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à +accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des +puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le +manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif +de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure. +La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire. + +L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple; +il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du +peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune +la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de +sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des +membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la +confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action +propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne +ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent +les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent, +ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe +d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes. + +L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à +la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile +d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une +organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une +assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une +association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont +des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas +particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des +conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long. +Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées, +exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne +peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif +de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces +qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte +mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même +essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition +radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure +de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui +s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui, +s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés, +finissent par s'épuiser et s'user réciproquement. + +C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État +populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de +savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez +tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie. +Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un +et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la +réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment, +et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée, +mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement +comprise, ne fait que se rabaisser lui-même. + +Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois +ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de +l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité +nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer +qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement +mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des +constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux +qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la +liberté. + +Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination +du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin +pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme +populaire, soutenue par la force même de la nation et par la +connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, +à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a +fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et +nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté +consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque +chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable +et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est +l'atmosphère spirituelle. + +Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet +être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit +débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, +nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des +événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons +le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions +héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par +cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les +privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions +et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces +choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; +elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits +qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent +inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre +atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air +même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et +échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait +rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles. + +Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne +retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la +patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres +pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à +l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; +nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous +sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser +à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous +pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre +dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne +savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à +laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes +enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, +perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États +lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle. + +En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, +nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée +de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et +leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont +capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs +institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent +tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à +la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les +contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la +volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques +présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères +communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention +et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les +anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous +caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui +présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas +être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et +étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, +compétence et confiance. + +Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et +l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis +partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je +suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un +homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, +tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non +hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La +profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits +pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire. + +Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties +européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions +de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment +toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues +en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de +la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a +toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui +étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de +communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de +richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts +communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. +Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté +des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: +tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la +descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, +alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès +l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne. + +Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir +du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus +difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les +effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de +monarchies. + +En jetant un coup d'oeil en arrière, le dynaste constate que chacune des +générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison +certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons +d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été +renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues +à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent +ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou +bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et +comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie +la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce +mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme, +entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut +influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les +documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter +l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur +paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes +précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il +n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans +les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de +la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la +possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de +leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des +formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck +quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les +décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier +et de son fils. + +En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère +que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant +qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une +charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que +ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une +charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette +manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit +constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on +appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi +dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant +donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui +existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant +une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il +puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation. + +Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la +meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la +conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille +sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers, +l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle +revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur +l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont +confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois +qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une +nature saine et possède une expérience et une largeur de vue +suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se +seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront +d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés. +Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la +jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne. + +On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une +monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre +et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner +l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est +particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et +indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême +repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de +faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un +monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre +de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer +totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou +capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se +sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir +limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité, +lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation +à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la +collectivité. + +Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas +toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité +nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de +l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur +l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de +ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au +passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit +est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa +maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le +rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions +assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique +des traits indéchiffrables et problématiques. + +Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car +il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les +attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle +est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour +moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la +fois efficace et utile. + +Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature +et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se +rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire. +Nous allons donc les examiner d'un peu plus près. + +Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille +dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de +relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de +les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie +représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour +elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective: +chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un +spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en +rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les +grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une +société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la +dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon +et ont les mêmes habitudes qu'elle. + +Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense +particulière contre les tendances destructives de la population et ne +peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne +résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce +qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la +démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et +son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette +classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de +l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les +autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses +intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté +d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle +est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais +disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux +profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et +l'extension. + +En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le +libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation +de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et +militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les +tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs +la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des +éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons +poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire. + +Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas +nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent +uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet, +le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite +autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être +aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées +et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de +personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel +le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon +nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent +appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et +constante, la préférence accordée aux régiments en question assez +prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les +régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes +d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En +troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les +postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En +quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique +intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les +plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie. + +Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que +même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de +province, dans les établissements d'instruction, dans les +administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une +situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui +n'aura plus une grande importance pour la collectivité. + +Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui +sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore +que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle +ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que +le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun +peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le +plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux +par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une +influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de +supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins +menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous, +découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais +auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes +qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de +l'adaptation, de l'imitation féodale. + +Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions, +leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de +penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la +machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile, +pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les +idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations +féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et +obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres +deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins +nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à +eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et +de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates +savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de +naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux +classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà +avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur +auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence +et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se +réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une +lutte sans issue. + +Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne +connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et +l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se +sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la +qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui, +faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui +reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par +l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des +situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et +comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive +ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé +le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de +l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le +sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles +témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux +noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses +existant. + +C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles +que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue, +souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste +profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se +demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation +princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui +fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui +jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance +radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais +reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des +preuves. + +Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un +État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une +partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours +une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des +raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme +le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut +s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre +ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à +l'édification de l'État populaire. + +La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il +ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association +armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des +quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des +devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à +faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore +moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier +élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par +l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment +hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale +bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par +tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce +qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec +lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve +transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce +de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse +commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots. + +L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et +jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun, +moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous +les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là +puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au +regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action +indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas +de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple +responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi +même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont +l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du +monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et +tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans +l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce +jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une +véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle. + +Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État +populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce +serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de +vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la +persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective +pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se +servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage +de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il +exploite. + +Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse +qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes, +tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière +des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons +dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce +que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la +multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre +les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce +que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence +d'un conflit de sentiments. + +S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes +absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse +d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que +nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le +commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions +facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on +ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances +salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour +exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend +incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et, +cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure, +de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales, +qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des +châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus +heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites +naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir +honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par +la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne +peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais +le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes. + +Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne, +surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales +régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous +racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure, +d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres +pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et +subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et +l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a +subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges +et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui +a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'oeuvre des paysans +aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette +période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les oeuvres et +les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des +représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De +temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui +disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et, +cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie, +était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un +fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers, +alors que les anonymes se chiffraient par millions. + +Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée +dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la +manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes. +On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui +sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à +l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait +faire partie du monde de Goethe, Kant et Beethoven, que nous commençons +aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de +choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être +héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient +expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par +des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant, +les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie +et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont +pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il +suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les noms et les +visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri +de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des +milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent +des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance +extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces +millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer +avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte +plus de responsabilités qu'une fin. + +Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut +aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré. +Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet +de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au +travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites, +mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du +primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au +milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le +plus intense. + +Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec +une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, +la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant +arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en +rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans +en assumer les devoirs. + +De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement +submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et +maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la +domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en +partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à +la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, +grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires +politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, +s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné +leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence +n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble +et le type moyen des autres classes du peuple. + +Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste +au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs +volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs +étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par +leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus +gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais +l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur +équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le +cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez +le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une +flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses +et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle +sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du +peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la +Frise, apparaît lourd, large, ramassé. + +De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre +le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément +compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet +qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il +répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il +exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il +lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef +instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, +instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce +chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a +déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et +punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux +attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà, +comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron +bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des +protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui +leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou +présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce +qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, +en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant +ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et +ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; +celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur +place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les +affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des +siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la +langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux +actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes +et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et +définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme +intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, +le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, +l'entêtement, le mécontentement et la révolte. + +Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des +millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie +libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. +Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits +enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant +dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des +peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se +prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme +collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des +idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui +lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance +inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon +compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter +l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est +exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la +conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins +d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se +trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine. + +C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes +organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première +d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée. + +Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas +germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes +descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste +des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute +organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous +enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau +que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède +du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même +avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La +description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave +ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse +féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son +obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité +librement consentie. + +Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de +l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion +mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des +masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup +contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant +populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs +refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir +que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de +dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et +l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une +fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur +morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant +uniquement au point de vue de l'avenir national. + +Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment +de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il +n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin +dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à +la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de +l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut +dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour +obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, +l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses +qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des +explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le +manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, +dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la +responsabilité. + +Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières +politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de +l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent +singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la +mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes. + +Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de +dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non +la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des +hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités +dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin +d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des +personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes +et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, +l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, +par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, +représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On +doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les +ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le +sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus +indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à +contre-coeur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de +ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est +acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment +d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est +pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une +revendication du droit à la liberté, mais comme un acte +d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords. + +La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre +sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la +révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à +son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être +par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle +ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en +discussions de brasserie. + +Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux +supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les +possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre +les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être +franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le +cas chez les peuples méridionaux. + +Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont +que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique +qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: +telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès +l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en +effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la +suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe +quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce +qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour +de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à +l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de +l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et +infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de +la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule +forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de +l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, +de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du +culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises +par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations +extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont +d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand +s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main +pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur +forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant +tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et +qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide. + +Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés +pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les +créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris +spirituellement. + +Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une +lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une +certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus +haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et +nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, +grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour +toute apparence, à un informe laisser-aller. + +Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien +résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de +dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la +subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce +qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent +déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme +contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à +l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres +hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, +aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons +su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, +ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient +moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des +maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions +présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant +l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui +caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi +en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est +l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences +mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est +une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, +c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux +préjugés et ignorant le mépris. + +Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle +gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En +elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et +la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance +involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans +l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et +la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge +la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des +générations élevées dans la servitude. + +Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui, +sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste +qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et +celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation +dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne +que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de +ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et +se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage +a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le +rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un +est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer +ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des +Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur +compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de +journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert +à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas +dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent +surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans +la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des +plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses: +c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que +par l'abaissement de tous. + +Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la +qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des +dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique +idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une +démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces +spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le +plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au +pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes. + +Si l'on jette un coup d'oeil sur l'ensemble des grandes et belles +qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures, +--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au +travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme, +profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de +la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de +pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent +insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se +vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous +plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de +touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette +considération, car les quelques défauts que présente notre caractère +sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant +longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est +l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le +désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous +affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie +et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de +toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non +par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À +l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni +puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité +que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition +fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines +suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la +croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans, +si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès +maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une +nation politique, un État populaire. + +Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de +notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa +fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il +s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants +politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux +professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la +responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son oeuvre. +L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait +jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est +qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment +dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer. + +Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les +années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer +cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions +spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple, +notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages +symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions +besoin d'être stimulés par une haine commune. + +Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons +vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants, +dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste. +Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce +dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au +Reichstag allemand: du parti national-libéral. + +Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout +empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a +conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande +bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les +vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec +les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de +préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent +les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action +décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les quelques +dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en +avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme. + +Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive. +Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant +d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la +propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent +pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit +de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre +tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et, +d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une +perte de temps. La marche de l'administration et des affaires +extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon +parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les +critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les +rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches +journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le +dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces +choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de +toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du +pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela; +peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper +d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si... +suivent des jugements durs sur des personnes responsables et +irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut, +on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les +personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système. + +Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans +la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une +dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est +une sorte de vénalité désintéressée. + +Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait +pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires. +Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à +combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien +ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le +régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du +gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations: +avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est +s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions +moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains +efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif. + +Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à +solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques +droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à +recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre +maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une +pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les +villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux +riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel +autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, +ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, +alors qu'ils ne font que s'infiltrer. + +La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en +assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre +compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie +montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en +échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la +manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire +de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de +scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se +sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est +pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une +méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles. + +On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins +grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la +pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. +C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul +pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit +l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en +détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme +dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une +conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les +intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme +seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et +religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts +politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie +liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et +familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de +la bourgeoisie. + +Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. +Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, +absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait +considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand +qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter +la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre +diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle +que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les +fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre +constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant +nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets +plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une +analyse et d'une discussion spéciales. + +En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment +collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment +aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe +siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de +la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. +Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple +armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement +l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du +pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont +opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: +celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé +du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui +cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez +les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, +beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, +moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception +future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté +victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons +l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et +confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances +constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la +langue, les moeurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression +pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à +jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive +de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir +d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus +puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa +responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la +nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous +sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes +incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une +association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, +de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès +que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res +publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes +ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de +lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, +de sa famille et de son nom. + +En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la +guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que +la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces +contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la +richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle +de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon +notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de +personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la +formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés +d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à +l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges +ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne +inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les +salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré +l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire +d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de +compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les +couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas +elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer. + +Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des +publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces +dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des +administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et +possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une +classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas +seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera +pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous +apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, +le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une +base trop étroite. + +Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre +organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les +responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont +frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas +grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use +dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service +national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable +leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps +vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au +va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité +inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de +la croissance. + +En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la +liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de +l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires +économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous. + +Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques +privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les +limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le +commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus +les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient +soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les +échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre +jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à +contre-coeur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on +les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. +Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi +sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez +heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur +l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec +impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès +d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations +contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, +car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement +organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit +avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous +croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous +sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; +mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir +ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour +connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et +une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de +cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants +sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est +certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans +un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne +pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de +l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un +sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du +temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la +transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est +la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation +de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après +l'autre les conditions et les conséquences. + +1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; +la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La +transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie +de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant +d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, +c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous +ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se +battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que +la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, +son remplacement constitue le problème technique fondamental de la +guerre. + +Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de +matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays +belligérant est bloqué par ses ennemis. + +Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se +consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels +produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il +peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la +production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire +foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de +mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, +contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage +de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la +dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance +étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient +économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur +réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve +suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les +nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des +matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection +de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux +matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne +correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que +le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies +réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la +différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté +d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, +doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et +d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop +grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux +subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État. + +Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après +lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de +fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré +de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de +travail disponibles, de la main-d'oeuvre du pays, des matières premières +de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays +étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne +tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont +dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se +présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'oeuvre, matières +premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes, +propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective. + +2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera +close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions +plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès, +car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que +pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être +la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la +technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants, +dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits +nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait +le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre +ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les +monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations +entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures +auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières +qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des +effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une +digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de +consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque +pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des +costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre +pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque +pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus +condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans +tous les pays et sous toutes les latitudes. + +Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le +retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous +n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous +devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que +soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant +qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la +conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée. + +Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont +évidentes. + +La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne +compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux +anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées +par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples +qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces, +n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme +renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout, +dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré +avec ses boeufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses +substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend +compte que la possession pure et simple, la force économique brutale +auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de +quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait. +Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait +jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain +économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun +prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il +faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du +commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations +et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans +la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et +susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que +la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes +de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État +restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques, +administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations +de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On +n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple +à peuple suffira largement à tout. + +Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique, +sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra +pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance +du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance +infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on +lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra +naître une sorte de néo-mercantilisme. + +Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères, +productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses +importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses +moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre. +L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le +croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement +de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue +l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une +raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que +l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau +normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de +propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie +économique. Ce serait pour lui la décadence. + +La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et +pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons: +je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation; +quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement, +c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les +marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui +déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières +douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne +s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces +encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la +chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le +commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national +exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à +ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie +le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit +généralement de produits de première importance et de première +nécessité, le pays victime de ces manoeuvres se trouve placé dans une +situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres, +ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation. + +C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons +différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau +concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer +dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été +imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de +ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais +l'importation. + +Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun +fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce +que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que +chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées, +outre qu'elles servent à nourrir la main-d'oeuvre étrangère, aux dépens +de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile +la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir +produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est +obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour +payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens +riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en +résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières +premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que +l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement. + +De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité +d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de +la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut, +une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit +s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être +remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins +approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les +articles de luxe. + +Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie +réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos +du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient +esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de +transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation +artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une +fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des +raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très +vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie +fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés, +d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de +prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous +devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon +sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la +nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une +caractéristique nouvelles. + +3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations +politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se +sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des +nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de +la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du +problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront +difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et +les pertes en main-d'oeuvre et en intelligences, et les obstacles +auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui +ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État. + +La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu +apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe +davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans +l'utilisation de la main-d'oeuvre, des matières premières, des +instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes +ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis +que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la +libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation +du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun. +Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de +l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction +faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence +entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la +guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont +acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État. + +L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des +circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas +encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les +forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique, +soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve +en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité. + +Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement +utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements +vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être +modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils +devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces +devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle: +s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des +consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal +administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On +pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation +économique des matières premières et de toutes les récupérations +possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations +perfectionnées, elles pourront être groupées en associations. + +Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises +individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande +efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés +profondément dans les habitudes du consommateur. + +Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs +fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est +là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance, +même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la +satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les +marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que +moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement, +au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de +bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à +suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre, +à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il +importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas +accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins +de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de +tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés +n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux, +dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle +couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait +peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait +faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus +en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était +obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de +recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est +possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution +sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur +le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le +public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de +grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la +concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute, +sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une +compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère +augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même +genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec +ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et +d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura +à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de +consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des +dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation +des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du +travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les +méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives +des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la +perte et le renchérissement des marchandises. + +Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du +pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre +sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se +contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est +libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle +carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation +sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas +son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de +soustraire au pays autant de main-d'oeuvre qu'il juge convenable et, +pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans +que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et, +lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la +réserve de main-d'oeuvre du pays autant de travailleurs que bon lui +semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages +devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions. + +En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent +de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que +chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à +l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce +droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés +industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du +marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs +intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité +jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations +existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger +emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles +au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter +ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des +titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire +de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie +susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses +productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au +contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie +nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il +aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même. + +En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de +nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne +doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt. +Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays, +besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce +niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait +compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation +apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à +l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de +taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et +économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les +autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la +libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital +national. + +4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la +guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique. +Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent +être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté, +contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant +total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une +nouvelle répartition. + +Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être +obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à +une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les +successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les +échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on +aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune +privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas +le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on +lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la +fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul +est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation +partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le +propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers +dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions +mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière +qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve +supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité +économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État. + +Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans +lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici +et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne +doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un +phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son +ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de +déclanchement, mais est impuissant à transformer le coeur humain. Or, les +grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements +intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une +puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs +les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que +celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une +force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie +d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir +ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple +association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la +même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix +fournissait la note principale. + +Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves +qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur +tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté +des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État +populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille +subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en +classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple +lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une +suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de +permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de +s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la +divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres. + +Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une +nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes +pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives. +Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites +éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos +devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche +politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à +contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que +beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de +justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité, +cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif. +Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin +faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les +plus populaires et les plus fondamentaux. + +Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation +saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences +à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et +des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les +arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une +exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil, +à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes +et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de +verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque +quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises +économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser +des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants, +économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive, +mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les +ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des +administrations compétentes. + +À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en +l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite +d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes +du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées +disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau +et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est +cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus +souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de +croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une +entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur, +être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la +branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe, +jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans +une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des +organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les +conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté +exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance, +elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais +conduisent toujours au but fixé par le destin. + +C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes +primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues +fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et +absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou +démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis +réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne +puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale +peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie +ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme +d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de +ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement +absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la +puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait +gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_. +Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et +de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la +composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par +l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les +institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines: +les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant +libérales. + +Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour +que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient +satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne +du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la +responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et +intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au +coeur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en +éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous +les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir, +indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les +hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se +réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis, +s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont +aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer +sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions +naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun. + +Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu +d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour +ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe. +Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la +force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses +et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux +outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de +réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin +s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres +redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de +l'absolutisme! + +L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que +sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de +fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard. +Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le +dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai, +certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par +une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente +des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique +des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du +dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant +les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs +de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement +son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la +structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième +pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable, +alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de +l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième +politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État +étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été +inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une +partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement +dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son +ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière +elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité, +la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante. + +La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf +pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au +fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle +a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de +gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé +de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce +n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il +ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des +hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou +absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits +les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux +inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme +spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde +antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent +qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail +professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer +mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables. + +La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On +assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des +électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la +corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats, +journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et +l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms, +puissent se produire également dans les monarchies: renversement +incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité +gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla, +prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre. +Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables +d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes +démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de +Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations +communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses +représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des +peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est +ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du +peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le +plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la +population pauvre par la population riche, de la population non +instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée. + +Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les +diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si +leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se +ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles, +mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse +dominée et une masse dominante. + +Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave +davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable +nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de +gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme +présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la +monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la +lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit +décider, mais l'esprit populaire. + +Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de +repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le +mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits +et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et +à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des +responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit +se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le +droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses +aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais +une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non +sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple +n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux +qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée +dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive +s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain +emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours, +car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se +transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages +auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un +appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à +conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et +des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple +constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le +développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail +social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous +la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le +droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour +l'assujettissement d'individus ou de classes. + +L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce +point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est +habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des +critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que +l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de +promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste», +«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales +objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se +demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le +monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve +d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce +qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit +familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait +réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi +que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont +toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon, +et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose. +Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas +accueilli par ce salut est dépourvu de valeur. + +Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai: +il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont +effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves, +on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise +dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier +cri d'alarme: «utopie!» + +Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder +un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus +nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former +avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents +et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons +napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de +devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes +de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent, +nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes +formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique, +je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne. + +Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre +accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne +nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la +sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de +lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de +régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection +s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous +occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles +sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à +leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte +que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs +et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités +décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres +sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu +jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi +d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers, +la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération +de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître, +démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là +qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des +voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de +supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans +son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une +catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce +qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors, +sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence +des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non +militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de +l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si +parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la +cime de l'arbre est entamée. + +Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes +politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du +parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les +représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en +présence de tâches nouvelles et importantes. + +Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute +attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues, +par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et, +dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De +l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et +professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et +nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les +minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une +fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute +signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente, +se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le +pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée, +laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le +pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le +pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en +réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon +générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de +législation, alors que la représentation nationale intervient +constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son +contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et +d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de +lois et troubler l'administration. + +Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons +dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité +et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain +accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là +une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par +d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la +nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute +phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique, +sur des exemples empruntés à des États parlementaires. + +La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de +consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte +de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et +nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme +d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique +d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme +ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les +propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la +majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné +que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de +propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à +une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais, +dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec +celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est +encore permis de parler de majorité populaire. + +Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent +inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne +peut pas dire qu'elle délibère et élabore. + +Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une +protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il +ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré +comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le +gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est +seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins, +la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe +dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne +délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter, +comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois +organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions. +Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale +et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du +gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les +commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à +moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des +entretiens personnels. + +Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le +lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis, +étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels +et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents +ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme +lorsqu'on traite une affaire. + +Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours +d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité +définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement +statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se +consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges +bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations +privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la +pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus +exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus +grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont +imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur +responsabilité. + +Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant +comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage +de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence +d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un +mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et +susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la +question du mal nécessaire. + +Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut +affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal +n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de +maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas +dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante +à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment +plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle +est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par +lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité +d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement +étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les +précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents. + +Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le +modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller +personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les +échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait +imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement +et transmettre à ses successeurs les principes d'économie, +d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans +sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la +télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue +tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué, +qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires +gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors +même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle +efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la +nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à +l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un +mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus +ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se +dresser contre lui. + +Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une +deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par +un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni +par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements, +ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des +intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était +l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle +ne peut être rempli que par le peuple. + +Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est +capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre, +non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions +impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes +de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme +communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir +central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance +locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule +électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder +les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent +ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire +une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est +présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au +paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections +locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard +sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs +atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation +nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de +gouverner. + +Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être +remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par +une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à +leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques. + +Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple, +une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il +est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes +peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la +faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le +parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté +centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les +intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti +est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est +capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un +jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels. + +C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites, +s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples +gigantesques de notre époque capables de vouloir. + +Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se +trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire. +Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation +populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles +qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention +de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement +user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur +une réalité susceptible d'amélioration ultérieure. + +En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable +signification des représentations populaires de notre temps, pour autant +qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image +arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés +populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans +quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le +peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale, +d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des +voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose +son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil +parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école +de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce +qu'il devrait être. + +Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure +plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble +pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y +est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands +dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de +gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays +et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le +niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation +donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un +sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent +meilleures. + +En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est +facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible +substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et +plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral +local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui +n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi +de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il +manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de +bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité +forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans +représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de +leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent +raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée +intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles +et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés. + +La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est +mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables +d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de +journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays +devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des +réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État; +les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver +en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret +et les critiques personnelles devraient céder la place à une +collaboration franche et intime. + +S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer +des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion, +intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse +l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le +monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un +grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler +dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la +lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette +scabreuse question: «À quand la fin?» + +Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit +d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables. +Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a +abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui +lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est +souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a +rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance +créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par +l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les +esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude +particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la +propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se +décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la +tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et +accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant +ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent. + +Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non +seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en +raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre. + +La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection +locale et dans son remplacement par un bon et sain système +proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres +modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la +Prusse et le Mecklenburg. + +La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de +partis. + +La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements +allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail +créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de +dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système +parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de +nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations +populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des +fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes +politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas +devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible +espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir +l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait +trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de +s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à +contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une +intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée, +suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer +un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un +pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement, +systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer. +Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des +habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la +responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les +méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de +juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour +être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité +de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra +jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs +et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire +l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui +elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de +nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État +véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des +voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection +des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables +et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence. + +Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en +plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation +partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la +tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient +une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des +mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce +qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux, +s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne, +il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient +pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la +politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en +outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se +trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités +actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont +souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe +de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le +sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette +responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et +inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un +ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération, +passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et +cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans +celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la +phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses +interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre +activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de +stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer +des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance +militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité +d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que +nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il +n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir +de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le +plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement +d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des +conclusions pratiques. + +Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que +redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et +immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se +sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du +peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées +portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du +système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de +coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible +la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements +d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en +Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament +politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en +juger d'après les expériences que nous offrent les administrations +communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes +d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce +rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre +la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres +États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument +académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position +géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure +gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est +précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays +qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande +souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril +encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude +à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en +faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux +difficultés extérieures. + +Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire +absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment +de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de +partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la +tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple +élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments, +les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de +réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne +dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en +même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait +à exiger que les ministères se composent en partie de membres du +Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et +qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre +expédient universel: nomination de commissions ou de comités +parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables, +susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez +les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre +compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des +projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les +esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne +peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer +ces erreurs ou faire mieux. + +Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos +déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future +et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie +et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien +marquer que nous nous trouvons au coeur même de la vie pratique, où nous +avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et +plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons +cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme +une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir +nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons +désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car, +dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même +temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations +actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes +de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à +l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition. + +En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau +que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à +lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son +génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire +est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple, +dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est +limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une +forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles +s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité, +c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut +accroître presqu'à l'infini. + +Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions +physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses +trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes, +modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les +maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et +perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les +masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres +actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois +genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et +d'assaut, et la force de résistance intérieure. + +Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit +par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges, +droits intangibles forment une végétation naissant de graines +insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle +force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé +de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas +de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse +direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état +d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de +dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent +les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque +instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque +instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté +orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les +graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles. + +Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines, +bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur +le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix +tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un +semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson. +Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité +efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit +conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement +et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles; +il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune +reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé +par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est +celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes +nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une +réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui +insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de +volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le +mystère de la création. + +C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour +qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut +se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se +donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui +qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits +mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur, +parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y +voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui +s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les +résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut, +dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un +écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au +développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt, +lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le +plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de +toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans +l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps +qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont +les conditions de la force de direction politique à longue portée. + +Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des +lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement +des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent +pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La +continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de +la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence; +elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent +dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck, +elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations +d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous +attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements +irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux +tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne +présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles +qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant +jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du +jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense. + +Restent les ministres, avec leur art de manoeuvrer. Ce qui leur assure +une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs +convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent +devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel, +que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère +féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est +teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher +l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il +leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques +semaines, dans une atmosphère hostile. + +Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à +leur assurer pendant un temps assez long la force de direction +intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet +effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de +cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop +longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État +toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et +s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il +s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une +génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un +successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire +dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les +rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des +sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une +politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois +ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas, +l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce +serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce +serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait +faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le +manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux +parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de +matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions +et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux +son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail +créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions +saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à +rien. + +Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de +direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant +que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non +d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à +rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et +agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la +longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la +concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de +notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de +moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La +méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée +pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre +humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de +nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc +incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le +plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de +gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit +de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de +leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, +même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante. + +Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats, +Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à +l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous +ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait +pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la +méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, +non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en +tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent +leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de +réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par +leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes +d'État et leurs penseurs. + +Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et +misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des +organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les +droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la +consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou +l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils +n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes +phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se +composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, +d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; +tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le +conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la +carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les +réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant +que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction +de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la +communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte +des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait +duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de +la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne +pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de +tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est +possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie +peut durer. + +Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, +depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se +perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir +d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos +divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, +qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, +qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous +ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la +nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu +seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de +gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par +des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs +pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: +tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens +politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit. + +Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique +le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, +enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir +puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la +création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le +considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner +l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à +gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de +jeter un coup d'oeil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré +la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur +train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces +hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des +responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de +brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la +balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi +comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent +pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique +cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour +devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire. + +Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop +grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique +puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où +la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une +sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et +de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les +directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la +croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut +être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera +d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa +composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et +incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des +influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction +de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les +entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la +force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans +le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son +histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument +d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant +de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique +qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, +mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les +forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce +ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la +force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, +spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes +membres aide et protection. + +L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous +avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que +nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à +l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. +Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par +nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans +toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. +L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne +croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous +ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse +qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des +finances et que la guerre est en train de faire fondre. + +Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence +d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. +Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution +aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne +pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés +et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient +tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et +équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis +personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations +personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des +responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des +déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse +fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique +dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant +historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au +futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du +travail organique et étaient en rapport avec les architectures +emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour +d'eux à profusion. + +La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte +pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne +peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La +concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit +et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines +disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui +flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les +génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces +deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de +personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de +l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque +des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par +l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a +l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque +domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible +de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont +détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique +ou par le désoeuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, +soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la +responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces +méfaits signe lui-même sa sentence de mort. + +Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle +apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant +sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons +caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se +révèle dans la vie politique. + +Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré +comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, +c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, +l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était +l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce +qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche +des affaires, c'était la très grande habitude d'administration +patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine +rural. + +L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier +manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il +est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est +protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la +tradition. + +Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions +locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. +N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive +rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et +l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et +se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être +tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont +dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion +à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle +traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur +viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une +source extérieure et nouvelle. + +La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se +reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et +moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et +épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite +princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un +voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent +rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de +soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On +sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est +pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est +incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les +événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les +administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la +conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la +construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à +moins que ce ne soit du ciel. + +Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: +l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et +l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, +idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de +la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, +tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à +ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la +recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous +connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de +Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se +consume et consume son entourage. + +Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout +travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, +la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, +est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera +réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus +rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles +pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans +précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas +à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans +la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, +la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à +l'intuition. + +Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que +la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois +échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, +non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et +de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, +mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, +financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe +traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité +qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, +du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se +sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, +d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une +ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre +des forces. + +Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force +active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui +caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le +conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se +représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en +communication avec le monde organique et d'en subir l'influence +profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des +mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre +esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination +réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de +scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux +natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux +maîtres de la politique. + +Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de +mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis +l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne +signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer» +(_Schaffen_). + +La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans +et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse, +possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise +incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et +cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État. +Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et +loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette +classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous +savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de +l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet +prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution +d'État de la plus haute importance, presque indispensable. + +Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle +se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à +diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne, +à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles +d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la +lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau. +Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce +résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue +familiarisation. + +Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce +qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire +prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni +parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses +et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation, +tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un +obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement +étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point +tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en +trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre +sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la +situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et +mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'oeil qui porte loin et +perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans +laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit +aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple +hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit +d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était +d'ailleurs pas d'une noblesse pure. + +On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit +d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations +existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont +montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de +toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé, +comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et +improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'oeuvre de l'État. + +Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur +les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons +besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues, +en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens +moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de +responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se +compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq +millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la +plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine +purement administratif. + +L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la +nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que +régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule +raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent +au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière +administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière +antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il +cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme +eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux +arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en +vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans +l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables, +dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de +nature à diminuer leurs chances de réussite. + +Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du +parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une +façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation +et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette +sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et +pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à +notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a +jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il +nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la +vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et +l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France +sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une +base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à +imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi +dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une +supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un +ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui +son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de +plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique +parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de +responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a +résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa +connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On +prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit +pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé. + +La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire +contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement +faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de +l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté +politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que +l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis +trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe +qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement +supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire +venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce +qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu, +grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa +non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des +réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème +d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire +d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer +à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de +trouver un successeur. + +Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la +population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du +niveau de culture et des conditions favorables au développement de +talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que +l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques, +quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont +dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection +automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut. + +Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de +méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société +par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société +locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il +s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des +responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les +meilleurs et les plus forts. + +L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace +d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir +ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans +leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il +s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence +acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est +autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait +inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins +inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons +naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos +destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent +héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions +mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales +de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y +paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est +inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un +feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de +son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en +aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée +dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les +Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui +est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures +pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de +rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de +procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire +n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des +chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de +Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec +des concurrents de la même force que lui. + +Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il +porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus +de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus +cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées +politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il +est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui, +s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait +peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se +pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie +politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans +choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui +s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous +enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne +sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez +limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les +dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte +le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des +forces nationales, mais sur quelques cartes seulement. + +On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand +nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais, +encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants, +obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux, +finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont +quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait +que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui +n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération. + +Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après +des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions +pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent +plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus +élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives +sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à +l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet. +Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces +matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut +suffire aux époques de constellations humaines particulièrement +favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des +premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une +compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des +résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs +choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues +pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les +conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la +possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et +nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons +purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la +Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle +décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État. + +La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons +reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à +spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la +nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations +terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle +traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à +l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous +réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur +de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du +peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions +responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements +nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est +absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et +compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins +nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences +soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute +nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au +point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce +pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul +préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que +les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la +concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories +seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront, +une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur +compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut +attendre ces effets, doit être l'oeuvre de la nation. C'est la nation qui +doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui +germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes +électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie +des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle. + +Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à +côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la +stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance. + +Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la +tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est +une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et +intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la +dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa +solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous +savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre +pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps +que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions, +signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du +peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables +d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de +sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer +dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels +cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement +qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands +trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui +donnant pour base l'abnégation et le privilège. + +Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre +ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question +de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes +obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent +inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes +et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure +politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité. + +Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui +n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété +héréditaire de certaines associations familiales et de certaines +combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées +et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être +despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie, +les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on +s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins +bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel +point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout +entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie, +d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en +levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en +renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule +réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un +bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix; +ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont +poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes +à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_, +la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous +manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire +et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par +l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par +des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes, +c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement +leur volonté. + +Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique +et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une +moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie +et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre +contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en +la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à +l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a +d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et +pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe +possédante et restrictive. + +Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un +gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une +politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une +autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique +conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État. +Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie +organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse, +grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et +passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui +combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la +décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute +politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une +politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux +maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du +parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la +longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves +et indépendante dans le choix de ses moyens. + +On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort +qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait +valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas +réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la +responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les +soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la +technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de +l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne +voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait +les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années +heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus +d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se +maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à +cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur +la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel +cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La +guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes +secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs +communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale. + +C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour +vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la +vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son +sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du +maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables. +Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude, +qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime +la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel +est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de +ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à +la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie +individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre +dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens +du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir +de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de +quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent +et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce +qu'il fait. + +S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau +politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et +fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans +tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend +des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et +intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est +la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du +réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à +ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes +les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple +au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer +la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que +l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles +qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus +solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains, +régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de +la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de +ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et, +pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et +cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la +sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus +des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne +le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle +chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de +tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui +encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le +sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre +d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu +pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par +l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe +privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la +solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la +responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans +lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de +son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu +dans un pays où il n'y a que de simples sujets. + +C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous +amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues +nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances +particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire, +ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près, +pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais +uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte +pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec +la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un +dernier coup d'oeil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale. + +Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre +humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses +débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre +humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus +compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment +arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur +l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie +Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre +sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à +leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de +la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû +être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière +contre l'ensemble des forces de la nature. + +C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation. + +Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte +contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en +tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue +consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît +comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour +la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue +métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est +caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre +inférieur: l'intellect. + +La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes +les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a +produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver, +elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la +politique. + +Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue +uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de +développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure +et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement +adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect +utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises, +dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la +mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité +d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans +l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la +Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont +traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au +cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé. + +Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la +terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté. +Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance +d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté +transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme +qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son +propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son +impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la +planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles +masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les +hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les +rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente +solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et +d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et +nos actions dans l'abîme de l'irréel. + +L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit +devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des +résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et +sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire +comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs. +Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine, +elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les +attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du +_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague +nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte +et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert +la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables +expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre +enfer terrestre, autrement dit le néant. + +C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le +sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie +de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires, +nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous +reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un +bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé +jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations. + +La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui +intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la +mécanisation était l'oeuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de +la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie, +asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes +les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la +collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire +lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a +agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables +organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions +de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a +associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres, +en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de +l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert +toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour +entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme, +haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des +temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et +dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les +larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les +paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la +galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes, +bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à +nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte +dont l'enjeu est notre propre sort. + +Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille +est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous +appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien +le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même +nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable, +inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration +à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à +savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir, +grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle, +en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant +sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau +caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son +pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour +devenir ses maîtres. + +Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre +dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour +le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques +vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des +responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la +communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la +responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération +qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien +au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences +et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se +prépare un triste avenir. + +Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour +exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre +existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine. + +FIN + +MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + +***** This file should be named 21413-8.txt or 21413-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/4/1/21413/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Où va la monde? + Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain + +Author: Walther Rathenau + +Translator: S. Jankélévitch + +Release Date: May 11, 2007 [EBook #21413] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + + + + + +</pre> + + +<h2>WALTHER RATHENAU</h2> +<p class="c">————</p> +<p class="c" style="font-size: 300%;">OÙ VA LE MONDE?</p> +<p class="c">————</p> +<h3>CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES<br /> +SUR<br />L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN</h3> +<p class="c">————</p> + +<p class="c">TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS</p> + +<p class="c">DE</p> + +<p class="c">S. JANKÉLÉVITCH</p> +<p class="c"><img src="images/001.png" alt="image" /></p> +<p class="c">PAYOT & CIE, PARIS</p> + +<p class="c">106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN</p> + +<p class="c">1922</p> + +<p class="c">Tous droits réservés</p> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table summary="toc"> +<tr><td> +<a href="#AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR"><b><span class="smcap">Avant-propos du traducteur</span></b></a><br /> +<a href="#INTRODUCTION"><b><span class="smcap">Introduction</span></b></a><br /> +<a href="#LE_BUT"><b>Le but</b></a><br /> +<a href="#LE_CHEMIN"><b>Le chemin</b></a><br /> +<a href="#I"><b><span style="margin-left: 1em;"> I.—Le chemin de l'économie</span></b></a><br /> +<a href="#II"><b><span style="margin-left: 1em;"> II. —Le chemin de la morale</span></b></a><br /> +<a href="#III"><b><span style="margin-left: 1em;">III.—Le chemin de la volonté</span></b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR" id="AVANT-PROPOS_DU_TRADUCTEUR"></a>AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR</h2> + + +<p>Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort, +assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses +idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le +cadre de la République allemande.</p> + +<p>«Dis-moi quels sont tes <i>ennemis</i>, et je te dirai qui tu es», +pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si, +pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le +fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste +homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne +laisse plus le moindre doute à cet égard.</p> + +<p>Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de +l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les +fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et, +avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y +porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes +dont les conséquences seront encore plus terribles.</p> + +<p>L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et +qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état +d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble, +mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se +faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même +du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en +apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des +mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses.</p> + +<p>Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient +leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres +peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux, +«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à +leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation +n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la +soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative +individuelle et de l'esprit d'improvisation.</p> + +<p>La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient +également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans +la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit +d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et, +d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une +organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire +de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde +méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des +générations futures».</p> + +<p>Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même +l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de +l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant +«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y +avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également +dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le +patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se +trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la +plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau +lui-même a donné le nom de «mécanisation».</p> + +<p>Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa +voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances», +il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation +et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois, +doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes +affaires de son pays (l'<i>Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft</i>), à la +fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une +situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système +capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en +dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au +moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de +conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.</p> + +<p>Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en +faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout +en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour +quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires +pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune +doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins +qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire +dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera +encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la +nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système +pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en +plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est, +dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte +les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un +facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux +autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses +bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des +classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre +les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme +comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives +lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen. +Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la +fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une +quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens +le plus large et le plus profond du mot.</p> + +<p>Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus +nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus +effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un +travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur +pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant +tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières +premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer +au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de +l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et +véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication +d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à +aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la +passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et +l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de +richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui, +pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque +pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des +riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable, +mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie, +également «mécanisés».</p> + +<p>Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et +mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne. +C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne +le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti.</p> + +<p>Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état +de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot: +«organisation»; organisation de la répartition des matières premières, +organisation de la production, organisation de la consommation, au sein +de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la +forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa +partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car +Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de +posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au +lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a +saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact +avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son +pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin +brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui +aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette +nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait +comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.</p> + +<p class="r">S. J.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il +parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de +puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose +ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales.</p> + +<p>Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le +besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus +profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la +terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de +s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de +l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le +froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et +l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette +question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse +entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des +désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui +permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et +l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui +existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions +d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune +de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.</p> + +<p>Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé +par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de +réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique, +résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de +la loi morale.</p> + +<p>Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt +s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner +momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger +son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes +extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent +expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant +d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel +qu'il est inscrit dans son propre cœur; et lorsque, se jouant et se +livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle +dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un +renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des +utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique, +transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de +maigres dimanches.</p> + +<p>Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de +développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité +vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer +des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse +pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où +elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les +meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux +qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée, +qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs +privilèges: l'inquiétude.</p> + +<p>D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de +ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide +d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de +promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment, +car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est +erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse +imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de +la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une +assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond +à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique +a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour +l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour, +pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre +l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché +ces verres, la foi a expiré.</p> + +<p>Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements: +rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose +l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer +de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais +l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales +la vieille base faite de miracles palpables; les convictions +transcendantes survivent toujours dans notre cœur, mais elles exigent +une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage +nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la +plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous +consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de +l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de +notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume +spirituel.</p> + +<p>Nous avons traité de ces choses dans notre livre: <i>Zur Mechanik des +Geistes</i>. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes +formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et +aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure +où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son +règne.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce livre s'attaque au cœur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est +le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine +centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son +but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique. +S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux +empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai +qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a +pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin +s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la +révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son +dernier espoir est celui du bien-être matériel.</p> + +<p>Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus +que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle; +ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant +l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique.</p> + +<p>Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que +son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une +bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un +fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne +à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel +autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne +l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays +primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le +chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon cœur et mon +devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est +incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels. +Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des +fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des +pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le cœur qui, en dernier lieu, +décide du devenir humain.</p> + +<p>Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire +assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du cœur; +et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit +une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle, +qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec +elle-même.</p> + +<p>Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui +naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et +qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de +négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a +sa source dans la force créatrice du cœur, dans l'imagination nourrie +par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements +découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions +ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte +que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau +critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira +jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde, +la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer +cette transformation.</p> + +<p>Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas +que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement +commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du cœur.</p> + +<p>Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les +services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure +qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit. +Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le +renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et +passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons +en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la +conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre +existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour +nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.</p> + +<p>Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non +parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que +l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce +qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en +butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne +lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la +rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur +cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à +chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque +pas douloureux qui la rapprochera de la lumière.</p> + +<p>Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir +ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action, +et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre +mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles +d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes +choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la +volonté divine.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la +connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est +guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision +mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence +du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la +pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la +dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie +affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie +moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des +rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère +aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus +grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au +courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils +sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du +monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur +l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se +contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel +qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction.</p> + +<p>Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le +juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu +qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à +l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe +comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément +spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une +conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le +voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir +chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car +l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol.</p> + +<p>Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une +instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous +est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce +qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les +sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec +ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les +plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs +signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme +a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses +phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci +et Gœthe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des +choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient +poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le +présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes +intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est +qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient +de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de +la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis, +l'arène de lutte et le tombeau de l'homme.</p> + +<p>Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments +artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a +jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation +de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera +l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les +fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées, +l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec +plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la +vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés +d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de +la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent +la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments +indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le +chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les +sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels, +délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions, +transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction +spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et +sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et +d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des +penseurs.</p> + +<p>Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la +généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui +prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement +unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce +nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans +convictions et renoncement à contre-cœur, provient d'une source très +profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu +la foi.</p> + +<p>Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui +arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est +nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant +donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?</p> + +<p>Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est +repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent +devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son +but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers +le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie. +Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de +l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses +changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette +vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné, +et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette +scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur +devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même +l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste +action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation, +puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue +même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le +courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe +temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence +retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté; +mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates, +anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité +et remet l'action en honneur.</p> + +<p>Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent +contredire le sens de cette déduction <i>a priori</i>, qu'il nous soit permis +de formuler une observation de nature à écarter ure erreur +traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref +intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à +la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie +affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure +que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles, +aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre +sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion, +nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous +ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau +des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et +anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs. +Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la +créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart +de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne +travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle +transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met +le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer +insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et +asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les +porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant +l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si +vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la +grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et +dominatrices, depuis longtemps éteintes.</p> + +<p>Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse +toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit +tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand +homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du +moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Gœthe +était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger +et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces +prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans +des milliers de cœurs, et ces cœurs, soit dans leur simplicité, soit +dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient +jadis les cœurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la +mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute +création.</p> + +<p>Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité +supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du +temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir +remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le +doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le +passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si +tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus +familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour +excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par +les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers +la perfection toute nécessité mécanisée.</p> + +<p>Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est +digne de respect, car elle est l'œuvre, non des hommes, mais de +l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est +jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons +d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour, +jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière +dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui +aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que +notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une +affection chère à notre cœur; c'est cependant par notre cœur que passe +le chemin qui conduit à la liberté du monde.</p> + +<p>Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule +intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de +vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés +d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions, +mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le +tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une +graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main +deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent, +les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de +dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que +les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux +vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir +dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse +l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la +<i>Neuvième symphonie</i> de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche +archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute +tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses +mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse +rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne +sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau +s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue +duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment +où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la +forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en +théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects +de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans +les vases purifiés une vie nouvelle.</p> + +<p>Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de +favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation, +nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours +ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté +et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons +microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de +toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une +conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de +l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration, +visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie +intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif +et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il +émet l'écho de la symphonie.</p> + +<p>De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous +possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible +avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre +volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations +mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le +passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos +sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments +ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure +d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet +d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au +passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force +qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les +sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu +éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance.</p> + +<p>La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et +de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes +et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les +envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel, +elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle +paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les +germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie +de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à +cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par +devenir familières.</p> + +<p>Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas +nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable +d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts +en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera +pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste +apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule +condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec +la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_BUT" id="LE_BUT"></a>LE BUT</h2> + + +<p>Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont +notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux +événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre.</p> + +<p>Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de +notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée +irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches +supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance +particulière et entravaient son ascension.</p> + +<p>L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation, +d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement +des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé +dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs +intellectuels correspondant à la nouvelle organisation.</p> + +<p>Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité +était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la +technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner +d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il +fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains, +introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau, +une conception du monde et une foi nouvelles.</p> + +<p>J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre <i>Zur +Kritik des Geistes</i>. Je l'ai qualifié de <i>mécanisation</i> pour désigner +son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui +le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien +considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une +organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une +hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres, +assurent leur vie et leur avenir.</p> + +<p>On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux +les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage +d'embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble de ces éléments. C'est +pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à +lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est +que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de +l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer +inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les +diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres: +capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe, +féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des +liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche +des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente +d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de +personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout +autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des +phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à +la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus +profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une +augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans, +elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle +des êtres vivants.</p> + +<p>Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit +cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses +tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le +protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire +le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour +atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales, +tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle +soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à +l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le +monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins +qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du +renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout +ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée +s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est +plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux +périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même +temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se +soit manifesté depuis les origines de la planète.</p> + +<p>Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité +de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc œuvre +de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe. +Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois +inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui +regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que +produit de l'évolution et œuvre de la nature, elle a droit à notre +respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons +regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses, +afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que +nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son +sens caché.</p> + +<p>Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie +matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant +que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des +millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui +assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la +maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni +admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa +domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une +existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance, +d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion +de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent +pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se +retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et +modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que +pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la +veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de +vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y +ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les +mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à +destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par +la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable +d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de +vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se +défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la +dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le +moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées.</p> + +<p>C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation. +Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association +forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme +elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente, +comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et +des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire +communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de +solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour +autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont +obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le +bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et +ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres. +L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement +instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et +c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses +conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et +contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni +mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent +plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables +d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute +humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de +développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que +soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la +mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se +soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de +triompher de sa contrainte.</p> + +<p>Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie +de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une +entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les +heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction +organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle +a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation +continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un +abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les +ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la +fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du +capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines +et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant +qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque +groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la +conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de +perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif. +Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à +établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle +favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et +par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre +les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée, +aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut +être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise +doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui +concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un +organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de +la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque +au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces.</p> + +<p>Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers +l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la +mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme +celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction +matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête +des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront +pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant +qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme.</p> + +<p>On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première +réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice +matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au +service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses +connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que +l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser +contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement +mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui +veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la +remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui +leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés +eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des +valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et +sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît +comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent +sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais +on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que +personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et +que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne +s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages +extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu +l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des +questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la +misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le +problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour +l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la +tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se +manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation +intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives +de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les +yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son +sein.</p> + +<p>I.—La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une +volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente +l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute +spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à +l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste, +l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour +vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de +commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de +son époque.</p> + +<p>On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte +intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du +travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les +règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux +l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui +est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins +facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut +que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et +l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne +garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La +pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on +ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral, +comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans +le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix +de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à +pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les +hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On +proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et +c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie. +Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune +joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen: +choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un +fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des +aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être +atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague +et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de +sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les +éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints; +le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le +jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se +dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la +nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court +d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et +créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme +malédiction, à ceux qu'il aime.</p> + +<p>Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état +primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la +grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont +créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un +atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral +où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que +parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre +la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs +ancêtres avaient réservés aux esclaves.</p> + +<p>Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par +l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant +irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en +soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la +tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par +l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance +trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le +monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce +qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel.</p> + +<p>Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes +de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie, +amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une +véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses +possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les +ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des +futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une +société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de +meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est +impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le +plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur +l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il +a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la +confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans +des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que +le monde consacre à toutes les œuvres de civilisation.</p> + +<p>II.—La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est +attentatoire à la liberté humaine.</p> + +<p>Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure +de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est +extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure +de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison +avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le +travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis +celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du +journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord +et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin. +L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et +d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de +l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix +le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense. +C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de +l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de +forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence +individuelle.</p> + +<p>L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité. +Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples, +l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et +notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que +nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous +avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela: +l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en +raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on +voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des +guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas +à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le +charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées.</p> + +<p>Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au +sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice, +qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que +chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient +devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature +chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et +que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions, +firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles, +politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un +enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est +subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à +élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une +organisation qui n'est pas l'œuvre de l'homme, devient une odieuse +soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la +responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan +de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais +sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé +de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de +liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une +apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de +la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en +aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la +même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et +les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par +sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas +réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions: +l'éternisation de la dépendance.</p> + +<p>Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans +le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant +qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état +individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les +multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient +pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une +seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le +contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières +doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en +armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de +chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en +vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais +c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le +développement et jugées commodes, que la division, inévitable en +elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est +devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de +chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et +cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à +l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les +couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la +diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la +contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang +social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance +accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa +supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut +pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain +capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or, +abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont +tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi +les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.</p> + +<p>Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple +inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance +fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et +moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de +même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale +qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable +insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours +présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le +prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non +à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais +s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont +les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de +résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui +n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect +d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité +de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque +manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la +vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et +se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a +été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi +et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort +intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait +le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au +lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou +profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de +satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte +dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette +vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants +et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou +indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de +faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État, +lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons +juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné +pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous +indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un +bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du +socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme +soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la +bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale. +Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le +libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la +protection des forces de conservation.</p> + +<p>Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la +mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins +un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins +épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux +épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les +peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui +leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais +de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion +des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec +les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener +au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de +tout travail physique se complique d'une constante tension +intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité +physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la +population.</p> + +<p>Lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil d'ensemble ce phénomène de +stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance +irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du +travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un +retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé +définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le +christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples +un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir +personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres +en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à +d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme.</p> + +<p>III.—La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et +consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de +l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des +lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle +et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la +rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur +l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme +la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui +régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui, +remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la +morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et +se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous +ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a +elle-même pour base la lutte et l'hostilité.</p> + +<p>Le cœur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère +d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une +flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la +mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne +trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs.</p> + +<p>L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans +ses œuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses +semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de +temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le +service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient +autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus +large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance +plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à +combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il +convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est +l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à +volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose, +laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à +parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir +compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De +quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit +d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces +murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui +le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun +est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile. +Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un +acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un +associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce +qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore +parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur +ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile. +C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et +inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage +de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide +convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux +coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur +philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté +lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut +offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en +reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage, +en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de +choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à +agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont +si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches +réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises +expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue +connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les +autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse +ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le cœur de l'homme est +tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur, +à l'affection. Ce qui endurcit ce cœur, c'est la détresse, c'est le +fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et +dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur +et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre +le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi. +Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller +l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.</p> + +<p>L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à +groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être +dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui +promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec +d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation +d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation +d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un +idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des +intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde +en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver +qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son +intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux +à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante, +non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien +plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme +plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la +confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance +de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres +du sentiment.</p> + +<p>Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses +victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte, +à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce +qu'il y a de plus grand au monde a été l'œuvre de l'amour et de la +solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise +le fer, la foi déplace les montagnes?</p> + +<p>Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est +frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle +s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à +son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens +dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car +elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme +noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce +qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle +travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la +bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la +détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre +la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte +et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division +en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la +jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la +mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect.</p> + +<p>Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les +hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre, +le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux +qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses +yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle +supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le +front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe +déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des +hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de +l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant +le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit +que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de +Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là +verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit +des liens de la mécanisation.</p> + +<p>Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et +amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne +les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui +naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si +elle n'a pas été régénérée par la force émanant du cœur; la nature qui +n'a pas été reproduite par un œil inspiré n'est pas la vraie nature; le +chef-d'œuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par +l'art en une œuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été +purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré +comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît +pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue +d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature +et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense +personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence +qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la +mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son +produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps +préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans +lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les +innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables +que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté +nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par +les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à +l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une +institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est +la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins +individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur +terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté +humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme. +Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à +l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à +tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la +mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité +militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte +que nulle œuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la +responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des +comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée +de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les +créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la +honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi +nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui +leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre +de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains, +chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les +cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une +reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et +la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de +crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible +d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une +puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation +sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre +empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la +création, son cœur communiera avec celui de la divinité et y puisera les +joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une +parfaite théocratie organique.</p> + +<p>Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le +régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste +à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a +mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de +la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de +l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès +insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a +permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de +la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute +spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné +s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit +sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du +maître du rouage, l'esclave de sa propre œuvre. Manque de liberté, peine +dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont +les conséquences de cet état de choses.</p> + +<p>Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le +trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible. +Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation +matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles +connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature +autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la +mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il +la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la +vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour +travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du +salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de +plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et +sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son +bonheur particulier où il entre si peu de noblesse.</p> + +<p>Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non +par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à +laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour +l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous +apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la +sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par +l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la +combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité +énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état +d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de +reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que +c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et +sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce +jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais +qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à +son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles +inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation, +à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors +préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait +latente dans les obscures profondeurs du cœur humain. C'est l'âme qui +vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même +de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux +nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après +avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire +que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de +créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans +toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures, +destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond +sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une +mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le +monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire +l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci +qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas +la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de +l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche +modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous +proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il +faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais +d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après +laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en +spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des +forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert +d'abri.</p> + + +<p style="margin-top: 2em;">Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous +avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le +chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide +vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme +pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité +matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique.</p> + +<p>Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les +projets purement matériels.</p> + +<p>I.—Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des +formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la +conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux +circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession +détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque +changement des conditions extérieures correspondrait un changement +équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le +plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à +l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte +terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations +et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois +physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles +pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu +lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances +de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident +toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de +richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère +ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple +arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre +doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à +la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à +sa situation géographique. Tout cela semble vrai.</p> + +<p>Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres +moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc +la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les +êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à +elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à +apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour, +n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette +mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature, +bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol, +chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus +intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la +force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la +supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de +l'autre.</p> + +<p>Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent +démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la +matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des +êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à +flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une +œuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les +choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est +l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut +qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun +de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent +comme l'œuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a +reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi +sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille, +mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité +favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui +veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable. +Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature, +mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à +réaliser sa propre perfection.</p> + +<p>Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit +pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les +formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et +biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions +les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les +armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son +avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être +aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la +créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces +biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement +terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la +convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le +porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le +porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa +beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et +à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes; +mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple +noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement +pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au +milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait +preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but +final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série +de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus +besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie, +la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre +mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a +besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel +enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous +rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain +qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et +les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et +notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer +l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter. +C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de +souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les +forces qu'on dédaigne pour soi-même.</p> + +<p>II.—La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se +justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle +est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle +que nous devons exiger d'eux?</p> + +<p>Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins. +Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et +non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore +est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la +force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en +effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne +devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction +entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la +nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien +suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre +vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des +sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la +pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est +le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la +vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui +échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre +existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à +l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et +soupèse.</p> + +<p>Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à +ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous +préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous +croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être +démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom, +s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au +soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que +nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi +inébranlable.</p> + +<p>Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la +démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce +que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et +cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra +jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la +vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique +ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à +l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le +plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne +cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante?</p> + +<p>C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre cœur. Chaque parole +sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née, +non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu +chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute +démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi. +Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce +qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde +qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde +qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa +poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront +après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer +ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel +quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes.</p> + +<p>Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir +découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre +qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la +pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la +lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite. +Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne +ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas +manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!» +La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de +la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience. +Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du +jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de +ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend +évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins +ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond +avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est +incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires +et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que +dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui +résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore +toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction +intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient +concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine, +reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent, +un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète.</p> + +<p>C'est ainsi que le but nous est dicté par le cœur, tandis que le chemin +qui y conduit nous est indiqué par la conscience.</p> + +<p>Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour +consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse +du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses +idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient +sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix +intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité.</p> + +<p>III.—Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à +l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont +incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute +existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie +intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image, +du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit, +avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?</p> + +<p>L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons +comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous +vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités +est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension +ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil, +l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et +les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou +déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil +de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que +lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible. +Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées +dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur, +jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les +théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui +ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles. +L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du +parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur +revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit +dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous +parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et +d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter +considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration, +mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos +cœurs.</p> + +<p>Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que +nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se +transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume +dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche +pragmatique?</p> + +<p>Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être. +Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain +naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée +suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui +encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle +entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et, +malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du +ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache +est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour +offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements, +d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer +et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une +forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée +de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les +célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction +d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir +le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera +toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.</p> + +<p>Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de +nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se +faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus +intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des +choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons <i>rouge</i> la +couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma +sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le +courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre +la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux +dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à +toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne +heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un +courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour +celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de +désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière +les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous +la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de +création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver +son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui +le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan +une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs +s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même +l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions +caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de +leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui, +tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du +commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une +partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que +de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine, +n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a +sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.</p> + +<p>Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre +vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?</p> + +<p>Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre +langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse +retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer +sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de +toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de +l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le +manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que +dégénérer en guerre civile.</p> + +<p>Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant +qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même +n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre +réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je +combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte +des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des +épis vides.</p> + +<p>Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à +droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché +par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une +cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille +puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître +aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu +d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au +moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir, +aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle +ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons, +bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.</p> + +<p>Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des +racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne +pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une +nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est +plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation +qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée +par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la +contrainte.</p> + +<p>Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la +contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il +s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre +chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une +entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de +l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie. +C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la +contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des +soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas +donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure +telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la +ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que +de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption +conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut +être voulue de Dieu.</p> + +<p>Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans +une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait +partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se +trouve en présence d'un état d'esclavage.</p> + +<p>Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du +christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais +sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès +du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans +l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'œuvre des +couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à +savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et +immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons +trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le +chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui +jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui +sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la +responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la +contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage +est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.</p> + +<p>Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de +l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne +figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme +citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit +qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il +n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail; +il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme +le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas +de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de +l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut; +il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme +il le dit lui-même, libre.</p> + +<p>Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on +appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques +jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail +de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire +et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits. +Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose +d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans +loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une +énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un +seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un +sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un +ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un +camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui; +l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.</p> + +<p>Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses +deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les +autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les +chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou +l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le +maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se +syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il +reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges +dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées +d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers +qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.</p> + +<p>Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort +et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et +règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une +fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement +fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà +quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il +faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux, +ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation, +soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu +exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une +fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut +payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.</p> + +<p>C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre, +transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent +liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent +l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une +et l'autre étant des biens héréditaires.</p> + +<p>Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses +enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce +monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à +lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres, +dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.</p> + +<p>Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien +esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai, +n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux +familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine +où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était +appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les +apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination +anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où +les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas +moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale. +Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille +civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la +même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils +forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.</p> + +<p>Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude +éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique +et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est +incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son +ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit +pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le +bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit +en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans +avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la +contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche +supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche +inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se +heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement +formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent +citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit +par ses ascendants, aux classes inférieures.</p> + +<p>L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent +à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique, +du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui +n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail +domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions, +les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des +ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la +nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à +n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu +que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.</p> + +<p>Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens +matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière +bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement +absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et +irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié +sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit, +dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant +contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de +lutte du mouvement socialiste.</p> + +<p>Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était +pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le +cœur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand +dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a +poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer +des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la +conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice +éternelle.</p> + +<p>C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir; +alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses +adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans +qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable +d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient +qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation +et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du +monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et +tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après +les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On +voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions +dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de +l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les +centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et +excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de +l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la +force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui +prêchait l'utile à la place de l'idéal.</p> + +<p>D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel +qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un +programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal: +Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la +répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires, +illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la +maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers +suprêmes.</p> + +<p>Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les cœurs des +hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son +nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur +peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une +époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le +terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans +la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en +œuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le +marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut +transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur +lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui +trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les cœurs et leur +fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des +intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.</p> + +<p>Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action +socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations, +on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et +organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer +dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée +libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le +socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question +d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette +bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à +l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est +détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la +réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de +nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle +riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui, +tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en +acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et +l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement +hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un +mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de +la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à +tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à +mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.</p> + +<p>Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée +au cœur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux +idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans +conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous +rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de +millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les +droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une +partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses +fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de +l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de +l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui +ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une +certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une +certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable, +une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire +disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de +rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à +tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une +institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité +personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de +leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices +humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous +poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage +quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même +que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur +terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la +marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un +effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question +de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces +inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne +tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à +poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons +besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est +dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice +de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison +intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme.</p> + +<p>Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant +quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière +prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à +l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir +attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui +s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la +rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la +supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les +conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de +leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages +la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est +toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude +quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui +suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est +que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques, +mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une +mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit +objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait +même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée.</p> + +<p>Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_CHEMIN" id="LE_CHEMIN"></a>LE CHEMIN</h2> + + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<h3>LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE</h3> + + +<p>Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique; +aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient +nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.</p> + +<p>Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur +sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications +lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et +leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être: +une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.</p> + +<p>On peut, par abréviation, appeler ce phénomène <i>substitution de la +raison d'être</i>.</p> + +<p>Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir +une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se +sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du +progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le +moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau +nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles +manières de voir.</p> + +<p>La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante +et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines +qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de +mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle +aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer +l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son +développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe +une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il +serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions +relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de +savoir que la comédie de salon française se rattache par un +développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait +recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le +choix de ses pièces par des considérations archéologiques.</p> + +<p>On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée +par les Français du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, et on lui oppose des déductions +tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui +repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels +que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que +subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se +rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de +rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être +n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des +efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de +cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom, +celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au +point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant +que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste +en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un +développement ultérieur.</p> + +<p>De la fausse application du point de vue historique découle la fausse +appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la +tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique +consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à +titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient +désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se +maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de +rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la +tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle, +gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de <i>moment d'inertie</i> +définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande +importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection +théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de +convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore +aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout +en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle +possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de +ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules, +costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère +à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un +orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations +pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple +spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une +solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous +l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de +conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle +de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au +préjudice de la Silésie ou des pays rhénans.</p> + +<p>Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre +notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par +«substitution de la raison d'être».</p> + + + +<p style="margin-top: 2em;">L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par +l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par +l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle +était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la +protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette +hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal +consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit +guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées +à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par +l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes +inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées.</p> + +<p>L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie +ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes +proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être +suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient, +des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des +domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie +des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au +milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de +recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de +porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation +féodale avait perdu son dernier droit à l'existence.</p> + +<p>Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la +nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent.</p> + +<p>Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les +monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources +d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la +technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche +avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était +orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance +héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état +social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas +mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons +théoriques.</p> + +<p>On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine +justification interne: le capital se présentait principalement sous la +forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige +une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne +pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène +courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs, +l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient +particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un +centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de +beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base +expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la +centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur +de leur accumulation entre les mêmes mains.</p> + +<p>Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire +de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de +l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait +rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une +direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la +diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de +l'horizon intellectuel.</p> + +<p>Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en +attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la +puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances +territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des +relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à +l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était +devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe +bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les +attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des +intérêts opposés.</p> + +<p>La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la +destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire, +leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle +couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était +incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter +la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi +la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à +réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était +familière depuis plus longtemps, possédait une expérience +administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en +remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie +matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences +monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches +dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double +avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa +caste, plutôt qu'au profit de sa classe.</p> + +<p>C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée +résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale, +toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste, +plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce +qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté +capitaliste, devient le sort inéluctable des masses.</p> + +<p>Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est +incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour +nous évident que l'organisation future, malgré sa possible +différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la +perpétuité héréditaire.</p> + +<p>Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus +reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale +l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra +laisser une place assez large à la détermination autonome, à la +responsabilité et au développement spirituel.</p> + +<p>C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus +seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale +déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une +moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la +responsabilité personnelle.</p> + +<p>Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la +négation de l'injustice: la division des classes reposant sur +l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès +accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe +donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure +une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la +suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de +l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté +spirituelle.</p> + +<p>La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un +soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace, +d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en +dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut +contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant +dans sa mort le plus heureux des arbres.</p> + +<p>Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis +longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin +ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements +chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de +l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent +compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et +s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et +l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un +plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.</p> + +<p>Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère +scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de +renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever +au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce +raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires. +Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital. +Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment +supprimer celle-ci?</p> + +<p>À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant +le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital +la propriété de l'État.</p> + +<p>Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent +la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui +est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers +les points où le besoin s'en fait sentir le plus.</p> + +<p>Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la +raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes +et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les +nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent.</p> + +<p>Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président +mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie +de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes +les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse, +dispose du capital du globe.</p> + +<p>Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de +sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin +de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre +de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de +vue politique et technique, les trois projets sont également +irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également +désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut +être exécuté. Lequel sera-ce?</p> + +<p>Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les +tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable, +et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la +Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.</p> + +<p>Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque +capitaliste que le président autorise le département à se décider pour +l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.</p> + +<p>Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les +calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de +travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau +calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un +ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du +degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement, +voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils +déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale +présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les +seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration +des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend +depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la +caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit +d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir +chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant +cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés, +faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le +projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à +la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de +la rente.</p> + +<p>Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine +d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un +habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une +nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume +volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale +décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en +outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en +argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend +que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et +l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine +est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente.</p> + +<p>Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne +sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi +élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une +fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but +déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à +élever la rente réellement, et non seulement sur le papier.</p> + +<p>Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État, +il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La +nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir +l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les +plus urgents et les plus avantageux.</p> + +<p>La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus +indépendante et plus large.</p> + +<p>Quand on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble d'une industrie nationale, +de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du +mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant: +malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante +organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en +restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes +dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son +propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir +leurs épargnes pour la soutenir.</p> + +<p>Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer: +que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles +ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des +organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont +réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en +placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en +papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des +placements productifs doit se prolonger, tant que les populations +augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits +susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire.</p> + +<p>Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous +les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les +revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie +civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires +est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente +proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de +consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont +lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la +rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les +besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une +série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente +totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des +exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales. +Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul +individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente +et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne +pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement, +être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour +compléter et agrandir ses installations.</p> + +<p>C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la +rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a +besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de +l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production, +partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les +autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de +production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il +un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée +que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste.</p> + +<p>C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au +point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les +mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de +l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de +placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui +existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout +reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut +avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est +indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels +d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la +question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission +finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui +importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le +bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la +collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en +jouissances. La politique économique se transforme en politique de la +consommation.</p> + +<p>Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets +encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital +était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation +relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée, +à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter +leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être +considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il +n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon +plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques, +politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un +signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait +privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les +conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du +monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession +implique puissance.</p> + +<p>À cela se rattache une autre question: celle des revendications +injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du +gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi +la participation des classes inférieures à la richesse générale. +Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de +compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la +rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la +collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons +formeraient un État dans l'État.</p> + +<p>Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du +capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence +d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes +diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une +menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes +diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et +diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces +alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées.</p> + +<p>La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous +offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de +torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais, +impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau +étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement +et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse +facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un +troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en +suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse +charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants +visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol +nourricier.</p> + +<p>Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des +richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force, +capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses, +dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et +inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les +lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de +l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau +des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie.</p> + +<p>Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la +répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut +établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous +aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la +propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher +quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se +dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans +laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera, +pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui +s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.</p> + +<p>Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.</p> + +<p>Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant +que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun +enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre +à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et +humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger, +l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une +population dense, représente un organisme aux articulations +artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois, +compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et +réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des +droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers, +touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a +besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas +créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le +toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève, +tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y +a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air +même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri +d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.</p> + +<p>Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on +a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à +chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut +travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir +son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à +titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser +péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la +garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa +mort, à l'exécution de ses dernières volontés.</p> + +<p>Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un +mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer +de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour +cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère, +démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou +profaner des œuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant +certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle +partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant +d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait, +la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats +aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle +profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un +monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie; +qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la +communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas +les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous +avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des +limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et +d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en +discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou +des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se +faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par +l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires +et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il +peut.</p> + +<p>Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses +tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit +individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices +dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cœur aux +exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et +dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander +quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur, +pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été +satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et +pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.</p> + +<p>Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la +collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la +réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à +volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car, +contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation +naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas +de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau +des moyens de travail et des forces de travail créés.</p> + +<p>Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est +utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.</p> + +<p>Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts, +qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie +économique ayant atteint son plein développement repose sur une +association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison +que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité +mesurée.</p> + +<p>Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare, +lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et +l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car +les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les +pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous +devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou +années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané, +sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises +sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au +revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une +part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible.</p> + +<p>Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une +étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce +qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au +gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du +blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses +provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport +utiles.</p> + +<p>Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus +grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille +travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La +consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la +collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité.</p> + +<p>Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et +disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est +produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour, +disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en +vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation +de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une +distinction entre la consommation justifiée et la consommation +injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste +que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.</p> + +<p>C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de +notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute +consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin +primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe.</p> + +<p>Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique +du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin +élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu. +Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique +de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait +absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train +spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants +affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur +intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors +même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail +et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule, +incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui +n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du +prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes, +la valeur des bouteilles de champagne vidées.</p> + +<p>Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que +cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi +que l'antinomie de la consommation se trouve résolue.</p> + +<p>Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette +hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des +choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont +accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller +pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes, +excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes +et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à +rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite +monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs +remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois +mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le +travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des +machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers +de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté +l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant +qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'œil sur les devantures des +magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que +notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une +pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en +terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant +décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie +erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était +employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient +être nourris, habillés et logés.</p> + +<p>Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse +direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement, +revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de +dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque, +nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra +se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche +consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous +sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une +affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces +et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous +avons la responsabilité.</p> + +<p>C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne +sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt +général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une +fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière +analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que +des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce +qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et +accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de +celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la +combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée +d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous +avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre +philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche +de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance +fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser +l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la +législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le +gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises +installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme +le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du +souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires +dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail, +destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être, +nous avons besoin d'une protection législative des domaines +d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.</p> + +<p>Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à +nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture +des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et, +cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de +culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées +puissent se rattacher à notre déduction.</p> + +<p>Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la +relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons +jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la +consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la +conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier +du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer +la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables +d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de +passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la +perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en +entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la +voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le +monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le +sublime.</p> + +<p>Ce monde est appelé à durer; toutes les œuvres d'amour, d'art, de foi et +de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le +songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'œuvre éternelle de +l'humanité accomplissant sa mission.</p> + +<p>Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production +de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels +signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la +réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les +vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles +sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des +valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les +échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et +des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en +elles-mêmes.</p> + +<p>En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, +et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler +ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens +matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se +sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?</p> + +<p>Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du +sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de +l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: +l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non +une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une +revendication, mais une responsabilité.</p> + +<p>Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des +lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales +dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le +ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce +sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne +peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est +humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons +des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable +d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa +valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur +et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même +nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement +admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, +suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des +circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit +de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de +construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement +à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous +avons à jeter un coup d'œil sur la notion de législation somptuaire.</p> + +<p>Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette +caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont +décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc +inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient +leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur +action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la +question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se +rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse +concernant l'efficacité se trouve donnée <i>ipso facto</i>. Si l'on songe que +chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre +en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche +domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous +faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou +d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes, +d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie, +suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le +pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport +à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près +les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à +mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la +société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager +par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans +l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation +est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on +remplaçait toutes les professions destructrices en professions +créatrices.</p> + +<p>On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure +naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale, +parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner +une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on +convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est +légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on +s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.</p> + +<p>Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité +comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de +frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le +revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la +consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus +d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au +moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.</p> + +<p>À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à +faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des +fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort +réservé aux fortunes privées.</p> + +<p>Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher +l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a +jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre +l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition +pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse +avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant +une diminution de la consommation effrénée.</p> + +<p>De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que +nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le +travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des +ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide +éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous +avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie +intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure +à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future +ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la +richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation +qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable +beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle +pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat, +comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et +d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du +raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les +grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux +battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts. +Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la +magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La +magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine, +condamnée à l'admiration béate, et laissent le cœur froid; la +distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle +est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et +emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome +des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et +de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance +prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de +l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et +consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.</p> + +<p>Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation +et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir, +et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de +cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique, +ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure +législative de l'État.</p> + +<p>En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre +un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation +que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la +consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême +inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver, +les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était +concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque +peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait +tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements, +d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la +part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie +convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général +pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures +sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de +produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine +illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de +la quantité de moyens de production existant au même moment, et une +rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que +par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le +monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une +quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué +que par une réorganisation de la production telle que l'absurde +gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce +à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens +produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays +civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée +en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks +environ par famille.</p> + +<p>Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice +à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici +dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque +bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière +indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que +l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les +rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une +revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas +extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de +l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne +diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de +l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le +possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un +prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la +répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de +notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant +toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale, +il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à +nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste +répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à +l'intensification de son appareil de production et à l'entretien +d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté +une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut +enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est +méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de +sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et +le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre +maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois. +S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous +répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants +n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci: +les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le +maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social +universel.</p> + +<p>L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera +pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans +l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni +aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser +complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part +destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le +niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera +telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au +taux d'aujourd'hui.</p> + +<p>Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et +l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à +l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le +pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des +produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition; +nous en avons nous-mêmes assumé le partage.</p> + +<p>Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa +plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à +fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux +propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la +répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation +du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache +davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.</p> + +<p>Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte +de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance +qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire +universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que +dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de +lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus +préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts +domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas +de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts +tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa +transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus +aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et +responsabilités.</p> + +<p>Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de +droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils +cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir +aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est +le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est +pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou +possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le +déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction, +d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les +responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un +moment donné.</p> + +<p>La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien +que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus +équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette +équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance, +qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une +importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue +tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci +ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le +pouvoir d'une classe.</p> + +<p>Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer +partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien +l'accumulation que la répartition des biens privés.</p> + +<p>Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons +noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que +d'accorder, à contre-cœur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre +époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la +valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation, +ne dispose que du coup d'œil du praticien pour les inégalités +immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le +dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à +l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès +son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre +temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer +le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.</p> + +<p>Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En +l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans +des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat +des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer +l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font +qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de +faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des +hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien +soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux +conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes, +ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une +certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les +œuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine +instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps +assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres, +privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout +opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une +nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les +choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et +d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un +grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les +bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent +déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit +bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses +congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de +perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la +mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons +extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments; +et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet +pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après +un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils +attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances +extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.</p> + +<p>Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt +pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de +compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action +ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.</p> + +<p>La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la +misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la +désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont +empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement +d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à +faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer +le règne d'une médiocrité intellectuelle.</p> + +<p>L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même +milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures +identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est +impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit +le niveau auquel elle se place.</p> + +<p>Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement +économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous +envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches +humaines supérieures.</p> + +<p>Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les +institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux +de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le +droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement +de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à +adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux +aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas +comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité +spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la +possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les +questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont +l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et +fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte +aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents +pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils +paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont +également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde +conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que +l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie +réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une +vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au +point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les +maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop +cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être +humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de +millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent? +L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à +des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à +contre-cœur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il +faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts, +cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à +l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité +bourgeoise systématiquement entretenue.</p> + +<p>Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à +assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle. +L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon +concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura +cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous +laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus +d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra +avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire +qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois, +lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le +pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de +l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite +avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de +l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers +diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un +mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de +ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne +pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux +difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces +temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité +que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.</p> + +<p>Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation +matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les +suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?» +mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout +où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit +d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande œuvre +de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont +la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour +le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé +dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces +comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en +lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la +foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de +l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables, +alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une +forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de +responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui +qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.</p> + +<p>Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant +dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux +dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme +des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que +c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit +d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la +production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le +surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce +qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme +irréductible.</p> + +<p>On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se +rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle +forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme +réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que +dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par +un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de +tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une +théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les +apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où +chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun +est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait +malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi. +Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe +qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes, +lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire +le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que +l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse +était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques +et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à +longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur +que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a +tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie, +frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la +disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette +étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur +du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits +aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et +insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute +concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison, +par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de +suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même +est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous +parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la +joie de vaincre.</p> + +<p>Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la +propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on +constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre +ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes +sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la +jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette +distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes +d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec +les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et +suppriment toute entrave au développement ultérieur.</p> + +<p>Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement +des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences +immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations +économiques.</p> + +<p>Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance +et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice +terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la +solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du +sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui +est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la +privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus +grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que +l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts? +L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont +porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde, +détournent vers leurs propres cœurs les pointes de lances hostiles; +mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.</p> + +<p>Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en +droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors +l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus +mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au +sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais +ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie +qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son +isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds +l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille +habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en +échange de certains services, tels que la protection et la défense, et +s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base +traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir +une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial +des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux +riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur +château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques +poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux +portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs +réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de +panoplies, de livrées, de coupes.</p> + +<p>Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de +défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection +de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom +de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau +s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à +l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils +ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la +mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques +antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa +responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la +responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial +sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les +forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne +reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.</p> + +<p>La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur +aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît +dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et +inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans +effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par +un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un +beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés +dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une +affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans +ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la +remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses +bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du +jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges +municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la +densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de +l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de +réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce +qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain +et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque +mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de +capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé +d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui, +dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique, +de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et +la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec +les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de +l'organisation du travail du pays.</p> + +<p>Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance +mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation: +elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la +planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants +moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime, +le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux +choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation, +en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la +nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant +chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les +derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et +en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi +étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner +à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir +et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité +tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi +provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces +effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications +politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et +formuler à son sujet quelques propositions finales.</p> + +<p>La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de +toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se +rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles +théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont +perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures +sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité +de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité +royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait +réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus +autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par +suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé, +parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et +guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une +noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis +survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge, +ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde +païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion +de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et +l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a +conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une +organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme +européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à +l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus +tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus +tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini +par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère +homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale +et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse +n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la +notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat +rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est +slavo-germains.</p> + +<p>La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux, +mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif, +comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle +s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un +après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par +suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre +chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée +ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque: +sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité +et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes +les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père +est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens +spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine +culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se +développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale. +Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans +efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse +intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages +aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque +génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon +l'expression en usage, ruinées.</p> + +<p>L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination +occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique +rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains +changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce +qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère, +étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se +fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion +de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie +constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement +fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même +naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion +hybride de noblesse d'argent.</p> + +<p>L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les +différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute +organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des +besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions. +Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit +la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra +toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique. +Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou +tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les +oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant +les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de +l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en +restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale. +Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent +qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue +à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus +nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se +considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche +supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins +dans sa substance des changements incessants; la dénomination: +«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre +représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de +réel.</p> + +<p>Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos +esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous +devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire +s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère. +L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté +auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une +notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine +prêchant l'élan de toutes les âmes.</p> + +<p>L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun +rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus +haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même +que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que, +contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des +besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans +la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser +pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la +civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu +des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré +la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et +indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort +prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le +jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des +biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation. +Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et +de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour +mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la +place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout +le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de +nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible +d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus +juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des +biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.</p> + +<p>Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des +considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction +entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les +considérations empiriques qui vont suivre.</p> + +<p>Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le +cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les +mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des +fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il +en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin +pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?</p> + +<p>Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des +biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera +augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation +de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et +d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se +trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de +s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à +un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de +rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La +seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait +fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme +d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de +conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet +de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale +économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus +profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par +abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes +les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de +nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles +spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie +formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût +absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme +économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira +une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la +consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que +notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions, +mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle +imprime à la consommation.</p> + +<p>Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous +occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit +à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur, +en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la +collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette +prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils +exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de +protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences +exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases +économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.</p> + +<p>Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la +fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et +de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de +l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment +est-elle acquise?</p> + +<p>La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il +suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La +notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le +moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.</p> + +<p>La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de +la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la +rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les +revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus +procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories. +L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de +richesse, est totalement erronée.</p> + +<p>L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu +fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à +moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de +tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent +que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte +de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et +allemande.</p> + +<p>Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers +d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent; +et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice +qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent, +raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir +riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est +pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à +satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement, +chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une +modeste rente ou un médiocre revenu de travail.</p> + +<p>Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque +l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise +le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont +prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent +réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.</p> + +<p>L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de +fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son +contre-maître, est puni.</p> + +<p>L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment +lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.</p> + +<p>La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement +ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter, +devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de +puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu +nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des +essais de ce genre.</p> + +<p>Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le +plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une +distance favorable du centre des matières premières, des sources +d'énergie, de la main-d'œuvre et des débouchés.</p> + +<p>Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les +théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien +formées.</p> + +<p>Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en +soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en +éliminant la concurrence.</p> + +<p>Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure +un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la +force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville, +la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.</p> + +<p>Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui +seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie +ne sortant pas d'une maison en vogue.</p> + +<p>Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port +reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit +dont il jouit équivaut à un droit régalien.</p> + +<p>Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il +n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque, +la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des +résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut +négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter +de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses +descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations +en pleine période de réussite.</p> + +<p>Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur +au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le +monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose +d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance +matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu +sur la collectivité.</p> + +<p>Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la +priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés, +non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité +du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de +l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la +collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre +concurrence.</p> + +<p>Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins +mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de +scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans +une grande ville est des moins réjouissants.</p> + +<p>On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif +insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les +sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question +pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous +occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du +droit à la richesse.</p> + +<p>Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été +acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est +venue par héritage.</p> + +<p>Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et +origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la +fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même +sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de +la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité +actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire +une remarque préalable, d'ordre méthodologique.</p> + +<p>Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition +et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi +grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance +incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la +tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance +créatrice.</p> + +<p>Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est +seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire +aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui +est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on +oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel, +le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une +invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune +particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise +les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans +lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme, +partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature +du novateur avec celle de la nouveauté.</p> + +<p>La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi +étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle +devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude, +vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au +contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui +annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et +l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des +privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du +besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur +son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de +l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles +de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers +auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse, +l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.</p> + +<p>On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers. +Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable +de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles +s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la +main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.</p> + +<p>La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le +profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce +qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous +faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le +mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison, +étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits +agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des +notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation +populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands +est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes +passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une +haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez +d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de +régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous +l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.</p> + +<p>Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective +entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force +ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique. +Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au +traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à +empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires. +Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le +conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est +en réalité la négation de la vie et de son développement.</p> + +<p>Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours +revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour +nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la +question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une +fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de +certains principes?</p> + +<p>Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette +décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain +temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs +sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une +contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments +affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception +particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la +conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de +la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.</p> + +<p>À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception +sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.</p> + +<p>Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation, +qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme +tel ne choque généralement pas la majorité des gens.</p> + +<p>Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande +ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce +qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval, +dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou +un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les +plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation +personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du +président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule +compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance +et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils +sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité, +condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou +commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou +faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude +arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation +privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une +tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance +héréditaires.</p> + +<p>On juge sévèrement la femme de mœurs légères qui, restée veuve d'un +homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche +ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus +d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit +d'héritage.</p> + +<p>Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais +incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus +soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations +de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux +blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun +disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.</p> + +<p>Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq +décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les +filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc +l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien +créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour +l'histoire ou la diplomatie.</p> + +<p>Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante +ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes +gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!</p> + +<p>Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de +nombreuses générations!</p> + +<p>Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la +collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère +quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.</p> + +<p>Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la +civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient +répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions +culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au +service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques +pourraient être créées.</p> + +<p>La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude +séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la +substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et +que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis +longtemps disparu.</p> + +<p>Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés +avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est +qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane, +survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu +collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des +troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement +aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et +des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à +la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la +culture du sol.</p> + +<p>Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se +transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu +subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais +dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le +gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que +par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux +rangs.</p> + +<p>De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du +capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa +conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute +d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère +indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci +avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits +et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la +défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement +droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.</p> + +<p>La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien +qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le +fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance, +du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini +par édifier sur les fondations discutables de ce fait une +superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à +nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de +toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur +les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est +conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse +recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du +fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation, +ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des +moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à +s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses œuvres d'art, +de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État, +après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait +obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et +certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il +dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du +légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit +lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des +propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public +des œuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des +monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à +s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.</p> + +<p>Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité +des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions +morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus +de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce +qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est +rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une +particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une +importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont +disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à +l'antinomie.</p> + +<p>Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre +hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces +nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui +caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour +subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une +généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et +s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les +générations et qui est une œuvre humaine. Cette rigidité condamne le +prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle. +Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle +étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la +responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition +s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui +cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une +volonté dépourvue d'activité.</p> + +<p>Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale. +Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans +examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles, +tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines +neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit +commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et +du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu +de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.</p> + +<p>Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de +la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de +résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de +propositions faciles à retenir.</p> + +<p>1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant +donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire, +non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être +subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où +il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.</p> + +<p>2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la +morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un +propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les +moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre +une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité +ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de +jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.</p> + +<p>3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large +du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de +l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour +les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.</p> + +<p>4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du +niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les +classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des +classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la +consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial +vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces +biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils +représentent.</p> + +<p>C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation +économique et de la liberté sociale.</p> + +<p>L'actualisation législative de ce système est une question d'importance +secondaire. En considérant les institutions législatives des différents +États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques +présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se +ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les +buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également +analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout, +c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions +suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.</p> + +<p>Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures +soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs +morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de +l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées +attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes, +elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais +elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des +fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le +fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.</p> + +<p>Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans +notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité +particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances +obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté +la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la +politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus +loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction +aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a +pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner +satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non +par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines, +mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface +de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne +reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La +guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où +il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté +populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre +que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de +celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la +guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et +oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie +cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne +peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de +satisfaire l'âme.</p> + +<p>La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de +ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la +manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des +institutions.</p> + +<p>I.—Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en +un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition, +de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la +consommation exagérée.</p> + +<p>Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son +produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par +les restrictions qu'il impose.</p> + +<p>Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou +fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute +importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer +quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de +dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.</p> + +<p>Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les +fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois +rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être +frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur; +les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en +plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.</p> + +<p>Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière +représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête +d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses +annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des +brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui +peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de +consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des +taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les +objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent +dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.</p> + +<p>Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs +clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent +contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un +impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques +employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles, +dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres +sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en +vue de la restriction.</p> + +<p>II.—Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu +servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être +considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car +alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-cœur. On +doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu +duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout +ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État +est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on +observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en +régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au +fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction +faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde +l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une +certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.</p> + +<p>L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à +l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que +nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur +justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront +que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera +d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui +aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous +les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en +présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de +fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette +conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à +nous occuper de la transformation des notions morales.</p> + +<p>Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures +seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est +possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée +d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus +puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette +passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore +l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme +est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté +à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec +un petit.</p> + +<p>Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen +spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos +jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et +auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les +encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait +naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?</p> + +<p>III.—La lutte contre les monopoles privés et personnels est une +tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera +son application législative ou pratique dans chaque cas particulier. +Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et +n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets +d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces +naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements +rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées +à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a +trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être +soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants +monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est +d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils +encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais +il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin, +qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les +particuliers outre mesure.</p> + +<p>À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de +mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être +généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de +l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met +à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport +avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni +des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne +formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement +allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que +spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente +de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de +capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces +bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes +particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de +la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.</p> + +<p>Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne +foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus +préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si +importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce +sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers +d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer +une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.</p> + +<p>Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un +commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui +envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent +bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se +fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun +emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses +trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents, +chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui +augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa +force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues +tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui +pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province +plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les +grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou +trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui, +faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de +voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette +réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion +incroyable la force de production.</p> + +<p>Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant +d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de +plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas +même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes +profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le +consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas +l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile +va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et +coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les +marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par +la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui +trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui +veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait +par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à +supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce +peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense +exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail +et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce +n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie +nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un +travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une +grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.</p> + +<p>IV.—Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout +héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant +être transmise par héritage est fournie par la forme économique de +l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état +actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée +et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons +qu'on cite en faveur de la conservation des <i>latifundia</i> reposent soit +sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu +que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique +et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par +l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de +l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant +compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le +scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de +la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être +supprimé aussi tôt que possible.</p> + +<p>Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de +l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot, +sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations +familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant +qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins +morales et culturelles. Les plus belles œuvres et les plus beaux +monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être +hérités.</p> + +<p>Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux +une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus +grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie +extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui +le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre +l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle +il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais +s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie +civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et +qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a +avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu, +disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par +l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des +autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination +exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien +d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus +en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes +et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle +devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus +évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la +récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson +de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de +grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa +responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain, +dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme +de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité +d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux +qui méprisent.</p> + +<p>Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.</p> + +<p>Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes +privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir +compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes +remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au +point de vue économique: elles assument le risque de l'économie +mondiale.</p> + +<p>Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de +commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute +administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est +incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation +passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la +responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif +qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les +profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être +remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne +sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions +qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors +les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans +une certaine mesure, le moment d'agir est passé.</p> + +<p>Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association; +il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche +inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux +reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses +collaborateurs et au grand nombre de ses essais.</p> + +<p>Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en +excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins +personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles +d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se +contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour +d'aventures.</p> + +<p>La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les +nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens +servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées +auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général +uniforme?</p> + +<p>Jetons un coup d'œil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment +être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a +léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de +devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et +nous constaterons ceci:</p> + +<p>Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme +impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire +permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de +l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une +entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour +fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul, +cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en +passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise, +parts qu'il appelle d'une manière très significative <i>papiers</i>; il +attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe +à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine +conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus +souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité +de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant +le symbole de ce jeu.</p> + +<p>Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup +d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux +droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces +droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le +co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre +valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice +favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de +ses achats, le mouvement général.</p> + +<p>C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui +existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable, +exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un +revenu théorique.</p> + +<p>Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps +l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement +divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante, +comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme +autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale +corporative ou dans celle des ordres religieux.</p> + +<p>Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le +processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de +gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes +dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des +propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit +devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de +leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent +de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.</p> + +<p>Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une +entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer +ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi +allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que +le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il +n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait +de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.</p> + +<p>La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise, +la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où +l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une +sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai +sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous +avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un +autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les +fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un +industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines +institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations +communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières +exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements +suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi +parfaite que le permettent les circonstances du moment.</p> + +<p>Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de +faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands +qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait +jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite +faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, +faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts +amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche +et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur +l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines +obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que +les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger +et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se +trouvent en excédent dans ses caisses.</p> + +<p>À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement +psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.</p> + +<p>Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris +l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une +firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre +comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des +alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. +Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours +un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non +plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours +une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa +famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa +firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La +croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une +source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. +L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.</p> + +<p>Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les +dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit +régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations +de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, +d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie +de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer +à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer +autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur +propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce +sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur +administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à +choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la +direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la +perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie +extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la +responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.</p> + +<p>C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent +dans la même direction que le développement du régime de la possession, +c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.</p> + +<p>Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en +définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste +qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une +personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres +moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses +propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par +l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, +fonctionnaires, ouvriers, etc.</p> + +<p>C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises +privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires, +d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par +l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une +vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une +phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout +permet de présumer que cette possession, devenue objective et +impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité +d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de +consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale +propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la +forme d'entreprises économiques mixtes.</p> + +<p>La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions +des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont +l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises +autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs, +pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement +reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité +sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir +ayant pour objet la continuation de son œuvre, sans que des générations +oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le +vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il +disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de +biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se +manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la +personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et, +sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il +acquiert une analogie avec la création idéale d'une œuvre d'art.</p> + +<p>Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple +tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les œuvres de fondation, ne +servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins +nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de +l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par +conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces +effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel, +ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des +intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront +pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par +l'habitude, a été appliqué à ces œuvres, aura perdu son caractère. Ce +qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce +qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux +générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité +économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité +schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé +par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes, +mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.</p> + +<p>Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales, +destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une +certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela +dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas +incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais +admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en +rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.</p> + +<p>Si, maintenant, nous jetons un coup d'œil sur un pays supposé avoir +réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons +les effets suivants.</p> + +<p>La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues +actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards. +L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et +nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se +trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est +devenue meilleur marché et plus abondante.</p> + +<p>La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles +augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui +deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage +et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.</p> + +<p>Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple, +grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la +rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se +trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter. +Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux +directions.</p> + +<p>En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.</p> + +<p>Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus +grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les +intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela +sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État +ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment +préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies +sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul +problème des communications et des transports, signifie une +multiplication de la force de production et une baisse incroyable du +coût de la production, car pratiquement tout le domaine des +communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les +usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un +centre unique. On peut en dire autant de la production et de la +répartition des forces.</p> + +<p>L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de +placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des +artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail +normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement +financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté +de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux +d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet +la fondation d'entreprises moyennes.</p> + +<p>L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail +intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un +revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. +L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement +et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite +réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.</p> + +<p>À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, +non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de +l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, +l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les +moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en +profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des +privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, +un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les +gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun +cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que +l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits +économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles +existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs +moins qualifiés entre de plus en plus dans les mœurs, les luttes pour +les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les +fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par +les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, +ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile +obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de +gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de +nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines +et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le +régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui +assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur +de travail.</p> + +<p>La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui +s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une +grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique +autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons +décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les +excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et +s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du +salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines +de ces formations adoptent le principe de la participation des +collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les +avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires +des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et +l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers +largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements +autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.</p> + +<p>Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de +l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui +contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos +jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale +se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les +différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. +Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de +ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les +graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de +développement compatibles avec la dignité et la destination divine de +l'esprit humain.</p> + +<p>Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en +apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le +résumer dans les propositions suivantes:</p> + +<p>1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce +qui aura pour effet:</p> + +<p>La suppression du gaspillage;</p> + +<p>La transformation de la production superflue en production utile;</p> + +<p>La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces +disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;</p> + +<p>Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les +particuliers;</p> + +<p>La responsabilité entre les mains des hommes moralement et +intellectuellement doués.</p> + +<p>2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue +impossible.</p> + +<p>3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont +abattues; la division en membres supportant les charges et en membres +imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui +caractérise la vie et par une osmose organique.</p> + +<p>4° Ainsi s'accroissent:</p> + +<p>La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;</p> + +<p>Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes +les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus +haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et +économiques.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>LE CHEMIN DE LA MORALE</h3> + + +<p>C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement +progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.</p> + +<p>Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et +lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est +relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de +qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette +notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse +vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus +radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés +par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde +insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de +l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du +monde phénoménal.</p> + +<p>Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous +abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes +placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la +pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement +deviennent des choses réelles.</p> + +<p>La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière +est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de +l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans +cette région, c'est son âme.</p> + +<p>Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu, +avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de +multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se +demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est +vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit, +si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige +pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de +connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la +pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et +dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se +poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide +de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont +jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de +l'âme.</p> + +<p>Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales: +devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect, +et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de +l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle +nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la +volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige +une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé +par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher +l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le +phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est +par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et +se révèle comme étant d'origine supérieure.</p> + +<p>Troubler la vie réelle par la considération transcendante de +l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de +préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.</p> + +<p>En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel, +nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme +comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien +qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement +ni fin.</p> + +<p>Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne +doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il +doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au +développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour +autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en +présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans +devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que +venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance, +semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les +marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal +affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin +d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la +région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer +éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des +désirs humains.</p> + +<p>Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus, +avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela +s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de +sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine +transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien +qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action +d'ensemble, de direction et d'orientation.</p> + +<p>C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit +obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de +forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux +constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres +physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule +tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un +bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la +mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est +mauvais.</p> + +<p>Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien +élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et +politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception +commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une +transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste +échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et +destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans +ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en +opposition avec ses intérêts?</p> + +<p>Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir +spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable +quantité d'intérêts transcendantalisés?</p> + +<p>Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec +elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique +et plus claire que le monde trouble des réalités.</p> + +<p>Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater, +étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci: +l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la +terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de +l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.</p> + +<p>Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et +de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité, +aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une +conception générale et fondamentale du monde et de la vie.</p> + +<p>Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception +esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est +estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout +défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable, +lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage; +la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme +une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la +lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait +preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence, +énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou +nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les +systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune +valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans +la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent +des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique +peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son +ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un +personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place +dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une +œuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique +porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le +sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive +sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est +dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou +contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes, +il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du +spectateur dont le cœur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie +française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux; +il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien +Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la +sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et +anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le +courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.</p> + +<p>On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la +valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié +et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge +allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la +Bible.</p> + +<p>Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle +dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre +intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de +l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par +détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles +elles doivent être subordonnées.</p> + +<p>La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une +nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus +profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine +de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et +de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.</p> + +<p>L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des +lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des +systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux +serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement +punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve +du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour +donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il +est toléré dans certaines limites.</p> + +<p>Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté +et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus +manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la +félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de +pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la +convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont +tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de +tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la +promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités +reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au +succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les +dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent +l'estampille de la consécration publique.</p> + +<p>Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque, +telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience, +telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a +cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux +se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de +valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'œil fatal qui voit à travers +les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement +sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage, +sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la +partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire, +tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de +choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son +milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et +de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs +nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une +certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de +la vision poétique.</p> + +<p>On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux +qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche +à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses +humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs +semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut +procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée +que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le +don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de +natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être +géniales. La confiance royale de Guillaume I<sup>er</sup> dans les hommes +reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée +rigoureusement monarchique.</p> + +<p>La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des +autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.</p> + +<p>Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la +création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée +de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les +degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers +soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.</p> + +<p>Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à +toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne +s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et +méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose +est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui +appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui +doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et +quelles sont celles qui penchent vers la mort?</p> + +<p>Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les +choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation +inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons +et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après +la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de +l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et +ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et +de phases de cette opposition.</p> + +<p>Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé +cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur +centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la +transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre +de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur +équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant +s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il +recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et +en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa +responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par +les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses +et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la +jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la +possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la +domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par +l'insatisfaction, le doute et la mort.</p> + +<p>Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par +la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force +consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de +cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de +dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une +doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure. +Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une +abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à +faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la +porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence. +Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi +qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se +heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations +variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant +sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à +l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses +terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique +d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des +solutions palliatives singulières et bâtardes.</p> + +<p>Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de +l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le <i>do ut des</i> +du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves, +l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé +par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique. +Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un +au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement +posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but +qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous +voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.</p> + +<p>C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les +plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles +deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires; +qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles +suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à +l'action prudente et avisée.</p> + +<p>Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais +plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la +contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne +connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en +posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient +par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission +entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le +processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa +propre essence.</p> + +<p>J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le +plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles +radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est +intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des +considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre +trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir +égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition +et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par +rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble +de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans +une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses +créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide, +dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans +l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire +et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété +intéressée.</p> + +<p>Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son +expression n'échappe à l'œil sensible. Ces caractères forment la mesure +extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme. +Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la +transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à +l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au +<i>moi</i>, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec +l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à +la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle +soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps +que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du +développement humain.</p> + +<p>À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là +n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur +fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la +pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir +enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par +l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la +disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de +systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que +chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro +de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque, +après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant +qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de +zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette +échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à +en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera +pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie +humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.</p> + +<p>L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son +école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations +innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de +pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous +doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est +encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des +enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse +pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience +collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à +leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience +psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que +dans des formations collectives telles que la langue, les mœurs, la +tradition, le mythe, plus tard dans des œuvres d'art collectives, dans +la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication +d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance +religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de +l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et +d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant +au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à +l'égard des autres comme des êtres amoraux.</p> + +<p>Une des œuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté +dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation, +qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons +déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances +intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions +réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de +population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit +intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je +tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore +éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces +opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses +manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de +gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à +lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de +l'humanité.</p> + +<p>Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et +d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur +application à la science, à la technique, à l'économie ou à la +politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des +civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et +le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces +méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui +les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus +l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme +efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et +revendique la direction.</p> + +<p>Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la +technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces +intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on +appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une +condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation +que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les +insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la +désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou +faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la +supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent +la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal +d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne +peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une œuvre d'art +médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible: +tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine +faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent +créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés +humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines +supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et +de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où +l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de +discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la +puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de +noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de +confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris +tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme, +l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité, +toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces +qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des +leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces +diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable, +d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres; +que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce +qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des +moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître +les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le +premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de +voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme +qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu +ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être +efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux +préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et +d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement, +au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous +contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce +qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui +reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus +urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne +cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas +se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux +souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits, +possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père +possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays +civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités +donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute +revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède, +en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus +ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.</p> + +<p>Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la +morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de +disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts +réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de +consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la +vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et +son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en +poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela, +disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé +devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se +produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la +volonté créatrice et l'institution créée.</p> + +<p>Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons, +dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous +allons considérer les variations de la conscience qui doivent +accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide +coup d'œil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et +morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son +appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites, +et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le +tableau de l'avenir.</p> + +<p>C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière +destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du +superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme +familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie +extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le +rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de +la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.</p> + +<p>Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin +invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler +le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience +d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à +serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure, +si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune +préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première +chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient +ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide +devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps +que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour, +s'imposent à la connaissance.</p> + +<p>Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent +l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons +alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de +disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports +avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de +passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et +les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience +sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons +une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des +institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la +possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de +la nature humaine par la violence ou par des discours.</p> + +<p>Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré, +mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette +maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une +brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des +martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la +connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche, +il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux +derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la +conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient +le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont +devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des +adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi +autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et +des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à +l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire +surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues, +les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de +nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations +seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a +acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force +de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans +le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple +armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de +sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un +essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une +nouvelle variation.</p> + +<p>Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds +du cœur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il +n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations +et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les +convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons +cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité +à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous +attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées, +une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir, +soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les +deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.</p> + +<p>Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue +l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue +que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la +mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus, +nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et +instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du +mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et +nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes +autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.</p> + +<p>Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du +monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la +suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire +le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.</p> + +<p>Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment +moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la +cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà +quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement +à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à +une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu +d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au +but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu +de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent, +résultant d'une situation de famille assurée.</p> + +<p>À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique, +correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La +sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en +opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et +l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance +insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la +troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif +et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se +trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.</p> + +<p>Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de +la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions +comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se +rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne +peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une +analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui +sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.</p> + +<p>Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux +avoir et paraître.</p> + +<p>Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère, +calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à +redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que +la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne +signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient +épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.</p> + +<p>Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à +assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers +biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.</p> + +<p>S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la +maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que +l'insuffisance de nos mœurs est telle que les malades et les vieillards +sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait +plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous +percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur, +source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle, +legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang +vulgaire.</p> + +<p>Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?—Ce +qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect, +dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?—Je n'en sais rien.</p> + +<p>Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer +par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout +cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de +l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement +répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus +comme problématique, mais comme évident.</p> + +<p>Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de +domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie +force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et +sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique +de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela +seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner +devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la +force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si +elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte +dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force +créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens +unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de +pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux +apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut +être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir, +a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui +à l'institution de l'esclavage?</p> + +<p>Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que +cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus +obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur +qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et +de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos +jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des +enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur, +expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les +souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie +sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui +existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin +nous montrer comment l'ascension et le développement des classes +inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus +terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.</p> + +<p>À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène +mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du +dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une +certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi +unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole +ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la +sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation +consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de +nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du +doute et du rapetissement.</p> + +<p>Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée +comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit +dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de +réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur +présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de +couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer, +de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une +étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme +supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu +meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction, +lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la +protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être +autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier +ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne +mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec +condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le +monde.</p> + +<p>Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état +moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit +attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui +est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité +a peu de poids; seule la <i>bona voluntas</i>, la sincérité intérieure, +fournit un critère de jugement.</p> + +<p>La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie +qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour +couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger; +qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de +délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit +évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des +hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses +semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une +irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante. +Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à +provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui +détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la +puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme, +jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre +condamnation et révèle sa satanique nature.</p> + +<p>Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste +l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance, +c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.</p> + +<p>Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens, +qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut +impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres +choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces +choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne +les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que +lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le +sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on +s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration, +avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une +propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans +lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses +choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt +appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au +promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux +appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'œuvre d'art dure, en tant +que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a +créée.</p> + +<p>Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la +satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains +cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et +formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à +s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes +veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse +la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une +enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue. +L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à +une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper +son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son +oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de +s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête +aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher +la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de +l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément +méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne +voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en +feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de +l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme +conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus, +en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus +et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la +plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension +lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés, +le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.</p> + +<p>Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création +responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance, +celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance +de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule +chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs +et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par +l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La +réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.</p> + +<p>L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et +sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.</p> + +<p>Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus +grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des +hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les +membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes +dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au +premier coup d'œil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces +hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à +l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne +manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront +punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité +plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres +au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons +naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion +sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront +arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des +modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par +la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque, +ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à +la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La +propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter; +mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son +existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause, +en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa +corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses +effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune +protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont +loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force +créatrice de la fantaisie.</p> + +<p>Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle +de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde, +sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur +zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas +plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend +compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie +par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des +puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et +inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la +volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la +marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une +issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.</p> + +<p>Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle +changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?</p> + +<p>À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous +avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes +et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices +humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance +sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les +passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme; +chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou +réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur, +lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une +âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des +mœurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de +notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a +cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant +les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle +conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des +forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui +sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils +naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont +pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une +collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des +moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé +par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La +conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le +mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et +l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et +la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé +de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui, +étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque +âme, en la modelant et en l'incitant à créer.</p> + +<p>Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les +acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie, +ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu, +la lutte pour le néant.</p> + +<p>En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous +verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité +reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de +l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce +qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que +plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués, +parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que +personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne +le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où +nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec +modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas +contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.</p> + +<p>Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre +avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse +de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités +un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre +d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques, +magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les +rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement +exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à +satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et +caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés +à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à +réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur +fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces +objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne +pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer +d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles. +Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à +l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et +les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les +brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour +recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer +quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou +qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le +but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette +fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent +et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et +quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout, +l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait +«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on +voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre +chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les +autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans +la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la +richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas +durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement, +il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et +digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de +la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité +et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de +consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On +ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art +pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et +l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la +camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos +petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils +pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.</p> + +<p>Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une +observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas +moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.</p> + +<p>J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la +mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques +de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du +travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui +assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la +nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que +la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le +bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par +l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les +commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des +voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des +réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces +indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison +d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée +du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le +fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute +la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.</p> + +<p>Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une +intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité +professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère +de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est +devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige +l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme +dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de +cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est +le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la +femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes +remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des +villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent, +font construire.</p> + +<p>L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis +quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à +enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est +qu'il manque à celle-ci le coup d'œil capable d'apercevoir dans ce qui +est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité, +d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour +vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est +incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance +avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul +trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du +commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux +femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans +un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter +les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce +que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les +hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux +de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les +collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la +femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de +débats, amies des artistes et protectrices de leurs œuvres, l'art et la +critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence +et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile +de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons, +et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les +deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche, +ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.</p> + +<p>C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée +sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors +inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction, +ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations +utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans +des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus +dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela +sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à +notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.</p> + +<p>Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement. +Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler +dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que +d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté +maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme +savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand +développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins +réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens +devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de +disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection +qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet +ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société +nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de +toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous +les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et +risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de +vie. On passait le temps en conversations d'où le cœur était absent. On +n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de +bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions +d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives, +animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux, +des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des +interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour, +des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de +justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées +par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec +le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses +devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.</p> + +<p>Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même +glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du +peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les +contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne +connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes +supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour +la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie +mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise, +l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont +devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois +n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives, +vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves, +leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À +la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un +passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous +sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers. +Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et +des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les +femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que +d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de +pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués; +on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici +à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et +des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements +et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible +solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir +du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète +pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de +la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit +reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout +aussi inutile et sans valeur.</p> + +<p>Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire +privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous +nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion +d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie +économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et +d'humanité.</p> + +<p>Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire +complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous +devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables, +à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par +leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent +chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font +livrer par des voitures.</p> + +<p>Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme, +l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la +femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis +restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par +l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes. +C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus +responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat +la femme d'aujourd'hui.</p> + +<p>Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son +foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a +fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a +mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie, +le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas +le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme +oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de +bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui +sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer +l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à +réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie +des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos +arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.</p> + +<p>Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches +désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un +mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir +de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination +extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et +au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne +s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries +et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute +idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui +s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les +vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle +qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage +que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable +du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la +vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la +femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel +au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les +formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les +obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de +construction rationnel, certaines entraves.</p> + +<p>Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent +le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.</p> + +<p>Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui +consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion +d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui +n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement +jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion +congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des +descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité +posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme +une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des +clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie +et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un +nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci +affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.</p> + +<p>Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font, +pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un +peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement +dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son +mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son +appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> +siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf +pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps +serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le +sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher +et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous +croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse; +mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent +jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a +subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes +sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse +dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques: +telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et +politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce +une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse +gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection +intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend +contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de +dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se +rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à +entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met +à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein +de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat +spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux +bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé. +Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement +silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un +regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les +péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.</p> + +<p>C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple. +Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la +communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de +réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la +communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en +une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble +responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui +voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires +l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à +la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la +caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées +dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où +l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division +en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut +voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du +prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que +c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance +incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple; +et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des +destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des +castes.</p> + +<p>L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de +basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à +rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple, +tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil +familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un +nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait +d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la +certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis +et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les +autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte +qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre +part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte +impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté +de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira +dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au +contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il +n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais +avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et +affirmera sa volonté de la dominer éternellement.</p> + +<p>L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune +façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement +justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à +chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui +doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la +place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les +domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des +pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par +l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété +du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple, +promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son +propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien +de ses élus.</p> + +<p>Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger +ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité +coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les +mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de +se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous +avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir +l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des +qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.</p> + +<p>Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que +les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression +et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et +de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation +impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et +morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus +exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs +intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de +nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque +fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes +où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et +l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc +l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales +et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie +économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un +instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et +modestes être condamnées à la misère et à la mort.</p> + +<p>Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces +rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une +solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et +dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes +de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de +repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et +disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux +chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en +dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se +rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire +vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient +mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur +nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel +elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils +se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou +l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde, +pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il +a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans +un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à +un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement +les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur +cœur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous +des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la +puissance.</p> + +<p>Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est +un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer +l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera +de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune +responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas +confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera +impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses +subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et +supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître +et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms +clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités, +les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent, +rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera +davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les +égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant +et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les +endroits où l'on profane et déforme l'art.</p> + +<p>Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un +peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un +pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et +inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont +devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est +pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la +tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite +conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et +morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce +maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors +est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine +et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre +catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques, +intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations, +talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde +d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de +tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité +retrouveront les droits qui leur sont dus.</p> + +<p>Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus +sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour +l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités, +égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que +le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices, +s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était +poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens +matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la +disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles +d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?</p> + +<p>S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi +les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et +se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait +dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des +conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est +seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle +moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux +autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons +besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.</p> + +<p>On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit +affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte +chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de +sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société +regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation +dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à +l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à +l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas +irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre; +et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut +entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme. +La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a +aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même +temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et +elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens +métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui +savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la +société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de +guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère +grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde +angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au +lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude +qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux +questions du <i>mien</i> et du <i>tien</i>. Alors seulement on aura fait place aux +formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté +future.</p> + +<p>Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours +déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à +l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait +plus de création inférieure.</p> + +<p>Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer; +toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon +du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à +elle-même, elle sert à une fin.</p> + +<p>C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui +communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et +substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par +nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un +éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas +d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à +l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation +appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de +l'ornementation mécanique.</p> + +<p>Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain +utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque +à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où +on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention +quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et +par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître +et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la +contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les +plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à +animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur, +qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers; +jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et +l'œuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont +sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de +l'œuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus +simples.</p> + +<p>La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le +libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui +toute création supérieure, réussisse à animer également les créations +moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui +ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La +nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines, +elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi +l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut +que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut +que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions +dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles +seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces +d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de +l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni +la faim, ni la luxure: c'est l'amour.</p> + +<p>Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en œuvre +les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera +la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer +le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension +de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer +de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen +automatique de sélection?</p> + +<p>Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin. +Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques, +l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la +domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est +plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La +vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à +côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de +l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à +la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et +désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de +la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être +des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de +caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en +suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut; +quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on +arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du +jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte +de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la +personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible +qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le +monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais +comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se +donnent libre jeu. Jamais son œil n'apercevra plus le pur éclat, jamais +son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son cœur ne ressentira +la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige +l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de +cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait +s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.</p> + +<p>Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui +citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du +vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il +pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris +l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut +exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et +alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté +furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit +l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est +pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du +pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son +cœur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut +impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète +entre l'idée et l'homme.</p> + +<p>La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la +domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la +domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais +le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir +responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un +dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on +s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est +un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de +tous à l'œuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en +esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre, +mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et +l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise +génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie. +Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé; +n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et +sert volontiers des hommes libres.</p> + +<p>La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa +propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime +encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la +gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque, +par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres +joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la +conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de +la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des +sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de +notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique +devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de +dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée +et absoute.</p> + +<p>Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles +humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs; +grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les +forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas +manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la +persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais +aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient +influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient +le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche +de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun +n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour +véritable et désintéressé.</p> + +<p>Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons +vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et +des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit +étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique, +car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient +conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque. +Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand +nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours +que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la +possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur +devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et +tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la +confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une +réprobation éternelle pour les autres.</p> + +<p>La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre +époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons +d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui +témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.</p> + +<p>La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et +tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les +sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres +insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus +considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus +retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait +indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des +hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine +et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être +de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix +soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats +seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie, +avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne; +le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de +brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des +joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations +se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les +cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les +régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la +collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il +n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus +s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore +des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des +négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries +éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses +lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des +coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers +commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce +qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps +reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis +auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des +objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau +gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des +œuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés +que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant +consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de +paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une +culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont +elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les +objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon +sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin +générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite +un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la +vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement +de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste +toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer +l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à +assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la +terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute +intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là +des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains; +mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.</p> + +<p>La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de +la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui +qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des +intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires +d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la +cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à +la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison +profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace +la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri +et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu +aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses +droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre +ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La +méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour +plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se +peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités +humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à +l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en +effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux +mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du +vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de +séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la +convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa +dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis +l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les +qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle +mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est +en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance +étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de +l'homme et reconnaît en lui son frère.</p> + +<p>Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale +s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie +extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie, +pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à +s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple +fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute +réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du +<i>mien</i> et du <i>tien</i>. On est arrivé à un point tel qu'aucune +considération politique n'était plus capable de diriger les forces du +peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle, +était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à +l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été +remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue, +la force fatale des intérêts.</p> + +<p>Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la +réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la +division en membres éternellement passifs et membres éternellement +actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant, +souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette +transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience +morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et +arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas +de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci, +d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice +ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir +l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes +nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison +matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie +plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous +la protection de Dieu.</p> + +<p>C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le +plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas +défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les +limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun +cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La +vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des +jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des +membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la +volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant +elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la +divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de +tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut +que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous +élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à +la vie de l'âme.</p> + +<p>Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte +assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la +nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et +insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des +questions du jour!</p> + +<p>Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits, +que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et +les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle, +susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en +marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont +destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas. +S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal +d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes; +c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des +milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les +forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la +recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son +chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une +politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le +plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire, +le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre +les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits +égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou +qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités +et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront +satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus +fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais +renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les +conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par +l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de +livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la +majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques +et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.</p> + +<p>Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui +possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de +l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant +dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les +pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les +époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou +ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et, +cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et, +cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute +l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire +d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et +pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant, +il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé +de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par +paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de +refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache +que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades, +penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se +retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même +ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre +que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation +universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la +revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans +laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La +nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les +vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et +isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent +toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de +convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du +monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de +considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les +hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée, +comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc +de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une +fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à +toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface, +des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres, +des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes +les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes +les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à +une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la +majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la +nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la +puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le +pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et +indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir +reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose +sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de +civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et +l'accord des volontés.</p> + +<p>Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant +simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse +de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité: +c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la +puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est +ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de +l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même +les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très +faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix +hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il +aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule +collectivité nationale, on verra se déclancher la série de +transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront, +en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous +assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences +nouvelles et rigoureuses.</p> + +<p>D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici +et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point +de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles, +l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité +de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé +ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation +absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute +obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous +pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au +caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des +intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que +l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois +anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée +humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de +l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?</p> + +<p>Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale +sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée +déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe +s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne, +pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé +de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un +repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce +que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de +se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des +annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique, +la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La +divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église +mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se +transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance +terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue +incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un +peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à +l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes +et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif +et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable +des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne +sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et +renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les +prophètes.</p> + +<p>La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la +conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des +consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un +accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme +religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de +compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la +transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force +nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce +qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa +toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous +la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au +fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même +qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans +certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni +voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour +toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était +nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.</p> + +<p>L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une +fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est +à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut +peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le +travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital, +échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes, +conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement +du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La +plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire +la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités +opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel +n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la +pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande +erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier +pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui +consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au +poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs +au peintre ou le canonnier au général en chef.</p> + +<p>Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse +à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des +impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions +critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde +lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas +empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des +questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et +compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et +restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer +ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie +intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des +vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes +l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un +météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte +de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un +hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que +nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle +n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer +par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et +l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus +intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de +ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes +de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé +pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère +d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en +général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument +tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je +renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y +soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique +peut légitimer le droit et les mœurs, mais jamais les valeurs et la +morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne +peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est +impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de +formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que +si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et +inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le +chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui +de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi, +en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements +utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant +un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la +nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous +devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui +ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de +l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres +détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés +d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe +à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en +avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins +d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les +préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et +annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme, +la communion avec Dieu.</p> + +<p>Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et, +cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question, +même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus +mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse +apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas +d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent +facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les +valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique, +tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même +la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que +dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du +bien et du mal, mais en tant que <i>Orbis pictus</i> que nous cherchons à +dépasser. École du cœur et de la volonté, palestre de notre corps +périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la +source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter +d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir, +se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que +nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.</p> + +<p>Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double +chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu: +c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs +noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se +chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus +s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de +remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette +connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se +trouve épuisée.</p> + +<p>On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent +presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup +de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que +l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une +contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse, +l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle +que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce +qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect +mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous +rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et +facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force +perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera +tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un +temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et +exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes; +aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de +parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous +est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal +de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le +courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons +dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes +bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos +résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous +sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans +cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition +méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles +jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et +désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux +et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la +clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des +hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné +et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure, +les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la +maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le +travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment +plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont +jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.</p> + +<p>Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de +sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude +du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses +représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est +sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil +débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et +justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos +amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements +relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins +hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui +n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout +peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque +démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à +quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares +hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur +être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces +hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent, +quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans +toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité +absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où +le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur +cœur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses +de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements +puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela +un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités +en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques +plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les +plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur +la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la +liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la +froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car +lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la +considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la +concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie, +l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà +le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le +cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de +la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à +craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et +également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le +désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui +croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux, +destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que +l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de +l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.</p> + +<p>La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier +prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports +entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois +mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans +l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais +nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment +qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais +aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée, +consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité, +le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au +commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en +reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur +de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la +lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer +à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.</p> + +<p>Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est +question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles +de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des +besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser. +Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable, +solidarité et transcendance.</p> + +<p>Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'œil rétrospectif sur +notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les +quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples +européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son +apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous +éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du +genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de +milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles +que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que +nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre +nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des +couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils +pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre +époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez +les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque, +la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans +les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité, +de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de +rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la +population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire +Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme +un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de +nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une +soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.</p> + +<p>Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir, +d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles +et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions, +c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du +monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le +ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a +beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en +trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui +seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus +profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds +de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où +germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est +une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne +dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le +détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle +justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus, +jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités +inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités, +que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme. +L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans; +leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce +règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement +après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant +qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance, +peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses +broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est +impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des +choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée +fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un +symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera +de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience +économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que +comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du +possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le +travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.</p> + +<p>Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui +suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu +et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions +particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa +responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront +pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté +inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se +manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations +inspirées par l'une et par l'autre, dans les œuvres de transcendance, du +cœur, de l'art et de la pensée.</p> + +<p>Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique +et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant +la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi +de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau +supérieur de l'âme,—bref, le jour où le vouloir le plus matériel de +l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme +plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe +quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation +aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser +la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là +une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la +fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de +la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début +de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique +et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.</p> + +<p>Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise +encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut +rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les +transformer conformément à une nouvelle morale et à des mœurs nouvelles, +on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et +vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre +exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin +politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a +son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la +responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche, +non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ</h3> + + +<p>Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui +est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de +toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et +ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de +moi-même.</p> + +<p>J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du +deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de +villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, +sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la +lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de +puissance et de bonheur.</p> + +<p>Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois +dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la +ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et +l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières +sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit +de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; +après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est +que les partis en présence luttent pour le <i>comment</i>, et non pour le +<i>si</i>.</p> + +<p>Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de +penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.</p> + +<p>Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai +dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans +l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans +l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la +fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de +Kœpenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre +bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an +avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré +l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non +parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi +transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous +les coups.</p> + +<p>Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche +et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les +vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, +l'œil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à +l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à +coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion +russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur +des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne +tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension +extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la +lutte.</p> + +<p>Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais +cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le +prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, +d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.</p> + +<p>Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on +s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second +couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est +de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine +mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au +ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les +effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs +trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette +époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, +ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des +experts ont rendu justice.</p> + +<p>Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable +et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas +plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre +histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient +ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais +transcendant.</p> + +<p>Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de +régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple +n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les +destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les +nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la +terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les +faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque +encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.</p> + +<p>Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je +redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un +commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et +tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, +Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie +nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie +nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est +annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que +tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres +vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela +importe-t-il?</p> + +<p>Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous +mourrons comme une génération de transition, comme une génération +sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.</p> + +<p>Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives +d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre +royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du +jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à +la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de +réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées +sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec +ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les +joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle +du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche +portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, +un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le +contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper +les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la +hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.</p> + +<p>Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les +bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque +inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un +peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et +accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, +disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de +l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les +côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, +alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en +une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la +paix, mais pour condamner des œuvres et des valeurs qui semblaient +éternelles?</p> + +<p>Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de +continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir +m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce +que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration +absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas +conduire à l'injustice.</p> + +<p>Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu +qu'être effleurées précédemment.</p> + +<p>1. <i>Tradition et idéal.</i>—Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, +dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne +serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en +l'opposant à elle-même.</p> + +<p>Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas +uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit +du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays +occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays +orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement +de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis +sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des +intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours +défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à +présent qu'un parti.</p> + +<p>Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en +opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme +d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son +véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de +l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il +s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de +deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance +ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et +chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura +souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire +des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités +documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés +et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un +procédé fondamental.</p> + +<p>Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé +ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi +des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par +une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou +inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des +méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des +moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que +des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits +incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se +remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses +décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car +son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver +une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas +fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la +pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait +que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour +la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de +présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions +indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de +la création artistique que de l'érudition.</p> + +<p>Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher +à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la +forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces +méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de +grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères +oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais +l'atteindre.</p> + +<p>Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une +tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de +conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines; +elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour +l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.</p> + +<p>À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception +politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion +optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble +rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en +attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux. +Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont +détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée, +dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en +connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française +par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une +illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend +l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le +tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est +seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la +nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui +apparaît évidente. Il aperçoit <i>a posteriori</i> une continuité qui lui +semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même +espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule +et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples. +Et, enfin, le coup d'œil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il +se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au +spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement +antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard +et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses. +L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir, +et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux +changements.</p> + +<p>Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et, +comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un +peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions +le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de +l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter +l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et +lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à +lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui +manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination +pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme +spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui +existe.</p> + +<p>Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée: +la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à +son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi +la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les +idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils +sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié +et ossifié.</p> + +<p>2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de +l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil +métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence +effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique; +tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation +organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le +plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas +autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la +liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale, +morale, esthétique et religieuse.»</p> + +<p>Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées, +justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition, +l'absolutisme, le servage, le <i>sweating system</i> et les excès coloniaux, +car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle +les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté +transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la +notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des +partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est +qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance +héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion, +et même, à l'occasion, de peuple à peuple.</p> + +<p>Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien +d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se +laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement +qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte +s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa +justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.</p> + +<p>Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion +allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa +casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans +leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques +de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement +fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni +d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des +règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs +et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs, +comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit +dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans +lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très +douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui +sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations +cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la +chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence +politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur +du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout +désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite +expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se +montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et +la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la +carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté +allemande.</p> + +<p>Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le +savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur +l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle +possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?</p> + +<p>Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu; +mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une +contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et +elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on +peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but +découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la +conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des +désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde +conviction qui réside dans le cœur des hommes.</p> + +<p>Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la +conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne +beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le +juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui +est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé +à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses +lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée. +Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue +de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il +devient le problème du développement et des faits les plus élevés de +notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être +renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux +privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des +preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une +conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant +reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse, +formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a +de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance, +en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et +se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent +les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts +que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.</p> + +<p>De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui +s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception +conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme, +considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue. +C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette +conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour +justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le +cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du +christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.</p> + +<p>En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage +cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de +la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale, +d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur +l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches +pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer +plus profondément la nature des choses et des institutions existantes, +une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la +puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration +transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième +question préalable.</p> + +<p>3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa +puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question +apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des +intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue +purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la +Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une +grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours +appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le +morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des +cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus +vivement sollicités par les grandes Puissances que les États +impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il +suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les +conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant +quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes +d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États +strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité +fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et +c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces +combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport +avec ses conditions géographiques et physiques.</p> + +<p>On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle +il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture +tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres, +être importée et implantée partout. La civilisation possède une force +d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du +genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car +elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de +manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de +toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à +l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins +nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la +disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la +maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà +de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture +morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction +politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à +aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à +trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait +presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase +l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce +phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé +l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de +renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier +elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit +planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de +pierres.</p> + +<p>L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature +a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre +esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la +multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car +la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première +ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits +collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de +constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus +jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des +hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur +vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte +pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira +ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de +ce vouloir-vivre et du droit à la vie.</p> + +<p>Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative +dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution +séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible +de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit +d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.</p> + +<p>Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de +puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances +du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces +tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie +politique.</p> + +<p>Vers la fin du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle, un mouvement qui avait duré depuis un +millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de +population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors +l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui +se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme +chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près +rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres, +qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique, +mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant, +entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De +leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu +est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni +volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de +droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien, +un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un +prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur +importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques +qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que, +malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on +prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une +marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout +simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.</p> + +<p>Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus +grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils +ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine +germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les +peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta +dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le +genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les +nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de +nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions +de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans +l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet +d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais +erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs +responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre +époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la +manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de +l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde +et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que +d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort +de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient +pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le +mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde +occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait +fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie +a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop +mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident, +pour la première fois depuis la grande migration des peuples.</p> + +<p>Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la +protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à +travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un +phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un +incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises +affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande +ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi +d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut +pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette +manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose +toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question +signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi +dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales +en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans +les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un +nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.</p> + +<p>Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous +n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon +indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne +s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des +congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une +preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité +politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue +une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en +soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez +nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le +nationalisme.</p> + +<p>La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique, +était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le +genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et +les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les +différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles +actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne +connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les +lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare +des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par +mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de +ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la +souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à +représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles, +telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de +déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à +telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas +à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se +tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle +de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens +raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec +l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des +villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre +jusqu'à la religion.</p> + +<p>Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur +les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et +achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de +basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une +tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est +incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison; +tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu +voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que +la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme +celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de +concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment +national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité +des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon +intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à +posséder un sentiment national pur et complet.</p> + +<p>Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de +l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux +autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de +rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute +entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits +contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois +n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans +beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités +inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons +difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers +siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois +dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète; +seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient +être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et +l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.</p> + +<p>Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du +nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en +os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées +mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation +française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs +peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement +compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches +sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la +révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une +génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le +nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que +le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine +contre les conquérants de Paris.</p> + +<p>Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les +porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de +l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au +moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité +nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que +dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, +non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la +suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.</p> + +<p>C'est ainsi que le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle est devenu l'époque des grandes +divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire +ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et +c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, +événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du +règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à +présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par +l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la +désagrégation de l'autre.</p> + +<p>Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée +nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du +processus d'interversion des couches sociales.</p> + +<p>L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin +croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités +immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à +population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. +On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige +des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales +et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat +suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres +ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande +partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord +avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les +pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. +Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail +salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre +consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit +manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce +produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, +les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du +monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le +dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail +commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché +mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour +l'exportation.</p> + +<p>Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas +seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance +irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit +un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail +indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant +des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du +dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se +sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de +produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine +étrangère.</p> + +<p>Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette +concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur +gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui +se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs +ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont +fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et +accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que +l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de +recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts +des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.</p> + +<p>Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces +derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence +acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit +généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent +qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces +pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances +nouvelles.</p> + +<p>Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il +veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: +et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en +lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière +d'agir <i>protection du travail national</i> et, effectivement, les systèmes +de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies +naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La +concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec +les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a +abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.</p> + +<p>Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de +provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de +l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son +créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, +car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État +colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession +d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, +la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer +l'Empire.</p> + +<p>Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie +nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme +économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur +le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de +la politique extérieure des États vers des buts économiques; +l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir +de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre +angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice +idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.</p> + +<p>Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que +chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant +que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et +de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves +soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands +effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y +a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est +fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays +économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il +dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme +bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas +produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la +rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant +mieux pour l'acheteur triomphant.</p> + +<p>L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais +ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la +vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé +et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des +armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la +concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et +c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre +leur apogée.</p> + +<p>Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à +l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que +ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous +l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des +notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour +l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes +peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence +d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de +puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.</p> + +<p>Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut, +examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester +l'organisation sociale que nous avons esquissée.</p> + +<p>Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de +considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que +renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences +réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce +que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il +dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les +anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande +partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays. +La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est +l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe +aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se +multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation +d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de +nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des +besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.</p> + +<p>C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire, +ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à +accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des +puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le +manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif +de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure. +La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.</p> + +<p>L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple; +il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du +peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune +la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de +sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des +membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la +confiance,—tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action +propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne +ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent +les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent, +ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe +d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.</p> + +<p>L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à +la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile +d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une +organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une +assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une +association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont +des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas +particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des +conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long. +Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées, +exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne +peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif +de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces +qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte +mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même +essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition +radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure +de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui +s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui, +s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés, +finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.</p> + +<p>C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État +populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de +savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez +tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie. +Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un +et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la +réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment, +et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée, +mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement +comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.</p> + +<p>Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois +ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de +l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité +nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer +qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement +mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des +constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux +qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la +liberté.</p> + +<p>Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination +du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin +pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme +populaire, soutenue par la force même de la nation et par la +connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, +à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a +fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et +nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté +consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque +chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable +et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration—c'est +l'atmosphère spirituelle.</p> + +<p>Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet +être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit +débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, +nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des +événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons +le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions +héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par +cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les +privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions +et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces +choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; +elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits +qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent +inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre +atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air +même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et +échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait +rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.</p> + +<p>Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne +retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la +patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres +pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à +l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; +nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous +sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser +à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous +pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre +dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne +savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à +laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes +enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, +perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États +lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.</p> + +<p>En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, +nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée +de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et +leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont +capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs +institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent +tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à +la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les +contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la +volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques +présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères +communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention +et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les +anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous +caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui +présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas +être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et +étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, +compétence et confiance.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et +l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis +partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je +suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un +homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, +tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non +hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La +profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits +pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.</p> + +<p>Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties +européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions +de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment +toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues +en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de +la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a +toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui +étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de +communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de +richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts +communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. +Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté +des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: +tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la +descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, +alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès +l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.</p> + +<p>Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir +du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus +difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les +effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de +monarchies.</p> + +<p>En jetant un coup d'œil en arrière, le dynaste constate que chacune des +générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison +certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons +d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été +renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues +à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent +ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou +bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et +comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie +la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce +mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme, +entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut +influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les +documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter +l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur +paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes +précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il +n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans +les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de +la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la +possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de +leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des +formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck +quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les +décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume I<sup>er</sup> +et de son fils.</p> + +<p>En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère +que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant +qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une +charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que +ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une +charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette +manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit +constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on +appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi +dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant +donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui +existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant +une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il +puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.</p> + +<p>Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la +meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la +conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille +sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers, +l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle +revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur +l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont +confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois +qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une +nature saine et possède une expérience et une largeur de vue +suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se +seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront +d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés. +Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la +jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.</p> + +<p>On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une +monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre +et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner +l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est +particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et +indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême +repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de +faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un +monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre +de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer +totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou +capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se +sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir +limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité, +lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation +à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la +collectivité.</p> + +<p>Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas +toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité +nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de +l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur +l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de +ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au +passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit +est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa +maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le +rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions +assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique +des traits indéchiffrables et problématiques.</p> + +<p>Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car +il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les +attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle +est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour +moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la +fois efficace et utile.</p> + +<p>Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature +et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se +rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire. +Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.</p> + +<p>Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille +dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de +relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de +les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie +représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour +elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective: +chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un +spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en +rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les +grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une +société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la +dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon +et ont les mêmes habitudes qu'elle.</p> + +<p>Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense +particulière contre les tendances destructives de la population et ne +peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne +résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce +qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la +démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et +son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette +classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de +l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les +autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses +intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté +d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle +est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais +disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux +profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et +l'extension.</p> + +<p>En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le +libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation +de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et +militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les +tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs +la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des +éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons +poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.</p> + +<p>Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas +nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent +uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet, +le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite +autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être +aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées +et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de +personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel +le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon +nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent +appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et +constante, la préférence accordée aux régiments en question assez +prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les +régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes +d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En +troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les +postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En +quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique +intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les +plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.</p> + +<p>Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que +même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de +province, dans les établissements d'instruction, dans les +administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une +situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui +n'aura plus une grande importance pour la collectivité.</p> + +<p>Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui +sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore +que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle +ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que +le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun +peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le +plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux +par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une +influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de +supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins +menacé par un titulaire sûr,—de l'ensemble de ces faits, disons-nous, +découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais +auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes +qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de +l'adaptation, de l'imitation féodale.</p> + +<p>Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions, +leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de +penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la +machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile, +pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les +idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations +féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et +obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres +deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins +nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à +eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et +de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates +savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de +naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux +classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà +avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur +auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence +et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se +réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une +lutte sans issue.</p> + +<p>Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne +connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et +l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se +sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la +qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui, +faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui +reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par +l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des +situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et +comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive +ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé +le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de +l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le +sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles +témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux +noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses +existant.</p> + +<p>C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles +que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue, +souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste +profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se +demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation +princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui +fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui +jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance +radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais +reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des +preuves.</p> + +<p>Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un +État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une +partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours +une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des +raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme +le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut +s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre +ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à +l'édification de l'État populaire.</p> + +<p>La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il +ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association +armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des +quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des +devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à +faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore +moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier +élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par +l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment +hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale +bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par +tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce +qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec +lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve +transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce +de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse +commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.</p> + +<p>L'État doit être le second <i>moi</i> de l'homme, son <i>moi</i> élargi et +jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun, +moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous +les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là +puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au +regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action +indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas +de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple +responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi +même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont +l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du +monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et +tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans +l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce +jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une +véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.</p> + +<p>Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État +populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce +serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de +vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la +persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective +pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se +servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage +de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il +exploite.</p> + +<p>Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse +qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes, +tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière +des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons +dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce +que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la +multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre +les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce +que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence +d'un conflit de sentiments.</p> + +<p>S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes +absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse +d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que +nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le +commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions +facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on +ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances +salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour +exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend +incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et, +cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure, +de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales, +qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des +châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus +heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites +naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir +honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par +la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne +peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais +le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.</p> + +<p>Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne, +surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales +régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous +racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure, +d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres +pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et +subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et +l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a +subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges +et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui +a été, au cours du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècles, l'œuvre des paysans +aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette +période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les œuvres et +les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des +représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De +temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui +disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et, +cependant, vers la fin du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle la couche supérieure, amincie, +était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un +fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers, +alors que les anonymes se chiffraient par millions.</p> + +<p>Au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée +dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la +manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes. +On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui +sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à +l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait +faire partie du monde de Gœthe, Kant et Beethoven, que nous commençons +aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de +choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être +héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient +expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par +des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant, +les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie +et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont +pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il +suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les noms et les +visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri +de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des +milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent +des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance +extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces +millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer +avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte +plus de responsabilités qu'une fin.</p> + +<p>Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut +aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré. +Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet +de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au +travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites, +mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du +primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au +milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le +plus intense.</p> + +<p>Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec +une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, +la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant +arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en +rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans +en assumer les devoirs.</p> + +<p>De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement +submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et +maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la +domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en +partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à +la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, +grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires +politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, +s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné +leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence +n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble +et le type moyen des autres classes du peuple.</p> + +<p>Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste +au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs +volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs +étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par +leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus +gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais +l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur +équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le +cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez +le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une +flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses +et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle +sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du +peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la +Frise, apparaît lourd, large, ramassé.</p> + +<p>De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre +le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément +compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet +qui le remet à sa place; au <i>toi</i>, qui lui est jeté amicalement, il +répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il +exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il +lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef +instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, +instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce +chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a +déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et +punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux +attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà, +comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron +bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des +protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui +leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou +présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce +qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, +en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant +ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et +ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; +celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur +place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les +affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des +siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la +langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux +actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes +et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et +définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme +intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, +le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, +l'entêtement, le mécontentement et la révolte.</p> + +<p>Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des +millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie +libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. +Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits +enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant +dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des +peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se +prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme +collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des +idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui +lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance +inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon +compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter +l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est +exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la +conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins +d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se +trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.</p> + +<p>C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes +organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première +d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.</p> + +<p>Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas +germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes +descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste +des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute +organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous +enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau +que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède +du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même +avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La +description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave +ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse +féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son +obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité +librement consentie.</p> + +<p>Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de +l'ancienne classe supérieure allemande—besoin de créer, passion +mystique, profondeur et transcendance—ont pénétré dans l'âme des +masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup +contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant +populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs +refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir +que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de +dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et +l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une +fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur +morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant +uniquement au point de vue de l'avenir national.</p> + +<p>Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment +de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il +n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin +dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à +la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de +l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut +dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour +obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, +l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses +qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des +explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le +manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, +dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la +responsabilité.</p> + +<p>Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières +politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de +l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent +singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la +mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.</p> + +<p>Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de +dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non +la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des +hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités +dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin +d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des +personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes +et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, +l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, +par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, +représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On +doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les +ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le +sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus +indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à +contre-cœur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de +ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est +acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment +d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est +pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une +revendication du droit à la liberté, mais comme un acte +d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.</p> + +<p>La consonnance brutale du mot <i>subordination</i> est faite pour nous rendre +sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la +révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à +son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être +par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle +ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en +discussions de brasserie.</p> + +<p>Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux +supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les +possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre +les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être +franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le +cas chez les peuples méridionaux.</p> + +<p>Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont +que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique +qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: +telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès +l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en +effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la +suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe +quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce +qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour +de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à +l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de +l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et +infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de +la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule +forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de +l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, +de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du +culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises +par actions et des constitutions,—toutes ces productions et formations +extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont +d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand +s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main +pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur +forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant +tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et +qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.</p> + +<p>Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés +pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les +créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris +spirituellement.</p> + +<p>Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une +lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une +certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus +haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et +nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, +grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour +toute apparence, à un informe laisser-aller.</p> + +<p>Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien +résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de +dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la +subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce +qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent +déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme +contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à +l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres +hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, +aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons +su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, +ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient +moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des +maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions +présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant +l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui +caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi +en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est +l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences +mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est +une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, +c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux +préjugés et ignorant le mépris.</p> + +<p>Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle +gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En +elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et +la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance +involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans +l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et +la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge +la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des +générations élevées dans la servitude.</p> + +<p>Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui, +sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste +qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et +celui de ses enfants est inéluctable,—celui-là trouve sa consolation +dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne +que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de +ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et +se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage +a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le +rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un +est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer +ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des +Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur +compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de +journaux,—cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert +à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas +dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent +surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans +la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des +plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses: +c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que +par l'abaissement de tous.</p> + +<p>Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la +qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des +dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique +idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une +démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces +spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le +plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au +pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.</p> + +<p>Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des grandes et belles +qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures, +—infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au +travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme, +profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de +la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de +pouvoir,—les tâches sombres de notre tableau apparaissent +insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se +vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous +plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de +touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette +considération, car les quelques défauts que présente notre caractère +sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant +longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est +l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le +désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous +affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie +et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de +toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non +par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À +l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni +puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité +que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition +fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines +suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la +croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans, +si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès +maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une +nation politique, un État populaire.</p> + +<p>Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de +notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa +fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il +s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants +politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux +professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la +responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son œuvre. +L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait +jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est +qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment +dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.</p> + +<p>Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les +années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer +cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions +spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple, +notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages +symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions +besoin d'être stimulés par une haine commune.</p> + +<p>Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons +vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants, +dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste. +Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce +dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au +Reichstag allemand: du parti national-libéral.</p> + +<p>Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout +empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a +conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande +bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les +vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec +les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de +préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent +les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action +décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'œil sur les quelques +dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en +avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.</p> + +<p>Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive. +Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant +d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la +propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent +pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit +de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre +tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et, +d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une +perte de temps. La marche de l'administration et des affaires +extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon +parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les +critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les +rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches +journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le +dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces +choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de +toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du +pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela; +peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper +d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si... +suivent des jugements durs sur des personnes responsables et +irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut, +on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les +personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.</p> + +<p>Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans +la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une +dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est +une sorte de vénalité désintéressée.</p> + +<p>Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait +pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires. +Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à +combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien +ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le +régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du +gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations: +avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est +s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions +moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains +efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.</p> + +<p>Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à +solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques +droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à +recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre +maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une +pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les +villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux +riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel +autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, +ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, +alors qu'ils ne font que s'infiltrer.</p> + +<p>La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en +assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre +compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie +montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en +échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la +manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire +de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de +scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se +sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est +pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une +méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.</p> + +<p>On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins +grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la +pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. +C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul +pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit +l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en +détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme +dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une +conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les +intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme +seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et +religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts +politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie +liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et +familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de +la bourgeoisie.</p> + +<p>Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. +Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, +absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait +considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand +qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter +la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre +diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle +que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les +fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre +constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant +nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets +plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une +analyse et d'une discussion spéciales.</p> + +<p>En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment +collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment +aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> +siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de +la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. +Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple +armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement +l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du +pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont +opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: +celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé +du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui +cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez +les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, +beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, +moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception +future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté +victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons +l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et +confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances +constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la +langue, les mœurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression +pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à +jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive +de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir +d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus +puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa +responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la +nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous +sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes +incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une +association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, +de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès +que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont <i>res +publica</i>, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes +ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de +lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, +de sa famille et de son nom.</p> + +<p>En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la +guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que +la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces +contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la +richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle +de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon +notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de +personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la +formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés +d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à +l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges +ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne +inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les +salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré +l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire +d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de +compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les +couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas +elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.</p> + +<p>Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des +publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces +dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des +administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et +possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une +classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas +seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera +pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous +apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, +le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une +base trop étroite.</p> + +<p>Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre +organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les +responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont +frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas +grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use +dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service +national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable +leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps +vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au +va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité +inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de +la croissance.</p> + +<p>En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la +liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de +l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires +économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.</p> + +<p>Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques +privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les +limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le +commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus +les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient +soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les +échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre +jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à +contre-cœur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on +les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. +Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi +sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez +heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur +l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec +impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès +d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations +contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, +car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement +organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit +avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous +croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous +sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; +mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir +ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour +connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et +une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de +cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants +sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est +certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans +un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne +pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de +l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un +sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du +temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la +transformation de l'économie conformément au principe: <i>l'économie est +la chose de tous</i>, signifie le premier pas important vers l'organisation +de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après +l'autre les conditions et les conséquences.</p> + +<p>1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; +la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La +transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie +de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant +d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, +c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous +ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se +battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que +la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, +son remplacement constitue le problème technique fondamental de la +guerre.</p> + +<p>Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de +matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays +belligérant est bloqué par ses ennemis.</p> + +<p>Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se +consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels +produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il +peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la +production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire +foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de +mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, +contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage +de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la +dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance +étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient +économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur +réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve +suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les +nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des +matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection +de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux +matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne +correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que +le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies +réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la +différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté +d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, +doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et +d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop +grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux +subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.</p> + +<p>Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après +lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de +fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré +de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de +travail disponibles, de la main-d'œuvre du pays, des matières premières +de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays +étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne +tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont +dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se +présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'œuvre, matières +premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes, +propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.</p> + +<p>2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera +close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions +plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès, +car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que +pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être +la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la +technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants, +dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits +nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait +le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre +ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les +monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations +entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures +auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières +qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des +effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une +digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de +consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque +pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des +costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre +pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque +pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus +condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans +tous les pays et sous toutes les latitudes.</p> + +<p>Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le +retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous +n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous +devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que +soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant +qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la +conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.</p> + +<p>Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont +évidentes.</p> + +<p>La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne +compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux +anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées +par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples +qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces, +n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme +renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout, +dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré +avec ses bœufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses +substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend +compte que la possession pure et simple, la force économique brutale +auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de +quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait. +Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait +jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain +économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun +prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il +faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du +commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations +et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans +la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et +susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que +la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes +de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État +restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques, +administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations +de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On +n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple +à peuple suffira largement à tout.</p> + +<p>Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique, +sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra +pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance +du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance +infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on +lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra +naître une sorte de néo-mercantilisme.</p> + +<p>Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères, +productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses +importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses +moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre. +L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le +croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement +de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue +l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une +raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que +l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau +normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de +propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie +économique. Ce serait pour lui la décadence.</p> + +<p>La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et +pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons: +je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation; +quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement, +c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les +marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui +déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières +douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne +s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces +encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la +chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le +commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national +exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à +ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie +le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit +généralement de produits de première importance et de première +nécessité, le pays victime de ces manœuvres se trouve placé dans une +situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres, +ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.</p> + +<p>C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons +différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau +concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer +dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été +imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de +ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais +l'importation.</p> + +<p>Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun +fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce +que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que +chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées, +outre qu'elles servent à nourrir la main-d'œuvre étrangère, aux dépens +de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile +la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir +produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est +obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour +payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens +riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en +résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières +premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que +l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.</p> + +<p>De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité +d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de +la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut, +une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit +s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être +remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins +approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les +articles de luxe.</p> + +<p>Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie +réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos +du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient +esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de +transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation +artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une +fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des +raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très +vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie +fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés, +d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de +prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous +devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon +sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la +nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une +caractéristique nouvelles.</p> + +<p>3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations +politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se +sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des +nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de +la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du +problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront +difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et +les pertes en main-d'œuvre et en intelligences, et les obstacles +auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui +ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.</p> + +<p>La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu +apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe +davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans +l'utilisation de la main-d'œuvre, des matières premières, des +instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes +ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis +que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la +libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation +du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun. +Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de +l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction +faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence +entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la +guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont +acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.</p> + +<p>L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des +circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas +encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les +forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique, +soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve +en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.</p> + +<p>Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement +utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements +vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être +modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils +devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces +devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle: +s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des +consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal +administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On +pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation +économique des matières premières et de toutes les récupérations +possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations +perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.</p> + +<p>Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises +individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande +efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés +profondément dans les habitudes du consommateur.</p> + +<p>Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs +fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est +là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance, +même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la +satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les +marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que +moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement, +au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de +bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à +suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre, +à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il +importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas +accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins +de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de +tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés +n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux, +dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle +couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait +peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait +faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus +en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était +obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de +recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est +possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution +sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur +le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le +public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de +grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la +concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute, +sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une +compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère +augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même +genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec +ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et +d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura +à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de +consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des +dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation +des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du +travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les +méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives +des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la +perte et le renchérissement des marchandises.</p> + +<p>Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du +pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre +sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se +contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est +libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle +carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation +sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas +son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de +soustraire au pays autant de main-d'œuvre qu'il juge convenable et, +pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans +que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et, +lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la +réserve de main-d'œuvre du pays autant de travailleurs que bon lui +semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages +devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.</p> + +<p>En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent +de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que +chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à +l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce +droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés +industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du +marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs +intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité +jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations +existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger +emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles +au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter +ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des +titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire +de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie +susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses +productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au +contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie +nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il +aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.</p> + +<p>En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de +nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne +doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt. +Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays, +besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce +niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait +compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation +apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à +l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de +taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et +économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les +autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la +libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital +national.</p> + +<p>4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la +guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique. +Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent +être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté, +contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant +total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une +nouvelle répartition.</p> + +<p>Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être +obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à +une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les +successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les +échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on +aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune +privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas +le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on +lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la +fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul +est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation +partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le +propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers +dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions +mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière +qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve +supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité +économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.</p> + +<p>Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans +lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici +et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne +doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un +phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son +ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de +déclanchement, mais est impuissant à transformer le cœur humain. Or, les +grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements +intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une +puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs +les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que +celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une +force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie +d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir +ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple +association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la +même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix +fournissait la note principale.</p> + +<p>Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves +qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur +tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté +des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État +populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille +subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en +classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple +lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une +suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de +permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de +s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la +divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.</p> + +<p>Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une +nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes +pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives. +Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites +éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos +devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche +politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à +contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que +beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de +justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité, +cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif. +Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin +faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les +plus populaires et les plus fondamentaux.</p> + +<p>Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation +saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences +à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et +des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les +arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une +exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil, +à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes +et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de +verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque +quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises +économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser +des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants, +économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive, +mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les +ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des +administrations compétentes.</p> + +<p>À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en +l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite +d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes +du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées +disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau +et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est +cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus +souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de +croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une +entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur, +être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la +branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe, +jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans +une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des +organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les +conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté +exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance, +elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais +conduisent toujours au but fixé par le destin.</p> + +<p>C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes +primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues +fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et +absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou +démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis +réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne +puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale +peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie +ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme +d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de +ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement +absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la +puissance, à moins d'être infini; jamais le <i>demos</i> ne saurait +gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le <i>demos</i>. +Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et +de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la +composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par +l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les +institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines: +les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant +libérales.</p> + +<p>Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour +que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient +satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne +du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la +responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et +intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au +cœur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en +éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous +les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir, +indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les +hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se +réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis, +s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont +aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer +sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions +naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.</p> + +<p>Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu +d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour +ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe. +Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la +force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses +et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux +outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de +réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin +s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres +redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de +l'absolutisme!</p> + +<p>L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que +sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de +fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard. +Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le +dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai, +certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par +une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente +des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique +des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du +dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant +les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs +de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement +son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la +structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième +pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable, +alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de +l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième +politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État +étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été +inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une +partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement +dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son +ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière +elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité, +la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.</p> + +<p>La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf +pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au +fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle +a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de +gouvernement fondées sur l'ordre,—et sans l'ordre aucun État civilisé +de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,—ce +n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il +ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des +hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou +absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits +les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux +inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme +spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde +antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent +qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail +professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer +mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.</p> + +<p>La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On +assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des +électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la +corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats, +journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et +l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms, +puissent se produire également dans les monarchies: renversement +incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité +gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla, +prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre. +Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables +d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes +démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de +Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations +communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses +représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des +peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est +ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du +peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le +plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la +population pauvre par la population riche, de la population non +instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.</p> + +<p>Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les +diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si +leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se +ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles, +mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse +dominée et une masse dominante.</p> + +<p>Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave +davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable +nouveau, nous donnerons le nom d'<i>organocratie</i> à la forme de +gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme +présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la +monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la +lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit +décider, mais l'esprit populaire.</p> + +<p>Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de +repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le +mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits +et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et +à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des +responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit +se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le +droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses +aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais +une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non +sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple +n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux +qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée +dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive +s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain +emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours, +car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se +transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages +auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un +appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à +conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et +des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple +constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le +développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail +social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous +la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le +droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour +l'assujettissement d'individus ou de classes.</p> + +<p>L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce +point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est +habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des +critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que +l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de +promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste», +«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales +objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se +demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le +monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve +d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce +qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit +familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait +réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi +que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont +toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon, +et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose. +Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas +accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.</p> + +<p>Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai: +il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont +effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves, +on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise +dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier +cri d'alarme: «utopie!»</p> + +<p>Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder +un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus +nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former +avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents +et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons +napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de +devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes +de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent, +nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes +formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique, +je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.</p> + +<p>Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre +accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne +nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la +sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de +lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de +régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection +s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous +occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles +sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à +leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte +que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs +et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités +décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres +sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu +jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi +d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers, +la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération +de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître, +démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là +qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des +voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de +supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans +son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une +catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce +qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors, +sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence +des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non +militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de +l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si +parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la +cime de l'arbre est entamée.</p> + +<p>Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes +politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du +parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les +représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en +présence de tâches nouvelles et importantes.</p> + +<p>Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute +attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues, +par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et, +dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De +l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et +professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et +nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les +minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une +fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute +signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente, +se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le +pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée, +laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le +pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le +pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en +réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon +générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de +législation, alors que la représentation nationale intervient +constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son +contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et +d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de +lois et troubler l'administration.</p> + +<p>Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons +dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité +et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain +accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là +une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par +d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la +nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute +phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique, +sur des exemples empruntés à des États parlementaires.</p> + +<p>La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de +consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte +de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et +nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme +d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique +d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme +ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les +propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la +majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné +que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de +propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à +une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais, +dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec +celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est +encore permis de parler de majorité populaire.</p> + +<p>Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent +inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne +peut pas dire qu'elle délibère et élabore.</p> + +<p>Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une +protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il +ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré +comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le +gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est +seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins, +la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe +dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne +délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter, +comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois +organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions. +Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale +et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du +gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les +commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à +moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des +entretiens personnels.</p> + +<p>Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le +lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis, +étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels +et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents +ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme +lorsqu'on traite une affaire.</p> + +<p>Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours +d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité +définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement +statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se +consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges +bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations +privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la +pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus +exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus +grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont +imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur +responsabilité.</p> + +<p>Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant +comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage +de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence +d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un +mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et +susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la +question du mal nécessaire.</p> + +<p>Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut +affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal +n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de +maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas +dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante +à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment +plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle +est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par +lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité +d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement +étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les +précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.</p> + +<p>Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le +modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller +personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les +échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait +imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement +et transmettre à ses successeurs les principes d'économie, +d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans +sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la +télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue +tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué, +qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires +gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors +même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle +efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la +nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à +l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un +mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus +ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se +dresser contre lui.</p> + +<p>Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une +deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par +un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni +par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements, +ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des +intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était +l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle +ne peut être rempli que par le peuple.</p> + +<p>Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est +capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre, +non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions +impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes +de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme +communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir +central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance +locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule +électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder +les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent +ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire +une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est +présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au +paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections +locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard +sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs +atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation +nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de +gouverner.</p> + +<p>Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être +remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par +une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à +leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.</p> + +<p>Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple, +une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il +est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes +peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la +faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le +parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté +centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les +intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti +est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est +capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un +jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.</p> + +<p>C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites, +s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples +gigantesques de notre époque capables de vouloir.</p> + +<p>Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se +trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire. +Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation +populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles +qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention +de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement +user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur +une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.</p> + +<p>En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable +signification des représentations populaires de notre temps, pour autant +qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image +arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés +populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans +quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le +peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale, +d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des +voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose +son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil +parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école +de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce +qu'il devrait être.</p> + +<p>Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure +plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble +pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y +est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands +dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de +gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays +et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le +niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation +donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un +sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent +meilleures.</p> + +<p>En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est +facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible +substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et +plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral +local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui +n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi +de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il +manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de +bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité +forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans +représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de +leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent +raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée +intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles +et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.</p> + +<p>La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est +mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables +d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de +journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays +devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des +réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État; +les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver +en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret +et les critiques personnelles devraient céder la place à une +collaboration franche et intime.</p> + +<p>S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer +des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion, +intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse +l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le +monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un +grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler +dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la +lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette +scabreuse question: «À quand la fin?»</p> + +<p>Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit +d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables. +Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a +abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui +lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est +souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a +rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance +créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par +l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les +esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude +particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la +propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se +décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la +tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et +accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant +ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.</p> + +<p>Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non +seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en +raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.</p> + +<p>La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection +locale et dans son remplacement par un bon et sain système +proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres +modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la +Prusse et le Mecklenburg.</p> + +<p>La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de +partis.</p> + +<p>La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements +allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail +créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de +dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système +parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de +nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations +populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des +fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes +politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas +devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible +espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir +l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait +trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de +s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à +contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une +intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée, +suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer +un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un +pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement, +systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer. +Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des +habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la +responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les +méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de +juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour +être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité +de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra +jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs +et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire +l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui +elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de +nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État +véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des +voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection +des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables +et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.</p> + +<p>Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en +plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation +partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la +tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient +une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des +mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce +qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux, +s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne, +il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient +pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la +politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en +outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se +trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités +actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont +souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe +de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le +sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette +responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et +inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un +ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération, +passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et +cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans +celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la +phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses +interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre +activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de +stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer +des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance +militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité +d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que +nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il +n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir +de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le +plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement +d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des +conclusions pratiques.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que +redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et +immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se +sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du +peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées +portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du +système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de +coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible +la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements +d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en +Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament +politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en +juger d'après les expériences que nous offrent les administrations +communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes +d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce +rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre +la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres +États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument +académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position +géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure +gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est +précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays +qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande +souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril +encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude +à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en +faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux +difficultés extérieures.</p> + +<p>Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire +absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment +de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de +partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la +tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple +élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments, +les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de +réalisation de ces <i>desiderata</i> sont nombreuses et simples et ne +dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en +même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait +à exiger que les ministères se composent en partie de membres du +Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et +qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre +expédient universel: nomination de commissions ou de comités +parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables, +susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez +les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre +compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des +projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les +esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne +peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer +ces erreurs ou faire mieux.</p> + +<p>Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos +déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future +et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie +et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien +marquer que nous nous trouvons au cœur même de la vie pratique, où nous +avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et +plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons +cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme +une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir +nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons +désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car, +dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même +temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations +actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes +de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à +l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.</p> + +<p>En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau +que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à +lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son +génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire +est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple, +dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est +limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une +forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles +s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité, +c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut +accroître presqu'à l'infini.</p> + +<p>Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions +physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses +trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes, +modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les +maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et +perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les +masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres +actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois +genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et +d'assaut, et la force de résistance intérieure.</p> + +<p>Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit +par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges, +droits intangibles forment une végétation naissant de graines +insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle +force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé +de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas +de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse +direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état +d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de +dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent +les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque +instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque +instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté +orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les +graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.</p> + +<p>Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines, +bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur +le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix +tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un +semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson. +Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité +efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit +conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement +et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles; +il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune +reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé +par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est +celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes +nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une +réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui +insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de +volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le +mystère de la création.</p> + +<p>C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour +qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut +se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se +donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui +qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits +mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur, +parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y +voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui +s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les +résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut, +dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un +écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au +développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt, +lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le +plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de +toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans +l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps +qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont +les conditions de la force de direction politique à longue portée.</p> + +<p>Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des +lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement +des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent +pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La +continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de +la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence; +elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent +dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck, +elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations +d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous +attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements +irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux +tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne +présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles +qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant +jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du +jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.</p> + +<p>Restent les ministres, avec leur art de manœuvrer. Ce qui leur assure +une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs +convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent +devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel, +que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère +féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est +teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher +l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il +leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques +semaines, dans une atmosphère hostile.</p> + +<p>Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à +leur assurer pendant un temps assez long la force de direction +intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet +effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de +cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop +longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État +toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et +s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il +s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une +génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un +successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire +dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les +rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des +sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une +politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois +ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas, +l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce +serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce +serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait +faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le +manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux +parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de +matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions +et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux +son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail +créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions +saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à +rien.</p> + +<p>Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de +direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant +que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non +d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à +rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et +agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la +longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la +concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de +notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de +moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La +méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée +pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre +humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de +nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc +incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le +plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de +gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit +de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de +leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, +même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.</p> + +<p>Il n'est pas d'organe officiel,—hauts emplois, commissions, Sénats, +Parlements,—qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à +l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous +ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait +pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la +méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, +non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en +tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent +leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de +réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par +leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes +d'État et leurs penseurs.</p> + +<p>Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et +misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des +organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les +droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la +consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou +l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils +n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes +phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se +composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, +d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; +tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le +conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la +carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les +réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant +que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction +de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la +communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte +des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait +duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de +la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne +pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de +tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est +possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie +peut durer.</p> + +<p>Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, +depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se +perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir +d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos +divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, +qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, +qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous +ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la +nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu +seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de +gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par +des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs +pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: +tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens +politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.</p> + +<p>Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique +le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, +enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir +puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la +création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le +considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner +l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à +gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de +jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré +la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur +train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces +hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des +responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de +brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la +balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi +comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent +pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique +cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour +devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.</p> + +<p>Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop +grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique +puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où +la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une +sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et +de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les +directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la +croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut +être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera +d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa +composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et +incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des +influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction +de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les +entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la +force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans +le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son +histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument +d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant +de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique +qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, +mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les +forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce +ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la +force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, +spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes +membres aide et protection.</p> + +<p>L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous +avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que +nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à +l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. +Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par +nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans +toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. +L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne +croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous +ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse +qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des +finances et que la guerre est en train de faire fondre.</p> + +<p>Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence +d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. +Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution +aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne +pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés +et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient +tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et +équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis +personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations +personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des +responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des +déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse +fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique +dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant +historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au +futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du +travail organique et étaient en rapport avec les architectures +emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour +d'eux à profusion.</p> + +<p>La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte +pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne +peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La +concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit +et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines +disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui +flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les +génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces +deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de +personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de +l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque +des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par +l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a +l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque +domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible +de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont +détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique +ou par le désœuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, +soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la +responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces +méfaits signe lui-même sa sentence de mort.</p> + +<p>Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle +apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant +sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons +caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se +révèle dans la vie politique.</p> + +<p>Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré +comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, +c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, +l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était +l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce +qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche +des affaires, c'était la très grande habitude d'administration +patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine +rural.</p> + +<p>L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier +manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il +est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est +protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la +tradition.</p> + +<p>Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions +locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. +N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive +rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et +l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et +se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être +tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont +dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion +à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle +traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur +viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une +source extérieure et nouvelle.</p> + +<p>La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se +reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et +moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et +épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite +princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un +voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent +rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de +soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On +sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est +pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est +incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les +événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les +administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la +conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la +construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à +moins que ce ne soit du ciel.</p> + +<p>Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: +l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et +l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, +idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de +la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, +tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à +ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la +recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous +connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de +Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se +consume et consume son entourage.</p> + +<p>Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout +travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, +la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, +est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera +réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus +rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles +pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans +précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas +à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans +la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, +la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à +l'intuition.</p> + +<p>Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que +la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois +échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, +non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et +de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, +mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, +financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe +traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité +qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, +du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se +sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, +d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une +ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre +des forces.</p> + +<p>Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force +active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui +caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le +conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se +représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en +communication avec le monde organique et d'en subir l'influence +profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des +mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre +esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination +réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de +scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux +natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux +maîtres de la politique.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de +mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis +l'expression <i>art des affaires</i>, en appuyant sur l'ancienne +signification du mot «affaire» (<i>Geschäft</i>) qui vient du mot «créer» +(<i>Schaffen</i>).</p> + +<p>La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans +et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse, +possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise +incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et +cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État. +Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et +loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette +classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous +savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de +l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet +prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution +d'État de la plus haute importance, presque indispensable.</p> + +<p>Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle +se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à +diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne, +à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles +d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la +lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau. +Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce +résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue +familiarisation.</p> + +<p>Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce +qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire +prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni +parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses +et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation, +tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un +obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement +étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point +tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en +trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre +sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la +situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et +mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'œil qui porte loin et +perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans +laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit +aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple +hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit +d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était +d'ailleurs pas d'une noblesse pure.</p> + +<p>On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit +d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations +existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont +montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de +toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé, +comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et +improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'œuvre de l'État.</p> + +<p>Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur +les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons +besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues, +en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens +moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de +responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se +compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq +millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la +plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine +purement administratif.</p> + +<p>L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la +nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que +régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule +raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent +au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière +administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière +antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il +cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme +eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux +arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en +vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans +l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables, +dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de +nature à diminuer leurs chances de réussite.</p> + +<p>Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du +parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une +façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation +et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette +sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et +pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à +notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a +jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il +nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la +vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et +l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France +sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une +base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à +imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi +dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une +supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un +ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui +son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de +plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique +parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de +responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a +résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa +connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On +prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit +pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.</p> + +<p>La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire +contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement +faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de +l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté +politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que +l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis +trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe +qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement +supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire +venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce +qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu, +grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa +non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des +réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème +d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire +d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer +à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de +trouver un successeur.</p> + +<p>Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la +population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du +niveau de culture et des conditions favorables au développement de +talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que +l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques, +quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont +dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection +automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.</p> + +<p>Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de +méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société +par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société +locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il +s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des +responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les +meilleurs et les plus forts.</p> + +<p>L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace +d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir +ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans +leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il +s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence +acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est +autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait +inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins +inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons +naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos +destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent +héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions +mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales +de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y +paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est +inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un +feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de +son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en +aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée +dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les +Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui +est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures +pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de +rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de +procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire +n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des +chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de +Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec +des concurrents de la même force que lui.</p> + +<p>Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il +porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus +de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus +cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées +politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il +est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui, +s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait +peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se +pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie +politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans +choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui +s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous +enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne +sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez +limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les +dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte +le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des +forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.</p> + +<p>On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand +nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais, +encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants, +obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux, +finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont +quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait +que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui +n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.</p> + +<p>Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après +des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions +pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent +plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus +élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives +sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à +l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet. +Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces +matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut +suffire aux époques de constellations humaines particulièrement +favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des +premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une +compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des +résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs +choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues +pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les +conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la +possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et +nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons +purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la +Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle +décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.</p> + +<p>La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons +reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à +spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la +nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations +terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle +traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à +l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous +réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur +de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du +peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions +responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements +nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est +absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et +compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins +nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences +soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute +nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au +point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce +pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul +préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que +les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la +concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories +seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront, +une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur +compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut +attendre ces effets, doit être l'œuvre de la nation. C'est la nation qui +doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui +germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes +électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie +des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.</p> + +<p>Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à +côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la +stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.</p> + +<p>Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la +tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est +une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et +intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la +dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa +solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous +savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre +pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps +que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions, +signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du +peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables +d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de +sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer +dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels +cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement +qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands +trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui +donnant pour base l'abnégation et le privilège.</p> + +<p>Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre +ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question +de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes +obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent +inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes +et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure +politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.</p> + +<p>Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui +n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété +héréditaire de certaines associations familiales et de certaines +combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées +et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être +despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie, +les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on +s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins +bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel +point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout +entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie, +d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en +levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en +renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule +réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un +bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix; +ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont +poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes +à peine capables de nous représenter l'État comme étant <i>res publica</i>, +la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous +manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire +et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par +l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par +des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes, +c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement +leur volonté.</p> + +<p>Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique +et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une +moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie +et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre +contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en +la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à +l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a +d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et +pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe +possédante et restrictive.</p> + +<p>Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un +gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une +politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une +autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique +conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État. +Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie +organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse, +grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et +passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui +combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la +décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute +politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une +politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux +maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du +parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la +longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves +et indépendante dans le choix de ses moyens.</p> + +<p>On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort +qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait +valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas +réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la +responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les +soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la +technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de +l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne +voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait +les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années +heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus +d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se +maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à +cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur +la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel +cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La +guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes +secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs +communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.</p> + +<p>C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour +vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la +vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son +sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du +maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables. +Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude, +qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime +la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel +est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de +ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à +la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie +individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre +dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens +du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir +de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de +quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent +et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce +qu'il fait.</p> + +<p>S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau +politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et +fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans +tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend +des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et +intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est +la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du +réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à +ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes +les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple +au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer +la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que +l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles +qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus +solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains, +régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de +la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de +ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et, +pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et +cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la +sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus +des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne +le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle +chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de +tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui +encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le +sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre +d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu +pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par +l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe +privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la +solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la +responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans +lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de +son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu +dans un pays où il n'y a que de simples sujets.</p> + +<p>C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous +amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues +nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances +particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire, +ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près, +pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais +uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte +pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec +la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un +dernier coup d'œil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.</p> + +<p>Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre +humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses +débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre +humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus +compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment +arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur +l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie +Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre +sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à +leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de +la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû +être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière +contre l'ensemble des forces de la nature.</p> + +<p>C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.</p> + +<p>Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte +contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en +tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue +consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît +comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour +la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue +métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est +caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre +inférieur: l'intellect.</p> + +<p>La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes +les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a +produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver, +elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la +politique.</p> + +<p>Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue +uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de +développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure +et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement +adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect +utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises, +dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la +mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité +d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans +l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la +Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont +traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au +cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.</p> + +<p>Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la +terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté. +Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance +d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté +transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme +qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son +propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son +impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la +planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles +masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les +hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les +rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente +solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et +d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et +nos actions dans l'abîme de l'irréel.</p> + +<p>L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit +devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des +résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et +sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire +comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs. +Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine, +elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les +attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du +<i>moi</i> et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague +nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte +et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert +la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables +expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre +enfer terrestre, autrement dit le néant.</p> + +<p>C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le +sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie +de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires, +nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous +reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un +bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé +jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.</p> + +<p>La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui +intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la +mécanisation était l'œuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de +la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie, +asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes +les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la +collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire +lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a +agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables +organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions +de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a +associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres, +en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de +l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert +toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour +entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme, +haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des +temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et +dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les +larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les +paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la +galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes, +bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à +nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte +dont l'enjeu est notre propre sort.</p> + +<p>Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille +est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous +appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien +le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même +nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable, +inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration +à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à +savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir, +grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle, +en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant +sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau +caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son +pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour +devenir ses maîtres.</p> + +<p>Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre +dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour +le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques +vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des +responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la +communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la +responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération +qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien +au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences +et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se +prépare un triste avenir.</p> + +<p>Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour +exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre +existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.</p> + +<h3>FIN</h3> + + +<p class="c">MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Où va la monde?, by Walther Rathenau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OÙ VA LA MONDE? *** + +***** This file should be named 21413-h.htm or 21413-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/4/1/21413/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://dp.rastko.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/21413-h/images/001.png b/21413-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..17e8dc2 --- /dev/null +++ b/21413-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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